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Popelin

L'article décrit l'Affaire Popelin qui a mené à la création de la première société féministe belge en 1892. Marie Popelin, institutrice et diplômée en droit, s'est vu refuser le serment d'avocat en 1888 en raison de son genre, provoquant un débat public. Louis Frank a défendu publiquement le droit des femmes à devenir avocates.

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L'article décrit l'Affaire Popelin qui a mené à la création de la première société féministe belge en 1892. Marie Popelin, institutrice et diplômée en droit, s'est vu refuser le serment d'avocat en 1888 en raison de son genre, provoquant un débat public. Louis Frank a défendu publiquement le droit des femmes à devenir avocates.

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Revue belge de philologie et

d'histoire

A l'origine du mouvement féministe en Belgique. «L'Affaire Popelin»


Françoise De Bueger-Van Lierde

Citer ce document / Cite this document :

De Bueger-Van Lierde Françoise. A l'origine du mouvement féministe en Belgique. «L'Affaire Popelin». In: Revue belge de
philologie et d'histoire, tome 50, fasc. 4, 1972. Histoire (depuis l'Antiquité) — Geschiedenis (sedert de Oudheid) pp. 1128-
1137;

doi : [Link]

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A L'ORIGINE DU MOUVEMENT FÉMINISTE EN BELGIQUE

«L'AFFAIRE POPELIN»

Le mouvement féministe s'est organisé dans presque tous les pays


occidentaux au cours du xixe siècle. En Belgique, il est apparu avec un certain
retard. La première société féministe belge ne fut, en effet, créée qu'en
1892 (!). Ce qu'on appela à l'époque Γ« Affaire Popelin» provoqua sa
naissance.
Marie Popelin (2) était née à Schaerbeek le 16 septembre 1846. Elle
avait 18 ans lorsqu' Isabelle Gatti de Gamond (3) fonda son Cours
d'Éducation et fit appel à sa qualité d'institutrice pour enseigner dans son école.
Sa forte personnalité finit par se heurter à l'autoritarisme de la directrice (4).
En 1875, elle accepta de diriger l'école moyenne de Mons que l'œuvre
libérale du Denier des Écoles venait de créer. En raison de circonstances familiales,
elle demanda, en 1882, son transfert à Bruxelles et fut nommée directrice de
l'école moyenne de Laeken. Elle n'y resta qu'un an : le bureau administratif
de l'école n'ayant pas été pressenti par cette nomination, le bourgmestre
demanda qu'elle fût relevée de sa charge.
Elle entreprit alors, à l'âge de trente-sept ans, des études de droit à l'Uni-

(1) Un travail sur la Ligue belge du droit des femmes (1892-1897) paraîtra prochainement.
(2) Sur Marie Popelin (1846-1913), on ne possède que quelques brèves notices :
In Memoriam, dans La Ligue, Organe belge du droit des femmes, 1913, p. 127 ; Un deuil pour
les féministes. Alort de Alademoiselle Marie Popelin, dans La Dernière Heure, 7 juin 1913 ; A.
Houzeau de Lehaie, Marie Popelin, dans Les Femmes d'aujourd'hui. Dictionnaire biographique
international illustré des femmes contemporaines, Paris, 1909, p. 186-189 (un exemplaire est
conservé au Mundaneum, Archives de Léonie La Fontaine) ; Marie Popelin, fondatrice
du Conseil National des Femmes Belges, dans Conseil International des Femmes. Historique des
conseils nationaux affiliés, s.d. (on trouvera un exemplaire également au Mundaneum,
ibid.).
(3) Sur Isabelle Gatti de Gamond (1839-1905), autodidacte, créatrice en 1864 et
directrice jusqu'en 1899 du Cours d'Éducation, première école moyenne de filles du degré
inférieur, fondatrice de la revue Éducation de h femme (1862) et des Cahiers féministes
(1896), secrétaire du Comité national des femmes socialistes (1901) et membre du bureau du
Conseil général du P.O.B. (1902), voir B. Baudart, Isabelle Gatti de Gamond et
l'enseignement secondaire des jeunei filles en Belgique, Bruxelles, 1949 ; J. Bartier, Un siècle
d'enseignement féminin. Le lycée Gatti de Gamond et sa fondation, Bruxelles, s.d. [1964].
(4) J. Bartier, o.e., p. 12.
l'affaire popelin 1129

versité de Bruxelles. Elle les termina en 1888, avec distinction. Son diplôme
dûment entériné, elle fit connaître son intention de se présenter la même
année devant la Cour d'appel pour prêter le serment d'avocat (1).
En principe, aucun texte formel n'excluait les femmes du barreau, mais
les mœurs s'y opposaient et sa demande se mua aussitôt en « Affaire
Popelin» (2).
Jusqu'ici, seuls les États-Unis avaient admis la femme au barreau, tandis
qu'en Europe, les prétentions féminines avaient rencontré la plus vive
opposition. En 1875, une femme russe s'était vue refuser le droit d'exercer la
profession d'avocat. Puis, successivement, les hautes juridictions d'Italie
(1883-1884), de Suisse (1887) et de Danemark (1888) avaient interdit aux
femmes l'accès de cette profession (:1).
Avant de connaître l'avis de la Cour de Bruxelles, nous allons étudier
les réactions de l'opinion à ce sujet et, pour commencer, faire connaissance
avec celui qui fut le principal défenseur de Marie Popelin, Louis Frank.
Louis Frank (4), né à Bruxelles le 22 janvier 1864, de parents belges,

(1) Sa demande annoncée pour le 31 juillet {l'Indépendance belge, Ier août 1888) fut
reportée au 1er octobre {ibid., 29 septembre 1888) et finalement fixée au 3 décembre
{ibid., 5 novembre 1888).
(2) Les Archives Générales du Royaume ne possèdent que les archives judiciaires
ayant fait l'objet d'un procès. L'« Affaire Popelin » relevant en fait de l'administration,
aucun document n'a été conservé dans ce dépôt. Au Palais de Justice, aucune trace
non plus. La plaidoirie de M. Guillery, le réquisitoire de M. Van Schoor et le décret
rendu par la Cour d'appel ont été reproduits intégralement dans la Belgique judiciaire,
t. XLVII-2e série, t. 22, N° 1, 3 janvier 1889, ce 1-17 et dans le Journal des Tribunaux,
n° 577, 16 décembre 1888, ce. 1455 à 1478. Signalons enfin l'important dossier sur La
femme avocat, conservé à la Bibl. Roy., section mss, Papiers Frank, 11/7780, 24 fascicules
contenant essentiellement des coupures de presse.
(3) Voir L. Frank, Essai sur la condition politique de la femme, Paris, 1892, p. 288 et sv.
(4) Sur Louis Frank (1864-1917), voir notre article à paraître dans la Revue
belge d'histoire contemporaine. Comme pour M. Popelin, on ne possède à son sujet
aucune biographie développée. Il existe cependant une notice dactylographiée anonyme
d'une trentaine de pages, conservée à la Bibl. Roy., section mss, Papiers Frank, 11/7787.
Elle donne la liste complète des ouvrages, brochures et articles de Louis Frank. Elle
reproduit, en outre, des extraits d'articles de journaux et contient des coupures de presse
à son sujet, notamment: Γ 'Indépendance belge, 10 août 1917 (à l'occasion de la mort de
L. F.) ; l'Express, 22 avril 1921 (suite à la visite de sa sœur, Louise, au journal) ; le Soir,
21 octobre 1921 (un article signé : Louise Goens). — A signaler également : M. Popelin,
Un candidat au prix Nobel {Littérature). Mémoire sommaire présenté à l'Académie suédoise,
Bruxelles, 1906 ; un Dossier relatif aux études et diplômes de Louis Frank, dans les Papiers Frank,
11/7779 ; une note imprimée de L. F. adressée aux membres du Jury du concours Gui-
nard, juin 1902, qui est un résumé de ses principales œuvres, ibid., Π/7792, η° II, 209 ;
1130 FR. DE BUEGER-VAN LIERDE

mais d'origine juive, fit ses études à l'Université de Bruxelles. Il obtint


son diplôme en philosophie et en droit, en 1886, avec distinction et grande
distinction. L'année suivante, il présenta à l'Université de Bologne une
thèse sur « les Enfants illégitimes », pour laquelle il reçut la « Laurea in
Giurisprudenza con lode». En septembre 1888, il publia sa fameuse brochure
sur La femme-avocat (1).
Distribuée à la Cour d'appel lors de sa séance de rentrée, elle visait à
rallier la magistrature à la thèse de la «femme-avocat». Louis Frank y
donne d'abord un aperçu historique de la question depuis les temps les
plus reculés, puis passe à un examen critique des objections avancées par
les adversaires de la « femme-avocat ».
Il rejette l'argument suivant lequel la profession d'avocat est une fonction
publique. Même si l'avocat était un fonctionnaire, aucune disposition légale
n'écarte les femmes des offices publics.
Un argument plus solide est l'esprit du décret du 14 décembre 1810 sur
l'exercice de la profession d'avocat et la discipline du barreau. Pour prêter
le serment, il suffit, suivant ce décret, de présenter un diplôme de docteur en
droit, mais on connaît trop bien l'opinion de Napoléon sur les femmes que
pour ne pas se méprendre sur ce point. On ne peut pourtant, dit Louis
Frank, tenir compte de l'opinion de quelqu'un, si important soit-il, qui
n'estime la valeur d'une femme que d'après sa fécondité et n'a cessé de
montrer le plus profond mépris à l'égard des avocats.
On pourrait encore invoquer l'esprit du droit public et du droit privé
qui relèguent la femme à un rang secondaire. Mais le droit public ne fait
aucune distinction entre les sexes ; seul l'article 60 de la Constitution interdit
aux femmes d'occuper le trône de Belgique. Nombreuses, par contre, sont
les dispositions du droit privé consacrant l'infériorité de la femme. Mais,
« se basera-t-on sur le vide de certaines dispositions du Code, pour contester
à la femme le droit d'exercer au barreau, alors surtout que, dans de nombreux
pays d'Europe, le législateur s'empresse d'effacer les inégalités des lois»
(p. 54) ? Louis Frank ne réclame pas une révision du Code civil, mais une
interprétation libérale des lois existantes, qu'il donnera d'ailleurs lui-même
dans les chapitres suivants.
Reste enfin l'argument sur l'organisation judiciaire. Un avocat peut être
appelé à exercer la fonction de juge suppléant. Or, une femme ne peut
accéder à la magistrature. Mais le mineur et l'étranger n'ont pas non plus
le droit d'être magistrats et pourtant ils peuvent devenir avocats.
Par contre un argument irréfutable en faveur de l'admission de la femme

une note manuscrite antérieure à 1892, donnant la liste des titres, références et travaux
de L. F., ibid., Π/7792, η» III, 243.
(1) L. Frank, La femme-avocat. Exposé historique et critique de la question, Bruxelles-
Bologne, 1888.
l'affaire popelin 1131

au barreau est la loi de 1876 (x), qui n'exige d'autre condition à l'exercice
de la profession que le diplôme dûment entériné (2).
Il conclut que Marie Popelin a le droit d'obtenir au moins le titre et la
qualité d'avocat. Au Conseil de l'Ordre, à décider ensuite si le fait
d'appartenir au sexe féminin est une cause d'incapacité pour l'exercice de cette
profession.
Cette brochure fit l'objet de comptes rendus longs et élogieux dans les
journaux libéraux de Bruxelles et d'Anvers (3). Elle eut un grand
retentissement dans la presse étrangère , qui s'intéressa d'ailleurs vivement à «
l'Affaire Popelin» (4).
En Belgique, le Peuple, porte-parole du parti ouvrier, se désolidarisa
complètement de la question, n'y voyant sans doute que la manifestation d'un
féminisme bourgeois (6).
La plupart des journaux catholiques — le Journal de Bruxelles et Le Bien
Public, notamment — attendirent le 3 décembre, jour où se présenta Marie

(1) Cette loi, réglant le mode de collation des grades académiques et le programme des
études universitaires, avait pour but d'affranchir l'enseignement supérieur de la tutelle
de l'État. Elle ne faisait aucune distinction entre les diplômes obtenus par les femmes
et ceux conférés aux hommes. (Cf. Pasinotnie, 4e série, t. XI, 1876, n° 146, p. 277-310 ;
E. Iossa, La loi du 20 mai 1876 ou la libre collation des grades académiques accordée aux
universités, mémoire de licence, U.C.L., 1968 ; L. Beckers, L'enseignement supérieur en Belgique.
Code annoté des dispositions légales et réglementaires précédé d'une notice historique sur la matière,
Bruxelles, 1904, p. xxrv-xxv).
(2) « Le diplôme dûment entériné, avait déclaré Frère-Orban à la Chambre, est
quant à l'exercice de la profession, un titre indiscutable» {Annales Parlementaires. Chambre
des Représentants. Session 1875-1876, 7 avril 1876, p. 79).
(3) L'Indépendance Belge, 29 septembre 1888 ; l'Étoile Belge, 26 septembre et 1er octobre
1888 ; la Réforme, 25 septembre 1888 ; la Chronique, 27 septembre 1888 ; la Gazette, 27
septembre 1888 ; le Précurseur, 26 septembre 1888 ; l'Opinion, 3 octobre 1888 ; le Soir,
24 et 29 septembre 1888. — Sur ces journaux, voir A. J. VERMEERscu,Répertoire de la presse
bruxelloise, 1789-1914, I, A-K (C.I.H.C., cahiers, 42), Louvain-Paris, 1965, p. 136-137,
p. 251-252, p. 300 ; p. 364-365 ; H. Gaus-Α. J. Vermeersch, idem, II, L-Z (C.I.H.C.,
cahiers, 50), Louvain-Paris, 1968, p. 387, p. 523-524 ; De Borger, Bijdrage tot
de geschiedenis van de antwerpse pers. Repertorium, 1789-1914 (C.I.H.G., cahiers, 49), Louvain-
Paris, 1968, p. 488-490, p. 507-517.
(4) Voir les coupures des journaux américains, anglais, allemand, suisses, italiens,
polonais et surtout français, conservés dans le dossier sur L· femme-avocat, à la Bibl. Roy.
section mss, Papiers Frank.
(5) L. Bertrand fit une très brève allusion aux plaidoyers des avocats de M. Popelin
dans un article du 7 décembre 1888. — Sur L. Bertrand, voir L. Bertrand, Histoire
de la démocratie et du socialisme en Belgique, Bruxelles, 1907, t. II, p. 375-380.
1132 FR. DE BUEGER-VAN LIERDE

Popelin à la prestation du serment d'avocat, pour faire leur premier


commentaire (x).
U Indépendance belge n'exprima pas son opinion, se contentant de rapporter
les dernières nouvelles concernant « L'Affaire» (2).
Certains journaux laissèrent parler leurs lecteurs. Ainsi le Patriote et le
Soir. Dans le premier, Peregrin (3) montra que l'orgueil masculin, entendant
se réserver le privilège de certaines professions, était le véritable motif de
l'opposition à la« femme-avocat» (4). Suite à cet article, un médecin écrivit
une lettre au Patriote. Se plaçant à un point de vue scientifique, il expliqua
que l'anatomie et la physiologie féminines étaient marquées par un état
d'infériorité et que par conséquent jamais les femmes ne s'illustreraient par
des travaux intellectuels ou physiques (6). Le Soir publia une série de lettres
se répondant l'une l'autre, certaines avec vivacité (6).
Les journaux hostiles à l'accès de la femme au barreau — ceux de la
province, principalement — invoquèrent des arguments, tels que la
délicatesse et la pudeur féminines, les dangers de corruption de la magistrature (7).
La Gazette, journal radical cependant, contesta la carrière d'avocat aux
femmes, en raison des mœurs existantes. Mais elle souligna que les hommes
n'avaient pas le droit d'encombrer les professions féminines — couture,
enseignement, petits emplois dans l'administration (8).
Enfin quelques journaux progressistes prirent position en faveur de Alarie
Popelin. La Chronique était allée interroger celle-ci et rapporta ses propos
dans ses colonnes (9). La Réforme publia longuement l'opinion de quelques
grands avocats qu'elle avait interviewés (10) . Le Précurseur d'Anvers rejeta

(1) Sur ces journaux, voir Λ. J. Vermeersch, o.e., p. 416-417; E. Voordeckers,


Bijdrage tot de geschiedenis van de genhe pers. Repertorium, 1667-1914 (G.I.H.G., cahiers,
35), Louvain-Paris, 1964, p. 91-95.
(2) VIndépendance belge, 1 er août, 22 septembre et 5 novembre 1888.
(3) II s'agit de Mme René Gange (J. V. de le Court, Biographie Nationale. Dictionnaire
des anonymes et des pseudonymes, t. I, Bruxelles, 1960, p. 106 et p. 1122).
(4) Le Patriote, 22 septembre 1888. — Sur ce journal, voir H. Gaus-Α. J.
Vermeersch, o.e., p. 259-260.
(5) Le Patriote, 30 septembre 1888.
(6) Le Soir, 14, 17, 19 et 21 octobre 1888.
(7) Voir la Gazette de Mons, 7 août 1888 ; la Flandre libérale, 6 octobre 1888 ; Journal
de Bruges, 13 décembre 1888. — Sur ces journaux, voir respectivement E. Matthieu,
Les journaux montou. Recueil publié par l'Association auxilliaire du Alusée international de la
presse, t. III, n° 4, p. 49 ; E. Voordeckers, o.e., p. 183-188 ; R. Van Eeno, De pers te
Brugge, 1792-1914 (C.I.H.G., cahiers, 20), Louvain-Paris, 1961, p. 87-92.
(8) La Gazette, 28 septembre 1888.
(9) La Chronique, 25 septembre 1888.
(10) La Réforme, 2 et 5 décembre 1888.
l'affaire popelin 1133

les objections concernant l'incapacité civile de la femme, sa nature et son


rôle dans la société (*).
En conclusion, on constate qu'à l'inverse de Louis Frank, la presse
s'attacha surtout à des arguments extra-juridiques.
« L'Affaire Popelin » fut évoquée devant la Cour d'appel de Bruxelles le
3 décembre 1888, devant un nombreux public.
Après que l'avocat Jules Guillery (2), député libéral, eut demandé que la
Cour reçoive Marie Popelin au serment d'avocat, conformément à la loi
de 1876, le procureur-général, Charles Van Schoor (3), prononça un long
réquisitoire contre l'admission de la récipiendaire. Il prouva que le décret
du 14 décembre 1810, muet sur ce point, n'était pourtant pas applicable
aux femmes. Il rappela d'abord l'opinion de Napoléon sur la mission de la
femme. Il examina ensuite les textes du passé sur lesquels s'appuyait le
décret : l'exclusion de la femme était affirmée tant dans le droit romain que
dans le droit coutumier. La loi de 22 ventôse an XII (1804) renoua avec
cette tradition. Dans l'exposé des motifs de cette loi, le terme «homme»
ne donne lieu à aucune équivoque. Selon l'article 30, l'avocat peut être appelé
à suppléer un juge absent ; or, l'incapacité de la femme lui interdit cet office.
D'autre part, contemporain de cette loi, le code civil affirme à tout instant
l'infériorité de la femme mariée. Le décret de 1810 doit être interprété à la
lumière des textes anciens, de l'ensemble de la législation et de la loi du 22
ventôse an XII, dont n'il est que le corrolaire (4).
S'occupant brièvement de la loi de 1876, le procureur-général montra
que si le diplôme était la seule condition à l'exercice de la profession d'avocat,
le serment, le stage et le conseil de discipline n'auraient plus de raison d'être.
Il rejeta enfin la distinction entre le titre d'avocat et l'exercice de la profession

(1) Précurseur, 1er août 1888.


(2) Sur Jules Guillery (1824-1902) avocat, ayant obtenu trois fois les honneurs du
bâtonnat, représentant libéral à la Chambre (1859), dont il assuma la présidence, de
1878 à 1881, ministre d'État (1891) et président de la commission chargée de la révision
du Code civil, voir Commission de la Biographie Nationale. Liste provisoire à l'usage des
collaborateurs (lettre G), Bruxelles, 1964, p. 108 ; No» Contemporains. Portraits et biographies des
personnalités belges ou résidant en Belgique, connues par l'œuvre littéraire, artistique ou scientifique,
ou par l'action politique, par l'inßuence morale ou sociale, Bruxelles, 1904, p. 8-9 ; Journal des
Tribunaux, n° 1706, 13 février 1902, c. 178-181.
(3) Charles Van Schoor fut nommé au parquet de la Cour d'appel en 1886 (Royaume
de Belgique. Almanack Royal Officiel. Année 1890, p. 191). — Nous n'avons trouvé de
notice biographique à son sujet qu'à l'occasion de sa mort, en 1902, dans la Belgique
judiciaire, n° 89, 21 décembre 1902, c. 1409-1410 et le Journal des Tribunaux, n° 1776,
21 décembre 1902, c. 1372.
(4) Ce décret fut repris en Belgique sous les modifications de l'arrêté royal du 5 août
1836, étrangères au débat.
1134 FR. DE BUEGER-VAN LIERDE

le serment ne pouvant être prêté que par celui qui, les conditions de stage
accomplies, pourra l'exercer un jour.
Louis Frank réfuta alors l'argumentation du procureur-général et passa
en revue les travaux préparatoires à la loi de 1876.
Jules Guillery mit fin au débat, en réclamant chaleureusement
l'émancipation de la femme (J).
Le lendemain, les journaux de toutes les tendances rapportèrent longuement
et avec fidélité les discours prononcés (2). Certains, comme la Réforme,
relevèrent que la foule sembla avoir été déçue par la monotonie de la séance.
Dans les jours qui suivirent, le réquisitoire de M. Van Schoor fit encore
l'objet de deux articles de fond. La Gazette s'étonnait de la prodigieuse
influence exercée encore par les lois romaines sur le droit actuel. Elle
reprenait les propos qu'elle avait développés antérieurement sur le travail des
femmes (3). Ce thème fut discuté dans le même sens par l'Opinion d'Anvers (').
« L'Affaire» eut de nouveau un très grand retentissement en France.
Une bonne quarantaine de journaux commentèrent les débats plus
brièvement que la presse belge, mais aussi d'une façon moins objective et moins
sérieuse (5).
Le 12 décembre, la Cour, reprenant toutes les considérations de M. Van
Schoor, rejeta la demande de Marie Popelin. Bien qu'eUe n'eût
juridiquement aucune valeur, la première motivation l'emportait, en définitive, sur
toutes les autres.
« Attendu, disait-elle, que la nature particulière de la femme, la faiblesse relative
de sa constitution, la réserve inhérente à son sexe, la protection qui lui est nécessaire,
sa mission spéciale dans l'humanité, les exigences et les sujétions de la maternité,
l'éducation qu'elle doit à ses enfants, la direction de son ménage et du foyer
domestique confiés à ses soins, la placent dans des conditions peu conciliables avec les
devoirs de la profession d'avocat et ne lui donnent ni les loisirs, ni la force, ni les
aptitudes nécessaires aux luttes et aux fatigues du Barreau» (e).
Les journaux (7) reproduisirent le lendemain l'arrêt prononcé par la

(1) Voir le texte des discours dans la Belgique judiciaire, t. XLVII, 2 e série, t. 22, n° 1
janvier 1889, c. 1-15.
(2) Dans la presse libérale, citons : l'Indépendance belge, V Étoile belge, la Réforme, la
Chronique, la Gazette, la Flandre libérale, Journal de Bruges, V Opinion (d'Anvers), la Gazette
de Charleroi, V Organe de Mons, 4 décembre 1888; dans la presse catholique: le Patriote,
Journal de Bruxelles, la Gazette de Liège, le Bien Public, 4 décembre 1888 ; enfin : le Soir,
4 décembre 1888.
(3) La Gazette, 6 décembre 1888.
(4) Article repris dans ίOrgane de Mons, 9 décembre 1888.
(5) Voir les coupures de presse dans La femme-avocat, à la Bibl. Roy., section mss,
Papiers Frank, 11/7780.
(6) Belgique judiciaire, t. XLVIII-28 série, t. 22, n° 1, 3 janvier 1889, c. 15-17.
(7) Cf. ci-dessus note 2.
l'affaire popelin 1135

Cour, mais la plupart en deuxième page et sans longs commentaires.


Marie Popelin ne se découragea pas et décida d'aller en cassation. Elle
était persuadée que la Cour annulerait le jugement de la Cour d'appel,
dont presque tous les attendus concernaient la femme mariée.
Le 12 mars 1889, son avocat, Emile De Mot (1), présenta la requête,
proposant trois moyens de cassation (2).
Le 11 novembre, « L'Affaire» fut portée devant la Cour. Cari Devos (3)
développa longuement ces trois moyens. Il rappela d'abord les faits de la
cause, puis examina la question du point de vue historique : à Rome, se us
l'Ancien Régime, à la Révolution, selon le décret de 1810 (4) et la loi de
1876. Il rejeta les deux dernières objections de l'arrêt, celle de l'obligation
pour l'avocat de remplacer un juge absent (5) et celle du Code civil affirmant,
en un certain nombre d'articles, l'infériorité juridique de la femme (6). Mais,
dit-il, l'arrêt méritait principalement d'être cassé, car il avait statué sur la
légitimité de l'exercice de la profession, alors qu'il ne pouvait examiner que
la valeur du titre.
L'avocat-général Bosch (7) combattit le pourvoi à un point de vue diamé-

(1) Sur Emile De Mot (1835-1909), docteur en droit de l'Université de Bruxelles,


nommé en 1872, avocat à la Cour de cassation, qui obtint, en 1889, les honneurs du
bâtonnat, élu membre à la Chambre des représentants en 1892 et bourgmestre de
Bruxelles, en 1892, en remplacement de Charles Buis, dont il avait été le bras droit en tant
qu'échevin du contentieux depuis 1883, voir P. Van Molle, Le Parlement belge, 1894-
1969, Gand, 1969, p. 101 ; Commission de la Biographie Nationale. Liste provisoire à l'usage
des collaborateurs (lettre D), Bruxelles, 1962, p. 55 ; Nos Contemporains ..., Bruxelles, 1904,
p. 39-40.
(2) E. De Mot, Cour de cassation de Belgique. Requête en cassation et mémoire ampliatif
pour Mlle Marie Popelin, Docteur en droit, représentée par AI. E. De Mot, avocat à la Cour
de cassation. — Avocats: M. J. Guillery et M. C. Devos, Bruxelles, s.d. [1889].
(3) Cari Devos, docteur en droit (1883), est inscrit au tableau de l'ordre des avocats
(Almanack Royal Officiel, année 1890, p. 208). Nous n'avons pas trouvé de notice
biographique à son sujet
(4) L'exposé des motifs de la loi de ventôse parle à plusieurs reprises des « hommes, »
mais non à l'exclusion des « personnes » et ce dernier mot seul figure dans la loi elle-
même et dans le décret qui en résulta.
(5) II serait absolument déraisonnable de faire de cet accident qui ne se réalisera
peut-être jamais qu'est le fait d'occuper le siège de juge, la condition la plus essentielle
de l'exercice d'une profession.
(6) Les articles qui se rapportent à la femme mariée sont inapplicables à λ^πε
Popelin. Les autres ne peuvent être invoqués sans fausse application, « puisqu'ils n'édictent
que des incapacités spéciales formellement indiquées ... dont on ne peut tirer des
conséquences qui ne s'appliquent pas directement à l'exception elle-même».
(7) Henri Bosch fut nommé avocat-général à la Cour de cassation le 26 septembre
1886 (Almanack Royal Officiel, année 1890, p. 190). — Nous n'avons trouvé à son sujet
1136 FR. DE BUEGER-VAN LIERDE

tralement opposé à celui de Carl Devos. Selon lui, la loi n'ayant ni prévu
ni réglé pour les femmes l'exercice de la profession d'avocat, le législateur
seul pouvait la modifier. Mais M. Bosch engageait celui-ci à ne pas le faire,
invoquant une fois de plus la mission sociale de la femme, sa « délicatesse
qui fait son charme et sa dignité».
Le même jour la Cour de cassation rejeta le pourvoi de Marie Popelin dans
un arrêt longuement motivé, maintenant qu'aucune loi n'avait été violée (x).
La remise en question de « l'Affaire Popelin » n'eut pas autant de
retentissement dans la presse que l'année précédente. Les journaux firent un rapport
circonstancié de l'audience devant la Cour de cassation, mais sans plus prendre
position (2), la Gazette exceptée (3). Celle-ci attaqua, entre autres, la
pudibonderie cléricale qui interdisait à la femme les professions honnêtes, alors
qu'elle ne prenait aucune mesure à l'égard de la prostitution.
« On a fait assez d'esprit sur cette question. Il est temps de l'examiner
sérieusement et de la régler d'une manière conforme aux idées contemporaines,
conclut-elle.
Malheureusement, le législateur fut lent à s'émouvoir (4). Ce n'est en

que des renseignements concernant ses publications : voir Bibliographie Nationale.


Dictionnaire des écrivains belges et catalogue de leurs publications, 1830-1880, t. I : Α-D, Bruxelles,
1886, p. 133-134 (qui précise qu'H. Bosch est né à Maestricht le 15 février 1830) ; E.
Van Arenbergh, Bibliographie générale et raisonnée du droit belge, t. II : 1889-1903, fasc. I,
Bruxelles, 1905, p. 70.
(1) Voir le texte des discours et de l'arrêt dans la Belgique Judiciaire, tome XLVIII-
2 e série, t. 23, n° 1, 2 janvier 1890, c. 1-24 et Journal des Tribunaux, 21 novembre 1889,
c. 1366-1368.
(2) Voir V Étoile belge, 12 novembre 1889 (article repris dans le Soir, 13 novembre
1889) ; la Réforme, la Chronique et la Gazette, 12 novembre 1889. UIndépendance belge,
12 novembre 1889, ne consacra à l'audience que deux petits paragraphes. Le Patriote,
12 novembre 1889, adopta un ton ironique (« L'audience n'a pas été folâtre et s'il avait
été de bon ton de bailler, Dieu sait si l'on aurait baillé») même ton dans le Journal de
Bruxelles, 12 novembre 1889. En province, voir l'Opinion, le Précurseur, la Gazette de
Charleroi, 12 novembre 1889 ; la Gazette de Mons, la Flandre libérale, 13 novembre 1889 ; la
Gazette de Liège, 12 novembre 1889.
(3) La Gazette, 18 novembre 1889.
(4) La loi du 10 avril 1890 sur la collation des grades académiques {Pasimonie, 4 e
série, t. XXV, année 1890, n° 120, p. 93-107) itinplacant celle de \QT6[[Link],-p. 1131
note 1) précisait même en son article 52 : « les femmes peuvent obtenir les grades
académiques. Elles peuvent, en outre, jouir des droits qui sont attachés au grade prévu par
les articles 24 et 25 de la présente loi» c.-à-d. que les femmes pouvaient exercer la
médecine et la pharmacie, mais n'étaient pas admises à jouir des droits attachés aux autres
grades légaux (voir texte et résumé du contenu dans L. Beckers, L' 'Enseignement supérieur
l'affaire popelin 1137

effet qu'en 1922 que fut votée la loi permettant aux femmes munies d'un
diplôme de docteur en droit, de prêter le serment d'avocat et d'exercer la
profession (x).
Cependant, dès le 9 mai 1891, le problème de la «femme-avocat» était
à nouveau soulevé. A la session de la Fédération des Avocats belges (2), le vote
sur la proposition d'ouvrir le barreau aux femmes donna comme résultat
un nombre égal de voix dans chaque sens.
Deux ans plus tard — 16 octobre 1893 — une commission, chargée
d'examiner les réformes professionnelles à introduire au barreau, émit un avis
favorable à l'accès de la femme à la profession (par trois voix contre deux).
Mais le Conseil de l'Ordre refusa d'en tenir compte (par huit voix contre
quatre). Le 30 avril 1894, l'Assemblée Générale des avocats bruxellois,
plus intransigeante, encore, décida, sans discussion, qu'il n'y avait pas lieu
d'admettre la femme au barreau.
Suite à la proposition de loi d'Emile Vandervelde en janvier 1901, la
Fédération des Avocats belges remit le problème en question et adopta, cette
fois, à une forte majorité une résolution favorable à la « femme-avocat».
Mais la proposition de loi, renvoyée aux sections six ans plus tard, fut prise
en considération par deux d'entre elles et refusée par quatre.
En 1912, elle fut repoussée à la Chambre, par parité des voix et, en 1920,
représentée par Emile Vandervelde, alors ministre de la Justice, pour être
finalement votée en 1922 (3).
« L'Affaire Popelin » avait donc abouti à un échec, prévisible du reste,
étant donné la situation d'infériorité de la femme admise dans les mœurs
et reconnue comme légitime par la majorité de l'opinion. Elle fut toutefois
suivie, dans l'immédiat, d'un événement important : la naissance du
mouvement féministe en Belgique. En effet, Marie Popelin et Louis Frank réagirent
contre cette situation, en fondant, en 1892, la première société féministe belge :
la Ligue belge du droit des femmes.
Françoise de Bueger-Van Lierde.

en Belgique. Code annoté des dispositions légales et réglementaires précédé d'une notice historique
sur la mature, Bruxelles, 1904, p. 121-151; p. xxvn-xxix).
(1) Pasinomie, 5e série, t. XIII, année 1922, n° 106, p. 65-76.
(2) Sur cette fédération, voir E. Laude, La Fédération des Avocats belges, 1886-1911,
Bruxelles, 1912.
(3) Voir Γ Indépendance belge, 30 avril, 1er et 2 mai 1894; La Ligue. Organe belge
du droit des femmes, 1901, p. 63-76; H. La Fontaine, La femme et le barreau, Bruxelles,
1901 ; E. Sullerot, Histoire et sociologie du travail féminin, Paris, 1968, p. 122.

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