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Trois perspectives sur Waterloo

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Trois regards sur la bataille de Waterloo

Alors on vit un spectacle formidable.


Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par
division, descendit, d'un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d'un
bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Belle-Alliance, s'enfonça dans le fond
redoutable où tant d'hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis, sortant de cette
ombre, reparut de l'autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à
travers un nuage de mitraille crevant sur elle, l'épouvantable pente de boue du plateau de Mont-
Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la
mousqueterie et de l'artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils
étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait la gauche. On
croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d'acier. Cela
traversa la bataille comme un prodige.
Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la
grosse cavalerie ; Murat y manquait, mais Ney s'y retrouvait. Il semblait que cette masse était
devenue monstre et n'eût qu'une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau
du polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de
cris, de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare,
tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l'hydre. Ces récits
semblent d'un autre âge. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans
les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces
titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe, horribles,
invulnérables, sublimes ; dieux et bêtes.
Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six
escadrons. Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la batterie masquée, l'infanterie anglaise,
formée en treize carrés, deux bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur
la seconde, la crosse à l'épaule, couchant en joue ce qui allait venir, calme, muette, immobile,
attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait
monter cette marée d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille chevaux, le
frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot, le froissement des cuirasses, le
cliquetis des sabres, et une sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis,
subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et
les casques, et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant :
vive l'empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l'entrée d'un
tremblement de terre.

Victor Hugo, Les Misérables, IIe partie, livre 1, chapitre 9

Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne
venait chez lui qu'en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux
oreilles. L'escorte prit le galop ; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au-delà du
canal, et ce champ était jonché de cadavres. 
-- Les habits rouges ! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l'escorte, et d'abord
Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu'en effet presque tous les cadavres étaient vêtus
de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d'horreur ; il remarqua que beaucoup de ces
malheureux habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du secours, et
personne ne s'arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines
du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrêta ; Fabrice,
qui ne faisait pas assez d'attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un
malheureux blessé. 
-- Veux-tu bien t'arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s'aperçut qu'il était à
vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs
lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière,
il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d'un air d'autorité et
presque de réprimande ; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité ; et, malgré le conseil de ne
point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française,
bien correcte, et dit à son voisin : 
-- Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ? 
-- Pardi, c'est le maréchal ! 
-- Quel maréchal ? 
-- Le maréchal Ney, bêta ! Ah çà ! où as-tu servi jusqu'ici ? 
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l'injure ; il contemplait, perdu
dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves. 
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant,
une terre labourée qui était remuée d'une façon singulière. Le fond des sillons était plein d'eau, et
la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à
trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se
remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui : c'étaient deux
hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu'il les regarda, ils étaient déjà à vingt
pas de l'escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la
terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles ; il voulait suivre les autres : le
sang coulait dans la boue. 
Ah ! m'y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J'ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me
voici un vrai militaire. A ce moment, l'escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que
c'étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d'où
venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu
du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des
décharges beaucoup plus voisines ; il n'y comprenait rien du tout. 
A ce moment, les généraux et l'escorte descendirent dans un petit chemin plein d'eau, qui était à
cinq pieds en contre-bas. 
Le maréchal s'arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, cette fois, put le voir tout
à son aise ; il le trouva très blond, avec une grosse tête rouge. Nous n'avons point des figures
comme celle-là en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des cheveux châtains, je
ne serai comme ça, ajoutait-il avec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire : Jamais je ne
serai un héros. Il regarda les hussards ; à l'exception d'un seul, tous avaient des moustaches
jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l'escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit
rougir, et, pour finir son embarras, il tourna la tête vers l'ennemi.

Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1ère partie chapitre 3

Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de Bruxelles ; j'allai seul achever
ma promenade sur la grande route. J'avais emporté les Commentaires de César et je cheminais
lentement, plongé dans ma lecture. J'étais déjà à plus d'une lieue de la ville, lorsque je crus ouïr
un roulement sourd : je m'arrêtai, regardai le ciel assez chargé de nuées, délibérant en moi-même
si je continuerais d'aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte d'un orage. Je
prêtai l'oreille ; je n'entendis plus que le cri d'une poule d'eau dans des joncs et le son d'une
horloge de village. Je poursuivis ma route : je n'avais pas fait trente pas que le roulement
recommença, tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux ; quelquefois il n'était sensible que
par une trépidation de l'air, laquelle se communiquait à la terre sur ces plaines immenses, tant il
était éloigné. Ces détonations moins vastes, moins onduleuses, moins liées ensemble que celles
de la foudre, firent naître dans mon esprit l'idée d'un combat. Je me trouvais devant un peuplier
planté à l'angle d'un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m'appuyai debout contre le
tronc de l'arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un vent du sud s'étant levé m'apporta plus
distinctement le bruit de l'artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont j'écoutais les
échos au pied d'un peuplier, et dont une horloge de village venait de sonner les funérailles
inconnues, était la bataille de Waterloo !
Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, j'aurais été moins ému si
je m'étais trouvé dans la mêlée : le péril, le feu, la cohue de la mort ne m'eussent pas laissé le
temps de méditer ; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le berger des
troupeaux qui paissaient autour de moi, le poids des réflexions m'accablait : Quel était ce
combat ? Etait-il définitif ? Napoléon était-il là en personne ? Le monde comme la robe du
Christ, était-il jeté au sort ? Succès ou revers de l'une ou de l'autre armée, quelle serait la
conséquence de l'événement pour les peuples, liberté ou esclavage ? Mais quel sang coulait !
chaque bruit parvenu à mon oreille n'était-il pas le dernier soupir d'un Français ? Etait-ce un
nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus
implacables ennemis de la France ? S'ils triomphaient, notre gloire n'était-elle pas perdue ? Si
Napoléon l'emportait que devenait notre liberté ? Bien qu'un succès de Napoléon m'ouvrît un exil
éternel, la patrie l'emportait dans ce moment dans mon cœur ; mes vœux étaient pour l'oppresseur
de la France, s'il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère.
Wellington triomphait-il ? La légitimité rentrerait donc dans Paris derrière ces uniformes
rouges qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des Français ! La royauté aurait donc pour
carrosses de son sacre les chariots d'ambulance remplis de nos grenadiers mutilés ! Que sera-ce
qu'une restauration accomplie sous de tels auspices ?... Ce n'est là qu'une bien petite partie des
idées qui me tourmentaient. Chaque coup de canon me donnait une secousse et doublait le
battement de mon cœur. A quelques lieues d'une catastrophe immense, je ne la voyais pas ; je ne
pouvais toucher le vaste monument funèbre croissant de minute en minute à Waterloo comme du
rivage de Boulaq, au bord du Nil, j'étendais vainement mes mains vers les Pyramides.

François-René de Chateaubriand,
Mémoires d’Outre-Tombe, IIIe partie, Ière époque, Livre VI, ch.16

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