NRPL Sept21 1re Gouges Roman
NRPL Sept21 1re Gouges Roman
OLYMPE
DE GOUGES
chronique n° 1
Olympe de Gouges dans l’histoire
de la bande dessinée
Par Laurence Gomez
« Au fond, vous savez, mon seul rival La BD contemporaine oscille également entre ces deux registres
international, c’est Tintin », disait que sont le comique et le sérieux. Elle devient le lieu d’une
réflexion sur l’histoire et sur le moi, dans un souci de restitution
Charles de Gaulle. Aujourd’hui, la historique, de recomposition apologétique ou polémique, ou
bande dessinée se renouvelle à travers bien de décomposition ironique. Si Catel et Bocquet restituent
le roman graphique. Dans le cadre du une époque à travers la trajectoire de femmes telles que Kiki de
Prix littéraire des lycéens, apprentis et Montparnasse et Olympe de Gouges, si Marjane Satrapi retrace
dans Persépolis sa vie marquée par le renversement du Shah et
stagiaires de la formation professionnelle par la révolution iranienne, Guy Delisle et Lewis Trondheim, eux,
en Île-de-France 2012-2013, une classe de choisissent un angle autobiographique pour appréhender la réa-
1re a rencontré à plusieurs reprises Catel lité, dans Carnets de bord et Guide du mauvais père. Le graphisme
Muller et José-Louis Bocquet, les auteurs va dans le sens du registre utilisé : réalisme stylisé (Marjane
Satrapi) ou mimétique (Catel et Bocquet) contre trait minimaliste,
d’Olympe de Gouges. Ces rencontres ont naïf et simple (Delisle et Trondheim).
donné lieu à une activité « Histoire des
arts », prolongeant l’étude d’une œuvre Réalisme et imaginaire
du XVIIIe siècle. Cinq chroniques rendront Cette dualité renvoie à une autre tension qui traverse la bande
compte de ce travail, qui commence par dessinée : l’éloignement ou la proximité avec le réel. Moebius,
retracer l’histoire du neuvième art. Druillet, Loisel et Le Tendre optent pour l’imaginaire en écrivant
des space operas ou de l’heroic fantasy. D’autres auteurs affichent
une volonté de dire le monde.
Une simple liste de quinze titres célèbres de la bande dessinée Ce désir d’ancrage réaliste est appréhendé soit dans l’espace
des années 1930 à nos jours (à consulter dans l’espace abonnés de la fiction, voire de la science-fiction, soit dans l’espace (auto)
numériques) révèle l’évolution du cet art. À partir d’une lecture biographique. Hergé place son personnage dans l’actualité
attentive de ces titres, les élèves dégageront les différentes ten- contemporaine de la révolution communiste, l’univers colonial,
dances de la bande dessinée européenne. la conquête de la Lune. Uderzo et Goscinny, à travers leur per-
sonnage, réactivent les clichés des Français (froideur des Anglais,
Sérieux et burlesque fourberie des Égyptiens, bêtise des Belges). Quant à Gaston
Dès l’origine, la bande dessinée s’inscrit dans une triple oppo- Lagaffe, sa façon de saborder systématiquement le travail des
sition, entre sérieux et burlesque, imaginaire et réalisme, gra- ses collègues met en cause une société productive et capitaliste.
phisme et écriture. Le personnage de Tintin, dont le sérieux et Chez Enki Bilal, c’est la science-fiction qui permet une réflexion
la rigueur se lisent dans un dessin réduit à des signes minimaux politique sur le totalitarisme et l’identité : son personnage Alcide
et à un lettrage neutre dans une bulle rectangulaire, trouve sa Nikopol-Horus fomente un coup d’État contre un régime fasciste
contrepartie dans celui de Gaston Lagaffe : le lettrage débridé dont les membres sont maquillés en clowns maléfiques. Mais le
et coloré qui amplifie le dessin, la multitude de lignes, les formes réel peut être appréhendé de manière mimétique, comme le
rondes et accentuées du protagoniste entraînent le lecteur du montrent les derniers titres de la liste (Journal, Carnets de bord) :
côté du burlesque. récits historiques, biographiques et autobiographiques enva-
La BD des années 1970-1980 reprend cette dualité à travers la hissent l’espace de la bande dessinée. La vogue de la biographie,
figure du héros et son double parodique : d’un côté, les rou- à laquelle appartient Olympe de Gouges de Catel et Bocquet,
flaquettes, le caban noir, les volutes de fumée de l’aventurier existe depuis les années 1950, mais connaît un essor considé-
bohème et raffiné Corto Maltese ; de l’autre, le gros nez, la barbe rable depuis quelques années. Par ailleurs, alors que les bandes
de quelques jours, le slip kangourou trop grand, taché d’urine dessinées d’antan s’attachaient à des personnages héroïques
et laissant dépasser un testicule de Gros dégueulasse. D’un côté ou édifiants, on voit maintenant se multiplier les récits de vie
un dessin stylisé en aplats noirs, de l’autre un trait libéré de toute d’artistes (Frida Kahlo, Giacometti, Picasso et bien d’autres) et de
contrainte esthétique. personnages quotidiens.
Graphisme et écriture
Cette ambition biographique pose la question du rapport entre
le graphisme et l’écriture. La prédominance est-elle accordée
au texte ou à l’image ? Plusieurs combinaisons sont possibles :
la vignette de Journal de Fabrice Neaud, entièrement visuelle,
représente l’amour des autres dans un bal de cour pour mieux
faire ressortir la solitude du personnage-narrateur attablé.
Prolongements
Les élèves complèteront ce travail de recherche sur l’histoire de
Fabrice Neaud, Journal, vol. 3, éditions Ego comme X, 2010 la bande dessinée européenne. Le travail sera centré autour de
quatre axes :
Le noir et blanc et l’effet de plongée accentuent la tristesse du – De l’après-guerre à la fin des années 1960 : l’école franco-belge
personnage. La solitude n’est pas racontée avec du dessin ni dans (la « ligne claire », l’école de Charleroi).
le dessin, c’est le dessin lui-même qui raconte. – Les années 1970 : le passage à l’âge adulte et les revues qui
Inversement, dans cette vignette d’Olympe de Gouges, le texte marquent ce changement d’ère : Pilote, Pif gadget, Métal hurlant,
est autosuffisant : il annonce la mort du personnage et montre Fluide glacial.
sa candeur. L’illustration a une valeur ornementale et mimétique : – La bande dessinée contemporaine : l’exploration de champs
la Conciergerie, les pavés, la calèche plongent le lecteur dans le comme l’anticipation politique et historique, la BD reportage,
décor de la Révolution française. l’adaptation de romans classiques, l’autobiographie et la biogra-
phie.
Cette tension entre texte et graphie se décline au niveau même – Le roman graphique : origine, caractéristiques, œuvres
du support : après avoir quitté le monde de la presse pour entrer notables.
dans celui du livre, la bande dessinée peut s’incarner en « roman
graphique », défini par le choix du noir et blanc, le format inha-
bituel, le nombre de pages, les thèmes abordés.
Le terme « roman graphique » oriente la bande dessinée du côté
de l’écrit, du littéraire, et représente ainsi une plus-value intel-
lectuelle. Mais n’y a-t-il pas là un danger, qui consisterait à consi-
dérer le roman graphique comme la forme aboutie de la bande Bibliographie
dessinée, dans une confusion totale entre medium et qualité
Virginie François, La Bande dessinée, scala, coll. « tableaux
artistique ? La quête de légitimité dont le roman graphique est
choisis », 2005.
le véhicule principal ne risque-t-elle pas d’ébranler l’institution
thierry Groensteen, La Bande dessinée : son histoire et ses
culturelle de la bande dessinée, en introduisant, comme dans le
maîtres, skira-Flammarion, 2009.
théâtre classique, une hiérarchie entre le ton haut pour le roman
scott mcCloud, L’Art invisible : recueil, Delcourt, coll.
graphique et le ton bas pour la BD ? Ou bien ce nouveau format
« Contrebande », 2007.
révèle-t-il un art protéiforme, en constante évolution ? Au-delà
chronique n° 2
Olympe de Gouges vue par catel
Muller et José-louis Bocquet
Par Laurence Gomez
Bien ancré dans la bande dessinée Document 2 : les clubs sont des lieux dans lesquels les femmes
contemporaine par son souci de discutent, lisent le journal, prennent des positions.
réalisme historique, par sa dimension
biographique et son format, le roman
graphique Olympe de Gouges de Catel
Muller et José-Louis Bocquet raconte le
destin d’une femme de lettres et son rôle
dans le cours de la révolution de 1789.
Il s’agira dans cette seconde chronique
d’interroger le personnage d’Olympe
de Gouges à travers un parcours de
lecture permettant d’observer le rôle
des femmes et d’Olympe de Gouges Club patriotique de femmes, gouache de Jacques-Philippe
dans la révolution, leur présence et leur Lesueur, musée Carnavalet, Paris, 1791.
représentation.
quête ; inquiétant dans le document 1, comme le montrent • Elle est une femme des Lumières car elle adopte les caractéris-
les armées de pics, de fourches et de haches que portent les tiques de l’esprit du siècle : elle refuse le despotisme, se définit
femmes. On notera également l’expression farouche de la tri- elle-même comme une monarchiste tempérée avant de devenir
coteuse, debout, mains sur les hanches. Les formes de l’insur- républicaine pendant la Révolution. Elle milite pour toutes les
rection divergent selon les catégories sociales : les femmes du formes de liberté, contre l’esclavage, les privilèges, les emprison-
peuple occupent le terrain et les femmes de condition élevée nements arbitraires et la peine de mort, le divorce.
investissent les clubs et publient des écrits militants : aux sabots • Sa modernité est manifeste dans sa vie même : elle ne veut pas
des femmes des halles (document 1) s’opposent les escarpins de nourrice pour élever son fils, établit avec Jacques Biétrix de
fins de la présidente lisant Le Moniteur (document 2) ; d’un côté Rozières un contrat similaire au pacs et fait du théâtre une tri-
les costumes identiques (document 1), de l’autre des singulari- bune bien avant la loi de 1791 sur la liberté des théâtres. Ses
tés vestimentaires comme un châle, un chapeau et une robe à idées et ses combats politiques annoncent ceux de notre siècle :
motifs (document 2). La comparaison de ces trois documents dans Remarques patriotiques de 1788, elle suggère que chacun
avec le tableau de Füssli de 1799, Das Schweigen (Le Silence) et paie un impôt selon ses moyens pour participer au bien de la
la femme du calendrier révolutionnaire montre l’évolution de nation et fait une série de propositions afin d’améliorer le sort
la présence de la femme : dans le tableau de Füssli (voir http:// des plus pauvres comme la création de refuges pour les veuves
[Link]/pqhq55g), elle est seule, prostrée, nue et ses cheveux ou l’amélioration de l’éclairage pour dissuader le brigandage ;
cachent son visage. Retirée de toute vie publique, elle incarne la dans la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qu’elle
révolte révolutionnaire ci-dessus brisée après le décret de 1793 rédige en 1791, elle demande l’égalité entre les hommes et les
qui interdira les clubs et les sociétés féminines. Dans le tableau femmes et dans sa brochure Le Bon Sens du français, le droit de
du calendrier révolutionnaire (document 4), la femme, déifiée, vote pour tous. À la lecture du roman graphique de Catel Mul-
présentée comme une Diane Chasseresse, est montrée hors de ler et José-Louis Bocquet, les élèves retiendront qu’Olympe de
la scène publique. Ainsi, déchue ou mythifiée, la femme perd son Gouges fut une militante humaniste qui fonda les bases d’un
rôle social et politique. féminisme qui ignorait encore son nom.
Ce parcours iconographique est à mettre en lien avec le destin Une fois reconstitué le personnage d’Olympe de Gouges, les
d’Olympe de Gouges et les critiques contrastées qu’elle suscita : élèves s’interrogeront sur les liens qui unissent le roman et l’his-
objet d’admiration puis de mépris, entendue, écoutée puis reje- toire : l’écriture romanesque est-elle capable de restituer la sensi-
tée, acculée au silence. bilité et les consciences individuelles de l’époque ? Ce récit de vie
n’est-il pas un roman, dans la mesure où l’appréhension de l’his-
toire du xviiie siècle passe par le filtre de la subjectivité d’auteurs
du xxe siècle ? Les élèves trouveront quelques exemples permet-
tant d’étayer ces propos : dans la construction du roman, l’en-
fance et le premier mariage d’Olympe dont on nous dit qu’elle fut
violée dans le cadre conjugal occupent une place prépondérante
et représentent les éléments déclencheurs de la vie et de la vision
d’adulte du personnage. Le rapport de causalité observé entre
l’enfance d’Olympe et sa vie d’adulte est marqué par les para-
digmes du xxe siècle et notamment de la psychanalyse. Inverse-
ment, les auteurs évoquent peu et de manière allusive le rapport
à la langue de cette occitane qui parlait mal français, comme la
plupart des gens à l’époque, et les efforts déployés pour obtenir
un français correct. On ne sent d’ailleurs dans le roman aucune
confrontation Province/Paris alors même que les provinciaux
furent considérés comme des immigrés jusqu’à l’après-guerre.
On remarquera également que le portrait physique d’Olympe,
inspiré du visage de l’actrice Barbara Schultz, répond aux canons
de la beauté actuelle : la bouche est pulpeuse et le nez en trom-
Calendrier Républicain :Vendémiaire (septembre) pette. Le roman graphique Olympe de Gouges ne détruit pas
l’intelligibilité et la véracité du personnage historique, mais les
auteurs stylisent le personnage en offrant leur propre vision.
Olympe de Gouges, une révolutionnaire
À l’aide de la deuxième partie du roman graphique (de la page 227 Bibliographie
jusqu’à la fin) consacrée à l’engagement politique d’Olympe de Georges Duby, michèle Perrot, Histoire des femmes en
Gouges et de la chronologie qui figure en annexe, les élèves com- Occident, tome 3, éditions Perrin, coll. « Tempus », 2002.
plèteront le tableau qui se trouve dans les compléments numé- manuel scolaire Histoire 1re L/ES/S, éditions nathan,
riques de la revue, et définiront la place d’Olympe de Gouges dans dir. Guillaume Le Quintrec, 2007.
le siècle des Lumières et la modernité de ses combats.
chronique n° 3
Olympe de Gouges vue par catel
Muller et José-louis Bocquet
Par Laurence Gomez
La chronique 2 nous a permis de d’une courtisane qui vient d’être présentée au roi » révèle cette
découvrir le personnage d’Olympe ambivalence. Êtes-vous d’accord avec ces impressions de lecteur ?
cM et J-l B : Le terme « opportunisme » est anachronique dans la
de Gouges, son destin, son rôle dans mesure où les femmes n’avaient pas de droits et ne pouvaient vivre
la Révolution française, ses combats qu’avec la protection d’un homme. Jacques Biétrix de la Rosières
pour l’égalité entre les sexes. Dans sera le protecteur d’Olympe et lui fournira une rente importante
cette troisième chronique consacrée au qui la mettra à l’abri du besoin. Pourtant, elle ne sera pas entrete-
nue, elle gagnera de l’argent et l’argent gagné sera réinvesti dans
making-of du roman graphique, il s’agira
des tracts politiques. Elle aurait pu se marier et devenir noble.
de découvrir, par un entretien avec Catel Quant à sa candeur, nous partageons plutôt l’avis de Benoîte
Muller et José-Louis Bocquet, comment Groult qui dit qu’Olympe a foi en la justice humaine. Mais, par
et pourquoi s’est développé ce projet. malchance, elle est tombée au moment de la loi des procès. Pour
nous, elle est avant tout une amoureuse et une femme engagée.
lG : Quels sont vos rapports avec l’histoire ? Comment avez-vous
laurence Gomez : Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur Olympe fait pour restituer la sensibilité de l’époque ?
de Gouges ? cM et J-l B : Nous avons fait un gros travail d’investigation, repé-
catel Muller et José-louis Bocquet : Nous avons découvert rages, lectures, recherches iconographiques mais à aucun moment
Olympe de Gouges en lisant le livre de Benoîte Groult Ainsi soit- nous n’avons eu le projet de concurrencer l’histoire. L’historien
elle. Nous avons ensuite découvert qu’elle avait écrit la Déclaration cherche le fait réel, objectif. Nous, pour rendre l’histoire plus plai-
des droits de la femme et de la citoyenne, dédiée à la Reine. Cela sante, nous nous glissons dans les interstices : nous choisissons tel
nous a amenés à nous intéresser à ces femmes clandestines de moment plutôt que tel autre pour créer l’émotion, pour rendre le
l’histoire, ces femmes qui ont marqué leur époque mais qui ont récit plus efficace, plus romanesque. Le scénariste cherche la jus-
été oubliées par l’histoire et l’histoire littéraire. On connait le vio- tesse et l’efficacité. Pourtant, tout est rattaché à l’histoire réelle,
lon d’Ingres de Man Ray, on connaît la Déclaration des droits de tout a été vérifié et nous sommes allés parfois plus loin que les
la femme et de la citoyenne, mais on ignore tout de ces femmes historiens. Prenons l’exemple de la turgotine, la diligence crée par
qui se cachent derrière. Par notre travail, nous voulions leur rendre Turgot. Pour le trajet d’Olympe de Montauban à Paris, nous nous
hommage. sommes documentés et nous avons appris dans les livres d’his-
lG : Vous avez choisi un déroulement chronologique et une toire que les trajets se faisaient par la turgotine qui était divisée en
grande partie de la biographie est consacrée à l’enfance d’Olympe. compartiments différents selon les classes sociales. Or, quand nous
Pourquoi ? sommes allés au musée sur les moyens de locomotion en Alsace,
cM et J-l B : Il faut savoir que beaucoup de flash- back en littéra-
ture ou au cinéma sont conditionnés par des contraintes de temps
ou de pagination. Nos 400 pages nous ont permis d’être exhaus-
tifs et de suivre tout le destin d’Olympe en insistant sur l’enfance.
Pourquoi une telle insistance sur l’enfance ? On sait maintenant
que l’enfance met en lumière la personnalité adulte. Chez Olympe,
la bâtardise, la noblesse du père, les mariages de sa mère, et puis
plus tard son union avec Pierre Aubry et les viols qu’elle a subis
dans le cadre du mariage expliquent la dualité du personnage :
d’un côté l’éperdue volonté de reconnaissance, le désir de par-
ticule, de l’autre une soif de liberté et de justice et une haine du
mariage qu’elle nommera « tombeau de l’amour ».
lG : On note une certaine ambivalence du personnage : candide
en politique et opportuniste en amour. La remarque de Louis-
Sébastien Mercier à la page 100 « Ma chère, tu as l’air émerveillée La turgotine.
Montauban
Après ce travail de repérages, José-Louis détermine les person-
nages, écrit les dialogues. Il me raconte la scène à représenter. La même planche après encrage
Il me dit par exemple qu’Olympe a mis deux semaines pour se
rendre de Montauban à Paris, que la turgotine s’arrêtait dans les deuxième raison est budgétaire : la couleur sur quatre cents pages
relais de poste et que tout le monde se restaurait. À partir de là, aurait été trop coûteuse. Le format du roman graphique s’est
nous décidons ensemble du découpage afin de trouver un équi- imposé en raison de la longueur de l’ouvrage.
libre entre le texte et l’image : faut-il faire trois cases ? Une seule cM et J-l B : Le livre a été traduit dans plusieurs langues. Comment
case ? Un gros plan ? Un plan large ? Dessiner un personnage ou a-t-il été perçu dans d’autres pays notamment dans ceux dont la
plusieurs ? Après avoir organisé la page, je reporte mon rough1 et culture est différente de la nôtre ? Avez-vous été obligés de réécrire
je réalise le crayonné. ou dessiner des passages ?
Le travail final d’encrage, encre de Chine sur papier blanc, va fixer cM et J-l B : Le livre a été très bien perçu en Europe, y compris en
le dessin sur la planche. Chaque planche est scannée et les imper- Turquie. Aucune modification ne nous a été demandée. Pour ce
fections sont gommées à l’ordinateur. qui est de la Chine, Olympe de Gouges subira sans doute le même
lG : D’après quels modèles avez-vous dessiné Olympe de Gouges ? destin que Kiki de Montparnasse : il faudra la rhabiller !
cM et J-l B : Je me suis inspirée des gravures et dessins de
l’époque, mais aussi de modèles vivants.
La comédienne Barbara Schulz, jouant dans une pièce d’époque,
a posé pour moi et je me suis inspirée de sa coiffure et de ses atti-
tudes pour Olympe. À lire
lG : Pouvez-vous expliquer le choix de la couleur noir et blanc et
du format roman graphique ?
• Wikipédia, articles « Catel Muller » et « josé-louis Bocquet ».
cM et J-l B : La première raison est esthétique, le noir et blanc
• Déclaration d’intention du film À vos plumes de Brigitte
Barbier et de jean-Marc Fabre.
permettant de retrouver l’esprit des gravures du xviiie siècle. La
chronique n° 4
le destin d’Olympe
Par Laurence Gomez
Olympe de Gouges raconte le destin physique et sensuelle. Aucun événement temporel ne vient per-
d’une femme de lettres au xViiie siècle. turber cette pause amoureuse.
La vignette 3 peut faire l’objet d’une analyse approfondie.
La chronique 3 nous a permis de Elle offre un plan de transition entre le plan serré de la seconde
découvrir le making-of de l’œuvre à case et le plan en demi-ensemble de la quatrième case. L’unité du
travers un entretien avec les auteurs. plan (lit/guéridon) et l’absence d’horizon répondent à un objec-
La chronique 4 est consacrée à l’analyse tif : bloquer la fuite du regard et imposer l’attention sur l’intimité
amoureuse. La scénographie est à l’unisson avec la composition :
de l’incipit et de l’excipit du roman les verres de vin vides, les draps qui s’enroulent et se plient sur
qui retracent le destin d’Olympe, de sa les personnages, le corset à lacets et la vaste chemise bouffante
conception à sa mort sur l’échafaud. peignent l’amour. Le travail final d’encrage, encre de Chine sur
papier blanc, laisse dominer le blanc alors même que le noir enva-
À partir d’une lecture attentive de la hira la dernière planche.
première et de la dernière planche, les Le scénario se résume à trois bulles qui définissent un des enjeux
élèves s’attacheront à définir les fonctions du roman : la place de la femme dans le monde du xviiie siècle. À
d’un incipit et d’un excipit. l’assertion féminine « c’est bien aussi une garce » répond l’injonc-
tion masculine « je veux un garçon » résumant la prépondérance
des hommes. On notera que, dans la dernière case, l’image va dans
le sens du scénario : le changement d’axe place l’homme en posi-
D’Éros tion dominante.
Cet incipit répond donc à trois fonctions, mimétique, expressive et
Cette première planche rompt avec la fonction informative tra- idéologique. Une question se pose à la lecture de cette première
ditionnellement attachée à la scène d’exposition : le texte est page : pourquoi commencer l’histoire d’Olympe à sa concep-
quasi-absent et la même scène est représentée selon des plans dif- tion et non pas à sa naissance ? Parce que l’adultère de la mère,
férents. Le lecteur est plongé dans l’univers du xviiie siècle : le décor la bâtardise d’Olympe, la noblesse du père illégitime développe-
est d’inspiration rococo avec ses courbes, ses fleurs, ses figurines ront une dualité chez le personnage, animé à la fois par une soif
et miroirs, son siège rembourré aux pieds tournés. Il émane de ce de légitimité et de reconnaissance sociale, de liberté. Cette scène
décor une atmosphère d’élégance raffinée qui déploie à l’arrière- obéit également à une visée idéologique : l’amour heureux ne se
plan un esthétisme aristocratique. conçoit, dans ce roman, qu’en dehors des liens du mariage. Les
Dans cet espace enveloppant, l’érotisme domine. L’absence totale mariages d’Olympe et de sa mère sont des fiascos et les moments
de texte dans les trois premières cases, le découpage narratif en de bonheur amoureux sont conçus dans l’adultère ou le concu-
grandes cases carrées ou rectangulaires créent une atmosphère binage.
Vignette 3
La chaumière
La mort d'Olympe
chronique n° 5
Portraits d’Olympe
Par Laurence Gomez
À vos plumes !
Un exercice de rédaction complètera ce travail de lecture. Le sujet
sera le suivant : deux lycéens présentent sur une radio un portrait Olympe et sa mère.
N’oublions pas que Charles de Monselet lui prête des caprices anti-esclavagiste et proposa dans sa Lettre au peuple un “impôt
de “bacchante affolée” et que Restif de la Bretonne l’inscrit dans patriotique”, c’est-à-dire une caisse où chacun cotiserait selon ses
sa liste des prostitués de Paris. La remarque de Louis-Sébastien moyens et qui servirait à éponger la dette de l’État. L’admiration
Mercier “Ma chère, tu as l’air émerveillé d’une courtisane qui vient que je voue à Olympe repose sur ses principes militants affirmés
d’être présentée au roi” n’est-elle pas emblématique du person- jusqu’à la fin envers et contre tous et sur son courage et son éner-
nage ? gie porteurs de promesses et de progrès. »
Par ailleurs, comment voir en Olympe une femme en avance sur
son temps alors même que les questions qu’elle abordait étaient Mise en bande dessinée
débattues depuis fort longtemps ? Montesquieu, Voltaire et Une fois la rédaction des portraits d’Olympe achevée, il s’agira pour
Condorcet avaient largement abordé la question de l’esclavage, les élèves de réinvestir les acquis de cette séquence consacrée à la
de la femme, et de l’égalité des droits. Montesquieu posait déjà bande-dessinée par un exercice pratique. La consigne consistera à
dans les Lettres persanes l’impossibilité du divorce comme cause adapter le texte en une bande ou une courte planche de BD. Pour
de la dépopulation. Arrêtons de voir en Olympe une femme aux mener à bien cette réalisation, les élèves devront préalablement
idées audacieuses ! réfléchir à un story-board. Pour ce faire, le texte devra être adapté
Il me semble donc, chers auditeurs, qu’Olympe de Gouges est et découpé pour la mise en bulle et en images. Les élèves choisi-
l’objet d’une mythification qui se fait au détriment de l’histoire. » ront ou non de conserver certains éléments du discours rédigé
Corrigé 2 : « Chers auditeurs, c’est un grand jour pour moi car je en les associant avec l’image. Ils veilleront à respecter les codes
vais pouvoir enfin dire toute l’admiration que j’ai pour Olympe propres à l’éloge et le blâme.
de Gouges. Quand je regarde son parcours, je la vois comme une Une réflexion sur le rapport texte/graphisme sera menée avec les
figure de proue, une femme humaniste et féministe avant l’heure. élèves : quels procédés utiliser pour retranscrire ou souligner les
Pourtant, rien ne prédestinait cette femme à un tel destin. Pro- caractéristiques élogieuses ou critiques du texte ? Ce sera l’occa-
vinciale de Montauban, mariée à 17 ans, elle aurait pu avoir la vie sion de rappeler les notions et techniques propres au neuvième
toute tracée des femmes de l’Ancien Régime. Pourtant, elle décida art : choix de l’espace graphique (nombre et format des vignettes),
de mettre tout son courage et toute sa dignité à améliorer le sort cadrage et échelles de plans dans les cases, bulles ou phylactères,
des femmes : elle prôna le droit au divorce et fut le génial auteur de graphisme, police et utilisation de la couleur.
la Déclaration des droits de la femme, posa également la question Pour cette mise en BD, on pourra utiliser le site internet gratuit
de l’homme et pas seulement de la femme : elle écrivit une pièce Toondoo, générateur de BD.
Après avoir publié Le Cri du sage par une femme (1789), Olympe se défend contre les ultraconservateurs.