Légende du foot africain : Roger Milla
Premier joueur du Continent à avoir disputé trois Coupes du monde, le Camerounais a
marqué toute une génération d'amateurs de football et inaugure notre série.
Roger Milla, en 1994, après son but face à la Russie, a 42 ans passes, faisant ainsi de
lui le footballeur le plus âge à marquer lors d'une phase finale d'un Mondial.
La scène a marqué les esprits et s'est incrusté dans la mémoire collective. C'est celle
d'une danse caractéristique que Coca-Cola utilisera 20 ans après dans un de ses spots
phares de publicité. Nous sommes le 23 juin 1990. Il est un peu plus de 19 heures au
mythique stade San Paolo de Naples. Devant 50 000 personnes, alors que son équipe
dispute un suffoquant 8e de finale de Coupe du monde, le numéro 9 du Cameroun
pique le ballon des pieds du gardien de but René Higuita et marque. Il vient de
foudroyer la Colombie durant la prolongation et de rentrer définitivement dans la
légende et dans les cœurs. Ce but consacre un doublé pour lui et propulse les Lions
indomptables en 8e de finale. Un grand instant de gloire, une performance égalée mais
encore jamais surpassée par une autre formation africaine.
Symbole national
En attendant, l'image de Roger Milla dansant le Makossa a traversé le temps et touché
plus d'une génération. L'Homme est désormais au Panthéon de la Légende. Premier
Africain à disputer trois Coupes du monde (1982, 1990, 1994), il a marqué de son
empreinte chacune d'entre elle en inscrivant au total 5 buts, ce qui en fait le meilleur
buteur africain de l'Histoire de la compétition (devant le Ghanéen Gyan Asamoah, 4).
Quatre ans après l'épopée de 1990, Milla scelle un autre record qui sera bien difficile à
battre. A 42 ans et 39 jours, il devient l'homme le plus âgé à marquer lors d'une phase
finale d'un Mondial. Ce fut lors d'un match perdu contre la Russie d'Oleg Salenko au
Stanford Stadium (1-6), un ultime fait d'armes sportif qui l'a fait passer de joueur
inoubliable à joueur-symbole national. Il faut dire que, si les statistiques officielles lui
attribuent 102 sélections, il se murmure qu'entre les jeux panafricains et autres
compétitions disputées sous la bannière du Cameroun, Roger Milla en totaliserait près
de 212. Un chiffre qui illustre le dévouement et une disponibilité sans faille à son pays
d'origine. Et qui livre un début d'explication sur une carrière bien plus édulcorée en club.
"Le caractériel le plus génial que j'ai eu" (Claude Le Roy)
Le Tonnerre Yaoundé, Valenciennes, Monaco, Bastia, Saint-Étienne, Montpellier...
Autant de points de chute à l'avoir accueilli sans être parvenus à en tirer le maximum.
"C'est le caractériel le plus génial que j'ai eu à entrainer", reconnaitra un Claude Le Roy
pourtant aguerri au foot africain, après l'avoir eu sous ses ordres entre 1985 et 1988.
La formule résumerait presque le personnage. En dépit d'une bonne centaine de buts
(117), son palmarès en club est resté démuni d'un titre majeur hormis deux Coupes de
France (1980, 1981). Milla n'était jamais aussi fort que lorsqu'il fallait défendre les
couleurs des Lions Indomptables. Au point qu'aucun attaquant n'a réussi à reprendre
le flambeau depuis. Olivier Schwob, rédacteur en chef de [Link] et auteur
de la biographie officielle de Roger Milla*, confirme : "Oman-Biyik, Mboma, Eto'o,
Webo, Choupo... Tous ont réussi à faire de belles choses mais sans jamais s'inscrire
dans la durée." La longévité, l'attribut qui a justement forgé la légende de Milla.
Retour 2 ans après son jubilé !
La vie laisse rarement place au hasard. Roger Milla est né le 20 mai 1952, jour de la
fête nationale au Cameroun. De confession protestante, il a toujours mis un point
d'honneur à servir la cause de son pays, entretenant le paradoxe entre un statut de
superstar parfois capricieuse et une simplicité retrouvée lorsqu'il s'agissait de servir la
cause nationale. Du temps où il était encore joueur, il entretenait déjà des rapports de
proximité avec Paul Biya, le président camerounais au pouvoir depuis 1982. Dans un
pays où les liens entre sport et politique ont toujours été étroits, l'intervention du chef
de l'état a plusieurs fois eu son importance. Dans les choix des sélectionneurs, mais
aussi des dirigeants et même des joueurs. Le président a pesé de tout son poids sur le
retour de Milla à l'aube du Mondial 90, le sortant alors d'une paisible retraite coulée à
la Réunion dans un petit club de Division d'Honneur. Même s'il est difficile de savoir
lequel des deux a fait le premier pas vers l'autre, ou encore si Biya n'a tout simplement
pas cédé à la vindicte populaire qui lui demandait de rappeler le vieux Lion.
Entrée dans les instances
Moins de deux ans auparavant, 120 000 personnes s'étaient massées dans le stade
omnisports de Yaoundé pour fêter son jubilé, sorte d'adieu au football. Un match durant
lequel Milla avait démontré qu'il pouvait encore largement tenir la route. Cela a servi de
terreau à l'idée d'un come-back. "Sportivement c'était une inconnue, concède Olivier
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Schwob sans totalement écarter l'hypothèse d'une décision politique. Durant la
préparation, il n'arrivait pas en terrain conquis et il a dû montrer encore plus que les
autres qu'il avait sa place dans les 22."
De fait, Milla a souvent adopté la ligne de conduite de Biya, appuyant ses candidatures
aux présidentielles. Pour le remercier de l'avoir guidé vers le point culminant de sa
carrière ? Rien n'est moins sûr. Toujours est-il que par la suite, la trajectoire de Milla l'a
conduit à occuper des fonctions diverses au sein des instances nationales. D'abord
éphémère président d'honneur de la Fédération de football (Fécafoot, entre 2008 et
2012), il est devenu ambassadeur itinérant pour le Cameroun (depuis 2000) - nommé
par Paul Biya, en personne - et pour l'ONU contre le SIDA.
Un discours tranché
En dehors du rectangle vert Roger Milla a rarement gardé sa langue dans sa poche,
transpirant parfois l'égocentrisme qui habite tous les grands attaquants. Une tendance
qui s'est confirmée une fois son retrait des terrains définitif, en 1994. "Si le football
camerounais se porte mal aujourd'hui, les gens comme Joseph Antoine Bell sont
responsables, il bavarde partout", a-t-il par exemple estimé au sujet de son ex-
coéquipier en sélection. "Plusieurs fois je l'ai appelé. Je lui ai demandé qu'il vienne pour
qu'on se mette ensemble pour sauver le football camerounais qui se meurt. Il a refusé
et préfère crier partout dans les médias". L'ancien portier de l'OM n'est pas le seul à
avoir essuyé les attaques du vieux Lion. Désigné comme son héritier, Samuel Eto'o vit
lui-aussi une relation ambigüe avec Milla, à l'image de la fraternelle rivalité qu'ils ont
toujours entretenue.
"Pour l'instant, Samuel Eto'o a beaucoup apporté à Barcelone et à l'Inter Milan mais
jamais rien à l'équipe du Cameroun. Il n'a pas encore répondu aux attentes. C'est aussi
une question de discipline : il a un peu malmené les autres joueurs, on n'avait jamais
vu ça en équipe nationale. Le Cameroun attend qu'il réagisse", avait dénoncé Milla
quelques semaines avant le Mondial 2010. "Les gens doivent plus me respecter et
surtout fermer leur gueule. C'est toujours avant les compétitions que les gens aigris se
réveillent. Milla a fait quoi ? Il n'a pas gagné la Coupe du monde, ils ont joué un quart
de finale (en 1990, NDLR). Et avec quelle équipe ! Ils avaient l'une des meilleures
sélections avec de grands joueurs dans chaque compartiment. Ce n'est pas parce qu'ils
ont connu la gloire à 40 ans, qu'ils peuvent parler", avait répliqué non sans une certaine
amertume l'ancien joueur de l'Inter Milan, piqué au vif.
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Des échanges qui sont loin de résumer à eux seuls les rapports entre deux hommes
souvent mis en opposition. "Pour moi, Roger est une légende, le meilleur footballeur
africain de tous les temps", a pourtant paraphé en conclusion de l'élogieuse préface de
la biographie de celui qu'il décrit comme son idole.
"Dites à Finke de rebrousser chemin sinon nous allons le tabasser" (R. Milla)
De sa position de dirigeant, Milla n'hésite donc pas à appuyer partout là où ça fait mal.
Conscient du poids de ses mots sur ses compatriotes. Le timing de ses interventions
ne doit pas grand-chose au hasard. Aujourd'hui, c'est l'actuel sélectionneur l'Allemand
Volker Finke qui en fait les frais. "Le Cameroun a besoin d'un entraineur compétent
pour le Mondial", avait-il lâché fin 2013, une fois les Lions qualifiés pour la phase finale.
Son avis, il l'avait clairement exprimé quelques mois auparavant avant même que Finke
ne soit nommé. "Dites à cet entraîneur qui s'apprête à débarquer au Cameroun de
rebrousser chemin, sinon nous allons le tabasser avant de le refouler chez lui. Nous ne
pouvons pas accepter ces ennemis du pays", avait lancé Milla dans une interview au
quotidien local Le Messager. Des propos sous forme de tir à longue portée.
Ultra interventionniste
"Il dérape souvent. Cette fois-ci, il est allé encore plus loin, et c'est navrant", avait alors
réagi Pierre Lechantre, ancien sélectionneur français du Cameroun (1999-2001) dans
Jeune Afrique : "On peut se demander s'il n'est pas un peu xénophobe ou raciste. Mais
son intérêt à lui, c'est que la sélection n'obtienne pas de résultat, qu'il prenne la
présidence de la fédération afin de nommer un coach qui sera sous son influence".
Moins acerbe, Olivier Schwob admet que Milla "assume peut-être trop de fronts à la
fois. Mais il rassemblera toujours, même à plus de 60 ans".
Suffisant pour occuper à la fois une stature politique et sportive ? Chacun se fera son
idée. En attendant qu'un autre joueur du continent vienne le supplanter dans les
mémoires, Roger Milla continue d'arpenter le monde avec toujours la même
reconnaissance. Celle d'un joueur devenu ambassadeur, à qui l'on pardonnerait
presque tous ses excès tant il nous a fait rêver.
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