Le travail des femmes à la fin du Moyen Âge
Julie Pilorget
Historia, n° spécial « Le Moyen Âge libère la femme », 17 (avril 2014), p. 22-25
« Quand Adam bêchait et Eve filait, qui alors était le gentilhomme ? ». Ce vers emprunté
au poète révolutionnaire anglais John Ball (m. 1381), illustre combien les sociétés médiévales
opèrent une répartition des tâches de production selon le sexe. Elles réservent ainsi aux
femmes les tâches domestiques et subalternes. Si le couple marié demeure, dans les
mentalités, le noyau de l’activité économique, le travail féminin reste envisagé comme
complément au travail masculin. Mais ce schéma, qui est celui de toutes les sociétés d’Ancien
Régime, correspond-il vraiment à la réalité ?
Travaux aux champs et à la ville
Dans un monde qui reste essentiellement rural, les femmes ont un grand rôle dans les travaux
des champs, même si elles ne jouent pas à part égale avec les hommes. Elles se voient ainsi
exclues des semailles, et ce pour des raisons tant physiques que symboliques : la terre étant
femme, c’est à l’homme que revient la charge d’y faire pénétrer la semence. Cependant, elles
contribuent aux fenaisons en juin, participent à la confection des gerbes de la moisson fin
juillet et cueillent le raisin aux vendanges de septembre. Elles s’occupent également de la
garde des troupeaux – on pense à Jeanne d’Arc dans les premières années de sa vie -, traient
les vaches ou les chèvres, barattent le beurre, fabriquent le fromage, etc. Cette
complémentarité des travaux masculins/féminins se retrouve en ville au sein des ateliers de
marchands ou d’artisans. Les épouses de ceux-ci tiennent la boutique, et ont souvent reçu
l’instruction nécessaire pour tenir la comptabilité —elles savent donc écrire et compter. Elles
demeurent dans la dépendance du mari, mais dirigent par ailleurs les employés et les
apprentis. Les contrats d’apprentissage conservés pour les XIVe et XVe siècles montrent bien
que l’apprenti se place autant sous la direction du maître que de la maîtresse. Et cette autorité
est parfaitement bien acceptée. Le juriste florentin Francesco da Barberini consacre ainsi tout
un chapitre dans son Régime et coutumes des Dames (1318-1320) au bon comportement des
femmes au travail. Il dit à la marchande : « Si tu deviens boulangère, ne coupe pas un pain
pour en faire deux […]. Chasse de ta boulangerie les bavardages pervers et ne laisse pas les
servantes combiner des alliances contre leur maîtresse ».
Si le partage des tâches, à la ville comme aux champs, apparaît clairement sexué, existe-t-il
cependant des métiers qui seraient majoritairement, voire strictement féminins au Moyen
Âge ?
Fileresses, regrattières et chambrières
Filer et tisser font traditionnellement partie des travaux domestiques réservés aux femmes, et
par voie de conséquence, celles-ci se retrouvent massivement employées dans l’industrie
textile, qui connaît un essor fulgurant en Europe à partir du XIIe siècle. Cela dit, la
mécanisation croissante de cette activité, avec la diffusion d’un nouveau métier à tisser dans
les ateliers septentrionaux, relègue les femmes dans les étapes les moins qualifiées de la
fabrication. Elles restent alors assignées aux techniques de transformation du tissu (tissage et
filage), mais exclues des opérations préparatoires exigeant plus de force. C’est dans ce
contexte qu’apparaissent les premières corporations exclusivement féminines. Le Livre des
métiers d’Etienne Boileau, prévôt de Paris sous Saint Louis, relève sur quelques 110
corporations, l’existence de cinq métiers entièrement féminins, qui concernent tous le travail
de la soie. Il s’agit des fileresses de soie à grands et petits fuseaux, des tisserandes de soie et
de couvre-chefs en soie, et enfin des fesseresses de chapeaux.
Par ailleurs, c’est dans ce secteur que le travail féminin est le plus diversifié. La présence des
femmes est majeure dans de petits métiers tels que la couture, la broderie, la mercerie ou la
friperie. À Amiens en 1425, Marguerite de l’Esclastre, « ouvrière de brodure », reçoit la
somme de 15 sous parisis « pour avoir fait de drap de velours une bourse [portant] les sceaux
de ladicte ville ».
Après le textile, l’alimentation demeure le second domaine où les femmes sont
particulièrement présentes. Dans les villages et les villes, ce sont les paysannes qui viennent
vendre dans les rues et sur les marchés les productions de leurs fermes ; on les entend crier
« qui veut du bon lait ? », « ma belle porée, ma belle salade, mes beaux cibots ! ». Elles
proposent aussi des volailles, des œufs ou du fromage. Beaucoup d’étals sont d’ailleurs tenus
par des femmes, qui peuvent aussi acheter leur marchandise comme le poisson —les
harengères de Paris sont d’ailleurs autant connues pour leur commerce que pour leur langage
particulièrement vert. Quelques femmes visent même plus haut et participent au grand
commerce européen. Les figures les plus illustres nous parviennent des riches villes
marchandes du Nord de l’Europe, telles Cologne, Lübeck ou Londres. À Montpellier, un
statut de 1204 établit que les femmes mariées exerçant un commerce d’importance sont
autorisées à s’engager elles-mêmes par contrat et à se porter garantes (« fideiussor ») pour
d’autres personnes. À partir du XIVe siècle, ces bourgeoises disposent du statut particulier de
« marchande publique » qui leur permet d’exercer indépendamment de leur mari un
commerce, ce qui constitue un remarquable exemple d’émancipation économique.
À l’autre bout de l’échelle se trouvent les domestiques, dont le statut est très variable, mais
qui sont très souvent des femmes. À Reims, en 1422, la moitié des ménages de la ville
possède au moins un domestique. Christine de Pisan adresse à leur intention quelques conseils
dans son Livre des trois vertus (1405). Elle dénonce notamment leur cupidité : « Elles sont
chargées d’acheter la nourriture et de procurer la viande, ce qui leur fournit l’occasion de faire
danser l’anse du panier […] et garder l’argent de la différence ». Elle les rappelle à bon ordre,
et les enjoint alors à se rendre le plus souvent à l’église pour exercer leur piété. Ces femmes
sont cependant souvent exploitées et la frontière entre domesticité et esclavage apparaît même
très tenue dans le sud de l’Europe. Les grands ports comme Barcelone ou Gênes entretiennent
ainsi une traite des Blanches et des Orientales, qui servent aussi bien dans les maisons des
marchands que les bordels publics.
Des orfavresses, forgeresses et autres femmes au métier d’homme
Mais les femmes sont également présentes au-delà des seules « sphères » de compétences qui
leurs sont traditionnellement assignées. Selon les données d’Etienne Boileau et d’après les
rôles de taille de 1292 et 1300, 108 des 321 professions recensées sont ouvertes aux femmes.
Parmi ces professions, on trouve les souffleurs de verre, forgerons, maçons, etc. Par ailleurs,
de nombreuses enlumineresses, libraires et autres femmes artistes ont laissé leurs noms dans
les archives du Nord de l’Europe. Ainsi à Amiens, Alips Le Manguière et sa fille Damailis,
exercent, dans la première moitié du XVe siècle, le métier d’ « orfaveresse ». Parfois
célibataires ou mariées, ces femmes sont très souvent des veuves, car, en raison de leur
caractère protectionniste, de nombreuses corporations contribuent à l’intégration de ces
femmes parmi leurs membres afin de limiter l’introduction d’étrangers au sein du métier.
Si une certaine mixité persiste dans nombre de métiers à la fin du Moyen Âge, les choses
changent au tournant des XVe et XVIe siècles, quand l’accès à l’apprentissage et par
conséquent à la maîtrise va peu à peu se fermer aux femmes, les confinant à nouveau aux
tâches domestiques et subalternes.
Les métiers interdits aux femmes
Les femmes sont en principe exclues de l’exercice général de la médecine. Pour autant, les
statuts universitaires précisent rarement des interdits de cet ordre. Ainsi, on connaît plusieurs
exemples de femmes médecins soignant hommes et femmes sans distinction. Six
chirurgiennes sont mentionnées en France pour les années 1250-1300. De même, le domaine
de l’obstétrique leur est alors réservé. D’autres sources témoignent néanmoins des
empêchements progressivement formulés à leur encontre. L’université de Paris condamne en
1322 une certaine Jacoba Felicie pour avoir exercé la médecine dans la ville sans
l’autorisation conférée par la licence de la faculté. À Amiens, en 1443, on interdit à la femme
de Jean le Messier d’exercer le métier de « barbière », qui consiste à « curer et guerir toutes
manieres de cloux, de boces et plaies ouvertes ». Enfin à l’aube des Temps Modernes, on
suspecte de plus en plus ces praticiennes de mêler médecine et pratique magico-religieuses.
Ainsi, retrouve-t-on au cœur du principal traité de démonologie du XVe siècle, Le marteau
des sorcières de Henri Institoris et de Jacob Sprenger (1486), le thème central de la « sage-
femme sorcière ». De ce fait, face à la multiplication des interdits au cours des XIVe et XVe
siècles, les femmes disparaissent progressivement de l’ensemble du corps des soignants alors
que s’accroît la reconnaissance des « chirurgiens-barbiers ».