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Appropriation

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L’appropriation des technologies numériques

L’appropriation fait partie des concepts récurrents au sein de notre étude. Effectivement, nous
envisageons les usages des technologies numériques par les retraités comme une conséquence
directe de leur acculturation et de leur appropriation de ces dernières. Il nous semble donc
indispensable de présenter les définitions sur lesquelles nous nous basons pour appréhender ce
concept. « Ce concept d’usage repose sur le constat qu’au-delà des possibilités offertes par
l’outil technique le sujet construit dans la durée des “manières de faire” qui marquent son
appropriation de l’objet » (Alava & Moktar, p. 8, 2012) 1. L’appropriation est le résultat d’un
processus d’assimilation de l’utilisation d’un objet technique. La répétition de l’utilisation
d’une technique tend à amener l’usager à se familiariser avec elle, au point qu’elle entre dans
des usagers standardisés, prenant corps dans son quotidien. Serge Proulx, quant à lui, ajoute
une nouvelle dimension à ce concept, qu’il définit comme une « intériorisation progressive de
compétences techniques et cognitives à l’œuvre chez les individus et les gens qui manient
quotidiennement des techniques » (Proulx, p. 10, 2005)2. L’appropriation comprend une forte
dimension subjective, chaque individu ayant sa propre voie d’assimilation, d’interprétation
des procédures et de leur inscription dans ses habitudes quotidiennes, le menant au
développement de « manière de faire » propre à son raisonnement cognitif. Serge Proulx
ajoute également qu’il existe plusieurs conditions à la réalisation de l’appropriation de la
technique, de la technologie par l’usager (Proulx, p. 10, 2005). Tout d’abord, l’appropriation
nécessite la maîtrise technique et cognitive de l’artefact, puis l’intégration de l’objet technique
dans la vie quotidienne de l’usager et, enfin, l’usage répété de cette technique comme une
ouverture vers des possibilités de création, entendue comme une action qui génère de la
nouveauté dans la pratique sociale. Nous verrons, dans notre analyse du corpus, une
application de ces trois conditions de réalisation de l’appropriation des technologies
numériques par les retraités. Seule la quatrième condition est ouverte au débat. Elle concerne
la prise en compte de l’usager dans le développement de l’artefact/de la technique/de la
technologie par les politiques publiques. Nous verrons effectivement que, parfois, un certain
manque de culture et d’acculturation résulte sur une appropriation limitée ou incomplète de la
part de l’usager.

1
Alava, S., & Moktar, N. (2012). Les seniors dans le cyberespace. Recherches & éducations, (6), 179-196.
2
Proulx, S. (2015). La sociologie des usages, et après ? Revue française des sciences de l’information et de la
communication, (6). Consulté à l’adresse https://rfsic.revues.org/1230
L’utilisation

L’utilisation, selon le dictionnaire Larousse (www.larousse.fr/dictionnaires/francais/), est


définie comme une « action, une manière d’utiliser ». Action ponctuelle pour Baron et
Bruillard et Chaptal (1996; 2007)3, occasionnelle ou intermittente pour Moeglin (2005), 4

éphémère ou durable pour Rinaudo (2019), c’est donc le fait de « s’intéresser aux aspects de
manipulations de l’outil numérique » (Rinaudo, 2019, p.25) 5. L’utilisation concerne plutôt
une action individuelle que collective.

Usage

Si l’usage est plus restrictif que la pratique (Jouët, 1993), il va au-delà de la simple utilisation
d’une technologie qui correspond davantage à des aspects manipulatoires ponctuels de la
technologie (Lefebvre et Fournier, 2014)6. Les critères de stabilité (Moeglin, 2005), de
reproductibilité (Béziat et Villemonteix, 2016)7, de récurrence d’utilisation dans le temps sont
les éléments-clés qui permettraient de distinguer l’utilisation de l’usage (Baron et Bruillard,
1996). Ainsi, pour Rinaudo (2019), « ce qui importe est la fréquence ou l’ancienneté de cette
utilisation » (p.25). Une utilisation plus régulière, intégrée et inscrite dans une pratique
professionnelle pourrait alors se rapprocher d’un usage, c’est-à-dire des utilisations
stabilisées. Autre point de différenciation, l’usage, a contrario, de l’utilisation se rattache à des
usages sociaux, c’est-à-dire à des manières de faire, à des actions partagées observables au
sein d’un groupe (Chaptal, 2007; Rinaudo, 2019)8.

Pour Autissier et al. (2014)9, c’est : une manière de faire socialement admise et reconnue par
un ou plusieurs groupes sociaux. L’usage répond aussi à un besoin d’utilité. Il est porté par
des personnes de manière imitable et généralisable créant ainsi de nouveaux paliers de

3
Baron, G. L. & Bruillard, É. (1996). L’informatique et ses usagers dans l’éducation. Presses Universitaires de
France.
Chaptal, A. (2007). Usages prescrits ou annoncés, usages observés. Document numérique, 10(3), 81-106.
4
Moeglin, P. (2005). Outils et médias éducatifs. Une approche communicationnelle. Presses de l’Université de
Grenoble.
5
Rinaudo, J.-L. (2019). Utilisation usage et pratique du numérique, éclairage de la recherche. Soins Cadres, 115,
25-26.
6
Lefebvre, S. & Fournier, H. (2014). Utilisations personnelles, professionnelles et pédagogiques des TIC par de
futurs enseignants et des enseignants. Revue internationale des technologies en pédagogie universitaire, 11(2),
38-51. https://doi.org/10.7202/1035634ar
7
Béziat, J. & Villemonteix, F. (2016). Suffit-il d’en faire ? Les TICE au quotidien. Le cas de l’école primaire en
France. Éducation & Formation, 41-52.
8
ibid
9
Autissier, D., J. Johnson, K. & Moutot, J.-M. (2014). La conduite du changement pour et avec les technologies
digitales. Question(s) de management, 7(3), 79-89. https://doi.org/10.3917/qdm.143.0079
pratiques. L’usage est une expérience qui a réussi et qui est acceptée par le corps social
(p.77).

S’il est accepté par un groupe social puis légitimité, il peut ensuite « devenir une norme et
s’ancrer dans le quotidien de manière durable avec un objectif de performance et de
reconnaissance » (p.83). Les dimensions temporelles, sociales, et la notion de stabilité seraient
donc les éléments-clés pour différencier l’utilisation de l’usage (Poyet et Genevois, 2012;
Proulx, 2005).10 L’usage est une manière habituelle de procéder, pouvant être assimilé à une
coutume, il se construit dans le temps et correspond à un ensemble de règles socialement
partagées (Verquin-Savarieau, 2016)11. L’usage renvoie à l’idée de continuum, c’est-à-dire à
celle d’une démarche de processus qui fait écho à la définition proposée par le dictionnaire le
Grand Robert (https://grandrobert.lerobert.com) mettant aussi en lumière ce mouvement
temporel : « le fait d’appliquer, de faire agir (un objet, une matière), pour obtenir un effet qui
satisfasse un besoin, que cet objet, cette matière subsiste, disparaisse ou se modifie ». Poyet et
Genevois, en s’appuyant sur les travaux de Baron et Bruillard (1996), précisent que les usages
sont considérés comme une utilisation observée dans une réalité professionnelle,
contrairement à l’utilisation correspondant à ce qui est initialement prévu ou encore prescrit
par les concepteurs des solutions ou des technologies numériques.

Distinction conceptuelle : usages et pratiques

La question du choix entre « usage numérique » et « pratique numérique » a été un débat


essentiel dans notre travail. Effectivement, selon les auteurs et selon les domaines, les deux
termes ne tendent ni à être définis, ni à être employés de la même manière. Nous souhaitons
donc présenter et justifier nos choix terminologiques à ce sujet. Nous associons l’idée
d’utilisation à celle de la pratique, que nous envisageons d’un point de vue plus technique que
l’usage. Nous la voyons, en effet, comme la « manière dont tout utilisateur particulier, dans sa
singularité propre, découvre, appréhende et manipule un dispositif » (Chaudiron &
Ihadjadene, p. 15, 2010)12. Nous associons ainsi le terme de pratique à la mise en service
technique d’un outil, faite de procédures informatiques à suivre, nécessaires à son bon
10
Poyet, F. & Genevois, S. (2012). Vers un modèle compréhensif de la généralisation des usages des ENT dans
l’enseignement secondaire. Revue française de pédagogie. Recherches en éducation, 181, 83-98.
https://doi.org/10.4000/rfp.3927
Proulx, S. (2005). Penser les usages des technologies de l’information et de la communication aujourd’hui :
enjeux—Modèles -tendances. Dans Enjeux et Usages des TIC : aspects sociaux et culturels : Vol. Tome 1
(Presses Universitaires de Bordeaux, p. 7-20).
https://sergeproulx.uqam.ca/wp-content/uploads/2010/12/2005-proulx-penser-les-usa-43.pdf
11
Verquin-Savarieau, B. (2016). Chapitre 1 : Les dispositifs portfolio, une question d’usages ? Dans B. Verquin-
Savarieau & M. Boissart, Le portfolio entre ingénierie et reliance sociale (p. 31-53). L’Harmattan.
fonctionnement. La pratique décrit « les procédés, les méthodes, les manières concrètes de
faire » (Le Coadic, p. 21, 2004) 13. La pratique tend ainsi à être très indépendante du contexte
dans lequel elle s’insère. La pratique est ce qui, techniquement, rend une action possible. La
pratique peut être considérée comme une « activité humaine, dialectique de l’action et de la
théorie », comme la « manière concrète d’exercer une activité » (Gardiès, Fabre & Couzinet,
p. 2, 2010)14. Encore une fois, nous retrouvons, presque au mot près, une perception de la
pratique comme une démarche fonctionnelle, structurelle, qui ne demande pas
d’interprétation, mais le suivi rigoureux et appliqué de procédures, respectant des étapes et un
déroulement défini par l’outil lui-même. Nous avons précédemment noté que, pour qu’il y ait
appropriation, il faut qu’il y ait ancrage de la technologie numérique dans les habitudes de vie.
L’habitude « s’applique donc particulièrement à l’individu et implique que la représentation
d’une même action conduise à développer un comportement naturel, spontané » (Le Coadic,
p. 20, 2014). La pratique d’un outil, d’une technologie numérique, la répétition de procédure,
à force d’être effectuée, tend à s’inscrire dans une certaine habitude en devenant de plus en
plus facile et de plus en plus à l’étude familière. La pratique tend ainsi à servir de base à des
comportements dont les insertions relèvent de domaines différents de celui de l’objet
technique. L’usage dépend d’un registre symbolique, qui dépasse la simple utilisation. Ceci
nous amène à l’idée que l’usage correspondrait à « une pratique considérée comme normale
dans une société donnée, et l’ensemble des habitudes d’une société » (Gardiès, Fabre &
Couzinet, p. 3, 2010). Un comportement, un discours ou un objet peut ainsi répondre à des
formes normées, correspondant à des habitudes partagées par tous, appelées usages. L’usage
dépasse donc la simple utilisation. Il est « le cadre social plus large qui englobe les
interactions entre les hommes et les machines » (Chaudiron & Ihadjadene, p. 15, 2010). La
notion d’usage dépasse donc la simple utilisation de l’objet, ou de la technologie numérique
pour ce qui nous concerne, pour s’insérer dans des procédés sociaux plus complexes et soumis
aux évolutions culturelles d’une société. Ainsi parlerons-nous d’usage des technologies
numériques, entendues comme partie du champ du quotidien des retraités, en essayant de
comprendre comment il s’insère dans les habitudes de vie, de consommation, d’information,
de lien social et de santé. Nous parlerons de pratique quand nous aborderons des aspects plus
techniques, liés à l’utilisation des plateformes et des procédures informatiques.

12
Chaudiron, S., & Ihadjadene, M. (2011). De la recherche de l’information aux pratiques informationnelles.
Études de communication, (35), 13-30.
13
Le Coadic, Y.-F. (2004). Usages et usagers de l’information. ADBS.
14
Gardiès, C., Fabre, I., & Couzinet, V. (2010). Re-questionner les pratiques informationnelles. Études de
communication. langages, information, médiations, (35), 121-132.
Usage et pratique

L’analyse des usages et des pratiques numériques a une place importante. Même s’il s’agit de
termes très proches dans la définition générale, il convient de préciser ce que chaque terme
recouvre. D’après le Trésor de la langue française, une pratique est « une activité qui vise à
appliquer une théorie ou qui recherche des résultats concrets, positifs » ou le « Fait d'exercer
une activité particulière, de mettre en œuvre les règles, les principes d'un art ou d'une
technique », tandis que l’usage est défini comme étant une « pratique, manière d'agir ancienne
et fréquente, ne comportant pas d'impératif moral, qui est habituellement et normalement
observée par les membres d'une société déterminée, d'un groupe social donné » ou «
l'ensemble des règles et des pratiques qui régissent les rapports sociaux et qui sont les plus
couramment observées ». Dans le domaine des sciences de l’information et de la
communication, une distinction claire est faite entre ces deux termes : selon Jouët (1993)15
l’usage est plus restrictif, il peut être défini comme la simple utilisation de quelque chose. Au
contraire la pratique elle, est une notion plus complexe car elle renvoie non seulement aux
usages, mais elle est également rattachée aux comportements, aux attitudes et aux
représentations que les individus ont avec l’outil. En 1998 Millerand (1998) 16 va dans le
même sens que Jouët puisqu’elle considère l’usage comme étant l’utilisation d’un média ou
d’une technologie qui est repérable grâce à des pratiques spécifiques. Selon elle, les deux
termes ne renvoient pas à la même chose bien qu’ils apparaissent étroitement liés. Cependant
pour Yves Jeanneret (2007)17, la notion d’usage concerne un espace dans lequel les individus
(les sujets sociaux) vont réaliser des activités (des pratiques) qui donneront des traces qui
seront conservées. Il considère donc dans les pratiques 81 la possibilité de garder des traces de
celles-ci et ainsi de devenir un objet d’analyse. Pour l’auteur, les pratiques sont intégrées aux
usages, mais même si le travail d'écriture est considéré comme étant une pratique, il ne
constitue pas l’ensemble des pratiques. D’après Stéphane Chaudiron et Madjid Ihadjadene, les
méthodologies d’analyse dans les recherches sur des dispositifs d’accès à l’information ont
évolué d’une approche centrée sur le système à une approche centrée sur les usages et les
pratiques (2010, paragr. 2)18. Ils distinguent ces deux termes sur le plan conceptuel, en
15
JOUËT, Josiane, 1993. Pratiques de communication et figures de la médiation. Réseaux. Vol. 4, n° 60, pp.
99-120.
16
MILLERAND, Florence, 1998. Usages des NTIC : les approches de la diffusion, de l’innovation et de
l’appropriation(1ère partie). Commposite [en ligne]. N° 1. Disponible à l’adresse :
http://www.commposite.org/index.php/revue/article/viewFile/21/21
17
JEANNERET, Yves, 2007. Usages de l’usage, figures de la médiatisation. Communication et langages. N° 151,
pp. 3-19.
18
CHAUDIRON, Stéphane et IHADJADENE, Madjid, 2010. De la recherche de l’information aux pratiques
informationnelles. Etudes de communication. Langages, information, médiation. Vol. 35, pp. 13-30.
opposition à la vision de Jouët en considérant l’usage plus large que la pratique : « les usages
sont envisagés comme l’expression d’un processus constitué d’interactions complexes mettant
en relation un individu et un dispositif qui peut être, ou non, un artefact technique […]La
distinction que nous proposons suggère de réserver le terme d’usage pour désigner les travaux
portant sur les dispositifs, techniques ou non, et leurs interactions avec les usagers ; le terme
de pratique sera réservé pour caractériser les approches centrées sur le « comportement
composite » à l’œuvre dans les différentes sphères, informationnelles, culturelles,
journalistiques, etc. L’observation des pratiques, qu’elles soient individuelles ou collectives,
nécessite alors d’adopter une approche de l’action envisagée comme un processus en tension
entre les savoirs mobilisables, les compétences immédiates, les habitus, les arts de faire, les
désirs d’agir, etc..» (Chaudiron, Ihadjadene 2010, paragr. 919). En 2011, Jaureguiberry et
Proulx (2011) 20proposent un modèle d’analyse qui prend en compte : - l’usage d’un objet
technique et son utilisation (routines, manières de faire) dans lequel on distingue utilisation
pour une action ponctuelle d’usage qui est une habitude - la pratique considérée comme un
ensemble d’activités autour d’une même thématique, dont chacune est reliée avec un objet
technique qui est l’usage. On peut entendre par objet technique l’utilisation d’objets, d’outils
numériques ou de médias - les représentations de la technique influencées par la formation
initiale, les usages numériques, les pratiques professionnelles, les interactions entre pairs, le
contexte social duquel est issu l’individu. Ceci induit aussi que les usages et les pratiques sont
différents pour chacun selon les représentations que l’on a d’un outil ou d’une pratique. Les
pratiques sont en lien avec l’usage, donc l’utilisation de l’outil numérique et des médias, mais
aussi les connaissances qu’on en a ainsi que les comportements qu’on adopte vis-à-vis de ces
derniers. La pratique est contextualisée dans le cadre de la mise en place d’usages 82
numériques dans une séance pédagogique, qui sera alors qualifiée de pratique professionnelle.
Cette pratique professionnelle est un observable du dispositif et permet d’avoir un aperçu des
usages des artefacts, mais aussi des représentations du dispositif, des artefacts et des usages
des différents acteurs du dispositif (enseignant, élève, institution) comme l’affirme Viviane
Couzinet et alii : « l’approche des pratiques informationnelles permet de comprendre les
besoins et l’appropriation de l’information mais aussi l’usage de l’information » (Gardiès,
Couzinet, Fabre, 2010, p. 6)21.

19
idem
20
JAURÉGUIBERRY, Francis et PROULX, Serge, 2011. Usages et enjeux des technologies de communication. Paris
: ERES. Poche - Société.
21
GARDIÈS, Cécile, COUZINET, Viviane et FABRE, Isabelle, 2010. Re-questionner les pratiques informationnelles.
Etudes de communication. Langages, information, médiation. Vol. 2, n° 35, pp. 121-132.
Eléments de définition

Appropriation

Si usage et appropriation sont des approches fortement liées entre elles (Béché, 2017 22), c’est-
à-dire un continuum intégrant usage, adoption, utilisation et l’appropriation (Breton et Proulx,
2002 cité par Poyet & Genevois, 2012), nous préférons nous concentrer plus précisément sur
les différents modèles d’appropriation du numérique, tant au niveau individuel, social que
collectif. Nous ne traiterons pas la sociologie des usages largement développée par Jouët
(1993); Millerand (1998) et Proulx (2002).23

L’appropriation, à une double acception (Cuvelier, 2014) 24


: tout d’abord, c’est l’« action
d’adapter quelque chose à un usage déterminé » (Veschambre, 2005) 25 ; ensuite, elle
s’apparente au « fait qu'une chose devient ou est devenue propriété de quelqu'un ». Comme
nous l’avons souligné dans nos lectures exploratoires, l’appropriation fait référence, selon le
centre national de ressources textuelles et lexicales, avec « apropriacion », à la digestion au
XIVème Siècle. Elle correspond à l’« action naturelle par laquelle les aliments pénètrent dans
l’organisme. C’est l’idée de « s’approprier des biens », « à faire sien quelque chose qui
appartient à autrui » (Cuvelier, 2014, p.138), ici dans notre cas, s’approprier le numérique
dans l’enseignement à l’université. Plus spécifiquement, parmi les nombreuses définitions
répertoriées par Tsoni (2012)26 en philosophie, psychologie, sociologie, marketing, nous
pourrions retenir la définition issue d’une synthèse de différents chercheurs en systèmes
d’information : « la manière dont les individus interprètent et intègrent un outil technique
dans des routines organisationnelles en modifiant bien souvent son usage, du moins tels
qu’imaginé par ses concepteurs » (p.45). Pour Contamines et al., (2003)27, Hulin et Pélissier
22
Béché, E. (2017). Étudier l’appropriation des TIC à l’école en combinant l’examen des usages et des
représentations sociales des utilisateurs. Une analyse à partir du contexte d’intégration de l’ordinateur et
l’Internet dans quatre lycées de Yaoundé (Cameroun). Tic et société, 10(2- 3).
https://doi.org/10.4000/ticetsociete.2108
23
Proulx, S. (2002). Trajectoires d’usages des technologies de communication : Les formes d’appropriation
d’une culture numérique comme enjeu d’une « société du savoir ». Annales Des Télécommunications, 57(3-4),
180-189. https://doi.org/10.1007/BF02994632
24
Cuvelier, L. (2014). Les dimensions collectives de l’appropriation : Questionnement sur les liens entre
développement des collectifs de métiers et développement des instruments. TransFormations Recherche en
Éducation et Formation des Adultes, 12, 137-154.
25
Veschambre, V. (2005). La notion d’appropriation. Dans M. Segaud, J. Brun, J.-C. Driant, 2002. – Dictionnaire
de l’habitat et du logement, Paris, A. Colin, 480 p. Et dans J. Lévy, M. Lussault (dir.), 2003. – Dictionnaire de la
géographie, Paris, Belin, 1 034 p. Norois. Environnement, aménagement, société, 195, 115-116.
26
Tsoni, C. (2012). Proposition d’une échelle de mesure psychométrique de l’appropriation individuelle d’un
outil informatique. Systèmes d’information et management, 17(4), 39-68.
27
Contamines, J., George, S. & Hotte, R. (2003). Approche instrumentale des banques de ressources éducatives.
Sciences et Techniques Educatives, 10, hors-série, 157-178.
(2014)28, Rabardel (1995) c’est le résultat de la transformation d’un artefact, c’est-à-dire un
objet matériel, technique ou symbolique qui a subi une modification ou bien une
transformation, même infime, d’origine humaine, en instrument (un artefact en situation,
inscrit dans un usage lors d’une activité). Finalement, à la lecture des différents auteurs,
l’appropriation du numérique s’explique essentiellement au travers de son usage dans l’action
(Béché, 2017). Lassalle et al. (2016)29 ajoutent qu’elle reste un processus complexe centré sur
la manière « dont les individus l’utilisent, l’adoptent, l’adaptent et l’intègrent sur le long
terme à leurs pratiques quotidiennes » (p.4). L’appropriation concerne bien le sens donné à
l’usage de la technologie par l’utilisateur (Chambat, 1994) 30. Même si les termes sont assez
proches et régulièrement utilisés synonymiquement dans la recension des écrits, nous
privilégierons l’usage d’ « appropriation » parce qu’il nous semble que les idées essentielles
qui émergent des différentes définitions de l’appropriation du numérique sont plus en
adéquation avec notre axe de recherche. D’une part, se dégage une équivocité du numérique
qui amène à des interprétations différentes en fonction des utilisateurs. Le sens octroyé à la
technologie, selon l’utilisateur, impactera son niveau d’appropriation. D’autre part, la dualité
des technologies peut être vécue individuellement comme facilitante ou contraignante dans la
réalisation de l’action.

Si usage et appropriation sont des approches fortement liées entre elles (Béché, 2017), c’est-à-
dire un continuum intégrant usage, adoption, utilisation et l’appropriation (Breton et Proulx,
2002 cité par Poyet & Genevois, 2012), nous préférons nous concentrer plus précisément sur
les différents modèles d’appropriation du numérique, tant au niveau individuel, social que
collectif. Nous ne traiterons pas la sociologie des usages largement développée par Jouët
(1993); Millerand (1998) et Proulx (2002)

-----------

Qu’entendons-nous alors par appropriation ? Le concept d’appropriation renvoie à « l’action


d’un sujet qui ramène quelque chose à lui-même, l’intégration d’un objet dans le vécu d’un

28
Hulin, T. & Pélissier, C. (2014). Appropriation de l’écriture numérique : Évaluation et parcours pédagogique.
Dans M. Nouailler, L’enseignement de l’expression-communication dans les IUT : fondements théoriques,
représentations, réalités. Harmattan. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01153782
29
Lassalle, J., Amelot, A., Chauvin, C. & Boutet-Diéye, A. (2016). De l’artefact à la naissance de l’instrument pour
la maîtrise de la consommation d’électricité : Approche ergosociologique de la genèse instrumentale des
smart-grids. Activités, 13(13-2). https://doi.org/10.4000/activites.2875
30
Chambat, P. (s. d.). Usages des technologies de l’information et de la communication (TIC) : Évolution des
problématiques. https://revues.mshparisnord.fr/disparues/index.php?id=451#
individu ou d’un groupe » (Bianchi et Kouloumdjian, 1986).31 Mais S. Proulx32 insiste sur le
fait que l’on ne peut pas s’approprier une technologie si l’on ne l’utilise pas. Il distingue ainsi
l’appropriation individuelle de l’appropriation collective.

L’appropriation individuelle est centrée sur une acquisition individuelle des connaissances
et des compétences. Selon l’auteur « il s’agit de la manière par laquelle un individu acquiert,
maîtrise, transforme ou traduit les codes, les protocoles, les savoirs et les savoir-faire
nécessaires pour transiger « correctement » avec les ordinateurs qui l’entourent dans son
environnement»33.

L’appropriation collective renvoie à des « stratégies collectives d’appropriation sociale » et


implique « la mise en œuvre de nouveaux outils et de nouveaux savoirs [et] contribue à la
transformation du mode de gestion des connaissances propres au groupe ou à la catégorie
sociale qui s’approprie l’outil».34

En 2001, l’auteur complète sa définition de l’appropriation d’une technologie comme « la


maîtrise cognitive et technique d’un minimum de savoirs et de savoir-faire permettant
éventuellement une intégration significative et créatrice de cette technologie dans la vie
quotidienne de l’individu ou de la collectivité»35.

D’après lui, l’appropriation est possible dès lors que les trois conditions sont remplies :

 une maîtrise cognitive et technique minimale de l’objet technologique ;

 une intégration sociale significative de l’usage de l’objet dans la vie quotidienne ;

 et que l’objet fasse émerger de la nouveauté et de la créativité dans les pratiques.

Cependant, les définitions se multiplient dans la littérature et il n’est pas rare que les auteurs
omettent une des conditions citées par S. Proulx. Pour exemple, J. Theureau définit ainsi
l’appropriation : « intégration, partielle ou totale, d’un objet, d’un outil ou d’un dispositif à la
culture propre de l’acteur, accompagnée (toujours) d’une individuation de son usage et

31
Bianchi, J., Kouloumdjian, M.F. (1986) « Le concept d’appropriation », in Laulan A.-M., Bianchi J.,
Kouloumdjian M.F., L’espace social de la communication, Paris : Retz/CNRS, 156 p.
32
Proulx, S. (1988). Vivre avec l’ordinateur : les usagers de la micro-informatique, Bourcherville G. Vernette,
Québec. 226
33
Idem, p.159.
34
Idem, p.14.
35
Proulx, S. (2001). « Usages d’Internet, la pensée réseaux », in Guichard Eric (sous la dir.), Comprendre les
usages de l’Internet, Editions ENS, Paris, p.142.
(éventuellement) de transformations plus ou moins importantes de cet objet, de cet outil ou de
ce dispositif lui-même ».36

A la lecture de cette définition, nous remarquons que la maîtrise de l’outil n’est pas
mentionnée et que l’utilisateur peut ne pas effectuer une transformation de l’objet. Il en est de
même pour la définition de B. Honoré qui néglige la maîtrise cognitive et technique de
l’objet : « S’approprier signifie intégrer quelque chose dans son expérience (un fait, un
événement, une situation, une connaissance, une technique…) par sa compréhension, donc
par le sens qui lui est donné, en le rapportant à ce qui nous concerne, à ce qui nous soucie.
L’appropriation de ce que nous comprenons est rendue possible par son explication qui la
rapporte à des significations préalablement acquises en les confirmant, en les transformant
ou en les complétant par de nouvelles significations ». 37

Millerand ajoute la notion de temps à la définition de l’appropriation : « le processus


d’appropriation ne peut être appréhendé qu’en tant qu’activité et ne peut être saisi que dans
le cadre d’un processus temporel continu durant lequel l’usager choisit ou redéfinit les
fonctionnalités du dispositif pour donner un sens à son usage ». 38

L’appropriation d’un matériel technologique est un processus long qui implique la maîtrise
cognitive et technique de celui-ci, son intégration sociale et sa transformation en vue
d’enrichir son expérience ou encore de proposer de nouvelles activités pédagogiques. Ces
nouveaux usages en classe peuvent être étudiés par la théorie instrumentale de P. Rabarde 39
que nous allons maintenant présenter.

36
Theureau, J. (2011). Appropriation 1, 2, 3 ou Appropriation, Incorporation &‘Inculturation’. Conférence
journée Ergo-Idf Appropriation & Ergonomie, 16/06/11, Paris, p.11.
37
Honoré, B. (2001).Soigner, Paris, Seli Arslan, p.245.
38
Millerand, F. (2002). La dimension cognitive de l’appropriation des artefacts communicationnels. In F.
Jauréguiberry, S. Proulx (dir.), Internet : nouvel espace citoyen. Paris : L'Harmattan, pp. 181-203, p.199.
39
Rabardel, P. (1995). Les hommes et les technologies, une approche cognitives des instruments
contemporains. Armand Colin, Paris

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