LA GUERRE
PSYCHOLOGIQUE
Bibliothèque stratégique
dirigée par Lucien Poirier et Hervé Coutau-Bégarie
Amiral Besnault, Géostratégie de l'Arctique.
Jean-Paul Charnay, Métastratégie - Systèmes, formes et principes
de la guerre féodale à la dissuasion nucléaire.
Général Colin, Les transformations de la guerre, suivi d'Une
lecture de Colin par Lucien Poirier.
Bruno Colson, La culture stratégique américaine - L'influence de
Jomini.
Bruno Colson, Europe : repenser les alliances.
Julian S. Corbett, Principes de stratégie maritime.
Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie de l'océan Indien.
Hervé Coutau-Bégarie, Le désarmement naval.
Serge Grouard, La guerre en orbite.
Paul Kennedy, Stratégie et diplomatie 1870-1945.
Bernard Labatut, Renaissance d'une puissance? - Politique de
défense et réforme militaire dans l'Espagne démocratique.
Edward Luttwak, La grande stratégie de l'empire romain.
William H. McNeill, La recherche de la puissance - Technique,
force armée et société depuis l'An Mil.
Valérie Niquet, Deux commentaires de Sun Zi.
Lucien Poirier, Stratégie théorique II.
Lucien Poirier, La crise des fondements.
Lucien Poirier, Stratégie théorique III.
Herbert Rosinski, Commentaire de Mahan.
Sun Bin, Le Traité militaire.
Sun Zi, L'art de la guerre.
Michel Tripier, Le royaume d'Archimède.
André Vigarié, La mer et la géostratégie des nations.
F r a n ç o i s G É R É
LA GUERRE
PSYCHOLOGIQUE
Institut de Stratégie Comparée
EPHE IV - Sorbonne ECONOMICA
47, rue des Écoles, 75005 Paris 49, rue Héricart, 75015 Paris
© Ed. ECONOMICA, 1997
Tous droits de reproduction, de traduction, d'adaptation et d'éxécution
réservés pour tous les pays.
A la mémoire de Michel
Silvestre sans qui, jamais,
ce livre n'aurait été conçu.
INTRODUCTION
Expériences
En France, la guerre psychologique est mal connue. Pourtant
elle a été intensément pratiquée par notre pays à une époque encore
très récente. Pour des Etats démocratiques, dès aujourd'hui et dans
les décennies à venir, il ne sera pas possible de faire la guerre
victorieusement dans n'importe quel conflit sans disposer des
moyens d'une action psychologique cohérente. Ce livre poursuit
quatre objectifs.
Premièrement, présenter la guerre psychologique, son enraci-
nement historique et ses inflexions à mesure du développement des
médias dans nos sociétés. Deuxièmement, présenter l'expérience
française de la guerre psychologique entre 1945 et 1963 qui repré-
sente une pratique exceptionnellement riche et complexe, à peu
près totalement oubliée. Troisièmement, restituer cette pratique
par rapport à celles des deux grandes puissances de la Guerre
froide qui ont eu toutes deux une expérience originale. Quatriè-
mement, montrer l'importance croissante que revêt et les défis que
pose la guerre psychologique dans les sociétés post-modernes
hypermédiatiques. La nature et la réalité de la guerre psycho-
logique constituant une des interrogations et un des enjeux de cette
étude, qu'on n'attende pas une "définition définitive" dès le départ.
Tout l'ouvrage s'y essaie en montrant les efforts des uns et des
autres pour trouver une voie assurée fondée sur des concepts clairs.
Invariants
La pratique stratégique ne peut être que fille de son temps. Elle
agit par rapport aux hommes du moment avec les instruments
contemporains. En conséquence, elle présente une extrême perméa-
bilité aux influences idéologiques et aux perceptions de l'environ-
nement géopolitique. Il appartient au théoricien de la stratégie de
prendre le recul nécessaire et si possible de corriger les erreurs de
trajectoire du praticien. A la vérité les exemples historiques sont
bien rares d'une interaction des deux. La théorisation a besoin de
cette matière accumulée par les praticiens. Ceux-ci, s'ils réclament
des principes susceptibles de les guider, exigent simplicité, concision
et clarté et n'hésitent pas, le cas échéant, à prendre la plus grande
liberté voire à les bafouer carrément.
Pour le praticien, l'invention est à la fois un état naturel et une
nécessité. Aussi il ne lui importe qu'à la marge que cette guerre qu'il
fait ait existé, ou pas, de toute éternité. Ce qui compte, c'est la
forme qu'elle prend en fonction de la situation du moment, des
moyens dont on dispose, de la singularité de la conjonction de
facteurs nécessairement nouveaux et imprévisibles.
Il en est de la guerre psychologique comme des autres caté-
gories de la stratégie militaire générale. Etudier la guerre psycho-
logique au XXe siècle et singulièrement dans sa seconde moitié
oblige à considérer les perceptions et les points de vue des acteurs.
Pour eux, sans conteste, un fait domine, l'affrontement idéologique
entre deux camps qui prend le nom de Guerre froide à partir de
1947. En raison de l'existence des nouveaux moyens nucléaires
militaires qui se développent, à un rythme rapide, à partir de 1949
aux Etats-Unis et en URSS, l'action psychologique revêt une
importance toute particulière. Mais quelle place lui donner ? Sans
doute existe-t-il une tradition. A quand la faire remonter ? Peu
importe. Il y a déjà tant à faire pour relever correctement les
données originelles du problème actuel. Tant à faire pour dégager
quelques principes immédiatement opérationnels au regard de
l'urgence. Tant à faire, aussi, pour secouer les conformismes, les
idées a priori et... les traditions. Les enseignements du passé ont tôt
fait de se transformer en sclérose de l'intellect.
Le militaire prépare, prévoit mais l'engagement décide et
l'événement, ce que Clausewitz nommait la friction, bouleverse
tout. La suprême qualité n'est jamais que l'intelligence entendue
comme la capacité d'adaptation-réaction aux surprises de
l'environnement.
Mutations techniques et invariant humain : action psychologique et
hypermédiatisme
Il est vrai que depuis un demi-siècle l'accélération des progrès
techniques, l'irruption de savoir-faire nouveaux bouleversent de
manière quasi permanente notre mode de vie et la manière dont
nous nous percevons dans le monde. En un demi-siècle, nous som-
mes passés du journal papier, au journal parlé, au journal télévisé
pour atteindre aujourd'hui le journal électronique. Le rapport à
l'information, le processus d'élaboration des connaissances sont
bousculés par la révolution permanente des outils de
communication.
En 1801, lorsqu'il prépare sa campagne, Bonaparte imagine-t-
il que l'information puisse constituer autre chose que ce qui sert les
plans du général en chef ? En dépit du rôle de la presse durant la
révolution, auquel, homme de sa propre propagande, il est émi-
nemment sensible, chef de guerre, il ne conçoit la manœuvre pour
l'information qu'en termes militaires : c'est le renseignement.
En 1962, lorsque commence l'engagement massif des Etats-
Unis au Viêt-nam, le premier problème est celui des relations avec
la presse américaine. La télévision ne joue dans les débuts qu'un
rôle marginal. Mais c'est sur ce théâtre qu'elle découvre précisé-
ment ses pouvoirs. En 1975, des dizaines de caméras "couvrent" la
débâcle sur les toits de l'ambassade des Etats-Unis à Saigon.
Victoire et défaite, bien plus que guerre et paix, sont désormais
garanties et signées par l'œil et l'oreille des médias. Toute guerre
s'inscrit dans les mémoires par un traumatisme psychologique. Hier
c'étaient l'enfant, le frère, le père dont l'absence signifiait durable-
ment la trace mortelle de la guerre. Aujourd'hui, la guerre c'est la
vision, plus rarement encore l'écoute, de la mort des autres média-
tiquement rapportée. Dans la prise cinématographique chacun,
chaque individu singulier et en général anonyme, à chaque fois,
meurt pour tous. Ainsi le traumatisme s'inscrit-il de manière
totalement différente.
Hypermédiatisme
L'évolution parallèle du couple satellite-ordinateur provoque
une telle transformation des pratiques dans tous les domaines
affectés que chacun se demande si ce n'est pas sa nature même qui
en est affectée. A peine commençons-nous à réfléchir sur cette
transformation que voici Internet, l'interactivité sur ordinateur
personnel, une nouvelle existence en réseau. Les "vagues" de la
techno-modernité se succèdent à un rythme insoutenable pour la
psyché humaine. Ne serions-nous pas nous-mêmes des mutants
sous influence technique ? Voici donc advenue l'ère de l'hyper-
médiatisme.
Elle se caractérise par la distorsion entre le temps-machine et
le temps humain. Si définitive et profonde qu'il ne nous est plus
possible de faire une pause, de prendre le recul nécessaire pour
maîtriser la vitesse de circulation des flux information communi-
cation. Aussi avons-nous tendance à parler de révolution pour
qualifier l'intervention d'éléments particuliers en leur attribuant
abusivement une valeur générale. Il devient coutumier de préten-
dre évaluer le monde à l'aune de CNN. Cet effet CNN est devenu
la banalité obligée de tous les discours sur la modernité et l'expli-
cation commode de tout ce que l'on ne prend plus la peine
d'analyser.
La stratégie militaire non seulement n'échappe pas à cette
situation mais elle semble en être tout particulièrement affectée.
Une image de CNN provoque la décision des Etats-Unis d'inter-
venir en Somalie. Une autre image de CNN est à l'origine du
retrait des troupes américaines du même endroit. La boucle se
referme sur elle-même. Cet impact supposé formidable de quelques
flashes brutaux lancés de plein fouet en direction de l'imaginaire
nerveux des opinions publiques devient une cause originelle en
l'absence de toute autre raison. Faire la guerre sans but, sans
intérêt, au nom de quelques principes vagues, flottant à la surface
des choses. Pourquoi pas ? Puis vient une contradiction insou-
tenable, l'image et le sang. Ce sang qui, quoi qu'on en dise, demeure
l'étalon par lequel se mesure le tragique de l'histoire.
Voilà qui conduit à penser qu'il existe bien, obstinés, des
invariants : influencer, persuader, tromper. La constante, c'est
l'homme. C'est la machinerie instinctuelle et le cortège des affects
primairés ou plus élaborés : la peur, la colère, la haine, la pitié...
etc. La colère d'Alexandre est-elle différente de celle de Napoléon ?
N'y entre-t-il pas la même part de calcul destinée à impressionner
et faire fléchir la volonté d'objection donc de résistance ? Encore,
des transformations doivent-elles être relevées. Parallèlement à
l'essor des médias s'accomplit un développement des sciences du
psychologique et du social. Sciences molles sans doute mais qui
fraient suffisamment avec les sciences dures pour prétendre à plus
qu'à la simple "intelligence" des objets qu'elles étudient. La
psychologie du comportement faisant suite aux premières percées
du scientisme psychologique, redoublée sinon approfondie par la
psychanalyse, créent aujourd'hui un vaste domaine qui prétend
saisir l'homme à la croisée de l'instinct, de la pulsion et du social.
Autant de compréhensions, autant de prétentions à forger des
outils capables d'influencer, de guider, de modifier, voire de
manipuler.
Recommencement perpétuel
Pour présenter l'expérience française, il est indispensable de
l'immerger dans l'histoire longue de cette activité étrange que
constitue l'action psychologique. Toutefois, on ne saurait feindre
une continuité qui n'a jamais existé. La pratique de l'action psycho-
logique quelle que soit sa régularité reste segmentée. Tout se passe
comme si, à des titres divers et pour des raisons variées, on
retrouvait au cas par cas le besoin et la nécessité de son emploi. De
ce fait, elle n'est jamais parvenue à accéder durablement au rang
d'arme ou d'armées comme l'Artillerie ou la Marine. Phénomène
extraordinaire : régulièrement employée, elle est sollicitée dans la
surprise et l'urgence.
Faut-il considérer comme définitif les établissements récents
effectués par les deux grandes puissances ? On voit les Etats-Unis
développer l'action psychologique durant la Seconde Guerre
mondiale, puis comme pour le reste et malgré l'avis des spécialistes,
on néglige. On (se) démobilise. Viennent les débuts de la Guerre
froide et surtout la Corée, la machine repart. Les Etats-Unis sont-
ils prêts pour autant à faire face aux problèmes posés par le Viêt-
nam ? Au contraire. Tout semble devoir être réinventé dans la hâte
et l'improvisation. Face à un adversaire maître des effets tout
dérape, se grippe, s'inverse. Ce n'est pas le dénouement c'est la
déroute. Pourtant, là encore, la défaite dans la guerre psycholo-
gique ne fait pas autre chose qu'enregistrer impitoyablement la
faiblesse de la définition et du guidage politique d'une guerre dont
personne n'était capable de clairement définir les buts et les raisons.
A l'inverse on sera tenté d'admirer la continuité soviétique. Les
bolcheviks se créent comme organisation de guerre psycho-
politique qui peu à peu, sous la houlette de Trotsky, se militarise.
Mais la force physique vient après, comme au service, de la
mécanique politique révolutionnaire. Sitôt au pouvoir, Djerzinsky,
le premier patron de la Tchéka, la police politique, héritière révolu-
tionnaire de l'Okhrana tsariste, crée une organisation destinée à
surveiller, contrôler, tromper, leurrer, détruire. Une stratégie inté-
grale se met en place qui voit loin, joue ses coups à la découverte.
Pourtant l'essoufflement est rapide. Passé la crise de croissance, il
faut encadrer une société tout en prenant en compte les évolutions
techniques. Il faut également gérer l'échec de plus en plus patent du
système, de ses promesses, de son messianisme. De plus en plus
tacticien, le système soviétique qui, de tous, a accordé le plus
d'importance, d'attention et de moyens à l'action psychologique est
finalement celui qui échoue de la manière la plus éclatante.
Sa nature l'incite, devant être partout, elle ne saurait se fixer
nulle part. Bien plus, l'établir bureaucratiquement ne serait-ce pas
la formaliser alors que par nature elle se veut caméléonesque et
ubiquiste ? L'expérience française illustre exemplairement cette
tentation entre le rien et le tout. Pauvreté de statut, faiblesse
d'organisation et soudain se révèle une effrayante capacité de
dévoration. Un 5e Bureau d'armée, d'abord. Une présence dans
toutes les organisations militaires. Un droit de regard sur tous les
plans. Prétendant à une supériorité de vue sur la conduite de la
guerre, l'action psychologique, en France mais aussi dans d'autres
Etats, finira par regarder vers la tête. L'autorité politique peut-elle
rester à l'abri des accès de zèle et d'efficacité de l'action
psychologique ? Et là ne découvre-t-on pas une des raisons de ses
difficultés à se fixer comme forme de l'activité de guerre ?
Ce n'est pas par hasard si deux cultures lui accordent, aux
origines, une éminence particulière : en Orient la Chine, en
Occident la Grèce. De ce double berceau est issue une culture qui
rencontre d'autres systèmes guerriers plus rustres, plus violents,
plus physiques. Et progressivement l'imprégnation a lieu, des
osmoses opèrent.
Un dernier mot enfin. Si l'action psychologique n'a rien à voir
avec l'espionnage, si la propagande ouverte peut avoir pignon sur
rue, il est difficile de concevoir, d'organiser et de mettre en œuvre
la manipulation des esprits dans la transparence totale. La discré-
tion et le secret entourent nécessairement une partie des activités
de l'action psychologique.
D'où une difficulté permanente pour l'étude : l'impossibilité
d'accéder aux archives, ou pire encore, l'absence d'archives. Toute
proclamation tapageuse n'est que la manifestation d'une bien petite
découverte. Dans le monde réel de l'action psychologique, les
élaborations sont lentes et patientes. Travail de réseaux, de conne-
xions et de connivences entre praticiens, entre artisans. Nos démo-
craties sont, quoiqu'elles en aient et quoiqu'elles disent, foncière-
ment manipulatrices. Dès lors que l'usage de la force est interdit, il
faut contourner, ruser, hiérarchiser, créer des réseaux d'influence
et multiplier les parallèles.
La guerre et sa composante la guerre psychologique ne peu-
vent être assimilés à l'information et à la recherche de la vérité. En
terme de pratique de l'information, il y a collision frontale entre
deux déontologies, deux besoins diamétralement opposés. Un
terrain d'entente est-il concevable ? C'est affaire de la qualité des
relations p a r rapport à la valeur attribuée à l'enjeu. Q u ' o n r e t r o u -
ve, au cœur du problème, la notion d'intérêt supérieur du pays, de
la nation, de la Cause n'a rien d'étonnant. Car c'est bien de
l'essentiel qu'il s'agit.
Aussi, ne sera-t-on pas davantage surpris que les praticiens de
la guerre psychologique soient restés des h o m m e s discrets et n'aient
jamais recherché une célébrité excessive. Ce ne sont ni des
clandestins, ni des hommes d'appareil. Il s'agit bien d a v a n t a g e de
praticiens d ' u n jeu subtil qui ne se sont avancés sur la scène publique
qu'en cas d'urgence lorsqu'il leur paraissait indispensable de
prendre position. Pour le reste, on découvrira dans cette étude des
noms nouveaux aux côtés d'autres déjà fameux.
PREMIÈRE PARTIE
GÉNÉALOGIE
DE LA GUERRE
PSYCHOLOGIQUE
CHAPITRE PREMIER
SITUATION
DE L'ARME PSYCHOLOGIQUE
"De quoi parlons-nous, remarque le général américain Lutz, en
1980, opérations spéciales, guerre spéciale, guerre de guérilla,
guerre de partisans, opérations paramilitaires, guerre révolution-
naire, guerre psychologique, conflit de basse intensité... ? En vérité
nous avons de gros problèmes de définitions".
I. L'ARME PSYCHOLOGIQUE ENTRE GUERRE ET PAIX
Il est traditionnel de commencer par une définition de définir
l'objet étudié. Dans ce cas ce serait le trahir. Car il présente pour
première caractéristique de se dérober à la saisie d'une définition
claire et distincte. Les praticiens qui ont déjà un rapport à cette
"chose", ceux aussi qui pressentent qu'ils vont devoir ou sont sur le
point de la pratiquer s'interrogent sur sa nature. Une de leurs
préoccupations premières est de faire reconnaître son existence,
une seconde est d'en établir les normes, les règles, le champ
d'application et la doctrine d'emploi. Un des buts de cette étude est
de montrer l'effort de définition de l'objet et la délimitation de son
champ d'application. Le paradoxe est que tout en constituant une
activité aussi ancienne que la conflictualité, la manœuvre de l'arme
psychologique a connu durant ce dernier demi-siècle des boulever-
sements d'une ampleur exceptionnelle. En sorte que de pratique
ordinaire, elle peut prétendre se hisser au rang de domaine essen-
tiel pour la stratégie, action finalisée en milieu conflictuel.
Prenant en axiome qu'il existe une arme psychologique, on
considère que sa manœuvre se partage entre l'action psychologique
et l'acte de guerre psychologique. La première vise à exercer une
influence sur son propre camp par la communication ouverte d'une
information officielle, libre et vérifiable mais aussi bien organisée et
dirigée que possible. La seconde constitue un ensemble de
manœuvres hostiles à l'égard d'un ennemi particulier. Une des
difficultés vient de ce que, dans la manœuvre de guerre, il convient
également de protéger son propre camp contre les attaques
psychologiques venant de l'adversaire. Peut-on le faire seulement
avec les moyens du temps de paix ou convient-il d'adopter un
dispositif défensif de guerre ? D'autant que la corrélation de
l'agression et de la protection est souvent fréquente et les effets
récurrents. Lorsque la France Libre lance sa ritournelle "Radio-
Paris ment, Radio-Paris est allemand" il s'agit autant d'attaquer la
propagande collaborationniste que de protéger le moral des Fran-
çais libres mais, en dernière instance, il s'agit surtout de relever le
moral de son propre camp sous occupation.
En dépit de cette difficulté, il est essentiel de maintenir une
seconde différence celle entre état de guerre et état de paix. La
Guerre froide, les guerres de décolonisation et depuis plusieurs
décennies cette pratique désastreuse qui consiste à faire la guerre
sans la déclarer nous ont intellectuellement familiarisés avec une
situation amorphe où se diluent les notions d'ennemi et de conflic-
tualité. Les axiomes fondamentaux de la guerre s'étant troublés
nous ne savons plus très bien quels sont ceux qui fondent la paix. La
fin de la Guerre froide devrait nous sortir de l'hybride. Mais il y
faudra et le temps et le passage par d'amères expériences. Sachant
donc que la perception claire de situations distinctes nous a
progressivement échappé, il faut bien indiquer que l'action psycho-
logique en temps de paix et en temps de guerre doit s'entendre de
manière fort différente.
Il peut y avoir une action psychologique de temps de paix
menée chez soi ou dirigée vers l'extérieur. Il ne saurait y avoir de
guerre psychologique de temps de paix. C'est un abus de langage.
De même, les expressions guerre économique ou commerciale
décrivent mal des activités d'opérateurs non-militaires, le plus
souvent privés, qui sont engagés dans une compétition sans doute
dure mais qui relève d'un autre ordre. En temps de paix, les Etats
peuvent exercer une influence psychologique qui renforce leur
prospérité et leur puissance : l'attrait exercé par les monuments et
les arts de Paris contribue au prestige de la France. Cette séduction
peut être spontanée, elle peut faire l'objet d'une organisation
systématique et plus ou moins concertée. C'est le rôle dévolu aux
diplomates. C'est aussi l'activité des organismes chargés d'attirer
chez soi les étrangers. Bref, dès lors qu'il n'y a aucune intention
hostile, aucun projet de subversion ou d'asservissement, chaque
entité est libre de recourir à tous les atouts dont elle dispose pour
séduire, attirer, influencer. Il ne s'agit pas pour autant de miner la
culture des Etats voisins. La pratique efficace de la guerre
psychologique exige que l'on sache raison garder. En effet en
situation de guerre ou, comme ce fut le cas durant la Guerre froide,
durant des périodes de très fortes tensions entre certains Etats,
périodes durant lesquelles la paix sert à préparer les conditions
favorables d'une guerre future, l'emploi de l'arme psychologique
prend une dimension très différente.
Le développement d'une action psychologique efficace exige
que soit clairement définie la situation. Ne pas le faire constitue une
faute politique qui peut conduire aux dérives très graves qu'ont
connues un certain nombre d'Etats à travers le monde. En raison de
la nature très particulière de l'idéologie communiste, de nombreux
auteurs américains et britanniques ont avancé la notion de "guerre
politique", en réalité très proche de celle de guerre révolutionnaire.
Dès lors que les deux termes se trouvent accolés, on entre dans un
système total forcément générateur d'effets pervers. La distinction
entre autorité civile et autorité militaire tend à s'éroder et, plus
grave encore, les bases même du système démocratique (pluralisme
d'opinion, de partis) peuvent être remises en question au nom du
soupçon contre les entreprises de l'adversaire et de la nécessité de
protéger sa population contre les entreprises de l'ennemi.
Ayant posé ces principes, il est malheureusement indispensable
de reconnaître aussitôt que la réalité du XXe siècle s'y est bien peu
conformée. Les formes de la guerre qui ont dominé cette période, de
par leur caractère total, ont conduit à considérer que l'état de paix
n'était qu'une illusion (une apparence trompeuse) ou qu'une étape
préparatoire au déclenchement de nouvelles opérations. De ce fait,
il convient de différencier deux approches souvent confondues pour
des raisons que l'on explicitera bien qu'elles relèvent de catégories
distinctes de la pensée militaire. Existerait-il une primauté de
l'action psychologique ? Il s'agit d'un transfert de prééminence des
effets physiques qui agissent sur la psyché au profit des effets
psychologiques. Cela signifie que, considérant l'inutilité ou le carac-
tère inapproprié du recours à la violence armée, on lui substitue
prioritairement une action psychologique. Il faut d'ailleurs consi-
dérer que le recours prioritaire à la violence n'est jamais qu'une
approche culturelle de l'affrontement. D'autres cultures militaires,
celle de la Chine ancienne notamment, ont toujours considéré
comme infiniment supérieur le recours à l'action psychologique Et
Clausewitz, qu'on a trop vite doté d'un goût immodéré pour la
seule violence physique, rappelle que chaque fois qu'il le pourra, le
conquérant s'efforcera de n'avoir recours qu'à l'intimidation Il se
trouve que Clausewitz écrit en un moment où, pour des raisons qui
tiennent à la montée politique de l'affirmation identitaire natio-
nale, l'intensité des volontés est si forte qu'aucune ne peut espérer
faire ployer l'autre par le recours à la seule persuasion psycholo-
gique. C'est donc bien lorsque le recours à tous les autres moyens
d'affirmation de sa volonté a été épuisé que l'on passe à l'action
militaire physique laquelle, compte tenu de l'intense raidissement
de la volonté adverse, doit s'exercer de manière formidable ou
absolue.
Mais, indépendamment de ce cas de figure particulier, très fré-
quemment l'estimation du rapport entre le gain espéré et le risque
de perte par rapport à la valeur d'un enjeu fait que les volontés sont
rarement en équilibre On se trouve alors devant le "modèle
Tamerlan". La férocité légendaire du conquérant turc comporte
avant tout une dimension d'action psychologique fondée à la fois
sur l'existence nécessaire de moyens militaires redoutables mais
pas nécessairement irrésistibles et surtout sur l'exhibition d'une
cruauté effrayante à l'usage des riches cités marchandes qui ont
évidemment gros à perdre. Fréquemment, la solution retenue fut
donc de payer tribut quitte même, avec l'habitude, à transformer la
relation en achat d'une protection. A l'échelle d'une ville, voire d'un
Etat, se trouvait institutionnalisé ce que nous appelons le racket.
Les stratégies de contournement ou indirectes représentent le
second volet où se combinent action militaire physique et action
psychologique. La manœuvre de contournement consiste à s'empa-
rer politiquement et militairement de théâtres périphériques secon-
daires pour progressivement isoler et encercler le théâtre principal
auquel, parce qu'il était trop solide, on ne pouvait directement
s'attaquer. Mais en même temps, le théâtre principal est miné par
1 C'est le fondement de l'enseignement stratégique de Sun-Zi, au Ve siè-
cle av. n. e. Voir la préface du général Maurice Prestat à la plus récente
édition française de L'Art de la guerre, traduction et édition critique de
Valérie Niquet, Economica, 1988.
2 "Un conquérant est toujours ami de la paix (comme Bonaparte le disait
constamment de lui-même) ; il voudrait bien faire son entrée dans notre
Etat sans opposition". De la guerre, Livre VI, chapitre V, p. 416, Editions de
Minuit, traduction de Denise Naville. Cette édition de 1955 introduite par
Pierre Naville et préfacée par Camille Rougeron nous servira par la suite de
référence.
une action purement psychologique visant à l'affaiblir en sorte
qu'une fois l'encerclement achevé, sa capacité de résistance finale
elle-même soit déjà fortement entamée. Arme psychologique et
armes classiques peuvent être utilisées dans un ordre de priorité
différent tant dans l'espace (le théâtre considéré) que dans le temps
(moment favorable soit pour l'une, soit pour les autres). Mais l'im-
portant est la concomitance des actions et la résultante générale
(mondiale) des effets produits. Par définition, la guerre psycho-
logique correspond à un projet hostile.
Qu'entendre par là ? S'il existe un état de guerre déclaré, le
problème est simple. Mais si, comme l'ont pensé les adversaires du
communisme, il s'agit d'une manœuvre purement psychologique
qui vise à capter les esprits, à préparer la subversion politique d'une
société pour s'en assurer la domination ? On entre alors dans la
logique de la Guerre froide et, plus encore, de ce qui fut perçu
comme la guerre totale qui installe la guerre comme situation
permanente dans laquelle la violence armée ne constitue qu'une
forme, parmi toutes les autres, de l'agression contre l'adversaire
désigné. Cette construction géostratégique postule une unité de
dessein servie par une multiplicité d'actions de nature différente.
Vision totale, elle considère un Grand Perturbateur mondial
ubiquiste et polymorphe. C'est l'Adversaire, tel que durant la
Guerre froide certains militaires, à travers le monde, pensant le
rencontrer, se font un devoir supérieur de le combattre.
II. STRUCTURE DE LA MANŒUVRE PSYCHOLOGIQUE
Le recours à l'arme psychologique repose sur une relation
étroite entre le physique et le psychique, entre le matériel et l'imma-
tériel, le concret et l'abstrait. Pour qu'il y ait manœuvre psycholo-
gique il faut une intention, des procédés, des vecteurs. L'intention
dans la guerre psychologique est évidemment hostile : elle vise à
réduire le potentiel de l'adversaire. Ce potentiel peut être matériel
(les capacités de lutte) ou psychologique (la volonté de lutter).
Les procédés, très divers, de nature immatérielle, sont regrou-
pés ici, par commodité, en quatre modes : la ruse ou tromperie, la
propagande, la menace, les effets de terreur. Le choix d'un ou
plusieurs procédés agissant concourramment dépend évidemment
des objectifs que l'on s'est fixés. Chacun de ces modes de l'influence
du psychisme présente une variété de nuance, de dégradés, selon
qu'elles sont plus ou moins liées à des capacités de violence
physique. En outre, elles entretiennent entre elles des rapports
parfois étroits. La propagande dite noire est une forme de
tromperie. La propagande blanche peut être fortement appuyée par
le recours à la force : les bombardements massifs sont souvent
précédés ou accompagnés de lâchers de tracts. Quant aux vecteurs,
eux de nature matérielle, ils sont innombrables : tout ce qui
contribue à faire passer un message, tout ce qui véhicule des
signaux devient un instrument efficace dès lors qu'il est mis au
service de l'objectif recherché dans la manœuvre psychologique.
Les médias ne sont donc qu'un élément parmi d'autres, au même
titre que la grosseur de la massue, les peintures de guerre, le
camouflage... etc.
Ces vecteurs peuvent néanmoins se répartir en deux caté-
gories : d'une part les armes, d'autre part des supports qui servent
à des activités parfaitement pacifiques et qui sont mis au service des
modes de la manœuvre psychologique. Le tract, le haut-parleur
mais aussi le cri ou le chant de la voix humaine, vecteurs de com-
munication ordinaires de la vie et de la culture, constituent autant
de supports de la guerre psychologique. La monnaie a toujours été
un vecteur d'affirmation de l'Etat. Elle est donc, de par sa valeur et
sa symbolique, porteuse d'un message fort. Comporte-t-elle, du fait
de ses représentations, une volonté de domination ou d'asservis-
sement ? Tout dépend du statut de l'utilisateur. La monnaie impé-
riale romaine affirme la domination de celui qui peu à peu devra
être assimilé à un Dieu et révéré comme tel. Ni le judaïsme, ni le
christianisme ne s'y sont trompés et cette réaction fut, avec un
jugement très sûr, appréciée pour ce qu'elle était : une révolte
intolérable. On connaît l'opposition absolue du général De Gaulle,
lors du débarquement de Normandie, lorsque les Alliés voulurent se
doter d'une monnaie particulière qui rappelait fâcheusement la
pratique de la monnaie d'occupation.
En fonction des vecteurs dont on dispose et si possible en
inventant ou en utilisant des supports nouveaux, on s'efforcera de
produire des effets psychologiques sur l'adversaire. Dans la guerre,
le discours d'un membre du gouvernement peut et, même, doit en
principe constituer un élément important de l'action psychologique.
Le célèbre discours de Churchill "blood, sweat and tears" est un
petit monument. Au même titre que le V de la victoire. Retrouvant
naturellement, mais aussi paradoxalement eu égard à la monarchie
britannique, la symbolique du corps royal, Churchill sut faire de sa
propre personne une authentique machine d'action psychologique.
C'est donc la finalité qu'on assigne aux vecteurs dans le cadre
du mode d'action choisi, la façon dont on les organise les uns par
rapport aux autres et dont on les fait fonctionner qui les trans-
forment en armes. Cette seconde catégorie de vecteurs présente un
caractère d'ambivalence qui rend parfois confuse sa reconnais-
sance. La fonction de l'épée est de frapper et parer, celle du bouclier
est de protéger de l'action de l'épée. A la limite, il servira à écraser
l'adversaire. Il n'existe pas d'équivoque quant à la finalité qui les a
fait concevoir et fabriquer. Ce sont des outils clairement finalisés et,
de ce fait, à peu près inutiles en dehors de leur fonction. Or la pâte à
papier ou le celluloïde cinématographique, le haut-parleur, la salle
de réunion où on l'installe, la musique que l'on y diffuse et
finalement les mots eux-mêmes que l'on va employer pour com-
muniquer ne sont pas conçus pour la guerre. Et quand bien même
voudrait-on, par esprit de système, coupler la naissance du langage
avec celle de l'hostilité, on ne saurait malgré tout soutenir qu'il ne
concerne pas également les activités et les relations pacifiques. A
partir de là on peut envisager les relations complexes et très
diversifiées entre les effets psychologiques et les effets physiques.
III. DIMENSION DU PROJET POLITIQUE ET AMPLEUR DE LA
MANŒUVRE PSYCHOLOGIQUE
La nature du projet et l'identité politique de celui qui le conçoit
et le met en œuvre jouent un rôle essentiel dans le déroulement de
la guerre psychologique. L'intérêt majeur du XXe siècle est que l'on
assiste à une confrontation entre Etats-nations immédiatement
perturbée par un affrontement de longue durée entre des Etats-
nations et un bloc à idéologie transnationale centré néanmoins sur
un Etat de nature mixte impérial-national, la Russie. Il n'est pas
étonnant dans ces conditions qu'en termes psychologiques cette
lutte se soit accompagnée d'une interrogation sur l'identité de
chacun, la sienne celle de l'Autre. Dès lors que l'ennemi ne se tient
pas sagement derrière la ligne frontière où se trouve-t-il ?
Partout ? Et à commencer par chez soi ? Pour des raisons de moti-
vations psychologiques une guerre engagée contre un adversaire
flou, mal défini est une guerre perdue. Les mouvements révolu-
tionnaires ont toujours compris que le centre de gravité sur lequel
devait porter l'effort de rupture se situait à la jonction entre le
pouvoir politique en place quelle qu'en fût la nature et la population
de manière à rompre la relation de légitimité plus ou moins
solidement établie et librement consentie entre les deux. D'une
manière générale, plus le projet politique est vaste et englobant
plus forte est la tendance à unifier l'intérieur et l'extérieur au sein
d'une pratique totalisante de stratégie intégrale.
L'empire napoléonien en fournit un excellent exemple.
Napoléon veut-il créer une Europe française ? Mais qu'entend-il
faire de la France ? Que signifie l'invasion française pour ces villes
italiennes austro-hispanisées ? Comme tous les dirigeants d'excep-
tion, Napoléon fut conscient du rôle essentiel de la propagande tant
sur le plan militaire que sur le plan politique. Aussi sut-il en faire
l'auxiliaire de toutes ses entreprises au service d'un projet impérial
qui cherche à s'enraciner dynastiquement. Lourde manœuvre qui
joue de tous les vecteurs disponibles à l'époque, à commencer par la
presse dont le jeune Bonaparte a saisi le rôle durant la Révolution,
cette propagande s'adresse d'abord au peuple français mais
prétend avoir une valeur transnationale au service du dessein
impérial européen. Y a-t-il une différence substantielle entre l'inté-
rieur et l'extérieur ? L'empereur par une propagande qui renoue
avec toutes les symboliques lourdes des grandes entreprises impé-
riales, encadre et modernise la société française post-révolution-
naire. Soit. A l'extérieur, il entend proposer ce même modèle de
société nouvelle. Mais la propagande se heurte à trop de difficultés,
à commencer par la gestion de la machine militaire impériale qui
finit par perturber le projet politique. On apporte peut-être la
liberté à la pointe des baïonnettes mais on ne peut prétendre
affranchir de ses servitudes féodales celui dont on réquisitionne les
récoltes et les maigres outils de production.
Dans son entreprise Napoléon rencontre des adversaires à
l'intérieur et à l'extérieur. A l'intérieur, le régime autoritaire brise
toute liberté d'expression par l'exercice d'une censure policière
terrorisante. Le réseau de mouchards et d'hommes de main de
Fouché, massacreur de l'insurrection lyonnaise, sans être la Tchéka
inspira une crainte efficace. Cette répression s'appliqua dans les
territoires annexés, redoublée par les rigueurs de l'autorité mili-
taire. A l'extérieur, les ennemis de Napoléon étaient bien évidem-
ment les monarchies d'ancien régime coalisées contre la France
révolutionnaire. Cet amalgame fragile fut cimenté par l'argent
mais aussi par la formidable propagande anglaise. Avec un sens
équivalent de la lutte psychologique, rodé par une première passe
contre la Convention, ayant parfaitement compris les enjeux
géostratégiques européens, Pitt et Wellington surent admirable-
ment opposer leur propre stratégie intégrale à celle de l'empereur
des Français. Les libelles et les caricatures anglaises déferlaient en
contrebande sur le continent pour retourner la propagande fran-
çaise contre elle-même. De la Prusse à l'Espagne, les Anglais surent
tirer le meilleur parti de mécontentements et de résistances de
natures très différentes pour les faire concourir au but commun :
abattre l'Ogre de Corse. Admirable métaphore psychologique, qui,
sans attendre Freud, condense les phobies primaires, le fantasme
de dévoration, les terreurs infantiles...
CHAPITRE II
ULYSSE :
RUSES ET PROPAGANDES
Produire des effets psychologiques infléchissant, influençant,
orientant, modifiant le jugement de quelqu'un constitue une activité
sociétale permanente. C'est l'un des ressorts de l'action commer-
ciale, de la publicité, de la propagande électorale... etc. Dans aucun
de ces cas il n'existe d'intention hostile. Tout au plus cherchera-t-on
à tromper. L'emploi de l'arme psychologique à des fins hostiles,
c'est-à-dire dans une relation conflictuelle entre Soi et un Autre où
la force militaire est prête pour l'emploi, présente une palette très
vaste de procédures utilisant des supports variés. On verra au cas
par cas que chaque opérateur selon son projet politique, sa culture
stratégique, son génie propre, a su développer, enrichir pour le bien
comme pour le mal le thésaurus original et un peu étrange de la
lutte psychologique.
Cette activité particulière qui suppose une communication fut-
elle la plus rudimentaire est évidemment sensible au dévelop-
pement des moyens de la communication. Ceux-ci ont pris une
importance telle que la transmission, sans l'emporter totalement
sur le message, comme le suggérait McLuhan, l'a profondément
modifié, diversifié, dénaturé, altéré. A l'âge de pierre comme à l'ère
nucléaire, l'hostilité et la violence restent des constantes mais la
mutation de l'instrument est si considérable que les projets en sont
altérés. La puissance novatrice du vecteur rétroagit sur le procédé
et va jusqu'à affecter le but que l'on s'était fixé parce que la
conception même en est modifiée. Il importe donc de penser les
relations spécifiques qui unissent le type d'opération psychologique
que l'on entend mener et le médium que l'on utilise ainsi que la
façon dont on utilisera ce médium.
La stratégie d'emploi de l'arme psychologique suppose que l'on
prenne en compte un nombre considérable de paramètres en vue
d'opérations qui peuvent être servies par une panoplie de procédés.
L'arme psychologique ne se réduisant pas à un seul procédé sa
manœuvre se définit comme la sélection, la combinaison et l'emploi
des différents éléments de la panoplie.
I. LE SEMBLANT
Ruse, tromperie, déception. Sous ces divers vocables, une
même finalité instiller une fausse information qui vise à égarer le
jugement en sorte que la décision d'action s'oriente dans le sens
défavorable à celui qui la prend et favorable à son adversaire. Pour
prendre une métaphore contemporaine : on injecte dans un système
hiérarchisé un virus qui sera d'autant pus efficace qu'il pourra se
propager et fausser la plus grande extension possible du système.
Soit dans son arborescence soit dans sa circulation hiérarchique
pyramidale du bas en haut et inversement. Plus un système est
"dur", autoritaire, hiérarchisé, paranoïaque, plus l'information
immatérielle produit d'effets physiques : c'est l'intoxication de
Staline par l'Abwehr, c'est la "bleuite" dans la Willaya IV. La
violence se retourne contre elle-même. La ruse prend une nature et
une forme différente selon le but recherché. Purement militaire, elle
vise à affaiblir les forces adverses pour obtenir une supériorité
stratégique ou tactique. Ce sont les opérations de déception. Ainsi
distinguera-t-on la ruse de guerre qui vise à produire un effet sur
les forces et celle qui cherche à affaiblir la volonté de résistance, le
"moral". Dans les deux cas on s'efforce bien de fausser le jugement
mais pour des objectifs très différents. Le cheval de Troie ne vise
pas à affaiblir la volonté mais la capacité de résistance des Troyens.
Admirable réservoir historique d'ingéniosité, la guerre de siège
fourmille de ruses qui d'un côté comme de l'autre visent aussi bien
les capacités que la volonté. Démontrer une force formidable alors
que l'on dispose de maigres moyens ou bien, à l'opposé, faire croire
que l'on pourra tenir quasi indéfiniment alors que les ressources
sont proches de la fin. Le dénuement et la nécessité décuplent les
pouvoirs de l'imagination.
Le faux transfuge éventuellement, le prisonnier porteur de
faux documents qui en réalité se fait capturer volontairement, le
cadavre abandonné sur une plage sont des vecteurs classiques.
L'absence d'uniforme ou l'endossement de celui de l'adversaire
constituent également des classiques que l'on a cru réinventer sous
le vocable de "forces spéciales". A un niveau plus modeste encore,
celui du combattant individuel, le piège de jungle peut témoigner
d'un raffinement de ruse parfois très élaboré, comportant des effets
de démoralisation importants.
La ruse peut prendre d'innombrables formes. Selon son
concept, elle postule que tous les moyens sont bons et son
imagination est illimitée. Dans ce domaine tout repose sur l'art de
l'illusion : d'où l'importance des techniques de fabrication du faux
dans le cadre du secret le plus rigoureux. On comprend la tentation
naturelle mais dangereuse qui pousse à placer ces activités sous la
responsabilité des services dits secrets. Mais la déception à usage
militaire ne doit pas se confondre avec la propagande "noire". Il
n'est pas certain qu'un même organisme doive avoir sous sa
responsabilité ces deux activités et, plus encore, qu'il les mêle à la
recherche du renseignement. Elle pose un problème permanent à
tous ceux qui ont cherché à codifier la guerre et à moraliser le
combat. Relevons que dès le début le modèle Ulysse rencontre
l'opposition du modèle Achille : celui qui, à visage découvert, en
terrain découvert, combat sans feintes, selon le code mutuellement
partagé. Chaque forme de combat est porteuse de cette antinomie :
escrime. On finira même un peu abusivement à faire de la pratique
de l'un ou de l'autre une caractéristique du style national : la botte
italienne en escrime. Cet antagonisme parcourt la totalité de
l'histoire de la stratégie militaire.
II. LA PROPAGANDE
Bien souvent on lui assimile de manière réductrice l'arme
psychologique. Cette erreur tient à ce qu'elle constitue un type
d'activité qui ne s'appuie pas sur des effets de violence physique. Un
tract, un message radio, une émission télévisuelle ne détruisent rien
de matériel. Or l'extrême rapidité de la croissance de ces moyens et
leur diversification tendent à accroître l'importance de leur rôle qui
peut parfois conduire à une survalorisation de leurs pouvoirs qu'il
est toujours très difficile d'évaluer avec exactitude.
En situation de paix, la propagande n'a pas de raison d'être
pour un Etat démocratique. Cependant certains Etats y recourent
vis-à-vis de leurs propres populations. C'est affaire de relations
civiles et d'organisation des pouvoirs à l'intérieur d'une société. En
revanche, en situation de guerre déclarée, de crise ou dans une
phase de préparation à la guerre la propagande constitue une
activité ordinaire et nécessaire.
De nos jours, dans les sociétés libérales, le mot propagande a
mauvaise réputation. La propagande dite électorale se voit
confinée dans des plages horaires qui font l'objet d'âpres disputes
entre les partis. Mais les autorités médiatiques sont elles-mêmes
trop heureuses de donner à penser qu'elles délivrent une infor-
mation objective. L'information rêve de transparence. Elle se
voudrait désincarnée, pure relation entre le fait et celui qui en
prend connaissance. Elle cherche à effacer les traces du processus
de collation, transmission, communication. Cette obsession de
l'effacement de la production conduit directement à la supercherie.
Plus elle se prétend objective, plus l'information se rapproche de
son extrême, la propagande noire. L'information est toujours une
construction comportant des imperfections, des incertitudes et une
grande part de subjectivité. La principale différence est qu'elle n'est
pas délibérément finalisée.
En revanche la propagande dès lors qu'elle ne cherche pas à
tromper, à se faire ruse, mensonge, traquenard constitue une infor-
mation qui cherche à produire un effet d'influence sur le récepteur.
Elle peut rétablir une vérité contre les mensonges d'autrui, elle peut
s'efforcer d'attaquer l'adversaire en dénonçant d'authentiques
méfaits. Lorsque la Voix de l'Amérique dénonce la dictature com-
muniste, ment-elle ? Fournir à son propre camp une information
tronquée ou truquée constitue un tout autre problème. A qui, de
quelle portée, pendant combien de temps ? Intoxiquer sa propre
opinion constitue une activité de vaste dimension que les Etats
démocratiques ne sont pas en mesure d'assumer. Le résultat est que
l'on se livre à des manœuvres limitées sur des objets de dimension
réduite. Cette modération qui n'a d'autre vertu que la nécessité
n'est pas suffisante. Une petite affaire amplifiée par le fonction-
nement désormais ordinaire des médias touche facilement au plus
haut de la sphère de décision-responsabilité. Il n'y a plus pour le
gouvernement qu'à payer un tribut dont personne n'est capable de
définir le montant. Confusion caractéristique d'une absence de
définition.
Mais la vérité peut s'habiller de moyens destinés à frapper
l'imagination si outrés qu'ils travestissent l'adversaire. A l'inverse,
le faux peut créer un climat de crédibilité si convaincant que cela lui
permet au moins temporairement, ce qui parfois est l'essentiel de
faire prévaloir sa position.
Les dessins animés américains contre Hitler ne se sont jamais
embarrassés de finesses à l'égard de la réalité nazie. En faussaient-
ils l'esprit ? Heureusement non. Heureusement, parce qu'ils étaient,
dans leur caricature et leur outrance, proche de la monstruosité de
la machine adverse. En d'autres termes ce n'était pas vrai mais cela
revenait à la vérité.
A l'opposé, on peut avoir tendance à minimiser des inter-
ventions jugées sans importance. Qui aux Etats-Unis prenait au
sérieux Mickey Mouse ou les trois petits cochons contre Hitler ? C e
genre mineur dans son secteur participait à l'effort de guerre
(psychologique).
En même temps on peut dire que ces comics s'adressant à un
public populaire créaient un sentiment de rejet sans nuance qui
favorisa une approche brutale, à tendance raciste dans le cas
japonais.
L'action psychologique apparaît chez tous les auteurs antiques
comme un élément de première importance. Mais les modalités et
les circonstances, notamment l'étalement dans la durée, se révèlent
très hétérogènes. L'existence d'une propagande impériale romaine
qui passe, par exemple, par la numismatique est attestée par tous
les auteurs. Certains vont même jusqu'à reconnaître une forme
primitive, voire primordiale, de l'action psychologique dans la
magie qui est censée, par le "sort jeté", produire un effet sur le
mana de l'adversaire C'est dire avec quel soin il convient de
considérer le rapport entre politique et religion lorsque l'on
s'intéresse à l'arme psychologique et, notamment à l'action dite de
propagande. Ce rapport s'exprime d'ailleurs fort classiquement à
travers la notion de propagation de la foi. Le christianisme
n'attendit pas les temps de la contre-réforme et le de propaganda
fide pour mener dans l'empire romain la plus formidable entreprise
de propagande dont la réussite étonne encore.
Lorsque l'on donne à la propagande une finalité politique, on
doit reconnaître que notre époque contemporaine a simplement
laïcisé la politique alors que dans les siècles antérieurs politique et
religion n'avaient jamais été séparées. Le sacré est politique parce
que le pouvoir ne saurait s'affranchir du divin. Qui conquérait
imposait ses dieux à un vaincu qui, la plupart du temps, s'il
survivait, adoptait d'autant plus volontiers la religion du vain-
queur qu'il reconnaissait dans sa défaite l'efficience de l'inter-
vention des dieux de son adversaire. Le judaïsme fit exception qui
résista et le génie du christianisme primitif fut de comprendre que la
conquête des esprits permettait d'obtenir des résultats infiniment
plus profonds et plus durables que n'importe quelle action militaire.
1 C'est la thèse du général Prestat, évoquée dans son étude "De la guerre
psychologique à la guerre médiatique", La Persuasion de masse, guerre
psychologique, guerre médiatique, présenté par Gérard Chaliand, Robert
Laffont, 1992.
La croyance, la politique et la propagande entretiennent donc des
relations étroites qu'il faut établir pour les différencier
correctement.
III. PROPAGANDE, RELIGION ET POLITIQUE
Dès lors qu'un Etat ou un groupe atteint un degré de croyance
très élevé et qu'il s'auto-décerne une légitimité absolue à faire
triompher cette conviction au-delà des limites de l'espace territorial
qu'il occupe, il aura tendance à pratiquer une stratégie intégrale
Entre deux religions la compétition psychologique présente un
caractère si aigu qu'il existe une tendance très forte à recourir aux
armes pour interdire le développement de la doctrine de l'autre. La
propagation de la foi et l'extirpation de l'hérésie constituent bien
sûr deux missions différentes mais, dans la réalité, elles peuvent
être la double face d'un même dessein
L'existence d'une doctrine, d'une catéchèse offre un instrument
utile, parfois redoutablement efficace de captation et de domi-
nation des esprits. C'est précisément cela que l'esprit démocratique
rejette. Mais l'esprit laïc, lui-même idéologique, a tendance à voir
dans la religion une doctrine malfaisante qu'il entend combattre au
nom de valeurs dont il revendique la propriété. Il s'agit en fait, à
nouveau, de se disputer les consciences posées comme autant de
cibles, d'objets à conquérir. La tolérance n'est donc jamais que
l'aménagement non-violent de la libre compétition entre les
doctrines pour se gagner les esprits. Il importe de garantir que cette
compétition préserve la liberté individuelle et ne recoure pas à des
méthodes moralement condamnables pour influencer et asservir les
esprits. On sait aujourd'hui le développement des sectes et l'état
d'asservissement psychique qu'elles parviennent à créer. Mais que
veut dire "moralement condamnable" sinon en référence à un autre
système de valeurs ? On sent bien que l'on entre dans un système
aporétique où l'énonciateur doit lui-même déclarer d'où il parle et
reconnaître l'existence de sa propre axiomatique. Le recours à la
force physique est sans doute un bon critère de discrimination mais
malheureusement il est loin d'être le seul.
A nouveau il apparaît que le critère de l'intention, sans être
parfait, présente un caractère de sûreté. Il permet d'établir une
distinction entre le prosélytisme non hostile et celui qui prétend à la
destruction d'un adversaire. Le communisme désignait son ennemi.
La Révolution française s'en prit sans ambiguïté à tous les "anciens
régimes". La démocratie américaine s'efforce de rayonner de
manière pacifique. De nos jours, de plus en plus, la force armée est
reléguée dans l'arrière-plan pour laisser le devant à une vaste
gamme de moyens d'influence "soft". C'est dire la part croissante
dévolue à la psyché.
Toutefois il paraît impossible de ne pas établir une distinction
entre le message politique, divers, agonistique, souvent retors,
parfois malhonnête, foncièrement imparfait adressé à des citoyens
libres de s'exprimer et l'intoxication systématiquement organisée
pour être dirigée contre un peuple placé dans l'incapacité de faire
l'expérience du pluralisme. Or cette distinction ne peut se fonder
uniquement sur des définitions ou des règlements, elle doit
correspondre à une pratique socio-politique qui passe par l'équilibre
institutionnel et une tradition de relations acceptées par l'ensemble
du corps social. Ici plus qu'ailleurs, la perfection n'existe pas. Un
des points fort du communisme aura été sa capacité critique à
l'égard de la démocratie. Marx contre Tocqueville. Le débat n'est
pas mort. Car la démocratie se trouve encore loin de cet état de
perfection actuelle qui la placerait au-dessus des critiques. Bien
plus, elle dispose, de par sa dynamique propre fondée sur la
communication, d'une capacité étonnante à contrarier ses propres
entreprises. Cette faiblesse réelle constitue le revers obligé d'une
puissance et d'une capacité d'adaptation étonnante. Conjonction
de principes à vocation éternelle et extraordinaire opportunisme
conjugués avec le fait de coller au plus près des évolutions techno-
logiques de pointe. La démocratie, fille de l'information et de la
communication progresse avec elles, en même temps à cause de
leurs effets en retour, elle court le risque de son existence.
L'expérience française entre 1947 et 1962 montre qu'il existe
toujours une tentation, y compris dans les Etats démocratiques, de
la part des élites civiles ou militaires, de transformer en propa-
gande le corpus des idées, des valeurs, des principes couramment
acceptés et pratiqués par la société et la plupart des groupes
politiques. Propension d'autant plus forte que l'on se sent soi-même
attaqué par une idéologie opposée.
La guerre psychologique pratiquée par l'URSS et les Etats
communistes pose également un problème de fond qui touche à
l'essence de la notion de politique, à savoir la relation entre le
discours politique, la propagande et la réalité.
L'approche la plus traditionnelle, celle des Américains, consiste
à opposer la réalité à la propagande, là c'est la vérité, ici c'est le
mensonge. Le discours politique pour sa part propose une "vision"
et décrit aussi les actions à mener ou en cours de réalisation afin de
transformer la réalité. Le débat politique est donc constitué par la
confrontation des visions et par les discussions contradictoires et
les efforts des différents groupes pour influer dans le sens qui leur
semble le meilleur pour la transformation de la réalité.
Or le discours politique présente bien souvent ces caractéris-
tiques puisqu'il propose, offre, suggère, sous les images les plus
séduisantes une transformation de l'état des choses conforme à une
doctrine, une idéologie, des principes... etc.
Le discours politique emploie une bonne partie de son énergie à
s'efforcer de persuader a) que ce qu'il dit est la réalité, b) que ce qu'il
promet adviendra (ou du moins qu'il le tiendra suffisamment pour
le faire advenir).
Le discours politique propose une amélioration des choses, un
mieux-être. Il ne proclame pas l'avènement d'une perfection, tout
au plus la laissera-t-il en perspective.
Le problème avec la croyance c'est qu'elle constitue une inter-
prétation du monde qui prétend se substituer à lui, qui crée une
réalité négatrice de toute autre chose que cette élaboration
substitutive.
Le discours de la religion offre la perspective d'un monde
meilleur de nature spirituelle auquel on accède, après la mort en
observant immédiatement un certain nombre de nouvelles règles de
conduite qui améliorent plus ou moins la condition matérielle du
pratiquant et qui, à coup sûr, sont bien là pour soutenir son
"moral" .
Le problème des Soviétiques est d'avoir été constamment dans
l'incapacité de réaliser cette société socialiste et de s'être refusé à le
reconnaître. Un révolutionnaire, un croyant absolu, ne se réforme
pas. Il triomphe ou meurt avec son idéal. Lorsqu'ils promettaient
aux opprimés un sort meilleur ils étaient à la fois sincères et
séduisants. Sitôt qu'ils entreprirent ici et là de réaliser, avec les
moyens et les compétences dont ils disposaient ce nouvel état des
choses, ils ont vu se détourner d'eux les populations.
Le socialisme a été incapable de fonder une éthique de vie.
Parce que sa réalisation était de ce monde, il ne pouvait pas
proposer un code de conduite temporaire pour préparer à un au-
delà dont il avait proclamé l'absence. La sécularisation des espoirs
interdisait toute éthique préparatoire. Exclusivement matérialiste,
le système soviétique fut dans l'incapacité de réaliser ses promesses
alors qu'il n'avait rien d'autre à offrir. Tout au plus pouvait-il
remettre à la génération suivante, accusant les effets de ralentisse-
ment des ennemis de classe à l'intérieur et des impérialistes à
l'extérieur. Mais ceci ne pouvait par définition n'avoir qu'un temps
limité. On trouve bien des tentatives avec la notion d'étape, de
période de transition vers le communisme. Mais il faut pouvoir
prouver l'amélioration, le changement positif. Or rien ne venait.
Plus le temps passait plus la réalité divergeait par rapport au
discours. De ce fait le discours de la foi socialiste apparaissait
comme une propagande mensongère. Pour nombre de peuples le
socialisme soviétique devint l'équivalent d'une escroquerie mar-
chande qui se récupérait par le recours à la force. On avait beau
dessiller les yeux, trop tard ! La coercition avait pris la suite de la
séduction.
Comment établir une différence efficace, introduite à temps,
entre un croyant qui trompe et celui qui se trompe. Dans un cas il
dissimule la réalité, dans l'autre, il substitue sa réalité à la réalité.
Quelle valeur attribuer à son entreprise dès lors qu'il cherche à
imposer sa réalité contre ce que je crois être la mienne qui lui
résiste. Une fois encore, il apparaît que le seul élément discri-
minatoire, d'ordre pratique, est celui du recours à la force. Bref il
faut distinguer entre la propagation de la foi comme interprétation
de la réalité qui prétend à se substituer à elle et le travestissement
de la réalité. Mais alors qu'est-ce que la propagande conçue comme
projection de la vraie foi ? Un outil de tromperie ou la sincère
représentation de la conviction du croyant ?
S'agissant d'un État idéologique ou théologique il faut donc
distinguer deux niveaux :
• celui de la propagande : on cherche à faire passer le
message de la foi que l'on considère sincèrement comme la vérité
vers l'extérieur pour séduire, convaincre, convertir. La conversion
pour le croyant est un bienfait pour autrui. L'intention n'est pas
hostile, au contraire. Il n'y a donc pas tromperie même si de
l'extérieur jugeant que le croyant se trompe, on pourra estimer qu'il
cherche à propager l'erreur. Moralement sa démarche reste irré-
prochable. La situation change dès lors que la conversion s'effectue
en recourant à la force contre le récalcitrant ou que, pire encore la
contrainte imposée au nom de la foi sert à masquer une entreprise
de domination vénale. Toutes les entreprises missionnaires ou
"croisées", anciennes ou contemporaines ont eu et auront à se
définir à l'intérieur de cette problématique dont les composantes
constituent des invariants, indifférents à l'habillage des projets
idéologiques.
Les grands théologiens espagnols, Vittoria, Las Cases sont les
premiers à dénoncer la honteuse entreprise d'asservissement des
Indiens par les Conquistadores qui s'avancent hypocritement dra-
pés dans la bannière des Souverains Catholiques. Dans ce dernier
cas, la foi ne se sauve qu'à dénoncer les crimes perpétrés en son
nom par des imposteurs. Les guerres à but religieux, notamment la
croisade contre les Cathares, ont fait l'objet de soupçons très insis-
tants. L'idéal de lutte contre l'hérésie n'avait-il pas été là l'occasion
d'une conquête masquée ?
• celui de la ruse : pour triompher des résistances de l'adver-
saire, pour renforcer sa position, on recourt à tous les artifices
imaginables et réalisables y compris les plus immoraux. Mais le
qualificatif n'a point de sens puisque la fin décide de l'éthique et
justifie les moyens au nom de la valeur de la fin. L'opportunisme
tactique le plus retors a été pratiqué par les croyants les plus
intègres et moralement les plus sévères dans leur système de valeur
fermé. Ils n'ont jamais craint d'être froidement machiavéliques.
Lénine marche sur les traces de Cromwell. Khomeini s'inscrit dans
la même lignée.
Cela dit il faut distinguer entre la croyance en tant que but de la
guerre et la croyance en tant que fortifiant du moral de la
population ou de la troupe au combat. Lorsque l'on fait la guerre
pour un but politique en recherchant un gain matériel on s'efforce
parfois de se procurer le concours de la religion. Les autorités
religieuses pourront notamment déclarer qu'elle est juste ou sainte.
Non seulement on obtient un effet psychologique qui renforce en
l'ennoblissant la valeur du but poursuivi mais on renforcera le
moral de la troupe dès lors qu'il y a perception d'une coïncidence
entre le combat et la foi. Au contraire, la dénonciation par les
autorités religieuses du caractère immoral et injuste du conflit peut
contribuer à altérer gravement le moral des combattants. Tout
autre est la démarche qui dit qu'il faut faire la guerre pour une
cause, un idéal une foi. La Contre-Réforme disait bien son inten-
tion. L'organisation de l'ordre jésuite sur un modèle strictement
militaire renouait avec l'esprit des grands ordres croisés
confondant en une même unité de combat la propagande et la
coercition.
CHAPITRE III
TAMERLAN :
PUISSANCES DE LA TERREUR
I. L'ORDRE DU VIRTUEL : LA DISSUASION
Même lorsqu'elles se situent dans un contexte de guerre, la
ruse et la p r o p a g a n d e reposent sur la transmission d ' u n e infor-
mation vraie ou fausse, orientée, finalisée sans doute à des fins
hostiles. Mais elles n'utilisent pas la force des armes. Les catégories
suivantes se fondent sur la manipulation d ' u n e capacité de violence
physique. Toutes visent u n même but : le renoncement de la volonté
d'opposition mais les modes stratégiques sont différents en fonction
de la nature d u projet poursuivi. Lorsqu'il s'agit d'inhiber la volonté
de résistance à l'entreprise que l'on entend mener, on recourt a u
mode stratégique nommé coercition. Lorsqu'il s'agit d'interdire un
projet d'agression, le mode stratégique est dit de dissuasion. La
distinction ne tient ni au contexte, civil ou militaire, ni au cadre
intérieur ou interétatique non plus qu'aux procédés et à leur
manipulation. Entre ces deux postures politico-stratégiques, il
existe cependant une différence d'ordre, selon que l'on agit
psychologiquement antérieurement à l'usage de la force, c'est la
manipulation de la menace, ou que l'on a choisi d'y recourir
d'emblée pour en retirer des effets psychologiques. Identité de but,
différence de projet, de modes et d'ordre, bien qu'à n o u v e a u dans
les deux cas, l'impératif de l'efficacité suppose la combinaison des
capacités et de la volonté. Il faut que la menace soit de dimension
suffisamment impressionnante et que l'intention de la mettre à
exécution en cas de besoin paraisse aussi indubitable que possible.
L'association du virtuel et du réel peut constituer une solution
efficace. L'extorsion de fonds a des chances d'être plus efficace si
elle s'accompagne d'un passage à l'acte partiel. On n'enlève pas
pour détenir une personne mais pour obtenir une rançon. Grâce à
l'enlèvement on estime pouvoir peser psychologiquement de
manière plus efficace sur le rançonné.
Le cas très exceptionnel de la dissuasion nucléaire se range
dans la première catégorie. Elle est manipulation d'une menace
terrorisante dans le but d'interdire l'agression. De ce fait, elle
recherche le renoncement à toute action à commencer par la mise
en œuvre des armes nucléaires. L'originalité majeure est que l'arme
nucléaire est le premier moyen militaire dont la puissance de
destruction unitaire est si considérable que toutes les estimations
entre l'espérance de gain et le risque encouru en ont été et en
resteront durablement affectées. Le calcul ordinaire des pertes
acceptables change de dimension. Toute dissuasion traditionnelle
peut être contrée par un calcul qui accepte une capacité d'encais-
sement importante. L'énormité de la frappe nucléaire va jusqu'à
interdire tout espérance raisonnable de récupération, de reconsti-
tutiton. C'est le seul cas authentifiable bien qu'il ne soit pas, en
l'état actuel des connaissances, effectivement démontrable. A la
limite, tout vaincu est un mauvais calculateur qui n'a pas été
sensible à la dissuasion.
Toutefois, l'arme nucléaire n'a jamais cessé d'exposer ce dont
elle était capable, c'est-à-dire de déployer spectaculairement des
effets propres à inspirer non pas exactement la terreur mais à
produire les images virtuelles de ce que pourrait être l'horreur de
son emploi réel. D'abord parce que sa puissance a été exemplai-
rement démontrée par deux fois sur des villes du Japon. Ensuite
parce que, les essais en vraie grandeur ont permis de mesurer
l'extraordinaire accroissement du dégagement d'énergie des armes
thermonucléaires. La menace virtuelle a donc été en permanence
actualisée par un ensemble de signaux informatifs, assortis de
déclarations périodiques destinés à dissiper toute velléité de mise
en doute quant aux capacités et à la résolution.
II. LE MODÈLE MIXTE : LES GRANDS PRÉDATEURS
Briser la volonté de résistance, obtenir la victoire au moindre
coût pour ses propres forces et ses matériels a toujours constitué la
stratégie la plus répandue. L'idée est que lorsque l'on rend
psychologiquement évidente sa supériorité on peut n'avoir pas à en
faire la preuve matérielle. Le recours à l'exemple terrorisant a donc
constitué une des formes les plus cruelles mais parfaitement ration-
nelles de la guerre psychologique. C'est la méthode des grands
envahisseurs. Peu désireux de détruire les richesses qui lui font face,
le conquérant pratique une "épargne" élémentaire qui le conduit à
recourir à l'exemple terrorisant. Des actions d'une exceptionnelle
férocité, à condition qu'elles soient efficacement communiquées,
pourront servir à manifester par l'exemplarité cette capacité et
cette résolution. La virulence de l'action correspond à la faible
capacité de diffusion. Faute de mieux, la puissance de l'excès sert
de vecteur. Pourtant on a toujours pris soin de lâcher quelques
survivants pour que l'information diffuse, grossissant sous forme
de rumeur.
L'exemplarité repose sur une économie délibérée de la perte
limitée pour obtenir un gain plus élevé. On détruit une petite ville
pour conquérir plus aisément, en terrorisant une vaste cité voisine.
L'avantage est d'écarter presque totalement l'hypothèse du bluff.
Cet art du dosage des effets de violence pour influencer est un des
plus subils et l'un des plus risqués. Si, comme on le verra à propos
du Viêt-nam, la situation politique générale n'est pas correctement
analysée les calculs les plus savants aux niveaux stratégiques et
opérationnels s'avèrent vains. Et l'on ne comprend plus pourquoi
ayant raison ici, on finit par avoir tort là.
III. L'ORDRE DU RÉEL : LA TERREUR EN ACTES
Cette catégorie se différencie foncièrement de la première
parce que la force s'exerce d'emblée, sans souci d'épargne. On
passe à l'acte. On discute après en fonction de l'état dans lequel se
trouve placé l'interlocuteur meurtri. L'effet psychologique est
produit par l'exercice réel de la violence physique. Les buts
poursuivis peuvent être les mêmes que ceux recherchés par l'usage
de la menace. Il s'agit toujours d'influencer ou de contraindre en
plaçant la cible dans un état de terreur qui inhibe sa volonté de
lutter et de résister. L'emploi de la force s'explique alors par le souci
de démontrer que l'on est le plus fort, c'est-à-dire celui qui sera
capable de faire le plus mal, par la volonté de faire un exemple
démonstratif, par une sorte d'épargne de la violence on utilise un
peu pour suggérer qu'on pourrait en faire bien plus. Dans tous les
cas, l'efficacité se mesure non à la quantité de violence en soi mais à
la proportion de la valeur de l'enjeu pour l'adversaire. On serait
tenté de dire plus l'enjeu est faible plus faible sera la résistance ou la
rapidité du renoncement. Mais du renoncement à quoi ? Si l'enjeu
est faible on serait plus facilement enclin à l'abandon. Mais n'est-ce
pas exactement la même chose si l'enjeu est absolu ?
Tout est alors fonction des degrés d'alternative proposés entre
le tout ou rien. La bourse ou la vie. La liberté ou la mort. Il est rare
que les choix soient aussi tranchés. Le conquérant habile saura
jouer honnêtement ou perfidement - d'où l'importance de la répu-
tation qu'il aura su se construire - des promesses qu'il fait. Résister
c'est la mort assurée. Faire reddition, c'est l'assurance donnée d'un
compromis qui fait que l'on continuera à vivre et à commercer
quitte à assurer un tribut ou c'est encore bénéficier de l'ordre et de
la paix romains établis sur la force et le droit. En somme il s'agit
d'éviter de placer l'adversaire devant des choix excessivement
tranchés.
La relation phi-psy
L'action psychologique ou l'utilisation du fait psychologique
comme une arme (défensive et offensive) se situe au cœur de l'acte
de guerre. De Sun Zi au général Beaufre, le stratège ne dit jamais
rien d'autre. Le but dans la guerre n'est pas la bataille d'anéantis-
sement comme fin en soi. Si on la recherche, c'est parce que l'on
considère, à tort ou à raison, qu'elle constitue le meilleur moyen de
peser sur la volonté de l'adversaire et de le soumettre à la nôtre.
Aussi s'emploie-t-on à lui asséner le coup décisif qui le prive de ses
forces armées. Mais pour combien de temps ? Avec quelle assurance
de voir durablement acquis ce que l'on cherchait à obtenir ? Ce but
est accessible par une infinité de moyens. On peut en effet choisir
bien d'autres modes stratégiques d'utilisation de la violence
physique et manœuvrer indirectement. On dispose également d'une
gamme très vaste de procédés qui permettent d'éviter l'engage-
ment direct et massif de forces de destruction matérielle.
Entre le psychisme et la violence, il existe une relation dialec-
tique que l'on peut énoncer en ces termes : tout acte de violence
physique produit des effets psychologiques supposés induire des
comportements nouveaux susceptibles à leur tour de modifier la
perception du rapport des forces donc la manière dont on concevra
et conduira la suite des opérations militaires lesquelles produiront
de nouveaux effets psychologiques et ainsi de suite. Ce calcul qui
constitue la quintessence de l'art stratégique est loin de pouvoir
prétendre à une fiabilité scientifique. Nous disons art ce qui
équivaut à science approchée. L'attaque du moral de l'adversaire
est en effet difficilement quantifiable. Plus la manœuvre est com-
plexe, dissimulée, plus elle a été entamée tôt pour porter ses effets
sur le long terme plus le lien de cause à effet devient difficile à
déterminer. D'autant qu'il est rare que des moyens non physiques
puissent à eux seuls être porteurs d'effets de destruction matérielle.
Une campagne de calomnies peut parvenir à acculer au suicide une
personnalité, encore faut-il que celle-ci soit déstabilisée par
d'autres facteurs comme la fatigue ou des affects moraux. Qui
alors évaluera la part exacte de l'action de déstabilisation psycho-
logique et comment ? La manœuvre psychologique idéale est celle
qui, engagée avec discrétion, provoque le changement de compor-
tement de la cible sans que celle-ci ait conscience de la manipulation
dont elle a fait l'objet. Aucune trace matérielle, seulement un
changement d'état d'esprit. Hier une population pacifique, voire
pacifiste, aujourd'hui une masse vociférante, indignée, enthou-
siaste pour s'enrôler et en découdre : voyez le retournement de
l'opinion publique aux Etats-Unis en 1917.
Peut-il exister une guerre psychologique "pure" qui sans recou-
rir à la violence physique ou à la guerre puisse l'emporter ? Obsédés
par le sentiment d'être les plus forts face à des va-nu-pieds, les
militaires français ont survalorisé la valeur militaire de l'action
révolutionnaire en minimisant l'importance de la contrainte, de la
terreur pratiquées systématiquement par les régimes communistes.
Ils ont sous-estimé la violence du quotidien, le contrôle des
populations par le voisinage, par la connaissance de proximité. Ils
ont également sous-estimé les particularités et la sensibilité natu-
relles d'une population rurale qui vit de la solidarité et d'une
information permanente sur qui fait quoi et où. Déjà en Vendée,
incapables d'avoir une prise sur la paysannerie rebelle, les Bleus
n'avaient trouvé d'autre solution que les colonnes infernales, aveu
d'impuissance politique. La violence se déchaîne sans autre but que
la destruction.
Les bombardements stratégiques alliés visaient à la fois à
réduire le potentiel économique mais aussi à rompre l'unité entre le
gouvernement nazi et la population en sorte que le Reich soit
conduit à accepter la capitulation. Encore que ce point fasse l'objet
d'interminables controverses, la décision américaine de recourir
aux bombes atomiques contre le Japon a procédé de cette espérance
d'obtenir un but absolu (la capitulation sans conditions) contrai-
rement à la rationalité ordinaire mais en portant le désespoir
psychologique à son comble.
Il y a lieu de mettre à part la guerre d'anéantissement dont le
but absolu est la disparition de l'adversaire en tant qu'entité
politique, voire de la population tout entière (guerre de génocide).
tion sur l'oppression réelle et le dénuement qui caractérisaient la
société du pays visité.
Phase 3 : Démassification des médias et encerclement
par l'hypermédiatisme
Dans l'ensemble et dans la mesure où il était fondé sur une
contrainte policière constante, ce système a correctement fonc-
tionné. Vers la fin des années soixante il entre en crise du fait de la
conjonction de plusieurs facteurs :
• la transformation qualitative des moyens traditionnels de
mise en œuvre de l'arme psychologique ;
• l'apparition de nouveaux vecteurs pouvant servir à cette
mise en œuvre ;
• l'essoufflement de la capacité à renouveler le corpus des
thèmes de propagande de manière à se mettre en synchronie avec
les nouveaux outils.
Cette dernière donnée renvoie à une défaillance stratégique
qui ne peut être imputable qu'à une incapacité de l'appareil
dirigeant tant au niveau des exécuteurs des mesures actives que de
ses inspirateurs. Le Politburo et la DI tendent à souffrir de la même
gérontique. Issu du KGB, manager ouralien, Gorbatchev arrive,
mais trop tard. Paradoxe essentiel : c'est donc au moment où
l'URSS paraît la plus agressive, la plus dynamique, la plus expan-
sionniste devant le marasme américain que sa capacité d'influence
par ses armes les plus efficaces tend à décroître sûrement. C'est au
moment (1971) où Brejnev lance la grande offensive sur le tiers-
monde que se prépare l'effondrement des capacités de guerre
psychologique que révéla l'essor du mouvement des dissidents
durant la même décennie.
La guerre psychologique soviétique souffrit de la même
sclérose que celle des gérontes qui titubaient au faîte du pouvoir. Il
aurait fallu que les générations nouvelles de l'extérieur puissent
insuffler une nouvelle dynamique. Mais la centralisation politique
interdisait ce type de relation. La société soviétique a été incapable
de réagir au phénomène de démassification des médias. Elle a réagi
par la répression policière et la censure classique.
La "révolution" de la miniaturisation des appareils, plus
légers, plus maniables, plus facilement dissimulables, de la sensi-
bilité des émulsions et de la multiplication des quantités, tous ces
phénomènes ont joué un rôle aussi fondamental que dans le
domaine des armes classiques. Vers la fin des années 60 la caméra
légère, puis la vidéo ont porté un coup fatal à la capacité soviétique
à contrôler les images. En 1979 une vidéo réussissait à filmer le
périmètre extérieur d'un camp de haute surveillance alors même
que le régime proclamait leur disparition.
De son côté, l'appareil ne parvint pas à tirer un bénéfice en
termes de propagande de cette évolution des techniques. Car la
société soviétique a réagi à l'évolution technologique selon sa
nature totalitaire. Sans doute pouvait-elle produire ce type d'objets
nouveaux mais il n'était pas question de mettre les appareils à la
disposition du public. Ainsi s'interdit-elle comme par définition un
secteur industriel de biens de consommation après tant d'autres. Au
début des années 80 les lecteurs de cassettes vidéo, d'origine
japonaise, n'étaient accessibles qu'à la nomenklatura dont elles
ornait les salons comme autant d'objet rares et précieux. Plus
significativement encore, les capacités électroniques furent inter-
prétées en termes de contrôle policier. Capacités d'écoute pour
l'espionnage ou pour la surveillance de certaines installations
"stratégiques" (en réalité, même dans ce domaine, il apparaît
aujourd'hui que les moyens restèrent singulièrement défaillants).
De la démassification à l'hypermédiatisme
On peut donc aller jusqu'à se demander si les capacités de
manœuvre de l'arme psychologique n'étaient pas déjà au bout de
leurs possibilités avant même l'apparition de l'hypermédiatisme.
De ce point de vue, la guerre en Afghanistan n'a pas été correcte-
ment gérée ni à l'extérieur ni à l'intérieur. Les Russes sont devenus
absolument incapables de construire une image positive de leurs
actions où que ce soit. Or certaines interventions de "maintien de la
paix" ou de "projection de stabilité" dans des zones difficiles où les
parties combattent avec la plus extrême brutalité pour des objectifs
peu compréhensibles devraient permettre la construction d'une
positivité. Il n'en est rien. Seuls quelques efforts de propagande
ordinaire à usage interne et relevant de conceptions traditionnelles
peuvent être relevés. Tel est le cas de la campagne lancée en 1994
contre les "bandits tchetchènes" qui recourt aux stéréotypes racistes
anti-asiatiques les plus rudimentaires.
L'URSS n'a pas supporté le raccourcissement du temps, la
cascade de l'information. Surprise, elle a réagi comme une société
d'un autre âge, prise de vitesse et de court surprise et dépassée par
la fabrication accélérée de l'événement médiatique. A moyen terme
on ne voit pas la société russe prendre le tournant de
l'hypermédiatisme.
CHAPITRE X I X
LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE
DANS L'ÈRE
HYPERMÉDIATIQUE
Aucune arme ne peut faire l'économie du réexamen de soi-
même alors que s'effectue un tournant de L'Histoire. Il en va de
l'arme psychologique comme du nucléaire, de l'aviation ou de la
marine après la Guerre froide. Chacun sait bien que chacun de ces
outils militaires conservera son utilité. Mais dans quel but et
instrumentés par quelle stratégie ? La rupture est aussi l'occasion
de faire le point des évolutions technologiques. Or l'arme psycho-
logique du fait de l'avènement de l'hypermédiatisme est appelée à
exercer ses effets de manière nouvelle, forcément plus intense, à la
mesure de l'évolution de certaines de nos sociétés. Totalement
affranchie des contraintes de la Guerre froide, l'arme psycholo-
gique a révélé son importance croissante dès les premiers conflits
qui ont immédiatement marqué une période historique différente
mais encore mal caractérisée.
I. LE GOLFE : 1990-1991
L'ensemble, déjà considérable des études et des analyses
politiques, stratégiques, opérationnelles et tactiques disponibles,
presque toutes il est vrai d'origine américaine, permettent de
considérer que les Etats-Unis ont fait porter l'effort avant tout sur
leur propre camp. On a donc assisté à une manœuvre d'action
psychologique d'une ampleur exceptionnelle, conduite à tous les
niveaux, destinée à permettre aux forces classiques d'opérer
librement sur le théâtre. Tout s'est donc passé comme si un des
principes cardinaux de la stratégie, à savoir la liberté d'action, était
obtenu non par les voies du mouvement, de la puissance de feu et de
la logistique mais par celles du psycho-politique. Placée au niveau
supérieur celui du politico-stratégique, l'action psychologique qui
mobilise et rassemble qui protège et rassure l'emporte de très loin
sur la guerre psychologique qui reste cantonnée à des opérations de
nature classique et de portée limitée sur le théâtre. Par rapport à
l'ordre classique des priorités dans la guerre une inversion capitale
s'est produite. Le souci de l'intérieur (l'arrière) a fini par devancer
celui de l'extérieur (le front).
En conséquence, la guerre du Golfe s'étudie du point de vue de
la manœuvre de l'arme psychologique à trois niveaux : la
manœuvre intérieure destinée à obtenir l'adhésion du peuple
américain et de ses représentants, la protection contre les agres-
sions psychologiques de l'adversaire, la gestion des médias
nationaux et alliés sur le théâtre des opérations et, finalement les
opérations de guerre psychologique contre l'ennemi. Emblémati-
quement, une des plus "sophistiquées" parmi les armes nouvelles
employées dans cette guerre n'a eu que peu de signification
militaire mais a été utilisée avec une remarquable efficacité sur le
plan psychologique. Le duel Patriot contre Scud, sans protéger
matériellement personne, a contribué à créer un climat de confiance
qui s'est révélé d'une exceptionnelle utilité à un moment crucial de
la guerre.
1. La manœuvre psychologique sur le plan intérieur : les leçons du
Viêt-nam
De longue date, les responsables américains avaient tiré les
enseignements critiques de la façon dont la guerre psychologique
avait été perdue au Viêt-nam. Sans aller jusqu'à dire qu'ils
considéraient que la guerre avait été perdue aux Etats-Unis, ils
comprenaient que seul le soutien de l'opinion pouvait assurer la
victoire. Ils mesuraient combien dans un pays d'opinion aussi
sensible que les Etats-Unis les médias jouaient un rôle décisif.
L'enlisement militaire étant synonyme d'enlisement médiatique, il
fallait donc à la fois que la guerre soit courte et que les médias
puissent durant ce laps de temps réduit être parfaitement encadrés.
Au-delà, toutes les dégradations du soutien de l'esprit public
pourraient se produire. Ces réflexions avaient été synthétisées sous
formes de principes conditionnels à l'engagement des troupes
américaines par le secrétaire de la Défense, Caspar Weinberger, fin
1984. Après avoir évoqué la clarté de l'objectif et la nécessité de
s'engager pour vaincre, Weinberger indiquait : "les forces combat-
tantes américaines doivent pouvoir disposer de l'assurance
raisonnable du soutien du peuple américain et de ses représentants
élus au Congrès".
Toutefois, il est inexact de dire que les Etats-Unis ont été, dans
leur action, principalement soucieux d'obtenir le "zéro mort" dont,
depuis cette guerre, on a commencé à tant parler. Les débats
antérieurs à la guerre montrent au contraire que les représentants
du pays étaient encore disposés à accepter une quantité de pertes
non négligeable et le vote du Congrès fut acquis sur cette base qui
rétroactivement s'est avérée extraordinairement pessimiste.
Saddam Hussein comptait avant tout sur l'incapacité à accep-
ter des pertes. Il lui suffisait de tenir et d'attendre que le nombre des
pertes américaines devienne intolérable et que la coalition
doublement fragile commence à se fracturer.
2. La manœuvre sur le front intérieur : stratégie intégrale pour
une vraie guerre américaine
L'administration a mené de front plusieurs objectifs destinés à
rassembler l'opinion en faveur de la guerre et à conserver un
soutien suffisant durant les six mois de la crise, du déploiement puis
de la guerre. Sur le plan international, l'action s'est déroulée dans
le cadre légal des Nations Unies, sur le plan national la concer-
tation avec le Congrès a été permanente. Enfin l'agression de l'Iraq
étant caractérisée et le but de guerre affiché restant la libération du
Koweït, la position du gouvernement des Etats-Unis était
fondamentalement inattaquable. La manœuvre psychologique a
combiné en permanence le développement de thèmes en direction
du peuple américain et la réfutation constante des bruits et autres
rumeurs qui pouvaient venir d'Iraq ou de certaines oppositions qui
mettaient en doute la sincérité de l'administration dans cette crise.
Propagande et contre-propagande se sont donc articulées autour
de trois principaux thèmes : un ennemi diabolique, une guerre
légale et juste, une guerre propre.
a) L'ennemi, c'est le mal
Immédiatement après l'invasion du Koweït, Claiborn Pell,
président démocrate de la commission des affaires étrangères du
Sénat traite le président irakien de "Adolf Hitler du Moyen-
Orient". Le 10 août, le président Bush déclare que l'Amérique se
dressera contre le Mal". Le processus est engagé qui facilite la
résurrection de cet "esprit de croisade" propre à l'opinion et à la
culture militaire des Etats-Unis.
Rappelons-nous que Guy Mollet et son gouvernement avaient
tenté, en 1956, la même opération contre le colonel Nasser. Il y a, il
y aura toujours des voix qui, non sans raisons, dénonceront ces
amalgames grossiers et manipulateurs. Dès lors qu'il s'agit de
rassembler soudainement une opinion pour atteindre un objectif
précis, la dentelle n'est guère de mise. Encore faut-il bénéficier des
effets produits en un laps de temps réduit pour servir à des actions
puissantes au service d'un but précis que l'on entend atteindre coûte
que coûte. Malheur à qui hésite au milieu du gué. Dès lors on paie
rétroactivement avec les intérêts de la dette, le prix d'audaces anté-
rieures que le succès final ne sauve plus. Jamais l'administration
Johnson n'avait voulu diaboliser les adversaires viêt-namiens.
Jamais Ho Chi Minh ne devint Hitler ou Dieu sait quelle abomina-
tion susceptible de cristalliser les haines latentes du peuple amé-
ricain. L'objectif était limité. On faisait preuve de mesure. Avec
l'absence d'efficacité résultante qui fut largement dénoncée par les
partisans d'un engagement plus r é s o l u
Pour l'opinion publique américaine, un dictateur du Moyen-
Orient constitue une figure vague et exotique. Aussi a-t-il fallu
construire l'image de l'ennemi. La propagande a pour but de le
rendre redoutable et haïssable. Saddam Hussein se trouva donc
possesseur un beau matin de la quatrième armée du monde qu'il
avait jetée sur le Koweït où elle se livrait aux exactions les plus
barbares dignes des soldatesques des temps les plus reculés. Devant
le Congrès, des victimes vinrent témoigner d'une situation dont la
brutalité n'avait a priori guère de raisons d'être mise en doute. Une
malheureuse jeune Koweïti - dont on avait omis, bien malencon-
treusement, de préciser qu'elle était la fille de l'ambassadeur du
Koweït à Washington - vint décrire la destruction des couveuses
1 Ce sens de la mesure procédait en grande partie d'une appréciation
erronée de la politique chinoise. Obsédés par le précédent coréen Johnson et
certains de ses conseillers craignaient le déferlement des hordes chinoises.
De plus la Chine avait accédé au statut de puissance thermonucléaire e n
1968. Cette analyse illustre l'état d'erreur constant des Etats-Unis sur la
Chine : en 1945, en 1950, en 1953 avec Einsenhower, durant la période
Kennedy-Johnson. Le tournant Nixon-Kissinger relève moins d ' u n e
meilleure compréhension que d ' u n effort pour remettre à plat le problème.
Aujourd'hui encore, après la Guerre froide, les Etats-Unis louvoient face à
l'énigme.
artificielles de l'hôpital de Koweït City. De leur côté, les experts ne
parvenaient pas à combiner les données même les plus élevées pour
comprendre comment l'Iraq pouvait soudain être devenu une des
toutes premières puissances militaires mondiales.
Bientôt les "hôtes" retenus par le gouvernement irakien furent
clairement désignés comme des otages. Apparaît alors l'expression
"boucliers humains". Saddam Hussein fut alors traité comme un
chef d'organisation terroriste, méritant la rhétorique qui leur est
réservée.
Pour le reste, l'essentiel de l'activité fut consacré à la défense
psychologique soit en contrant les thèmes adverses, soit en exploi-
tant les erreurs de la propagande adverse. La défense psycho-
logique en pays démocratique constitue aujourd'hui l'effort le plus
lourd exigeant la plus grande subtilité. Contrer l'activité de
l'adversaire est en effet infiniment plus aisé que s'opposer aux
formes particulières que prend, en situation de guerre, l'opposition
légitime à la politique menée par les dirigeants du pays. Il a donc
fallu que l'administration Bush affronte efficacement une oppo-
sition qui avait pris pour thème redoutable "pas une goutte de sang
américain pour une goutte de pétrole". Il n'y a pas lieu de penser
que l'Iraq soit à l'origine de cette campagne. Le débat sur les
intérêts des Etats-Unis a été posé en termes classiques par la presse
et le Congrès. Sans ambiguïté le rapport présenté par Les Aspin
devant la Chambre des représentants posait la question de la
liberté de l'approvisionnement en pétrole dans le Golfe et éta-
blissait un lien avec le risque de l'accession de l'Iraq à la capacité
nucléaire. C'est donc en pleine connaissance des enjeux et des
risques que le Congrès était appelé à voter les pouvoirs de guerre
début janvier 1991. Ce vote finalement obtenu par le président Bush
à une très courte majorité (52/47 au Sénat) dans une ambiance
extraordinairement émotionnelle montre bien à quel point l'opi-
nion, encore sous le coup des souvenirs du Viêt-nam, pouvait au
moindre événement contraire basculer dans l'opposition.
En complément, la propagande irakienne fournit bien involon-
tairement de fructueuses opportunités pour la contre-propagande
des Etats-Unis et de la coalition. De tous les exemples, le plus
frappant fut la tentative de Saddam Hussein pour se présenter sous
un jour favorable en se faisant interviewer avec un jeune garçon
britannique appartenant à une des ces familles retenues comme
"hôtes". L'enfant que l'on entendait manipuler réussit, à son insu, à
mobiliser contre ses manipulateurs la conscience occidentale tout à
coup ressoudée. Cette mise en scène lourde mais qui pouvait
espérer jouer d'une fibre classique dickensienne ou hugolienne (le
"vieil homme et l'enfant") se retourna aussitôt contre elle-même.
Partout dans le monde occidental elle reçut la lecture : un tyran
terrorise un enfant. Dans notre inconscient collectif, l'image de
l'Ogre n'était pas bien loin. Les conseillers du chef de l'Etat irakien
en avaient-ils la moindre idée ? L'enfant était trop manifestement
intimidé, l'adulte trop excessivement bonace. Là encore, impla-
cable, le dénoté disait la vérité de la situation et révélait, obscène, la
mise en scène manipulatoire.
b) Une guerre légale et juste
Outre l'immense avantage qu'il y a à disposer de l'aval des
Nations Unies, le gouvernement des Etats-Unis savait qu'il lui
fallait devoir compter avec le légalisme inhérent à la mentalité
américaine. Très habilement, il sut en faire un bouclier et une épée.
L'agression contre le Koweït était trop évidente et trop illégitime
pour que soit recevable la moindre objection contre l'action des
Etats-Unis. Mais, plus encore, il était inacceptable de ne pas agir
contre l'agression.
Se fondant sur cette sorte d'impératif catégorique, l'adminis-
tration avait lancé le thème de la guerre juste. Elle mesurait son
importance pour ce que l'on nomme couramment l'Amérique
profonde, terrain particulièrement délicat.
La proximité de la guerre provoqua la réaction des milieux
ecclésiastiques. A l'automne 1990, les évêques catholiques romains
s'étaient adressés à James Baker pour faire savoir que l'on était fort
loin d'avoir satisfait les critères définissant la guerre juste. Plus
grave encore, le 15 janvier 1991, à la veille des combats, le Conseil
national des Eglises des Etats-Unis mettait en garde le président
contre une décision pouvant "conduire le pays à l'abîme".
c) La guerre propre
Dès le début de l'offensive aérienne, les médias disposèrent
d'une quantité limitée d'images montrant les impacts des bombar-
dements. Ces images exactes mais très techniques, lointaines et
immatérielles présentent des objectifs lointains et les impacts des
missiles ou des bombes sur ces cibles. Le message est toujours le
même : l'objectif semble avoir été atteint. Mission réussie. Ces
images désespérément imprécises véhiculent le même effet
optimiste. La cible est une donnée lointaine, un point plus ou moins
gros. Par définition elle est aussi dépersonnalisée que possible. Rien
ne suggère qu'en bas dans la cible ou autour d'elle il existe aussi des
hommes... Tel est le monde, très particulier, du "traitement de
cible".
Les chaînes de télévision présentèrent également d'autres
images, nocturnes, celles-ci. Dans le ciel soudainement flashé par
des rayons de lumière, les missiles de croisière achevaient leur
élégante trajectoire par une gerbe rougeoyante. La cible était
atteinte, du moins le commentaire l'affimait-il. Ainsi les légendes
les plus étranges se développèrent-elles sur l'étonnante précision
de ces Tomahawks supposés capables de frapper au mètre près,
d'entrer par une fenêtre... etc. On entrait dans l'ordre du
merveilleux. On renouait avec une tradition ancienne qui depuis la
Chine ancienne a toujours accompagné la guerre : le spectaculaire
pyrotechnique que célébrèrent durant la Première Guerre mondiale
les Futuristes comme Marinetti qui se retrouvaient avec les
Bolcheviks pour célébrer la vitesse, les trains et la fée électricité.
Dans la guerre du Golfe, en supplément, la fée électronique vint
ajouter ses pouvoirs. Ainsi pouvait-on laisser entendre que seuls les
objectifs militaires étaient "traités" sans qu'il y ait de conséquences
dommageables pour l'environnement civil. Rien de bien différent de
ce qui avait été développé au Viêt-nam. Cette présentation de la
guerre ne tarda pas à être mise en question lors du bombardement
d'un bunker à Bagdad. Pour les Etats-Unis, il s'agissait d'un centre
militaire de transmissions. Pour les Irakiens, c'était au contraire un
abri pour les civils. S'agissait-il d'une erreur ?
Les Irakiens couvraient-ils leurs installations enfouies par des
civils ? Combien de victimes avait-on réellement dénombrées ? Les
images de civils en pleurs transmises par la télévision irakienne
correspondaient-elles à la réalité de cet événement ? Chacun fut, à
l'époque, interloqué. Les chaînes occidentales s'interrogèrent
contradictoirement sur la présentation qu'il convenait de donner à
l'événement. N'étaient-elles pas manipulées par une manœuvre
psychologique irakienne ? Comment rendre compte sans tomber
dans l'éventuel panneau ? En réalité personne aujourd'hui ne peut
donner la version exacte de l'événement. Qui s'en soucie encore ?
Pour le praticien de l'action psychologique, l'important est que cette
affaire introduisit une vision différente de la guerre.
3. Contrer la propagande adverse
Il s'est agi pour l'essentiel de contrer les efforts irakiens dans le
monde arabe, mais le problème s'est également posé dans certains
Etats occidentaux.
Démuni par rapport à la psyché de l'occident médiatique,
Saddam Hussein en savait nettement plus sur la façon de rallier les
opinions dans les Etats de la zone. Aussi développa-t-il une
campagne faite de rumeurs, de fausses informations qui venaient
compléter et amplifier l'effet de la propagande ouverte. Partici-
pation des Israéliens aux opérations militaires, turpitudes et exac-
tions de la famille régnante saoudienne, impudicité de la solda-
tesque américaine forniquant avec des prostituées égyptiennes,
rixes contre des soldats marocains, profanation des lieux saints
figurent parmi les bruits et rumeurs visant à attiser l'indignation
contre l'intervention des Etats-Unis
Une partie importante de l'action psychologique fut assurée
par le personnel des "affaires civiles". Il leur incomba de faciliter
l'intégration en douceur de l'énorme quantité de forces américaines
ayant des habitudes de vie bien particulières dans le cadre tout
aussi particulier de l'Arabie saoudite. Ils eurent aussi à résoudre les
problèmes inhérents à la promiscuité entre troupes de plus de vingt
nations différentes.
Mais le dirigeant irakien baathiste comptait, comme il apparu,
une quantité d'ennemis supérieure à celle de ses amis. L'Arabie
saoudite, gardienne de la vraie foi, des Etats laïcs politiquement
proches comme la Syrie, l'Egypte. Même l'Iran, autre gardien de la
vraie foi pouvait difficilement faire le cadeau de son soutien
spirituel à l'adversaire d'hier honni sur le front des gardiens de la
Révolution allant au martyre. Cette convergence objective favorisa
l'action des Etats-Unis pour contrer la guerre psychologique
irakienne. En novembre 1990, des personnalités arabes dénoncent
les prétentions de Saddam Hussein à défendre les opprimés et les
pauvres du tiers-monde. "Saddam n'est pas Robin des Bois" titre
alors le Wall Street Journal.
Surtout, l'effort irakien pour sanctifier son combat fit l'objet
d'une réfutation en règle. De hautes autorités religieuses
islamiques démontrèrent l'inanité des prétentions de Saddam
Hussein à déclarer le djihad et attaquèrent au contraire l'injustice
de son agression contre le Koweït, état musulman.
Conduct of the Persian Gulf Conflict, section 24.
Parmi les Etats occidentaux de la coalition tout n'allait p a s
nécessairement de soi en raisons de l'existence de courants très
opposés à l'option de guerre choisie p a r les Etats-Unis. Cette tâche
a en général été abandonnée aux gouvernements amis des pays
alliés, les Etats-Unis se bornant à des interventions discrètes par la
voie diplomatique ordinaire.
Dans le camp occidental la France a illustré la difficulté qu'il y
avait à parvenir à l'unanimité et a démontré une forte perméabilité
aux thèmes anti-américains, non par sensibilité à la p r o p a g a n d e
irakienne mais simplement parce que parmi les élites françaises, y
compris au sein du gouvernement, nombreux étaient ceux qui
doutaient de la coïncidence entre les intérêts des Etats-Unis et ceux
de la France. Il en résulta deux comportements complémentaires.
Premièrement, la mise en doute de la sincérité des Etats-Unis. C ' e s t
la thèse d u complot visant à faire tomber S a d d a m Hussein dans un
piège afin de pouvoir détruire son p r o g r a m m e nucléaire et réduire
ses ambitions régionales. O n lui fait croire que les Etats-Unis le
laisseront sans broncher avaler le Koweït. Sitôt qu'il a agi, on
interrompt soudainement toute communication et on se r e t o u r n e
contre lui avec l'appui d'une communauté internationale complice
ou manipulée.
Cette thèse largement et durablement r é p a n d u e en France
repose sur une habile construction de f a i t s comme on peut en
architecturer des dizaines, mais n'a jamais pu avancer la moindre
preuve tangible.
Deuxièmement, sous couvert d'une volonté d'objectivité dans
la présentation de la crise et d u conflit on s'efforçait de placer sur le
même plan les Etats-Unis et l'Iraq à la fois en termes politiques et
en termes militaires qui tendait à placer sur le m ê m e plan aussi bien
politiquement que militairement. L'agression irakienne, la résolu-
tion des Nations Unies, tout cela disparaissait derrière une
interprétation real-politicienne : deux Etats se disputaient l'or noir
koweïtien. Cette interprétation a réuni tous ceux qui, en France,
pour des raisons très diverses s'opposent à la politique des E t a t s -
Unis au Moyen-Orient : deux anciens ministres gaullistes, M .
Michel Jobert et M. André Giraud, M. Claude Cheysson, socialiste
ancien ministre des Affaires étrangères et le ministre socialiste de la
défense Jean-Pierre Chevènement se retrouvaient pour d o n n e r du
conflit une interprétation nettement anti-américaine. Mais ces
efforts avaient d ' a u t a n t moins de chances de renverser l'opinion
3 On en a trouvé la forme la plus aboutie dans l'ouvrage de Pierre
Salinger et Eric Laurent, Les dossiers secrets de la guerre du Golfe, 1990.
que les Etats-Unis étaient parvenus à s'assurer la maîtrise de
l'information sur place.
4. La lutte pour la maîtrise de l'information
La victoire psychologique dans le Golfe a été obtenue par une
gestion rigoureuse de l'information qui a donné à l'administration
américaine la maîtrise de l'information nationale (au sens de
maîtrise de l'air) et une capacité de domination sur l'information
dans les pays alliés.
Ayant tiré les leçons du Viêt-nam, le Pentagone avait mis en
place depuis 1984 un ensemble de procédures qui allaient lui
permettre d'encadrer très efficacement les journalistes de la presse
écrite et plus encore des chaînes de télévision Passé le filtre des
accréditations, des "pools" d'une quinzaine de journalistes étaient
affectés à des unités en opérations. Ils devaient y observer les
"guidelines" et autres "ground rules" édictées par le DOD pour la
circonstance. Par ailleurs les conférences de presse du général
Schwarzkopf et de ses adjoints directs furent organisées avec soin
pour en faire en elles-mêmes des événements. En gros, il n'y avait
plus qu'à recevoir l'information du pool ou pas d'information du
tout. La règle de base visant à privilégier les médias américains, les
journalistes des autres nations se trouvèrent vite réduits à la
portion congrue ou placés en situation de dépendance. Faute
d'information véritable, manquant d'une véritable capacité d'ana-
lyse, les médias français en furent réduits à "embaucher" des
militaires du cadre de réserve qui devaient répondre à des questions
irréalistes sur lesquelles ils ne disposaient eux-mêmes d'aucune
donnée précise. Le public en était donc réduit à entendre des
supputations plus ou moins imaginatives ou des remarques de bon
sens très g é n é r a l
5. Les opération de guerre psychologique sur le théâtre
La guerre psychologique contre l'adversaire a donc été
dominée par le souci de contrer les effets de la guerre psychologique
adverse. La protection l'a, de très loin, emporté sur l'agression.
4 Pierre Conesa, "Analyse stratégique de l'information", dans Gérard
Chaliand, La persuasion de masse, Robert Laffont, 1992.
5 Thierry Garcin, "La coalition des médias", Stratégique, n° 51-52, 3/4
1991.
Le bilan officiel montre la modestie de l'activité PSYOP à
caractère purement militaire. Dans ce domaine particulier, comme
sur le plan militaire général, les débuts font apparaître un état
d'impréparation total. Peu après l'invasion du Koweït, c'est-à-dire
une fois parvenu à un règlement de principe avec l'Arabie saoudite,
un groupe de planification des opérations psychologiques com-
portant des civils et des militaires fut constitué à l'état-major du
Commandant en chef (CENTCOM) en Floride. Le noyau était le 4e
groupe d'opérations psychologiques auquel était adjoints des
personnels d'opérations psychologiques du commandement des
forces spéciales et du commandement central. Pour sa part l'Air
Force disposait du 193e groupe d'opérations spéciales.
L'objectif principal consista à détruire le moral irakien et
inciter à la reddition en masse et à la désertion. L'ensemble des
objectifs est présenté comme suit :
• "obtenir accord et soutien pour les opérations américaines ;
• encourager chez les Irakiens un sentiment d'isolement,
d'exclusion, la tendance à changer de camp et la perte de
confiance ;
• encourager la non-coopération et la résistance ;
• renforcer la confiance et la détermination à résister à
l'agression chez les Etats alliés ;
• améliorer la valeur dissuasive des forces américaines"
La guerre psychologique fut donc étroitement associée à la
campagne de bombardement aérien des troupes irakiennes au
Koweït. Les troupes irakiennes furent fréquemment prévenues de
l'imminence des attaques aériennes. On peut oser imaginer qu'elles
furent de temps à autre prévenues d'attaques qui n'arrivèrent
jamais. Cela en dit long sur la confiance des Américains dans leur
propre force et dans la faiblesse de la résistance sur le terrain.
29 millions de tracts, 66 équipes de haut-parleurs, une radio,
"La voix du golfe" commença d'émettre à partir du 19 janvier à
raison de 18 heures par jour durant quarante jours. Le dévelop-
pement de ces activités nécessita le recours aux unités d'opérations
psychologiques de réserve soit le 2e et le 5e POG.
La propagande s'est efforcée de coller à l'actualité de
l'évolution du conflit. Elle est restée très conjoncturelle. A la limite,
il s'est agi d'informer les soldats irakiens sur leur sort. La guerre
psychologique colla au calendrier politique américain et aux
6 Department of Defense, Conduct of the Persian Gulf Conflict, A n
Interim Report to Congress, juillet 1991, section 5.
différentes dates-limites : le 15 janvier 1991 début de l'offensive
terrestre.
Pour un responsable d'unité psychologique l'objectif est de faire
passer le nombre d'heures prévues dans les conditions optimales de
réception. Il est saisi par les problèmes de réussite technique.
L'ensemble de ces éléments donnent à penser qu'il existe bien une
pratique de la guerre psychologique propre aux armées et singu-
lièrement à l'armée américaine. Il existe et ce n'est pas rien, une
planification en vue de l'état de crise et de l'état de guerre.
Toutefois ces opérations semblent cantonnées sinon accaparées par
les militaires de manière restrictive. Elles contribuent à la manœu-
vre opérationnelle générale. Voilà qui paraît nécessaire. Mais sous
cet angle on perd complètement de vue la dimension supérieure qui
correspond à l'action des niveaux politiques et diplomatiques.
Ceux-ci exercent une influence déterminante sur l'opinion, en
raison de leurs relation avec les médias.
La remise en cause par l'esprit du temps de certains principes
comme la poursuite de l'ennemi constitue aussi un élément de débat
à valeur psychologique qui peut être exploité par la propagande
adverse. En guerre classique la poursuite constitue un des éléments
essentiels non seulement de la bataille mais de l'avenir de la guerre
elle-même. Pouvoir tailler en pièces ou faire prisonnier l'essentiel
de ses forces a toujours constitué un des objectifs les plus
ardemment recherchés. En effet plus les forces adverses sont
amputées, moins le gouvernement ennemi aura la capacité à
poursuivre le conflit. Cette évidence a cessé de l'être aujourd'hui.
Au lieu de voir le but politique de cette action on en retient l'aspect
sauvage qui, effectivement consiste à employer la force sur des
fuyards à peu près incapables d'une véritable défense.
En revanche les images de colonnes de prisonniers irakiens,
grand classique de l'action psychologique depuis la Première
Guerre mondiale, furent reçues de manière plutôt positive, surtout
lorsqu'il apparaissait que les troupes américaines leur apportaient
soins et réconfort matériel. De tels spectacles, là encore à
destination interne, servaient moins, comme dans les décennies
antérieures à remonter le moral qu'à dissiper les crises de
conscience. Ce n'était pas de trop en effet pour faire contre-poids
aux rumeurs alarmantes sur l'énormité des pertes irakiennes et les
conditions souvent affreuses dans lesquelles elles avaient été
subies. Sur cette question des chiffres, les services américains furent
discrets et préférèrent, opportunément, souligner la divine surprise
que constitua l'extraordinaire faiblesse des pertes alliées.
L'énormité des moyens dont disposaient les Etats-Unis permit
également de monter une considérable opération de déception.
Alors que les forces lancées loin dans l'intérieur du territoire irakien
procédaient à ce mouvement de faux qui devait permettre
l'encerclement du gros des forces irakiennes, au large du Koweït, le
mouvement des forces navales permit de faire croire durablement à
un débarquement La manœuvre amphibie Imminent Thunder fut
organisée uniquement pour permettre aux Irakiens de se rendre
compte de préparatifs américains pour une attaque frontale sur le
rivage du Koweït. Simultanément une autre opération de déception
était menée sur le flanc est des forces irakiennes au Koweït. La
première division de cavalerie, deux divisions du Marine Corps, la
4e brigade des Marines et la bien dénommée Task Force Troy
contribuèrent à désorienter les Irakiens.
Au total, il apparaît, du côté des Etats-Unis, que l'on fut en
présence d'une manœuvre intégrale qui porte le niveau psycho-
logique à un tel degré que les opérations psychologiques classiques
se voient rétrogradées à un rang de roue de secours pour des
activités de terrain extraordinairement limitées. Quand on doit se
soucier de l'obtention de l'accord du peuple des Etats-Unis que vaut
la reddition d'un soldat irakien découragé ? Toutefois la conduite
de la guerre n'est autre que cette capacité à tenir l'ensemble
conjugué quels que soient la distance et l'écart des échelles à faire
concourir favorablement la reddition d'un simple soldat irakien et
le soutien d'un simple citoyen du Colorado.
Cette conjonction positive suppose un art stratégique élevé et
un degré de conviction et d'engagement également importants. La
Somalie véritable non-guerre psychologique, du côté des Occi-
dentaux du moins en donne la preuve a contrario.
II. SOMALIE : DES EFFETS PSYCHOLOGIQUES SANS
MAÎTRE
Le cas somalien présente un triple intérêt, c'est une opération
des Nations Unies, il n'y avait pas d'ennemi désigné donc pas de
nécessité comme en Corée à pratiquer une guerre psychologique
mais simplement une action enfin comme on a finalement rencontré
un adversaire il a bien fallu lutter contre lui, y compris au niveau
psychologique. De fait les buts humanitaires de l'opération en
Somalie ont très vite dérivé et sombré dans la confusion entre
maintien de la paix et rétablissement de la paix. Là encore la
Conduct of the Persian Gulf Conflict, op. cit., section 24.
manœuvre de l'arme psychologique s'est vue trahie par l'impré-
cision des objectifs et l'improvisation au coup par coup à la traîne
d'une évolution qui échappait au contrôle des Nations Unies.
1. Une opération abandonnée à l'hypermédiatisme :
un entre-deux-rires
L'impact psychologique de l'opération de maintien de la paix
en Somalie tient en deux images d'enfants joyeux.
La première c'est la bienvenue aux soldats de la paix. S'en
tenant aux apparences, les médias nous ont induits en erreur, mais
plus fondamentalement nous voulions être trompés. Nous décou-
vrons ainsi le piège de l'auto-intoxication psychologique qui con-
siste à faire dire à des images plus que leur simple dénoté : voilà des
enfants somaliens tout contents à voir débarquer ces soldats. Et
puis il y a tous ces Blancs entourés de photographes et de caméras
qui viennent en rang serré porteurs de sacs de riz. Est-ce l'arrivée
de la nourriture qui rend les enfants joyeux ? Est-ce, à leurs yeux,
l'exotisme de ces mises en scène occidentales, spectacle incongru ?
Qu'importe ! Nous avions décidé, au nom des Nations Unies et de
la belle âme universelle, de forcer le sens des images en fonction de
ce que nous voulions qu'elles fussent. Seulement, très vite, cela
cesse d'être joyeux et gratifiant.
Arrivent les mauvaises nouvelles et les mauvaises images. Les
seigneurs de la guerre résistent, créent des incidents. Certains
commencent à se rendre compte que le jeu de la guerre plaît à plus
de Somaliens qu'il n'y paraît. Contrainte sans doute, complice
peut-être, la population retrouve ce rôle que nous connaissons bien.
Elle se fait eau pour le poisson. Et ces seigneurs de la guerre que
personne ne connaît exactement - encore le retour du même, de
l'aveuglette bien intentionnée, on ne sait pas contre qui on se bat ni
par rapport à qui on maintient la paix - sans être des révolu-
tionnaires mais simplement parce qu'ils sont de la même souche et
parlent la ou les mêmes langues réempruntent les mêmes techni-
ques. Manifestations de foules. On y embusque des hommes armés,
on tire sur les forces de l'ONU qui ripostent. L'affaire est gagnée.
Outre l'horreur pour les familles des victimes, c'est un coup de
maître de guerre psychologique. Car il y a aussitôt un cameraman
pour filmer les marines qui se dégagent brutalement, pour montrer
le vol des hélicoptères, rapaces effrayants sur la foule bigarrée et en
apparence inoffensive. Quel citoyen, quel responsable américain
n'associerait pas aussitôt, émotionnellement et rationnellement,
ces images à celles de trente ans auparavant ?
La seconde image, le second accès de gaieté, c'est comme un
raccourci de ce Viêt-nam qui obsède encore, malgré le Golfe, les
Etats-Unis. C'est une immolation joyeuse. Celle d'un soldat améri-
cain tué traîné comme une bête de boucherie : les gosses sont là,
d'autres, mais les mêmes pour l'anonymat de l'image qui fait de
chacun de nous un figurant représentatif. Voilà le rêve de Saddam
Hussein soudain réalisé. Voilà mieux encore que les sinistres
bodybags. Parce que les gentils enfants de la première photo sont
encore là, hilares et (peut-être) mieux nourris. Cette scène fut-elle
conçue ? Probablement pas. Mais elle fut un emblème parfait,
venant à point pour porter à leur comble la désillusion et
l'inquiétude montantes aux Etats-Unis.
2. La guerre psychologique américaine en Somalie :
quelques leçons
Entre ces images connues, d'un rire à l'autre, de la vie à la
mort, il y a eu une guerre psychologique évidemment encore mal
connue mais sur laquelle on dispose de documents bruts et de
quelques synthèses
On retrouve ici le rôle du 4e groupe d'opérations psycho-
logiques qui avait été engagé dans la guerre du Golfe.
Bien que la planification de la guerre psychologique ait été
désormais réorientée à partir des expériences de Desert Shield et
Desert Storm, il ne s'agit pas pour les Américains au début de
l'opération Restore Hope de faire de la guerre psychologique. La
mission est l'accompagnement psychologique des activités humani-
taires de façon à faire "passer" en douceur la présence d'une force
militaire relativement impressionnante et pour ce qui est des
troupes américaines assez peu familiarisée avec ce type d'inter-
vention douce. A ce niveau, il apparaît clairement qu'il n'existe
aucune activité psychologique conçue et mise en œuvre par les
Nations Unies. Tout se passe comme si l'emblème du casque bleu
lui-même disposait de vertus suffisantes et que le comportement de
ces soldats de la paix constituait une action psychologique en soi.
On reste perplexe devant une telle impréparation dans un domaine
comme le maintien de la paix où pratiquement tout est affaire de
psychologie appuyée par de la logistique, des communications et in
8 Kenneth Allard, Somalia Operations, Lessons Learned, National
Defense University Press, janvier 1995.
fine une capacité militaire défensive. L'examen des événements
démontre que chacun eut tendance à tirer la couverture à soi, à
commencer peut-être par les Italiens. Or les Américains n'enten-
daient pas laisser se développer des initiatives nationales,
suspectes, dans le cas italien, d'un substrat néocolonialiste.
Contrainte et embarrassée par le mandat international qui
assigne des objectifs humanitaires, l'action psychologique améri-
caine est d'abord mal engagée. Les personnels compétents se rédui-
sent, presque par hasard à une puis deux personnes qui contribuent
à un premier puis un second tract. Viendra ensuite un journal
quotidien mais qui le distribue ? Les soldats américains au début.
Voilà qui n'est pas très adapté. On s'arrange on bricole, surtout, on
ne connaît pas, on ne comprend pas l'adversaire qui dispose de
l'initiative.
Cette erreur tient à une méconnaissance totale du milieu et à
un contre-sens culturel. L'Américain pense que l'énormité du
mensonge va se retourner contre son émetteur. Le responsable des
opérations psychologiques témoigne : "Délibérément, nous n'avons
pas contré la propagande d'Aideed... Au début nous pensions que
certains de ses mensonges étaient risibles mais par la suite nous
avons découvert que certains somaliens les croyaient... Parce que la
culture est basée sur une organisation tribale et clanique, les
individus semblent croire ce que leur tribu ou leur clan leur dit. De
ce fait ils pensent et font ce qu'ont leur dit de faire indépendamment
de toute v é r i t é " Donc plus c'est gros, plus "ça marche". Aideed
accuse les Américains de bloquer les livraisons humanitaires, de
piller les ressources naturelles du pays. Cette propagande
fonctionne si bien que des journalistes bien informés et de subtils
politologues occidentaux expliqueront l'intervention américaine
par la découverte de champs pétroliers en Somalie...
Il apparut progressivement qu'une guerre psychologique
s'engageait pour le contrôle de l'opinion somalienne. Alors s'enga-
gea entre les services psychologiques et le "général Aideed" une
guerre directe au coup par coup pour le contrôle de la population
locale dont l'importance est attestée par le fait que les personnels
chargés de la transmission des informations constituèrent une cible
privilégiée. Les vendeurs de journaux somaliens furent assassinés...
Logiquement, fidèle aux mêmes procédés que le Viêt-minh, le FLN
9 Charles P. Borghini, Psychological Operations Support for Operation
Restore Hope, juin 1994, non publié. Je tiens à remercier le Centre d'Etudes
stratégiques de Carlisle Barracks, Pennsylvania qui a bien voulu me fournir
ces données brutes non classifiées sur la Somalie.
et tant d'autres Aideed attaque les "relais", les "collaborateurs"...
Malgré cela l'équilibre des forces psychologiques se trouve modifié.
La situation empira sitôt que les Nations Unies furent seules
investies de la conduite des opérations. Entre temps, elles s'étaient
demandées s'il ne convenait pas de changer le but de l'action
(naturellement pas le but de guerre puisqu'il n'y avait pas guerre) et
transformer l'opération humanitaire en opération de "police"
contre les seigneurs de la guerre.
Ces fragments d'analyse démontrent que l'affaire fut traitée
sans la moindre considération politique au niveau supérieur. On a
laissé quelques échelons opérationnels se débrouiller. Sans guidage
politique, l'arme psychologique comme tous les outils militaires,
n'est rien.
III LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE ENTRE LA TRADITION
ET LA MODERNITÉ
1. Conflits ethniques "archaïques" et différences culturelles
Il n'est pas possible, s'agissant d'une guerre qui n'est pas
encore terminée de publier autre chose que des aperçus, des frag-
ments ou des hypothèses. Trop d'éléments font défaut qui relèvent
de l'investigation et du secret politico-militaire durablement enfoui.
On se contentera de quelques remarques.
Un, la guerre psychologique a été systématiquement pratiquée
par les parties en guerre contre leurs adversaires directs. A l'égard
de leur propre camp l'action psychologique a été considérable.
Certains témoignages donnent à penser que le contrôle de l'infor-
mation a été accompagné de mesures de coercition. De chaque côté,
on se trouve en présence d'anciens communistes rompus aux
pratiques de la propagande et de la désinformation.
Deux, les médias étrangers ont fait l'objet de manipulations
systématiques dans la droite ligne de l'épisode roumain de
Timisoara. Rappelons que la fosse commune du principal hôpital de
la ville avait été présentée par la nouvelle municipalité aux médias
comme un charnier de victimes de la répression de forces de la
sécurité de l'ancien président Ceaucescu. La supercherie avait été
facilitée par le fait que les journalistes n'imaginaient pas une
seconde que l'on pût constituer normalement de telles fosses
communes. Dans tous ces cas il apparaît que l'écart culturel sur la
perception de la mort favorise des manipulations d'une énorme
grossièreté. L'ignorance occidentale croissante sur la psychologie
de la mort dans les autres cultures tend à se transformer en
défaillance stratégique.
Trois, il est impossible d'attester de l'existence d'un plan
général de guerre psychologique dans l'un ou l'autre camp. On sait
simplement que le ministère serbe de l'Information travaille direc-
tement avec la Présidence sur ces questions. Il est probable qu'une
connexion identique existe au sein du gouvernement croate.
Quatre, les forces des Nations Unies ont fait l'objet d'attaques
psychologiques systématiques pour saper leur moral, leur
légitimité, leur cohésion... etc.
Cinq, comme en Somalie mais plus gravement encore, on reste
stupéfait de l'incapacité des forces de l'ONU à contrer ces
agressions alors que, soldats de la paix, apportant un réel réconfort
aux populations, elles disposent a priori d'un crédit de départ
immense qui a été constamment dilapidé faute d'être capable de
diriger ne serait-ce qu'une protection psychologique.
Six, les forces nationales placées sous mandat de l'ONU ne
disposent pas aujourd'hui de capacités d'action psychologique
significatives. De l'aveu public du chef d'état-major des Armées,
l'amiral Lanxade : "nous nous sommes trouvés face à des formes
d'agression, de nature psychologique, pour lesquelles nous n'étions
pas préparés et face auxquelles nous ne disposons pas des moyens
de ripostes, adéquats". On n'a pas connaissance d'une meilleure
situation côté britannique.
Sept, comme souvent, la guerre psychologique peut rater ses
objectifs. Lorsqu'en juin 1995 les Serbes de Bosnie s'efforcèrent de
tourner en dérision les forces de l'ONU, ils réussirent pleinement.
Rien de plus pitoyable que l'image d'impuissance de ces soldats de
la paix attachés par des menottes aux poteaux de signalisation des
routes qu'ils avaient pour mission de protéger et de tenir ouvertes.
Nul ne peut douter que cette mise en scène n'ait été conçue et
réalisée à l'intention des médias occidentaux. Conçue par qui ? Une
soldatesque inspirée à laquelle on peut prêter, dans ses moments de
repos un sens de l'humour noir ? Un organisme de planification de
l'action psychologique qui depuis Belgrade via Pale conduit de main
de maître une manœuvre de stratégie intégrale ? Réponse
introuvable.
En même temps, c'était oublier que ces Casques bleus, ceux-là
et les autres, avaient aussi une nation d'origine et que des limites
pouvaient être atteintes, que peut-être aussi un certain environ-
nement politique avait changé, que l'humiliation avait ses limites
dans trop d'opinions même sincèrement attachées au maintien de la
paix et à lui seul. Bref, dans l'ivresse du succès n'avait-on pas
oublié d'analyser à fond la situation ?
Des éléments de réponse viendront sans doute, mais il faudra
du temps et peut-être de profondes mutations politiques dans la
région.
2. Guerriers et militants sur les autoroutes de l'information
Dans le cas de l'ex-Yougoslavie, on reste dans un cadre de
guerre psychologique classique où l'hypermédiatisme ne fonctionne
qu'à régime ralenti. Pour la prochaine décennie, trois cas de figures
sont à considérer :
• la conflictualité de basse intensité sur Internet : le militant
électro-informatique.
La campagne contre la reprise des essais nucléaires lancée par
l'ONG Greenpeace en relation avec un certain nombre d'asso-
ciations d'origine et de tailles extraordinairement variées marque
l'apparition encore mal assurée d'un nouveau mode d'intervention
psychologique. C'est l'avènement du militant électro-informatique.
A la manifestation de masse fondée sur le nombre se substitue la
présence obsédante, inventive, proliférante dans les réseaux des
autoroutes de l'information. Mais Greenpeace ne disposait pas
d'une stratégie assez élaborée pour tirer le meilleur profit
d'intuitions créatrices. Alors que sur les réseaux du type Internet la
victoire était écrasante vu l'absence d'adversaire, l'organisation
chercha à recourir à des formes d'opposition classiques : le rassem-
blement de masse et la manifestation de rue. Le résultat fut à la
limite du pitoyable, malgré une couverture médiatique plutôt
bienveillante. En dépit des effets de grand angulaire, il était difficile
de donner de l'ampleur à ce qui existait à peine. En outre la base
10 Je laisse ici délibérément de côté les agressions physiques qui auraient
pour but de détruire les centres nerveux de communication. Thème qui,
sous le nom de Cyberspace War, correspond à une nouvelle forme de la
guerre moderne et qui n'affecte que marginalement la guerre psychologique,
bien que, si les centraux de communication civils étaient également
détruits, le champ serait libéré pour l'agression psychologique.
française de Greenpeace, faite d'organisation squelettiques et
folkloriques, constituait le maillon le plus faible de l'organisation.
Les relais locaux pesaient d'un poids dérisoire.
Si le gouvernement français réussit à contrer les activités
brouillonnes de Greenpeace au large de Mururoa et dans la région
de Tahiti, si en France l'émotion retomba très tôt, l'impact inter-
national fut très négatif et la capacité de réaction par les moyens les
plus modernes est restée déficiente. Toutefois, le gouvernement
français peut se prévaloir d'un succès réel comparé à l'incapacité du
gouvernement britannique dans l'affaire de la plate-forme Shell en
mer du Nord. A ce stade il n'y a donc pas lieu de considérer, ni d'un
côté ni de l'autre, que l'on a gagné. Pour un autre objectif, dans un
autre contexte avec des acteurs différents, on assistera à des
manœuvres plus subtiles. Aujourd'hui chacun prend ses marques,
affûte ses armes. La conflictualité sur Internet sort à peine des
limbes. On doit, si l'on a compris la dimension des enjeux, se
préparer pour des affrontements d'une dimension incomparable.
La première bataille hypermédiatique est en gestation. Elle
surprendra.
• Le branchement momentané entre des conflits de type très
archaïque, du genre Bosnie, mais suffisamment proches de l'hyper-
médiatisme pour établir une sorte de court-circuit culturel. L'ancien
rejoint le moderne, la guerre ethnique se branche sur les réseaux du
futur, et la tradition se propulse dans la modernité. Durant l'hiver
1994-1995, le mouvement insurrectionnel zapatiste mexicain utilise
Internet, pour abreuver la presse nord-américaine d'informations
invérifiables. Son chef, le "sous commandant" Marcos, mobilise les
belles âmes de l'intelligentsia française invitées au Chiapas à l'été
1996. Un nouveau manipulateur a pris son essor.
• Le dernier cas de figure c'est évidemment l'affrontement
entre deux Etats qui se seraient mis en situation d'utiliser à plein les
ressources de l'hypermédiatisme. Hautes technologies de l'infor-
mation dressées les unes contre les autres, capables de manipuler
les sources, de s'avancer masquées, de lancer des flux d'infor-
mation individualisés, de toucher chaque citoyen dans son foyer
pour mieux l'influencer. Imaginons la propagande ennemie entrant
dans chaque foyer. Quel nouveau type de censure envisager ? Est-
ce seulement possible ? Nous n'en finirons pas d'inventer la
manœuvre de l'arme psychologique.
CONCLUSION
Avec la fin de la Guerre froide, une page de l'histoire de la
guerre psychologique a été tournée : la grande manœuvre indirecte
un peu paranoïaque, les visions de guerre totale, l'idéologisation du
politique ont disparu. Pourtant, presqu'immédiatement les "petits
conflits" se sont chargés de nous indiquer que la guerre psycho-
logique entrée dans une nouvelle ère revêt toujours la plus extrême
importance. Traditionnellement, l'emploi sur le champ de bataille
d'une arme nouvelle a toujours produit un effet de surprise. La
question était de savoir s'il s'agissait d'une discontinuité tactique ou
d'une rupture stratégique ?
Les satellites de télécommunication, les fibres optiques, les
microprocesseurs et l'ordinateur individuel ont créé par leur effet
combiné cette rupture stratégique. Mais la mutation revêt une
importance telle que c'est d'abord chez soi et pour soi que la
modification est significative et qu'elle produit les effets les plus
puissants. C'est évidemment, ensuite, que l'on est conduit à en
penser les effets induits dans la relation à l'Autre.
I. LA MANŒUVRE PSYCHOLOGIQUE, CLÉ DE LA VICTOIRE
L'évolution des sociétés hypermédiatiques donne à
l'information-communication une importance si considérable qu'il
est clair qu'une démocratie ne pourra jamais envisager de faire la
guerre et plus encore de la gagner si elle n'est pas capable de
manœuvrer psychologiquement. Le paradoxe est que l'hypermé-
diatisation qui a pu créer face à l'URSS une puissance de fait cons-
titue aujourd'hui une vulnérabilité dans des situations conflictuelles
auxquelles on n'est pas préparé, pour lesquelles on n'a rien planifié.
Cette vulnérabilité est aujourd'hui clairement perçue par tous
ceux dont les projets politico-stratégiques risquent à plus ou moins
long terme de croiser ceux des Etats riches et modernes.
Pour gagner une guerre il faut soit la rendre quasi inaccessible
aux médias en pratiquant une politique de raréfaction des images
(Cambodge, Rwanda) soit en étant capable d'organiser un contrôle
efficace de la production-diffusion des images. Ce dernier cas sup-
pose une organisation très souple, un sens aigu de la coopération
avec les journalistes donc une connaissance de leur métier suf-
fisante pour savoir comment créer une complicité temporaire. Le
facteur temps devient primordial. Il s'agit de gagner avant que les
médias aient pu s'installer, se poser d'autres questions et de
chercher autre chose, au-delà de l'événement et de l'apparence.
Pourtant le problème va au-delà. Si la guerre s'enlise, c'est aussi
parce que l'on s'y prend mal et de fait il y a pour les médias quelque
chose de plus à montrer : des difficultés, des échecs, des erreurs. La
captation médiatique sanctionne toujours quelque chose : le succès
ou l'échec.
La maîtrise de l'information-communication devient comme la
maîtrise de l'air la condition absolue de tout succès dans les guerres
du futur.
II. LA GUERRE HYPERMÉDIATISÉE
L'arme psychologique, en situation de guerre reçoit pour
mission d'occuper une dimension toute particulière et imma-
térielle : l'espace-temps fait de silence qui correspond à la disponi-
bilité plus ou moins grande du public, proportionnelle à son attente,
à son anxiété, à son angoisse. La crise et la guerre créent chez
l'individu, surtout s'il est en principe passif un état psychologique
particulier qui se manifeste par une demande. Il est donc essentiel
d'y répondre et d'éviter que l'adversaire par les multiples canaux
existant aujourd'hui soit en mesure de s'emparer de cette
dimension.
Toute situation conflictuelle crée un espace de communication
hostile. Relativement facile à interdire et à protéger, il est
aujourd'hui perméable et dilaté. Tout comme le champ de bataille
d'antan cet espace est à investir, à défendre. Protéger son espace de
communication, c'est le saturer de sa propre information. Cette
saturation doit être créative, intelligente, imaginative et reposer
sur la vérité. La répétition évidente, le brouillage, le mensonge sont
des formes obsolètes qui expriment la défaillance de celui qui n'a
plus rien à dire hors l'aveu de son inconsistance. La planification
efficace de la guerre psychologique moderne suppose une extraor-
dinaire mobilisation de capacités à tenir un discours sur sa propre
pratique et sur celle de l'adversaire, y compris dans l'adversité.
L'incorporation des médias à la démocratie et la modification
des structures socio-psychologiques des Etats occidentaux à
technologie avancée donne une dimension exceptionnelle au fait
psychologique en situation de conflictualité. La guerre d'aujour-
d'hui ne doit pas seulement s'adapter. Elle change de nature parce
qu'elle est informée dans sa réalisation et dans la relation ou
"reportage" qui en est faite pour chaque citoyen-récepteur-acteur.
Aujourd'hui devant sa télévision, chaque citoyen est un combattant
de l'arrière.
Mais demain relié au combattant par mini-satellite de
télécommunication, il pourra se projeter à l'avant. Panoptisme,
temps réel, ubiquité. Sans doute n'atteindra-t-on pas ces états
extrêmes qui d'ailleurs installerait l'entropie en maîtresse des lieux.
Pourtant il faudra aménager les espaces et les temps de com-
munication : le chef de guerre et la chaîne de commandement, puis
le chef de famille vers les siens pour ne rien dire de la gestion
quotidienne des affaires qui fait de chaque soldat un petit chef
d'entreprise relié à son portefeuille financier sur le marché de Wall
Street.
III. LES CONDITIONS DE L'ADAPTATION
Parce qu'elles ont peur de ne pouvoir contrôler l'information,
parce que les hiérarques entendent obtenir la primeur de l'infor-
mation exacte pour pouvoir en fabriquer une fausse, pour se réser-
ver le monopole du savoir, les bureaucraties sont les adversaires les
plus acharnés des médias en qui elles ont senti des compétiteurs
mortels. A quoi servent-elles si elles ne fabriquent pas plus, mieux et
avant ? Le fax rend-il libre ? L'ordinateur individuel équipé d'un
modem nous affranchit-il des monopoles d'Etat ? Non pas, mais ils
obligent les appareils d'Etat à fonctionner autrement. On dit sou-
vent que cela crée des sociétés ouvertes (open/close ne correspond
pas à vérité/mensonge). Cela crée des régimes différents tant pour
la diffusion que pour le contrôle de la diffusion. Les flux sont si
différents en volume que cela se répercute sur la nature du contenu.
Avec l'information à flux rapides et volumineux on crée une autre
société.
La réaction qui consiste à interdire l'usage du fax ou de la
photocopieuse, à en réserver l'usage au seul chef de bureau, de
service, de département n'a littéralement pas de sens. A quel niveau
placer la barre ? Déjà comment faire face aux transformations de
la communication qui en résultent ? La diplomatie de la navette
téléphonique bouleverse les relations internationales. L'avenir est
non à la limitation des médias individuels et des communications en
temps réel mais à la défense contre les différentes formes
d'agression dont ils pourraient être victimes. Tel est l'enjeu de la
protection de l'information et de la communication, c'est-à-dire de
la guerre psychologique d'aujourd'hui.
IV. PLACE DE L'ARME PSYCHOLOGIQUE
Alors que les entreprises privées ont développé, avec plus ou
moins de succès, mais c'est la règle du jeu, des stratégies de
communication, alors que le moindre fabricant de biscuits pense
"stratégiquement" sa publicité, l'insouciance des Etats occidentaux
à l'égard de la manœuvre de l'arme psychologique étonne. Tout
organisme puissant doté de moyens et engagé dans le dévelop-
pement d'une action produit des effets psychologiques : il influence,
il séduit, il persuade. Naturellement, tout comme Monsieur
Jourdain faisait de la prose. Mais cela est totalement différent de la
conception et de la conduite délibérée d'une action psychologique
et, plus encore d'une manœuvre de guerre psychologique. L'impro-
visation est-elle encore tolérable ?
La confusion avec les opérations spéciales était probablement
inévitable compte tenu de la Guerre froide et de l'esprit totalitaire.
Aujourd'hui cette association devient inutile et dommageable. De
même il ne saurait être question de faire de la guerre psychologique
la sous-officine des services de renseignement et d'action
extérieure. Ce serait la réduire à des coups", des montages
d'actions "noires". C'est au contraire l'action psychologique qui,
comme toute autre opération politico-militaire, a besoin du
renseignement.
Toutefois il serait illusoire de penser que l'arme psychologique
soit susceptible d'agir seule et par ses effets propres permettre
d'atteindre les objectifs que l'on s'est fixés. La manœuvre de l'arme
psychologique reste indissociable de la puissance dont on dispose,
de la capacité à la diriger et de la volonté d'en faire usage.
ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE
⇒ Sur l'action psychologique, la propagande et la manipulation
des esprits
• Domenach (Jean-Marie), La propagande, QSJ, Presses
universitaires de France, 1950.
• Driencourt (Jacques), La propagande, nouvelle force
politique, Armand Colin, 1950.
• Ellul (Jacques), Propagandes, Armand Colin, 1962, réédité
chez Economica, 1987, comporte une excellente bibliographie,
curieusement plus complète dans l'édition américaine Propaganda,
New York, Albert Knopf, 1968 et Vintage Books, 1973, que dans
l'édition française.
• Freud (Sigmund ), Cinq essais de psychanalyse, Payot, 1949.
• La persuasion de masse, ouvrage collectif présenté par
Gérard Chaliand, Robert Laffont, 1992, comporte notamment un
important essai du général Prestat, "De la guerre psychologique à
la guerre médiatique".
• Lasswell (Harold) et Lerner (Daniel), sous la direction de,
Les "sciences de la politique" aux Etats-Unis : domaines techniques,
Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, n° 19,
Armand Colin, 1951.
• Mégret (Maurice), L'action psychologique, Arthème
Fayard, 1959.
• Mégret (Maurice), La guerre psychologique, QSJ, Presses
universitaires de France, 1956.
• Moscovici (Serge), L'âge des foules, Fayard, 1981 actualise
la question de la psychologie des foules.
• Packard (Vance), La persuasion clandestine, Calmann-
Lévy, 1958.
• Ratte (Philippe), Armée et communication, une histoire du
SIRPA, ADDIM, 1989, cet ouvrage original constitue par bien des
aspects une source primaire.
Tchakhotine (Serge), Le viol des foules par la propagande
politique, Gallimard, 1949, longtemps introuvable en dehors des
bibliothèques spécialisées, a fait l'objet d'une réimpression en 1992
par son éditeur.
=> Sur la guerre révolutionnaire
Il existe en français peu d'ouvrages théoriques ou même
généraux.
Pour une première approche :
• Chaliand (Gérard), Anthologie de la guérilla, Mazarine,
1979, accompagné d'une précieuse bibliographie qui inclut de
nombreuses indications sur la guerre psychologique.
• Delmas (Claude), La guerre révolutionnaire, QSJ ?, Presses
universitaires de France, dont le principal mérite est d'avoir été
écrit par un homme qui connaissait bien les milieux concernés mais
qui s'en tient à un niveau très général.
• Presqu'en situation, Aron (Raymond), Paix et guerre entre
les nations, Calmann Lévy, 1962, comporte de nombreuses
réflexions sur la guerre révolutionnaire.
• Beaufre (général André), La guerre révolutionnaire, Plon,
1973, donne une synthèse tardive, brillante, bien informée. Beaufre
est un des rares penseurs stratégiques français de la guerre
révolutionnaire.
• Bigeard, (général Marcel), Pour une parcelle de gloire,
Plon, 1976, témoignage très riche sur les opérations tactiques.
• Girardet (Raoul), Problèmes contemporains de défense
nationale, Dalloz, 1974 a pris en compte cette composante
importante de la pensée militaire française.
• Guerre révolutionnaire et conscience chrétienne, Pax
Christi, 1963. Ce recueil constitue une remarquable synthèse des
données et des débats posés par l'approche française de la guerre
révolutionnaire. Mais la raison venait quand l'action avait passé.
On y trouvera un article du professeur Pierre Dabezies, auteur
d'une thèse sulfureuse sur les partis du Vietnam, alors officier
parachutiste en délicatesse avec certains responsables politiques
français et qui écrit sous le pseudonyme de Robert Darsac.
• Léger (P.A.), Aux carrefours de la guerre, SPL, Albin
Michel, 1983. C'est le témoignage extrêmement sérieux, en dépit du
ton parfois romanesque d'un praticien des opérations spéciales en
Algérie, utilement complété par la reproduction de nombreux
documents.
En dehors de Sun Zi, les deux maîtres asiatiques modernes
demeurent :
• Mao Tsê-toung, Ecrits militaires, en français, éditions de
Pékin, 1964.
• Giap Vo Nguyen, Guerre du peuple, armée du peuple,
Maspero, 1966.
• Mais la série des Etudes viêt-namiennes donne sur la
manipulation délibérée et "légitime" du peuple un fond de
documentation irremplaçable.
On trouve un essai de théorisation dans :
• Schmitt (Carl), Théorie du partisan, Calmann-Lévy, 1972,
1963 pour la version allemande, se penche en juriste sur la question
du statut du combattant dans la guerre révolutionnaire.
L'auteur français fondamental est :
• Trinquier (Roger), La guerre moderne, La Table ronde,
1961.
• Trinquier (Roger), Guerre, subversion, révolution, La Table
ronde, 1963.
Aux Etats-Unis, la littérature est extraordinairement abon-
dante parce que la guerre psychologique a toujours été, au plus
haut niveau, celui du Président, tenue pour une composante
essentielle de la stratégie de sécurité nationale. Les auditions au
Congrès constituent donc une masse considérable mais la plupart
du temps inaccessible parce que les sessions sont fermées au public
et leurs comptes-rendus classifiés.
Pratiquement tous les ouvrages sur la stratégie militaire et la
guerre comportent un chapitre sur les opérations psychologiques.
Sur toute la période vietnamienne on retiendra les ouvrages
remarquables de Bernard Fall, en particulier Les Deux Viêt-nam,
Payot, Paris 1967.
L'histoire des relations entre les médias et le commandement
militaire fait l'objet du travail encore en cours de William M.
Hammond.
• Excellente synthèse récente, d'esprit libéral, très améri-
cano-centrée, du professeur Michael McClintock, Instruments of
Statecraft Pantheon Books, New York, 1992.
• La National Defense University a consacré plusieurs
ouvrages à ces questions on retiendra l'effort de synthèse de Paul A
Smith Jr, On Political War, 1989 et Political Warfare and
Psychological Operations, ouvrage collectif sous la direction de
Carnes Lord et Frank R. Barnett, 1989.
• Plus orienté sur l'évolution du renseignement, Informing
Statecraft, d'Angelo Codevilla, Free Press, New York, 1992, est un
ouvrage brillant, volontiers paradoxal.
• Une théorisation des stratégies non militaires recourant à
la ruse et à la tromperie a été élaborée par J. Bowyer Bell et Barton
Whaley, Cheating and Deception, Transaction Publishers, New
Brunswick, 1982 actualisé en 1991.
• Depuis 1992, l'essor d'Internet et la notion de guerre de
l'information (Information Warfare) ont donné naissance à de
nombreux ouvrages et articles qui, pour les uns, créent la confusion
en mêlant un peu tous les domaines, et pour les autres, s'efforcent
d'organiser le chaos notionnel ainsi créé.
• Les futurologues Alvin et Heidi Toffler War and Anti-War,
Little, Brown 1993, (traduction française à déconseiller chez
Fayard, 1994) ont lancé l'idée de la guerre à l'âge de l'information
qui a fait l'objet de nombreux articles dans les revues militaires
spécialisées.
• En France Jean Guisnel a donné un ouvrage journalistique,
Guerre dans le Cyber espace, 1995 qui, précisément, amalgame un
peu tout ce qui bouillonne aujourd'hui mais fait un point utile sur le
problème du cryptage.
• A ce jour, la meilleure exposition des problèmes est
l'ouvrage incisif de Martin C. Libicki, What is Information War-
fare ?, National Defense University Press, Washington, août 1995.
• Sur l'Union soviétique, l'ouvrage base risque de rester pour
longtemps Dezinformatsia de Richard H. Shultz et Roy Godson,
Anthropos, 1985.
En France, la littérature sérieuse fait presque totalement
défaut, en dehors du livre de Thierry Wolton, Le KGB, Grasset,
1986. Les sources et références citées par l'auteur lui-même en fin
de volume parlent d'elles-mêmes. Il s'appuie sur ses sources
privées, sur les procès et la littérature américaines à quoi viennent
s'ajouter les témoignages des repentis du PCF. Pour le reste les
ouvrages à sensation se disputent le devant de la scène avec les
publications paranoïaques qui participaient, plus ou moins
consciemment, de la contre-manœuvre psychologique. On ne peut
que formuler le voeu pieux qu'un programme d'études fasse le
point sur quarante années de confusions liées à la Guerre froide.
Reste le problème des sources soviétiques.
Si le goulag fut un archipel, la guerre psychologique revêt les
dimensions d'un continent. En effet, le système politique soviétique
tant à l'intérieur qu'à l'extérieur a constitué un immense artefact.
Dès lors qu'est-ce qui n'est pas propagande et action psycholo-
gique ? On doit donc prendre en compte toutes les publications
destinées à l'extérieure. Sans aller jusque là, on devrait pouvoir
déterminer les activités menées sur programmes planifiés par les
organes ad-hoc.
Or, aucune étude universitaire ou politique sur le sujet n'a été
publiée par un chercheur de l'ex-URSS. Les manuels militaires font
mention de l'importance des opérations psychologiques. Mais il
s'agit souvent de déception classique. Pour le reste, on dispose,
deci-delà, de mémoires de responsables soviétiques émigrés aux
Etats-Unis et soucieux de satisfaire un généreux éditeur. Tout reste
à faire. Mais qui a envie de savoir ?
N.B. Lorsqu'il n'est pas indiqué, le lieu d'édition est Paris.
INDEX
Abraham : 339. Boussarié, commandant : 141.
Achille : 27. Bouthoul, Gaston : 158.
Adams, Eddie : 337. Braquilanges, colonel de : 146, 147,
Aideed, général Mohamed : 398. 149.
Alexandre : 8. Brecht, Bertold : 306.
Allard, général Jacques : 136, 138, Brejnev, Leonid : 379.
139,168,169,176, 214, 248, 397. Burchett, Wilfred : 322, 362.
Allard, Kenneth : 136, 138, 139, 168, Bush, président George : 386, 387.
169,176, 214, 248, 397.
Amirouche, commandant : 244. Caffery, ambassadeur : 94.
Aragon, Louis : 378. Carter, Jimmy : 371.
Ardant d u Picq, Charles : 41. Cartwright, John : 71.
Argoud, Antoine : 70, 77, 83-86, Casey, lieutenant : 71, 77.
222, 231. Caude, capitaine : 67, 70, 78, 80, 82,
Arnett, Peter : 314. 84, 87.
Aron, Raymond : 107, 158, 160-164, Cazenave, général : 184.
277, 367. Ceaucescu, président Nicolae : 399.
Aspin, Les : 387. Chaliand, Gérard : 29, 334, 335, 392.
Auriol, Vincent : 88, 105. Challe, général Maurice : 177, 229.
Chandessais, général : 184, 198.
Baker, James : 388. Chantebout, Bernard : 93, 96.
Balzac, Honoré de : 74. Chapochnikov, général : 159.
Beaufre, général André : 38, 53, 54, Chassin, général L.M. : 100, 140,
58, 59,133, 325. 153-156,160, 268, 273.
Ben Boulaïd, Mohamed : 168, 235. Cherrière, général : 169, 176.
Bergson, Henri : 74. Chevènement, Jean-Pierre : 391.
Berthier, général : 198. Cheysson, Claude : 391.
Bidault, Georges : 61, 96. Chomsky, Noam : 339.
Bigeard, Marcel : 177, 239, 253, 255, Churchill, Winston : 20.
297. Clausewitz, Karl von : 6, 18, 67, 68,
Billotte, Pierre : 183. 158-160, 267.
Blanc, général Clément : 157, 160, Clemenceau, Georges : 64.
196-198. Clifford, Clark : 333.
Blau, colonel : 68, 69, 71, 72. Cogniet, commandant : 275, 280,
Bloch, Pierre-Richard : 362. 281,283-285.
Bonaparte : 7, 18, 22. Colby, William : 327, 343, 344.
Bonnemaison, général de : 184. Courcel, Geoffroy de : 183.
Borghini, Charles P. : 398. Crépin, colonel : 98.
Boulganine, maréchal : 87, 160. Crèvecœur, colonel de : 113.
Boulnois, commandant : 276-279. Cromwell, Oliver : 34.
Cronkite, Walter : 341. Giraudoux, Jean : 63, 65, 67.
Crossman, Richard : 79, 81, 82, 89. Godard, Jean-Luc : 215, 242, 243,
252, 254.
Dadillon, commandant : 195, 224. Godson, Roy : 353, 357, 359.
Daquin, Louis : 101. Gorbatchev, Mikhaïl : 349, 379.
De Gaulle, général : 20, 82, 91, 194, Goussault, colonel : 195, 202, 215-
195, 361, 367. 217, 221, 273, 275, 280, 294.
Defrasne, colonel : 246. Grillet, commandant : 184.
Delbecque, Léon : 195. Guitton, Jean : 107-110, 164, 281.
Delmas, Claude : 195, 224, 239.
Déon, Michel : 287, 288. Hadelman, Robert : 323.
Dides, commissaire : 280. Hansi : 64.
Diem , Ngô Dinh : 324, 326, 328, Hegel, Friedrich : 109, 284.
329, 331. Hendrix, Jimmy : 374.
Dobb, Léonard : 68, 70. Hervouët, capitaine de vaisseau :
Domenach, Jean-Marie : 67, 72, 76, 58, 71, 77, 78, 84.
77, 83, 84, 89,90. Hitler, Adolf : 28, 29, 85, 385, 386.
Donovan, William J. : 315. Ho Chi Minh : 141, 323, 386.
Doumic, commandant : 198. Hogard, commandant : 135, 140,
Driencourt, Jacques : 64, 71, 72, 90. 143, 184, 191, 194, 247-251, 266,
Dufay, Révérend Père : 146, 281. 277-279, 287, 296.
Dumontier, commandant : 198. Hussein, Saddam : 313, 385-387,
Duval, général : 167, 168. 390, 391, 397.
Huxley, Aldous : 75.
Eastwood, Clint : 374.
Eldersveld : 71. Isaac : 339.
Ellsberg, Daniel : 335.
Ellul, Jacques : 72,186, 240, 241, 293. Jaeger, Ernst : 68.
Ely, général Paul : 182, 183, 185, 196, Janus : 57.
197. Jaurès, Jean : 199.
Engels, Friedrich : 182. Jdanov, Andrei : 88.
Etcheverry, chef de bataillon : 297. Jefferson, Thomas : 191.
Joba, commissaire : 86-87, 89-110.
Fall, Bernard : 130, 142, 329, 332. Jobert, Michel : 391.
Faure, Edgar : 183. Johnson, président Lyndon : 323,
Felt, Harry D. : 332. 331, 334, 341, 342, 386.
Fillières, père : 280. Joussain, Jean : 87.
Fonda, Jane : 314, 356. Joxe, Pierre : 198.
Fouché, Joseph : 22. Jung, Ernst : 69.
Freud, Sigmond : 23, 69, 74, 75.
Kahn, Hermann : 335.
Garcin, Thierry : 392. Katz, Daniel : 71.
Gardes, colonel : 195, 273, 293, 294, Kennedy, John : 59, 269, 313, 324,
299. 342,386.
Gengis Khan : 42. Khomeini, Ruhollah : 34.
Giap, général Vo Nguyen : 133. Khrouchtchev, Nikita : 163, 269.
Gide, André : 199, 371, 378. Kissinger, Henry A. : 347, 386.
Girardet, Raoul : 282. Koenig, maréchal Pierre : 139, 183.
Giraud, André : 168, 176, 214, 287, Kravchenko, Victor : 101.
391. Kriegel, Annie : 353.
Kriss, Ernest : 71. Marcuse, Herbert : 338, 339.
Maritain, Jacques : 199.
La Chapelle, général de : 107, 182, Marker, Chris : 362, 378.
183, 267. Marshall, général George : 88.
Lacheroy, colonel Charles : 50, 69, Marx, Karl : 31, 74, 108, 109, 182.
110, 114, 120, 121, 125, 128, 130- Massu, général Jacques : 177, 253.
140, 145-147, 153, 156, 170, 171, Mast, général Charles : 96.
181-184, 191, 194-196, 221, 229, McClintock, Michael : 317, 324, 345.
239, 249, 275, 276, 279-281, 284, McLuhan, Marshall : 25, 222.
294, 296. McNamara, Robert S. : 332-336,
Lacoste, amiral Pierre : 253, 269, 347.
275. Mégret, Maurice : 79, 90, 96, 98, 99,
Lamberton, commandant : 157-160. 159, 184-186, 196, 198, 290, 292,
Lang, Georges : 197. 293.
Langlais, colonel : 296. Meyer, Georges : 64, 65.
Lansdale, Edward : 324. Mickey Mouse : 29.
Lanusse, commandant : 169, 203, Mitterrand, François : 94.
213, 220. Moch, Jules : 61, 88, 105.
Las Cases, Emmanuel de : 33. Mollet, Guy : 183, 386.
Lasswell, Harold : 68, 70, 71, 77, 79. Monnerot, Jules : 107, 144, 145, 164.
Lattre de Tassigny, maréchal de : Morice, André : 275.
53. Morlanne, colonel : 227.
Laurent, Eric : 391. Mounier, Emmanuel : 326.
Lawrence, T.E. : 175. Mussolini, Benito : 172.
Le Bon, Gustave : 73-75, 85, 193.
Le Pen, Jean-Marie : 280. Napoléon : 8, 22.
Lecomte, général : 267, 278. Nason, John : 124.
Lee, général Robert E. : 71. Nasser, colonel : 269, 386.
Léger, capitaine : 228, 242, 243. Naville, Pierre : 18.
Leites, Nathan : 71. Nemo, colonel Jean : 140, 171, 172.
Lénine, Vladimir : 34, 85, 139, 158, Nhu, Madame : 329, 336.
159, 213, 287. Nixon, Richard : 323, 341, 342, 347,
Leone, Sergio : 374. 386.
Lepotier, contre-amiral : 198. Noiret, général : 168, 177.
Lerner, Daniel : 71.
Leroy, colonel : 198. Olié, commandant : 184.
Lewin, Kurt : 71, 72. Orwell, George : 75, 293.
Liddell Hart, Basil : 59. Oussais, Arsène : 280.
Loan, Nguyen Ngoc, général : 337,
338. Pâques, Georges : 65,198, 200, 359.
Locke, John : 191. Parlange, général : 168, 224.
Lorillot, général : 272. Pascal, Biaise : 199.
Ludendorff, général Erich : 55, 160. Pathé, Pierre-Charles : 101, 359.
Lutz, général : 15. Pavlov, Ivan : 73, 85, 193, 223.
Lyautey, maréchal Hubert : 167, Pell, Claiborn : 385.
327. Piettre, Maurice : 107, 108.
Pinay, Antoine : 100, 104.
Madison, James : 191. Pitt, William : 22.
Magsaysay, Ramon : 325. Pleven, René : 61, 95, 96, 98-100,
Malenkov, Gueorgui : 163. 105.
Poincaré, Raymond : 74. Spillmann, général : 168.
Poirier, général Lucien : 59, 198, Staline, Joseph : 26, 85, 182, 353.
276, 277. Stéphane, Roger : 288.
Poujade, Pierre : 283. Stoetzel, Louis : 87.
Prestat, général Maurice : 18, 29, 67, Strauss, Franz-Joseph : 195.
86, 92, 119-122, 124, 125, 131, 132, Sun Zi : 38.
135, 136, 138, 140, 144-150, 181, Suu, Vo : 337.
184, 194, 211, 229, 274, 290, 296,
298-300. Taine, Hypolite : 73.
Tamerlan : 18, 42.
Queuille, Henri : 94, 96. Tarde, Gabriel : 73.
Taylor, général Maxwell : 333.
Ramadier, Pierre : 92. Tchakhotine, Serge : 68, 71, 73, 75,
Ratte, Philippe : 93, 97-99, 181, 182, 84, 87,160,193.
192, 236, 296. Teitgen, Pierre-Henri : 92.
Reagan, Ronald : 368, 374. Thieu, président : 329, 344.
Redon, général : 86, 107, 198. Thillaud, chef de bataillon : 235,
Revers, général : 56, 96. 294.
Ribot, Théodule : 74. Thompson, sir Robert : 325.
Roosevelt, Louis : 76. Tillon, Charles : 105.
Rosenberg, époux : 69, 366. Tocqueville, Alexis de : 31.
Rostow, William W. : 326. Trinquier, colonel Roger : 143, 171,
Rougeron, Camille : 18, 100, 172, 174, 175, 178, 216-219, 224-226,
173. 232, 243, 249-252, 254-258, 260,
Rousseau, Jean-Jacques : 191. 274, 287, 317, 325.
Roussillat, colonel : 227. Trotsky, Léon : 9.
Tuckner, Howard : 338.
Salan, général Raoul : 275, 288, 300.
Salinger, Pierre : 391. Ulysse : 27.
Salisbury, Harrison : 323.
Sartre, Jean-Paul : 86. Vandenberghe, adjudant : 133.
Sauge, Georges : 280, 281. Vann, John Paul : 345.
Schell, Jonathan : 323. Vial, lieutenant : 184, 198.
Schelling, Thomas C. : 335. Vittoria, père : 33.
Schmitt, Cari : 175. Voltz : 198.
Schmuckel, colonel : 173.
Schumann, Maurice : 91. Walter, Gérard : 156, 341.
Schwarzkopf, général N o r m a n : Wedel, général von : 68.
392. Weinberger, Caspar : 384.
Shultz, Richard H. : 353, 357, 359. Wellington, duc de : 22.
Smith, Paul A. : 71, 77. Westmoreland, général W i l l i a m
Snow, Edgar : 362. C. : 337, 340.
Soljenytsine, Alexandre : 42.
Souslov, Mikhaïl : 173. Ximénès (pseudonyme) : 288.
Soustelle, Jacques : 168, 169.
Zorthian, Barry : 340.
Souyris, capitaine André : 135, 140,
143, 221, 272.