L’arbre en milieu rural ou l’émergence de l’agroforesterie
Daouda SISSOKO
Résumé :
Forêts et agricultures sont souvent considérées dans la région tropicale comme concurrentes par
rapport à l’espace et aux utilisations de la terre. Les pratiques de défriches sur brûlis apparaissent,
en effet, comme l’un des principaux facteurs de la diminution des surfaces forestières mais
peuvent être liées aux effets directs et indirects de l’exploitation du bois et des pratiques
pastorales.
La réalité des sociétés rurales et des systèmes agraires des régions tropicales montre, cependant,
qu’il a toujours existé des interactions fortes entre l’arbre et le paysan. Pour ce dernier, l’arbre est
presque toujours parti intégrante, et partie intégrée, du paysage rural au sein duquel il vit.
Naturels ou plus rarement plantés, indigènes comme introduits, l’arbre et arbustes assurent des
fonctions multiples et diversifiées au bénéfice des populations rurales :
-fonctions environnementales et agroécologiques ;
-rôles de production ou de structuration du paysage ;
-dimensions économiques, sociales, culturelles et religieuses…
L’arbre est donc une composante forte, mais trop souvent sous-estimée, du monde rural.
Méthode taungya, parcelles villageoises, plantations de << l’année de la foret >>, barrières
vertes, plantations irriguées, cultures en couloir… nombreuses ont été, au cours des cinquante
dernières années, les tentatives visant à impliquer les paysans dans les plantations forestières,
avec des conceptions variées allant de la méthode << musclée >> aux approches participatives,
de l’essai en station aux diffusions en milieu paysan, des projets des Banques de développement
aux micro-opérations d’ONG…
Mais du fait des divergences entre droit << moderne >> et droit << coutumier >>, de codes
forestiers rarement adoptés, et parfois peu adoptés, le paysan n’avait bien souvent que peu de
droits légaux sur les arbres et leurs et leurs produits, ce qui explique la relative réticence
paysanne à s’impliquer dans cette foresterie : le paysan préférait, en effet, continuer à émonder
les faidherbias dans ses de mil pour fournir du fourrage au bétail, diversifier les espèces
forestières fruitières dans son jardin de case ou vendre, au marché, les perches d’eucalyptus
issues de son champ…
Bien avant les débats sur le concept d’agroforesterie, ou la création de l’ICRAF (International
Council for Research in Agroforestry), avant que la conférence de Rio ne rappelle la nécessité de
concilier << Environnement et développement >>, nombres de forestiers et d’agronomes de
terrain étaient cependant déjà bien conscients de la nécessité de réconcilier – au sens propre
comme au sens figuré – agriculture et foresterie, et donc de faire passer dans la recherche et les
projets de développement les pratiques paysannes de gestion de l’arbre.
L’intérêt pour l’agroforesterie est né de la reconnaissance des problèmes liés à la déforestation
vers le milieu des années 70, à une époque où la crise du bois de feu et la sécheresse en Afrique
sahélienne drainaient l’attention des bailleurs de fonds et beaucoup de projets. L’agroforesterie,
reconnue comme un domaine d’étude nouveau pour un ensemble de pratiques anciennes, est
apparue comme l’une des solutions les plus prometteuses pour faire face à la dégradation
généralisée des systèmes d’utilisation des sols et s’associa à toute forme de conservation ou de
plantation de ligneux dans le paysage agraire. C’est dans ce contexte qu’est né l’ICRAF et, sous
son influence, de nombreuses structures de recherche et de développement commencèrent à
réfléchir sur les moyens à mettre en place pour développer l’agroforesterie.
Au début des années 80, l’agroforesterie cherche encore à se définir.
La formulation de concepts et l’élaboration de méthodologies occupent alors une place
majeure.
Durant cette décennie, un grand effort est réalisé par la communauté internationale pour
collecter et diffuser l’information relative à l’agroforesterie sous forme de documentation,
bibliographies et revues spécialisées mais aussi de bases de données. L’ICRAF contribue pour
une large part à améliorer le niveau des connaissances, notamment par un large inventaire des
systèmes agroforestiers montrant combien les pratiques sont étendues, diverses et vivaces.
Les rôles multiples des ligneux, reconnus tant pour leur contribution économique qu’écologique,
firent même et continuent encore de faire l’objet de beaucoup de spéculation. Le potentiel de
l’agroforesterie faisait significativement écho au peu d’acquis scientifiques existant alors sur leur
performance comme sur celles des systèmes de culture. C’est sans doute pourquoi
l’agroforesterie a été considérée par certains, généralement les plus conservateurs, comme un
effet de mode sans lendemain.
La mise en place de programmes et de réseaux de recherche prouve le contraire, conduisant à la
reconnaissance de l’agroforesterie en tant que discipline scientifique et surtout à son
institutionnalisation. De nouveaux outils expérimentaux sont élaborés et de nombreux essais
installés en station et en milieu réel. En ce qui concerne les ligneux, pour ne citer qu’eux, des
évaluations sont faites sur les techniques de propagation, les performances du matériel
génétique, la quantification de leur biomasse et, corrélativement, les techniques
d’aménagement de l’arbre : hauteur, période et fréquence de coupe, par exemple, pour les
ligneux producteurs de bois, fourrage ou mulch. Des techniques ou systèmes agroforestiers se
sont développés, le plus souvent basés sur un savoir traditionnel – cas des parcs arborés, des
jachères « améliorées » et parfois sur des acquis purement expérimentaux comme la culture en
couloirs, technique qui compte aujourd’hui le plus grand nombre de références
bibliographiques. L’évaluation des systèmes agroforestiers a été abordée par l’étude des
interfaces entre les arbres, les sols et les cultures ou les animaux pour le cas des systèmes
sylvopastoraux faisant appel à des expertises scientifiques de plus en plus fines en
écophysiologie, microbiologie, etc…
Le développement de la recherche agroforestière s’est fait naturellement à travers la
constitution de projets fédérateurs ou de réseaux associant des champs disciplinaires variés et
dépendant de structures ayant peu de pratique de collaboration. La formation qui a touché un
grand nombre cadres et d’agents techniques à travers projets et réseaux agroforestiers a bien
évidemment contribué à diffuser des concepts et méthodes devenus communs à de
nombreuses institutions, notamment en Afrique, continent qui a le plus bénéficié des avancées
de l’agroforesterie.
La plus grande réussite de l’agroforesterie est celle de se voir reconnue comme une discipline à
part entière, place qu’elle doit à une mobilisation soutenue, au cours des vingt dernières
années, de ressources financières et humaines bien supérieures à celles d’autres disciplines.
Il n’est pas un pays du Nord comme du Sud qui ne compte au moins une équipe de recherche
agroforestière et des projets communs de Recherche-Développement.
Il reste, cependant, beaucoup de chose à faire ou à améliorer : ainsi l’agroforesterie doit avoir
une plus grande efficacité institutionnelle et un impact plus fort sur le terrain pour répondre à
l’urgence des besoins du monde rural, notamment alimentaires, et à l’équilibre des milieux par
des solutions appropriées et durables. Dans un domaine où les évolutions sont rapides et les
acquis encore insuffisants, de nouveaux indicateurs et critères d’évaluation sont à considérer.
Il est donc important que cette discipline relativement récente, tout au moins dans sa
présentation, devienne une véritable recherche pour l’action, visant à favoriser une gestion
agroforestière des espaces ruraux.
Il est aussi nécessaire que cette recherche et ses mises en application soient déclinées aux
différentes échelles concernées, de la parcelle à la région, et impliquent les acteurs multiples de
l’aménagement et de la gestion de l’espace rural.
En somme, c’est dans ces conditions qu’on peut s’attendre à ce que l’agroforesterie participe
efficacement à la mise en place d’un développement réellement durable dans les pays
tropicaux, au profit d’un monde rural en plein développement et avec beaucoup d’incertitudes.