LE ROMAN DU ROMAN
Étienne Calais
Le genre romanesque s’est imposé depuis près de deux siècles comme le
genre littéraire majeur imposant une domination sans partage et ne laissant au
théâtre et à la poésie qu’une place mineure dans les rayons des librairies et des
bibliothèques. Tout lycéen, au moins de son propre chef, a lu un roman – quand
ce ne serait qu’Harry Potter* – mais combien de jeunes, voire d’adultes même
cultivés, ont lu sans injonction une pièce de théâtre ou un recueil poétique ?
C’est le « roman » de cette conquête que nous voudrions retracer dans ce
premier chapitre, nous contentant de brosser à grands traits les lignes de force de
la genèse et du triomphe du genre romanesque.
I. Le roman des origines :
l’Antiquité gréco-latine
Pour beaucoup d’historiens de la littérature, évoquer le roman grec et latin
relève d’un abus de langage : les Anciens n’avaient pas de mot pour désigner un
tel genre et les théoriciens, à commencer par Aristote (384-322 av. J.-C.) dans
sa Poétique, n’ont jamais évoqué les quelques œuvres, grecques ou latines, qui se
rapprochent de la définition usuelle qu’on donne du roman : « œuvre d’imagina-
tion constituée par un récit assez long et écrite essentiellement en prose ».
a) Le roman latin est illustré par deux œuvres majeures :
– Le Satiricon attribué à Pétrone († 66 apr. J.-C.), familier de Néron, qui
raconte l’histoire d’un mauvais garçon Encolpe, et du jeune esclave Giton,
et permet une rigoureuse satire des mœurs d’une société dominatrice
mais corrompue par ses succès. Le cinéaste italien Fellini en tirera une
magistrale et très personnelle adaptation.
– Les Métamorphoses d’Apulée (125-170), œuvre plus communément
intitulée L’Âne d’or, raconte l’histoire d’un jeune Corinthien, Lucius,
selon une trame que l’on peut déjà qualifier de picaresque : le jeune
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homme se retrouve métamorphosé en âne jusqu’au jour où… Ce roman
contient aussi, dans l’un de ses tiroirs, la charmante histoire d’Amour et
Psyché qui inspirera bien plus tard La Fontaine.
Psyché découvre son époux, Éros, endormi.
Dès que la lumière eût éclairé tout le mystère du lit, elle voit, de tous les
monstres, le plus charmant, le plus délicieux, l’Amour lui-même, le dieu de grâce,
gracieusement étendu. À sa vue, la lumière même de la lampe se fit plus joyeuse, et
le rasoir se repentit de son tranchant sacrilège… Elle voit sur cette tête dorée une
chevelure intacte, toute imprégnée d’ambroisie, un cou de lait, des joues vermeilles
où errent des boucles harmonieusement entremêlées.
(Métamorphoses, V, 22)
b) Le roman grec est nourri de la vogue des récits de voyage et des histoires
amoureuses. On retiendra surtout le roman pastoral de Longos Daphnis et Chloé
(iie siècle) qui a inspiré Bernardin de Saint-Pierre dans son Paul et Virginie
(1788).
L’émotion de Daphnis après le baiser de Chloé.
Que m’a donc fait le baiser de Chloé ? Ses lèvres sont plus délicates que des roses, sa
bouche plus douce qu’un rayon de miel. Mais son baiser est plus cuisant que le dard
d’une abeille. Souvent j’ai donné des baisers à mes chevreaux, souvent j’en ai donné à
de petits chiens qui venaient de naître, et au petit veau que m’a donné Dorcon. Mais
ce baiser-là est étrange ; mon souffle est haletant, mon cœur est bondissant, mon âme
se languit, et cependant je veux lui donner encore un baiser.
(Daphnis et Chloé, 18)
c) Pérennité et influence : il faut souligner, outre le fait que les œuvres sus-
citées seront lues et adaptées par d’autres écrivains français, c’est que le roman
apparaît quand disparaissent les épopées dans une société où les valeurs sont en
crise. Il en sera de même, comme nous le verrons plus tard, en Europe à la fin
du Moyen Âge. Le Don Quichotte* (1605-1615) de Cervantès en est la plus belle
illustration.
II. Naissance d’un genre :
du Moyen Âge à l’âge classique
Si l’on peut trouver des prémices du genre romanesque durant l’Antiquité,
ce n’est véritablement qu’au Moyen Âge que ce genre nouveau va naître et progres-
sivement envahir tout le domaine littéraire.
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A. Le Moyen Âge : du « roman » au roman
1. Le détour sémantique
Rappelons qu’à l’origine le « roman » désigne la langue vulgaire, c’est-à-dire
parlée par le peuple, langue dérivée du latin populaire par opposition au latin
classique utilisé par les clercs. Le verbe « romancier » a d’abord désigné le fait de
traduire un texte du latin en français.
Signalons aussi que le terme « roman » désigne un style architectural (marqué
par la voûte romaine ronde) par opposition à l’architecture gothique (marquée
par la voûte ogivale).
2. De la chanson de geste au roman
Toutes les littératures, ou presque, commencent par l’épopée. Ce fut le cas
en Grèce avec l’Iliade et l’Odyssée d’Homère et en France avec La Chanson de
Roland, qui narre la résistance héroïque du personnage principal, le neveu de
Charlemagne.
Le roman à proprement parler apparaît au xiie siècle comme une des formes
de la littérature courtoise, marquant un raffinement plus sensible des mœurs et
des attentes du public. Le roman se différencie de la chanson de geste à la fois :
– par la forme : la chanson de geste, destinée à être chantée, était composée
de laisses assonancées de décasyllabes ; le roman, fait pour être lu, est, le
plus souvent, un récit en vers octosyllabiques à rimes plates.
– par la matière première : alors que la chanson de geste exalte des exploits
guerriers, le roman célèbre l’aventure, accorde une place importante au
merveilleux et… à l’amour courtois.
3. Une première typologie
Dès l’origine, le roman se caractérise par une grande diversité de motifs et
de formes. On peut ainsi distinguer :
– Les romans antiques qui reprennent, sans souci de véracité, les mythes
gréco-latins. Les héros antiques deviennent ainsi de preux chevaliers. Les
œuvres les plus connues furent Le Roman d’Alexandre (xiie siècle) rédigé
en vers dodécasyllabiques (d’où le nom d’« alexandrin »), Le Roman de
Troie (vers 1165), roman de près de 30 000 vers de Benoît de Sainte-
Maure et Le Roman de Thèbes qui évoque la légende d’Œdipe.
– Les romans celtiques s’inspirent de la matière de Bretagne, principalement
de la légende arthurienne. Trois auteurs sont particulièrement à
signaler :
– Marie de France et ses douze Lais ;
– Béroul et Thomas, auteurs du célèbre Tristan et Iseut*, belle histoire
d’amour impossible et dont la postérité sera extrêmement riche ;
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– Chrétien de Troyes, clerc à la cour de Marie de Champagne, auteur de
nombreux romans dont Le Chevalier de la Charrette*, narrant l’amour
adultère de Lancelot et de la reine Guenièvre qui imposa à son chevalier
de nombreuses épreuves, Yvain ou le Chevalier au lion, Perceval ou le
Conte du Graal*.
Il craint, pour peu qu’on le lui demandât,
qu’on ne le tînt pour un vilain ;
c’est pour cela qu’il ne demanda rien.
Alors deux autres jeunes gens vinrent,
qui tenaient en main des chandeliers
d’or fin, émaillés de noir.
Ces jeunes gens étaient très beaux,
eux qui apportaient les chandeliers.
Sur chacun des chandeliers
brûlaient dix chandelles à tout le moins.
C’est un graal qu’entre ses deux mains
tenait une jeune fille
qui venait avec les jeunes gens,
belle, noble et fort sage ;
quand elle fut entrée à l’intérieur,
avec le graal qu’elle tenait,
il y eut une si grande clarté
que les chandelles en perdirent
leur clarté, comme les étoiles
quand le soleil luit ou la lune.
(Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal)
– Les romans parodiques : le succès du roman suscite sa parodie sous la
forme des Fabliaux et surtout du Roman de Renart, ensemble disparate de
poèmes narratifs à visée satirique.
– Les romans didactiques dont le plus remarquable est Le Roman de la
Rose de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung (xiiie siècle) qui utilise
le biais de l’allégorie : l’Amant entreprend la quête de la Rose malgré les
obstacles de Danger, Honte, Peur et Jalousie…
B. La Renaissance
Le roman continue à prospérer. L’influence espagnole et le succès de l’Amadis
de Gaule, roman chevaleresque en prose en est la preuve. On ne retiendra cepen-
dant que deux auteurs :
– Marguerite de Navarre, sœur de François Ier, écrivit l’Heptaméron (1558),
inspiré du Décaméron de l’Italien Boccace, ensemble de récits tissés
d’amour passionné et de violence brutale.
– François Rabelais (1494-1553), médecin humaniste et évangéliste,
nous a laissé cinq livres : Pantagruel (1532), Gargantua* (1534), le Tiers
Livre (1546), le Quart Livre et le Cinquième Livre et une belle galerie de
personnages, les géants Gargantua et Pantagruel, le moine débridé Frère
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Jean des Entommeures, l’étudiant prolongé Panurge. Les deux premiers
volumes parodient les chansons de geste et développent les thèses
humanistes de l’auteur sur l’éducation (« Science sans conscience n’est que
ruine de l’âme ») et sur la paix et la guerre à travers notamment la guerre
picrocholine.
Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n’entre point en âme malivole
et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te convient servir, aimer et
craindre Dieu, et en lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir ; et, par foi formée
de charité, être à lui adjoint, en sorte que jamais n’en sois désemparé par péché. Aie
suspects les abus du monde ; ne mets ton cœur à vanité, car cette vie est transitoire,
mais la Parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous tes prochains,
et les aime comme toi-même. Révère tes précepteurs, fuis les compagnies des gens
auxquels tu ne veux point ressembler, et les grâces que Dieu t’a données, icelles ne
reçois en vain. Et quand tu connaîtras qu’aura tout le savoir de par delà acquis,
retourne vers moi, afin que je te voie et donne ma bénédiction devant que murir.
Mon fils, la paix et la grâce de Notre-Seigneur soit avec toi. Amen. D’Utopie, ce
dix-septième jour du mois de mars,
Ton père, Gargantua.
(Rabelais, Pantagruel, chap. 8)
C. Le Grand Siècle
On considère désormais que le siècle de Louis XIV comprend deux âges,
l’âge baroque et l’âge classique, qui se superposent largement. On peut aussi
signaler l’impact des influences italienne et espagnole avec l’Arioste et son Roland
Furieux pour le premier et bien sûr Cervantès et son Don Quichotte* pour la
seconde contrée. Le roman est encore bien souvent considéré comme une épopée
en prose, d’où sa prolixité et ses extravagances.
1. L’âge baroque
On peut mettre en valeur :
a) Le roman sentimental et pastoral où des bergers fort conventionnels
consacrent tout leur temps aux aléas de l’amour. Le plus connu et le plus réussi
est l’Astrée (1607-1619) d’Honoré d’Urfé, vaste somme de 5 000 pages centrée
autour des amours contrariées de la bergère Astrée et de son amant Céladon.
Plaidoyer d’une bergère
Trouvez-vous étrange que je ne vous puisse aymer quand ma volonté n’est plus
mienne ? Il faut que vous en fassiez de mesme de ce que je n’ay qu’un cœur, que je
n’aie qu’une ame, et qu’une volonté. Mais vous pouvez avec plus de raison vous
plaindre (et c’est, ce me semble, la seule plainte que vous devez faire) que vous soyez
venu vers moy trop tost, et que vous y soyez retourné trop tard, parce que quand vous
dites que je ne vous ay jamais regardé qu’avec desdain, et que j’ay esté si retenue à
vous favoriser, si vous preniez bien mes actions, vous cognoistriez que vous m’avez
plus d’obligation en cela, que si j’avois faict autrement.
(Honoré d’Urfé, L’Astrée)
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b) Le roman héroïque avec, en particulier, Le Grand Cyrus (1649-1653) et
Clélie (1654-1661) de Mlle de Scudéry, en dix volumes chacun, qui, dans un cadre
aristocratique, développent l’analyse subtile du sentiment amoureux (c’est dans
Clélie que l’on trouve la fameuse Carte du Tendre).
c) Le roman parodique renversant la rhétorique précieuse, qui idéalise le réel
et montrant la trivialité du monde ordinaire. Trois œuvres méritent l’attention :
La Vraie Histoire comique de Francion (1623) de Charles Sorel (1600-1674), Le
Roman comique (1651-1657) de Scarron (1610-1660) et Histoire comique des
États et Empires du Soleil (1662) de Cyrano de Bergerac (1619-1655).
2. L’âge classique
Il voit le recul des types de roman précédents et l’apparition de formes
nouvelles.
a) Le roman épistolaire avec les Lettres portugaises* (1669) attribuées à
Guilleragues, lettres d’une religieuse (très probablement fictive) et qui sont un
magnifique chant d’amour.
b) Le roman d’analyse avec La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette,
considéré par certains comme « le premier vrai roman » de la littérature française
et en tout cas le plus beau des romans classiques : roman historique et surtout
roman d’amour – impossible ou presque cela va sans dire – entre Mlle de Chartres,
devenue princesse de Clèves, et le séduisant duc de Nemours.
c) Le roman didactique avec le Télémaque (1699) de Fénelon, précepteur
du jeune duc de Bourgogne, qui prolonge l’Odyssée homérique en inventant les
aventures du fils d’Ulysse, Télémaque, guidé par le sage Mentor. Ce roman permet
à l’auteur de donner au futur roi des leçons de sagesse qui sont autant de critiques
voilées à l’encontre du Roi-Soleil.
III. Le siècle des Lumières
Il faut des spectacles dans les grandes villes, et des romans
aux peuples corrompus. J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai
publié ces lettres. Que n’ai-je vécu dans un siècle où je dusse les
jeter au feu !
(J.-J. Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse)
Ce charmant paradoxe de Jean-Jacques Rousseau – par ailleurs auteur du
« best-seller » sus-cité – souligne bien l’ambivalence de l’attitude d’un siècle qui
vit un essor prodigieux du genre romanesque, et ce pour plusieurs raisons que l’on
peut rapidement signaler. La première est que le roman échappe à la codification
classique élaborée au siècle précédent par Boileau notamment. La deuxième est
due à l’extension du lectorat tant dans les cercles aisés – la bourgeoisie en particu-
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lier – que dans les couches populaires grâce à la « bibliothèque bleue » diffusée par
les colporteurs. La troisième tient au fait que la plasticité du roman lui permet de
propager plus commodément – et en déjouant souvent la censure – les idées des
Lumières. Ajoutons-y l’influence anglaise (D. De Foe, S. Richardson, Fielding,
Sterne) et tous les ingrédients sont alors réunis qui permettent au roman de
prendre son envol en dépit des critiques des moralisateurs bien-pensants et des
esthètes guindés.
Jamais fille chaste n’a lu de romans […] celle qui osera en lire une seule page est
une fille perdue. (J.-J. Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse)
Cette floraison romanesque, nombreuse et diversifiée, sera ici abordée selon
les formes les plus productives sans tenir compte de la chronologie.
1. Le roman épistolaire
Durant ce siècle on s’écrit beaucoup. La prolifique correspondance de Voltaire
en témoigne ; aussi n’est-il pas étonnant que le roman épistolaire connaisse son
apogée et une abondante production dont on retiendra trois titres majeurs et
toujours accessibles.
a) Les Lettres persanes* (1721) de Montesquieu : ce volume qui connut
un grand succès offre à la fois une sagace et amusante satire des mœurs – en
utilisant la technique du regard étranger, celui d’Usbeck, le philosophe, et celui
de Rica, l’humoriste – épinglant tour à tour le Roi, le Pape (« une vieille idole
qu’on encense par habitude »), les Parisiens, les femmes, les moines… et un roman
libertin évoquant les mœurs singulières et piquantes d’un harem.
Le roi de France est vieux. Nous n’avons point d’exemple dans nos histoires d’un
monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu’il possède à un très haut degré le
talent de se faire obéir : il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son état.
On lui a souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des
Turcs ou celui de notre auguste sultan lui plairait le mieux, tant il fait cas de la
politique orientale. »
(Montesquieu, Lettres persanes, Usbeck à Ibben, à Smyrne)
b) Julie ou la Nouvelle Héloïse (1762) de J.-J. Rousseau : même si le rigide
philosophe de Genève condamnait le théâtre et le roman, il n’en a pas moins
commis un ouvrage à succès qui a beaucoup contribué à sa vogue chez la gent
féminine. S’inspirant de l’histoire vraie d’Héloïse et d’Abélard, la transposant en
son siècle (Héloïse devenant Julie, et Abélard, Saint-Preux). Rousseau y trouve le
moyen d’y développer ses thèses (bonté naturelle de l’homme, corruption de la
civilisation moderne) et ses utopies (en particulier celle de Clarens).
Plus j’approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L’instant où, des hauteurs
du Jura, je découvris le lac de Genève fut un instant d’extase et de ravissement. La
vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrents de plaisirs avaient inondé mon
cœur ; l’air des Alpes si salutaire et si pur ; le doux air de la patrie, plus suave que les
parfums de l’Orient ; cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le plus beau dont
l’œil humain fut jamais frappé ; ce séjour charmant auquel je n’avais rien trouvé
d’égal dans le tour du monde, l’aspect d’un peuple heureux et libre.
(Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse)
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c) Les Liaisons dangereuses* (1782) de Choderlos de Laclos : ce roman se
situe aux antipodes du rigorisme rousseauiste, et ce en dépit des dénégations de
l’auteur. Le pacte luciférien entre les deux principaux protagonistes, la marquise de
Merteuil et le vicomte de Valmont, détruit à la fois un couple de jeunes amoureux,
celui formé par Cécile de Volanges et le chevalier Danceny, et la belle Présidente,
séduite après une longue résistance par le même Vicomte qui avait auparavant
abusé de Cécile. Ce tableau sans concession de la corruption des classes dites
supérieures n’est pas sans éclairer la situation de la France pré-révolutionnaire.
Dans ces romans épistolaires, la polyphonie due à la multiplicité des points
de vue permet de riches chassés-croisés de l’intrigue avec la complicité active du
lecteur.
2. Le roman-mémoires
Une autre forme, très fréquente en ce siècle, fut la forme du roman-mémoires
dont la longueur pouvait être très grande. Le principe en est simple : un homme,
une femme, souvent au zénith de son existence, raconte son histoire qui se
rapproche du « roman d’éducation » qu’illustrera le siècle suivant ou du roman
picaresque qui sera abordé un peu plus loin. L’histoire littéraire a oublié maints
ouvrages à succès tels les Mémoires de la vie du Comte de Gramont d’Hamilton ou
les Mémoires du Comte de Comminge de Mme de Tencin. On retiendra :
a) Le roman de l’Abbé Prévost intitulé Mémoires et aventures d’un homme
de qualité (1728-1731), où un certain Renoncour rencontre à deux reprises un
certain Chevalier des Grieux qui lui raconte son histoire. L’Histoire du Chevalier
des Grieux et de Manon Lescaut sera le bijou littéraire que la postérité retiendra :
la violente passion de l’aristocrate juvénile pour la non moins juvénile et perfide
Manon – une catin selon Montesquieu – dans le Paris agité et voluptueux de la
Régence lance nos deux héros dans une quête effrénée de jouissances qui finira
par la déportation de Manon en Louisiane et sa mort rédemptrice.
b) Les romans de Marivaux s’apparentent aussi à ce genre.
– La Vie de Marianne (1731-1742) : Marianne, devenue la comtesse de…
raconte à une amie ses souvenirs de jeunesse. Orpheline sans nom, sans
fortune, en butte à l’emprise d’un Tartuffe machiavélique, M. de Climal,
elle rencontre l’amour en la personne de l’inconstant Valville.
– Le Paysan parvenu (1734-1735) évoque, à la première personne, l’ascension
sociale d’un jeune et fringant paysan champenois, Jacob, qui franchit un
à un les échelons de la société en séduisant, sans malignité, des jeunes
filles d’un âge certain et en les épousant.
Ces romans, qui associent une analyse psychologique subtile du désir,
masculin et féminin, et un réalisme non moins pertinent sur les mœurs du
siècle, ont contribué, selon Stendhal, « à chasser l’hypocrisie des mœurs de la bonne
compagnie ».
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