Le Personnage-Enfant À La Recherche de L'utopie Féminine
Le Personnage-Enfant À La Recherche de L'utopie Féminine
Une analyse du personnage-enfant dans Les petits enfants du siècle (1961) et La porte du fond
(1988) de Christiane Rochefort
Mémoire Présenté
à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval
dans le cadre du programme de maîtrise en études littéraires
pour l'obtention
du grade de maître es arts (M.A.)
2007
Cette analyse s'appuiera sur les théories de sociocritique que développe Edmond Cros dans
son ouvrage La sociocritique pour montrer comment le social influence le littéraire, c'est-à-dire,
comment le milieu social va influencer la figuration et le discours narratif du personnage-enfant
dans la littérature. En effet, l'univers fictionnel telle que créé par Rochefort est un univers
structuré qui nous a transmis une certaine vision du monde d'un certain groupe social à travers la
fiction. Dans cette perspective, nous étudierons la relation que noue ce jeune personnage avec sa
société s'urbanisant et se trouvant en pleine mutation. De plus, nous examinerons le rapport qui
lie le personnage-enfant à sa famille dont le rôle s'affaiblit de plus en plus et aux adultes qui
l'entourent. D'ailleurs, le contexte social et la représentation de l'espace vont influencer la
personnalité du personnage-enfant et, par conséquent, sa vision utopique de monde.
Remerciements
Je tiens à remercier mon directeur de recherches, Monsieur René Audet pour les conseils
judicieux prodigués au cours de la réalisation de ce mémoire, de même que pour son soutien, sa
confiance et l'attention dont il a témoigné à mon égard dès le début de mes études à l'Université
Laval.
Je voudrais exprimer mes remerciements envers Ala' et son épouse Solenne pour avoir
acceptés de lire et de commenter mon mémoire ainsi que pour leur support constant et leurs
nombreux conseils toujours offerts avec un grand sourire.
Toute ma gratitude va à mes parents ainsi qu'à mes trois frères : Wisam, Wajdy et Ammar,
pour l'amour et l'appui moral qu'ils n'ont cessé de me fournir tout au long de la préparation de ce
mémoire. Merci d'avoir fait de moi ce que je suis aujourd'hui.
Tables de matière
Avant-propos 5
Introduction 7
Conclusion 90
Bibliographie 95
Avant-propos
Christiane Rochefort (1917-1998) est une écrivaine française révolutionnaire qui a abordé
certains des grands thèmes concernant la condition des enfants et celle des femmes : la relation
enfant/adulte, homme/femme, les inégalités sociales et économiques ainsi que l'éducation des
enfants. Son indépendance d'esprit' a marqué son travail d'écriture qui se caractérise par
l'authenticité et le réalisme. Sa plume est tout d'abord un instrument de lutte pour la liberté et
contre l'aliénation du temps moderne. Les personnages-enfants^ et adolescents dominent ses
écrits et deviennent des embrayeurs. D'ailleurs, le personnage-enfant agit dans ses récits comme
porte-parole qui met en lumière le désir d'autonomie et de liberté. En outre, à travers ses récits,
Rochefort cherche un rapport d'égalité entre les sexes. Elle s'attache essentiellement aux femmes
et à leurs problèmes actuels.
Notre corpus comprend deux de ses ouvrages : Les petits enfants du siècle publié en 1961,
qui obtint le Prix populiste en 1961, et La porte du fond paru en 1988 et obtint également, la
même année, le Prix Médicis. L'intérêt des textes retenus pour cette étude, à part la diversité des
formes et des contenus, réside dans la sensibilité de Rochefort pour les relations affectives par
l'entremise d'un personnage-enfant narrateur. Ce dernier va nous présenter une image fidèle et
touchante de son contexte familial et social. Nous étudierons donc dans cette analyse les
manifestations sociales et les relations familiales qui vont influencer le comportement du
L'indépendance et la liberté qui caractérisent l'esprit de Christiane Rochefort sont ses moyens pour contester
l'oppression exercée contre les femmes et les enfants : « As is evident in the Utopian books, and more
spontaneously in My Life, Christiane is basically an idealist and cannot help trying to change the world. Although
time passes, the spark of youth and her zest for life and freedom have never left her. She continues to protest
against the numerous injustices of society, the oppression of minorities, the dishonesty of politics and to fight for
the rights of the individual, precisely because she continues to love money people, children, animals, music, art,
and the joys life can afford! ». Georgiana Colvile, « Christiane Rochefort » dans Todd Janet, Women write talking,
New York, Homes and Meier publishers, 1983, p. 228.
Les personnages-enfants et adolescent deviennent des personnages principaux dans la plupart des récits de
Rochefort. Ces jeunes personnages constituent les porte-parole et le responsable de la narration de leurs récits : «
The role of children has been becoming increasingly important in Christiane Rochefort's books. They really begin
to hold their own and create their nucleus of resistance [...]. Les enfants d'abord is Christiane's only theoretical
text and it belongs to a discipline of which she approves: sociology. In the book, she gives various facts and
figures to support the thesis that children constitute an oppressed minority with no rights of their own, almost all
over the world, from their birth, they are taken over, labelled, conditioned and trained to conform to adult
stereotypes. They are in a kind of concentration camp without the least recourse to legal help. The most alive of
all, they are in turn made to join the rank of the living dead: adults ». Georgiana Colvile, « Christiane Rochefort »
dans Todd Janet, Women writers talking, op. cit., p. 223-224.
personnage-enfant de Rochefort. Du coup, cette étude ouvre ainsi une réflexion sur les définitions
du « bonheur », de la vision du monde et de l'utopie telles que Rochefort les conçoit dans ses
ouvrages.
Introduction
Les deux romans choisis pour cette étude présentent le personnage-enfant tel un membre
appartenant à une famille et à une communauté qui l'obligent à se résigner sans opposition du
simple fait qu'il est mineur. Le discours narratif de deux personnages-enfants de Rochefort,
dissimulant une ressemblance qui lui est spécifique, un " moi " divisé et une identité éparpillée,
\a susciter l'adhésion du lecteur. Par ailleurs, ce discours narratif témoigne d'une certaine
g
dominance de l'espace clos dans les deux ouvrages. L'espace, s'affirmant ainsi comme un
ailleurs de « nulle part », est à l'origine de l'aliénation et de la perte d'identité de nos jeunes
personnages. Cet enfermement spatial va rester assez constant dans les deux romans, un espace
gris, triste et sans ouverture. D'ailleurs, l'endurance de la souffrance quotidienne de nos
personnages-enfants va être à la mesure de l'étouffement créé par leur espace enfermé. Ainsi, le
discours narratif de ces jeunes personnages va révéler que les rêves et les aspirations des
personnages-enfants de Rochefort sont condamnés à l'immobilité et à la perte. La vision du
monde de ces personnages-enfants va, comme eux, tourner en rond et tomber dans la destinée très
ironique de ses propriétaires, c'est-à-dire la destinée tragique de ces personnages-enfants. Dès
lors, leur vision ne conçoit pas une aspiration utopique du monde. D'ailleurs, bien que le
dénouement des deux ouvrages paraisse heureux et optimiste, il s'avère réellement tragique. En
effet, l'utopie et le bonheur que cherchent les deux héroïnes et qu'elles pensent avoir trouvés
demeurent inachevés, perdus même.
Cette analyse s'appuiera sur les théories de sociocritique que développe Edmond Cros dans
son ouvrage La sociocritique. En effet, l'approche de Cros à l'égard du texte littéraire s'attarde à
l'univers social tel qu'il est présenté dans les textes littéraires. La Sociocritique de Cros réunit
aussi les propositions d'autres sociologues dont les impulsions ont influencé l'approche
sociocritique durant les années soixante-dix dont Claude Duchet, Robert Escarpit et Pierre
Bourdieu. L'ouvrage de Cros souligne plusieurs perspectives sociologiques et analytiques qui
vont ouvrir de nouvelles pistes de réflexion à propos de l'analyse des textes littéraires comme les
perspectives sociologiques élaborées par Jacques Dubois, Pierre W. Zima et Marc Angenot.
S'appuyant sur l'approche sociocritique, notre premier chapitre sera un survol historique
portant sur la figuration du personnage-enfant dans la littérature française. Sous l'Ancien F-iégime
le mot « enfance » ne désignait pas ce qu'il désigne aujourd'hui. Jusqu'à la fin du Xlll^ siècle,
les enfants n'avaient pas de particularités qui les distinguaient des adultes. L'enfant n'était qu'un
homme de taille plus réduite. D'ailleurs Philippe Ariès souligne dans L'enfant et la vie familiale
sous l'Ancien Régime que : « le mot enfance s'emploie aux XIV^ et XV^ siècles en synonymie
avec d'autres mots comme valets, garçon, fils, beau-fils ». Cependant, au cours du XVII^ siècle :
« un autre usage apparaît dans la bourgeoise où le mot enfance se restreint à son sens moderne'' ».
Philippe Ariès, L 'enfant el la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, Pion, 1960, p. 14.
^Ibid.,p.\5.
10
Par ailleurs, notre troisième chapitre va aborder les enjeux narratifs du personnage-enfant de
Rochefort. La création d'une figure narratrice (personnage et narrateur-enfant) dans les deux
romans de Rochefort rend le lecteur plus attaché et plus sensible à son destinateur. Le
personnage-enfant, prenant une position de la victime faible, va susciter la sympathie de son
destinataire. Dans cette perspective, nous nous appuierons sur L'effet- personnage dans le roman
de Vincent Jouve et Le roman à thèse ou l'autorité fictive de Susan Suleiman dans le but
d'analyser la stratégie narrative déterminant la situation du lecteur. Chez les personnages-enfants
de Rochefort, le discours narratif se présente sous un aspect complètement négatif et par des mots
atroces qui évoquent la frustration et l'oppression dans lesquelles évoluent ces personnages. En
outre, le monologue intérieur des personnages-enfants fait surgir chez le lecteur une certaine
connaissance de la vie intérieure, renforçant ainsi chez lui l'acte de l'identification. D'ailleurs, le
recours au je amène le narrataire à témoigner d'une certaine coexistence entre le réel et la fiction.
Autrement dit, le je dont les deux filles se servent pour raconter leurs histoires constitue une
marque, voire une trace, d'un certain type et d'une certaine classe de société ainsi que d'une
certaine vraisemblance. C'est une instance narrative qui prend une distance critique donnant
l'illusion du réel et du naturel pour restituer une certaine vérité. En outre, la narration ultérieure
du personnage-enfant crée une dualité de points de vue : celui du personnage-enfant et celui du
personnage-adulte ( le même personnage-enfant à l'âge adulte).
Le personnage-enfant n'est qu'un procédé que Rochefort utilise pour faire passer un
message. Bien que les stratégies narratives des deux personnages-enfants n'ont pas été
identiques, c'est-à-dire que Josyane et la petite fille ont adopté chacune une technique de
persuasion différente de l'autre due à la distance temporelle entre les deux romans, les deux
personnages-enfants ont mis leur destinataire dans une telle disposition émotionnelle que cela a
contribué à créer une certaine adhésion. De plus, le discours narratif très critique que ces
personnages-enfants ont porté sur leur entourage a poussé le destinataire à s'attendre à un
dénouement révolutionnaire et joyeux. Cependant, ces personnages-enfants sont allés tomber
dans l'ironie du sort. Autrement dit, les deux personnages-enfants de Rochefort ont perdu leur
esprit critique et ont retracé le même chemin tragique, déjà critiqué par eux, des personnages-
adultes qui les entourent.
11
Dans cette perspective, nous pouvons dire que l'écriture chez Rochefort est une esthétique
d'effet. Les personnages ne sont pas les simples constructions le plus fidèlement réelles mais ce
sont l'incarnation qui déborde le réel pour faire ressentir un univers. La littérature a pour mission
ainsi de donner forme et sens à des expériences vécues comme l'illustre Jan Baetens dans
Romans à contraintes :
5
Jan Baetens, Romans à contraintes, Amsterdam-New York, Éditions Rodopi B.V, 2005, p. 19.
12
CHAPITRE I
Ce chapitre est un aperçu général de la condition de vie du personnage-enfant dans Les petits
enfants du siècle et La porte du fond de Christiane Rochefort. Nous nous y proposons d'aborder
l'évolution de la figuration du personnage-enfant dans la littérature française. Notre survol
historique va nous permettre de mieux saisir les enjeux du développement de la présence de ce
personnage-enfant en tant que personnage principal de l'intrigue romanesque ainsi que les
transformations qui ont influencé et renforcé sa position et son discours narratif.
Une présentation des Petits enfants du siècle et de La porte du fond de Christiane Rochefort
va introduire les deux personnages-enfants et leurs récits. Dans cette présentation, nous
insisterons sur l'aspect social et sur la forme des relations qui lient le personnage-enfant avec son
entourage pour mieux convoquer le contexte social et l'espace géographique dans lesquels évolue
ce personnage. Le contexte social et celui spatial vont influencer la personnalité de ce jeune
personnage et, par conséquent, sa vision du monde. D'ailleurs, le discours narratif mené sur
l'espace joue un rôle très important dans l'analyse de l'état intérieur du personnage-enfant. La
narration des personnages-enfants révèle une structure spatiale très cloisonnée et écartée du
monde extérieur. Les espaces chez Rochefort s'emboîtent : le contexte social extérieur et
intérieur que le personnage-enfant décrit dans les romans à l'étude laisse l'impression d'un cercle
\'icieux ; ces espaces renvoient les uns aux autres et nous ramènent au point de départ comme un
labyrinthe.
Par ailleurs, le personnage-enfant dans Les petits enfants du siècle et La porte du fond est
porteur d'un message. En effet, ce jeune personnage va mettre sous les yeux une ambiance
sociale et familiale où régnent l'indifférence à l'égard de l'enfance, la solitude, le manque
d'affection et l'injustice. Il s'agit d'un enfant fictif rêvant d'un monde parfaitement heureux, un
monde meilleur, et dénonce toute forme d'oppression. Ce jeune personnage, dont la présence va
susciter une sorte d'adhésion de lecteur, va se manifester pour nous décrire sa famille, sa société,
sa relation avec les adultes qui l'entourent et l'espace enfermé dans lequel il vit.
13
La figuration de l'enfant en tant que personnage s'est manifestée dans la littérature française
au XVIII^ siècle, surtout dans La conversation d'Emilie de Mme d'Épinay, Les confessions et
l'Emile ou de l'éducation de Rousseau. Cependant, selon Fabienne Bercegol, il serait aventureux
de prétendre que le personnage-enfant a fait son entrée dans la littérature au XVIIP siècle.
Bercegol souligne dans son introduction d'« Enfance romantique », publié dans Eidolon, que :
Les exemples de Montaigne et de Rabelais suffisent à nous rappeler que dès le XVI^ siècle, le
personnage de l'enfant, la réflexion sur les méthodes d'instruction qui lui sont appropriées et
l'affection qui doit le lier à ses parents sont largement exploités. Rabelais, par exemple, arrache
ses héros au « chaos » qu'est leur début dans la vie. La parodie des topoï des enfances héroïques,
à laquelle il se livre dans Pantagruel et dans Gargantua, lui permet de décrire l'univers propre à
cet âge, les vêtements, les jeux, la découverte du corps et du langage''.
C'est seulement après 1870 que nous voyons l'enfant s'affirmer d'une manière définifive
comme un personnage nouveau du roman français. En revanche, à l'exception des Confessions
autobiographiques de Rousseau et de Saint- Augustin où la narration autodiégétique du
personnage-enfant se voit mélangée avec des commentaires et des analyses philosophiques et
psychologiques de l'auteur adulte, l'enfant, en tant que personnage romanesque, ne tenait jamais
la narration sous l'Ancien Régime. 11 en va de même pour le XIX^ siècle. Or, au cours du XIX^
siècle, nous voyons émerger dans la littérature française l'enfant tenant un rôle de personnage
dans les textes littéraires surtout chez Musset, Lamartine et Chateaubriand inaugurant ainsi une
nouvelle vision à l'égard de l'enfance. Par exemple, Victor Hugo nous offre dans ses poèmes une
nouvelle piste pour concevoir l'enfance à travers les sentiments de douleur lors du décès d'un
pefit enfant ; c'est pourquoi il est appelé le poète de l'enfance. D'ailleurs, ses plus beaux vers
sont ceux que lui ont inspirés les enfants.
Donc, face à l'indifférence de l'Ancien Régime envers l'enfance, le XIX^ témoigne d'une
sensibilité et d'une tendance pathétique. Cette sensibilité trouve sa place dans les écrits de
(Chateaubriand, Zola, Stendhal, Balzac, Hugo et Vallès. En effet, la littérature du XIX^ siècle,
représente le portrait d'un personnage-enfant victime, seul et injustifié. D'ailleurs, ce petit
'' Fabienne Bercegol, Introduction, « Enfance romantique » dans Eidolon n°64, [en ligne]. [Link]
[Link]/[Link]?articie 145. Publié le mardi 27 janvier 2004, p. 3. [Site consulté le 3 mai 2006].
14
personnage romanesque se distingue par sa soumission à l'autorité des adultes qui l'entourent.
Ainsi, le personnage-enfant dans la littérature du XIX^ siècle vit une situation particulière,
surtout, la jeune fille. Sous cet angle, Guillemette Tison, dans Une mosaïque d'enfants, précise
que la représentation des jeunes filles n'était pas toujours justifiée dans les textes littéraires du
XIXe siècle :
De rares romans donnent une importance à peu près égale aux personnages masculins et
féminins. Les personnages de petite fille ou déjeune fille sont parfois décrits comme fades ou
mièvres. Cependant, la remise en question des idées reçues sur les rôles masculins et féminins
est sensible dans certains romans de cette époque. La volonté de nuancer les personnages
apparaît tout particulièrement dans le choix, aux frontières de l'enfance et de l'âge adulte, d'un
type très intéressant, bien que délicat à étudier : la jeune fille. Balzac, par exemple, a esquissé
quelques figures déjeunes filles : Eugénie Grandet et Pierrette. Ces figures sont la manifestation
d'un nouveau goût pour explorer la psychologie de cet âge sensible. Toutefois, cette figure
romanesque n'a pas encore d'intérêt majeur au XIX^ siècle''.
En revanche, dans la littérature du XX^ siècle, nous voyons enfin le personnage-enfant, qu'il
soit une fille ou un garçon, tenir une place importante dans l'intrigue et dans la narration.
L'enfant en tant que personnage-principal et les souvenirs d'enfances prennent leur place dans le
roman du XX^ siècle. Enfance de Nathalie Sarraute, Les Mois de Sartre et W ou le souvenir
d'enfance de Georges Perec, par exemple, témoignent du changement du statut du souvenir de
l'enfance dans la littérature moderne. Du coup, le discours narratif confié à ce nouveau
personnage-enfant va se développer pour témoigner contre une société où il est toujours la
première victime. Le personnage-enfant va tracer un cheminement narratif ainsi qu'une réflexion
marquée par la volonté d'indépendance et de fuite du pouvoir de l'adulte. Dès lors, l'autonomie
et la liberté du personnage-enfant sont ses principes dans sa démarche narrative.
Donc, un très long parcours précède l'autonomie narrative de ce jeune personnage. Cette
transformation du roman du personnage-enfant émane des transformations de la vie sociale et
nous insisterons sur le discours narratifs portant sur les relations et les mœurs familiales. Il s'agit,
en effet, d'un personnage-enfant porteur d'un message. C'est d'ailleurs l'aspect sur lequel
C'hristiane Rochefort met l'accent dans ses deux romans. Dans cette perspective, Josyane dans
' Guillemette Tison, Une mosaïque d'enfants : l'enfant et l'adolescent dans le roman français (1876- 1890), op. cit.,
p. 27.
15
Les petits enfants du siècle et la jeune narratrice de La porte du fond vont nous décrire leurs
familles, leur société, leur relation avec les adultes qui les entourent et l'espace enfermé dans
lequel elles vivent. Cet espace va refléter la limite de leur liberté. Il s'agit d'une ambiance sociale
et familiale où régnent l'indifférence à l'égard de l'enfance, la solitude, le manque d'affection et
l'injustice.
Les petits enfants du siècle et La porte du fond de Christiane Rochefort nous présentent
l'enfant en tant que narrateur et personnage principal du récit. La présence de ce personnage
implique un certain message que l'auteur veut communiquer au lecteur. Le fait que les deux
romans sont publiés à vingt-sept ans de distance fait de sorte que la forme fragmentée de La porte
du fond et la technique narrative utilisée dans ce récit constituent les seules différences entre ces
deux romans. Nous pouvons parler également d'une certaine évolution de la situation des femmes
dans La porte du fond cependant, l'espace sociale évoqué dans ce récit représente une société
n'étant pas encore libérée de la domination masculine. En dépit du fait que les intrigues sont
distinctes et que le problème de l'inceste et de l'affaiblissement du rôle des parents dans La porte
du fond n'est qu'un des effets secondaires qui résulte du problème de l'urbanisation évoqué dans
Les petits enfants du siècle, les deux histoires communiquent un message semblable par le biais
de leur personnage-enfant.
En effet, les deux petites filles, dans les romans de Rochefort, sont des membres de la grande
maisonnée patriarcale, au sein de laquelle l'enfant est victime de l'oppression. Josyane, dans Les
petits enfants de siècle, expose une image de la famille traditionnelle où la femme n'existe que
pour les tâches ménagères et l'accouchement, alors que le récit narré par le personnage-enfant
dans La porte t/w/ont/insiste sur l'idée que le sexe et l'inceste ne sont pas le véritable malheur,
celui-ci étant causé par l'autorité masculine et l'oppression. Les deux œuvres exposent une enfant
négligée, responsable, dont la joie de l'enfance lui a échappé.
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Les petits enfants du siècle est un roman urbain qui se déroule à Bagnolet, une banlieue
parisienne. L'auteure y brosse un tableau de ces familles misérables avec leurs nombreux enfants,
leurs aspirations bouleversées par les transformations sociales telles que l'industrialisation et la
crise économique dans la période suivant la Deuxième Guerre mondiale. L'attention est attirée
sur le développement du personnage-enfant, Josyane, qui est en quête de son identité et du
bonheur dans une société dominée par le matérialisme.
D'après l'intrigue, Josyane est issue de la classe ouvrière. Son père est ouvrier dans une
usine de moutarde et sa mère, femme au foyer, travaille de temps en temps selon son état de
santé. Étant l'aînée de la famille, Josyane se trouve astreinte, en plus de ses devoirs scolaires, aux
différentes tâches ménagères et à l'éducation de ses neuf frères et sœurs. Ses deux seuls plaisirs
sont ses devoirs, dans la cuisine lorsque tout le monde dort, et les moments privilégiés qu'elle
passe avec son frère Nicolas : « C'est dans la cuisine, où était la table, que je faisais mes devoirs.
C^'était mon bon moment : quel bonheur quand ils étaient tous garés et que je me retrouvais seule
o
Un jour, elle rencontre Guido, un maçon italien, qui lui fait découvrir Sarcelles, la ville de
bonheur selon Josyane. L'usine fermant ses portes en août, Josyane doit partir en vacances avec
ses parents et abandonner Guido, qui, la veille de son départ l'a conduite dans une forêt
avoisinante pour lui offrir son premier souvenir charnel alors qu'elle n'a pas encore atteint l'âge
de la puberté. À son retour, ne parvenant pas à trouver Guido, et ne parvenant à se procurer de
l'affection de la part de ses parents plongés dans leur aliénation et leur pauvreté, Josyane va
tomber dans la délinquance juvénile impliquant les virées et la sexualité précoce qui caractérisent
les jeunes de Bagnolet. À tel point que, encore mineure, elle va faire l'amour avec des hommes
ayant l'âge de son père tel qu'elle évoque : « j'avais le diable dans la peau en ce moment : j'aurai
tout bouffé même des pères de famille ». Enfin, dans sa recherche de l'amour vrai, elle rencontre
Philippe avec qui elle se mariera et vivra à Sarcelles, où elle va reproduire la même vie misérable
de ses parents à Bagnolet.
Christiane Rochefort, Œuvre romanesque. Les petits enfants du siècle, Paris, Grasset, 2004, p. 213.
Ibid, p. ni.
17
Quant à La porte du fond, cette œuvre a pour héroïne une narratrice anonyme à différents
âges : sept ans, neuf ans, vingt ans, trente ans. 11 s'agit d'un roman bouleversant, puisque la
narratrice-enfant reste très marquée par les manœuvres incestueuses de son père. En effet, la
petite fille dans cette œuvre vit jusqu'à l'âge de sept ans avec sa mère dans la maison de sa grand-
mère où elle n'est pas toujours la bienvenue. Sa mère, ne supportant pas cette forme de famille
monoparentale, décide de se remarier avec le père de la fille. Par ailleurs, le père de la petite fille
se montre de plus en plus menaçant à tel point qu'il va violer sa fille. Ainsi, l'image mentale de
son père commence à se transformer à l'âge de huit ans, alors qu'elle passe de celle d'un prince à
celle d'ogre : « Moi, je voyais le prince qui devient Ogre à la nuit. Le matin, bon. C'est pareil'" ».
' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1341.
" Ibid., p. 1369.
18
Ce roman aborde un sujet tabou par excellence : l'inceste. Derrière l'inceste se cachent le
pouvoir, le machisme, la faiblesse de la petite fille et la domination de l'homme. Or, cette œuvre
n'est pas seulement une manifestation de l'oppression de la fille abusée par son père, mais une
manifestation d'écriture féminine. Une écriture où l'on dit le non-dit. D'ailleurs, Rochefort quitte
dans cette œuvre les voies traditionnelles de la narration. Pour dire la vie brisée, elle pratique
«l'écriture cassée ». Elle intègre de multiples analepses et prolepses. Le recours à des analepses
est ici particulièrement intéressant à analyser dans cette œuvre. En effet, l'intérêt de ce recours
aléatoire de l'étiquette temporelle du récit réside dans le fait que les instances temporelles,
qu'elles soient du présent ou du passé, se démultiplient; le passé et le présent viennent s'écraser
en quelque sorte. Ce croisement éclaircit la vision tragique de la narratrice et explique
renfermement d'une telle vision. D'ailleurs, la linéarité temporelle, désormais brisée dans La
porte du fond et ne pouvant se développer qu'à rebours, illustre la confusion du passé de la petite
fille et son état actuel.
Apparemment, les deux romans possèdent deux intrigues différentes. Or, les deux
personnages-enfants se ressemblent par la volonté de communiquer un message commun. En
effet, les deux petites filles rêvent d'un monde parfaitement heureux, un monde meilleur, et
dénoncent toute forme d'oppression. Elles interviennent également pour mettre à nu les
incohérences d'une société de plus en plus gouvernée par le désir et le matérialisme. Elles veulent
redonner à la femme ses rêves et son identité perdue. Il s'agit, pour ces petites, de savoir qui elles
sont par rapport au monde qui les entoure. Cependant, le bonheur que cherchent les deux héroïnes
et qu'elles pensent avoir trouvé demeure inachevé, perdu même. Par conséquent, victimes d'une
société dominée par les lois du pouvoir imposé, les petites filles demeurent sous l'emprise de
l'adulte et du malheur de leur société, d'où il semble difficile de sortir.
Par ailleurs, la narration dans les romans de Rochefort a pour visée de spécifier l'identité de ce
jeune personnage à travers ce qu'il ressent plus que par son apparence. Dans Les petits enfants du
siècle, à part le prénom de l'héroïne, Josyane, nous ne connaissons pas les traits physiques de
celle-ci, ni la couleur de ses cheveux et de ses yeux. Tandis que la petite fille de La porte du fond
'" Propos de Christiane Rochefort dans \'Express, l'i-lA novembre 1984. Dans Martine Sagaert, Archives IMEC
dans la préface de Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, p. 29.
19
reste anonyme tout au long de son récit. Dès lors, nous pouvons conclure qu'il ne s'agit pas d'une
histoire individuelle, mais celle de toute une génération. C'est-à-dire, les deux narratrices sont les
représentantes de leur contexte social. Elles sont conçues comme des êtres d'essence sociale qui
ne peuvent être perçues ou analysées que dans leur contexte social. Le je dont les deux filles se
servent pour raconter leurs histoires constitue une marque, voire une trace, d'un certain type et
d'une certaine classe de société ; \eje se confond avec les autres et devient ainsi le porte-parole
de tous les autres enfants victimes.
Or, Rochefort insiste dans ces deux œuvres sur le côté social, puisqu'il est la structure sur
laquelle se construisent les modèles sociaux, les clichés et les représentations sociales. Parmi ces
représentations, le personnage-enfant que Rochefort met en place constitue l'embrayeur typique
central du roman ainsi que le représentant de la situation problématique de la femme dans la
famille et dans la société. Le personnage-enfant n'est qu'un procédé que Rochefort utilise pour
faire passer un appel, un message. Ce jeune personnage est là pour créer un certain horizon
d'attente et un effet de sympathie chez le lecteur. Dès lors, le personnage-enfant devient un
t(îmoin militant pour les droits de l'enfant, contre les injustices. À travers ce personnage-enfant,
nous pouvons ainsi évaluer et souligner les effets de l'oppression, les influences du poids familial
et des rôles des hommes et des femmes dans la société c'est pourquoi nous étudions le contexte
social du personnage-enfant.
Dans La sociocritique, Edmond Cros signale que : « Le texte littéraire se construit autour
d'un emboîtement de représentations, c'est-à-dire autour d'un système de structurations reposant
sur une philosophie historique des modèles sociaux, des clichés et sur des représentations sociales
qui nous amènent à privilégier la dimension sociale des romans ». D'après Cros : « le genre
romanesque, en tant que pratique sociale, surgit de la mise en relation d'un certain nombre de
faits sociaux' ». Ainsi, nous ne pouvons pas envisager les deux personnages-enfants de
Rochefort en dehors de la société au sein de laquelle ils se trouvent immergés. Nous ne nous
intéressons pas dans ce contexte à ce que les œuvres de Rochefort signifient, mais à ce qu'elles
transcrivent. Nous mettons l'accent sur les indices textuels du contenu et comment ce contenu
incorpore le social et l'histoire. C'est pourquoi, le personnage romanesque ne peut être étudié
qu'à partir de son environnement social, ainsi que la classe sociale à laquelle il appartient dans le
texte. D'ailleurs, dans Une mosaïque d'enfants : l'enfant et l'adolescent dans le roman français,
llson insiste sur le fait que le personnage ne peut être étudié que selon le réseau social auquel il
appartient :
Le personnage ne peut pas être conçu seulement comme une entité isolée et autonome mais nous
devons concevoir également un réseau complexe de relations, dans un cercle social qui définit en
grande partie sa personnalité et oriente le comportement du personnage. Dès lors, le romancier
doit "établir" son personnage, dans le sens que donnait le XIXe siècle à ce verbe : " mettre dans
un état, dans un emploi avantageux, dans une condition fixe"'^
Cette croissance est due à une croissance économique ce qui a entraîné une forte augmentation de
la main-d'œuvre étrangère et une poussée démographique dans les pays.
D'ailleurs, la jeune narratrice, Josyane, évoque dans Les petits enfants du siècle le système
de subvention français qui subventionnait les familles et les encourageait à avoir des enfants pour
renverser le déficit de la population française dans la période de l'après-guerre. Ce système a
encouragé les citoyens à avoir des enfants pour toucher les primes, mais il n'occasionne qu'une
somme de problèmes économiques et sociaux pour les familles ouvrières qui ne pouvaient pas se
permettre d'avoir d'autres enfants en raison de leurs revenus limités. Ainsi, ces familles, aliénées
par ce genre de publicité de l'État, vont vivre dans la misère. Par ailleurs, au début de son récit,
I Q
Josyane raconte qu'elle est née des « allocations et d'un jour férié ». De même : « La machine à
laver était arrivée quand les jumeaux étaient nés ». Donc, toucher les allocations et les primes
sont à l'origine de la naissance des enfants . Ces derniers ne semblent venir au monde que pour
satisfaire les visées matérialistes des parents. Ainsi, ce phénomène affecte d'une manière ou
d'une autre le décor de la vie quotidienne qui est attaché à l'enfant et aux échanges humains et
collectifs que l'individu ressent et subit à la fois.
En outre, le personnage-enfant dans Les petits enfants du siècle, représenté par Josyane,
évoque devant nos yeux une société virile, une société où on préfère les garçons. Josyane
souligne dans son récit les conditions de vie de la fille en tant que membre de la famille et de la
société, qui, par opposition à ses frères, se trouve conditionnée par des tâches ménagères ; par
ailleurs, elle ne semble jamais être la préférée de ses parents ainsi que de la société qui préfère
engendrer des garçons qui apportent plus de fierté aux parents que les filles:
"^ Christiane Rochefort, Œuvre romanesque. Les petits enfants du siècle, op. cit., p. 212.
I';
lbid.,p.2U.
^" Christiane Rochefort met en relief dans Les petits enfants du siècle le système des primes et des allocations
sociales versées par l'État aux familles à la naissance de chaque nouveau-né : « Rochefort's novel offers an inside
view of living conditions in these urban housing projects through the perspective of her young narrator. Josyan's
opening statement "je suis née des Allocations " refers to France's family welfare system which was instituted to
encourage families to have more children by offering parents a financial reward for the birth of each child. The
aim of this incentive program was to reverse a population deficit experienced by the country in the aftermath of
two devastating wars. Thematically, Rochefort's fictional corpus offers insights into the effects of political
economic and other cultural influences on the personal lives of French citizens ». Dans Pamela Fries Paine,
Christiane Rochefort and the Dialogic: Voices of Tension and Intention, op. cit., p. 160.
22
Paulette fraya un passage à la sienne parmi les autres [...] elle eut un garçon. Elle ne faisait que
des garçons et en était fière^^.
Parallèlement, la petite fille de La porte du fond évoque également plusieurs fois qu'elle
n'aime pas le fait qu'elle soit fille. Elle envie les garçons qui vivent, selon elle, une vie plus
sécuritaire : « Et, l'air dégoûté (je l'avais été) : C'est pas marrant, c'est moche d'être une fiUe^"' ».
Selon cette petite fille, les garçons sont moins exposés au danger de l'inceste : « Je détestais les
garçons, ils sont bêtes. Non, je les jalousais. Pas pour ce qu'ils ont en plus figurez- vous. Pour ce
qu'ils ont en moins ; eux, ils étaient à l'abri de ce qui m'arrivait '^ ».
La dévalorisation que Josyane et la petite fille de La porte du fond ressentent au sein de leur
entourage, en tant que filles et mineures, va les emprisonner dans l'incapacité à améliorer leur
sort. Elles vont, par conséquent, se soumettre aux rôles inférieurs imposés aux filles et aux
femmes dans leur société. À cet égard, Josyane va reproduire la vie misérable de sa mère dans le
même milieu ouvrier et la narratrice de La porte du fond va vivre toujours dans le silence comme
sa mère.
Quant au problème de l'inceste sur lequel repose l'intrigue de La porte du fond, il existe un
peu partout dans le monde et ne cesse de se répandre et de briser la vie d'âmes innocentes, un
pénible calvaire que subissent bien des enfants, un grand supplice dont le silence et la honte sont
les principales barrières à la dénonciation. Dans L'impact de l'inceste sur le développement de
l'identité de l'enfant et de l'adolescent, Lucien Levasseur cite la définition de l'inceste telle que
la présente Pelser: « une activité à caractère sexuel d'un adulte avec un enfant ou avec un
adolescent ayant un lien de parenté ou de responsabilité ». L'enfant abusé est mis alors au rang
de conjoint, c'est-à-dire d'époux ou d'épouse, par des comportements de séduction et des
^' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, Les petits enfants du siècle, op. cit., p. 282.
"/ft/^.,p. 256.
" Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1336.
^* Ibid, p. 1402.
^' Lucien Levasseur, « L'impact de l'inceste sur le développement de l'identité de l'enfant et de l'adolescent »,
mémoire de maîtrise, sciences de l'éducation. Université Laval, Québec, 2001, p. 12.
23
rapports sexuels vécus avec cet adulte. L'enfant vit, par conséquent, une confusion des rôles, car
le rôle de conjoint et celui de l'enfant sont deux rôles bien différents et donc impossibles à
endosser à la fois. Par ailleurs, Catherine Bonnet signale dans son ouvrage L'enfant cassé :
L'inceste et la pédophilie que : « la prise en charge des victimes d'agressions sexuelles a été mise
en place en France dans les années 1970. Depuis lors, de grands progrès ont été faits. Mais les
victimes d'inceste et tout particulièrement les enfants de moins de dix ans sont encore
difficilement reconnus dans leur souffrance psychique^^ ».
Rochefort présente, dans La porte du fond, une image réaliste de la situation de la fille
abusée sur le plan social et psychologique. Le personnage-enfant s'y sent pris au piège et enfermé
dans le secret qui lui est imposé par l'abuseur. Sur le plan social, la petite fille évoque également
des problèmes relationnels et communicationnels avec son entourage ; les sentiments d'amour, de
désir et d'affection se mêlent à tel point que la petite fille ne sait pas comment se comporter
avec les adultes qui les entourent. Sous cet angle, la relation, même avec le personnage de
l'oncle, se manifeste aussi sous forme de désir sexuel.
Or, le contexte social ne prend toute son ampleur et sa précision dans les deux récits des
personnages-enfants que par son lien avec l'espace. Dans les œuvres de Rochefort, la description
de l'espace apparaît comme un critère déterminant qui témoigne de la relation entre le
personnage et son univers. Le discours narratif impliquant l'espace n'est pas seulement une
description géométrique d'une ville, d'un mode de vie ou d'une maison, mais c'est aussi un mode
d'accès à l'intériorité des personnages. En effet, le décor des romans et les déplacements des
personnages reflètent leur état intérieur et leur vision du monde. Le discours narratif décrivant la
structure spatiale dans les romans de Rochefort traduit un enfermement et un écart du monde
extérieur.
^' Catherine Bonnet, L'enfant cassé : L 'inceste et la pédophilie, Paris, Le grand livre de mois, 1999, p. 9.
24
Dans Les petits enfants du siècle, la description de l'espace joue un rôle très important dans
l'analyse de l'état intérieur du personnage-enfant. La banlieue où vit Josyane avec sa famille
produit une série de visions étroitement liées à l'imaginaire individuel et collectif. Cet espace,
avec ses bâtiments semblables et avec ses passages sans issue, exprime l'état psychologique de
Josyane qui se trouve aliénée par la modernité représentée par les grands ensembles. La mentalité
de Josyane devient comme les lieux qu'elle habite : en marge, renfermée sur elle-même. Ce sont
des endroits perdus, où l'on va de gare en gare, de me en rue pour aller nulle part :
C'était dans une autre banlieue, il aurait fallu prendre l'autobus jusqu'à la porte de Lilas. Le PC
jusqu'à la Porte de Saint- Denis ou Pantin ou la Villette, ou alors le métro en changeant deux fois,
et là je ne sais plus quoi, ou encore le métro jusqu'à la gare du Nord et là un train jusqu'à je ne
sais pas où...^\
Devant ces grands blocs, Josyane perd en partie la capacité de rêver, d'améliorer son sort,
elle se sent petite comme un insecte :
Les blocs neufs étaient de plus en plus habités....c'était grand, et beau et terrible. Quand je passais
tout près, je croyais qu'ils allaient me tomber dessus. Tout le monde avait l'air minuscule. Les
gens grouillaient comme des petites bêtes sous les lampadaires^**.
Éblouie par Sarcelles, qu'elle a découverte par Guido, Josyane trouve qu'on y tourne en
rond : pas moyen d'en sortir, on s'y perd. Les rues sont perçues vaguement et négativement. Cet
espace immense et néanmoins renfermé à partir duquel la petite fille essaie de se définir
l'emprisonne : « J'étais dans la rue Paul- Valéry, j'avais pris la rue Mallarmé, j'avais tourné dans
Victor- Hugo, enfilé Paul-Claudel et je me retombais dans Valéry et j'arrivais pas à en sortir ».
où Josyane habitait avant de s'installer à Bagnolet : « On a d'abord habité dans le XIII^, dis-je, il
^' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque. Les petits enfants du siècle, op. cit., p. 264.
^'/A/W., p. 218.
^" Ibid., p. 278-279. -
25
TA
y avait des rats. Je me souviens que j'avais peur ». Ironiquement, ce sentiment de confusion et
de peur continue à se manifester à Sarcelles^' : « Il faisait trop clair, trop clair, j'étais nue comme
un ver. Je cherchais de l'ombre, un coin, un coin, un coin où me cacher, j'avais la panique, une
'l'y
panique folle ».
Dans Christiane Rochefort and the Dialogic: Voices of Tension and Intention, Pamela Paine
souligne que: « Rochefort observed from personal experience, these carcasses en béton have a
depressing effect on those who live within their confines, she insisted that their design tended to
impose itself'^^ ». En effet, Rochefort dénonce dans son roman le système d'urbanisme dans les
banlieues. Elle représente l'espace d'une manière complexe et contradictoire, espace marqué par
tous les grands problèmes et questions de la vie collective moderne aux banlieues parisiennes.
Elle met en relief des aspects plus négatifs de la vie urbaine, en particulier la pauvreté, la solitude
et le sentiment d'emprisonnement. D'après Rochefort, la réalité architecturale devient une réalité
psychologique à travers Josyane et sa famille. Leur endurance à la souffrance quotidienne est à la
mesure de l'étouffement créé par cette architecture moderne.
Par ailleurs, l'espace qui entoure Josyane, malgré sa vivacité et ses nombreux frères et sœurs,
implique également une solitude désirée par le personnage-enfant. Josyane attend la nuit pour
s'installer dans la cuisine pendant que tout le monde dort :
J'attendais que la journée se passe, j'attendais le soir qui, rien à faire, finirait par venir, et la nuit,
qui les aurait tous, les faucherait comme des épis mûrs, les étendrait pour le compte, et alors je
serais seule. Seule. Seule. C'est moi qui tenais la dernière^''.
Par ailleurs, la description de l'école s'ajoute au décor spatial et aux rêves des deux
personnages-enfants de Rochefort. L'espace de l'école constitue un moyen d'évasion. Josyane et
la petite narratrice de La porte du fond woni se surinvestir dans leurs études, ce qui permet de fuir
mentalement les souffrances vécues à la maison. Normalement, l'école est une sorte de
détachement du milieu familial et elle est souvent vécue douloureusement par les jeunes enfants.
Toutefois, l'école, dans ces deux romans de Rochefort, est fortement valorisée. L'espace scolaire
est présenté comme un lieu de liberté, de fuite et d'évasion pour les deux personnages-enfants :
"' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1447.
27
En outre, l'espace de la grille et du bois revient dans les deux romans. Il s'agit d'un espace où
les jeunes font l'amour et en regrettent les conséquences plus tard. C'est un espace qui a réuni les
parents de Josyane pour la première fois. Par la suite, ce lieu constitue un espace de
rapprochement des personnages dans une intimité temporairement heureuse. En réalité, nous
disons " temporaire" parce que ce genre de réunions n'est que le résultat de certains besoins
charnels temporaires. Néanmoins, cela va contribuer à certains problèmes sociaux et relationnels,
et même familiaux à long terme. Ces problèmes prennent place dans la mesure où les jeunes ne
sont pas encore prêts à tenir la responsabilité de leurs actions si leurs réunions mènent à la
naissance d'un enfant :
on parle des grille et grillage. C'était du temps où ils s'étaient mariés, ils étaient sur un vélo
moteur ; elle avait des cheveux longs et une jupe large étalée ; ils riaient. On aurait dit une jeune
fille comme celle que je voyais aujourd'hui à la grille, se faire emmener en virée sur les scooters.
On n'aurait pas dit nos parents".
Il en va de même pour l'espace qui a réuni les parents de la petite fille de La porte du fond
avant de se marier, ce qui montre une certaine continuité et ressemblance d'espace « d'intimité
sexuelle » des jeunes dans les deux romans. Le bois et les grilles sont également le refuge des
jeunes cherchant la découverte de l'intimité et de l'amour :
Elle avait flanqué sa botte d'œillets blancs [...] et elle est allée me faire comme enfant de l'amour
dans le bois de Meudon avec ce petit voyou de son âge (dix-huit), qu'il avait bien fallu lui laisser
épouser de justesse et qui s'était sauvé très vite .
Par contre, cet espace « d'intimité sexuelle » ne change pas pour nos deux personnages-
enfants et ne changera jamais, paraît-il. Le lieu de rencontre des jeunes de Bagnolet reste la grille
et le moyen de transport reste le scooter pour se faire emmener dans les bois à la découverte de
leur sexualité. La petite fille de La porte du fond va aussi, comme sa mère, retrouver dans le
cimetière un espace idéal pour l'intimité.
En réalité, le discours sur l'espace lequel évoluent les personnages s'inscrit dans un contexte
anticipe déjà le huis clos au sein duquel va se jouer le drame de nos petites filles. Cet espace
constitue un lieu de l'exclusion, de la rupture avec le monde extérieur. Ainsi, la quête doit se
poursuivre vers d'autres possibilités, d'autres questions restées sans réponses. Telle est la
démarche de Rochefort qui souligne l'ambiguïté de la conscience humaine, à jamais ouverte vers
rinfini. À travers la description de l'espace, Josyane, dans Les petits enfants du siècle, dresse un
véritable réquisitoire contre l'aliénation contemporaine, l'infériorité et l'exclusion des femmes
dans la classe ouvrière, elle dénonce aussi les ravages de la société de consommation. Ce
personnage-enfant rêve d'un monde parfaitement heureux et meilleur. Également, le personnage-
enfant de La porte du fond, dénonce toute forme d'oppression, il fait découvrir et met à nu les
incohérences d'une société de plus en plus gouvernée par le pouvoir du père, du patron. Il va
redonner à la femme ses rêves perdus, ses mots non écoutés. Ces deux personnages-enfants
veulent s'affirmer et sortir de l'emboîtement dans lequel s'enferment leurs mères. Toutefois, ils
seront soumis au rôle imposé par la société, le rôle du dominé, qui n'a pas ni ambition ni rêves.
Dès lors, créé pour voir et pour donner à voir une mission donnée et traduite dans son récit,
le personnage-enfant est utilisé pour décrire une atmosphère ; il met sous les yeux un tableau
réaliste, et provoque une réaction qui est d'abord une prise de conscience. C'est une instance
narrative qui prend une distance critique donnant l'illusion du réel et du naturel pour restituer une
certaine vérité sociale à travers la fiction. Tel qu'affirme Rochefort dans Les enfants d'abord, le
personnage-enfant intervient dans ses œuvres au secours des enfants car de « tous les opprimés
doués de parole, les enfants sont les plus muets ». Les deux jeunes narratrices nous invitent
également à repenser le rapport mère-fille et père- fille à l'intérieur de la cellule familiale pour
^'' Christiane Rochefort, Les enfants d'abord : Essai, Montréal, l'Étincelle, 1976, p. 7.
29
niettre en relief un univers social et familial qui dérive de la réalité. Leur univers constitue un
horizon où nous pouvons remettre en question les valeurs, les raisons de vivre et l'identité perdue
dans un milieu qui ne laisse pas de place aux rêves des enfants.
30
CHAPITRE II
Famille du personnage-enfant
Pourtant, dans les deux œuvres de Rochefort, un certain malaise existe dans la cellule
familiale. En effet, le manque d'affection et l'affaiblissement du rôle des parents vont avoir des
effets négatifs sur le personnage-enfant qui, par conséquent, va chercher de l'émotion en dehors
de sa famille. Il s'agit donc d'un milieu familial très frustrant qui ne permet pas au " moi " du
personnage-enfant de se structurer correctement. De surcroît, le personnage-enfant se trouve dans
un milieu familial et social qui l'ignore et le méprise. À cet égard, la famille va devenir source
d'oppression et de déchirement pour le personnage-enfant de Rochefort. En outre, les références
aux pensées, sentiments, passions, angoisses ou désirs du personnage-enfant dans les deux
œuvres donnent une impression de richesse psychologique d'où notre recours à l'analyse
psychique, en particulier, dans La porte du fond. Cette analyse tentera de discerner la présence
d'un discours narratif propre à ce personnage-enfant suscitant la sympathie du lecteur.
Normalement, la cellule familiale est le lieu naturel et ordinaire pour la formation des
enfants. La cellule familiale constitue un milieu d'enrichissement humain où la relation entre le
père et la mère dans la même famille joue un rôle d'une grande importance pour l'équilibre et le
développement affectueux et harmonieux de l'enfant. Dans ce contexte, la famille est à priori
31
perçue comme un lieu idéal qui offre tendresse, affection et sécurité pour tous ses membres. D'un
point de vue historique, Shulamith Firestone évoque dans Pour l'abolition de l'enfance
qu'auparavant, l'enfant était conçu comme un esclave dans le cadre de son espace familial, elle
illustre que:
Les Romains sont les premiers à utiMser le moi famille pour désigner une unité sociale dont le
chef régnait sur femme, enfants et esclaves. Sous la loi romaine, le chef était investi du droit de
vie et de mort sur eux tous. Famulus signifie esclave à l'intérieur d'une maison et familias est
l'ensemble des esclaves appartenant à un homme. À ce sujet, la cellule familiale moderne n'est
qu'un développement récent. D'ailleurs, Philippe Ariès indique, dans L'enfant et la vie familiale
sous l'Ancien Régime, que la famille, telle que nous la connaissons, n'existait pas au Moyen Age
et ne s'est élaborée que peu à peu à partir du XIV^ siècle. Jusqu'alors, le mot famille signifiait
essentiellement la lignée, l'ascendance par le sang ; il affirme également qu'au Moyen Age «le
sentiment de l'enfance n'existait pas et la famille était une réalité morale et sociale plutôt que
sentimentale .
De même, dans Critique de la famille, Annie Bidet-Mordrel signale que la famille était
toujours soumise au Code Civil napoléonien qui implique la hiérarchisation et la soumission des
femmes et des enfants à l'autorité du père:
Pourtant, cette égalité, aspirée par les bouleversements des indicateurs démographiques et par
les mouvements politiques survenus en France, ne sera jamais totalement achevée, ce que décrit
le personnage-enfant, dans les deux récits de Rochefort. D'ailleurs, il est vrai que les deux
romans de Rochefort sont écrits au XX^ siècle, néanmoins, nos deux personnages-enfants vivent
dans des ïaxmWQS patriarcales, des familles où le père est le patron, c'est-à-dire le chef qui donne
'"' Shulamith Fierstone, Pour l'abolition de l'enfance, traduit de l'américain par Sylvia Gleadow, p. 16-17. [En ligne].
[Link] [Site consulté le 27 mai 2006].
'" Annie Bidet-Mordrel, Critique de la famille, Paris, Presses Universitaires de France, 2005, p. 71.
32
des ordres : « Quand je dis viens, tu viens. Je suis ton père"*^ ». Les mots « matriarcat » et
« patriarcat » sont d'emploi récent. D'après Yvonne Knibiehler dans son ouvrage Les pères aussi
ont une histoire :
" Matriarcat " n'est pas utilisé avant les dernières années du XIX^ siècle. " Patriarcat " est plus
ancien, mais il désignait autrefois un titre accordé dans l'Église romaine à certains évêques
titulaires de sièges importants (les patriarches). Il a pris son sens actuel, désignant la famille
dominée par la puissance paternelle, au seuil du XX^ siècle''"' .
Par ailleurs, les deux œuvres de Rochefort nous invitent à voir comment le contexte familial
se détériore à notre époque moderne. En réalité, l'évolution dans la société et l'urbanisme,
comme l'illustre Les petits enfants du siècle, ont troublé la fonction paternelle. Les parents de
Josyane, aliénés par des aspirations matérielles dans une société plongée dans la consommation,
ne montrent aucune affection, tendresse ou gaieté envers leurs enfants. De plus, ils ne peuvent
pas assumer leur rôle parental. Le manque d'éducation et la pauvreté de ces parents ne les font
penser qu'aux allocations et aux primes versées à la naissance de chaque enfant. Par conséquent,
on fait des enfants sans réfléchir et sans s'occuper d'eux. Ainsi, étant l'aînée dans une famille
nombreuse, Josyane doit assumer une grande responsabilité à la naissance de chaque enfant dans
cette famille ouvrière : « J'étais une vraie petite maman. Les bonnes femmes me voyaient passer,
poussant Catherine, tirant Chantai, battant le rappel des garçons, et elles disaient à ma mère que
j'étais " une vraie petite maman " ».
Il ne s'agit pas d'une famille violente à l'égard de ses enfants, mais d'une famille qui
manque d'affection. Par exemple, à deux ans et demi, Nicolas, le frère de Josyane, ne parlait pas.
Alors, la famille conclut qu'il était muet, une conclusion satisfaisante pour la mère qui ne perçoit
pas son enfant en tant qu'être humain : « C'est gai, dit la mère. Faudra le mettre aux Arriérés.
D'un côté, ajouta-t-elle, s'il est muet, il ne nous cassera au moins pas les oreilles ^ ». D'ailleurs,
ce qui est important pour les parents de Josyane est d'avoir la paix :
"*' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1348.
"* Yvonne Knibiehler, Les pères aussi ont une histoire, Paris, Hachette, 1987, p. 18.
■*' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque. Les petits enfants du siècle, op. cit., p. 214.
" Ibid., p. 227.
33
Eux pourvu qu'on y soit à l'école, garés, ça suffisait [...] qu'on grouille puisqu'on est là, bon,
mais ailleurs, le plus loin possible. Allez- vous me foutre la paix, vas- tu finir avec tes questions,
laisse- moi tranquille à la fin, alors tu vas me rester toute la journée dans les jambes''^.
En outre, les biens matériels deviennent aussi importants que les enfants qu'on laisse se
débrouiller seuls dans la vie : « Patrick, qui était en avance lui aussi, malheureusement. Il n'avait
pas trois ans quand il mit un chaton dans la machine à laver ; cette fois-là tout de même papa lui
en fila une bonne : la machine n'était même pas finie de payer ». Ce manque d'affection va
influencer Josyane qui, à son tour, ne va montrer aucune émotion à ses frères et sœurs : « Je leur
donnais à manger rien que des trucs qu'ils n'aiment pas, on se distrait comme on peut"*** ». Or, elle
trouve la tranquillité seulement avec Nicolas dont la mère ne s'occupe presque pas : « je lui
racontais tout ce qu'il m'arrivait, ou quand j'avais une raison de râler ou n'importe quoi, il
adorait que je m'occupe de lui, il se roulait dans mes mains et riait, ça me soulageait de lui
parler"*^ ».
Dès lors, cette absence de tendresse au sein de la famille va pousser Josyane à chercher de
l'émotion à l'extérieur du cadre familial. Son rayon d'espoir va venir de Guido, le maçon italien,
qui va profiter d'elle sexuellement. Guido va toucher Josyane parce qu'il va parler avec elle
comme à une personne. De même, elle est sur le point de pleurer quand Guido la tient par la
main : « 11 s'appelait Guido. Il vivait seul. Il me parlait comme à une personne, il me racontait sa
vie"^" ». « 11 se remit à marcher. Il me prit par la main. Sa main était grande et chaude, bien fermée
sur la mienne. Personne ne m'avait jamais prise par la main, et j'eus envie de pleurer'"' ».
Par ailleurs, une fois qu'elle a perdu Guido, elle choisit de vivre librement et l'acte
amoureux se voit comme un comblement du vide, un soulagement, un contact que le personnage-
enfant établit pour fonder des relations avec son entourage dans le récit, marquées par l'absence
de communication et la présence des grilles et des grillages, c'est-à-dire des relations sexuelles
interdites pour les enfants et qui passent inaperçues pour les parents : « Personne ne demandait
d'explication à Patrick sur ses sorties, jusqu'au jour où les tlics, qui, eux sont organisés pour et
outillés, s'en occuperaient eux-mêmes directement [...] quant à moi, je faisais ce que je voulais
sans que personne s'en soucie^^ ».
Dans ce contexte, le personnage-enfant, décrivant son milieu familial ouvrier, met l'accent
sur le sort des enfants dont les parents manquent d'éducation et d'affection. Le personnage-enfant
souligne par son discours critique la situation de la famille traditionnelle et patriarcale où la mère
ne se définit qu'en fonction des nombreux enfants qu'elle pourra avoir. Le rôle de cette dernière
n'est qu'un devoir de maternité et un devoir domestique où les tâches sont distribuées
traditionnellement. Les filles, et surtout l'aînée, s'occupent de tout, tandis que le père et les
garçons ne font rien d'autre que de manger et regarder la télévision. La division des rôles
féminins et masculins apparaît comme facteur essentiel dans cette famille : « Maman faisant le
dîner, papa rentrait et ouvrait la télé, on mangeait, papa et les garçons regardaient la télé. Maman
et moi, on faisait la vaisselle, et ils allaient se coucher^"* ».
Par ailleurs, dans La porte du fond, la jeune narratrice vit dans une famille monoparentale
jusqu'à l'âge de huit ans ; elle vit avec sa mère et sa grand-mère qui n'arrête pas de rappeler à la
petite fille tout ce qu'elle paye pour elle, puis qu'elle ne la supporte pas dans sa maison : « Tant
pis. Tu m'excuseras d'être sincère, je ne la porte pas dans mon cœur. À vrai dire, moi non plus
pas tellement. Elle n'oublie jamais de me faire remarquer ce qu'elle paye pour moi, vacances,
petits Noëls et ceci cela, que je ne demande pas^^ ».
Après le retour du père prodigue, la situation familiale se dégrade. Il s'agit d'une famille qui
offre aux yeux de la société l'apparence d'une famille harmonieuse et stable. En réalité, s'y
dissimulent des secrets qui taisent des dysfonctionnements :
Je n'étais pas une famille comme les autres. J'étais une maudite moi [...] Est-ce que j'aurais
préféré celle d'Odette ?- Odette ne cachait pas ses malheurs. Elle pouvait causer, elle. Moi pas.
De moi, on ne parle pas. Je n'étais nulle part, j'étais un secret honteux. Unique dans son espèce.
Oui, n'importe quoi valait mieux que ce que j'avais^^.
De loin, tout semble bien aller. Le personnage du père raconte toutes sortes de choses à sa
fille, sur l'histoire, la géographie, et la mère la cultive spirituellement à sa manière : « Elle était la
plus belle, la plus élégante, la plus fière, la plus intelligente, de toutes les mères que je voyais aux
autres. Elle lisait des tas de bouquins. Dont elle me passait ce qu'elle estimait sans risque pour
mon âme^^ ». Cependant, à part la préoccupation de la nourriture et de l'éducation religieuse de la
fille, la mère ne montre aucune émotion envers son enfant. De plus, l'enfant se présente comme
enfant unique, n'ayant à la maison comme interlocuteurs que des adultes. D'ailleurs, l'absence de
frères et de sœurs place la fille dans une situation d'isolement : « [...] pas de frère, pas de grand'
CO
'^ Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1331.
^'' lbid.,p. 1352.
" Ibid., p. 1321.
^Vft/û'., p. 1466.
^'' La mère dans La porte du fond est cultivée ainsi qu'elle est indépendante financièrement. 11 s'agit d'une mère qui
tient la responsabilité et la capacité d'agir librement à propos de sa famille et de son enfant. Cette situation de la
mère exclut la famille de La porte du fond de la catégorie des familles traditionnelles où le père est le seul qui
tient le pouvoir et l'autorité à l'égard de sa famille : « The situation in La porte du fond is not typically
"traditional": the mother has already experienced single parenthood (and therefore fears the loss of the "model
family" all the more?), and it is she who is the principal bread-winner. The dynamics within the family,
particularly the attitude of the mother, are significant. Introduced in the fiction "une femme capable" as a
headstrong, independent woman, she none the less appears to a large extent to be in thrall to her husband: " Sa
femme n'a pas fait un pli. Je l'ai vu avec horreur tomber sous sa coupe". Yet, in a one-to-one relationship with her
36
tâches entre les parents. En effet, du fait de l'absence du père pendant une période de huit ans, le
centre de gravité de la vie familiale se déplace vers la mère. Dès lors, le père, ayant un travail à
temps flexible, reste la plupart du temps à la maison, tandis que la mère se voit la seule à tenir les
responsabilités financières de la maison : « Mes jours de vacances. Lorsqu'elle est garée au
diable vert à bosser pour qu'il entre au moins un salaire fixe dans cette baraque, lui, il se donne
congé, il se consacre à moi^^ ».
Par contre, la cellule familiale de la fillette n'est pas meilleure que celle de Josyane. En effet,
la petite fille vit un profond traumatisme tant physique que psychique à cause de l'abus sexuel
effectué par le père et le manque d'affection de la part de la mère. La fillette est tellement
manipulée par son père qu'elle finit par croire qu'elle est la coupable et l'auteur même des faits.
Elle sent alors une crainte de ne pas être crue ou écoutée. De sorte que les frustrations se
multiplient, l'enfant commence à se refermer vis-à-vis d'autrui pour survivre. Ainsi, elle va
fabriquer un monde parallèle et fictif au sein duquel elle se sent en sécurité et à l'abri : « Anti
chambre (tiens anti- chambre) ! Seul endroit joli de l'appartement avec une console ancienne et
une belle lampe ' ». Elle va également préférer l'école, un lieu de paix, selon elle : « À l'école,
on est sûr d'avoir la paix^^ ».
Dans cette famille, l'inceste est le résultat d'une crise relationnelle chez les époux et d'une
difficulté conjugale' . Cela dit, le père, privé d'une relation conjugale naturelle avec son épouse
qui ne l'aime pas, cherche alors à combler ses besoins avec sa fille qui n'avait pas plus de huit
ans : « Ce gentleman m'avait voici longtemps informé qu'elle n'aimait pas ça ». Alors :
husband, she remains more than able to stand up for herself. When for instance, the narrator decides that being the
perfect child is getting her nowhere, and stops carrying out household tasks, the mother balks at her husband's
attitude: " Et sa femme regimbe: " Je ne suis tout de même pas ton boy " ". She will stand against the husband, but
not the father ». Dans Margaret-Anne Hutton, « Assuming Responsibility: Christiane Rochefort's Exploration of
child sexual Abuse », The Modern Lanf^uage Review, vol. 90, Printemps, 1995, p. 341.
'''' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cil., p. 1354.
^' Ibid., p. 1416.
^^ lbid.,p. 1363.
^■' L'inceste pourra être un des résultats de la séparation ou d'une crise relationnelle entre les époux. Cela pourra
provoquer une relation sexuelle avec la propre fille de l'époux : « Father-daughter relations can reach extreme
forms and may culminate in incest in the absence of a healthy father- mother relation. [...] In general, there is no
longer any sexual relation between mother and father in an incestuous family ». Dans de Barbara H. Sheldon,
Daughter.^ andfathers in feminist novels, Frankfurt am Main Peter Lang, 1997, p. 31.
'''' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1404.
37
Bien forcé donc le malheureux n'est-ce pas qu'il aille chercher ailleurs. [...] « Un homme c'est
faible », « ça a des besoins, ça ne peut pas résister, faut comprendre ». Et me voilà roue de
secours, posée en rivale de ma mère^^.
La structure fragmentée du roman nous renseigne sur l'espace intérieur et sur l'état intérieur
de la petite fille. La petite narratrice subit une culpabilité qui l'enferme dans une situation vécue
comme sans issue. La confusion des rôles et des fonctions que le personnage-enfant doit tenir
g,énère une souffrance : « Et me voilà, roue de secours, posée en rivale de ma mère^ ». De même,
le titre du roman, « La porte du fond », insiste sur le secret qui se cache « tout au fond » ou «
derrière la porte du fond ». Certes, cela illustre que la petite fille vit une aliénation dans une
invisibilité forcée. Tout se cache derrière cette porte « parce qu'il y a des choses dont on ne parle
pas ». « La porte du fond » est décrite comme un antre mystérieux et inaccessible. Derrière cette
porte, personne ne sait ce qui se passe. Dès lors, la fillette reste, comme son secret, au fond, dans
le tout fond, renfermée sur elle-même, n'offrant à autrui que ce qu'il lui convient de donner.
De surcroît, la famille dans La porte du fond est perçue comme un système fermé, très
recroquevillé sur lui-même. Il s'agit également d'un renversement des rôles : le père se présente,
d'une part, comme un homme passif et dominé par sa femme ; ainsi, il exerce ses forces sur sa
fille ; d'autre part, la mère est froide et rejette la petite fille. Cette dernière, étant victime du
système familial, se sent écrasée par son chantage. À tel point qu'elle a peur des menaces du père
et qu'elle se trouve tiraillée entre le trouble qu'elle ressent et sa relation avec sa mère. En outre,
les menaces du père, qui perçoit l'amour que la fillette réserve pour sa mère, vont obliger la
fillette à garder le silence et à ne pas avouer son malheur à personne, et surtout pas à sa mère
parce que : « Si ta mère le sait, elle se jettera par la fenêtre ».
Par conséquent, le besoin d'être aimée va pousser la fille à s'attacher à Babet, la concierge du
bâtiment, qui lui a donné de l'amour inconditionnel, de l'amour vrai. Elle va chercher de
1 affection également chez Paul, son oncle, qui va être le premier à respecter ses points de vue, le
premier à communiquer avec elle comme une personne. Toutefois, sa relation avec Paul va se
La description des cellules familiales que nous font explorer les deux petites narratrices de
Rochefort, accentue un malaise existant chez les personnages-enfants sur le plan familial et
social. Subséquemment, l'adaptation à la vie se fait difficilement sur le plan des relations
personnelles. Dans cette perspective, le personnage-enfant devient un révélateur d'une
conscience, à la fois individuelle et sociale. La fonction narrative de ce personnage et son registre
de langage permettent de révéler une nouvelle réalité accablée des conditions dont il souhaite se
débarrasser. La présence du père et de la mère dans les deux œuvres retient notre attention sur
l'éclipse que subit le rôle affaibli et fractionné des parents à l'intérieur de la famille. En effet,
l'absence d'affection et la recherche de l'identité sont les thèmes dominants dans les romans.
Dans ce contexte, Rochefort dénonce ces formes de familles où les membres adultes, et surtout le
père, profitent de leur pouvoir pour dominer les enfants. Elle met en lumière, à travers ses jeunes
personnages, un système où l'architecture est de plus en plus démente et les mètres carrés de plus
en plus réduits, ce qui fait que les enfants deviennent insupportables dans le logement et leurs
parents sont contents de s'en débarrasser. Dès lors, la crise morale de la société est en relation
avec l'affaiblissement de la figure des parents et de leur rapport avec leurs enfants.
2. Rapport à la mère ;
Les mères et les enfants sont toujours liés les uns aux autres. De surcroît, les enfants sont
toujours définis en fonction du rôle de la mère. Cela dit, le rôle de la mère façonne leur
psychologie et la manière dont ils deviennent adultes et dont ils apprennent à nouer des relations
sociales. Comme le dit Christiane Rochefort dans son essai Les enfants d'abord : « Nous ne
serons pas libres sans votre aide et vous n'aurez pas votre liberté sans la nôtre. Lorsque [...] vous
nous parlerez de persorme à personne, d'opprimé à opprimé, seulement là nous pourrons affronter
ce qui nous ligote ensemble'"^ ».
Dans ce contexte, la mère, dans les deux œuvres de Rochefort, est un personnage dont la
présence est porteuse de sens; en effet, elle représente la passivité à l'extrême. La mère, victime
de l'injustice sociale, n'est plus un modèle d'identification pour ses enfants. Par conséquent, les
deux petites filles manquent beaucoup de sentiments comme l'amour et l'estime de soi qui sont
liés à la relation maternelle. Elles refusent ainsi de ressembler à leurs mères, un projet qui ne va
pas se réaliser.
La mère de Josyane, ouvrière, vit dans des conditions qui ne favorisent pas
l'épanouissement de ses enfants. Cela dit, elle manque d'argent et de temps. De plus, elle n'est
pas instruite : « Depuis qu'elle n'allait plus à l'usine, elle faisait les escaliers de la Cité, ça
rapportait juste assez pour qu'on ne nous enlève pas le salaire unique ». A cause de la misère et
de l'ignorance, la mère de Josyane ne peut pas assurer sa tâche d'éducatrice. Tombée dans l'enfer
du travail, cette mère perd son caractère sacré. De même, quand elle reste à la maison, elle ne
peut pas bien mener son œuvre maternelle. Ses couches si nombreuses et si rapprochées
l'empêchent de surveiller ses enfants qui vont tomber dans la délinquance.
Or, elle préfère seulement Chantai. Celle-ci, presque morte après sa naissance, mais sauvée
par des soins extraordinaires, retient l'attention de sa mère: « elle avait une sorte de préférence
pour Chantai, mais enfin, elle s'en occupait complètement, tandis que les autres étaient pour
moi ». Plusieurs remarques au cours du roman signalent que Josyane est jalouse de l'affection
de sa mère pour Chantai ; «je posai le plat et je sautai sur Chantai, la mère s'élança au secours
de son enfant' ».
"' Christiane Rochefort, Les enfants d'abord : Essai, Montréal, l'Étincelle, 1976, p. 183.
Christiane Rochefort, Œuvre romanesque. Les petits enfants du siècle, op. cit., p. 224.
'^l Ibid., p.2\2.
' ' Dorothée Fritz- Ababneh, « Intertextualité et message féminin- Les petits enfants du siècle » dans Dirasat, Human
and social, volume.30, No. 3, 2003, pp. 619-627.
Christiane Rochefort, Œuvre romanesque. Les petits enfants du siècle, op. cit., 2004, p. 228.
40
En outre, Josyane présente sa mère comme une femme traditionnelle, privée d'identité
personnelle. La mère de Josyane se voit en accord inconditionnel avec le mari, le père et la loi :
«Maman n'avait pas d'avis. [...] Ma mère ne savait pas, il faudrait qu'elle demande au père^^ ».
L,a mère ne représente pas, selon Josyane, une femme forte et responsable. Il s'agit plutôt d'une
personne toujours fatiguée et malade : « Elle était déjà patraque quand je la connus, elle avait une
descente d'organes ; elle ne pouvait pas aller à l'usine plus d'une semaine de suite, car elle
travaillait debout ; après la naissance de Chantai, elle s'arrêta complètement^*' ».
Dès lors, la mère est représentée négativement dans Les petits enfants du siècle. Il s'agit
d'une mère qui manque d'esprit, d'âme et d'affection. D'ailleurs, la mère de Josyane est
fortement critiquée, toujours caractérisée par la fatigue et l'indifférence, à un tel point qu'elle est
prête à se débarrasser d'un enfant pour avoir de la place ou le lit d'un autre enfant. De même, les
achèvements ou les ruptures scolaires et la sexualité précoce de la petite fille passent sans aucune
observation de sa part. Avec ses nombreux enfants, la mère n'a pas d'autre choix que de
mandater sa fille aînée, encore petite, à s'occuper de ses frères et sœurs et à accomplir les tâches
domestiques. Josyane ne va plus à l'école et ne continue pas son cheminement scolaire à cause de
l'ignorance de sa mère :
À l'Orientation, ils me demandaient ce que je voulais faire dans la vie. Dans la vie. Est-ce que
je savais ce que je voulais faire, dans la vie!
-Alors ? dit la femme.
- Je ne sais pas.
-De toute façon dit la mère, ça n'a pas d'importance qu'elle ne veuille rien faire. J'ai plus
besoin d'elle à la maison que dehors".
Ainsi, la mère de Josyane est décrite comme exclue des sphères sociale, politique,
économique et culturelle. Josyane raconte, dans l'épisode des vacances, la division des intérêts
entre les femmes et les hommes. Elle présente les femmes y compris sa propre mère en tant
qu'inférieures, donc, toujours dans la zone réservée aux femmes de foyer qui ne voient pas au-
delà de celui-ci. Par exemple, la narratrice met l'accent sur la discussion de sa mère avec les
autres femmes. Leur discussion n'aborde que leurs soucis à elles, des soucis qui concernent
seulement la grossesse, les maladies et les enfants, laissant aux hommes les autres sujets :
Ma mère n'en revient pas de toutes ces gâteries subites. S'étonne, fronce le nez : se mettrait-
elle devant les complaisances à fleurir des soupçons que les excès de rigueur n'avaient pas fait
lever ? Traiter un môme méchamment c'est normal et gentiment, c'est louche^^.
Nous voyons cette mère en proie à d'énormes difficultés matérielles en plus d'endosser le
rôle de chef de famille, surtout après la rupture avec le père qui fuit refusant d'assumer une
quelconque responsabilité à l'égard de sa fille : « 11 avait abandonné ma mère avec son enfant sur
le bras [...] et elle se sacrifiait pour moi depuis ». En effet, ayant déjà vécu l'expérience dure
d'une famille monoparentale, la mère, après le retour du père de son enfant, a peur de perdre le
modèle idéal de la vie familiale : un père, une mère et leurs enfants, tous ensemble sous le même
toit. Cela va la pousser à garder à tout prix la forme d'une famille heureuse et unie aux yeux de la
société : « Elle veut à tout prix une famille unie avec le respect et l'harmonie, c'est son point
d'honneur**"* ». Il est évident que l'indépendance de cette mère l'aide à ne pas se soumettre devant
son époux en tant que mari. Toutefois, cette mère se résigne devant son mari en tant que père de
sa fille. C'est une femme instruite et indépendante : « Je ne suis tout de même pas ton boy"^ ».
Néanmoins, elle confronte le mari mais pas le père : « Et ne réponds pas à ton père !» M'intimait-
elle si je tentais d'aller attaquer à la source. Elle le protégeait! Contre moi! ».
« habite un monde d'aveugles ». Un monde où personne ne voit ou bien ne veut pas voir la
vérité, en particulier sa mère : « Elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas ce que je lui
reprochais ».
En réalité, la haine qu'éprouve la petite fille envers son père à cause de l'abus sexuel « pas
de sourires pour lui, pas de cadeaux rien, j'oublie sa fête son anniversaire bonjour bonsoir bonne
armée^^ » va être mal interprétée par la mère qui dit à sa fille: «Tu n'as pas de cœur'^'' ». Dès lors,
ce personnage-enfant va souffrir de l'aveuglement et de la solitude dans lesquels sa mère
^^ Ibid., p. 1315.
^Ubid.,p. 1437.
^" Ibid.^p. 1436.
^" Ibid., p. 1324.
" Ibid., p. 1404.
^^ Ibid., p. 1316.
^'^ Ibid., p. 1396.
'"' Ibid.,p. 1396.
43
l'abandonne : « C'est à ma mère que j'ai mal ' ». De sorte que l'aveuglement de la mère permet
au père, à la loi, de rester debout, pur de toute faute :
-Pourquoi tu lui demandes pas à lui d'en faire un peu aussi, je lâche, courageusement, il a plus
de temps que nous- avec appui sur le « nous » exprès, nous, toi et moi, dans le même sac. Et
lui dans l'autre, celui des cossards.
92
- Qui lui? dire Papa ça t'écorcherait la bouche?
De même, la mère ne perçoit pas l'amour que sa fille conserve pour elle : « Et quelle tristesse
sentir en moi s'amenuiser comme une souris malade mon bel amour d'elle et qu'elle ne s'en
• -> • 1 '^ -v 93
Par ailleurs, la mère, a accepté le retour du père prodigue après huit ans d'absence bien
qu'elle ne l'aime pas : « Papa était une ordure. Tout le monde s'accordait là-dessus. À part ma
mère qui n'y faisait jamais allusion et ne voulait pas que son existence fût évoquée devant elle »
et avec qui elle refuse toute relation sexuelle. D'une manière inconsciente, la mère démissionne
de son rôle d'épouse, déléguant à sa fille les responsabilités affectives et sexuelles à l'égard de
son mari. D'un côté, la mère est absente et indifférente, et de l'autre, la fille se sent aussi
coupable d'avoir abandonné sa mère en se liant à son père, elle sent qu'elle a trahi sa confiance.
À cet égard, la narratrice veut s'affirmer et sortir de l'emprise de sa mère. À la fin, la fille rejette
sa mère malgré tout l'amour qu'elle éprouve pour elle. Ce rejet est lié à un refus de l'oppression,
pour n'être pas obligée de vivre comme elle, chargée d'entraves et dans la honte.
En s'éloignant de la mère, la fille croit pouvoir échapper au destin féminin usuel et pouvoir
réaliser son soi sans toutefois y parvenir. Dans ce contexte, Marie-Claude Tessier évoque
dans Les fondements de la relation mère/fille et leurs indices sur le développement
psychologiques des femmes que la fille, ayant subi l'inceste de son père, sent une certaine
culpabilité envers sa mère et cela la pousse à s'éloigner de cette dernière. De plus, dans le même
texte, Tessier ajoute que selon Striver : « la fille, craignant de trahir sa mère, vit beaucoup de
culpabilité si elle s'affiche comme étant différente d'elle ; la seule voie possible est
l'indépendance complète. Ainsi, faisant un tel choix, elle vit déconnectée de sa mère et se sent
complètement seule au monde, sans aucun soutien, elle éprouve alors un important sentiment de
perte^^ ». À cet égard, La porte du fond constitue un texte d'un personnage-enfant blessé, trompé
et déçu par sa mère. La fillette veut rompre le pacte de silence sans y parvenir: « de longues
années encore, je l'ai aimée, assez, en tout cas assez, pour être hors d'état de la tuer de mes
mains. Il m'avait dit (la phrase qui revient comme un leitmotiv): Si ta mère le sait, elle se jettera
par la fenêtre ».
Privée de l'affection maternelle, la narratrice cherche alors une autre image qui remplace la
figure de la mère. Ainsi, Babet va remplacer la mère absente affectivement et souvent
physiquement : « Je le fais adosser à l'énorme tronc, j'enfouis ma figure dans sa poitrine. Voilà.
Q7
Je suis bien. Il y avait si longtemps [...] oh Babet ». De plus, elle va trouver chez Paul, son
oncle, la chaleur humaine que sa mère ne lui donnait pas : « Je m'assois sur Trébuchet, et lui à
côté, on se tient la main, pour la chaleur humaine, j'en ai salement besoin'^** ».
Effectivement, la relation mère-fille est centrale dans la quête de nos deux héroïnes du vrai
sentiment d'amour. Cette relation intime n'existe presque pas dans les deux romans de Rochefort.
yVucun attachement charnel entre les filles et leurs mères n'est évoqué dans les romans. De sorte
c|ue le lien entre la mère et l'enfant, étant inexistant, se trouve à rompre tous les autres liens.
y\.utrement dit, moins la mère est maternelle, plus Guido et Paul sont tendres et protecteurs. Par
conséquent, les filles vont se sentir seules, dévalorisées.
' ' Marie-Claude Tessier, Les fondements de la relation mère/fille et leurs indices sur le développement
psychologiques des femmes, faculté de sciences de l'éducation, mémoire de maîtrise, Université Laval, Québec,
août 1995, p. 41.
'"' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1320.
" Ihid., p. 1446.
'" Ihid., p. 1440.
45
3. Image du père :
Avec les pères, tout est plus simple, puisqu'ils incarnent la loi, c'est-à-dire, l'autorité. Parmi
les membres de la famille qui président à la destinée de l'enfant, le père jouit d'un règne glorieux.
Il s'agit d'un personnage de premier plan, dont l'aura tient indiscutablement à la fonction
symbolique qu'il assume. Les pères, qu'ils soient connotes positivement ou négativement,
présentent entre eux une même communauté d'esprit et ils pourraient facilement passer pour les
porte-parole d'un groupe social, fortement marqués par une idéologie conservatrice. De même, le
devoir d'obéissance qui se mue en soumission inconditionnelle aux volontés paternelles n'est
jamais l'objet d'une remise en doute.
Dans le contexte de nos deux œuvres, la relation avec le père^^ va affecter les relations des
personnages-enfants ainsi que leur capacité à vivre et à s'épanouir dans la société. D'ailleurs, le
développement émotionnel et spirituel d'une fille est profondément marqué par sa relation avec le
père. Ce dernier constitue sa première figure masculine et celui qui va façonner le rapport qu'elle
va entretenir avec les hommes.
Dans Les petits enfants du siècle, Josyane nous met sous les yeux une image très
dévalorisée de son père. Il s'agit d'un père sous-estimé par ses enfants, qui ne sait rien faire de
ses dix doigts : « finalement avec l'oncle Georges, qui bricolait, pas comme papa qui ne savait
rien faire de ses dix doigts, on monta un petit lit par-dessus celui de Chantai'^'^ », et qui ne
conduit pas bien : « Papa conduisait comme un cochon, tous les autres chauffards de la route le
La figure du père a des influences profondes sur le développement relationnel de sa fille. Le père sert de modèle
pour les relations amoureuses et émotionnelles de sa propre fille. Le rapport que la fille va entretenir avec les
autres hommes dépend effectivement du modèle du père: « Freud recognizes the importance of the father for the
development of the daughter. He concludes that women remain fixated on their fathers and are unable to
separate themselves completely from them, which is a prerequisite for the autonomous adulthood. Daughters are
thus by nature dependant on their fathers, biology relegates them to a subordinate role in family and society. The
father serves as her model for future erotic and love relationships for in her interaction with him the girl first
realizes her "feminity". Thus, the father transports culturally determined concepts of masculinity and feminity.
He gives the daughter a sense of gender and personal identity. The Freudian theory of dominant father and
submissive, helpless, dependant daughter reflects and confirms power relation in patriarchal society. Since the
father- daughter relationship determines future relationships with other men, the obvious conclusion is that
daughters remain inexorably trapped in patriarchal web ». Dans Barbara [Link], Daughters and fathers in
feminist novels de, Frankfurt am Main, Peter Lang, 1997, p. 29.
' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque. Les petits enfants du siècle, op. cit., p.219
46
lui faisaient bien remarquer et j'avais les jetons chaque fois qu'il essayait de doubler une
bagnole"" ».
En outre, le père de Josyane est présenté comme un ignorant. Il s'agit d'ailleurs d'un père
qui ne surveille pas ses enfants, ne les instruit pas, et ne suit pas leur cheminement scolaire.
D'ailleurs, tout ce qui compte pour lui, c'est de regarder la télé et d'avoir la paix. De sorte qu'une
fois, quand Josyane lui remet son bulletin scolaire, avec une bonne évaluation, la réaction du père
est choquante de par son indifférence complète. 11 n'adresse aucun commentaire ou
encouragement à sa fille :
Une fois dans la classe d'avant j'avais été troisième, on ne sait pas pourquoi, un coup de veine,
toutes les autres devraient être malades, j'avais mis le livret sous le nez de papa ce coup-là, il
l'avait regardé et me l'avait rendu en disant Bon. Au cas où la colonne lui aurait échappé je
dis : « Je suis troisième ». Ça donne : « Ah bon » point c'est tout. Du reste, je m'en foutais de ce
qu'il pouvait dire'"^.
Cette réaction du père va détruire toute sorte d'ambition chez la petite fille. De plus, son père
ne joue pas le rôle de modèle, il en résulte alors une impression de vide, d'inutilité et de désarroi.
Par conséquent, son indifférence aux achèvements scolaires de sa fille, puis le fait qu'il soit
incapable de solliciter l'effort de son enfant, bouleverseront la motivation de Josyane. Cette
dernière ne s'intéressera plus à faire des efforts supplémentaires à l'école et sera indifférente aux
commentaires de ses maîtresses :
La maîtresse disait : « [...] essaye plutôt de ne pas laisser d'étourderies ça vaudra mieux » Car
des fautes ça j'en faisais, et finalement j'étais plutôt dans les moyennes ; de toutes façons, je
n'essayais pas de me battre pour être première. Ça ne m'intéressait pas. Pourquoi être
première ? Ce que les gens pensaient de moi m'était dans l'ensemble bien égal. La maîtresse
avait écrit dans le livret : « Indifférente aux compliments comme aux reproches»'"^
En effet, étant ouvrier dans une usine de moutarde, le père est obligé de s'éloigner
pendant de longues heures du foyer; il a peu de temps alors à consacrer à ses enfants. Même à son
retour, il est toujours capté par la télé qui l'aliène et dont la présence devient plus importante que
ses enfants. L'absence du père crée naturellement une difficulté pour le développement psychique
de sa fille, faute d'image virile à laquelle se référer. Ainsi, Josyane va éprouver des difficultés à
résoudre ses problèmes relationnels. Par exemple, Josyane va établir des relations sexuelles avec
des hommes ayant l'âge de son père, comme René, qui avait, lui aussi, une fille de l'âge de
Josyane : « Je dois dire que j ' e n eus bien du plaisir, plus qu'avec les garçons. Peut- être parce
qu'il était plus lourd. Ou que j'étais fière d'avoir un vrai homme [...]. Un homme fait plus
d'effet. J'en restais tout amollie'"'' ».
Parallèlement, dans La porte du fond, le père est représenté d'abord comme lâche et fuyant
ses responsabilités familiales et donc, digne de mépris. En effet, l'abandon du père souligne par
contraste le comportement de la mère. Celle-ci affronte aussitôt la situation et fait preuve d'un
esprit de décision à l'égard de sa fille. Alors que lui, c'est l'homme qui revient à son foyer
fortune faite. D'ailleurs, Paul met l'accent sur la lâcheté du père de la fille quand il lui dit : «
enfin, [...]. Tu es tombé sur un lot?'°S>.Le père de la fille décide de se remarier avec son
épouse pour plusieurs raisons, entre autres parce qu'elle gagne une bonne somme d'argent de son
travail. La vie est pour lui synonyme de plaisir. Tout ce qui compte, c'est d'être libre et de ne rien
faire :
Or, le père fait semblant de jouer un rôle éducatif et affectif. Autrement dit, il se fait
l'éducateur libertin. Pourtant, il n'est dissimulé derrière cette personnalité libertine qu'un
autoritaire menaçant. D'ailleurs, la fillette nous décrit son image comme déshumanisée et sous-
estimée, puisqu'il commence à s'approcher stratégiquement de la fille, profitant de son pouvoir
en tant que père ainsi que de l'innocence de la fillette: « Tu n'as pas l'habitude des câlins hein, tu
as eu une éducation bien tristounette... Enfin, c'est ma faute aussi, je n'avais qu'à être là. Je n'ai
""'/è/a'.,p.273.
'""^ Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1334.
""^/è/W., p.1333.
48
plus qu'à me racheter ». Dans ce contexte, l'accent est mis sur l'irresponsabilité du père qui
profite de sa position de «chef de famille» pour abuser sa fille: « Quand on a la veine d'occuper
une position élevée, on ne peut pas s'empêcher de s'en servir pour avoir ce qu'on veut ». 11 la
met dans un coin : « Je dirai que c'est toi qui l'as cherché et c'est moi qu'on croira et pas toi. On
ne croit pas les enfants ». Par conséquent, la fille se trouve prisonnière dans un espace fermé
où on lui assigne sans cesse le discours de son infériorité et de sa fragilité : « Nous sommes
embarqués dans le même bateau tous les deux, que tu le veuilles ou non' '^ ». La petite narratrice
devient incapable à cause et en dépit de son père. Dès lors, le langage du père va très rapidement
dénoter une violence, voire, une autorité masculine : « Tu m'appartiens, tu me dois la vie (son
sale style pompeux). Je peux faire de toi ce que je veux. Je peux te violer comme je veux. Tu
vois'"».
Par la suite, l'abus sexuel va avoir des conséquences psychologiques importantes concernant
la maturation et le développement de l'enfant"^. Cela va provoquer un arrêt du développement
affectif et social, en plus d'avoir des conséquences sur la dynamique relationnelle et l'estime de
soi. D'ailleurs, dans La porte du fond, la problématique œdipienne est évidente. La fille névrosée
n'a pas su se libérer de ses souvenirs enfantins. Elle continue à se considérer comme une enfant
abandonnée, et refuse de se voir comme le produit de deux êtres humains dont elle veut se
différencier. Dès le début, la petite fille cherche à remplacer son père par des figures paternelles
plus éblouissantes :
J'aurais pu avoir un papa exotique comme celui de Douclika avec son délicieux accent et ses
souvenirs de grandeur. Ou celui de Sylvie, qui conservait le Jardin de Plantes, et nous expliquait
la Nature, y compris fknnaine. Même celui de Gisèle, qui était bête : un père bête c'est peut-
être vexant mais ça se filoute. Le mien non. Ou ce monsieur Burton toujours entre deux voyages
lointains (un père jamais là !) qui venait pour affaires en secouant les clés de sa décapotable
bleue- il devait être arrêté comme escroc mais ça, ça ne me gênait pas ; même si le mien était
parmi ses pigeons. C'était de l'aventure. Ou s'il faut rester dans la famille j'aurais préféré son
frère Paul, qui aurait dû me faire à quinze ans c'est un peu juste""\
107
M/V/., p. 1335.
""*//;/£/., p. 1344.
'"''/A;V/., p. 1380.
"" !hid.,p. 1348.
'" Ibid., p. 1450.
"^ Henk Hillernaar et Walter Schonow, Fathers and mothers in literature, Henk Hillernaar and Walter Schônow
éditions, Amesterdam, Rodopoi, 1994, p. 177.
Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1351.
49
À part le fait qu'il se base sur la forte relation qui unit la mère et la fille pour maintenir sa
domination, le père n'a qu'un seul jeu : le pouvoir, un jeu patriarcal fondé plutôt sur la règle et
non pas sur le dialogue. D'un côté, il y a celui qui a le pouvoir, de l'autre, celui qui doit s'y
soumettre. Autrement dit, le dialogue est virtuellement exclu dans une telle relation de dualité et
d'autorité; le père s'impose à la fille qui doit obéir. La fille met l'accent sur la stratégie de
l'agressivité, définissant le monde comme un champ de bataille où le père est comparé aux
dictateurs militaires comme César et Hitler menaçant de faire la guerre : « Si tu n'es pas gentille,
ça sera la guerre ' ». Elle associe également l'image de son père à un étranger menaçant et
puissant :
Inconnu, au fait, il me l'avait été. Je ne voyais que son comportement : visées, préparatifs,
manœuvres d'approche et d'encerclement menés souterrains, pose de pièges, toute la mécanique
comment ça marchait. Tout ça j'observais superbement et voyais venir de loin- ce qui m'a peut-
être poussé des antennes pour l'avenir mais n'avançait pas mon présent car il n'y avait rien qui
le pût, vu qu'il détenait la force et le droit et sans doute aussi ce foutu dieu que nous avons.
-Je voyais son comportement, mais lui le type, je ne le connaissais pas, je ne savais pas ce que
c'était. Ce qu'il avait dans le crâne, des pensées, des mobiles, est-ce que je sais. Sa personne.
Son être [...] .
Il lui manquait trop de choses à lui aussi mon père pour être Roi. Ou même chef de guerre [...].
Il était seulement chef de famille, ce qui n'exige qu'un petit spermatozoïde au départ et de ça il
était pourvu. Mais dans sa zone d'activité limitée, il montrait un génie non moindre que les plus
grands. Impatienté par un de mes mauvaises volontés à répondre à ses invites, il me disait « si tu
n'es pas gentille, ce sera la guerre »'".
Comme le père de Josyane, ce père aussi ne semble pas avoir un niveau élevé de formation,
ce qui va influencer sa fonction éducative :
-Eh, je ne sais pas tout. Je ne suis pas allé à l'Université moi tu penses bien, pas eu le temps.
J'ai appris tout seul. La vie tu sais, c'est une école aussi' '*.
- Je servais la France, dit- il, avec redressement de menton. J'ai devancé l'appel.
-Mais, il y avait pas la guerre !
-Des guerres lointaines il y a toujours. La France est un Empire dit- il, fièrement, comme si elle
était sa propriété.
- Mais c'est une République !
J'étais en deuxième année et un puits de science" .
À tel point que les sentiments de la fillette se figent pour se transformer en bloc de haine
envers son père :
Ça me casse mes amours enfantines. Je ne peux pas aller jusqu'au bout. Pas jusqu'au bout c'est
nulle part. Pour cela ah, que je le déteste ! Il ne m'a peut- être pas mise au monde mais à coup
sûr il m'a mise en dehors. Le plus loin que j'ai pu aller c'est à Odette, qui tremblait de rentrer
prendre du sien sa volée d'accueil, dire : « Moi, le mien, je le déteste. » Elle m'a regardée
comme si j'étais un monstre : comment peut-on détester son père ?
Moi de même, au fait :
Comment peut- on aimer son père ?
Ce fut notre fin. Odette et moi'^°.
Ainsi, la petite fille va envisager la mort du père, cependant, elle n'arrive jamais nulle part :
De médecine contre mon père il n'y avait qu'une. Je ne pensais à lui que comme cible. Le
moyen était mon seul problème. Une piqûre avec de l'air dans la seringue (j'avais entendu ça)
mais il faut être en situation. La sarbacane avec fléchettes au curare (les Indiens)- mais où est le
curare ? La mort- aux- rats- c'est très long, et ils se font tous prendre dans les livres et les films.
Remplacer de l'aspirine par du somnifère de ma mère- il ne prend jamais d'aspirine. Etouffage
sous oreiller- pas encore assez de muscles. Pousser sous le métro. Ou d'une falaise- idem
Colorée par les expériences précoces et traumatisantes, la fille va vivre des blessures
psychiques qui prennent des proportions gigantesques, traversant le temps et l'espace pour
contaminer sa vision de l'homme en général ainsi que sa vision globale du monde : « Les
"*/AW., p. 1336.
"'/6;W., p. 1333.
'-^ /hid.,p. 1363.
''' lbid.,p. 1366.
51
hommes ne pensent qu'à ça, tous des cochons ». Toutefois, son oncle Paul est présenté comme
une figure protectrice et positive qui s'oppose implicitement à l'image dévalorisée du père. Selon
elle, Paul est « le chemin de rédemption' », puisqu'il est le seul à s'adresser à elle comme à une
personne et le seul qui va lui avouer une certaine affection : « Me saisit la main m'entraîne à
grands pas jusqu'aux portes. Comme s'il ne pouvait plus endurer. Là se tourne vers moi, sans
arriver à sourire, furieux dit : "Je t'aime vraiment. Ne l'oublie pas" '2^ ».
Or, ce sera par manque d'affection à l'intérieur du cadre familial que la fillette distinguera mal
les différences entre émotion et sexualité. Subséquemment, l'amour qu'elle ressent pour son
oncle va s'établir sous la forme d'un désir sexuel. Un fait dont ce dernier sera toutefois
conscient : « Admettons. Écoute-moi partant, on s'en parle jamais mais il ne faut pas faire non
plus comme si ça n'existait pas : je suis, quand même, ton oncle'^^ ». Elle vit une ambivalence
intense, une vie divisée ; abusée par le père, négligée par la mère et menant un amour interdit
avec son oncle dans un cimetière :
En réalité, traiter du père c'est traiter du principe même de la société humaine, symbole du
pouvoir et de l'autorité. D'ailleurs, c'est une relation qui met en scène le dualisme entre le
gouvernant et le gouverné. Cette relation sera renforcée par le contexte social et familial où il
s'agit de respecter le père, l'autorité. 11 s'agit d'une relation de force et de résistance. L'univers
de Rochefort nous offre le portrait déjeunes filles qui évoluent dans des sociétés où dominent les
valeurs patriarcales. Cela dit, les parents et le milieu découragent systématiquement toutes les
manifestations de leur intelligence et de leur sensibilité. À cet égard, le monde dans lequel
évoluent nos héroïnes est un monde masculin. C'est pourquoi les jeunes filles de Rochefort sont
décrites comme étant souffrantes d'une discrimination, laquelle se reflète dans la place qu'elles
occupent dans leur famille ainsi que le rôle limité qu'on leur permet de jouer dans la vie. Ce
monde va priver les filles d'avoir des relations normales avec les autres individus. Il s'agit d'un
monde d'aliénation où se déploie le silence. Bref, le silence est perçu comme une manifestation
de leur soumission et de leur aliénation.
CHAPITRE III
Dans ce chapitre, nous étudierons la relation qui se noue entre le personnage-enfant et son
lecteur, ainsi que les stratégies de narration des personnages-enfants qui, à travers les différentes
fonctions qu'ils remplissent dans le texte, orientent la réception idéologique du lecteur. Dans
cette perspective, nous nous appuierons sur L'effet-personnage dans le roman de Vincent Jouve
et Le roman à thèse ou l'autorité fictive de Susan Suleiman dans le but d'analyser la forme
narrative déterminant la situation du lecteur. Ce dernier est invité à décoder et à reconstruire le
récit. En effet, la construction textuelle de nos deux romans sollicite une participation active du
lecteur dans la construction du sens. Le système énonciatif utilisé nous plonge dans l'atmosphère
d'un récit à la première personne. Étant donné que le point de vue du narrateur racontant
l'histoire constitue aussi celui du personnage, donc de l'acteur, les deux récits de Rochefort sont
autodiégétiques. Le je dans les deux récits réduit la distance avec leur destinataire. Par
conséquent, ce dernier est incité à pénétrer directement dans l'intimité des personnages où il va
découvrir des enfants privés de la chaleur de la mère et dont le père est trop absent ou trop
présent. Par contre, il s'agit également d'une narration ultérieure, ce qui fait que la position
temporelle de l'instance de narration est problématique. Nous nous intéresserons aux
particularités du discours narratif mené par un personnage-enfant mais soutenu aussi par le
personnage-adulte qui se penche sur son passé.
Avec un style d'écriture particulier, Rochefort présente les comportements et les réactions
de ce personnage-enfant d'une manière ironique et contradictoire à ce que le lecteur s'attend d'un
enfant. L'ironie récurrente et la naïveté dans quelques passages dans les romans à l'étude
constitue une sorte d'instance narrative double : le personnage-enfant et le même personnage à
l'âge mûr.
54
Dans Une mosaïque d'enfants : l'enfant et l'adolescent dans le roman français, Guillemette
Tison avance que le personnage-enfant a fait son entrée en littérature à partir du XIX^ siècle:
Le choix de peindre un personnage d'enfant apparaît, à partir du XIX^ siècle, comme un parti
pris original. Cela dit, la jeune fille était depuis l'époque romantique un type souvent présent de
même que le jeune homme dans la conquête du inonde, sur le modèle balzacien. Par ailleurs, la
mise en scène des enfants personnages et narrateurs de l'histoire commence à avoir une
importance évidente dans la littérature. D'ailleurs, Rousseau avait ouvert la voie à cette idée, à la
fois sous une forme théorique avec Emile, et par l'autobiographie dans Les confessions, mais pas
127
encore sous forme de roman
Tison ajoute que la présence d'un personnage-enfant dans l'intrigue, en particulier celui qui se
présente à la recherche de son identité et victime de l'injustice social et familial, pousse le lecteur
de le suivre dans sa quête avec sympathie :
Guillemette Tison, Une mosaïque d'enfants : l'enfant et l'adolescent dans le roman français (1876- 1890),
Artois, Artois presses université, 1998, p. 44.
'^'*/è/a'.,p. 70.
™ Ibid,ç. 13.
55
Par exemple, dans Les petits enfants du siècle, Josyane ne semble pas jouir d'une enfance
heureuse et paisible. En effet, dès sa petite enfance, elle s'occupait de tout. À travers même du
langage employé, de la façon dont elle s'exprime pour raconter ce qu'elle fait chaque jour, elle
nous met sous les yeux une petite mère de famille : « Je m'habillais déjà toute seule et je savais
hisser sur la table les couverts, le sel, le pain et le tube de moutarde, reconnaître les serviettes
dans les ronds. [...] Je commençais à aller à l'école. Le matin je faisais déjeuner les garçons,
je les emmenais à la maternelle, et j'allais à mon école ». Josyane, en dépit de son très jeune
âge, argumente comme une mère de foyer. Cela dit, sa manière de narrer son récit reflète une
dualité sur le plan narratif ainsi qu'elle révèle une image, voire un message qu'elle veut
communiquer au lecteur. Par exemple, elle dit qu'elle aime manger à la cantine parce que : « Les
assiettes arrivent toutes remplies'''^ ». Elle déteste également laver les couches à la main, et
souhaite alors une machine à laver qui facilitera la tâche : « J'ai sans arrêt des trucs à faire!
,l'arrête pas du matin au soir'"*^ ». « Je voyais venir le jour où ils seraient tous débrouillés, où je
n'aurais plus rien à foutre; et tout repartait à zéro' "^ ». Elle n'a pas d'amis à l'école. Fatima est la
seule fille du coin avec qui elle peut causer. D'ailleurs, elle est comme Josyane, une fille chassée
du monde de l'enfance pour suivre les pas de la mère de foyer. En réalité, il s'agit d'une destinée
dont il paraît impossible d'échapper même à un très jeune âge :
Un jour, j'eus une amie, Fatima. On s'était rencontrées un soir qu'elle essayait de rentrer ses
garçons et moi les miens. Tiens me dit- elle, ils sont à toi ces deux là ? en montrant les jumeaux.
[...] Fatima me demanda combien j'en avais : trois. Moi, et elle a compté, j'en ai quatre. J'ai
dix : mais moi, j'ai encore deux filles. Moi trois, dit-elle, et deux qui sont mortes. On a fait notre
compte, elle avait gagné. On a ri. Mais on ne pouvait pas rester longtemps, on avait du travail
qui nous attendait à la maison. Elle a ramassé ses frères. [...] Fatima et moi on se comprenait'''^
d'abord habité dans le XIIF, dis-je. Il y avait des rats. Je me souviens que j'avais peur' ' », « une
sale chambre avec l'eau sur le palier'^' ». Alors qu'à Sarcelles :
On arrive à Sarcelles par un pont, et tout à coup, un peu d'en haut, on voit tout. Oh là ! Et je
croyais que j'habitais dans des blocs ! Ça, oui, c'étaient des blocs ! Ça c'était de la Cité, de la
vraie Cité de l'Avenir ! Sur des kilomètres et des kilomètres et des kilomètres, des maisons des
maisons des maisons des maisons. Pareilles. Alignées. Blanches. Encore des maisons. Maisons
maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons. Maisons.
Maisons. Et du ciel ; une immensité. Du soleil. Du soleil plein les maisons, passant à travers,
ressortant de l'autre côté. Des espaces verts énormes, propres, superbes, des tapis, avec sur chacun
l'écriteau Respectez et Faites respecter les Pelouses et les Arbres, qui d'ailleurs ici avait l'air de
faire plus d'effet que chez nous, les gens eux- mêmes étant sans doute en progrès comme
l'architecture'''^.
Dans ce contexte. Sarcelles semble, à première vue, un lieu complètement parfait pour y vivre,
cependant l'instance narrative, donnant au lecteur plusieurs indices qui explicitent les
désavantages de ces rues identiques et de toutes ces maisons semblables, donne l'impression au
lecteur qu'il s'agit de Josyane l'adulte qui narre. Josyane l'adulte critique ce système
architectural des rues où nous arrivons à une « espèce de cul-de-sac ». Nous allons nulle part et
nous venons de nulle part. Dès les premières lignes du roman, la narratrice rejette son monde
dans le mépris et porte un regard critique en fonction de ses propres valeurs. C'est par le biais de
sa stratégie ironique que le narrataire advient à deviner que l'instance narrative, représentée par
Josyane, incarne une voix adulte qui propose une dénonciation de ces foyers qui se cachent
derrière les édifices magnifiques de Sarcelles. Par la suite, Josyane insiste par son ironie, bien
évidente dans le texte, sur le système d'architecture qui influence à son tour la vie quotidienne
des habitants des banlieues:
Le soir les fenêtres s'allumaient et derrière il n'y avait que des familles heureuses, des familles
heureuses, des familles heureuses, des familles heureuses. En passant on pouvait voir sous les
ampoules, à travers les larges baies, les bonheurs à la file, tous pareils comme des jumeaux, ou
un cauchemar, les bonheurs de la façade est comme s'ils s'étaient regardés dans la glace.
Mangeant des nouilles de la coopé, les bonheurs s'empilaient les uns sur les autres, j'aurais pu
en calculer le volume en mètres cubes en stères et en barriques, moi qui aimais faire des
problèmes'''".
Par exemple, la répétition du mot « heureuse » met l'accent sur la vraie situation de ces
familles, qui vivent, contrairement à ce que Josyane raconte, dans la tristesse et la misère. Ainsi,
par le biais du discours narratif de cette instance narrative, Rochefort dénonce la vie dans les
grands ensembles et la vie de la classe ouvrière qui vit dans la misère matérielle. Donnant sa voix
à Josyane, cette dernière critique la société aliénée par la consommation et le matérialisme :
En avant ! et pan, les voilà tous couchés sur les champs de bataille, et au- dessus on met une
croix : ici tombèrent Mauvin télé, Mauvin Bagnole, Mauvin Frigidaire, Mauvin Mixer, Mauvin
Machine à laver, Mauvin Tapis, Mauvin Cocotte Minute, et avec la pension ils pourraient
encore se payer un aspirateur et un caveau de famille'"".
Sous cet angle ironique, Josyane nous invite à réfléchir sur la relation qui existe entre la
banlieue, en tant que communauté oppressive et l'enfant en tant que futur habitant, pour qui tout
acte de jouissance est prohibé. L'ironie consiste essentiellement en un écart entre ce qui est dit et
c;e qui est pensé. Dans ce contexte, dans Le roman contemporain : liberté et plaisir du lecteur,
Béatrice Bloch définit l'ironie comme étant une sorte de complicité entre le narrateur et le
lecteur:
Comme décalage existant entre le discours clair et une signification en opposition implicite à
l'isotopie activée par le sens premier, oblige à s'identifier au narrateur. Elle joue précisément
sur ce qu'on peut appeler une identification narratoriale, c'est-à-dire sur une complicité entre le
lecteur et le narrateur. Comme l'a bien expliqué Catherine Kerbrat-Orecchioni dans L'Implicite,
l'ironie fait partie des sous-entendus et non des présupposés car elle n'est pas repérable
linguistiquement mais se comprend par la prise en compte du contexte et de l'intonation parce
qu'elle oblige à mettre en rapport texte et réalité .
De plus, l'ironie du personnage de Josyane agit comme forme argumentative, mais aussi
comme forme narrative pour insister sur sa dénonciation évoquée à l'égard de sa société et de sa
famille. Dès lors, l'instance narrative se sert de l'ironie comme un clin d'œil au lecteur, afin qu'il
donne sens à ce qu'il lit. À cet égard, c'est par le biais de l'ironie que le narrateur s'oppose aussi
aux problèmes sociaux'''"^ dans les banlieues et dénonce les ravages de la société de
consommation dans la cité HLM. Par exemple, Josyane avoue au lecteur un sentiment de nudité
et de vide : « il faisait trop clair, trop, j'étais nue comme un ver. Je cherchais de l'ombre, un coin,
un coin noir où me cacher''*'* ». Subséquemment, l'effet de déshumanisation imposé par le
système d'architecture à Sarcelles est représenté par un désir de se cacher chez la narratrice:
«J'aurais voulu une cabane à outils, un débarras, un placard à balais, une niche à chien, une
caverne. Désordre et ténèbres, désordre et ténèbres, désordre et ténèbres' ^ ».
'''^ Béatrice Bloch, Le roman contemporain : liberté et plaisir du lecteur : Butor, des Forêts, Pingel, Sarraute, Paris,
L'Harmattan, 1998, p. 79.
'""^ Josyane semble être éblouie par Sarcelles au tout au long de son histoire. Cependant elle va donne au lecteur
plusieurs indices qui explicitent les désavantages de ces rues identiques dans cette banlieue. En effet, c'est par le
biais de l'ironie que Josyane s'oppose aux problèmes engendrés dans les banlieues et dénonce les ravages de
l'architecture moderne : « At one point, Josyane seems awed by the organization and construction of the new
housing development at Sarcelles. She is awed by this architecture with all of its glass windowpanes. Yet only a
short while later, she begins to experience the emotional discomfort that this over-sized and over- organized
community imposes on the solitary individual ». Dans Pamela Fries Paine, Christiane Rochefort and the
Dialogic: Voices of tension and intention, op. cit., p. 53.
""• Ibid., p. 279.
'"' Ibid., p. 279- 280.
59
C'était doux, j'étais adossée à l'arbre. Guide était à genoux devant moi, j'entendais les oiseaux,
je ne savais pas qu'il existait des choses aussi bonnes, et à la fin il y eut une limite je fus obligée
de gémir. Guide me serra follement et gémit aussi, mes jambes ne pouvaient plus me porter. Il
me coucha sur le sel. Ou j ' y tombais je ne sais pas, il avait l'air heureux'''^.
J'éprouvais je l'avoue une sensation spéciale à marcher dans les petites allées à la recherche
d'un coin bien noir, ma culotte mise d'avance dans mon sac, pensant au moment où j'aurais le
garçon là à genoux devant moi, dans l'ombre''".
La voix de l'adulte apparaît en tant que juge illustrant par son discours narratif indifférent et
très ironique que son enfance est un temps de peur, d'insécurité qu'il veut vaincre. Son discours
narratif met, en effet, en lumière une certaine distanciation de l'horreur dans lequel il essaie de
survivre à l'âge mûr : « Il était le pacha du harem avec ses deux femmes. Bon, une et demi. Moi,
ce n'était qu'un jeu. .l'étais encore une enfant'"*^ ». Le discours narratif de cette instance narrative
évoque que le rêve de l'innocence et de l'enfance est un rêve impossible : « Quel bébé j'étais.
Bébé, je ne suis plus"" ».
Comme Josyane, la petite fille de La porte du fond va opérer, malgré elle, une rupture avec
le monde de l'enfance, allant vers un univers d'exil qui condense tous les espoirs du bonheur. En
effet, la petite fille se voit obligée de jouer le rôle imposé par le père : « Moi la Grande Banalisée.
Jusqu'au trognon'^'^ ». Par la suite, la petite fille se sent submergée par l'amertume ainsi qu'elle
s'est muée en victime d'une fatalité aveugle. Dès lors, elle va accepter de demeurer silencieuse
parce : « qu'on croit pas les enfants ». Elle préfère, comme le proclama Willie Lamothe par voie
d'affiche:
La peur devant les jugements de sa mère, la peur d'être coupable et la peur de l'inconnu vont
paralyser cette jeune narratrice. En outre, le fait de subir une relation incestueuse avec son père
intègre la petite fille dans une pseudo-maturité en raison des rôles d'adulte qui lui sont imposés,
'■"/6(W., p. 1356.
'■'°/è(û'., p. 1461.
'"'' Christiana Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, [Link]., p. 1335.
'-'^/6W., p. 1394.
"'//5W.,p. 1395.
61
dont celui de partenaire sexuel avec son père. Le discours narratif du personnage-enfant de La
porte du fond le fait entrer par fraude dans un monde utilisant un autre langage. Effectivement, le
conflit est mis en relief dans la narration par la mise en scène de polarités qui s'affrontent. Le
liingage de la victime dominée s'exprime comme suit : « S'il te plaît non.. .Laisse moi » et celui
de bourreau dominant s'énoncera de la façon suivante : « Si tu n'es pas gentille, ce sera la
guerre'^^ ». Il s'agit d'un combat à forces inégales, puisque la petite fille est toujours perdante.
Devant le silence et l'aveuglement de la mère « aux yeux bandés'^*' », le rapport de domination
trouve un terrain fertile. Par conséquent, la fille se soumet sous la menace du père, lequel va la
convaincre : « qu'on croit pas les enfants'^' ». De cette manière, le discours narratif de la fillette
expose une douleur qu'elle ressent. Cette douleur semble provenir également d'une prise de
conscience aiguë de culpabilité. Ayant trahi sa mère : « Je n'étais plus la pure victime, j'étais
aussi la salope'^ », le personnage-enfant ressent une certaine faiblesse et un sentiment
d'abandon : « moi, je n'avais pas d'armes, et les autres autour en étaient bardés'^^ ».
Bien que la petite fille de La porte du fond désire se libérer de son affreux secret, le silence
est très tenace et protège implicitement les prédateurs de ce monde. Ainsi, elle rêve du jour où
elle sera libre, c'est-à-dire, libre de s'exprimer et d'agir en fonction de ses aspirations et
ambitions personnelles : « Penser qu'à mon âge, mineure sur l'étiquette mais ma réalité était
majeure jusqu'à l'os. Et incontinente du verbe j'étais, et plus personne qui allait se jeter par la
160
fenêtre, et libre, libre, enfin, libre bon dieu, je pouvais dire ce que je voulais! ».
Sous cette pression, le silence de la petite narratrice prend plusieurs formes et touche à des
tabous sexuels. Du coup, l'image du « bœuf sur la langue""' » revient comme un leitmotiv dans
son récit ; autrement dit, comme une métaphore de son lourd secret. Or, la petite fille décide enfin
dans sa pièce de théâtre de se taire et de garder le « bœuf sur la langue » pour sauver sa mère et
par peur de son père :
^^Ubid.,p. 1348.
^" Ibid., p. 1349.
''''Ibid., p. 1383.
''' /bid.,p. 1380.
""/Wû'., p. 1369.
''' lbid.,p. 1319.
'''° fbid.,p. 1394.
'"//j/ûf., p. 1363.
62
Et je me tais.
Je me tais.
Je me tais"'^.
Par ailleurs, chaque texte se définit par un sujet (narrateur) qui raconte le récit et par un objet
(personnage) qui agit dans cette histoire racontée par le narrateur. Pourtant, le personnage-enfant
dans les deux œuvres de Rochefort propose un modèle narratologique particulier. Il s'agit, en
effet, d'un modèle à double niveau. Le personnage-enfant dans les deux œuvres de Rochefort
incarne à la fois le sujet (le narrateur) et l'objet (le personnage). En réalité, dans les deux romans
de Rochefort, le personnage-enfant est à la fois sujet et objet, c'est-à-dire, narrateur et personnage
de sorte que cela lui donne le statut de celui qui parle, qui voit et qui agit. Ainsi, il s'agit d'un
personnage-narrateur tenant la responsabilité de son discours narratif.
'"/è/c/., p. 1474.
63
Le schéma de la communication tel que l'a défini Jakobson dans Essais de linguistique
générale constitue les éléments qui se retrouvent nécessairement dans tout acte de
communication, soit oral ou textuel. Ces éléments-là s'appuient sur deux agents principaux : le
destinateur et le destinataire, ou narrateur et narrataire, si nous parlons de roman. La particularité
de la construction des personnages chez Rochefort est très significative. Les personnages dans les
romans à l'étude s'inscrivent dans une volonté de communication entre le personnage fictif et son
narrataire. La présence du narrataire est très importante pour accomplir la mission du personnage.
Cela suppose, en effet, une collaboration du lecteur dans l'élaboration du sens. Or, pour que cette
communication réussisse, les personnages de Rochefort adoptent des stratégies sur le plan du
discours narratif. Dans un article intitulé « La rhétorique du sujet », Ann Moss souligne que le
narrateur s'approprie des attitudes que nous appelons Véthos pour convaincre le lecteur de son
propos. Par la suite, cet éthos engendré par la narration produit un certain effet sur le destinataire
du message. Cet effet est le pathos qui se crée chez le lecteur ou le destinataire à la suite d'un
certain éthos évoqué par le narrateur du message:
Pour convaincre le récepteur, le narrateur adopte des stratégies rhétoriques et provoque des
sentiments chez son destinataire, cherchant à le persuader d'une certaine réaMté qui kii appartient
en propre. À cet égard, ces attitudes du narrateur se classent sous la catégorie de Véthos, laquelle
consiste, selon Aristote, en l'art de persuader l'auditeur en le convainquant du caractère moral
d'un orateur, qu'il croit digne d'une entière confiance. Et \Q pathos est l'émotion inspirée chez
l'auditeur qui se laisse ainsi persuader' .
1(3
Ann Moss, « La rhétorique du sujet », dans François Corniliat et Richard Lockwood, Ethos et pathos, le statut du
rhétorique, actes du colloque international de Saint- Denis 19-20 juin, 1997, p. 226.
64
Dans Le roman à thèse ou l'autorité fictive, Susan Suleiman insiste également sur l'idée
que Véthos et \Q pathos sont un procédé rhétorique créant une certaine influence sur la réaction du
lecteur, et par la suite, créant une certaine adhésion à l'égard du personnage, elle note que : « ce
procédé rhétorique consiste non pas à amener le lecteur graduellement vers une vérité
prédéterminée, mais à le traiter d'emblée, comme un possesseur de cette vérité, ou au moins
comme quelqu'un dont les sympathies vont vers ceux qui les possèdent et qui luttent en son
164
nom ».
En effet, afin de susciter l'adhésion du narrataire, Rochefort a choisi dans ces deux romans
de confier la narration à un narrateur autodiégétique; les deux narratrices, soit Josyane dans Les
petits enfants du siècle et la petite fille dans La porte du fond, sont des personnages principaux
dans les deux histoires qui racontent leurs propres récits. De sorte que cette réalité, étant à la fois
personnage et narrateur du récit, attire l'attention sur l'acte de narration en lui-même. L'emploi
duye'^^ semble définir une stratégie pour distancier l'auteure et provoquer l'illusion du réel. Cette
instance narrative a une certaine autorité et peut, à son gré, déterminer la réaction du récepteur
telle que Susan Suleiman explique dans Le roman à thèse ou l'autorité fictive
Dans la mesure où le narrateur se pose comme source de l'histoire qu'il raconte, il fait figure
non seulement d'« auteur » mais aussi d'autorité. Puisque c'est sa voix qui nous informe des
actions des personnages et des circonstances où celles- ci ont lieu. Nous devons considérer en
vertu du pacte formel qui, dans le roman réaliste, lie le destinateur de l'histoire, au destinataire
que ce que cette voix raconte est « vrai ». En effet, il en résulte un glissement qui fait que nous
acceptons comme « vrai » non seulement ce que le narrateur nous dit des actions et des
circonstances de l'univers diégétique, mais aussi tout ce qu'il énonce comme jugement et
comme interprétation. Le narrateur devient ainsi non seulement source de l'histoire mais aussi
interprète ultime du sens de celle- ci"'''.
À cet égard, les deux narratrices dans les deux ouvrages de Rochefort centrent l'attention du
lecteur sur tel ou tel aspect de l'univers de leurs histoires selon Véthos et le pathos qu'elles
""' Susan Suleiman, Le roman à thèse ou l'autorité fictive, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, p. 178.
"'^ Ltje du personnage-enfant dans La porte dti fond provoque une adhésion de la part du lecteur puisqu'il crée une
sorte de rapprochement du réel. Ce je rend le discours narratif de ce jeune personnage plus crédible : « The
impact of the first-person narrative perspective plays an important part in the reader's response to these sections.
Have witnessed the horrors of the narrator's struggle against sexual abuse, s/he is likely to be as indignant as the
victim herself when faced with the analyst's apparent indifference to the reality of the past situation ». Margaret-
Anne Hutton, « Assuming Responsibility: Christiane Rochefort's Exploration of child sexual Abuse », [Link]., p.
336.
'"" Susan Suleiman, Le roman à thèse ou l'autorité fictive, op. cit., p. 90.
65
créent. Du coup, le /f des narratrices rend la narration plus crédible et ancre leur existence en tant
que personnages dans une réalité sociologique et idéologique ; cette réalité permet au narrataire
de s'y identifier. De surcroît, le fait que les personnages de Roche fort, sont des enfants, donc,
mineurs, multiplie l'influence de sympathie souhaitée sur le lecteur. Alors que l'intégration de
l'instance narrative adulte constitue un effet de vraisemblance aux récits. D'ailleurs, il s'agit de
ce que Jouve appelle dans L'effet personnage dans le roman : « le système de sympathie'^^ ».
D'après Jouve, ce système repose sur la participation du lecteur orienté et déterminé par le
montage textuel.
Josyane occupe dès le début la position de l'enfant non désiré. Donc, le discours narratif de ce
personnage-enfant détermine son éthos impliquant également la création d'une attitude touchant à
son statut en tant que sujet cherchant à convaincre son narrataire. De cette manière, Josyane crée
son propre pathos, lequel touche aux sentiments pouvant provoquer chez le narrataire des
sentiments de sympathie. Parallèlement, la narratrice de La porte du fond déclare ce qui lui vaut
« la sympathie unanime », comme elle le dit aussi au commencement de son récit :
D'abord que je mette les choses au point, en dépit de ma propre histoire, rien ne m'alarme comme
un enfant aimé dans une famille unie.
Je sens que cette déclaration ne va pas me valoir la sympathie unanime. Mais faut-il pour autant
que je chausse moi aussi les lunettes roses ? que j'embouche ma petite trompette dans le concert
des anges "''^.
'" Vincent Jouve, L'effet personnage dam le roman. Presses Universitaires de France, 1992, p. 120-121-122.
''* Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, Les petits enfants du siècle, op. cit., p. 211.
'■'* Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1311.
66
Elle s'adresse plusieurs fois au narrataire afin qu'il prenne position ou un rôle par rapport à
I 70
ce qu'elle avoue : «vous comprenez ? Je crains que non ». Dans cette mesure, la réception des
personnages-enfants et de leurs messages dans le texte de Rochefort dépend effectivement de la
manière dont ils articulent leur discours narratif dans leurs récits. D'ailleurs, d'après Jouve : « les
techniques narratives sont susceptibles d'influencer la réception du personnage, cela constitue
également des liens affectifs entre le lecteur et le narrateur'^' ». Ainsi, la création d'une figure
narratrice (personnage et narrateur-enfant) dans les deux romans de Rochefort rend le lecteur plus
attaché et plus sensible à son destinateur. Ce personnage-enfant, prenant une position de la
victime faible et injustifiée par son entourage, va susciter la sympathie du lecteur.
Dans un premier lieu, les petites narratrices vont adopter une certaine attitude narrative, c'est-
à-dire, un certain éthos qui va inciter le narrataire à adopter une attitude de réception critique,
puisque sa vision de monde et ses valeurs sont interrogées. Par la suite, un effet, ou un pathos, va
se reconstituer chez le narrataire à partir de Véthos des petites narratrices, ces dernières étant
révélatrices d'un impact idéologique, d'une vision du monde et d'une certaine contestation.
Toutefois, bien que les stratégies narratives des deux personnages-enfants ne sont pas
identiques, c'est-à-dire que Josyane et la petite fille adoptent chacune une technique de
persuasion différente de l'autre, elles mettent leur destinataire dans une telle disposition
émotionnelle que cela contribue à créer une certaine adhésion. De plus, le discours très critique
que portent ces personnages-enfants sur leur entourage pousse le destinataire à attendre une fin
révolutionnaire et heureuse de ces personnages. Cependant, les deux personnages-enfants de
Rochefort vont perdre leur esprit critique et vont retracer le même chemin tragique, déjà critiqué
par eux (par l'instance narrative du personnage-adulte), des adultes qui les entourent.
Elle lutte avec ses armes, le cynisme et l'infamie ; ce sont ses armes pour se défendre contre le
désespoir. D'ailleurs, Martine Sagaert note que dans La porte du fond :
Rochefort donne à sa narratrice la règle suivante : " suivre la structure de fuite ". Dans ce
contexte, chaque fois qu'on approche le descriptif, surtout sexuel, reculer sec ou structure en
tangente passer tout près et virer. Doit être systématique, et : que ça se voit que c'est délibéré'^^».
Par exemple, parmi les nombreuses réécritures de la scène primitive, le jour où la première fois
la petite fdie s'est retrouvée « de l'autre côté », elle choisit la version minimaliste. Par
conséquent, le lecteur n'aura pas de détails sur ce qui se passe derrière la porte. D'ailleurs, dans
le chapitre intitulé « Le théâtre de la vie », la fille avoue au lecteur l'ambiguïté de son
programme narratif: « Titre: La porte du fond. On ne montrera pas, ni ne dira jamais, ce qui se
passe derrière. Le public devra trouver. C'est une sorte de pièce policière. Je ne tenais pas encore
la fin .
De plus, Martine Sagaert avance que la narration la fille de La porte du fond a la force de
l'allusion. D'ailleurs le personnage-enfant de ce roman utilise un registre particulier pour son
discours narratif, Sagaret note que :
Pour dire les maléfices du père, elle utilise le registre des contes : « Le prince se changeant en
ogre"'' ». Elle se sert également d'images guerrières et animales comme « pied chasseur sur tigre
abattu'^' » ou « chaton en tenue de combat face à un grand matou'"" » pour faire entendre ce qui
se passe « d e l'autre côté». Ce personnage joue de la métaphore: l'élément analogique est
souvent un animal comme référence privilégiées caractérisant l'apparence physique ou le
comportement du père'".
Or, à l'inverse de l'ouvrage Les petits enfants du siècle, La porte du fond, publié vingt-sept
ans plutard, est un récit fragmenté et aléatoire. L'architecture narrative et la linéarité du roman
sont brisées'^**. Par ailleurs, l'unité entre le sens et la forme n'est pas absente ici. Cela dit, la
petite fille trouve que décrire la vie moderne est un problème de temps ; son passé et son état
" Martine Sagaert, Archives IMEC dans Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, op. cit., p.30.
'' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1417.
^'■^ lhid.,\p. 134L
^'■^ Ibid., p. 1441.
'''f Ibid., p. 1384.
''^ Martine Sagaert, Archives IMEC dans Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, op. cit., p.30-3 L
' " Le temps, comme évoqué dans le discours narratif du personnage-enfant dans La porte du fond, semble s'alterner
entre le passé et le présent. Cette alternance du temps sur le plan narratif reflète l'intériorité du personnage qui
n'arrive plus à distinguer le passé du présent ; « Present tense verbs set the scene for the narration that will
continue, at times, in the passé compose, imparfait and passé simple, leaving gaps of time unaccounted for.
Again in an offliand remark that would apply to the structure of the novel and the blurring of time lines for the
implied reader, the narrator confesses: " Je distngue mal dans le passé entre le présent et le future " ». Dans
Pamela Fries Paine, Cliristiane Rochefort and the Dialogic: Voices of tension and intention, op. cit., p. 124.
68
actuel se confondent"*^. D'ailleurs, elle le déclare dans son récit : «je distingue mal dans le passé
entre le présent et le futur"*° ».
En effet, il s'agit pour la petite fille de savoir comment sortir du silence quand « on ne parle
pas de ces choses ». Comment dire ce qui se passe derrière la porte du fond ? Du coup, cela
renforce le jeu du miroir où le " moi " de la narratrice joue un dédoublement. Ainsi, le repli sur
soi prolongé a pour conséquence un clivage du " moi ", la narratrice vit un flottement et des
> • • • • 1 S1
interrogations identitaires : « Car ça me faisait problème : qui suis-je? ». La petite narratrice vit
totalement renfermée sur elle-même et elle sera traitée de muette. Par la suite, parfaitement
consciente de ce fait, elle l'accepte sans aucun complexe, se délectant dans sa rêverie. Même,
dans les scènes oniriques qu'évoque la narratrice, la haine à l'égard du père s'étendra par ailleurs,
à l'ensemble du monde masculin : « les hommes ne pensent qu'à ça, tous des cochons'^^ ». La
manière dont le narrateur effectue sa présentation influence l'image que retient le lecteur d'un
personnage et les sentiments qu'il lui inspire. De plus, la fréquente présence de l'ellipse, des
phrases fragmentées, des espaces vides, même l'alternance narratologique entre passé (décrit au
présent) et présent de la narratrice, crée une sorte d'interpellation du lecteur afin qu'il adopte une
position très active par rapport au texte. C'est-à-dire, le mode de narration du personnage-enfant
dans La porte du fond attend de son narrataire d'interpréter et de donner sens à ce qu'il lit.
Dès lors, comme dans le schéma de .ïakobson, le destinataire peut aussi à son tour devenir
destinateur ; le lecteur du roman de Rochefort obtient le rôle de narrataire qu'il interprète et
donne sens. Dans ce cas, le lecteur se projette dans la position du narrataire, partenaire du
narrateur, ou complément de celui-ci. À cet égard, le lecteur joue un rôle à l'intérieur du texte
narratif. La présence du lecteur est essentielle pour déchiffrer l'intrigue et explorer le message qui
lui est communiqué à travers le personnage. La fonction de communication que la narratrice
assume ici invite le lecteur à adopter un regard critique sur le texte, à répondre aux questions
posées dans le texte et à y combler les blancs. À plusieurs reprises, la petite fille interpelle le
'"' Malgré la fragmentation de La porte du fond, le lecteur arrive à reconstruire l'histoire éparse : « Although the
narrative proceeds a-chronologically, it is tightly structured. The novel is divided into nine sections indicated by
roman numerals, each of which is further subdivided into titled mini- chapters ». Dans Pamela Fries Paine,
Christiane Rochefort and the Dialogic: Voices of tension and intention, op. cit., p. 124.
'^'^ Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1343.
'" lhid.,p. 1378.
^'■^ Ibid., p. 1345.
69
narrataire: « vous n'y pensez pas'^'^ », « J'ai froid, où vous pensez ?'**'' ». À cet égard, la place du
destinataire des œuvres de Rochefort est alors réservée au vouloir-dire du personnage-enfant et à
son interprétation pour enfin lui donner un sens. Dès lors, le texte de ce personnage-enfant
devient un lieu de rencontre entre le narrataire et le narrateur. La tâche du destinataire est d'autant
plus importante pour la construction du sens.
Les instances narratives selon Rochefort ne sont que procédés rhétoriques servant à élucider
le rapport qu'elle établit entre le texte et le lecteur. Dans ce rapport, la vision de monde de
l'instance narrative et de l'auteur joue un rôle important pour transmettre au lecteur une invitation
de participer au jeu de l'écriture.
""/è/a'.,p. 1368.
""'/A/â'.,p. 1451.
70
CHAPITRE IV
Ce dernier chapitre étudiera la vision rocheforienne du monde. En effet, alors que la vision
de Rochefort est très engagée. Rochefort nous présente des personnages-enfants à la recherche de
Tutopie et de l'identité du soi pour mettre fin à toutes sortes d'aliénation sans jamais y parvenir.
Nous voyons que, dans les deux romans de Rochefort, les personnages-enfants apparaissent
faibles, négligés et sans vision ambitieuse. En effet, les deux petites filles dans les récits à l'étude
ne savent pas conduire leur vie, et dans le doute, elles choisissent de se laisser porter par les
événements et de se soumettre aux conventions sociales qui les exploitent. De plus, elles
dissimulent une ressemblance qui leur est spécifique, un " moi " divisé et une identité éparpillée.
Les deux petites filles ont une vision aliénée et très ironique tout comme la société où elles
évoluent.
La vision ironique du personnage-enfant de Rochefort produit une sorte de dualité. Bien que
nous étudiions la figuration et la perspective du personnage-enfant dans les romans à l'étude, la
vision utopiste à l'âge adulte est impliquée également dans ces romans. Cette analyse s'appuiera
sur La poétique de valeurs de Vincent Jouve, pour explorer les visions, les rêves et les aspirations
de ces personnages-enfants, leur propre utopie, ainsi que l'utopie que cherche à décrire la vision
de l'adulte, qu'il s'agit de l'auteur ou de l'instance narrative du personnage-enfant à l'âge mûr.
L'ouvrage de Jouve nous sera utile également pour aborder les rapports qui se nouent entre
Littérature, valeurs et vision du monde d'après Rochefort. Nous nous intéresserons aux modalités
des textes de Rochefort pour véhiculer sa vision du monde et celle de son personnage-enfant. De
surcroît, Archaos ou les mots étincelants : langages de l'utopie dans l'œuvre de Christiane
Rochefort d'Isabelle Constant va alimenter notre étude sur la signification de l'utopie qu'inscrit
Christiane Rochefort dans ses textes romanesques.
71
L'écriture de Rochefort élabore un univers spécifique qui constitue une sorte de vision du
monde. Selon Lucien Goldmann, la vision du monde est un instrument théorique qui désigne une
réalité essentiellement d'ordre collectif, comme il l'explique dans son essai « Le tout et les
parties » : « une vision de monde, c'est précisément cet ensemble d'aspirations, de sentiments et
d'idée qui réunit les membres d'un groupe (social)'^^ ». Goldmann insiste qu' : « il ne faut pas
cependant voir dans la vision de monde une réalité métaphasique ou d'ordre purement spéculatif
Elle constitue, au contraire, le principal aspect concret du phénomène que les sociologues
essaient de décrire depuis des dizaines d'années sous le terme de conscience collective ».
D'ailleurs, Rochefort nous propose, dans ses deux romans, d'observer une réalité sociale qui
accable ses personnages-enfants. L'écriture de Rochefort n'offre pas une solution d'ordre social,
mais symbolique, linguistique ou plutôt stylistique'^''. En effet, par ses récits, Rochefort veut
créer un monde nouveau et ouvert. Ainsi, elle participe de ce mythe de changer la vie par
l'écriture. La question qui se pose est : Quelle est la fonction et la conception de la
Littérature d'après Christiane Rochefort? Qu'est-ce que Rochefort veut transformer par son
écriture et comment ? Comment l'imaginaire, tout en s'appuyant sur le langage, pourra changer
le monde réel ?
Dans La réalité du réel : essai sur les raisons de la Littérature, Pierre Campion aborde la
problématique de la fonction de la Littérature et les raisons de son existence pour l'humanité. Il
signale que : « La littérature est [...] ce qui parle de ce dont on ne saurait rien dire. [...] Comme
de tout ce qui existe par l'humanité, et comme pour tous ceux qui vivent humainement, la grande
"*^ Lucien Goldmann, «Le tout et les parties» dans Littérature et Société, Antiiologie préparée par Jacques Pelletier
avec la collaboration de Jean-François Chassay et Lucie Robert, Montréal, VLB éditeur, 1994, p. 52-53.
"■'■' Ibid, p. 50.
' " « Le langage dans les œuvres de Rochefort signale des luttes de pouvoir à deux niveaux, sur le plan social comme
dans les théories de Bakhtine, et sur le plan personnel comme dans les œuvres de Sarraute. Bakhtine a une
conception dialectique du dialogue et y voit un sens de la lutte entre plusieurs forces opposées. Sarraute situe cette
lutte en premier lieu dans un espace intérieur à chacun oîi s'opèrent des tropismes, mouvements intérieurs à
l'origine des paroles et des gestes. L'utilisation excessive de lieux communs témoigne du manque de vocables
pour exprimer les idées nouvelles du monde utopique de Rochefort. Elle compense les lacunes du langage en
créant des néologismes, subvertissant le langage à la racine des mots. L'écriture de Rochefort est sujette à
controverse, sa vraie réussite est d'écrire de façon à la fois créative et polémique, sans jamais tomber dans l'écueil
d'une écriture pamphlétaire ou purement engagée. C'est de sa créativité avec les mots que procède la
contestation». Dans Constant, Isabelle, Archaos ou les mots étincelants: langages de l'utopie dans l'œuvre de
Christiane Rochefori, [Link]., p. 103.
72
affaire de la littérature, son problème, son recours et son impossibilité, c'est la réalité de ce qui
est'^^ ». D'ailleurs, d'après Campion, la littérature est la prose du monde'^^. En effet, il considère
que la littérature est la seule à pouvoir expliquer le monde et la réalité des hommes. À ce sujet
Robert Escarpit souligne dans son essai «Le littéraire et le social» que : « ce que nous appelons
"littérature" au XX^ siècle est l'institution qui permet à la société d'imposer ses structures à l'au-
delà du langage''^'' ».
En effet, dans ses romans, Rochefort a essayé de construire une prose imaginaire mimant
le monde réel et de donner vie, voix et action à des personnages de papier. Par ailleurs, la fiction
et le réel sont deux concepts distincts : la fiction se réfère à un univers autonome dont les
personnages sont des êtres imaginés et dont l'existence n'est pas réelle. Tandis que le réel est un
terme qui se distingue du symbolique et s'attache au monde matériel. Pourtant, la frontière entre
la fiction et le réel est difficilement perceptible dans les deux œuvres de Rochefort. Chacun des
romans mobilise chez le lecteur des représentations partagées. Ainsi, les valeurs véhiculées par le
texte littéraire sont inscrites dans des relations extérieures touchant au monde réel. À ce sujet,
Vincent Jouve illustre la même idée dans La poétique de valeurs :
Les valeurs qui affleurent dans le texte ne fonctionnent pas en système clos. Si le texte propose
sa propre vision du bien ou du mal, il le fait en jouant sur des représentations qui existent hors de
lui et indépendamment de lui- faute de quoi, il serait tout simplement illisible. Les valeurs
inscrites dans le texte ne se laissent donc appréhender qu'à travers les relations implicites
qu'elles entredennent avec les valeurs extérieures au texte'''.
Dès lors, le texte de fiction est indissociable des conditions pragmatiques et de celles de son
contexte culturel ou historique dans lesquelles il s'inscrit. Sous cet angle Jouve avance qu' :
«analyser la dimension pragmatique d'un discours, c'est étudier la façon dont il tente d'agir sur
autrui. Tout énoncé étant, structurellement, orienté vers quelqu'un, le sujet révèle ses valeurs à
travers le choix de son allocutaire et les stratégies qu'il met en place ».
'"* Pierre Campion, La réalité du réel : essai sur les raisons de la Littérature, Rennes, Presses Universitaires de
Rennes, 2003, p. 11.
l
'">lbid,U.
Robert Escarpit, « Le littéraire et le social » dans Littérature et Société, Anthologie préparée par Jacques Pelletier
avec la collaboration de Jean-François Chassay et Lucie Robert, op. cit., p. 298.
' " Vincent Jouve, La poétique de valeurs, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, p. 15.
|<I2
Ibid., p. 57.
73
De surcroît, dans Temps et récit, Paul Ricœur traite du lecteur et de sa capacité à accueillir
l'œuvre selon son propre rapport au monde et ses propres références qu'il caractérise comme
étant : « l'intersection entre le monde du texte et le monde de l'auditeur ou le lecteur'^^ ». En
effet, ces deux histoires des personnages-enfants de Rochefort dépendent à la fois du rapport qui
se noue entre la création de l'écrivaine et de la réception des lecteurs.
Justement, il faut préciser que le roman n'a pas le rôle de raconter la vérité du monde réel tel
c|u'il est. Il s'agit, en effet d'un pacte fictionnel où le monde réel se reflète à travers un monde
tout à fait fictif Par ailleurs, le récit fictionnel ajoute à la réalité des éléments qui la transforment.
À cet égard, la fiction se constitue à la fois d'une question esthétique et d'un engagement de la
part de l'écrivain. Dans cette mesure, l'univers fictionnel tel que créé par Rochefort est un
univers structuré qui nous transmet une certaine vision du monde d'un certain peuple ou d'un
certain groupe social à travers son univers imaginaire. Sous cet angle, Goldmann définit, dans
Pour une sociologie du roman, les rapports qui existent entre l'écrivain et le groupe social,
expliquant que :
Le grand écrivain est précisément l'individu exceptionnel qui réussit à créer dans un certain
domaine, celui de l'œuvre littéraire(ou picturale, conceptuelle, musical, etc.) un univers
imaginaire, cohérent ou presque rigoureusement cohérent, dont la structure correspond à celle
vers laquelle tend l'ensemble du groupe ; quant à l'œuvre [...] elle est en outre d'autant plus
médiocre ou plus importante que sa structure s'éloigne ou se rapproche de la cohérence
rigoureuse celui qui permet aux membres du groupe de prendre conscience de ce qu'ils
pensaient, sentaient et faisaient sans en savoir objectivement la signification'^''.
Or, les deux œuvres de Rochefort se refusent d'être coupées du réel, leur rôle s'impose
comme une revendication du droit du personnage-enfant ou comme un engagement tout en
révélant, surtout par l'ironie, une certaine vision du monde. Dès lors, la fiction de Rochefort et la
subjecUvité suscitée par l'emploi àxxje, n'affaiblissent pas le réel, mais contribuent à l'accomplir.
C'omme le propose Ricœur dans « Du texte à l'action », publié dans Essai d'herméneutique II : «
la fiction est le chemin privilégié de la redescription de la réalité ». Dès lors, la démarche de
'"■' Paul Ricœur, « Mimesis III », Temps et récit. Tome I, Paris, Seuil (Points Essais), 1983, p. 147.
'"'' Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1986, p. 346-347.
'"^ Paul Ricœur, Du texte à l'action : essai d'Iierméneutique II, Paris, Seuil, coll. « Esprit », 1986, p. 115.
74
Rochefort s'inscrit sous « l'effet du réel », effet que tout roman cherche à représenter, comme
l'indique Belinda Cannone dans Narrations de la vie intérieure :
Un roman est une forme qui représente notre rapport avec le réel. C'est pour cela sans doute
qu'au cours des trois derniers siècles, il a fini par devenir le genre hégémonique par sa
malléabilité et son absence de contraintes formelles, il est apparu comme un instrument parfait
pour mener l'éternelle entreprise de questionnement du réel- celui-ci ne se présente pas comme
un donné absolu, vrai et immuable, mais comme une construction relative et provisoire. Par
exemple, Jean Roussel a remarquablement montré comment la création du roman épistolaire à
voix multiples correspondait à une nouvelle manière d'envisager la plurivocité du réel, qui
tenait compte de la diversité des interprétations que chaque point de vue propose'^''.
À cet égard, l'écriture de Rochefort repose sur le fait de décrire l'environnement social du
personnage-enfant. Elle nous offre à voir la relation qui est nouée entre ce personnage-
romanesque et le monde opprimant. À travers Les petits enfants du siècle, Rochefort nous montre
une image négative de l'architecture moderne et de ses effets néfastes sur les relations humaines
entre ses habitants. Le personnage-enfant, représenté par Josyane, décrit avec précision les
conséquences du matérialisme et du manque d'affection propres de la part des parents sur les
enfants. La délinquance, la sexualité précoce et la perte de l'identité qu'éprouve Josyane dans son
histoire véhiculent les valeurs d'une telle société envahie par l'urbanisme de pauvreté, voire
l'urbanisme de misère.
La porte du fond nous transmet également un discours imprégné d'un malaise intérieur
qu'éprouve la petite fille à l'égard de sa famille et de son identité personnelle. D'ailleurs, la
narratrice va souffrir d'une dualité ainsi d'un clivage et d'une division de " soi ":
De plus, le discours de la fillette de La porte du fond nons ancre dans un monde hostile, froid,
sans affection ni amour. La fillette manque d'amour et d'affection même de la part de sa propre
mère : « elle me causait pas comme à une personne, celle-là, non, j'étais une môme et je le
' Canonne Belinda, Narrations de la vie intérieure, Paris, Presses Universitaires de France, p. 7.
Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1342.
75
reste ». Dans le chapitre où la petite fille souffre d'anémie, elle raconte que ses manigances ne
sont qu'un moyen d'attirer l'attention de sa mère. Pourtant, ses manigances n'ont servi qu'à
changer les menus et pas l'attitude froide de sa mère :
Dans ce roman, l'ellipse et le silence traduisent une incapacité à raconter le mal, voire, une
incapacité à envisager la vie malheureuse en face. En effet, l'ellipse et le silence voulus comme
procédés narratifs alimentent le pathos de la narratrice. Cette dernière va susciter par son éthos
une certaine sensibilité chez son destinataire, comme l'explique Vincent Jouve dans La poétique
de valeurs : « Le pathos aura recours à une ponctuation expressive [...] et jouera sur le registre de
la fonction émotive (qui comprend aussi bien les images touchantes appelant l'identification que
les attaques verbales-sarcasmes, exécrations-destinées à faire réagir le destinataire^^" ».
Malgré le fait que les œuvres de Rochefort sont réalistes, l'auteure y révèle aussi une certaine
vision utopique du monde à travers l'instance narrative du personnage-enfant qui nous amène
avec lui dans ses rêves utopiques d'un monde meilleur. Alors que l'instance narrative de l'adulte
nous offre à voir le quotidien gris, les souffrances, les familles vivant en misère et la société
dominée par le masculin. Dans ce contexte, la notion de l'utopie n'a pas une signification unique,
mais il s'agit plutôt d'une certaine perspective et d'une certaine évolution. En effet, la notion
à'utopie pourra se formuler selon la vision du monde de l'écrivain. Chaque écrivain a sa propre
perspective du monde et c'est selon cette perspective qu'il formule ses aspirations, voire son
'''/èW.,p. 1437.
'^^ ]bid.,'p. 1361.
^'''' Vincent Jouve, La poétique de valeurs^ op. cit.^ p. 62.
76
monde utopique. D'ailleurs, Hans-Gunter Funke retrace l'évolution sémantique de cette notion
dans son essai « L'évolution sémantique de la notion d'utopie en français »:
Au XVI^ siècle le sens du mot utopie évolue du nom propre « Utopia » à la métaphore pseudo
géographique de l'état (idéal) fictif; au XVIII^ siècle de la métaphore pseudo-géographique de
l'état (idéal) fictif à la notion de genre littéraire et au concept politique ambivalent; dans la
première moitié du XIX^ siècle de la notion politique ambivalente au concept politique péjorisé
employé dans la polémique politique et sociale entre le socialisme préquarantehuitard et la
bourgeoisie; c'est aussi la période de la « temporalisation » du concept d'utopie^"'.
Par ailleurs, dans L'héritage de Fourier : utopie amoureuse et libération sexuelle, Michel
Brix signale que :
L'Utopie-Utopia est d'abord un livre publié en 1516 à Louvain par Thomas More, dans lequel
ce terme désigne une île imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux.
L'utopie n'est pas cependant née avec VUtopie. Tomas More n'a pas crée le nom mais la notion
évoque non seulement un genre littéraire qui s'apparente à la relation d'un voyage fictif, mais
aussi un discours ou un traité de prospective politique, un mode de pensée, un mythe, voire une
foi^°l
En outre, dans Utopie et utopies : l'imaginaire du projet social européen, le terme de V utopie
consiste à créer une cité entièrement nouvelle :
L'utopie doit beaucoup à la Grèce ancienne. L'entreprise utopique consiste à créer une cité
entièrement nouvelle, et à la fonder quelque part dans les nuages dans la Néphélococcygie
d'Aristophane. Ce mélange de radicalisme théorique et de désinvolture pratique a quelque chose
de typiquement grec^''^
Dès lors, l'utopie devient un concept qui s'attache au désir, voire aux ambitions de tout ce
qui est meilleur. Ce concept pourra se formuler selon la vision du monde de l'écrivain. Par
exemple, Rochefort formule dans ses œuvres une certaine vision de l'utopie elle-même. À cet
^"' Hans-GQnter Funke, « L'évolution sémantique de la notion d'utopie enfrançais» dans De l'Utopie à l'Uchronie :
formes, significations, fonctions, acte du colloque d'Erlangen, 16-18 octobre 1986, Tubinger Gunter NarrVerlag,
édité par Hinrich Hudde et Peter Kuon, 1988, 19.
^''^ Michel Brix, L 'héritage de Fourier: utopie amoureuse et libération sexuelle, Jaigne, Chasse au Snark, 2001, p. 5.
^^'^ Claude-Gilbert Dubois, Utopie et utopies : l'imaginaire du projet social européen, actes du colloque européen de
Bordeaux, 15-16 février 1991, Tome 11, Mont-de-Marsan, Édition InterUniversitaires, 1993, p. 123.
77
L'utopie est un lieu abstrait où la signification se construit au moyen de sèmes que le lecteur doit
deviner. C'est le lieu de l'ironie qui constitue l'utopie de Rochefort. Au niveau de la production
utopique de Rochefort, et de sa réception, le lien utopique se situe dans un espace entre les
énoncés des voix et les figures de style au sens large qui apparaissent comme des signes narratifs
de la langue et qui appartiennent au point de vue de l'écrivain sur son œuvre en regard du monde
référentiel et donc au domaine de l'ironie. [...] le point utopique-ironique, est aussi le lieu de
rencontre de l'auteur et du lecteur.
Rochefort donne alors au mot utopie un sens différent de celui de l'utopie qui évoque l'égalité
devant les possessions, devant le travail, devant le bonheur tout fait et prévu. L'utopie n'est plus
le lieu où les gens sont matériellement et égalitairement heureux. C'est un lieu où la notion de
bonheur est à peine évoquée, où en tout cas elle est personnelle et non pas fabriquée par le
système. L'utopie ne peut pas être organisée chez Rochefort parce qu'elle ne présage pas de ce
que le mot bonheur signifie pour chacun(e) d'entre nous^"'*.
Il est vrai que les deux histoires des personnages-enfants commencent par un certain cri de
révolte à tel point que nous attendons que Josyane, devenant adulte, sorte du destin misérable
voué aux individus des banlieues parisiennes vivant dans l'aliénation et la pauvreté. Aussi peut-
on croire que la petite fille de La porte du fond, peut faire voler son « bœuf sur la langue »
courageusement et qu'elle peut se débarrasser des sentiments de culpabilité envers sa mère.
Cependant, même après la mort du père, la narratrice, adulte, est toujours hantée par des
souvenirs pénibles, par la peur, la honte et la culpabilité. De plus, la fille est toujours à la
recherche de son identité fragmentée. En revanche, Rochefort transmet à travers l'instance
narrative de l'adulte une vision tragique, mais qui est à la recherche d'une sortie. C'est-à-dire, la
vision de Rochefort n'est qu'une projection idéologique visant à rompre les liens avec un ordre
donné. En effet, l'écriture de Rochefort élabore un univers clos, enfermé sur lui-même. Dans cet
univers, ses personnage-enfants, ainsi que leurs rêves et leurs aspirations sont condamnés à
l'immobilité et à la perte. Ainsi, la vision de ces personnages-enfants va, comme eux, tourner en
rond et tomber dans la destinée très ironique de ses propriétaires lorsqu'ils deviennent adultes.
C'est-à-dire, la vision du monde des instances narratives de Rochefort est très ironique et passive.
Dès lors, leur vision ne conçoit pas une aspiration utopique du monde.
^'" Isabelle Constant, Archaos ou les mois étincelants: langages de l'utopie dans l'œuvre de Christiane Rochefort, op.
cit., p. 141-142-263.
78
C'est la raison pour laquelle Christiane Rochefort écrit. Elle veut donner une identité à ses
personnages-enfants et revendiquer un statut et une liberté à ces figures romanesques. Elle écrit
pour élargir l'espace des enfants et des femmes dans la société. D'ailleurs, l'utopie que cherche la
vision de Rochefort n'a pas seulement pour tâche de donner l'image d'un bonheur temporaire,
mais sa vision dépasse les frontières pour chercher l'identité du soi qui mettra fin à toute
aliénation. Ainsi, les romans sont l'incarnation d'un désir de reconstruire une identité et de
restaurer une origine perdue. Une telle conception de l'utopie permet de concevoir une valeur
critique face à l'ordre social établi. D'après Rochefort, ce recours à la vision utopique constitue
un besoin vital dans un monde hostile et réducteur pour les enfants et les femmes. Par contre,
Rochefort ne se contente pas de dénoncer l'aliénation de la femme dans un monde fait pour les
hommes, mais aussi de l'homme aliéné par son ignorance.
Par exemple, dans Les petits enfants du siècle, Rochefort dévoile un discours d'hommes se
voyant envahis et aliénés par la société matérialiste et en particulier, par l'industrie des voitures.
Le discours, tel que le donne à lire Josyane, montre une certaine ignorance de ces hommes :
D'ailleurs, les autres bonshommes étaient également des puits de science, ils étaient intarissables
sur n'importe quoi, traitant de tous les sujets avec autorité, chacun tenant à montrer aux autres
qu'il n'était pas un con et qu'il en connaissait un bout, surtout sur les bagnoles [...] l'Aston et sa
direction fragile, la Jaguar et ses putains d'amortisseurs et l'Alfa avec ses réglages perpétuels, la
220SL[...f''^
Alors que : « les femmes à l'autre bout de la table parlaient de leurs ventres ». En réalité,
Rochefort nous présente, dans Les petits enfants du siècle, les personnages des pères et des mères
tellement aliénés par le matérialisme et la modernité industrielle qu'ils se voient déshumanisés et
sans affection.
Par ailleurs, la vision de Josyane, sera également influencée par cette « Aliénation du siècle ».
D'ailleurs, Josyane va quitter sa lucidité et va perdre son esprit critique. Elle va être plongée,
comme ses parents, dans un monde réduit à l'état où l'architecture, les machines à laver et les
voitures constituent la seule source de bonheur. À titre d'exemple, le discours qu'élabore Josyane
à propos de Sarcelles va représenter cette nouvelle banlieue comme une ville utopique.
" Christiane Rochefort, Œuvre romanesque. Les petits enfants du siècle, op. cit., p. 243.
^'"' Ibid., p. 242.
79
D'ailleurs, nous observons que Sarcelles constitue pour cette fille une terre-nouvelle. Elle la
Ici (à Sarcelles), on ne pouvait pas faire le mal ; un gosse qui aurait fait l'école buissonnière, on
l'aurait repéré immédiatement, seul dehors de cet âge à la mauvaise heure ; un voleur se serait vu
à des kilomètres, avec son butin ; un type sale, tout le monde l'aurait envoyé se laver. Et pour
s'offrir une môme, je ne voyais pas d'autre moyen que de passer avant à la mairie, qui, j'espère
pour eux, était prévue tout près aussi. C'est ça de l'architecture. Et ce que c'était beau ! J'avais
jamais vu autant de vitres^"'.
À tel point que Josyane veut calculer les tas de bonheurs dans ces ensembles : « Les
bonheurs s'empilaient les uns sur les autres, j'aurais pu en calculer le volume en mètres cubes en
stères et en barriques, moi qui aimait faire des problèmes ». Cependant, cette vision
superficielle de Josyane est traversée par une contradiction. En effet, l'univers homogénéisé et
symétrique de Sarcelles, avec ses vitres transparentes, supprime la liberté individuelle et tue toute
forme d'ouverture sur le monde extérieur. La vision utopique de Josyane en tant que personnage-
enfant sera enfermée dans sa propre clôture à l'âge adulte. L'utopie telle que la conçoit ce jeune
personnage constitue une rupture avec le modèle présent oubliant que le nouveau modèle
d'architecture s'impose aussi comme une contrainte encore plus étouffante.
Dès lors, la vision de Josyane n'est nullement révolutionnaire ni utopique^^'^. À la fin du récit,
la lucidité de ce personnage tend à se transformer. D'ailleurs, sa contestation du statut des
«bonnes femmes» dans la société : « la fatigue c'est leur seule véritable profession. Je connais
rien de plus inutile sur la terre que les bonnes femmes. Si. Ça pond^'" », sera acceptée
automatiquement et tend à se renverser pour qu'elle devienne la sienne à la fin du récit. Nous
arrivons donc à une situation paradoxale ; Josyane sera enfin prise dans la masse des bonnes
femmes. Il s'agit d'une certaine contradiction qui représente mieux la situation des individus
vivant dans cette sorte d'architecture^". D'où l'impossibilité d'être soi-même et l'impossibilité
d'échapper au cercle vicieux. L'espace utopique de Josyane est un espace étroit et clos. Nous
pouvons même ressentir la dimension géographique et symbolique de l'espace « nulle part ». En
effet, la fiction de Rochefort porte un regard sarcastique sur l'espoir de Josyane qui nourrit
l'architecture moderne. Dans l'article « L'utopie de Christiane Rochefort : le non-principe, une
certaine idée du bonheur », Isabelle Constant souligne que Les petits enfants du siècle constitue
une sorte de critique du milieu ouvrier et une dénonciation de la société de consommafion :
On peut lire Les petits enfants du siècle comme une critique du milieu ouvrier. Rochefort ne vise
pas dans sa critique un milieu ou un autre mais la fatalité qui conduit ces milieux à se laisser
manipuler par les intérêts de la société de consommation. Ce qui gêne foncièrement Rochefort
est l'aspect fini, fixe, immuable de la société, dont le seul moteur est celui qui nous entraîne à
acheter, à comprendre le bonheur sous forme de possessions [...]. L'utopie n'est plus le lieu où
les gens sont matériellement et égalitairement heureux. C'est un lieu où la notion de bonheur est
à peine évoquée, où elle est personnelle et non pas fabriquée. L'utopie de Rochefort ne peut pas
être organisée, parce qu'elle ne présage pas de ce que le mot bonheur signifie pour chacun(e)
d'entre nous^'^.
Par ailleurs, l'action de la petite fille de La porte du fond s'inscrit, dans un premier temps,
dans une perspective de rupture avec le pouvoir masculin, en particulier, l'autorité patriarcale à
tel point que : « Je ne serais pas épouse-et-mère, je m'en fis le serment : j'aurais eu trop peur de
Rochefort veut dire dans Les petits enfants du siècle que l'architecture moderne, telle que décrite dans le roman, a
des consequences néfastes sur ses habitants: « The fluctuating point of view with regard to the Sarcelles
community parallels and underscores the irony inherent in the design of modern architecture: the powerful allure
of modernity against the dehumanizing effects of living within its stark and massive sameness. These residential
conglomerates that were constructed during the years following World War 11, to provide housing for lower and
moderate-income families, were new, modem and seductively marketed with promise of a better life for their
occupants. Yet, even as they appeared superficially dazzling, they would prove later to be uninspiring and
oppressive. As Rochefort observed from personal; experience, these carcasse en béton have a depressing effect
on those who live within their confines. She insisted that their very design tended to impose itself like a diabolic
machine on human mentality in a decidedly negative manner {Ma vie revue et corrigée par l'auteur 285).
Rochefort's own experience of life in one of these concrete communities prompted her to write the novel. She
relates in her autobiographical Ma vie revue et corrigée par l'auteur that, feeling horrified, she wrote it in a
single draft (260) ». Dans Pamela Fries Paine, Christiane Rochefort and the Dialogic: Voices of Tension and
Intention, op. cit., p. 55.
Isabelle Constant, « L'utopie de Christiane Rochefort: le non-principe, une certaine idée du bonheur ». Dans The
French Review, vol. 69, No. 5, Avril 1996, p. 741-742.
81
donner un père à une fille ' ». A travers l'histoire de la fillette, nous observons une volonté de
conserver l'innocence de l'enfance et de réconcilier le " moi " passé avec le " moi " présent. La
fille veut lutter contre les sentiments de culpabilité envers sa mère et les sentiments de peur
qu'elle ressent à l'égard du père. Pourtant, elle n'arrive pas à maîtriser son destin et la fuite sera
sa seule solution dans la vie. Enfin, ce personnage va relever une certaine conscience du fait que
tout le monde avait tort dans cette histoire d'inceste : « faut quand même pas que je lui mette tout
sur le dos. Tout le monde dans cette histoire a tort, chacun dans son coin avec son bœuf sur la
langue '"* ».
De même, le doute qu'éprouve la fille à propos du fait que sa mère '^ est au courant de
l'abus sexuel effectué par le père va l'accabler : « Qu'est-ce que ça aurait changé, que je dévoile?
C!ar enfin-pour la première fois cette pensée se formait chez moi- ne savait-elle pas ? Oh mon
Dieu ! N'avait-elle pas toujours su ? Autrement, comment pourrait-elle avancer qu'il y a, dans ma
vie« des choses qu'on dit pas ? » comment pourrait-elle affirmer qu'il se passait dans cette
famille des choses dont on ne parle pas ?^'^ ».
En revanche, l'écriture du journal intime qu'effectue la petite fille au cours de son récit et la
pièce de théâtre constituent une sorte de mise en abyme qui va l'aider à affronter sa situation.
L'écriture dans la vie de ce personnage-enfant reflète une certaine volonté de communication.
Ecrire devient le salut de la fille ce qui lui permet de transformer sa relation au monde et
d'envisager sa propre utopie. Il s'agit donc de relier les fragments épars de sa vie pour se les
approprier en dépit d'un monde hostile et au désordre absolu. 11 s'agit d'une écriture engagée, une
écriture se manifestant pour dénoncer l'aliénation et le silence des femmes dans un monde
patriarcal, et bien qu'elle paraisse consciente de ce qui lui manque finalement pour améliorer son
"" Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cil., p. 1404.
^''' Ibid, p. 1319.
^' ' La fille de La porte du fond se demande plusieurs fois dans son récit si sa mère est au courant de son abus sexuel.
En effet, le récit de la petite fille ne donne aucune affirmation à ce propos: « If the mother cannot be held
responsible for the initiation of the abuse, can she be blamed for allowing it to continue? This issue, in fact,
remains unresolved within the text. First, the reader is left in some doubt as to whether the mother even knew that
the abuse was taking place. In a conversation outlined in the opening sections of the text the narrator questions her
mother's refusal to discuss past incidents ». Dans Margaret-Anne Hutton, « Assuming Responsibility: Christiane
Rochefort's Exploration of child sexual Abuse », The Modern Language Review, op. cit., p. 340.
^"' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1317-1318.
82
De même, l'écriture de Rochefort n'est qu'une réacfion suscitée par la famille patriarcale et
la société de consommation. D'après l'auteure, nous vivons dans un univers qui nous mène à
tourner en rond. D'ailleurs, la représentation romanesque de Rochefort insiste sur la dégradation
des relations humaines et en particulier les relations familiales. Elle nous présente des familles où
l'autorité du père s'exerce sans violence, car il se légitime de lui-même^'^. Pourtant, Rochefort
semble nous dire qu'il paraît impossible de parler de l'utopie enfantine ou féminine dans des
sociétés gouvernées par l'autorité masculine et l'autorité matérielle. Ce qui implique la difficulté
de parler d'un espace idéal pour les individus s'opposant à l'espace traditionnel et conventionnel.
Dans cet univers non idéal, Rochefort fait parler un porte-parole : le personnage-enfant. Ce
dernier constitue la première victime de cet ordre social.
Le choix de mettre en place un personnage-enfant pour raconter l'histoire n'est pas gratuit
dans les deux romans de Rochefort. En effet, mettre en scène un personnage-enfant provoque une
adhésion immédiate du lecteur, puisqu'il constitue le garant d'une certaine naïveté et d'une
certaine vraisemblance. À cet égard, Anne-Laure Séveno-Gheno illustre dans son article intitulé :
«De Jack à Maggie : Regards croisés sur l'enfance dans les romans d'expression française et
anglaise à la fin du XIX^ siècle » que : « les enfants ont un pouvoir " révélateur ", leur regard naïf
fait subir une métamorphose voire une anamorphose du réel tandis que leur parcours
d'apprenfissage négatif met en relief la corruption du monde. L'enfant procure donc un nouvel
éclairage sur la société et invite le lecteur à voir autrement ».
En outre, l'enfant, étant la première victime de ce « Mal du siècle », justifie son obtention de
la parole dans les œuvres de Rochefort. Dans cette perspective, Les petits enfants du siècle et La
porte du fond sont des histoires où les persormages-enfants racontent le malheur de leur siècle, en
particulier le malheur de l'enfance. Le titre du premier roman « Les petits enfants du siècle »
nous fait penser à Les confession d'un enfant du siècle d'Alfred Musset qui exprime une certaine
crise de toute une génération. D'ailleurs, Josyane peint dans son récit un monde où la quête de
bonheur est vaine. Ce personnage romanesque nous offre à voir un univers qui l'oblige, ainsi que
les autres enfants, à quitter son innocence à un très jeune âge. La situation des enfants, telle que la
décrit Josyane, est soumise à des conventions sociales qui obligent l'enfant à se résigner sans
opposition.
^'^ Anne-Laure Séveno-Gheno, « De Jacii à Maggie : Regards croisés sur l'enfance dans les romans d'expression
française et anglaise à la fin du XIX^ siècle (1870-1890) » dans Alain Shaffner, L'Ere du récit d'enfance, Arras,
Artois presses université, 2005, p. 65.
84
En réalité, Rochefort, par les biais de Josyane et de la petite fille de La porte du fond,
conteste le silence des femmes dans une société gouvernée par les hommes du fait de la simple
raison qu'ils sont hommes. À travers ses personnages-enfants, l'auteure dénonce le dénouement
tragique de l'histoire des filles et des femmes dans de telles sociétés. Les personnages-enfants de
Rochefort, ont des caractéristiques tragiques, puisqu'ils sont condamnés à suivre les pas de leurs
parents, en particulier, les pas de leurs mères. En effet, surtout, à l'égard de leur sort ainsi qu'au
destin de leurs propres enfants, les mères, dans les deux romans de Rochefort, vivent dans
l'impossibilité d'agir. Rochefort crée un langage et un style qui passent par des voix féminines
pour nous montrer des images des villes déshumanisées et des femmes confinées au silence. Les
deux filles sont en rébellion contre la condition féminine. Cependant, leur révolte ne s'achève pas
pour des raisons liées au fait qu'elles sont mineures et filles.
'^' Rochefort écrit pour donner une voix aux femmes confinées au silence dans un monde patriarcal. Elle souhaite
libérer la femme de son statut d'infériorité : « L'écriture des utopies féministes des années 1970 correspond à un
regain d'espoir de la part des femmes, au moment du mouvement féministe. Cependant, cet espoir n'est pas
d'ordre sacré, mais bien politique. Les utopies féministes ne sont possibles qu'en modifiant la forme utopique
traditionnelle de la description d'un univers fixe et stable. Les utopies traditionnelles sur le modèle de celle de
More sont en réalité des univers carcéraux, des dystrophies extrêmement conservatrices. [...] À l'inverse de
beaucoup d'utopies traditionnelles, les utopies féministes ouvrent des nouvelles voies imaginaires et rendent
théoriquement la réalisation de l'utopie possible ». Dans Isabelle Constant, Archaos ou les mots étincelanis:
langages de l'utopie dans l'œuvre de Christiane Rochefoi% op. cil., p. 145.
85
Or, Les récits des personnages-enfants de Rochefort ne constituent pas seulement un univers
personnel du Je de leur propre personnalité, mais il s'agit également du rapport entre le /e et le
monde qui les entoure. Par ces deux personnages-enfants, s'exprime une certaine vision du
monde tragique. Anne-Laure Séveno-Gheno le confirme en ces termes : « le statut de victime de
l'enfant permet ainsi une critique sociale mais celle-ci s'effectue aussi grâce à la fonction de
personnage focal ou narrateur ». Ces figures enfantines, victimes, parviennent à représenter les
modèles des femmes traditionnelles vivant dans une société qui les enferme dans les rôles
d'épouse et de mère. Leur figuration en tant que personnage principal de l'intrigue est un moyen
de se plaindre, mais aussi de supporter les insatisfactions, les déceptions et l'imperfection de
leurs familles et de leur univers social. Certes, ces figures romanesques veulent maîtriser la
gestion de leurs désirs et reconstruire leur identité brisée par le destin tragique qui est le leur.
Pourtant, elles acceptent leur sort et se trouvent inaptes à fournir à leur enfance des raisons
d'espérer. Aussi, l'entreprise révolutionnaire du persormage-enfant est-elle vouée à l'échec à
l'âge adulte.
Le Petit Robert nous apprend que le tragique : « évoque une situation où l'homme prend
douloureusement conscience d'un destin ou d'une fatalité qui pèse sur sa vie ». Autrement dit, il
s'agit d'une certaine ironie du sort. Les deux personnages-enfants de Rochefort nous transmettent
une certaine contestation contre un ordre social et familial opprimant. D'ailleurs, le discours de
Josyane nous fait penser à une aspiration vers l'idéal et à un changement voulu par un être lucide
qui voit les défauts de la société. Néanmoins, devenu adulte, notre personnage perd sa lucidité.
Josyane commence à abandonner son ton ironique et se met à répéter les mêmes phrases de ses
parents : « En tout cas, pour la prime on serait dans le délai^^^ ».
^^"' Anne-Laure Séveno-Gheno, « De Jack à Maggie : Regards croisés sur l'enfance dans les romans d'expression
française et anglaise à la fin du XIX^ siècle (1870-1890) » dans Alain Shaffner, L'Ere du récit d'enj'ance, op. cit.,
p. 64.
^^ ' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, Les petits enjants du siècle, op. cit., p. 298.
86
Josyane n'a pas cessé au début de son histoire de critiquer les bonne femmes toujours enceintes et vivant dans la
pauvreté : « Wiien human beings are to such a point controlled by machines, is it any wonder that they
eventually identify with them? Here Rochefort's criticism is directed against women, not women in general, but
against those who fail in their duties as human beings by allowing their destiny to be identical with their biology.
Rochefort calls them les "bonnes femmes". Josyane sees the women of the cité always pregnant, surrounded by a
swarm of little children. Within their ballooning bellies they gather at the supermarket where Josyane carefully
gets out of their way for fear of being flattened between them. They seem to her to be breeding machines with
their down-to-earth coarseness which admits no importance for spiritual disquiet, their lack of logic, their
penchant for having their children do their work for them. However, Rochefort is not entirely without sympathy
for them, because it becomes clear to the reader that their lives have been profoundly affected by the new
imp&rsonal and sterile environment ». Dans Anne Cordero, « Effects of urbanization in the novels of Christiane
Rochefort ». Dans Kessler Harris, Alice et Mcbrienm William, Faith of a woman writer. New York, Greenwood
Press, 1988, p. 88-89.
Rochefort note dans son œuvre Ma vie revue et corrigée par l'auteur qu'il ne s'agit nullement d'un dénouement
heureux dans Les petits enfants du siècle. Elle précise que la fin du roman est plutôt tragique: « Rochefort has
been criticized for what seemed to some the easy, « happy ending »of this novel. But, in an interview with Ailsa
Steckel, Rochefort argued: « Je me méfie des "happy endings". Dans Les petits enfants du siècle, c'est une
tragédie à la fin, c'est copié des magazines de femme, une parodie de ça- grinçante. Elle se sent piégée (149). In
her autobiographical text, she comments that : " on m'a reproché d'avoir fait une fin optimiste. Ha ha ha. C'est
un roman d'épouvante si vous voulez savoir. Je hurlais: CES MAISONS, VOUS VERREZ: ÇA TUE ". (Ma vie
revue et corrigée par l'auteur (260). Sarcelles, then, serves as a fitting metaphor for the paradox, modernity with
its potential for human progress as well as deterioration ». Dans Pamela Fries Paine, Christiane Rochefort and
the Dialogic: Voices of Tension and Intention, op. cit., p. 58.
' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, Les petits enfants du siècle, op. cit., p. 262.
87
227
attendu par Josyane à la fin du roman , va vivre, comme elle, dans les mêmes conditions
sociales, familiales et architecturales"^^* et ainsi de suite.
La porte du fond nous présente un personnage-enfant qui semble être malgré de légères
variations, la réincarnation de sa mère. De même, le désir de se libérer de la ressemblance avec la
mère entraîne un sentiment de culpabilité et accentue le conflit intérieur du personnage-enfant.
C'est pourquoi la vision de la petite fille est fragmentée et déchirée tout comme son intériorité
ainsi que son récit. Du coup, les événements sont racontés au présent sans cesser d'être situés
dans le passé. Raconter au présent des événements passés renvoie à une situation tragique de la
narratrice, puisqu'elle n'arrivera jamais à rompre avec son passé. Après la mort du père, la
narratrice devrait jouir de sa liberté. Cependant, le poids de la culpabilité et du désarroi ainsi que
le dédain envers son père vont la hanter. Ce personnage tragique ne possédera jamais la totale
liberté d'envisager les choses en face. Dès lors, l'adulte n'est qu'une femme morcelée qui se situe
au croisement d'un passé affreux et d'un futur ambigu. Ainsi, La porte du fond nous présente un
personnage qui perd le contrôle de sa victoire : « la vie m'avait vaincue ».
^^' « Christiane Rochefort semble dire que le cercle s'est refermé, que Josyane va répéter l'expérience de sa mère et
que même le mariage d'amour de Josyane et de Philippe se referme sur soi-même et les referme. Cette
conclusion peut sembler pessimiste ; mais ne faut-il pas considérer l'actualité de cette représentation de la réalité
qui parle du désespoir ». Dans Gabriella Ricciardi, Villes éclatées dans Les petits enfants du siècle de Christiane
Rochefort et La jeune fille au balcon de Leïla Sebbar, Dans CLA Journal, op. cit., p. 274.
^^'^ Rochefort projette dans Les petits enfants du siècle son avis à propos de l'architecture moderne dans les banlieues
parisiennes. D'après elle, ce genre de système de construction tue la vie naturelle : « on ne se sent vraiment plus
chez soi-même moi qui y suis née et on n'y est pas , on est maintenant chez «eux», ils ont gagné, c'est à eux le
beau terrain à bâtir ; à bâtir leurs rêves de béton qui se change ensuite en papier inflationnaires tous nos vœux :
puis qu'ils nous y convient bulldozers au poing on finira par rejoindre le Grand Mouvement de Migration des
Intellectuels hors de cette capitale tombée, où ils pourront s'amuser entre eux comme ils savent très bien, et
produire ce que produit l'appropriation privative : du désert ». Dans Christiane Rochefort, C'est bizarre
l'écriture, Paris, Grasset, 1970, p. 123-124.
"^'' Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, La porte du fond, op. cit., p. 1360.
88
S'agit-il d'un " happy ending " donc ? Nullement. En effet, Rochefort donne à voir
l'impuissance des enfants devant cette société patriarcale et de consommation. Le sort tragique de
Josyane et de la petite fille de La porte du fond va devenir l'héritage des générations suivantes,
c'est-à-dire, le passé va se répéter si nous restons passifs. Ces deux personnages-enfants vont
perdre leurs repères et leur esprit critique. De même, leur discours va insister sur leur perte et sur
le désarroi de leur conscience.
En outre, Rochefort fait exprès pour que la métamorphose à laquelle le lecteur aspire en
lisant ces œuvres des personnages-enfants ne se réalise pas. D'ailleurs, Isabelle Constant explique
dans son article « L'utopie de Christiane Rochefort: le non-principe, une certaine idée du bonheur
» que le genre utopique est le moyen idéal de passer une idéologie au lecteur :
L'avantage du genre utopique pour un auteur est qu'il lui permet de présenter sa version du
monde idéal sans écrire un pamphlet politique [...] L'utopie est un moyen idéal de faire passer
une idéologie sans heurter le lecteur, sans que son souci de réalisme ou ses opinions politiques le
placent sur la défensive devant le texte. [...] Toutes barrières de la raison abaissées, on se laisse
séduire par les idées nouvelles. Mais bien après qu'on a fermé le livre, les idées et les mots sont
toujours présents ils font leur chemin. Notre mémoire vive de lecteur travaille seule à les
superposer, à les comparer au monde réel. L'utopie en ce sens est à la fois subversive et créative,
car elle continue de vivre et de se développer en chacun de ses lecteurs. La lecture d'œuvres
utopiques, fantastiques, et de science tlction est un acte anarchiste dans la mesure où elle
travaille, en fermant les valves de la raison à la destruction du monde encadré, raisonnable et
policé. La lecture d'utopie [...] devient en quelque sorte un exercice de liberté, en dehors des lois
du monde référentieP^".
En tant que lecteurs, nous attendons que les filles imposent leurs droits et leur revendication
d'une certaine égalité, au moins, au sein de leurs familles. Pourtant, cette fin n'aura pas lieu parce
que Rochefort veut nous dire que l'utopie recherchée des personnages-enfants ne va jamais
s'achever. Selon Rochefort, l'aspiration d'acquérir le bonheur et l'égalité suppose une certaine
liberté que le personnage-enfant n'a pas. Dès lors, elle ne pourra avoir lieu sans cette liberté.
C'est pourquoi l'espace esquissé par Rochefort est coupé du monde extérieur et constitue une
métaphore de la situation du personnage-enfant tout en insistant sur l'impossibilité de s'en sortir.
Dès lors, éloignées de leur bonheur, nos deux héroïnes ne savent plus ce qu'elles veulent dans la
230
Isabelle Constant, « L'utopie de Christiane Rochefort: le non-principe, une certaine idée du bonheur » dans The
French Review, op. cit., p. 739.
89
vie. C'est pourquoi elles vivent déracinées et à la recherche de leur identité sans y parvenir.
Ainsi, le cercle infernal s'est refermé sur elles. Par la suite, elles vont se soumettre à leur sort
tragique.
90
Conclusion
Dans notre premier chapitre, nous avons suivi le long parcours qui a mené à intégrer l'enfant
au sein de la littérature française en tant que personnage principal de l'intrigue. Nous avons
remarqué que le personnage-enfant s'est manifesté dans la littérature française au XVIII^ siècle.
Pourtant, sa manifestation a été marginale. L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime de
Philippe Ariès souligne que les textes littéraires de la fin du XVII^ et du XVIIP siècles sont
remplis de remarques sur la psychologie enfantine. Cependant, ce personnage romanesque n'a
point tenu la narration sous l'Ancien Régime. De surcroît, au XIX^ siècle, le personnage-enfant
s'est affirmé d'une manière définitive comme un personnage nouveau du roman. Toutefois, il
n'est sorti jamais du statut d'objet du discours narratif C'est-à-dire qu'il a fallu attendre le XX^
siècle pour enfin réserver une place centrale à ce jeune personnage narrateur et focalisateur dans
les textes littéraires. Nous avons également évoqué que cette transformation du statut du
personnage-enfant résidait dans les transformations de la vie sociale et nous avons insisté sur les
relations et les mœurs familiales.
C'est pourquoi, nous avons suivi dans notre démarche la théorie sociocritique telle que la
conçoit Edmond Cros dans son ouvrage La sociocritique. En effet, les deux personnages-enfants
à l'étude sont les représentants de leur contexte social. Ils sont conçus comme des êtres qui ne
peuvent être perçus ou analysés que dans leur contexte social. D'ailleurs, Rochefort a mis en
relief dans ces deux romans le côté social, puisqu'il constitue la structure sur laquelle se
construisent les modèles sociaux, les clichés et les représentations sociales. Parmi ces
représentations, le personnage-enfant que Rochefort a mis en place représente l'embrayeur
typique central du roman ainsi que le représentant de la situation problématique de l'enfant et de
la femme dans la famille et dans la société. Or, le personnage-enfant n'a été qu'un procédé que
91
Rochefort a utilisé pour faire représenter un certain contexte social. En outre, nous avons étudié
l'espace des personnages-enfants de Rochefort. Sous cet angle, nous avons constaté que l'univers
de ses jeunes personnages a été cloisonné et a déjà anticipé le huis clos au sein duquel s'est joué
le drame des jeunes personnages. Cet espace, habité par la souffrance et la misère, avait une
forme de labyrinthe dans lequel errent les personnages-enfants, espace de l'exclusion, de la
rupture avec le monde extérieur.
Notre deuxième chapitre a mis en lumière un certain malaise existant dans la cellule familiale
de nos personnages-enfants. En effet, le manque d'affection et l'affaiblissement du rôle des
parents tels que montrés dans les deux romans de Rochefort, ont eu des effets négatifs sur les
personnages-enfants qui, par conséquent, sont allés chercher de l'émotion en dehors de leur
famille. Il s'agit donc d'un milieu familial très frustrant qui ne permet pas au personnage-enfant
de se structurer d'une manière adéquate dans son milieu. Par ailleurs, les deux œuvres de
Rochefort nous ont invités à voir comment le contexte familial se détériorait à notre époque. En
réalité, l'évolution dans la société et l'urbanisme, comme l'illustre Les petits enfants du siècle,
ont troublé la fonction paternelle. D'ailleurs, les parents de Josyane, aliénés par des aspirations
matérielles dans une société plongée dans la consommation, ne montraient aucune affection ou
tendresse envers leurs enfants. Parallèlement, le manque d'amour et d'affection à l'intérieur de la
famille dans La porte du fond le représente comme un système très recroquevillé sur lui-même. Il
s'est agi dans cette œuvre d'un renversement des rôles, le père s'est présenté, d'une part, comme
un homme passif et dominé par sa femme ; ainsi, il a exercé ses forces sur sa fille. D'autre part, la
mère de la fillette a été froide et n'a montré aucun sentiment d'amour à l'égard de sa fille.
Nous avons basé notre analyse également sur le rapport que le personnage-enfant noue avec
sa mère et l'image qu'il construit de son père. Dans ce contexte, la mère, dans les deux romans de
Rochefort, a été un personnage dont la présence a été très passive. En effet, les mères dans les
deux œuvres de Rochefort, victimes de l'injustice sociale, n'ont pas été des modèles
d'identification pour leurs enfants. À cet égard, le monde dans lequel ont évolué nos jeunes
héroïnes a été un monde masculin. C'est pourquoi les jeunes personnages de Rochefort ont été
décrits comme étant souffrants d'une discrimination, laquelle s'est reflétée dans la place qu'ils
ont occupé dans leur famille ainsi que le rôle limité qu'on leur a permis de jouer dans la vie. Ce
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chapitre pourra ouvrir la réflexion sur le rôle joué par la femme dans la société. La posture des
femmes présentes dans notre corpus représente une situation réelle de l'ensemble des femmes
dominées par les rapports complexes entre les sexes. Donnant voix à Josyane dans Les petits
enfants du siècle et à la petite fille de La porte du fond, Rochefort se propose de contester le
silence des femmes dans une société gouvernée par les hommes. À travers ses personnages-
enfants, l'auteure dénonce le dénouement tragique de la vie des filles et des femmes dont le
silence est perçu comme une manifestation de leur soumission et de leur aliénation. Par le biais
de ces jeunes personnages, Rochefort souhaite exprimer sa vision du monde et aspirer à une
certaine utopie. Si Les petits enfants du siècle fait allusion aux inégalités entre les sexes, La porte
du fond permet tout de même d'une lecture de rapports de genre, d'autant plus qu'il en ressort
d'une contestation des inégalités entre l'homme et la femme. Il s'ait également d'un engagement
et d'une prise de position cherchant des moyens et des voies qui puissent transformer la structure
sociale, économique et culturelle supportant l'inégalité des sexes.
Dans le troisième chapitre, nous avons étudié la relation qui s'est nouée entre le
personnage-enfant et son lecteur, ainsi que les stratégies de narration des personnages-enfants
orientant la réception idéologique du lecteur. Nous avons constaté que le je du personnage-enfant
a consisté en nnje double (personnage et narrateur) autrement dit, sujet et objet de l'intrigue,
s'incarnant dans un sujet romanesque mis en place. Ce sujet romanesque constitue également
l'objet de l'histoire, c'est-à-dire le personnage. Ayant été à la fois le sujet et l'objet de l'histoire,
le personnage-enfant s'est rapproché de la vraisemblance et a rendu, par conséquent, le lecteur
plus attaché à son propos. Le texte de ce personnage-enfant est devenu alors un lieu de rencontre
entre le narrataire et le narrateur. Dans ce cas, la tâche du destinataire a été d'autant plus
importante pour la construction du sens. Nous avons observé également la position temporelle de
l'instance de narration qui a été problématique puisqu'il s'est agit d'une narration ultérieure. La
figure du personnage-enfant à l'âge adulte s'est manifestée par des stratégies narratives évidentes
dans les romans à l'étude. Cette observation pourra nous mener à pousser notre réflexion sur
l'identité de cette instance narrative adulte. En effet, malgré toutes les stratégies narratives que
Rochefort attribue à la figure du personnage-enfant, ses traces ne s'oublient pas dans ses
personnages. Ainsi, le lecteur cherche spontanément à construire une figure responsable de
l'ensemble du texte et tente de donner un sens aux éléments épars qu'il rencontre au cours de la
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Or, la distinction très généralement acceptée entre le narrateur et l'auteur est à la fois claire et
complexe. L'auteur est la personne qui écrit, alors que le narrateur n'est perceptible que par les
traces qu'il laisse dans le récit. De surcroît, l'auteur a une existence réelle, tandis que le narrateur
a une existence textuelle. Ainsi, la question qui se pose ici est de savoir si la partition entre
narratrice et Rochefort dans ces deux romans est évidente. Est-ce que Rochefort se trouve
derrière le 7e de ses narratrices? Sous cet angle, Rochefort insiste, dans Ma vie revue et corrigée
par l'auteur, sur le fait que la littérature est une transposition et que ses personnages ne la
reflètent pas : « on nous confond souvent avec nos personnages. Comme si on oubliait que la
littérature c'est une transposition^'"». Elle souligne également dans un entretien publié dans The
French Review que son style n'est pas le reflet de ses paroles intimes mais celui de la voix qu'elle
entend, qui n'est pas d'ailleurs la sienne mais celle du personnage . Rochefort signale
également dans Ma vie revue et corrigée par l'auteur qu'elle vivait dans un « grand ensemble ».
Cependant, Josyane ne la reflète pas :
Si un personnage devient vivant, c'est bizarre, mais comment dire autrement ? il a des opinions.
Ce n'est pas forcé que moi, je les endosse. Bien sûr je suis aussi quelque part là- dedans, mais
où ? C'est très variable. La petite Josyane, je suis liée à elle par la compassion si vous voulez. Et
je suis aussi derrière elle, en train d'essayer les possibilités qu'elle à être sauvée [...]. Moi, je
constate avec tristesse la puissance de l'oppression par l'urbanisme. On nous confond souvent
avec nos personnages comme si on oubliait que la littérature c'est une transposition^"*^.
Cependant, malgré tous les indices des traces de la vie personnelle de l'auteur dans ses récits
fîctionnels, il faut noter qu'il s'agit d'une fiction dans les deux œuvres de Rochefort. Ainsi, il faut
concevoir que le besoin de conférer la parole au je du personnage-enfant s'inscrit dans la volonté
de donner au texte écrit une crédibilité et fonder une parole individualisée. D'ailleurs, c'est le
recours au /> qui provoque le narrataire à témoigner d'une certaine perception de rapprochement
^^' Christiane Rochefort, Ma vie revue et corrigée par l'auteur à partir d'entretien avec Maurice Chavard, Paris,
Stock, 1978, p. 277.
^^' Monique Crocher « Entretien avec Christiane Rochefort » dans The French Review, vol. 54, No. 3, university of
Southern Maine, février 1981, p. 431.
^'^^ Christiane Rochefort, Ma vie revue et corrigée par l'auteur à partir d'entretien avec Maurice Chavard, op. cit.,
p. 277.
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entre la fiction et le réel. Il est vrai que le récit du personnage-enfant implique la référence à un
personnage-adulte, et il se peut qu'il s'agisse de l'auteure qui se souvient de son enfance et se
raconte. Cependant dans Archaos ou les mots étincelants : langages de l'utopie dans l'œuvre de
Christiane Rochefort, Isabelle Constant souligne que: « l'écriture de Rochefort ne trouve pas de
responsable ; c'est elle qui écrit, mais ce sont aussi, les personnages qui tiennent la plume^'''* ».
En effet, Christiane Rochefort laisse supposer dans ses récits un long voyage à l'intérieur de nous
pour explorer un dysfonctionnement social. Ses personnages-enfants présentent le monde de
l'enfance comme un drame à vivre. La vision montrée à travers les personnages-enfants est
pessimiste. C'est pourquoi une conclusion s'impose dans les récits de Rochefort, il ne faut pas
chercher un réfèrent, c'est-à-dire une biographie ou autobiographie, mais un imaginaire, des
idées, une vision du monde.
^■'' Isabelle Constant, Archaos ou les mots étincelants : langages de l'utopie dans l'œuvre de Christiane Rochefort,
Thèse de doctorat. Université d'Arizona, 1994, p. 104.
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