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Masochisme : Articulation Psychanalyse et Littérature

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Soutenance Mémoire M2R

Une observation épistémologique


Un premier aspect problématique de cette étude relève des sources que j’ai
travaillées. Comment articuler un problème de recherche à partir de sources tellement
différentes ? D’une part la psychiatrie classique, notamment les études de Krafft-Ebing qui
ont abouti sur l’écriture d’un catalogue des perversions. D’autre part, la littérature d’un tel
Sacher-Masoch. Au premier abord, nous pourrions dire : quel rapport y-a-t-il entre la
psychiatrie et la littérature ? Pourquoi choisir ces deux sources comme matériel d’analyse ?
Que justifie donc articuler ces deux disciplines pour travailler le problème du masochisme ?
L’histoire du terme de masochisme forgé par Krafft-Ebing nous apporte une
première réponse. Il est allé vers la littérature pour créer cette nomenclature qui restera
d’actualité jusqu’à nos jours. Krafft-Ebing réalise une opération spectaculaire: il banalise le
nom propre de Sacher-Masoch – qui était toujours vivant quand la Psychopathia Sexualis a
été publiée – et le transforme en nom commun. Antonomase efficace qui, telle une patte de
singe maudite, accomplit tragiquement le vœu du grand-père maternel de l’écrivain, Franz
Masoch : que son nom perdure. L’articulation de ces deux champs disciplinaires est donc
au cœur de la naissance même
du terme « masochisme ». C’est donc l’origine conceptuelle du masochisme qui nous a
imposé d’aller vers ces deux disciplines pour que l’on puisse l’interroger de manière plus
ou moins rigoureuse.
Un autre argument qui nous a amené à faire ce choix c’est que ces deux disciplines
font partie des discussions hétéroclites qui donnent lieu à la psychanalyse elle-même.
L’origine de la psychanalyse ne peut être conçue qu’en lien avec le discours
psychopathologie qui s’est étendu dans le monde occidental à partir du mouvement de
Lumières. Les théories de Janet, Charcot, Havelock-Ellis et du propre Krafft-Ebing sont
objet de discussion au long de l’œuvre freudienne. De même, Freud s’est servi de l’art et
notamment de la littérature pour avancer des propositions qui s’avèrent centrales pour la
psychanalyse. Il ne semble donc pas anodin de rappeler que le philosophe Jacques Rancière
qui dans sa conférence L’inconscient esthétique propose qu’il y aurait une complicité entre
l’inconscient freudien et les changements dans le régime esthétique des arts qui précèdent
la naissance de la psychanalyse. La psychiatrie et la littérature sont ainsi au cœur de la
psychanalyse et il nous a semblé impératif d’aller consulter ces deux sources en ce qui
concerne le problème du masochisme.
Ce choix n’est pourtant pas sans problèmes. Comment articuler ces deux registres
sans forcer le dialogue ? En citant les écrits littéraires et biographiques – si c’est possible
d’en faire une différence – de Sacher-Masoch, je me suis demandé, suis-je en train de faire
une psychographie de l’auteur ? Il m’a semblé difficile de reprendre ces écrits sans avoir la
sensation d’en faire une psychographie ce qui serait d’ailleurs une manière de rééditer la
démarche de Krafft-Ebing. De même je me suis demandé, comment reprendre les
observations de Krafft-Ebing sans tomber dans la même démarche hygiéniste et
moralisante de ce que Foucault a appelé la Scientia Sexualis ? Ces questions me paraissent
toujours particulièrement épineuses. Si j’ai décidé de me servir de Krafft-Ebing et de
Sacher-Masoch pour travailler le problème du masochisme, c’est parce que j’ai trouvé
qu’ils permettent d’éclairer le rapport de l’être parlant au langage et à la jouissance
Une observation psychanalytique
Un autre point qui m’a semblé difficile et passionnant à traiter, c’est le problème du
père et de la fonction paternelle dans la perversion masochiste. Freud nous a bien signalé
que le fantasme d’être battu par le père se situe dans l’inconscient de beaucoup de sujets
névrosés. Pour Lacan, ces fantasmes masochistes rendent compte de la marque du signifiant
qui inscrit le sujet dans l’ordre symbolique. Mais, qu’en est-il du père dans la perversion
masochiste ?
Au fil de cette étude nous avons vu que Deleuze a essayé de prendre au sérieux cette
question mais ses conclusions sont précipitées. Le père humilié et la mère toute-puissante,
fin de partie pour Deleuze. Bien que son travail soit très remarquable il finit par s’empêtrer
dans les mêmes oppositions imaginaires que nous avons indiquées au début du mémoire.
Deleuze propose que le masochiste vit l’ordre symbolique comme intra-maternel et que le
père y est « supprimé de tout temps ». Il profite ainsi de porter une critique à la
psychanalyse pour dire que lier le signifiant du nom-du-père à l’ordre symbolique est peu
analytique et que cela reviendrait à dire « la mère est de la nature, le père est de la culture ».
Nous voyons à quel point c’est le propre Deleuze qui continue embarrassé par les relations
duelles.
Bien que Lacan ait été admiratif du travail de Deleuze sur le masochisme, dans le
séminaire D’un Autre à l’autre, il fait une toute petite remarque qui a motivé mon
changement de position vis-à-vis du rôle du père dans la perversion masochiste : « La chère
mère, comme l’illustre Deleuze, à la voix froide et parcourue de tous les courants de
l’arbitraire, est là quelque chose qu’avec la voix, cette voix que peut-être il n’a que trop
entendue ailleurs, du côté de son père (…) ». Cette remarque a remis en question mon
adhésion à la position deleuzienne. Le problème du père m’a montré l’importance
d’aborder le masochisme depuis un point de vu lacanien. Si nous ne nous reportons qu’à la
figure du père dans le fantasme masochiste, la thèse de Deleuze est plausible. Néanmoins,
Lacan nous montre que la question du père est loin d’être aussi simple et qu’elle est plus
complexe que ce que le scénario masochiste peut représenter.
Dans l’article Présentation de Sacher-Masoch, Deleuze néglige un tout petit
passage de La Vénus à la fourrure qui est capable de renverser sa proposition : « je
continue de mener une vie bien régulière comme si mon vieux père était encore derrière
moi et regardait par-dessus mon épaule de ses grands yeux intelligents ». Qu’est-ce que ce
père qui même mort continue trop présent ? La formule du père humilié n’en rend pas
compte. La psychanalyse nous apprend que la question du père va au-delà de la pure image
qu’un sujet peut s’en faire.
En ce sens, les propositions de Lacan sur la question du père en tant qu’agent d’une
fonction, en tant qu’agent de la castration se trouvent précieuses. Dans le séminaire
L’envers de la psychanalyse, Lacan signale que le père est un opérateur structural et que
« la castration, c’est l’opération réelle introduite de par l’incidence du signifiant quel qu’il
soit, dans le rapport du sexe. Et il va de soi qu’elle détermine le père comme étant ce réel
impossible ». Cette manière de concevoir la question de la castration et du père m’a amené
à écrire la troisième partie du mémoire. Elle m’a appris qu’aborder le problème du père
dans la perversion masochiste implique aller au-delà des récits et des fantasmes
masochistes. J’ai essayé d’élargir la portée de cette question en analysant le rapport du sujet
masochiste à l’Idéal du moi, au champ du langage et de la parole, aux particularités de
l’écriture et au nom propre, parmi d’autres. Ce que j’ai pu faire à cet égard ne sont que des
premières remarques. Une recherche plus approfondie sur ce sujet devrait viser à cerner
plus précisément le rapport du sujet masochiste au nom propre, au trait unaire, à l’Idéal du
moi et au phallus. De toute manière, nous avons essayé de montrer que ce problème ne
s’épuise pas avec la formule du père humilié et de la mère toute-puissante.
Une observation politique
La troisième observation relève de ce qui m’a animé à entreprendre ce travail de
recherche. Il me semble surprenant que nous continuions à remarquer à l’intérieur du
champ psychanalytique, même aujourd’hui, des énoncés comme : « quand nous parlons de
masochisme, nous parlons toujours de sadomasochisme ». Nous avons montré que l’idée
d’un « soi-disant » sadomasochisme néglige complètement les particularités du sadisme et
du masochisme comme deux positions subjectives différentes. Dans ce travail, j’ai fait état
que nos collègues nord-américains continuent à penser la clinique à partir de cette
catégorie. J’ai essayé de montrer que cet ordre de choses termine par expliquer le sadisme
et le masochisme à partir d’une réduplication infinie de ces deux positions. De même, Jean
Laplanche dans son séminaire sur L’angoisse, propose que le masochisme et le sadisme ne
sont pas complémentaires en tant que perversion mais que, dans « la scène intérieure de
l’inconscient », nous pourrions parler de sadomasochisme. Ces deux positions s’expliquent
parce qu’au niveau de « la structure » il y aurait une « dialectique intersubjective » qui fait
qu’un sujet puisse occuper les deux positions. Nous repérons encore la questionnable
conception de structure que Lacan critique dans son article Remarque sur le rapport de
Daniel Lagache. Nous avons remarqué d’ailleurs que cette « dialectique intersubjective »
est ce qui termine par fourvoyer l’abord deleuzien du problème du masochisme.
Le masochiste serait toujours sadiste et le sadiste serait toujours masochiste. Je n’ai
pas choisi le mot « réduplication » au hasard. Cela montre que le sadomasochisme n’est
qu’une conception duelle et imaginaire d’un problème qui est plus complexe. Le
masochiste et le sadique sont deux positions subjectives différentes qui se définissent par le
rapport d’un sujet a une certaine articulation des éléments structurales qui constituent la
subjectivité : l’Idéal du moi, le phallus, l’Autre, l’objet a, etc. Du moins c’est cela que j’ai
tenté de montrer au fil de ce mémoire. Par ailleurs, Lacan souligne dans le séminaire Le
désir et son interprétation à propos du voyeurisme et de l’exhibitionnisme : « On a
l’habitude de nous dire – C’est très simple, c’est tres joli, ce fantasme pervers, la pulsion
scopophilique. Bien sûr on aime regarder, on aime être regardé. Ce sont de charmantes
pulsions vitales, comme dit quelque part Paul Éluard ».
Si j’ai tant insisté sur ce point c’est parce qu’il semble que le sadomasochisme
efface d’un coup les aspects singulières de chacune de ces positions subjectives et réduit la
perversion à une dialectique imaginaire interminable. J’ai voulu montrer que le masochiste
développe une machinerie singulière, spécifique et qui n’a rien à voir avec celle du sadique.
La singularité du masochisme est sa manière de mettre en œuvre le démenti de la castration
ce qui s’exprime dans sa petite scène mais aussi dans son écriture, dans son rapport au nom
propre, dans le type de langage qu’il impose à son partenaire. Cela nous montre aussi la
fragilité du masochiste. Il ne peut que répéter sans cesse son scénario pour ne pas avoir
affaire au gouffre, à la figure mortifère et funeste de la femme.
Si j’ai tant insisté sur ce point, c’est parce qu’il me semble important de rester
respectueux de la démarche perverse pour autant qu’elle a une certaine valeur. C’est ce que
Lacan appelle dans la dernière leçon du séminaire sur Le désir et son interprétation, la
valeur protestataire de la perversion « pour autant qu’elle représente au niveau du sujet
logique, et par une série de dégradés, la protestation qui, au regard de la conformisation,
s’élève dans la dimension du désir, en tant que le désir est le rapport du sujet à son être ».
La perversion, tel que l’énonce Jena Pierre Lebrun, rappelle que les mots doivent rester au
service du vivant.
Un journaliste de la BBC a demandé à Jean Genet « Pourquoi vous avez volé ? ».
Jean Genet, narquois, lui répond : « D’une part, la faim, la faim réelle, c’est-à-dire
l’estomac qui réclame la nourriture et puis le jeu, c’est amusant de voler, beaucoup plus
amusant même que de répondre aux questions que pose la BBC »

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