Le Mentir-Vrai Des Récits Imaginaires: Séquence 1
Le Mentir-Vrai Des Récits Imaginaires: Séquence 1
LE MENTIR-VRAI*
DES RÉCITS
IMAGINAIRES
La fable, le conte, les récits
imaginaires sont-ils réservés
* Titre d’une nouvelle du poète et romancier aux jeunes lecteurs ?
Louis Aragon (1897-1982).
… et des sorcières
« La maison [de Baba-Yaga] d’os-
sements était faite, des crânes
avec des yeux ornaient le faîte*,
pour montants des portails de ti-
bias humains […] et en guise de
cadenas verrouillant la porte, une
bouche avec des dents prêtes à
mordre. »
Baba-Yaga, conte populaire russe.
Deux contes
d’ici et d’ailleurs
k Comment les contes merveilleux, tout en inventant des univers
imaginaires, évoquent-ils aussi le monde réel ?
Les métamorphoses
d’une fable
k Pourquoi les fables, depuis l’Antiquité, ne sont-elles pas
seulement des affabulations ?
16
2> Les Loups et les Moutons,
la fable d’origine d’Ésope 1
18
2> La Boîte noire,
Ferrandez et Benacquista, 2000
Au début de l’histoire racontée
dans la bande dessinée de
Ferrandez et Benacquista, le héros
a un accident de voiture. La
planche ci-contre transporte le
lecteur dans « la boîte noire » de la
victime.
Comme une épitaphe, sur la pre-
mière page de l’album, figure
cette citation de Luis Buñuel :
« Il est dangereux de se pencher
au-dedans. »
Jacques Ferrandez et Tonino
Benacquista, La Boîte noire,
© Éditions Gallimard / Fonds
Futuropolis.
Les images de La Boîte noire bureaux se vident et que les rues s’animent, mon blouson
5 Lexique Qu’est-ce, au sens propre, qu’une « boîte noire » ? quitte son portemanteau… Comparez ensuite vos créations.
Pourquoi cette expression connote-t-elle aussi l’imaginaire ? 19
SÉQUENCE 1 Lexique
MÉMO
Pour enrichir son vocabulaire
L’étymologie Les familles de mots Les synonymes
• C’est la science qui étudie • C’est l’ensemble des mots • Ce sont des mots de même
l’origine, la filiation et l’évolution provenant d’un même étymon classe grammaticale et de sens
sémantique (de sens) des mots. (radical) par dérivation ou par ajout voisin.
• Dans le dictionnaire, l’étymologie d’affixes (préfixes et/ou suffixes). Créer, inventer.
est mentionnée par la référence à In / imag / inable • Il n’existe pas de synonymes
la langue d’origine du mot et par Préfixe Étymon Suffixe parfaits. Chacun d’eux ajoute
une date correspondant à la première • Ces mots sont de classes un sens.
apparition connue. grammaticales différentes et n’ont Créer : réaliser, fabriquer.
© Éditions Foucher
Fable (1190 ; lat. fabula, « propos, pas le même sens. Inventer : réaliser en innovant
récit »). Rêver (verbe), rêve (nom commun), (+ nouveau) ; ou réaliser en
20 rêveur (nom commun et adjectif). imaginant (+ fiction).
Exercices
1. Les familles de mots 3. Corrections
De nombreux termes peuvent être associés au mot imagi- a Corrigez le début du commentaire consacré à l’illus-
nation. tration ci-dessous. Nous avons volontairement commis
a Construisez toutes les familles de mots possibles des erreurs et pour vous aider à les repérer, nous les
avec les termes de la liste ci-dessous. Citez, pour chaque avons soulignées.
famille créée, l’étymon. b Analysez précisément la nature des erreurs (ortho-
b Soulignez , dans ces familles, les mots qui sont graphe, grammaire, vocabulaire).
construits comme imagination. L’illustration évoque un voyage férique et
c Complétez éventuellement chaque famille avec chimèrique. Deux héros légendaire, comme ceux
d’autres mots. des comtes du passé, parte pour un fantaisiste pé-
riple. Bien installés au creux des ailes d’un oiseau
Liste
fantasmagorique, ils semble voler à la conquête
Noms
d’un univers irréelle qui séduira les lecteurs les plus
• affabulation, créativité, divagation, fabulation, fic-
inventives et les plus imaginatifs.
tion, inspiration, invention, inventivité.
Adjectifs
• chimérique, fantaisiste, fantasmagorique,
fantastique, féerique, fictif, irréel, légen-
daire, mythique, romanesque, utopique.
• créatif, fécond, fertile, imaginatif, ingé-
nieux, inventif, prolifique.
Verbes
• combiner, concevoir, conjecturer, cons
truire, créer, échafauder, élaborer, fabriquer,
forger, inventer.
• affabuler, délirer, divaguer, fabuler, fantas-
mer, idéaliser, imaginer, rêver, romancer.
gues.
– Verbes. Ce conteur n’est pas fou ! Même s’il (....)
parfois, il ne (....) jamais ! 21
SÉQUENCE 1 À l’oral
Réaliser un spectacle
de contes
Votre sujet
À la manière des conteurs d’autrefois, vous décidez de faire partager à un public – vos camarades
de classe ou d’autres personnes – votre plaisir de lire et de dire des contes, qu’ils soient originaux,
pastichés ou parodiés. Vous choisissez un fil rouge pour votre spectacle et vous sélectionnez
des contes qui vous plaisent, en faisant des recherches à la bibliothèque, au CDI ou sur Internet.
En introduction, vous pouvez, si vous le souhaitez, dire le texte d’Henri Gougaud qui pastiche
le début d’un recueil mondialement connu : Les Contes des Mille et Une Nuits.
Votre démarche
1 Choisir le fil rouge • Quelques exemples : au pays des fées et des sorcières ; quand
du spectacle. les petits triomphent ; les contes : des missions impossibles ?
2 Sélectionner les contes • Les informations indispensables : brève biographie des « auteurs » ;
et rédiger des fiches titres des recueils et des contes ; époque et lieu de leur création ;
de présentation. bref résumé de l’histoire.
En plus !
3 Lire silencieusement • Distinguez par des crochets Si vous cherchez des contes
les textes et les légender. les étapes des récits.
Quelques sites utiles :
• Surlignez des mots importants.
• http://feeclochette.chez.com/
• Distinguez par deux slashs
auteurs.htm
les passages où marquer les pauses
pour maintenir l’intérêt du public. • http://www.contesafricains.com
• Entourez les termes difficiles • http://www.crdp.ac-creteil.fr/
à prononcer. Entraînez-vous à les telemaque/comite/contes-bibli.
dire plus aisément. htm
• http://www.litteratureaudio.com
4 Organiser la salle • Disposez les chaises afin que le public soit proche des conteurs.
et suggérer le décor. • Choisir quelques accessoires selon le fil rouge du spectacle.
La mère des contes Les Mille et Une Nuits est un recueil de contes populaires
arabes. Schéhérazade, pour ne pas être tuée par le sultan,
II était pour la première fois, dans la grande forêt des
premiers temps, un rude bûcheron et son épouse
lui raconte chaque nuit une histoire…
t
triste. Ils vivaient pauvrement dans une maison
basse, au cœur d’une clairière. Ils n’avaient pour voi-
sins que des bêtes sauvages et ne voyaient passer,
dehors, par la lucarne, que vents, pluies et soleils.
Mais ce n’était pas la monotonie des jours qui attris-
tait la femme de cet homme des bois et la faisait
pleurer, seule, dans sa cuisine. De cela elle se serait
accommodée, bon an, mal an. Hélas, en vérité, son
mari avait l’âme aussi broussailleuse que la barbe et
la tignasse. C’était cela qui la tourneboulait.
Caressant, il l’était comme un buisson d’épines, et
quand il embrassait en grognant sa compagne, ce
n’était qu’après l’avoir battue. Tous les soirs il faisait
ainsi, dès son retour de la forêt. II poussait la porte
d’un coup d’épaule, empoignait un lourd bâton de
chêne, retroussait sa manche droite, s’approchait de
sa femme qui tremblait dans un coin, et la rossait.
C’était là sa façon de lui dire bonsoir.
Passèrent mille jours, mille nuits, mille roustes.
L’épouse supporta sans un mot de révolte les coups
qui lui pleuvaient chaque soir sur le dos. Vint une Illustration d’Edmond Dulac (1882-1953), 1911.
aube d’été sur la clairière. Ce matin-là, comme elle tois et content qu’il oublia d’abattre son bâton sur le
regardait son homme s’éloigner sous les grands dos de sa femme. Toute la nuit elle parla. Toute la nuit
arbres, sa hache en bandoulière, elle posa les mains il l’écouta, les yeux écarquillés, sans remuer d’un poil.
sur ses hanches et pour la première fois depuis le jour Et quand le jour nouveau éclaira la lucarne, elle se tut
de ses épousailles elle sourit. Elle venait à l’instant de enfin. Alors il poussa un soupir, vit l’aube, prit sa hache
sentir une vie nouvelle bouger là, dans son ventre. et s’en fut au travail. Au soir gris, il revint. Elle l’enten-
« Un enfant ! » pensa-t-elle, tremblante, émerveillée. dit pousser la porte à grand fracas. Elle courut à lui.
Mais son bonheur fut bref, car lui vint aussitôt plus – Attends, mon maître, attends ! Il faut que je te
d’épouvante qu’elle n’en avait jamais enduré. dise une nouvelle histoire. Écoute-la d’abord, tu me
« Misère, se dit-elle, qui le protégera si mon mari me battras après !
bat encore ? En me cognant dessus, il risque de l’at- À l’instant même un conte neuf naquit de sa
teindre. Il le tuera peut-être avant qu’il ne soit né. bouche surprise. Comme la nuit passée son époux
Comment sauver sa vie ? En n’étant plus battue. Mais l’écouta, l’œil rond, le poing tenu en l’air par un fil
comment, Seigneur, ne plus être battue ? » Elle réflé- invisible. Le temps parut passer comme un souffle. À
chit à cela tout au long du jour avec tant de souci, de l’aube elle se tut. Il vit le jour, se dit qu’il lui fallait
force et d’amour neuf pour son fils à venir qu’au soir partir pour la forêt, prit sa hache, et s’en alla. Et
elle sentit germer une lumière. Elle guetta son quand le soir tomba vint encore une histoire.
homme. Au crépuscule il s’en revint, comme à son Neuf mois, toutes les nuits, cette femme conta
habitude. Il prit son gros bâton, grogna, leva son bras pour protéger la vie qu’elle portait dans le ventre. Et
noueux. Alors elle lui dit : quand l’enfant fut né, l’homme connut l’amour. Et
– Attends, mon maître, attends ! J’ai appris quand l’amour fut né, les contes des neuf mois enva-
aujourd’hui une histoire. Elle est belle. Écoute-la hirent la terre. Bénie soit cette mère qui les a mis au
d’abord, tu me battras après. monde. Sans elle les bâtons auraient seuls la parole.
© Éditions Foucher
2 1
Le Petit Chaperon rouge vu par une photographe La moralité du Petit Chaperon Rouge
contemporaine, Sarah Moon Voici la moralité que l’on trouve à la fin du conte
de Charles Perrault :
MORALITÉ
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles,
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le loup mange.
Je dis le loup, car tous les loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d’une humeur accorte1,
Sans bruit, sans fiel2 et sans courroux,
Qui privés3, complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;
Photographie de Sarah Moon pour Le Petit Chaperon rouge de Charles Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,
Perrault. © Grasset, coll. « Monsieur Chat », 1983 ; rééd. 2002.
De tous les Loups sont les plus dangereux.
3 1 Aimable. 2 Sans hargne. 3 Familiers.
Les intentions de Charles Perrault Charles Perrault, Contes de ma mère l’Oye, 1697.
Il n’est pas croyable avec quelle avidité ces âmes in-
nocentes, et dont rien n’a encore corrompu la droi-
4
ture naturelle, reçoivent ces instructions cachées ;
on les voit dans la tristesse et dans l’abattement, L’opinion d’un critique aujourd’hui
tant que le Héros ou l’Héroïne de Conte sont dans le Depuis quelques dizaines d’années, les pédopsycho-
malheur, et s’écrier de joie quand le temps de leur logues voient dans les contes de fées un formidable
bonheur arrive ; de même qu’après avoir souffert moyen thérapeutique susceptible d’aider enfants et
impatiemment la prospérité du méchant ou de la adultes à résoudre leurs difficultés en réfléchissant
méchante, ils sont ravis de les voir enfin punis sur les conflits incarnés dans ces histoires. […] En
comme ils le méritent. Ce sont des semences qu’on explorant le monde des fantasmes et de l’imagina-
jette qui ne produisent d’abord que des mouve- tion, en allant jusqu’au bout de conflits anxiogènes,
© Éditions Foucher
ments de joie et de tristesse, mais dont il ne manque l’individu affronte ses peurs, les maîtrise et s’en li-
guère d’éclore de bonnes inclinations. bère.
24 Charles Perrault, Préface des Contes en vers, 1694. http://expositions.bnf.fr/contes/arret/ingre/morale.htm
5
Une fable de La Fontaine et ses illustrations
La Poule aux œufs d’or
L’Avarice perd tout en voulant tout gagner.
Je ne veux, pour le témoigner,
Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,
Pondait tous les jours un œuf d’or.
Il crut que dans son corps elle avait un trésor.
Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable
À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,
S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
Belle leçon pour les gens chiches !
Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus,
Qui du soir au matin sont pauvres devenus,
Pour vouloir trop tôt être riches !
La Fontaine, Fables, livre V, fable 13, 1668.
6
Au xxie siècle, illustration
En débat. La Fontaine… de Daniel Maja (né en 1942),
Ces fables sont un tableau où chacun de nous © Éditions Gallimard Jeunesse
se trouve dépeint. Ce qu’elles nous représen-
tent confirme les personnes d’âge avancé dans
les connaissances que l’usage leur a données,
et apprend aux enfants ce qu’il faut qu’ils sa-
chent.
La Fontaine, Préface aux Fables. Analysez
… face à Rousseau
On fait apprendre les fables de la Fontaine à
1 ( Doc. 1 et 2) À quel public s’adresse
tous les enfants, et il n’y en a pas un seul qui les la morale du conte ? L’illustrateur vise-t-il
entende. Quand ils les entendraient, ce serait les mêmes lecteurs ?
encore pis ; car la morale en est tellement 2 ( Doc. 3 et 4) Quels buts Charles Perrault
mêlée et si disproportionnée à leur âge, qu’elle visait-il en écrivant ses Contes ? Sont-ils
les porterait plus au vice qu’à la vertu. […] lus de la même manière aujourd’hui ?
Composons, monsieur de la Fontaine. Je pro- 3 ( Doc. 5) La fable et ses illustrations
mets, quant à moi, de vous lire avec choix, de concernent-elles seulement les jeunes
vous aimer, de m’instruire dans vos fables ; car lecteurs ? Justifiez votre réponse.
j’espère ne pas me tromper sur leur objet ; mais, 4 ( Doc. 6) Pourquoi les deux écrivains
pour mon élève, permettez que je ne lui en s’opposent-ils sur la portée des fables ?
laisse pas étudier une seule jusqu’à ce que vous Quel est votre avis personnel ?
m’ayez prouvé qu’il est bon pour lui d’ap-
prendre des choses dont il ne comprendra pas
le quart. Synthétisez
Jean-Jacques Rousseau, L’Émile, livre second, 1762.
• Sous la forme d’un commentaire
argumenté, répondez à la question posée
© Éditions Foucher
Fiche-bac
posés d’un récit et, le plus souvent, d’une morale*. Malgré l’universalité du
propos, le lecteur reconnaît des liens avec le contexte de création.
-la grâce aux
• Le bestiaire* allégorique* des fables, fondé sur la personnification*, Recopiez la fiche. Complétez
bilan ci-contre.
appartient à notre mémoire collective. séances de la séquence et au
I. Les contes
> Les récits imaginaires d’aujourd’hui 1. Origines
• Les formes des récits imaginaires contemporains (nouvelles, romans, 2. Structure et visées
BD, films) n’obéissent plus à des codes littéraires stricts. Pastiches, parodies 3. Exemples
ou créations à part entière, ils puisent dans différents registres narratifs : le II. Les fables
merveilleux, le fantastique (voir p. 70-71) et la science-fiction (voir p. 188- 1. Origines
visées
189). 2. Formes, structure et
• Mais au-delà des rêves ou des peurs qu’ils suscitent, ces récits s’an- 3. Exemples
crent dans le monde réel : ils expriment les fantasmes intimes de leurs au-
teurs comme ceux de leurs lecteurs ; ils questionnent notre présent. III. Les récits imaginaires
d’aujourd’hui
:
1. Pastiches et parodies
définitions
2. Registres et visées
• Allégorie n. f. Figure de style consistant à ex- 3. Exemples
Mini-dico
Pour le diplôme
Évaluation intermédiaire
Capacités Connaissances
• Contextualiser et mettre en relation des œuvres traitant, par l’imaginaire, • Imagination/imaginaire
un même aspect du réel à des époques différentes. • Le conte
• Interpréter le discours tenu sur le réel à travers le discours de l’imaginaire • La fable
(en particulier poétique et romanesque). • La morale
• Réaliser une production faisant appel à l’imaginaire. • La personnification
a. Tolstoï,
« Le loup et le moujik1 », 1888
Un loup, poursuivi par un chasseur, rencontra un moujik qui revenait
des champs, portant un sac et une chaîne à battre le blé. Alors le loup
lui dit :
– Moujik, cache-moi ! Les chasseurs me poursuivent.
5 Le moujik eut pitié du loup, le cacha dans son sac, et le mit sur son
épaule. Les chasseurs vinrent et demandèrent au moujik s’il n’avait pas
vu le loup.
– Non, je ne l’ai pas vu ! répondit le moujik.
Les chasseurs s’éloignèrent, le loup sortit du sac, et se jeta sur le mou-
10 jik. Et le moujik s’écria :
– Oh ! Loup ingrat ! Tu n’as pas de honte ? Je viens de te sauver la vie, et
c’est moi que tu veux dévorer !
Le loup lui répondit :
– Un bienfait s’oublie !
15 – Non, reprit le moujik, un bienfait ne s’oublie pas ; interroge qui tu
voudras, on te le dira.
Et le loup reprit :
– Eh bien, soit ! Allons ensemble sur la route, nous demanderons à la
première personne que nous rencontrerons si un bienfait s’oublie ou
20 non. Si l’on me dit « Non », je te laisserai vivre. Si c’est le contraire, je te
mangerai !
Et ils continuèrent leur route. Bientôt ils rencontrèrent un vieux cheval.
Le moujik lui demanda :
– Dis-moi, cheval, si un bienfait s’oublie ou non.
25 Le cheval dit : – Voilà ce que je sais, moi. J’ai vécu douze ans chez mon
maître, et je lui ai donné douze chevaux, et, en même temps, je l’ai aidé
© Éditions Foucher
1 Paysan russe. dans la culture ; l’an passé, je devins aveugle ; alors il me fit travailler au
28
moulin. Enfin, je perdis mes forces, et, un jour, je tombai sous la roue.
On me frappa, on me traîna par la queue, et l’on me mit dehors.
Quand je revins à moi, je m’éloignai. Où je vais ? Je n’en sais rien !
30 Alors le loup dit :
– Vois-tu, moujik, qu’un bienfait s’oublie ?
Et le moujik répondit :
– Attends encore, et demandons à un autre. […]
Léon Tolstoï, Contes et fables, 1888.
Gros plan
Questions
Compréhension et vocabulaire 10 points cation dans chacun des deux récits. De quel défaut le Loup
fait-il preuve ? 2 points
1 Quelles ressemblances et quelles différences relevez-vous
dans les deux histoires ? En quoi sont-elles imaginaires ? 4 points Écriture 10 points
2 Quel texte fait référence explicitement à un environnement Rédigez, en une vingtaine de lignes, une suite au conte de
historique et géographique ? Que dénonce-t-il ? Lequel des deux Tolstoï. Le moujik et le loup vivront trois autres péripéties met-
textes est le plus universel ? Justifiez votre choix. 4 points tant en scène des animaux personnifiés et/ou des êtres
humains. Ces événements annonceront la morale finale qui
© Éditions Foucher
3 L’adjectif qualificatif « ingrat » est cité dans les deux textes pourra ressembler ou non à celle de La Fontaine.
(l.11 du premier texte et l.16 du second). Expliquez sa signifi-
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