36 n°36
DOSSIER
MATIÈRE À DÉBATS
ROGER DACHEZ, BERNARD BESRET, GEORGES LERBET,
ANDRÉ COMBES, JACQUES CH. LEMAIRE, CLAUDE CHARVIN
DOSSIER
par JEAN-PIERRE VILLAIN, GEORGES LERBET,
JULIAN REES et MARCEL BOLLE DE BAL
ETUDES & RECHERCHES
■
par JEAN-PIERRE DONZAC
■ par FRÉDÉRIC BANCE
■
par JEAN-CLAUDE COUTURIER
■
par ANDRÉ KERVELLA
POÉSIE
■
par JEAN-LUC MAXENCE
Revue trimestrielle
COUV36.indd 1 27/03/06 11:38:26
2
5 PAGES DE PUB chaine union.indd 2 14/01/2020 19:52
bon de commande
COLLECTION DU DROIT HUMAIN
REPÈRES MAÇONNIQUES
Penser le progrès au XXIe siècle (2015, 88p.) 10 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
Bioéthique : Pistes prospectives (2015, 112 p.) 12 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
La maîtrise maçonnique en question (2015, 128 p.) 12 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
Marche et démarche du Compagnon (2016, 96 p.) 12 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
Les défis du progrès (2016, 88 p.) 12 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
25 réponses à l'antimaçonnisme (2017, 140 p.) 12 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
Voyage avec des francs-maçons du Droit Humain (2018, 136 p.) 12 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
Prix du port par ouvrage en France Métropolitaine 3 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
Prix du port par ouvrage hors France Métropolitaine 5 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
Pour toute commande supérieure à 3 ouvrages, le port est offert ! 0 € x ________ exemplaire(s) = _________ €
COLLECTION COMPLÈTE AU LIEU DE 82 € - 5% + PORT OFFERT 78 € x ________ collection(s) = _________ €
TOTAL = _________ €
TOUS NOS ENVOIS POSTAUX SONT RÉALISÉS SOUS PLIS NEUTRES ET OPAQUES
Nom ____________________________________ Prénom _________________________________
Adresse _________________________________________________________________________
CP ______________________________________ Ville ___________________________________
Tél _____________________________________ Fax ____________________________________
Courriel __________________________________ @ ____________________________________
À retourner à Conform édition • Service Livres • 3, rue Darboy 75011 Paris [ 01 48 07 55 87 •
[email protected] ]
Réglement par carte bancaire (Carte Bleue, Visa, Mastercard) : _ _ _ _ / _ _ _ _ /_ _ _ _ /_ _ _ _ Expire le : _ _ /_ _
Cryptogramme : _ _ _ ou par chèque payable en France à l’ordre de Conform édition.
www.conform-edit.com 3
5 PAGES DE PUB chaine union.indd 3 14/01/2020 19:52
N°19 N°18
COLLECTION POLLEN MAÇONNIQUE
> la nouvelle encyclopédie maçonnique
N°17 N°16
N°1 N°2 N°3
N°10 N°11
N°4 N°5 N°6
N°7 N°8 N°9 N°12 N°13
N°14 N°15
n°1 : La Chambre du Milieu R. Dachez (2014, 80 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°2 : Juste le Juste Collectif G.C.G.F.F. (2014, 100 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°3 : Le Maillet et le Ciseau G. Carniri (2014, 90 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°4 : La Règle et le Levier G. Carniri (2014, 100 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°5 : Franc-maçonnerie : Régularité et reconnaissance R. Dachez (2015, 140 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°6 : Le Bouc émissaire Collectif (2015, 112 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°7 : Arthur Groussier, le franc-maçon réformiste D. Lefebvre (2016, 100 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°8 : Le GADL’U - Tome 1 La f.m. « moderne », fille des Lumières M. König (2016, 140 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°9 : Le GADL’U - Tome 2 Le Grand Architecte ET l’Univers M. König (2016, 130 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°10 : Le Rite Français G. Carniri (2016, 100 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°11 : Le Rite Écossais Ancien et Accepté G. Carniri (2016, 120 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°12 : Les Rites maçonniques méconnus G. Carniri (2016, 130 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°13 : La franc-maçonnerie dans le monde (1717-2017) A. De Keghel (2016, 180 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°14 : 1717 - l'initiation de la franc-maçonnerie A. M. König (2016, 150 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°15 : Fred Zeller, franc-maçon, artiste peintre ... D. Lefebvre (2018, 130 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°16 : Les premiers pas de la franc-maçonnerie R.Dachez, C.Révauger (2018, 160 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°17 : Combats maçonniques Philippe Foussier (2018, 180 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°18 : Franc-maçonnerie, pour en finir avec qq idées reçues R. Dachez (2019, 104 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
n°19 : Commune de Paris et franc-maçonnerie Pascal Joseph (2019, 80 p.) 10 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
Prix du port par ouvrage en France Métropolitaine 3 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
Prix du port par ouvrage hors France Métropolitaine 5 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
Pour toute commande supérieure à 3 ouvrages, le port est offert ! 0 € x ____ exemplaire(s) = _____ €
COLLECTION COMPLÈTE (LES 19 VOLUMES) - 5% + PORT OFFERT (190 €) 180 € x ____ collection(s) = _____ €
TOTAL = _____ €
TOUS NOS ENVOIS POSTAUX SONT RÉALISÉS SOUS PLIS NEUTRES ET OPAQUES
Nom ____________________________________ Prénom _________________________________
Adresse _________________________________________________________________________
CP ______________________________________ Ville ___________________________________
Tél _____________________________________ Fax ____________________________________
Courriel __________________________________ @ ____________________________________
À retourner à Conform édition • Service Livres • 3, rue Darboy 75011 Paris [ 01 48 07 55 87 •
[email protected] ]
Réglement par carte bancaire (Carte Bleue, Visa, Mastercard) : _ _ _ _ / _ _ _ _ /_ _ _ _ /_ _ _ _ Expire le : _ _ /_ _
4
Cryptogramme : _ _ _ ou par chèque payable en France à l’ordre de Conform édition.
www.conform-edit.com
5 PAGES DE PUB chaine union.indd 4 14/01/2020 19:52
La revue d’étude
des francs-maçons
BULLETIN D’ABONNEMENT
À NOUS RETOURNER PAR COURRIER
TOUS LES ENVOIS POSTAUX SONT RÉALISÉS SOUS PLIS NEUTRES ET OPAQUES
Nom ______________________________________ Prénom ________________________________
Adresse __________________________________________________________________________
CP ________________________________________ Ville __________________________________
Tél _______________________________________ Fax __________________________________
Courriel ____________________________________ @ ___________________________________
À retourner à Conform Edition - Service Revues - 3, rue Darboy 75011 Paris • 01 48 07 55 87 • [email protected].
Réglement carte bancaire (Carte Bleue, Visa, Mastercard) : _ _ _ _ / _ _ _ _ / _ _ _ _ / _ _ _ _ Expire le _ _ / _ _ Cryptogramme : _ _ _.
ou par chèque payable en France à l’ordre de Conform Edition.
France Métropolitaine (port inclus) 33€ x ________ Nbre d’abonnement(s = ________ €
Abonnement annuel (4 numéros / an - Périodicité trimestrielle)
Hors France Métropolitaine (port inclus) 43€ x ________ Nbre d’abonnement(s = ________ €
Abonnement annuel (4 numéros / an - Périodicité trimestrielle) €
TOTAL____________________ €
www.conform-edit.com
5 PAGES DE PUB chaine union.indd 5 14/01/2020 19:52
BON DE COMMANDE
À NOUS RETOURNER PAR COURRIER À
Conform édition - Service Livres -
3, rue Darboy 75011 Paris [ 01 48 07 55 87 • [email protected] ]
COFFRET EN 2 TOMES
U
VEA
NOU
69€ ... 59€ *
- SOMMAIRE -
• Le IIIe Ordre du Rite Français - Le Passage du Pont
• Les deux morts de maître Hiram • Vers quelle reconstruction nous appelle
• Rassembler ce qui est épars le IIIe Ordre ?
• Le Kadosh, grade de tradition française • Élucubrations sur le mythe fondateur
• Élucubrations sur le Ier Ordre du IVe Ordre
• La vengeance : entre haine et loi • L’épanouissement
• De la vengeance à la justesse • IVe ordre : Les questions de l’action
• L’Élu, grade de surplomb de la Maîtrise • IVe ordre : Rupture ou révolution
• Élucubrations sur le IIe Ordre • Le Ier Sceau du grand chapitre général
• Réflexions sur le IIe ordre de France
• Le projet social de IIe Ordre • Un emblème maçonnique chrétien
• L’union plutôt que l’unité au Siècle des lumières
• Élucubrations sur le mythe fondateur • L’Etiologie du grade de : Rose Croix, parfait
du IIIe Ordre maçon libre, grand commandeur du temple
• Le IIIe Ordre du Rite Français • Réalité du Ve ordre
- ACHAT INDIVIDUEL ou ACHAT GROUPÉ COLLECTIF -
ACHAT COFFRET À L’UNITÉ 69 € 59 € x ______ exemplaire(s) = _____ €
Frais de port additionnel 10 € x _________ exemplaire(s) = __________€
pour expedition Hors France Métropolitaine
TOTAL = __________ €
ACHAT COFFRET GROUPÉ COLLECTIF (PORT OFFERT)
De 2 à 10 exemplaires 57 € x ______ exemplaires = ______ €
De 11 à 20 exemplaires 54 € x ______ exemplaires = ______ €
Plus de 20 exemplaires 49 € x ______ exemplaires = ______ €
TOTAL = __________ €
Nom ________________________________________ Prénom ____________________________________
Loge (optionnel)_____________________________________________________________________________
Adresse _________________________________________________________________________________
CP __________________________________________ Ville _______________________________________
Tél _________________________________________ Fax _______________________________________
Courriel ______________________________________ @ _______________________________________
Réglement carte bancaire (Carte Bleue, Visa, Mastercard) : _ _ _ _ / _ _ _ _ / _ _ _ _ / _ _ _ _ Expire le _ _ / _ _ Cryptogramme : _ _ _.
ou par chèque payable en France à l’ordre de Conform édition.
www.conform-edit.com
5 PAGES DE PUB chaine union.indd 6 14/01/2020 19:52
Fondée en 1864
n°36 Revue trimestrielle
Editorial
CORENTIN GOURMELEN ●
Matière à débats
ROGER DACHEZ ●
GEORGES LERBET ●
BERNARD BESRET ●
RONAN LOAËC ●
JACQUES CH. LEMAIRE ●
ANDRÉ COMBES ●
\ CLAUDE CHARVIN ●
Dossier :
JEAN-PIERRE VILLAIN ●
GEORGES LERBET ●
JULIAN REES ●
MARCEL BOLLE DE BAL ●
Études et Recherches
JEAN-PIERRE DONZAC ●
FRÉDÉRIC BANCE ●
JEAN-CLAUDE COUTURIER ●
ANDRÉ KERVELLA ●
Poésie
JEAN-LUC MAXENCE ●
Notes de lecture
IRÈNE MAINGUY ●
CDU36.indd 1 27/03/06 11:34:29
Illustration
Jean-Louis Le Hir
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 2 27/03/06 11:34:30
PAR CORENTIN GOURMELEN
> Quiconque consultait l’index des sujets traités depuis dix ans dans LA CHAÎNE
D’UNION depuis dix ans ne pouvait qu’être frappé par la faible récurrence du concept de
fraternité. Difficulté à se saisir d’un mot chargé de sens multiples dès la Grèce antique
(eros, philia, agapè) ? Crainte de toucher à un pilier sacré de la franc-maçonnerie (« mon
Frère », « ma Sœur ») dont on sait qu’il masque mille non-dits ? Incertitude devant
l’origine historique de ce morceau essentiel de la devise républicaine (Liberté Égalité
Fraternité) ? Le fait est là, et c’est lui qui a poussé LA CHAÎNE D’UNION à constituer le dossier
d’aujourd’hui, en demandant à un auteur anglais (Julian Rees) et à un belge (Marcel Bolle
de Bal), l’un et l’autre fort connus, de rejoindre pour l’occasion notre rédaction. Ceci afin
d’échapper – partiellement au moins – aux schèmes français.
Pour Julian Rees (p. 37), il faut, certes, installer « fermement la fraternité au
centre, à la fois de notre existence maçonnique et de notre quête initiatique » – mais
d’abord, et pour cela, se comprendre soi-même afin d’éprouver la justesse de son jugement.
Ensuite seulement, on pourra pratiquer la tolérance qui met fin aux haines. Donc, Fraternité-
Humanité-Spiritualité ? Le secret fraternel est en effet dans la reliance, rappelle Marcel
Bolle de Bal (p. 47), l’inventeur du mot. Reliance à soi, reliance aux autres, reliance au
monde – c’est le seul moyen de permettre aux hommes d’affirmer leur humanité. Ni à
Rees, ni à Bolle de Bal, il n’échappe que surgit, en arrière-plan, la question de l’essence
humaine. Parlons-en, disent l’un et l’autre. Pourquoi pas ? ●3
Attention au « fraternellement correct », prévient Georges Lerbet (p. 27). On
a vu des frères s’entretuer pour le pouvoir ou la richesse. Derrière les embrassades, le
« fraternisme » guette : or le concept de fraternité vaut bien mieux que cela. Jean-Pierre
Villain (p. 17) fustige de même les « balancements d’encensoir » dont est l’objet la fraternité.
La devise républicaine que nous connaissons et dont les Maçons du Grand Orient de France
ont fait une acclamation rituelle n’est nullement issue de 1789, comme on se plaît à le
croire, pas plus d’ailleurs que de notre Obédience. Et attention ! nous prévient-il, on avait
en 1848 une conception fondamentalement religieuse, charitable et mièvre de la fraternité.
Attention, donc, à ne pas subordonner une vision sociale de la société au rêve de voir les
hommes souscrire au bonheur d’appartenir à une commune essence voulue par le divin !
Faisons admettre plutôt un droit de fraternité et combattons ses reculs et ses refus !
Espérons que la diversité de ces approches, normale dans cette Europe qui se
cherche encore, stimulera les Maçons et Maçonnes qui nous lisent et entendent, comme
nous, « construire le temple de l’humanité ».
> Ce même numéro de LA CHAÎNE D’UNION accueille, pour la première fois, le
jeune philosophe Frédéric Bance ainsi que l’historien bien connu André Kervella. À côté
du symbolisme (lire Jean-Pierre Donzac p. 57) et de la philosophie, l’histoire reste en effet
une dimension importante de notre revue. On en trouvera un nouveau témoignage dans
le texte de Jean-Claude Couturier qui relate (p. 71) dans quelles conditions l’évêque de
Nancy a restitué à sa loge, cent ans après, les objets volés par ses ouailles en 1906 à
l’occasion des fameux inventaires des biens de l’Église …
■ C. G.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 3 27/03/06 11:34:30
atière à
atière à
Aux sources de
la pensée maçonnique
par ROGER DACHEZ
LES LUMIÈRES RADICALES.
LA PHILOSOPHIE, SPINOZA
ET LA NAISSANCE DE
LA MODERNITÉ (1650-1750)
par Jonathan ISRAEL
Editions Amsterdam, Paris, 2006,
938 p., 37 €
Une vision complètement renouvelée de la
révolution des idées entre 1650 et 1750.
La traduction de l’opus major de Jonathan Israël,
publié il y a cinq ans, s’imposait ; cependant, la tâche
n’était pas mince. Disons-le d’emblée : même si le
texte d’Israël est servi par une traduction soigneuse
4●
et agréable, il faut un certain courage pour aborder
cette somme de près de 1000 pages à l’érudition
exigeante…
Le sujet touche à l’une des périodes les plus
complexes et les plus fascinantes de l’histoire
intellectuelle de l’Occident, car c’est à cette époque que
furent posés les fondements de notre moderne vision
du monde. L’exploration de ce continent historique
avait d’ailleurs connu des pionniers et, parmi les
premiers défricheurs, il faut évidemment reconnaître la
dette intellectuelle de tous les chercheurs envers Paul
Hazard, avec son incontournable et toujours lumineuse
Crise de la conscience européenne, publiée en 1935. Il
avait, dès cette époque, souligné à quel point, « dans
les années finissantes du XVIIème siècle, un nouvel ordre
des choses a commencé ».
Les Lumières avaient une face radicale :
la voici enfin présentée
La périodisation proposée par Hazard, pour ce
bouleversement sans pareil de l’intelligence en Europe,
était 1680-1715 ; pour Jonathan Israel, la période
explorée est étendue à la valeur d’un siècle, entre 1650
et 1750. De ce fait, si Paul Hazard demeurait au seuil
des Lumières, Israel s’y engage franchement, mais c’est
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 4 27/03/06 11:34:30
Le suivre dans sa démarche sollicite fortement
atière à
l’attention mais nous permet de (re)découvrir, à l’aube
des Lumières, une effervescence intellectuelle dont
la vigueur n’a rien à voir avec le charme discret des
conversations de salons : on est assurément bien
loin de la paisible « République des lettres » et des
causeries feutrées de château de Sans-Souci, quand un
despote éclairé (?) invitait ses philosophes pensionnés
– et non des moindres, puisque Voltaire en fut pendant
un temps – à une contestation qui ne remettait pas en
Spinoza
cause l’essentiel, en l’occurrence son pouvoir…
surtout pour en renouveler singulièrement la vision et La limite de cette thèse est en revanche d’ignorer
cesser de n’y voir qu’un vaste – et vague – mouvement ce que l’on pourrait appeler le « volet social » des
philosophique et littéraire, engageant une vingtaine de Lumières radicales. On ne peut ici que renvoyer aux
grands esprits à travers l’Europe – la France fournissant travaux de Margaret Jacob1 qui forment un heureux
la grande majorité d’entre eux –, et dont serait né, au complément – ou mieux : un pendant social – à ceux
terme d’une Révolution sans doute imprévue, un monde d’Israel. La vision des Lumières que nous présente
nouveau. Mrs. Jacob est celle d’une sociabilité et d’une sensibilité
Les Lumières, comme le XVIIIème siècle dans son nouvelles, véritablement incarnées dans l’existence
entier, offrent de multiples aspects. Leur face radicale, quotidienne de couches sociales très diverses.
longtemps méconnue, nous est enfin présentée dans
toute sa richesse et sa complexité. Un heureux complément avec
Comme toute les thèses provocantes, celle de le livre de Margaret Jacob primé
Jonathan Israël repose sur une idée simple : Spinoza au dernier Salon du Livre Maçonnique
est à l’origine de cette révolution copernicienne aux ●5
incalculables conséquences philosophiques, politi- Jonathan Israel, à la différence de Margaret
ques et sociales, et son œuvre en constitue le socle Jacob, n’aborde pas directement la question de la
fondamental. Or, si l’on ne peut méconnaître l’onde franc-maçonnerie. Nul ne peut cependant ignorer
de choc provoquée par la prose, pourtant apaisée qu’il achève son travail à une date qui marque l’essor
et sereine, d’un discret polisseur de lentilles dont la irrésistible de cette institution.
gloire posthume retentit dans toute l’Europe, on peut Il souligne surtout la « frénésie » » des Lumières
suspecter que cette explication moniste a probablement radicales en Angleterre, notion sans doute volontiers
quelque chose de réducteur. sous-estimée par nombre d’auteurs, et les noms qu’il
Mais l’avantage de cette position est qu’elle cite pour l’illustrer ne sont pas sans lien avec les
permet de décliner avec une implacable limpidité premiers pas de la maçonnerie anglaise : le cas de
toutes les controverses intellectuelles générées par une John Toland, curieusement évacué par l’historiographie
oeuvre dévastatrice, malgré sa modestie apparente, maçonnique anglaise post-victorienne, est certainement
puisqu’elle remettait en cause, dans tous les ordres de révélateur, même s’il n’est pas forcément exemplaire.
la pensée, tous les cadres établis. De colloques en publications, les Lumières
radicales sont pour longtemps sans doute un sujet
L’auteur tente de tout ordonner à la fois neuf et susceptible d’ouvrir de nombreuses
à partir du séisme spinozien perspectives sur les sources de la pensée maçonnique
au XVIII ème siècle. Le livre de Jonathan Israel s’impose
La revue quasiment encyclopédique à laquelle sans conteste comme l’indispensable guide d’étude
nous invite Israel a parfois quelque chose d’un peu d’un aussi vaste domaine.
vertigineux, en tout cas d’éblouissant, puisqu’il peut
tout ordonner à partir du séisme spinozien dont il ■ R. D.
retrouve les sources et les antécédents souvent peu
connus, de même qu’il en examine avec minutie toute 1. Margaret Jacob Les lumières au quotidien. franc-maçonnerie et
la postérité. politique au siècle des lumières., éd. A l'Orient, Paris, 2004
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 5 27/03/06 11:34:31
l’esprit ne peut donc qu’attirer l’attention. En faisant
atière à
allusion aux « antimodernes » et aux « modernes »,
Ambiguïté de leurs auteurs, Antoine Compagnon et Alain Finkielkraut,
renforcent chez le lecteur ce clin d’œil complice qui, en
la modernité contrepoint, fait ressortir la richesse de leurs travaux.
Qu’est-ce donc qu’être moderne si ce n’est
par GEORGES LERBET privilégier aujourd’hui aux dépens d’hier, en contestant,
par exemple, la référence à l’Antiquité au profit de ce qui
devient la mode du jour ? Si l’on était tenté de suivre une
LES ANTIMODERNES,
chaîne historique continue de cette qualification depuis
DE JOSEPH DE MAISTRE
le dix-septième siècle, on s’interrogerait sur la place
A ROLAND BARTHES
faite au destin et l’on s’engagerait vers l’humanisme
par Antoine Compagnon rationaliste affirmé au siècle des Lumières et conforté
Gallimard, 2005, 467 p., 29,50 € au cours des siècles suivants.
■ On arriverait ainsi jusqu’à cette modernité
NOUS AUTRES MODERNES contemporaine, dernier avatar (the last but not the
least) d’une réduction du travail intellectuel, non
par Alain Finkielkraut
plus aux paradigmes de la science mais à ceux de la
Ellipses, 2005, 360 p., 19,5 €
production (constructiviste ?). On s’enfermerait donc
dans une technonature (surnature ?) artificielle qui
Impossible de ne pas être à la fois moderne et envahit les objets, les hommes et les sociétés. On se
ancien, moderne et antimoderne, prométhéen laisserait prendre par l’illusion d’irréfutabilité de ses
et orphique etc., notamment quand on use de la résultats qui clôt le monde et l’esprit sur l’espace de
mémoire pour faire des projets. savoirs officiels « normaux » à conforter.
6● Structures mécanicistes, langage réduit à un
La construction de typologies peut parfois convenir simple jeu d’algorithmes, significations sémantiques
si l’on se contente de faire des tris afin d’être en mesure souvent insensées, « inconscient » contenu dans un
d’identifier et de classer. En revanche, appliquer cet modèle impérialiste cybernétique qui nie le pouvoir de
outillage méthodologique à des «objets» complexes, décision propre au sujet dans son intimité originale :
comme les hommes et les sociétés, risque de perdre tels sont quelques traits exemplaires d’une modernité
rapidement toute fécondité. En effet, s’y complaire prométhéenne et utopique à vocation démiurgique.
manque souvent de pertinence si l’on classe des individus
ou des groupes selon des critères qui ne reposent que sur Illusion de la toute puissance
la subjectivité masquée de celui qui les impose. de l'homme purement rationaliste
Vouloir apprécier la façon dont chacun assume la
modernité peut relever de ce travers. Peut-on identifier Face à ce réductionnisme, Compagnon et
sans ambiguïté quelqu’un comme étant moderne Finkielkraut ont pris le parti de la complexité qui
ou bien anti-, pré- ou post-, sans le placer dans des n’évite ni la complémentarité des contraires, ni l’enche-
catégories aristotéliciennes exclusives et étanches ? vêtrement des processus du « réel ». En récusant le
Des catégories fondées sur des concepts froids qui ne simplisme des idées toutes faites et des causalités
servent qu’à refroidir les hommes ; comme si, voulus strictement linéaires, ils invitent à méditer sur les
transparents, « corrects » et sans la chaleur de leur vie paradoxes constitutifs du domaine de l’esprit, au point
intime, on ne concédait qu’un degré zéro à leur pensée que la qualification de « moderne » devient ambiguë
et à leur sens autonomes ? voire ramenée à une sorte d’élément neutre, en bref
d’amodernité.
Être moderne, n’est-ce pas privilégier Le travail critique de matériaux littéraires
aujourd’hui aux dépens d’hier ? empruntés à de Maistre, Baudelaire, Péguy, Thibaudet,
Barthes, etc. chez Compagnon, et de ceux inscrits
Que deux ouvrages récents incluent dans leur dans un spectre plus large (philosophique, historique,
titre la référence taxinomique à une telle démarche de sociologique, anthropologique politique, littéraire…)
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 6 27/03/06 11:34:31
atière à
Statue dorée
de Prométhée
Rockefeller Center,
1934, New York
chez Finkielkraut, est très convaincant. Ainsi, il est individuée » - autonome et voilée -, mais qui dépend de
impossible de ne pas être à la fois moderne et ancien, repères additionnables et juxtaposables, tels risquaient
moderne et antimoderne, prométhéen et orphique etc., d’être, par exemple, les produits pervers, générateurs
quand on use de la mémoire pour faire des projets, aussi bien d’une toute-puissance de l’Etat que d’un
quand on ne pense pas d’une façon sans examiner le communautarisme exclusif. Ils traduisaient les excès
point de vue contraire selon un jeu de présence-absence sans nuances et les solides dangers d’un supposé
dans l’esprit, quand on n’assimile pas le monde sans savoir absolu de l’homme sur le monde et sur lui-même,
s’y accommoder dans un souci d’équilibre adaptatif qui au point que Finkielkraut a pu noter qu’« antimoderne ●7
demeure sans cesse provisoire et imparfait. vise un autre ordre de connaissance que l’empire de
Avec l’illusion de la toute-puissance de l’homme l’intelligence et de la raison et défend …[l’]intuitif ou
purement rationaliste, la modernité avait pu conduire [le] sensible ».
à privilégier des échelles censées être productrices de Loin des rivages de la modernité, impraticables
lois universelles et univoques dans tous les domaines mais totalisants et totalitaires si l’on cherche à s’y
auxquels ces dernières s’appliquaient. Ainsi fit-elle ancrer, l’amodernité n’offre que les espoirs propres
aisément primer le niveau collectif pour gérer l’individuel, aux actions à entreprendre afin de tenter d’assumer le
sans vraiment s’interroger sur l’humaine viabilité d’une tragique qui est inhérent à la condition humaine dans
telle situation. Dominante théoriquement, elle imposa ses divers domaines : connaissance, savoirs, vie en
des frontières étanches entre le privé et le public, entre société, vie singulière, etc. Elle est marquée par notre
le singulier et le pluriel, au nom d’un pouvoir sans finitude, cette ouverture sur une ignorance pressentie
véritable souci de l’épaisseur de l’expérience, comme et incomblable. Ce « mal d’ailleurs », ce « sentiment
le rappelle Compagnon quand, en référence à Burke, il étrange d’être spolié de l’indisponible » que Finkielkraut
écrit (pp. 51-52) « La théorie est le démon de l’homme met en pleine lumière (p. 355) avec un brio tout
d’Etat. La raison est insuffisante en politique, parce que poétique en signifiant qu’ « il s’agit […] de transférer
l’action humaine ne se fonde pas sur la raison seule. Les à l’humanité une responsabilité nouvelle, […] cette
passions, à la fois individuelles et collectives, exercent paradoxale responsabilité post-prométhéenne [qui]
leur influence sur les affaires et les intérêts troublent la consiste à remettre l’humanité au pouvoir de la nuit ».
vue… ».
■ G. L.
Une paradoxale responsabilité
post-prométhéenne
Privé hors du public, coupure imposée qui ne
saurait être le fruit d’une intégration singulière, «
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 7 27/03/06 11:34:31
charnel), il le réhabilite en le plaçant dans une vision
atière à
unitaire de l’être humain ainsi que dans une logique
Un pape habile de polarité avec l’amour de Dieu (quoi que veuille
signifier exactement cette expression énigmatique). Si
son discours restait sur le plan philosophique où il le
par BERNARD BESRET situe à maintes reprises, nous pourrions le suivre sans
trop de problèmes. Mais Benoît XVI, en bon catholique
DIEU EST AMOUR romain, tient pour acquises les croyances qui fondent
sa confession.
par Benoît XVI
Préface de Mgr Pierre Ricard
Bayard-Cerf-Fleurus-Mame, Réhabilitation philosophique de l’amour humain
Paris, 2006, 100 p., 3 €
« L’amour de Dieu pour nous, écrit-il, est
une question fondamentale pour la vie et pose des
Benoît XVI s’accommode de la laïcité et des interrogations décisives sur qui est Dieu et sur qui
modes de vie contemporains. Un pas en avant, nous sommes ». Malheureusement, à ces questions,
mais la route est longue. il n’apporte pas de réponses philosophiques. Il affirme
bien que « Dieu est en absolu la source originaire
Une première encyclique mérite toujours une de tout être », mais passe aussitôt au Dieu de la
attention particulière. Elle est comme la clé inscrite sur révélation. Paradoxalement, il oublie (dans sa propre
la première ligne d’une partition musicale. Elle donne la logique) de citer le seul passage des Évangiles qui nous
tonalité du pontificat à venir. Celle que Benoît XVI vient éclaire vraiment sur l’amour du Dieu métaphysique :
d’adresser aux catholiques romains du monde entier « Il fait luire son soleil sur les bons comme sur les
(Deus caritas est) ne déroge sans doute pas à cette méchants, et fait tomber la pluie sur les justes comme
8● règle. Il s’agit d’un texte de qualité qui mérite d’être sur les injustes ». En clair, l’amour (mot éminemment
lu avec attention, même par ceux qui ne partagent pas équivoque) que nous porte le fondement de tout ce
ses croyances. qui existe fait totalement abstraction de nos critères
Il traite de l’amour et de plusieurs autres sujets moraux ! Ce que les hommes, au cours des millénaires,
corrélés dont certains, comme la laïcité, ne sont pas déclarent être sa volonté (particulière) est relatif à
sans nous concerner très directement. La première l’époque et à la culture dans lesquelles ils vivent et
impression est plutôt une agréable surprise. Benoît édictent leurs principes.
XVI ne propose pas un discours (trop) moralisateur C’est ainsi que le pape déclare : « À l’image
et ne recourt pas à la logique binaire qui ont souvent du Dieu du monothéisme correspond le mariage
caractérisé les écrits de ses prédécesseurs, surtout monogamique », oubliant que la société, au temps
lorsqu’il est question d’amour. de la Bible, pratiquait la polygamie, modèle social
Loin d’ostraciser l’amour humain (y compris qui favorise le plus, en des temps difficiles, le
Benoît XVI,
lors de la messe
des funérailles
de Jean-Paul II
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 8 27/03/06 11:34:31
développement (ou tout au moins le maintien) de la
atière à
démographie. Aujourd’hui, si l’on cherchait un modèle
qui permette naturellement le contrôle des naissances,
il faudrait plutôt promouvoir la polyandrie et attribuer Mémoire de Rennes
ce choix à Dieu pour lui donner force d’absolu !
Il écrit par ailleurs : « Cela signifie que sa créature par ANDRÉ COMBES
lui est chère, puisqu’elle a été voulue précisément par
Lui-même, qu’elle a été faite par Lui ». Auquel cas on RENNES : LES FRANCS-MAÇONS
ne voit pas pourquoi les homosexuels (dont il ne parle DU GRAND ORIENT DE FRANCE
pas dans ce texte) ne seraient pas aussi chers à Dieu 1748-1998 : 250 ANS DANS LA
que les autres êtres humains, même s’ils ne contribuent VILLE
pas de la même façon à la survie de l’humanité.
par Daniel Kerjan
Préface d’Edmond Hervé
Les sphères de l’État et de l’Église
Presses Universitaires de Rennes,
sont bien distinctes… Rennes, 2005, 364 p., 22 €
On peut ainsi relever bien des points de
désaccord avec Benoît XVI, mais il faut reconnaître Rien de tel qu’une monographie détaillée
que, dans sa première encyclique, il s’est abstenu de pour échapper à une vision centralisée
toute condamnation explicite concernant les modes et uniformisante de l’histoire de la franc-
de vie contemporains. Il affirme même que l’Église maçonnerie.
« ne veut pas… imposer à ceux qui ne partagent pas
sa foi des perspectives et des manières d’être qui lui Les monographies de loges permettent
appartiennent ». d’échapper à une vision trop centralisée de la vie
Il explicite à ce propos sa conception de la laïcité : maçonnique et d’en mieux appréhender les diversités ●9
« La distinction entre État et Église… appartient à la régionales. L’étude extrêmement fouillée de Daniel
structure fondamentale du christianisme. L’État ne Kerjan, ancien conseiller de l’Ordre, sur les francs-
peut imposer la religion, mais il doit en garantir la maçons du Grand Orient de France à Rennes est, de ce
liberté, ainsi que la paix entre les fidèles des différentes point de vue, riche d’enseignements. Outre les fonds
religions. Et, plus loin : « Les deux sphères sont classiques (Bibliothèque Nationale, archives du GODF,
distinctes, mais toujours en relation de réciprocité ». nationales, départementales, des ministères), elle
À le lire, on pourrait croire que ce sont les s’appuie sur les documents emportés par les Allemands
catholiques romains qui ont inventé la laïcité ! Il est pendant la guerre et revenus de Moscou. L’ouvrage est
sans doute vrai que la laïcité n’est pas étrangère à préfacé par Edmond Hervé, le maire de la ville.
l’esprit du christianisme mais, pendant des siècles, Cette maçonnerie rennaise, qui prend son essor
l’Église l’avait bien oublié et l’on ne peut pas lire au milieu du XVIIIème siècle, souffre des troubles
sans un certain humour l’affirmation du pape selon qui affectent la Bretagne sous l’Ancien Régime, en
laquelle « toute l’activité de l’Église est l’expression particulier de l’opposition entre le gouverneur, le duc
d’un amour qui cherche le bien intégral de l’homme » ! d’Aiguillon, et le Parlement. Les deux loges rennaises
Beaucoup d’autres sujets sont abordés relèvent d’un des deux clans : à La Parfaite Union
dans l’encyclique : la mondialisation, les nouvelles s’oppose La Parfaite Amitié.
techniques de communication, les organisations Kerjan consacre une longue étude à analyser la
humanitaires, mais je ne puis rendre compte de tous personnalité et la carrière d’un maçon aussi fervent
ces aspects dans l’espace qui m’est imparti. J’espère qu’atypique, très impliqué dans la vie maçonnique
du moins que ces quelques propos donneront envie rennaise sous l’Ancien Régime : Michel Ange Mangourit
de lire le texte et de se faire une opinion personnelle du Champ Daguet (1752-1829). Il se singularise en
sur son contenu, indépendamment de la présentation ouvrant une troisième loge (L’Égalité), puis publie à
partielle et nécessairement partiale qui peut en être Paris, de décembre 1788 à juillet 1789, un journal, Le
faite, y compris par moi-même ! Héraut de la Nation, qui rend compte, dans un sens
■ B.B. favorable aux idées nouvelles, des débats au sein
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 9 27/03/06 11:34:31
des États de Bretagne et des premiers évènements été initié en 1789, ne sera pas rayé du tableau durant
atière à
révolutionnaires. son exil forcé aux États-Unis, ce qui témoigne d’un cou-
Ce « girondin » est nommé, en mars 1792, consul rage certain.
de France à Charleston, où il prend contact avec les Mais la Maçonnerie rennaise se particularise
frères américains. Ardent républicain, il devient, sous aussi par l’invention de deux autres systèmes de
le Directoire, chargé d’affaires près de la République hauts grades. L’un, Les Sublimes élus de la Vérité,
sœur du Valais, puis dans le royaume de Naples. Il avec ses rituels audacieux où se reconnaît la patte de
ouvre en 1803 la loge La Réunion des Amis d’Hanovre, Mangourit ; formalisés en 1773, il se perpétueront en
puis poursuit son activité maçonnique à Paris, aux terre armoricaine jusqu’au Second Empire. Le second,
Commandeurs du Mont Thabor, fondés en 1807, qui L’Ordre du Christ, qui prend naissance sous l’Empire, va
servent de support à un système de hauts grades s’avérer n’être qu’une escroquerie et disparaîtra avec le
doublé par un Chapitre de Dames patronnesses. retour des Bourbons.
Une franc-maçonnerie entre parenthèses Un foyer de libéralisme sous les rois,
de 1792 à 1797 puis un soutien à la IIIème République
Les travaux maçonniques à Rennes, comme dans La Parfaite Union devient un foyer de libéralisme
la plupart des autres villes du royaume, prennent fin en sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Elle
1792. L’auteur démontre l’inanité des thèses d’Augustin accueille, ainsi que d’autres loges de Bretagne, des
Cochin, partiellement reprises par François Furet réfugiés, surtout des Portugais et des Polonais. En
(Penser la Révolution) qui, s’appuyant sur un simple 1856, elle initie l’avocat Achille Godefroy Jouaust, qui
survol des archives, avait conclu au rôle décisif joué par rédigera en 1865 une très honnête Histoire du Grand
la Maçonnerie, considérée à tort comme une société de Orient de France qui mérite toujours d’être consultée,
pensée, dans le processus révolutionnaire. Il rappelle prouvant que, contrairement à une idée reçue, il a existé
10 ● opportunément qu’au siècle des Lumières, « on était des histoires sérieuses, ni laudatrices, ni dénigrantes,
reçu franc-maçon par effet de mode, d’entraînement, ou de l’Ordre avant la période actuelle.
de rencontre, beaucoup plus que par conviction, comme Sous la glorieuse Troisième, La Parfaite Union
en témoigne le faible temps d’activité maçonnique pour est au diapason d’autres loges provinciales du
Bannière la plupart des frères cités » [par Cochin]. Grand Orient: attachement à la République, attitude
de Rouen Les travaux à Rennes reprennent force et vigueur conciliatrice pendant la Commune, hésitation devant
en 1797 avec la le boulangisme, anticléricalisme matérialisé par
naissance de L’Har- l’ouverture, en 1893, d’une section locale de La Libre
monie qui récupère, Pensée, intérêt pour les questions sociales, soutien
l’année suivante, de la cause dreyfusarde et du ministère Combes.
son ancien titre de L’environnement n’est pas favorable et les Maçons sont
La Parfaite Union. l’objet de vexations. Daniel Kerjan s’est particulièrement
Une loge mainte- attaché à décrire le fonctionnement du système des
nant républicaine, fiches à Rennes, un apport qui pourra étayer de futurs
qui s’ouvre dans travaux. L’étude s’achève par une évocation de la
une ville deve- Résistance et une esquisse de la situation présente.
nue un centre de Des «camemberts» commentés par l’auteur
commandement permettent de comprendre l’évolution du recrutement. En
militaire – d’où annexe, outre une chronologie des loges et une liste des
l’initiation ou la ve- présidents des ateliers (loges et chapitres), un annuaire
nue en visiteurs de (1760-1940) où figurent tous les Maçons rennais, avec,
plusieurs généraux, si les sources le permettent, des indications sur leurs
tels Simon, Brune, activités maçonniques et profanes.
Ernouf et Hédou- ■ A. C.
ville. Le général
Moreau, qui y avait
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 10 27/03/06 11:34:32
spécialistes de science politique ne parviennent pas à
atière à
écarter les explications simplistes qui se fondent sur
Comploteurs et Cie la dénonciation de minorités méconnues, lesquelles se
drapent prétendument dans leur manteau de secret.
Il a fallu près d’un siècle et demi pour que les
par JACQUES CH. LEMAIRE consciences françaises (et pas seulement celles des
adversaires de la République…) acceptent l’idée
LA FOIRE AUX « ILLUMINÉS ». que les francs-maçons ne doivent assumer aucune
ÉSOTÉRISME, THÉORIE responsabilité directe dans les insurrections de 1789
DU COMPLOT, EXTRÉMISME et dans l’établissement des institutions nouvelles. Il
faudra peut-être autant de décennies pour abattre
par P.-A. Taguieff
cette croyance absurde, très largement répandue dans
Paris, Éditions des Mille et Une
nuits, 2005, 612 p., 23 € les médias arabes, qui veut que les Israéliens tentent
de gouverner le monde par l’entremise de leurs alliés
américains et avec l’appui taciturne, mais complice, du
Les événements choquants et perturbants sont continent européen.
forcément l’œuvre de forces de l’ombre. Parmi Il y a toujours de grands dangers à justifier
celles-ci, les francs-maçons. des événements complexes par des commentaires
simplistes, où entre de manière récurrente le thème du
Qui a fomenté la Révolution de 1789, abattu la complot mis en œuvre par des « puissances souterraines
monarchie et ruiné la religion chrétienne en France ? Les et redoutables ». Ceux qui tentent de nous faire croire
francs-maçons bien sûr, aiguillonnés par les Illuminés qu’ils ont pu déjouer les visées d’une conjuration secrète
de Bavière, selon le saint abbé Augustin Barruel ! Qui a flattent le public peu averti en lui donnant le sentiment
menacé la doctrine catholique, répandu le matérialisme d’avoir vaincu l’ennemi. Mais, par un singulier paradoxe,
et désagrégé la famille ? La «Synagogue de Satan», ils renforcent en même temps l’image de ces pouvoirs ● 11
selon Pie IX, qui estimait que les Frères s’étaient exceptionnels qui nous dirigeraient dans le plus grand
imprudemment placés sous la coupe des enfants secret à leur profit exclusif. Ceux qui prétendent soulever
d’Israël pour réaliser les visées tyranniques du Diable le voile du mystère ne font en réalité que renforcer le
sur les consciences. Qui a voulu assurer sa domination pouvoir du secret et établir sa pertinence.
sur le monde, préparé et mené tambour battant la Pierre-André Taguieff nous rappelle opportu-
guerre de 1914-1918, accumulant ainsi d’incalculables nément les dangers des théories fondées sur la notion
richesses ? Les « Sages de Sion », qui ont assujetti les de complot. Ce brillant historien des idées – déjà connu
francs-maçons à leurs visées ! Qui a causé la défaite pour sa lutte inlassable contre les préjugés antisémites
de mai 1940 ? Qui a assassiné Kennedy ? Qui a voulu et populistes avec des ouvrages comme Les Protocoles
la mort d’Anouar El Sadate ? Qui a provoqué l’explosion des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux en 1992,
des Twin Towers de New York ? La mort de la princesse La Nouvelle Judéophobie en 2002 ou Le Retour du
Diana ? À ces questions, légitimes, on vous répondra, populisme. Un défi pour les démocraties européennes
dans le désordre et sans l’ombre d’une légitimité : la en 2004 – nous livre une analyse pénétrante de
CIA, le Mossad, les Russes, les Arabes, les Juifs, les phénomènes anthropologiques contemporains, en
francs-maçons, les Illuminés, l’Intelligence Service, le particulier la croyance irréfléchie de beaucoup de
KGB, la reine d’Angleterre, les Afghans etc. gens à l’égard des explications toutes faites dirigées
contre des groupes minoritaires mal connus (comme les
Il faut parfois des siècles pour qu’un peuple francs-maçons) ou éternellement dénoncés (comme les
cesse de croire au complot juif ou maçonnique Juifs).
La nature humaine est-elle ainsi faite qu’elle Sur le billet de 1 US$, il y a une pyramide
puisse se satisfaire de quelques explications simples, et un œil : ça donne à penser...
où se cache évidemment une part de mystère inconnue
du grand public ? Il faut croire que oui, puisque les Mais son livre, qui prend son appui initial sur
recherches les plus sérieuses des historiens ou des une analyse en profondeur des thèmes anti-judéo-
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 11 27/03/06 11:34:32
maçonniques, va beaucoup plus loin. Il souligne
atière à
l’imprégnation des théories relatives au complot dans
d’autres directions (les «Illuminés», le Prieuré de Sion,
l’association estudiantine américaine des Skull and Valeurs dévaluées
Bones, la Trilatérale, la Banque mondiale, etc.).
Surtout, il analyse surtout de manière fouillée par RONAN LOAËC
et extrêmement convaincante l’imprégnation de
l’imaginaire conspirationniste dans de multiples
LA TENTATION OBSCURANTISTE
directions ou sous diverses formes : au cinéma, dans le
roman (avec le succès des écrits de Dan Brown), dans par Caroline Fourest
Grasset, 2005, 168 p., 9 €
les sites informatiques et dans les jeux vidéos. Même
dans la vie de tous les jours… À la faveur de multiples
commentaires politiques pas toujours désintéressés,
nombreux sont les citoyens des États-Unis qui, Comment le fondamentalisme islamique retourne
aujourd’hui, croient que la pyramide et l’œil représentés les valeurs des Lumières contre elles-mêmes.
sur la coupure d’un dollar constituent l’empreinte
évidente du New World Order, ou nouveau gouvernement Nous voyons se développer depuis quelques
mondial voulu et inspiré par les… francs-maçons, années un bien étrange paradoxe : jouant sur la
jouets des puissances illuminées ! victimisation, sur le complexe de culpabilité des
Voilà un ouvrage captivant, que l’on ne range pas anciens colonisateurs et sur un sentiment anti-
sans l’avoir lu avec admiration, curiosité et passion. Il américain renforcé par la guerre en Irak, s’appuyant sur
contient une bibliographie d’une richesse exceptionnelle, le concept quelque peu mythique d’« islamophobie », le
qui conduit vers d’autres découvertes intellectuelles. Un fondamentalisme islamique est en passe de retourner
seul regret : la consultation d’une telle somme serait comme un gant les valeurs fondées sur l’universalisme
12 ● grandement facilitée par la présence d’un index des des droits de l’Homme.
noms et des œuvres cités ! Telle est la thèse de Caroline Fourest, qui, dans un
récent essai, trace les contours et analyse les ressorts
■ J. C. L. politiques de ce mouvement contre-nature, responsable
notamment d’un retour progressif au confinement des
femmes à la sphère familiale patriarcale et archaïque
et, potentiellement, de l’abandon du féminisme.
Malgré sa concision, cet essai se présente comme
une analyse fouillée et structurée des mécanismes
grâce auxquels l’idéologie parvient à retourner les
consciences occidentales contre leurs propres valeurs.
Selon le procédé instauré dans ses précédents ouvrages,
notamment Tirs Croisés (Calmann-Lévy), cosigné avec
Fiametta Venner, et Frère Tariq (Grasset) – une analyse
impitoyable du double langage « ramadien » –, les
protagonistes y sont disséqués à la lumière de leurs
propres écrits, déclarations et productions.
Du respect de la religion au combat
contre le féminisme ou la liberté de la presse
Loin de s’abandonner à un constat amer,
l’auteure pousse un cri qu'on dira churchillien, affirmant
à travers son livre que, si nous persistons à reculer en
abandonnant les unes après les autres des positions
intellectuelles et morales acquises par plusieurs siècles
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 12 27/03/06 11:34:32
atière à
Paris, 17 janvier 2004 :
manifestation pour
le port du voile,
contre la proposition de loi
de la commission Stasi
©portail-religion.com
de luttes incessantes, et constamment améliorées par « Les intégristes musulmans ne militent pas contre
la recherche philosophique progressiste, nous aurons l’uniformisation et la domination culturelle et écono-
les attentats et le totalitarisme religieux. mique de l’Occident par attachement au progrès, à la
Tout a commencé, selon elle, à la Conférence diversité, à l’autonomie et à l’égalité. Ils se battent
Mondiale contre le Racisme à Durban (Afrique du Sud) contre la mondialisation en tant qu’occidentalisation,
en 2001 : sortant des luttes pour le pacs au cours par crainte que la modernité n’empêche les musulmans
desquelles l’homophobie avait reculé comme jamais en de rester fidèles à une lecture fondamentaliste et
France, la journaliste s’attendait à retrouver « les forces archaïque de l’Islam, notamment concernant les
progressistes qui permettraient de construire un monde femmes et la famille. »
plus juste au XXI ème siècle ». Elle est tombée sur un Ce combat-là mérite mobilisation : la mixité à
foyer d’agitation antisémite, pro-islamiste, attisé par l’école, à la piscine, à l’hôpital (où certains services,
des fanatiques soucieux « de nous ramener au Moyen pour avoir la paix, cèdent souvent aux fondamentalistes
Âge ». qui exigent que leurs épouses et filles soient auscultées ● 13
Une forme mutante du tiers-mondisme a, dit-elle, par un médecin femme), le droit à la libre critique, à
pris l’ascendant sur les militants traditionnels de l’anti- l’examen historique des textes sacrés, à l’apostasie
totalitarisme, les jetant dans une dérive les éloignant – à la laïcité, en un mot ! – ne sont pas des « points
insidieusement de leurs positions anticapitalistes, de détail », mais des verrous essentiels qu’il faut
antiracistes, féministes et anti-coloniales, vers une d’urgence arrêter de regarder sauter les uns après les
complaisance puis une complicité active à l’égard des autres, comme si ces renoncements ne prêtaient pas à
fondamentalistes de l’islam. conséquence.
L’arrivée légale du parti Hamas au pouvoir en
La laïcité et son contenu menacés Palestine sera une occasion de vérifier in vivo si le
fanatisme religieux comme support du nationalisme est
Caroline Fourest dissèque le processus de cette soluble dans la démocratie, ou si c’est l’inverse qui se
défaite et en expose les étapes : généralisation du terme produit…
« islamophobie », si commode pour stigmatiser toute Un petit livre rafraîchissant et salutaire en
critique de l’islamisme ; usage habile du sentiment cette période troublée par l’affaire des caricatures,
de culpabilité coloniale et de l’exécration du président qu’il contribue à éclairer en dévoilant les processus
Bush ; confusion délibérée entre l’antisionisme et d’instrumentalisation politique du religieux et les enjeux
l’antisémitisme ; argumentation tendant à faire du refus ou de l’acquiescement de ce détournement…
admettre le voile islamique comme un élément
d’émancipation pour les femmes ; dénonciation de
■ R. L.
« l’hégémonie occidentale » au nom du relativisme
culturel ; rejet enfin des valeurs humanistes universelles
sur lesquelles se sont fondés jusqu’à ce jour les combats
de la gauche émancipatrice et féministe …
Les cibles des radicaux islamistes sont les
homosexuels, les libres penseurs et les féministes :
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 13 27/03/06 11:34:32
atière à
Notre F\ Zorro
par CLAUDE CHARVIN
ZORRO
par Isabel Allende
Grasset, 2005, 460 p., 21,50 €
■
LA LEGENDE DE ZORRO
un film de Martin Campbell
avec Antonio Banderas et
Catherine Zeta-Jones
Détestant l’injustice, défenseur des faibles et
de la liberté, solitaire, ne cherchant aucune
récompense personnelle, Zorro a certains traits
du franc-maçon.
Zorro est revenu, au moins sur le devant de la
14 ● scène. D’abord par un roman tout simplement intitulé
Zorro, dû à Isabel Allende. Dans cet ouvrage un peu
laborieux, l’auteure imagine la jeunesse de Zorro. Le Signe de Zorro (1920)
Rompant avec les canons du genre, elle lui donne une de Fred Niblo avec Douglas Fairbanks.
grand-mère indienne et en fait donc un sang-mêlé
héritier du savoir des peuples proches de la Terre. Il subit film digne des grands films de Zorro, même si la bande
d’ailleurs une initiation solitaire dans un lieu désert, sonore est tonitruante. Zorro (en fait son fils adoptif)
effrayant et froid, où rôde la mort. Un renard (zorro, combat cette fois sous couvert de l’accession de la
en espagnol) le sauve. Au cours de son adolescence, il Californie au statut d’État américain.
rencontre tous les éléments qui feront son mythe par la De l’humour, des effets spéciaux, une action
suite. déchaînée, ne laissent aucun spectateur indifférent.
Surtout, Isabel Allende lui fait fréquenter, à Le méchant est personnifié par un comte français
Barcelone où son père l’envoie étudier, une association (évidemment) qui dirige une association secrète
dont le nom est La Justice, laquelle ressemble fort, par espagnole dont le but est de prendre le pouvoir sur
ses buts et son rituel, à une loge maçonnique (avec, en le monde entier (pas moins), en commençant par
plus, un apprentissage de self-defense !). Il y protège les États-Unis. Cet objectif et la mise en scène des
les filles d’un homme qu’ont perdu ses sympathies réunions des comploteurs correspondent aux fantasmes
pour les idéaux de la Révolution française. C’est là anti-maçonniques habituels.
que s’épanouissent son aversion pour l’injustice et ses Le premier Zorro date de 1919. Dû à Johnston
talents à l’épée. Mc Culley, il paraît en feuilleton sous le titre The Curse
of Capistrano. Enthousiasmé par le héros, Douglas
Le premier Zorro fut notre Fairbanks (qui obtiendra son diplôme de Maître Maçon
F\ Douglas Fairbanks en 1920 en 1925 à la loge Beverley Hills de Los Angeles) décide
de l’incarner au cinéma. Le succès est énorme et en
Et voici le dernier film, La légende de Zorro. Il fait suscitera bien d’autres. Tyrone Power puis Alain Delon
suite au Masque de Zorro, du même cinéaste. C’est un joueront aussi le personnage. Mc Culley a publié une
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 14 27/03/06 11:34:33
trentaine d’histoires avec Zorro ; une soixantaine gouverneur sans combattre, simplement en se montrant
atière à
d’autres, apocryphes, ont paru. Le livre original, traduit à visage découvert mais unis (et armés aussi, il faut le
en 26 langues, compterait 500 millions de lecteurs. On dire).
le trouve en français chez Folio Junior sous le titre La L’épreuve de la terre, une secte appelée La
marque de Zorro. Justice, une passion pour l’équité, un habit noir et
blanc, le Z, voilà qui rapproche en effet Zorro du franc-
Habillé de noir, il porte l’épée maçon. N’en tirons qu’une moralité : quand un groupe
et signe d’un Z d’hommes qui s’engagent pour défendre les opprimés
devient suffisamment important, il peut faire triompher
Incontestablement, Zorro, héros certes roma- vérité et justice par le pouvoir de l’exemple, sans verser
nesque, a bien des points communs avec un franc- le sang. Alors oui, Zorro aurait pu être franc-maçon …
maçon de haut grade. Il est habillé de noir ; il porte
l’épée ; il est enveloppé (dans le roman) d’une grande ■ C.C.
cape rouge ; il signe d’un Z ; son serviteur, Bernardo, est
muet, gardien des secrets de son maître …
Zorro n’attaque jamais le premier : il faut qu’un
méchant commette une mauvaise action et doive être
châtié pour qu’il entre en scène. Dans le roman de
1919, il dit : « Je punis ceux qui se conduisent de façon
injuste ». Lolita, sa future femme, s’exclame : « Je sais
que vous volez pour venger les faibles, pour punir les
politiciens cruels, pour aider les opprimés ». Zorro lui
assure : « Ma tâche n’est pas encore achevée ».
Il ne se sert pour combattre que d’une arme
pure : l’épée. Il se refuse toujours à utiliser un pistolet, ● 15
bien qu’il en ait souvent l’occasion. D’ailleurs, il ne
tue jamais volontairement ses ennemis, il préfère les
ridiculiser. Dans le roman original, il ne tue qu’un
militaire qui tentait de violer sa fiancée. Enfin, Zorro
n’agit que lorsque les ténèbres envahissent le pays,
puis il « disparaît dans la nuit ».
Zorro convainc 30 chevaliers
de se joindre à lui
Au contraire de Robin des Bois, Zorro prend seul
ses responsabilités. Masqué donc inconnu, il ne peut
espérer aucune récompense. Mais, tout héros qu’il
est, malgré son audace et son habileté, il ne pourrait
perdurer contre les forces de l’ordre, en permanence à
sa poursuite. Pourtant, contrairement aux histoires où
les héros gagnent la partie grâce à un quasi miracle,
Martin Campbell a donné à son film une fin moins
hollywoodienne, plus philosophique. Ainsi, si Zorro
montre d’abord à son entourage que l’on peut résister,
il convainc ensuite d’autres caballeros (chevaliers !) de
la justesse de sa cause et les amène à se joindre à lui
pour combattre les oppresseurs.
À la fin du roman, c’était un groupe de 30 (on
aimera le chiffre) caballeros qui faisaient plier le
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 15 27/03/06 11:34:33
16
Illustration
Jean-Pie Robillot
CDU36.indd 16 27/03/06 11:34:33
PAR JEAN-PIERRE VILLAIN
« Fraternité, fraternité, ce n’est pas assez de redire le mot… »
OO
(Michelet, Histoire de la Révolution française)
n couvre de fleurs la fraternité, comme si elle était au tombeau.
Ou alors, comme en 1848, on y met à la fois les idéaux révolutionnaires et
l’exaltation romantique. Or la fraternité est bien plus que le sentiment que
devrait éprouver quelqu’un envers son frère ou sa sœur biologiques. Comment
faire advenir l’idée d’un droit de fraternité ? Comment combattre ses refus, ses
● 17
résistances et ses reculs ?
De même que la roche Tarpéienne était proche du Capitole,
la pompe des commémorations et des acclamations solennelles cache
souvent la réalité sous les hommages thuriféraires. La fraternité
n’échappe pas à ce risque et à cette dérive. On l’encense, on la vénère,
on la cultive comme une valeur-pilier de notre arsenal républicain. Au
sein des loges, on se congratule, on l’acclame, et l’on se plaît à continuer
de croire et de revendiquer que la Maçonnerie l’a réellement portée sur
les fonts baptismaux de nos grands principes républicains.
Pourtant, ces balancements d’encensoir convenus dissimulent
mal la tonalité attristée et compatissante d’une sorte d’hommage à une
valeur défunte, tandis que, pour ce qui concerne l’actualité de notre
vie, on n’y croirait plus réellement comme à une valeur vivante, tonique
et engageante. Cette valeur qu’on proclame fait songer à une aïeule
décédée depuis longtemps, sur la tombe de laquelle, rituellement, on
ne vient plus à échéances régulières que pour déposer des fleurs.
Une fois dégagés de l’obligation filiale et du rite commémoratif,
il faudrait se faire une raison : la fraternité n’est plus guère invoquée pour
stimuler ou pour conduire notre action. Ainsi la fraternité aujourd’hui
vit-elle le statut ambigu d’être à la fois une référence incontestée de
notre fonctionnement républicain et, en tant que valeur, objectivement
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 17 27/03/06 11:34:33
délaissée au profit d’autres qu’il conviendrait de lui substituer, parce
que plus modernes – la solidarité par exemple.
C’est cette ambiguïté du statut actuel de la fraternité que nous
voudrions ici interroger. Nous avons le sentiment que la fraternité a
perdu de sa portée, de son sens, de son prix, précisément à cause et
sous le poids d’hommages soi-disant partagés mais qui, en fait, n’ont
concouru qu’à en oblitérer la signification réelle. Au demeurant, cette
adhésion apparente de tous à la fraternité ne devrait-elle pas, en la
matière, nous servir de clignotant pour retrouver la voie d’interrogations
un peu critiques ? Ne peut-on, ne doit-on pas, au moins à titre
d’hypothèse, se demander si ces hommages étouffants n’ont pas servi
les intérêts d’aucuns ? En lénifiant la fraternité, ne l’aurait-on pas vidée
de sa substance ?
Dégageons la fraternité des séductions de l’hypocrisie
et tentons d’en retrouver le sens originel
Flaubert, déjà, parlant de la fraternité, écrivait : « La fraternité
est une des plus belles inventions de l’hypocrisie sociale. On crie contre
les jésuites. O candeur, nous en sommes tous. » Le but des propos qui
suivent est donc d’essayer de dégager la fraternité des séductions de
18 ●
l’hypocrisie, ce qui implique de se soumettre à deux exigences : corriger
des erreurs tout d’abord ; tenter de retrouver le sens originel, ensuite.
Autrement dit, décaper et faire valoir.
Décaper. Il y a deux idées fausses qui, nonobstant articles et
études à ce propos, continuent à affecter la notion de fraternité. La
première, très récurrente, et très générale dans l’opinion, consiste à
penser que le triptyque Liberté-Égalité-Fraternité serait né avec la
Révolution française, qu’il lui serait en quelque sorte consubstantiel et
qu’il aurait, du coup, surgi spontanément de l’impulsion révolutionnaire
et avec elle.
La seconde idée fausse concerne plus spécifiquement les
francs-maçons. Beaucoup, impressionnés sans doute, dès leur première
tenue en loge, par la force et l’engagement exprimés par l’acclamation
partagée de « Liberté ! Égalité ! Fraternité ! », se plaisent à croire, tenue
après tenue, qu’en définitive la République française serait comme la
fille aînée de la franc-maçonnerie, de même que l’Église de France
aime à se penser fille aînée de l’Église de Rome, et que la devise de la
République française serait donc comme une espèce de juste hommage
aux idéaux maçonniques dont elle serait à la fois porteuse et chargée de
les faire partager au monde.
Il faut donc commencer par dire à nouveau combien ces deux
idées sont erronées. Plusieurs travaux ont fait la lumière sur la question.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 18 27/03/06 11:34:33
On peut citer, entre autres, l’étude magistrale de 1910 de F. A. Aulard,
premier détenteur de la chaire d’Histoire de la Révolution à la Sorbonne,
franc-maçon par ailleurs, les ouvrages plus récents de J. M. Roberts
(Liberté, égalité, fraternité : sources and development of a slogan, 1976)
et de Gérald Antoine (Liberté, égalité, fraternité ou les fluctuations
d’une devise, 1981), ainsi qu’un article remarquablement éclairant de
Roland Desné (Histoire de la devise Liberté-Égalité-Fraternité) auquel
nous n’avons pas craint ici d’emprunter.
La devise Liberté-Égalité-Fraternité n’a, en fait, jamais été
celle de la Ière République, laquelle d’ailleurs n’a jamais
eu de devise officielle
Ce que ces auteurs mettent en évidence, c’est que la devise
Liberté-Égalité-Fraternité n’a, en fait, jamais été celle de la Ière Répu-
blique, laquelle d’ailleurs n’a jamais eu de devise officielle. Les
proclamations, les affiches, les drapeaux, et jusqu’aux objets usuels du
temps, portent certes de nombreuses formules comme « Loi Concorde
Liberté », ou encore « Vivre libres ou mourir ».
Parmi ces formules, si la liberté et l’égalité sont souve nt
citées, Roland Desné n’en a recensé qu’un nombre très limité faisant
● 19
mention de la fraternité. C’est le cas, par exemple, du drapeau du Val-
de-Grâce, qui porte la devise : « Vivre en frères sous l’empire des lois ».
Mais la chose reste rare. Ce n’est qu’au XIXème siècle, c’est-à-dire bien
plus tard, que la devise « Liberté-Égalité-Fraternité » va devenir à la fois
la devise officielle de la République française et la devise officielle de la
franc-maçonnerie.
Roland Desné souligne en l’occurrence le rôle majeur joué par
Pierre Leroux, auquel on peut attribuer le mérite (?) d’avoir fait instituer
comme vérité un mythe qui n’avait jamais constitué une réalité. C’est
ainsi que, dans son ouvrage De l’égalité publié en 1838, Leroux impose,
en des termes qu’un religieux mystique ne renierait pas, une réécriture
de l’Histoire qui, loin de faire long feu, structurera au contraire son
avenir chez beaucoup de républicains, y compris jusqu’à nos jours.
La remarque mérite particulièrement, selon nous, d’être
méditée, tant s’avère prégnante à nouveau, chez certains, la tentation
d’imposer aux historiens la lecture adéquate qu’il conviendrait qu’ils
aient de l’Histoire : « La République française a résumé la politique
dans ces trois mots sacramentels : liberté, égalité, fraternité. Ce n’est
pas seulement sur nos monuments, sur nos drapeaux, que cette devise
de nos pères fut écrite ; elle était gravée dans nos cœurs, elle était pour
eux l’expression même de la Divinité. »
Et Leroux de poursuivre : « Le citoyen a un dogme, c’est
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 19 27/03/06 11:34:34
l’Égalité ; un motif de se manifester et d’agir, c’est la Liberté ; une règle
morale pour bien agir : c’est la fraternité humaine. Aucune des trois
faces de notre nature (sensation, sentiment, connaissance) n’est laissée
sans expression. L’axiome politique répond admirablement à l’axiome
métaphysique. » À noter qu’au moment où Leroux (qui deviendra franc-
maçon en 1848) écrit ces lignes (en 1838), la franc-maçonnerie n’est
pas encore présente dans sa pensée et qu’il ne lui attribue donc alors
aucune prérogative de filiation.
George Sand suggérait que la parole perdue,
chère à la mythologie maçonnique, n’est précisément autre
que le triptyque Liberté-Égalité-Fraternité …
Comment le point de vue métaphysico-politique développé par
Leroux va-t-il accéder au statut de dogme politique pour la future IIème
République, et en même temps de devise-phare pour la franc-maçonnerie,
laquelle aurait ainsi insufflé la République? C’est encore à Roland Desné
que l’on doit d’avoir dégagé quelques amorces de réponse à cette double
question, en soulignant notamment le rôle éminent que George Sand,
amie personnelle de Leroux, joua en la matière. Pour George Sand,
les sectes et les sociétés secrètes, et la franc-maçonnerie au premier
20 ●
chef, ont toujours porté et transmis la religion de la liberté, de l’égalité
et de la fraternité, qui était celle du christianisme primitif, lequel fut
ensuite perverti par ses compromissions avec le pouvoir politique et sa
propre structuration comme pouvoir politique. Aussi n’hésite-t-elle pas
à penser que la parole perdue, chère à la mythologie maçonnique, n’est
précisément autre que le triptyque Liberté-Égalité-Fraternité. Comment,
Des Loges avaient
intégré la fraternité
dans leur emblème,
bien avant l'Obédience.
En-tête de la loge
Jerusalem des Vallées
égyptiennes, Paris,
début du XIXe siècle
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 20 27/03/06 11:34:34
avec une telle marraine, la franc-maçonnerie n’aurait-elle pas été tentée
d’épouser le mythe de sa propre influence, de sa propre paternité ?
D’où une chronologie sans appel : la devise Liberté-Égalité-
Fraternité est adoptée comme devise républicaine de la IIème République
le 4 novembre 1848. Et c’est alors, ce qui veut dire ensuite, que le
convent de 1849 modifie ses statuts et affirme, péremptoire, dans son
nouvel article premier que « Sa devise [celle de la maçonnerie] a été
de tous temps “Liberté Égalité Fraternité’’ » Certes, sous l’influence
de quelques frères plus scrupuleux d’exactitude historique, le de tous
temps sera ultérieurement supprimé. Il n’empêche : il n’est pas certain
que les illusions ne restent pas vivaces encore aujourd’hui, tant il est
toujours plaisant, narcissiquement, de se croire à l’origine nécessaire
des évolutions du monde.
Les précisions, les rectifications précédentes peuvent paraître
ne présenter qu’un intérêt historique. Il n’en est rien. Plus profondément,
en effet, il nous semble que la lecture de l’origine du triptyque Liberté-
Égalité-Fraternité, et du sens à donner à la fraternité dans ce triptyque,
telle que l’a faite Pierre Leroux, avec la caution élevée que lui a donnée
George Sand, mais que l’on retrouverait aussi chez un Lamartine par
exemple, a fortement orienté le concept de fraternité dans une voie
simultanément anhistorique, morale et religieuse ; elle a ainsi ouvert
● 21
la voie à une réduction de son sens, à une sorte de rabattement de sa
portée sur une espèce de gentillesse mièvre entre les hommes à laquelle
serait subordonnés, en fin de compte, la paix et le salut du monde.
Outre le fait qu’il procède à une relecture de l’Histoire réelle,
trois éléments méritent d’être dégagés dans le discours de Pierre
Leroux :
1. La fraternité est un mot sacramentel qui nous met en relation avec et
qui est même une forme d’expression de la divinité ;
2. La fraternité correspond à une des faces de la nature de l’homme ;
3. La fraternité est définie comme une règle morale pour bien agir.
Une certaine conception de la fraternité dessine une certaine
conception de l’homme au monde, fondamentalement
et prioritairement religieuse. Le GADLU n’est pas loin
Ces trois éléments dessinent une certaine conception de
l’homme au monde. Cette conception est fondamentalement et
prioritairement religieuse. Certes, cette conception se présente comme
désireuse d’émancipation, de paix et de bonheur pour les hommes. Mais
elle le fait dans le cadre d’une vision du monde qui gomme ou, pour
le moins, atténue leurs déterminations historiques, leurs conditions
concrètes d’existence au monde. L’homme s’y avère, fondamentalement,
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 21 27/03/06 11:34:34
l’expression d’une essence créée par Dieu. Aussi doit-il implicitement
apprendre à exprimer la divinité qui l’a faite.
Le Grand Architecte de l’Univers est là, tapi. Avant d’être Maître,
Dieu est Père créateur. C’est parce qu’il est Père qu’il est Maître. Par
voie de conséquence, l’axiome politique de la fraternité doit répondre,
pour reprendre la formulation de Leroux, à l’axiome métaphysique qui
dit ce qu’est l’essence de l’homme en ses trois « faces » de sensation,
de sentiment et de connaissance.
Aussi le champ politique est-il corrélativement à appréhender
comme un champ nécessairement second par rapport au champ
métaphysique. Le progrès politique est implicitement à construire
comme une irrigation du champ social par les vérités métaphysiques:
c’est parce que Dieu est Père que tous les hommes relèvent de son
même acte créateur et participent à une même et identique essence qui
les constitue tous également. Ils sont, par conséquent, qu’ils en aient
conscience ou non, nécessairement des frères. Au regard de leur essence
commune, leur nature, du coup, prime sur la culture ; la morale prime
sur la politique ; et l’Histoire est à concevoir et à construire comme la
réalisation de leur essence voulue par le divin.
Sans doute le projet ne manque-t-il pas d’élévation. On ne peut
cependant pas manquer de s’interroger sur les conséquences qu’il y
22 ●
a à subordonner ainsi une vision sociale de la société au rêve de voir
l’ensemble des hommes souscrire également au bonheur d’appartenir, de
la même façon, à une commune essence, rêve à tout le moins décalé de
nos réalités. Comment justifier les luttes sociales, avec les conséquences
y compris violentes qui peuvent leur être liées, si c’est a priori que tous
les hommes sont frères ? Comment légitimer le conflit ? La violence
n’est-elle pas naturellement, ce disant, à bannir ? Toute révolte, toute
insurrection ne mérite-t-elle pas d’être matée comme manquements à la
fraternité ? Comment éviter qu’une fraternité, puisqu’elle est contrainte,
ne s’arrête aux frontières de l’ordre établi ?
Comment conjuguer le révolutionnaire et le christique,
le point de vue du progrès et celui de l’éternité, celui de
la nature et celui de la culture, la nécessité de la lutte
et un rêve de société pacifiée ?
Ambiguïté dès lors manifeste : en adoptant comme devise
républicaine la devise Liberté-Égalité-Fraternité, on peut se demander
si la IIème République ne réussit pas, en définitive, un tour de force au
premier abord exaltant, mais au second parfaitement castrateur pour
les pauvres, les exploités et les opprimés ; car elle a fallacieusement
laissé croire, après les régressions de l’Empire et de la Restauration,
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 22 27/03/06 11:34:34
qu’elle pouvait renouer vigoureusement avec les idéaux révolutionnaires
de la Révolution, tout en les conjuguant et en les stérilisant dans un
grand rêve romantique d’unité nationale retrouvée, sous les auspices
d’une Nation remise en harmonie avec elle-même en même temps que
le politique le serait avec le métaphysique.
La fraternité y devint double, duale, comme dirait Marcel
Bolle de Bal dans ce même numéro de LA CHAÎNE D’UNION : elle prétend
conjuguer le révolutionnaire et le christique, le point de vue du progrès et
celui de l’éternité, celui de la nature et celui de la culture, l’indispensable
nécessité de la lutte et un rêve de société pacifiée.
Mais, ainsi comprise, la fraternité peut-elle être autre chose
qu’un leurre ? Jusqu’où peut-on prétendre concilier des points de vue
aussi divergents ? Ne faut-il pas, au contraire,
voir dans cette trop ambivalente ambition la
cause majeure de la dilution progressive de
la portée de la fraternité et, corrélativement,
celui de son exercice aujourd’hui ? Les dérives
de notre système de santé, le développement
constant du nombre de SDF, le pourcentage
croissant de personnes vivant au-dessous du
seuil de pauvreté, ont-ils besoin d’être montrés
● 23
en exemple pour donner un contenu concret à
ces interrogations ?
Faire valoir la fraternité, réactualiser son sens
Depuis le 21 décembre, et sa portée, c’est donc impérativement sortir de l’ambiguïté relative à la
à Paris, Médecins
du Monde distribue
façon dont la notion s’est aujourd’hui dégradée. Plutôt que de la fonder
des tentes aux sdf dans une nature de l’homme décidée par Dieu (ou dans une abstraction
générale ayant valeur de substitut d’un divin perdu), il importe de nous
astreindre strictement à la question humaine, celle où s’écrit, pour
parler comme Malraux, non pas notre nature ou notre essence, mais
notre condition : qu’est-ce, en définitive, qu’être fraternel ?
Être fraternel, c’est avoir, avec quelqu’un qui n’est justement
pas votre frère, une façon d’être qui devrait précisément
caractériser la relation de frère à frère au sein d’une fratrie
Chacun reconnaît qu’à cette question, la réponse ne saurait se
contenter de citer, ainsi que le dit Michelet dans la formule que nous
avons choisie comme épigraphe de cet article, le mot « frère », quand
bien même la notion en est bien évidemment dérivée. René Girard a
écrit sur la question des ouvrages reconnus et décisifs, et l’on ne peut
que relire à ce sujet La violence et le sacré. La relation généalogique de
frère à frère est rarement qualifiée de fraternelle.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 23 27/03/06 11:34:34
Être fraternel, c’est avoir, avec quelqu’un qui n’est justement pas
votre frère au sens juridique du terme, une attitude, un comportement,
une façon d’être qu’on prête, qu’on attend ou dont on pense qu’elle
devrait précisément caractériser la relation de frère à frère au sein d’une
fratrie, mais qui, justement, le plus souvent, ne le fait pas. C’est dans
l’espace de ce « comme si » que se joue la fraternité. Elle est le résultat
d’une décision, d’un choix, d’un rapprochement avec un Autre auquel
on décide d’accorder, non pas une égale reconnaissance anonyme et
abstraite, mais un statut privilégié qui vous engage à l’accompagner, à
le soutenir, à partager avec lui.
Loin donc que la fraternité soit à saisir comme le contraire de la
violence – confusion majeure par laquelle, en définitive, s’explique le fait
que la notion ait perdu de son corps et de sa puissance charnelle –, il est
urgent de faire valoir combien c’est une modalité de traitement spécifique
de la violence qui rend compte de ce qu’est effectivement la fraternité,
et du coup, de la façon dont elle peut fonctionner effectivement comme
une valeur concrète, opératoire, toujours d’actualité.
Ce que René Girard met bien en évidence, c’est que le lieu de la
fratrie est fondamentalement un lieu de violence. Le frère (biologique),
c’est toujours d’abord le rival, l’adversaire. On ne peut que souscrire,
de ce point de vue, à ce qu'écrit Georges Lerbet au sein de ce même
24 ●
numéro. Caïn et Abel, Remus et Romulus, Jacob et Esaü, la mythologie
ne manque pas de tels exemples fameux. Ce que disent ces mythes,
c’est qu’il y aurait, dans la violence de frère à frère, une relation donnée
comme constitutive de l’humain.
C’est pourquoi, a contrario, la fraternité consiste à chercher à
instaurer, en un autre lieu que le lieu de la fratrie, un lien dont la fratrie
elle-même, nonobstant le sang et la parentalité, fait la preuve qu’elle
n’est pas capable de l’instaurer comme tel. C’est pourquoi le fraternel
ne dit pas le fratrique, si on veut bien nous autoriser ce néologisme.
Les deux termes, à la limite, s’excluent même l’un l’autre. Ou, plus
exactement, il faut affiner les conditions du chevauchement : il n’est
pas impossible, bien sûr, qu’il puisse y avoir de la fraternité dans la
relation fratrique, mais ce n’est pas parce qu’elle est fratrique qu’elle
est fraternelle.
Être fraternel, c’est un droit. Il impose le devoir de combattre
ceux qui s’y opposent. La fraternité ne saurait donc s’atteindre
sans lutte ni sans conflit. Oui, la fraternité est un combat !
On ne peut pas ne pas penser aux développements donnés par
Freud à ce sujet dans Totem et Tabou. C’est parce qu’elle est fraternelle
qu’elle valide ce que devrait être naturellement, au regard de la dignité
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 24 27/03/06 11:34:34
humaine, une relation fratrique. On voit qu’il y a ici un saut qualitatif :
la fraternité est la valeur par laquelle une violence naturelle, interne à
la relation fratrique, est déplacée dans un autre champ, plus global, des
relations humaines, à savoir le champ social.
Dans ce nouveau champ, la violence n’est bien évidemment
pas moins présente que dans l’autre. On s’y trouve confronté à d’autres
oppositions, de couleur de peau, de statut professionnel, de richesse,
de classe sociale etc., au moins aussi violentes. Au demeurant,
ces oppositions sont-elles, le plus souvent, des occasions fortes de
fraternisation. Ce n’est donc pas parce que la violence fratrique a été
sublimée et déplacée que la violence a été abolie. Tout au contraire, la
fraternité, au nom même du déplacement de la violence qui la fonde,
doit prendre la forme nécessaire de la lutte et du combat.
Cette idée nous paraît essentielle. Elle permet en effet de
donner un statut historique à la fraternité. Être fraternel, c’est agir pour
faire advenir la fraternité. Être fraternel, ce n’est donc pas seulement
un devoir, comme on l’entend souvent. Un devoir vague au demeurant,
parce que seulement moral, que personne ne contrôle ni n’évalue. Être
fraternel, c’est un droit. Ce droit impose le devoir de combattre ceux qui
cherchent à s’y opposer. Aussi, comme tout droit, la fraternité ne saurait-
elle s’atteindre sans lutte ni sans conflit. C’est pourquoi la fraternité est
● 25
un combat. Sa valeur est donc, bien plus qu’on ne le dit, d’une actualité
brûlante.
Il n’est pas certain, au contraire, que le concept de solidarité,
qu’on a tendance à lui préférer aujourd’hui, ne soit pas, en ses visibles
connotations d’assistance et de bonne conscience, bien plus suspect
qu’on ne voudrait le reconnaître. C’est pourquoi, si ces quelques pages
pouvaient inciter les francs-maçons à renouer avec une fraternité vivante,
en mettant en chantier quelques questions majeures – comment faire
mieux advenir l’idée d’un droit de fraternité ? comment combattre ses
refus, ses résistances et ses reculs, à un moment où nombre de ses
acquis sont menacés ? –, peut-être seraient-elles une petite pierre pour
faire avancer la construction du Temple extérieur, que parfois nous
oublions...
▲ JEAN-PIERRE VILLAIN
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 25 27/03/06 11:34:35
Illustration
Jean-Pie Robillot
CDU36.indd 26 27/03/06 11:34:35
PAR GEORGES LERBET
OO n a vu des frères se battre ou se tuer pour le pouvoir et les biens.
D’autres tentent de donner vie à des concepts aboutissant à une véritable
dichotomie de l’humanité. Et il y a chez les Frères et les Sœurs, cela est connu,
un « fraternisme », un « fraternellement correct » qui n’est rien d’autre qu’un
simulacre. Or la fraternité est, comme le symbolisme, un instrument essentiel ● 27
de l’initiation.
« - Je serai en face de toi et je te tuerai. - Mon ardent désir est
d’en faire autant » (Euripide, Les Phéniciennes, premier épisode). Ainsi
se terminait la brève confrontation verbale entre Polynice et Étéocle,
les fils d’Œdipe et de Jocaste, avant que, devant l’une des sept tours
de Thèbes, ils n’en viennent au corps-à-corps au cours duquel ils
périrent.
Ces frères se donnaient de bonnes raisons pour en arriver là.
Après leur accord de règne alternatif annuel sur la cité, le premier avait
quitté la ville et il revenait prendre le pouvoir à la suite de son aîné.
Quant à Étéocle, déjà en place, il se considérait comme le préservateur
de l’ordre établi et il voyait en son frère un injuste conquérant.
Estimer défendre son bon droit malgré les risques encourus,
ou se considérer comme investi d’un rôle de protecteur d’une institution
politique, ne sont-ils pas, en partie, des états d’esprit porteurs
d’autosuffisance propres à satisfaire ses désirs projetés sur soi-même et
sur le monde ? L’autolégitimation a vite fait de rationaliser les pulsions
dominatrices, violentes, égocentriques et peu enclines à la sociabilité.
Elle fait que les sentiments fraternels n’y ont que peu de poids, sauf
si, en toile de fond, le recours à tiers – la mère, par exemple – sait être
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 27 27/03/06 11:34:35
écouté afin d’éviter la justification d’une décision égocentrique.
Sinon, son frère, son double, il lui faut s’en débarrasser pour
avoir seul une identité pleine et entière. Certes, il veut bien partager
avec cet autre qui l’entrave mais il sait que, paradoxalement, pour
partager, comme pour une tarte, il faut commencer par couper ! Or,
plus subtilement, le meurtrier fratricide ne supporte de couper quelque
chose de son propre bien que pour exister de façon plus interactive
avec son entourage.
Caïn et Abel, Romulus et Remus, Polynice et Étéocle… Des
hommes de même sang se sont entretués pour s’approprier
des biens au lieu de laisser leur histoire génétique conjuguer
leur harmonie
Il assouvit donc douloureusement et en plein ravissement
ce tragique qui l’habite, comme il habite chaque homme selon des
registres différents et en l’espérant ontologiquement dépassable et
assumable de façon rationnelle avec l’aide de la société qui cherche
à y pourvoir en droit, à défaut de parvenir à faire qu’existe pleinement
une sagesse intime plus souveraine dans le cœur de chacun.
Dans ce condensé mythique de meurtres symboliques qui
28 ●
accompagnent des relations imaginaires interpersonnelles, le destin
familial procédait de la colère des dieux. Caïn et Abel, Romulus et
Hersilie séparant
Romulus et Rémus,
Giovanni Francesco Barbieri
1645, Musée du Louvre
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 28 27/03/06 11:34:35
Remus constituent d’autres exemples de cette fraternité où le conflit
allant jusqu’à son issue fatale avait plus de prise que toute sage
négociation pour le pouvoir.
Comment des hommes de même sang peuvent-ils en venir aux
mains pour s’approprier des biens au lieu de convenir que leur histoire
génétique peut heureusement conjuguer leur harmonie ? se demandera
toujours celui que les bons sentiments aveuglent ou inhibent. A
moins qu’il ait dépassé ce niveau primaire de réaction ou bien que les
institutions lui garantissent une quasi impunité s’il s’exerce à ce jeu de
façon sublimée dans le cadre prescrit sur l’échiquier politique, même
celui que l’on appelle démocratique. Et même aussi si les relations y
sont posées comme étant symboliquement fraternelles.
L’idée de fraternité concerne les relations que chaque
être humain devrait entretenir avec tous ses semblables,
par analogie avec celles qu’il peut nourrir avec ses collatéraux
L’idée même de fraternité, telle qu’elle est posée par
l’humanisme universaliste, cherche à passer généreusement dans la
vie des hommes. En cela, elle s’accorde avec son étymologie première
car l’idée générale de fraternité concerne les relations que chaque être
● 29
humain entretient avec tous ses semblables, en comparaison analogique
avec celles qu’il peut entretenir avec l’ensemble de ses collatéraux.
Ainsi, le latin frater porte-t-il deux significations : celle de
parenté de sang et celle de membre d’une communauté humaine
extensible à la terre entière. Dans ce cas de figure sémantique,
la seule famille terminologique utilisée est empruntée à la racine
grecque fratra ou fratria. C’est la même que celle qui rend compte des
relations humaines générales telles que le fait le français avec le mot
« fraternité », dans sa signification la plus large.
Y parvient-il alors d’une façon qui ne soit pas un euphémisme :
une simple façon de parler qui serait étendue au monde entier et qui
serait aussi présente dans les institutions quand elles en revendiquent
toute la portée afin de gérer en profondeur les rapports humains ?
Fraternité authentique : vertu universelle reconnue dans les
faits interpersonnels et de société ? Ou seulement doctrine censée
masquer ces rapports allant jusqu’aux conflits ouverts ? Où la nature
profonde de l’identité demeure close vis-à-vis des autres au point
d’émerger comme un caractère instinctif de l’espèce ? Fraternité qui
pourrait se changer alors en un fraternisme qui aurait bon dos pour
justifier des violences à autrui et pour imposer des règles susceptibles
de permettre aux plus transgressifs d’exiger la reconnaissance de leurs
seuls points de vue au-delà des apparences du jeu social ?
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 29 27/03/06 11:34:36
Le grec exprime l’amour de manière fine grâce
à trois termes : agapè , philia et eros
Le monde grec a exprimé l’amour de manière fine en usant de
trois façons d’en parler grâce à trois termes : agapè, philia et eros. Ainsi
différencié, le lien d’amour, pris dans sa plus large signification entre
les êtres humains, va tenter d’éclairer et de cadrer le problème qui
vient d’être esquissé et qui, posé plus trivialement, cherche à envisager
comment l’homme peut aimer l’autre à travers des liens de fraternité.
Agapè : c’est classiquement le lien qui est attribué aussi
bien à l’amour fraternel que divin. Chez les chrétiens, on y attache
la charité sans passion amoureuse : cette charité qui accueille l’autre
avec affection empathique, compréhensive.
Philia : c’est plutôt chérir d’une amitié propre aux liens qui
attachent l’individu à un groupe d’appartenance, sans qu’il s’agisse
vraiment de relations sentimentales mais plutôt de ce qui se pratique
selon la bonne morale envers ses pairs. Les relations y sont marquées
par l’hospitalité et par cette bienveillance qui rapproche dans un même
foyer jusqu’à sa plus grande extension : la patrie voire la terre-patrie.
Eros : est d’une tout autre sorte. Il concerne le désir des sens,
la passion, l’amour charnel et sexué, celui où le corps peut s’étendre
30 ●
jusqu’à la possession de l’autre et la fusion avec lui. A la limite, l’amour-
eros traduit l’assimilation qu’un individu exerce envers un autre être. Il
traduit une tentative d’isolement identitaire et captatif1.
L’idée de « sororité », fondée sur une dichotomie selon le sexe,
fait perdre de la richesse au concept d’humanité
Pour approfondir la compréhension de cette complexité et en
percevoir les limites qui rapprochent l’amour de la fraternité, il est utile
de se placer dans l’orbite d’Eros. Une indication des plus pertinentes
de ce choix consiste à tenter de comparer le terme de « fraternité » et
celui de « sororité », que certain(e)s s’efforcent parfois de faire valoir
dans des acceptions dont la pertinence est sujette à caution et dont les
non-dits émergent très rapidement si l’on y porte un peu d’attention.
Sororité est un substantif féminin construit à partir du latin
soror(-ris) qui signifie « sœur ». Il a pour ancêtre l’adjectif français
« sororal » qui exprime ce qui est « relatif à la sœur » et qui se rapproche
de l’adjectif latin plus ancien : sabrinus2.
1. Les interactions entre les façons de parler de l’amour permettent de faire ressortir ce qui les distingue deux à
deux. agapè et philia présentent un investissement différent plus affectif dans le premier cas. Entre agapè et
eros, c’est l’appropriation qui change : présente ici, elle est absente là-bas. Enfin, entre philia et eros, sentiments
et passions physiques ou symboliques n’habitent que l’espace érotique.
2. On trouve aussi « sororial » chez Bernardin de Saint Pierre (1796).
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 30 27/03/06 11:34:36
L’idée de « sororité » se veut donc procéder de l’analogie
suivante : ce que la fraternité est à l’homme (mâle), la sororité l’est
à la femme. Après un bref mais attentif examen de cette analogie,
il en ressort deux points majeurs : elle repose sur une conception de
l’humanité fondée sur sa dichotomie selon le sexe, et sa mise à plat
dichotomique constitue une perte de richesse en cette complexité qui
est propre au concept général d’humanité considéré indépendamment
de la disjonction de ses composants (sexes, cultures, etc.).
L’analogie est même d’autant plus douteuse que, encore
comme en français, le latin n’a pas utilisé le mot tiré du grec adelphos
(-e’) qui traite des collatéralités sexuées.
De façon plus théorique, on peut ainsi considérer que
« fraternité » est un terme si vaste qu’il ne saurait se contenter d’une
signification de l’ordre de celle qui caractérise seulement les relations
selon le sexe des individus collatéraux. Il s’agit, en effet, ici, d’une
relation où s’enchevêtrent deux niveaux : le niveau de l’humain en
général et celui du sexué en particulier.
Louis Dumont3 a bien explicité cela en ce qui concerne le statut
d’Adam quand il est rapporté seulement à celui d’Ève. Dans la Genèse,
cet enchevêtrement signifie que l’on doit distinguer mythiquement
deux Adams. Le premier est l’homme en tant qu’espèce. Il n’est pas
● 31
Création d'Eve différencié sexuellement et demeure incapable de se reproduire. Il est
Bertram de Minden, donc sans partenaire sexuel en humanité.
autel de Grabower,
Hambourg, 1383 Le second Adam correspond à sa métamorphose en homme-
mâle, distinct de l’Ève-
femelle et contenu
comme elle dans le
premier Adam en tant
que « contraire en-
globé ». Ève procède,
en effet, d’une partie
du corps de celui-ci,
au même titre que
le second Adam lui-
même. Ainsi, la femme
sexuée, égale en huma-
nité et complémentaire
de l’homme-mâle, ne
trouve-t-elle son pou-
voir de fécondité que
pour autant qu’elle re-
présente l’inversion de
3. 1979, Postface à Homo Hierarchicus.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 31 27/03/06 11:34:36
l’Adam primordial qui la contenait. Du même coup, elle et son partenai-
re peuvent vivre leur destinée humaine, mais à la condition d’assumer
qu’ils ne sont pas adversaires.
Quand ce n’est pas le cas, c’est-à-dire celui qui est propre
à leur mise à plat dichotomique, on risque de n’être en présence que
de deux entités qui s’opposeraient au point qu’elles pourraient finir
par se détruire dans le binaire, car alors ni l’une ni l’autre ne sont en
mesure de faire primer un référent commun (d’un côté l’humanité et,
de l’autre, la part de féminité et de masculinité que l’une et l’autre
possèdent mais en proportions différentes selon leur genre).
En revanche, si les partenaires se reconnaissent comme étant
également complexes, ils deviennent générateurs d’une nouveauté qui
va finir par leur échapper : leurs enfants. Et c’est dans cette échappée
que s’exprime l’incomplétude inhérente au fait que chacun contient
son inverse en raison d’une indifférenciation génétique première avant
qu’elle ne s’exprime particulièrement. Ainsi apparaît le ternaire. Il
correspond à l’émergence d’un troisième terme qui échappe aux deux
premiers issus d’une source commune et qui les enchevêtre : comme
l’Adam humain contient (inclut et limite par contention) aussi bien
l’Ève (femelle) que l’Adam (mâle).
32 ●
Le mot « fraternité » peut-il contenir la « fraternité masculine »
et la « sororité » au point de les rendre caduques car
particulières et « communautaristes » ?
Dans un autre domaine : celui de la fraternité humaine, le
mot générique de fraternité (générale et universelle) peut-il contenir
la « fraternité masculine » et la « sororité » au point de les rendre
caduques car elles sont plus particulières et « communautaristes » et
qu’elles procèdent d’une déconstruction simplificatrice des processus
en jeu ?
Une réponse affirmative est d’autant plus évidente que la
dichotomie homme-femme n’est pas pleinement partitive, comme le
serait celle qui met les uns d’un côté et les autres de l’autre, sans
espace de « rencontre » des particularités propres à chacun. En effet,
une telle dichotomie se veut fondée sur des clivages d’une binarité
exclusive telle que l’inclusion à un groupe d’appartenance l’exclurait
du reste du monde et des interactions qui rompent tout face-à-face
dans un monde clos : celui où l’altérité repose sur l’altération complète
de l’autre au regard de soi, et où l’on s’oppose à toute similarité en
visant à une discrimination complète.
Dans une telle perspective simplificatrice et étroite, et comme
dans tout fondement strictement érotique de l’amour, l’autre doit
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 32 27/03/06 11:34:36
être soit assimilable à la propre identité du réducteur ou bien il doit
devenir l’objet à combattre, l’adversaire au nom de valeurs sectaires
et communautaires qui se renforcent dans ce combat puisque les
congénères, considérés comme non-conformes, sont expulsés en raison
de leur absence de similitude sexuelle.
Ainsi baigne-t-on alors dans le risque pervers de la constitution
de jungles intercommunautaires. Elles sont fondées à la fois sur le déni
de la part d’« homo » qui constitue chaque être et sur le refoulé de son
caractère « hétéro ».
Cela étant, le lien fraternel, dans sa plus large acception, a
peu de chances d’advenir s’il n’est pas posé dans sa complexité vécue.
Il se réduit alors en effet à la tentation de trancher entre les sexes, de
façon « gordienne », une configuration générative qui concerne tous les
êtres humains.
Attention au fraternisme, cette doctrine pervertie de la fraternité.
Attention à la fraternité obligée, véritable misère fraternelle
mais « fraternellement correcte ».
Si la fraternité et la reconnaissance mythique d’un éventuel
Grand Adam unificateur de l’espèce humaine peuvent générer un
● 33
emblème moral et une éthique sublimante qui aspire et proclame combien
il convient de permettre à l’homme de développer un authentique vivre-
ensemble sur cette planète, des formes de communautarisme risquent
cependant aussi de retrouver rapidement force et vigueur. Ces formes
ont des chances de perdurer en se masquant derrière des contrepoints
à la fraternité la plus authentique possible, tout en développant des
euphémismes susceptibles de pervertir les rapports les plus sincèrement
cordiaux.
Ainsi émerge le fraternisme, cette doctrine pervertie de la
fraternité. Ainsi naît une fraternité obligée, véritable misère fraternelle
mais « fraternellement correcte ». Cela concerne le domaine public
propre à l’« institué » comme, par exemple, dans l’espace maçonnique,
ce qui a trait au vécu de l’individu quand celui-là ne correspond pas à
un authentique engagement où circule l’ambiance de l’agapè.
Le discours y est, en effet, celui du faire-semblant, du
simulacre d’affection fraternelle « correcte » et codée comme telle,
voire, peut-être, celle, très réglementée et ritualisée, qui devient en
cela profondément aliénante et névrogène. Cette « affection fraternelle
correcte » ne repose pas sur l’authentique partage de l’expérience
initiatique. Elle ne concourt qu’à éloigner chaque individu de l’espace
de son espèce et du partage avec autrui de son humilité et de sa
finitude.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 33 27/03/06 11:34:36
Dans une vie philosophique, initiation, pensée et vivre-ensemble
s'associent, et pas seulement de manière formelle
Nous sommes donc loin, ici, de la solidarité principielle : celle
qui associe électivement agapè et philia, cette configuration affective
dans laquelle, au gré de ses affects, l’individu s’efforce d’assumer
son expérience d’une « vie philosophique » prise dans son acception
maçonnique ; une vie philosophique où le franc-maçon peut user de
son expérience au sein de laquelle initiation, pensée et vivre-ensemble
s’associent, non seulement de manière formelle mais encore dans
leur mise à l’épreuve de la vie concrète et de l’exercice de la capacité
rationnelle de jugement qui s’y rencontrent.
Voilà, en effet, ce qui fonde et constitue la base de la fraternité
envisagée comme valeur humaniste universelle. Cette valeur concerne
tous les hommes considérés par principe en tant qu’êtres humains et
donc sans autre critère que celui de leur existence spécifique. Ainsi
peuvent-ils espérer être en cela profondément unis, surtout si l’on y
adjoint les deux autres valeurs cardinales de la morale volontariste : la
liberté et l’égalité4.
Communauté spécifique projetée sur l’ensemble de l’humanité,
avec, à l’horizon de l’esprit, l’espoir qu’advienne le bon sens d’une
34 ●
régularité harmonieuse fondatrice d’une véritable métaphysique des
mœurs qui reposerait sur ce « principe d’économie » de l’espèce grâce
à l’exercice de la loi d’amour civique censée être neutre et étendue à
tous : telle pourrait être la règle propre à l’intimité du « clan universel »
de l’humanité. Et non pas à celle d’un clan restreint à une quelconque
communauté dont on peut penser qu’elle ne serait susceptible que de
déclencher jalousie, voyeurisme et conflit en vue de l’appropriation du
« même » ; ce que Girard a théorisé avec pertinence dans la pulsion
mimétique.
Envie donc. Envie de l’autre à défaut de savoir se contenter
de la propre envie de soi : celle d’un individu qui vit, pense et aime ;
qui aime l’autre avec empathie comme s’il était soi-même, tout en
assumant qu’il ne le sera jamais et sans chercher à l’y réduire ou à
vouloir l’y rendre conforme. Sereinement et tragiquement : sans le désir
pervers de viser un quelconque clonage du corps ou de l’esprit, habité
du fol espoir de perdurer en l’état.
▲ GEORGES LERBET
4. Lire ci-avant l'article de Jean-Pierre Villain.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 34 27/03/06 11:34:36
Musée de la Franc-maçonnerie
MUSÉE DE LA FRANC-MAÇONNERIE
16 Rue Cadet 75009 Paris - Métro Cadet
Ouvert du mardi au samedi de 14h à 18h
Entrée : 2 €
Chaque Mercredi à 10h 30 :
Visite avec conférencier et visite de temples
Groupes de profanes : 6 €
Les loges : 5 €
Pour les réservations
tél. : 01-45-23 -20- 92
e-mail :
[email protected] ● 35
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 35 27/03/06 11:34:37
36
Illustration
Jean-Pie Robillot
CDU36.indd 36 27/03/06 11:34:37
PAR JULIAN REES
LL a fraternité maçonnique réclame plus que de la philanthropie ou de la
charité pour être vraiment accomplie. Elle exige de rendre chaque frère joyeux
en l'encourageant par des mots aimables. Elle suppose surtout une quête de
cette humanité qui est personnelle à chacun, donc chacun doit regarder, à
l'intérieur de soi, le centre d'où elle jaillit. Les francs-maçons utilisent des mots
différents pour désigner ce centre, alors qu'en vérité cette essence devrait les ● 37
unir.
Comme dans beaucoup de cas, la langue anglaise possède deux
mots pour dire «fraternité». Le terme brotherhood, dérivé de l’anglo-saxon,
implique davantage le lien entre les hommes (ou entre les hommes et les
femmes à un niveau platonique) que le corps ou l’ensemble dont ils font
partie. Ce lien peut être fait d’amour, d’intérêt commun ou de spiritualité.
Le second mot, fraternity, dérivé du latin et du vieux normand, tend, lui, à
désigner l’organe ou le corps, plus que le lien lui-même.
Mais ces définitions ne s’excluent pas, elles empiètent
largement l’une sur l’autre, ce qui rend la langue anglaise plus riche,
même si cette imbrication est frustrante pour le linguiste ! Dans le
monde plurilingue actuel, ces différences unissent plus qu’elles ne
divisent. En vérité, nous pouvons souvent nous sentir plus proches les
uns des autres en examinant ces diversités conçues pour nous séparer.
C’est particulièrement vrai en ce qui concerne la fraternité maçonnique.
Essayons de comprendre la nature de ce désir d’unité.
Dans un essai passionnant écrit en Afrique du Sud en 1896,
le F\ J. E. Thomas affirmait : «Assister aux obligations rituelles de la
Loge sans chercher à en décrypter le sens symbolique, c’est se contenter
des apparences, ces balles qui protègent et enveloppent le grain. Notre
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 37 27/03/06 11:34:37
quête est de tester les vérités intérieures dont la symbolique n’est que
le signe. Dans quelle mesure, par exemple, les relations entre mes
Frères et moi sont-elles différentes des rapports que j’entretiens avec
mes voisins et amis ?» En disant cela, l’auteur installe fermement la
fraternité au centre, à la fois de notre existence maçonnique et de notre
quête initiatique.
La croissance du nombre de loges après chaque guerre
témoigne d’un retour du besoin de fraternité
La fraternité, ce lien entre les hommes, existe bien sûr à
différents niveaux et dans des domaines distincts de l’expérience
humaine. Dans le monde profane, on peut plus souvent compter sur la
fraternité en temps de guerre et de souffrance que dans des moments
de bien-être et de quiétude. Il y a de multiples preuves de liens unissant
des hommes sur un champ de bataille ou des victimes prises au piège
d’un désastre naturel. Et remarquons qu’après chacune des deux guerres
mondiales, le nombre des loges et donc des francs-maçons connut
une croissance considérable, ce qui témoigne de la recherche d’une
Bannière de la loge
camaraderie fraternelle et quotidienne de la part d’hommes qui venaient La Fraternité des Peuples
d’en faire la dramatique expérience.
38 ●
Mais la réponse au F\
Thomas pourrait être d’affirmer que
la fraternité maçonnique transcende
le danger ou la fatalité et qu’elle
exige de nous la pratique des mêmes
qualités d’altruisme à l’égard de
nos frères dans les circonstances
de chaque jour. Je devrais, envers
mon Frère, être une sorte de pilier
tel que ma propre colonne soit assez
forte pour être le fidèle pendant de
la sienne dans tous les événements
quotidiens, positifs ou négatifs.
Cependant, à mon avis, pour
appliquer la fraternité authentique,
l’exigence préalable est d’apprendre
à l’exercer face à soi-même. Je
m’explique : si je dois réaliser le
lien de fraternité étroit et souhaité
entre des hommes et des femmes
appartenant à quelque groupe que
ce soit, il est indispensable que je
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 38 27/03/06 11:34:37
comprenne parfaitement mes Frères. Et, pour ce faire, je dois d’abord
me connaître moi-même et atteindre la vraie gnose au sens grec,
traduite de la façon la plus exacte par «l’acte de connaissance». Si je
peux parvenir à me comprendre, avec tous mes vices et mes vertus, mes
mérites et mes défauts, alors je peux commencer à prouver la justesse de
mon jugement et reconnaître mon statut d’unique en tant que créature
intégrée au cosmos.
Par cette justification, j’arrive à une certaine estime de moi.
Ce sentiment n’est pas de l’orgueil ni des idées préconçues ; c’est l’état
d’immortalité tranquille au centre de moi. On attribue à Pythagore
la phrase célèbre : «Homme, connais-toi toi-même et tu connaîtras
l’univers». Qu’il en soit de même avec la fraternité, car c’est seulement
au centre de mon moi que je pourrai regarder vers l’extérieur et être
capable d’estimer mon Frère ou ma Sœur et ressentir leur propre
humanité à côté de la mienne !
Sans tolérance, point de fraternité. Mais il s’agit bel et bien
d’une tolérance active, non passive
Il est également important, dans ce contexte, de comprendre
le principe de tolérance. Dans le monde actuel, qu’il s’agisse de religion
● 39
ou de philosophie, ce qui est vrai pour moi peut ne pas l’être pour
mon Frère. Le fil à plomb, un des symboles les plus parlants de la
franc-maçonnerie, exprime la notion d’exactitude à plusieurs niveaux
et, par là-même, il s’efforce de signifier la vérité. Toutefois, la vérité est
insaisissable. Ce qui fut démontré comme certitude scientifique dans
les siècles passés a été rendu obsolète par les avancées de la recherche
et, de nos jours, cette vérité n’existe plus.
On croyait jadis que l’exploration spatiale était impossible. Les
progrès dans les sciences de la matière ont rendu cette idée caduque.
Inversement, une équation mathématique formulée il y a plusieurs siècles
est encore vraie. Il suffit de penser de nouveau à Pythagore. En tant que
Frères, notre devoir est de réaliser un «point de fusion» dans lequel
la vérité religieuse ou philosophique, celle de mon Frère, immuable
ou non, selon sa dépendance à l’égard du point de vue individuel, se
fait une avec la vérité qui est la mienne. Ce processus concerne moins
le sacrifice de mes convictions profondes que la reconnaissance de la
vérité symétrique de la croyance que mon Frère fait sienne.
L’exactitude est éphémère, alors que la vérité devrait être
absolue ; la fraternité, elle, dépend de notre aptitude à tolérer des vérités
multiples. Quand un néophyte arrive en Loge pour se faire initier, son
message est : «Je veux être votre Frère et vous serez mes Frères». Alors il
prend un engagement aussi profond et fondamental que celui que peut
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 39 27/03/06 11:34:37
souscrire un être humain quelques fois dans sa vie. Pour désigner ce
don de soi aux autres et inversement, les bouddhistes emploient le mot
d’unité. Mais la tolérance requise de nous pour parvenir à cette unité de
façon aussi parfaite que possible n’est pas passive. On exige de nous de
pratiquer une tolérance active, en s’assurant que cette fraternité forme
un tout indivisible.
Dans une Loge où j’étais venu en visiteur, il y avait un Frère très
porté sur la controverse. Un des membres de l’atelier exprima l’idée que
ce Frère nous avait été envoyé pour mettre notre tolérance à l’épreuve.
Permettez-moi de vous donner un exemple montrant comment la
tolérance peut naître d’une étroite camaraderie.
Il y a quelques années, un affrontement choquant eut lieu à
Belfast, en Irlande du Nord, dans un secteur où une école catholique
se trouvait dans un quartier protestant. A cette époque, les mères
catholiques devaient, pour conduire chaque matin leurs enfants à
l’école, essuyer le feu de l’hostilité des protestants, sous les insultes et
les menaces provenant aussi bien des adultes que des enfants, attitude
scandaleuse quel que soit le critère choisi.
La fraternité peut se révéler entre deux individus
hier séparés par la haine, le fanatisme et l’ignorance
40 ●
Quelques années plus tard, une chaîne de télévision conçut,
dans un de ces programmes de télé-réalité devenus si populaires de
nos jours, un projet éducatif dans lequel des adultes appartenant aux
deux communautés en question devaient camper ensemble pendant
quelques jours, à l’étranger, dans une région désolée et montagneuse
où ils devaient accepter la nature sauvage de l’environnement. Ce
milieu naturel exigeait d’eux qu’ils travaillent tous ensemble dans une
certaine harmonie, sans laquelle leur résistance aurait été impossible.
Les membres de chaque groupe étaient donc obligés de coopérer dans
toutes leurs activités, ne serait-ce que pour assurer leur survie. Ils furent
exposés aux épreuves les plus dures pour prouver la fermeté et la force
de leur âme.
Parmi ces gens, se trouvaient deux mères, l’une d’un enfant de
l’école catholique, l’autre du parti de celles qui vociféraient des injures.
Toutes deux ignoraient leur rôle respectif dans ce projet éducatif ; mais,
au cours d’une lente évolution de leurs relations réciproques, elles
prirent conscience de leur affrontement passé et finirent par apprendre
à s’adapter à leurs différences. Elles commencèrent à comprendre la
stérilité du concept de «la faute de l’autre» dans ce décor aride qui les
séparait et les rendait étrangères l’une à l’autre.
Vers la fin de ce projet éducatif, elles firent équipe dans un
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 40 27/03/06 11:34:37
exercice de descente en rappel. La mère protestante se trouva suspendue
au-dessus d’une effrayante paroi rocheuse à pic et elle fut paralysée de
peur. La mère catholique, son ancienne adversaire, laissa filer la corde à
partir du sommet et, pour encourager l’autre, prononça les paroles que
nous désirons tous entendre quand nous nous sentons abandonnés ou
impuissants. Des mots qui résonnent en nous, venus de notre enfance :
«Fais-moi confiance, je ne vais pas te laisser chuter». De telles paroles,
qui comptent parmi les plus évocatrices qu’un être humain puisse
adresser à un autre, furent dites par une femme à son ancienne ennemie.
Elles exprimaient une tolérance active, sous sa forme la plus parfaite,
dans des circonstances exceptionnelles.
La solidité d’une arche tient, non seulement à la clef
de voûte, mais à chaque pierre en particulier
L’esprit de partage sans tolérance est un édifice instable. Il
exige non seulement l’intimité des corps mais aussi celle des âmes,
ce qui est impossible si la tolérance faut défaut. Le verbe «tolérer» a
bien entendu une origine latine ; il signifie «endurer», «supporter»,
«subir», « admettre ». Un exemple de cet esprit de partage est donné
par Laurence Dermott, premier Grand Secrétaire de la Grande Loge des
● 41
«Anciens» qui écrivit, dans l’ouvrage qui fait école, Ahiman Rezon : «La
communauté des hommes ne peut pas survivre sans la concorde, ni sans
de «bons offices» entretenus par ses membres. C’est pourquoi, comme
dans la construction d’une voûte de pierre, elle tomberait à terre si une
seule de ses pierres ne soutenait plus correctement les autres».
On dit souvent que la totalité de l’arche repose sur la clef de
voûte mais, en réalité, son intégrité
tient à chaque pierre en particulier, de
la plus petite à la plus récente comme
de la plus grosse à la plus importante. A
cet égard, elle ressemble à une chaîne
dont l’efficacité dépend de chacun des
maillons qui la constituent et non pas
seulement de ceux considérés comme
les plus solides ou les plus importants.
C’est ce que nous voulons dire quand
nous parlons d’égalité entre les Frères.
A l’époque où je fus initié, il était banal
Église Saint-Martin
à Candes-Saint-Martin d’entendre les anciens de l’atelier
XIIème/XIIIème siècles
dire avec une certaine suffisance
à tout nouvel arrivant : «Quand tu auras autant d’années que moi en
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 41 27/03/06 11:34:38
Maçonnerie, tu seras qualifié pour formuler un jugement à son égard».
Cela impliquait que je devais seulement écouter et apprendre et ne pas
trop parler.
Certes, ce point de vue n’est pas valable quelle que soit
l’humilité nécessaire. Certaines Obédiences penchent pour donner au
grade le plus élevé un grand rôle dans nos activités. Un grade supérieur,
décerné comme grade actif, administratif, en tenant compte du mérite
ou de la réussite, est indispensable, louable, mais accorder une
profusion de grades anciens peut aussi avoir pour seul effet d’émousser
la fraternité. Un jeune Frère qualifia ironiquement cet aspect de «graffiti
maçonnique».
La merveille de la pensée hermétique résidait dans le fait que
le maître enseignait et que l’étudiant devenait lui-même, avec le temps,
un maître qualifié pour enseigner aux autres. Cela ne le plaçait pas à un
niveau supérieur, et ceux qui le pensent ralentissent plutôt leur voyage
maçonnique, puisque l’égalité que nous vivons en tant que Frères est
justement ce qui rend le voyage possible.
Aussi savant et expérimenté que je sois en franc-maçonnerie,
mon perfectionnement dépend du frère le plus récemment initié
42 ●
Dans le monde actuel, j’espère apprendre d’un néophyte
autant, sinon plus, que ce qu’il peut recevoir de moi. Il est vrai que je
peux l’instruire sur les différentes étapes du rituel, sur ses allégories et
ses symboles dont il n’est pas encore conscient. Mais si je ne réussis pas
à remarquer l’interprétation personnelle et unique qu’il donnera à ces
figures, c’est moi qui serai perdant et la franc-maçonnerie aussi perdra,
non seulement sa diversité, mais même sa vitalité.
De ces évidences, il s’ensuit que, membre de ma Loge, quelque
«expérimenté» que je sois, je dépends du Frère le plus récemment initié.
Telle est la vérité. Si j’affirme, comme le font certains, que je n’ai rien à
apprendre d’un néophyte «inexpérimenté», alors je commets une faute
grave pour moi-même comme pour la fraternité.
L’essentiel de toutes ces considérations est l’idée que je
dois d’abord être attentif à mon propre progrès moral. En 1696, on
découvrit, à la Bodleian Library d’Oxford, le manuscrit d’un texte conçu
pour permettre au roi Henri VI de faire subir un examen à un membre
de la Fraternité. «Les Maçons s’aiment-ils très fort comme on le dit ?
– Absolument ; et il ne peut pas en être autrement, car plus les hommes
sont bons, plus ils s’aiment».
Pouvons-nous nous rapprocher davantage de la compréhension
de cet amour fraternel ? De nombreuses Obédiences, partout dans le
monde, insistent fortement sur la pratique de la charité à l’égard des
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 42 27/03/06 11:34:38
nécessiteux, charité qui se concrétise le plus souvent par des secours
financiers. Dans ces Obédiences, les Francs-maçons apportent certes
leur soutien à leurs Frères démunis, ce qui les conduit parfois à penser
que la pratique de l’amour fraternel n’exige rien de plus.
Mais la fraternité maçonnique réclame davantage pour être
vraiment accomplie et efficace. Elle exige de saisir, chaque jour, des
occasions pour développer un esprit de véritable fraternité, selon des
modalités qui n’impliquent pas seulement une assistance financière
en allégeant le fardeau d’un Frère, mais rendent son cœur joyeux en
l’encourageant par des mots aimables.
Paradoxalement, même si la recherche de la connaissance de
soi, du progrès moral et de la formation spirituelle reste une démarche
personnelle où qu’on soit, s’y engager à l’intérieur d’un groupe comme
la Loge ou toute autre fraternité maçonnique a pour effet d’accroître son
efficacité, comme si la force du tout était plus grande que la somme de ses
parties. C’est comme si chaque membre du groupe agissait en catalyseur
dans la faculté de métamorphose exercée par la Franc-maçonnerie sur
tous ses Frères. C’est cette catalyse qui la distingue véritablement des
autres recherches fraternelles ; elle apporte la meilleure réponse possible
à l’interrogation du F\ Thomas citée plus haut.
● 43
Peut-être pourrions-nous examiner ensemble les questions
qui nous séparent et resserrer ainsi notre fraternité maçonnique ?
Détail de la bannière
de la Loge La Solidarité d'Issy Si la recherche de la fraternité avec mes Frères suppose
d’abord une quête de cette fraternité, cette
part d’humanité qui m’est personnelle, alors
je dois d’abord regarder, à l’intérieur de moi-
même, le centre d’où elle jaillit. Cela me
rappelle que des Obédiences différentes
utilisent des mots différents pour désigner
ce centre. Depuis trop longtemps, en effet, la
question de la croyance en un Être Suprême
divise tragiquement les Francs-maçons, alors
qu’en vérité cette essence même devrait les
unir. Quel regard mon jeune Frère porte-t-il
sur sa propre humanité et sur sa place dans
le cosmos ?
Dans mon Obédience, la croyance en l’Être
Suprême est une condition sine qua non pour
devenir membre, c’est une clause immuable.
Un jour, un néophyte se présenta devant la
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 43 27/03/06 11:34:38
commission de ma Loge pour un entretien. On lui demanda s’il partageait
cette croyance. Après un long silence, il répondit : « Cela dépend de ce
que vous entendez par ‘croire’ ». Il me confia plus tard, sans ironie,
que c’était comme si on lui avait demandé si une vague pouvait croire
à la mer. Ce jeune initié se considérait comme partie intégrante de la
création. Comment donc aurait-il pu, précisément, mettre en question
la force vitale dont lui-même faisait partie ?
Dans une certaine mesure, je crois que les Frères de diverses
Obédiences, qu’ils soient ou se prétendent croyants ou incroyants,
pourraient examiner cette question à travers une recherche commune qui
les conduirait à un débat apaisé. Selon moi et selon beaucoup d’autres
Francs-maçons à travers le monde, c’est la question essentielle. Nous
devrions chercher à savoir si c’est simplement cela qui nous divise, ou
autre chose. Pierre Mollier* se souvient qu’un dignitaire du Grand Orient La Roi Arthur
de France avait écrit : «Pour le Grand Orient, le véritable athéisme et les Chevaliers
de la Table Ronde
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 44 27/03/06 11:34:38
n’existe pas». Si nous pouvons, tous ensemble, parvenir à reconnaître
l’étincelle de l’Être – divinité ou l’humanité – qui brille en nous-mêmes,
nous aurons déjà fait un grand pas en avant. La fraternité maçonnique
exige, selon moi, que dans le processus de validation de notre humanité
réciproque, selon les modalités que j’ai évoquées, nous cherchions
chez le Frère cette étincelle qui nous le rend vraiment unique et digne
d’estime.
Nous nous appelons Francs-maçons. De même que nous avons
besoin d’air pour respirer, nous avons besoin d’être libérés : cette liberté
existe à de nombreux niveaux chez les Francs-maçons. Elle peut signifier
liberté de conscience, liberté de pensée, liberté vis-à-vis du dogme,
liberté de résolution positive, liberté de parole, liberté de s’affranchir de
toute contrainte, politique ou idéologique. Je crois qu’il existe une autre
liberté, peut-être la plus importante : c’est la liberté de servir nos Frères.
La tradition rapporte qu’il y aurait eu, sur la Table Ronde du Roi Arthur,
une inscription portant ces mots : «C’est en cherchant à servir les autres
que nous devenons libres».
▲ JULIAN REES
Traduction de Maïté et Pierre Besses
● 45
* Pierre Mollier est directeur du département Bibliothèque-Archives-Musée du Grand Orient de France.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 45 27/03/06 11:34:38
Illustration
Jean-Pie Robillot
CDU36.indd 46 27/03/06 11:34:39
PAR MARCEL BOLLE DE BAL
MM « on Très Cher Frère », « ma Très Chère Sœur », « mes sentiments
les plus fraternels » … Le langage maçonnique fait un large usage du mot
«fraternité» et de ses dérivés. Que recouvre ce vocable finalement assez peu
étudié ? Pour l’auteur de la réflexion ci-dessous, la fraternité maçonnique ● 47
ne révèle toute sa lumière que si on l’associe à deux autres, également
suremployées en Maçonnerie : l’humanité et la spiritualité.
Dans la sympathique et fraternelle recension que fit LA CHAÎNE
D’UNION, en son numéro 22, de mon petit livre La fraternité maçonnique1,
sous la plume de Pierrick L’Hyver, ce dernier soulignait que je vois dans
la Fraternité le mythe fondateur par excellence de la Franc-maçonnerie,
en ce sens « qu’elle est l’expression symbolique permettant aux hommes
d’affirmer leur humanité, leurs idéaux mêlant sentiments et raison, cœur
et esprit, leur désir d’une fraternité non point fratricide mais réellement
philanthropique ». Cette phrase résume bien l’essentiel de mon propos
dans cet opuscule.
Tout au long de celui-ci, en effet, j’insistais sur le fait que
la Fraternité maçonnique n’est point une illusion (comme l’affirment
d’aucuns, même parmi nous), mais qu’elle est une réalité concrète vécue
par chacun d’entre nous (en particulier par les Compagnons voyageurs),
qu’elle est une réalité différente de la fraternité profane car réalité
initiatique : elle est en effet initiation au caractère dual, mosaïque de
la fraternité, à la fois noire et blanche, fraternelle et fratricide, faite
d’amour et de haine, d’amitié et de jalousie. En ce sens, elle implique
un travail sur soi (de « reliance » à soi) pour nourrir sa « reliance »
1 Marcel Bolle De Bal, La fraternité maçonnique, Paris, Edimaf, coll. Encyclopédie maçonnique, n° 22, 2001.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 47 27/03/06 11:34:39
aux autres, le tout grâce à un processus de « déliance » par rapport
à la société profane (nous sommes invités à « laisser nos métaux à la
porte du Temple »). En cela, la Fraternité maçonnique est une œuvre à
accomplir.
Faisons maintenant un pas de plus, suite à une stimulante
sollicitation de LA CHAÎNE D’UNION : quels rapports, m’est-il demandé,
entre fraternité et humanité ? Interrogation légitime, puisque, dans la
phrase citée, je soulignais que la fraternité « permettait aux hommes
d’affirmer leur humanité ». Procédons donc par ordre, en tentant de
déceler ce que peuvent recouvrir les termes de fraternité et d’humanité,
mais aussi celui de spiritualité qui, dans ce triangle maçonnique, donne
tout leur sens aux deux autres, de même que la fraternité, dans un
autre triangle qui nous est cher, donne tout leur sens aux notions parfois
contradictoires de liberté et d’égalité.
La fraternité maçonnique est à la fois un mythe,
une réalité et une œuvre
Sur la Fraternité
La Fraternité maçonnique, ai-je dit, est à la fois un mythe, une
réalité et une œuvre.
48 ●
> Un mythe (et des mythes)
Pour d’aucuns, la Fraternité maçonnique ne serait qu’un mythe dans
le sens de « pure construction de l’esprit » ou de « représentation
idéalisée » d’une réalité bien moins séduisante. Pour d’autres, elle
serait un mythe fondateur, une image simplifiée proposée comme idéal
à atteindre ou réalité à travailler. Ce qui, en revanche, ne fait aucun Sacrifice de Caïn et d'Abel,
meutre d'Abel.
doute : elle se nourrit de multiples mythes remontant à la nuit des
Ivoire, anonyme,
temps (Castor et Pollux, Abel et Caïn, Romulus et Remus, Étéocle et vers 1084
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 48 27/03/06 11:34:39
Polynice ...) et lui fournissant son épaisseur existentielle. Elle porte en
elle l’utopie communautaire, le mythe de la famille harmonieuse et de
la horde fraternelle.
> Une réalité (et des réalités)
La Fraternité maçonnique est une réalité : tout Frère, toute Sœur a pu
l’éprouver concrètement, tant à l’intérieur de sa Loge qu’au cours de
ses visites en d’autres Loges, en son pays ou à l’étranger. Être accepté
sans réserves par des Frères et des Sœurs qui ne vous ont jamais
rencontré auparavant, et cela simplement parce que vous êtes « reconnu
comme franc-maçon », n’est-ce pas une merveilleuse et réconfortante
expérience ? Accueil chaleureux, complicité intellectuelle, rencontre
affective : la fraternité maçonnique est loin d’être un vain mot.
Cette réalité recouvre en fait des réalités multidimensionnelles.
La Fraternité maçonnique tient à la fois de la fraternité des tranchées
(fraternité du combat laïque) et de la fraternité scolaire (fraternité
d’un apprentissage vécu en commun). Elle s’exerce en premier lieu
à l’intérieur du Temple (promue par les rituels), mais elle peut aussi
trouver à s’exprimer ou s’épanouir à l’extérieur du Temple (Loges créées
et animées à Dachau, par exemple).
● 49
La fraternité maçonnique est un moyen en vue
d’un but supérieur : la production d’un monde meilleur,
le progrès de l’humanité
> Une œuvre
La fraternité maçonnique va donc bien au-delà de la fraternité
humaine classique. Elle peut se nourrir de celle-ci et la nourrir. Mais elle
est d’un autre ordre. Elle est initiatique. À la fois un but et un moyen. Un
moyen en vue d’un but supérieur, une œuvre à réaliser pour contribuer
au Grand Œuvre, c’est-à-dire la production d’un monde meilleur, le
Progrès de l’Humanité.
Cette Fraternité maçonnique, expérience initiatique, n’est pas
donnée mais méritée, n’est pas acquise mais conquise. Elle est à la fois
pari et défi, travail sur soi et entre soi. Les métaux ayant été laissés à la
porte du Temple, la Fraternité peut être vécue intensément à l’intérieur de
celui-ci. Le Serment lie les Frères et les Sœurs pour toujours. Mais ce lien
est sans cesse à travailler et retravailler. La Fraternité, qui est un bien en
soi, n’est pour les Francs-maçons qu’un outil leur permettant d’apporter
leur pierre à la construction du Temple de l’humanité. Une pierre à
tailler et à polir, mais surtout une pierre s’intégrant harmonieusement
dans l’œuvre collective, prête à être fraternellement placée à côté d’une
autre pierre et à recevoir à son tour près d’elle d’autres pierres pour
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 49 27/03/06 11:34:39
construire une pyramide, une cathédrale, l’Humanité, le Temple de la
société en devenir.
Espoir qui réunit et motive, le lien de Fraternité maçonnique,
lien à inventer et créer, peut être précisé, creusé, construit en recourant
aux concepts élaborés dans le cadre d’une théorie qui m’est propre et
chère : la théorie de la reliance2. Nous pouvons en effet considérer que la
Fraternité maçonnique, en tant qu’outil symbolique et concret, s’inscrit
dans un projet visant à réaliser, pour le franc-maçon, une Œuvre en trois
dimensions :
- de reliance psychologique (reliance à soi), c’est-à-dire être ou devenir
son propre frère ;
- de reliance sociale (reliance aux autres), c’est-à-dire la Fraternité
sociale proprement dite ;
- de reliance culturelle (reliance au monde), c’est-à-dire la Fraternité
universelle, la Fraternité avec les autres peuples, dans une perspective
d’action concrète.
Fraternité concrète donc, mais aussi Fraternité spirituelle, pour
le bien de l’humanité.
Il ne peut s’établir une notion vraie de la fraternité que
si elle s’insère dans une certaine conception de l’humanité
50 ●
Sur l’Humanité
À plusieurs reprises déjà, la notion d’humanité a surgi au détour
des lignes qui précèdent : Temple de l’Humanité, Progrès de l’Humanité,
bien de l’humanité, survie de l’humanité, affirmer leur humanité ...
Indéniablement, il s’agit d’une notion chère aux Francs-
maçons épris d’humanisme, de tolérance, de liberté et de progrès. Elle
est étroitement reliée à celle de Fraternité, nous venons de le voir. Idéal,
mythe, utopie, la Fraternité, aujourd’hui plus que jamais, constitue
un rêve humain à la source de maintes réalisations humaines. Ce rêve
puise une partie de son énergie dans la nostalgie d’une époque révolue,
vécue dans la famille ou imaginée dans la société – l’humanité – du
temps passé. Ce dont souffrent la plupart de nos contemporains, c’est
d’un manque d’humanité dans une société déshumanisée (société de
« déliance » sociale, psychologique et culturelle, d’isolement et de
solitude, de rupture des liens humains fondamentaux) ; ce à quoi ils
aspirent, c’est à une ré-humanisation des reliances sociales.
En ce sens, le fait que bien des Loges maçonniques de certaines
obédiences – le Grand Orient et le Droit humain notamment – consacrent
leurs travaux « au Progrès de l’Humanité » est un signe encourageant,
2. Voir notamment Marcel Bolle De Bal, La Franc-Maçonnerie, porte du devenir. Un laboratoire de reliances, Paris,
Detrad, 1998.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 50 27/03/06 11:34:39
témoignant de la pertinence et de l’actualité du message maçonnique.
Mais nous ne pouvons nous contenter de la simple répétition de cette
expression consacrée. Il nous faut tenter de débusquer ce que recouvre
ce terme polysémique d’« humanité ». Je suis enclin à y déceler au moins
trois sens différents : une qualité morale, une spécificité biologique, un
ensemble vivant.
> L’humanité, qualité morale
L’humanité, avec un h minuscule, est cette qualité propre à la
personne humaine (« sentiment de bienveillance envers son prochain,
compassion pour les malheurs d’autrui, caractère de ce qui est humain »,
nous dit le Petit Robert) qu’il importe de développer en chacun de nous.
Comment faire pour que chacun de nous devienne plus humain, assume
son humanité ? En d’autres termes, pour que se réalise – par l’expérience
de la fraternité initiatique, de liens indissolubles même si mosaïques ? –
un « progrès de l’humanité » en chacun de nous, par le développement
de nos capacités de reliance, d’empathie et de sympathie?
> L’humanité, spécificité biologique
Dans ce deuxième sens, notre « humanité » est constituée par
tous les traits qui nous distinguent, d’une part des animaux,
● 51
d’autre part des machines. Pour reprendre les termes d’Edgar
Morin, c’est ce qui fait « l’humanité de l’Humanité ». En nous
il y a de l’animal, mais ce qui nous distingue de l’animal – vieux
débat toujours renouvelé3 –, c’est notamment la spiritualité
(nous aurons l’occasion d’y revenir).
Hors de nous, en revanche, des menaces de plus en plus vives
et précises émergent, qui sont de nature à remettre en cause
notre « humanité » : machines se perfectionnant sans cesse,
outils de communication (Internet, téléphones mobiles etc.) et
d’information rendant plus aigus que jamais les problèmes de
l’information et de la communication, progrès incontrôlés de
l’informatique et de la génétique, de l’intelligence artificielle
et des prothèses corporelles, notamment par le clonage etc.
L’homme remodelé par les machines qu’il crée (le mythe du
Golem) ne va-t-il pas cesser d’être « humain » ? Les progrès
Asimo, le robot
humanoïde développé de son humanité (de ses créations technologiques) ne vont-ils pas,
par Honda paradoxalement, déboucher sur la transformation, voire, à terme, la
disparition de son humanité (de sa spécificité biologique) ? Inquiétant
sujet de préoccupations, bien analysé par Jean-Claude Guillebaud4.
3. Rappelons-nous, entre autres, le célèbre et controversé livre de Vercors, Les animaux dénaturés, Paris, Le livre de
poche, 1952, ou encore celui de Desmond Morris, Le singe nu, Paris, Le livre de poche, 1971.
4. Jean-Claude Guillebaud, Le principe d’humanité, Paris, Seuil, 2001.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 51 27/03/06 11:34:40
Les optimistes se raccrocheront à l’idée que, jusqu’à présent, les
machines ne sont point capables de sentiments originaux et d’émotions
spontanées, que nous les humains jouissons plus qu’elles de ces trois
attributs essentiels, principes de base de notre « humanité », de nous
en tant qu’êtres moraux (les machines n’ont ni éthique, ni morale …
sauf celle que nous leur programmons éventuellement) : la conscience,
la liberté et la responsabilité.
Même si nous sommes allergiques à la notion de GADLU,
ne pouvons-nous envisager que le travail maçonnique centré sur le
développement des consciences personnelles, censé déboucher sur
l’émergence d’une conscience universelle, pourrait nous inciter à voir
dans celle-ci, non pas la déiste représentation du GADLU, mais en fait
la Grande Architecte de l’Univers (à base de fraternité, d’humanité et de
spiritualité), d’un Univers toujours inachevé, toujours en gestation ?
Progrès de l’humanité, construction du temple
de l’humanité : depuis Wirth, aucune étude approfondie
de ces concepts n’a vu le jour. Pourquoi ?
> L’Humanité, ensemble vivant
Le Progrès de l’Humanité, la construction du Temple de l’Humanité :
52 ●
ces deux mythes maçonniques qui inspirent nos travaux en loge tendent
à leur donner un sens « humain » qui dépasse la personne individuelle.
Ici, le terme Humanité est pris dans son acception la plus large, comme
évoquant le genre humain, l’ensemble des êtres humains.
Assez curieusement, aucune de ces deux expressions
maçonniques n’a fait l’objet d’analyses approfondies. Seul Oswald
Wirth a tenté d’en préciser le contenu. Il évoque, à ce propos, « le
progrès intellectuel, spirituel et moral des maçons œuvrant dans la
perspective du bien général et du progrès universel »5. Il y voit le sens
de l’Art sacerdotal, voire celui de l’Art Royal. Il s’agirait de dépasser la
brutalité instinctive, de développer la conscience, en d’autres termes de
« participer au Grand Œuvre ».
Si nous cherchons du côté de la « construction du Temple
de l’Humanité », seul Oswald Wirth, à nouveau, nous offre quelques
pistes d’interprétation. Pour lui, ce Temple symbolique ne saurait
ressembler à quelque chapelle étroite : il ne peut représenter que le
« vaste abri toujours ouvert à tous les esprits généreux et vaillants, à
tous les chercheurs consciencieux et désintéressés de vérité, à toutes les
victimes du despotisme et de l’intolérance »6. Ce qui nous est proposé,
5. Oswald Wirth, La Franc-Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, I, L’Apprenti, Paris, LE SYMBOLISME , 1962, p.
115.
6. Ibidem.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 52 27/03/06 11:34:40
c’est donc de construire, avec notre intelligence, notre âme et notre
volonté – je compléterais ici : avec notre Fraternité et notre Spiritualité
–, un édifice moral, le « Temple unique d’une humanité de plus en plus
éclairée » », d’une Humanité qui, pour lui, est l’organe pensant de la
Planète, sa « Grande Architecte », serais-je tenté de préciser.
Finalement, le progrès de l’humanité et, en chacun de nous, de
notre humanité – par l’exercice de notre Fraternité et de notre Spiritualité
–, constitue peut-être bien la base essentielle du Progrès de l’Humanité
en général. En termes maçonniques, la construction de notre Temple
Intérieur n’est-il pas l’une des pierres de la construction du Temple
Extérieur, du Temple de l’Humanité, bref du Grand Œuvre en gestation ?
En termes profanes, nous dirions que la reliance à soi est la condition
première de la reliance aux autres et de la reliance au monde et, plus
largement, de la reliance entre sciences dites « exactes » et sciences
dites « humaines », entre sciences « dures » et sciences « tendres »,
entre logique de la raison et logique des sentiments : ceci ne constitue-il
pas l’apport essentiel de la dimension symbolique de nos travaux ?
Gadlu ou pas Gadlu ? Au cours d’un cheminement initiatique,
la question ne peut manquer de se poser
● 53
Évoquer la Construction du Temple de l’Humanité ou l’idée
de Progrès de l’Humanité amène à se poser une question maintes fois
débattue en loge, et que j’ai effleurée il y a quelques instants : existerait-
il un Grand Architecte de l’Univers (le fameux GADLU, une sorte de
Dieu créateur tout-puissant, ce supposé Père qui ferait de nous des
« Frères en humanité »), ou tout au moins une Grande Architecture (un
principe supérieur d’ordre et d’organisation) ? Certains de mes Frères et
Sœurs le pensent sincèrement. Tel n’est pas mon cas. Je crois beaucoup
plus que nous sommes tous des PADNUS, de fraternels et humains
petits architectes de notre univers et, par ce biais, maçons-bâtisseurs
de l’Univers et de l’Humanité. Pour être bons et efficaces maçons de
l’Humanité, nous devons être maçons de notre propre humanité, car
chacun de nous est une humanité en petit : l’« humanité » est une
qualité que nous devons acquérir, travailler et développer. En quelque
sorte, il importe que nous devenions de plus en plus « humains », dans
tous les sens du terme.
Ici, une question ne peut manquer de se poser, de nous être
posée : quelle Humanité pour quel Progrès ? Question apparemment
impertinente, et pourtant très pertinente. Quel « progrès », en effet,
pour cette autre « Humanité », celle des exclus, des pays dits en retard
ou en voie de développement, celle de ceux pour qui les notions de
« démocratie » et de « développement », que les Occidentaux placent
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 53 27/03/06 11:34:40
au cœur de leurs projets et idéaux politico-économiques, n’ont pas du
tout le même sens dans leurs milieux et leur culture ? Le Progrès de
l’Humanité, idéalement, ne devrait-il pas concerner tous les hommes
vivant sur cette Terre, notre Terre, leur Terre ? N’est-ce point cela le
fondement même de cette Fraternité universelle supposée être l’horizon
indépassable de nos fraternités locales ?
Autre question : comment mieux tailler encore cette belle pierre
du Progrès de l’Humanité ? Ne convient-il pas que nous reformulions ce
projet ? Comment réussir le passage d’une confiance béate en l’avenir
(la religion du Progrès et du bonheur sur terre, issue des Lumières) à
l’acceptation de la responsabilité lucide à l’égard d’un futur mosaïque?
Comment contribuer à réaliser ce que, en termes actuels, l’on définit
comme le développement durable, en l’occurrence non seulement
de la société, mais aussi de la personne ? Ici peut s’esquisser une
conception réaliste, engagée, optimiste... et maçonnique du Progrès.
Car le développement de la personne est une pierre à tailler et polir
pour le développement de la société, de l’Humanité. Et il implique le
développement de sa (de notre) spiritualité.
La franc-maçonnerie est de nature à fournir plus
à ceux qui recherchent la fraternité : une spiritualité laïque
54 ●
par le moyen de l’égrégore
Sur la Spiritualité
Bien des profanes qui frappent à la porte du Temple ont en tête (ou dans
leur cœur) l’espoir de trouver en Franc-Maçonnerie un lieu privilégié de
fraternité. Déçus par la froideur des relations sociales extérieures, écorchés
par l’expérience de l’isolement et de la solitude, ils aspirent à nouer d’autres
types de relations, plus chaleureuses, plus sincères, plus fraternelles. Au
cours de leur parcours initiatique, beaucoup parmi eux vont découvrir
autre chose, une réalité plus riche encore, une ouverture vers un monde
insoupçonné au départ : celui des symboles et de la spiritualité.
D’une spiritualité point nécessairement religieuse, mais
potentiellement laïque. Sans qu’ils en aient toujours conscience, ce
cheminement qui est le leur est de nature à répondre à un besoin latent
au sein de l’Humanité contemporaine : celui de combler un vide spirituel,
sentiment rendu particulièrement aigu par le déclin des idéologies, les
contradictions et la faillite des grands systèmes utopiques, supposés
vecteurs de Progrès et de bonheur : systèmes religieux (l’Inquisition, la
déchristianisation), scientifico-technologiques (Hiroshima, Tchernobyl),
sociopolitiques (le Goulag).
Rien d’étonnant, dans ces conditions, à la fascination actuelle
pour le soi-disant « retour du religieux », pour tout ce qui relève soit du
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 54 27/03/06 11:34:40
monde des sectes, soit de celui des philosophies orientales (bouddhisme,
Zen, etc.), soit, paradoxalement, pour celui de l’athéisme. Or il se fait que la
Franc-Maçonnerie, par son essence même et par la nature de sa Fraternité
initiatique, est prédisposée à répondre à cette angoisse existentielle qui
taraude quantité de nos contemporains. La Franc-Maçonnerie est un lieu
privilégié où ces aspirations spirituelles – conscientes ou inconscientes
– peuvent s’exprimer, s’épanouir et se réaliser.
Comment cela ? En particulier par cet « égrégore » fraternel,
notion qui nous est familière, mais qui demeure mystérieuse aux profanes.
« Egrégore » : le terme n’apparaît pas dans notre ami le dictionnaire
Robert. Consultons donc Internet. Voici qui peut commencer à nous
éclairer ou éclairer nos lecteurs profanes :
Un égrégore peut être perçu comme la résonance vibratoire émise
par la psyché d’un groupe de personnes vibrant sur une note déterminée. Les
actes, les émotions, les pensées et les idéaux de chaque entité constituant
ce groupe fusionnent pour édifier un tout cohérent, une forme dont les
composants sont de nature énergétique. La tradition ésotérique lui donne
le nom de « forme pensée ». Bien que d’essence subtile et impalpable,
une forme pensée est aussi pénétrante, enveloppante et perceptible
qu’une présence matérielle. Ce sont les courants émotionnels, mentaux et
spirituels, émanant de l’ensemble des membres d’un groupe qui élaborent
● 55
une forme pensée, pour ensuite la structurer. Ces courants vitaux, créés par
le groupe d’individus duquel l’égrégore est issu, pénètrent la conscience du
groupe sous forme de désirs, de concepts et d’aspirations.
Notre spiritualité laïque donne du sens aux choses
grâce à notre Fraternité et en préservant notre humanité :
voilà tracé le triangle
Lequel d’entre nous ne perçoit pas que nos Loges, en leur
travail fraternel, constituent des égrégores, sources de Spiritualité ?
Ceci n’illustre-t-il pas notre transcendance spécifique, qui est
d’être immanente, horizontale ou oblique, mais non nécessairement
verticale ?
Notre Spiritualité laïque – ni impérialiste, ni totalitaire – est
une voie qui permet de donner du sens aux choses, par delà le matériel,
l’animal et le technique, grâce à notre Fraternité et en préservant notre
humanité.
En cela, elle est au cœur d’un triangle maçonnique fondamental :
la Spiritualité, née de notre Fraternité et de notre humanité, distingue
la première de la fraternité profane et protège le devenir menacé de la
seconde.
▲ MARCEL BOLLE DE BAL
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 55 27/03/06 11:34:40
&
56
Illustration
Jean-Pie Robillot
LA CHAÎNE D’UNION n°25
CDU36.indd 56 27/03/06 11:34:41
PAR JEAN-PIERRE DONZAC
DD ans les pages qui suivent, deux mots reviennent : signification et sens. Comme on
les confond souvent, précisons un peu. Signification : ce qui n’engage que le rapport entre
signifiant et signifié (au sein du signe). Sens : qui implique le rapport du signe, pris en
entier, à quelque référent objectif. Un énoncé peut donc avoir une signification limpide (s’il
est grammaticalement correct et logiquement cohérent), mais être dépourvu de sens. Les
deux Colonnes sont un prétexte à réfléchir sur cette différence.
● 57
L’Apprenti à qui le silence est imposé une signification ? Que le Maçon, à partir
doit observer, écouter et comprendre. de cette signification, construit un sens,
Dans cette position, son regard s’arrête son propre sens ? Qu’une signification
souvent, forcément, sur les Colonnes. Si peut générer autant de sens qu’il y a de
peu qu’il ouvre un livre, qu’il s’intéresse Frères dans la Loge ? Que, contrairement
à la décoration du Temple, il va découvrir à ce que l’on pourrait croire, ces sens
qu’il s’agit d’un des plus anciens ne vont pas dans toutes les directions,
symboles, présent sur tous les Tableaux mais convergent, parce qu’ils sont liés
de Loge, depuis leur origine, si l’on peut par le discours tenu en Loge ? Qu’en
dire. Maçonnerie, le discours dépasse de
Après la découverte, viennent la beaucoup l’objet ?
recherche, l’étude, la réflexion. Tout a été
dit sur les Colonnes, et ce serait prétention L’iconographie maçonnique
que de proposer des explications représente presque toujours
nouvelles. Plutôt, donc, à partir de ces des Colonnes identiques, alors
mêmes Colonnes, se demander comment qu’elles pourraient être différentes
le symbole maçonnique agit sur notre
pensée, quelle est l’action de la méthode Réponse personnelle. La lecture
symbolique. de très nombreux ouvrages relatifs au
Simple exemple pour essayer de symbolisme fait état de descriptions et de
comprendre. Mais comprendre quoi, au représentations allant toutes à peu près
juste ? Que tout symbole se voit attribuer dans le même sens. La colonne J serait
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 57 27/03/06 11:34:41
masculine, active, rouge, image de la avons créé une relation entre signifiant et
rigueur et du Soufre alchimique et donc signifié. Mais cette relation est arbitraire,
ignée, et dédiée au Soleil (se posent alors conventionnelle, inépuisable (pourquoi
les problèmes confus de l’interversion, pas l’orangé ou le violet ?). Ou alors le rou-
dans lesquels sont évoquées la Bible, la ge est expliqué, validé par un autre choix
Grande Loge des Anciens …). en amont, tout aussi arbitraire.
La colonne B serait féminine, passive, Nous créons ainsi, de toutes pièces un
blanche, bleue ou noire, image de la monde de finalités(s), un monde mental
miséricorde et du Mercure séparateur des auquel on n’accède que par la langue.
éléments, et reliée à la Lune. Tout a ou doit avoir une signification. Celle
À leur sommet, des Grenades ont de la colonne J est fixée, admise, mais
remplacé des sphères terrestre et céleste. extensible – de là l’usage du catéchisme
Les Colonnes étaient hors du Temple, maçonnique…–, mais en aura-t-elle
puis sont à présent à l’intérieur, faites davantage de « puissance de sens », ou
de pierres et de briques pour résister au du moins sera-t-elle génératrice de sens ?
Déluge, afin d’illustrer la Force, la Solidité Séparons bien les deux mots, car les
et la Stabilité. Suivant d’autres rituels, difficultés surgissent avec le mot sens.
l’une est creuse pour flotter, l’autre est en On peut distinguer quatre voies, pour ne
pierres pour affronter le feu, ou toutes les pas répéter sens : l’odorat par exemple,
deux sont en bronze. la direction, la connaissance intuitive, la
Apprentis et Compagnons se regrou- signification.
58 ●
paient à leur base pour Coffret (détail)
y recevoir leur salaire. en laque rouge,
milieu du XIXe siècle.
Finalement, elles ne Une des rares
devraient pas être iden- représentations
de deux colonnes
tiques, ce que la déco- de taille différente
ration de la plupart des
Temples maçonniques
dément. L’iconographie
maçonnique montre
en effet de très rares
exemples de cette dif-
férence.
Nous sommes là
dans le domaine de la
sémantisation. Une si-
gnification est attribuée
à une colonne (par
exemple, celle portant
la lettre J est – ou doit
être – massive et rouge
car elle est l’attribut de
la masculinité). Nous
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 58 27/03/06 11:34:41
Un signe n’a de signification l’ensemble des signes. Il suppose un
que parce qu’il renvoie à autre travail de l’esprit (ce dernier doit créer
chose que lui-même le sens à partir du réel : la faux dans le
Cabinet de Réflexion !). Mais le réel n’a
Mais retenons pour la suite cette aucun sens, ou n’en génère pas, si une
affirmation : un signe n’a de signification conscience discursive ne l’observe pas.
que parce qu’il renvoie à autre chose Avant de revenir aux colonnes, disons
que lui-même. Autrement dit, il faut que le sens n’est pas donné par un codage
assurer une liaison entre la signification préalable qui associerait strictement un
arbitraire et le sens qui se manifeste dans signifiant et un signifié, ou une classe de
les rapports humains quand on applique signifiés. L’absence de codage explique
le même code de signification. C’est pourquoi une seule signification peut
rarement évident, et plutôt basé sur un générer un grand nombre de sens :
travail de la conscience humaine, vrai « Chaque Maçon est libre d’interpréter
garant de la liaison du senti au perçu. les symboles à sa façon… » (Cette phrase
Prenons par exemple le Cabinet souvent répétée ne reflète pas la vérité.
de Réflexion. Sa signification, attribuée Un signe ne s’interprète pas : on le reçoit
dans tous les rites, par pure convention, ou pas. Toute interprétation est alors, le
est la Mort, associée à la « Purification » plus souvent, un choix dans un éventail de
de la Terre. Une Mort définie comme un « discours » proposés par un quelconque
processus biologique inéluctable, donc dictionnaire de symboles. Mais le dogme
● 59
ail) une signification fixe. n’est à ce moment pas loin…).
uge, Mais comment les Maçons peuvent-
Mais chaque profane a un sens
IXe siècle.
es personnel de la mort, qui est variable ils se reconnaître dans et autour des sens
ions attribués par chacun à un symbole ?
onnes
et évolutif avec les circonstances de la
férente vie, l’âge. La lecture des Testaments Après tout, cette liberté d’interprétation
philosophiques en est une preuve pourrait conduire à des contradictions,
évidente. Un Maître redescendant dans le des oppositions, des divagations plus ou
Cabinet éprouve des sensations diverses moins extravagantes !
liées au nom du lieu, à son aspect, à sa
décoration. Cela n’éveille peut-être pas L’existant est celui qui,
les mêmes sentiments que ceux éprouvés sans cesse, choisit ce qu’il
lors de sa première descente. veut devenir et exprime ses choix
Le sens n’est pas contenu dans la en les réalisant
signification, ou si peu, il est le reflet et
le contenu des propres rapports vivants. Éliminons l’unité produite par un
Mais la signification d’un objet – la faux, usage trop simpliste du « catéchisme »
autre exemple – aurait-elle la puissance maçonnique, vénérable souvenir d’une
de faire naître le même sentiment – le époque que l’on voudrait révolue. Cette
même sens – si cet outil agricole était vu convergence est trop facile, réunissant
dans un champ de blé ? en façade des Frères qui ne réfléchissent
La signification, tout comme le sens, pas assez – ne cherchant pas leur sens
ne sont pas donnés immédiatement par –, proies toutes désignées pour un
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 59 27/03/06 11:34:41
60 ●
dogmatisme insidieux, et n’ayant rien à possibles futurs, choisit (faut-il oser Prière et Code
maçonniques,
voir avec la Maçonnerie telle qu’elle doit dire : librement ?) ce qu’il veut devenir et milieu du XIXe siècle.
se vivre. Bien pire : le catéchisme qui exprime ses choix en les réalisant (Fais ce Images de patrimoine
maçonnique, Tome II
donne la signification et le sens ! Et c’est que dois, advienne que pourra !). Edimaf
pourtant sa nature, si l’on étudie l’origine Se pose alors la question de savoir
du mot ! si tous les signes ont un sens, ou sont
Ce qui est uniquement acceptable, détenteurs d’un sens accessible à l’esprit
c’est «l’union des hommes libres», humain ? Le monde a-t-il un sens ? et la
c’est-à-dire la mise en commun de sens tectonique des plaques ? et l’évolution ?
librement élaborés par chacun. Cela n’est Pour cette dernière, certains le voudraient
possible que si l’on admet que le sens bien…
n’est produit en et par chacun que par En réalité, le mécanisme est plus
le discours. Car le propre de l’homme est subtil. Il se produit une discrétisation des
de parler ; la conscience est ce que l’on données, c’est-à-dire que les signifiés,
dit. « La seule vérité est ce que l’on dit » utilisés grâce aux signifiants, sont
(Saussure). séparés, puis regroupés en classes dans
Tout maçon charge de sens les un système.
symboles, comme il donne un sens à Pour illustrer cette idée, revenons aux
sa vie. L’existant est celui qui, sans colonnes. Justement, elles forment une
cesse, conscient de son être et de ses « sous-classe » symbolique, s’affirmant
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 60 27/03/06 11:34:41
ainsi comme un exemple extrêmement En conclusion, les caractères définis
riche pour ce qui est notre réflexion : par les Colonnes J et B ne sont pas en
comment agit un symbole ? cause (que serait une colonne féminine ?
En effet, une seule colonne ne peut est-ce parce qu’elle est plus fine ?). Ce
pas créer un sens disons maçonnique ! qui compte, c’est l’acte mental créé par
Seul leur couple peut le faire. Et ce, en leur présence. Le symbolique s’engouffre
initiant un discours qui se développe grâce et structure ! Et avec lui, les pièges à
à leurs rapports. Plaignons l’éventuel déjouer, les situations à éclairer affluent.
Apprenti à qui son Second Surveillant Les Maçons ont développé leur
demanderait une planche sur sa colonne ! recherche de sens à partir de la signification
Ou il restera dans la signification, recopiant des symboles. Quelles voies peuvent suivre
le catéchisme ou des livres bien connus, leurs constructions, leurs réflexions, leur
ou il cherchera son sens et pourra alors se imagination, leur sensibilité ?
perdre dans l’imaginaire et la rêverie, ou Laissons de côté les sujets connus du
plus simplement dans des travaux rédigés pour et du contre, du libre choix (qui n’est
sur ce sujet. Mauvais résultat dans les jamais libre), de la thèse et de l’antithèse,
deux cas. et considérons que c’est certainement
vers la dialectique que les travaux des
Ce qui compte, c’est l’acte Frères se dirigèrent avec le plus de profit.
mental créé par la présence La dialectique que peut susciter
des Colonnes. Avec le symbolique, l’ensemble des deux colonnes n’a rien à
● 61
les pièges à déjouer et les situations voir avec la pratique des rhéteurs dont
à éclairer affluent parle Kant : « Art philosophique de
ode donner à son ignorance et même aussi
ues, Donc, les deux colonnes constituent à ses illusions préméditées l’apparence
XIXe siècle.
patrimoine un système différentiel. Leur description de la vérité, en imitant la méthode de
ue, Tome II qualitative ne compte pas, elle est du profondeur que prescrit la logique en
domaine de la signification arbitraire et général, en se servant de la topique
inachevée, c’est déjà dit. L’important, la (science des lieux communs) pour colorer
seule importance, c’est leur opposition- les plus vaines allégations. » (Logique
distinctive, sorte de tension, ou de transcendantale, Introduction, III). Écartons
dialectique, créée par le rituel. Et cette cette définition, quoique …
opposition est de l’ordre du discours, pas Étymologiquement, c’est un
des choses. échange de paroles, de discours, donc
Les Colonnes – s’est-on posé un jour une discussion, un dialogue. Elle met en
la question de leur rôle architectural : que jeu des intermédiaires (dia) et a rapport
supportent-elles ? – sont dans le Temple au logos, que nous interpréterons
avec leur signification. Elles doivent – leur comme le discours, la raison, mais aussi
seule fonction, certainement – provoquer un principe essentiel de détermination
une saisie de sens chez les Frères, et ce du réel et de la pensée. Son champ
par la réflexion, la parole, les échanges. conceptuel pose alors une question très
La Maçonnerie ne peut se faire par cor- importante si l’on ne perd pas de vue
respondance, ou en restant chez soi ! le lieu d’utilisation de la dialectique
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 61 27/03/06 11:34:41
pouvant être induite par les deux de ses éléments, le même de l’autre, et
colonnes : la Loge. qu’elle les comprend l’un par l’autre.
Une question peut alors se poser à Voilà un fait essentiel pour la Loge, où
propos de cette dialectique : est-elle un l’on confond trop souvent la contradiction
processus réel, c’est-à-dire permettant (je détermine l’autre sur fond du même,
d’appréhender le réel (le symbolisme d’après le même) et la différence (je
proposé par le grade de Compagnon reconnais l’identité dans et par l’altérité
illustre très bien cette possibilité), ou elle-même).
est-elle un moyen formel, susceptible
de recevoir n’importe quelle application, En Loge, la négation
simple technique de discussion ? du discours de l’autre
Suppose-t-elle une connaissance n’est valable ou acceptable
théorique, fondée en raison, ou simplement que si elle est elle-même niée
une connaissance empirique ? Si elle
est toujours liée à une progression, à un La dialectique s’origine dans la
passage, ce dernier est-il discontinu (il différence ainsi définie, se relance sans
enrichit au fur et à mesure le discours) ou cesse, et n’aboutit d’ailleurs que dans
est-il continu (renfermé dès le début dans cette différence. On touche là le vrai
le discours) ? C’est très important pour la problème de la démarche maçonnique,
recherche de sens. qui est avant tout la confrontation du
Mais on peut affirmer que la même et de l’autre pour réaliser ensemble
62 ●
dialectique tient ensemble, dans un un projet commun (une construction).
même mouvement, l’identité et l’altérité Elle révèle les efforts de l’homme
pour être soi et seulement soi. Par elle, le
Colonnes «aux mains
serrées», sceau même et l’autre se heurtent dans des
de la loge Les Amis règles bien définies : le premier
de l'Aimable Sagesse,
Marseille, XVIIIe siècle n’est rien sans le second,
mais il doit l’affronter
pour être lui-même ;
l’autre doit résister,
sinon on tombe
dans l’indiffé-
rence, et cette
dernière efface
l’élément – ou
le sujet – choi-
si, par auto-sup-
pression.
En Loge, refuser le
discours de l’autre
n’est valable que si
l’on est prêt à oublier son
propre argument. Nous dirons
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 62 27/03/06 11:34:42
que la négation n’est valable, ou accepta- Ce n’est pas anodin que de
ble, que si elle est elle-même niée. placer, entre les Colonnes,
Mais il arrive que l’autre se révèle le V\M\ que l’on s’est choisi,
menaçant d’altérité (autre aspect de les Officiers qui vont veiller
l’importance de ce qu’induisent les à la marche et à l’équilibre de
Colonnes pour la recherche du sens). la Loge, et le tout nouvel Apprenti
La sécurité frileuse recommande le repli
sur soi, et va plus loin en proposant une Les colonnes peuvent aussi induire
« réconciliation » autour du même ! Et une réflexion sur dualité et dualisme, que
si l’autre ne veut pas composer avec l’on confond trop souvent. Le dualisme est
le même, il est expulsé… À partir de une dualité irréductible, irréversible, qui
là, la dialectique devient « dialogue refuse d’envisager un au-delà conciliateur
de sourds », source d’incompréhension de la confrontation ; c’est la négation
totale. La contingence (ce qui peut du principe commun, le manichéisme,
arriver, advient, c’est-à-dire le présent, le Corps et l’Esprit de Platon ! Nous y
toujours béant d’altérité) est niée par reviendrons.
l’un, qui s’enferme dans son idée, dans Finalement, ce n’est pas un geste
son logos pour réduire l’autre et peut-être anodin que de placer entre les Colonnes
le récupérer ; la méthode est connue : il le V\M\ que l’on s’est choisi, que l’on
le désarme, l’homogénéise, le structure va respecter et aider, les Officiers qui
à sa façon, le « totalitarise ». Ce même vont veiller à la marche et à l’équilibre ● 63
s’enferme dans son empire idéologique, de la Loge, le tout nouvel Apprenti qui,
prêt à se fabriquer un autre à sa propre en même temps qu’il est reconnu, est
mesure ! La discussion est devenue ainsi invité à abandonner ses préjugés.
champ de bataille ; or, une Loge ne peut Il n’est certainement pas encore capable
pas l’admettre. de comprendre l’importance de sa
La solution serait de penser à un position, entre des Colonnes trop souvent
troisième terme, sorte de milieu. Mais, s’il exclusivement associées au Temple de
est trop livré aux extrêmes, il sera de suite Salomon. Plutôt que de regarder vers
écrasé. l’Orient, ne vaudrait-il pas mieux, aussi,
Les Colonnes peuvent représenter ressentir cette présence lourde de sens ?
une « idée » considérée de deux points Tout Frère qui entre ou sort du Temple
de vue : pour tout homme, affrontement passe entre elles : le message est clair !
des certitudes objectives et subjectives, Et que dire de celui qui est mis (de force)
le même et l’autre dans un dialogue. Le entre les Colonnes ?
système de bascule conduit à la stérilité,
et appuyer au centre est le seul moyen de ▲ JEAN-PIERRE DONZAC
supprimer les négations, qui, dans ce cas,
ne sont pas niées. Cela ne peut se faire
que par le discours, seul lien capable de
concilier la vérité partielle de chacun. Le
langage fait naître le problème et peut lui
trouver une solution.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 63 27/03/06 11:34:42
&
64
Illustration
Jean-Pie Robillot
LA CHAÎNE D’UNION n°25
CDU36.indd 64 27/03/06 11:34:42
PAR FRÉDÉRIC BANCE
LL e Compagnon qui devient Maître et revêt les décors idoines croit son parcours achevé.
Ne jouit-il pas de la plénitude des droits et devoirs ? Vite, il va s’apercevoir qu’en loge bleue
on travaille peu au grade de Maître. Et que, pour vivre vraiment ce degré, un autre parcours
s’avère nécessaire. Mais lequel ? Retour sur un paradoxe trop courant.
Selon le sens commun, le Maître
représente un état achevé et parfait. En Le contenu et le sens de ● 65
effet, il bénéficie régulièrement d’une plé- la Maîtrise ont considérablement
nitude de droits et de devoirs. D’ailleurs, il évolué ; des aspects de l’exaltation
occupe symboliquement la place d’Hiram ont disparu ; nous ne sommes pas
Abi. Ainsi, le parcours commencé au degré Maîtres à l’identique de
d’Apprenti semble s’achever à ce degré. nos prédécesseurs
Pourtant, ce titre de Maître semble
parfois virtuel, indicatif ou vaniteux. En Dans ce cadre, le meurtre d’Hiram
effet, n’est-il pas prétentieux de se dire revêtait un sens particulier et étranger
“Maître”? Maître de quoi ? Du monde? De à notre époque car les protagonistes
nous ? Sinon, que nous manque-t-il pour assassinaient symboliquement le Maître
acquérir la maîtrise de soi et du monde ? de la Loge… En fait, les motivations
En fait, la Maîtrise est-elle un état, une des mauvais Compagnons pouvaient
dynamique, une expérience ? éventuellement s’expliquer par une
En premier lieu, contrairement à une volonté de domination ou un désir de
opinion répandue, le degré de Maître est pouvoir à l’intérieur de la Loge. De ce
historiquement récent. À l’origine, seul fait, la légende d’Hiram possédait une
l’actuel Vénérable possédait le degré vertu expiatoire et cathartique sinon
de Maître. Autrefois, le Maître présidait pédagogique pour la Loge.
aux Tenues de l’Atelier et tous les autres Avec les années, cet aspect a
Frères étaient Apprentis ou Compagnons; disparu de notre pratique et les Maîtres
la distinction entre ces deux derniers présents sur les colonnes n’ont pas tous
degrés resta longtemps confuse. connu le vénéralat. Toutefois, comme de
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 65 27/03/06 11:34:42
nos jours, grâce à la légende d’Hiram, un Maître, mais il n’était pas le Maître,
l’univers du meurtre du Père symbolique notre Maîtrise n’est donc pas acquise,
est exposé aux Frères. En conséquence, il faut perpétuellement continuer notre
s’il y a des constantes, le contenu et le quête.
sens de la Maîtrise ont considérablement Dans la continuité de ce constat,
évolué ; des aspects de l’exaltation à la la poursuite des trois meurtriers semble
Maîtrise ont totalement disparu ; nous ne nécessaire à la mémoire d’Hiram et à
sommes pas Maîtres à l’identique de nos la quête de notre Maîtrise. La violence
prédécesseurs. du drame de la Maîtrise doit engendrer
Après la mort d’Hiram, nous sommes une réaction. En effet, il est impensable
dans la désolation. Le rituel décrit un de laisser le meurtre impuni, car cette
deuil et un événement lugubre. Nous attitude de renoncement serait la garantie
sommes face aux catastrophes résultant d’un chaos général et d’un effacement
du meurtre ignoble commis par trois définitif de la maîtrise.
infâmes compagnons guidés par trois
fautes contre l’esprit. Hiram mort, le Temple extérieur
La première est l’ignorance, symbo- est inachevé et menacé de
lisée par une règle de fer -la mesure destruction. Comment pouvons-nous
dévoyée-, la deuxième est l’hypocrisie, poursuivre son érection puisque nous
symbolisée par un levier -la réflexion ne possédons pas les Mots ?
pervertie- et la troisième est le fanatisme,
66 ●
symbolisé par un maillet -le pouvoir Le crime appelle toujours la justice
corrompu-. ou la vengeance. Le Maître peut hésiter
Historiquement, ce triptyque et ces entre ces deux termes : faut-il préférer
trois vices ont considérablement évolué la vengeance traditionnelle ou la justice
mais ils restent des avertissements ; universelle ? Les réponses ne sont pas
ces perversités sont-elles présentes en données ou évoquées au degré de Maître,
nous, en Hiram, ou dans le monde ? Au mais il faut une réparation à ce crime
Tablier de Maître,
degré de Maître, les réponses ne sont pas pour maintenir l’existence et la possibilité dessin sur cuir,
fournies. de la Maîtrise. fin XVIIIème siècle
Dans tous les cas, ces
vices doivent être combattus
par des valeurs opposées :
l’étude, la loyauté et la tolérance.
Cependant, elles sont rendues
insuffisantes par le meurtre ;
en conséquence, ces valeurs
appellent un complément. En effet,
l’enseignement d’Hiram, on le voit
bien, mène à un échec radical. La
faillite de l’enseignement d’Hiram
nous renvoie donc à une Maîtrise
imparfaite. Finalement, Hiram était
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 66 27/03/06 11:34:42
Ainsi, la Maîtrise hiramique paraît renaissance possible. Il convient encore
bien incomplète sinon fragile. Cette de dépasser le degré de Maître pour
situation invite à dépasser le degré de éprouver cette renaissance. Que devons-
Maître pour chercher des réponses. nous finalement espérer de cette branche
Existerait-il une autre Maîtrise que celle d’acacia ?
d’Hiram ? En complément, dans le rituel, deux
De nombreux autres indices laissent propos sont énigmatiques. Le premier :
penser la Maîtrise comme impossible ou “L’acacia m’est connu, éprouvez-moi.”
insuffisante et ils nous invitent à prolonger Le second : “Sept ans et plus.” En effet,
le parcours dans une autre dimension. si “L’acacia m’est connu” et “Sept ans”
En effet, avec la disparition d’Hiram, le semblent décrire un constat, “Éprouvez-
Temple extérieur est inachevé et menacé moi” et “Et plus” paraissent évoquer
de destruction. Devons-nous reprendre un au-delà de la Maîtrise. Ainsi, les
la construction du Temple ? Et comment Maîtres peuvent aspirer à continuer une
pouvons-nous poursuivre son érection ? amélioration sinon une progression, malgré
Devons-nous passer à un autre niveau, une Maîtrise désormais impossible. Alors,
à la création d’un autre Temple ? À un la Maîtrise serait plus un mouvement,
Temple spirituel ? Au degré de Maître, ces une dynamique, qu’un constat ou qu’un
questions restent sans réponse et elles acquis définitif et absolu.
nous laissent dans le désarroi car nous ne
pouvons achever notre Maîtrise dans les Acquérir la Maîtrise revient
● 67
conditions actuelles. à se nier, à se dépasser sans
Avec la mort d’Hiram, la Maîtrise fin pour affirmer la victoire de l’esprit
devient impossible pour une raison sur la matière, de la volonté sur
essentielle : la Parole est perdue. En l’instinct, du compas sur l’équerre
effet, « la chair quitte les os » est une
parole substituée et prononcée à la vue Quelle est cette épreuve ? À l’exemple
du cadavre d’Hiram, la vraie Parole a d’Hiram, le Maître accepte le risque de la
Maître,
cuir,
disparu. Il convient donc de la rechercher Mort. Il accepte sa disparition naturelle
siècle pour retrouver la clé de d’enseignement au profit de l’affirmation de son esprit. Il
d’Hiram. Sans cette Parole de vie, nous est censé acquérir, par cette lutte contre
ne pouvons réunir les êtres humains entre lui-même, une liberté théorique, il atteint
eux. La Parole totalisatrice, thauma- une plénitude, une maîtrise absolue de
turgique et quasi magique mais maîtrisée lui-même.
est perdue, le degré de Maître ne donne Acquérir la Maîtrise revient à se
aucun enseignement et nous devons nier, à se dépasser sans fin pour affirmer
nous contenter d’une parole substituée la victoire de l’esprit sur la matière, de
insuffisante. Donc, notre Maîtrise reste la volonté sur l’instinct, du compas sur
relative et incomplète. l’équerre. Quand l’Apprenti découvre le
La promesse de l’Acacia montre bien minéral et le Compagnon le végétal, le
une Maîtrise en cours d’achèvement. Ce Maître découvre la chair car il dépasse et
végétal représente un espoir ; imputres- maintient dans sa chair l’œuvre de la Mort
cible et éternel, il semble annoncer une telle une ascèse. Hegel écrit : «L’esprit
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 67 27/03/06 11:34:43
est seulement cette puissance en sachant Ainsi, en Atelier de Perfection, le Maître
regarder le négatif en face, et en sachant peut enfin développer et comprendre
séjourner près de lui. Ce séjour est le sa Maîtrise. Enfin, le Maître travaille
pouvoir magique qui convertit le négatif régulièrement à son degré car le 4ème degré
en être.» est un dépassement mais un complément
Ce modèle est évidemment théorique du 3ème degré.
car, contrairement à Brossolette1, nous
sommes rarement prêts au sacrifice de L’Atelier de Perfection permet
notre être. Autrement énoncé, la Maîtrise de rencontrer des Maîtres
reste un état à atteindre. Elle est une aguerris possèdant une ancienneté
expérience impossible d’unité, d’où conséquente et les expériences
l’éternelle conscience malheureuse du de plusieurs offices en loge bleue
Maître car il est toujours en initiation et
en recommencement. En effet, les apports d’un Atelier de
D’ailleurs, l’expérience de la Maîtrise Perfection permettent un autre regard
est souvent douloureuse, nous la sur l’Atelier bleu et sur la Maîtrise, une Tablier d
Prince
ressentons fréquemment comme un distance donc une réflexion. Souvent dans 4e O
mensonge ou comme une usurpation. un solipsisme, le Maître est emprisonné França
Dans les Évangiles, il est écrit : «Je vous dans sa Loge bleue ; l’Atelier de Perfection
le dis, si le grain de blé qui tombe en terre lui permet d’envisager autrement l’exis-
ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire tence de et dans sa Loge bleue. Pour
68 ●
il meurt, il porte des fruits en abondance.» cette raison, cette appartenance est une
Cette phrase résume bien l’épreuve de la aide pour remplir des charges au sein
Maîtrise : du fait de la mort d’Hiram, la d’un Atelier bleu.
Maîtrise est impossible, mais différentes L’entrée dans un Atelier de Perfection
expériences de la Maîtrise sont apparues. permet de rencontrer des Maîtres aguerris
En des termes hégéliens, Hiram est car les membres d’un Atelier de Perfection
dénoncé comme “un faux être-là” de la possèdent une ancienneté conséquente
Maîtrise. et les expériences de plusieurs offices
Quel est ce « et plus » ? Une raison en Loge bleue. Ces rencontres sont
pratique et vulgaire rend la Maîtrise généralement bénéfiques. Ces Maîtres
illusoire. Dans un Atelier bleu, les Tenues rencontrés témoignent de pratiques
au degré de Maître sont rares ; une Tenue différentes des rituels ; cette diversité des
en Chambre du Milieu par année est une vécus est un enrichissement considérable
moyenne habituelle dans nos Loges. Le pour évoluer dans son initiation à la
4ème degré se pratique seulement depuis Maîtrise car nous sommes des éternels
une vingtaine d’années et cette mise apprentis Maîtres.
en pratique est en partie issue de ce Toutefois, des malentendus dom-
constat inquiétant : le degré de Maître mageables doivent être évités. Ainsi, pour
se transmet, mais il ne se pratique pas. notre part, nous préférons la dénomination
«Atelier de Perfection» aux termes «Atelier
1. Pierre Brossolette (1903-1944), résistant, torturé, préféra se jeter des Hauts Grades», la dénomination
d'un cinquième étage plutôt que de livrer à la Gestapo les secrets
«Degrés de Perfection» aux termes
dont il était porteur.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 68 27/03/06 11:34:43
ressentie comme une usurpation ou
comme une mystification. Quand le
Maître accepte un Office, il expérimente
paradoxalement la Maîtrise. S’il n’est pas
Maître, il se doit de l’être car il devient
un exemple et il représente un au-delà
pour les Apprentis et les Compagnons.
Alors, il expérimente la notion de devoir.
Ainsi, les Apprentis renvoient au Second
Surveillant l’image sans complaisance
de sa Maîtrise et ces miroirs sont parfois
terribles... Pour parodier une formule de
Barthes dans sa Leçon inaugurale au
Collège de France, le Maître enseigne son
ignorance et cet enseignement particulier
Tablier de Souverain «Degrés Supérieurs». En effet, quand un est la recherche de la maîtrise... En effet,
Prince Rose-Croix,
4e Ordre du Rite Maître accepte d’entrer dans un Atelier le Maître enseigne le “Je sais que je ne
Français, début du de Perfection, il constate en modestie ses sais rien” socratique.
XIXème siècle
insuffisances et son désir de progresser La charge de Vénérable est certai-
sur le chemin initiatique de la Maîtrise. nement l’expérience ultime de la Maîtrise.
Cet état d’humilité est un préambule À cette charge, les devoirs sont immenses
● 69
nécessaire; le Maître appartenant à un et la solitude est maximale, le Vénérable
Atelier de Perfection n’est pas supérieur maître domine la Loge, il doit s’affirmer
à un Maître appartenant uniquement à dans sa Maîtrise et son autorité, non
un Atelier bleu. Au contraire, constatant pas au sens “d’avoir de l’autorité” mais
des difficultés, le Frère appartenant à au sens “de faire autorité.” Autrement
un Atelier de Perfection souhaite relire, énoncé, il doit être authentique et bon.
enrichir et consolider son parcours. Donc, Seul véritable Maître de la Loge comme
il faut rejoindre un Atelier de Perfection la tradition ancestrale le manifestait, le
dans le souci d’une amélioration, non Vénérable doit dispenser l’Amour aux
dans la prétention d’une supériorité. Frères.
Pour cette raison, à notre sens, la
La charge de Vénérable est Maîtrise ne sera définitivement comprise
l’expérience ultime de la qu’au grade de Chevalier Rose-Croix. À
Maîtrise. Les devoirs sont immenses et la ce grade et à trente-trois ans, le Maître
solitude est maximale. Le Vénérable retrouve la Parole perdue et la Maîtrise
dispense l’Amour aux Frères prend son sens plein ; le Phénix rejoint
la figure d’Hiram car ils sont dédiés au
Le domaine dans lequel le Maître sacrifice et à la renaissance, comme
éprouve son imparfaite Maîtrise est VITRIOL rejoint INRI ; le cercle est fermé
certainement quand il accepte un Office et la Maîtrise est réalisée.
en Loge. En effet, devant les Apprentis et
les Compagnons, la Maîtrise est souvent ▲ FRÉDÉRIC BANCE
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 69 27/03/06 11:34:43
&
70
Plaque commémorative
du sac de la loge parue
dans le compte rendu
du 26e Congrès des loges
de l'Est
LA CHAÎNE D’UNION n°25
CDU36.indd 70 27/03/06 11:34:43
PAR JEAN-CLAUDE COUTURIER
CC ent ans après que les fidèles de son lointain prédécesseur se soient livrés au saccage
et au pillage du temple de la loge Saint Jean de Jérusalem, à Nancy, l’évêque de cette ville
a souhaité restituer à nos frères une partie des objets ainsi dérobés, conservés depuis à la
bibliothèque diocésaine. Ce qu’ils ont accepté et qui a été fait le 12 mars 2006.
A l’occasion d’une conférence orga- Le 13 mars 1906, l’inventaire de la
nisée au Palais des Congrès de Nancy le cathédrale de Nancy était effectué par la
5 novembre 2005 à l’initiative des loges force, en conséquence du refus de la loi de
● 71
locales du Grand Orient de France, L’Est séparation par les catholiques. L’abbé Eugène
Républicain, dans un article titré «Lu- Martin, un témoin, fait ce récit, daté de 1941
mières maçonniques» et signé Ludovic (inédit) : «C’est alors que, de la foule, un cri
Bassand, évoquait le sac de la loge Saint s’éleva : «A la loge !». Et soudain, une vague
Jean de Jérusalem, le 13 mars 1906, déferlant par la rue Saint-Georges s’abattit
par de jeunes catholiques ayant à leur sur le n° 5 de la rue Drouin, où se cachait
tête deux abbés. Il soulignait qu’une le centre mystérieux de la franc-maçonnerie
partie des objets volés avait été déposée nancéienne. Le sac, pourtant complet, fut
à la bibliothèque du Grand Séminaire si prestement mené que la police, informée
de Nancy. Après cet article, le conserva- de l’affaire et accourue en hâte, ne trouva
teur de cette bibliothèque, l’abbé Stelly, dans l’immeuble ainsi «inventorié» aucun
avait fait publier dans quatre journaux des exécutants (...). Ainsi, le sac de la loge
une lettre indiquant qu’il souhaitait, Saint Jean de Jérusalem demeura non vengé,
en accord avec Mgr Papin, évêque de ce dont les francs-maçons lorrains furent
Nancy, restituer le produit de ce vol aux longtemps à se consoler». Depuis lors, la
francs-maçons nancéiens.1 bibliothèque du grand séminaire, devenue
Voici cette lettre publiée, le 2 dé- bibliothèque diocésaine, conserve une partie
cembre 2005, par le journal Le Monde de ce qui a été volé à la loge : manuscrits,
dans son courrier des lecteurs, sous le imprimés, tenues. En accord avec Mgr
titre «Bénéfice d’inventaire» : Papin, évêque de Nancy, elle propose
1 Emprunt au titre de l’article de Patrick Perotto paru dans aux responsables de la loge de reprendre
L’Est républicain le dimanche 18 décembre 2005: «L’Église possession de ces documents ».
rend ses tabliers».
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 71 27/03/06 11:34:43
C’est l’Église qui, la première, a lant ainsi l’antisémitisme à l’antimaçon-
condamné la franc-maçonnerie, nisme 2.
et non l’inverse C’est cette hostilité marquée et
constante qui va largement contribuer
Revenons donc sur les faits. L’hostilité à dresser la Maçonnerie contre l’Église.
de l’Église envers la franc-maçonnerie ne C’est également ce qui explique que
date pas de la campagne anticléricale l’article premier de la Constitution du
et laïque du début du XXème siècle. La Grand Orient de France de 1849, qui
première condamnation, prononcée par posait pour principe l’existence de Dieu
le pape Clément XII en 1738, sera certes et l’immortalité de l’âme, fut abrogé au
de peu d’effet en pays gallican. Elle ne terme d’une dispute de douze ans.
fut cependant que la première d’une C’est dans ce contexte national que
longue série. Pie IX lui-même se plaisait vont se situer les réactions à la loi de
à rappeler les condamnations antérieures 1905 séparant les Églises et l’État, et
aux siennes, faites par Benoît XIV, Pie notamment celles liées aux inventaires 3.
VII et Léon XII. Le 8 décembre 1864, il Le pays fut le théâtre de nombreux
publiait, «contre les fausses doctrines de troubles, parfois violents. Il y eut même
ce temps», la célèbre encyclique Quanta mort d’hommes.
cura et la faisait suivre d’un Syllabus
(ou Résumé) qui comprenait la liste des Nancy fut le dernier rempart
« principales erreurs de nos jours ». contre l’annexion prussienne.
72 ●
Cette encyclique et le Syllabus, parti- L’affaire Dreyfus y revêtit une rare
culièrement réactionnaires, vont soulever violence. Le catholicisme était fort.
une marée de protestations, certes dans Alors, la Séparation …
les milieux maçonniques, mais même
chez certains catholiques. Le gouverne- A Nancy, se produisit en outre
ment défendit aux évêques de publier, l'événement singulier rapporté ci-dessous
non seulement le Syllabus, mais égale- : des jeunes catholiques ayant à leur tête
ment la première deux abbés vont «inventorier» la loge, en
partie de l’encycli- réalité lui infliger un saccage en règle.
que. À cela s’ajou- Et c’est bien la spécificité du contexte
te une allocution nancéien qui peut permettre d’en rendre
de Pie IX, pro- compte. L’affaire Dreyfus va y revêtir une
noncée en consis- violence particulière liée notamment à
toire secret le 25 la situation géographique et symbolique
septembre 1865 de Nancy, ville-frontière, dernier bastion
(c’est nous qui contre l’Allemagne en 1870, celle de
soulignons), parti-
2 Pierre Barral, Église-Maçonnerie, condamnations ou
culièrement agres- malentendu ? Deux siècles de conflit, Actes du colloque de
sive à l’égard de la Toulouse des 7-8 février 1987.
3 Cf. notamment : Jean-Claude Couturier, Les inventaires
Pie IX franc-maçonnerie. Celle-ci sera même en Meurthe-et-Moselle, Chroniques d’Histoire maçonnique
traitée par lui, en 1873, de «synagogue lorraine, n° 2, mai 1997, et : François Cavaignac, Après
1905, 1906… La Franc-Maçonnerie et la querelle des
de Satan» dans Etsi multa luctuosa, mê- inventaires, LA CHAÎNE D’UNION, n° 35, janvier 2006.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 72 27/03/06 11:34:44
l’annexion de l’Alsace-Moselle 4. Mais Des catholiques se sont barricadés dans
la franc-maçonnerie nancéienne va en la cathédrale. Les esprits s’échauffent.
outre se heurter frontalement à l’Église Les autorités font procéder au crochetage
en 1901 à l’occasion de la construction d’une porte latérale. C’est alors que se
du lycée de filles 5. Puis, sous l’influence produisit l’incident. Nous reproduisons
de Charles Bernardin, elle va encore se ici ce qu’en dit le journal de la loge
distinguer avec l’épisode de l’enlèvement Pour la République. Il exprime en effet
des crucifix 6 et officieusement ses positions. Jean
sa contribution Labatut y consacrera, le 18 mars 1906,
à l’expulsion de un long article intitulé «Les Apaches de
l’abbé Delsor 7. Sacristie 9».
Dans la sé- «Soudain un groupe de manifestants
rie des inventai- ayant à sa tête M. Vagner, imprimeur de
res des églises, L’Éclair de l’Est et un abbé à cheveux
le mardi 13 mars frisés du nom de Boulanger, se met à
1906, on va crier: « A la Loge ! A la Loge ! » On passe
procéder à celui par la rue d’Alliance et la rue Bailly et on
des biens de la arrive rue Drouin. Une porte solide ferme
cathédrale de l’entrée du local. Un menuisier prête sa
Nancy qu’encer- hache ; et un jeune homme bien pensant
Charles cle la troupe. Cette opération ne consti- se met en devoir de démolir la clôture.
Bernardin ● 73
tue pas une spoliation, idée que tentent C’est bientôt fait : les manifestants, parmi
d’accréditer la réaction et le clergé. Elle lesquels on remarque deux abbés, font
consiste à dresser l’inventaire des biens irruption dans le local privé où les francs-
de l’Église à des fins de conservation, maçons tiennent leurs réunions. Des
ces biens ayant vocation à être confiés femmes sont là, plus acharnées que les
aux associations cultuelles créées par la hommes, cassant tout, brisant tout. Ces
loi pour les gérer. gens-là même, non contents, dans l’accès
Ce 13 mars 1905 à Nancy, de leur fureur, de tout saccager, volent les
l’opposition est d’autant plus vive que objets qui tombent sous leurs mains. Cinq
l’évêque du diocèse, Mgr Turinaz, un tableaux ont ainsi disparu ainsi que quatre
évêque de choc, appelle à la résistance 8. bijoux en or. Chaque assistant prend une
4 Jean-Claude Couturier, Nancy 1900 : l’affaire Dreyfus,
épée avec laquelle il lacère les peintures
Chroniques d’Histoire maçonnique lorraine, n° 8, mai qui ornent les murs. Tout le mobilier est
1999.
brisé ; les carreaux sont tous cassés. Il
5 Jean-Claude Couturier, Le lycée de filles, Chroniques
d’Histoire maçonnique lorraine, n° 10, mai 2000. semble qu’une horde de sauvages a passé
6 Jean-Claude Couturier, L’enlèvement des crucifix, par là. Et effectivement ce sont bien là des
Chroniques d’Histoire maçonnique lorraine, n° 1, janvier
1997.
sauvages !
7 Jean-Claude Couturier, L’affaire Delsor et le séparatisme,
Chroniques d’Histoire maçonnique lorraine, n° 21, 9 Le terme d’apache est une création journalistique qui
décembre 2004. remonte au début de 1902 et qu’avait à sa façon illustré
8 Jean-Claude Couturier, Le sac de la Loge, Chroniques le film Casque d’Or. On retrouve ce mot, dont Dauzat nous
d’Histoire maçonnique lorraine, n° 3, septembre 1997 et dit qu’il eut une fortune rapide, à plusieurs reprises dans
Charles Bernardin, figure emblématique du Grand Orient les journaux nancéiens de l’époque. Il sert à qualifier les
de France, éditions Messene, 2001. malfaiteurs.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 73 27/03/06 11:34:44
Pour les francs-maçons, les respon- excitations apportées dimanche dernier
sables sont clairement identifiés. Le par les gens de L’Action Libérale. Quand
parti clérical, car c’est bien lui puisque on n’a pas les libertés nécessaires, on
des prêtres menaient la bande, s’est les prend, clament les orateurs libéraux.
révélé tel qu’il est en réalité : ivre de Les disciples, eux, appliquent la formule
domination et de sang. Après avoir, d’une façon générale et ils commencent
durant ces dernières années, usé du à prendre les bijoux».
mensonge et de la calomnie contre les Le Petit Antijuif de l’Est, qui
francs-maçons, coupables à leurs yeux fait également de l’antimaçonnisme
de trop aimer la République et de trop son fonds de commerce, sera celui
bien la défendre contre leurs coups, qui affichera le plus bruyamment sa
voilà maintenant les cléricaux qui se satisfaction. L’Éclair de l’Est, feuille
font malfaiteurs de droit commun et qui cléricale et de droite va, elle, s’en donner
vont en plein jour, à 10 heures du matin, également à cœur joie. Le 14 mars,
cambrioler les maisons de ceux qui sont sous le titre «Un inventaire peu banal à
leurs adversaires politiques. Un parti ne la loge maçonnique», elle se réjouit de
mérite plus que le mépris lorsqu’il est l’évènement. Ces deux journaux recevront
descendu si bas». le renfort discret de L’Est Républicain,
dirigé par l’ex-frère Goulette. L’Étoile de
Les « apaches de sacristie » l’Est, quotidien créé en rupture avec les
se déchaînèrent. Ils dérobèrent orientations données par ce dernier au
74 ●
des objets symboliques, des épées, journal L’Est Républicain, prend quant à
des décors. Les peintures furent lui à l’évidence parti pour la loge.
lacérées, les meubles brisés Lors du sac, la rumeur publique
accréditait l’idée, par ailleurs exacte
Les manifestants dérobent alors en dépit des dénégations de Charles
divers objets symboliques et des épées. Bernardin, que la liste des Frères de
A l’arrivée de la police, nous dit-on, des la loge avait été dérobée. Quel but
témoins purent désigner quelques jeunes poursuivait le Vénérable de la loge
gens et un vicaire qui étaient à la tête de en affirmant qu’aucune liste n’avait
la bande qu’ils excitaient au pillage... On disparu ? Voulait-il minimiser l’incident,
évoque des arrestations, des enquêtes... inciter les voleurs à se découvrir, ou
deux étudiants sont arrêtés. La loge tout simplement jeter le doute sur la
annonce alors son intention de se porter réalité de ces listes ? Ce sont même de
partie civile «contre les apaches de nombreuses listes, appelées tableaux de
sacristie qui se sont fait pincer» (Charles Loge, qui disparurent dans la tourmente.
Bernardin, lettre au Conseil de l'Ordre Des individus peu scrupuleux vont
du Grand Orient de France) et contre saisir l’occasion qui leur est donnée de
«la cléricale ville de Nancy»… Certains nuire à des commerçants concurrents,
des objets volés à la loge ont en effet été fournisseurs de l’Église. On va ainsi
retrouvés en possession de personnes... assister à la publication de plusieurs
une quinzaine de jeunes gens et femmes fausses listes des membres de Saint-
sont interrogés... «Voilà le résultat des Jean de Jérusalem. Ces divulgations
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 74 27/03/06 11:34:44
constituent sans doute une simple élever ses filles aux dominicaines (…)
manœuvre de concurrents déloyaux, Monsieur Weber, confiseur, a été plus
profitant de l’occasion pour éloigner la gravement touché... Tous enfin ont reçu
clientèle de certaines maisons. des lettres anonymes dont quelques-unes
sont à la fois injurieuses et ordurières...
Un prêtre, deux dames de Monsieur Rosfelder aurait, quant à lui,
la meilleure société et trois perdu la clientèle du Grand Séminaire,
jeunes gens furent condamnés à mais... pour avoir auparavant passé des
des peines de prison avec sursis annonces dans les journaux L’Étoile de
l’Est et Pour la République. L’économe
Un procès sera engagé par quatre a pensé que le Grand Séminaire ne
personnes accusant un certain Rey, pouvait se fournir chez un commerçant
catholique ardent, secrétaire des qui apportait des subsides aux mangeurs
Hommes du Sacré-Cœur, d’avoir de curés»...
confectionné ou colporté les fausses Le 26 juillet 1906, l'Est Répu-
listes maçonniques sur lesquelles leurs blicain, toujours lui, rend compte du
noms étaient inscrits... Ils auraient en jugement : Rey, père et fils, et Terrier,
effet subi un énorme préjudice... (L'Est leur domestique, sont condamnés
Républicain, 24 juillet 1905) Monsieur solidairement à 5000 francs de
Robardelle avait perdu, à cause de dommages et intérêts vis-à-vis de chacun
Une carte postale
éditée pour la cette affaire, la clientèle du curé de des demandeurs.
● 75
circonstance la cathédrale, «lui qui, pourtant, a fait Quelques semaines après le saccage
de la loge, se tient à Nancy le 26e congrès
des loges de l’Est, initialement prévu à
Reims. Dans la plaquette consacrée au
compte-rendu des travaux figure une
reproduction de la plaque commémorative
destinée à rappeler le sac de la loge. Elle
représente la meute cléricale, avec à sa
tête un vicaire, procédant au saccage du
temple maçonnique de la rue Drouin. Le
texte, dont on imagine sans peine qu’il
a été inspiré par Bernardin, se passe
également de tous commentaires :
«L’an 1906, le 13 mars, à l’heure où
la République assurait la conservation des
biens des églises malgré les catholiques,
ceux-ci, conduits par deux prêtres, ont
violé, pillé, saccagé et tenté d’incendier la
Loge Saint-Jean de Jérusalem, Turinaz étant
évêque et Beauchet maire de Nancy».
Le papier à en-tête du 26ème
congrès des loges de l’Est à Nancy les
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 75 27/03/06 11:34:45
24, 25 et 26 mai 1906, confectionné
pour la circonstance, porte quant à lui
la mention : «Loge, Chapitre et Aréopage
Saint Jean de Jérusalem, fondée à l’Orient
de Nancy, le 7ème jour du 11ème mois
de l’an de Vraie Lumière 5771, pillée
et saccagée par les hordes cléricales
le 13ème jour du 3ème mois de l’an de
l’incarnation de Notre Seigneur Jésus-
Christ 1906 ». Pour être maçon, on n’en
a pas moins le sens de l’humour. Annonce
«Quelques mois plus tard, nous dit de la restitution
Pierre Barral dans un article consacré à la Nous pensons qu’il importe peu
franc-maçonnerie lorraine, un prêtre, deux aujourd’hui de savoir si cet inventaire fut
dames de la meilleure société et trois jeunes aussi spontané que certains le pensent. Il y
gens furent condamnés à des peines de eut là conjonction de motivations politiques
prison et d’amende avec sursis. Mais les – les jeunesses catholiques étaient liées à la
catholiques restèrent sûrs de leur bon droit droite, voire à l’extrême droite nancéienne, qui
et ils commémorèrent l’anniversaire du sac excitaient au lynchage – et des motivations
de la Loge par la représentation de deux plus strictement religieuses chez certains
pièces de combat, composées et jouées par catholiques, pas tous dans le camp de ce
76 ●
de jeunes patriotes lorrains, L’initiation d’un que l’on appelait à l’époque le catholicisme
Frère Trois Points et L’Inventaire à la Loge». intégral. Que le Grand Séminaire ait accepté
sans difficulté à l’époque de prendre en
La loge de Nancy savait dépôt les objets volés n’est pas surprenant
depuis longtemps où se en soi. De là à le considérer comme le
trouvaient une partie des objets commanditaire de l’opération, il y a un pas
volés. Leur restitution cent après que nous ne franchirons pas.
a eu lieu dans la discrétion «Le temps n’est plus à la vengeance, le 12
mais au respect et au dialogue», déclare
La loge Saint-Jean de Jérusalem l’abbé Stelly dans un article du Républicain
connaissait depuis longtemps déjà l’exis- Lorrain du 2 décembre 2005, ce dont nous
tence de ce dépôt. Elle avait l’intention sommes nous-mêmes convaincus. Reste la
d’en demander restitution, mais il n’y question posée par l’attitude de l’Église et
avait pas urgence. Cependant, dès lors notamment de son actuel souverain pontife
que l’abbé Stelly en avait pris publique- qui, à l’époque où il n’était encore que préfet
ment l’initiative, mobilisant par lettre la de la Congrégation de la Foi, l’ex-Inquisition,
presse nationale comme s’il ignorait no- avait jugé utile, alors que le nouveau droit
tre adresse, les représentants de la loge canon venait de supprimer toute allusion à
prirent contact avec lui. D’un commun l’excommunication des francs-maçons, de
accord, il fut décidé que les objets se- préciser que ces derniers étaient toujours en
raient restitués le 12 mars 2006, la veille état de péché grave. Le vieil anathème a la
du centenaire du sac. vie dure.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 76 27/03/06 11:34:45
Nous n’attendons aucune «recon-nais- La situation changera sans doute le
sance» de la part de l’Église. C’est bien pour- jour où l’Église aura compris, avec Albert
quoi nous ne jugeons pas utile de demander Lantoine, que «tous les porteurs de lumière
aux dépositaires de s’excuser pour une faute ont droit à une égale estime».
qu’ils n’ont pas commise directement. Ils ne
sont dans cette affaire que de simples recé- Epilogue d'une tranche
leurs, même si nous savons que l’auteur du d'histoire dont on se serait
recel encourt les mêmes peines que l’auteur bien passé
principal du délit.
Ce dimanche 12 mars 2006, une partie
«Tous les porteurs de lumière des objets volés le 13 mars 1906 - donc
ont droit à une égale estime» cent ans après le sac- a été restituée à leur
légitime propriétaire, notre loge. Pour la
Si le dialogue est toujours souhaitable, ciconstance, le Vénérable de Saint Jean de
et toujours préférable aux invectives, Jerusalem, accompagné de Frères de divers
nous sommes cependant convaincus que Ateliers nancéiens, l'abbé Stelly, entouré
les positions de l’Église et de la Franc- de bénévoles et amis de la bibliothèque, se
Maçonnerie sont à ce point éloignées qu’un sont retrouvés pour une cérémonie officielle.
rapprochement n’a sans doute de sens ni Ces derniers temps, certains catholiques
pour l’une ni pour l’autre. L’Église se définit n'avaient pas manqué de manifester leur
toujours par sa référence au dogme, se opposition à cette opération, considérant
● 77
considère toujours fondamentalement les documents et décors comme un «butin
comme incarnant la seule vraie religion. La de guerre». S'exprimant au nom de l'Église,
Maçonnerie libérale que nous représentons l'abbé Stelly s'est interrogé : «Un petit geste
se veut résolument adogmatique. C’est d'apaisement n'est-il pas le bienvenu dans
pourquoi nous ne prononçons aucun une actualité où, hélas, l'intolérance semble
Tabliers interdit : les Maçons peuvent croire ou ne prospérer?» L'avenir nous dira si, comme il
et sautoirs
restitués
pas croire, il y va du respect de la liberté le suggère, «la publicité faite autour de cette
le 12 mars 2006 absolue de conscience. restitution peut provoquer la réflexion».
Quoi qu'il en soit, les membres de la loge
nancéienne Saint-Jean de Jérusalem se
réjouissent de retrouver, après un siècle
d'absence, des documents et des objets,
décors, cachets de cire, tableaux de loge...
très intéressants pour l'histoire de leur
Atelier.
▲ JEAN-CLAUDE COUTURIER
A noter : Les articles parus dans les Chroniques d’histoire
maçonnique lorraine sont disponibles auprès de l’ILDERM,
15 rue Drouin, 54000 Nancy. Ils peuvent être commandés
sur le site http://www.netbinder.com/ilderm et sont même
disponibles en format électronique. La revue est servie par
abonnement.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 77 27/03/06 11:34:46
&
78
Charles Radcliffe,
comte de Derwentwater,
introducteur de
la « protection » féminine
dans l’Ordre maçonnique
en 1737.
(collection particulière
André Kervella).
LA CHAÎNE D’UNION n°25
CDU36.indd 78 27/03/06 11:34:46
PAR ANDRÉ KERVELLA
OO n a peut-être jusqu’ici porté une attention insuffisante à un épisode de l’histoire de
la franc-maçonnerie française, qui vit plusieurs femmes de haut rang devenir successive-
ment « protectrices » de notre Ordre. Même si cette protection n’entraînait ni initiation ni,
a fortiori, mixité, et même si les motivations des promoteurs de cette innovation, à laquelle
le duc de Clermont mettra un terme, n’étaient que trop claires, il n’est pas exagéré d’y voir
les balbutiements d’une franc-maçonnerie féminine.
● 79
Quand on consulte les dictionnaires discours d’un Frère, Pierre de Guenet,
et encyclopédies qui consacrent une qui a vécu à Paris dans les années 1730,
notice à l’apparition de la franc- et qui y a été initié.
maçonnerie féminine, on est étonné par Or, ce discours est très clair,
l’imprécision des dates. Nul ne sait très puisqu’il dit que la première protectrice
bien quand les femmes ont commencé à de l’Ordre a été nommée pendant la
maçonner, et encore moins dans quelles Grande Maîtrise de Charles Radcliffe,
conditions. Plusieurs auteurs signalent comte de Derwentwater. Ensuite, il y en
l’apparition, en 1751, de la première a eu trois autres. Comme leur identité
loge d’adoption européenne à La Haye, est facile à établir, comme on sait dans
en Hollande ; mais d’autres évoquent quel milieu elles évoluaient, le tableau de
des réceptions organisées à Marseille en cette époque peut être reconstitué. C’est
1740, à Bordeaux en 1744 et à Brioude ce que nous allons tenter de faire.
en 1747, si bien que l’on ne sait trop « Dans le temps que milord
quoi penser. Derwentwater était Grand Maître de
En réalité, il existe des archives France, j’ai vu Madame la marquise de
précises sur les origines. En effet, le Mézières, protectrice de notre Ordre.
registre de la loge strasbourgeoise La Mme la duchesse de Picquigny, à présent
Candeur, fondée en 1763 par renaissance duchesse de Chaulnes, lui succéda,
d’une loge plus ancienne, contient le après elle ce fut Madame la princesse
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 79 27/03/06 11:34:46
de Montauban ; Mme de Parabère eut son les Jacobites en 17152 le pousse à venir
tour.1 » Bien sûr, l’important est de savoir se réfugier dans la région parisienne,
quelle est la nature de cette « protection » après une halte dans les Pays-Bas
ainsi exercée sur l’Ordre. Tout porte à croire autrichiens. À ce moment, Radcliffe vient
qu’elle définit une position honorifique, de courtiser un peu trop fougueusement
analogue à celle détenue par les hommes la fille de John Falconbridge, colonel
de haute condition qui protègent des au service de l’Autriche et gouverneur
académies. Mais on ne peut concevoir du château de Gand. Sur plaintes de
qu’une protectrice soit dévaluée, tenue l’ambassadeur d’Angleterre en poste
dans l’ignorance complète de ce qu’elle à Paris, le gouvernement de Versailles
a à protéger. Contrairement à certaines prononce un emprisonnement contre
allégations, y compris celles affichées lui ; mais les interventions des époux
dans les Constitutions d’Anderson, la de Mézières lui valent d’être libéré3. Par
femme n’est pas perçue comme une la suite, il voyage d’un pays à l’autre,
étrangère à repousser loin des lieux épouse à Bruxelles une compatriote,
symboliques. Du moins doit-on admettre revient à Paris où il participe en 1725 à
que l’opinion qui prévaut en France à la la fondation de la loge fameuse, quoique
fin des années 1730 est innovante. méconnue, de la rue des Boucheries,
séjourne à Rome de 1727 à 1736,
A partir de la grande maîtrise revient en France, est élu Grand Maître,
de Lord Derwentwater, l’Ordre et propose donc à la marquise d’honorer
80 ●
maçonnique eut quatre protectrices : l’Ordre en le protégeant.
une marquise, une duchesse, La deuxième protectrice est Anne-
une princesse, une comtesse Josèphe Bonnier de La Mosson. Née
en 1718, mariée à seize ans à Michel-
La première de ces protectrices, la Ferdinand d’Albert d’Ailly, duc de
marquise de Mézières, s’appelle Éléonore Picquigny, elle est la fille d’un trésorier
Oglethorpe. Née en 1684, c’est la fille général des États du Languedoc qui,
d’un général exilé sur le continent à la comme quelques autres, bâtit une
suite de Jacques II d’Angleterre, après grande partie de sa fortune au temps
que celui-ci a été chassé de son trône de Law. Elle révèlera de bonne heure
en 1689 par son gendre Guillaume un tempérament volcanique. Dans sa
d’Orange. Elle a épousé le marquis de correspondance, Madame du Deffand
Mézières en 1707. Qu’elle soit très liée la peint avec une regrettable duplicité,
avec Charles Radcliffe of Derwentwater car elle la critique abondamment par
est évident. En effet, c’est elle qui assure derrière, tout en lui faisant bonne mine
son hébergement à la fin des années
2. Jacobites : partisans de Jacques II Stuart puis de son fils
1710, quand l’échec militaire essuyé par Jacques III, après le coup d’État mené en Angleterre par
Guillaume d’Orange en 1688-1689. Ils s’exilent sur le
continent, une grande partie en France, avec l’espoir de
reconquérir le pouvoir. En 1715, Charles Radcliffe sert dans
1. Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg, l’armée commandée par le duc John Erskine of Mar qui,
manuscrit 5437, Registre des Procès-Verbaux de la loge au nom de Jacques III, se livre à une tentative en ce sens.
de La Candeur, constituée mère des Loges du Grand Orient Échec.
de Strasbourg, f° 30. 8 juillet 1763, discours de Pierre de 3. Stuart Papers, Windsor, volume 42, f° 35 et 42. Lettre de
Guenet. Fanny Oglethorpe au duc de Mar, et du duc de Mar à Fanny.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 80 27/03/06 11:34:46
par devant4. C’est aussi la sœur de comte Louis-Alexandre de Mailly qui sera
Joseph Bonnier de la Mosson, dont Pierre le challenger de Clermont en 1743, lors
de Guenet assure qu’il fonde vers 1736 de l’élection à la grande maîtrise8. Le nom
une loge à Montpellier5. De même, son de la princesse se découvre par ailleurs
époux, le duc de Picquigny, est l’un des dans la plupart des grilles codées que les
Vénérables parisiens les plus en vue ; à la Jacobites emploient pour communiquer
mort de son père en 1745, il prendra le leurs correspondances politiques9.
titre de duc de Chaulnes. Enfin, Marie-Madeleine de La Vieuville,
Catherine-Éléonore-Eugénie de Béthisy, comtesse de Parabère, est née en 1693.
fille aînée du marquis et de la marquise Elle a épousé en 1711 le marquis César
de Mézières, est la troisième protectrice de Beaudéan, marquis de Parabère, dont
citée par Pierre de Guenet. elle est devenue veuve en 1716. Elle est
Elle épouse en 1722, mince, avec des cheveux de jais : le régent
à quinze ans, Charles en est troublé et en fait sa sultane. Dans
de Rohan, prince de ses mémoires, l’acariâtre Saint-Simon
Montauban. Son contrat l’assassine en deux lignes10. Au temps
de mariage est contresigné de sa gloire, elle s’était fait offrir un joli
par le duc John Erskine château à Asnières où elle organisait des
de Mar, entre autres, soupers fins. Elle buvait, dit-on, comme
agissant par procuration un grenadier, au point de soutenir la
de Jacques III6. Elle sera concurrence avec ses invités mâles sans
● 81
nommée dame du palais rien perdre de sa féminité. Maintenant,
Troisième de la reine de France en 1729. Le duc elle est plus posée. L’idée de se cloîtrer
protectrice de
l’Ordre sous
de Luynes montre dans son journal dans un couvent pour expier sa vie dissolue
la grande maîtrise qu’elle est appréciée à Versailles7. Ses l’a peut-être effleurée un jour11, mais elle
du duc de Villeroy :
la princesse
fréquentations ne peuvent évidemment
Quatrième
de Montauban différer de celles qu’on suppose : Marie- protectrice
(fragment d’un de l’Ordre
tableau d’Alexis- Anne de Bourbon-Condé, sœur de Louis,
sous la grande
Simon Belle). comte de Clermont ; et la comtesse de maîtrise du
duc d’Antin:
Mailly, maîtresse royale et épouse du la comtesse
de Parabère.
4. Marie du Deffand, Lettres, Mercure de France, Paris, 2002,
Ici avec
p. 36-37. Lettre du 9 juillet 1742. « Son esprit est comme
Louis-Philippe
l’espace : il y a étendue, profondeur, et peut-être toutes les
d’Orléans,
autres dimensions que je ne saurais dire, parce que je ne les
régent
sais pas ; mais cela n’est que du vide pour l’usage. Elle a
de France
tout senti, tout jugé, tout éprouvé, tout choisi, tout rejeté ;
(fragment
elle est, dit-elle, d’une difficulté singulière en compagnie, et
d’un tableau de
cependant elle est toute la journée avec toutes nos petites
Jean-Baptiste
madames à jaboter comme une pie. »
Santerre)
5. Archives départementales de l’Hérault, lettre du 20 mai 8. Bibliothèque historique de la ville de Paris, manuscrit 719,
1773, Strasbourg, Pierre de Guenet à Pierre-Jacques Astruc, res. 21, Marville à Maurepas, 12 décembre 1743.
Montpellier, lettre n° 5. « Nous fîmes aussi recevoir Monsieur 9. Ministère des Affaires étrangères, Paris, série Mémoires et
Bonnier de la Mosson qui établit une loge à Montpellier. » documents, sous-série Angleterre, volume 84, f° 1 sq.
6. Ministère des Affaires étrangères, Paris, série Mémoires et 10. Louis de Rouvroy de Saint-Simon, Mémoires, librairie Jules
documents, sous-série Angleterre, volume 78, f° 370. Lettre Tallandier, Paris, 1980, tome V, p. 247. Madame de Parabère
de la princesse de Montauban, du 6 décembre 1745, qui a « si publiquement vécu avec M. le duc d’Orléans, et, après
rappelle cet événement. lui, avec tant d’autres. »
7. Marie-Charles-Louis d’Albert de Luynes, Mémoires, chez 11. Jean Buvat, Journal de la régence, Henri Plon, Paris, 1865,
Firmin Didot, Paris, 1860, tome I, p. 124. tome II, p. 268-269.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 81 27/03/06 11:34:47
a évité de lui donner un commencement
de réalité. La vie mondaine, même sans
la volubilité d’autrefois, reste la seule
à sa convenance. Bénéficiant de près
de quatre-vingt mille livres de rentes
annuelles12, elle loge dans un hôtel cossu
de la place Vendôme.
Pierre de Guenet ne fournit aucun
nom supplémentaire, sans doute parce
que le comte de Clermont met un terme
à la nouveauté que constituaient ces
« protectrices » après son élection à la
Cardinal
grande maîtrise en 1743. Cette incerti- Andre-Hercule
tude n’a pas à être discutée ici. Mieux vaut de Fleury,
par Joseph
rejeter la date de 1738 avancée par la Duplessis
vulgate pour marquer le commencement
cardinal André-Hercule de Fleury, Premier
du magistère du prédécesseur du comte,
ministre du royaume, lance en mars 1737
savoir Louis-François de Pardaillan de
des offensives contre les Frères. La loge
Gondrin, duc d’Antin, lequel aurait
particulière que préside Derwentwater
assumé sa charge dans la suite directe
est la première visée, de même que
du comte de Derwentwater.
82 ● la Grande Loge puisqu’il en est aussi
On sait aujourd’hui que cette date
le chef. Une perquisition a lieu, avec
n’est pas conforme. C’est du reste en
saisie de documents. Le mois précédent,
la corrigeant qu’on parvient à bien
Fleury a obtenu du roi la démission du
analyser ce système des « protectrices »
ministre des Affaires étrangères et garde
dans le contexte de l’époque. Entre
des Sceaux Germain-Louis Chauvelin,
Derwentwater et d’Antin, les deux
favorable aux exilés. Dès lors, à la mi-avril,
Grands Maîtres qui assurent le plus haut
le duc d’Aumont organise la résistance. Il
magistère sont les ducs Louis-Marie-
convoque chez lui plusieurs Frères tenant
Victor-Augustin d’Aumont et Louis-
le haut du pavé. « M. le Duc d’Aumont
François-Anne de Villeroy. Chez eux, les
donna il y a quelques jours chez lui un
sympathies féminines sont notoires, et il
grand dîner comme maître de loge, mais
se conçoit qu’ils fassent duos, pour ainsi
il n’y invita aucun du tiers état et n’avait
dire, respectivement avec la duchesse de
que de la noblesse, ce qui a fort fâché et
Picquigny et la princesse de Montauban.
mortifié les autres.13 »
Pour des raisons de politique
Le domicile parisien d’Aumont est
étrangère, précisément parce qu’il
alors dans la rue de Jouy. Germain Brice
constate une agitation croissante des
en remarque l’architecture « estimée »,
Jacobites ayant le projet de tenter une
le plafond peint par Charles Le Brun,
nouvelle expédition outre Manche, et qu’il
le jardin orné de vases et de statues
redoute par contrecoup une protestation
de marbre, dont une Vénus à demi
du gouvernement hanovrien de Londres, le
13. Bibliothèque historique de la ville de Paris, manuscrit 616, f°
12 Luynes, tome II, p. 443. 60. Bulletin du 15 avril 1737.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 82 27/03/06 11:34:47
couchée, œuvre de François Anguier14. l’honneur de présider à la cérémonie. Le
Le fait est que le duc est Vénérable de procès-verbal de celle-ci pose cependant
la loge fondée quelques mois plus tôt un épineux problème d’interprétation. Le
par le peintre jacobite, Louis Colins. S’il jour où Villeroy y est mentionné pour la
n’est pas encore question d’envisager le première fois, le 17 février 1737, il est
remplacement de Derwentwater, loin de qualifié de « passé maître », autrement
là, il est fort bien placé pour le défendre dit d’ancien Vénérable, tout en étant
et assurer une éventuelle succession. élu séance tenante à la tête de la loge
Celle-ci intervient en mars 173815. fondée par Coustos quelques semaines
auparavant18, selon un schéma qui
D’après Coustos, Villeroy répète ce qu’on sait d’Aumont. Quoi qu’il
aurait voulu sa propre initiation en soit, Villeroy est bel et bien à son tour
« par ordre de Louis XV ». Grand Maître de l’Ordre après Aumont, en
Coustos se flattait d’avoir assisté mars 1739, comme on peut en avoir la
à la cérémonie preuve en lisant la notice historique d’un
ouvrage publié peu après la promotion du
Quand la fronde augmente à Paris, duc d’Antin19.
Villeroy opte pour quelques excursions Donc d’Antin : mars 1740. Il est
campagnardes. Il part se reposer dans curieux que le témoignage du marquis
ses domaines16. Si l’on en croit l’orfèvre Charles-François de Calvière n’ait jamais
John Coustos, il aurait voulu sa propre retenu l’attention des exégètes. Il est
● 83
initiation «par ordre de Louis XV 17», curieux qu’on l’ait toujours négligé. Le 5
et Coustos se flatte d’avoir alors eu avril, après cette nouvelle élection, il écrit
à Joseph-Pierre Tanchon de Castagnet,
14. Germain Brice, Description de la ville de Paris, chez les alors en voyage pour cause d’obligations
Libraires associés, Paris, 1752, tome II, p. 164-165.
15. La référence à la grande maîtrise du duc d’Aumont se militaires : « Vous trouverez notre véné-
trouve dans le registre d’une loge d’Avignon. Bibliothèque rable ordre un peu changé à votre retour ;
Municipale d’Avignon, manuscrit 6692, f° 3,2,I. « Le marquis
de Calvière, initié dans les sacrés mystères, donna la lumière
au Frère duc d’Aumont, qui a été le premier Grand Maître 18. Bibliothèque nationale de France, Collection Joly de Fleury,
de toutes les Loges de France [comprendre : premier grand vol.184, f° 136 v°. « Ce jourd’huy dimanche 17 février 1737
maître français des loges du royaume] et qui, avant S. A. a été tenu une loge régulière par extraordinaire, convoquée à
S. Monseigneur Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, l’effet [de recevoir] les proposants suivants, savoir frère de
prince du sang, donna pouvoir au Frère marquis de Calvière Villeroy, duc et pair de France, frère Philippe Farsetti, noble
d’établir la Respectable Loge Saint-Jean d’Avignon, établie vénitien, frère Henry Hanker, frère Pierre Bruguier, lesquels
l’an de la Lumière 5737. » Ce document de 1749 reste ayant été reçus et particulièrement frère duc de Villeroy passé
ambigu sur la chronologie des années 1730, mais est fiable maître et au désir unanime de la loge et avec la permission
sur le rappel du rôle joué par le duc. du vénérable frère, le maître Coustos a été déclaré maître de
16. Bibliothèque historique de la ville de Paris, manuscrit 616, notre dite loge dont il a pris possession en la forme et l’ordre
f° 309. « M. le duc de Villeroy est encore allé à la campagne requis en présence des frères ci après /Jean Coustos, passé
pour quelque jours et avait été auparavant à Villeroy pendant maître / Baur, premier surveillant. / M.G. de Liebentantz,
plus d’un mois. Il n’a été qu’une fois à la cour depuis la second surveillant. » On sait qu’il y a deux manières d’être
disgrâce de M. Chauvelin, et on dit qu’il s’éloigne de lui- reçu, soit par initiation (néophyte), soit par agrégation ou
même pendant un temps pour laisser passer l’orage et ôter affiliation (Frère provenant d’une autre loge). Quand Villeroy
tout idée de partialité au gouvernement. Il a eu beaucoup de est élu à la tête de la loge, Coustos se dit « passé maître ».
monde et y a fait grande chère. » Qualifier, un peu avant, Villeroy de la même façon suggère
17. John Coustos, Procédures curieuses de l’Inquisition de qu’il a dirigé une autre loge avant.
Portugal contre les Francs-Maçons. Pour découvrir leur secret, 19. Bibliothèque de la Ville de Lyon, manuscrit 761, Livre de la
avec les interrogatoires et les réponses, les cruautés exercées Très-Noble et Très-Illustre société et fraternité des maçons
par ce tribunal… Par un frère maçon sorti de l’Inquisition. libres…, s.d, s.e, s. f°. « Monsieur le Duc d’Antin est le
Dans la Vallée de Josaphat, l’an de la fondation du temple de Grand Maître Général de France. Mr. le Duc de Villeroy ancien
Salomon MM. DCCC. III [1747], p. 37. Grand Maître Chef de Loge.»
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 83 27/03/06 11:34:47
le pouvoir législatif a passé en d’autres le marquis d’Argenson nous révèle en
mains, plus élevées à la vérité, mais 1739 que « Madame de Parabère a
moins accoutumées à manier la truelle ; constamment le duc d’Antin, et elle
il est même à craindre que ne s’y glisse apprend à jouer le basson pour lui
quelque légère teinture de despotisme, plaire.22 » L’un visite l’autre selon une
ce qui, vous le savez mieux que moi, est connivence régulière. Appliquée à son
le poison le plus dangereux pour toute instrument, la comtesse n’a rien perdu
espèce de société, et le présage quasi du souffle qui emballait sa jeunesse.
certain de la chute des républiques les Quoi de plus normal si, une fois devenu
mieux fondées.20 » Grand Maître, d’Antin lui demande de
Impossible de se tromper, une remplacer la princesse de Montauban ?
nouvelle élection vient d’avoir lieu, et
si Calvière redoute le despotisme, c’est
tout simplement parce que désormais « On portait la santé de
la grande maîtrise est conçue ad vitam. ces dames, on leur donnait
Choix du roi en personne, probablement, des gants et on les instruisait
qui trouve la formule plus commode. de ceux qui étaient reçus ». Dès
En tout cas, c’est au même moment son élection, le comte de Clermont
que Louis XV montre quelque froideur mit fin à cette protection inoffensive
passagère à l’égard de Villeroy, l’accusant
de révéler à tort et à travers ce qui se Si l’on retient l’hypothèse que la
84 ●
passe dans « des parties secrètes21 », fin de la protection féminine intervient
tandis que d’Antin est jugé par lui avec l’élection du comte de Clermont,
inoffensif de ce point de vue, n’ayant à le 13 décembre 1743 (non le 11, ainsi
vrai dire aucune charge importante à la que bizarrement on peut le lire dans la
cour et passant la majeure partie de son plupart des chronologies23), après le
temps dans l’oisiveté des nantis. décès de d’Antin survenu le 9, les raisons
Cela établi, on voit que le comte de en restent pour l’heure assez obscures.
Derwentwater répond à la marquise de Mais l’on peut quand même constater
Mézières, le duc d’Aumont à la duchesse
de Picquigny, le duc de Villeroy à la 22. René-Louis de Voyer de Paulmy d’Argenson, Mémoire et
journal inédit, chez P. Jannet, Paris, 1857, tome II, p. 95.
princesse de Montauban, et au final le 23. Bibliothèque historique de la ville de Paris, manuscrit 719,
duc d’Antin à la comtesse de Parabère. res. 21. Lettre de Henri Feydeau de Marville au comte de
Maurepas, 12 décembre 1743 : « Les francs-maçons sont en
Toutes ces sympathies successives sont grand deuil de Monsieur le duc d’Antin leur grand maître. Ils
confirmées par diverses anecdotes, y doivent s’assembler pour en élire un autre, on dit que les voix
pourront être partagées entre Monsieur le comte de Clermont
compris les dernières, puisqu’en effet et Monsieur de Mailly. On prétend que l’ordre veut faire un
service pompeux pour Monsieur d’Antin. » Bibliothèque
20. Bibliothèque nationale de France, manuscrit français 15176, du Grand Orient de France, AR 113-1/145, Requête du
f° 228. 27 octobre 1766 aux Très respectables président, grands
21. Ibid., Arsenal, manuscrit 10167, 19 avril 1740. Villeroy officiers et maîtres composant la grande loge de France.
« commence à ne plus être auprès du roi comme il était ci- « Le 12 décembre 1743. Le Très respectable frère duc d’Antin
devant. On présume que ce froid ne vient que de ce que Sa grand-maître étant mort, le très respectable frère Baur,
Majesté a été informée que ce seigneur divulguait ce qui se maître de loge, proposa de former une grande loge pour élire
passe dans les parties les plus secrètes et cela parce qu’on un nouveau grand maître et m’appela à cette élection qui fut
lui a rapporté de certaines affaires circonstanciées qui faite le lendemain [de la convocation], que seize maîtres de
n’avaient été vues que de M. le duc de Villeroy et de M. le loges des plus notables, quoiqu’alors le nombre de prétendus
prince de Dombes. » maîtres de loges fût de 50 ou 60. »
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 84 27/03/06 11:34:48
sollicité pour en prendre la direction24,
sans qu’il l’accepte.
Quoi qu’il en soit, Pierre de Guenet
nous renseigne encore sur ce que
signifie la « protection » dans les loges,
indépendamment de ce qui se passe
dans l’Ordre de la Félicité. « Lorsque le
duc d’Antin fut grand maître, à toutes les
loges on portait la santé de ces dames, on
leur donnait des gants et on les instruisait
de ceux qui étaient reçus.25 »
Semble-t-il, il n’y a pas que la Grande
Loge qui sollicite une femme, comme
on pourrait le croire, toutes les loges
particulières ont aussi cette possibilité.
Et, s’il est dit qu’elles sont instruites du
recrutement des néophytes masculins, si
elles participent aux agapes, c’est que,
tout compte fait, les fables sur le secret
Comte de Clermont ne sont jamais que des amusements
que l’apparition de l’Ordre de la Félicité, littéraires pour les imaginatifs qui n’y
● 85
entre 1740 et 1742, constitue une sont pas invités.
sorte d’alternative positive à cet essor Plus encore, des échos sont
brusquement arrêté. Voulue par le duc perceptibles hors de Paris. À Strasbourg
Charles-Godefroy de Bouillon et son en 1763, Guenet ajoute : « Il y a vingt
ami le marquis Scipion-Louis-Joseph ans que les maçons qui travaillaient en
de La Garde de Chambonas, la Félicité cette ville crurent qu’ils ne pouvaient
est une association mixte qui recueille mieux faire que de pratiquer une
sans presque rien y changer, ni dans ses semblable maxime, ils firent choix de
principes ni dans son rituel, l’héritage
de l’Ordre de Méduse, fondé en 1690 24. Jean-Pierre Moët, L’anthropophile, ou les secrets et les
mystères de l’Ordre de la Félicité dévoilés pour le bonheur
et disparu en 1720 après l’assassinat de de tout l’univers, imprimé à Arctopolis, Paris, 1746, p. 50.
son chancelier, le poète et commissaire « Les Maçons ne se soutiennent dans leur éclat que par le
choix qu’ils ont fait d’un prince que la bonté du caractère,
de la marine Jacques Vergier. la noble naissance et les vertus éminentes appelaient, d’un
Appartenaient à la Méduse de grands bout de l’univers à l’autre, au titre de Grand Maître général.
Affable à ses Frères, il ne paraît plus être leur supérieur ;
noms du royaume, dont (probablement) doux aux malheureux, il n’est terrible qu’aux ennemis de son
le duc Louis-Antoine d’Antin, grand-père sang et de son roi. On reconnaît les augustes sentiments du
grand Condé dans son petit-fils. Ce n’est point au prince que
du Frère, et (certainement) le duc Louis je donne mon encens, c’est à l’homme seul que j’offre mon
hommage. Il serait à souhaiter qu’il daignât se charger du
d’Aumont, grand-père du Frère. En 1746,
titre de Grand Maître de l’Ordre de la Félicité ; l’éclat de notre
quand certains troubles sont déplorés, chef rejaillirait sur nous ; nos mystères sont respectables,
mais ils en seraient plus respectés. »
pour cause de recrutements hasardeux et
25. Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg,
diffusion jugée trop rapide en province, manuscrit 5437, Registre des Procès-Verbaux de la loge de
c’est comme par hasard Clermont qui est La Candeur, constituée mère des Loges du Grand Orient de
Strasbourg, f° 30, 8 juillet 1763.
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 85 27/03/06 11:34:48
Melle Arthemanis [Hartmanis].26 » Voilà chanteuse du chœur de l’Opéra, d’une
une autre information claire et vérifiable. génération plus jeune, maîtresse fugitive
Fille de Fortuné Hartmanis, major au du comte Maurice de Saxe, sans qu’on
régiment suisse de Bettens, et de Marie- puisse d’ailleurs lui imputer la délation
Salomé Bernhart, cette demoiselle est la en question, puisque les perquisitions
sœur de militaires qui fréquentent aussi orchestrées par Hérault permettent à
les colonnes. celui-ci, en 1737, de rassembler les
En définitive, l’histoire des loges documents révélant ce secret. Pour
féminines possède une dimension non l’élucider, il n’a pas besoin du recours
soupçonnée jusqu’à présent. Il serait à une demi-mondaine. Point de troc
d’ailleurs souhaitable de l’écrire en évitant entre les mystères de l’alcôve et ceux de
toutes les effusions ridicules autour de la la loge. Le discrédit jeté sur Cartou ou
pseudo révélation prêtée à «la Carton» en Carton n’a jamais servi qu’à alimenter
1737. Combien d’auteurs assurent que des fantasmes, du dix-huitième siècle à
Marie-Armande Carton Dancourt, fille nos jours.
du dramaturge Florent Carton Dancourt,
a extorqué à un Frère en pâmoison le ▲ ANDRÉ KERVELLA
secret des maçons pour aller aussitôt le
vendre au lieutenant général de police
René Hérault !
Retirée de la scène depuis plus de
86 ●
trente ans, au lendemain de son mariage,
jamais elle n’a été impliquée dans ce
méli-mélo sentimental, comme n’importe
quelle analyse sérieuse des archives
permet de le démontrer27. Le trouble
jeté à l’époque parmi les observateurs
ne la concerne pas. Les archives ne
parlent pas d’elle, mais de Marie Cartou,
26. Ibid.
27. On cite parfois une lettre de l’abbé Robert-Jean Le Camus à
son ami et Frère Philippe-Valentin Bertin du Rocheret, tous
deux membres de la loge dite de Bussy-Aumont. L’original
prouve que cet abbé écrit Cartou et non Carton. De plus, il
ne désigne la Cartou que sur des rumeurs dont il ne peut
attester le bien-fondé. Bibliothèque nationale de France,
manuscrit français 15176, f° 27. « On accuse M. Le Noir
de Cintré d’avoir fait cette fameuse révélation à la Cartou
que M. Hérault a envoyé chercher pour l’interroger sur faits
et articles. D’autres disent que c’est un Anglais qui n’a pu
obtenir qu’à cette condition les faveurs de cette belle. Il
me paraît fort inutile de vous dire mon sentiment sur cette
pièce qui m’a été remise aux conditions de la rendre. Elle
vous intéresse trop pour ne vous en pas faire le sacrifice,
et vous savez quelles raisons m’engagent à agir ainsi.
Le Grand Maître, dit-on, a beaucoup déclamé contre les
Français et protesté que c’était contre son sentiment qu’on
les avait admis. Vous sentez ce qu’on doit répondre à tous
ces bruits. »
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 86 27/03/06 11:34:48
Pierre Bonnasse,
en quêteur passionné
PAR JEAN-LUC MAXENCE
S ans forcer l’expression «d’inspiration maçonnique», il est évident
que le jeune poète Pierre Bonnasse, né en 1979, mérite un tel qualificatif!
C’est en effet un homme des embrasements essentiels que celui-là, qui
publie ses premiers textes à dix-neuf ans et témoigne d’ores et déjà d’une
progressive traversée des ténèbres, dans une quête passionnée de cette
Lumière que nous demandons tous en frappant à la porte du Sacré.
Certes, Pierre Bonnasse a publié l’an dernier Les Voix de l’extase
(Trouble-fête), une anthologie consacrée à l’expérience des plantes sacrées
en littérature, mais surtout un Mode d’emploi de la parole magique (Dervy),
impressionnant de savoir concernant le poète René Daumal.
Ce n’est pas tout : il est aussi l’auteur de textes énigmatiques
témoignant d’une expérience intérieure et d’une « soif de Soleil »
exceptionnelles. Sa pluie de poèmes est bien le fruit d’un parcours initiatique
dans des spiritualités aussi bien occidentales qu’orientales, et cet aspect ● 87
visionnaire de son inspiration le rapproche comme naturellement de René
Daumal dont il deviendra peut-être l’un des rares enfants spirituels.
Dans l’immédiat, nous vous donnons à lire ici une poésie allégorique
et unitaire, encore inédite sous une approche fragmentaire qui ne doit pas
nous faire oublier cette aimantation unique, ce dénominateur commun qui
s’appelle la Poésie et qui, selon Pierre Bonnasse, à l’instar de la sorcellerie,
«permet de passer d’un monde à un autre par le pouvoir magique des mots».
Au fond, Pierre Bonnasse n’en finit pas d’espérer
une nouvelle vie
enfin une nouvelle route
affalé sur le flanc
pour l’éternité
comme un escadron sans chevaux
où coule la lumière.
Il «creuse la blessure du monde» et interroge les symboles qui
parlent. C’est un poète qui pleure, «trop jeune pour savoir pourquoi», mais
qui rêve de dépasser l’empierrement des concepts à l’orée des images pour
atteindre ce qu’il appelle lui-même un songe de clarté !
A travers cette quête, voilà bien un porteur de Lumière à saluer. Et
à suivre attentivement d’un œil bienveillant.
▲ J.-L. M.
CDU36.indd 87 27/03/06 11:34:48
88 ●
Le théâtre de l’absurde
est le reflet du monde entier
où des milliards d’acteurs
jouent des rôles sans talent
la peur sur leurs visages.
Le lieu de rendez-vous est incertain
peut-être ici ou peut-être ailleurs
mais assis sur ton caveau
le rien s’écrit en vers
en attendant Godot
PIERRE BONNASSE
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 88 27/03/06 11:34:49
Désir : dépecer la lumière
Périr de cet impossible pouvoir
Peut-être une lueur
un essaim de soleil
qui te souffle ses mots magiques.
Alors ces gorgées de rêves
épancheront ta soif
étanche pourtant à ces paquets de pointes
qui tentent de te percer le cœur
● 89
- tant de tentacules qui t’entourent
- tant de dieux qui s’endorment
le temps d’un poème
PIERRE BONNASSE
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 89 27/03/06 11:34:49
90 ●
à C. S.
Sombre caveau
noir comme la guerre
Toi comme les autres
la mort t’a décimé
dans la même embuscade
Une nouvelle vie
enfin une nouvelle route
affalé sur le flanc
pour l’éternité
comme un escadron sans chevaux
où coule la lumière
PIERRE BONNASSE
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 90 27/03/06 11:34:49
Notes de lecture
graphie
par IRÈNE MAINGUY
LAÏCITÉ LA SÉPARATION EN PROVINCE
Parmi les nombreuses ouvrages édités par l’Institut de France
pour commémorer la Séparation des sous la direction de Michel Woronoff
Églises et de l’État, outre ceux déjà éd. Akademos, 2005, 286 p, 21 €.
mentionnés dans les trois derniers
numéros de la CHAÎNE D’UNION, quelques
récentes publications méritent d’être
signalées :
LOI DE 1905 : LE LIVRE DU
CENTENAIRE OFFICIEL, HISTOIRE
DE LA LAÏCITÉ À LA FRANÇAISE
sous la présidence de
donne sa définition de l’enseignement
laïque. Il y explique dans quel esprit
&
Jean Tulard et d’André Damien, de liberté doit être appliquée la loi et
publié par l’Académie des Sciences comment l’Eglise catholique pourrait
Morales et Politiques, 2005, 192 p., se réconcilier avec la démocratie et le
Cet ouvrage rassemble les actes
25 €. monde moderne.
d’un colloque qui retranscrit les nom- ● 91
breuses contributions sur le thème « la Dans la deuxième partie intitu-
Séparation en province », permettant lée L’humanité libre, sont montrées les
ainsi de mieux comprendre les effets conséquences sociales du choix laïque
de la loi officielle de 1905 dans l’histoire de Jean Jaurès, entre autres, les voies
locale de la France. Une fois de plus se de l’évolution sociale dessinée par le
pose la question : suffit-il de voter une bilan historique du XIXe siècle et les
loi à Paris pour que la séparation des grands choix de civilisation auxquels est
Églises et de l’État soit acceptée de la confrontée l’humanité.
population? En se référant aux sources
locales, les études réunies dans ce travail ■
explicitent la portée réelle de la loi de
1905 sur la société française et les ten-
HISTOIRE
Ce beau livre abondamment imagé pro- Nous sommes entrés dans l’année
sions qu’elle a pu initialement générer.
pose un panorama chronologique et Mozart qui commémore l’anniversaire
■■■
illustré de la laïcité ainsi que de ses de sa naissance :
rapports tumultueux avec les différentes
JEAN JAURÈS, LAÏCITÉ
composantes de la France religieuse. MOZART, LETTRES DES JOURS
ET RÉPUBLIQUE SOCIALE
Il démontre que la laïcité, confluent ORDINAIRES 1756-1791
1905-2005: CENTENAIRE DE LA LOI
de liberté et d’égalité, est l’outil qui a choisies et présentées
SUR LA SÉPARATION DES ÉGLISES
forgé plus d’un siècle de progrès dans par Annie Paradis
ET DE L’ÉTAT
l’acceptation d’un État arbitre impartial traduites par Bernard Lortholary,
textes choisis et présentés
des tensions sociales que nécessitent Fayard, 2005, 596 p., 25 €.
par Gilles Candar
la liberté de conscience, la liberté d’ex-
Le Cherche Midi, 234 p., 2005, 15 €.
pression, la liberté des cultes et leur Mozart a partagé sa vie entre
pratique. Ce livre présente quelques textes deux écritures, celle de la musique
■■■ clefs de Jean Jaurès dans lesquels il et celle de très nombreuses lettres,
LA LA
CHAÎNE
CHAÎNE
D’UNION
D’UNION
n°35
n°36 Janvier
● ● Avril 2006
CDU36.indd 91 27/03/06 11:34:49
graphie
témoignant ainsi d’une énergie et dans cette fin macabre : en effet, grammée. L’auteur fut témoin à charge
d’une vitalité débordantes. On décou- celui-ci, jaloux, l’avait-il empoisonné? au procès de Maurice Papon. Celui-ci,
vre l’importante correspondance Pourquoi, alors que Mozart avait connu alors secrétaire général de la préfectu-
qu’entretient ce fils obéissant avec un le succès, la dernière année de sa re de la Gironde, a organisé activement
père attentif, Léopold, sa mère Anna vie a-t-elle été empreinte de tant l’arrestation et la déportation de plus
Maria, son épouse Constanze et sa de misère ? Pourquoi un si grand de 1500 juifs entre juillet 1942 et août
& sœur Nannerl.
La correspondance intégrale de
Mozart connue à ce jour constitue un
abandon, au point que sa sépulture
même fut la fosse commune ? Quel fut
le rôle exact de sa femme Constanze?
1944. Georges Gheldman a réuni les
documents de son douloureux passé,
lettres, courriers officiels, photos, qui
corpus de 1196 lettres écrites entre Qui était ce visiteur mystérieux qui donnent une dimension poignante à
1756 et 1791. Est ici proposé aux lui commanda un Requiem quelques son récit. Entre autres, il publie le
lecteurs une sorte de florilège repré- semaines avant sa mort (commande compte-rendu de l’audience du 15
sentatif de la vie quotidienne du qui resta inachevée) ? Et ses frères décembre 1997 où il est confronté à
92 ●
compositeur avec ses proches. En francs-maçons, auraient-ils eu des l’accusé Maurice Papon.
outre, cette correspondance permet de griefs contre lui au point de totalement
mieux connaître bien des aspects de la l’abandonner ? C’est à toutes ces ■
société salzbourgeoise. questions que l’auteur s’efforce de
répondre en examinant objectivement
■■■
tous les indices qui permettent de mieux
BIOGRAPHIE
1791 LA DERNIÈRE ANNÉE comprendre, tant la vie quotidienne du
CLÉMENCE ROYER L’INTRÉPIDE,
DE MOZART compositeur dans la Vienne impériale
LA PLUS SAVANTE DES SAVANTS
par H.C. Robbins Landon que les facteurs supposés de sa fin
par Aline Demars
Fayard, 2005, 320 p., 20 €. tragique.
L’Harmattan, 2006, 289 p., 24,50 €.
■■■
A l’âge de trente-cinq ans,
Mozart est à l’apogée de son art. A la Cette biographie de Clémence
16 JUILLET 1942
veille de sa mort, il écrivit plusieurs de Royer permet de découvrir une femme
par Georges Gheldman
ses chefs-d’œuvre les plus connus, et d’exception au XIXe siècle, grande voya-
témoin à charge au procès
ce en un temps record : La Clémence geuse, savante, anthropologue, écono-
de Maurice Papon, Berg international
de Titus, La Flûte enchantée, Requiem. miste et philosophe. Elle a une enfance
Editeurs, 2005, 110 p., 14 €.
Bien des questions demeurent sans très contrastée. Tout d’abord, elle par-
réponse du fait de la mort prématurée Ce témoignage de Georges tage la vie aventureuse de ses parents,
et soudaine de Mozart. Celle-ci suscita Gheldmann est bouleversant et sus- l’intelligence toute en éveil, puis, confiée
aussitôt toutes sortes d’hypothèses cite de profondes émotions. Il raconte au couvent du Sacré-Cœur du Mans,
quant à sa cause véritable. Rapidement, comment un homme peut réagir quand elle traverse une crise de mysticisme où
des rumeurs d’empoisonnement com- il est confronté à la personne qui a elle semble avoir régressé intellectuel-
mencèrent à circuler. Une question envoyé à la mort sa mère, victime lement. Après un retour dans le monde
et non des moindres se posait quant innocente parmi tant d’autres d’une où elle vit de nouveau avec insouciance,
à l’implication effective de Salieri barbarie aveugle et cependant pro- la Révolution de 1848 et la mort de
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 92 27/03/06 11:34:50
SYMBOLISME
LE DICTIONNAIRE DES OUTILS
graphie
par Daniel Boucard
éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2006,
800 illustrations, 740 p., 65 €.
son père mettent fin à cette phase de sur la Brie. Dans cette région, de
frivolité. Elle reprend alors des études nombreuses loges militaires apparais-
littéraires et scientifiques avec succès. sent dès la deuxième moitié du XVIIIe
Elle enseigne et participe à un concours siècle. Les régiments se déplaçant de
d’économie sur la réforme de l’impôt. cantonnement en cantonnement, il est
Elle en partage le prix avec Proudhon. très difficile de retrouver des documents
Elle traduit de l’anglais le livre de
Darwin De l’origine des espèces. Elle
publie, de 1870 à 1880, treize ouvrages
d’archives les concernant. Cependant,
des loges bien implantées locale-
ment apparaissent. Elles sont parfois
Ce magnifique dictionnaire pro-
pose la plus importante somme d’in-
&
d’érudition. Savoir est le maître mot de en liaison avec les loges militaires. formations jamais rassemblées sur les
cette femme continuellement en recher- Après être tombées en sommeil lors outils en France. Daniel Boucard est déjà
che, qui a profondément souffert à son de la Révolution, elles réapparaissent l’auteur de trois livres passionnants qui
époque de la condition féminine. sous le Directoire, le Consulat et sur- traitent des outils de métiers, des outils ● 93
Le seul « manque » que l’on tout l’Empire, protégées sinon animées taillants et des haches. Autant dire
puisse éprouver à la lecture de cette par les fortes personnalités de Joseph qu’il se distingue vraiment comme un
passionnante biographie de Clémence Fouché et de Maurice Gaillard, l’un de spécialiste du sujet. Il propose ici un
Royer, c’est l’occultation de la figure ses plus fidèles lieutenants. Après la dictionnaire des outils anciens et des
emblématique de libre penseur qu’elle Restauration, les loges traversent des instruments utilisés dans la plupart des
incarna pourtant pour l’obédience temps difficiles marqués par une suspi- métiers, le tout agrémenté de citations
mixte du Droit Humain dont elle fut une cion politique. La monarchie de Juillet et d’auteurs, de croquis, de dessins et d’il-
des fondatrices en 1893 avec Maria la seconde République verront refleurir lustrations anciennes d’outils en situa-
Deraismes. Elle en fut membre jusqu’à la franc-maçonnerie qui, pourtant, sera tion d’emploi, s’étalant sur une dizaine
sa mort en 1902. bientôt bridée puis interdite après le de siècles. On découvre ainsi avec inté-
■ coup d’État du 2 décembre 1851. Elle rêt qu’un outil peut avoir ou avoir eu
relèvera la tête à la fin du Second plusieurs noms comme, par exemple,
MONOGRAPHIE Empire et imprègnera durablement les le niveau maçonnique appelé aussi la
RÉGIONALE institutions et la société de la Troisième « libellule ». Malgré la multiplicité de
République, avant de subir une violente leurs noms et de leurs surnoms dans la
A L’ORIENT DE LA BRIE, HISTOIRE répression sous le régime de Vichy. dénomination d’un même outil, l’auteur
DE LA FRANC-MAÇONNERIE ■ constate que l’on connaît en France une
DANS LA BRIE HISTORIQUE, remarquable homogénéité par rapport
SEINE-ET-MARNE, VAL-DE-MARNE aux autres pays européens.
ET AISNE OCCIDENTALE Daniel Boucard, dans cette œuvre
par Alain Vivien aussi monumentale que remarquable,
Lys Editions Amatteis, 80 p., 12 €, si judicieusement et abondamment
illustrée, s’efforce de nous faire pren-
Alain Vivien propose ici avec dre conscience de la valeur intrinsèque
maestria une monographie régionale de ces outils, pour que leur utilité ne
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 93 27/03/06 11:34:50
sombre pas dans l’oubli. Négliger leur que la seconde n’écrase subrepticement
fonction serait comme une seconde SPIRITUALITÉ la première. Cet ouvrage permet de
mort, alors que, de génération en géné- découvrir la profondeur de la sagesse
ration, les outils ont aidé les hommes SAGESSE AFRICAINE africaine et le rôle que continue à jouer
graphie
dans leur évolution et font partie du par Malidoma Patrice Somé le rituel dans la vie des Africains.
patrimoine de l’humanité créatrice. éd. Ariane, 2006, 382 p., 20,60 €.
■■■
■
LA MAIN
par Roger Parisot
Bibliothèque des symboles,
GASTRONOMIE
LA CUISINE DES FRANCS-MAÇONS
éd. Pardès, 96 p., 20 €.
par Edmond Outin
préface de Joël Robuchon, Dervy, 2005,
204 p., 25 €.
& Le monde occidental a beaucoup
écrit sur l’Afrique et dans bien des
domaines, mais il a généralement négli-
gé de mentionner qu’elle avait aussi une
profonde sagesse à offrir en matière de
religion ou de spiritualité.
De tout le corps humain, la main
94 ● L’auteur, Malidona Patrice Somé,
reste la partie la plus riche en signifié
est originaire du Burkina Faso, en
symbolique. Divines, royales, sacerdo-
Afrique occidentale. L’école est l’endroit Les travaux masticatoires qui
tales, les mains ont la capacité de
où il a appris durant l’enfance à rejeter suivent les travaux de loge ont de tout
toutes les conduites rituelles : bénir,
toute culture indigène, culture originelle temps été un témoignage de convivia-
consacrer, ordonner, enseigner ou guérir
remplacée par les idées et pratiques de lité très prisé par les francs-maçons.
mais aussi, potentiellement, celle de
l’Occident. Edmond Outin aborde ici le rôle des
faire un travail artisanal, de jouer d’un
Cependant, bien qu’il soit resté agapes, celui de la cuisine dans les
instrument de musique, de manier un
seize ans dans le système scolaire des sociétés initiatiques, son aspect plus
pinceau, une plume, des outils etc..
missionnaires et ce jusqu’à l’âge de particulièrement initiatique, avant de
L’auteur traite tour à tour de l’im-
vingt ans, il a réussi, après avoir retrou- nous proposer un certain nombre de
portance de la main dans les différentes
vé ses racines indigènes, à devenir recettes. Il nous invite à effectuer un
traditions, de la position des mains,
chaman. Malidona signifie «celui qui se voyage historique et symbolique mêlant
des gestes, des doigts ainsi que de
lie d’amitié avec l’étranger». anecdotes et citations. De plus, il nous
l’universelle distinction entre la droite
L’auteur, après avoir traversé une livre généreusement de nombreuses et
et la gauche. Il traite également du rôle
profonde crise d’identité, déchiré par prometteuses recettes concoctées par
des mains dans la franc-maçonnerie
les valeurs occidentales et indigènes plusieurs grands chefs cuisiniers.
et dans l’héraldique, tout comme il les
en conflit en lui, trouve la guérison lors
met en évidence dans les locutions et
de son initiation. Celle-ci lui permit ▲ I.M.
proverbes, la littérature et le cinéma.
de s’éveiller peu à peu aux aspects
Une importante bibliographie en fin de
complémentaires des réalités universel-
volume permettra aisément de pousser
les qui l’aidèrent à réconcilier son moi
plus avant cette passionnante étude.
éduqué par la culture occidentale avec
la culture de ses ancêtres. Les réalités
■
traditionnelles indigènes et la « moder-
nité » purent alors coexister en lui sans
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 94 27/03/06 11:34:51
LA FRANC-MAÇONNERIE.
UNE QUÊTE PHILOSOPHIQUE
graphie
ET SPIRITUELLE DE LA CONNAISSANCE
par René Le Moal et Georges Lerbet
Armand Colin, Paris, 2005,128 p., 9 €.
Quand Georges Lerbet, professeur
des Universités honoraire, directeur d’une
encyclopédie maçonnique, et René Le Moal,
«notre» rédacteur en chef, travaillent de
concert pour expliquer en quoi la Maçonnerie
demeure «une quête philosophique et
spirituelle de la connaissance», nous y une étude qui s’adresse aussi bien à l’initié
gagnons tous un petit livre précis, engageant en chemin, qui ne cesse de s’interroger lui-
et structuré comme un pavé mosaïque, même et d’interroger les autres dans l’espace
&
original et documenté. D’ailleurs, le Prix sacré et séparé du Temple, qu’au profane qui
Littéraire de la Maçonnerie française 2005 souhaite, en quelque sorte « mieux connaître
(dans la catégorie «Essais») qui a été discer- et savoir pour comprendre ».
né à ce travail ne nous a pas étonné du tout. René Le Moal et Georges Lerbet, avec
Car ce manuel, dynamisé par un bel des mots clairs pour le dire, parviennent
élan vital, parvient à nous sortir des sentiers ainsi à vulgariser sans abaisser une réflexion
habituels à ce type d’étude. Le lecteur est, philosophique, à philosopher sans tomber
en quelque sorte, convié à un authentique dans un jargon trop souvent hermétique ! ● 95
partage de spiritualité. Cette synthèse Quant au glossaire qu’ils nous donnent de
des aspects symboliques, initiatiques et surcroît, il constitue une belle réussite de
identitaires de l’expérience maçonnique nous précision rationnelle.
propose, grâce à une hauteur de réflexion De mains de maître, suivant une
fine et intelligente, une vision fraternelle méthodologie commune, les deux auteurs ont
d’appréhension de l’homme initié et du réussi une entreprise utile pour tous. Ils ont
cosmos. su mener au mieux une démarche nécessaire
qui ose questionner aussi bien muthos (la
Philosophique et informatif, fable) que logos (le verbe). Dès lors, il devient
hors syncrétisme mou évident qu’interroger aussi bien la fable que
la raison adjointe au discours peut être une
Certes, on retrouve ici (en concentré) bonne stratégie d’appréhension pour édifier
tout ce qu’il faut savoir sur l’origine et une connaissance scientifique (une Gnose ?)
les origines de la Franc-maçonnerie, son et oser établir des correspondances entre des
expérience graduellement vécue, sa domaines différents. C’est sans doute cela le
propédeutique d’ensemble et les grandes cœur même de tout raisonnement analogique
controverses qui ont agité son histoire, qui ne minimise jamais l’imaginaire inventif.
sans oublier les perspectives de son avenir, L’ouvrage est, en somme, une sorte
avec ses différents scénarios. Mais il nous de vade-mecum instructif, Janus à double
semble également juste de saluer avec visage, à saluer comme il le mérite. Dans la
reconnaissance un double souci, que gardent religion romaine, rappelons-le en guise de
sans cesse les deux auteurs, d’être à la conclusion, Janus était le dieu des Entrées
fois philosophique et informatif sans tomber et des Portes, et donc plus généralement des
dans un syncrétisme mou. Sans conteste, commencements…
l’alchimie acrobatique est réussie ! Voilà bien ▲ JEAN-LUC MAXENCE
LA CHAÎNE D’UNION n°36 ● Avril 2006
CDU36.indd 95 27/03/06 11:34:51