Actuel 25
Actuel 25
l’estampe contemporaine
n 23
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o
Actuel est une émanation (4)
Cédric Lestiennes
du groupe Facebook
« Parlons Gravure » (12)
Alice Amoroso
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Cette nomenclature non exhaustive est aussi
caractéristique de l’intérêt de l’artiste pour la matière.
La sérigraphie est une technique qui fait la part belle L’observation est le terreau de l’imagination.
aux textures, à la qualité du papier et de l’encre. Imaginer, ce n’est pas partir de rien, c’est détourner,
La densité de la couleur et la qualité des aplats réinterpréter, envisager les choses différemment.
apportent une sensualité particulière à l’estampe. Si cet inventaire d’inventions propose des
Bien que plus rarement utilisée pour restituer la hippopopoulpes, des tortueuses, des arbres à
finesse d’un travail à la plume, une approche plus cadabra, des cumulopachydermus, des bolets
technique permet de retrouver la matière et les basques et autres calamartichauts, ce n’est qu’à
détails des dessins. C’est par un travail de trames condition de rester dans le vraisemblable. Chaque
et de hachures que l’auteur cherche à recréer le espèce est issue d’une observation, d’une référence
velouté d’un pelage, l’éclat d’une écaille ou la culturelle ou d’une orientation esthétique. C’est un
texture d’un plumage. Là encore, le monde animal travail qui propose au public de devenir complice.
et végétal offre une variété considérable qui devient C’est une invitation à partager une culture populaire,
un terrain de jeu hors norme pour le dessinateur. Les des références communes ou énigmatiques, et à
premières planches d’accumulations (iceberg, nuages) faire semblant d’y croire.
cherchent à développer une matière plastique, un Ces affiches sont un travail graphique et illustratif
grouillement visuel inspiré d’une faune et d’une qui mêle le naturel et l’artificiel. Un vagabondage
flore de tous horizons. imaginaire au pays des zoobjets. Un univers empreint
de références où un canard peut être à la fois un
animal, un journal, un morceau de sucre plongé
dans le café ou une fausse note. Un recensement
fictif où se croisent des créatures à l’encre de Chine
qui se multiplient en estampes sérigraphiques. Une
liste d’espèces qui existent par un travail de trames,
de textures et de matières. Des créatures de papier
aux couleurs pop qui tentent de nous mettre dans la
confidence. Un bestiaire vraisemblable qui cherche
à s’extirper du monde auquel il se rapporte.
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Couverture : Nubibus, 2021, sérigraphie, 70 × 50 cm, détail
4e de couverture : Terre/Mer, 2020, sérigraphie, 70 × 50 cm Page 7 : La Tortue 2, 2019, sérigraphie, 70 × 50 cm
Page 4 : Les Poulpes, 2019, sérigraphie, 70 × 50 cm Page 8 : Bizarre, 2017, sérigraphie, 60× 40 cm
Page 5 : Le Chien, 2015, sérigraphie, 50 × 40 cm, Page 9 : L’Altosciurus, 2021, sérigraphie, détail,
Le Cocoricus, 2021, sérigraphie, détail, L’Escargomium, 2019, sérigraphie, détail,
Le Chenevlu, 2021, sérigraphie, détail L’Étoile catalane, 2019, sérigraphie, détail,
Page 6 : La Geôlière, 2019, sérigraphie, détail, La Boîte à limace, 2019, sérigraphie, détail,
Le reptilluminé , 2019, sérigraphie, détail, Le Babelopode, 2019, sérigraphie, détail,
La Tortue à l’italienne, 2019, sérigraphie, détail, Le Brancusi à branches, 2020, sérigraphie, détail
La Tortue de terre battue, 2019, sérigraphie, détail, Page 10 : Isbergues, 2008, sérigraphie, 70 × 50 cm,
L’Infusion marine, 2019, sérigraphie, détail, Isbergues 2, 2008, sérigraphie,40 × 30 cm
La Tortue à sonnette, 2019, sérigraphie, détail Page 11 : Champignons, 2017, sérigraphie, 70 × 50 cm
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Alice Amoroso
Ma première approche de la gravure est intervenue
dans une période clef de mon développement
artistique et personnel, au moment même où se
construisait en moi une conscience politique. Alors
que je m’étais engagée dans l’aide aux demandeurs
d’asile, la gravure m’a permis de raconter cette réalité.
D’abord l’expression de mon désarroi face aux
violences de notre monde, mon travail s’est élargi et
aborde à présent les conditions de déshumanisation
des sociétés, la
reconnaissance des
responsabilités, mais
aussi l’expression
d’une solidarité et
d’une humanité. Il
interroge à la fois
des problématiques
très contemporaines,
tout en voulant poser
une filiation avec l’art
occidental médiéval,
de la Renaissance
et expressionniste.
C’est à l’École
nationale supérieure
des Arts décoratifs de
Paris, à partir de 2020,
puis dans le secteur
image imprimée, que
ma démarche a pu
se nourrir davantage,
notamment grâce au
précieux suivi de Coralie Nadaud, technicienne de
l’atelier de gravure. Elle a aussi bénéficié de mon
épanouissement intellectuel au sein d’un cursus
universitaire en anthropologie. Et, parce que je
pratique autant la taille d’épargne que la taille-douce,
j’ai choisi de présenter ici deux projets dans l’une
et l’autre des techniques.
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La France Et parfois, aucune des deux images ne l’emporte :
elles s’annulent et ne sont plus lisibles. Ces jeux de
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Turquie/Grèce -
de part et d’autre de la frontière, est la troisième gravure
de la série des Retables contemporains et questionne plus
généralement le rapport à l’autre – un élément au cœur de la
pensée religieuse occidentale du Moyen Âge. Elle retrace le
drame qu’a constitué l’ouverture de la frontière turque vers
l’Europe, la manipulation qu’a exercée le président Erdogan
sur les populations immigrées pour les encourager au départ,
et la violence qu’a représentée la réponse militaire de la Grèce,
défendue par l’Europe. En esquissant les deux camps, le côté
grec composé de policiers et le côté turc où sont bloqués
les migrants, la gravure travaille une série d’oppositions
symétriques. La vulnérabilité d’hommes remplis d’espoir se
heurte au rejet et à la brutalité omniprésents dans le camp grec.
Alors que le couronnement du retable traduit la solidarité qui
s’organise dans la zone turque, près de la frontière, la plaque
centrale raconte la déshumanisation que subissent les groupes
d’hommes arrêtés par la police grecque, battus puis renvoyés
de l’autre côté, dépouillés de leurs vêtements. Le mépris de
l’altérité va jusqu’à mettre en péril les besoins primordiaux
du corps, illustrés par quatre fragments au centre : l’homme
privé de repos, d’air, assoiffé, entravé. Les affrontements à
armes inégales entre les deux camps sont soulignés par la
douceur des portraits de familles (parents et enfants) situés
dans des plaques en forme de voûtes. L’ensemble illustre les
mécanismes de refus et de peur qui semblent une constante
de notre société, à l’opposé des messages d’amour et d’accueil
présents dans les retables religieux de la pré-Renaissance. Mais
il alerte aussi sur l’interchangeabilité des rôles, en plaçant le
spectateur « de part et d’autre de la frontière », en confondant
les visages adverses, en mêlant les points de vue. Agresseurs
et agressés sont les facettes d’une même dynamique de
pouvoir qui peut, au fil de l’histoire, s’inverser.
Page 12 : La France aux deux visages, 2021, xylogravure en deux plaques
sur fond sérigraphié, 45 × 60 cm, JS Swan 300 g
Page 13 : La France sombre, 2021, xylogravure imprimée sur carte
géographique marouflée sur Rosaspina 285 g, 45 ×60 cm,
La France aux deux visages, 2021, xylogravure en deux plaques sur fond
sérigraphié, 45 × 60 cm, JS Swan 300 g,
La France aux deux visages, 2021, xylogravure sur cyanotype,
45 × 76 cm, BFK Rives 250 g et JS Swan 300 g
Page 14 : Beyrouth - Par delà les ruines I, 2021, lithographie en 8 ex.,
38 × 56 cm, BFK Rives 250 g,
Par delà les ruines II, 2021, lithographie en 9 ex, 38 × 56 cm,
BFK Rives 250 g
Page 15 : Turquie/Grèce - de part et d’autre de la frontière, 2020,
eau-forte et aquatinte sur cuivre en 30 plaques, 10 ex.,
110 × 95 cm, Laurier 300 g
Pages 16 et 17 : La Fuite, 2020, eau-forte et aquatinte sur cuivre,
11 plaques, 10 exemplaires, 44,5 × 78 cm, BFK Rives 250 g
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La série des
Retables
contemporains ,
initiée il y a trois ans, constitue quant à elle mon plus
grand projet en taille-douce. Elle vise à questionner
et réinvestir des images religieuses sous une lumière
athée et reprend la forme du retable pré-Renaissance,
car, au-delà de la mise en regard avec un discours De cet exode contemporain, où aucun dieu ne semble
religieux, celui-ci offre la possibilité d’une narration plus intervenir, je ne veux montrer que la fuite : les
contemporaine laïque, par juxtaposition des formes, visages, silencieux, inquiets et fatigués, guettent le
des points de vue et des images. danger. La terre promise reste invisible, comme si
Alors que la première pièce de cette série s’était elle était inatteignable, et on n’en devine, dans le
intéressée à la vision chrétienne de l’Enfer, la deuxième, couronnement (espace plus long que large placé
intitulée La Fuite, reprend plutôt le récit théologique au sommet du retable), que la garde montée par un
de l’exode hors d’Égypte. Car si, aujourd’hui, des militaire afin d’en défendre farouchement l’accès.
peuples entiers entreprennent
réellement un voyage pour
fuir les souffrances, la mer ne
s’ouvre pas pour les laisser
passer, elle engloutit les
corps. Le voyage des migrants
d’aujourd’hui est une même
errance à travers les monts
et les déserts, mais la terre
promise n’est plus qu’un
mirage. L’Europe, destination
fantasmée, se dérobe et
l’esclavage, à l’origine du
départ mythique du peuple
juif, est souvent la seule
perspective pour l’exilé
subsaharien contemporain.
Cette gravure retrace deux
histoires, deux trajets
présentés en miroir : à droite,
la fuite du migrant du Moyen-
Orient ou de l’Asie centrale,
à gauche, celle du migrant
africain. L’un et l’autre sont
unis par une même réalité,
l’épreuve du voyage (au
centre) et un même rêve
d’une Europe accueillante
mais dont la réalité s’avère
bien plus amère.
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Anneke Walch
Un monde en
noir et blanc,
ou presque… À l’atelier vient le deuxième plaisir, celui de
choisir les meilleurs croquis, de les retravailler,
de les interpréter. Dessiner,
Membre d’Empreinte, atelier puis redessiner à partir du
de gravure à Luxembourg précédent. Finalement, les
– le seul atelier de gravure accepter dans l’état.
collectif du Grand-Duché –, Transfert sur la plaque, en bois
je travaille la taille-douce et naturel, en bois reconstitué,
surtout l’impression en relief. en lino, selon les exigences
Mes motifs sont basés sur des du motif.
croquis, souvent des paysages, Enfin, sortir les gouges, creuser
des éléments naturels, et la les blancs, épargner les noirs.
figure humaine. Je dessine de Trouver les marques qui se
préférence in situ, ou d’après prêtent à ce jeu binaire en noir
mes propres photos. et blanc, interpréter les gris…
Le dessin force l’observation, J’aime ce côté franc, la clarté
me pousse à la recherche du geste – coupé, pas coupé,
active des informations. Plus il n’existe rien d’intermédiaire.
que la différence entre voir et Je ne peux pas revenir en
regarder, c’est la différence arrière, non plus. C’est un
entre voir et comprendre. geste agréablement physique,
L’interprétation par le croquis un peu répétitif, presque
est consciente, elle poursuit les inconscient, et la pensée, par
éléments que j’aimerais saisir. moments, se promène ailleurs.
J’essaie de capter l’essentiel, Le plaisir d’ajouter au dessin
les structures sous-jacentes, d’origine cette qualité typique
le caractère universel d’un de la xylogravure, au moment
lieu, d’une plante, d’une pose. même de couper. La liberté
Travailler en séries me permet de mieux saisir et d’interpréter, « en route », les lignes et les surfaces,
développer mes sujets. Aussi, de pousser mon de m’égarer dans le labyrinthe des détails, à ce
sujet vers l’abstrait, doucement, tout en gardant point que les traces perdent momentanément leur
des liens reconnaissables avec le point de départ… signification. Et le plaisir de découvrir, à l’encrage
L’image se forme dans l’œil du spectateur, les lignes de la matrice, le motif miroité, qui réunit toutes
et traces prennent sens. les lignes, les marques et surfaces, les noirs et les
Dessiner, c’est le plaisir de prendre son temps… blancs, en une seule image.
De choisir son endroit, s’installer, déployer son Puis le test final, l’impression, et l’estampe qui révèle
matériel, d’observer, de cadrer, de marquer les si tout tombe en place : si le chaos des marques et des
premières traces sur le papier, au fusain de préférence, traces, chaque noir et chaque blanc, présente à l’œil
ou à la sanguine, avec une belle abrasion sur un l’illusion d’une image cohérente et compréhensible.
papier un peu rugueux. Anneke Walch
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Page 18 : Tree I, II, 2019, 58 × 94 cm, série de 3 xylogravures, basées sur un croquis de l’arbre déformé par les vents
de Bretagne. Motif développé du figuratif au plus abstrait
Page 19 : Touch I, II, 2019, 48 × 38 cm, série de 3 linogravures, l’exploration d’une relation, d’un mouvement,
d’un contact, d’un équilibre entre deux volumes, ou deux forces
Page 20 : Clouds II, 2019, 42 × 30 cm, série de 3 linogravures, paysages à l’horizon bas, sous un grand ciel
Page 21 : April III, 2019, impression en relief sur MDF, 68 × 48 cm
Pages 22 et 23 : … Inter Pares, 2021, 38 × 28 cm, série de 6 xylogravures, un jeu de cache-cache avec notre côté animal,
notre origine biologique, notre sentiment (ou notre conviction) erroné d’être une race à part
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Anneke Walch est née en 1968
à Luxembourg, où elle vit et travaille.
www.annekewalch.com
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Géraldine
de l’intimité
Daniel
à la mémoire collective
Géraldine Daniel pratique la photogravure et
la gravure sur cuivre, en couleurs. Graphiste de
formation, elle a toujours
fait des images. Elle est
venue à la gravure par
les arts graphiques et le
monde de l’imprimerie.
L’expérimentation sur
la matière, l’encre et le
papier et les procédés
alternatifs ont toute leur
place dans son univers.
Elle mène un travail qui a
trait à la subjectivité de la
perception, notamment
lorsqu’elle oscille entre
le singulier et l’universel.
Son travail de l’image
permet de passer
de l’un à l’autre en
offrant à chacun une
possibilité de projection
et d’appropriation. Il crée
une intimité partagée où
la sensibilité individuelle
entre en résonance avec
la mémoire collective.
Dans le même ordre d’idées, elle travaille aussi maîtrise du flou et des couleurs, elle met en place
sur la mémoire, sur le souvenir en tant qu’image un mécanisme d’appropriation qui fait déborder les
mentale qui se déconstruit et reconstruit sans images de la sphère privée pour leur donner une
cesse. Par le choix des sujets et des formats, par la portée beaucoup plus large.
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Les gravures de la série Miniatures explorent les limites
de l’intime, montrant comment une représentation
a priori anecdotique peut
prétendre à une certaine
universalité. Cette petite image
qui ne peut être vue que par
une seule personne à la fois
génère un rapport personnel
à l’œuvre. Elle demande aussi
un effort pour y entrer parce
qu’elle ne s’impose pas, elle
est à l’opposé du spectaculaire.
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La gravure Le Portrait, issue de la série De mémoire,
est un travail sur le souvenir en tant que représentation
mentale perpétuellement reconstruite ; une approche
de cette perception qui est volatile. Cette mécanique
intime produit en chacun de nous des images délicates.
Évanescentes, mais évocatrices. Le sujet apparaît en
apesanteur dans un jeu de superposition de calques
qui donnent à l’image sa matérialité, son relief et sa
profondeur. L’image monte progressivement comme
resurgissent en nous les souvenirs. Décalages, variations
de couleurs et d’intensité rendent cependant toute
mise au point impossible. Les souvenirs ainsi nous
échappent, mais nous troublent par leur présence
immatérielle.
Cette technique [encadré ci-contre], mise au point
en 2018, a été récompensée par le prix de la création
technique du concours de gravure On Paper en 2019.
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Le travail se fait principalement en photogravure, mais aussi
ponctuellement en gravure traditionnelle, teintée de
procédés alternatifs. C’est dans ce cas l’expérimentation
qui amène l’image : aquatinte au bicarbonate, à la laque,
vernis mou, pastels gras et rouge à lèvres, sucre, eau-forte.
Les techniques se mixent et se superposent.
« Dans mon approche de la photogravure, je joue avec les
différentes étapes de transfert de l’image pour amener la
perte et ne garder que l’essentiel. Dans un premier temps,
il y a perte avec le passage de la photographie en numérique
pour l’impression de typons, l’insolation, le dépouillement,
le passage aux acides et l’encrage. À chaque étape, il y a
des choses qui apparaissent et d’autres qui disparaissent. Et
c’est dans ce qu’il reste de l’image que l’essentiel émerge.
À partir de là, je commence à jouer avec les encres, les
couleurs, les superpositions. »
Le travail est en couleurs, toujours en couleurs et en paillettes.
« Alors là, je ne peux pas dire grand-chose… Tout a été dit,
je crois, sur la couleur… Je me contente de reprendre avec
plaisir la citation de Chéri Samba : “J’aime la couleur”. »
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Page 24 : Au jardin, 2018, pointe sèche, gaufrage, 16 × 11 cm
Page 25 : Le Portrait, 2018, photogravure couleur, 34 × 26 cm
Page 26 : Extrait : Le Portrait, 2018, photogravure couleur, 34 × 26 cm,
Printemps 2020, les baigneuses, 2020, photogravure, 21 × 18 cm
Page 27 : Jean-Claude et son chien, 2015, photogravure, 5 × 4 cm,
Germaine au jardin, 2018, photogravure couleur, 6,5 × 4,5 cm,
Devant la maison, 2018, photogravure couleur, 6,5 × 4,5 cm
Page 28 : Bibendum bibendum, 2020, photogravure, 11 ×15 cm
Page 29 : Rose is a rose is a rose, 2021, sucre, aquatinte, vernis mou, 39 × 29 cm
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Jean-François Jullien (nom d’artiste : Jullien-Clément)
est né en 1958 à Marseille. Il vit et travaille depuis vingt ans
dans le Var, en Provence.
jullien-clement.odepo.com
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Jullien-Clément
La gravure a plus de liens de parenté avec la
sculpture indirecte qu’on ne le croit. Le travail sur
le métal et les notions d’empreintes négatives leur
sont communs. Dans toute création graphique L’humour, même grinçant, et la dérision me sont
(peinture, pastel, fusain et aussi gravure), il y a les indispensables, ne serait-ce que pour relativiser et
ne pas se prendre trop au sérieux dans
ce monde d’ici-bas où tout est éphémère
et transitoire. Même sur les sujets graves,
l’humour peut persister. Tout n’est pas
perdu, car l’humain est toujours là.
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Page 30 : Sciences naturelles, 2021, pointe sèche sur plexiglas, 36 × 36 cm
Page 31 : Le Grand Salvador, 2021, pointe sèche sur plexiglas, 50 × 40 cm
Page 32 : Jury au Salon, 2020, eau-forte, aquatinte, pointe sèche sur cuivre, 30 × 40 cm,
Hommages des animaux à Monsieur Buffon, 2020, eau-forte, aquatinte et pointe sèche sur zinc, 30 × 40 cm
Page 33 : Fidèle, 2018, pointe sèche sur plexiglas, 39 × 28 cm
Pages 34 et 35 : Tournoi sous les feux de la rampe, 2019, eau-forte, aquatinte, pointe sèche, 30 × 40 cm
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Atelier Michael
Woolworth
ENTRETIEN AVEC MICHAEL WOOLWORTH
Michael Woolworth, né aux États-Unis dans le Maine ont une fascination pour l’impression ; ce n’était
en 1960, est imprimeur et éditeur d’art à Paris pas mon cas au départ.
depuis 1985. Les nombreuses distinctions reçues
pour la qualité de son travail font de son atelier Comment décririez-vous les spécificités
un lieu important et incontournable de la création de votre atelier aujourd’hui par rapport
contemporaine dans le domaine de l’estampe, des à d’autres lieux ?
images imprimées aux éditions d’art. Je pense qu’il y a plusieurs choses. Tout d’abord, en
ce qui concerne l’impression, il n’y a pas d’électricité
Christine Pinto : Nous sommes au 2, rue de ici, rien n’est mécanisé. Nous sommes dans le
la Roquette, à Paris, passage du Cheval-Blanc. monde du petit tirage, jusqu’à cent exemplaires
Quelle est l’histoire de ce lieu ? par exemple. C’est une volonté de ma part dans la
Michael Woolworth : Ce lieu précis était à l’origine droite ligne de mes débuts avec Bordas en 1979. Par
un dépôt de meubles, lié comme la plupart des la suite, en 1982, on a installé avec lui une machine
espaces de ce passage et du quartier à l’industrie qui a permis de mécaniser l’impression.
du meuble. Tout a périclité à la fin des années 1980,
au moment où s’est installé le lithographe Franck
Bordas, avec lequel j’ai entamé ma carrière en 1979.
En 2005, nous sommes tombés d’accord pour que
je reprenne ce lieu, dans lequel resteraient ses
machines d’impression traditionnelles, le temps de
leur trouver une nouvelle place.
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une discussion sur les manières de construire une La création d’une estampe est issue
image, on peut les associer ou pas. Cette richesse d’un travail collaboratif que l’on a tendance
et cette souplesse sont importantes pour moi en à oublier lorsqu’on est face aux œuvres dans
tant qu’imprimeur et éditeur. les expositions. Selon vous, quel est le rôle de
Je pense que la famille des imprimeurs-éditeurs est l’imprimeur dans l’avènement d’une estampe ?
née principalement à la fin des années 1970. Il y en Êtes-vous un « serviteur inspiré1 » ou bien
a encore et c’est un principe de vie et d’économie un « imprimeur-artiste » ?
qui m’a tout de suite intéressé. Être l’éditeur et le « Serviteur inspiré », certainement pas. Artiste non
fabricant à la fois était primordial. Je n’avais que plus. L’imprimeur est plus un collaborateur, une
ce modèle de toute façon dans la mesure où nous sorte de compagnon de voyage. La majorité des
avions commencé ainsi avec Franck Bordas. artistes avec lesquels je travaille ne sont pas des
graveurs professionnels. Quand ils viennent ici, ils
Votre position en faveur des techniques sont obligés de partager leur plus grande « intimité »
traditionnelles est à la fois singulière avec moi et on démarre ensemble une aventure.
et marginale. Comment parvenez-vous Je leur indique comment obtenir certains effets,
à défendre cette différence auprès du public comment développer une stratégie de montage
et de vos collectionneurs ? pour les images que nous construisons ensemble.
Cela me semble d’abord naturel et une évidence C’est pour cette raison que je fais ce métier et que
par rapport à ce que je peux offrir aux artistes et aux je suis encore là. Ce n’est pas par intérêt financier
clients. Ce que l’on arrive à faire ici prend corps à mais vraiment pour la collaboration. Je suis à la fois
travers la manière dont l’encre et l’image se fixent producteur, ingénieur, diffuseur et technicien. Je
sur la feuille puisque nous le faisons à la main. Nous tiens aussi les comptes.
parvenons à produire, avec nos artistes, quelque
chose de sexy, quelque chose qui suinte, ce qui
est parfois difficile à comprendre quand il s’agit
d’une estampe. Cette matière que l’on dégage de
l’impression manuelle est absolument jouissive et
extraordinaire. Cela a, à mon sens, une importance
capitale pour la personne qui en fait l’acquisition.
Toutefois, je privilégie l’œuvre à la technique de
l’estampe, car c’est l’art qui m’intéresse.
Toutes les façons modernes d’impression avec le
digital, du point de vue du marché de l’art, me
semblent plus compliquées à comprendre pour
le client par rapport à une édition limitée à quinze
exemplaires, numérotés et signés, dont les matrices
sont ensuite détruites, jetées ou recyclées.
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Comment guidez-vous les artistes qui Vous accueillez chaque année de nombreux
découvrent dans l’estampe un facteur d’écart projets. Entre les débuts de l’atelier
entre le projet original dessiné ou peint et les artistes avec lesquels vous travaillez
et la réalisation finale ? actuellement, le rapport à l’estampe
Il y a toujours une forme de transformation. Elle a-t-il changé ?
est d’ailleurs souvent souhaitée ou bien c’est une Rien ne change. On n’a pas assez de temps pour
surprise. Selon les cas, si c’est un dessinateur au changer. On continue d’apprendre un peu plus de
travail précis, on va essayer d’aller dans ce sens techniques et, par conséquent, on offre davantage
avec la technique lithographique assez proche du d’approches aux artistes. Quel que soit le format,
dessin, par exemple. Le corps de l’impression, ils le principe de fabrication de l’estampe demeure
commencent à le comprendre dès que les essais tel qu’il a été inventé, sans changement majeur.
démarrent. Dans d’autres cas, on travaille sur une Ensuite, la liberté que je peux donner aux artistes
approche inverse à la pratique de certains artistes pour s’exprimer à travers cet art est une fraîcheur
afin de créer un électrochoc physique au niveau du que j’essaie d’apporter à ce monde du multiple.
résultat. D’autres vont essayer d’être très précis par
rapport à leurs idées mais personne ne vient avec Définiriez-vous votre approche comme
une œuvre à reproduire. Tout se fait en direct dans expérimentale ?
l’atelier avec éventuellement des documents de Notre approche n’est pas spécialement expérimentale.
travail et on cherche progressivement. L’impression Personnellement, j’ai un grand amour et une
est un médium dont les artistes découvrent les fascination pour les estampes mécaniques bien
contraintes comme les possibilités. faites ainsi que pour le fait qu’on appartienne à une
industrie. Pour autant, on ne cherche pas à créer une
Quels sont les imprimeurs qui, maestria supplémentaire. On emploie les mêmes
par le passé ou plus récemment, mécanismes utilisés depuis la nuit des temps.
ont été pour vous des modèles ? Le travail de Gilgian Gelzer, exposé actuellement
Il y a bien sûr certains Américains, des Français tels dans nos murs pendant trois mois2, est un bon
que Fernand Mourlot, Aldo Crommelynck… Je pense exemple de ce que nous faisons ici. Nous avons
également aux pressiers de l’atelier Mourlot, que j’ai réalisé des pièces sérielles et uniques à partir du
bien connus à la fin de leur vie et que j’ai vus à l’œuvre. procédé de gravure à bois perdu qui ont donné
Ensuite, le successeur de Clot, Peter Bramsen, qui a lieu à des variations3. Puis, nous avons réutilisé
commencé avec CoBrA dans les années 1970, et a les matrices fatiguées par les tirages sériels pour
fait des choses absolument fabuleuses, avec Asger produire des tirages uniques. La gravure sur bois
Jorn, notamment. C’est certain qu’en tant qu’éditeur, lui apporte une autre façon de voir son travail de
Ambroise Vollard a été une référence. Avant cela, le dessinateur et l’influence en retour. Il est ainsi
Norvégien Edvard Munch ainsi que quelques Russes reparti vers la peinture. Il s’agit d’utiliser toutes
de la même époque, comme Mikhaïl Larionov, sont des ces machines néanderthaliennes comme une réelle
modèles absolus au début du XXe siècle parce que ce force de frappe créative parce que tout est fait à la
sont des artistes qui faisaient souvent eux-mêmes. Peu main. On ne me convaincra jamais du contraire et
importe comment c’était fait, ce qui compte étant de je n’arrêterai jamais de procéder ainsi.
créer avec la matière. Je m’inspire surtout de cela. Pour
d’autres, comme Edmond Desjobert ou Alfred Lemercier, N’estimez-vous pas innover
je n’ai pas assez de visibilité sur la manière dont ils d’un point de vue technique ?
procédaient. J’aurais tendance à regarder surtout la Je pense que nous inventons des approches plutôt
production des artistes comme les petits bois incroyables que des techniques. Je n’estime pas que l’on fasse
de Gauguin ou les monotypes de Degas. D’ailleurs, si je quelque chose d’incroyable. C’est uniquement le
pouvais voler des estampes à la Bibliothèque nationale cas des artistes. José María Sicilia, par exemple, est
de France, je le ferais sans aucun scrupule. La salle celui avec lequel j’ai le plus poussé la cérébralité
consacrée aux estampes du XIXe siècle contient des de l’impression. Son travail est éblouissant comme
trésors planétaires, inégalables et inestimables, que art. Sa manière d’utiliser la pression et le papier
peu de gens connaissent, contrairement à ceux qui s’y est intelligente mais n’a rien de techniquement
rendent et peuvent découvrir tout Delacroix, Géricault compliquée. Nous avions notamment observé
ou Manet dans des portfolios. le travail du designer italien Gaetano Pesce qui,
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pour sa série de chaises « Pratt » dans les années Vous êtes le cocréateur du salon Multiple
1980, injectait des couleurs pour singulariser les Art Days avec Sylvie Boulanger. De quelle
exemplaires en résine transparente. Nous avons nécessité est né ce projet ? Qu’est-ce qui
travaillé pendant dix ans avec cette forme de pensée. vous a décidé à ouvrir l’estampe à d’autres
Pour son œuvre Somos un pozo que mira al cielo pratiques comme le film et la céramique ?
(2004), sur carreaux de plâtre, exposée au Louvre, Avec l’évolution de l’art contemporain, beaucoup
je me suis souvenu de la façon dont ils faisaient de d’artistes se sont intéressés au multiple et ont
la porcelaine à Limoges : ils imprimaient les images exploré d’autres façons de diffuser leurs œuvres.
sur un papier transparent qu’ils transféraient sur les Aujourd’hui, quand vous faites un salon d’édition
pièces avant cuisson. Nous avons adapté cette idée d’art contemporain, il faut embrasser et confronter
en transférant l’encre fraîche des lithographies sur ces différents mondes pour qu’ils puissent s’associer.
le plâtre. C’est encore une fois un des privilèges Le salon MAD est né de cette réflexion puisque
de travailler avec un nombre limité de tirages : on Sylvie et moi-même venons respectivement de
a la joie d’être sur des approches plus hasardeuses l’édition légère et de l’édition lourde. Le mariage
mais tellement stimulantes. Je ne suis pas là pour des deux nous paraissait intéressant plutôt que de
inonder la planète d’images mais pour créer des se regarder en chiens de faïence avec nos cheptels
œuvres imprimées avec des artistes. Je suis pour isolés. Au contraire, profitons de nos expériences
« l’original multiple », c’est-à-dire partir d’une pour que cela marche puisque nous sommes tous
matrice qui se répète mais avec des différences. Des dans le même bateau !
images exposées au mur jusqu’aux livres d’artistes,
je cherche à multiplier les propositions. Rétrospectivement, quels conseils
donneriez-vous à un jeune imprimeur
et éditeur ?
C’est un choix de vie extraordinaire, sachant que
c’est évidemment une lutte économique constante,
mais c’est merveilleux ! Il faut avant tout s’armer
d’idées pour créer une économie viable, avoir
une vision afin que le public ressente à quel point
cela a du sens. En ce qui me concerne, c’est en
prenant des commandes qui me permettent d’une
part de financer les frais courants et de payer les
salaires tout en ayant accès à de vastes projets
que je ne pourrais pas financer seul, et d’autre
part en faisant des éditions que je vends au public,
qui, potentiellement, génèrent un bénéfice. C’est
la somme de ces deux parties qui me semble
extrêmement sage actuellement. Le plus important
est de trouver des artistes qui vont intéresser le
public et de communiquer en utilisant différents
On utilise beaucoup l’ordinateur de nos jours. Le moyens. Je pense qu’il y a une place importante
numérique a apporté de nouvelles façons de fabriquer aujourd’hui pour la création d’ateliers, encore peu
des matrices à partir de films ou de fichiers que nombreux en Europe par rapport aux États-Unis, à
l’on transmet par les moyens de la photogravure. l’image de l’ULAE (Universal Limited Art Editions)
Quand un artiste élabore un travail en partant de fondée par Tatyana Grosman en 1957.
la photographie couleur, par exemple, on ne peut
pas le faire ici. Par contre, à partir d’une impression Quelles démarches un artiste souhaitant
numérique, on peut continuer à travailler avec le travailler avec votre atelier doit-il entamer ?
bois, la linogravure ou la gravure. C’est effectivement Les artistes qui viennent ici ont généralement
une possibilité que l’on n’avait pas il y a trente ans. un financement personnel ou institutionnel. Pour
Toutefois, l’écran n’est jamais une finalité mais une les éditions, je vais davantage moi-même à leur
sorte d’esquisse pour nous. Tout change une fois rencontre.
que c’est imprimé.
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Quels sont les prochains projets très attendus
de l’atelier pour 2022-2023 ?
Le prochain projet que nous allons révéler est celui du
bédéiste flamand Brecht Evens, qui est un wunderkind
du roman graphique. Brecht Evens conçoit toutes les
images, les textes ainsi que le scénario de ses livres.
Avec lui, on a une approche très singulière et assez
emblématique des raisons qui nous amènent à créer
des images ensemble : son univers s’exprime par la
création de livres, des volumes de trois cents à cinq
cents pages, imprimés généralement à des milliers
exemplaires. La seule façon d’avoir Brecht Evens ici
était qu’il réalise des images spécifiques pour des
moments de son scénario. Celles-ci seront ensuite
scannées pour être intégrées homothétiquement au
livre, à l’image du précédent ouvrage, Les Rigoles4
(2018). Nous exposerons en décembre, dans l’atelier,
une cinquantaine de pièces issues de notre nouvelle
collaboration comprenant des éditions de vingt à
quarante exemplaires que nous vendrons à part. C’est
un geste éditorial énorme et ce sera certainement
spectaculaire. Chacune de ces pièces témoigne
du besoin chez l’artiste d’explorer une présence
de l’image autre que celle de l’aquarelle par les
moyens de la lithographie, du bois ou de la gravure.
Le mot de la fin ?
Nous vivons ici une véritable expérience humaine
où tout est très lent. Nous créons une forme
d’utopie tels des fermiers dans une grande ville.
Nous sommes spécialisés dans ce que l’on appelle
le slow cooking, en opposition à la manière dont
la société est gérée actuellement. Arriver à créer
un tel équilibre où tout le monde est payé est une
gageure mais fonctionne désormais. Cela signifie
que c’est possible. Ce que l’on fait est une niche. À
travers cette forme de haute couture de l’estampe Page 77 : Brecht Evens, L’Eau douce, 2018, lithographie,
et de l’édition, nous cherchons à créer des œuvres 124 × 98 cm, éd. 25, lithographie réalisée par l’Atelier Michael
Woolworth pour Les Rigoles, éditions Actes Sud, 2018,
dotées d’une identité différente dans un espace où
Gilgian Gelzer, Soul Tracks X, 2021, gravure sur bois,
les artistes explorent un médium et ne viennent pas 164 × 124 cm, éd. 10
simplement reproduire quelque chose qu’ils font
habituellement. Au bout d’un moment, le public
le comprend. Atelier Michael Woolworth
2, rue de la Roquette, Passage du Cheval-Blanc,
Entretien mené par Christine Pinto et réalisé le 10 juillet 2022 Cour Février, 75011 Paris, France
dans l’atelier de Michael Woolworth à Paris. www.michaelwoolworth.com
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Noh
Jungsuk
Née en 1963 à Hampyeong , Noh Jungsuk obtient une Elle a également participé à plus de 330 expositions
licence en arts asiatiques à l’Université nationale de collectives en Russie, aux États-Unis, en France, en Mongolie,
Chonnam puis se spécialise dans la gravure pour son master en Malaisie, à Taïwan, au Japon, en Chine et en Corée.
à l’Université pour femmes Sungshin. Enfin, elle obtient un En 2015, elle est co-commissaire d’une exposition spéciale
doctorat en théories de l’art à l’Université de Chonnam. d’art contemporain à la Biennale de Moscou et a aussi été la
Durant trente années, Noh enseigne à l’Université nationale directrice des performances/expositions coréennes au
de Chonnam avec cette passion d’aider la jeune génération à Festival de George Town à Penang, en Malaisie.
s’épanouir. Elle est aussi une artiste reconnue mondialement Actuellement, elle est à la tête de la « Résidence Labyrinthe
puisqu’elle a été invitée à une vingtaine de reprises pour créatif » et est la directrice du Festival international des arts
réaliser des expositions individuelles en France, aux États- des femmes et de l’Association internationale de la culture et
Unis, au Japon et en Corée. des arts visuels.
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Selon Noh Jungsuk, dans
une société contemporaine
toujours à la recherche
de technologie de pointe,
exprimer l’art à travers des
méthodes traditionnelles
relève presque d’une attitude
religieuse.
L’expérimentation constante
de la recherche d’un nouveau
langage d’expression basé sur
les techniques traditionnelles
de gravure sur cuivre fait se
briser les frontières entre la
vie quotidienne et l’art.
À travers les propriétés
particulières de la plaque
de cuivre, la corrosion, le
temps passé, Noh traduit par
la profondeur du noir et du
blanc une densité qui semble
refléter les profondeurs de la
pensée humaine.
L’étape de l’impression
fait naître de nouvelles
couleurs qui, imbriquées et
superposées, font ressortir les
charmes et les lignes uniques
de la plaque de cuivre.
La spécificité de la plaque
de cuivre, sa popularité et
le facile accès à ce matériel font d’elle un moyen de communication unique, qui permet à
Noh d’aborder non seulement les enjeux contemporains, mais aussi de pratiquer ce qu’elle
appelle l’art du partage.
L’intéressant mélange entre les innombrables couleurs et le papier traditionnel coréen (le
hanji, utilisé avec la technique du « chine appliqué ») fait ressortir une nouvelle sorte de
rupture entre la gravure et la peinture. Noh expérimente l’assemblage entre les propriétés de
la gravure et les différentes applications du hanji préimprimé ou non. Cette rencontre offre
un moyen d’interaction original, avec ce papier hanji (qui reflète aussi les caractéristiques
asiatiques), en augmentant encore la liberté que Noh prenait déjà en réutilisant et permutant
ses matrices.
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Commencée à partir des années 2000, la série L’année 2020 a marqué le début d’un quotidien
de gravures L’Ombre du vide, dont le titre donne bouleversé par la distanciation sociale, la solitude
le sens, représente une quête pour cicatriser ses et la vanité de la vie. Parallèlement, elle a permis
blessures. Elle se poursuit, vingt années après, par de se pencher sur les relations entre la vie et la
une interrogation sur le changement du quotidien mort, et sur le lien qu’entretient l’homme avec la
face à la Covid-19. nature. C’est une quête de la raison d’être, de l’art
Byun Kisook, conservateur du musée Woo Jaegil, et de la vie.
est particulièrement admirateur de la palette de Noh utilise ici la technique qu’elle a perfectionnée
superposition des couleurs créées pour L’Ombre au fil du temps pour créer un fond abstrait, et choisit
du vide. Les couleurs qui la remplissent semblent la femme et l’oiseau pour exprimer l’harmonie entre
refléter la nature en symbiose. Étant le résultat de l’abstrait et le concret. La gravure devient un moyen
l’accumulation de plusieurs couleurs, l’ombre du de représentation du réel et de l’irréel.
vide n’est autre que la source d’inspiration de toute On peut apercevoir une femme accroupie se trouvant
imagination. sur un fond de superposition de plusieurs « couches ».
La silhouette féminine, muette et gardant la tête C’est la représentation de la galaxie, comme le
baissée, paraît stimuler le désir du spectateur de commencement et la fin de tout questionnement
comprendre l’œuvre et à la fois de la vider de tout existentiel, tel que « d’où venons-nous et vers où
sens. nous dirigeons-nous ? ; qui suis-je ? ».
Le vide entourant la silhouette et les espaces Ainsi, cette combinaison entre la recherche de
générés par l’intersection de lignes qui semblent l’existence humaine de 2020 et la philosophie a
être tracées à l’improviste créent en même temps permis à Noh de véhiculer un nouveau langage
le confort et la tension que nous ressentons lorsque d’expression à travers sa gravure.
nous nous tenons devant son travail. Ils paraissent Noh utilise la fleur pour représenter une vie luxueuse,
jouer un rôle de catalyseur d’imagination dont parle et le vent pour incarner la futilité, pour illustrer l’idée
Gaston Bachelard. qu’une opulence importante creuse davantage le vide.
L’ombre du vide vue à travers les œuvres de l’artiste La posture debout, détachée, semblant embrasser
Noh Jungsuk n’est pas nihiliste au sens philosophique son destin, recherche le monde de l’esprit plutôt que
occidental, mais construit plutôt une sorte d’écran le matériel, et le tout intériorisé n’est rien d’autre
méditatif qui permet de se pencher sur notre capacité que d’authentiques vérité et bonheur. C’est en partie
à créer quelque chose à partir de rien. lié aux idées du yin et du yang de la philosophie
orientale.
L’harmonie créée
par les dualités de
l’abondance et du
vide, de la possession
et de la dépossession,
de l’homme et de la
femme, et du ciel et de
la terre, semble montrer
le développement
naturel de la galaxie.
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Page 48 : 37 jours, 2017, carborundum, 37 gravures de 5 × 5 cm
Page 50 : Un rayon de soleil se blottit parfois entre les herbes et les branches, 2017, eau-forte, 40 × 50 cm
Page 51 : Tournesols, 2015, eau-forte, 100 × 33 cm,
Souvenirs de moments disparus, 2017, eau-forte, 100 × 33 cm
Pages 52 et 53 : 54 jours, 2017, carborundum, 54 gravures de 5 × 5 cm
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Pascal Girard
J’ai découvert la gravure il y a maintenant près de
quarante ans à l’École des beaux-arts de Rouen, et
elle reste pour moi un mode d’expression unique. Enfin, mes sources essentielles d’inspiration sont
Je la pratique essentiellement sur plaques de métal la nature et plus particulièrement l’arbre. Lié à
(cuivre ou zinc) et principalement au moyen des l’homme depuis la nuit des temps, l’arbre exprime
multiples possibilités de l’eau-forte. en effet à lui seul couleurs, mouvements, lumières,
matières et profondeurs. Il réunit le ciel et la terre
Les nombreuses techniques de gravure en taille- et nous entraîne vers la lumière, tout en prenant ses
douce permettent en effet de « graver » une matrice racines dans l’obscurité de la terre. Véritable axe du
(avec des outils ou de l’acide) tout en donnant la monde, il est un chemin entre le visible et l’invisible.
possibilité de « peindre » sur celle-ci, avec les vernis Il est depuis très longtemps associé à l’homme en
et les encres. Ces différentes pratiques opposent révélant sa profonde sensibilité.
d’ailleurs souvent peintres et graveurs…
Mais la gravure ne se traduit pas non plus et seulement Nature et arbre traduisent tous les deux le temps qui
par l’acte de graver : l’impression (ou estampe) en passe, avec nos rêves et nos émotions. Ils expriment
est sa continuité et son aboutissement. L’expression par la même occasion nos doutes et nos espoirs. Ils
gravée se poursuit ainsi par le choix des encres et sont symboles de vie et de mort.
des papiers, et les multiples estampes obtenues Dans les différents états d’une même estampe se
nous rapprochent souvent de la peinture. manifestent les valeurs immuables (et en même temps
fugitives) qui se répètent sans cesse, représentant
L’évolution et l’aboutissement d’une gravure un renouvellement permanent de l’éphémère.
s’inscrivent aussi dans le temps, depuis la conception
de la matrice jusqu’à son résultat imprimé. Cela passe
même très souvent par des étapes assez longues Faire apparaître les états successifs d’un paysage,
dans le travail, demandant constamment réflexion, ou d’un végétal.
patience et persévérance. Définir des espaces et des reflets changeants.
La gravure exige aussi de multiples connaissances, Chaque réalisation est le moment ou le paysage
de la concentration et de la précision gestuelle. Mais d’un instant.
il faut pouvoir dépasser ces maîtrises techniques et L’ensemble est un hommage à la terre,
savoir jouer sur l’image. Car si le résultat que l’on source des forces vitales de l’homme.
recherche doit être présent dans toutes nos réflexions, Les couleurs différentes nous renvoient aux
et cela avant même de l’obtenir, il faut aussi être à éléments naturels, succession des jours
l’écoute de l’accidentel et de la surprise à venir… qui se ressemblent et qui sont exceptionnels.
L’expression maîtrisée passe donc par une certaine Répétition d’un geste ou d’une même figure.
forme de traduction libre. Paysages petits et grands formats, réalités liées
à la mémoire. Variations de l’existence.
Comme le jour de la nuit,
la vie renaît de la mort.
Pascal Girard
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Reliant la terre au
ciel, l’éphémère à
la stabilité, l’arbre
comme la fleur est
l’image même de la vie
toujours renaissante.
Ancré au sol, il voyage
à travers le temps. Il
est tentant de voir en
lui un symbole autant
qu’un modèle. La
patience infinie qu’il
déploie à grandir et
se développer est
une leçon d’humilité
et de sagesse dont
nous gagnerions à tirer
profit, nous qui nous
agitons vainement
dans un monde
dépourvu de sens, un
monde qui, comble
d’absurdité, a fait de la
vie même une intruse
quand ce n’est pas une
ennemie. Les arbres
de Pascal Girard nous
invitent à faire silence pour mieux reprendre haleine.
Leur ramure est habitée par le souffle ardent de
l’Esprit. Le jour et la nuit les revêtent d’une aura de
mystère, offrant tour à tour une escale bienveillante
au promeneur (…).
Comme pour les maîtres japonais, le rythme immuable
des saisons, dont nous ne savons même plus savourer
les nuances, est pour Pascal Girard une perpétuelle
source d’inspiration. Si tout recommence chaque
année, rien n’est jamais pareil à qui sait accueillir
l’instant dans sa beauté et sa plénitude.
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L’atelier Kasba,
25 ans
Atelier de gravure
et lithographie…
oui, mais…
Introduction olfactive Kasba est d’abord et avant tout un atelier d’artistes
graveurs, graveuses et lithographes, un atelier de
L’odeur envoûtante de l’atelier. Tout artiste qui a création donc et non d’impression de commande.
gravé sait, au nez, qu’il s’approche d’un atelier de Respect de la tradition, audace de la nouveauté,
gravure (et une seule envie lui vient alors, inévitable, c’est ce doux mélange qui, au fil des nombreuses
mettre les mains à l’encre). Une porte, deux portes, expositions, a fait sa réputation dans le monde de
un étroit escalier en colimaçon et, marche après la gravure et des amateurs d’art. Niché dans un
marche, une odeur, cette odeur de plus en plus coin charmant de Watermael-Boitsfort, entre la ville
prégnante… Pas de doute, de l’autre côté de la et la forêt de Soignes, il a accueilli, depuis 1997,
porte devant laquelle vous arrivez, on grave ! de nombreux artistes sédentaires ou de passage,
Vous entrez. Une pièce baignée d’une douce lumière partageant leur expérience, leur enthousiasme
vous accueille. À la vue : des pierres, des presses, de et leur matériel, multipliant les contacts avec des
larges tiroirs (et dedans, des caractères en plomb), graveurs étrangers dans un esprit d’ouverture propre
des bouteilles, des flacons, des outils, étranges à la discipline.
et variés, sept bureaux, autant de tabourets, un Et c’est dans cet esprit d’ouverture que, chaque
doux désordre, une table, une cafetière italienne année, les membres de l’atelier, aidés d’artistes
et, enfin, une tablette de chocolat noir 78 % du invités, mobilisent leurs talents autour de la création
Guatemala. Au nez : une plaque qui a été polie, une d’une édition. Témoignage de la vie d’un atelier,
autre dégraissée, un pot d’encre ouvert, de l’encre mais aussi de la scène de la gravure belge (et parfois
malaxée, le plateau d’une presse nettoyée, deux étrangère) de ce dernier quart de siècle, ces éditions
pierres poncées, un peu d’éthanol renversé, de la partent généralement d’un thème comme : Carré
colophane chauffée, des carbonades à la flamande blanc ; Gaspard, Melchior et Balthazar ; Fantom ;
réchauffées, et enfin du café, tout chaud, prêt à Noir ; Sans gravité ; La marquise sortit à cinq heures ;
être partagé. L’atelier collectif c’est ça, chacun y Chaud-Froid ; Têtes, ou encore La Légende du
travaille, et chaque travail laisse son empreinte, sur pendu dépendu…
le papier et dans les airs. Et peut-être peut-on se
mettre à imaginer que, dans ce chaos sensoriel, se
baladent encore quelques molécules odoriférantes
de la toute première gravure réalisée, il y a vingt-
cinq ans, à Kasba.
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Chris Delville Nicolas Mayné
Entre errance et délicatesse, Chris construit ses Nicolas aime aborder la gravure par tous ses bouts.
images par poésie interposée. Ses gravures sont Y injectant narration, tendresse, humour, il lie et
le reflet d’un grouillement intérieur, d’une vie tisse, par les images, la vision singulière qu’il a du
souterraine qui, par le biais de la pointe sèche, monde qui nous entoure.
remonte à la surface de la plaque, pour s’estamper www.nicolasmayne.com
enfin sur le papier. Série Carnations : en conversation, 2020, pointe sèche,
Regarder, 2011, pointe sèche, 25 × 20 cm 18 × 12 cm
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Gilles Hébette Jean-Pierre Lipit
L’alliance du geste de l’artisan et du désir incandescent Faites d’os et de boues saumâtres, de crocs et de
de l’artiste, voici ce qui a poussé Gilles vers la gravure. papes obscènes, de gaz moutarde et de corneilles
Depuis, il multiplie les multiples, liant par le biais hilares, les gravures de Lipit nous donnent à voir,
de la gravure l’ancien au nouveau, l’art populaire à avec ironie, sarcasme et parfois aussi un peu de
l’art avec un grand A, l’Orient à l’Occident. tendresse, la Comédie humaine dans toute sa
Variantes avec la Madone, 2019, xylographie, 107× 76 cm splendide futilité.
www.sites.google.com/view/toutlipit
Exposition Lipit n° 6, 2020, lithographie 33,5 × 23,5 cm
Ludmila Krasnova
La matière à graver (le cuivre, la pierre, le bois),
le papier qui accueille l’image et cette odeur si
particulière de l’encre d’imprimerie, voilà ce que
Ludmila affectionne le plus dans la gravure.
Morceaux littéraires et de musique, moments vécus,
vus, entrevues se décantent dans des images tendres,
poétiques ou énigmatiques.
Sans titre, 2020, pointe sèche, 23 cm × 20 cm
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Page 60 : Le Caucase, 2014, aquatinte, 34 × 40 cm
Page 62 : Loup 1, 2009, pointe sèche, 14 × 9 cm,
Pater, 2009, eau-forte, aquatinte, pointe sèche, 60 × 30 cm,
Loup 2, 2009, eau-forte, aquatinte, pointe sèche, 14 × 9 cm
Page 63 : Loup 3, 2009, eau-forte, aquatinte, pointe sèche, 14 × 9 cm,
Loup 4, 2009, eau-forte, aquatinte, pointe sèche, 14 × 9 cm,
Un refuge : la plaine, 2021, eau-forte, aquatinte, pointe sèche, 50 × 70 cm
Page 64 : Un refuge : la pensée, 2022, eau-forte, aquatinte, pointe sèche, 50 × 60 cm
Page 65 : Un départ, 2018, eau-forte, aquatinte, pointe sèche,40 × 60 cm,
Un refuge : l’intérieur, 2021, eau-forte, aquatinte, pointe sèche, 60 × 50 cm
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Matthieu
Perramant
Mon aventure commence à Paris, avec l’école
Estienne et les Ateliers Moret comme théâtres
de ma formation à la gravure. DMA en poche, je Par ces images, j’évoque le sentiment d’empêchement
prends alors la route du Québec. Tout au long de et de doute opposé à la volonté d’extraction.
ce parcours, j’ai la chance d’apprendre un métier J’en appelle aux voyages, aux paysages et aux
auprès d’artisans passionnés, talentueux : Didier mythes ayant pour dénominateur commun l’idée
Manonviller et Daniel Moret à Paris, Alain Piroir à d’une lutte mêlée d’espoir, thématiques que l’on
Montréal. J’expérimente ensuite l’impression en retrouve dans deux séries de gravures consacrées
sérigraphie aux côtés d’Éric Seydoux, devenant pour aux figures mythologiques de Prométhée et des
un temps son élève, lorsqu’il est nommé Maître d’art. dieux lieurs.
La diversité des artistes, la qualité du travail et la À travers le mythe de Prométhée, c’est une réelle
découverte du rôle d’imprimeur/éditeur marqueront narration que j’ai pu développer, une narration
ma formation d’imprimeur d’art. traitant de l’empêchement, de la violence, mais
Depuis 2009, je travaille aux Ateliers Moret que j’ai aussi de l’engagement.
repris en janvier 2015 avec mes camarades artisans Les dieux lieurs sont venus donner suite à ce
Didier Manonviller et Thomas Fouque. projet, avec pour épisode central la délivrance de
Combinaison intéressante, je dispose donc à présent Prométhée, et le souvenir de cette scène inscrit
de la double fonction d’imprimeur et d’artiste graveur. jusque dans sa chair.
Le travail avec mes artistes, que ce soit en impression J’ai ainsi gravé Après le lien, une série basée sur la
ou en gravure, m’apporte énormément, tant aux version d’Eschyle, dans sa pièce Prométhée enchaîné.
points de vue artistique et technique qu’au point Héphaïstos, dieu lieur et maître du feu, emprisonne
de vue amical. Prométhée à un rocher à l’aide de nœuds d’acier
inextricables.
Mon travail maintenant ! C’est ce corps fragmenté, la mémoire encore vive
Je m’exprime principalement à travers les techniques de cet emprisonnement, contenue jusque dans la
d’aquatinte, de sucre, de lavis et de pointe sèche. matière, que je donne à voir dans mon travail.
Si j’observe mes gravures depuis quelques années, je Le corps émergeant de l’obscurité, les traces des
peux distinguer les thèmes qui en émergent comme liens encore visibles à même la peau, sont les seules
l’empêchement, le souvenir, la perte, l’absence et sources de lumière de la composition, les seules
le passage. traces du passé, évoquant l’empêchement de vivre
Mon travail oscille entre abstraction et figuration, du corps et, par extension, de l’esprit.
avec pour thèmes visuels récurrents le paysage et
le corps.
Au départ du processus de création, il y a le travail
photographique, la représentation d’hommes et
de femmes par figuration, puis celle des lieux par
abstraction figurative.
Matthieu Perramant est né à Versailles en 1982.
Je souhaite ainsi présenter des histoires, des
Ancien élève du Maître d’art en sérigraphie Éric Seydoux,
témoignages de personnes ayant traversé ces lieux il est imprimeur et codirigeant des Ateliers Moret (Paris)
qui, s’ils sont désormais vides, gardent malgré tout depuis 2015.
la trace, le souvenir de leurs passages. Instagram : matthieuperramant
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Ma dernière série, intitulée Un refuge, synthétise
mon travail des années précédentes.
Dans la forme, j’ai gravé des grands formats, aux
techniques d’aquatinte, de sucre, de lavis et de
pointe sèche expressives, violentes, présentes et
affirmées.
Dans le fond, je retrouve mes thèmes du passage
avec ces portes, du souvenir, de l’absence par
les lieux et de la narration par cette série de cinq
gravures opérant des changements de valeurs, de
mise à distance par leurs sujets : l’intérieur, la plaine,
le train, le lac et enfin la pensée, ultime planche de
paysage abstrait se détachant du monde.
De nouveaux paysages apparaîtront bientôt sur
mes plaques de cuivre. Je trouverai des portes,
des passages, des souvenirs, et continuerai de
les représenter avec la sensibilité et la présence
nécessaires.
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Sonia Mottier
Il fut une époque où beaucoup de gens considéraient
que l’art et la science occupaient deux secteurs
différents et distincts de l’imagination humaine – l’art Son travail démontre le contrôle nécessairement
relevant du domaine cérébral et la science du domaine complexe du processus de mezzotinte. Des images
rationnel. Dans ce contexte, suggérer qu’il y avait un inspirées par sa pensée scientifique et philosophique
endroit où les deux royaumes pourraient se croiser profonde, développées par le dessin, puis par le
et se fondre pour créer une forme hybride aurait été traitement informatique, transférées à l’envers sur
considéré comme une folie. Cette séparation entre une feuille de cuivre. Là, grâce à l’interface d’outils
l’art et la science a maintenant presque disparu, nets sur une surface préparée, ils deviennent la source
les scientifiques et les artistes trouvant un terrain des images de ses éditions imprimées complexes.
d’entente et une compréhension mutuelle. Dans le Pour Mottier, il existe une ligne directe d’évolution
cas de Sonia Mottier, les deux royaumes fusionnent tout au long du processus, qu’elle décrit comme
parfaitement. Sa formation et son expérience « le voyage d’un artiste à la rencontre de Dieu… ».
pendant de nombreuses années ont été impliquées L’échelle de son travail varie entre de petits tirages
dans l’enseignement de la postproduction et de la de 18 × 18 cm, dont certains comprennent du
gestion de projet dans les logiciels 3D, dépendant gaufrage et de la feuille d’or, et des tirages plus
d’une compétence analytique approfondie et d’une grands, jusqu’à 60 × 80 cm. En outre, elle travaille
compréhension des mathématiques. Ses intérêts à l’achèvement d’un mezzotinte « magnum opus »
plus larges englobaient la spiritualité, la théorie qui mesurera plus de 200 cm de largeur, une œuvre
du chaos et la physique quantique, thèmes dans qui l’occupe depuis deux ans. De par sa nature, le
sa pensée qui l’ont amenée à suivre des cours de mezzotinte exige la force physique et intellectuelle
peinture, de dessin et d’art numérique à l’École d’un artiste, il ne peut pas être précipité et il n’y a
des beaux-arts de Troyes. Elle s’est familiarisée pas de raccourcis. En tant que tel, il peut vraiment
avec le travail d’un large éventail d’artistes d’hier être décrit comme travaillant à la présentation de
et d’aujourd’hui, et s’en est inspirée, privilégiant le « l’image durement gagnée », en particulier lorsque
mezzotinte, la plus exigeante de toutes les techniques l’aspect superficiel de l’estampe révèle des couches
de gravure. En plus de sa pratique en atelier, l’artiste de spiritualité, de mysticisme et de profondeur
est également active dans la présentation de son scientifique.
travail dans des expositions et lors d’événements
internationaux, y compris deux festivals Mezzotint Le travail de Sonia Mottier est sans aucun doute
à Ekaterinbourg et le premier Mezzot-Inde, ainsi visuellement saisissant, mais au-delà de cette surface,
que dans la présentation de cours de mezzotint en on trouve des profondeurs de sens et d’intuition
collaboration avec le Musée-atelier de l’imprimerie qui continuent d’intriguer le spectateur pendant
de Nantes. Des exemples de son travail peuvent longtemps. À une époque où tant de choses
être trouvés dans des collections publiques et semblent être transitoires et peu exigeantes, c’est
privées. Sonia Mottier a également été l'initiatrice quelque chose qu’il est rare de rencontrer et qui
et la coordinatrice du projet « Berceau bleu » qui a nécessite non seulement une réponse immédiate,
réuni le travail de vingt-cinq artistes internationaux mais aussi un respect qui grandit avec une vision
de mezzotinte, ce qui a donné lieu à une grande et une considération répétées.
exposition et à la production de portfolios qui ont
permis de recueillir des fonds pour le projet Sea
Shepherd Global, mettant en évidence les défis et
les problèmes auxquels sont confrontés les océans
du monde.
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Sonia est née en 1969 en France. Après avoir enseigné
en conception 3D-CAO/DAO et avoir été chef de
projet 3D et effets spéciaux postproduction, elle suit
durant plusieurs années des cours du soir à l’École
des beaux-arts de Troyes. En 2015, elle découvre la
manière noire en lisant un article sur Mikio Watanabe,
artiste contemporain. C’est un coup de foudre pour
cette technique !
Progressivement, sa présence aux biennales et
triennales fait connaître son art. L’opportunité
d’être invitée à des expositions majeures lui
est offerte, confirmant ainsi la reconnaissance
de son travail avec ce médium.
Depuis 2017, ses travaux se développent sur
le thème de la cosmogonie. Ses domaines
d’investigation tournent autour de la spiritualité,
de la théologie et des sciences sur les études
métaphysiques, scientifiques et mathématiques.
S’inscrivant dans la filiation des artistes
visionnaires, elle met en scène la complexité de
l’univers au travers de formes fractales, parfois
Elle commençe par s’initier aux diverses méthodes mêlées au figuratif. La transcription allégorique et
de gravure, avec une prédilection certaine pour quasi mystique des textes religieux fondateurs est
la manière noire. Par la suite, l’artiste Deborah sa trame principale de recherche.
Chapman lui transmettra les bases afin de progresser Par le biais de ces métaphores cosmogoniques,
dans cet art très exigeant. En 2017, elle décide de la graveuse réussit à retranscrire ces énergies
faire son premier voyage au Mezzotint Festival qui régissent l’univers ; tantôt démiurge, tantôt
à Ekaterinbourg, en Russie, pour y parfaire ses grand architecte, son expression visuelle est
connaissances. Désormais, elle en a fait son métier multidimensionnelle.
en devenant artiste-auteur-graveuse professionnelle Plusieurs mois de développement sont nécessaires
en art visuel. pour la création des compositions d’une future
Depuis 2019, elle vit et travaille à Nantes où elle plaque : cela commence par des recherches
berce et grave elle-même ses plaques de métal (aux bibliographiques, historiques, et des écritures
dimensions variables de 10 × 15 cm à 60 × 80 cm anciennes. Puis vient l’élaboration des fractales
avec plusieurs types de berceaux), et où elle imprime conçues par des logiciels infographiques, avant
et enseigne la manière noire au Musée-atelier de l’étape de la gravure proprement dite.
l’imprimerie.
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La Fondation Taylor
présente l’exposition
au profit de
avec la participation
d’Assadour
graveur et peintre libanais
Inauguration
Situé à 800 mètres de l’épicentre de l’explosion qui a détruit toute une Exposition du 1er au 24 septembre 2022
partie de la ville le 4 août 2020, le Beirut Printmaking Studio est un lieu d’ap-
prentissage, de pratique et d’expérimentation de l’estampe. Il permet à de 1, rue La Bruyère 75009 Paris • Tél. 01 48 74 85 24
nombreux graveurs, malgré des conditions matérielles très défavorables, de [email protected] • Ouverture des salles d’exposition
créer, d’échanger et de développer un travail artistique sur la durée, comme du mardi au samedi de 13h à 19h
en témoignent les œuvres présentées dans le cadre de cette exposition.
Tarifs 2022
Abonnements, frais de port compris Belgique Europe Monde
1 an, 4 numéros plus 1 gratuit 100 € 120 € 150 €
2 ans, 8 numéros plus 2 gratuits 180 € 200 € 280 €
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