Abdallah-Pretceille 2005 Pour Un Humanisme Du Divers
Abdallah-Pretceille 2005 Pour Un Humanisme Du Divers
Martine Abdallah-Pretceille
2005/3 no 87 | pages 34 à 41
ISSN 0396-8669
ISBN 2-7492-0448-8
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34 Pour un humanisme
du divers
MARTINE ABDALLAH-PRETCEILLE
VST n° 87 - 2005
Pour un humanisme du divers
fondeur du tissu social à partir des prin- réponse, on aura une configuration
cipes d’hétérogénéité et de pluralité. Par sociale différente. Elle s’organisera, soit 35
ailleurs, toute identité (individuelle ou col- sur le mode additif comme une juxtaposi-
lective) est en fait plurielle. On ne revien- tion d’identités singulières (avec ses
dra pas sur les travaux de G. Devereux qui dérives « naturelles » qui sont l’exclusion
a démontré depuis longtemps que toute et les rapports de pouvoir), soit sur le
identité unidimensionnelle n’est pas loin mode fusionnel qui conduit à la négation
d’être pathologique. La réalité sociale est, des singularités et qui a pour corollaire, à
elle aussi, polychrome. Et, ce n’est pas plus ou moins longue échéance, le refus
parce que nous avons choisi de travailler et le rejet. Cette alternative maximaliste
sur la dimension anthropologique du pro- s’enracine dans un usage et un dosage
blème qu’il faut en nier les autres aspects, inapproprié de la différence, par excès ou
notamment sociologique, politique, psy- par défaut.
chologique. Dans un cas comme dans Le multiculturalisme n’est qu’une gestion
l’autre, il convient de ne pas remplacer les mathématique des différences. Il entraîne :
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Dossier
tir d’une logique additive. L’accentuation prendre de la distance par rapport aux
36 du principe de différenciation réintroduit groupes d’appartenance (nationale,
la question des valeurs comme condition régionale, religieuse, professionnelle…)
de la structuration identitaire collective. tout en ne niant pas ces attachements
Dès lors, l’invite est claire, il nous faut multiples. L’individu n’est pas que la
apprendre à penser la pluralité et la diver- somme de ses appartenances. Additive
sité selon un autre paradigme : entre la et non plus soustractive ou antagoniste,
mosaïque et le melting-pot, il ne faut pas susceptible d’évolution permanente en
choisir mais au contraire innover, repen- fonction de l’histoire individuelle et col-
ser l’hétérogénéité et le complexe, non lective, multiréférentielle et à « géomé-
pas à partir des notions de norme et de trie variable », l’identité se pense en
structure mais à partir de celles de marge, termes de pluralité, de complexité, de
de passage des frontières, d’échange, de négociation et de stratégie. Quels sont
chemin de traverse, de diagonale, etc. les éléments fédérateurs ainsi que les
Danger de la confusion entre identité éléments centrifuges d’une identité col-
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tence et donc la cohabitation de groupes tion. L’individu n’est plus au cœur d’une
culturels homogènes. Le culturalisme, par seule identité mais de plusieurs, identités 37
son accentuation systématique de la qui ne sont pas exclusives les unes des
variable culturelle, débouche sur une autres et qui sont, parfois en harmonie,
forme de « scientisme culturel », une parfois en contradiction.
forme de dogmatisme, voire d’intégrisme On se trouve dans une réalité sociale
culturel qui induit la négation de la polychrome, labile et mouvante. C’est
dimension universelle de tout individu. pourquoi il devient de plus en plus diffi-
Ces études ne tiennent pas assez compte cile de définir l’individu à partir de sa
du fait que la complexité actuelle du tissu seule appartenance culturelle, ethnique
social s’explique par des processus de ou même nationale. Les marqueurs tradi-
métissage, de bricolage et d’acculturation tionnels d’identification (nom, nationa-
réciproque. lité, âge, culture, statut social et écono-
En effet, plus personne n’échappe à la mique…) ont perdu leur pertinence et ne
diversité culturelle. La construction euro- permettent plus d’identifier autrui,
Celui-ci est omniprésent. L’abolition du cultures n’existent pas en dehors des indi-
temps et des distances par la connais- vidus qui les portent et les actualisent.
sance immédiate des événements se Elles n’existent pas en dehors des discours
déroulant à l’autre bout du monde bana- et des usages dont elles font l’objet.
lise l’expérience de l’altérité tout en la Ainsi, en focalisant l’analyse sur les cul-
rendant de plus en plus difficile. tures, on occulte paradoxalement le rap-
Par ailleurs, l’individualisation de plus en port à autrui. Ancrées dans l’histoire,
plus forte de références par la personnali- dans les contextes, dans les relations, les
sation des conduites et l’autonomisation cultures sont des lieux de mise en scène
par rapport au groupe d’appartenance de soi et des autres. Elles sont théâtrali-
constituent un contrepoids à ce que l’on sées à travers des comportements, des
appelle trop facilement la mondialisation discours et des actes. Elles se jouent des
des cultures. La multiplication des enfermements et des catégorisations, et
contacts pulvérise la notion d’accultura- le « faux en écriture culturelle » affleure
tion qui sort ainsi d’une logique binaire en permanence. Il existe une distance
pour s’inscrire dans une multipolarité. indéniable entre les modèles culturels
Plus aucun individu ne se situe dans un théoriques et les usages de la culture au
cadre culturel unique et homogène. Les quotidien dans la communication, dans
emprunts, provisoires ou non, les trans- les relations, c’est-à-dire dans les diffé-
gressions, les créations conduisent à des rentes occasions de rencontres d’autrui.
pratiques de « zapping culturel » et au C’est dans cet écart que se situe une édu-
« butinage ». On assiste à une définition cation à la diversité et à l’altérité. C’est
de l’appartenance culturelle non plus par aussi dans cet écart que se situent les
filiation mais par personnalisation et créa- sources de dysfonctionnements et de
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Dossier
culturelles qui sont ambiguës car elles posées comme équivalentes, l’individu se
sont manipulées par les acteurs et les trouve dans l’incapacité de choisir et donc
locuteurs. En termes de formation, il d’agir. C’est en fonction de ces contradic-
s’agit d’apprendre à passer du stade des- tions que se pose la question des conflits
criptif à la compréhension des processus de norme. L’approche interculturelle est
en s’appuyant sur des savoirs mêlés, sur une tentative de réponse, il est vrai, très
ce qu’Ed Glissant appelle « la créolisation francophone. Un des principes est de res-
des cultures », c’est-à-dire sur l’imagi- pecter la tension entre l’universalité et la
naire d’une identité-relation et non sur singularité de l’individu. De même, la
l’imaginaire d’une identité-racine. Plus reconnaissance de la diversité n’implique
que le métissage des cultures, c’est une pas l’éclatement du consensus social,
culture du métissage qui reste à d’un « vouloir-vivre ensemble ». Les Qué-
construire. bécois cherchent ainsi à définir une « cul-
Face à une « culture ouverte » pour ture publique commune » censée servir
reprendre en la transposant une formule de ciment à des communautés qui finis-
d’Umberto Eco, le concept de culture sent par cohabiter, par co-exister faute de
devient obsolète et nous lui préférons projet commun. Parallèlement, la ques-
celui de « culturalité » qui renvoie à tion de l’intégration en France ne devrait
l’émergence d’une pensée complexe, pas occulter la définition d’un projet com-
d’une pensée qui suit les chemins de tra- mun de société. L’intégration n’est pas
verse, les interstices, les diagonales de la une simple question sociale ou scolaire,
communication et de la culture. Le c’est une question politique au sens
« baroque culturel » est une invitation à éthique du terme. Une telle orientation
sortir du piège identitaire, de récit sur les permettrait d’envisager une définition de
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l’intégration par affiliation, par un « vou- l’Autre, même si cette action est géné-
loir-vivre ensemble » et non pas par une reuse, juste, voire charitable. Toute dissy- 39
simple filiation. métrie dans la relation transforme les uns
en acteurs, les autres en agents et entraîne
Pour une éthique de la diversité
une relation de pouvoir, réel ou symbo-
E. Levinas fait reposer l’éthique sur l’ex-
lique, source en retour de violence, poten-
périence de l’altérité car « le lien avec
tielle ou exprimée. Il s’agit bien d’agir avec
autrui ne se noue que comme une res-
ponsabilité, que celle-ci soit acceptée ou et non pas sur autrui et donc d’un exercice
refusée, que l’on sache ou non comment de solidarité qui est un exercice difficile,
l’assumer, que l’on puisse ou non faire jamais achevé et toujours à reconstruire.
quelque chose de concret pour autrui ». Il C’est ce qui rend l’action éducative pénible
s’agit bien de l’Autre en tant qu’Autre et mais aussi riche car elle ne se situe pas sur
non pas de sa culture, ni de ses apparte- une logique de maîtrise.
nances, de son histoire ou encore de son La réflexion éthique débouche sur une
expérience. Ces éléments peuvent au interrogation identitaire (pour tous les par-
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Dossier
sans lequel il ne peut y avoir ni solidarité, sens que l’on peut dire que l’éthique
ni groupe. À l’opposé des sociétés tradi- d’une société n’est pas une éthique appli-
tionnelles, au sens anthropologique du quée à une société mais qu’elle est le fon-
terme, ou des groupes qui fonctionnent dement même de cette société. Le déficit
sur le mode de la tradition (sectes, par éthique hypertrophie la logique instru-
exemple), les sociétés modernes ont de mentale par la recherche de moyens cen-
moins en moins de références com- sés canaliser, corriger les dysfonctionne-
munes, d’implicites et d’évidences parta- ments. Cette logique renforce les
gées. En conséquence, c’est à un travail pouvoirs externes (juristes, experts,
d’explicitation et d’objectivation auquel consultants, médiateurs, etc.) alors qu’il
nous sommes invités. Plus que jamais le conviendrait de remettre la réflexion
besoin de développer une philosophie éthique aux acteurs eux-mêmes car
éthique objectivée et rationnelle se fait l’éthique ne s’impose pas, elle s’incarne à
sentir. C’est en ce sens que l’on peut s’in- travers des comportements et des
terroger sur l’utilisation excessive d’argu- actions. Pour qu’une coordination des
ments d’expertise et d’arguments prag- actions soit possible, cela suppose l’exis-
matiques qui tendent à suppléer ainsi aux tence d’une cohérence qui est de l’ordre
défaillances de sens. L’action sociale et des valeurs et non plus seulement du
éducative suppose une orientation fixée fonctionnement. Cette cohésion et cette
sur une volonté commune des acteurs, cohérence ne peuvent être le fruit d’une
sur la reconnaissance de normes et de imposition, d’une décision autoritaire et
valeurs communes. La question d’actua- arbitraire. Cela nécessite un accord sur
lité sur la violence sociale et scolaire ne des bases reconnues par tous les acteurs,
peut être résolue sur le seul terrain de accord obtenu par la délibération et la
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Pour un humanisme du divers
MARTINE ABDALLAH-PRETCEILLE
Professeur des universités
Bibliographie
ABDALLAH-PRETCEILLE, M. 2003. « Enseigner et former
dans un contexte hétérogène », dans Pour un
humanisme du divers, Paris, Anthropos.
L’éducation interculturelle. 1999. Paris, PUF, coll.
« Que sais-je ? »
Éducation et communication interculturelle. 1996.
Paris, PUF, 2001.
Éthique de la diversité et éducation. 1998. Paris
PUF.
Note
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