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Dépersonnalisation
M. De Luca
La dépersonnalisation se caractérise par une atteinte de la conscience de soi et une perturbation du vécu
émotionnel et s’accompagne fréquemment d’une altération de la perception du monde environnant.
Elle est tour à tour considérée comme un symptôme, un syndrome, voire une façon d’être au monde. La
dépersonnalisation est un syndrome à la fois complexe dans la compréhension de ses soubassements neu-
robiologiques et psychopathologiques, et paradoxal dans lequel le sujet exprime une souffrance intense
de ne plus se reconnaître ou de se sentir exister tout en se plaignant de ne plus rien ressentir ou de vivre
un engourdissement émotionnel, les émotions ayant perdu leur intensité et leur coloration agréable ou
désagréable. La difficulté à conceptualiser la dépersonnalisation au-delà d’une seule approche phéno-
ménologique et d’un vécu situé dans un continuum du normal, comme dans les moments de fatigue ou
à l’adolescence, au pathologique, comme dans les troubles de la personnalité ou les troubles anxieux.
La vision des années 1950 qui faisait de la dépersonnalisation un symptôme de la schizophrénie est
maintenant remise en cause, puisqu’elle n’est pas systématiquement un signe pathologique mais peut,
à l’adolescence ou pendant l’enfance, avoir un potentiel trophique. L’apport des neurosciences dans
l’étude de la conscience de soi et des émotions vécues a permis de mieux comprendre les soubasse-
ments neurophysiologiques de la dépersonnalisation, en s’appuyant notamment sur les modifications du
fonctionnement ou de l’organisation cérébrale par l’intermédiaire des techniques de neuro-imagerie. Les
propositions de traitement sont multiples sans pour autant que ne se dégage véritablement une stratégie
validée dans la prise en charge de la dépersonnalisation.
© 2015 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
Plan Introduction
■ Introduction 1 La dépersonnalisation est entrée dans le champ de la nosogra-
■ Aspects historiques 2
phie psychiatrique à la fin du XIXe siècle, à partir de l’exploration
Premières descriptions 2
de la conscience et du vécu du sentiment d’étrangeté dans la lit-
Premières tentatives de délimitation du concept 2
térature et dans la clinique. Elle est un syndrome protéiforme à
la fois dans son expression symptomatique, d’être tout en n’étant
■ Définition et approche nosographique 3 pas, dans son évolution brutale et transitoire ou insidieuse et plus
Définitions 3 durable, mais aussi dans son étiopathogénie qui la place tantôt
Définitions et nosographies 3 du côté de la névrose, tantôt de celui de la psychose, voire de la
■ Trouble de dépersonnalisation 4 dépression. La dépersonnalisation se caractérise par une atteinte
Épidémiologie 4 de la conscience de soi et une perturbation du vécu émotionnel
Du normal au pathologique 4 et s’accompagne fréquemment de dépersonnalisation qui rend
Dépersonnalisation et comorbidité 5 compte d’une altération de la perception du monde environ-
■ Approche psychopathologique 6 nant. Elle est tour à tour considérée comme un symptôme, un
Dépersonnalisation et inquiétante étrangeté 6 syndrome, voire une façon d’être au monde.
Dépersonnalisation et personnalisation : enjeux narcissiques La dépersonnalisation est un syndrome à la fois complexe
et identitaires 7 dans la compréhension de ses soubassements neurobiologiques et
Dépersonnalisation et vie pulsionnelle : le paradigme adolescent 7 psychopathologiques, et paradoxal dans lequel le sujet exprime
une souffrance intense de ne plus se reconnaître ou de se sen-
■ Approche neurobiologique 8
tir exister tout en se plaignant de ne plus rien ressentir ou
Premières hypothèses lésionnelles neurologiques 8
de vivre un engourdissement émotionnel, les émotions ayant
Dépersonnalisation et imagerie cérébrale 9
perdu leur intensité et leur coloration agréable ou désagréable.
Dépersonnalisation et modèle émotionnel 9
La dimension existentielle de ce syndrome participe des mul-
Modélisation des troubles dissociatifs et de la dépersonnalisation 9
tiples descriptions cliniques mais aussi littéraires qui en sont faites.
■ Approche thérapeutique 10 La difficulté à conceptualiser la dépersonnalisation au-delà d’une
Approche médicamenteuse 10 seule approche phénoménologique et d’un vécu situé dans un
Autres approches 10 continuum du normal, comme dans les moments de fatigue, au
■ Conclusion 10 pathologique dans un syndrome de dépersonnalisation entravant
les capacités cognitives et relationnelles du sujet renforce la néces-
sité d’une approche globale de ce syndrome.
EMC - Psychiatrie 1
Volume 13 > n◦ 1 > janvier 2016
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Après les principales approches historiques de la déperson- L’auto-analyse par le patient de son vécu est considérée comme
nalisation, les principales définitions et leur intrication à une partie intégrante du processus de dépersonnalisation, ce qui
approche nosographique vont être évoquées. Puis les différentes majore la tendance à vivre centré et replié sur soi et accroît le
données épidémiologiques et les comorbidités psychiatriques sentiment d’être différent, étranger et indifférent au monde envi-
associées vont être abordées pour évoquer, enfin, les hypothèses ronnant et aux autres. L’auto-analyse peut aussi être secondaire
psychopathologiques et neurobiologiques de la dépersonnalisa- dans une tentative de contrôle de son existence et du vécu de soi,
tion ainsi que quelques pistes thérapeutiques. la dépersonnalisation étant alors une modalité défensive de lutte
contre un début de dislocation du moi.
2 EMC - Psychiatrie
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frontières du moi et du moi corporel contraste avec l’atteinte l’EMC de 1988, Le Goc-Diaz la définit comme : « Un trouble de la
majeure de l’investissement du moi dans son ensemble et le cli- conscience de soi. Classiquement associée à la déréalisation, elle
vage massif dont il est l’objet dans la schizophrénie. est une altération fondamentale du système des relations à soi-
même et au monde extérieur. (...) C’est un syndrome complexe
dans ses formulations mais aussi dans ces mécanismes puisqu’il
Définition et approche concerne les notions de conscience de soi, d’identité, de réalité et
son étude appartient ainsi autant à la psychiatrie, qu’à la philoso-
nosographique phie, la neurophysiologie ou la sociologie » [15] . La multitude des
travaux sur la dépersonnalisation imprègne cette définition dont
La dépersonnalisation est une notion très vaste à laquelle se rap- ceux de Mayer-Gross qui délimitent dépersonnalisation et déréa-
portent plusieurs définitions qui participent à la compréhension lisation, ceux d’H. Ey sur la conscience ou ceux de P.C. Racamier
du phénomène, définitions intriquées à la place nosographique sur la personnalisation, mais on y voit aussi apparaître l’approche
qui va lui être attribuée. neurophysiologique qui reste très active actuellement.
La complexité des enjeux dans la dépersonnalisation et des
Définitions modèles explicatifs sous-jacents perdure dans les définitions plus
récentes. Pour O. Saladini et J.P. Luauté : « La dépersonnalisation
La dépersonnalisation, comme cela a été vu dans la partie histo- appartient au cadre des pathologies au même titre que les troubles
rique, s’appuie sur un vécu et sur une expérience particulière dans dissociatifs de l’identité. À ce titre, elle se réfère d’un point de
laquelle l’individu voit son rapport à sa personnalité, à son corps vue dynamique aux théories de la construction de la personna-
au monde qui l’entoure et aux autres, modifié, lui faisant perdre lité. Mais la dépersonnalisation fait aussi classiquement partie des
son caractère d’évidence ou de familiarité. troubles du schéma corporel regroupant les asomatognosies et les
Dépersonnalisation se définit comme : cénestopathies. Par ailleurs, la fréquence constatée de ses relations
• dans la langue française : action d’enlever la personnalité, de avec les troubles de la vigilance suggère pour H. Ey une déstructu-
rendre impersonnel ; état qui en résulte ; ration de la conscience comme étant la condition essentielle de sa
• en psychiatrie : impression de ne plus être soi-même, en tant manifestation » [16] . Cette définition se situe dans la tradition psy-
que personne physique et personnalité psychique, fréquente chiatrique française tout en étant influencée par la nosographie
dans de nombreux états délirants (notamment dans la schizo- américaine et l’abandon de l’hystérie au profit des troubles soma-
phrénie) ; toformes et dissociatifs qui intègrent la dépersonnalisation. Mais
• renvoi vers « déréalisation » : action d’enlever une empreinte les auteurs s’appuient également sur les travaux des neurobiolo-
personnelle trop apparente (à quelque chose) [12] . gistes et des neurophysiologistes pour, en fin d’article, faire de la
Dans cette définition, la notion de personne est centrale dans dépersonnalisation une perturbation de la réponse émotionnelle.
ce qu’elle est de spécifique d’un individu, de ce qu’elle le carac-
térise. La dépersonnalisation se construit sur un substrat corporel
et psychique. Ce double ancrage constitue le socle comme des Définitions et nosographies
définitions successives de la dépersonnalisation.
Dans les années 1950, la psychiatrie française fait de la person- La dépersonnalisation ne peut actuellement plus se définir
nalisation un trouble de la conscience et de la personnalité. Ainsi seulement de manière descriptive ou phénoménologique comme
dans son article de l’EMC de 1955, S. Follin choisit une approche une expérience altérant le sentiment de soi, mais elle l’est aussi
descriptive : « État où l’individu ne se reconnaît pas lui-même directement en référence avec les modèles de compréhension qui
comme une personnalité (P. Schidler) et qui se manifeste par des la sous-tendent.
sentiments d’étrangeté et d’irréalité du monde extérieur ; l’analyse Du côté de la classification américaine des maladies mentales,
introspective de ces sentiments dont le caractère ineffable ne la dépersonnalisation appartient depuis le DSM III aux troubles
permet cependant qu’une expression comparative et métapho- dissociatifs de l’identité et plus généralement de la conscience de
rique » [13] . soi au sens de Janet, dissociation de la conscience renvoyant à un
Cette deuxième définition rend compte du paradoxe de la défaut de synthèse mentale des fonctions supérieures (conscience,
dépersonnalisation qui touche le sujet dans ce qu’il a de plus identité, etc.) caractéristique de l’hystérie. Le DSM IV-R [17] définit
intime, la représentation qu’il a de lui-même, atteinte de sa sub- le trouble de dépersonnalisation (300.6) :
jectivité qu’il ne peut donc partager au prix de descriptions pour • expérience prolongée ou récurrente d’un sentiment de déta-
tenter de se faire comprendre et de s’approprier ce qu’il vit. Fol- chement et d’une impression d’être devenu un observateur
lin s’appuie sur des retranscriptions de phrases de patients pour extérieur de son propre fonctionnement mental ou de son
souligner cette difficulté : « Mon être devient confus et étrange » ; propre corps (par exemple, sentiment d’être dans un rêve) ;
« L’ensemble de moi-même n’est pas conforme à mes idées » ; « Je • pendant l’expérience de dépersonnalisation, l’appréciation de
me demande si je suis moi depuis ma naissance » ; « Dans ma tête la réalité demeure intacte ;
c’est comme si j’étais bloqué » [13] . • la dépersonnalisation est à l’origine d’une souffrance clini-
En 1960, le XXIe Congrès des psychanalystes de langues quement significative ou d’une altération du fonctionnement
romanes est consacré à la dépersonnalisation. Dans la présen- social, professionnel ou dans d’autres domaines importants ;
tation de son rapport, N. Perroti définit la dépersonnalisation • l’expérience de dépersonnalisation ne survient pas exclusive-
comme : « Un état pathologique caractérisé par la perception d’un ment au cours de l’évolution d’un autre trouble mental, comme
changement soit dans le monde extérieur, soit dans le sujet la schizophrénie, le trouble panique, l’état de stress aigu ou un
lui-même » [8] . Le sujet se perçoit donc comme différent vivant autre trouble dissociatif et n’est pas dû aux effets physiologiques
cette transformation avec un sentiment d’étrangeté qui peut aller directs d’une substance (par exemple, une substance donnant
jusqu’à « la perception de l’anéantissement de son propre moi » [8] . lieu à abus, un médicament) ou d’une affection médicale géné-
Ce vécu peut se faire de manière brutale et transitoire sous la forme rale (par exemple, l’épilepsie temporale).
d’une crise aiguë, ou bien de manière plus chronique. M. Bouvet La classification de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)
propose comme caractéristiques de base de la dépersonnalisation associe dépersonnalisation et déréalisation dans la catégorie des
un « sentiment de changement de soi et du monde extérieur, sen- autres troubles névrotiques. Elle reprend en cela les travaux du
timent pénible avec absence de délusion » [14] . Ces caractéristiques psychanalyste M. Bouvet qui, dans un rapport de 1970, proposait
sont à la base des définitions plus récentes du Diagnostic and Sta- la notion de névrose de dépersonnalisation. La sous-catégorie F.
tistical Manual of Mental Disorders (DSM) et de la classification 48. 1 donne comme définition : « Trouble au cours duquel le sujet
internationale des maladies (CIM) en associant dépersonnalisa- se plaint d’une altération qualitative de son activité mentale, de
tion et déréalisation et en soulignant la permanence de la prise en son corps, ou de son environnement, ceux-ci étant perçus comme
compte de la réalité. irréels, lointains, ou “robotisés” » [18] .
Le trouble de la conscience de soi reste central dans les défi- Les critères diagnostiques sont au nombre de deux parmi deux
nitions ultérieures de la dépersonnalisation. Ainsi, toujours dans possibilités à chaque fois (a ou b et c ou d) :
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• a : présence de symptômes de dépersonnalisation : le sujet sévère ou à une menace vitale, se sont intéressées au lien
perçoit ses sentiments ou ses expériences comme détachés, loin- entre antécédents de traumatisme (accident avec hospitalisation,
tains, perdus ou ne lui appartenant pas ; survivants d’une menace ou d’un danger de mort) et déperson-
• b : présence de symptômes de déréalisation : le sujet perçoit les nalisation et ont mis à jour une prévalence de 31 à 66 % de
objets, les gens ou l’environnement comme irréels, distants, dépersonnalisation.
artificiels, sans couleur ou sans vie ; Une autre catégorie d’études porte sur les patients psy-
• c : l’insight est conservé : le sujet réalise que le changement a chiatriques hospitalisés ou suivis en ambulatoire. Les patients
lieu en lui-même et n’est pas imposé de l’extérieur par d’autres hospitalisés présentent une dépersonnalisation dans 42 à 91 %
personnes ; des cas, évaluation standardisée par deux échelles concernant les
• d : le trouble ne survient pas dans un contexte d’obnubilation troubles dissociatifs dans leur ensemble (Dissociative Experiences
de la conscience, d’état confusionnel d’origine toxique ou Scale [DES] et Dissociative Disorders Interview Schedule [DDIS]).
d’épilepsie. Le cut-off assez bas de cette évaluation est une hypothèse pour
Le DSM V a intégré dans la même sous-catégorie (5300.6) les auteurs de la méta-analyse, expliquant la fréquence élevée de
dépersonnalisation et déréalisation toujours dans la catégorie des dépersonnalisation [24] .
troubles dissociatifs. Le critère « b » est au-delà des définitions du Plusieurs études se sont intéressées à la durée des symptômes
critère « a », qui est le plus important, car il souligne que le contact de dépersonnalisation. Sur une période d’un mois, on observe
avec la réalité n’a pas disparu. que 18,5 % des patients psychiatriques présentent un vécu de
dépersonnalisation [25, 26] , 42 % sur la période des troubles psychia-
triques comme schizophrénie, troubles dépressifs ou troubles de
Trouble de dépersonnalisation la personnalité, et 80 % de prévalence de dépersonnalisation sur
la vie entière des patients psychiatriques dont 7,6 % de sympto-
matologie sévère.
La dépersonnalisation est un trouble complexe qui touche
La dernière catégorie d’études épidémiologiques porte sur
l’individu dans son essence, sa personnalité, la perception de
l’analyse des comorbidités [27, 28] . De manière générale, les patients
son corps et de ses relations au monde extérieur. Elle se déploie
schizophrènes hospitalisés présentent des symptômes de déper-
dans des constellations pathologiques diverses mais aussi dans
sonnalisation beaucoup plus fréquemment que les patients
certaines circonstances de la vie quotidienne en dehors de toute
schizophrènes suivis en consultation : 7 % pour les patients ambu-
pathologie.
latoires, 36 % pour les patients hospitalisés et 11,1 % pour des
populations mixtes. L’association troubles bipolaires et déperson-
Épidémiologie nalisation est de 4,4 %, celle pour les troubles obsessionnels est de
28,6 à 60 % pour ceux suivis ou hospitalisés. Deux autres caté-
L’épidémiologie de la dépersonnalisation concerne à la fois la gories diagnostiques au-delà de la schizophrénie ont des liens
population tout venant et la population psychiatrique. Concer- particuliers avec la dépersonnalisation : le trouble panique et la
nant la population tout venant, les études donnent des résultats personnalité borderline (cf. infra).
assez semblables mais avec une grande amplitude, en raison du
manque de rigueur dans l’évaluation de la dépersonnalisation qui
va d’une autoévaluation du vécu subjectif à l’utilisation d’échelles Du normal au pathologique
standardisées. Les échantillons évalués vont d’une cinquantaine
de sujets à près de 900 sujets et, pour la plupart, se situent autour Les premières manifestations de la dépersonnalisation appa-
de 100 sujets. La présence de dépersonnalisation sur la vie entière raissent classiquement à l’adolescence vers l’âge de 16 ans.
dans ces études est de 26 à 70 % ; sa présence sur les 12 derniers Plusieurs auteurs soulignent néanmoins que les vécus d’étrangeté
mois est de 46 à 74 % (la suite de la définition est une longue suite associés à la dépersonnalisation débutent dès l’enfance, comme
de description du vécu du sujet, pouvant aller jusqu’à un vécu de le souligne la littérature enfantine des contes. Dans la littéra-
mort imminente. « Le sujet peut avoir l’impression de ne plus être ture, la majorité des études épidémiologiques se centrent sur une
l’auteur de ses propres pensées, représentations ou souvenirs ; que population de jeunes adultes et d’adultes, représentés par les étu-
ses mouvements et ses comportements ne sont plus vraiment les diants recrutés comme population de nombreuses études. Une
siens ; que son corps est sans vie, détaché, ou anormal pour une méta-analyse [29] menée sur des études épidémiologiques consa-
autre raison ; que son entourage manque de couleur et de vie, est crées à la dépersonnalisation, dans la population des jeunes
artificiel ou ressemble à une scène de théâtre sur laquelle tout le adultes, souligne sa fréquence comme celle de la déréalisation,
monde joue un rôle »). et cela en dehors de toute pathologie. Elle y apparaît comme un
Plusieurs échelles permettent une évaluation de la dépersonna- phénomène transitoire, souvent majoré par la prise de drogue
lisation : la Cambridge Scale and Steinberg Test [19] et Structured ou des situations particulières, et est spontanément résolutive.
Clinical Interview for DSM-IV Axis I Disorders (SCID-D) qui est Les situations les plus décrites dans la littérature concernant la
un entretien semi structuré permettant d’évaluer la dépersonna- présence d’une dépersonnalisation en dehors de toute patholo-
lisation et la déréalisation. La Cambridge Scale cote à la fois la gie sont les moments de grande fatigue, d’isolation sensorielle,
fréquence (de jamais à tout le temps) et la durée du phénomène l’isolement affectif et relationnel, la grande solitude, la confron-
(de quelques secondes à plus d’une semaine). Elle se compose de tation à des événements menaçant la vie du sujet [21] , ou bien
29 questions qui explorent le sentiment d’étrangeté ou d’être un encore la consommation de toxiques. Le cannabis et ses effets
robot, le vécu corporel, la modification de la perception des émo- sont le plus étudiés. Ainsi, une étude menée sur des volontaires
tions, des autres et du monde extérieur ainsi que l’expérience de sains, qui, dans le cadre du protocole, étaient amenés à consom-
déjà vu-déjà vécu. mer du cannabis, a permis de démontrer l’apparition de moments
Plusieurs études se sont intéressées à des cohortes de de dépersonnalisation dans les suites de cette consommation [30] .
patients [20, 21] . Celle de 2003 [20] , réalisée par Baker et al., porte sur Chez l’enfant, l’adolescent ou l’adulte des vécus de déperson-
une population de 204 sujets présentant une dépersonnalisation. nalisation ou d’étrangeté peuvent survenir en dehors de toute
La durée moyenne du syndrome est de 12 ans, et on observe un pathologie. Ils sont plus fréquents chez les enfants de la latence
délai très important entre le début des symptômes et les premières et à l’adolescence en raison des bouleversements corporels et
consultations. identitaires caractéristiques de cet âge. Winnicott souligne la
La dépersonnalisation peut être une expérience unique et tem- présence obligatoire de moments de dépersonnalisation chez
poraire ou s’inscrire de manière plus durable. Dans une étude de l’enfant, preuve du travail d’intégration de la psyché dans le corps :
2003, l’Association américaine de psychiatrie estime que moins de « L’installation dans le corps de cette autre partie de la personna-
2 % de la population adulte fait l’expérience d’épisodes récurrents, lité, reliée solidement à ce que nous avons coutume d’entendre
et moins de 5 % des adultes après 25 ans ont fait une expérience sous le terme de psyché représente, du point de vue du développe-
de dépersonnalisation ou de déréalisation. Deux études [22, 23] , ment, une étape franchie dans la voie de la santé. Cette acquisition
menées sur une population ayant été exposée à un traumatisme est progressive (...), se dépersonnaliser, renoncer même pour un
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Dépersonnalisation 37-125-A-10
temps au besoin quasi fondamental qui le pousse à exister et à sen- 16 ans, pour 71 % des 204 sujets elle était primaire. La secondaire
tir son existence » [31] . Pour que cette dépersonnalisation se fasse était, elle, associée principalement à un syndrome dépressif, une
de manière tempérée, l’enfant doit être soutenu par un environ- anxiété avec attaque de panique ou des troubles obsessionnels
nement étayant tel que Winnicott le caractérise par le handling compulsifs.
et le holding, faute de quoi il va être envahi par un sentiment La seconde étude sur une cohorte de plus de 200 patients donne
d’inquiétante étrangeté, source de malaise. des résultats assez proches avec une surreprésentation de la dépres-
Le vécu de dépersonnalisation chez les enfants reste la plupart sion dans les comorbidités et des troubles de la personnalité,
du temps ignoré et donc sous-estimé : « les enfants (...) disent l’anxiété et les troubles obsessionnels compulsifs étant au second
en général qu’ils se sentent “drôle” et il faut accommoder sur plan. La revue de la littérature réalisée en 2003 par Hunter et al. [29]
cette qualité de sentiment pour la dégager » [32] . La dépersonna- permet d’avoir une vision d’ensemble de la question. Les études
lisation vient déborder les capacités de traitement psychique face générales de prévalence sont réalisées sur deux grandes catégo-
à une situation inhabituelle, imprévisible, mais aussi les capaci- ries de populations : les étudiants et les patients psychiatriques
tés de verbalisation de l’enfant qui peine à trouver les mots et à (hospitalisés les plus non nombreux, suivis en ambulatoire plus
faire partager ce qu’il éprouve. P. Denis intègre les vécus de déper- minoritaires). Les comorbidités sont donc naturellement recher-
sonnalisation de l’enfance dans une progression qui conduit à chées dans le second groupe. Ainsi dans la schizophrénie, la
l’angoisse puis à la phobie, prolongeant en cela les remarques de présence de dépersonnalisation existe chez 36 % des patients hos-
Freud sur le cas du petit Hans [33] . L’enfant doit s’approprier une pitalisés, environ 7 % des patients en ambulatoire et un peu plus
somme d’éléments nouveaux concernant son corps, les relations de 11 % dans un échantillon mixte. L’association troubles bipo-
aux autres et l’environnement, éléments qui génèrent une multi- laires et dépersonnalisation est plus modeste (4,4 %), tout comme
tude d’émotions allant de la simple gêne à l’angoisse en passant la dépression, 4 % des femmes suivies en ambulatoire sont décrites
par une inquiétante étrangeté « touché par l’affect, le moi y réagit. comme ayant une vulnérabilité ou une symptomatologie dépres-
Une angoisse peut se développer par rapport à la situation inso- sive. En revanche, on observe une très forte association avec les
lite et, si celle-ci est intense, une phobie peut s’organiser (...) » [32] . idées obsédantes présentes chez plus de 28,5 % des patients en
L’enfant va progressivement incorporer des petites doses de non ambulatoire et 60 % de ceux hospitalisés mais qui chute à 2 %
familier par le jeu « ainsi les clowns sont étranges, et, comme l’a quand on utilise les critères diagnostiques de trouble obsession-
noté Michel Soulé, ils inquiètent les enfants petits et ne font rire nel compulsif. La présence d’une tendance à l’introspection dans
qu’une fois instaurée la période de latence et une certaine maî- la clinique de la dépersonnalisation renforce la présence de ce qui
trise par rapport aux affects » [32] . En provoquant dans les jeux peut être qualifié d’idées obsédantes. Les troubles anxieux sont
ou les lectures ce vécu d’étrangeté, l’enfant va progressivement les plus fréquemment associés dans cette méta-analyse avec une
pouvoir dépasser les vécus de dépersonnalisation et il en retire prévalence allant de 24 à plus de 80 % de symptômes de déper-
un intense plaisir et une grande fierté. La construction identitaire sonnalisation et déréalisation lors des attaques de panique.
repose à la fois sur des introjections, prolongement psychique de Les liens entre angoisse et dépersonnalisation sont anciens. La
l’incorporation du bébé, et des identifications. Ces deux modali- présence d’une comorbidité est un facteur de mauvais pronos-
tés introduisent à l’intérieur du moi des éléments extérieurs qui tic dans l’agoraphobie [35] . Les perturbations dans le traitement
lui sont étrangers et qui vont participer à sa transformation. Avant cognitif des affects négatifs dans la dépersonnalisation viennent
que ceux-ci ne soient complètement intégrés dans ce nouveau moi éclairer ce résultat épidémiologique. Le vécu d’étrangeté qui
modifié, ils peuvent être à l’origine d’un vécu de dépersonnalisa- accompagne la dépersonnalisation en fait un affect au même titre
tion soit parce qu’ils sont trop nombreux, soit parce que le moi est que l’angoisse. Souvent elle la précède, mais elle s’accompagne
trop vulnérable pour réaliser cette intériorisation : « Chaque acqui- aussi d’une perturbation dans la perception des émotions, ce qui
sition nouvelle implique une certaine surprise du Moi et la rupture explique que, face à une situation aversive, l’angoisse ne soit pas
d’un équilibre acquis, cette rupture est perçue sous la forme d’un systématiquement présente.
affect d’inquiétante étrangeté » [32] . La présence d’un trouble anxieux généralisé comme le trouble le
La dépersonnalisation est donc un phénomène présent pen- plus souvent associé à la dépersonnalisation n’a pas été retrouvée
dant la seconde partie de l’enfance et l’adolescence, mais elle dans une étude menée sur des patients hospitalisés, elle est très
peut aussi apparaître à l’âge adulte en raison de perturba- largement distancée par les réactions dépressives. Cette remise en
tions, voire de traumatismes vécus pendant l’enfance. Ainsi, cause souligne la complexité des relations entre anxiété et déper-
une étude anglaise menée sur une cohorte de 3275 sujets a sonnalisation puisque, dans nombre de travaux psychanalytiques,
tenté d’explorer les liens entre fonctionnement psychique, événe- la présence de la dépersonnalisation a pour effet de mettre à dis-
ments de vie dans l’enfance et dépersonnalisation, en s’appuyant tance l’angoisse.
sur les constatations qui ont permis de démontrer l’existence La différenciation des fonctionnements limites a permis de
d’antécédents d’abus et troubles dissociatifs (dans la nosographie mettre en avant une nouvelle comorbidité avec la dépersonnalisa-
anglo-saxonne, la dépersonnalisation est intégrée aux troubles tion. Qu’il s’agisse de personnalité borderline, de troubles limites
dissociatifs). Parmi les nombreux éléments évalués (timidité, de la personnalité ou de souffrance narcissico-identitaire selon
anxiété, tendance à la rêverie, abus, décès ou divorce des parents, la terminologie de R. Roussillon, les descriptions de moments de
etc.), seule l’anxiété dans l’enfance peut être considérée comme un dépersonnalisation sont nombreuses, de même que les enjeux
facteur prédictif de dépersonnalisation à l’âge adulte, soulignant psychopathologiques sous-jacents. Dans la méta-analyse sur
de nouveau les liens entre angoisse et dépersonnalisation [34] . l’épidémiologie de la dépersonnalisation, la présence de troubles
de la personnalité est retrouvée dans six des sept études avec une
prévalence de 10 à 37 %, une spécificité pour les troubles border-
Dépersonnalisation et comorbidité line à 37 % dans l’étude de Saxe [36] .
Dans une étude menée sur 214 patients hospitalisés [37] et pré-
La dépersonnalisation est un trouble qui se rencontre seul sentant différents degrés de dépersonnalisation, les deux échelles
mais qui peut être associé à d’autres troubles, ce qui permet au Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI) concer-
une distinction entre dépersonnalisation primaire et secondaire. nant les comorbidités les plus représentées en fréquence sont
Cependant, les études menées sur des cohortes importantes de celles de réaction dépressive et de trouble de la personnalité (46 et
patients, notamment celle du Maudsley Hospital à Londres [20] 43 patients respectivement pour 164 diagnostics réalisés au total).
qui s’est spécialisé dans la prise en charge de sujets présen- La présence de dépersonnalisation dans les troubles borderline se
tant une dépersonnalisation, soulignent que cette distinction, conçoit à la fois en raison de leur proximité avec les troubles dis-
primaire/secondaire, semble séduisante et facile à réaliser mais sociatifs mais aussi en raison des vécus fréquents de non-existence
qu’elle n’est pas absolue car le temps entre le début des symp- tels qu’ils se déploient dans les épisodes d’automutilations.
tômes et leur diagnostic est souvent très long, ce qui vient brouiller Le recours aux automutilations illustre ce moment de flot-
l’évaluation d’une éventuelle comorbidité. Dans un échantillon tement de la conscience de soi, la recherche de douleur et la
de 204 sujets admis pour dépersonnalisation dans la clinique, 128 vision de l’écoulement sanguin ont notamment cette fonction
ont présenté une dépersonnalisation entre 17 et 39 ans et 56 avant de garantir le sentiment d’existence de vérification du fait d’être
EMC - Psychiatrie 5
37-125-A-10 Dépersonnalisation
vivant [38] . Ces modalités de fonctionnement rendent compte de le sujet craint de voir exposé, comme c’est particulièrement le
failles dans ce que Winnicott a défini comme « le sentiment cas à l’adolescence où les défaillances d’un refoulement peinent
continu d’existence » [39] , failles construites sur des fluctuations à différencier interne, externe, dedans, dehors. Le troisième sens
de l’investissement maternel dans les premiers temps de la vie du est celui d’une ambivalence face à un événement terrorisant, on
bébé qui le font passer de moments de vide et d’anéantissement retrouve les enjeux de l’enfance où, pour mieux lutter contre
(agonies primitives de Winnicott, terreurs sans nom de Bion) à les frayeurs dont la nouveauté est porteuse, on joue à les provo-
des moments de plénitude narcissique. Cette alternance de vide quer, à se faire peur pour mieux en triompher. Freud souligne de
et de plein constitue une psyché à trou, si caractéristique du fonc- nouveau l’importance des failles du refoulement qui ne joue pas
tionnement des états limites. son rôle dans la dépersonnalisation et ne protège pas le moi de
l’envahissement de ce qui devrait être maintenu dissimulé dans
l’inconscient.
Approche psychopathologique Freud poursuit son approche de la dépersonnalisation dans
l’homme aux loups. Il décrit comment, au cours de sa cure, le
jeune Sergueï recourt à la dépersonnalisation pour lutter contre
L’approche psychopathologique de la dépersonnalisation se
ses sensations d’irréalité et son désir inconscient de retourner dans
déploie dans un continuum qui va du normal au pathologique.
le ventre de sa mère.
Elle est d’abord pensée à la suite des travaux de Freud comme
De nombreux auteurs vont poursuivre cette approche qui fait de
un mécanisme de défense puis, pour Mayer-Gross, comme une
la dépersonnalisation une défense, notamment contre des affects
modalité d’adaptation face à un stress ou à un traumatisme, dans
qui pourraient submerger le moi. Schilder [9] définit la déperson-
une sorte de survivance de réponse adaptative innée. Au-delà de
nalisation comme un mécanisme de défense du moi, central dans
cette vision étiopathogénique, la confrontation à la nouveauté
de nombreux troubles psychiatriques, en réponse à des pertur-
et au changement mobilise fortement les capacités de liaison du
bations de l’image du corps. Le sujet se trouve face à une double
sujet. Quand celles-ci sont débordées, le sentiment d’étrangeté ou
lutte : une contre les sensations corporelles entraînant un décalage
de ne plus être vraiment connecté avec les autres et le monde
entre attention et intentionnalité, l’autre contre l’envahissement
peut survenir et conduire au vécu de dépersonnalisation. Celui-ci
des expériences internes d’auto-observation associées à la néga-
est le plus souvent transitoire. Le faible investissement du monde
tion de l’expérience vitale dans laquelle le sujet est engagé. Les
externe s’accompagne d’une compensation par un hyperinves-
souvenirs sont inhibés et le centre de l’expérience est déplacé à la
tissement interne avec une forte tendance à l’introspection. Ce
périphérie du moi. H.-R. Blank [41] compare la dépersonnalisation
regard porté sur soi, cette autoscopie, a conduit Janet à décrire
à un mécanisme de sauvegarde, une procédure d’urgence mobi-
ces sujets comme de véritables psychologues de leur propre vie.
lisée quand la répression des affects a échoué à venir prendre le
Ce retour sur soi, cette mise à distance des autres et de leurs sti-
relais d’un refoulement inopérant et débordé face à l’intensité et
mulations sont le plus souvent suffisants pour faire disparaître le
à la somme de libido à métaboliser.
vécu d’étrangeté, la dépersonnalisation pouvant alors revêtir un
Tout se passe comme si la libido se retirait du moi ou comme
potentiel trophique d’intégration de nouvelles identifications et
le propose P. Federn plus exactement des frontières du moi, celles
de transformation du moi. Mais cette autocentration poussée à
qui garantissent la prise en compte de la réalité externe et de la réa-
l’extrême peut au contraire être annonciatrice d’un retrait, d’une
lité interne : « Ainsi nous en sommes arrivés à la conviction ferme
rupture avec le monde extérieur tel qu’il se déploie dans l’autisme
que l’évidence des frontières du moi-corps doit être gardée pour
schizophrénique. L’amplitude entre normal et pathologique est
que le monde extérieur puisse demeurer évident. Nous possédons
alors poussée à son paroxysme.
donc – en plus de l’examen de la réalité de Freud grâce auquel
Classiquement, les premières manifestations de dépersonnali-
le monde extérieur est reconnu par son indépendance du moi
sation surviennent au moment de l’adolescence et le processus
à travers la recherche et la comparaison – un sentiment perma-
adolescent nous apparaît comme paradigmatique des enjeux de la
nent d’évidence du monde extérieur qui prend son origine dans
dépersonnalisation : se construire une identité, une personnalité,
le fait que les impressions du monde extérieur passent à travers
une conscience de soi face aux bouleversements corporels induits
une frontière corporelle du moi chargée d’une qualité particulière
par la puberté et aux changements dans le passage à l’âge adulte.
de sensations et de sentiments corporels du moi » [10] .
Après avoir abordé la dépersonnalisation comme défense intra-
M. Bouvet fait de la dépersonnalisation une défense face à
psychique face à l’inquiétante étrangeté, on va voir en quoi elle est
un vécu traumatique très précoce aux temps d’indifférenciation
engagée dans les enjeux identitaires et pulsionnels, notamment à
sujet/objet dans une sorte de symbiose narcissique. La dispari-
l’adolescence.
tion de la mère ou son éloignement trop précoce laisse l’enfant
vulnérable, il garde en lui cette fragilité face à la crainte de
Dépersonnalisation et inquiétante étrangeté l’effondrement, réactivée par de nouvelles situations d’abandon :
« Ainsi, les phénomènes actuels de dépersonnalisation se trouvent
L’approche psychanalytique a lié dépersonnalisation et inquié- être la reproduction approximative de la crise de l’enfance par
tante étrangeté, que ce soit dans le texte éponyme ou dans un quoi avait été troublée l’évolution normale de la différenciation
souvenir personnel de Freud confronté à ce vécu étrange lors d’un du sujet avec l’objet : la cause immédiate de l’accident patho-
voyage sur l’Acropole où, expérimentant un vécu de dépersonna- logique se montre analogue à celle qui avait donné lieu à une
lisation, il en propose dans une lettre à R. Rolland une analyse perturbation du développement » [14] . De nouveau, l’hypothèse
synthétique : « Il me suffira de revenir à deux caractères que les de Ey de la dépersonnalisation comme lutte ultime contre
sentiments d’étrangeté ont tous en commun. Le premier concerne la catastrophe psychotique est avancée, le vécu d’étrangeté
leur rôle de défense, ils veulent éloigner quelque chose du Moi, « n’abandonne pas la réalité, il s’y cramponne tout au contraire
le nier. Or les nouveaux éléments qui peuvent nécessiter une (...) la dépersonnalisation est l’antithèse du délire » [42] .
réaction de défense proviennent de deux sources différentes, du Mayer-Gross, au sujet de la dépersonnalisation, reprend cette
monde extérieur réel et du monde intérieur des pensées et des idée d’une défense contre une angoisse précoce : « Une défense
tendances qui surgissent dans le Moi. Cette alternative corres- tendant à empêcher qu’une expérience terriblement trauma-
pond peut-être à la différence entre les sentiments d’étrangeté tisante vécue dans l’enfance revienne à la conscience » [7] .
proprement dits et les dépersonnalisations » [40] . Cependant, il s’agit d’une défense non spécifique, une sorte de
Freud, dans son texte sur l’inquiétante étrangeté [11] (Das réaction archaïque telle que les hommes primitifs ont dû la mettre
Unheimliche), explore les multiples acceptions de ce terme qui en place dans leur confrontation quotidienne au danger et à
donnent un éclairage à la dynamique en jeu dans ces vécus la nouveauté de leur environnement. Il propose de considérer
d’étrangeté. Le premier sens est celui de non familier qui renvoie à la dépersonnalisation comme une « préforme de réponse fonc-
toutes les descriptions classiques du sentiment de dépersonnalisa- tionnelle » [7] qui peut être mobilisée par le sujet normal dans de
tion, d’une perception de soi et de son environnement qui a perdu grands états de fatigue ou dans certains troubles psychiatriques,
son caractère habituel. Le deuxième est celui du dévoilement de le patient y trouvant un véritable réconfort d’évitement d’une
ce qui devait rester caché, d’un monde interne ou d’un corps que réalité trop blessante : « Ces expériences singulières semblent
6 EMC - Psychiatrie
Dépersonnalisation 37-125-A-10
indiquer un changement fonctionnel dans le cerveau (...) une self les émotions ne peuvent être éprouvées alors que les capaci-
défense contre la réalité » [7] . Ces réponses appartiennent selon tés cognitives ne sont pas atteintes, de même que les capacités
lui à la même catégorie que l’épilepsie, la catatonie ou les états d’auto-observation. Une partie du moi perd donc son caractère
de demi-conscience et il va falloir attendre des progrès dans la familier d’où le sentiment d’étrangeté et la pauvreté émotionnelle
connaissance du cerveau pour en trouver le substratum commun. ressentie. Il reprend une formulation d’Amiel dans son journal
intime, pour appuyer son propos : « J’assiste à ma propre lan-
terne magique, mais le Moi qui regarde ne s’identifie pas avec le
Dépersonnalisation et personnalisation : spectacle » [8] .
enjeux narcissiques et identitaires Dans ses travaux sur les situations limites de l’analyse, J. Jung
et R. Roussillon proposent de définir les états limites comme
Le mythe de Narcisse, tel qu’il est décrit par Ovide [43] dans des souffrances narcissique et identitaire caractérisées par un
Les Métamorphoses, fait de Narcisse un adolescent en sursis qui trouble identitaire spécifique concernant la réflexivité et la capa-
ne peut vivre que s’il ne se connaît lui-même. Telle est la sen- cité à se sentir soi-même. La dépersonnalisation et sa dimension
tence des dieux à sa naissance. Malédiction toute paradoxale, d’hypertrophie autoscopique rendent compte de cet achoppe-
qui lui fait perdre la vie au moment même où se reconnaissant ment réflexif à se reconnaître comme un, identique malgré les
il prend conscience de la vacuité d’une vie uniquement tour- changements, unique parmi les autres, différent et pour autant
née sur soi. La dépersonnalisation rend compte d’un mouvement semblable aux autres : « La construction de la réflexivité interne,
narcissique inverse, la faiblesse des assises narcissiques laisse le d’un rapport à soi, suppose donc en amont l’investissement de
sujet en suspens, dans le flou d’une construction identitaire qui l’objet comme un double de soi, un autre semblable, à la fois
peine à s’incarner et à se consolider par le regard sur soi et la même et différent de soi, un double transitionnel » [46] . Jung et
reconnaissance qui l’accompagne. Les enjeux identitaires sont Roussillon reprennent, dans cette notion de double transition-
centraux dans la dépersonnalisation. Ils apparaissent tout au long nel, la proposition de Winnicott sur la construction en miroir de
du journal de F. Amiel, initiateur malgré lui de la délimitation l’enfant se regardant dans les yeux de sa mère le regardant et lui
du syndrome de dépersonnalisation : « J’ai essayé de ramasser les renvoyant une image de lui prémisse à sa propre représentation. La
parties de moi-même qui fuyaient, je faisais un immense effort dépersonnalisation signerait alors un échec de la potentialité tran-
pour les observer, les percevoir, pour les contrôler, mais cet effort sitionnelle du double à l’intérieur de chacun, l’écart entre la part
m’épuisait et provoquait en moi une angoisse menaçante, un sen- observatrice du moi et la part actrice serait tel qu’il induirait une
timent d’anéantissement. Je n’existais plus » [3] . menace sur la cohésion du moi, un vécu d’angoisse agonistique
L’investissement narcissique de soi, ce stade autoérotique où dont le sujet tenterait de se sortir dans le vécu d’étrangeté qui,
le moi se prend pour objet d’amour, fait suite à la période du paradoxalement dans la souffrance qui l’accompagne, rassure sur
narcissisme primaire, celle du bébé en majesté selon Freud, repus le sentiment d’existence : « Partout où ça fait mal, j’existe » disait
dans les bras de sa mère. Cette réserve narcissique, ces assises nar- F. Zorn [47] .
cissiques, selon l’expression de P. Jeammet [44] , sont le socle sur
lequel se construit un moi, aux limites suffisamment constituées,
à l’espace interne contenant qui peut entrer en relation avec les Dépersonnalisation et vie pulsionnelle :
autres et l’environnement. Faute de solidité des assises narcis- le paradigme adolescent
siques ou en raison d’une mauvaise délimitation dedans/dehors,
interne/externe, le moi vacille dans son sentiment d’existence et Les enjeux de la vie pulsionnelle et de ses avatars ont été sou-
dans ses propres limites ; sa construction identitaire se délite avec lignés très précocement par les psychanalystes, notamment dans
le risque de surgissements de moments de dépersonnalisation. les enjeux intrapsychiques du vécu de dépersonnalisation. Ainsi
Winnicott ne reprend pas le concept freudien de narcissisme H. Number [48] souligne dans la dépersonnalisation la mise en sus-
qui articule la psyché et le soma en raison de sa dimension trop pens de la libido désertant le moi. Faute d’investissement suffisant,
pulsionnelle, il lui préfère la notion d’intégration psychosoma- le moi perd sa capacité à se sentir en relation avec lui-même et avec
tique. Il introduit le concept de personnalisation, en opposition le monde environnant.
aux vécus de dépersonnalisation. La personnalisation est un tra- M. Bouvet construit l’intégralité de son rapport au XXIe Congrès
vail psychique central d’intégration psychique et corporelle. Le des psychanalystes de langues romanes (1960) à la dynamique
moi prend racine dans le corps et doit l’investir. La dépersonna- pulsionnelle mobilisée par la dépersonnalisation dans les rela-
lisation traduit un échec de ce processus d’intégration qui fait tions objectales ainsi que la participation dans la constitution
que le sujet se perçoit comme un « self » intégrant corps et esprit : des identifications et de l’identité. Pour lui, la dépersonna-
« J’ai adopté le terme de “personnalisation” comme une forme lisation se caractérise par un « trouble dans la distribution
positive de “dépersonnalisation” (...) l’enfant ou le patient perd le des investissements pulsionnels » [49] et ainsi dans la percep-
contact de son corps ou de ses fonctions corporelles, ce qui sup- tion et la représentation des émotions comme l’angoisse ou la
pose l’existence de quelques autres parties de sa personnalité » [31] . colère.
Il décrit ensuite la dépersonnalisation : « J’ai utilisé le terme de L’adolescence est une période particulièrement féconde dans
dépersonnalisation pour décrire ce processus parce que fonda- l’étude de la vie pulsionnelle, en raison de la flambée libidinale qui
mentalement celui de dépersonnalisation me paraît signifier la l’accompagne mais aussi du changement qualitatif de registre des
perte d’une union solide entre le moi et le corps y compris les pul- pulsions quittant un registre partiel caractéristique de l’enfance
sions du ça et les plaisirs instinctuels » [45] . Les défaillances dans la pour un registre unifié et génitalisé.
construction de cette intégration de la psyché dans le soma parti- L’adolescence s’accompagne aussi d’un bouleversement du rap-
cipent aux vacillements identitaires du sujet et aux achoppements port de l’adolescent à lui-même, à son corps, aux autres et
dans les relations qu’il entretient avec l’environnement, faisant le au monde. Un vécu d’étrangeté peut accompagner les trans-
lit du vécu de dépersonnalisation et de déréalisation. formations corporelles pubertaires et l’efflorescence pulsionnelle
Pour Perroti, dans son rapport sur la dépersonnalisation, les dif- associée. Cette étrangeté est fréquente en raison de l’importance
ficultés identificatoires remontent aux premiers liens objectaux et des bouleversements corporels et psychiques que l’adolescent doit
sont facilitées par l’indifférenciation entre moi et objet primaire intégrer et accompagne alors le questionnement existentiel propre
et par la porosité des limites entre sujet/objet, dedans/dehors, à l’adolescence. Elle peut également refléter une mise à mal des
intérieur/extérieur : « la dépersonnalisation oscille précisément capacités de liaison du moi adolescent, notamment en raison de
entre un pôle où il y a confusion entre sujet et objet avec la confrontation à une passivité traumatique. Elle peut enfin être
perte de l’identité personnelle et l’autre pôle où une partie source de perplexité et d’angoisse dans une effraction et une sidé-
du moi est objectivée et ressentie comme s’il s’agissait d’une ration des modalités d’avènement d’une conscience de soi et de
autre personne » [8] . La dépersonnalisation concerne donc une construction de son identité : l’adolescent ne se reconnaît pas,
partie des identifications constitutives du moi qui sont niées il se sent étranger aux autres et au monde. Il oscille entre une
en raison de leur caractère frustrant dans le contact avec la nécessité d’être différent pour éviter les angoisses de fusion dans
réalité qu’elles ont installées, la réalité n’est pas déniée, mais les imagos parentales et une crainte face à une altérité porteuse
EMC - Psychiatrie 7
37-125-A-10 Dépersonnalisation
d’un sentiment d’étrangeté : s’annihiler dans la contemplation et de soi disloquée. Rien ne peut être partagé, car les objets sont
la fascination du même, ou se perdre dans une confrontation au trop écrasants, l’extérieur devient menaçant et perd son caractère
différent. familier, le regard interne majore le risque de retrait en soi. La
La dépersonnalisation à l’adolescence nous apparaît comme dépersonnalisation rend compte de cette dislocation entre le vu
paradigmatique, elle oscille entre normal et pathologique, entre et le vécu, qui ne peuvent plus s’étayer l’un sur l’autre en raison
construction et risque d’effondrement et, plus qu’à n’importe de cette porosité entre espaces interne et externe.
qu’elle autre période de l’existence, elle met à l’épreuve les capa- Ce repli du moi affaibli et atrophié dans une logique purement
cités de mobilisation du moi qui doit faire face à un afflux narcissique et archaïque peut être temporaire. Le vécu d’étrangeté
pulsionnel. Il faut donc métaboliser de grandes quantités pul- permet ainsi une délimitation entre dedans et dehors et offre une
sionnelles mais aussi effectuer un travail de liaison de multiples possibilité de réappropriation du sentiment d’existence en pui-
pulsions partielles vers des pulsions génitalisées. sant aux sources primaires du narcissisme, à condition que l’appui
Dans la dépersonnalisation, l’investissement du regard porté du perceptif visuel soit intégré dans un processus de construction
sur soi de cette autoscopie, symptôme cardinal, souligne la forte d’un espace psychique interne et ainsi d’une conscience de soi.
mobilisation de la pulsion scopique, d’un regard tourné vers Cependant, poussée à l’extrême, la dépersonnalisation ne permet
soi et non plus vers le monde extérieur et ses objets. Freud [50] pas d’accéder à une réappropriation de soi, à une subjectalisa-
définit la pulsion scopique comme une pulsion partielle parti- tion [53] , support de la continuité de soi, elle n’est qu’une mise
culière, avec la pulsion d’emprise car d’emblée tournée vers un en abîme par l’auto-observation, répétitive et stérile. Elle peut
objet et une partie du corps. Elle se déploie sous trois formes alors conduire à une rupture avec la réalité en raison du pouvoir
ou trois voies : active « voir », réfléchie « se voir », et passive trop effractant de cette dernière. La construction d’une néoréalité
« être vu ». L’investissement du regard, à l’adolescence, renforce devient la seule issue, laissant la place au délire ; le moi a alors été
l’investissement narcissique, dans une tentative d’appropriation englouti par la catastrophe de l’effondrement et de la dislocation.
subjectale. Cette double logique pulsionnelle partielle, scopique et
narcissique peut, quand elle est une réponse trop massive ou trop
exclusive à un vécu traumatique, rendre compte d’aménagements Approche neurobiologique
pervers, derniers remparts face à l’effondrement psychotique [51] .
Les modifications corporelles pubertaires vont solliciter for- Les neurosciences se sont depuis de nombreuses années pen-
tement la solidité des assises narcissiques et la constitution chées sur la question de la conscience, de l’identité et de la
des limites entre dedans, dehors, monde interne, monde reconnaissance de soi. L’intérêt pour la dépersonnalisation s’est
externe, sujet et objet. La porosité de ces limites, comme de d’abord construit à l’intérieur de la catégorie plus générale des
l’investissement narcissique, laisse l’adolescent vulnérable face troubles dissociatifs, mais de plus en plus d’études se centrent
à son appétence objectale. La massivité de la dépendance rend spécifiquement sur la dépersonnalisation pour en comprendre les
confuse la conscience de soi et la différenciation entre le sujet et soubassements neurophysiologiques, en s’appuyant notamment
l’objet. Le recours à la dépersonnalisation rend compte de cette sur les modifications du fonctionnement ou de l’organisation
confusion et du manque de contenance du monde interne qui cérébrale par l’intermédiaire des techniques de neuro-imagerie.
risque d’être dévoilé, exposé aux yeux de tous. Une confusion
s’installe entre ce qui appartient au caché à l’intime mais qui peut
être dévoilé et ce qui appartient au monde interne, inconscient Premières hypothèses lésionnelles
et donc informulable. À défaut de pouvoir expulser les contenus neurologiques
menaçants par la projection, qui nécessite une bonne différen-
ciation de l’interne et de l’externe, et en raison de la faiblesse L’étude des lésions cérébrales et des différentes formes
du refoulement, la répression des affects va être privilégiée. Elle d’épilepsie a été à l’origine des premiers travaux sur la participa-
s’accompagne d’une limitation des relations aux autres et favo- tion neurobiologique dans la genèse de la dépersonnalisation. Les
rise le repli sur soi et l’autocentration dans une tentative, par la descriptions cliniques de la fin du XIXe siècle des crises d’épilepsie
dépersonnalisation, de maintenir une différenciation entre intime temporale relatent des vécus de patients identiques à ceux des
et inconscient, entre vie imaginaire et vie fantasmatique. sujets présentant une dépersonnalisation : le manque de mots
Les transformations corporelles, chez les adolescents les plus fra- pour décrire leur état, la sensation de vivre comme dans un rêve, ce
giles, majorent un sentiment d’incomplétude et d’insatisfaction. que Jackson appelle « dreamy state » [54] . Une étude sur une cohorte
Le déséquilibre de la balance narcissico-objectale entraîne un de 128 patients présentant des crises comitiales partielles com-
sentiment de vulnérabilité. La crainte de l’autre s’exprime prin- plexes a montré que 18 % présentaient une déréalisation pendant
cipalement dans une crainte du regard de l’autre face à ce corps la crise, et 15 % une dépersonnalisation, pourcentage en dehors
non familier, non complètement intégré et devenu décevant. Ce des crises qui descendait à 14 % pour la déréalisation et 10 % pour
vécu d’étrangeté plonge l’adolescent dans de longues périodes de la dépersonnalisation [55] . Les auteurs soulignent des similarités
contemplation devant le miroir, tel Narcisse perplexe face à son dans le vécu des sujets souffrant d’épilepsie temporale et le vécu
reflet qu’il ne peut ni reconnaître, ni s’approprier. Le renforcement de dépersonnalisation sans pour autant aller jusqu’à faire de la
narcissique que l’identification au groupe de pairs offre, même si dépersonnalisation une forme particulière d’épilepsie.
elle se limite parfois à une identification par imitation [52] , notam- Les vécus de dépersonnalisation sont également retrouvés lors
ment vestimentaire, langagière ou d’intérêts, permet d’atténuer de lésions cérébrales, tumorales, ou vasculaires, lors d’atteintes
une étrangeté qui peut alors être partagée et revendiquée comme encéphalitiques ou de migraines [56] . Des études plus ciblées sont
modalité de différenciation du groupe des adultes. venues mettre l’accent sur des perturbations de la vie émotion-
Le recours à un registre pulsionnel moins objectalisé, moins nelle, notamment à partir d’atteintes bilatérales de l’amygdale
génitalisé, favorise le passage au vécu de dépersonnalisation. qui s’accompagnaient de dépersonnalisation [57] . La piste d’une
La pulsion scopique entre en jeu, privilégiant sa voie réflé- atteinte dans les circuits cérébraux impliqués dans le traitement
chie « se voir », car ses deux autres voies, passives et actives, des émotions est actuellement celle la plus féconde dans les
confrontent à un risque de dilution dans le monde extérieur modèles neurobiologiques de la dépersonnalisation dans lesquels
et les autres. « Se voir » conduit à une plongée interne, une l’atteinte cérébrale, les perturbations de la réponse du système
introspection d’un moi aux contours flous, introspection proche autonome et de la part motrice des émotions participent à la
d’une chute dans l’abîme, faute de bénéficier d’un renforce- genèse du vécu de dépersonnalisation.
ment narcissique secondaire porté par l’être vu, ou de mobiliser Le troisième grand axe de recherche issu des premiers travaux
une libido objectale dans le voir. On retrouve ici les descrip- sur la dépersonnalisation se centre sur l’hypothèse d’une réponse
tions de Janet concernant l’importance de l’introspection et du cérébrale face à des situations menaçantes venant déborder les
regard interne si caractéristique de la dépersonnalisation. Dans capacités d’adaptation. Cette hypothèse reprend celle de Mayer-
ces constellations de fragilité narcissique et d’achoppements de la Gross dans son article de 1935, où il fait de la dépersonnalisation
subjectivation, les deux autres voies de la pulsion scopique sont une « préforme de réponse cérébrale » [7] . D’autres auteurs ont
sources d’appauvrissement d’un moi vacillant et d’une conscience repris cette idée d’une réponse cérébrale programmée, initiant en
8 EMC - Psychiatrie
Dépersonnalisation 37-125-A-10
cela les recherches sur la dimension neurobiologique du trouble. du système nerveux autonome est plus faible face à des sti-
Dans une étude menée sur des sujets confrontés à une menace muli négatifs, en raison d’une inhibition sélective de la réponse
vitale, M. Roth et N. Argyl [58] dénombrent chez 66 % d’entre eux émotionnelle face à ses stimuli qui s’accompagne de manière para-
la présence d’une dépersonnalisation, ce qui vient confirmer cette doxale d’une hypervigilance face à des stimuli externes comme le
hypothèse d’une activation de circuits cérébraux impliquant la bruit [64] .
vie émotionnelle et la conscience de soi face à un débordement Les difficultés de la sphère émotionnelle concernent également
d’excitations. l’empathie, soit la capacité à se représenter les états émotion-
nels d’autrui. Des études réalisées avec des échelles de mesure
d’empathie ont démontré chez les sujets présentant une déper-
Dépersonnalisation et imagerie cérébrale sonnalisation des déficits dans les capacités empathiques (faibles
scores dans les capacités d’utilisation des habiletés sociales spon-
Les progrès dans les méthodes d’investigation de l’imagerie
tanées et un manque dans la compréhension sociale intuitive [65] ).
cérébrale ont conduit de nombreux auteurs à s’intéresser à la
L’atteinte de la prise de conscience des émotions et les faibles
visualisation des effets de la dépersonnalisation sur le cerveau.
capacités d’empathie ont été corrélées aux perturbations de
Les premières investigations (cf. supra) ont accompagné la mise
l’interoception, c’est-à-dire de la sensibilité viscérale, tendineuse,
en évidence des fonctions engagées dans la dépersonnalisation :
etc. Certains auteurs font l’hypothèse que l’atteinte de la percep-
la conscience de soi, la conscience de son corps, les atteintes émo-
tion interoceptive favorise les anomalies de la conscience du corps
tionnelles, le vécu d’étrangeté, etc.
et des émotions dans la dépersonnalisation, ce qui accompagne
La perception d’un soi unitaire mobilise fortement le cortex
les perturbations de l’empathie [66] (dans leur étude ils ont éga-
préfrontal [59] à la fois dans la prise en compte et l’intégration
lement tenu compte de l’impact des comorbidités anxieuses et
du schéma corporel mais aussi dans l’organisation temporelle de
dépressives qui peuvent perturber le niveau d’interoception). Une
par son contrôle de la mémoire immédiate. F. De Masi, citant une
autre étude [67] a souligné que lorsque les vécus corporels de dés-
étude de Gusnard et al., souligne le rôle « du cortex préfrontal
incarnation (disembodiment) sont aussi corrélés fortement à une
médial (...) coordonner et intégrer toutes les perceptions et tous les
difficulté à intégrer des perceptions corporelles internes comme
souvenirs qui contribuent à créer la perception unitaire de ce que
faisant partie de soi, et cela indépendamment du niveau d’anxiété
nous sommes » [60] . Le cortex préfrontal joue également un rôle
ou de dépression. Pour les auteurs de cette étude, cette difficulté
dans la régulation des émotions, dont la perception est fortement
de prise en compte des ressentis somatiques internes pourrait être
perturbée dans la dépersonnalisation (cf. « Dépersonnalisation et
une piste dans le type de prise en charge à proposer aux sujets
modèle émotionnel »).
présentant une dépersonnalisation.
Les lobes pariétaux et occipitaux sont aussi impliqués dans la
Des études plus récentes sur les liens entre vécu émotionnel et
dépersonnalisation comme le montre la symptomatologie proche
dépersonnalisation postulent à une atteinte spécifique du fonc-
de la dépersonnalisation lors d’hématomes cérébraux dans ces
tionnement émotionnel : la désaffectation (de-affectualization) [63] .
régions (sensation de non-appartenance du corps dans l’atteinte
Les perturbations émotionnelles sont au cœur de la description
pariétale, sentiment de déréalisation et de détachement du corps
symptomatologique de la dépersonnalisation comme le fait en
dans l’atteinte occipitale) [61] .
1966 Davidson [37] qui propose le terme de de-affectualization pour
Le thalamus, l’amygdale, le précuneus et les aires limbiques
rendre compte de ce changement dans la vie émotionnelle du
sont aussi impliqués dans la dépersonnalisation, notamment dans
sujet dépersonnalisé qui se caractérise par une baisse ou une perte
les liens étroits qu’ils entretiennent avec le cortex préfrontal et
de la réactivité émotionnelle [63] . Pour Medford, cette atteinte de
pariétal, entraînant une atteinte de la perception du schéma cor-
la vie émotionnelle est liée à une perturbation de la perception
porel [62] .
corporelle, symptôme central de la dépersonnalisation. La déaf-
fectation se construirait alors sur une « desomatisation » en raison
Dépersonnalisation et modèle émotionnel d’une atteinte de l’insula antérieure. Reprenant et prolongeant
l’hypothèse de Damasio [68] sur l’intrication entre la perception des
La symptomatologie de la dépersonnalisation, telle qu’elle se émotions et la constitution du self, Medford fait l’hypothèse que
construit autour de l’écoute du vécu des patients, met l’accent sur la mauvaise intégration des sensations corporelles internes met
les troubles de la perception des émotions tout à fait paradoxaux. à mal la constitution d’une conscience de soi, à l’origine d’une
Ils se plaignent d’un engourdissement de leur ressenti émotionnel, atteinte du vécu émotionnel. Medford recense les études, notam-
ce qui apparaît dans la littérature anglo-saxonne sous la termi- ment en neuro-imagerie, qui donnent de la consistance à son
nologie « emotional numbing », tout en exprimant un niveau de hypothèse. La dépersonnalisation serait alors une modalité défen-
souffrance ressentie très intense. Plusieurs approches tentent de sive pour se protéger d’un niveau d’angoisse trop important en en
répondre à ce paradoxe : celle qui s’appuie sur une dissociation limitant la perception, limitation qui porterait principalement sur
entre expression motrice et vécu des émotions, celle qui met en le vécu interne de l’angoisse mais qui, en contrepartie, majorait
avant une perturbation de la capacité d’empathie et celle qui pro- la sensibilité au vécu émotionnel venant de l’extérieur, expli-
pose un trouble spécifique « une désaffectation » émotionnelle quant ainsi l’hypersensibilité des dépersonnalisés à l’ambiance
(de-affectualization anglo-saxonne) [63] . externe et leur sensation d’engourdissement du vécu émotionnel
Les émotions ont un statut intermédiaire, entre vécu cons- interne.
cient et inconscient, entre ressenti subjectif et réponse motrice. Toujours pour cet auteur, il faut différencier l’indifférence
Elles ont donc une part inconsciente, comme on peut l’observer affective des schizophrènes et l’affaiblissement émotionnel des
notamment dans les modifications d’expression du visage de dépersonnalisés, mais qui pourrait être le premier stade vers une
sujets confrontés à des images de visages représentant différentes atteinte plus radicale et définitive de la vie émotionnelle telle
émotions. Pour les sujets présentant une dépersonnalisation, qu’elle se déploie dans la schizophrénie.
on peut observer les modifications de leur visage dans la pas-
sation du test, mais lorsqu’on les interroge, ils affirment ne
pas éprouver consciemment ses émotions et ainsi ne pas pou- Modélisation des troubles dissociatifs
voir les reconnaître comme telles dans leur vécu de la situation et de la dépersonnalisation
d’observation. On a également observé une impossibilité pour ces
sujets à attribuer de manière adaptée des émotions à des situations Le modèle de référence reste encore à l’heure actuelle celui
concrètes [56] . proposé par Sierra et Berrios en 1998 [56] , modèle intégratif qui
Le modèle émotionnel de la dépersonnalisation s’appuie sur propose une synthèse des différentes hypothèses proposées aupa-
la discordance entre la conscience émotionnelle subjective et ravant. Les études menées sur des sujets présentant des troubles
l’expression émotionnelle, notamment dans les modifications neurologiques au cours desquels sont apparus des troubles disso-
somatiques (fréquence cardiaque, sudation, etc.) pour postuler à ciatifs ont été la première étape de compréhension des structures
une atteinte du processus de conscientisation des émotions (emo- cérébrales qui y sont engagées. La deuxième étape s’est appuyée
tional awareness). Ainsi dans la dépersonnalisation, la réponse sur l’imagerie cérébrale dans l’étude de fonctions humaines, la
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Toute référence à cet article doit porter la mention : De Luca M. Dépersonnalisation. EMC - Psychiatrie 2016;13(1):1-12 [Article 37-125-A-10].
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