Archeopages 1283
Archeopages 1283
Archéologie et société
42 | 04-07/2015
Construire en terre crue
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/archeopages.1283
ISSN : 2269-9872
Éditeur
INRAP - Institut national de recherches archéologiques préventives
Édition imprimée
Date de publication : 1 mars 2016
Pagination : 100-105
ISSN : 1622-8545
Référence électronique
Christophe Meloche et Dominique Sordoillet, « Constructions médiévales en torchis », Archéopages [En
ligne], 42 | 04-07/2015, mis en ligne le 01 juillet 2017, consulté le 03 juin 2021. URL : http://
[Link]/archeopages/1283 ; DOI : [Link]
© Inrap
Constructions médiévales en torchis
Étude de fragments issus de la démolition
d’un bourg de la plaine du Doubs
Christophe Méloche Inrap
avec la collaboration de Dominique Sordoillet Inrap, UMR 6249 « Chrono-environnement »
Rue de la Mairie 54 Répartition des structures ayant livré des fragments de torchis, et de pisé
1878200
53 48 48
6195520 51 6195520
1 28 46 28 46
Us 114
45 45
Us 113
52
25
100 29
42
43
26
18
3
2
37
20
56
19 0 m 4 29
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26
18
3
2
37
56
19
35 4 4 4 4
1 36
36 47
47
50
5 50 5
17
17
1
7
6 38
44 38
6
23 40 23 22 40
714 22
41 41 16
16
1 715
21 21
13 13
6195500 6195500
49 49
8 8
14
39 14 30 39
30
9
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33
55 32
31 32
34
15
12
12
11
716
713
1878200
6195480
DOSSIER
la basse vallée du Doubs, à 185 m d’altitude et bâties ne doit pas faire illusion : il s’agit bien d’un
à environ 1 km du cours principal de la rivière, bourg doté de son enceinte, de son marché, de sa
qui forme ici un coude après avoir butté contre charte de franchise et des institutions communales
les reliefs bressans. Cette commune localisée dans qui en ont découlé, et, en l’absence de château,
l’extrémité nord-ouest du département, limitrophe de bâtiments représentant le pouvoir seigneurial
à la Saône-et-Loire, se trouvait sur la frontière des comme la prison et la salle de justice.
duché et comté de Bourgogne. Ce village a été bâti au cœur d’un ancien
Au xiiie siècle, le bourg était protégé par une méandre où coule actuellement le ruisseau dit de
enceinte en U s’appuyant à l’est contre le méandre l’Échappée. Le sous-sol est naturellement constitué
alors actif du Doubs. Son tracé a laissé une d’alluvions du Quaternaire (Fza), dont les faciès
empreinte que tous les documents cadastraux les plus récents, ceux qui nous concernent ici,
depuis 1758 ont fidèlement enregistrée. L’espace sont décrits comme des sédiments fins, argileux,
enclos est structuré par un réseau viaire marneux ou sableux, de couleur brune à beige,
orthonormé découpant des îlots réguliers. Les selon que l’argile ou le calcaire prédomine (Fleury
auteurs du xixe siècle signalaient la présence d’au et al., 1984). Un sondage du Bureau de recherches
moins deux portes fortifiées dont nous n’avons pu géologiques et minières indique que ces alluvions
encore retrouver la mention dans les documents atteignent au moins 3,7 m d’épaisseur à cet endroit.
d’archives consultés. Le bourg enclos était partagé Les sondages effectués à l’occasion du diagnostic
entre plusieurs seigneurs. La part de l’abbaye de archéologique confirment la nature alluviale
Château-Chalon était dite la « petite seigneurie », du terrain et révèlent plusieurs épisodes de
l’autre qui était tenue par les descendants de remblaiement liés aux travaux d’aménagement
Robert de Bourgogne puis par les familles de Rye et médiévaux ou plus récents (Billoin, 2012, fig. 5).
de Broissia se nommait la « grande seigneurie ». Les argiles de crue, plus ou moins chargées de
Seuls les sujets de cette dernière seigneurie limons et de sables, apparaissent à une profondeur
101
bénéficiaient d’une charte de franchise qui leur fut variant entre 0,55 et 0,75 m sous la surface actuelle
accordée en 1272. du sol. Assez régulières d’est en ouest, elles montrent
C’est à l’est de l’emplacement présumé d’une une légère pente vers le sud, vers la sortie du
des portes qu’un premier diagnostic, en 2011¹, méandre. Ces alluvions fines sont recouvertes
a mis en évidence une occupation médiévale d’abord par des déblais sablo-graveleux riches en
le long de l’actuelle rue de la Mairie (Billoin, 2012). fragments de tuile et de poterie médiévale, puis
Un diagnostic complémentaire en 2013 a permis de beaucoup plus récemment par des remblais sablo-
sonder une vaste zone vide de structures s’étendant graveleux. Le profil se termine par l’horizon de
L’examen du plan terrier de 1758 permet de fragments de torchis rubéfiés ou couverts de suie.
replacer avec certitude la partie de la parcelle L’exception la plus notable est la zone des « fossés »
fouillée dans le ressort de la « grande seigneurie ». nord-est dont les remplissages n’en ont livré aucun.
Pour la période moderne, seuls quelques lambeaux Il en est de même pour le silo 47 situé dans la partie
de sol et de rares fosses d’équarrissage sont connus. nord-ouest de l’emprise [ill. 2]. On trouve ces éléments
. Opération menée en Entre 1758 et 1824, une maison fut bâtie de parois et de cloisons dans des structures très
décembre 2011 sous la
direction de David Billoin.
perpendiculairement à la rue, à l’emplacement des riches en rejets cendreux, c’est-à-dire dans le cas
. Opération menée en vestiges médiévaux qu’elle ne perturbe que où l’un des comblements est une couche saturée
avril 2014 sous la direction faiblement. Le long des rues, on trouvait l’habitat de charbons de bois (cas des structures³ 2, 17 et 22)
de Christophe Méloche.
. Le « fossé » 45 faisant
et, en profondeur, une zone de jardins auxquels [ill. 3]. Les éléments de paroi récoltés sont exclusivement
encore exception. succédaient des champs cultivés. La disproportion des restes de torchis. Par ailleurs, l’importante
2 2. Le comblement du silo
St. 50 47, qui n’a pas livré de
St. 50 11 fragments de torchis,
a été recoupé par
9 le creusement de
St. 5 la structure 5 qui, elle,
St. 47 TN 3 a recueilli des rejets
6/7
pratiquement constitués
3
uniquement de fragments
de paroi.
1’
2 6/7
0 m 2 5
St. 5
Limon argileux brun avec des inclusions
de plaques de torchis rubéfiés très fragmentés
Limon noir cendreux avec des inclusions
d’argile rubéfiée et noircie
9
Limon ocre avec des fragments de torchis rubéfiés St. 47 St. 5
Limon cendreux gris 0 cm 50
Limon de nature hétérogène de teinte grisâtre 184,53
NGF
0 0,25 m St. 47
St. 47
102
3 3. La couche cendreuse
de cette fosse
d’extraction (st. 17)
comprenait de nombreux
vestiges de constructions
en torchis.
DOSSIER
4 4. Parmi les matériaux
découverts, de petits
Pisés réalisés à partir de sédiments argileux sableux agglomérats de torchis
présentent des traces
de végétaux et des
inclusions de rares
gravillons.
103
0 cm 6 Torchis réalisés à partir de sédiments argileux
C’est le cas pour trois fragments. Cet enduit peut être grange de Crans⁴, détruits vers 1370, étaient élevés
un mortier de chaux d’une épaisseur de 2,3 mm qui en moellons liés au mortier de chaux (Méloche,
recouvre une couche d’argile agglomérée avec des 1994). Cependant, la documentation écrite de la
inclusions de fragments de terre cuite architecturale période suivante atteste que, là aussi, la construction
et de végétaux. Pour l’un des fragments retrouvés en pan de bois hourdée de torchis restait également
dans le puits 2, le mortier de chaux ayant chauffé a fréquente : les terriers et aveux de dénombrements
pris une teinte rosée. Dans ce dernier cas, la couche rédigés au xve et xvie siècle dans la région d’Orgelet
de mortier avait une épaisseur de 8 mm. On peut (Jura), dite la « petite montagne », mentionnent un
supposer que ce revêtement appartenait à un mur à très grand nombre de maisons « de bois » et « de
pan de bois en position de gouttereau ou de pignon paille » (Méloche, 2003).
appartenant à une habitation. Si un tel enduit « L’architecture de torchis » semble une
pourrait trahir un certain souci esthétique, ou du évidence pour le bourg de Petit-Noir situé dans
moins le statut social du propriétaire, il permettait la plaine alluviale du Doubs, qui se trouve éloignée
surtout d’assurer une longévité au mur ainsi protégé. d’une bonne trentaine de kilomètres des premières
Les empreintes des baguettes du clayonnage carrières des massifs du Jura ou de la Serre. On
ont pu être relevées dans 15 cas. Leur diamètre est peut penser que ce mode de construction perdure
compris entre 0,6 et 2 cm. Dans un cas, la disposition jusqu’au début du xixe siècle : en 1816, les
des surfaces planes permet d’identifier un fragment inondations provoquèrent la destruction de
provenant d’une construction en pan de bois 21 maisons sans doute construites ainsi, comme en
mettant en œuvre des décharges. témoignent des structures aujourd’hui en élévation
Si les rejets dans les fosses et silos attestent bien dans la même commune [ill. 5].
d’une construction médiévale qui semble, dans
cette partie du bourg, être, en l’absence de tout
moellon, exclusivement en pan de bois hourdé
de torchis, il est à noter que les éléments de toiture
sont pratiquement totalement absents. Une seule
structure (St 32) a livré pour le xiiie siècle un
fragment de tuile plate droite, dont le crochet est
brisé. Les trois autres tuiles plates retrouvées
appartiennent à la période moderne, notamment
une tuile glaçurée provenant d’un remblai. Un
fragment de tuile canal, sans doute à crochet,
provient du décapage et ne peut être rattachée à
. Grange seigneuriale aucune structure. En l’absence également de clou
bâtie sur le revers oriental
du massif de la Côte Poire
de tavaillon, dont la forme pour cette période est
(Jura). parfaitement caractéristique, il convient de
5
DOSSIER
105
AVRIL - JUILLET 2015
5. Si la maison édifiée au
XIXesiècle sur l’emprise
de la parcelle fouillée
possédait des murs en
moellons, il subsiste
encore sur la commune
des traces de cette
architecture de terre
sous la forme de murs
d’adobe.
Références bibliographiques
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ARCHÉOPAGES 42
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