Marbres: De la Carrière au Décor
Marbres: De la Carrière au Décor
L'approvisionnement des pierres utilisées à des fins décoratives sur les chantiers de
construction répond à des schémas légèrement différents des pierres de construction.
Si les problématiques de coût de transport sont toujours identiques, et fonction de
la distance parcourue, du moyen de transport (routier, fluviatile, ...), ou du contexte
géopolitique, un effort financier est souvent associé au décor des édifices, que ce soit
pour la sculpture, l'ornementation ou les pavements. Ce chapitre traite des marbres
au sens large, qui englobent toutes les roches décoratives prenant le poli, alors que les
géologues ont restreint l'utilisation du terme aux roches calcaires métamorphisées. Il
faut différencier les marbres blancs (marbres au sens strict des géologues) des pierres
marbrières. Un vocabulaire traditionnel, pétri de confusions, est affilié à ces roches
(voir encadré ci-après) .
circulation privilégié. Concernant les marbres antiques à large diffusion , il existe une
bibliographie très dense et particulièrement bien illustrée, qui retrace les techniques
d 'exploitations, localise les principales carrières, illustre les différentes variétés, .. .
et à laquelle il faut se référer, même si les écrits les plus anciens sont incomplets,
et même parfois erronés [1-4] . Ces roches décoratives possèdent souvent plusieurs
dénominations, du fait de leur grande diffusion , et de l'intérêt qu 'elles ont suscité
depuis le XVIIIe siècle. On se réfèrera tant que possible à la dénomination latine en
ce qui concerne l'Antiquité.
On notera que certaines roches extraites en Gaule (en particulier dans les P yrénées)
ont eu leur succès. On les retrouve utilisées en Italie ou en Turquie, et ce sont des
pierres qui sont très présentes dans les décors des édifices antiques de l'ensemble du
territoire français. Citons les griottes roses, rouges ou vertes des P yrénées, de type
Campan (<< cipolino mandolato » des italiens) ou encore le Grand Antique d 'Auber
(marmor celticum , « manno d'Aquitania », « manno bianco et neTO antico ») retrouvé
par exemple dans des colonnes à Ravenne ou à Philippi.
Outre les carrières réputées de la mannora romana, de grande diffusion commerciale,
il existe des sites d 'extraction de roches sans doute considérées à l'époque de moindre
intérêt, qui ont fourni des décors à l'échelle locale, et dont l'aire de répartition est
fonction de la réputation , de la capacité de production de la carrière et des moyens
de transport. Citons par exemple le marbre de Châtelperron (Allier) utilisé dans des
édifices domestiques de proximité (à Lyon pal· exemple), diffusé à la faveur de la Loire
jusqu'en région nantaise [5-6], mais jusqu 'à présent non reconnus dans les grandes
cités antiques du pourtour médi terra néen. Il faut noter que très souvent ces roches
d 'origine locale sont très abondantes sur les sites, et utilisées sans retenue. Les plaques
de pavage ou de décors muraux peuvent être très épaisses, contrairement a ux roches
colorées importées, tel le porphyre rouge antique venu d'Egypte (lapis porphyrites)
rare, souvent choisi pour de petites pièces et épais de quelques millimètres.
Les roches extraites localement sont parfois des succédan és de roches plus réputées:
ainsi le calcaire à entroques de type Pouillenay (Côte-d 'Or) ressemble au porphyre
rouge; la brèche de Lez (dite brèche romaine) ressemble à la brèche cOl·allin (mannor
sagarium) , d'autant plus si les marbriers antiques ont pris soin de faire rougir sa
matrice jaune en cha uffant les plaques [7].
Au Moyen Âge, les circulations de ces roches décoratives répondent à des schémas
malheureusement moins connus, et il semble qu'en parallèle l'extraction en carrière,
en Fra nce, ait été en perte de vitesse. Un grand nombre de monuments de l'Antiqui té
tardive et romans ont été décorés avec les blocs récupérés dans les monuments a n
tiques, voire même dans les édifices carolingiens ou mérovingiens où ils avaient été
réemployés préalablement . Citons pêle-mêle l'Abbatiale Saint-1)·ophime à Arles, le
portail de Moissac, les cryptes de Jouarre (figure 4.1), les façades occidentales de la
basilique Saint-Denis à Saint-Denis, ou de la basilique Saint-Remi à Reims, ... Pour
la plupart de ces édifi ces il existait à proximi té immédiate des monuments publics
(théâtre, amphithéâtre, forum ... ) pouvant fournir la matière, mais en d 'aut res lieux
les grandes cités étaient éloignées, ce qui témoigne d 'un commerce établi.
L . Le roux, A. Blanc
F IGURE 4. 1 - C ry p te Saint-Pau l à Jo uar re ( 77) - Les colo n nes et colon nettes q ui ne sont pas
en calcaire lutétien son t des c ipo li ns à veines grises, des calcaires nodu le u x (d its g riottes)
et une brèch e (d it Grand Antique). Ces roches ornementales prov iennent des Pyrénées. Les
chap iteaux sont e n mar b res b lancs do n t cer tains v ien nent de Carrare ( Italie), e t d'autr es
de Sa int- Béat (Py ré nées fr ançaises) (Cliché Ph. B la nc).
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F IG U RE 4,2 - O pé r a Garni e r à P a ri s (75)
- balust re d é p osé d u balcon d e l'extrém ité
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(b) (c)
FIG URE 4.3 - Vaison-la-Roma ine (84), fragme nts de déco r m is au jour sur le site d e la
b) 2 fragments représenta nt le facies typ ique de l' Africa no, avec des inclusions d'un ro uge
c) 4 fragm e nts rep rése nta nt des va ri at ions de faciès de l'Afri cano (Clichés P h . I3ro m b le t
C ICRP) .
Il faut ajouter à cela que les dosages des isotopes effectués sur les principales carrières
de marbres blancs des Pyrénées centrales donnent des champs qui recouvrent ceux
des marbres du bassin méditerranéen, ce qui a donc donné lieu à un gra phique de
référence séparé 130] .
Comme de nombreux champs se recouvrent encore, en dépit des observations pé
trographiques, l'interprétation des résultats isotopiques peut être confortée par une
analyse complémentaire en cathodoluminescence.
E n effet les surfaces de pose des bases et chapi teaux possèdent des t raitements dif
férents, et que les t rous de gouj ons sont de forme et profondeurs variables [31]. Les
surfaces de poses des tailloirs et des couvertines du mur-ba hut présentent des ciselures
périmètriques de taille variables. Les surfaces de pose des bases et cha pi teaux sont soit
pla nes et lisses, soit pl anes et piquetées, soit légèrement surcreusées pour permettre
a u mieux l'ajustement des colonnes; cette diversité est soit le témoin d 'une mise en
œuvre variable des éléments en liaison avec un ouvrier différent ou à un cas part icu
lier de montage, soit liée à un réemploi, mais dans tous les cas peut être médiévale.
Concernant les trous de goujon , le discours est différent. En effet rappelons que, avant
le XI Xe siècle, les fers étaient forgés, et donc de section carrée, or quelques chapi teaux
et bases sont porteurs de t rous circul aires, de même que la plupart des colonnes, ce
qui tendrait à les attribuer à un remontage du XI xeou du XXe siècle.
F IGURE 4.4 - C loître de Berdoues (Ge rs) - Chapiteau dont le t rou de go ujo n est à sectio n
carrée = X il e ou XIII e s. - Surface de p ose a u n iveau de l'astraga le surcre ll sée.
Mar bre blanc - grain 0 ,2 à 0,5 mm (max. 2 m m) - u n pe u de py ri te - échant illon BER 3
(C liché J.- M. Ca lm e ttes, DRAC M idi- Pyré nées).
Les éléments « en place» dans la chapelle sont en marbre bla nc, à l'except ion de 3 des
8 colonnes, qui sont en calcaire noduleux des P yrénées (type Campan). La colonne
sit uée à proximité de l'entrée est taj]]ée dans une variété verte. Deux a ut res sont en
plusieurs tronçons de marbre vert ou rouge.
Parmi les 5 colonnes en ma rbre blanc, l'une d 'elle est a ussi en plusieurs fragments. Il
y a des marbres à grain grossier assez gris et des marbres à grain plus fin .
Ces colonnes cassées et les socles coupés et réajustés sont des indications tendant à
confi rmer un remontage lors de l'aménagement de la chapelle à la fin d u XIXe siècle.
Cela nous indique a ussi que la fo urnit ure de pierre n'était pas homogène dans la colon
nade, comme souvent dans les cloîtres romans, où les réemplois de blocs ant iques sont
fréquents . Le cloître de l'abbaye de Trie (locali té très proche de Berdoues), remonté
au Cloisters, à New-York , est lui aussi très composite.
L . L e r oux, A . Blanc
III
4.4.2 Résultats des observations en laboratoire
Pour l'ensemble des obj ets prélevés, les observa tions réalisées à la loupe binoculaire sur
les écha ntillons bruts ont révélé une homogénéité de text ure, avec des grains moyens
à gros et des clivages courbes.
Les observations en cathodoluminescence opt ique ont été réalisées sur des pastilles de
poudre de 2,5 mm de diamètre. Les échantillons de marbre étudiés ont une réponse
as ez similaire, avec une luminescence rose-orangé (figure 4.5) .
F1 GU rt E 4.5 - Image en cat hodolu m inescence optiq ue s ur poudre d ' u n mar b re b la nc - C loître
de Berdoues (Gers), écha nt illo n BE Rg = base scu lptée de pet it fo r mat , adossée à u n p i
lastre, p rése natant un trou d e gouj on de sect io n carrée ( XII e o u Xllj e s.) et u ne s ur face
de pose de la co lonne s urcreusée - m a r b re b lanc à g ros grai n (MGS 2,3 mlll ), p résence de
pyr ite et d e graph ite (C li ché Ph. Blanc).
Échantillo n ,,
13
e 0/00 (vs PDB) ,,
18
0 0/00 (vs PDB) 1
-20 1 - 10 o PDB 0
Berdoues
10
Gabas i
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fi ' 1 lA
U ·~x
o
Pouy de Géry
PDBC
18
FI GURE 4 .6 - Di ag ramme re prése ntant les rapp o rts isotopiques (vs PBD) ,, 0 0/00 e n abs
c isses e t ,, 13 e 0/00 e n o rd o nnées po ur les marbres blan cs pyré néens (e llipses) e t les écha n
t illons préle vés d a ns les élé me nts du clo itre d e Be rdou es ( p o ints ) .
4.5 Conclusions
Les analyses isotopiques et les mesures en cathodolumincscence indiquent que ces
marbres blancs utilisés dans les fragments prélevés à Berdoues sont issus des carrières
L . Leroux. A. Blanc
III
du massif de Saint-Béat. Ceci est conforté par l'analyse en microscopie optique qui
montre une homogénéité de texture, avec des gros grains et des clivages courbes.
Il y a donc à Berdoues un lot très homogène en termes de zone carrière. Aucune analyse
ne correspond au marbre de Céret comme on aurait pu le soupçonner pour les éléments
architecturaux qui , stylistiquement, sont à rapprocher d 'édifices du Roussillon ou de
Catalogne.
Les éléments possédant des trous de goujon circulaires, et donc que l'on peut soup
çonner être des restitutions du XIX e ou du début du XXe siècle, sont aussi en marbre
provenant du massif de Saint-Béat. Ceci est tout à fait plausible quand on sait par
ailleurs que Paul Couvert avait fait rouvrir une carrière à Saint-Béat .
4 .6 Bibliographie
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]33] C h . C ost ed oa t , « Essa i de caracté risatio n d es m a rbres bla ncs pyré née ns p a r m é tho d es phys iques.
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Quelques difficultés de vocabulaire
L . L e r o ux , A . Blanc
•
autour des pierres marbrières
La géologie, science modern e, contra int à l'usage d ' un vocabula ire précis et internationa l,
notamment basé sur la minéra logie qua nd il s'agit de nommer et décrire les roches. Hors, le
la ngage commun d es ma it res d 'œuvre et ma it res d 'ouvrage de toutes époques, des archéo
logues et des historiens d 'art, est rempli de confusions d a ns les noms de certaines pierres
ut ilisées en constru ction, pour la sculpt ure ou la réa lisation objets d 'art .
Un m a rbre au sens strict , en terme géologique, est une pierre composée de calcite (car
bonate de calci um ) is:m e de la tra nsformation d ' un calca ire pa r l'action de fortes pressions
et/ ou de fortes tempéra tures, a ppelée méta morphisme. Ce ma rbre a u sens strict est bla nc
ou grisât re. Il p ut en par tie être dolomi t ique (carb onate de calcium et magnésium).
Certa ins ca lca ires dont le méta morphisme n'est pas a bout i, pourront être q ua lifiés de calcaires
marmoréens.
Un marbre a u sen s large, corres pond plus ou moins à une défini t ion d ' usage. C'est une
pierre qui peut prendre le poli , miroiter, briller. .. Cela peut correspondre à un calca ire ma r
brier de couleurs va riées, présentant des aspects sédimenta ires, conte na nt d s fossiles ou plus
ou moins métamorphisé. Cela peut a ussi corres pondre à des roches siliceuses telles que des
gra ni tes. Pa rmi ces pierres on t rouve des calca ires issus de dépôt de calcite hydrotherma le,
de ty pe t ravert ins hydrotherma ux .
Ces t ravert ins hydrotherma ux , qui font donc pa rtie des ma rbres a u sens la rge, sont a ussi
pa rfois a ppelés a lbâtres ou onyx. Ces termes sont d ' usage coura nt d a ns la li tté rat ure, en
part iculier concern a nt l' An t iquité égyptienne et roma ine, et pa rmi les ta illeurs de pierre et
ma rbriers. Jls doivent donc être pris en compte; cependa nt , d ' un point de vue géologique, ils
so nt erronés.
Ainsi les sculp t ures égypt iennes, dites en « a lbât re », sont en calcite (carbonate de calcium),
a lors q ue l'a lbât re du géologue est une forme de sulfate de calcium (gy p e et / ou a nhydrite).
Da ns les textes a nciens, l' « a lbâtre », est défini comme une pierre bla nche, tendre semi
tra nsparente (sans préoccupation de la composit ion chimique, qui est une notion moderne).
n a lbât r e a u sens géologique est une pierre composée de sulfates de calcium sous la forme de
gy pse ou d 'anhydri te. Les a lbâtres dits de Nottingha m sont de vrais a lbât res géologiq uement
parlant. On parle pa rfois d 'albâtres gy pseux (pa r opposit ion a ux t ravert ins hydrotherma ux ,
q ue l'on pourra it a lors qua lifier d 'albâtres calcaires).
Certa ins ont t rouvé la solu t ion pour pla ire à to us en choisissant les termes « a lbâ tre égy ptien »
ou « a lbâtre orienta l » pour ces calci tes, qui sont pa rfois aussi nommées onyx, onyx oriental, ...
Pour les géologues, un vra i onyx est une va riété pa rticulièrement belle d'agate, c'est-à-dire
une roche dure siliceuse, composée essent iellement de silice sous la forme de calcédoine, plutôt
réservée à la réalisation de pet its objets.
Enfi n, a lbâtre et ma rbre bla nc sont souvent confondus d a ns les textes médiéva ux et de la
Rena issa nce, « a lebast re » désigna nt plu la qua lité esthétique du matéria u que sa nat ure
chi m iq ue.