3- Le tragique
Il ne suffit pas qu’une pièce soit appelée « tragédie » par son auteur pour être tragique. Contrairement à
une opinion trop souvent répandue, une tragédie n’est pas davantage tragique parce qu'elle s'achève sur
la mort d’un ou plusieurs personnages :
Ce n’est point une nécessité, écrit Racine dans la préface de Bérénice (1670), qu’il y ait du sang
et des morts dans une tragédie : il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient
héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse
[c’est-à-dire d’une extrême inquiétude] qui fait tout le plaisir de la tragédie.
Les morts violentes découlent du tragique, elles n’en sont pas créatrices. Le tragique s’identifie pour
l’essentiel au sentiment de pitié et de terreur que la tragédie engendre dans l’esprit du spectateur.
Dans Andromaque, sont présents en permanence un destin hostile et une atmosphère de désolation qui
se doublent d’une destruction complète des valeurs morales. De là naît la puissance pathétique qui se
dégage de la pièce, ainsi que sa valeur purificatrice.
1-Un destin hostile
Comme le remarquait déjà Péguy, « tout est adversaire, tout est ennemi aux personnages de Racine : les
hommes et es dieux ; leur maîtresse, leur amant, leur propre cœur ». Un sourd et sombre destin
commande en effet l’action d’Andromaque. Il se présente sous deux formes distinctes, mais
inséparables : la malédiction divine et la fatalité de la passion.
-Une malédiction divine
Renouant avec l’essence de la fatalité antique qui transformait les personnages de la tragédie en des
êtres maudits depuis toute éternité, Racine campe des héros condamnés à l'avance parce qu'ils sont haïs
des dieux. Oreste en est l’exemple le plus spectaculaire. Dès la première scène, il se sait vaincu et
impuissant, malgré toutes ses tentatives pour oublier Hermione :
Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,
Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne. (v. 97-98).
Le mot « malheur », ou l'un de ses dérivés, lui est systématiquement associé. Lui-même l'emploie : «
Évite un malheureux, abandonne un coupable » (v. 782), dit-il à son ami Pylade. Hermione constate de
son côté que le « malheur » le « suit » partout (v. 1556). S'adressant au « ciel », il s'écrie enfin après
qu’il a tué Pyrrhus et qu’Hermione le chasse :
J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli. (v. 1618-1619).
On ne peut mieux traduire la terrible prédestination1 qui pèse sur lui. Pour quelles raisons ? Pour
l’expiation de quelle faute ? La fatalité qui l’écrase, dont il a pleinement conscience, dépasse en réalité
sa personne. Au regard des légendes grecques dont Racine s’inspire, on ne s’appelle pas impunément
Oreste. Son nom est en soi synonyme de malédiction. Fils d’Agamemnon, Oreste appartient à la race
maudite des Atrides, la famille tragique par excellence du théâtre grec, sur qui s’acharne, de génération
en génération, la colère des dieux2. Aussi sa souffrance apparaît-elle d’autant plus injuste qu’il n’en est
pas directement responsable. Voué au « malheur », son état n’en est que plus tragique.
C’est pourquoi, devenu meurtrier de Pyrrhus, Oreste peut remercier le « ciel », le louer de sa
«persévérance » (v. 1614), et déclarer : « Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli » (v. 1620).
Réaction de prime abord étrange, incompréhensible, qui s’explique cependant par la malédiction qui
s’abat sur lui. Avant qu’il assassine Pyrrhus, celle-ci était injuste ; après l'assassinat, elle se justifie en
quelque sorte, puisque Oreste paie enfin pour un acte qu'il a vraiment et personnellement commis. Il y
a dans ses propos une désespérance rageuse, par laquelle il assume l’ancestrale malédiction de sa famille.
Il n’est pas seul dans ce cas. Hermione, fille de Ménélas, est elle aussi une descendante des Atrides ; et
elle a pour mère Hélène dont l’amour adultère pour Paris a causé la guerre de Troie. Elle aussi, même
si elle en a une conscience moins vive qu’Oreste, sème le malheur : sa jalousie aboutit à la mort de
Pyrrhus ; ses inconséquences passionnelles rendent Oreste fou ; et elle finit par se suicider.
1
La prédestination, religieuse ou non, détermine les événements à l’avance, de sorte que l’homme n’a plus qu'à
les subir.
2
Roi légendaire de la ville grecque de Mycènes, Atrée, fondateur de la famille des Atrides, tua deux fils de son
frère Thyeste. Ensuite il les fit dévorer par Thyeste lui-même lors d’un festin. Les dieux indignés décidèrent de
poursuivre de leur vengeance Atrée et toute sa descendance. On compte parmi celle-ci Agamemnon, Ménélas,
Oreste, Égisthe..., tous personnages que les dramaturges grecs, Eschyle et Sophocle, campèrent dans leurs œuvres.
1
-La fatalité de la passion
À l’hostilité externe du destin se superpose la fatalité interne de la passion. L’amour est une puissance
absolue, contre laquelle il est vain de lutter. Tous essaient pourtant de résister : Oreste en allant chercher
l’oubli et la mort ; Pyrrhus en s’efforçant d’aimer Hermione ; Hermione en espérant jusqu’au dernier
moment que Pyrrhus lui reviendra. Porté par un élan qui supprime sa liberté réelle, chacun se débat
comme s’il était libre de modifier son comportement. Ce combat des personnages contre eux-mêmes
renforce le tragique, car le spectateur devine avant eux l’inanité de leur tentative. Même au plus fort de
son court bonheur, Pyrrhus pressent qu’il n’a pas librement décidé de son mariage avec Andromaque :
L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
Nous jurer malgré nous un amour immortel. (v. 1299-1300).
Ainsi les personnages sont-ils à la fois des victimes innocentes du destin et les artisans de leurs propres
maux.
2-La destruction des valeurs morales
La guerre de Troie, les égarements de la passion ne provoquent pas seulement le malheur des individus
et des peuples. Ils renversent aussi tout idéal, toute forme de justice, de vertu ou de générosité. En ce
sens, Andromaque est une œuvre de démythification et de désillusion.
-La remise en cause de la gloire et de l’héroïsme militaires : la pièce révèle l’envers de l’idéal
aristocratique de la bravoure qui, tant dans l'Antiquité qu'au XVIIe siècle, était considérée comme la
première des valeurs morales. Était admiré, célébré, honoré à l'égal d'un dieu, celui qui remportait une
éclatante victoire militaire. Corneille a bâti une grande partie de son théâtre sur l'héroïsme de ses
personnages. Rien de tel ne se produit dans Andromaque. L’après-guerre dévoile dans toute son ampleur
les atrocités de la guerre. Pyrrhus, pourtant l'un des « héros » du conflit, découvre avec le recul sa propre
cruauté : « Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie » (v. 318). Son héroïsme passé lui semble
désormais suspect, condamnable. Pyrrhus n’est plus très fier de ce qu’il a accompli. Racine ravale le
héros au rang de tueur.
-La fin du mythe de l’amour : depuis le Moyen Âge, une bonne partie de la littérature française véhiculait
une conception généreuse et embellie de l’amour. Même si on admettait qu’il pouvait mener à des
catastrophes (jalousie, crime passionnel), l’amour était présenté comme un absolu. Dans Andromaque,
il n’engendre que la solitude et l’horreur. Ne voyons pas un simple jeu de mots (qui serait alors d'un
goût douteux) dans ces propos de Pyrrhus à Andromaque :
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai... (v. 319-320).
Dans ces deux vers, « fers » appartient certes au vocabulaire militaire (les chaînes des prisonniers) et à
la langue amoureuse pour désigner l'attachement de l'amant à sa dame ; de même « feux » désigne la
passion amoureuse et l'incendie de Troie. On pourrait donc ne pas apprécier que Pyrrhus compare ses
souffrances sentimentales aux violences meurtrières de la guerre, si tel était le sens de ses propos.
En réalité, Pyrrhus énonce une vérité plus atroce. La guerre comme l'amour révèle la fureur des êtres
qui ne sont qu’agressivité, dans les conflits politiques ou privés. L'amour, vu ses conséquences tragiques,
n’élève pas les hommes : il les plonge dans une misère profonde. Comme l’exploit guerrier, il n’est
qu’une forme de barbarie et de cruauté.
Par aveuglement passionnel, les personnages négligent en outre bien d’autres valeurs morales. Oreste
trahit ses devoirs d’ambassadeur et se désintéresse de sa mission (v. 766 à 770). Pyrrhus est parjure dans
la mesure où il ne tient pas la promesse qu’il a naguère faite d’épouser Hermione. Celle-ci s’érige (au
nom de quel droit ?) en souveraine absolue de la vie de Pyrrhus. De l’ultimatum d’Oreste à Pyrrhus au
chantage de Pyrrhus sur Andromaque, il n’est aucun moyen qui ne soit jugé indigne. Tous sont bons,
même les plus bas, pour parvenir à ses fins.
Comme la mise en cause de l’héroïsme militaire, assimilé à une tuerie, engendre une régression de la
civilisation, la passion amoureuse provoque la disparition de toute forme de justice.
3-Une puissance pathétique
Victimes du destin, les personnages n’ont pas décidé de ce qui leur arrive. Tous aspiraient au bonheur
et le bonheur leur échappe. C’est pourquoi ils deviennent pathétiques, c’est-à-dire qu'ils suscitent
l'émotion du spectateur. Andromaque est en effet une mère touchante. Vouée au veuvage éternel, elle
défend comme elle peut l'avenir de son fils. Traumatisée par la chute de Troie, elle renonce sincèrement
2
aux grandeurs politiques, au prestige de la gloire, dont elle connaît désormais le prix, pour souhaiter une
retraite paisible où élever Astyanax en toute tranquillité. Son projet de se suicider sitôt après la
cérémonie religieuse du mariage afin de demeurer à jamais fidèle à Hector ne peut qu'inspirer la pitié.
Hermione elle-même, la jalouse, la vengeresse, est moins cruelle que malheureuse. Elle aussi est broyée
par des événements qui la dépassent. Son amour pour Pyrrhus ne fut à l’origine que fraîcheur, innocence
et rêve :
Ce prince, dont mon cœur se faisait autrefois
Avec tant de plaisir redire les exploits,
À qui même en secret je m'étais destinée... (v. 1423-1425)
La dernière séquence du drame est particulièrement pitoyable : Hermione se poignarde sur le corps
même de Pyrrhus pour « tomber » (v. 1612) à ses côtés et pour, enfin, s’unir à lui dans la mort. Qui
pourrait lui refuser la moindre compassion ? Quant à Pyrrhus, il n’est pas non plus sans excuse. Il a été
fiancé à Hermione sans avoir été vraiment consulté :
Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre ;
Mais c’est assez pour moi que je me sois soumis.
Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis. (v. 1286 à 1288).
Il a loyalement essayé de tenir ses promesses. Mais Andromaque le bouleverse. Comment ne pas
comprendre cette passion ? Guerrier sanguinaire, déplorant sa cruauté, il contemple en Andromaque sa
victime la plus illustre. Son amour s’alimente à un double désir : physique et consolateur. Comme l’écrit
Racine dans la première préface (1668) de sa pièce, ses personnages ont « une bonté médiocre » (au son
sens étymologique latin de « moyen », « moyenne »), c’est-à-dire une vertu capable de faiblesse, et «
ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les [fait] plaindre sans les faire détester ».
4-Une vertu purificatrice
Selon Aristote, la tragédie remplissait une fonction morale, qu’il définissait sous le nom de catharsis et
que le XVIIe siècle appelait la « purgation des passions ». Le spectateur était censé se purifier de ses
tentations en voyant à quelle catastrophe elles aboutissent sur scène.
La catharsis est l’une des fonctions de la tragédie selon Aristote. Elle n’apparaît qu’une seule fois dans le
traité sur la Poétique : « La tragédie est donc l’imitation d’une action noble, conduite jusqu’à sa fin et ayant
une certaine étendue […] ; c’est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen d’une
narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation des émotions de ce
genre. »
La catharsis consiste ainsi à libérer les spectateurs de leurs passions en les exprimant symboliquement.
L’idée est que le spectacle tragique opère, chez le spectateur, une purification des passions.
À l’exception d’Andromaque, incarnation de la fidélité conjugale, tous les personnages expient en effet
leurs fautes et l’aveuglement auxquels les a conduits leur passion. Oreste néglige ses devoirs
d’ambassadeur. Pyrrhus oublie ses engagements (politiques et sentimentaux) antérieurs. Hermione
s’adonne sans réserve ni réflexion à la vengeance. Tous paient très cher leur conduite. Sur les quatre
personnages principaux de la pièce, deux meurent (Hermione et Pyrrhus), Oreste s’enfonce dans la folie
et la solitude. La leçon est claire. Œuvre fondamentalement pessimiste, Andromaque illustre les ravages
de la passion, de toute passion.
Faculté des Lettres, Langues et Arts – Kénitra Master Didactique, Littérature et Langage
Théâtre classique – S3 – 2021-2022 Professeur N. Jabbar