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Int Mad Mar 3 T

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Shashou A
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Maryrhage

Madness
……..

(2014) ©
© Maryrhage
ISBN 978-1-291-78951-5
Tous droits réservés, y compris droits de reproduction totale ou partielle,
sous toutes ses formes.
*
MEP By Scorpione
« Entre la douleur et le néant, c’est la douleur que je choisis ».
William Faulkner ; Oeuvre : Aphorismes (1897-1962)
Prologue
*
J’avais 12 ans quand ma mère m’annonce que mon père ne reviendra plus.
Ses paroles ont tourné et tourné dans ma tête pendant longtemps. Une heure,
deux ? Une journée peut être. Tout ce dont je me rappelle c’est la sensation de
me noyer de l’intérieur, comme si quelque chose voulait sortir de moi et
m’étouffer au passage. Cette sensation est toujours présente. Parfois, elle
s’atténue surtout quand je suis avec Mathieu et Thomas. On se connait depuis
qu’on est gosse. Ils étaient là à chaque moment important et à chaque moment
qui ne l’était pas. Ils m’ont réconforté quand je leur ai dit que mon père s’était
barré. Ce jour-là, nous avons tous dormi chez Mathieu, entassés dans son lit
comme une portée de chiots, ce qui nous arrivent souvent depuis.
Mathieu, c’est le gars sérieux, protecteur et doux en même temps. Il sait ce
qu’il veut et je l’admire pour ça. Thomas, lui, c’est le petit rigolo. Celui qui
arrive à vous faire sourire même quand vous êtes au plus bas. Un vrai rayon de
soleil. Mes amis, mes piliers. Nous partageons tout ou presque. Seuls eux
arrivent à faire en sorte que cette sensation, cette angoisse s’estompe. Eux et
aussi la douleur. Mais ça, je ne leur en ai pas parlé. Je ne veux pas qu’ils me
prennent pour une folle même si je doute moi-même de ma santé mentale.
— Hé Carabosse ! Tu rêves ?
La voix de Thomas me sort de mes pensées. Nous sommes au bord de
l’étang comme tous les jours depuis le début des vacances. Demain, c’est la
rentrée scolaire: dernière année de collège.
— Je dirais plutôt que je cauchemarde si tu es là !
Mathieu rigole et Thomas fait mine d’être vexé.
—Sympa !
— Tu sais que je déteste ce surnom, alors ne vient pas te plaindre des
conséquences.
— Mais je n’y peux rien moi si ce surnom te convient parfaitement,
Carabosse !
Je frappe Thomas dans le bras et s’ensuit une bagarre comme quand nous
avions 10 ans. Thomas finit à cheval sur moi me retenant les poignets.
— Alors carabosse ? J’attends !
— Tu rêves !
Je me tortille pour me dégager quand d’un coup je suis libre. Mathieu retient
Thomas au sol et me regarde en souriant. Je me relève et frotte mon jean plein
d’herbe.
— Alors ? J’attends Thomas !
— Pardon.
— Tssss tssss. Il en manque un bout. Je chantonne.
— Pardon maître !
Mathieu libère Thomas en riant.
— Voilà ce qui arrive à se croire plus fort. Petite tête !
— Ouais, mais ce n’est pas juste. Tu prends toujours sa défense !
— Arrête de pleurer et bouge-toi sinon ta mère va te tuer vu l’heure.
— Ouais.
Nous nous mettons en route. Sur le chemin, la conversation s’engage sur la
rentrée scolaire.
— J’espère qu’on sera dans la même classe cette année.
— On verra bien, répond Mathieu.
— Oui, j’espère aussi.
Et ils ne peuvent pas savoir à quel point je l’espère vraiment.
En rentrant, c’est une toute autre ambiance qui m’attend. Je ne sais même
pas comment on en est venu là, mais ma mère me lance :
— Pas étonnant que ton père soit parti avec une fille comme toi !
Cette fois encore ce besoin, cette rage me prend au ventre, mais il n’y a
personne pour la canaliser. Tout ce que je sais c’est qu’il faut que je fasse
quelque chose sinon je vais exploser. J’entre dans la salle de bain et me passe de
l’eau sur le visage. Ça ne me calme pas. Je sens cette chose en moi qui veut à
tout prix s’exprimer. Mes mains cherchent désespérément dans le tiroir sous le
lavabo la lame de rasoir que je cache. Je la trouve enfin et la dirige vers mon
poignet, mais constate qu’il y a déjà une coupure fraîche. Je ne veux pas qu’on
me pose de questions. Mathieu m’a déjà demandé comment je m’étais fait cette
coupure. Il faut que je trouve un autre endroit. Je réfléchis rapidement, mais mon
souffle se raccourcie, les battements de mon coeur s’accélèrent et la boule que
j’ai dans le ventre semble grandir. Mon corps sait ce dont il a besoin et il le veut
maintenant. Puis l’idée vient. J’enlève les bretelles de mon débardeur et de mon
soutien-gorge et je baisse le tout. Je regarde ce corps. Mon corps ! Il n’y a rien
que de la chair qui me répugne. Je lève un bras et dirige la lame sous mon sein
droit. Sans hésiter, j’entaille la peau jusqu’au sang. Je regarde le liquide rouge
couler et entaille encore ma peau. Plus le sang coule et plus je me calme.
J’entaille une troisième fois et enfin, ma respiration commence à s’apaiser. Une
ligne écarlate coule le long de mon ventre mais je continue à couper
soigneusement jusqu’à pouvoir respirer à nouveau normalement. Je fixe le sang
qui coule et je suis comme libérée d’un poids. Cela fait mal, très mal car la peau
est fine à cet endroit. Plus j’ai mal, mieux je me sens. Aussi bizarre que ça puisse
paraître, la douleur me fait du bien.
Tahlly
Chapitre 1 : Maybe Tomorrow
*
Je suis bien allongée sur ce banc, notre banc. Un léger vent souffle, mes yeux
se délectent des derniers rayons de soleil sur le cerisier en fleurs. C’est calme,
étonnamment calme. Nathalie caresse doucement mes cheveux et je suis sur le
point de m’endormir. C’est si doux et relaxant, mais la technologie m’extirpe de
ce moment de grâce quand le téléphone de Nathalie vibre sous ma tête. Je me
redresse pour la laisser prendre l’objet que j’ai envie de jeter tellement j’étais
bien. Je l’entends soupirer.
— Driss ?
— Oui, il ne peut pas venir ce soir.
Je me réinstalle sur ses jambes en la regardant, mon amie si belle, une beauté
brune aux grands yeux marron doux et un corps à se damner. Je l’ai haï la
première fois que je l’ai vu dans le hall de l’immeuble où l’on habite. Elle était
trop belle. Tous les mecs se retournaient sur elle dans la rue, ça me donnait envie
de la gifler surtout qu’elle n’y prêtait pas attention. Cependant, elle est adorable,
impossible de la détester. Moi, je fais quiche à côté d’elle. Mes cheveux bouclés
désordonnés, mes seins énormes et mes deux petits bourrelets sur le ventre que
je cache avec de grands t-shirt.
Elle représente la féminité et moi, le manque de goût mais nous sommes
amis.
— Pourquoi tu t’obstines ?
Elle ferme les yeux un instant. Elle est triste qu’il ne vienne pas, mais c’était
perdu d’avance. Cette relation ne les mènera nulle part.
— Je n’en sais rien…Je me dis qu’un peu c’est mieux que rien.
— Oui, mais ce “un peu” va te faire souffrir quand vous en serez au rien.
— Je sais…
Elle est folle de lui. Évidemment, lui aussi l’aime, mais les contraintes
familiales prendront le dessus sur leur amour. Jamais le père de Driss ne lâchera.
Il devra se marier avec une Musulmane que son père aura pris soin de choisir
pour lui et Nathalie ne pourra que pleurer.
Je retourne à la contemplation du cerisier en pensant que finalement j’ai bien
de la chance. Je ne suis pas amoureuse. Je ne l’ai jamais été je crois.
Évidemment, moi, les hommes ne me regardent pas. Ils n’ont pas de désir pour
moi. Je me hais pour ça d’habitude mais quand je la vois s’accrocher à une
histoire perdue d’avance, je suis heureuse d’être dans mon corps.
Une voiture s’approche doucement du parking en face de nous de l’autre côté
du carré d’herbe qui nous sépare de la route; une grosse Mercedes. Je suis
étonnée par sa lenteur. Dans ce quartier, seuls les flics roulent doucement. Le
reste des habitants ne connait pas la limite de vitesse, mais là, aucune chance que
la police ait investi dans des Mercedes. Les portières s’ouvrent et je vois Thomas
sortir du côté passager. Je me redresse tellement vite que la tête me tourne et je
vois un autre homme sortir du côté du conducteur. Thomas s’approche de nous,
toujours souriant et sa démarche cadencée comme si ses jambes étaient dirigées
par une musique. Il me fait sourire comme toujours, mon rayon de soleil. On se
connait depuis, eh bien 20 ans, depuis toujours lui, Mathieu et moi. C’est mon
ami, mon voisin, mon frère. Il sait tout de moi, me connait par coeur et moi
aussi. Mes yeux se détachent de lui pour regarder celui qui l’accompagne; un
mec grand et fin. Sa démarche est plus féline, ses cheveux châtains un peu longs
sont balayés par le vent. Les mains dans les poches, il regarde Nathalie
évidemment. Je ne distingue pas la couleur de ses yeux à cette distance, mais il
est évident qu’ils sont braqués sur mon amie. Moi, je reste sur lui, il m’intrigue.
Quelque chose de menaçant et d’excitant se dégage de lui. Il n’est pas
spécialement beau, pas le genre à faire des couvertures de magazines mais plutôt
charismatique. Il impose du respect par sa présence et sa façon de se tenir la tête
haute. Ses yeux se posent sur moi alors que je le dévisage et il penche la tête sur
le côté pendant que je détourne le regard sur Thomas et sa gueule d’ange que je
connais parfaitement.
Je me lève et me souviens que mes cheveux sont détachés et que je dois donc
ressembler à une sorcière, ce que Thomas me rappelle en frottant mon crâne.
— Hey Carabosse !
Il me prend dans ses bras forts, les bras de ceux qui travaillent de leurs
muscles. J’aime son odeur de bois. Il sent toujours le bois même après la douche.
C’est lui cette odeur, c’est rassurant de savoir que rien ne change. Il m’embrasse
sur la joue avant de s’écarter afin que je puisse attacher ma tignasse. Son ami est
là, à trois pas de moi. Je fais de mon mieux pour ne pas le regarder pendant que
Nathalie embrasse Thomas.
— Les filles, je vous présente Ludo, un pote !
Thomas, toujours souriant, s’approche de moi tandis que Nathalie est
absorbée par son téléphone et que Ludo, lui, est absorbé par Nathalie.
— Tu m’as manqué ma belle.
— Ça s’est bien passé ?
Il souffle en passant la main dans ses cheveux bruns en bataille.
— Ouais, c’est bon! On a fini le chantier. Je recommence lundi ici. Finies les
expéditions à la campagne!
Je ris. Tant mieux, lui aussi m’a manqué. C’est bizarre de passer une semaine
sans le voir. Déjà que Mathieu n’est plus là. Si je le perds lui, je me perds aussi.
— Une balade à l’étang, ça vous dit ? demande Thomas en nous regardant
Nathalie et moi.
J’acquiesce d’un signe de tête largement intimidée par Ludo. Nathalie, trop
absorbée par son téléphone, nous suivrait en enfer. On suit donc Ludo dans sa
magnifique voiture tout en cuir. Je fais tache avec mon pantacourt, mon t-shirt et
mes tongs. Je ne suis pas à ma place dans ce luxe. Je me demande comment
Thomas a rencontré Ludo. Il ne m’en a jamais parlé. D’où il vient, quel âge il a,
qu’est-ce qu’il fait dans la vie ? On habite une ville moyenne et je n’ai pas le
souvenir de l’avoir déjà croisé. Pleins de questions me traversent l’esprit alors
que nous prenons la route de l’étang dans le calme. Thomas se retourne sur son
siège et me sourit avant que mes yeux croisent le vert de ceux de Ludo dans le
rétro. Il me contemple avec intensité et intérêt comme s’il essayait de trouver
une réponse dans mon regard. Je détourne la tête quand Nathalie soupire.
— Arrête ! Laisse ton portable le temps d’une soirée.
Elle me regarde en s’appuyant confortablement sur le siège accueillant de la
voiture. Elle est las de se battre je le vois bien. Ce qui m’attriste, c’est de ne rien
pouvoir faire pour elle. Je tourne la tête et remarque qu’on est arrivé. Je me
laisse absorber par cet endroit que j’aime. Les sols pleureurs qui descendent au
ras de l’eau, le soleil couchant qui s’y reflète et mes souvenirs.
— Marie ?
— Oui
— Tu descends ou pas ? me demande Thomas.
Ah oui, tout le monde est sorti. Ludo me regarde descendre en secouant la
tête. Son sourire m’agace. Il se fou de moi ouvertement en refermant les portes
avec la télécommande. Enervée, je les précède sur le chemin qui entoure l’étang.
J’aime cet endroit. Le mini-golf d’un côté, la plage en face avec le bar et à
gauche l’école de voile. Passage obligatoire de tous les écoliers de la ville, où
j’ai fini plus de fois dans l’eau que sur l’optimiste. J’écoute pour la première fois
la voix de Ludo dans mon dos. Il a une voix grave et suave. Elle me fait
frissonner tellement les intonations sont fortes.
Il parle de pêche avec Thomas, une de ses grandes passions qu’il partageait
avec Mathieu. Moi, entrainée de force à les regarder passer des heures une canne
à la main à attendre que le poisson morde. J’aimais ces moments parce qu’on
était tous les trois heureux.
Je m’installe sur la pelouse à notre endroit; celui de Thomas, Mathieu et moi.
Je regrette qu’il ne soit pas là. Je m’allonge sur l’herbe et enfile mes lunettes
pour regarder le soleil se coucher et cacher ma déception de partager cet endroit
avec un autre que Mathieu. Thomas s’installe à côté de moi. J’aime sentir sa
présence. Je ferme les yeux et me détends. J’entends Nathalie rire et me redresse
pour la voir près de l’eau. Ludo est accroupi à côté d’elle, il n’a pas perdu de
temps. Thomas est étrangement silencieux.
— Dis-moi ?
Je relève mes lunettes pour le contempler. Ouais, un truc ne tourne pas rond.
— Quoi ?
— Ce qui te tracasse.
Il sourit mais ne dit rien.
— C’est si grave que ça ? Je m’assois. C’est Mathieu ?
— Non rien de grave juste… ne t’énerve pas ok ?
En disant ça, c’est mal barré. Je sens déjà la peur. J’ai une fâcheuse mauvaise
habitude à péter des crises de nerf quand quelque chose me déplait. Thomas le
sait, mais je ne m’énerve pas pour rien. Quand c’est le cas, ça fait mal.
— Si tu commences comme ça…
— Je déménage.
J’entends Nathalie dire « aie » oui aie. Comment ça il déménage ? Il va où ?
Avec qui ? Pourquoi ?
— Comment ça tu déménages ? Tes parents déménagent ?
Thomas et moi aussi habitons encore chez nos parents. Moi, je continue mes
études. Lui, après avoir été forcé à faire un bac S qui ne l’intéressait pas du tout
a enfin trouvé sa voie dans la menuiserie. Il fait un apprentissage.
Il se redresse, pose ses mains sur les miennes qui tremblent. Je ne m’en étais
pas rendue compte.
— Marie, calme-toi!
— Je suis très calme. Arrête de me materner et dis-moi !
Je retire mes mains violemment. Ça monte en moi parce que je sais.
— Non j’ai pris un appart seul.
J’inspire en fermant les yeux où des larmes coulent. Hors de question que je
ne me contienne pas. Non, je dois le faire! Thomas m’abandonne. Il s’en va, seul
sans moi. Où ? Je n’en sais rien, mais loin de moi comme Mathieu. Je me lève et
pars en courant pieds nus. Je ne vois rien d’autre que la fureur qui m’habite. Les
pierres du chemin me coupent les pieds mais même la douleur ne peut rien
contre ma colère. J’ai besoin d’évacuer et courir à défaut de taper me fait du
bien. Il n’a pas le droit de me faire ça. Il avait promis…J’heurte quelqu’un qui
me retient par les épaules en me secouant. Je dois ressembler à une folle
échappée d’un asile en pleure, mais Thomas m’a suivi et l’homme me relâche. Je
m’écroule à bout de souffle.
Thomas me parle. Je l’entends mais ne l’écoute pas. Dans ma tête, il n’y a
que non, je ne veux pas. Je ne pourrai pas. Il va partir et, moi, je resterai seule
dans ce quartier minable. J’irai où quand j’aurai besoin de lui ? Tous mes repères
s’écroulent en quelques moi. C’est trop ! Je suis consciente que c’est débile et
puérile. À vingt ans, on ne réagit pas comme ça, mais c’est plus fort que moi.
J’ai besoin de lui près de moi. Juste de savoir qu’il est là et que je peux compter
sur lui à n’importe quel moment.
— MARIE !
— Tu…
— Je ne pars pas à l’autre bout du monde ! Arrête de pleurer et écoute-moi !
Je relève la tête pour le regarder, lui, ses grands yeux bruns paniqués. Si
Mathieu a toujours su me calmer, Thomas, lui non. Il est désemparé devant moi
et je m’en veux de lui infliger ça, mais je ne maîtrise rien.
— Marie, je ne serai pas loin. Je serai toujours là pour toi.
J’inspire et j’expire une dizaine de fois pour être en état de parler.
— Où ?
— À l’Est de la ville.
— Pourquoi ?
Ma voix est ridicule. On dirait un chat qui miaule.
— Marie…Mes parents, ce n’est plus possible…
J’acquiesce d’un signe de tête. Je suis consciente qu’avec ses parents c’est
compliqué. Ils ne veulent pas que leur fils travail le bois mais qu’il devienne
médecin. Ils ne l’ont jamais vu dans son atelier. Le bois, c’est une extension de
son corps. Il le maîtrise et l’aime.
— Je suis désolée! J’arrive à répondre en inspirant. Je tremble de partout et
mes pieds sont en sang.
— Non, c’est moi. J’aurais dû t’en parler plus tôt, mais j’avais peur de ta
réaction et sans …
Il ne finit pas, comme si c’était Voldemort.
— Mathieu.
— Oui.
Il s’assoit à côté de moi.
— Tu as des nouvelles ?
— Oui, il est parti pour deux semaines dans le Sud avec Elise.
Putain, il part même en vacances avec elle… Il doit l’aimer celle-là…
— Et après ? Il revient ?
— Je ne sais pas Marie. Je ne pense pas…
Pourquoi il ne m’appelle pas moi ? Je ne comprends pas, je ne lui ai rien fait.
Du jour au lendemain, il est parti avec elle sans rien dire. Il nous a laissé, il a fui
mais quoi ? Je n’en sais rien et j’ai arrêté de me poser des questions.
— Comment tu vas faire ? Tu n’as pas les moyens de payer un appart.
— Ne t’inquiète pas pour ça.
— Évidemment que si, je m’inquiète pour ça. Avec quel argent tu vas payer ?
Il souffle et arrache une touffe d’herbe. Ses bras musclés se contractent sous
son t-shirt.
— Ludo va m’aider.
— Comment ?
— Juste ne t’inquiète pas…Allez viens, on y va!
Je me lève en grimaçant. Mes pieds sont douloureux et Thomas me porte sur
son dos.
— C’est malin, tu l’as fait exprès pour que je te porte ? Avoue…
Nous rions.
— Évidement !
— Thomas ?
— Hum ?
— Tu ne partiras pas ?
— Promis, tu viens quand tu veux chez moi. Tu m’appelles si tu as besoin. Je
serai toujours là.
On arrive à hauteur de Nathalie et Ludo qui ont l’air d’être en pleine
discussion. Ils se lèvent quand on arrive et Thomas me pose sur l’herbe.
— La crise de nerf est finie ? demande Ludo.
Je ne réponds même pas et récupère mes chaussures. La nuit est tombée et
l’air s’est refroidi.
On part en direction de la voiture et Nathalie me rassure en chemin. C’est
plus fort que moi. Je n’arrive pas à l’envisager. Pourtant, c’était inévitable. On a
grandi, forcément, chacun prend sa route et on sera séparé. Mais, pas
maintenant, pas les deux d’un coup.
Sur la route, ils rient. Je n’écoute pas. Mes pieds me font mal. Je n’ai qu’une
envie: une douche et dormir. Essayer d’oublier et de me conduire en adulte pour
une fois. Ludo nous dépose devant mon immeuble. Nathalie regagne sa voiture
et rentre. Elle a un appart en ville depuis qu’elle bosse comme coiffeuse. Ludo
fait pareil en me dévisageant une dernière fois. Ce type est bizarre. Un mélange
excitant et inquiétant. Il aurait écrit danger sur son front que ça ne m’étonnerait
pas.
— Au revoir Marie !
Surprise de l’intonation de sa voix, mes yeux se braquent sur les siens. J’ai
chaud subitement et je me sens rougir sous ses yeux. Il remonte dans sa voiture
et s’en va. Thomas pose sa main sur mon épaule et me fait sursauter. Attends! Je
pensais à quoi là ?
— Tu dors chez moi ?
— Heu oui…
Ce sera sûrement la dernière fois qu’on se retrouve lui et moi dans sa
chambre alors, oui, une dernière fois avant de devenir adulte.
Chapitre 2 : Wasting My Young Years
*
Mathieu,
Là où tu es, il doit sûrement y avoir un calendrier. Je suppose donc que la
date d’aujourd’hui ne t’aura pas échappé. Nous sommes le 14 juillet. Moi je n’ai
pas oublié. J’ai mis une robe et fait un gâteau au cas où. Je m’attends à ce que
tu frappes à ma porte, mais je n’y crois pas sincèrement. Pourquoi es-tu parti ?
Pourquoi ne pas répondre à mes appels ? Pourquoi aucune explication ?
Pourquoi Thomas a de tes nouvelles et pas moi ? Je cherche encore une
explication mais je ne trouve pas. Thomas garde bien ton secret, même ton
numéro de téléphone. J’ai essayé de lui soutirer pendant qu’il dormait, mais
non, c’est ancré dans sa tête : « ne rien révéler à Marie ». Pourquoi Mathieu ?
Lui aussi me laisse. Il a pris un appartement à l’autre bout de la ville et il a
emménagé hier. Il m’a demandé de l’aide pour la peinture et j’ai refusé. Je ne
veux pas aller dans cet appart. Je sais ce que tu vas dire « grandis Marie ». Je
ne veux pas y aller et voir cet endroit que je déteste déjà. Le rappel qu’il ne sera
plus à côté de moi tout comme toi. Il m’a donné la clef. Je l’ai pendu sur le
cadre de la photo de nous trois. J’attends ta clef Mathieu pour la mettre avec la
sienne.
Pourquoi ? À cause d’elle ? J‘en doute, je n’ai jamais repoussé tes copines.
Bon ok, quelques-unes… Celles qui n’étaient pas pour toi, mais pas elle. Si tu
l’aimes, je l’accepte, tu le sais, alors, pourquoi ? Cette question me hante depuis
deux mois. Je crois mériter au moins une explication. Tu me dois au moins ça.
Tu sais que je ne suis pas bien sans toi. Peut-être que tu t’en fou en fait ? Peut-
être qu’on ne comptait plus pour toi ? J’en suis à faire des suppositions de plus
en plus débiles. Aide-moi !
C’est le 14 juillet aujourd’hui, la fête nationale. NOTRE fête nationale! Ton
anniversaire Mathieu. Aujourd’hui, tu as vingt ans et tu me manques. C’est la
première fois qu’on ne sera pas avec toi pour ton anniversaire. Bon anniversaire
Mathieu ! Je te pose l’habituelle question, réponds au moins à celle-ci si tu lis ce
mail : Qu’as-tu fais de remarquable cette année ?
Joyeux Anniversaire, je t’aime.

Envoyer. Seul moyen de communication qu’il me reste avec lui. Est-ce qu’il
le recevra ? Je n’en sais rien, mais je lui aurai souhaité son anniversaire. Je reste
cinq minutes devant l’écran à attendre une réponse qui ne viendra pas. J’ai mal
de son absence. Je m’allonge sur mon lit et fixe le plafond. Ma chambre: un lit,
un bureau et une armoire rien d’autre. Une photo de nous trois sur le bureau à
côté de l’ordi et c’est tout. Rien que je ne puisse casser à porter de main. Ma
mère en a eu marre et moi aussi donc fini la déco inutile. Ma mère a plus de
sentiment pour les objets que pour sa fille. Elle s’en fou de moi. Je peux bien
partir maintenant sans aucune explication. Elle ne m’en demanderait pas.
J’aurais pu habiter avec Thomas, mais financièrement je n’ai pas les moyens.
Cette année, je n’ai pas pris de job pour l’été, le fast food de l’année dernière
m’a refroidi. Cet été, je me contenterai de baby sitting pour les voisins. Il est
donc hors de question que je sois un poids pour Thomas. Je ne sais toujours pas
comment il va faire pour payer son loyer. Le peu qu’il gagne avec son
apprentissage ne lui permettra pas de vivre. Je me demande comment Ludo est
censé l’aider. Je doute qu’il lui donne de l’argent sans rien en retour. J’espère
qu’il ne se met pas dans la merde pour son appart. Quand je lui demande, j’ai le
droit à son habituel « ne t’inquiète pas ».
Le bip d’arrivée d’un mail me tire de ma rêverie et je me jette sur l’ordi. Mes
yeux restent un moment sur l’expéditeur : Mathieu. Une boule se forme dans
mon ventre, j’ai peur. J’ouvre le mail.

« J’ai eu le courage de m’éloigner de toi.


Tu me manques aussi »

Je crois que c’était ce qu’il pouvait dire de pire. Je lis et relis ces deux lignes.
Ma vue se brouille de larmes et j’attends que la colère s’installe. « Le courage »
!?! Il est parti à cause de moi. Je l’ai fait partir. Il a dû prendre DU COURAGE
pour me laisser comme une drogue addictive mais tellement mauvaise pour lui.
C’est ce que je suis pour lui. C’est ma faute, tout est de ma faute ! Je me lève. Je
suis plus qu’énervée, mais pas de crise en vue, non. Je suis totalement consciente
que TOUT EST DE MA FAUTE ! Mon ami est parti par ma faute. Je me dirige
vers la salle de bain, enlève cette foutue robe et mon soutien-gorge. Mon reflet
dans le miroir me dégoûte. C’est ma faute s’il est parti. Mes gestes sont
automatiques. Tout ce rituel est tellement habituel que même les yeux fermés je
pourrais le faire. Je prends une lame de rasoir du mec de ma mère et lève le bras
derrière ma tête. Mon corps dégoûtant, celui qui a fait partir Mathieu, celui que
j’ai envie de détruire, cette horreur de la nature. Mes doigts tremblent quand
j’approche la lame de mon sein. J’en ai besoin. Cette douleur est nécessaire si je
ne veux pas craquer et finir folle. Je le suis déjà sûrement, mais elle me contient.
La douleur m’aide. Elle permet de chasser les images qui défilent dans ma tête.
Lui, encore et encore toutes ces années d’amitié: ses rires, ses peines, ses
exploits et son courage. Tout revient me hanter. Cette façon qu’il a de me
sermonner. J’entends encore sa voix « Marie grandit un peu ». Bordel, je ne veux
pas. Je te veux toi à côté de moi qui me soutiens et m’aime quoi qu’il arrive,
mais pas que tu m’abandonnes !
La lame frôle doucement la peau fine du dessous de mon sein avant
d’entailler la peau, là où il y a déjà plusieurs cicatrices. Je respire enfin, la
souffrance est mon exutoire. Mon corps doit payer le mal qu’il me fait. Ce n’est
que justice à chaque fois que la lame déchire ma peau. J’ai besoin d’avoir mal,
conjurer le mal dans mon coeur par celui de mon corps. Ça me fait du bien. Peu
à peu, je me calme, à mesure que le sang coule. J’aime cette vue; celle du sang
qui coule sur moi. C’est comme ça que je suis, en sang, à l’intérieur comme à
l’extérieur. Je n’ai pas mal. Je ne ressens rien, c’est vide maintenant. C’est pire
que tout, le vide, le néant, un trou en moi… Je suis morte mais encore en vie.
Vivre un supplice, ma punition pour l’avoir fait partir.
— Marie !!
Je sursaute. Thomas. Merde ! Calmée, je range soigneusement la lame après
l’avoir nettoyée.
— J’arrive ! Je prends une douche !
Je fais couler l’eau de la douche, mais n’y entre pas. Il a le truc pour arriver
au mauvais moment. Ma mère n’est pas là et je n’ai pas fermé la porte à clef. Il a
dû frapper mais je n’ai pas entendu. Je nettoie mes plaies et pose une compresse
dessus pour ne pas tacher mon soutien-gorge. Je remets cette foutue robe bleue,
la couleur préférée de Mathieu. Je la déteste cette robe. En mon fort intérieur, je
tire un trait sur lui. Oui, fini, plus de question, plus d’amitié, plus rien… Il n’a
jamais existé. Mon visage ne reflète rien. Je m’appuie sur la vasque et penche la
tête en avant pour respirer après avoir arrêté l’eau. J’inspire et expire du mieux
que je peux. Je suis calme, détendue et prête à affronter le monde.
Thomas est tout sourire quand je sors de la salle de bain. Il me détaille du
regard et me rend mal à l’aise dans cette foutue robe.
— Wouhou, tu es…
— Ouais, je vais me changer.
— Non !
Il attrape mon poignet.
— Non, tu es très bien comme ça… on y va ?
— Où ?
Il rit. J’aime bien son rire. C’est doux et ça fait du bien.
— Aux feux d’artifice…
— Ah.
J’avais complétement oublié. Je regarde mon ami: ses traits parfaits, ses yeux
chaleureux et son sourire craquant. Je l’aime et me jette dans ses bras. Son odeur
et sa force me rassurent.
— Ça va ? Je sais que c’est dur aujourd’hui…
— Chut !
Thomas me serre dans ses bras et je suis bien. J’aimerais ne jamais être
relâchée. Je suis incapable de me débrouiller seule dans la vie. Le monde, sa
cruauté, la vie, tout est trop dur pour être affronter seule. Avec lui, je suis plus
forte. Je peux tout affronter s’il est avec moi. Je me battrais pour lui, mais seule
je ne pourrais pas.
— Allons-y à ce feu d’artifice !
Thomas me relâche et prend ma main.
— On rejoint Ludo dans un bar.
— Super !
Ils sont inséparables tous les deux. Je n’ai pas envie d’être avec lui. Il se fou
continuellement de moi.
***
On arrive au bar blindé. Ludo est là, à la terrasse. La nuit n’est pas encore
tombée. Il est à l’aise sur sa chaise comme si le monde lui appartenait. C’est fou,
son physique n’a rien d’impressionnant mais on sent la force et la détermination
dans chacun de ses gestes. Il nous voit et nous fait signe. Arrivés à sa hauteur, il
pose ses yeux sur moi plus longtemps que la décence ne l’autorise. Je serais nue
que je ne me sentirais pas différente, épiée, déshabillée du regard. Je déteste
cette robe. Il sert la main de Thomas et je m’installe en face d’eux.
— Marie.
Je souris pour faire bonne figure.
— Ta copine n’est pas avec toi ?
Là, je souris vraiment. Est-ce qu’il voit la différence ? Nathalie évidement.
— Non, elle est en vacances avec son mec.
J’espère qu’il a compris, inutile d’insister. Le peu que m’a dit Nathalie sur
lui quand on a parlé c’est : il est sympa. Je le vois sourire. Ok, soit il est crétin,
soit il est de ceux qui s’obstinent. Le serveur arrive et reluque ma poitrine avant
de prendre nos commandes. Ils sont partis sur du whisky et je suis, au grand
étonnement de Thomas. Je ne bois jamais d’alcool. Je ne maîtrise pas l’effet. De
toute façon, je ne maitrise plus rien alors au point où j’en suis, je peux bien être
bourrée. Ça ne changera rien. Si, peut être que j’oublierai.
Thomas et Ludo parlent de tout, de rien, de foot, de pêche, de boulot et enfin
de celui de Thomas. Ludo ne fait rien. Ce qui en langage codé, vu les moyens
qu’il a, veut dire qu’il trafique. Je ne sais pas quoi, mais c’est évident. J’espère
juste qu’il n’entraînera pas Thomas avec lui. Au bout de trois verres, la tête me
tourne et tout devient ralenti : les mots, mes gestes, tout est lent. La nuit est
tombée et le feu ne devrait pas tarder à commencer, alors on s’approche des
barrières. Il est donné sur le pont qui permet de traverser le fleuve qui sépare la
ville en deux. D’un côté l’Est, de l’autre l’Ouest. Un tout petit pont de cinquante
mètres me sépare de Thomas. Ridicule ! Alors, pourquoi j’en fais tout un plat ?
Je suis complètement perdue. En quelques mois, tout s’effondre, mais ce n’est
que la vie. C’est inévitable.
On s’approche des barrières du pont et je frissonne. La nuit est fraîche et je
suis bras nu. Thomas me propose d’aller chercher mon gilet resté dans la voiture
et j’accepte. Me voilà seule avec Ludo qui ne m’accorde pas attention. J’ai
décidé d’oublier Mathieu, mais tout me le rappelle. Normalement, il serait là.
Ses mains sur mes oreilles pour adoucir le bruit des pétards. Il me protègerait
comme lui seul sait le faire, mais il est parti à cause de moi. Je suis seule dans
mon nid à présent. Mes frères se sont envolés. Il ne reste que moi qui crie qu’on
vienne lui tenir la main pour prendre son envol, mais personne ne vient. Je vais
devoir me lancer seule au risque de me casser une aile ou de m’écraser par terre.
Je sens deux mains sur ma taille qui me tirent en arrière violemment.
— T’es dingue ! Tu veux plonger ?
Ludo me hurle dessus. Mes mains sont accrochées à la barrière et il me faut
quelque temps pour comprendre.
— Non, je veux m’envoler…
Il lève un sourcil essayant de comprendre mes paroles. Il doit sûrement
penser que je suis dingue et il n’a pas tort. Il est temps pour moi d’arrêter mes
conneries et de prendre ma vie en main seule.
Thomas revient et j’enfile mon gilet alors que le feu d’artifice commence. Le
bruit est assourdissant. Je baisse la tête sur l’eau et regarde le reflet des lumières.
Je n’ai pas envie de le voir. Je ne veux plus de 14 juillet. Je bannis cette date et
tout le reste. Je crois que l’alcool me monte à la tête, mais je tiendrai mes
résolutions et partir, oublier, c’est ce qui peut nous arriver de mieux à tous les
trois. Mathieu l’a très bien fait. Mon corps frissonne en pensant à lui, à son
départ et à sa cause. Je regarde Thomas les yeux sur le ciel coloré, le sourire aux
lèvres, heureux. Je remarque que Ludo a les yeux rivés sur moi. Il me regarde
intensément, comme la dernière fois. Ses yeux sont pesants sur moi. Je me sens
nue quand il me regarde. J’ai l’impression qu’il lit en moi, qu’il sait tous mes
travers. Je détourne les yeux et contemple l’eau où jaillit des fontaines de
lumière. Puis, le feu d’artifice prend fin après un tonnerre de son et de lumière.
S’en suit un silence de plomb. Les rues sont bondées, mais dix secondes de
silence total avant les applaudissements. Ca y est, c’est fini, rendez-vous l’année
prochaine. Les gens bougent tous ensemble, se heurtent, se croisent dans un sens
et dans un autre tous pressés de regagner leur voiture pour ne pas être dans les
bouchons. C’est inévitable, comme grandir.
— Ludo !
Je me retourne en même temps que Thomas et Ludo pour voir qui l’appelle.
Une femme, brune, grand sourire et maquillée pour le carnaval. Aujourd’hui,
c’est fête nationale, elle a du se tromper. Ludo prend son air dur en la voyant,
mais une enfant d’environ cinq ans se jette dans ses bras en criant son prénom. Il
change du tout au tout. Il sourit tendrement à la petite blonde visiblement
heureuse de le voir.
— C’est qui ? Je demande à Thomas.
— Son ex.
Ah, je ne l’imaginais pas avec une fille comme elle : vulgaire et pas très
farouche à mon avis. Un homme l’accompagne et prend sa main comme pour
montrer à Ludo que, maintenant, elle lui appartient. Ludo ne relève pas attendri
par l’enfant qui lui raconte toutes les couleurs du feu d’artifice.
— C’est sa fille ?
— Non. Répond Thomas.
Je suis étonnée. Il faudrait être aveugle pour ne pas remarquer la
ressemblance, mis à part la blondeur de l’enfance que je suis sûre Ludo devait
avoir à cet âge. Les yeux verts sont les mêmes mais plus innocents chez la petite.
Le nez long et fin identique, oui. Je dirais que c’est sa fille. La mère nous
regarde Thomas et moi avec intérêt. Ses yeux glissent sur ma robe, je déteste
cette robe. Ludo qui s’est relevé remarque le regard de son ex sur moi et il pose
sa main doucement sur sa joue pour qu’elle le regarde lui. Je suis prise de
jalousie pour cette main qui se pose tendrement sur elle. Moi, à chaque fois qu’il
me regarde ou me touche, c’est violemment. Il embrasse l’enfant et lui promet
de passer dimanche puis nous partons.
Normalement, on aurait fini chez Mathieu à regarder “Retour vers le futur”
en se gavant de carambar, à se casser les dents. Puis, Thomas et moi aurions
demandé à Mathieu ce qu’il avait fait de remarquable cette année…mais ça on le
sait déjà. Mais, pas ce soir… Ce soir, on ne sera que tous les deux. Le téléphone
de Thomas sonne, il a l’air étonné devant le correspondant. En un instant,
l’espoir revient.
— Allô… QUOI ?… Oui, oui, j’arrive…
Puis, il raccroche.
— Putain, mon voisin du dessus a une fuite d’eau. Il faut que je rentre pour
voir les dégâts…
Je me crispe. Hors de question que j’aille chez lui. Je crois qu’il le voit.
— Ludo, tu peux ramener Marie ?
— Oui …Ça va aller ta fuite ?
— J’espère…
Puis, il s’approche de moi. J’aimerais pouvoir l’aider, mais de toute façon, je
serais inutile moi et la plomberie…
— Ca va aller ? Je t’appelle demain.
Je hoche la tête et l’embrasse avant qu’il ne file en direction de sa voiture.
Ludo fait demi-tour sans même m’informer de l’endroit où il va.
— Le parking est par là.
Il s’arrête et se retourne pour me faire face les mains dans les poches de son
jean.
— Je suis venue à pieds. Je n’habite pas loin… Tu viens ?
Ok, je suis monsieur super sûr de lui qui marche à un mètre devant moi. Il
doit avoir honte d’être avec moi. Je me rends compte que je ne sais rien de lui,
juste le peu que Thomas m’ait dit. Il a vingt-trois ans. Ils se sont rencontrés dans
un bar il y a un an et se sont revus de temps en temps depuis. Ludo avance de sa
démarche assurée qui m’agace, mais je dois avouer que le mouvement de ses
épaules sous son t-shirt est assez saisissant. On redescend l’avenue principale de
la ville pendant que tout le monde remonte vers le parking. C’est à croire que
personne n’habite en centre-ville. Je le suis toujours quand il tourne dans une
ruelle et, après une vingtaine de mètres, il s’arrête enfin devant une porte.
— Tu fais quoi ?
Il ouvre la porte.
— Je vais chercher les clefs de la voiture.
Je le regarde étonnée. C’est bien la première personne qui ne mélange pas
clefs de maison et de voiture. J’aurais dû rentrer à pieds. Il m’énerve avec son air
supérieur, sa belle voiture et ses yeux qui me dévisagent.
— Ok.
— Tu viens ?
Je le contemple. Il s’impatiente. Oui, ma curiosité l’emporte sur le bon sens.
J’ai envie de voir où il vit. Il entre et je le suis ; — Attention à la marche !
— Quelle ma…
Pas le temps de finir. L’entrée est sombre et je m’effondre en loupant la dite
marche sur quelque chose de dur, doux et qui sent l’air pur.
— Celle-là !
Il rit, évidement, c’est hilarant. Ses mains sur mes bras me serrent. Je
redresse la tête, mais je ne vois pas son visage. Je sens juste son souffle sur moi
et ses mains qui remontent sur mes épaules alors que mon souffle devient court,
puis sur mon cou, mon visage.
— Marie…
Il chuchote sur mon visage avant que ses lèvres ne se posent sur les miennes.
C’est doux, terriblement doux, j’aime ça. Je ne devrais pas ? Ludo m’embrasse ?
Oui, c’est ça… Le temps que mon cerveau assimile ce fait, sa langue entre dans
ma bouche avec un déferlement de sensation inédite et troublante. Le désir,
l’envie, le besoin… J’ai chaud, ça picote partout dans mon corps quand une de
ses mains se pose sur ma taille. Sa langue danse avec la mienne langoureusement
à m’en faire gémir. C’est d’abord tendre avant que Ludo perde le contrôle. Il me
plaque contre le mur, violemment, et sa bouche devient plus aventureuse. Je suis
complètement à sa merci. Je n’ai aucune envie de résister même si une partie
encore opérationnelle de mon cerveau me dit que ce n’est pas normal.
J’ai déjà embrassé des mecs, très peu pour être exact. Mais, jamais je n’ai
ressenti ça. L’envie que ça dure éternellement tellement c’est bon. Mes mains
s’accrochent à ses épaules. Les siennes forcent mon bassin contre le sien. Son
odeur d’air pur est délicieuse et j’ai envie de lui. Son corps contre le mien me
rend dingue, je perds pied totalement. Je ne suis qu’envie et désir. Il me caresse
partout, embrasse mon cou. Dans mon ventre, ça tourbillonne. C’est tellement
bon de le sentir. Ses mains sont d’une douceur… Quand il remonte sur ma cuisse
doucement, je vais prendre feu. Ça brûle. J’ai besoin de l’avoir en moi, qu’il
comble le vide de mon ventre qui se crispe à cette idée. Je ne le vois pas, mais
mes autres sens ont pris le relais. Je l’imagine très bien. Sa main arrive entre mes
cuisses. Il arrête son ascension, mon corps se cambre poussant sur sa main. Il
doit me toucher et éteindre le feu qu’il a lancé. Je sens son sourire sur ma joue,
sa barbe naissante me chatouille. Je vais hurler s’il ne continue pas.
— Ludo… ne…
Je chuchote plus que je ne crie et sa bouche revient sur la mienne me
picorant doucement avant que ses doigts ne frôlent la dentelle de mon slip,
l’écarte et, enfin, me caresse là où j’ai besoin qu’il soit.
Je gémis et il me fait taire avec sa langue dans ma bouche. Ses doigts
m’emmènent encore plus loin sur le sommet du désir. Je ne pensais pas ça
possible. Mes mains glissent sur son dos, ferme et fin sous son t-shirt. Sa peau
est brûlante. Son torse se dessine sous mes doigts et je descends jusqu’à son
jean, défais sa ceinture et les boutons qui me sépare de ce que je désir le plus à
cet instant. Je ne sais pas trop ce que je fais. Tout mon corps est en ébullition et
ne désir qu’une chose : son sexe dur en moi. Je le caresse, le sens frémir et battre
sous mes doigts avant de glisser sous son caleçon. Il gémit dans ma bouche.
C’est rauque et de plus en plus excitant. Son sexe a la peau douce et dure. Ses
hanches se meuvent dans ma main, il est dans le même état que moi. Il enlève
ma main, la sienne soulève ma cuisse et je sens son sexe sur mon intimité
brûlante. Mon coeur galope comme jamais, je meurs d’envie. Il écarte mon slip
et entre doucement en moi, tellement doucement. C’est frustrant… Mon ventre
se crispe. Je le veux, lui, tout entier ! Puis, il s’arrête, se fige et décolle sa bouche
de la mienne. Son corps me relâche avant qu’il recule. Silence de plomb. Seules
nos respirations s’entendent.
— Tu…! Il souffle. Tu es vierge ?
Ah. Oui, exact. J’aurais dû le prévenir ? Porter un écriteau « j’ai vingt ans et
je suis vierge » ?
— Marie ?
— Oui…
Je l’entends jurer. Ok, ça le dégoute… Il n’a plus envie, tant pis… Moi, je
suis encore en feu. Mes jambes ont du mal à obéir mais je dois bouger et partir.
Il s’approche de moi. Je sens sa main sur ma joue, douce tellement douce.
C’est frustrant qu’un homme ait les mains plus douces que moi.
— Pourquoi m’as-tu laissé faire ?
— Parce que j’en ai envie.
Il rit, il trouve toujours le moyen de se foutre de moi. Il ne peut pas juste me
laisser partir ? La lumière s’allume et je découvre le couloir où j’ai failli perdre
ma virginité, étroit et poussiéreux menant à un petit escalier. Je n’ose même pas
le regarder, honteuse. Dans le noir, c’est plus simple de se laisser aller.
Maintenant, à la lumière, j’ai honte. Je ne devrais pas. Pourtant, lui aussi
voulait… Ah bordel… Dans ma tête ! Sa main se pose doucement sur ma joue
comme il l’a fait plus tôt avec son ex. Cette main que j’ai jalousée…
— Moi aussi, j’en ai envie, mais pas ici.
Je lève les yeux sur lui. Ses yeux verts cherchent mon accord que je lui
donne en l’embrassant. La fièvre reprend et il me soulève dans ses bras. Sa
bouche continue de me rendre dingue alors qu’il monte les escaliers. On arrive
tant bien que mal chez lui. Il me pose sur le lit. Il fait sombre, seule une petite
lampe éclaire la pièce, mais je le vois très bien.
Les vêtements volent rapidement. Mon ventre est nu. Mon soutien-gorge est
encore là, mais il s’attaque à l’agrafe qui le retient et je l’arrête.
— Non !
Il s’arrête net.
— Laisse-le.
Il a l’air surpris, mais malgré l’envie, il est hors de question qu’il voie mes
cicatrices et les marques de ma folie.
— Pourquoi ?
— Parce que…
Je l’embrasse. On s’en fiche de pourquoi je veux juste qu’il me fasse
l’amour. Mon corps le réclame. Le feu dans mon ventre est de plus en plus fort et
j’ai besoin de le sentir. C’est tout ce qu’il y a à savoir.
Il caresse mon corps de ses mains douces. Mes jambes s’écartent pour
l’accueillir. Ludo ne pèse pas sur moi. Il hésite et ses yeux cherchent encore mon
approbation. Je suis là, sous lui, à me consumer, preuve que je le veux, non ?
— Je serai le plus doux possible, mais ce sera douloureux.
La douleur, je l’avais oubliée celle-là. Celle de la perte de ma virginité
tellement j’ai mal d’avoir encore cette virginité. J’arrive à en sourire…
Souffrir…
Ses mains s’accrochent à mes hanches. Ses yeux ne me quittent pas. Il guette
mes réactions alors qu’il entre doucement en moi. Ma taille se cambre, j’en veux
plus.
— Fort…
C’est tout ce que j’arrive à dire pour lui faire comprendre ce que je veux.
Encore une fois, il se fige.
— Fort ?
Mon regard reste sur le sien. Oui, c’est ce que je veux, que ce soit fort et
qu’il me comble rapidement. La douleur ne me dérange pas. Je vois ça comme
un pansement qu’on devrait enlever d’un coup pour ne pas faire durer.
Ses mains s’accrochent un peu plus à mes hanches et enfin il entre en moi
d’un coup, fort. La douleur est là, mais le désir et le besoin de l’avoir en moi
surpasse tout. Mes jambes s’enroulent autour de lui alors que mes mains
enserrent ses épaules. Sa bouche capture mes gémissements à chaque coup de
rein de plus en plus fort. J’aimerais qu’il ne sorte pas, qu’il reste là au creux de
mon ventre. Sa main glisse entre nous pour caresser mon clitoris gonflé pendant
que sa bouche s’attaque à mes seins à travers le soutien-gorge. Je me cambre
sous l’afflux de sensations et un courant électrique rapide et puissant comme la
foudre se déploie dans mon corps. Il apaise enfin le feu en moi avant que Ludo
ne connaisse le même.
Chapitre 3 : Break In
*
Je dois fuir et partir loin d’ici, de ses draps et du souvenir de ce que j’ai fait.
Le message est clair, pas la peine d’en dire plus. Il n’a pas le courage de
m’affronter il est parti comme un lâche. Je suis aussi lâche et honteuse que lui. Je
ne comprends pas ce qui m’est passée par la tête. J’ai toujours imaginé ma
première fois avec un homme que j’aime, un doux, gentil et romantique. Là,
c’était de la baise ni plus ni moins et j’ai aimé ça. Je cours dans la rue. Je suis
loin de chez moi, mais courir me permet d’évacuer cette colère. La colère contre
moi, mon comportement, me laisser emporter par mes envies. Pourquoi ? Elle
est où la case raison dans mon cerveau qui me dit : non, ne fait pas ça! J’ai
encore du mal à imprégner ce que j’ai fait. Peut-être que je vais découvrir que
j’ai tout rêvé. Ses mains sur moi, lui en moi… Non, tout est vrai. J‘arrive,
essoufflée, chez moi. Ma mère n’est pas rentrée, tant mieux. J’ai besoin de
tranquillité.
J’entre directement dans la salle de bain. Je verrouille la porte et me
déshabille. Je jette cette putain de robe que je déteste. Mon regard se pose sur la
psyché et je vois ce corps dégoûtant. Comment Ludo a pu avoir du désir pour
moi ? C’est si moche, si disgracieux. Il n’y a rien de sexy. Mes seins ont des
cicatrices anciennes et d’autres plus récentes. Mon ventre n’a rien de plat et il y a
les traces de ses mains sur mes hanches, sur mes bras et mes cuisses. Il y a été
fort, très fort pour que je marque. J’ai envie de vomir en me regardant et en
repensant au fait que Ludo m’a caressé. Je tourne le dos à ce fichu miroir et entre
dans la douche pour m’écrouler sous le jet. Je reste là un moment. L’eau coule
sur ma nuque et une douleur entre les cuisses me rappelle encore ce qui s’est
passé. J’ai beau tourné ça dans ma tête encore et encore rien ne changera. C’est
fait, maintenant, il faut vivre avec. Je n’ai pas envie de me mutiler bizarrement.
Mon corps est endolori. Il a été désiré et a pris du plaisir, mais je n’ai pas envie
de le punir. Je n’en ai pas le besoin. Je ne sais pas pourquoi. Je n’ai envie de rien,
juste de rester sous ce jet qui me lave et me détend. Oublier un instant.
***
Je frappe à la porte de Thomas depuis cinq minutes. Il ne répond pas. Là, je
tambourine à coups de poings. J’ai besoin de lui. Je n’ai pas réfléchi, mais je suis
là devant chez lui. Je l’ai fait. J’ai traversé le pont. Ma mère m’a sorti de la
douche où je m’étais endormie et je ne pensais qu’à être avec lui ensuite. Enfin,
il ouvre la porte en ruminant. J’ai dû le sortir du lit, enfin il est quand même
treize heures.
— Marie ?
Il est étonné… Oui, moi aussi, mais je m’en fou qu’il soit parti. Il est là, c’est
tout ce qui importe. Lui ne m’a pas abandonnée. Je me jette dans ses bras. Son
odeur de bois et sa chaleur m’apaisent et font relâcher la pression. Je pleure, je
pleure tout ce que j’ai retenu depuis ce matin. Thomas me sert contre lui et ne dit
rien. Il me laisse évacuer en me berçant. Il ne comprend pas, mais ne dit rien.
Il attend que la source se tarie J’ai peur qu’elle soit inépuisable. Toute ma vie
bascule, tout ce changement est trop fort. Il est le seul à rester tel qu’il a toujours
été. Moi aussi j’ai changé. J’ai compris, il faut aller de l’avant. C’est fini, tout est
fini maintenant : l’enfance, l’amitié qui nous unissait tous les trois, tout est fini.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je m’arrête de pleurer un instant pour voir qu’on est assis dans son
minuscule petit couloir.
— Marie, dis-moi ! Tu m’inquiètes là ! C’est Mathieu ?
Mathieu ? Pourquoi ce serait Mathieu ? Je redresse la tête pour le regarder.
— Mathieu ?
Il passe sa main rugueuse sur ma joue, essuie mes larmes.
— Je ne sais pas, dis-moi…
Je regarde ses yeux noirs. Il sait pourquoi Mathieu est parti. Il sait tout et
apparemment je le prendrai mal quand je le saurai.
— Tu veux un café ? Moi, j’en ai besoin, là…
Il me sourit. Son sourire franc et sincère et je fais pareil. Je me rends compte
que je suis sur ses genoux, contre son torse nu. Je me dégage rapidement. Sa
nudité ne m’a jamais dérangée. J’ai dormi dans ses bras plus d’une fois sans
qu’il n’y ait jamais rien de sexuel entre nous. Mais là, aujourd’hui, je le vois
autrement. Il se lève et je le suis dans son petit studio. Passé le minuscule couloir
on arrive dans le salon, chambre qui est séparée de la cuisine par un bar. Les
murs sont beige-clair. Il y a une fenêtre en face du canapé qui laisse entrer la
lumière. C’est mignon en fait. Thomas passe derrière le bar et je détourne le
regard de son corps, gênée, pendant qu’il prépare le café décaféiné. Oui, je n’ai
pas le droit à la caféine selon lui. Je m’assois sur l’un des tabourets en face de lui
de l’autre côté du bar. Seule table dont il dispose et mes yeux restent sur le sol
quand il s’approche et me tend une tasse.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien.
Il rit.
— Tu arrives ici en pleurs. Maintenant, tu es absorbée par ma moquette….
Marie dis-moi… Si tu veux que je t’aide dis-moi ce qu’il y a.
Je relève les yeux sur lui, je suis mal à l’aise.
— Tu ne veux pas mettre un t-shirt ?
Il lève les sourcils et sa tasse se fige en chemin vers sa bouche. Il la pose sur
le bar, croise ses bras sur son torse et me regarde. Je ne sais pas ce qu’il pense.
Là, je ne vois rien à part ses yeux sur moi qui ne cessent de me regarder.
— Alors, c’est ça ? Finit-il par dire.
— C’est ça quoi ?
— Tu as couché avec un mec. C’est ça le problème ?
Je manque de m’étouffer avec le café. Comment sait-il ? Je baisse les yeux et
lui, il rit.
— Il n’y a rien de drôle… Et comment tu sais ?
Il continue de se foutre de moi en allant chercher un t-shirt et j’arrive enfin à
le regarder dans les yeux.
— Ben, avant je pouvais me promener à poil devant toi. Tu ne me voyais pas
comme un homme.
— Bien sûr que si ! J’avais remarqué depuis longtemps que tu n’étais pas
une femme.
— Ce que je veux dire, c’est que tu ne voyais rien de sexuel. Maintenant si…
Je te fais de l’effet ?
Il rit en levant les sourcils. Il peut être con parfois.
— Et ta fuite ?
— Oh ! Le plafond de la salle de bain est foutu. Le proprio va passer dans la
semaine pour évaluer les dégâts. Alors c’est qui ?
— C’est qui quoi ?
— Celui qui te fait pleurer. Ça s’est si mal passé que ça ?
Il penche la tête avec ces cheveux en bataille. Il est beau, toujours souriant.
— Pourquoi tu ris comme ça ?
— Je repense à un truc que Mathieu m’a dit.
— Dis-moi que je ris avec toi.
— À l’étang, après le bac, on t’avait jeté dans l’eau. Tu ne voulais pas te
baigner. Tu te souviens ? Bref, quand tu es ressortie de l’eau, Mathieu était tout
blanc. Il m’a dit « mec c’est une femme ». Moi, j’ai répondu: « Mais non, c’est
Marie »! Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire, jusqu’à maintenant. Il m’a
tapé sur la tête et m’a dit: « Attends qu’elle vienne te dire qu’elle a couché avec
un mec. Là, tu comprendras ». Maintenant je comprends. C’est bizarre de te voir
comme ça. Avant, pour moi, tu étais asexuée. Je ne voyais pas « la femme » en
toi juste l’amie.
Je comprends parfaitement. Jusqu’à ce matin, je ne le voyais pas comme ça
non plus. Même si je l’ai déjà vu avec des filles, jamais je n’ai pensé à Thomas
et sexe ensemble. C’est bizarre, comme une barrière entre nous.
— Bon, dis-moi !
Non, je n’ai pas envie de parler de ça avec lui. Ce n’est pas naturel. Pour lui,
ça semble l’être, mais moi je n’y arrive pas. En plus, c’est son pote. On frappe à
la porte et je sursaute, surprise. Thomas regarde sa montre et se lève en direction
de la porte.
— Ça doit être Ludo.
Je me fige. Merde ! Je n’ai vraiment pas envie de le voir maintenant, ni
même jamais. Thomas s’arrête et se retourne vers moi. Je me rends compte que
j’ai échappé la tasse sur sa moquette.
— Putain ! C’est lui ?
— Je… je… désolée. Je vais y aller.
Je me lève et part en direction de la porte. Le croiser est inévitable, mais tant
pis. J’inspire, j’ouvre et reste les yeux au sol alors que je le pousse et pars en
dévalant les escaliers. J’entends qu’on m’appelle, mais ne me retourne pas. Je ne
pense qu’à partir et certainement pas à croiser son regard. Une main agrippe mon
bras et je me retrouve plaquée contre le mur du hall.
— Marie…
Sa voix rauque est suppliante. Je ne lève pas les yeux, ne dis rien. Mon coeur
tambourine. Je veux partir. Je tente de me débattre, mais sa prise est forte sur
mes bras.
— Qu’est-ce qui te prends ? Arrête !
— Lâche-moi !
— Pourquoi es-tu partie comme ça ce matin ?
Non mais j’hallucine ! La colère revient et je lève les yeux sur lui. Ses yeux
verts me regardent et cherchent une réponse.
— Tu te fous de moi ?
— Non !
— Alors, comment tu expliques que je me sois réveillée seule ? Je crois que
le message était clair, non ? En tous cas, je l’ai compris. Écoute, je ne te
demande rien. Je ne veux rien. Juste que tu me laisses tranquille.
— Marie, ce n’est pas ce que tu crois…
Je ris. Cette phrase est toujours dite par un coupable.
— Comment peux-tu savoir ce que je pense ? Ne me prends pas pour une
conne plus que tu ne l’as déjà fait. S’il te plait… Je crois que je ne suis pas si
stupide que ça. Je sais bien que c’est Nathalie que tu veux et…
Ses lèvres se posent rageusement sur les miennes. Son odeur de frais
m’envahit. Ses mains si douces sur mes joues en feu, il me faut quelques
secondes pour le repousser et ne pas replonger.
— Arrête !
— Tu ne sais rien. J’en n’ai rien à foutre de ta copine. C’est toi que je veux !
Je m’appuie contre le mur. Heureusement qu’il me soutient, mes jambes ne
le font plus. J’ai bien entendu là ?
— Pardon ?
Il passe une main dans ses cheveux avant de me répondre.
—Tu me prends pour le dernier des connards. Tu crois que je t’aurais pris ta
virginité si je voulais juste coucher avec toi ?
— Je…alors pourquoi ?
Il s’approche encore et me prend dans ses bras. Les miens ne bougent pas le
long de mon corps. Appuyée sur son torse, je sens son coeur battre aussi vite que
le mien.
— Hier soir, je devais aller régler un truc après t’avoir déposée chez toi.
Finalement, je me suis endormi avec toi et me suis réveillé dans la nuit. Tu
dormais si bien, je ne pensais pas en avoir pour longtemps alors je suis parti et
quand je suis revenu, tu n’étais plus là. Je t’ai appelée des dizaines de fois. Je me
doutais que tu penserais que je t’avais laissé, mais pas du tout Marie, c’est toi
que je veux. C’est toi qui me plais depuis le début.
Je n’en reviens pas. J’ai du mal à le croire. Il aurait dû laisser un mot, me
réveiller mais pas me laisser comme ça. Ses mains se posent sur mon visage et
ses lèvres reviennent sur les miennes doucement, tendrement.
— Tu me crois ? Marie, hier c’était…
Il ne finit pas et sa langue me tourmente encore. Le désir jaillit dans mon
ventre même si j’ai mal, même si je ne comprends pas. J’ai envie de lui encore.
— Viens…
Il me prend la main et nous sortons du bâtiment, regagnons sa voiture et
partons sans rien dire. Je n’ai pas envie de parler juste d’être avec lui. Je ne
m’étais pas rendue compte à quel point il me plait. C’est même plus que ça… Je
suis attirée par lui, autant que son assurance m’énerve. Il est tout le contraire de
moi : sûr de lui en tout point. Je ne comprends pas trop ce qui lui plait en moi,
mais je ne vais pas chercher à comprendre. Non, parfois se laisser porter, voir où
les choses mènent c’est peut-être ce qui peut y avoir de mieux. C’est surtout ce
dont j’ai envie. On arrive chez lui toujours sans un mot. Seuls ses yeux me
regardent avant de passer la porte. Puis, sa bouche est sur la mienne, ses mains
sur moi et son odeur m’enivre. Il est beau, je fonds. Je n’ai pas envie de lutter. Je
me sens bien dans ses bras. J’ai envie d’y rester et de m’y perdre. Je me retrouve
nue dans sa chambre, sur son lit. Son corps sur le mien, ses mains sur ma
poitrine. Je les repousse, je ne veux pas qu’il touche cette partie de mon corps.
— Pourquoi ? Me demande-t-il haletant, les yeux remplis de désir. Je ne
veux pas qu’il perde cette envie de moi. S’il voit ça, il me repoussera.
— S’il te plait…
— J’aime ton corps Marie, laisse-moi…
— Non !
Je me renfrogne. C’est ça ou c’est rien. Je n’ai pas envie de voir le dégout
dans ses yeux. Je crois que ce serait la goutte de trop. Je ne le supporterais pas. Il
doit faire avec ou rien. Je me redresse sur mes coudes et sa bouche revient sur la
mienne. Ses mains glissent sur mes hanches et les empoignent. Ça fait mal, mais
j’aime ça. Le ressentir fort. Je vais avoir mal. J’ai déjà mal, mais quand il entrera
en moi, j’oublierai tout ce qui n’est pas plaisir. Je caresse son torse parfait, fin
aux muscles dessinés. Sa peau est douce et j’aime sa respiration qui s’accélère.
— Je vais être doux, mais après hier…
— Non !
Il s’arrête, ses mains se figent. Si je dis non, pour lui, il arrêtera. Il ne
cherchera pas à essayer, mais je ne veux pas qu’il arrête.
— Fort !
Ses yeux me regardent comme si j’étais parfaite. Le désir enfle en moi. Je le
veux. Il attrape mes poignets et entre en moi violemment. Je crie, mais ses lèvres
étouffent mon cri.
— Fort.
Oui, c’est ce que je veux, le ressentir violemment. Et ça l’est, violent. La
douleur m’attire, je suis folle mais j’aime ça et lui aussi. Il accélère ses
mouvements, ressort complètement et le vide en moi n’a pas le temps de
s’installer qu’il revient toujours plus fort et tout mon univers ne tourne qu’autour
de lui en moi. Il n’y a rien d’autre dans ma tête, seul le plaisir du à la douleur
m’étreint. Seul lui me donne ce dont j’ai besoin. Je sens l’explosion du plaisir
arriver. Mes poignets se dégagent de ses mains et je m’accroche à lui, à ses
épaules. Sa bouche mord la mienne et ses mains si douces s’ancrent sur mes
cuisses et l’orgasme arrive. Différent, puissant et apaisant comme un barrage qui
lâche. Il me libère de ce besoin d’avoir mal en me faisant du bien. Ludo
n’attendait que ça pour, lui aussi, se libérer avant de s’effondrer sur moi. Son
corps en sueur pèse sur moi avant qu’il ne roule sur le côté et m’entraîne avec lui
dans ses bras.
Là, maintenant, il est doux et ses mains me caressent le dos tendrement
pendant qu’il embrasse mes cheveux. Un goût de sang envahit ma bouche. Ma
lèvre saigne. Il m’a mordu jusqu’au sang et je m’en rends compte maintenant. Sa
poitrine se soulève rapidement au même rythme que la mienne. J’ai l’impression
de sortir d’un rêve et que je n’ai pas vraiment fait l’amour avec lui. Ce matin
quand il n’était pas là, c’était peut-être plus simple de se réveiller sans avoir à
affronter son regard. Je me sens honteuse de l’avoir fait. Pourtant, il était là lui
aussi, l’a voulu autant que moi, mais ce n’est pas ça faire l’amour. C’est censé
être tendre. Il voulait que ce soit doux, mais pas moi. Je baisse la tête et
m’imprègne de son odeur. Je n’ose pas parler, le regarder. Qu’est-ce que je
pourrais dire ? J’ai envie de me cacher, devenir une petite souris que rien ne
pourrait atteindre.
— N’aie pas honte.
Je sursaute. À croire qu’il est dans ma tête.
— Moi aussi j’aime ça.
Je lèche ma lèvre en sang, mais ne dis rien.
— Tu saignes ?
Il s’assoit, prend mon visage dans ses mains et regarde ma lèvre en sang en
paniquant.
— Ce n’est rien, dis-je pour le rassurer.
Il se tourne et fouille dans ce qui semble être une table de nuit. Pour la
première fois, je regarde autour de moi, sa chambre. Même ce matin, je n’y ai
pas fait attention trop pressée de partir. Les murs sont gris et blancs, c’est terne.
La pièce est plutôt grande, le sol en parquet, le lit au milieu contre le mur du
fond, les draps sont gris aussi, il aime le gris. Il y a aussi deux tables de chevet,
une armoire imposante de style armoire japonaise. En face du lit, une grande
fenêtre mais le soleil n’entre pas. Ce matin, oui, c’est lui qui m’a réveillé. Il n’y
a pas de photos, de cadre, rien d’autre, rien de personnel. Ludo me tend un
mouchoir et je le pose sur ma lèvre. Il me regarde en penchant la tête, ses
cheveux en bataille et je me sens vulnérable nue à ses côtés. J’attrape le drap et
le remonte sur moi.
— Ne te cache pas, tu es belle Marie.
Je crois qu’il est aveugle, mais je ne dis rien et baisse la tête. Il s’allonge et
m’attire sur lui en me serrant dans ses bras.
— Ne pars plus…reste avec moi.
Je ne réagis pas, le temps que j’assimile ce qu’il veut dire. Rester avec lui ?
Je me redresse, pas sur de comprendre et interroge ses yeux.
— Reste, vis avec moi… J’ai l’impression que si je te laisse sortir d’ici, je ne
te reverrai plus.
Il me fait basculer sur le dos et son corps revient sur le mien.
— Reste avec moi Marie.
Chapitre 4 : Love The Way You Lie
*
Un mois, un mois que je vis chez Ludo. Comment décrire ce mois ? Lui et
moi, seuls au monde me parait une bonne définition. C’est rapide, peut-être trop,
mais j’avais besoin de ce changement, besoin d’autre chose, de voir que ma vie
ne restera pas en suspend sans mes deux amis et que, moi aussi, j’avance sans
eux.
Je suis passée chez moi. J’ai récupéré mes affaires. Ma mère avait l’air
enchanté de se débarrasser de moi et n’a posé aucune question. Je suis sûre qu’à
peine j’avais passé la porte, elle était déjà en train de refaire la déco de ma
chambre. Nathalie est revenue de ses vacances. Je ne l’ai pas vu et j’ai eu
Thomas juste au téléphone. J’ai senti qu’il n’approuvait pas ma relation avec
Ludo, mais il n’a rien dit. Un mois à vivre avec lui et je crois que je ne le
connais pas encore. On est pareil, silencieux. On passe des heures ensemble à ne
rien dire, à être simplement là l’un avec l’autre. La nuit, il part. Il attend que je
dorme et revient plusieurs heures après. Je ne sais pas ce qu’il fait, mais je m’en
doute. Du trafique, vu la quantité de liquide qu’il a sur lui, ça ne peut être que ça.
J’espère juste que Thomas n’est pas impliqué dedans. Je ne veux pas de son
argent. Il insiste quand je vais faire des courses, mais non, déjà il paye tout alors
je peux taper dans mes économies au moins pour ça. Je ne sais pas d’où vient cet
argent. Je crois que je l’aime, non, je l’aime.
Il est fort, sûr de lui, prévenant, intelligent et il me regarde comme si j’étais
la huitième merveille du monde. Entre nous, c’est toujours violent. C’est comme
ça… Il n’y a pas de douceur dans le sexe, seulement en dehors. On vit coupés du
monde. On devrait sortir, se découvrir l’un l’autre à travers ce que nous aimons,
mais non. Il est là, je suis là et nous nous suffisons à nous-mêmes. C’est étrange
comme relation parce qu’au fond je ne sais rien de lui et lui pas plus que moi.
Mais, c’est aussi bien, sinon, il me quitterait sur le champ en découvrant que je
suis folle.
Mais là, j’ai besoin de sortir. Ce soir, c’est l’anniversaire de Nathalie. Elle va
le fêter dans une boîte et je compte bien y aller, avec ou sans lui. Il est parti en
début d’après-midi faire dieu sait quoi. J’ai fait le ménage, ce n’est pas très
grand ici. La chambre, un salon et la cuisine c’est facile à entretenir. Il n’est pas
du genre bibelot, question meuble, il y a le strict nécessaire et tout est gris. J’ai
donc tout nettoyé et pris une douche. J’ai lissé mes cheveux et mis une jupe qui
descend jusqu’aux genoux pour cacher les marques de mes cuisses. Ma peau est
marquée partout. Je ne peux plus me promener en manches courtes, je mets
toujours un gilet, une veste ou des manches longues. Mais, aujourd’hui, mon cou
aussi est marqué par ses dents alors je mets un foulard, des talons, du maquillage
et je l’attends en regardant une série à la con.
***
Je sens son odeur, ses lèvres sur les miennes avant de le voir et je souris en
ouvrant les yeux. Je m’étais endormie sur le canapé. Il est beau, ses cheveux en
bataille, sa barbe de trois jours et ses yeux qui me regardent avec cette lueur de
désir. Je m’accroche à son cou et prolonge ce baiser. Il m’a manqué.
— Quelle heure est -il ? Je demande.
— 20h passé, pourquoi ?
Je me lève et il me détaille du regard. Cachée sous la couverture il n’avait
pas vu…
— Tu vas quelque part ?
Le ton de sa voix n’est pas bon. Depuis qu’on est ensemble, je ne suis pas
sortie sans lui mis à part pour aller faire des courses.
— C’est l’anniversaire de Nathalie et…
— Non.
Il fait demi-tour et va dans la cuisine sans même s’expliquer sur ce non. Il y
a juste un truc qu’il n’a pas compris, c’est que je ne lui demande pas
l’autorisation. Je le suis et le rejoint. Il est contre l’évier, le regard perdu sur le
carrelage au sol.
— Je ne te demande pas l’autorisation. Je t’informe que c’est l’anniversaire
de mon amie et que j’ai l’intention de m’y rendre avec ou sans toi.
Il relève la tête, lentement. Ses doigts tapotent l’aluminium doucement, mais
je vois qu’il commence à s’énerver. Je ne lâche pas son regard.
— Non.
Je m’approche de lui et passe mes mains autour de son cou en me collant à
lui.
— Viens avec moi.
— Marie, je viens de me taper 400 bornes. Là, j’ai juste envie de me poser et
certainement pas de faire la fête.
— Très bien, j’irai seule.
Il s’accroche à ma taille et me plaque contre le mur en enfonçant ses doigts
dans ma peau à m’en faire grimacer.
— Hors de question !
— Au risque de me répéter, je ne te demande pas ton autorisation.
Sa bouche se plaque sur la mienne violemment. Je sais comment ça va finir
et, là, j’en n’ai pas envie. Je veux qu’il vienne avec moi, qu’on sorte ensemble
comme un couple normal et pas qu’on passe notre vie rien que tous les deux. J’ai
besoin de voir mes amis aussi.
— Ludo…
— J’ai dit non Marie !
Je le repousse tant bien que mal. Je crois que c’est la première fois que je fais
ça et ça a l’air de l’étonner.
— J’aimerais qu’on passe une soirée ensemble avec mes amis. J’ai envie de
les voir. Ça fait un mois que je ne vois personne.
Mes yeux implorent. Je veux qu’il soit avec moi ce soir. Il ne répond rien, me
relâche et attend. Il semble réfléchir.
— Ok, on y va.
Je souris et l’embrasse.
— Merci !
Je sais qu’il prend sur lui pour me faire plaisir.
— Je prends une douche et je t’emmène au restaurant. Ensuite, si tu en a
toujours envie, on ira à l’anniversaire de Nathalie.
Quoi ? De : « Je ne veux pas sortir », on passe à restaurant et boîte ? Là, je
suis scotchée et ça doit se voir vu comme il est fier de lui.
— Ok !
***
Nous sommes au restaurant tout est parfait. Ludo est beau, à l’aise. Notre
première soirée en dehors de chez lui. Je suis bien, le vin m’a aidé à me
détendre. Je suis heureuse.
— La fille qu’on a croisé aux feux d’artifice, ton ex, son enfant, c’est ta fille
?
Je ne sais pas pourquoi je lui demande ça, là maintenant, et au vu de la tête
qu’il fait j’aurais mieux fait de la fermer. Mais, cette question m’obsède depuis
un moment. J’ai vu ses messages et une initiale suivie de « elle a la varicelle » et
ce genre de truc.
— Non.
Je souris. Il ment. Je le regarde dans les yeux.
— Je te dis que non, pas d’enfant, pas d’attache, je ne peux pas.
— Pourquoi ?
—C’est comme ça Marie. C’est tout.
Super comme réponse.
— Tu n’en veux pas ? Des enfants ?
Il se calle dans sa chaise et joue avec sa fourchette.
— Non, ce n’est pas ça. Mais… Marie ne gâche pas tout.
— Comment ça ? Je m’interroge sur toi, c’est tout.
— Tu sais déjà tout ce qu’il y à savoir sur moi.
Non, je ne sais rien. Il n’a pas l’air de s’en rendre compte. Lui non plus ne
cherche pas à savoir ce qu’était ma vie avant lui.
— Tu ne te poses jamais de questions sur moi ?
Il rit avant de répondre.
— Avant de te voir, je savais déjà tout. Thomas n’arrête pas de parler de toi.
Je baisse les yeux pendant qu’il rit. Je n’ose même pas penser à ce qu’il a pu
dire.
— Quand il parle de toi, il est intarissable. Je pensais que vous étiez
ensemble au début, mais quand je lui ai demandé, il a eu l’air dégouté rien qu’en
y pesant.
J’imagine bien ça tête. « Marie ? Mais t’es dingue. C’est… Marie » et je le
comprends. Moi non plus je n’imagine pas, c’est comme un frère.
— Ensuite, je t’ai vu. Je m’en souviens. J’ai demandé à Thomas : Qui est la
fille allongée ? Il m’a regardé comme si je tombais du ciel en me disant « ben
c’est Marie »! Tu étais allongée sur ce banc. Tu rêvais… Tu avais l’air triste et
quand tu l’as vu tu as souris comme si c’était le plus beau jour de ta vie. Et là, je
n’ai pas compris pourquoi il avait l’air dégouté quand je lui ai demandé si vous
étiez ensemble. Tu ne te rends pas compte comme tu es belle. Bien sûr Nathalie
est jolie mais toi c’est diffèrent. Je ne sais pas, il y a ce truc, cette blessure en toi.
Je l’ai sentie tout de suite et ton sourire…
Je repense à ce soir-là. Pourtant, il m’a semblé distant et limite vexant. Il
m’agaçait en fait et son regard quand il se posait sur moi… J’avais l’impression
qu’il me méprisait.
— C’est bizarre, moi j’avais l’impression de te dégouter.
Il se penche vers moi.
— Non, loin de là. Tu me fais beaucoup de chose Marie mais le dégout n’en
fait pas partis.
Je souris. On serait chez lui, je crois que je lui aurais sauté dessus et il le
comprend.
— On rentre ?
Je regarde l’heure. Il est quasi minuit, on a traîné un moment. Le restaurant
est vide et je suis étonnée qu’on ne nous ait pas mis dehors.
— Non, j’aimerais voir Nathalie.
Il se lève. Il est à tomber dans son jean et simplement un t-shirt blanc en V.
Lui n’a pas de marque sur les bras. Par contre, son dos c’est autre chose.
— Ok, allons-y !
***
On arrive dans la boîte. Ça faisait longtemps que je n’étais pas venue, le bruit
et l’odeur ne me manquaient pas. C’est rempli mais je trouve rapidement
Nathalie, sur la piste, évidemment. Elle me serre dans ses bras. Elle a bronzé,
mais rien n’a changé, toujours aussi belle dans sa robe rouge, elle est magnifique
et heureuse. Driss est là, donc tout s’explique.
— Marie, je suis contente que tu sois venue !
On est obligé de se crier dans les oreilles.
— Moi aussi ! Bon anniversaire !
Je ne voulais pas manquer ça. Elle m’entraîne à une table autour de la piste
où l’alcool coule à flot. Je cherche Ludo du regard, il est au bar, ses yeux
braqués sur moi.
— Tiens.
Je lui tends un petit paquet en rectangle. Je ne suis pas douée pour faire des
cadeaux. Je n’ai aucune imagination et à chaque fois j’ai peur de décevoir. Elle
sourit en l’ouvrant. C’est une petite chaîne avec breloques : un N, un sac à main,
un cintre, un peigne, une note de musique.
Ses yeux brillent quand elle se jette à mon cou.
— Merci Marie ! C’est superbe !
— De rien, bon anniversaire !
Nathalie met son cadeau à son poignet et le montre à tous ses invités que je
ne connais pas pour la plupart. Ludo nous rejoint enfin, il embrasse Nathalie et
lui souhaite un joyeux anniversaire avant de s’affaler sur la banquette.
— Thomas n’est pas là ?
— Non, il n’a pas pu venir.
Je me demande bien pourquoi. J’avais espéré le voir ce soir.
— Tu devrais aller le voir. Il n’a pas l’air bien en ce moment.
Je me fige sur ses paroles qui me font mal.
— Comment ça ?
— Je l’ai vu avant-hier et franchement il avait l’air inquiet, préoccupé.
Inquiet ? Inquiet pourquoi ? J’espère qu’il n’a pas de problèmes et qu’il n’a
pas fait de conneries. Merde ! J’irai le voir demain. Mon meilleur ami a des
soucis et, moi, trop préoccupée par moi je ne vois rien. Je prends un verre que
Nathalie me tend et m’étouffe avec la brûlure de l’alcool, du whisky. Beurk ! Je
bois, j’ai envie de me détendre. Ludo me regarde un sourcil levé. Ok, je ne vais
pas non plus prendre la cuite du siècle.
J’ai chaud, mais je ne peux pas poser ce foutu petit gilet. Nathalie m’entraîne
sur la piste. Danser, ce n’est pas mon truc, elle le sait, mais aujourd’hui c’est son
anniversaire alors allons-y. D’abord timidement, mais la foule, la musique,
l’alcool, mon amie qui se déchaîne font que, rapidement, je me lâche. On
s’éclate et elle est heureuse. Driss est avec elle, mais pour combien de temps
encore ? Ça n’a plus l’air de l’inquiéter, tant mieux, je préfère la voir heureuse.
Je cherche Ludo du regard. Il n’a pas bougé, ses yeux sur moi et un verre à la
main. Il n’a pas l’air d’écouter un mec qui lui parle. Je lui souris, mais pas lui.
Ok, il n’a pas l’air de se sentir à l’aise. Je lâche Nathalie sur la piste avec ses
copines et je me dirige vers le bar. Je meurs de soif.
— Un coca s’il vous plaît !
La serveuse me fait un grand sourire avant d’aller préparer ma commande. Je
sens une main sur mes reins. Je m’attends à voir Ludo en me retournant, mais
non, ce n’est pas lui. Un type apparemment bien bourré me sourit.
— Salut chérie !
J’enlève sa main. Il pue l’alcool et la transpiration. C’est écoeurant !
— Je ne suis pas ta chérie. Va voir ailleurs !
Il m’attrape par la taille et me plaque contre lui.
— Lâche-moi !!!
— Allez…
Le mec se retrouve sur le sol en trente secondes, son verre éclaté. Ludo le
relève et lui assène plusieurs coups de poings avant que les videurs n’arrivent. Je
ne bouge pas, trop surprise et choquée par ce que je viens de voir. Le mec est en
sang. Ludo m’attrape le poignet et me traîne derrière lui vers la sortie. Je ne dis
rien. Je le suis. Il va si vite que je manque de tomber à chacun de mes pas. Tout
va trop vite et j’ai l’impression d’halluciner… Il n’a pas pu frapper ce type avec
cette lueur de haine dans les yeux. On sort dehors, l’air frais me fait un bien fou.
Je mourais de chaleur. La boîte est dans la vieille ville, dans une petite ruelle.
Ludo continue de me traîner et j’en ai marre. Ce n’était pas la peine d’en arriver
là. Je me serais débarrassée de ce con sans qu’il lui tape dessus.
— Arrête !
Il continue, sans même me regarder. Je tente de me dégager de sa prise.
— Arrête, tu me fais mal !
On passe le porche, celui qui à l’époque avait délimité la ville, et je me
retrouve plaquée contre le mur violemment. Sa main sur mon cou. Ses yeux
brillent de fureur comme je n’avais jamais vu auparavant. Là j’ai peur, de lui,
jamais je ne l’ai vu comme ça. Il sert mon cou. Je tire sur son bras de toutes mes
forces pour qu’il arrête. J’ai l’impression qu’il ne maîtrise plus rien. Je tire de
toutes mes forces, mais il continue de serrer.
— Je ne veux pas qu’un autre mec te touche.
Sa voix me fait peur. Elle a une teinte de folie. Il continue de serrer et je
commence à manquer d’air. Je me débats tant que je peux, mais son corps sur le
mien m’empêche de bouger. J’ai peur. Je sens qu’il ne va pas s’arrêter. Je
continue de tirer sur son bras, mais le manque d’air et la boule qui bloque ma
respiration dans ma gorge me rendent encore plus faible. Sa jambe écarte les
miennes. J’écoute le bruit de sa braguette quand, enfin, il relâche la pression sur
mon cou. Je respire en haletant. Il soulève ma cuisse et je m’appuie contre ses
épaules, étourdie, mes jambes ne me soutiennent plus. Ludo dégage mon slip et
entre en moi d’un coup de rein. Je n’arrive même pas à crier. Aucun son ne sort
de ma gorge. Pourtant, j’ai mal.
— Il n’y a que moi qui puisse te toucher.
Son visage dans mon cou, il continue ses coups de reins de plus en plus forts.
Il me chuchote à l’oreille.
— Je t’aime Marie !
Je m’effondre sur lui quand il finit. C’est la première fois qu’il me dit je
t’aime. Il me sert dans ses bras et soulève mon visage pour me regarder dans les
yeux. Je pleure, les larmes coulent depuis un moment, mais ça ne l’a pas arrêté.
Il m’a fait mal et m’a dit qu’il m’aimait et je crois avoir aimé ça.
***
Je suis dans la douche, l’eau brûlante coule sur mon corps. Mon cou a mal,
mon sexe aussi, mais mon coeur va bien. Je ne sais pas comment j’aurais dû
réagir. Le gifler ? Partir ? Non, j’en suis incapable par ce que moi aussi je l’aime.
Je me sens vivante avec lui, même si c’est bizarre entre nous et même si il me
cache des choses. Je l’aime. Il me désir, m’aime et fait de moi une femme à part
entière. La porte de la douche s’ouvre et il entre dans la minuscule cabine. Je
stoppe tout mouvement. Merde, j’ai oublié de fermer à clef. Je ne veux pas qu’il
me voie complètement nue. D’habitude, je ferme à clef pour être tranquille, mais
là j’ai dû oublier. Ses mains se posent sur mon ventre et je sens son corps dans
mon dos.
— Ne te cache plus.
Instinctivement j’ai mis un bras sur ma poitrine. Il ne les a pas encore vus et
je ne veux pas qu’ils les voient. Ça le dégouterait. Je ne veux pas qu’il me
rejette.
— Tu as vu ce qu’il y a de pire en moi ce soir. Laisse-moi voir.
Ses mains remontent sur mes seins. Sa bouche embrasse mon épaule, mais
mon bras reste sur ma poitrine. Je ne peux pas.
— Je t’aime Marie.
Ses paroles sont censées m’apaiser, mais c’est encore pire. Après, il ne
m’aimera plus. Il enlève mon bras. Ma respiration s’accélère et ses mains
viennent englober ma poitrine. Je cesse de respirer et ferme les yeux. Ses mains
caressent cette partie de mon corps que je hais tant, cette partie que personne n’a
touché encore. Ses mains si douces sur ma peau meurtrie. Il s’arrête un instant
sur les cicatrices avant de continuer sur mes tétons. Sur mes fesses, je sens son
érection. Il n’a pas l’air dégouté, mais moi je le suis. Il me retourne. Mes yeux
sont toujours fermés et ses mains continuent de me caresser. Maintenant, il voit.
Il voit tout : mes seins lourds bardés d’entailles comme des zébrures. Il y en a
tellement…
— Regarde-moi.
J’ouvre les yeux sur les siens. Il sourit.
— Tu es belle.
Il ment bien. Je ne suis pas belle, comme ça, nue.
— Depuis qu’on est ensemble… Est-ce que tu ….
— Non !
Je n’en éprouve plus le besoin. À chaque fois qu’on fait l’amour, il
m’apporte ce dont j’ai envie et besoin. Il se penche et sa langue lèche mon téton.
Je m’appuie contre la paroi et un courant électrique se propage dans mon corps.
Je n’ai jamais eu le droit à ça. C’est doux et bon. Il fait pareil avec mon autre
sein et embrasse mes cicatrices.
— Regarde-moi Marie.
Je n’y arrive pas. Voir sa bouche, là, ses mains…
— Marie…
Je baisse timidement les yeux pour voir ses mains qui englobent mes seins
avant de voir sa bouche les caresser. Je fonds en larmes. Je pleure tout ce que je
peux. C’est si troublant. Ils les acceptent alors que je n’ai qu’une envie les
arracher.
Chapitre 5 : Love Don’t Die
*
Des voix et des cris me réveillent en sursaut. Je suis seule dans la chambre,
dans le noir. Quelques secondes de plus et je reconnais cette voix : Thomas.
Qu’est-ce qu’il fait là ? Je me lève encore étourdie par le sommeil et m’apprête à
sortir, mais reste derrière la porte en écoutant leur conversation.
— T’es complétement dingue !
— Arrête de crier, tu vas la réveiller.
— Tant mieux ! Elle ne reste pas avec un dingue comme toi !
J’entends Ludo rire. Il à l’air calme, voir amusé, alors que Thomas est
énervé.
— Arrête de te foutre de ma gueule. Je sais de quoi tu es capable et je ne vais
pas te laisser lui faire du mal…
— Tu ne vas rien faire du tout et te mêler de ce qui te regarde.
— Justement, Marie ça me regarde. Elle part avec moi.
Je sens que ça va mal finir alors je sors dans le couloir pour les rejoindre
dans le salon. Ludo est assis sur le canapé alors que Thomas fait les cents pas.
Un mois que je ne l’ai pas vu. Il n’a pas changé et mon coeur se serre de le voir.
Il s’arrête quand il remarque ma présence. Son regard me détaille et ses yeux
fixent mon cou avec colère. Ludo se lève et je me rends compte de ma connerie.
Je ne porte qu’un grand t-shirt, mon cou est marqué, mes bras et mes cuisses
aussi, ce que Thomas ne manque pas de voir.
— Putain !
Je l’entends jurer avant que tout ne s’accélère. Thomas se jette sur Ludo
alors que je me jette sur Thomas ayant anticipé sa réaction. Son poing se lève
vers lui. Ludo le repousse et j’arrive à me glisser entre eux.
— Arrête ! Thomas arrête ! Je vais bien !
Mon ami me regarde avec pitié. Je n’aime pas ce regard. Je sais
pertinemment ce qu’il pense: que je suis perdue et de plus en plus folle. Son bras
se baisse avec dépits et je l’entraîne avec moi dans la chambre. Je ferme la porte
derrière nous et m’appuie contre celle-ci. Thomas me tourne le dos.
— Prend tes affaires ! Je te ramène chez moi ou chez ta mère…
— Non !
— Non ? Tu ne peux pas rester avec lui Marie… Il va finir par te tuer !
Je m’approche de lui et tire sur son bras pour qu’il me regarde. Il se retourne
mais baisse les yeux.
— Regarde-moi Thomas.
— Je m’en veux tu sais. Je n’aurais jamais du te le présenter. Je sais qu’il est
dangereux. Je n’aurais jamais cru que toi et lui….
Ses yeux sont toujours baissés. Il culpabilise alors que rien n’est de sa faute.
Je prends son visage dans mes mains et le redresse pour qu’il me regarde.
— Je vais bien Thomas. Je suis heureuse avec lui.
— Heureuse ? Regarde-toi dans un miroir. Tu n’as rien d’une femme
heureuse, mais tout de la femme battue !
— Ce n’est pas ce que tu crois !
— Pas ce que je crois ? Tu vas me dire que tu es tombée dans les escaliers ?
Marie, arrête ! Je ne suis pas aveugle, merde !
Je détourne les yeux. Comment lui faire comprendre, lui dire que j’aime ça et
que j’en ai besoin. Il ne va pas comprendre. Il sait que la violence et la colère
m’habite, mais pas à ce point. J’ai grandi dans la violence. J’aime ça. C’est ma
sécurité. La dernière qu’il me reste, celle qui me fait sentir vivante et qui m’offre
un semblant de « chez moi ».
— Thomas, il ne me frappe pas. C’est… autre chose…
Je le regarde dans les yeux en espérant que le message passe. Je vois
l’incrédulité dans les siens. Il a compris. Il s’assoit sur le lit en penchant la tête
dans ses mains.
— Tu veux dire que… tu… Marie… tu…
— Oui, c’est ça.
J’attends sa réaction, mais il ne dit rien. Il reste comme ça, sans me regarder
et sans rien dire. Ce sont les minutes les plus longues de ma vie. Je m’assois à
côté de lui et lève ma main pour la poser sur son épaule, mais j’ai peur qu’il me
rejette alors je ne fais rien et j’attends.
— Il n’est pas pour toi. Il va te détruire.
— Je l’aime.
— Tu ne le connais pas. Il est… Ce qu’il fait…
— Quoi ?
Thomas relève la tête et je vois des larmes au coin de ses yeux. Je ne l’ai
jamais vu pleurer et mon coeur se serre à l’idée que ce soit de ma faute. Je n’ose
même pas le toucher. Il y a de la déception dans son regard. Je m’en veux
tellement qu’il ait vu ça.
— La drogue… Pas trois barrettes de shit. Non, lui, c’est cocaïne et héro en
grosse quantité…
Je crois que je l’ai toujours su mais que je ne voulais pas le voir. Je voulais
me dire que c’était autre chose, mais tant d’argent ce ne pouvais être que ça.
— Ça ne change rien Thomas. Je ne cautionne pas ce qu’il fait, mais ça ne
change rien à ce qu’il y a entre nous.
— Je sais que c’est dur pour toi depuis que Mathieu est parti et que j’ai
déménagé. Il caresse mon cou. Ça, ce n’est pas ce dont tu as besoin. Tu dois
sortir de cette spirale de violence, pas t’y enfoncer.
— Thomas, arrête de jouer au psy. Je vais bien. Je suis heureuse et c’est tout
ce qui compte. Ça n’a rien à voir avec toi ou Mathieu. On a grandi, changé,
chacun a pris sa route et Ludo est la mienne.
Thomas se lève et se dirige vers la porte.
— Viens me voir plus souvent. Tu me manques…
Il se retourne et je me jette dans ses bras. Je retrouve son odeur enfin. Lui
aussi il me manque.
— Fais attention Marie. C’est un jeu dangereux et ce qui s’est passé hier soir
se reproduira.
Nathalie a dû lui raconter et je comprends que mes amis s’inquiètent, mais je
vais bien.
— Ne t’inquiète pas.
Je ris et lui aussi. Normalement, c’est lui qui me demande de ne pas
m’inquiéter. Ça ne marche jamais, je m’inquiète toujours. Puis, me reviens en
mémoire que Nathalie m’a dit qu’il n’allait pas bien.
— Tu ne m’as pas dit ce que toi tu fais pour lui.
Il me relâche en soufflant.
— Je dois y aller.
— Thomas !
— Appelle-moi.
Il m’embrasse le front et sort de la chambre, puis de l’appart, sans se
retourner. Je tente de le rattraper, mais il a déjà refermé la porte quand j’arrive
près de cette dernière. J’appuie mon front dessus. Merde! Qu’est-ce qu’il doit
penser de moi ? Je n’en sais rien. Sa réaction est tellement spontanée et
inattendue que je n’en sais rien. Il n’a pas l’air de me faire des reproches, mais
plus de me plaindre. Hors de question qu’il ait de la pitié pour moi. En quoi est-
ce mal ? Je sais que ce n’est pas banal, mais ce n’est pas mal. Il n’y a aucune
règle en amour. Chacun vit le sien comme il l’entend. Moi, c’est comme ça : en
souffrant physiquement. Et encore, je ne fais pas non plus dans le SM ! Peut-être
qu’il s’imagine ce genre de choses : des fouets et des baillons…
— Alors ?
Ludo me tire de mes pensées et je sursaute quand il me parle. Je tourne la
tête vers lui, appuyé dans l’encadrement de la porte du salon.
— Alors quoi ?
— Tu comptes partir avec lui ?
— Tu as écouté aux portes ?
Je ne suis qu’à moitié étonnée, c’est bien son genre ça.
— On va jouer à ça longtemps ?
— Tu veux que je parte ?
Il s’approche doucement. Les bras croisés, la tête penchée comme pour lire
en moi.
— Tu veux partir ?
— J’ai des raisons de partir ?
— Celles qu’il t’a données ne te suffisent pas ?
Notre petit jeu n’a l’air d’amuser que moi. Ne pas répondre, le tenir en
haleine… Il l’a bien mérité après tout.
— Elles devraient ?
— Ça change quelque chose entre nous ?
Évidement ça change tout. Maintenant, je sais. Je n’arrive pas à être
dégoutée par ce qu’il fait. Si c’était quelqu’un d’étranger, je le haïrais. Je le
traiterais de meurtrier et je serais la première à lui lancer la pierre. Mais avec lui,
non. Évidemment, c’est illégal, immoral et dégueulasse, mais je n’y arrive pas.
Mon amour est plus fort. Je crois que j’en arrive à tout accepter de lui. C’est
surtout ça qui me fait flipper.
— Tu sais que tu tues des gens ? Que tu rends des gamins accros à ta merde
? Que tu t’enrichis sur la santé de tes semblables ?
Il est à quelques pas de moi et s’arrête net en écoutant mes paroles. Je crois
que je l’ai blessé mais c’est la réalité et il doit en être conscient s’il ne l’est pas
déjà.
— Tu sais ce qu’est la loi de l’offre et de la demande ?
Évidemment ! Pas de demande pas d’offre mais pas d’offre, pas de tentations
et pas de consommateurs.
—Tu sais que ça n’apaise que ta conscience de croire en l’économie ?
Il baisse les bras et s’approche de moi jusqu’à m’acculer contre la porte.
— Je ne cherche rien Marie et certainement pas à me justifier. Je fais ça
depuis longtemps. Si je ne t’ai rien dit, c’est pour te protéger. Moins tu en sais,
mieux c’est pour toi. Je ne fais rien ici pour justement éviter les problèmes.
Sinon tu ne serais pas là. Je n’arrêterai pas. Tu ne me feras pas changer. C’est
comme ça et pas autrement, mais rien ne t’empêche de partir.
Ses mains enserrent mes bras. Mes yeux se baissent sur ses mains si douces.
Ses mains salies par la drogue, mais qui gardent leur beauté à mes yeux. Ludo
est plein de contrastes : ses mains douces alors qu’il me serre si fort. Ces mêmes
mains qui vendent de la drogue. Ces mains que j’aime malgré tout. Elles me
serrent aussi sûrement que je sais qu’il ne me laissera pas partir si j’en exprime
l’envie. Je soupire avant de le regarder dans les yeux.
— Je ne cautionne pas. Je n’accepte pas l’argent qui en sort.
— Tu sais que je paye le loyer avec ?
— Oui, c’est pour ça qu’à la rentrée, je vais prendre un job. Je payerai «
légalement » ma part.
Il rit et m’embrasse doucement.
— En plus de tes études ? Hors de question…
Je n’ai pas le temps de répondre que ses lèvres reviennent sur les miennes
alors que ses mains se posent sur ma taille. Je sais que pour lui le sujet est clos,
mais pas pour moi même si je lui laisse penser le contraire. Il recule en direction
de la chambre sans cesser de m’embrasser avant de me faire basculer sur le lit. Il
me déshabille doucement, me caresse comme si j’étais en porcelaine. Là, ça
m’agace plus que ça ne m’excite.
— Qu’est-ce qui te prends ?
Il dépose une série de baisers sur mon cou en m’effleurant.
— J’ai envie de toi…
— Non, tu sais très bien ce que je veux dire.
Ludo s’arrête et se redresse pour me regarder.
— Je n’ai pas envie que tu t’enfonces dans une spirale destructrice à cause de
moi.
Je le repousse et me lève. Écouter aux portes n’apporte rien de bon. Au final,
on a que la moitié de la conversation et on tire des suppositions inutiles.
— Toi aussi tu joues au psy ?
Il s’allonge nonchalamment et prend son portable sans même me regarder. Il
y a trente secondes, il avait envie de moi et là, si je n’étais pas là, ça ne
changerait rien à ses yeux. Je ne le comprends pas. Cette impression d’être
inexistante.
—Je dois y aller, dit-il en se levant.
Je reste un peu choquée par ce qu’il vient de dire. Il s’en va, là, comme ça ?
Hors de question !
—Non !
Il s’arrête à quelques pas de la porte et se retourne pour me regarder avec un
air interrogatif.
—Non ?
Je suis nue devant lui et un peu énervée qu’il ne me remarque pas. Il est hors
de question qu’il s’en aille comme si je n’existais pas.
— Qu’est—ce que tu essais de me montrer quand tu fais ça ?
— Je suis sensé comprendre quoi là ?
— Tu fais comme si tu te foutais de moi alors qu’il y a deux minutes tu
aurais tout fait pour me retenir si j’avais voulu partir.
Je m’approche de lui. Il ne bouge pas et attend sûrement de voir ce que je
vais faire.
— Alors tu es comme ces gamins capricieux qui, dès qu’ils ont le jouet
qu’ils veulent, ne s’intéressent plus à lui ? Il n’y a que la possession qui compte
?
Il sourit avant de reprendre son air sérieux tout en caressant ma joue
délicatement. J’ai envie de le frapper, de le faire réagir parce que son self control
m’agace.
— Ça fait bien longtemps que je sais que tu es à moi…
Chapitre 6 : Sorry
*
Aujourd’hui, c’est la rentrée. J’entame ma dernière année de BTS. Dire que
je suis motivée serait mentir, mais j’ai besoin de prendre l’air et de voir d’autres
personnes. La bulle que Ludo a créé autour de nous va exploser. Je vais retrouver
ma vie d’étudiante. J’ai hâte alors que lui souhaiterait que je reste ici. Il rentre
quand moi je m’apprête à partir. Si toutes les nuits sont comme ça, on ne risque
pas de se voir beaucoup.
Je bois un café dans la cuisine quand j’entends les clefs dans la serrure avant
qu’il ne me rejoigne.
— Salut !
— Salut !
On se regarde. Il est appuyé dans l’embrasure de la porte et ses mains
viennent frotter ses yeux fatigués. Je me demande toujours ce qu’il fait
exactement les nuits où il me laisse, mais ne le demande pas. J’ai compris que ce
sujet ne me regardait pas et quoi que je dise ou fasse, il n’arrêtera pas. C’est
stupide, mais l’amour rend con et aveugle. Je me demande ce que j’accepterais
pour lui. Le pire, c’est que je suis la seule à faire des sacrifices, à m’assoir sur
mes convictions pour lui. Alors que Ludo ne ferait jamais pour moi le centième
de ce que je fais pour lui. Je soupire. Je le veux comme ça. Il s’avance et se sert
un café, puis vient s’installer en face de moi.
— N’y va pas…
Je n’ai pas envie d’avoir encore cette discussion inutile. À chaque fois, on en
arrive à se dire des choses qu’on regrette et pour ne pas finir d’accord. C’est
inutile et, ce matin, je n’ai pas envie de commencer la journée par une dispute.
Donc, je ne dis rien. Je me lève, pose ma tasse dans l’évier et pars dans le salon à
la recherche de mon sac avant de partir. Ludo me suit et m’attrape le poignet
violemment pour me retourner fasse à lui et m’embrasser. Son baiser est dur. Sa
bouche s’écrase sur la mienne plus qu’elle ne me caresse. Ses mains me serrent
la taille et sa langue entre dans ma bouche. Son baiser réveille mon désir pour
lui. Mon corps tremble sous les assauts de sa langue qui s’accorde à merveille
avec la mienne. J’ai envie de lui, mais je le repousse tant bien que mal.
— Je vais être en retard.
— Reste.
Il continue d’embrasser mes joues, mon cou et ses mains capturent mes
seins. Je vois très bien ce qu’il veut : me faire l’amour pour que je reste ici. Je
m’échappe de sa prise et récupère mon sac sur le canapé.
— Je t’emmène.
— Non, c’est bon. Je vais prendre le bus.
Il serait bien capable de m’emmener, mais pas au lycée.
— Tu préfères prendre le bus ?
Ses yeux se plongent dans les miens et je détourne le regard avant qu’il ne
comprenne que je n’ai pas confiance en lui.
— Tu n’as pas confiance en moi. Tu crois que je ne vais pas t’emmener au
lycée ! Bordel ! Je ne vais pas te kidnapper !
— Je prends le bus.
J’enfile ma veste et me dirige vers la porte d’entrée avant d’être réellement
en retard et aussi pour éviter la dispute à venir. Je dépose un rapide baiser sur sa
joue et sors.
***
Trois heures de cours plus tard, on part manger au resto U. Notre classe est
très soudée. Tout le monde s’apprécie et on mange pratiquement tous ensemble.
L’avantage d’une classe mixte, il n’y a pas les crêpages de chignons et de
jalousie d’une classe 100% féminine comme celle que j’avais en terminal. Là, la
cohésion est bonne, on rigole souvent et s’entraide entre nous. Étant donné que,
pour la plupart, ça fait deux mois qu’on ne s’est pas vu, tout se passe à merveille.
Les cours vont débuter sérieusement cet après-midi avec le dessin technique, un
cours que je déteste avec un prof que j’ai du mal à intégrer. Les profs qu’on a
tous eu au lycée nous traitent mieux maintenant qu’on est en BTS. On est moins
encadré et plus adulte, mais, lui, je ne le sens pas à toujours être sur notre dos.
Ça m’agace. Les stages vont commencer dans deux mois et je vois déjà la
réaction de Ludo quand je vais lui dire que je vais vendre des stores électriques.
Il va se foutre de moi. Il ne comprend pas pourquoi je fais ce BTS technico-
commercial. Moi non plus…
Vendre des stores ou des voitures, ce n’est pas une vocation. Je l’ai fait
surtout pour rester dans cette ville. Il n’y a pas de fac ici, juste une IUT et ce
BTS était le plus simple d’accès avec mon bac. Comme ça, je restais au lycée et
j’évitais le changement.
On s’installe à une table après s’être servis. Steve tourne la télé vers nous et
met « la petite maison dans la prairie ». Dans la salle, plusieurs personnes se
plaignent, mais Steve les fait taire en faisant les gros yeux. Ce mec est accroc
aux conneries du genre le midi. Entre ça et « docteur Quinn », impossible de
mater les infos. Je n’ai même pas faim. Je sors mon portable de ma poche, mais
pas de message de Ludo. Juste Thomas qui lui me souhaite une bonne rentrée. Il
me manque. Mathieu aussi, mais je refuse de penser à lui.
— À qui tu penses ? Me demande Camille.
— Personne. Je vérifiais mes messages.
Je souris à mon amie. Ça me fait plaisir de la revoir. En dehors des cours, on
ne se fréquente pas alors qu’au lycée on est inséparable. Camille me suit depuis
la seconde. Je l’adore. Elle est gentille, douce et super drôle. Ensemble, on
s’éclate et on colle des surnoms absurdes à tous ceux qui passent devant nous.
— Ok. Tu ne manges pas ?
Je regarde autour de moi. Tout le monde dévore son assiette. Un steak
frites pour la rentrée histoire de nous mettre de bonne humeur avant les plats
dégueulasses du reste de l’année.
— Non, je n’ai pas faim.
Camille me dévisage interdite. Oui, c’est étonnant venant de moi.
D’habitude, je suis pareille et dévore le midi, mais là, j’ai comme une boule qui
me bouffe l’intérieur du ventre et m’empêche d’avaler quoi que ce soit.
— Tu as maigri aussi Marie. Ça va ? T’es sûre ?
— Oui, super bien !
C’est vrai que j’ai maigris. Je dois resserrer ma ceinture de deux crans et mes
fesses flottent dans mes pantalons. Ma mère me dirait que je vis d’amour et
d’eau fraîche. Enfin, si elle se préoccupait de moi.
— Marie, je peux prendre ton steak ?
— Et moi tes frites ?
Une bande d’affamés ces mecs. Je pose l’assiette au centre de la table et les
laissent se battre pour un morceau de viande.
— On mange avec Cro-Magnon ! s’écrie Camille.
Je ris. Elle n’a pas tort. De vrais sauvages ces mecs… Prêts à mordre celui
qui les empêchera d’avoir ce pauvre steak.
***
Les cours sont finis, enfin ! Dessin technique à la con. Je sens déjà qu’à
l’examen, je vais me rétamer en beauté sur cette matière. Steve tente de m’aider,
mais franchement, ce n’est pas pour moi et ce prof m’agace à être derrière mon
dos à chaque instant pour voir ce que je fais. Je suis en binôme avec Steve
pour l’année. En gros, le plus doué et la plus nulle. En échange, je lui ai promis
de l’aider en compta, domaine où je maîtrise et lui, pas du tout.
On sort du lycée avec Camille. On se dirige vers l’arrêt de bus, Steve nous
propose de nous déposer en voiture, mais on refuse et je sens un regard sur moi.
Je me retourne vers le parking. Je vois Ludo, adossé à la Mercedes. Ses yeux ne
me quittent pas une seconde alors que plusieurs personnes passent entre nous. Je
salue Camille et me dirige vers lui, touchée par son geste. Il est venu me
chercher. Pourtant, il n’a rien d’accueillant. Son regard est glaçant, mais je suis
heureuse qu’il soit venu, qu’il ait pensé à moi et qu’il accepte enfin que j’ai
besoin de me détacher de lui.
— Salut, dis-je en m’approchant.
Il encadre mon visage de ses mains et m’embrasse, tendrement, doucement
comme s’il avait peur de me brusquer ou de me faire mal. Totalement le
contraire de ce matin.
— Salut.
Il me relâche et me sourit. Je lui rends son sourire complètement abasourdie
par son comportement qui ne lui ressemble pas. J’ai presque envie de lui
demander où est mon Ludo, mais je vois son visage se durcir quand il regarde
par-dessus mon épaule.
— On a un public apparemment, me dit-il en montrant du menton un groupe
derrière nous.
Je me retourne et découvre Camille, Steve et deux autres membres de ma
classe en pleine contemplation. Je leur tire la langue et ils se retournent.
— Laisse, ce sont des amis qui sont un peu étonnés.
— Tu ne leur as pas parlé de moi ?
Je me rends compte que non. Avec eux, je ne partage pas ce genre de choses.
On parle des cours, de boulot, mais jamais de nos vies en dehors. Je ne connais
même pas le copain de Camille.
— Non, on ne parle pas de ce genre de choses entre nous.
Ludo ne dit rien, mais se détourne de moi pour monter dans la voiture. Je le
suis en espérant qu’il ne le prenne pas mal. Apparemment non, il rit même en
démarrant.
— Allez, on va fêter ta rentrée en tant que future vendeuse de stores !
Chapitre 7 : Madness
*
La psyché me renvoie mon image. Une vision horrible d’un corps nu et
moche. Rien n’est proportionnel. Tout est à refaire. Je me demande qui ou quoi
m’en veut au point de m’affubler d’une telle horreur. Ludo n’est pas encore
rentré ou il vient de partir. Je ne sais pas… En ce moment, et ce depuis un mois
environ, je ne le vois presque plus. On se croise, il me parle à peine et ne me
touche plus. Je ne vais pas le blâmer. Si j’étais un homme, ce que je verrais me
donnerais plus envie de vomir que de faire l’amour. Pourtant, quelque chose ne
va pas. J’ai l’impression d’être de trop, de ne plus convenir et d’être une intruse
dans son monde et qu’il aimerait que je parte ou que je comprenne par moi-
même qu’il y a quelqu’un d’autre dans sa vie maintenant. Qu’il n’ose pas me le
dire par peur de ma réaction. Si je partais de moi-même, ça lui éviterait la crise.
Mon corps dégouline sur le parquet. L’eau de la douche se déverse sur mes
formes dégoutantes inondant le sol de la chambre. La colère commence à
s’installer en moi. J’ai envie et besoin de douleur. Il ne m’aime plus… Comment
le pourrait-il ? C’est si horrible, si disgracieux… Mes mains tremblent et je
meurs d’envie de reprendre le contrôle de ma vie en faisant payer à ce corps
immonde l’éloignement de Ludo.
La lame est déjà dans ma main. Elle me regarde, brillante aux reflets de la
lumière, tentatrice… Je sais que la sentir sur moi, la voir couper cette peau et
faire couler ce sang m’apaisera.
Je pensais que ce côté de moi était contenu depuis que je suis avec Ludo. Le
sexe avec lui m’apportait ce dont j’avais besoin. Il rendait mon corps vivant et
lui donnait la douleur nécessaire à son bien-être, mais je n’ai même plus ses
traces sur moi : la morsure de sa bouche sur mes épaules a disparu, la marque de
ses mains sur mes hanches aussi et les bleus de ses pulsions violentes se sont
estompés. Il n’est plus sur moi comme je ne suis plus sur lui. On ne s’appartient
plus. Avec ces marques, j’avais cette impression d’être à lui, qu’il m’aimait et
me le faisait sentir de cette façon. Maintenant il n’y a plus rien, juste mon corps
seul et plus horrible qu’avant.
Mon bras se lève tout seul pour venir se poser derrière ma tête mettant ainsi
mon sein à la merci de la lame qui remonte vers lui. Les cicatrices sont toujours
là, comme un rappel permanent de ce que je suis et de ce que je m’apprête
encore à être : une folle. Je n’ai plus cette assurance, mon geste est tremblant et
moins précis, mais toujours là. La lame vient refroidir ma peau alors que ma
respiration s’accélère. Mon corps sait que bientôt il va s’apaiser et il attend ça
avec impatience. J’inspire et ouvre grand les yeux sur la lame dans le miroir
pour la voir percer ma peau. Enfin, le sang coule et mon corps se détend de cette
punition, de ce besoin assouvi. La douleur m’envahit et je souris. Ça m’avait
manqué ce contrôle de moi, de ce que je suis, de pouvoir l’exercer sur moi à
défaut de ma relation avec Ludo. J’entaille encore et encore. Le sang rejoint
l’eau sur mon ventre. Mon corps le mérite. Il fait fuir tout le monde : mon père,
Mathieu et maintenant Ludo. Tous les hommes de ma vie me fuient à cause de ce
corps immonde qui ne devrait pas exister. Parfois, je rêve qu’on l’ouvre
entièrement et retire tout ce qui ne devrait pas être là : cette chair en trop inutile
et repoussante et qu’enfin je sois belle aux yeux de tous.
***
À force de tourner en rond dans l’appart, pas envie de bosser, de lire ou de
me vautrer devant la TV, j’ai décidé d’aller passer le week end chez Thomas. Je
ne l’ai pas revu depuis l’épisode à l’appart. Je l’ai eu au téléphone mais rien de
plus. Il travaille. Les cours et les trois boulots que j’ai écumés en un mois ne
m’ont pas laissé beaucoup de temps. J’espère juste que rien n’a changé entre
nous.
J’arrive devant sa porte et sors la clef de ma poche quand j’entends un rire
féminin résonner. Je me fige un instant. Je n’avais pas envisagé qu’il pourrait ne
pas être seul et encore moins avec une fille. J’hésite un instant à utiliser la clef.
Je ne voudrais pas le mettre mal à l’aise si la fille est sa copine. Voir une autre
fille rentrée dans l’appart de son mec avec sa propre clef sans frapper, ça peut
être mal interprété. Si je tombais sur eux, nus dans le clic clac… Finalement, je
frappe c’est plus sûr. J’attends quelques secondes et en mon fort intérieur bénis
cette fille qui qu’elle soit. Ça facilitera nos « retrouvailles »…
Thomas ouvre, tout sourire et torse nu. La chaleur que dégage son appart rien
qu’en ouvrant la porte est impressionnante. Son sourire se fige en me voyant.
Ses yeux restent un moment sur moi sans rien dire. Je le vois inspirer et je ne me
sens plus à ma place près de lui.
Cette sensation me brise complètement. Thomas est tout ce qui me reste. Si
lui aussi me rejette, je n’ai plus qu’à mourir, mais il m’attire à lui et me sert dans
l’étau de ses bras contre son torse chaud et son odeur de bois. J’ai envie de crier,
de pleurer et d’entrer dans son corps pour ne plus jamais penser qu’il puisse me
rejeter.
— Tu m’as manqué Carabosse !
Je ris contre lui alors qu’il frotte mes cheveux en s’écartant de moi. Quand il
voit mon sac, il arque un sourcil interrogateur. Il doit sûrement penser que j’ai
enfin suivi son conseil et quitté Ludo.
— Pour le week-end… Enfin, si tu veux bien de moi…
Il me tire dans l’appartement comme si je l’avais vexé d’avoir pensé que je
pourrais ne pas être la bienvenue chez lui. J’entre dans l’appart bouillant, un vrai
sauna et retrouve le rire féminin dans le salon.
Thomas fait les présentations.
— Marie, je te présente Sarah. Sarah, Marie.
Sarah me sourit en se levant pour venir me saluer. Elle est petite, brune, un
peu rondouillette, mais un sourire à faire fondre la glace et de grands yeux bleus
qui ressortent sur son teint pâle.
J’ai rencontré peu de copines de Thomas parce qu’il n’en a pas beaucoup.
Mathieu a eu sa période j’accumule autant de conquête que je le peux, mais pas
Thomas. C’est un grand romantique, le genre à chercher le grand amour et à
respecter les filles. Alors, le voir regarder Sarah avec fierté quand il me la
présente me rend heureuse pour lui et, en même temps, jalouse. Je ne devrais
pas, mais j’ai toujours peur que, comme avec Mathieu, il rencontre une fille et se
casse avec elle, même si Mathieu n’est pas parti pour ça ou peut-être que si…
Peut-être qu’il en a eu mare que je lui rappelle qu’elle n’est pas pour lui.
— Enchantée Sarah.
— Je suis contente de te rencontrer. Thomas m’a beaucoup parlé de toi.
Je me retourne vers l’intéressé gênée et comme à chaque fois que j’entends
ça, je redoute ce qu’il a pu dire sur moi d’embarrassant. Mais, là, s’ajoute le fait
que je ne sais rien d’elle. Sarah doit le remarquer et commence à enfiler son
manteau.
— Je vais vous laisser. J’espère qu’on se reverra Marie.
Je lui dis au revoir et lui assure qu’on se reverra. Je ne voulais pas la mettre
dehors, mais je suis ravie de me retrouver seule avec Thomas. Je le regarde
raccompagné Sarah et l’embrasser tendrement. Prendre son visage dans ses
mains comme si c’était la chose la plus fragile qu’il ait touché dans sa vie. Il
prend soin d’elle comme avec le bois.
Thomas me rejoint tout sourire. Il a l’air heureux et j’en profite pour le
charrier un peu en battant des cils.
— Marie !
— Eh ben, si je m’attendais à ça !
Il s’écroule sur le canapé et je fais pareil en enlevant mon blouson et mon
pull.
— Moi non plus, je ne m’y attendais pas.
Il a l’air rêveur des gens qui sont amoureux et qui n’en reviennent pas.
— Alors, raconte ? Où l’as-tu rencontré ? Depuis combien de temps ? Je
veux tout savoir !
Il souffle en se levant pour aller préparer le café, déca évidemment. Il faut
qu’il occupe ses mains. Je le sens gêné et c’est bien la première fois.
— C’est la fille de mon patron et on est ensemble depuis août, après
l’anniversaire de Nathalie en fait…
Il se retourne pour ne pas me regarder. Depuis qu’il a vu ce que j’étais en
vrai, c’est ça qu’il veut me dire.
— Elle a l’air gentille et toi, amoureux…
— Elle l’est ! C’est une fille géniale qui ne cache rien et j’aime ça.
Il s’approche avec le café qu’il dépose sur la table et je comprends le sous-
entendu.
— Thomas, je crois qu’on devrait en parler.
— J’ai eu Mathieu au téléphone.
Mon coeur a dû s’arrêter sur ses paroles. En regardant Thomas, j’ai un
soupçon d’espoir qu’il me dise qu’il est rentré et qu’il va arriver, là, maintenant
et que tout va recommencer. Thomas me regarde avant de continuer:
— Non, il ne revient pas, mais il s’inquiète pour toi.
— Il s’inquiète pour moi ?
— Oui, je lui ai dit pour toi et Ludo et ce qui se passe entre vous parce que,
moi, je ne suis pas apte pour ça : savoir comment te calmer et te comprendre,
c’est lui ça, pas moi.
Heureusement que je suis assise parce que je serais tombée.
— Tu n’as pas le droit de lui raconter ma vie. Ça ne le regarde plus et je vais
très bien. S’il s’inquiétait vraiment pour moi, il serait là.
— Marie, c’est compliqué pour lui, mais sache qu’il demande toujours de tes
nouvelles et, oui, il s’inquiète pour toi et…
— Arrête ! Je m’en fou de ce que Mathieu pense ou quoi que ce soit. IL EST
PARTI !
Thomas souffle et s’enfonce dans le canapé.
— Très bien !
Je n’arrive pas à croire qu’il puisse penser à moi là où il est. Quand il est
parti, il n’y a pas pensé à ce que j’allais ressentir. Il ne s’en est pas inquiété alors,
maintenant, je m’en fou de ce qu’il peut penser. Il est parti, sorti de ma vie sans
se retourner. Il n’a plus le droit. J’étais venue ici en pensant retrouver Thomas,
apaiser ce qui ne va plus entre Ludo et moi, échapper un instant à tout ça mais
c’est pire en fait. Maintenant, je pense à Mathieu et j’ai mal de ces derniers
mots: « j’ai eu le courage de m’éloigner de toi ». Moi, la nocive…
— Ce qui se passe entre Ludo et moi, s’il se passe toujours quelque chose, ce
n’est pas mauvais Thomas. J’en ai besoin. C’est comme ça que je fonctionne, ça
me calme. Je comprends que ça ne te plaise pas, mais c’est ainsi.
— Comment ça, s’il se passe encore quelque chose ? Tu l’as enfin plaqué ?
— Non ! À vrai dire, je ne pourrais même pas le faire. Je ne le vois plus en
ce moment.
— Ah ! C’est pour ça le week-end ? Je me disais aussi que c’était étonnant
qu’il te laisse pour un week-end.
Son rire grave résonne dans la pièce. C’est vrai que c’est étonnant, mais je ne
lui ai rien dit. J’ai juste laissé un mot au cas où il passe par l’appart et qu’il
s’intéresse de savoir ce que je fais.
Thomas me prend dans ses bras alors que je découvre les larmes sur mes
joues. Je pleure sans même m’en rendre compte.
— Il est occupé en ce moment.
J’avais presque oublié que Thomas sait ce que fait Ludo, qu’il le fait même
avec lui.
— Qu’est-ce que tu fais pour lui ?
— Je conduis. C’est tout. Rien de plus Marie. Je ne touche pas à la drogue, je
fais juste son chauffeur.
C’est déjà trop. Il risque la prison et plus même… Qui sait ce qui peut lui
arriver avec des mecs comme ça ? Mais, je sais pertinemment que lui faire la
morale ne servira à rien.
***
Je rentre de mon week-end chez Thomas sereine et avec trois kilos en moins.
Il fait si chaud chez lui que j’ai fondu. Il m’a expliqué qu’il avait un problème
avec le chauffage et je me suis rendue compte qu’il accumulé les tuiles dans son
nouvel appart. Ça m’a fait du bien de le retrouver, lui et moi comme avant avec
l’ombre de Mathieu au-dessus de nous. On a passé le samedi soir à mater des
films en se gavant de bonbons entre deux douches pour se rafraîchir. J’ai ri de le
voir en fée du logis à essayer de préparer des plats pour m’épater et, au final,
commander une pizza. Il m’a parlé de Sarah, de leur rencontre, de son sourire
qu’il adore et je le comprends. Il a l’air de vraiment l’aimer et je suis heureuse
pour lui.
J’entre dans l’appart et je suis accueillie par un rire féminin. J’ai l’impression
de revivre la même scène que chez Thomas sauf que là je n’ai pas à me sentir
intruse. Ludo ne m’a pas appelé du week-end et moi non plus. Je crois que c’est
fini entre nous, mais qu’il ne sait pas comment me le dire et quelque chose me
dit que cette fille va le faire à sa place.
J’entre dans le salon accueilli par la fumée de joint qui me pique les yeux
tellement la pièce en est remplie. Je suis étonnée. Ludo ne fume pas
habituellement. Je crois qu’il sait les ravages de la drogue et n’en prend pas. De
toute façon, on n’est jamais client de ce qu’on vend. Une fois le nuage de fumée
dissipé je vois son ex. Elle est toujours aussi maquillée à croire que c’est
carnaval tous les jours. Elle est assise sur un tabouret, une bière à la main et les
yeux rouges d’avoir fumé. En face, Ludo sur le canapé, les yeux braqués sur
moi. Son regard est plein de colère comme si je le dérangeais en plein milieu
d’un rendez-vous primordial. Mon regard passe de lui à elle et des images se
forment dans ma tête. Lui sur elle, en elle, sa bouche sur la sienne lui faisant
l’amour tendrement comme à une femme normale avec un corps normal parce
qu’elle, elle est belle et pas moi. Parce qu’elle, elle n’est pas folle. Les images
sont si envahissantes que je ne vois rien d’autre. C’est comme un brouillard qui
m’aveugle, juste Ludo, son ex et la colère arrive.
J’ai envie de frapper lui, elle, de tout casser. La violence gonfle mes veines et
pousse mon coeur, mais un soupçon de lucidité me dit de ne pas lui faire ce
plaisir. Je me retourne doucement, en prenant conscience de mes mouvements.
Je crois que je ne sais pas trop ce que je fais, mais je sais que je ne dois pas
rester là. Je sors de l’appart, dévale les escaliers et cours. Je ne sais pas où je
vais. Autour de moi, le monde bouge et s’active, mais je ne le vois pas. Je cours
et dans ma tête, il y a un NON écrit en gros devant mes yeux.
Une main me saisit et je me retrouve le visage contre un mur. J’entends sa
voix, mais ses paroles n’atteignent pas mon cerveau. Je sais juste que c’est Ludo.
Il me retourne et me secoue comme pour me réveiller et ça marche. Je sors de
ma torpeur et prend conscience de ce qu’il a fait. Je frappe tout ce que je peux, là
où je peux, sur lui, son torse. Je griffe son visage avant qu’il attrape mes
poignets et me bloque avec son corps.
— Arrête !
Il me gifle et je me fige. La respiration haletante, mon corps tout entier
tremble et mes yeux sont embués de larmes.
— Arrête, merde ! Qu’est-ce qui te prend ?!
Comment ça, qu’est-ce qui me prend ? Ça me semble évident.
— Toi…elle…
— Tu te casses tout un week-end chez un mec et tu viens me faire ta crise
parce que je bois un verre avec une copine ?
J’éssais de reprendre mon souffle pour pouvoir parler. J’ai tellement mal,
pire que la colère, je me sens vide.
— Thomas, chez Thomas…
— C’est bien un mec il me semble… Quand tu vas chez lui et que tu passes
la nuit chez lui, dis-moi, où dors-tu ?
Ses doigts resserrent mes poignets encore plus. Je le regarde. Ma vision est
encore trouble, mais je sens sa colère. Ses mains remontent sur mes bras pour
arriver sur mon cou. Je ferme les yeux. J’aimerais qu’il serre fort, si fort que j’en
mourrais, qu’une dernière fois, il m’apaise totalement et pour toujours.
— J’ai envie de te faire mal.
Moi aussi, j’ai envie qu’il me fasse mal, qu’il me montre que j’existe encore
pour lui.
— J’en ai besoin Marie, avec toi, j’en ai besoin.
J’ouvre les yeux. Ses mains caressent mon cou et ses yeux plongent dans les
miens. Ses yeux brillent de fureur. J’inspire et presse mes mains sur les siennes
pour qu’il serre. Il me fixe alors qu’il serre mon cou un peu plus. J’espère qu’il
voit dans mes yeux à quel point j’ai besoin qu’il me fasse mal, qu’il ressente ce
besoin autant que moi. Celui qui nous lie même si c’est fou même si ce n’est pas
naturel, c’est nous. Il serre de plus en plus. Ma respiration devient difficile, mais
je ne veux pas qu’il arrête. La chaleur se propage dans mon corps et réveille ce
qui nous manque depuis un mois : le désir. Il me fait mal et j’ai envie de lui. Il le
voit et resserre encore. L’oxygène me manque, mais je ne bouge pas, j’en veux
plus…
— Empêche-moi Marie !
Je voudrais lui répondre, mais je ne peux pas. Mon corps se vide. Mon esprit
est ailleurs, sur les pentes du plaisir que je reçois alors que je pourrais mourir
comme ça avec ses mains. Leur douceur, je m’en rappelle, si douce sur ma peau
meurtrie et parfois si forte. Tout un paradoxe comme ce qu’il est. Mes mains
redescendent alors que les forces me manquent pour le stopper. Si j’en avais
envie, il serait trop tard. Je sens ses lèvres sur ma bouche. Elles se posent
doucement comme un adieu. Il va me tuer. J’en suis certaine à ce moment et je
n’arrive même pas à presser mes lèvres sur les siennes.
Je ne sens plus rien et je m’effondre sur lui alors qu’il me relâche. J’ai
l’impression de sortir de l’eau quand l’air entre à nouveau dans mes poumons.
Ça brûle, c’est douloureux juste de respirer et Ludo me soutient pour me déposer
au sol.
— Tu dois m’en empêcher Marie où je te tuerais. Je ne me maîtrise pas avec
toi.
Il souffle, s’installe à côté de moi et met ma tête entre mes jambes pour que
je respire. C’est si difficile de faire ce geste naturel. Je ne veux pas qu’il se
maîtrise. Il ne comprend pas que c’est ce que je veux aussi, qu’il me fasse mal et
même qu’il me tue.
Chapitre 8 : I Know You Care
*
Mes yeux s’ouvrent naturellement, reposés, sans images cauchemardesques.
J’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’ai pas si bien dormi. Je souris
en pensant au corps que je vais trouver à mes côtés, mais ma main ne sent que
les draps et le froid d’une place vide. J’inspire calmement. Il m’avait promis,
hier, en rentrant qu’il resterait avec moi cette nuit. Une seule entière pour moi
même ça, il ne me l’offre pas. Ma main se porte à mon cou, au souvenir de ses
doigts la douleur s’apaise. Le tiraillement de ma gorge sèche devient moins
sensible. J’ai tellement aimé ça… Je me laisse rouler sur le lit pour enfouir mon
visage dans son oreiller, sentir son odeur comme une trace de sa présence.
— Je suis là…
Je me redresse en écoutant sa voix provenant du fond de la chambre. Il est là
assis dans l’ombre de l’armoire sur une chaise qui grince quand il se penche en
avant.
— …
Je tente de parler, mais rien ne sort. Ma gorge brûle et les mots restent
coincés. Ludo se lève et sort de la chambre pour revenir quelques instants plus
tard avec une tasse de lait fumant aux arômes de miel. Il me tend la tasse et
retourne s’asseoir sans même me regarder. Je sens sa gêne. Il s’en veut et
j’aimerais lui dire le contraire, mais je ne peux pas. Je tente de prendre une
gorgée du breuvage chaud, mais j’arrive à peine à avaler. Mes yeux ne le quittent
pas. Je sais qu’il veut me dire quelque chose et j’ai peur du pire quand je le vois
la tête baissée, les coudes sur ses genoux et ses mains qui forment deux poings
sous son menton. Je me focalise sur ses mains si douces. Je me remémore ses
caresses, lui, son corps, ses baisers et tout ce qui fait que je pensais qu’il
m’aimait, qu’il était à moi autant que j’étais à lui.
Il n’a rien dit hier. Il m’a déshabillé et mise au lit comme une enfant avant de
me prendre dans ses bras et que je ne m’endorme. Je croyais bêtement que tout
allait repartir comme avant, que l’épisode d’hier avait mis un terme à un mois de
souffrance tant pour lui que pour moi, mais ce matin je n’y crois plus. J’avale
une autre gorgée. Peu à peu, je sens ma gorge se détendre pour laisser passer le
liquide, quand il prend enfin la parole sans me regarder.
— Je suis désolé pour hier, je… (Il souffle) J’ai perdu le contrôle.
Je pose la tasse sur la table de nuit et m’appuie sur la tête de lit sans le quitter
du regard. Tout son corps se tend et rare sont les fois où je le vois stressé et à ce
point peu sûr de lui. Il est en jean et t-shirt, pieds nus. Je me demande depuis
quand il est là, sur cette chaise, à attendre que je me réveille. Depuis quand il
réfléchit à ce qu’il va me dire et quelle décision il a pris sans moi. Je ne veux pas
qu’il me quitte, qu’il m’abandonne. Je le veux, lui, plus que tout, Je veux encore
qu’il m’apaise et qu’il m’aime. Mon corps frissonne du manque du sien. Je le
sens dans mon ventre. Le voir, là, si proche et, pourtant, à des kilomètres de moi
me trouble et mes pensées partent vers des endroits où je me sens bien : quand il
est en moi. Je n’ai pas oublié même si ça fait un mois que je ne l’ai pas senti. Je
connais par coeur la sensation de plénitude quand il me fait l’amour. Comment
mon corps se sent apaisé et comment mon esprit se sent libre… Je regarde ses
mains se serrer et se desserrer. J’aimerais qu’elles le fassent sur ma peau,
qu’elles me serrent encore à m’en faire gémir. Mon corps se crispe et ma main
glisse entre mes jambes.
— J’ai vu dans tes yeux… Plus je serrais, plus tu y prenais du plaisir.
J’aurais pu te tuer et je voyais à quel point tu aimais ça… Comme si j’étais en
toi.
Malgré ma gorge sèche, j’arrive à émettre un petit son quand il dit ça. Oui,
c’est exactement ça. J’y ai pris du plaisir et j’en veux encore, là, maintenant, tout
de suite. Ma main caresse mon sexe brûlant sous les draps par-dessus ma culotte.
J’ai tellement envie de lui, mais il est complètement perdu dans sa culpabilité. Je
ferme les yeux et repense à ses mains sur mon cou qui serrent encore et encore, à
cette douleur, à la ligne fine qui me séparait de la mort et au manque d’oxygène
qui me faisait complétement perdre la tête. Je sens le drap glisser sur ma peau et
j’ouvre les yeux pour voir Ludo au-dessus de moi qui tire doucement le drap
vers le bas jusqu’à révéler ce que je fais. Je ne l’ai pas écouté se lever ni même
s’approcher de moi. Je préfère me murer dans le passé qu’on a partagé que dans
l’instant présent avec lui quand je sais ce qu’il va dire. Je retire ma main d’entre
mes jambes et il stoppe mon geste.
— Continue.
Enfin, il me regarde. Enfin, je vois ses yeux et je ne lui en veux pas d’avoir
attendu pour me regarder. Là, il me désire. Là, il a envie de moi et c’est ce que je
veux. Il s’assoit au pied du lit et écarte mes jambes pour me regarder. Je crois
que c’est la chose la plus érotique qu’on ait jamais fait. Je ne pense à rien d’autre
qu’à lui et je me sens libre de tout. Ma main reprend ses caresses sous le tissu de
ma culotte. Je suis complètement ivre de désir. Ses yeux me brûlent, c’est sa
main que je voudrais. C’est de lui dont j’ai besoin. Il relève les yeux sur mon
visage. Son regard perce le mien comme jamais et j’espère qu’il y voit tout ce
que je n’arrive pas à lui dire. Il se penche vers moi. Entre mes jambes, son
souffle frôle ma peau et il retire ma culotte délicatement en caressant mes
cuisses. Je sens son excitation à sa respiration saccadée. Puis, il embrasse mes
jambes en remontant doucement entre mes cuisses en s’attardant sur ma peau. Sa
barbe naissante picote agréablement sur ma peau en feu. Je ne contrôle plus mon
corps et ses déhanchements pour qu’enfin il atteigne son but. Ludo prend son
temps. Il me torture à sa manière et j’aime ça. C’est doux, diffèrent, mais tout
aussi excitant jusqu’à ce qu’enfin il arrive à son but. Son souffle sur mon sexe
trempé me fait trembler et, enfin, je sens ses lèvres sur moi. Je gémis, me cambre
et ses mains s’emparent de mes hanches pour les plaquer sur le lit. Sa langue
s’active sur moi. Il émet des grognements rauques qui m’électrisent un peu plus.
Alors que je regarde sa tête entre mes jambes, je perds totalement pieds. Le voir,
le sentir depuis si longtemps, c’est comme un rêve et je prie pour ne jamais me
réveiller quand sa langue me fait rapidement perdre toute raison pour
m’entraîner vers un orgasme démentiel.
Je suis encore dans les brumes de ce plaisir que j’attendais depuis un mois
quand il se redresse et enlève son t-shirt pour me révéler son corps que je meurs
d’envie de toucher. Puis, il me regarde comme si j’étais unique, comme si sa vie
dépendait de moi.
— Tu m’as manqué…
Je déglutis avec difficulté, mais arrive à sortir un semblant de son grave.
— Toi aussi, tu m’as manqué…
Sa peau se pose sur la mienne et sa bouche embrase mon ventre. Alors que
ses mains commencent à m’accrocher, je ferme les yeux et savoure ce moment
pendant qu’il remonte sur ma poitrine et me soulève pour dégrafer mon soutien-
gorge. Il l’enlève avant de s’arrêter. J’ouvre les yeux et voit la fureur dans les
siens. Il me faut quelques secondes pour comprendre ce brusque changement de
comportement, mais très vite, je tente de prendre le drap pour cacher mes seins.
— Tu as recommencé.
Je sens le dégout dans sa voix et, là, c’est moi que la colère gagne. Il n’a pas
le droit de m’en vouloir pour ça, c’est de sa faute. Ludo reste les yeux braqués
sur les zébrures qui défigurent ma poitrine en serrant le drap dans ses poings. Je
sens le bourdonnement qui commence à entrer dans ma tête. Je sens les images
s’installer doucement. Puis, elles commencent leur défilé : lui absent toujours et
moi qui ai besoin de lui pour éviter ce qu’il voit, mais je n’ai pas d’autres
moyens pour me contenir et il le sait. Il se redresse à genoux et me fusille du
regard comme on regarde quelqu’un qui vous déçoit. Mon corps tremble, mais
plus de désir, juste de fureur.
— Marie, tu avais dit que tu arrêtais ça…
Je me lève d’un bond. De quel droit exige-t-il ça quand il sait que j’ai besoin
de lui ? La tête me tourne. Le bourdonnement s’intensifie, la colère coule dans
mes veines comme un venin près à irradier mon corps de son poison.
— Tu n’étais pas là !
J’arrive, je ne sais pas comment, à parler avec cette voix d’outre-tombe.
— Je ne veux pas que tu te fasses du mal.
Je secoue la tête pour être sûre d’avoir bien compris ce qu’il vient de me
dire. Quelle ironie !
— Alors, ne m’en fais pas en m’abandonnant comme lui !
J’aurais voulu crier ces mots, mais ma voix ne me le permet pas. C’est juste
des grésillements qui sortent par colère. Ludo me dévisage, je comprends ce que
je viens de dire et cours en direction de la salle de bain pour m’y enfermer. Je ne
contrôle plus rien, Je sais juste que cette colère doit quitter mon corps. Je fouille
dans l’armoire à pharmacie en sentant les larmes couler sur mes joues sans avoir
conscience que je pleure. Mes mains tremblent, mais dans ma tête, je sais ce
qu’il me faut, ce qu’il ne veut pas me donner. Le bourdonnement continue et je
balance tout ce que je trouve sans arriver à mettre la main sur cette satanée lame.
J’ai mal, tellement mal que je dois vite trouver le moyen de m’apaiser sinon je
sens que le gouffre dans lequel je m’enfonce va définitivement me happer.
J’entends à peine Ludo qui frappe et ses paroles ne sont que du bruit inaudible.
Je fouille partout, mais dans ma précipitation je ne trouve rien et referme la vitre
de l’armoire à pharmacie. Je croise mon reflet dans le miroir. Je me hais à cet
instant. Je me déteste plus que d’habitude. Je suis répugnante, immonde,
tellement laide que je frappe d’un coup de poing la glace pour ne plus me voir.
Je regarde les morceaux tombés dans la vasque et souris en en saisissant un
quand la porte s’ouvre sur Ludo qui s’empare de mon poignet et me fait lâcher le
morceau que je serrais dans mon poing. Je vois le sang couler, mais je n’ai pas
senti la coupure, rien. Il m’en a empêché. Je me retourne vers lui, prise de
frénésie par cette colère. Je le frappe encore et encore. Je veux cette douleur. Je
veux qu’il me laisse avec elle, j’en ai besoin. Il arrive à me plaquer contre le mur
et son corps se colle au miens si bien que mes mouvement se limitent à griffer
ses épaules pour qu’il me lâche. Il sait que rien ne me calmera à part ça, mais il
continue à me parler alors que je ne l’entends pas. Le bourdonnement a pris
toute la place. Je ne ressens rien, ni amour pour lui, ni besoin de l’épargner. Je
continue d’essayer de me dégager quand il saisit ma cuisse et y enfonce ses
doigts. Je ressens la première décharge de douleur apaisante avant de le sentir,
lui, entrer en moi si fort que je m’abandonne enfin.
Ses mains me serrent, entrent dans ma peau et mon corps se détend en même
temps que ses coups de reins inondent mon ventre. J’avais presque oublié cette
sensation de le sentir, là, dans mon ventre, d’entendre son souffle dans mon cou
qui m’apporte ma plénitude. Mon corps se détend et laisse le plaisir de la
douleur remplacer la colère. Je m’accroche à ses épaules, mords son corps qui
m’a tant manqué. J’aimerais qu’il reste toujours comme ça, qu’il soit
constamment là pour ne plus sombrer dans cette transe qui m’entraîne un peu
plus vers la folie. Ma tête cogne contre le mur pendant que Ludo se démène en
moi. Les muscles tendus, je croise son regard. Cette lueur de rage qu’il a, que
j’aime et je jouis en l’enserrant encore plus et en prenant ses lèvres. Sa langue
entre en moi, comme son corps et il jouit en moi en un grondement de plaisir.
Son corps reste dans le mien un instant. Je le serre encore à m’en faire mal
aux muscles tellement j’ai peur qu’il m’abandonne à son tour. Je vois du sang
sur son épaule et prend conscience que c’est ma main qui saigne. Sur ma paume
il y a une entaille que je n’ai même pas senti. Quand je sors de crise violente
comme celle-là, tous les évènements entre le début et l’assouvissement restent
flou comme des brides de rêve qui refont surface par scène coupée.
Ludo s’écarte de moi et je m’appuie contre le mur pendant qu’il fait couler
l’eau de la douche et enlève son jean. Je reste encore un peu dans cet état de
transe du au plaisir quand il me saisit et me porte dans la douche. Le jet coule sur
moi et me réveille doucement. Ludo entreprend de me laver. Je le laisse faire
sans rien dire. Il ne me regarde pas. Ses gestes sont mécaniques et sa culpabilité
refait surface. Je caresse sa joue doucement ne sachant pas trop quelle réaction il
va avoir. Il ferme les yeux, inspire et pose sa joue dans ma main avant de
reprendre sa tâche.
Après m’avoir lavé, essuyé et pansé ma main, Ludo m’installe au lit et reste
en retrait sans rien dire.
— Je sais pourquoi tu es comme ça. Thomas m’a expliqué pour ton père.
Je fronce les sourcils en le regardant.
— Thomas ferait bien d’apprendre à se taire. Il ne sait rien.
— Thomas sait quand se taire, crois-moi.
— Non, ça n’a rien à voir avec mon père. C’est…
— Si, ça a tout à voir avec la petite fille qui n’a l’attention de son père que
quand il la frappe, qui fait tout pour que ce soit le cas juste pour avoir son père.
Cette gamine qui apprend à aimer la douleur parce que c’est synonyme d’amour,
mais tu n’as pas besoin de ça avec moi.
Je revois mon père qui me frappe encore et encore pour des broutilles.
Parfois, juste parce que je joue dans le salon alors qu’il regardait la télé. Il n’était
pratiquement pas là. Je ne sais pas pourquoi, mais quand il était présent, il ne
faisait pas attention à moi sauf si je l’énervais. Alors, il me frappait et, ensuite, il
s’en voulait et m’offrait son attention. Très vite, j’ai compris que si je voulais
mon père, je devais en passer par les coups. Mais, après sa colère, il était un père
en or et passait des heures à jouer avec moi, à me raconter des histoires et à me
dire qu’il m’aimait. Jusqu’à ce qu’il parte et que ma mère me rabâche sans cesse
que c’était à cause de moi. C’est pour ça qu’elle se moque de moi. Pour elle, je
suis une épine dans son pied qui l’a privé de celui qu’elle aime. Je ne peux que la
comprendre, comme je comprends mon père d’être parti alors qu’il avait une taré
qui cherchait à ce qu’il la batte.
Ludo me tourne le dos. Je regarde les muscles de son dos se contracter avant
de voir ses poings se serrer. Je n’ai vraiment pas envie de parler de mon père, là.
En plus, il raconte n’importe quoi et Thomas aussi.
— Mais, ce n’est pas de lui que tu me parlais quand tu m’as dit de ne pas
t’abandonner comme lui.
Je me redresse, son visage se retourne vers moi.
— Non.
— Mathieu.
Je ne dis rien. Il le sait.
— Je vais te poser une question. Je pense qu’on ne s’est jamais menti et
j’aimerais que ça continue.
Je ricane. Il ne m’a jamais menti ?
— Je ne t’ai jamais menti. Je ne réponds pas quand tu me pose des questions
auxquelles je ne veux pas répondre, mais je ne t’ai jamais menti me dit-il en
voyant que je doute de sa franchise.
— Très bien.
Ses poings se serrent et son visage retourne à la contemplation du sol avant
qu’il ne lâche dans un souffle:
— Est-ce que tu l’aimes ?
Oui je l’aime. Évidement que je l’aime. Sinon, je ne souffrirais pas de son
absence, mais ça n’a rien à voir avec ce que je ressens pour lui. Ludo attend ma
réponse et se retourne à moitié vers moi. Son visage, toujours penché vers le sol.
Je sais que je pourrais lui faire mal en disant que oui, je l’aime.
— C’est comme Thomas. Rien de plus.
Il me regarde enfin. Je ne mens pas et il le voit. Il vient s’allonger près de
moi et me prend dans ses bras. Je m’installe sur lui. Il me sert et j’entends les
battements erratiques de son coeur.
— Je sais que je suis excessif parfois, mais j’ai besoin de savoir que tu es à
moi et uniquement à moi. Savoir que, peut-être ce n’est pas le cas, me met hors
de moi et je ne me contrôle plus. J’ai juste envie que tu ressentes la douleur que
j’ai en moi, mais toi, tu y prends plaisir et j’oublie que je te fais mal. J’oublie
que j’ai peur de te perdre et moi aussi je prends du plaisir à te voir comme ça.
Il caresse mon dos et inspire avant de reprendre:
— On se fait du mal tous les deux plus qu’on ne se fait du bien, mais je ne
peux pas me passer de toi. J’ai mis un mois à régler des conneries qui se règlent
en deux semaines parce que je ne pensais qu’à toi et que je faisais n’importe
quoi.
Il me fait basculer sur le lit et se met au-dessus de moi, ses yeux dans les
miens. Je sens l’intensité de ce besoin qu’il a.
— Je ne sais pas comment t’expliquer ce que je ressens. Comment te dire
que tu n’as pas besoin de te faire du mal et que je suis là quoi qu’il arrive. Je ne
t’abandonnerai pas Marie parce que je m’abandonnerais moi aussi.
— J’ai confiance en toi.
— Alors arrête de faire ça, ne le fais plus.
— Je ne le ferai plus si tu es là. Mais, quand je te vois avec elle…
Ma voix se brise dû à la douleur que je ressens encore quand je parle et à la
peine que je ressens quand je le revois ici, avec cette poufiasse.
— Il n’y a rien entre Lisa et moi. Rien. C’est juste une amie.
— Tu m’as menti.
Il se redresse pour me regarder ne voyant pas où je veux en venir.
— C’est ta fille.
— Non. Légalement, ce n’est pas ma fille.
Il joue sur les mots et ça m’agace.
— C’est ma fille, mais pour elle je ne suis qu’un ami et c’est mieux ainsi.
— Tu l’as aimé ?
J’ai besoin de savoir de quoi était faite leur relation. Ils ont quand même eu
un enfant. Ce n’est pas rien et quoi qu’il dise, je sais qu’il aime sa fille et qu’il
est là pour elle à sa manière. Maintenant, je veux savoir ce qu’il en est pour la
mère.
— Lisa, c’était une copine avec qui j’ai fait l’erreur de coucher une fois, une
seule. Je suis parti cinq mois en Ukraine. J’avais dix-huit ans. Je commençais à
installer mon trafique et quand je suis revenu, elle était enceinte. Lisa voulait
qu’on reste ensemble, qu’on forme une famille et moi, c’était bien la dernière
chose que je voulais, mais je ne suis pas un salaud. Cette gosse, je l’assume
comme je peux.
Ça ne m’étonne pas qu’elle ait voulu le piéger avec un enfant. C’est bien son
genre.
— Un jour, elle posera des questions sur son père.
— Alors, peut être que ce jour-là, je serais prêt à l’être vraiment.
— Tu ne m’as pas répondu, tu l’as aimé ?
— Non, jamais.
Il me fait basculer sur le lit pour se pencher au-dessus de moi.
— Toi, je t’aime.
— Ce n’est pas ça l’amour.
— Alors c’est quoi ?
— De la folie.
— Mais, c’est ça l’amour, de la folie.
— La violence ne fait pas partie de l’amour.
— Si, pour nous si. On en a besoin. C’est comme ça qu’on s’aime, avec
violence. C’est peut-être pas aussi beau que des belles déclarations romantiques,
mais c’est nous.
Son visage se pose sur ma poitrine et je le sens apaisé autant que je le suis de
l’avoir retrouvé.
Chapitre 9 : Scars
*
Je m’ennuie autant qu’un rat mort. Ça ne fait que deux semaines que je suis
en stage, encore six à tenir. Cette semaine et pour les deux prochaines, je suis
chargée du stand au centre commercial. C’est le désert… Enfin, il y a du monde,
c’est un centre commercial, mais la famille qui vient faire ses courses ne se dit
pas : « Tiens, si on achetait des volets roulants ! » Évidemment, c’est la stagiaire
qu’on colle à ce truc inutile. En une semaine, j’ai fait deux ventes. Normalement,
je suis accompagnée d’une responsable, Jackie, qui prétend que c’est aussi un
moyen de faire de la pub, mais elle a toujours un truc plus important à faire.
Donc, je reste comme une conne derrière ce stand à jouer au poker sur mon
portable. Bref, la galère…
Je lève le nez de mon portable après avoir perdu pour la dixième fois et
regarde les gens passer dans l’allée centrale du magasin. J’aime bien faire ça
habituellement, les regarder, imaginer leur vie et me demander s’ils sont
heureux. À quoi on reconnait les gens heureux ? Je me le suis toujours
demandée. Les gens peuvent sourire en société, faire comme si tout allait bien et
crever de souffrance une fois chez eux. Les apparences m’amusent, comme ce
couple dans la trentaine. Elle, belle, et à première vue elle semble heureuse. Elle
sourit, mais lui, il se tient à un pas derrière elle et la façon dont il la regarde,
comme s’il s’apprêtait à la rattraper à tout moment… Là, j’imagine toute sorte
de scénario : elle l’a trompé mais elle ne sait pas qu’il sait et, lui, attend le
moment où elle va partir avec son amant ou bien sa famille à elle ne l’aime pas
et, lui, attend qu’elle en prenne conscience et qu’elle le quitte. Ou encore, elle
gagne plus que lui et il a peur qu’elle ne le quitte pour son patron. Mais, peut
être que je délire aussi, ce qui est plus probable.
— Je crois qu’il veut lui acheter un cadeau et la laisse prendre de l’avance
pour faire du repérage.
Je sursaute quand j’entends cette voix avant de souffler en la reconnaissant.
— Tu m’as fait peur !
Thomas sourit en s’appuyant sur mon comptoir qui tient par miracle. Je le
dévisage un instant. Un grand sourire et l’air excité comme une puce avec ses
doigts qui tapotent sans cesse le plastique.
— Tu trouves qu’il a la tête d’un mec qui va faire un cadeau à celle qu’il
aime ?
— Qui dit qu’ils sont amants ? Peut-être qu’ils sont frère et soeur, ou bien
ami, ou bien cousin, ou bien…
— C’est bon, j’ai compris !
Je ris avec Thomas. Ce jeu, on l’a fait plus d’une fois et mon ami ne manque
pas d’imagination. Il fait le tour et me rejoint pour me prendre dans ses bras et
me serrer aussi fort qu’il le peut.
— Bon anniversaire Carabosse !
Je souris dans son cou. Il m’a manqué et il n’a pas oublié. Il me relâche et
me regarde. Je fronce les sourcils, c’est moi ou il est ému ?
— Tu croyais que j’allais oublier ?
— Je croyais que tu m’avais oublié tout court. Ça t’arrive d’être chez toi ou
de répondre au téléphone ?
— Désolé, j’ai été pas mal occupé ces derniers temps. Alors, tu as 21 ans…
Je ris. Oui, 21 ans, ce qui ne change rien en soit. Je suis toujours Marie. Je
me prépare toujours à vendre des stores. J’aime toujours Ludo et je suis toujours
aussi folle.
— Je suis une vieille maintenant. Tu es venu juste pour me souhaiter un bon
anniversaire ?
— Non, aussi pour t’inviter à déjeuner. À quelle heure finis-tu ?
Je regarde ma montre. Il est 11h45. Enfin… La matinée m’a paru
interminable.
— Dans un quart d’heure.
— Parfait ! Je t’attends alors.
Thomas reste avec moi et je le retrouve. On ne se voit pas souvent en ce
moment et c’est souvent rapide quand c’est le cas. On ne discute plus et ça me
manque. Il a l’air heureux et il est toujours avec Sarah, ce qui ne m’étonne pas.
Je lui parle de mon nouveau travail, à la boulangerie, qui me plait. Le patron est
cool et sa femme charmante. Je repars toujours les mains pleines des plats
qu’elle prépare et les clients sont adorables avec moi. Je bosse le week end ce
qui ne me laisse plus beaucoup de temps pour le reste étant donné que la
semaine j’ai des cours. Ce fut dur les trois premières semaines, mais maintenant,
j’ai pris le rythme et je m’en sors pas mal. Même avec Ludo, on se voit plus
qu’avant. Il a compris que j’avais besoin de lui et il est là pour moi.
Jackie reviens à midi pétante et fait un gringue pas possible à Thomas alors
qu’il pourrait être son fils. Je tire mon ami avant qu’elle ne lui saute dessus et on
va manger à la brasserie à deux rues du magasin. L’endroit est bondé à cette
heure-ci mais c’est agréable d’être avec Thomas alors peu importe.
— Alors, tu comptes faire quoi maintenant que tu as 21 ans ?
On est installé au bar en attendant qu’une table se libère. Thomas a
commandé deux coupes de champagne et je me sens importante avec lui.
— J’ai 21 ans, pas 18. Ça ne change rien.
— Tu pourrais aller à Las Vegas.
— Et perdre au poker.
— Ouais, c’est une bonne idée.
On rit et on trinque à mon anniversaire. Je pense un instant que c’est le
premier sans Mathieu et c’est comme si rien ne pourrait être parfait aujourd’hui
parce qu’il n’est pas là. Thomas remarque mon changement d’humeur et prend
ma main.
— Il va t’appeler.
— Je ne veux pas qu’il m’appelle pour mon anniversaire, Noël ou je ne sais
quoi d’autre comme si on était de vieux amis perdus de vue depuis des années.
— Marie…
— Non, ne parle pas de lui, s’il te plaît… Évitons de gâcher ce repas. Alors,
le travail, comment ça va ?
Je tourne un regard en biais à Thomas pour qu’il comprenne que je parle
aussi bien de son véritable boulot que de celui qu’il fait avec Ludo.
— J’ai changé de boîte. Mon patron m’a trouvé un ébéniste qui m’a
embauché en tant que salarié, mais je continue quand même les études pour
avoir mon diplôme sinon je ne pourrai jamais être à mon compte. En ce qui
concerne Ludo, on n’a plus rien à voir lui et moi. Maintenant, j’ai un vrai salaire
et c’était juste ce dont j’avais besoin.
— C’est parfait alors… dis-je soulagée qu’il ne soit plus mêlé à ça.
— Je t’avais dit que c’était du provisoire.
— Oui, mais l’argent facile à tendance à vite monter à la tête.
Thomas rit en buvant une gorgée de sa coupe.
— Ce n’est pas mon cas. Je le savais parfaitement quand j’ai commencé,
mais maintenant, tout est fini et j’en suis soulagé surtout que Sarah commençait
à se poser des questions sur mes sorties nocturnes.
Je la comprends. C’est difficile de ne pas se faire des films.
— Ludo ne te l’a pas dit ?
Le barman nous fait signe d’aller nous installer à une table qui donne sur la
rue et nous passons commande avant que je ne reprenne.
— La dernière fois qu’il m’a parlé de toi, c’était pour me dire que tu lui avais
parlé de mon père.
Thomas pause sa fourchette alors qu’il allait prendre une bouchée de son
steak tartare que le serveur vient de poser devant lui et me dévisage pour voir si
je lui en veux. Je soutiens son regard aux yeux noirs. Oui, je lui en veux. Ce
n’était pas à lui d’en parler et encore moins de ces théories fumeuses qu’il doit
tenir de Mathieu. Thomas n’a jamais rien dit à ce sujet et Mathieu ne fait pas
médecine pour rien. Il veut devenir psychiatre et me voit plus comme un cas à
traiter.
— Je voulais qu’il comprenne que tu es… malade Marie.
Je pose mes couverts et ris parce que là, c’est évident, qu’il ne tient pas ça de
lui.
— Malade ?
Il se penche vers moi au-dessus de la table, mais c’est bien inutile. Personne
ne nous entend tellement c’est bruyant ici.
— Oui, malade Marie. Ce que tu fais, ce n’est pas normal et certainement
pas sain pour toi. C’est… Je ne sais pas, mais tu te fais du mal et tu ne t’en rends
pas compte et lui non plus. Il devait savoir.
Je me calle dans ma chaise. Je n’ai plus faim. Il vient de tout gâcher. Je
regarde partout autour de moi, mais pas Thomas. Je ne veux pas voir son regard
sur moi à cet instant. Il vient de me faire mal comme jamais auparavant. Jamais
je n’aurais cru que lui puisse me faire ça. Personne ne comprend à part Ludo,
mais je ne lui demande pas de comprendre juste de ne pas me juger. C’est censé
être mon ami et c’est son rôle de ne pas me juger, de m’accepter comme je suis
surtout que je l’ai toujours été. J’ai juste trouvé un autre moyen pour gérer ce
besoin, un moyen qu’il n’accepte pas.
— Marie ?
Je ne réponds pas et contemple le sol en espérant qu’il s’ouvre et m’aspire et
fasse que ce moment s’efface de ma mémoire. Soudain, Thomas est à mes côtés,
agenouillé devant moi.
— Tu sais que j’ai raison.
— Tu ne sais rien Thomas et encore moins en ce qui concerne mon père.
— Je te connais, je t’aime et te voir avec ces marques me rend malade. Je
veux juste que tu prennes conscience que ce n’est pas bon pour toi et qu’il y a
d’autres moyens pour te calmer.
Thomas se relève et reprend sa place en face de moi après m’avoir embrassé
le front.
— Qu’est-ce qu’il en pense alors ?
Ce que Thomas n’a pas l’air de savoir, c’est que si moi j’ai besoin de
souffrir, Ludo a besoin de me faire mal et pour ça on peut dire qu’on s’est bien
trouvé lui et moi.
— Rien, que veux-tu qu’il en dise?
— Je ne sais pas. S’il t’aimait vraiment, il ferait en sorte que tu ailles mieux,
non ?
— Je vais bien. Arrête de voir ça comme une maladie. C’est juste une façon
de voir le sexe.
Thomas baisse la tête, gêné.
— C’est ce que tu veux croire.
Je souffle, excédée par cette conversation qui ne mènera à rien. Je sais
pertinemment que ce n’est pas normal, mais je sais aussi que j’en ai besoin pour
ne pas sombrer et être vraiment malade comme il aime à le penser. Tant que j’en
suis consciente, c’est que tout va bien. Je suis juste vexée qu’il me voit comme
ça, qu’il cherche à vouloir me changer et qu’il parle avec Mathieu de moi.
— Je crois qu’on ne sera jamais d’accord sur ce sujet. Aussi, maintenant que
je t’ai dit ce que j’avais à te dire, je n’y reviendrai pas parce que sinon je te
perdrais en voulant te sauver. C’est lâche, mais je ne suis pas Mathieu et je n’en
ai pas la force.
Il sourit tristement et je prends sa main sur la table, sa main rugueuse abimée
par son travail. Je lui suis reconnaissante de ce qu’il décide.
— Bon, maintenant mange et dis-moi ce que tu as fait de remarquable cette
année.
Ce qui me vient en tête, tout de suite, quand il me demande ça c’est : je suis
encore là. Je secoue la tête en pensant où j’ai déjà écouté ça.
Nous sommes allongés sur son lit. Mathieu n’a rien dit depuis 3 jours. Il a
pleuré par moment et je ne l’ai pas quitté. Thomas a dû aller en cours. Ses
parents n’acceptent pas qu’il rate ne serait-ce qu’une heure pour être aux côtés
de son ami qui vit un deuil. Pour ma part, ma mère ne cherche même pas à
savoir où je suis alors qu’elle ne m’a pas vu depuis 3 jours. Sûrement qu’elle
s’imagine être enfin débarrassée de moi. Je fixe le plafond et les taches des
anciennes étoiles fluorescentes qui ont disparu. J’essaie de me les remémorer
quand Mathieu me surprend en parlant.
— Je suis encore là.
— J’avais remarqué, réponds-je en tournant la tête pour le regarder.
Lui aussi fixe le plafond, mais ses yeux sont vides.
— Non, c’est ce que mon grand-père a dit à son dernier anniversaire quand
je lui ai demandé ce qu’il avait fait de remarquable cette année. Je suis encore
là.
Je ne réponds rien. Je vois qu’il essaie de se souvenir exactement ce qu’il a
dit.
— C’était comme s’ il n’en revenait pas, comme s’il avait espéré partir plus
tôt. Pourtant, il avait l’air heureux quand on était ensemble.
— Parce qu’il l’était. Mais, tu n’étais pas toujours là et quand il était seul, ta
grand-mère devait lui manquer.
Mathieu sourit et j’ai l’impression d’avoir rêvé ce sourire tellement ça fait
longtemps que je ne l’ai pas vu. Enfin 3 jours, mais ça me semble une éternité
depuis l’enterrement.
—Tu as raison. Elle lui manquait. L’écouter se plaindre qu’il a sali le sol en
rentrant du jardin ou encore quand elle trouvait des prétextes pour l’empêcher
d’aller pêcher parce que le congélateur était plein et que les voisins avaient tous
du poisson pour les dix prochaines années, elle lui manquait.
— C’est normal après avoir passé tant d’années ensemble.
— Il avait 84 ans.
— Tu as 18 ans et l’avenir devant toi, dis-je pour essayer de lui faire
comprendre que son grand père a vécu une vie heureuse et bien remplie.
— Quel avenir ?
— Celui que tu veux.
— Et toi, qu’est ce que tu veux ?
J’inspire et souris.
— Gagner à la loterie.
— Je veux une Ferrari.
— Je veux rencontrer le Dalai Lama.
— Je veux aller sur la Lune.
— Je veux être une rock star.
— Je veux jouer à la NBA.
— Je veux un mari qui m’appelle par un petit nom en me disant bonsoir,
mais pas un nom commun à la con comme : mon coeur, ma chérie, mon ange,
non. Un nom juste pour moi, quelque chose qui me fasse me sentir spéciale à ses
yeux, par quelque chose qu’il aime.
Quand je finis ma phrase, je me rends compte de ce que je viens de dire.
J’étais tellement détendue du fait que Mathieu reparle enfin qu’il ait l’air
d’accepter la mort de son grand-père que je me suis un peu lâchée. Je tourne la
tête vers lui. Il me regarde comme s’il me voyait pour la première fois de sa vie
et je sais que j’ai merdé en disant ça parce que maintenant, il va me voir comme
une fille et je vais en prendre pour au moins un mois de vannes pourries.
Il ne l’a pas fait. Il a juste continué à me regarder comme si un troisième oeil
avait poussé sur mon front, mais il ne s’est pas moqué. Il me manque. J’ai beau
faire comme si tout était normal, mais sans lui tout est chaotique. Pourtant, je lui
en veux tellement d’être parti, de nous avoir laissé Thomas et moi comme si on
ne comptait pas pour lui, comme si tout ce qu’on a partagé toutes ces années
n’était que du vent.
Thomas me sort de mes pensées en effaçant une larme sur ma joue, larme
que je ne savais même pas avoir versé.
— J’ai survécu sans lui.
Chapitre 10 : This Time
*
Marie Delcourt………………………………………Admis(e)
Je reste scotchée devant le panneau en voyant mon nom et « admis(e) ». Je
l’ai. Je suis officiellement diplômée en vente de stores et autres trucs mécaniques
ou automatiques dont je me fou royalement. Qu’est-ce que j’ai fait ? Un diplôme
dont je ne veux pas avec une future possible carrière dont je ne veux pas. Je
devrais me réjouir. J’ai bossé deux ans pour ça et, maintenant qu’il est en poche,
ce diplôme ne me fait rien. Si, ça m’agace parce que ce n’est pas ce que je veux
faire pour le reste de ma vie. Qu’est-ce que je veux au fond ? Ludo me l’a
demandé quand je lui ai dit que je ne ferais pas ça comme boulot, mais la
réponse c’est que je n’en sais rien. Je n’ai aucun talent. Je n’ai envie de rien alors
je suis supposée faire ce que je sais à peu près faire comme il faut : ça. C’est
quoi au juste le reste de ma vie ? Les 40 prochaines années… Je n’arrive même
pas à envisager demain alors dans 40 ans…
J’inspire et décolle mes yeux du panneau d’affichage. Ça fait tellement
longtemps que je le fixe que mes pieds ont des fourmis. Je me retourne vers la
voiture de Nathalie en souriant. Il est tard, pratiquement 23 heures. Je ne voulais
pas venir plus tôt et être avec mes camarades de classe. Les voir stresser avant
l’affichage des résultats puis tous se réjouirent parce qu’ils ont tous été admis. Je
n’aurais pas été dans le même état d’esprit. Je suis contente pour eux, pour Steve
qui a bossé dur en compta pour l’obtenir et c’est aussi grâce à lui que je ne me
suis pas rétamée. Je ne les verrai probablement plus et Camille me manquera.
— Bon ! Marie, ce n’est pas grave tu sais ? Puis, ce n’est pas en restant
devant le panneau que tu l’auras et…
Je sursaute, je n’avais pas entendue Nathalie approcher.
— Je l’ai eu…
— …Tu peux toujours le repasser… Quoi ?
— Je l’ai ! Dis-je en souriant.
Nathalie sourit et me prend dans ses bras pour me féliciter. Elle a été géniale
aujourd’hui. On a passé la journée ensemble et grâce à elle, je n’ai pas vu le
temps passer. Mon amie est heureuse, Driss a enfin tenue tête à son père et, la
semaine prochaine, ils emménagent ensemble. J’ai eu le droit à la visite de
l’appartement, au shopping dans tous les magasins d’ameublement que compte
la ville et à toutes les concessions que Driss va devoir faire pour vivre avec elle
s’il veut que ça fonctionne.
— Alors, pourquoi fais-tu cette tête d’enterrement ? C’est génial !
— Oui, c’est génial !
Je ne sais pas si mon ton l’a convaincue. Quand je relève la tête vers elle, je
sais que non à la vue de son regard qui cherche ce qui ne va pas. Je devrais être
heureuse, mais je n’y arrive pas.
— Bon, allons fêter ça ! Reprend Nathalie, probablement dans l’espoir vain
que ça me permettra d’être heureuse.
— Non, je dois rentrer. Ludo m’attend. On fera ça une prochaine fois.
Elle semble déçue, mais n’insiste pas et c’est ce que j’apprécie chez elle.
Nathalie ne me force jamais la main.
— Ok. Comme tu veux.
***
Nathalie me dépose à quelques rues de l’appart. J’ai envie de marcher. L’air
est chaud même à cette heure, au loin des éclairs commencent à zébrer le ciel,
l’orage approche. J’aime l’orage, le grondement du tonnerre, cette impression
que le ciel va nous tomber sur la tête et que tout peut s’arrêter à tout moment.
J’aimerais que ça arrive maintenant, que tout s’arrête. Ça m’éviterait de devoir
envisager l’avenir. Je n’arrive pas à imaginer ce que je ferai dans dix ans, ni où
je serai et avec qui. Ludo, lui, a déjà ses propres plans et je doute qu’il m’inclut
dedans. Sa vie, c’est son trafic et amasser de l’argent pour quand tout cessera et,
moi, dans tout ça… Où suis-je ? Nulle part… Il ne veut pas de famille, pas que
j’envisage d’en créer une dans l’immédiat, mais un jour c’est sûrement ce que je
voudrai.
Je sens les premières gouttes de pluie sur mon visage alors que je tourne à
deux rues de chez moi. Chez moi… Ça ne l’est même pas. C’est chez lui, je n’ai
rien. Tout mon monde tourne autour de lui et le reste c’est le néant. J’inspire et
accélère le pas même si l’idée de rester à contempler l’orage me séduit plus que
celle de rentrer, quand une voiture que je connais bien me dépasse et se gare
devant moi.
Ludo ne descend pas. Il se contente de se pencher du côté passager et de
m’ouvrir la portière.
— Monte !
Je fixe cette portière comme si elle allait m’apporter une quelconque
réponse, mais je n’ai pas envie de monter avec lui et de partir dans une vie dont
je ne sais rien. Je me sens vide, terriblement vide et j’ai peur que ça n’empire. Je
n’ai rien à moi, rien qui ne tienne qu’à moi, rien. Thomas a le bois, Mathieu la
médecine, Nathalie la coiffure même lui a son trafic et, moi, rien.
Ludo descend et s’approche de moi l’air inquiet.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu l’as eu, tu devrais être heureuse.
Je devrais. Pourtant, je ne ressens que ce manque de sensation. Les mains de
Ludo se posent sur mes bras et me secouent doucement. Je lève les yeux sur lui
un peu étourdie.
— Pourquoi tu m’aimes ? Je demande.
— Quoi ?
— Pourquoi moi ? Pourquoi tu m’aimes ? Pourquoi t’as besoin de moi ?
Il sourit d’abord comme s’il ne prenait pas ma question au sérieux. Pourtant,
je le suis. Je ne comprends pas comment il peut être attaché à moi et à
l’insignifiance que je dégage. La pluie s’intensifie et le tonnerre retentit alors
que mon amant scrute mon visage.
— Viens, on en discutera à la maison.
Il prend ma main, mais je me dégage. Je veux une réponse immédiate. Je ne
veux pas qu’il réfléchisse.
— Non. Réponds-moi maintenant. À moins que tu ne saches pas pourquoi…
Peut-être même que tu ne m’aimes pas finalement…
— J’aime ça chez toi. Cette façon de faire les choses à fond sans penser à te
protéger au risque d’en souffrir. Je t’admire pour ça parce que j’en suis
incapable.
Je dois avoir la bouche grande ouverte tellement je suis surprise de ce qu’il
vient de dire surtout que c’est n’importe quoi. Il s’approche et m’enlace.
— J’aime cette sensibilité que tu as et j’aime ton corps.
— C’est pas moi ça. Je n’ai jamais rien fait à fond.
— Tu es venue habiter avec moi alors qu’on ne se connaissait même pas.
Le tonnerre retentit à nouveau plus fort. La pluie ruisselle sur nous et il
essuie avec ses pouces l’eau sur mes joues.
— Ça ne compte pas. Je t’aime, c’est normal que je…
— Redis-le !
Je lève les yeux vers lui, il sourit.
—Quoi ? Je t’aime ?
Ses yeux sont si doux à cet instant. Sa poitrine se gonfle comme si mes
paroles étaient de l’énergie pure et que son corps en mourrait de besoin.
— Oui ça…
Il m’embrasse intensément. Sa langue s’abat sur ma bouche que j’ouvre en
soupirant avant que notre baiser devienne plus sauvage. Sa main remonte sur
mon cou pour le caresser et de l’autre, il me serre contre son corps chaud et
humide de la pluie. Je prends conscience que c’est la première fois que je lui dis
et surtout qu’il n’a jamais cherché à savoir si je l’aimais même si c’est évident il
me semble. Il ne m’a jamais forcé à lui dire.
— J’ai envie de toi, dit-il en relâchant ma bouche alors que sa main
commence à presser mon cou.
Moi aussi j’en ai envie.
— Rentrons.
— Non. Maintenant. Je veux être en toi tout de suite.
Il a ce ton autoritaire qui ne laisse place à aucune autre possibilité et qui
m’excite, mais je n’oublie pas que nous sommes dans la rue. Ludo ne me laisse
pas le temps d’assimiler quoi que ce soit, son corps contre le mien, il me pousse
vers l’entrée d’un magasin. Une boulangerie où l’espace nous couvre de la vue
extérieure. Toutefois, si des gens passent devant nous, ils verront tout. Il caresse
mes seins à travers mon t-shirt et mon corps répond à ses caresses ce qui le fait
sourire sur ma bouche. Il sait que je ne vais pas résister et il a raison. Entre mes
cuisses, je sens cette chaleur qui se propage doucement à tout mon corps et ce
besoin qui me brûle alors qu’il déboutonne mon pantalon puis le baisse. Je
l’enlève et ses doigts sont déjà sur moi, sa bouche me dévore et je me nourris de
son corps contre le mien, de l’amour qu’il a pour moi parce que c’est la seule
chose que j’ai. Mon amant introduit un doigt en moi et je gémis. Je pourrais
crier, le tonnerre couvrirait mes cris et je trouve ça de plus en plus excitant, cette
chaleur dans l’air mêlée à la nôtre. Ludo soulève ma cuisse et déboutonne son
jean avant que je ne le sente à l’entrée de mon corps. Il ne fait rien d’autre que
me tenter sans entrer et me regarder. Je le presse, mais il ne bouge pas. Bon sang,
à quoi il joue ? Sa main serre mon cou et je vois dans ses yeux qu’il a envie de
plus, qu’il veut que je lui dise.
— Je t’aime, dis-je en soufflant.
Enfin, il entre en moi et tout mon corps entre en ébullition à chacun de ses
coups de reins. J’aime le voir comme ça quand il lâche totalement prise. Le
plaisir qu’il me donne, c’est réel, c’est lui. C’est ce que je ressens quand on fait
l’amour et quand il me serre à m’en couper la respiration. Il lâche ma jambe et
m’entoure de ses deux mains. L’air devient rare et la tête me tourne alors qu’il
s’active toujours en moi. Je suis comme au bord d’un précipice, tendue entre
l’adrénaline et la peur qu’il aille trop loin, mais c’est ce que je connais de
meilleur: la douleur de sa prise. J’aimerais qu’il n’arrête jamais, qu’on soit
toujours lui et moi, comme ça, comme si rien ni personne d’autre ne comptait.
Sa bouche se pose sur la mienne ouverte qui tente d’aspirer de l’air et c’est le
sien qui entre difficilement en moi quand l’orgasme me dévaste.
***
Un mois plus tard…
J’arrive au resto où l’anniversaire de Nathalie a lieu, seule. Ludo avait un
truc plus important que de m’accompagner à faire, grand bien lui fasse je
m’amuserai sans lui. J’inspire et plaque un sourire d’anniversaire sur mes lèvres
avant de franchir la porte. C’est un petit restaurant à l’ambiance assez moderne.
Je passe en revue la salle et au fond je vois Nathalie et ses amis. Je m’avance
vers eux, passe devant une table remplie de cadeaux et je fulmine en remarquant
que j’ai oublié celui que je lui avais fait à la maison. Ça m’apprendra à partir si
vite ! Nathalie me rejoint et je l’embrasse en lui souhaitant un joyeux
anniversaire tout en m’excusant pour le cadeau. Elle s’en moque, bien trop
heureuse de tous nous réunir pour faire la fête. Thomas est là et je suis heureuse
de le voir avec Sarah. On a dîné ensemble la semaine dernière et j’apprécie
vraiment sa petite amie.
— Hey Carabosse !
— Salut Thomas.
Il sourit en me prenant dans ses bras. Je n’aime pas ce sourire. Pour bien le
connaître, c’est qu’il a préparé une surprise et je crains le pire pour Nathalie.
— Qu’est-ce que t’as fait ?
Il me libère de ses bras et prend un air outré.
— Moi ? Rien !
Je n’y crois pas une seconde et pars saluer le reste des invités. Tout le monde
n’est pas encore arrivé et je vais aux toilettes avant qu’on ne passe à table.
Quand je sors de la cabine, je remarque une présence près de la porte, mais n’y
prête pas plus attention et me dirige vers les lavabos pour me laver les mains. Là,
je ferme les yeux et l’image de cette présence repasse dans ma tête. Non, c’est
impossible. Je dois avoir des hallucinations. J’inspire et frotte mes mains encore
et encore. Je sens sa présence pourtant, mais c’est impossible. Je n’ose même pas
tourner la tête pour le regarder. Je crois que je suis devenue complètement folle
cette fois, avoir des visions, c’est un sacré symptôme. Je frotte encore et encore.
Mes mains sont rouges, mais je continue de frotter frénétiquement quand sa voix
résonne dans la pièce.
— Je crois qu’elles sont propres.
Non, pas assez à mon goût. Si je pouvais laver mon cerveau et mon coeur
comme je lave mes mains, j’aurais tout oublié de toi et je ne saurais même pas
que cette voix t’appartient. L’eau se coupe, je m’appuie sur la vasque et baisse la
tête pour souffler. C’est juste impossible !
— Regarde-moi.
Non, ça te rendrai réel. Ce serait toi comme je t’ai toujours connu. Ce serait
toi ici, maintenant, après plus d’un an.
— Regarde-moi Marie.
Je ferme les yeux et continue de respirer calmement alors que sa boue dans
mes veines et que mon coeur bat trop fort. Il prend mes mains et les passe sous
l’eau pour les rincer. Je relève la tête sur lui. Mon coeur se serre et une douleur
due au manque le relance. Il ne me regarde pas et semble accaparer par sa tâche.
Il est beau. Il a toujours été le plus beau. Thomas est fort et brut alors que lui
c’est plus doux, plus subtile et plus fascinant. Je redécouvre chacun de ses traits
comme si c’était la première fois. Pourtant, il n’a pas tant changé. Peut-être un
peu plus de carrure, mais le reste c’est toujours Mathieu et ses cheveux châtains
ébouriffés. Il relève les yeux vers moi en lâchant mes mains qui tombent
mollement contre la porcelaine. Son regard me captive, ses yeux verts qui
avaient tant de pouvoir sur moi auparavant. Maintenant, j’ai l’impression de
regarder un inconnu. C’est étrange, ce corps familier et ce regard méconnu.
Mathieu arrache une serviette au distributeur et me la tend. Je la saisis et
m’essuie mécaniquement les mains avant de comprendre qu’il est bien réel.
— Tu es là.
Je n’arrive pas à me décrocher de lui et je sens la colère monter en moi.
— Oui, répond-t-il comme si tout était normal.
Il part dieu sait où, faire dieu sait quoi pendant plus d’un an par ma faute et il
revient comme ça comme si c’était logique et que tout le monde l’attendait.
— Pourquoi tu es revenu ?
Je me recule et jette la serviette à la poubelle, mais Mathieu me rejoint en
deux pas et dénoue le foulard qui cachait les dernières marques de Ludo sur moi.
— Pour ça, dit-il en montrant mon cou.
Je ris sarcastiquement. Il ne manque pas de culot.
— Thomas s’inquiète pour toi.
Je lui arrache mon foulard des mains et le remet en place.
— Si Thomas a des choses à me dire, il sait où me trouver.
— Marie, écoute…
— Non ! Ah non, c’est fini ça ! Tu n’as plus le droit maintenant !
Je pars en direction de la porte avant que la colère n’explose et que je ne
fasse des choses que je regretterai alors que c’est l’anniversaire de Nathalie.
— C’est toi que tu punis ou moi pour être parti ?
Ma main écrase la poignée et je sors sans me retourner vers lui pour regagner
la salle. Comment il peut revenir comme ça sans prévenir et, tout ça, pour me
faire la morale ? Bon sang ! Mais pour qui il se prend ? Je fulmine et tente de me
calmer. En arrivant à la table, je cherche Thomas du regard pour lui faire ravaler
son air content de lui. Je comprends maintenant ce qu’il manigançait ce soir. S’il
croyait me faire plaisir il se trompe. Je ne le vois pas mais Ludo est là. Mes
épaules se relâchent alors qu’il approche vers moi et je me jette dans ses bras.
— Sers-moi.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu trembles…
J’inspire son odeur, celle qui m’est familière et ferme les yeux pour me
laisser porter par ses bras qui se referment sur moi comme pour me protéger de
tout et, surtout, de Mathieu.
— Marie ?
Je ne dis rien et savoure cette étreinte apaisante quand je sens Ludo se raidir.
Je me doute que Mathieu vient de faire son entrée dans la salle. J’inspire, me
dégage de ses bras en lui souriant et le traîne jusqu’à la table où tout le monde
est assis. Il est là et je me sens plus forte avec lui.
Le dîner est plus que tendu de notre côté de la table. Ludo fusille du regard
Mathieu qui lui fait pareil et moi je suis incapable de regarder ailleurs que vers
celui qui était mon ami. Il est là, à coté de Thomas qui fait comme si tout était
normal. J’ai du mal encore à me dire que tout ça est réel. Qu’est-ce qu’il a fait
pendant cette année sans nous ? Qui a-t-il rencontré ? Avec qui a-t-il partagé les
moments importants ? Toutes ces questions, je meurs d’envie de lui poser, mais
j’en suis incapable. Tout ce qui revient, c’est qu’il est parti avec une fille et par
ma faute.
— Elise n’est pas là ?
Ma question fuse comme si mes pensées étaient directement sorties sans
passer par le filtre de mon cerveau. Aussi, je me pince les lèvres pour ne pas dire
d’autre chose.
— Comme tu vois…
Il joue avec les mots et a très bien compris le sens de ma question. Je voulais
savoir s’il était toujours avec elle et pas qu’il me confirme que je ne suis pas
aveugle. Je détourne le regard de son air fier de lui qui m’agace et me concentre
sur la conversation entre Nathalie et Sarah qui a l’air plus intéressante, quand le
portable de Ludo sonne. Il se lève pour répondre et je le suis du regard.
Apparemment, le truc important qui ne pouvait pas attendre le rattrape. Je
soupire, la soirée s’achève pour lui. Un jour, on passera une soirée et une nuit
ensemble sans qu’il ne soit « obligé » de partir. Je détourne les yeux et croise le
regard de Mathieu. Il me sonde jusqu’au plus profond de moi et me donne des
frissons. Qu’est-ce qu’il cherche ?
— Je dois y aller, mais j’en n’ai pas pour longtemps. Attends-moi ici.
— Très bien, je réponds à Ludo en essayant de cacher ma déception.
Il se penche vers moi et m’embrasse à m’en couper le souffle avant de
sourire contre mon oreille.
— Ne fais pas attention à lui et tout ira bien.
J’acquiesce. J’aurais beau faire ça, sa présence me chamboule plus que je ne
voudrais laisser paraître.
Le dîner est fini. Nathalie a été plus que gâtée et, heureusement, Ludo a
pensé à emmener le cadeau que j’avais oublié. Ils sont tous partis en boîte pour
finir la soirée et il ne reste plus que moi qui attends Ludo et Mathieu. Je ne
voulais pas partir alors que je n’arrive pas à le joindre et Mathieu a gentiment
proposé d’attendre avec moi. Ça fait quelques minutes que tout le monde est
parti et on se regarde chacun de notre côté de la table sans rien dire. Je
commande un café au serveur et Mathieu ne peut s’empêcher de préciser de
m’apporter un déca. Je me redresse et coupe ce silence qui n’en finit pas de me
mettre mal à l’aise en face de la personne avec qui je me sentais le plus familier.
— Pourquoi es-tu revenu ?
— Je te l’ai dit, pour toi.
Il est toujours en face de moi. J’ai l’impression qu’un océan nous sépare, un
an sans lui… Qu’est-ce qu’il a fait tout ce temps ?
— Pourquoi es-tu parti ?
J’aurais peut-être dû commencer par-là vu la tête qu’il tire.
— Pour toi aussi.
Je ris pendant que le serveur dépose mon « déca » devant moi et je le
remercie.
— Ce n’est pas un peu contradictoire tout ça ?
— Si, complètement, mais je n’avais pas le choix.
— De partir ou de revenir ?
— De partir.
— Va falloir que tu m‘expliques parce que je cherche la raison depuis un an
et je ne l’ai toujours pas trouvé. Si c’est à cause de moi, ce n’était pas la peine de
partir à l’autre bout du pays. Si j’ai fait quelque chose qui t’a déplu, il fallait
simplement me le dire. Je pensais qu’on se disait tout Mathieu.
— Tu n’as rien fait de mal.
Je ne comprends plus rien. C’est à cause de moi, mais je n’ai rien fait de mal
? Il est encore plus tordu que moi. Il s’adosse à sa chaise et joue avec une petite
cuillère avant de poursuivre.
— Tu ne sais vraiment pas pourquoi ?
Je hausse les épaules parce que non, j’ai beau chercher où j’ai merdé, mais je
ne vois pas. Ce n’est pas faute d’avoir retourné ça des milliers de fois.
— Tu ne vois jamais rien toi.
— Tu m’expliques ou pas ?
Il hoche la tête en souriant, soudain captivé par sa cuillère.
— Tu te souviens après le bac, on était à l’étang et on t’a jeté dans l’eau avec
Thomas alors que tu ne voulais pas te baigner ?
Je l’écoute perplexe. Je ne vois pas ce qui a pu changer dans cet espace
restreint de temps. Je réfléchis à ce que j’ai dit à ce moment-là qui aurait pu
mettre en péril notre relation, mais à part les insultes d’usage quand on vous jette
à l’eau, je ne vois rien. Surtout qu’après, il n’avait pas l’air diffèrent et c’était un
an avant qu’il ne parte. Donc, je ne comprends pas.
— Tu sais pourquoi tu ne t’es plus baignée avec nous après cette année-là ?
Oui, j’ai une vague idée. Probablement que c’était surtout dû à l’énorme
changement tardif de mon corps en l’espace d’un an : mes seins ont triplé de
volume alors je…
— Mon corps, c’est ça qui t’as fait partir ?
Je serre la tasse avec une main et j’ai bien envie de renverser le liquide
brûlant sur moi. C’est évident, quoi d’autre ? Cette horreur fait fuir tout le
monde, moi la première. Si je pouvais m’en séparer…
— Oui, enfin non ! Ce n’est pas ton corps. C’est toi. Je te voyais
différemment après ça.
Il se redresse et plante ses yeux dans les miens avant de me dire ce que je
n’aurais jamais cru entendre de sa bouche.
— Je te désirais Marie.
Je n’arrive pas à décrocher mon regard du sien. Lui, il me désirait ?
— Tu étais une femme avec tout ce qui va avec. J’étais surpris de ressentir ça
pour toi. Je t’avais toujours vu comme une soeur alors penser à toi autrement
c’était troublant. Le soir, on a dormi chez moi tous les trois dans mon lit. Tu t’es
endormie entre nous. Thomas ronflait déjà tourné du côté du mur pour ne pas
que tu lui grimpes dessus pendant ton sommeil alors tu as grimpé sur moi.
J’avais l’habitude de te sentir contre moi. C’était naturel avant mais là (il s’arrête
et inspire avant de reprendre), je ressentais toutes les courbes de ton corps. Je le
revoyais quand tu es sortie de l’eau en t-shirt et je voulais plus Marie, plus
qu’être ton ami.
Je ne dis rien. Totalement abasourdie par ce qu’il me raconte.
— Après cette nuit, je n’ai plus dormi avec toi. Je me suis débrouillé pour ne
plus avoir à passer la nuit à avoir envie de toi et de ne rien pouvoir faire. Je
savais que c’était la fin de notre amitié d’une façon ou d’une autre. Soit toi aussi
tu ressentais la même chose, soit je devais t’oublier, mais continuer comme ça ce
n’était pas possible.
Je baisse les yeux en pensant à l’année qui s’est écoulée après le bac, à sa
période « je saute tout ce qui bouge » et moi qui lui faisait comprendre que je
n’appréciais pas qu’il fasse ça.
— Les filles, c’étaient pour ça ?
— Oui. Pour essayer de te faire comprendre que j’étais là ou essayer de
passer à autre chose.
— Alors tu es parti ?
— Je pensais que ce serait mieux pour nous parce que j’en pouvais plus de te
voir tout le temps et de ne pas t’avoir. Puis, je t’ai vu dans la salle de bain chez
toi. La porte était entrouverte et je t’ai vue avec ta lame de rasoir, Il se lève et
vient s’asseoir près de moi avant de me prendre dans ses bras. Je me rends
compte qu’il a dû souffrir de me voir comme ça et j’en ai honte.
— Marie, ce n’est pas ça l’amour. On ne fait pas de mal à ceux qu’on aime.
— Alors pourquoi es-tu parti en sachant que tu allais me faire du mal ?
— Je suis partis justement pour ne pas nous faire du mal à tous les trois.
Je frappe son torse. Je lui en veux de m’avoir abandonnée.
— Tu aurais dû me le dire au lieu de partir comme un voleur.
— Est-ce que ça aurait changé quelque chose ?
— J’en sais rien, mais ça m’aurait évité de chercher une raison.
Je n’en sais rien honnêtement. Peut-être que oui, peut-être qu’on aurait pu
essayer lui et moi, mais je ne pense pas. J’aurais eu peur de le perdre, pour au
final le perdre d’une façon ou d’une autre.
— Et Elise ? Tu l’aimes ?
— Elise, c’est la seule à avoir compris ce que je ressentais pour toi. Elle m’a
dit que je passais bien trop de temps à te regarder quoi que tu fasses et que toi, tu
étais aveugle ou bien que tu n’avais pas envie de voir parce que tu avais trop
peur du changement.
— Elle fait psycho Elise ?
— Elle a raison ? Tu savais ?
Je me dégage de ses bras pour le regarder. Oui, je savais. Enfin, j’avais vu le
changement dans ses regards. Je voyais qu’il me regardait avec plus d’intérêt
qu’avant mais j’imaginais que c’était normal. Les mecs regardent les filles ou
bien je me voilais la face pour ne pas changer mes habitudes.
— Oui, je voyais que tu me regardais mais…Mathieu, je ne voulais pas te
perdre, surtout pas pour ça et puis il y avait plein de filles — Marie, ne reste pas
avec lui. Il te détruit au lieu de t’aider.
— Il me fait du bien et lui, il est là.
Il prend mon visage dans ses mains et me regarde intensément avec cet air
sérieux et touché.
— Je suis là Marie et je t’aime.
Chapitre 11 : Day Is Gone
*
Mathieu se penche vers moi, ses mains caressent mes joues avec tellement de
tendresse que s’en est bouleversant. Je sens son souffle sur mes lèvres. Je sais
qu’il va m’embrasser. Il prend son temps et mon coeur a des ratés à l’idée qu’il
m’embrasse. Je le laisse faire et ses lèvres se posent doucement sur les miennes.
C’est totalement diffèrent de ce que j’ai connu jusqu’à présent. Tellement loin
des baisers de Ludo.
Ludo. Je repousse Mathieu et me lève dans le même élan. Je ne peux pas
faire ça. Je… Je ne sais plus… C’est le chaos total. Tout est trop rapide, lui, son
retour, son amour et son baiser. Je ne vais pas supporter tout ça. Je ne le regarde
pas et sors du restaurant, accueillie dehors par l’air chaud du mois d’août. Je
cours droit devant moi. Ma vision se brouille par trop d’émotions qui me
traversent et que je ne suis plus habituée à ressentir depuis longtemps. Mathieu
me rattrape au bout de quelques mètres et me retourne en me secouant.
— Marie, regarde-moi !
Je le regarde et cesse de me débattre, mais je ne ressens rien. Avant, son
regard avait cet effet sur moi. Celui de me calmer quoi que je fasse. Il m’apaisait
parce qu’il était rempli de peine et que je ne voulais pas qu’il éprouve ce
sentiment pour moi. Je n’ai jamais voulu tout ça entre nous comme je n’ai pas
voulu être dépendante de lui, mais aujourd’hui tout est diffèrent.
— Ça ne me fait plus rien maintenant.
— Calme-toi.
— Tu ne peux pas faire ça Mathieu. Revenir comme ça et croire que… que
toi et moi ce sera différent. Tu n’as pas le droit de faire ça !
Je me dégage de ses mains et le regarde. Je crois qu’il est temps qu’on se
dise les choses qu’on a sur le coeur depuis trop longtemps lui et moi.
— Toi, Thomas et même Ludo, vous croyez que je suis malade ou que c’est
la faute de mon père, mais vous ne savez rien. Vous ne me connaissez pas…
Personne ne sait ce que j’ai là (je me tape la poitrine) ce qu’il y a l’intérieur.
Personne. Pas même toi Mathieu.
Il s’approche de moi et je tends les mains pour qu’il ne le fasse pas. Je le
regarde dans les yeux. Je vois la douleur qu’il ressent comme si c’était la
mienne, mais je dois tout lui dire.
— Je suis vide Mathieu. Il n’y a rien à l’intérieur, rien qu’un grand vide qui
m’aspire chaque jour un peu plus. C’est ce que je suis même si tu crois le
contraire.
J’essuie les larmes qui coulent frénétiquement sur mes joues.
— Mon père, il me frappait parce que j’aimais ça et pas le contraire. J’avais
besoin de cette douleur. Elle me fait ressentir, elle m’ancre dans la réalité.
— Tu étais enfant Marie. C’est…
— Non ! Bordel ! Non, tu ne comprends pas !
Je crie à présent, mais c’est dur de lui dire ça, si la colère ne m’aidait pas j’en
serais incapable.
— Je cherchais ses coups non pas pour qu’il ait de l’attention envers moi ou
quoi que tu imagines, mais juste pour le plaisir de ressentir. C’est ce qui me
rendait vivante et maintenant (j’enlève le foulard pour lui montrer les marques
qu’il a vu un peu plus tôt) c’est ça qui me rend vivante Mathieu. J’en ai besoin,
sinon je n’ai rien. Tu comprends ? Rien à quoi me raccrocher pour exister.
Il prend mes mains dans les siennes. Ses yeux brillent autant que les miens et
je détourne le regard pour ne pas le voir comme ça. Je ne suis pas celle qu’il
croit. Cette fille qu’il peut sauver et aimer… Je ne suis pas celle qu’il veut et
dont il a besoin.
— Marie, tu n’as pas besoin de ça pour exister. Tu peux te raccrocher à moi.
Je serai toujours là à présent. J’ai compris que je n’aurais pas dû partir, que je
n’ai fait que nous faire souffrir mais je t’aime. Crois-moi.
— Moi aussi je t’aime Mathieu mais je ne m’aime pas. Je suis si laide.
Regarde-moi. Regarde-moi vraiment et vois la personne que je suis. Une fille
horrible…
— Arrête de dire ça !
Il n’a jamais aimé qu’on lui démontre une vérité qui n’est pas la sienne.
— C’est ce que je suis que tu le veuilles ou non. C’est moi et tu ne me
changeras pas. Quand je me mutile, je me sens bien. Quand je vois le sang
couler, j’existe et c’est…comme si je purgeais mon corps de tout le mal qu’il me
fait. Le faire souffrir me fait du bien. Ça m’est vital de ressentir de la douleur.
C’est la seule qui arrive à percer le vide en moi.
Mes yeux me brûlent alors que ma voix part dans un sanglot. Il doit repartir
et m’oublier, continuer sa vie sans moi. C’est mieux pour lui de ne pas m’aimer.
Il ne m’aime pas de toute façon. Il aime la Marie qui parait à peu près d‘aplomb,
celle qui fait des caprices et qui n’est pas bonne à enfermer pour sadisme.
Je m’avance près de lui et le prends dans mes bras en inspirant. Ses bras me
serrent comme pour me retenir éternellement, mais je me dégage de son étreinte
pour ne pas fondre et vouloir le garder avec moi parce que je ne suis pas assez
bien pour lui. Il le sait parfaitement mais refuse de le voir.
Je fais quelques pas sans me retourner. Je dois me contenir et ne pas craquer,
ne pas courir dans ses bras et croire à tout ce qu’il dit.
— Surprise !
Je l’entends crier et m’arrête sans comprendre pourquoi il me dit ça. Je
regarde autour de moi abasourdie par tout ce qui vient de se passer. J’ai
l’impression d’être en plein délire.
— Quoi ? Je demande alors qu’il s’approche de moi déterminé.
— Surprise !
A nouveau, je regarde partout ne voyant pas du tout ce à quoi il fait allusion.
Quelle surprise ?
— De quoi tu parles ?
— Surprise. Il frôle ma joue du bout des doigts. C’est ce que tu es pour moi.
C’est comme ça que je te vois : comme une surprise, quelque chose d’inattendue
et d’agréable qui ne cessera jamais de me surprendre.
Je reste un moment à le regarder. Mon corps frissonne de ses paroles et de
l’intensité de sa voix. S’il ne m’avait pas avoué ses sentiments, à présent j’en
serais persuadée. Je ne quitte pas son regard qui m’implore de le croire et de lui
faire confiance. Mathieu adore les surprises, mais il n’aime pas les faire, juste les
recevoir.
— C’est comme ça que je t’appellerais quand je rentrerais le soir avant de
t’embrasser : ma surprise.
Je tremble à présent. Il se souvient parfaitement de ce que je lui ai dit ce jour
—là. De cette envie folle d’avoir un homme qui m’aime comme ça. Il me
touche, ses mots frappent mon coeur mais n’y ont pas leur place.
— Tu m’as abandonnée.
Je n’arrive qu’à lui faire des reproches pour ne pas lui succomber.
— Tu m’as laissé comme ça, comme si je ne comptais pas pour toi.
— Je ne voulais pas te perdre.
— C’est raté, tu m’as perdue le jour où tu es parti. Toi et moi, on est trop
égoïste Mathieu. Regarde-nous. Tu es parti pour ne pas souffrir et moi je me suis
tue dans l’espoir de ne pas te perdre. On s’est fait du mal. On a tout gâché parce
qu’on est trop égoïste pour prendre des risques.
— Il n’est pas trop tard Marie.
— Si, ça l’est.
Je recule mais il me retient.
— Et lui ?
J’inspire et souris en pensant à Ludo.
— Lui, je l’aime. Pour l’instant, il a besoin de moi autant que j’ai besoin de
lui et il est tout ce qu’il me reste, tout ce qui me maintient en vie.
Même si je sais pertinemment que ça ne durera pas entre nous parce que, tôt
ou tard, ce qu’il fait se mettra en travers et il partira, il m’abandonnera à son
tour.
— Tu ne peux pas faire ça, faire comme si je n’étais plus rien pour toi.
Putain, on n’est pas comme ça toi et moi.
— Ce n’est pas ce que je veux, mais maintenant on va faire quoi ? Etre amis
en sachant ça ? Faire comme si rien n’avait changé ? Je secoue la tête, c’est
impossible. Je ne sais pas faire semblant. Repars, fais ce que tu as fait pendant
un an et que tu ne te préoccupais pas de moi, continue.
Mathieu est énervé à présent, je sens son regard lourd sur moi, mais ça ne
change rien.
— C’est ce que tu penses ? Tu crois que même si je pars à l’autre bout du
monde, je ne penserai pas à toi ?
— Je pense qu’on a déjà tout gâché.
— C’est toi qui gâche tout.
***
Je suis partie sans arriver à lui faire comprendre qu’il perd son temps et que
je ne veux plus de lui dans ma vie. Je ne veux pas qu’il se raccroche à des
souhaits impossibles et vains. Il ne me supportera pas comme je suis. Il voudra
me changer et nous nous détruirons encore plus. J’avais tellement confiance en
lui, j’aurais pu mettre ma vie entre ses mains sans réfléchir mais à présent tout
est fini. Il n’est plus celui qui était mon ami et je ne suis plus celle qu’il a cru
aimer. Je ne sais pas ce qu’il compte faire et je ne veux pas le savoir. Je veux
continuer de vivre comme s’il était parti, effacer cette soirée et ne garder que les
bons souvenirs qu’on a eu. C’est mieux ainsi, c’est ce qui doit être fait. J’arrive
dans ma rue après une heure de marche. Je n’ai aucun souvenir du chemin
emprunté. Mon corps l’a reconnu pour moi et mes jambes ont suivi alors que
mes pensées sont restées devant ce restaurant.
Je n’arrive toujours pas à réaliser ce que Mathieu m’a dit même si au fond
j’ai toujours senti ce truc entre nous. Je ne pensais pas que c’était de l’amour. Je
n’aurais jamais cru qu’on en arriverai là, mais c’est bien. Maintenant, il sait. Il
sait tout et comprendra.
J’ouvre la porte d’entrée de l’immeuble et un énorme “boum” résonne suivi
immédiatement d’un autre. Je sursaute et il me faut quelques secondes pour
comprendre que ce bruit vient de l’intérieur. J’attends ce qui me semble des
heures avec pour seul bruit ma respiration. Je l’entends en résonnance dans ma
tête et l’assimile à des coups de feu quand une douleur sur ma paume me ramène
où je suis. Dans l’entrée, la main tellement serrée sur la poignée que les reliefs se
sont imprimés sur ma paume puis cette sensation que tout m’échappe et la peur
qui m’envahit. Je cours en direction des escaliers, mais des bruits résonnent.
Ceux de pas qui descendent rapidement alors je fais demi-tour et regarde autour
de moi pour trouver une solution et que les pas ne me voient pas. Il n’y a rien.
C’est un couloir vide avec rien d’autre que cette porte comme issue mais je ne
peux pas partir. J’ai peur comme jamais auparavant. Mon corps tremble, mais
mon cerveau fonctionne plus que jamais à la recherche d’une solution qui ne
sera pas de partir et de laisser Ludo. Les pas se rapprochent de plus en plus et
bientôt, il sera trop tard. Je me tourne vers l’escalier. Mon coeur frappe ma
poitrine si vite que j’en ai des vertiges et cette odeur de feu comme celle de
centaines de pétards me donne la nausée. Je cours sous l’escalier en priant pour
qu’ils ne se retournent pas en sortant sinon je suis foutue. De l’entrée, on voit
une partie de mon corps qui n’est caché que par la rampe. Les pas arrivent au-
dessus de moi et je ferme les yeux en les écoutant dévaler les escaliers avant de
mordre mon poing pour ne pas crier tellement j’ai peur. C’est comme dans un
film d’horreur quand la fille est enfermée dans un placard et qu’elle attend
tétanisée que le tueur parte dans un silence de plomb jusqu’à ce qu’il ouvre le
placard et la tue. Pitié, qu’ils n’ouvrent pas ce foutu placard ! Mes dents percent
ma peau sur ma main tellement je mords alors qu’ils arrivent au rez de chaussé.
Ils sont silencieux. À part leur pas, je n’entends rien et je les comptent pour ne
pas craquer, ouvrir les yeux et les regarder. Un, deux, trois, quatre…J’en fais
quinze habituellement pour arriver jusqu’à la porte d’entrée de l’immeuble. Je
compte et à sept, ils s’arrêtent en même temps que mon coeur. J’entends des
bruits métalliques puis les pas reprennent et j’inspire alors qu’ils franchissent la
porte. Je l’entends claquer derrière eux puis plus rien. Juste mon coeur qui
tambourine dans ma poitrine. Je relâche mon poing en sang mais ne bouge pas.
La peur qu’ils soient encore là me tétanise et m’empêche de faire tout
mouvement. Ce n’est pas possible ! Je me répète ça inlassablement. Ce n’est pas
possible ! Ça n’arrive pas. Pas ici, pas à nous, pas à Ludo. C’est lui qui me sort
de ma paralysie et je quitte ma cachette sans même vérifier qu’ils sont bien partis
pour monter les escaliers. Je tremble et trébuche toutes les trois marches même
en m’accrochant à la rampe. J’ai tellement peur de ce que je vais découvrir en
entrant. J’arrive sur le palier, la porte est entrouverte, je cours pour entrer. Je
parviens au salon et je vois Ludo allongé sur le sol qui gémit de douleur et le
sang… Tellement de sang…
Je m’approche de lui doucement, n’étant pas très sûre de ce que je fais. Je
suis comme dans un film, spectatrice de l’horreur. Je m’accroupis à ses côtés. Il
ouvre les yeux et me regarde. Je ne sais pas quoi faire. Il souffre et ce sang, il y
en a trop. Le voir comme ça, effondré, alors qu’il m’a toujours inspiré la force
me terrifie. Je ferme les yeux et inspire pour me calmer plusieurs fois. Ce n’est
pas le moment de flancher. Il est en vie. Je dois faire quelques choses. Après
quelques secondes, je sors mon portable de ma poche et compose le numéro des
urgences.
— Marie…
— Chut. Chut. Ne parle pas.
La voix de l’hôtesse résonne dans mon oreille. La mienne est
méconnaissable et je ne comprends pas ce qu’elle me dit. Je regarde le corps de
Ludo, son t-shirt blanc devenu rouge sous sa poitrine.
— Du sang, dis-je au téléphone. Énormément de sang…
La main de Ludo vient se poser sur la mienne. Je la regarde me serrer
doucement avec le peu de force qu’il lui reste et mes larmes coulent sur nos
mains jointes. Je donne l’adresse à l’hôtesse qui peut-être ne m’écoute plus et
laisse tomber mon portable avant de me fouetter mentalement. Il est hors de
question qu’il meurt. J’arrache son t-shirt de mes mains tremblantes. J’essuie son
ventre et sa poitrine de tout ce sang et vois les deux trous qui percent sa peau :
un sous sa poitrine juste sous son coeur et un autre dans le ventre. Le sang coule
encore et encore et je presse le t-shirt découpé en deux sur chacune de ses plaies.
Je crois que c’est ce qu’il faut faire. Je ne sais pas, mais ça me semble juste.
Ludo me regarde quand je tourne la tête pour voir son visage. Sa souffrance
est palpable, mais il doit tenir le coup.
— Ils vont arriver. Tiens bon. Je t’en prie.
— Tu dois… partir…
Sa voix n’est qu’un murmure hachée par la douleur et je crois avoir mal
compris.
— Ne parle pas, ils arrivent.
Je compte dans ma tête les secondes qui s’écoulent pour me concentrer sur
quelque chose que je maîtrise et ne pas craquer alors que son sang n’arrête pas
de couler sous mes mains. Il doit tenir. Il le doit.
— Pars !
Sa voix est plus forte, son regard implorant et je ne comprends pas ce qu’il
veut. Je ne vais pas partir.
— Chut !
Il attrape ma main et me relève la tête pour que je le regarde, mais je ne vois
que lui et ce sang partout.
— Tu dois partir sinon ils vont te tuer.
— Ils sont partis.
Je ne risque rien et peu m’importe même s’ils revenaient, je ne bougerai pas.
Je ne peux juste pas le laisser, non c’est impossible ! Sa tête trop lourde pour le
peu de forces qui lui reste retombe sur le sol et ses yeux se ferment un instant
avant qu’il ne les rouvre et qu’une larme coule.
— Je t’aime me dit-il dans un souffle.
J’ai l’impression qu’il me dit adieu, qu’il a décidé de ne plus se battre.
J’enlève mes mains ensanglantées de ses blessures et les posent sur son visage.
— Non ! Non, tu dois tenir encore. Ils arrivent. Je t’en prie, ne fais pas ça !
Il ne bouge plus et je le secoue en criant son nom et ses yeux s’ouvrent
difficilement.
— Tu m’as promis de ne pas m’abandonner ! Ne le fais pas. Je t’en prie, ne
le fais pas…
Je remets mes mains sur ses blessures et appuie de toutes mes forces avec
toute la détermination que j’ai à le garder en vie.
— Pars Marie…flics…
— Non !
— Prends l’argent.
— Non, je reste. Ne me demande pas de partir et de te laisser crever ici !
Ses yeux se ferment à nouveau et je claque son visage pour qu’il ne
s’endorme pas.
— Je…
Il n’arrive plus à parler et j’ai l’impression que ça fait des heures qu’on est là
à attendre les secours alors que quelques minutes à peine viennent de s’écouler.
— Chut, s’il te plaît. Chut !
Il ouvre des yeux embués de larmes, mais il a retrouvé cette force que je lui
ai toujours enviée.
— Je t’aime… Pars sinon morte… prison…
Sa respiration devient de plus en plus hachée, mais ses yeux sont déterminés
et ils repoussent mes mains sur lui alors que j’entends au loin les sirènes des
secours qui arrivent enfin.
— Non, dis-je en soufflant. Non, je ne te laisserai pas.
— Vais bien…pars…
Je sais qu’il cherche à ce que je sois en sécurité et qu’il n’a jamais voulu que
je sois mêlé d’une façon ou d’une autre à son trafic. Il a toujours tout fait pour
m’en tenir écarté, il n’en parlait pas et je ne sais rien de ce qu’il fait à part que
c’est dangereux. Mais, le laisser, partir, où ? Et lui ? Les questions fusent mais le
temps manque.
Je prends son visage dans mes mains tremblantes. Des larmes coulent de ses
yeux tristes et je me penche au-dessus de lui pour déposer mes lèvres sur les
siennes doucement.
Épilogue
*
À Toi,
Tu étais là, en face de moi comme un fantôme que le passé me ramenait alors
que je venais à mon tour de le hanter en revenant dans cette ville. Je l’attendais,
mes yeux ont regardé cette rue qui avait bien changé en dix ans et puis sur le
trottoir d’en face, toi qui me regardais. Un instant, j’ai cru rêver. La possibilité
qu’on se rencontre était improbable, mais tu étais réel, toi, encore plus beau que
dans mes souvenirs. Ton corps s’est affirmé et ton visage a pris ces rides que le
temps nous offre. Tu étais magnifique, j’aurais voulu te toucher et entendre ta
voix. Tu es resté là à me regarder et j’ai souris en repensant à ce regard que tu
as toujours eu sur moi, celui qui me rendait belle parce que c’était toi. Je t’ai vu
faire un pas pour traverser et me rejoindre, mais il est arrivé et tu n’as pas
franchis cette distance qui nous séparait. Tu as posé tes yeux sur lui et tu as
compris qui il était. Je ne l’ai pas voulu tu sais, je crois qu’à cette époque je ne
faisais plus trop attention, mais il est ce que je pouvais espérer de meilleur.
Après toi c’est tout ce qu’il me restait et c’est grâce à lui, à son amour
inconditionnel que je suis encore là.
Je ne t’ai pas oublié, jamais. Il n’y a pas un jour qui passe sans que je ne
pense à toi même si j’avais voulu, je n’aurais pas pu avec lui à mes côtés qui me
rappelle tellement toi. Je savais que tu étais en vie et j’ai aussi su pour la prison,
mais je ne pouvais plus ne penser qu’à nous à présent. Je sais que tu le
comprends et que tu ne m’en veux pas. Tu as fait la même chose pour la protéger
de ton monde. Tout a changé quand il est arrivé. Il a remis mon monde en
question et il était temps pour moi de grandir et de faire en sorte qu’il puisse
compter sur moi quoi qu’il arrive. Je n’avais rien à lui offrir à part mon mal
être, mais tout a disparu quand je l’ai vu. Son innocence, son besoin de moi pour
survivre, il était mon nouvel encrage dans la réalité et il a comblé ce vide en
moi. Il est mon monde à présent et je l’aime à en crever, à vouloir me battre et
changer le monde juste pour le préserver de sa cruauté et l’empêcher de souffrir.
Il est intelligent tu sais? Il me surprend de jour en jour. Son imagination n’a
aucune limite. Il est drôle, terriblement sensible, mais il y a cette détermination
dans ses yeux, comme toi. Il est ce mélange de nous, le meilleur de toi et moi.
J’ai cru que tu allais venir vers nous et, aujourd’hui, je t’en suis
reconnaissante de ne pas l’avoir fait de l’avoir préservé de tout ce qu’il ne sait
pas et que je n’ai pas encore pu lui dire. Il me pose des questions sur toi et je
reste vague parce que jusqu’à ce jour je ne savais rien de ta vie actuelle.
Cependant, je lui ai raconté notre amour. Je lui ai dit à quel point je t’ai aimé et
comment je me sentais bien avec toi.
Tu l’as regardé encore et encore comme pour imprégner son image dans tes
pensées. Il te ressemble tellement. Il a tes yeux verts, ce sourire en coin craquant
et ton assurance. Puis, tes yeux se sont posés sur moi. Il y a tellement de choses
que j’aurais voulu te dire à cet instant, te raconter ces dix années sans toi.
T’expliquer que quand je suis partie, je n’ai jamais tiré un trait sur nous et puis,
toutes ces choses qui sont arrivées si vite en même temps que notre fils. Oui,
tellement à dire. Surtout, je veux que tu saches que je ne regrette rien et surtout
pas de t’avoir connu et aimé. Avec toi, je me sentais entière. Je garde ça avec
moi : ces souvenirs de toi, de ton corps et de ma folie. Tu as toujours était là, tu
ne m’as jamais laissé même ce jour-là, tu as pensé à moi avant toi.
J’ai tiré un trait sur cette vie. Je ne suis plus revenue et je ne l’aurais jamais
fait si ma mère n’était pas morte. Je n’ai jamais revu Thomas et Mathieu ni
même Nathalie. J’aime à penser qu’ils sont heureux. Je me concentre sur
l’avenir, sur le sien surtout.
Tes yeux ont dit ces choses qu’on ne pouvait pas se dire. Cette tristesse de ne
pas être avec nous et cette envie que les choses changent. Tes lèvres ont souri et
j’ai lu ce « je t’aime » que tu as soufflé avant de partir. J’appréhendais ce
moment, celui où il faudrait vraiment lui parler de toi. Je savais pertinemment
qu’avant, tu ne l’aurais pas accepté, mais maintenant je sais que tu feras partie
de sa vie et que peut-être, à nous trois, nous pourrons former une famille.
Marie
Les chansons des titres des chapitres :

1 : Maybe Tomorrow de Stereophonics


2 : Wasting My Young Years de London Grammar
3 : Break In de Halestorm
4 : Love The Way You Lie de Eminem feat Rihanna
5 : Love Don’t Die de The Fray
6 : Sorry de Art Of Dying
7 : Madness de Muse
8 : I Know You Care de Ellie Goulding
9 : Scars de Papa Roach
10 : This Time de John Legend
11 : Day Is Gone de Noah Gundersen & The Forest Rangers
Remerciements
*
Merci à ma vilaine en chef et prologueuse attitrée : Tahlly, c’est toujours
génial ce que tu fais, fais-en juste plus ! Merci à Jessika (gros beck l’ami
québécoise) pour sa correction. Merci aux filles du blog qui avec leur coms me
font toujours réfléchir et me remettre en question : Melissa, Priscillia, Gaelle,
Audrey…un énorme merci pour tous vos soutiens et la motivation que vous nous
donnez. Merci aux filles sur fb pour tout leur soutien. Merci à Muse de
m’inspirer encore et toujours, merci à la musique et à tout ce qui fait la vie
même les pires moments peuvent faire de belles histoires.
Non je ne t’ai pas oublié ma Poulette préférée un énorme merci à toi pour
tout ! C’est juste génial de partager ça avec toi. De s’éclater, sortir des trucs
dont je ne me serais jamais cru capable si tu n’étais pas là et d’arriver encore à
te surprendre. Merci d’être toujours là Amhéliie.
Enfin merci à vous deux de me laisser le temps de faire tout ça et de me
comprendre. Je vous aime plus que le grand ciel bleu !

Maryrhage


Weakness



***
© 2015 Maryrhage
Tous droits réservés, y compris droits de reproduction totale ou partielle, sous toutes ses formes.
ISBN 978-1-326-13666-6
***




Copyright Couverture :
© coka - [Link]












































You're my weakness
In the middle of the night
And I wonder who you're dreaming of

The Hollies – Weakness




























































Á Frederic

Prologue



Marie,

Ça fait cinq ans maintenant. Cinq putains d’années d’enfermement et je ne
compte pas le séjour à l’hosto. J’ai donc fait la moitié. Ou presque. J’ai pris dix
ans. C’est long, dix ans dans une vie. Très long. Ce qu’il y a de bien ici, si on
peut dire, c’est qu’on a du temps pour penser, réfléchir à notre vie d’avant, à
celle que l’on veut quand on sera sorti, mais jamais on ne pense à celle qu’on a
maintenant.

Avant.

Avant, j’avais mon business, j’avais de l’argent, j’avais même une fille. Qui sait
si je l’aurais toujours d’ici cinq ans.
Avant, je t’avais, toi ! Tu m’appartenais, enfin c’est comme ça que je le voyais.
J’avais besoin de toi comme de ma prochaine bouffée d’oxygène. J’avais ce
besoin, cette pulsion d’être avec toi, en toi. Ce truc entre nous a toujours été
instable comme de la nitro. Un baril de poudre prêt à exploser. Et c’est ce qui est
arrivé. Tout a explosé.
Entre nous, ce n’était pas doux et dégoulinant de sentimentalisme comme dans
les films. Non, nous, c’était violent, addictif, sauvage. Un besoin dévorant qui
nous poussait l’un vers l’autre.
Ce soir, allongé dans mon lit, je regarde fixement ce putain de plafond, ignorant
les plaintes, les pleurs et les cris autour de moi. Je repense à tes yeux pleins de
larmes et tes mains pleines de sang. À ce moment-là tu sais, j’ai vraiment cru
que c’était fini pour moi, mais j’étais soulagé que ce soit moi et pas toi.

La journée a été plus pourrie qu’une autre aujourd’hui. Pourquoi ? Parce
qu’aujourd‘hui, j’ai cru que tu étais venue, que c’était toi qui m’attendais au
parloir. J’étais furieux ! Furieux qu’au bout de cinq ans à ne surtout pas penser
à toi et à ignorer tes lettres, tu sois là. Reliée à cet endroit. Mais ce n’était pas
toi.
Alors cette nuit, et cette nuit seulement, je m’autorise à penser à toi. Je repense à
ton corps. Tes courbes que tu détestais tant. Tes cicatrices que tu cherchais à
cacher, preuve de ton mal-être. Mais surtout, je me rappelle ton regard quand
j’étais enfoui au plus profond de toi et qu’il n’y avait plus rien dans tes yeux que
moi et le plaisir.
C’est ce souvenir qui me fait tenir cette nuit. C’est complètement con parce que
je sais que jamais je ne révérais ce regard ni même toi d’ailleurs, mais… ça
m’aide.
Tu as dû refaire ta vie avec un mec clean. Tu vends peut-être toujours des stores
qui sait ? Tu m’as sûrement oublié, ou essayé de le faire. Je ne veux pas que tu
m’oublies Marie ! C’est égoïste, mais je ne veux pas.
J’ai tout perdu. Mon business, ma liberté, j’ai même failli perdre la vie ! Et je
t’ai perdu, toi.

Je ne sais pas pourquoi j’écris cette lettre que je ne t’enverrais jamais. Peut-être
pour m’excuser pour tout le mal que je t’ai fait, ou peut-être pour te dire que tu
me manques comme personne ne m’a jamais manqué.
Tu sais, c’est difficile de ne pas virer dingue, ici. Ce soir en tout cas, je me
raccroche au moment heureux de ma vie et la plupart étaient avec toi. Ça sonne
pathétique, hein ? Ouais… Mais comme tu ne liras jamais cette lettre, c’est plus
facile de dire tout ça.

Malgré tout ce qui s’est passé je ne regrette rien Marie. Je t’ai connu et surtout
je t’ai aimé et je t’aime encore. La prison n’y change rien. J’essaye de t’oublier,
me dire que tu n’étais qu’une parmi tant d’autres, mais non. Je sais que tout ça,
c’est faux.
J’aimerais avoir le courage de t’envoyer cette lettre mais je ne l’ai pas. Étaler
mes sentiments comme ça, ce n’est pas moi. Tu le sais. Je suis un connard. Ça,
ça ne changera pas, je pense.
Je prends conscience que cette foutue lettre est en fait un adieu. L’adieu qu’on
n’a jamais eu. Donc, adieu Marie. Sois heureuse.

Ludo.


Tahlly

Chapitre 1

Call Me



— Et merde !

Je lâche le couteau et me précipite vers l’évier pour faire couler l’eau sur
l’entaille, mes mains ne cessent de trembler et faire la cuisine dans ces
conditions devient difficile. Je ferme les yeux et tente de respirer alors que l’eau
coule sur mon doigt. Je dois me calmer et arrêter de penser à lui. Une semaine
que je ne fais que ça et ça ne sert à rien à part me mettre dans tous mes états.
Pourtant, c’est comme si c’était hier que je l’avais vu, son visage, ses yeux, tout
est encore là, trop présents pour que je l’efface.
On sonne à la porte et je sursaute au son aigu du carillon qui doit prévenir tout le
quartier que nous avons un visiteur.

— J’y vais ! me crie Malo depuis le couloir où il court vers la porte.

Je soupire en fermant le robinet, je pense à Anna ma voisine qui a le don de
venir me ramener les plats empruntés pendant la semaine le dimanche à l’heure
du déjeuner. J’attrape un pansement dans le tiroir et laisse mon fils traiter avec la
voisine en espérant qu’elle parte après ça, mais je suis bien trop optimiste.

— Maman ! C’est pour toi !

Je soupire et referme le tiroir avant d’afficher un sourire de façade.
Ces derniers temps, j’ai l’impression de ne faire que ça, sourire, me forcer alors
que j’ai envie de pleurer et de hurler. J’entre dans le couloir et Malo qui lui ne
cesse jamais de sourire s’en va en direction du jardin en courant.
Je secoue la tête, réellement amusée en le regardant faire avant de me retourner
vers la porte en m’attendant à voir Anna, mais ce n’est pas elle.
Mes jambes vacillent, je crois que tout s’est arrêté alors que mes yeux se posent
sur lui. Je reste dans le couloir à le regarder, en pensant que je deviens
définitivement folle pour le voir sur le pas de ma porte. Déjà, j’ai cru rêver la
semaine dernière, mais là, c’est sûrement l’envie de le voir qui me fait perdre la
tête.
Je m’appuie contre le mur en manque d’air et de tout ce qui me ferait me sentir
vivante. Je ne peux pas décoller mon regard de lui pour autant, son visage,
différent d’il y a dix ans, mais tellement lui. Ses yeux croisent les miens et j’ai
de plus en plus de mal à ne pas défaillir. Ils ont changé et en même temps je
reconnais quelque chose en eux, mais ce qui prédomine, c’est cette lueur terne
qui me fait frissonner malgré moi. Il est vraiment là.

— Tu es là...

Mes mots ne sont qu’un murmure que même moi j’ai du mal à entendre tout en
ne sachant pas à qui ils s’adressent, à moi pour être sûr de ne pas rêver, ou à lui
pour qu’il me dise que je n’hallucine pas, il est là.
Il me fait un signe de tête, mais ne dit rien. Pourtant, j’ai besoin d’entendre sa
voix, d’être sûre que c’est lui. Je détourne les yeux et appuie ma tête contre le
mur en fermant les yeux, l’image de lui sur le pas de ma porte reste sur mes
paupières, mais j’essaye de maîtriser mon corps.

— Je suis là, dit-il.

Sa voix résonne étrangement dans le couloir qu’il n’ose pas franchir, si rude et
grave, je souris en pensant à tous les effets que m’a fait cette voix par le passé,
elle est ce qu’il me manquait, cette intonation propre à lui pour me ramener sur
terre.
Je me redresse et fais les quelques pas qui me séparent de lui, son corps s’impose
à moi, si large, si différent de ce que j’ai connu, pourtant, j’ai envie de plonger
dans ses bras, sentir son odeur enivrante et sa présence autour de moi. Qu’il me
serre à m’en couper le souffle pour que je sente qu’enfin il est là, vraiment là. Je
vois sa poitrine se lever rapidement, son cœur bat aussi vite que le mien. Dix ans
qu’on n’a pas été si proche et je ne pensais pas l’être avant longtemps.
Sa main se lève doucement et vient essuyer la larme que je ne sentais pas couler
sur ma joue. Ses mains, je me suis demandé si elles avaient changé autant que
lui.

— Marie...

Mon corps relâche la pression de l’instant quand il dit mon prénom, je
m’accroche à sa veste et plonge sur son torse pour déverser dix ans de doute, de
peine et de manque alors que je ne devrais pas, mais le voir ici, comme ça, me
rend terriblement nerveuse.
Je ne m’étais pas préparé à ça, à le revoir si vite. Je lui en veux et en même
temps, je suis soulagée et inquiète pour l’avenir, pour Malo et pour tout ce que
Ludo a dû traverser ces dix dernières années. Dix mille questions passent dans
ma tête alors que je le relâche en inspirant son odeur.

— Tu...

Je n’ai pas le temps de finir que deux bras me tirent en arrière en s’accrochant à
moi. Je frémis de surprise quand Juan passe devant moi pour faire face à Ludo
comme s’il allait m’agresser et qu’il se devait de me défendre.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demande Juan sur un ton qui fait vite
comprendre que Ludo n’est pas le bienvenue.

Je passe à côté de lui pour voir Ludo, ses yeux se plissent alors qu’il juge son
vis-à-vis, je sens la tension s’installer en lui. Je connais ce regard je l’ai déjà vue
même si là, il tente de se maîtriser, quand je baisse les yeux, je vois déjà ses
mains former deux poings.

— T’es qui, toi ?

L’intonation me fait peur, la menace est claire dans sa voix et j’essaye de passer
devant Juan avant qu’il ne lui dise quoi que ce soit qui pourrait envenimer la
situation, mais il me barre le passage.

— Je suis son mari.

Je retiens ma respiration en attendant la réaction de Ludo, mais à part un silence
rien ne s’entend.

— Pardon ?

— Son mari, reprend Juan en accentuant sur le mot « mari ».

Je lève les yeux sur Ludo qui me dévisage en attendant que je démente, mais je
ne peux pas et je ressens toute sa haine et sa déception en un regard. Je me sens
sale qu’il l’ait entendue comme ça et intérieurement, je prie pour que ce moment
s’efface, mais la réalité reprend sa place.

— Alors qu’est-ce que tu veux ?

— Tu es mariée ? dit-il dans un souffle à mon intention

Je n’arrive pas à aligner deux mots, son regard me pèse, sa colère que je n’avais
pas vu depuis longtemps et je sais ce qu’il ressent, ce sentiment d’être bafoué et
trompé alors que pourtant, rien n’est plus pareil.

— Putain, mais t’es qui, toi ?!

Juan commence à s’énerver aussi et si Ludo se maîtrise jusqu’à présent, je ne
tiens pas à ce que ça finisse par des coups, aussi je passe devant mon mari et
pose mes mains sur son torse pour qu’il me regarde. Juan baisse les yeux sur moi
et son regard noir s’adoucit.

— C’est le père de Malo.

Juan hausse les sourcils de surprise et souffle en passant une main dans les
boucles de ses cheveux bruns.

— Laisse-nous un instant, s’il te plaît, dis-je calmement.

Juan me regarde puis il pose les yeux sur Ludo avec l’air de celui qui prévient
que je lui appartiens à présent. Il ne sait pas grand-chose de ma relation avec
Ludo et jusqu’à présent, je ne pensais pas devoir lui en dire plus. Il recule en
jetant un dernier regard au père de mon fils et entre dans la maison en fermant la
porte derrière lui.
Je reste de dos. J’ai peur de le regarder, peur de voir dans ses yeux à quel point je
le déçois. Je ne devrais pas, mais c’est plus fort que moi, même si ma vie a
changé, il a toujours cette place dans mon cœur et lui faire mal n’a jamais été
mon intention.

— Tu es mariée...

Il répète ces mots comme pour les rendre réels et je me tourne vers lui. Ne m’en
veux pas ! Ai-je envie de lui dire. Ne m’en veux pas d’avoir continué à vivre. Je
respire difficilement alors que j’affronte le jugement de ses yeux, c’est encore
pire que ce que je pensais, une telle colère s’y reflète et un instant, j’ai peur
parce que la dernière fois que je l’ai vu comme ça, je n’ai pas eu mon mot à dire
sur la suite des événements.
Il soupire et fait demi-tour pour descendre les marches qui mènent au jardin sans
rien dire et part en direction du portail pour sortir de la maison.

— Ludo !

Il s’arrête aussitôt et je descends à mon tour les marches qui me séparent de lui.
Ses épaules sont si larges, de dos je ne sais pas si je l’aurais reconnu, son corps
n’a plus rien de celui que j’ai connu.
J’arrive près de lui, il ne se retourne pas, je pose ma main sur son bras pour qu’il
me regarde, je le sens tressaillir quand je le touche et il se retourne si vite que je
recule. Sa main se lève, et je repars vers cet endroit de ma tête que longtemps
j’avais fait taire quand je sens le désir se répandre en moi.
Le désir qu’il me touche, qu’il me serre parce que c’est ce qu’il s’apprête à faire,
que sa main se pose sur mon cou et que ces sensations reviennent. Mais il ne le
fait pas, sa main retombe le long de son corps. Pourtant, je sais qu’il le veut et
sûrement, je l’aurais laissé faire. Il a une telle maîtrise de lui, de son corps et de
ses réactions que j’en suis surprise.

— Tu es mariée ! dit-il en relevant les yeux sur moi, tu es mariée...

Il fait demi-tour sans me laisser le temps de dire quoi que ce soit, mais je n’ai
rien à dire à ça, c’est le cas. Il passe le portail, son corps m’impressionne par sa
force, j’ai du mal à le suivre et je me sens tellement coupable pour la peine que
je lui fais.

— Ludo, il faut qu’on parle pour Malo.

Il s’arrête à nouveau et se retourne vers moi un sourire ironique sur le coin des
lèvres et mon cœur rate un battement.

— Malo. Je ne savais même pas le prénom de mon fils. Dis-moi au moins qu’il
ne l’appelle pas papa...

— Non, dis-je doucement, il sait que ce n’est pas son père.

Il reprend son chemin vers sa voiture, je fixe le véhicule un instant. On est loin
de la Mercedes qu’il avait avant, ce qui me laisse penser que les choses ont
vraiment changé.

— Il faut qu’on parle, mais là..., dit-il en déverrouillant les portières, je ne suis
pas en état de te parler.

Il ouvre la portière et me jette un dernier regard glacial. J’aimerais que quelque
chose vienne le faire me regarder autrement, qu’il n’éprouve pas ce dégoût face
à moi parce que je ne suis pas sûre de me relever de ce regard. Si jusqu’à
maintenant tout ça était loin derrière moi, il suffit que lui me regarde comme ça
pour que je sente le vide en moi gratter et commencer à ébrécher le peu de
confiance que j’ai réussi à installer.

— C’est mon fils, Marie et je compte bien faire partie de sa vie.

— Je...

Il ne me laisse pas finir, à croire que m’écouter devient un réel supplice pour lui.

— On se voit demain, dit-il, il y a un café dans ton village, je t’y rejoins à 13 h.

J’acquiesce et le regarde monter dans sa voiture, démarrer et partir sans rien
ajouter de plus.


***


Je referme doucement la porte de la chambre de Malo où il dort paisiblement.
J’inspire et pars en direction de ma chambre, je sais que le moment est venu de
m’expliquer. Si toute la journée, Juan n’a rien dit, j’ai bien senti que ce soir, une
fois que mon fils serait couché je n’y couperais pas. Il est encore en bas et j’en
profite pour sortir la lettre que j’avais écrite à Ludo et qui n’avait pas quitté mes
poches depuis pour la ranger avec les autres dans ma commode sous mes sous-
vêtements. Je lui ai écrit à chaque moment important, la première date du jour où
j’ai appris ma grossesse, je savais où il était, son procès a fait grand bruit dans
les journaux et la prison dans laquelle il se trouvait était citée. Je lui ai envoyé, la
lettre est revenue, puis la suivante a fait pareil et la troisième aussi alors j’ai
arrêté, en pensant qu’il ne voulait sûrement pas de mes nouvelles. Mais j’ai
continué d’écrire, j’avais besoin de lui dire ce qui se passait dans ma vie et dans
celle de notre fils même si je savais qu’il ne les lirait pas.
Je ferme le tiroir et mon mari entre dans la chambre, il ferme la porte et reste
appuyé contre elle.
Il est si différent de Ludo. Avec lui la vie est simple et calme, il est stable et
apporte à Malo cette présence masculine dont il a besoin pour se construire. Je
l’aime, l’amour que j’ai pour lui est différent, plus mature et tendre que la
passion qu’il y avait entre Ludo et moi, mais il me convient.

— Alors ? me demande Juan pendant que je commence à me déshabiller

— Alors quoi ?

— Qu’est-ce que tu comptes faire pour Malo ?

J’enlève mon jean et m’assois sur le lit dos à lui.

— Lui dire la vérité quand j’aurais discuté avec son père.

— Discuter de quoi ?

— De sa vie, de ce qu’il est maintenant. Je ne veux pas que Malo sache pour la
prison et surtout pas qu’il revienne dans sa vie s’il risque d’y retourner.

Juan soupire avant de s’approcher de moi, il s’agenouille devant moi et ses
mains caressent doucement mes cuisses nues.

— Tu avais l’air dévastée tout à l’heure quand tu l’as vu.

J’affronte son regard hésitant, je sais que c’est une question implicite, qu’il
attend que je le rassure.
Entre nous tout va bien, si ce n’est que je le repousse depuis une semaine, depuis
que j’ai revu Ludo dans cette rue. Juan pense que c’est dû à l’enterrement de ma
mère alors que non, j’étais surprise, choquée et peut-être un peu triste, mais pas
au point où ma vie devait s’arrêter. Non, je n’arrive juste pas à faire l’amour
avec mon mari parce que je ne pense qu’à ses yeux et à ses lèvres qui me disent
« je t’aime » et je culpabilise.

— C’est difficile, dis-je en caressant sa joue, d’affronter le passé, mais tout ira
bien, ne t’inquiète pas.

Juan attrape ma nuque et me penche vers lui pour m’embrasser. Je le laisse faire
et prends même du plaisir à le sentir entrer dans ma bouche, mais je sais
parfaitement que je ne pourrais pas faire plus, pas tant que, quand mes yeux se
ferment, ce n’est pas l’homme à qui j’ai dit « oui » pour la vie que je vois, mais
celui qui a fait celle que je suis aujourd’hui et qui m’a donné un fils.

Chapitre 2

It’ s Not Over



J’arrive au café en faisant tomber mon sac à main alors que je tentais juste de
ranger mes clefs dedans. Je deviens pathétique à trembler comme une gamine de
quinze ans devant son premier petit copain. Je voudrais être forte, savoir que
l’affronter, lui parler ne va rien me faire, mais je sais pertinemment que tout
s’effondre rien qu’en pensant à lui.
Je ramasse mon bazar et le remets dans mon sac puis j’entre dans le bar. C’est le
seul du village et il est rempli à cette heure-ci. Paul, le propriétaire des lieux me
dévisage un instant quand je le salue timidement, il n’est pas habitué à me voir
ici.

— Marie ! Ça fait un bail qu’on ne t’a pas vu, ici. Je crois que la dernière fois, tu
vivais encore dans le péché.

Je souris à Paul, mais ne répond pas, c’est un ami de mon mari, il passe
beaucoup de soirées foot ici au bar avec un peu tous les hommes du village. Paul
me sourit et retourne à ses clients alors que je fais le tour du bar pour voir si
Ludo est déjà là.
Je le vois au fond, assis sur une banquette. Le bar n’est pas ce qu’il y a de plus
récent niveau décoration, c’est surtout un café de village où il y a souvent les
habitués et personne d’autre. J’inspire et marche dans sa direction, il me
déshabille du regard, tout mon corps est passé en revu et si je comptais mettre de
l’assurance dans cette rencontre, je viens de tout perdre rien qu’en sentant ses
yeux sur moi. Il a l’air surpris puis il détourne les yeux de mon corps pour se
poser sur mon visage. Hier, il a eu le droit à Marie cool du dimanche, mais
aujourd’hui c’est Marie qui sort du travail en tailleur. Lui par contre n’a pas l’air
de sortir d’un bureau, il a un jean et juste un pull bordeaux qui lui va à merveille.
Son corps m’impressionne toujours, j’ai du mal à me faire à l’idée qu’il ait
changé à ce point. Pourtant de ce que je sais de la prison, la muscu doit y être le
sport national.

— Salut, dis-je simplement en m’installant sur la banquette en face de lui.

Il ne répond pas et se contente de lever légèrement les lèvres dans ce qui se
rapproche le plus d’un sourire. Il a l’air calme et je respire en posant ma veste en
me disant que tout ça commence bien.
Il ne dit rien et se contente de me regarder, je n’arrive pas à soutenir son regard,
il me trouble trop et j’ai l’impression que je vais y perdre le peu de raison qu’il
me reste si j’y plonge. Je pose mes mains sur la table alors qu’il prend la parole.

— Un enfant ?

Je soupire et commence à lui expliquer ce qui s’est passé, l’oubli de pilule et
inévitablement la grossesse, mais je n’entre pas dans les détails, seulement
l’essentiel qu’il doit savoir pour le moment.

— Il a l’air bien, Malo.

Je souris en pensant à notre fils, oui, il va bien. Il me surprend de jour en jour par
sa joie de vivre et son enthousiasme pour tout. Je ne me souvenais pas être
comme ça enfant, avoir envie de tout découvrir et de tout savoir sur ce monde
qui m’entoure. Je tourne les yeux vers Ludo et perds mon sourire quand je le
vois fixer mes mains avec un air dur. Je baisse les yeux sur la table où elles
reposent, mon alliance brille aux reflets du soleil qui passe par la vitre et tape
directement dessus et tout de suite, je cache ma main sous la table, honteuse de
ce qui prouve mon attachement à un autre homme.
Paul arrive à notre table pour prendre notre commande, Ludo prend le plat du
jour, ici il n’y a qu’un plat au menu et je fais pareil. Paul repart et Ludo croise
ses mains sur la table. Je les regarde, elles ont l’air dur et je me demande ce
qu’elles ont touché depuis qu’on n’est plus ensemble.

— Tu es sorti quand ?

— Il y a six mois, dit-il en se calant sur son siège les yeux rivés sur l’extérieur.
Et toi depuis quand tu es mariée ?

J’ai envie de mentir de dire que ça fait des années.

— Huit mois.

Son regard revient doucement sur moi avant que ses yeux ne se baissent sur ses
mains qui se serrent à nouveau. Je sais qu’il pense que s’il était sorti plus tôt, je
ne serais pas mariée à présent et il a sûrement raison.

— Tu n’as pas changé de nom ?

— Si, pourquoi ?

— Ta voiture, reprend-il, la carte grise est à ton nom.

C’est donc comme ça qu’il m’a retrouvé, avec ma plaque d’immatriculation.

— Est-ce que tu lui as parlé de moi ?

— Non, dis-je tout en tournant la tête vers l’extérieur à mon tour. Je voulais
d’abord qu’on parle tous les deux.

Ludo ne me répond pas, aussi je le regarde, il cherche à savoir ce que je veux
savoir, mais pour moi, même s’il est son père, je dois m’assurer qu’il ne sera pas
néfaste pour la vie de mon fils, qu’il ne rentre pas dans sa vie pour en ressortir
trois mois plus tard parce qu’il sera en prison ou mort.
Il me sourit réellement pour la première fois depuis qu’on s’est à nouveau
retrouvé et je pense qu’il a compris ce que je cherche à savoir. Ludo s’avance sur
la table, ses mains toujours jointes, je suis étonnée de ses gestes lents et
maîtrisés, tout est si différent et en même temps familier.

— Tu sais, il y a dix ans, quand je me suis réveillé à l’hôpital j’ai eu le plaisir
d’être accueillie par Mathieu.

Mon cœur fait une embardée. Mathieu... ça fait bien longtemps que je ne pense
plus à lui ni à Thomas, c’est bien trop douloureux. Si je pense à eux, je me
rassure en me disant qu’ils sont heureux à présent et bien mieux sans moi. J’ai
l’impression qu’il se fait un plaisir de me rappeler mon ami pour m’enfoncer.

— Il te cherchait.

Ludo s’interrompt quand Paul dépose devant nous deux assiettes de poulet
basquaise fumante, accompagné d’une bière pour Ludo et d’un jus de fruits pour
moi. Je remercie Paul, enfin je pense l’avoir fait, alors qu’à mon tour je serre les
poings sous la table. Il n’a pas le droit de me parler de lui juste pour me faire
mal.

— Arrête, dis-je, je ne suis pas là pour parler de… lui.

— Je lui ai dit que s’il te touchait je le tuerais de mes mains. Et crois-moi, même
si les médicaments faisaient leurs effets, je ne fais pas ce genre de menace à la
légère.

Je déglutis avec difficulté et m’accroche à mon verre de jus de fruit comme à une
corde qui me retiendrait de dégringoler la montagne.

— Où veux-tu en venir ? je demande, agacée.

— Je veux que tu comprennes, dit-il en reprenant un air plus sérieux, que les
choses ont changé. Il y a dix ans, j’aurais tué ton mari et aujourd’hui, regarde-
moi, je ne l’ai même pas effleuré. J’ai changé, Marie et si je veux avoir une place
dans la vie de Malo c’est que je suis sûr de ne pas refaire les erreurs du passé. Je
ne l’ai pas fait pour Eva à l’époque, je ne le ferais pas pour lui, je ne le mettrai
pas en danger et je ne viendrai pas chambouler son monde si je n’étais pas sûr de
moi.

Il prend sa fourchette et commence à manger alors que je le dévisage encore
avant de sortir de mes pensées dirigées vers sa fille et de faire comme lui. Elle
doit être grande maintenant, j’ai l’image d’une petite fille blonde au regard
espiègle et souriante.

— Quel âge a-t-elle, maintenant ?

— Seize ans, dit-il en soupirant. Quand je l’ai quitté, c’était une enfant et
maintenant...

— C’est une femme, je termine pour lui en voyant qu’il n’arrive pas à l’imaginer
comme ça.

Il acquiesce. Je sens sa tristesse de ne pas avoir été là durant toutes ces années où
elle a grandi sans lui.

— Comment ça se passe avec elle ?

Je n’ose pas poser directement la question de savoir comment elle a réagi quand
elle a su que c’était son père et si elle sait qu’il était en prison, mais son point de
vue me donne un aperçu de ce qui attend Malo.

— Bien. Sa mère lui a tout dit quand elle a commencé à vouloir savoir.
Maintenant, j’essaye d’être son père.

Je retourne à mon assiette, je n’imagine pas dire à mon fils que son père a passé
dix années en prison.

— Regarde-moi, Marie.

Je lève doucement les yeux sur lui et sa détermination. Ses yeux sont tellement
semblables à ceux de Malo et en même temps différents parce qu’il est
l’incarnation de l’innocence alors que son père a dû voir les pires horreurs, ces
dernières années.

— Il a le droit de savoir pourquoi je n’étais pas avec lui tout ce temps, Marie. Je
ne vais pas lui mentir et réapparaître comme par magie sans explication.

Je sais qu’il a raison, que les mensonges ne serviront à rien, mais j’ai tellement
peur qu’il souffre.

— Qu’est-ce que tu lui as dit sur moi ?

— Que tu ne pouvais pas être avec nous, il me demandait pourquoi, mais je n’ai
rien trouvé de mieux à dire qu’un jour tu reviendrais et qu’il comprendrait à ce
moment-là.

Ludo me sourit avant d’avaler une gorgée de sa bière. Je lâche ma fourchette sur
la table, je n’ai pas faim. Je sens son regard sur moi, alors que j’inspire, sur une
partie bien précise de mon corps, celle que je déteste toujours autant. J’aimerai
être dans sa tête pour savoir ce qu’il pense à ce moment-là.

— Tu as changé, dit-il, tellement changé, tu es calme.

Je ris en me frottant le visage. Ce n’est bien qu’en apparence. À l’intérieur, je
boue depuis des jours. Mon monde s’écroule et le changement n’est pas ce qui
me rassure le plus surtout ce changement-là.

— Toi aussi, tu as changé, dis-je en posant mes mains sur la table.

Son regard accroche le mien. Je plonge dans le vert de ses yeux, dans ce qui
faisait mon monde il y a dix ans, là où je puisais ma force. La chaleur renaît en
moi quand il me regarde comme ça, je sais que lui aussi repense à nous, et à
toutes ces fois où son corps a calmé le mien. Je pourrais même ressentir encore
la prise de ses mains sur moi et ce plaisir qu’il me donnait tellement fort...
tellement nous. Je ferme les yeux avant que je n’aille trop loin dans mes pensées,
tout ça est fini et pourtant, je suis certaine à ce moment-là que je pourrais
replonger les yeux fermés.
Quand j’ouvre à nouveau les yeux, les siens sont à nouveau posés sur mon
alliance, le rappel constant que lui et moi on ne s’appartient plus, qu’il y a
quelqu’un d’autre dans ma vie à présent. Je range ma main sous la table et Ludo
reprend sa fourchette.

— Tu bosses dans quoi ? demande-t-il entre deux bouchés.

Je souris en le regardant. Mon avenir professionnel, à l’époque, le faisait rire
quant à m’imaginer en vendeuse de stores.

— Je vends des voitures.

Ludo me sourit

— C’est mieux que les stores.

— Et toi qu’est-ce que tu fais ?

— Je répare des voitures, dit-il en souriant.

J’aime le voir sourire, même si ça a l’air de n’être jamais un vrai sourire, qu’il y
a toujours quelque chose qu’il l’empêche de totalement lâcher prise. Je le
regarde manger quelques instants, même si je sens qu’il a encore du mal à
accepter que je sois mariée à un autre, on arrive à se parler sans se hurler dessus
et je suis rassurée. Je sais qu’il sera là pour Malo, à vrai dire, je n’ai jamais douté
de son envie ni de ses capacités, mais plus de sa disponibilité.
J’aurais envie de lui poser des questions sur tout ce temps qui nous a séparés, sur
la prison, mais je sais pertinemment que jamais il ne me parlera de ces années-là.
Je revois des centaines de fois, cette nuit où tout a changé, lui au sol avec ce
sang et cette peur dans ses yeux.

— Je n’ai pas pris l’argent, tu sais...

Je ne sais pas pourquoi je lui dis ça, maintenant. Comme le besoin qu’il
comprenne que je n’ai pas profité de cet argent. Ludo se cale dans son siège, l’air
songeur.

— Je sais, dit-il simplement après plusieurs secondes, comme si c’était tout à fait
logique que je ne le prenne pas.

Il regarde sa montre et je fais pareil en espérant ne pas être en retard au boulot,
mais non j’ai encore du temps.

— Je vais devoir y aller. J’aimerais le voir samedi si tu es d’accord.

— Oui, ça me laissera le temps de lui parler.

— Je viendrais chez toi. Ce sera plus simple pour toi et pour lui d’être dans un
endroit qu’il connaît.

J’acquiesce. On est séparé de seulement 50 km. Tout ce temps, je n’étais qu’à 50
petits km de ma vie d’avant, distance que je n’ai faite qu’une fois en dix ans.
Il se lève, son corps entier se dévoile devant moi, je n’arrive pas à ne pas le
regarder, j’ai envie de le toucher de rendre ce changement palpable.
Il s’approche de moi en enfilant une veste. Il est beau, je l’ai toujours trouvé
beau, mais là, c’est autre chose. Il a cette force qui le fait paraître insurmontable.
Avant, on aurait pu croire qu’il dominait le monde, que rien ne l’atteindrait juste
par son charisme, maintenant, ce n’est plus ça. C’est son physique qui impose
même s’il garde cette aura de danger, il connaît le pire à présent et ça le rend
moins sûr de lui.
Il prend ma main, la gauche et fait tourner mon alliance entre ses doigts avant de
se pencher vers mon visage.

— Je la déteste, souffle-t-il à mon oreille.

Je ne réponds rien, bien trop surprise. Ludo s’en va payer Paul et sort du bar sans
même me regarder une dernière fois. Je m’affale sur la banquette, mon cœur
n’arrête pas de me rappeler sa présence à grand coup dans ma poitrine. Je
ressens encore son souffle sur ma peau, ses mots, son intonation qui me fait
penser que rien n’est fini entre nous.

Chapitre 3

Love Remains The Same



Malo entre dans la voiture et je n’arrive pas à décrocher mon regard de lui
depuis qu’il est sorti de l’école. Il lui ressemble, parfois je perds pied en le
regardant passer sa main dans ses cheveux ou quand il sourit et que ses yeux se
plissent doucement. C’est troublant et en même temps, je sais qu’il est différent
de lui, qu’il ne fonctionne pas comme son père et je prie pour que ça continue.

Il se penche vers moi et dépose un bisou sur ma joue avant d’attacher sa
ceinture.

— Ça va ? je demande en le regardant faire.

— Ouais, dit-il seulement en soufflant.

Je ne peux m’empêcher de le regarder encore et il se tourne vers moi en souriant.
Je l’aime tellement. Jamais, je n’aurais cru ça possible d’être attachée à
quelqu’un comme ça, il n’y a que lui pour me rendre complétement heureuse
sans rien faire d’autre qu’être là.

— Maman ? On y va ?

J’acquiesce et démarre, je stresse sur la route qui nous ramène à la maison parce
que le moment est venu et que je ne sais pas comment aborder les choses sans
trop le brusquer. Juan pense que je le protège trop, que j’en fais des tonnes pour
pas grand-chose, mais je m’en voudrais de lui faire du mal. Le trajet est rapide,
l’école n’est pas loin de la maison, je me gare devant le garage et souffle alors
que Malo se détache.

— Il faut qu’on parle, dis-je en enlevant les clefs du contact.

Mon fils se recale dans son siège et me regarde. Parfois, je me demande qui est
l’adulte entre nous deux, il a ce regard qui vous scanne en un éclair et devine ce
qu’on essaye de cacher à ses yeux d’enfants.

— C’est grave ? Il demande alors que j’allais descendre de la voiture.

— Non. Mais c’est important.

Il continue de me fixer comme s’il allait trouver la réponse sur mon visage.

— C’est le monsieur qui est venu, dimanche ?

Je referme ma portière. Je ne pensais pas avoir cette discussion dans la voiture,
mais y a-t-il un bon endroit pour lui annoncer le retour de son père ?

— Oui.

— C’est pour ça que Juan faisait la tête tout l’après-midi.

Je suis surprise qu’il ait remarqué quoi que ce soit, Juan n’avait pas l’air si
différent de d’habitude, enfin à mes yeux, qui apparemment ne voient rien.

— C’est qui ?

Je regarde mon fils. Une dernière fois, comme pour graver ce moment dans ma
tête, celui où il ne sait rien de son père, après ça, tout sera différent. Ludo
déboulera dans sa vie comme il a déboulé dans la mienne et le changement sera
inévitable. Je sais que c’est important pour eux deux qu’ils se trouvent, j’ai
quand même peur.

— Ton père, dis-je en soufflant de peur que ça ne sorte pas.

Malo ne réagit pas. Il se contente de me regarder et son silence devient pesant
après une minute ou deux.

— Malo ? je demande doucement en posant une main sur son bras.

— Oui. OK, dit-il puis il descend de la voiture et part en direction de la maison.

Je pars à sa suite et le retrouve dans la cuisine le nez dans le frigo, au moins, ça
ne lui a pas coupé l’appétit.
Je m’appuie contre le plan de travail et attends qu’il veuille bien me parler. Je ne
sais pas ce qu’il ressent et j’en suis malade.

— Malo, dis-je après un moment, dis-moi ce que tu en penses ?

— Rien, dit-il en levant les épaules.

— Tu veux le rencontrer ?

— Je ne sais pas.

Je m’approche de lui et ferme la porte du frigo qu’il tient ouvert depuis bien trop
longtemps sans rien prendre à l’intérieur. Je me place devant lui à genoux pour
voir ses yeux, je vois les larmes qui arrivent et je serre mon fils contre moi. Il
essaye de faire comme si cette nouvelle ne lui faisait rien, mais au fond il est
perdu.

— Tu n’es obligé de rien, je reprends en frottant son dos, on fera comme tu
voudras.

— Si, je veux le voir, mais si...

Il ne finit pas sa phrase, des sanglots l’en empêchent.

— Si quoi, Malo ?

Il essuie ses yeux et se sépare de moi pour me regarder.

— S’il ne m’aime pas...

J’en reste bouche bée, mon cœur se brise qu’il puisse ne serait-ce qu’imaginé
une telle chose ! Je reprends mon fils dans mes bras et le serre tellement fort que
je suis à peu près sûr de lui faire mal, mais je ne veux pas qu’il pense comme ça.
Je n’avais pas envisagé ça et je ne sais pas quoi faire à part lui montrer tout mon
amour.

— C’est impossible, Malo, il t’aime déjà, tu sais.


***


Je suis en retard.
Je maudis le samedi midi et ses bouchons. Pourtant, je suis partie un quart
d’heure avant pour être sûre d’être à l’heure, mais aujourd’hui tout se ligue
contre moi pour que ce ne soit pas le cas. Je regarde ma montre, Malo doit déjà
être rentré de son entraînement et je n’aime pas le savoir seul à la maison. Mais
je préfère ça que sur le trottoir à m’attendre. À force d’arriver en retard les
samedis, je lui ai laissé une clef pour ne pas qu’il reste seul dehors, mais à neuf
ans, il est encore trop jeune pour rester seul à la maison. Enfin, les voitures
devant moi avancent et passé ce rond-point, je sais que je pourrais rouler étant
donné que personne ne va jamais dans mon village perdu.

J’arrive enfin chez moi, me gare rapidement dans la cour et entre dans la maison
où la porte n’est même pas verrouillée. Je me maudis, mais je ne peux pas en
vouloir à mon fils de ne pas être assez prudent, c’est à moi de l’être pour lui.

— Malo ! je crie depuis le rez de chaussé et n’obtiens aucune réponse.

Je monte les escaliers, mes talons claquent sur le parquet et arrivée à l’étage,
j’envoie valser mes chaussures en appelant mon fils qui ne répond toujours pas.
Je vais jusqu’à sa chambre de plus en plus énervée, mais il n’est pas là.

C’est Ludo que je trouve à sa place, assis sur son lit comme si tout était normal.

— Il est dans la douche, me dit-il sans même relever la tête vers moi.

Je reste un moment abasourdi par sa présence ici, je n’ai pas vu sa voiture en
arrivant pourtant il est là. Je soupire, soulagée que Malo aille bien. Ludo se lève
et me sourit, mon cœur se serre. Je crois que je ne m’habituerai jamais de le voir
comme ça, comme quelqu’un qui ne m’appartient plus, juste une présence de
mon passé qui malgré tout continuera de faire partie de ma vie jusqu’au bout.
Notre enfant nous liera inévitablement et je dois être forte pour Malo, pour
qu’entre nous, ce ne soit pas cette continuelle tension.

Il baisse les yeux sur ses mains et je fronce les sourcils en apercevant qu’il tient
mon portable.

— Qu’est-ce que tu fais avec mon portable ? je demande en tendant la main tout
en m’approchant pour lui prendre.

Il me sourit toujours, peut-être encore plus ironiquement, j’ai l’impression de
revenir à nos débuts quand j’avais constamment l’impression qu’il me prenait
pour la dernière des connes.

— Je rentrais mon numéro pour que tu puisses me joindre, ce sera quand même
plus simple que de débarquer chez toi.

Je soupire et acquiesce en sachant très bien qu’il ne s’est pas gêné pour fouiller
dedans. Il me tend mon portable que je prends, nos doigts se frôlent et je recule
immédiatement.

— Comment ça s’est passé avec Malo ?

J’avais promis à mon fils d’être avec lui quand il verrait son père, il était stressé
et je m’en veux d’être arrivé en retard, mais à ma décharge, je ne pensais pas
voir Ludo avant cet après-midi.

— Bien, dit-il en regardant autour de lui les mains dans les poches de son jean, il
n’a pas dit grand-chose avant d’aller se cacher dans sa douche.

Je regarde à mon tour la chambre de Malo, il y a des cahiers par terre avec des
crayons, à côté de son lit des cavaliers et des Indiens et après ça des cartes à
collectionner. C’est comme s’il avait commencé quelque chose puis qu’il était
passé à autre chose et encore autre chose. Ludo me sort de ma rêverie.

— Il fait de la boxe alors ?

Il est en face de son étagère, près de la fenêtre où toutes ses médailles sont
alignées autant de trophée qu’il a gagné fièrement.

— Oui, il a besoin de se défouler, dis-je en m’avançant jusqu’à lui pour regarder
ses médailles. La boxe est un sport où il faut se contrôler donc c’est bon pour lui.
Il a l’air calme comme ça, mais...

Je ne finis pas ma phrase, notre fils ne pouvait pas être tout le contraire de nous,
il fallait bien que la violence et la colère soient en lui. On ne pouvait décemment
pas avoir un enfant calme quand on sait qui on est lui et moi, même si son
éducation jouera beaucoup, les gènes sont là. Les miens ne sont pas les meilleurs
que j’aurais voulu partager avec lui.

Ludo tend la main pour prendre une photo de Juan, Malo et moi. On sourit,
heureux lors de nos dernières vacances. Il caresse nos visages à Malo et moi et
son pouce vient cacher le visage de Juan. J’ai mal, d’imaginer ce qu’il ressent, si
je le voyais avec une autre femme et mon fils, je ne suis pas sûre d’accepter si
bien les choses. J’ai l’impression d’avoir un étranger devant moi à mesure que
ses réactions m’étonnent. Il a raison, il y a dix ans, il l’aurait tué, sûrement que la
prison a fait son effet, je n’ose même pas lui en parler. À vrai dire, je n’ose rien
face à lui. Je culpabilise, j’ai l’impression d’être celle qui lui a enlevé sa famille
et je n’aime pas me sentir comme ça, la brèche en moi s’étiole de plus en plus à
mesure que je le regarde.

— Maman !

Je me retourne en sursautant, en entendant Malo à l’entrée de sa chambre. Je
souris à mon fils et pars l’embrasser, je sens qu’il panique avec la présence de
son père.

— Tu es doué, dis-moi, reprend Ludo en montrant les médailles, c’était pour
quoi celle-là ?

Malo sourit, ses yeux pétillent de fierté quand il s’avance vers lui pour lui
raconter son combat. Je reste un instant à les regarder, si semblables, ils sont
beaux ensemble. Ç’aurait dû être ça, si tout s’était déroulé comme prévu,
ç’aurait été ça notre vie à tous les trois. On aurait formé une famille. Malo se
détend, tout en racontant ses exploits, son père sourit, et l’encourage à continuer
de lui parler de lui. Je sors de la chambre et les laisse entre eux, ils ont du temps
à rattraper.


***


Après avoir constaté que tout se passait bien pour eux et pris une douche, je
décide d’aller préparer le déjeuner, la présence de Ludo devient moins pesante
quand je l’écoute rire avec Malo, mais j’ai encore du mal à réaliser. J’arrive dans
la cuisine et les entends descendre les escaliers.

— Maman ! On va manger à Macdo !

Malo entre en courant dans la cuisine puis il sautille devant moi attendant mon
approbation. Je n’aime pas trop qu’il mange ce genre de truc, on devient vite
accroc et il sait que je suis réticente. Mon regard se porte sur Ludo, il sourit en
secouant la tête, l’air de dire, je te reconnais bien là. Je regarde mon fils qui me
supplie d’accepter.

— Après, on va à l’aquarium ! S’il te plaît, maman !

Comment refuser ?

— OK, vas-y.

Malo repart pour aller mettre ses chaussures, me laissant seul avec son père.

— Viens avec nous.

— Il n’a pas l’air d’avoir besoin de moi.

Ludo s’approche de moi, sa présence impressionnante et son corps me rendent
fébrile, je ne suis pas sûre de supporter sa présence pendant des heures.

— Lui, non.

Je soupire, et lui lance un regard qui se veut de glace.

— Qu’est-ce que tu cherches ? je demande froidement

— Rien, dit-il maintenant à quelques centimètres de moi, je ne cherche rien
d’autre que connaître mon fils. Qu’est-ce que tu imagines ?

— Je ne sais pas, ce n’est pas simple comme situation, tout est rapide et j’ai du
mal avec le changement

Il rit en reculant et prenant ma main.

— Non. Tu t’es très bien adapté.

Il presse mes doigts entre les siens, sa main est si large et sa peau rugueuse il a
perdu sa douceur.

— Tu m’en veux.

Il ferme les yeux et me relâche avant de faire demi-tour.

— Il ne vaut mieux pas qu’on en parle, Marie. Crois-moi, c’est préférable.


***


Après leur départ, je monte dans ma chambre complètement perdue. J’ai
l’impression que ma vie m’échappe et que plus rien n’a de sens. J’aimerais lui
expliquer mes choix, mais je n’en ai pas le courage parce que je sais que pour
lui, c’est incompréhensible. Je ne dois pas me sentir coupable si aujourd’hui on
en est là, c’est aussi sa faute. Je m’assois sur mon lit et prends mon visage entre
mes mains. Heureusement, Juan ne rentre pas avant des heures et Malo pareil.
Mon regard se porte sur la photo de nous trois qui trône sur ma table de chevet.
Malo fait le pitre devant Juan et moi. C’est eux ma famille et j’ai l’impression
que Ludo essaye de me montrer autre chose, que c’est avec lui que j’aurai dû
avoir cette famille. Mais maintenant, il est trop tard.

Je prends la photo dans mes mains quand je remarque que ce qui se cache
derrière dépasse sur un coin. J’ouvre le cadre et récupère le photomaton que j’y
cache depuis toujours. Celui de Ludo et moi le jour de ma rentrée en dernière
année. Je souris alors qu’une larme coule de mes yeux. Je me souviens de cette
soirée, du resto où on a mangé avant de finir dans un vieux photomaton, ceux
qui font quatre clichés à la suite et pas numériques comme ceux que l’on croise
partout maintenant. Ludo m’a prise sur ses genoux, sur la première photo, on fait
les imbéciles. Sur la deuxième, je me penche vers lui, sur la troisième, il
m’embrasse et sur la quatrième, ma préférée, on se regarde seulement. Elle n’est
plus là ; la quatrième a été déchirée. Mes yeux sont inondés à présent, j’aimais
cette photo. Quand je la regardais, je me sentais aimé, rien qu’en le voyant, son
regard sur moi et l’intensité qu’il y avait entre nous me rendait heureuse. Je sais
que c’est lui qu’il l’a prise. J’ignore juste ce qu’il veut.

Chapitre 4

Blurry



Tout va bien.
Malo passe du temps avec son père, il en est heureux et le voir comme ça me
rend heureuse. Il lui a expliqué son absence et notre fils a posé les centaines de
questions qui me brûlaient la langue depuis le retour de Ludo. Il n’a pas tout dit,
il n’a pas menti, Ludo en a seulement éludé certaine qu’un enfant de neuf ans n’a
pas à connaître. Oui, tout va bien. Mon mari m’aime et me le répète en espérant
que l’absence de sexe entre nous n’ait rien à voir avec l’apparition de mon ex
dans nos vies. J’essaye, mais j’en suis incapable, j’ai l’impression de tromper
Ludo dès que Juan me touche et cette situation devient pesante alors non, tout ne
va pas bien. J’aurais beau dire le contraire, ça ne changera pas la réalité. Je
culpabilise envers Ludo, envers Juan, ça devient intenable. Je suis complètement
perdue et tente de m’accrocher au peu de stabilité qu’il reste pour ne pas
sombrer.
Je jette le reste de mon café dans l’évier avant de repartir travailler, j’enlève mon
alliance et entreprend de laver ma tasse quand la porte s’ouvre. Je lâche la tasse,
m’attendant à voir Juan qui finalement a pu rentrer déjeuner avec moi un peu
tard, mais c’est Ludo qui débarque dans ma cuisine, apparemment hors de lui.
Ses yeux m’envoient des éclairs de haine, je commence à avoir peur parce que je
ne vois pas ce qui le met dans cet état.

Il s’approche de moi, vêtue d’un jean et seulement d’un tee-shirt alors qu’il pleut
des cordes dehors, les muscles de ses bras m’absorbent quand il prend enfin la
parole pour me hurler dessus.

— T’es complètement dingue si tu crois que je vais te laisser faire ça !

Je mets quelques secondes à percuter avant de répondre.

— Quoi ? je demande, ne voyant pas du tout de quoi il parle.

— C’est mon fils, Marie ! Le mien et pas celui du connard que t’as pris pour
mari !

Il m’accule contre l’évier. Mon air devient empli de lui et de sa fureur, je ne
comprends rien de ce qu’il me raconte et le stress qu’il en vienne aux mains ne
rend pas ma réflexion facile.

— De quoi tu parles !? je crie à mon tour

— Il ne portera pas son nom !

Je comprends enfin ce qu’il essaye de me dire. On avait évoqué cette possibilité
avec Juan si Ludo ne voulait pas de lui. À l’époque, je n’étais pas sûre qu’il le
prenne bien, vu ce qu’il m’avait dit sur la famille.

— Qui t’a dit ça ?

— Malo !

— Où est-il ?

— Chez moi avec Eva.

Je soupire, apprendre qu’il a une sœur l’a réjoui et apparemment « elle est super
cool » je cite et il adore passer du temps avec elle, elle le gâte et le bourre de
cochonneries comme on en mange à seize ans, mais lui qui a toujours été seul, je
ne vais pas le priver de ce plaisir.

— Tu crois que je vais te laisser faire ça, Marie ? C’est mon fils, il portera mon
nom et pas celui de l’autre dégénéré !

Il recule, mais sa colère est toujours là. J’essaye de parler, mais il ne m’en laisse
pas le temps. La colère commence à gronder en moi, tout ce que je retiens depuis
qu’il est revenu, toute cette culpabilité que j’encaisse alors que c’est à lui que
j’en veux, mais je suis trop conne pour ne pas lui montrer que tout est de sa
faute. La brèche lâche totalement et le trou béant s’ouvre en moi et laisse
déverser tout ce qu’il contient depuis dix ans... dix ans de colère et de peur que
j’ai retenue tant bien que mal grâce à Malo... pour lui, mais aujourd’hui tout
m’échappe et je ne ferais rien pour les retenir, je n’en ai plus la force.

— Il t’a déjà toi... s’il veut un gosse, il n’a qu’à t’en faire un !

Je ris en m’approchant de lui. Nom de dieu, comment il arrive à me mettre hors
de moi !

— Non ! Justement, non, il ne peut pas parce que je suis terrifiée à l’idée de
mettre au monde un autre enfant ! Il n’est peut-être pas son père, mais il était là.
Toi, tu étais où ? Où tu étais, nom de dieu, quand j’avais besoin de toi ! Où tu
étais quand je me suis retrouvée toute seule sans rien ni personne ? ! Où tu étais
quand j’ai su que j’étais enceinte ?! Où tu étais, bordel !? J’avais besoin de toi et
tu m’as abandonné ! Tu n’étais pas là quand j’ai vécu le pire, quand j’aurais dû
avoir ta main dans la mienne pour me rassurer alors que je n’avais que cette
foutue barrière de lit froide à serrer pour me raccrocher à quelque chose pendant
que je donnais naissance à mon... notre fils ! Tu n’étais pas là alors que je vivais
le pire moment de toute ma vie, qu’il n’y avait que cette horloge qui égrainait les
secondes à coup de tic-tac pendant que notre fils ne respirait pas ! Où tu étais
(j’essuie mes yeux d’un geste rageur), où ? Pendant que j’attendais de l’entendre
crier, tu n’étais pas là, quand je pensais que les pires moments je les avais vécues
en te voyant au sol baignant dans ton sang, mais ça à côté de sa naissance ce
n’était rien et tu n’étais pas là !

Je sens ses mains sur mes bras alors que je frappe son torse, je ne m’étais même
pas rendue compte de mes gestes. Mais je lui en veux de m’avoir abandonné,
d’avoir privilégié son trafic à moi. C’est sa faute, pas la mienne.
Mes yeux se relèvent vers les siens. Il m’avait promis de ne jamais
m’abandonner et il l’a fait. Il me relâche et la tension dans mon corps devient de
plus en plus forte. Je sais ce dont j’ai besoin pour me calmer, une voix hurle et
frappe dans ma poitrine de la libérer de l’ouvrir et de la laisser sortir qu’elle en a
besoin pour être apaisée. Ludo secoue doucement la tête et mon regard se porte
vers la porte. Je veux partir d’ici, monter m’enfermer et ressentir cette douleur
libératrice qui me ramènera sur terre. Mon cœur cogne ma poitrine, je fais un pas
en direction de la porte, mais Ludo me barre le chemin sans me toucher juste
avec son corps imposant.
J’inspire et relève les yeux sur lui pour lui dire de me laisser passer, mais mes
mots ne franchissent pas ma bouche. Je regarde son corps si fort et je repense à
ce qu’il m’offrait avant, mon désir de lui devient de plus en plus fort et je ne
réfléchis pas... je veux l’apaisement sinon je vais mourir. J’ai si mal ! Mon corps
se jette sur le sien, il referme ses bras sur moi et nos lèvres se retrouvent.

Sa bouche s’ouvre sous la pression de la mienne, je l’entends gémir (ou peut-être
est-ce moi ?) Quand nos langues se rencontrent après dix ans, mais je n’ai rien
oublié de la fièvre de ses baisers et de leur intensité. Ses mains me soulèvent
avant de me déposer sur la table, ma bouche ne veut pas quitter la sienne... lui,
son odeur, son goût, sa respiration, je les veux pour toujours et ne plus jamais
m’en séparer. Le feu du désir que je n’avais pas connu depuis si longtemps me
fait perdre la tête et la raison, il n’y a rien qui ne soit pas lui qui compte et
l’envie d’avoir son corps dans le mien. Je presse son dos si large et mon corps
s’écrase contre la dureté du sien, j’ai envie de le toucher partout et j’ai
l’impression de ne pas avoir assez de mains pour ça. Sa bouche quitte la mienne
et descend sur mon cou, il défait les boutons de mon chemisier rapidement et ses
lèvres se promènent sur mon corps qui frissonne sous ses caresses. Sa jambe
écarte les miennes et il vient se nicher entre mes cuisses en feu, j’ai besoin de
lui, là, qu’il me prenne fort... si fort que le monde n’existera plus.
Je défais les boutons de son jean et Ludo me fait glisser sur la table ramenant
mon entrejambe contre lui. Je gémis de le sentir excité contre mon sexe en feu. Il
ne perd pas de temps et sort sa queue dure avant d’écarter mon slip sous ma jupe
relevée et de me pénétrer. Ses yeux restent dans les miens, le profond désir qu’il
exprime me fait frissonner alors qu’il ne bouge pas, une fois enfoui dans mon
corps.

— Fort, dit-il, la voix grave et enrouée.

— Fort, je réponds sans quitter ses yeux.

Il sort de mon corps et je ferme les yeux un instant en sachant que le feu va
reprendre et qu’il va combler ce vide qui m’aspire. Il entre d’un coup fort qui me
fait crier avant qu’il ne recommence encore et encore, mon corps est transporté
dans cet endroit mêlé de douleur et de plaisir, que j’aime et que seul lui
m’apporte. J’ouvre les yeux quand je sens son souffle sur ma joue, mes mains se
referment sur ses épaules, mes doigts s’y enfoncent comme les siens dans mes
cuisses qu’il soutient en me prenant. Je sens le plaisir monter au creux de mon
ventre, la brûlure incendiaire d’un orgasme fulgurant alors qu’il s’active toujours
en moi pour finir de me rendre folle. Sa bouche reprend la mienne, il mord ma
lèvre et je jouis dans ses bras, mon corps transporté vers cet état de plénitude où
le plaisir surpasse la douleur et le mal qui me ronge, me laissant l’espace d’un
instant en extase. Je sens Ludo jouir à son tour profondément enfoui en moi
avant qu’il ne s’écroule sur moi et que l’on finisse allongé sur la table.

Ludo reprend son souffle dans mon cou et je le serre contre moi comme pour ne
pas le laisser partir.
Je ne réalise pas encore ce que tout ça implique, mais je sais que j’ai besoin de
lui, qu’entre nous c’est inévitable.

— Je t’avais dit que je te retrouverais, dit-il le souffle court, pourquoi tu ne m’as
pas attendu, pourquoi, Marie ?

Je ne réponds pas. J’essaye de retenir les larmes qui tentent de se frayer un
chemin alors qu’il se redresse, son corps trempé de sueur comme le mien. Il se
rhabille sans même me regarder et sort de la cuisine en me laissant là,
complètement perdue. Il m’abandonne encore.


Chapitre 5

My Little Secret



L’eau coule sur moi depuis un moment et pourtant, j’ai l’impression que jamais
je ne serais propre. Comment j’ai pu faire ça ? Comment je vais pouvoir regarder
mon mari en face après ça ? Je me dégoûte. Mes yeux se baissent sur mon corps,
horreur qui n’arrête pas de me trahir. Pourquoi ? Pourquoi j’ai aimé ça ?
Pourquoi ça m’avait manqué alors que tout allait bien avant ?

Je ne me reconnais plus ou plutôt si, je ne me reconnais que trop bien et j’ai
peur. Peur que cette Marie que j’avais enterrée ne vienne tout détruire en
revenant comme un zombie prêt à tout dévorer. Je ne veux pas perdre ma
stabilité, ma vie parfaite et normale. Je ne peux pas leur faire ça, je n’ai pas le
droit parce que maintenant, mes décisions n’influent pas seulement moi, mais
toute une famille. Être égoïste ne me servira à rien à part tout détruire et rendre
malheureux ceux que j’aime.

— Marie !

Je sursaute et finis de me rincer avant de sortir de la douche. Juan est là, dans la
salle de bain, je l’ai appelé pour lui dire que je ne venais pas travailler, que je me
sentais mal. C’est mon patron, le propriétaire de la concession pour laquelle je
travaille, c’est comme ça qu’on s’est rencontré. Si au début je ne voyais en lui
que le patron sympathique et charmant... très vite, c’est devenu autre chose. Il
me plaisait par sa force tranquille, son charisme et sa gentillesse. Il a été patient
avec moi, j’ai eu du mal à lui faire confiance, à redonner ces parties de moi que
je ne voulais pas partager avec un autre. Mais Juan m’a laissé le temps et pour
ça, je lui en suis reconnaissante, sa patience est un bien précieux. Quand il a vu
mes cicatrices, il n’a pas eu l’air dégoûté, mais plutôt triste. Je ne lui ai pas tout
dit, juste que j’ai eu une période auto-destructrice quand j’étais ado et il n’a rien
demandé de plus.

— Tu vas bien ? me demande mon mari en me tendant une serviette que
j’enroule autour de moi.

— Oui, ça va mieux. Tu as récupéré Malo ?

— Oui, il est dans sa chambre.

Je tourne le dos à Juan. Je n’arrive même pas à le regarder alors qu’il s’inquiète
pour moi et je commence à démêler le tas de nœuds que sont mes cheveux. Il
s’approche de moi et ses mains sur ma taille me font tressaillir, je vois et sens
d’autres mains qui me serrent et savent comment me faire du bien.

— Qu’est-ce qui t’arrive en ce moment ? (Il passe sa joue rugueuse sur mon
épaule et embrasse mon cou.) Tu sais que tu peux me parler, dis-moi ce qu’il y a,
Marie, j’ai l’impression de te perdre.

Je m’appuie sur la vasque, mes jambes vont lâcher. Je suis aussi lâche qu’elles,
comment je peux lui faire ça ? Comment je peux coucher avec un autre dans sa
maison ? Les larmes reviennent, je deviens une vraie fontaine et tout est de ma
faute, je n’ai pas le droit d’être triste. Moi aussi j’ai l’impression de me perdre. Il
y a cette vie que j’ai eue, celle que j’aurais pu avoir avec Ludo et celle que j’ai
avec Juan. Je ne sais plus où je suis dans toutes ces possibilités ni celle que je
veux, mais une chose est sûre, je ne veux pas faire souffrir quelqu’un et quoi que
je fasse, c’est inévitable.
Je lève les yeux sur le miroir et affronte notre reflet, Juan me regarde perdu, une
boule se forme dans mon ventre. La culpabilité va finir par me tuer.

— Je suis désolée, dis-je en me retournant pour me blottir dans le confort de ses
bras.

Juan me serre contre lui, il ne dit rien et se contente d’être là et de me rassurer
avec sa présence. Ses mains caressent doucement mon dos, sa bouche cherche la
mienne et je ferme les yeux avant de sentir ses lèvres se poser sur moi. Je me
recule avant qu’il n’aille trop loin et file vers la chambre, épuisée de tous ces
événements. Je laisse tomber la serviette et m’effondre dans mon lit. Je me
maudis, je ne veux pas être cette femme, ce n’est pas moi, je n’ai pas le droit de
lui faire ça, pas à lui. Je sens deux bras m’entourer et le torrent de larmes repart.
Juan me serre contre lui alors qu’il devrait me haïr s’il savait. Pourtant, je ne
veux pas qu’il sache, je ne veux pas qu’il me quitte ou qu’il n’ait plus confiance
en moi. Je veux ce qu’on avait avant le retour de Ludo, je veux mon mari et je
veux pouvoir l’aimer en pensant à un fantôme, mais pas à un être réel qui n’a
qu’à apparaître pour tout remettre en question. Je veux ma vie, aussi superficielle
qu’elle soit, je la veux, pour moi et pour Malo.

Je me lève et pars m’habiller. J’ouvre mon tiroir en séchant mes larmes et fouille
à la recherche de sous-vêtements quand je vois ces lettres, celles qu’il ne lira
sûrement jamais, pourtant, il faut que je lui dise.

— Qu’est-ce que tu fais ? me demande Juan, surpris.

— Je dois régler quelque chose.

J’enfile un jean et un pull, j’attache rapidement mes cheveux et sors de la
chambre pour aller embrasser Malo. Juan me suit et me parle, mais je ne l’écoute
pas. Je veux le retrouver, mais je dois mettre les choses au clair entre mon passé
et mon présent.


***


Je ne suis pas encore allée chez lui, mais de ce que m’en a dit mon fils c’est petit
et le plafond est tordu. Soit mansardé. Je viens de faire 50 km. Il est tard, je suis
fatiguée, mais je veux que tout soit clair surtout pour ma conscience qui ne
supporte pas ce tumulte en moi et qui est au bord du précipice.
Je monte les escaliers, l’immeuble est miteux, il n’a plus les mêmes moyens.
Mécano, ça gagne moins que trafiquant. J’arrive au dernier étage, il n’y a qu’une
porte, je colle mon oreille ; mais je n’entends rien. Je vais pour frapper et me
reprend, lui ne frappe jamais et entre chez moi comme dans un moulin. J’appuie
sur la poignée, la porte n’est pas verrouillée et entre. J’atterris directement dans
le salon cuisine, Malo avait raison, c’est petit, les poutres apparentes occupent le
plus gros de l’espace et ne laisse pas beaucoup de place au reste. Mes yeux
s’adaptent à la pénombre, seule la lumière d’un lampadaire extérieur éclaire le
canapé en face de la fenêtre. Ludo est là, allongé à peine redressé pour voir qui
vient d’entrer chez lui, de la fumée s’échappe d’un cendrier l’odeur m’est
familière, un joint. Je croyais que tout ça était fini apparemment non. Il se lève
torse nu, je n’avais pas vu son corps encore, et j’en reste un moment sans voix,
tellement, il est beau comme ça.

— Marie ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Sa voix montre son étonnement et son inquiétude. J’essaye de détourner mes
yeux de ses abdos pour l’affronter. Il s’approche de plus en plus et je lève ma
main pour l’arrêter et ouvre enfin la bouche.

— On ne peut pas faire ça, on ne peut pas coucher ensemble sans qu’il y ait des
conséquences et je ne veux pas...

Une porte à la droite de Ludo s’ouvre, un rayon de lumière filtre de ce qui
semble être sa chambre et une grande blonde fait son apparition. Elle me sourit,
elle est magnifique même décoiffée et vêtue seulement d’un tee-shirt trop grand.
Cette femme est tout ce que je ne suis pas, sexy, belle et sûre d’elle. Je n’arrive
pas à décoller mon regard d’elle, parce que je sais qu’il couche avec elle, que
son corps parfait lui donne du plaisir. La jalousie m’envahit, comment j’ai pu
croire que je comptais encore pour lui ? Mon dieu, que je suis pathétique ! Je
jette un dernier regard à Ludo qui, lui, me fusille et sors de cet appartement, le
cœur au bord des lèvres.
Je dévale les escaliers en courant, manquant de tomber, mais je suis aveuglée par
la douleur et le dégoût, de moi, de lui, de nous, de ce qu’on est devenu alors que
je ne voulais rien de tout ça. J’arrive dans la rue, l’air frais n’a aucun effet et la
nausée me prend, quand Ludo me rattrape.

— Marie !

— Laisse-moi ! je hurle en essayant de maîtriser mon corps.

Il attrape mon bras et me retourne violemment contre lui, je heurte son torse nu
et tente de me débattre, mais autant se battre contre une montagne.

— Arrête, merde ! Tu es venue me dire quelque chose, dis-le !

J’arrête de me débattre et le regarde, il est en colère, il n’a pas à être en colère,
c’est moi qui viens de le voir avec une autre !

— Laisse-moi ! Voilà ce que je voulais te dire.

Ses mains quittent mes bras et viennent enserrer mon cou. Doucement d’abord
puis plus fort, je ferme les yeux un instant en attendant qu’il serre.

— Tu ne peux pas faire ça, dit-il doucement, mais avec cette voix grave qui
signifie qu’il a mal, tu ne peux pas venir me dire de te laisser et me faire une
crise de jalousie, t’as pas le droit, Marie.

J’ouvre les yeux quand je sens son souffle contre moi, il est proche, mais ses
mains ne me serrent pas.

— Serre-moi...

Montre-moi que je compte pour toi, montre-moi que tout ça n’est pas fini que tu
es là et pas seulement pour Malo, mais pour moi parce que tu m’aimes encore.
Fais-moi ressentir que je compte, ne m’abandonne pas encore. J’aimerais lui
dire tout ça alors que je suis venue pour le contraire. Je suis de plus en plus
perdue, mais je ne veux pas qu’il y ait d’autres femmes. Ses mains quittent mon
cou et j’ai l’impression qu’on vient de m’enfoncer une lame dans le cœur. C’est
comme s’il me disait je ne veux pas de toi.

— Qu’est-ce que tu veux, Marie ?

Je ne sais pas ce que je veux, je le veux lui et je veux que rien ne change.

— Je... rien, je ne veux rien.

— Dis-le, dis-le-moi.

Il prend mon visage entre ses mains et plonge son regard vert envoûtant dans le
mien. Je sais ce qu’il veut que je dise, mais je n’y arrive pas surtout pas après ça.

— Je ne veux pas qu’il y ait d’autres femmes, je... on ne peut pas.

Il me relâche en passant nerveusement ses mains dans ses cheveux.

— Tu te rends compte de ce que tu dis ? Tu es mariée, bordel, tous les matins, tu
te réveilles avec lui, toutes les nuits, tu couches avec lui, c’est à lui que tu
appartiens et tu me demandes de ne pas coucher avec d’autres femmes. Ouvre
les yeux, Marie, celui qui a abandonné l’autre, c’est toi ! Toi qui as renoncé à
nous pour une putain de vie que tu crois géniale !

Comment il peut dire ça ? Comment il peut croire que je l’ai abandonné !

— Non, ça, c’est toi qui as tout détruit avec la drogue ! J’ai un enfant, Ludo ! Je
devais faire quoi ? Attendre que tu sortes de prison et espérer que tu te
souviennes de moi et que tu veuilles une autre vie pour notre fils ?!

— Tu n’as même pas essayé, tu n’as pas cherché à ce qu’on ait cette vie
ensemble, tu t’es accroché à ce que j’étais, mais comment tu n’as pas pu
comprendre que pour toi, pour lui, j’aurais tout arrêté même il y a dix ans si tu
m’avais dit que tu étais enceinte, j’aurais arrêté.

Je secoue la tête, tout ça ne sert à rien. Le passé doit rester là où il est et rien ne
nous fera revenir en arrière. On a tous les deux fait les mauvais choix peut-être,
mais on les a faits et maintenant tout est fini.

— Ça n’a plus d’importance maintenant. Se reprocher le passé ne changera rien.

— Si ça en a, dit-il, ça évite de refaire les mêmes erreurs.

Je recule de quelques pas, j’ai l’impression de lui dire adieu une nouvelle fois,
mais cette fois-ci il est bien vivant et ne risque rien à part se retrouver sous les
ongles d’une blonde. Je ris nerveusement, je ne veux pas qu’il couche avec une
autre !

— Il ne me touche plus ! Je n’y arrive plus depuis que je t’ai vu, je n’arrive plus
à faire l’amour avec mon mari à cause de toi !

La colère me reprend. Au final, je me maudis alors que lui s’envoie en l’air avec
une autre. Je suis la reine des connes comme toujours quand il est question de
Ludo. Je vois ses poings se serrer, j’aurais peut-être dû lui dire le contraire,
qu’on s’éclate au lit pour qu’il se sente au moins aussi minable que moi.

— J’ai fait dix ans de prison, Marie, alors ne crois pas que je vais m’abstenir de
coucher avec toutes les femmes que je veux parce que t’es pas capable de voir
que si t’en es là avec lui, c’est parce que...

— La ferme ! je hurle et me rue sur lui pour le frapper de toutes mes forces.
Ferme-la !

Je me dégage et fais demi-tour pour courir vers ma voiture, la rage m’aveugle. Je
m’en veux d’être si faible face à lui, de le vouloir alors que je ne peux pas et de
ne pas être capable de tirer un trait sur nous.


***


Je me regarde dans le miroir. Je ne vois que le haut de mon corps, mais c’est
suffisant pour me dégoûter. Il y a des traces du passage de Malo sur mon ventre,
mais celle-là ne me gêne pas même si elles ne sont pas jolies, ce n’est pas le plus
dégoûtant. Je repense à cette femme, magnifique, sa peau dorée qui doit être
douce et ses seins ronds fermes et sans toutes ces horreurs qui les entourent. Je
l’imagine, lui, la toucher et je lève la lame sur ma peau brûlante. Il m’a
complètement abandonné, je suis perdue sans lui et il ne fait rien pour me
ramener, non, il m’enfonce. J’ai besoin de toi pour me calmer, pour combler ce
vide qui m’a complètement englouti de nouveau. Comble-moi. Je garde les yeux
bien ouverts alors que la lame franchi la barrière de ma peau. La douleur arrive
et remplit mon corps de bien-être en assouvissant ce manque. Mon dieu, dix ans
que je n’ai pas fait ça et je sens la tête me tourner à mesure que le sang s’écoule
sur moi. Je continue de fendre ma peau, j’en veux encore comme un drogué en
manque, il m’en faut plus, encore plus de douleur, qu’elle vienne remplacer celle
de mon cœur. L’euphorie du bien-être me gagne quand la porte de la salle de
bain s’ouvre et que Juan me regarde me mutiler. Mon bras se baisse et je tente de
cacher ma poitrine, mais il a tout vu.

— Marie ! Mon dieu, mais qu’est-ce que tu fais !?

Je tente de ramasser mes vêtements, mais ma tête tourne et très vite c’est le noir
complet et l’oubli, enfin.

Chapitre 6

Thorns And Roses



Mes paupières me paraissent extrêmement lourdes et je peine à les ouvrir, quand
je finis par vaincre ce poids, c’est la lumière qui m’aveugle. Je referme les yeux
et constate que je ne sais rien, je cherche mon dernier souvenir, mais à part un
vide abyssal, mon cerveau ne m’envoie rien. Je tente à nouveau d’ouvrir les
yeux en me préparant à la clarté et à force de papillonner m’y habitue. Le
plafond blanc, et un néon éteint m’accueillent quand la lumière se fait enfin dans
mon esprit. Hier, Ludo, la salle de bain et Juan... je me redresse si vite que ma
tête tourne et mon corps qui ne supporte pas ce changement radical me renvoie à
ma position horizontale. Nom de dieu, où suis-je ?!

— Enfin, te revoilà.

Une voix résonne, une voix que je ne pensais plus entendre après dix ans, qui
fait rater quelques battements à mon cœur et je me demande si je ne rêve pas.
Mais quand je sens sa main sur la mienne, je sais que tout est réel, aussi réel que
le frisson qui me parcourt. Je ferme les yeux et tente de trouver en moi le
courage de l’affronter. Je ne suis plus cette fille faible qu’il pouvait atteindre si
facilement, ma vie, la sienne sûrement aussi, a changé et m’a fait grandir et
surtout j’ai une priorité aujourd’hui.

— Mon fils, je demande d’une voix tremblante.

— Ne t’inquiète pas, il est avec son père et il va bien.

Je me fige un instant puis soupire en pensant qu’il doit prendre Juan pour le père
de Malo, mais n’ouvre toujours pas les yeux. Est-ce vraiment réel, lui ici, sa
voix, sa main qui serre la mienne ? Je n’aurais que ça à faire, soulever mes
paupières pour avoir confirmation que Mathieu est bien là en face de moi dans
ce que je suppose être, un hôpital grâce au son que mon ouïe réussit à capter.

— Félicitation, d’ailleurs, tu es maman et tu es mariée.

Il dit ça comme si c’était un exploit et réussis à me faire sourire et ouvrir les
yeux. Son visage est là au-dessus du mien, ses cheveux châtain toujours en
bataille, ses yeux verts fatigués et ce sourire en coin qui me rend nerveuse. Il n’a
pas tant changé, juste vieilli, ce qui a l’air de le rendre plus sûr de lui.

— Tu es là, dit-il en soupirant.

— Je suis là, j’arrive à répondre la voix obstruée par une boule de nostalgie.

Je ne sais pas encore si tout ça est bien réel si sa présence n’est pas due à une
substance que le tube enfoncé dans ma main me fait miroiter, mais je savoure cet
instant, ce moment de le revoir lui entier et malgré la fatigue qui tire ses traits, en
forme. Il se redresse et passe ses mains dans ses cheveux déjà en désordre et je
remarque sa blouse blanche.

— Docteur Cancel...

Je me redresse plus doucement que la fois précédente, en pensant à Mathieu en
médecin, il a réussi, il a fait ce qu’il voulait faire, psychiatre...

— On est à quel hôpital ? je demande, une fois redressée.

Je prends conscience de sa fonction, et espère que ce n’est pas ce que je crois,
que je ne suis pas en psychiatrie, qu’il a changé d’avis pendant ses études et opté
pour... la dermato !

— À Sainte-Marie.

Nom de dieu ! Je bascule mes jambes que je découvre nues sous la foutue blouse
de l’hôpital, sur le bord du lit pour me lever, mais cette foutue perfusion m’en
empêche. Je l’arrache alors que Mathieu tente de m’en empêcher.

— Je savais que c’était trop beau que tu sois si calme, dit-il en se dirigeant vers
la salle de bain.

— Est-ce que...

J’inspire en priant pour qu’il me dise non alors qu’il ressort de la salle de bain,
une compresse à la main, mais calme comme seul un psy peut l’être, enfin,
j’imagine.

— Est-ce que tu les as vus ? je demande enfin en plongeant mes yeux dans les
siens pour être sûre qu’il ne me ment pas.

Mais il pourrait. Après tout, ça fait dix ans que je ne l’ai pas vu. Depuis, les
choses ont changé et je ne saurais sûrement plus reconnaître les signes d’un
mensonge venant de lui.

— Oui, dit-il simplement en plaçant la compresse sur ma main où le sang coule
sous l’espèce de sparadrap qui maintenait la perfusion.

Je jure en fermant les yeux. C’est bien la dernière personne après mon fils à qui
j’aurais montré ma poitrine mutilée, même s’il est médecin et que son œil est
professionnel avec moi, il ne l’est pas, j’en suis certaine.

Je dégage ma main de sa prise et me lève en regardant autour de moi pour
chercher mes vêtements.

— Où sont mes vêtements ?

— Qu’est-ce que tu comptes faire ?

Je retourne mon regard sur Mathieu, je ne sais même pas pourquoi il pose cette
question, ça me semble évident.

— Sortir d’ici dans un premier temps, je n’ai rien à faire là. Je ne suis pas folle.

Je fais quelques pas en m’aidant du lit et ne vois toujours pas mes vêtements,
tant pis. S’il le faut, je sortirai avec cette foutue blouse, mais je ne resterai pas là.

— Malades, les gens qui sont ici ne sont pas fous, mais malades, Marie.

J’arrête mon périple laborieux vers la salle de bain, je me sens amoindrie et
faible physiquement, mais ma volonté fera le reste quand j’aurai enlevé de sa
tête cette idée saugrenue que je suis malade.

— Je ne suis pas malade, Mathieu.

— Ça, c’est à moi de le déterminer, dit-il en s’approchant de moi.

— Non, je m’en vais, tu ne peux pas me forcer à rester.

Il croise ses bras sur sa poitrine et je connais cette expression, celle qu’il a quand
il sait qu’il va avoir le dernier mot.

— Moi, peut-être pas, mais ton mari a décidé pour toi et tu es là pour 48 heures
au minimum.

Je manque de m’écrouler alors que j’assimile ce qu’il dit et Mathieu me retient,
ses mains serrent mes bras pour que je ne m’effondre pas et les miennes se
posent sur son torse. J’aurais envie de le frapper pour lui faire ravaler sa
suffisance, mais je suis seulement atterrée.

— Non, je murmure, il n’a pas fait ça...

Mathieu me soulève dans ses bras et je ne proteste pas quand il me dépose sur le
lit

— Si, il l’a fait, tu lui as fait peur, c’est normal qu’il s’inquiète pour toi.

Non, pas Juan, pas l’homme que j’ai épousé. Il ne m’a pas fait interner comme
on le fait avec les fous qui sont dangereux.

— Je vais te laisser te reposer et je reviendrai plus tard pour qu’on discute.

— Je n’ai rien à te dire !

Je suis énervée et je me sens totalement trahi alors que Mathieu se dirige vers la
porte.

— Je crois que j’ai au moins le droit à des explications.

Je ris nerveusement en le regardant, il a l’air sérieux.

— Toi, tu me demandes des explications ?

Mathieu me sourit en ouvrant la porte qui masque à moitié son corps.

— Oui, moi, je t’en demande parce que les surprises même si j’aime ça, j’ai
besoin de savoir ce qui s’est passé.

Il sort alors que je le fusille du regard et la porte se referme derrière lui ramenant
le silence dans la pièce. Je m’effondre sur le lit en tentant de refréner les larmes
qui menacent de franchir la barrière de mes yeux. Hors de questions que je lui
donne une raison de plus de me garder ici. Je ne comprends pas Juan, pourquoi
a-t-il fait ça ? Même s’il a eu peur, il sait que je déteste les hôpitaux et tout ce qui
cherche à entrer dans mon intimité et il me met en psychiatrie là où on va
essayer de sonder mon âme et me bourrer de médicament en espérant que tout
s’arrangera !


***


La porte qui se referme me réveille et me renvoie là où je suis de plein fouet.
Mathieu me sourit, l’air penaud de celui qui vient de réveiller celui qui a grand
besoin de sommeil. Sauf que même si j’ai fini par m’endormir, ce n’est pas ce
dont j’ai besoin dans l’immédiat.

— Je veux parler à mon fils, savoir s’il va bien et...

— Il va bien.

Je me redresse dans le lit et ne cherche même plus à discuter avec lui, il balayera
tous mes arguments.

— Comment tu te sens ?

Je lève un sourcil face à sa question stupide qu’il doit poser une centaine de fois
par jour à ses patients, mais je ne suis pas sa patiente.

— Il n’y a pas comme un conflit d’intérêts au fait que tu sois mon médecin ?

— Je ne suis que l’interne de service et non, il n’y en a pas, on n’est pas de la
même famille.

Il s’installe sur le bord du lit et se contente de m’observer avec ce regard qui
cherche ce que je cache.

— Arrête ça, tu n’obtiendras rien de moi.

— Très bien, reprend-il en se levant. Je n’insiste pas pour aujourd’hui, mais
demain, tu devras me parler. En attendant, même si tu n’as pas le droit aux
visites, je crois que celle-ci ne peut que te faire du bien.

Mathieu part en direction de la porte, je me lève en oubliant mes vertiges et mon
cœur frappe ma poitrine en imaginant Malo derrière cette porte. Je suis à la fois
heureuse et apeurée à l’idée qu’il me voit comme ça dans un hôpital
psychiatrique, mais ce n’est pas Malo qui entre quand Mathieu ouvre la porte.

Je croise son regard brun chaleureux et je ne réfléchis pas plus, ses bras
s’ouvrent et je m’y engouffre de bon cœur. J’en ai besoin, de réconfort et de
chaleur que je sais qu’il peut m’apporter. Thomas me serre à m’en couper le
souffle et je laisse les larmes se déverser quand son odeur inchangée depuis la
dernière fois où je l’ai vu me submerge.

— Marie...

Sa voix me trouble et fait repartir mes larmes de plus belle, je m’en veux
terriblement de l’avoir laissé, de ne pas lui avoir donné de nouvelles et de ne pas
avoir cherché à en avoir.

— Pardon, dis-je en essuyant mes yeux, pardon, Thomas, je suis désolée pour...

Il me fait taire en me resserrant contre lui.

— Tu es là, c’est le principal.

Il me relâche et je croise ses beaux yeux où il retient ses larmes avec un sourire.
Je prends son visage entre mes mains, Thomas, mon dieu comme il m’a manqué
comme sa bonne humeur et son amitié m’ont manqué et jusqu’ici, j’essayais
juste de l’occulter, mais maintenant ça me frappe de plein fouet, sa présence a
toujours été une bouffée d’air pour moi.

— Tu m’as manqué, Carabosse.

Je ris en le relâchant pour regarder le reste de sa personne, lui non plus n’a pas
tant changé, il a juste pris de la carrure, mais il reste toujours celui que j’ai
connu, grand, fort, simple et beau. Je regarde autour de nous pour chercher
Mathieu, mais il n’est plus là.

— Ne lui en veux pas, reprend Thomas en remarquant mon regard froid vers la
porte, c’est dur pour lui de te revoir plus qu’il ne le dira. Il a fait comme si tu
étais morte pendant dix ans, alors laisse-lui du temps.

Je déglutis avec peine. Ce n’est pas ce que je lui reproche, sa froideur, à vrai
dire, je m’y attendais, vu comment on s’est quitté, mais plutôt son entêtement à
me voir comme quelqu’un de malade.

— Bon maintenant, tu me racontes tout !

Chapitre 7

Never Too Late



Je m’assois sur le lit et dévisage Thomas. Il a l’air soulagé et en même temps
inquiet. Je souris, m’allonge sur le lit et me décale pour lui faire une place. Je
sais qu’on est adultes maintenant que sûrement tout ça est déplacé, mais j’ai
besoin de le sentir près de moi de me rassurer un instant dans ses bras que tout
va bien. Mon ami ne se fait pas prier, il enlève ses chaussures et vient s’allonger
sur le lit puis m’attire dans ses bras. Je soupire de bien-être quand mon visage se
pose sur son torse solide et rassurant.

— J’ai rencontré ton mari et ton fils.

— Comment va Malo ? Je n’arrive pas à me sortir de la tête qu’il doit être perdu
sans moi, on n’a jamais été séparés encore.

— Bien, il est avec Ludo. D’ailleurs, c’est tout son père ce gamin, mais il a l’air
calme et réfléchi.

Je me redresse pour regarder Thomas, quand Mathieu m’a dit qu’il était avec son
père, j’ai pensé à Juan, mais pas à Ludo.

— Il est avec Ludo ?

— Oui, dit-il ne voyant pas où est le problème.

— Mathieu m’a dit qu’il était avec...

Je ne finis pas. Comment il aurait pu croire que Juan est son père, rien qu’en le
regardant, on sait rapidement de qui il tient et vu son âge le calcul est rapide.

— Il t’a dit qu’il était avec son père et c’est le cas, mais ne t’en fait pas, tout va
bien pour lui.

— Tu as des enfants ? je demande après avoir reposé ma tête sur lui.

Je le sens inspirer sous moi, mais il ne répond pas tout de suite.

— Non, enfin, Sarah est enceinte de six mois.

Sarah. Il est donc toujours avec elle, je me souviens comme ils étaient bien
ensemble, un couple parfait, fusionnel et amoureux.

— Félicitation ! Tu feras un père formidable.

Thomas me serre un peu plus contre lui et je pense qu’il a peur.

— Tu as ce truc, ce besoin de savoir que les gens que tu aimes sont heureux, tu
seras un bon père, Thomas, et Sarah une mère douce et compréhensive.

Il ne dit rien et se contente de me serrer contre lui, je suis bien. Si avec Mathieu,
je ne voulais pas parler et répondre à ses questions ; avec Thomas, je n’ai pas
besoin de me forcer. Les mots sortent tous seuls parce qu’il m’écoute et ne
cherche pas à me dire ce qui est bien ou mal même s’il a son avis sur la question.

Je lui raconte ces premiers mois, seule, loin d’eux et surtout de Ludo, la peur,
mais aussi l’envie de tout recommencer, de faire les choses autrement et par moi-
même. Je lui parle des squats pas toujours bien fréquentés, des gens qui ont eu la
gentillesse de m’aider jusqu’à ce malaise qui m’a conduit à l’hôpital. L’annonce
de la future venue de Malo et puis cette certitude que maintenant, je serais forte
parce qu’un être compte sur moi pour vivre. Je lui explique que j’ai dû revenir
dans la région pour entrer dans un foyer où l’on m’a aidé à me préparer à jouer
le plus grand rôle de ma vie, celui de mère. Je chasse les larmes qui apparaissent
au fur et à mesure que les souvenirs refont surface. La peur de l’accouchement et
se retrouver seul avec lui m’a autant rendue heureuse que terrorisée, mais je me
battais avec moi et mes démons pour qu’il soit bien et j’espère avoir réussie.
Puis reprendre une vie normale, donner à mon fils le confort qu’il mérite, trouver
un travail et ma rencontre avec Juan. Et maintenant, après des années à croire à
ce bonheur, à me croire heureuse tout en sachant qu’une partie de moi était
restée avec Ludo, mais que je ne pouvais pas m’arrêter de vivre pour lui. C’était
son choix, il en a payé le prix et je ne voulais pas que Malo en souffre.

Mais maintenant, maintenant je ne sais plus, tout est confus et remis en cause
parce qu’il est revenu, parce qu’il a toujours cet effet sur moi que je voudrais
combattre, mais que je meurs d’envie de ressentir.

Thomas m’écoute pendant ce qui me semble être des heures sans rien dire
jusqu’à ce que je me taise. Le silence règne un instant dans la chambre, j’attends
qu’à son tour, il me dise quelque chose et ma patience est mise à rude épreuve.

— Pourquoi tu n’es pas venue me voir ?

Sa question ne m’étonne pas, mais son ton, sa voix triste, elle, me fait me sentir
minable.

— Je ne voulais pas être un poids pour toi, tu avais ta vie et la mienne partait en
lambeau. Ne m’en veux pas, je voulais juste faire les choses par moi-même.

Thomas me fait basculer sur le lit pour me regarder, son visage est triste, je tente
un sourire qu’il me rend malgré tout. Je suis heureuse de le revoir malgré les
circonstances et le temps que ça a pris.

— On est amis toi et moi, enfin on l’était, on a toujours été là l’un pour l’autre et
j’aurais été là pour toi parce que je t’aime.

Son front se pose sur le mien. Il ferme les yeux et la culpabilité que je ressens
depuis quelque temps reprend de l’ampleur en sachant que je l’ai fait souffrir lui,
alors que oui, il a raison il a toujours été là pour moi.

— Moi aussi je t’aime et c’est pour ça que je suis parti. Pardon, je ne voulais pas
te faire subir ça à toi, à Mathieu...

— Mathieu ! Il me coupe en se redressant. Lui ; il t’a rayé de sa vie, après t’avoir
cherché. Après avoir affronté Ludo, il a lâché prise.

— Il a eu raison, il savait sûrement que si j’avais voulu revenir, je l’aurais fait.

— Non ! dit-il en se levant. Il savait parfaitement comment tu étais, il savait que
tu devais avoir peur et pas envie de nous accabler, mais il a juste baissé les bras
et arrêté de s’inquiéter pour toi.

Il passe nerveusement les mains dans ses cheveux et tire dessus comme pour
contenir sa colère et tout d’un coup, je m’inquiète que tous les deux ne soient
plus amis comme ils l’ont été à cause de moi.

— Il a juste fait comme si tu étais morte, interdiction de parler de toi quand il
était là, il n’allait plus à l’étang et il a jeté toutes les choses qui lui faisaient
penser à toi.

Je déglutis. Ce que pense Mathieu me fait mal, mais je le comprends et je l’ai
déjà fait assez souffrir pour en rajouter.

— Tu savais, quand il est parti cette année-là, tu savais pourquoi ?

— Oui, dit-il en se rasseyant plus calmement, il m’en avait parlé et je trouvais sa
fuite stupide, mais je le comprenais.

— Alors, dis-toi que les derniers mots que j’ai eus pour lui n’étaient pas des plus
tendres et sa façon de m’occulter, c’était nécessaire pour lui, pour ne pas
sombrer, ne lui en veux pas pour ça.

— Si, tout ce que tu as vécu toute seule, tu aurais dû l’affronter avec nous et
peut-être que...

— Arrête, je le coupe, ne mets pas des « si », ce qui est fait est fait. Maintenant,
on s’est retrouvé et c’est le principal.


***


Thomas est resté avec moi jusqu’à ce que les visites soient terminées. Il m’a
parlé de Sarah, de sa boite, maintenant il est à son compte et ça marche plutôt
bien pour lui. Il a du talent, je n’en doute pas. Je l’ai questionné sur Nathalie et je
sais à présent qu’elle est mariée et heureuse à Paris avec Driss. On n’a pas parlé
de Ludo, peut-être qu’il n’a pas voulu me brusquer, ce dont je doute venant de
lui, sûrement qu’il n’a pas envie de savoir et je n’ai pas envie d’en parler dans
l’immédiat. Puis il est parti en me faisant promettre de ne plus le quitter
maintenant. Je ne pourrais pas, il m’a trop manqué et si je tentais de ne pas y
penser, il restait lui autant que Mathieu dans un coin de ma tête comme un secret
agréable qu’on a envie de garder pour soi.

Je sors de la salle de bain après une bonne douche et habillée par les vêtements
que Thomas a apportés après sa visite à Juan. Je me sens bien, j’essaye
d’occulter le plus important et je prendrais peut-être conscience quand je verrais
Ludo de ce que je veux, mais pour l’instant je ne garde qu’un objectif : Malo. Si
je pense à lui, rien d’autre ne viendra me mettre en déroute et tant pis si je me
leurre et m’enferme dans une vie que je ne suis pas sûre de vouloir, mais
l’essentiel sera là.

Mathieu entre dans ma chambre avec un plateau, je souris en pensant que ça doit
être bien rare qu’un docteur emmène son repas à une patiente.

— Tu souris, c’est donc un grand pas en avant.

Il dépose le plateau sur la table et la fait rouler jusqu’à mon lit. Ce qu’il y a
dessus ne me donne pas forcement faim, aussi je prends juste le pain que je
grignote pendant que mon ami me regarde.

— Parle-moi de toi, je demande au bout d’un moment.

— Il n’y a pas grand-chose à dire.

Son regard transperce le mien. Il sait ce que je veux dire, je veux savoir s’il y a
quelqu’un dans sa vie, s’il est heureux en dehors de son travail où il a l’air de
passer le plus clair de son temps.

— Si tu n’étais pas parti, tu le saurais.

Nous y voilà !

— Mathieu, ne me fais pas de reproche même si je suis consciente que j’en
mérite, ne le fais pas, s’il te plaît.

— Ce n’est pas ce que je veux, tu as fait tes choix maintenant assume-les.

Son ton est froid à présent.

— Vas-y, dis-moi ce que tu as à me dire et peut-être qu’après, on pourra...

— On pourra quoi ? Redevenir amis ? Tu n’as pas l’air de te rendre compte du
mal que tu as fait autour de toi en partant comme ça sans explications dans ces
circonstances ! Et l’autre qui ne voulait rien dire ! J’ai cru devenir dingue
jusqu’à ce que je comprenne que de toute façon, je t’avais déjà perdue et que ça
ne servait à rien de s’obstiner. Mais Thomas, lui, il a continué à chercher à faire
le tour des hôpitaux, des commissariats et de toutes les personnes qu’on
connaissait, chez qui tu aurais pu être. Tu lui as fait du mal à lui plus qu’à moi !

Je me lève doucement du lit. Il est en colère et je crois que je l’ai mérité, aussi je
ne dis rien et m’approche de lui pour le serrer dans mes bras. Je ne m’excuserai
jamais assez de leur avoir fait du mal, mais maintenant, le temps a passé et on
peut faire en sorte que ces dix années nous servent de leçon plutôt que de se faire
des reproches à longueur de temps. Mathieu reste les bras le long du corps,
j’entends son cœur battre rapidement, je sais qu’il se contient et je resserre ma
prise sur lui. Enfin, ses bras se referment sur moi et son visage se pose sur mon
crâne alors qu’il me serre contre lui.


***


Je ne sais pas ce que je fais là. Mathieu m’a assuré que je n’aurais pas à parler,
mais juste à entendre. Mais sincèrement écouter les misères des autres, je ne sais
pas ce que ça va m’apporter. Je suis déjà consciente que je ne suis pas la plus
malheureuse du monde et je sais que des gens ont des problèmes plus graves que
les miens, mais me les mettre sous le nez doit avoir une vertu thérapeutique pour
quelqu’un de malade sauf que je ne le suis pas.

Mathieu s’installe au milieu de notre groupe réuni sur des chaises dans une salle
vide et triste à pleurer. Mon regard se porte vers l’extérieur, sur les branches d’un
énorme chêne qui s’agite sous le vent alors qu’il prend la parole.

— Aujourd’hui, j’aimerais qu’on parle de votre entourage et des conséquences
qu’ont eues vos actes sur les gens que vous aimez et qui vous aiment.

Mon regard fait volte-face vers lui, qui me fuit et regarde tour à tour les six
personnes installées à mes côtés. Je serre les poings, j’aurais envie de lui hurler
d’aller se faire foutre ! Il a bien mené son petit manège et m’a eu.

— Qui veut commencer ?

Une petite blonde toute frêle et fragile lève la main. Pourtant, elle n’a pas l’air
prête à faire quoi que ce soit et surtout pas perdre de l’énergie en discussion.

— Très bien, on t’écoute, Clara.

Clara tente de se redresser un maximum, mais elle est si faible qu’elle
abandonne. Son corps est caché par un immense tee-shirt, mais je devine
facilement sa maigreur.

— La première fois que j’ai été hospitalisée, mon frère n’a pas voulu venir me
voir. C’est mon grand frère, on a deux ans de différence et jusqu’à présent, on
était très proches. Je demandais à mes parents pourquoi il ne venait pas, mais à
chaque fois il lui trouvait une activité quelconque qui le retenait.

Clara inspire et essuie ses yeux, ça a l’air, en plus de sa condition physique,
d’être un vrai calvaire pour elle de parler.

— Quand je suis rentrée chez moi, je ne mangeais pas encore énormément, mais
je mangeais et mon frère refusait de prendre ses repas avec moi. Il m’a fait mal
en me traitant comme une paria, comme si ce que j’avais risqué de le contaminer
alors je suis allée le voir pour savoir pourquoi il se comportait comme ça.

Elle étouffe un sanglot et l’écouter commence à devenir difficile tellement on
sent sa souffrance. J’aurais envie de me lever et la prendre dans mes bras pour la
rassurer, elle est si fragile.

— Il ne m’a même pas regardé, il a entendu mes questions et mes reproches,
mais il n’a rien dit et a continué comme si je n’existais pas. Je ne supportais pas,
en plus de tout le reste, ce froid entre nous et j’ai refait une tentative en lui disant
que je ne lâcherais pas tant qu’il ne m’expliquera pas.

Elle inspire et ferme les yeux comme si elle revivait cette scène.

— Il m’a dit : « Je n’ai plus de sœur, la mienne est morte, toi, tu es juste un
fantôme. »

Un silence de plomb résonne après sa déclaration. Je détourne le regard de la
souffrance palpable de Clara et croise les yeux de Mathieu, qui me regarde
comme s’il cherchait à entrer en moi avant qu’il ne reprenne la parole.

— Comment tu as réagi quand il t’a dit ça ? demande Mathieu

— Je m’en suis voulue, je lui en ai voulu, à lui de ne pas comprendre que je
n’arrivais pas à faire autrement, que c’était plus fort que moi, mais ses paroles
m’ont aussi fait comprendre que, même si mes parents seront toujours là pour
moi, j’avais déjà perdu tous mes amis et maintenant, j’allais perdre mon frère.

Clara fond en larme, Mathieu a touché juste, voir le mal que l’on peut faire peut
être un bon remède, mais ce n’est pas suffisant.

— Tu n’as pas à t’en vouloir, dis-je.

Tout le monde se retourne vers moi.

— Pourquoi elle ne devrait pas s’en vouloir ? demande Mathieu.

— Elle souffre, plus que son frère et ce n’est pas sa faute si elle n’arrive pas à se
battre contre sa maladie. Est-ce qu’il lui en voudrait si elle avait un cancer ?
Non.

— Peut-être, mais peut-être qu’écouter son frère lui dire ces mots cruels lui a
permis de voir les choses différemment

— Différemment de quoi ? C’est son frère, il devrait la soutenir et essayer de la
faire sortir de là et ne pas l’accabler de reproches alors qu’elle est déjà mal.

Mathieu se recale dans sa chaise en me souriant. J’ai l’impression que malgré
moi je l’ai amené là où il voulait que je le conduise.

— De voir justement qu’elle se détruit, qu’elle perd sa vie, celle qui la rendait
heureuse.

Je soupire et secoue la tête.

— Non, c’est sa vie et le regard des autres, même si c’est son frère, n’entre pas
en considération pour se reconstruire.

— Effectivement, si elle doit se reconstruire, c’est avant tout pour elle. Mais sa
maladie la force à se détruire et c’est dans leurs yeux, dans leurs paroles qu’elle
se rendra compte que justement, elle a un problème. Elle les fera souffrir parce
que regarder une personne qu’on aime se détruire, se faire du mal et la voir
sombrer, c’est aussi dur pour l’entourage que pour la personne qui souffre. Et
pour elle, les voir souffrir du mal qu’elle s’impose peut être un déclencheur,
étant donné qu’elle ne fera aucun effort pour sa propre santé, elle pourra le faire
pour eux, pas pour leur faire plaisir, mais pour retrouver ce qu’ils avaient avant
que cette maladie ne détruise tout.

Mathieu me fait bien comprendre par ses paroles le mal que j’ai fait, à lui, à
Thomas, à Ludo, il y a dix ans et aujourd’hui, à mon mari. C’est dur d’imaginer
qu’ils aient remarqué quoi que ce soit, dur de savoir qu’ils souffrent en pensant
que je suis malade et que je me fais du mal. Mais c’est plus fort que moi, si ça ne
va pas, j’en ai besoin si je perds le contrôle, si je me sens noyée par trop
d’émotions contradictoires, ça me permet de rester à flot. J’essaye de voir par
leurs yeux et vu de l’extérieur, je comprends que ce soit horrible. Je pensais que
c’était fini, que j’avais trouvé cet équilibre avec Malo et avec Juan, mais un seul
grain de sable ajouté au château l’a fait s’écrouler. Je ne maîtrise rien quand il est
question de Ludo, mais même si je me fais du mal pour lui c’est lui qui m’a fait
le plus de bien, lui qui m’a comprise et a su me maîtriser alors que j’étais à la
dérive, il y a dix ans. Mais aujourd’hui ?

— On ne pense pas aux autres dans ces moments-là.

Je relève la tête et regarde le groupe autour de moi, ces hommes et ces femmes à
la dérive avant de retourner sur Mathieu pour essayer de lui faire comprendre.

— Quand je me coupe, quand le sang coule sur ma peau, quand je me sens
apaisée de m’être ouvert cette chair que je déteste, je ne pense à rien, juste au
bien-être que ça m’apporte et au sentiment de liberté que je ressens. Il n’y a rien
d’autre que moi et la douleur qui me soulage.

Ses yeux ne me quittent pas, il est surpris que j’exprime ça si cruellement peut-
être et surtout face à tous ces gens que je ne connais pas, mais je sais qu’il ne me
lâchera pas tant qu’il n’aura pas compris. Il est triste pour moi, même après dix
ans, même à trois mètres de moi je le ressens et je tente un sourire pour le
rassurer.

— Et si justement, dans ces moments-là, tu pensais à eux ?

J’imagine, penser à Malo pendant que je tiendrai une lame dans ma main prête à
trancher mon corps et un frisson de dégoût me parcoure.

— Je ne ferais rien.

— Pourquoi ?

Je tente de ne pas pleurer et de ne pas m’effondrer comme Clara, le visage de
Malo souriant et heureux s’impose à moi et l’imaginer dans ma tête, c’est le faire
participer à ma douleur et je ne pourrais pas, mon rôle est de le protéger.

— Parce qu’il ne voudrait pas que je me fasse du mal, ça le ferait souffrir et c’est
inenvisageable.

Chapitre 8

Mad About You



Je sors enfin de l’hôpital. Le soleil brille et l’air du parc rempli des senteurs de
l’été me fait un bien fou. J’ai passé la nuit à réfléchir, à tout ce que j’ai fait, au
mal que j’ai pu faire et au sens que je dois donner à ma vie. Je me suis aussi fixé
des objectifs et pour l’instant, même si tout n’est pas parfait, c’est ce qui me
maintiendra sur les rails.

J’attends sur le parking que Juan arrive, mais à ma grande surprise, ce n’est pas
lui, mais Ludo qui vient me chercher. Il se gare et je regarde à l’intérieur de la
voiture en espérant voir Malo, mais il est seul.

— Salut, dit-il en me rejoignant.

Je ne m’étais pas préparée à le voir si vite et sa présence commence déjà à me
rendre nerveuse.

— Salut, je réponds timidement.

— Est-ce que ça va ? T’as l’air...

Il ne finit pas sa phrase comme s’il ne m’avait jamais vu comme ça, mais je suis
un peu choquée et mes bonnes résolutions de rester éloignée de lui au maximum
commencent à prendre l’eau.

— Ça va. Où est Malo ?

— Chez moi avec Eva.

— Pourquoi c’est toi qui viens me chercher ?

Il s’avance un peu plus près de moi, son corps s’impose à mes yeux. Bon dieu,
faites qu’il arrête d’être si tentant !

— Je n’étais pas sûr que tu veuilles revoir ton « mari ».

Il me sourit comme si c’était évident et je dois reconnaître qu’il me connaît bien.
Mais j’ai besoin de le voir, de savoir pourquoi il a fait ça.
Ludo prend mon sac et le jette sur la banquette arrière, je monte du côté passager
et attends qu’il fasse le tour de la voiture et s’installe à son tour. Il ne bouge pas,
il se contente de me regarder et je fais pareil, incapable de prononcer le moindre
mot, et j’ai l’impression que l’habitacle de la voiture rétrécit jusqu’à n’être plus
que lui et moi.

— Où je t’emmène ?

— Chez moi, dis-je en détournant le regard.

Ludo allait démarrer, mais il reste la main posée sur la clef et ne fait aucun
mouvement.

— Je dois lui parler, savoir pourquoi.

Il démarre et on prend la route calmement.

— Et après ?

Je soupire et me tourne vers lui, concentré sur la route. Il a toujours cette même
posture quand il conduit, décontracté comme si la voiture allait répondre à ses
moindres impulsions.

— Après, je ne sais pas, je vais sûrement aller à l’hôtel en attendant et...

— Viens chez moi.

Il s’arrête à un feu et tourne doucement la tête vers moi, il est sérieux. J’en reste
bouche bée jusqu’à ce qu’il redémarre.

— Non.

— Pourquoi ?

— Ça me semble évident !

Il sourit alors qu’on sort de la ville pour prendre la nationale. Il n’a pas l’air de
se rendre compte que ce n’est pas un choix entre lui et Juan, c’est un choix entre
moi et moi-même.

— Je ne te propose pas de vivre avec moi, Marie, mais juste de t’héberger le
temps que tu puisses te retourner. Et puis, Malo sera content.

Je ne comprends pas qu’il me propose ça, sans compter qu’il sait que je travaille
ici, même si je n’ai pas l’intention d’y retourner pour voir Juan tous les jours, lui
me propose de faire cinquante kilomètres tous les matins.

— Écoute, dit-il, je n’attends rien de toi, j’ai très bien compris, si c’est ça qui
t’inquiète et il n’y aura aucune autre femme tant que tu seras là.

Je ris nerveusement. Non, ce n’est pas ce qui m’inquiète, c’est moi tout
simplement. Je ne suis pas sûre de supporter sa présence.

— Malo est en vacances, il s’entend bien avec Eva et ça t’évitera de te retrouver
seule. Je sais que tu n’iras pas chez Thomas ou Mathieu alors je reste ta seule
possibilité si tu veux éviter des frais énormes.

Je le regarde, perplexe, et je pense pouvoir dire sans trop m’avancer qu’il
culpabilise. Il ne doit pas, ce qui s’est passé entre nous, je l’ai voulu autant que
lui et si c’est la faute de quelqu’un, c’est la mienne. C’est moi qui suis comme ça
incapable de gérer le moindre changement. Toutefois, il n’a pas tort,
financièrement, ce serait la meilleure des options sans compter Malo. Mais ça
reste dangereux et c’est peut-être un moyen de me recentrer sur l’essentiel et de
revenir plus près de ceux qui comptent.

— OK, dis-je seulement.

Il sourit en acquiesçant sans rien dire de plus jusqu’à ce qu’on arrive chez moi.
Chez moi, ce n’est plus ce que je ressens en regardant cette maison. Pourtant,
j’ai été heureuse ici, enfin, je crois. Je ne sais plus trop quoi penser de ces
dernières années avec lui. Est-ce que j’ai voulu seulement combler un vide avec
lui ? Je ne sais plus, je l’aime encore, mais la trahison, la mienne, la sienne
auraient peut-être dû remettre les compteurs à zéro. Pourtant, ce n’est pas ce que
je ressens en pensant à Juan. C’est juste un énorme gâchis.

Je sors de la voiture et prends mon sac, mais Ludo me devance, il fait le tour et
s’approche de moi.

— Où tu vas comme ça ? je demande, étonnée.

— Je viens avec toi.

Je prends mon sac de ses mains.

— Non, j’y vais toute seule.

— Marie...

Il me regarde, l’air suppliant et je crois ne plus avoir le même homme devant
moi. Qu’est-ce qu’il s’est passé ces dernières 48 heures ?

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Il soupire, s’il pensait m’avoir ou me cacher quelque chose, il se trompe.

— Tu ne l’as pas frappé ? je demande, horrifiée qu’il en soit arrivé, là.

Il détourne les yeux, mais ne me répond toujours pas, aussi, je saisis son bras
pour qu’il me réponde.

— Il t’a fait interner !

Je reste suspendue à ses lèvres en espérant qu’il me dise que Malo n’a pas vu ça,
et qu’il n’a pas foutu en l’air sa liberté pour la mienne.

— Malo était avec Thomas, ne t’inquiète pas et il n’a pas revu Juan depuis.
Écoute, mon fils m’appelle en pleurs parce que sa mère s’est fait emmener par
des ambulanciers et quand j’arrive à l’hôpital, je découvre qu’il t’a fait interner
parce qu’il t’a vu te...

Il ne dit pas le mot et baisse les yeux un instant avant de reprendre.

— Et tu imagines que j’ai pris ça comment ? Avec le sourire ? Il m’a accusé de
tout et je suis d’accord avec lui, mais ce qu’il t’a fait, ça non, je ne vais pas
l’accepter.

Je secoue la tête en essayant de chasser que lui me comprend mieux que mon
propre mari, qu’il sait parfaitement que pour moi, je ne suis pas malade et me
mettre dans cet hôpital, ce n’est pas ce dont j’ai besoin.

— Laisse-moi gérer ça, s’il te plaît. Je te rejoins chez toi, après.

Ludo soupire et fait demi-tour jusqu’à sa voiture.

— Je t’attends.


***


Je referme doucement la porte de la maison et inspire pour me donner du
courage quand j’entends le son de la TV se couper. J’avance, entre dans le salon
et Juan se lève. Il a l’air épuisé en plus du coquard qu’il a l’œil gauche. Il
s’approche de moi et je le stoppe avec ma main avant qu’il ne me touche.

— Marie...

Sa voix est triste et je ferme les yeux un instant pour ne pas me laisser avoir et
me rappeler qu’il m’a enfermé contre mon gré.

— Pourquoi ? je demande, c’est tout ce que je veux savoir.

Il ne dit rien pendant quelques secondes et se contente de jauger mon humeur, il
n’a pas idée de comment je suis en colère parce que j’essaye tant bien que mal
de me contenir et d’attendre qu’il me réponde.

— J’ai eu peur, tu étais si...

Il s’arrête, enfonce ses mains dans ses poches et lui aussi inspire pour se donner
la force de m’affronter.

— Qu’est-ce que tu voulais que je fasse d’autre ? Tu étais étrange ces derniers
temps et puis ça, je ne pouvais pas faire autrement, tu en avais besoin, Marie.

— Tu l’as fait sans me demander mon avis, tu m’as privé de ma liberté, de Malo,
sans me demander si j’étais d’accord !

— Parce que tu aurais pris la bonne décision si on t’avait demandé ton avis peut-
être ?

Je me retourne et monte les escaliers, Juan sur mes talons, j’entre dans la
chambre et me dirige directement vers l’armoire.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je prends des décisions !

Je sors les valises et commence à les remplir de vêtements sans le regarder.

— Tu t’en vas ?

Je ne réponds pas, ça me semble clair et je suis énervée qu’il ne comprenne pas
comme je me sens trahie par lui en qui j’avais confiance, comme je me sens
lamentable, quand il me juge inapte à prendre les bonnes décisions.

Juan saisit ma main alors que j’allais mettre une pile de tee-shirts dans la valise.

— Qu’est-ce qui te prend ?

J’affronte son regard bardé des coups de Ludo, la colère est en moi, mais je
refuse qu’elle sorte, qu’elle prenne le pouvoir.

— Tu m’as trahi, Juan.

Il fronce les sourcils, je sais qu’il voulait bien faire, mais s’il avait pensé à moi
avant de penser qu’il était dépassé, il n’aurait pas fait ça. Il me relâche et je
continue ma tâche alors qu’il reste prostré devant moi.

— Je t’aime, dit-il, simplement.

Je ferme les yeux et serre les vêtements dans ma main, je ne dois pas craquer.

— Moi aussi, mais je n’ai plus confiance en toi.

J’attrape la seconde valise et pars en direction de la chambre de Malo et vide son
armoire.

— Où tu vas aller ?

Je ne réponds pas. Je ne veux pas qu’il croie que je le quitte pour lui, ce n’est pas
le cas, je le quitte pour moi parce que j’ai besoin de me retrouver moi sans
personne, sans hommes dans ma vie, juste mon fils et moi.

— Putain, tu vas chez lui !

— Je ne suis pas avec lui si c’est ce qui t’inquiète.

Il revient vers moi et me saisit par la taille, son regard empli de colère me sonde.

— Tu as couché avec lui ?

Il sait, il pose la question, mais il connaît la réponse. Pourtant, j’hésite un instant
à lui dire la vérité. Je dois être honnête avec lui.

— Oui, mais ça n’a rien à voir avec ma décision.

— Non ! Évidemment que non, ça n’a rien à voir ! Putain, tu me reproches de
t’avoir trahi alors que tu as fait encore pire !

Il me relâche assez violemment et je butte contre le lit derrière moi, Juan n’a
jamais était violent et je sais qu’il ne me fera pas de mal, que c’est sa colère qui
parle et je ne peux pas lui reprocher.

— Pense ce que tu veux. Pour l’instant, je pense à moi et mon fils et rien d’autre,
ni lui ni toi.

— Tu serais honnête avec toi comme tu l’exiges si bien des autres, tu ne te
cacherais pas derrière des pseudo besoins de reconstruction personnelle, mais tu
me dirais clairement que c’est lui que tu veux.

Chapitre 9

No Matter What



J’arrive devant la porte et laisse tomber les valises à mes pieds, leur poids étant
devenu un supplice après ces deux étages. J’hésite un instant entre frapper et
entrer directement, mais quand je décide d’opter pour le côté civilisé, mon poing
s’arrête à quelques centimètres de la porte en entendant une voix féminine. Je
tends l’oreille, je pense à Eva ou pire à sa mère que je n’ai pas vraiment envie de
voir. Je colle mon visage à la porte pour entendre ce qui se dit, des morceaux de
conversation m’arrivent de plus en plus fort comme s’ils s’approchaient de la
porte.

— Écoute, tu devrais vraiment y penser. Tu n’as pas passé un diplôme
d’ingénieur pour finir le nez dans un moteur du matin au soir.

— C’est ce qui me convient pour le moment.

— Réfléchis, s’il te plaît.

J’entends Ludo rire, avant qu’il lui confirme qu’il va y réfléchir, mais je
reconnais ce ton, celui qu’il emploie pour clore la conversation. Je suis scotchée
à la porte, surprise de ce que je viens d’entendre, j’ignorais totalement qu’il avait
passé ce diplôme. À vrai dire, je ne sais rien de ces dix dernières années le
concernant hormis l’endroit où il était. La porte s’ouvre je me redresse in
extremis et la femme qui parlait sort, mais s’arrête en me voyant. Mon cœur fait
une embardée quand je reconnais ce visage, celui de celle qui était dans son lit il
y a quelques jours. Je recule pour la laisser passer, je reste sans voix quand elle
me sourit et amorce la discussion.

— Vous devez être Marie.

Je ne dis rien, trop atterrée de la voir là et habillée en tailleur. Elle a une drôle de
façon de recruter si c’est ce qu’elle essaye de faire avec lui. Elle n’a même pas
l’air gêné de me voir alors que la dernière fois, je l’ai vue à moitié nue et
qu’apparemment elle sait qui je suis.

— C’est elle, reprend Ludo devant mon silence.

Mes yeux dérivent sur lui, il me regarde avec colère comme si mon
comportement le dérangeait. Mais je crois que j’ai le droit d’être surprise en plus
du reste. Je tente de refréner ma jalousie quand je la vois poser sa main sur son
bras, se mettre sur la pointe de pieds et déposer ses lèvres sur sa joue.

— Très bien, appelle-moi si tu as besoin...

J’ai dû émettre un bruit puisqu’ils se retournent tous les deux vers moi, elle me
sourit en s’avançant avant de reprendre.

— Et pense à ce que j’ai t’ai dit.

Elle se tourne vers moi, son sourire m’agace, j’ai bien envie de lui faire ravaler.

— À bientôt, Marie.

Je ne réponds pas et elle descend les escaliers, ses talons résonnent dans le
couloir jusqu’à ce que le silence s’installe après son départ. Ludo récupère mes
valises, sans rien dire et entre dans l’appart. J’ai du mal à faire bouger mon
corps, j’essaye de refréner les images qui envahissent mes pensées en me disant
que je n’ai pas le droit d’être jalouse, de lui en vouloir ou quoi que ce soit.
J’inspire, chasse mes mauvaises pensées et entre à mon tour. Ludo me fixe
quand je m’appuie sur la porte après l’avoir refermé derrière moi.

— Il est dans la chambre, dit-il en me la désignant de la main.

Je souris en secouant la tête, il ne me dira rien, ne s’expliquera pas sur la
présence de cette femme ici, sauf si je lui demande. Et demander, c’est avouer
plus que ma curiosité et dans l’immédiat, c’est hors de question. On sait ce qu’on
est à présent et j’aimerais que ça reste comme ça, j’ai besoin de me retrouver, de
retrouver mon fils et certainement pas de me lancer dans quoi que ce soit qui
m’anéantirait.

Je m’arrache à la porte et pars en direction de la chambre. Penser à Malo me fait
sourire et m’inquiète en même temps. J’ouvre la porte, mon fils est là sur le lit,
une console à la main, il relève un instant les yeux sur moi avant de retourner sur
l’écran, puis il recommence et me voit enfin. Il lâche sa console et vient se
blottir dans mes bras. Je respire, en le serrant, il m’a manqué, tellement manqué.
Je prends son visage dans mes mains pour le regarder, il va bien, il a l’air
heureux et soulagé. Je ferme la porte derrière nous, je dois lui parler des derniers
événements et si je n’aime pas lui mentir, je vais y être obligée.

— Tu vas bien ? il me demande, inquiet.

Je souris en m’asseyant sur le lit. Je n’étais pas entrée dans cette chambre, elle
est claire, mais petite comme le reste de l’appart, seuls le lit et une commode
occupent la pièce et déjà on peine à en faire le tour. Je tends les bras vers lui, il
vient contre moi et je nous fais tomber allongé sur le lit en inspirant l’odeur de
ses cheveux.

— Je vais bien.

Il m’a vu me faire emmener par les ambulanciers et je n’imagine pas ce qu’il a
dû ressentir.

— J’ai juste fait un malaise. Maintenant, tout va bien, ne t’en fais pas.

Je confirme la version que tout le monde lui a servie et il a l’air de se détendre
dans mes bras.

— On doit parler de ce qui va se passer, maintenant.

J’essaye d’être sûre de moi, de ne pas faire flancher ma voix parce que je sais
que pour lui ça va être difficile de voir les choses avec ses yeux d’enfants.

— On va rester là, papa me l’a dit.

J’en reste sans voix. C’est la première fois que je l’entends appeler Ludo comme
ça, mon cœur se serre, mon Dieu, il a trouvé son père et il se sent assez en
confiance avec lui pour l’appeler papa.

— Oui, dis-je d’une voix assurée, on va rester un moment ici, le temps que je
trouve autre chose pour nous deux.

— Et Juan ?

Je me redresse pour le regarder.

— Juan ne viendra pas avec nous.

— Pourquoi ?

Je soupire et me rallonge à ses côtés en cherchant mes mots.

— Tu sais, parfois quand on est adulte, on doit faire des choix sans prendre en
considération l’amour qu’on a pour une personne, mais plus pour son propre
bien et le bien de ceux qui dépendent de nous.

— Vous allez divorcer ?

— Je ne sais pas, mais pour l’instant, on a besoin d’être loin de l’autre.

Il acquiesce et se serre contre moi, il est attaché à Juan et c’est compréhensible,
je ne veux pas le couper de ce qui faisait sa vie jusqu’à présent.

— Tu pourras toujours le voir si tu veux. Rien n’est de ta faute et Juan t’aime.

Malo ne dit rien et se contente de rester dans mes bras, le temps qu’il encaisse
ces derniers changements.


***


Malo s’est endormi et je quitte la chambre pour ne pas troubler son sommeil. Je
ne suis pas fatiguée mais un peu retournée de ce changement. Je prends
conscience après cette soirée, ce dîner comme si on était une famille, que je vais
devoir cohabiter avec Ludo en total innocence. On n’a jamais fait ça, c’était
tellement rapide entre nous à l’époque, mais les choses ont changé autant que
nous. J’entre dans le salon, Ludo est allongé sur le canapé, torse nu, les yeux
rivés au plafond. Je m’approche, mes yeux dérivent malgré moi sur son torse, sur
les cicatrices qu’ont formées les deux balles qui s’y sont logées. Il se redresse et
me fait de la place, je me laisse tomber sans le quitter du regard, malgré la
pénombre, je ne vois que son corps. Il se lève, passe devant moi, je le suis des
yeux, son dos puissant et de surprise, je gémis. Un énorme tatouage recouvre son
dos, quelque chose de saisissant et de terrifiant. C’est un visage qui sort de son
corps et tire de ses mains pour l’ouvrir, les parois de sa peau sont comme
béantes, on croirait que c’est vrai. Il essaye de sortir de son corps, l’air terrifié et
crie un mot que je n’arrive pas à distinguer quand Ludo enfile un tee-shirt.

— Qu’est-ce qu’il crie ? je demande quand il revient vers moi

Il se laisse tomber sur le canapé et ne me regarde pas.

— Son désespoir.

Sa voix tranche dans le silence. Je déglutis ; je ne m’étais pas rendu compte à
quel point il a dû souffrir. Je m’apprête à lui demander de me parler de ces
années, qu’il me dise ce par quoi il est passé, que peut-être me parler lui fera du
bien quand il s’allonge à moitié et allume un joint. L’odeur m’écœure.

— Je croyais que c’était fini la drogue.

Il rit en recrachant la fumée.

— C’est un joint, Marie, pas dix kilos de coke.

Je ne dis rien et le laisse tranquillement fumer, ce qu’il prend pour une chose
bénigne pendant quelques minutes jusqu’à ce que le silence m’incommode.

— Tu ne fumais pas avant.

Pourquoi j’essaye de le faire changer d’avis alors que je sais pertinemment que
ce n’est pas mes mots qui auront ce poids.

— J’ai pris l’habitude de fumer avant de dormir. C’est comme ça.

Oui, c’est comme ça, effectivement. C’est tendu et étrange entre nous, je ne suis
pas à l’aise et lui ne fait rien pour y remédier.
Il se redresse et s’assoit à côté de moi, j’ai l’impression que lui aussi n’est pas à
l’aise en ma présence.

— Tu vas m’en parler ? il demande en me regardant.

— Te parler de quoi ?

Il montre mon alliance que je tourne sans m’en rendre compte pour occuper mes
mains.

— Il n’y a rien à dire.

Il me sourit et secoue la tête. Je ne veux pas lui raconter notre discussion, il n’a
pas à savoir, ça ne le regarde pas, surtout que Juan est persuadé que c’est à cause
de lui. Mais c’est à cause de moi, je suis faible face à Ludo parce que je ne l’ai
pas oublié, parce qu’il a ce pouvoir de dingue sur moi sans rien faire qu’être là et
que lui me comprend sans me juger.

— Tu lui as dit ?

— Oui.

Il sourit comme s’il était satisfait de savoir que Juan sait ce qu’on a fait, à croire
qu’il en obtient une certaine gloire alors que c’était juste une erreur.

— Je devrais sans doute m’excuser, mais ne compte pas sur moi pour ça.

Je ris. Non, je ne lui en demandais pas tant, mais un peu de culpabilité de sa part
parce qu’il a participé au désastre qu’est devenue ma vie serait bienvenu.

— Je m’excuserai de ne pas avoir été là, ce soir-là, de t’avoir laissé partir alors
que j’ai vu ton état, mais j’étais en colère aussi et je n’ai pas pensé à toi. Je suis
désolé, Marie.

J’en reste sans voix, je le dévisage bouche bée, il me sourit avant de tirer sur son
joint.

— Je t’épate apparemment. Comme quoi rien n’est encore perdu.

Chapitre 10

Get Stoned

Ludo,
Il y a des personnes ou des événements capables de changer totalement une vie.
Tu auras changé la mienne par trois fois.
La première, quand je t’ai rencontré, tu m’as sauvé de moi-même, de ce je
pensais être inévitable et tu as su me montrer un autre chemin qui ne me
conduisait pas à cette fin inéluctable que la folie entraîne. Avec toi, j’ai compris
qu’en étant moi-même, je pouvais être aimée.

La deuxième, c’est quand on s’est quitté. Nos vies ont changé à cet instant, elles
ont pris un tournant que jamais je n’aurais cru voir venir. Même en sachant les
dangers que tu courrais, je n’y ai jamais été confrontée de près ou de loin, tu
étais là chaque matin, comme je t’avais quitté le soir en m’endormant comme si
rien ne s’était passé durant la nuit alors qu’en fait, tu mettais volontairement ta
vie en danger. J’étais trop enfermée dans notre relation pour voir autre chose
que ce que nous vivions. Je t’aimais trop. Je t’aime trop et ton image
indestructible s’est envolée quand je t’ai vu allongé sur ce sol baignant dans
tout ce sang. Tu as toujours été fort, le plus fort de nous deux et à ce moment-là,
tu étais vulnérable, jamais je n’aurais cru te voir comme ça, jamais tu ne te
serais laissé à l’être avec moi. Je t’ai aimé à ce moment-là, après la peur de te
perdre définitivement, j’ai aimé ce que tu m’as laissé voir de toi.

La troisième, je l’ai découverte ce matin et depuis, je ne pense qu’à la partager
avec toi. J’ai peur, mais je suis aussi excitée de voir ta réaction, de lire dans tes
yeux soit la joie soit la colère parce que j’aurais dû faire attention et que ce n’est
pas du tout prévu, surtout en ce moment. Mais je n’aurais pas cette occasion
avant longtemps et je ne résiste pas à l’envie de te mettre sur la voie par le seul
moyen à ma disposition. Ce fut la plus étonnante des surprises, la plus délirante,
inattendue, inenvisageable, mais après tout ça, c’est devenu la plus belle. Elle
me permet de te garder avec moi. Je t’ai dans ma tête, dans mon cœur et à
présent dans mon ventre.
Marie.


***


Je tourne en rond dans mon lit, Malo n’est pas là ce soir, il dort chez Eva pour
pouvoir partir de bonne heure demain matin. J’ai eu l’honneur de revoir sa mère,
on peut déjà dire qu’elle et moi, nous ne serons pas amis, mais Malo l’aime bien
et tant qu’elle est correcte avec mon fils tout se passera bien. Eva est devenue
une belle jeune fille, un peu folle, mais attachante et déjà fière de son petit frère.
Je suis contente pour lui, cette journée à la plage va lui faire le plus grand bien.

Le lit me semble vide sans lui, je me suis habituée à dormir avec mon fils même
s’il a tendance à prendre toute la place. Ludo est là, dans la pièce d’à côté, mais
je n’écoute aucun bruit, il doit dormir. Hier, il est rentré tard, enfin ce matin, je
devrais dire vu l’heure. Je soupire, me voilà à surveiller ses allées et venues alors
que je m’étais promis de faire comme si nous étions en colocation. Mais savoir
qu’il a sûrement couché avec une autre m’enrage malgré moi. Je ne veux pas
qu’il le fasse et pourtant, je ne veux pas retomber dans ses bras. Toute la journée,
je n’y ai pas pensé, trop occupée avec Malo, mais maintenant que je suis seule il
n’y a que ça qui me passe par la tête. J’imagine son corps avec une autre, belle,
sûrement comme cette blonde qu’il y avait chez lui l’autre jour, une femme
parfaite qu’il désire et qui n’est pas moi. Je lève mes mains et les regarde
trembler, je ne dois pas me laisser aspirer par cette idée et pour ça, mon remède,
c’est mon fils. J’essaye d’insinuer son visage, son sourire ses rires et tout ce qui
fait qu’il est parfait, mais même en y mettant beaucoup de conviction, j’en
reviens à Ludo.

Je me lève d’un bond et franchis la porte qui me sépare de lui, le salon est calme,
la fenêtre est ouverte et à part le bruit de quelques voitures, tout est silencieux.
J’avance pour aller jusqu’au canapé, il est là, allongé sur le dos, un bras sur ses
yeux. J’admire son torse, les muscles parfaits de ses pectoraux, puis le dessin de
ses abdos et ces deux cicatrices qui me ramènent toujours à ce soir où tout a
changé. Enfin, mes yeux dérivent plus bas encore, mais la vue est cachée par un
jean. Ma respiration s’accélère, mes jambes tremblent tellement j’ai envie de lui,
mais pas d’une façon que je reconnais, c’est autre chose que ce besoin qu’il me
possède et ça me fait peur parce que je n’arrive pas à aligner deux pensées
cohérentes.
J’enlève mon tee-shirt, je suis totalement nue à quelques centimètres de lui qui
dort et pourtant, je n’ai pas la subite envie de cacher ma poitrine. Je ne réfléchis
pas et m’installe à califourchon sur lui. Il se réveille directement et se redresse
prêt à me repousser quand il voit que ce n’est que moi. Il me regarde un instant
puis, ses yeux glissent sur mon corps nu. Je baisse les yeux sur le sien alors qu’il
se recouche comme si je n’étais pas là.

— Qu’est-ce que tu fais, Marie ?

Sa voix est encore ensommeillée et m’envoie des décharges de désir dans le
ventre. Je ne réponds pas et m’allonge sur lui, ma peau rencontre la sienne et je
soupire alors qu’il se fige sous moi comme si je lui avais fait mal. Sa peau
chaude et douce, son corps dur, tout ça, je le veux.
Il se redresse à moitié, me forçant à m’éloigner de lui.

— Qu’est-ce qui te prend ?

Je sens qu’il en a envie, je souris, même s’il veut jouer à la vierge effarouchée,
son désir il ne peut pas me le cacher.

— Je veux que tu me baises.

Il lève un sourcil comme si j’avais dit la pire absurdité du siècle, mais je m’en
moque. Je le veux et je me frotte contre son entrejambe, qui elle a bien compris
ce que j’attends.

— Quoi ?

J’approche mes lèvres des siennes, je ne sais pas d’où me vient se besoin de le
séduire, je n’ai jamais été comme ça avec lui, mais je crois que j’ai laissé mon
cerveau sur le pas de la porte et que tout ce qui compte pour l’instant, c’est qu’il
fasse ce que je lui demande.

— Baise-moi. Baise-moi comme ces femmes, comme celle qui était là, l’autre
soir.

Il recule alors que j’allais l’embrasser, je me mords la lèvre pour ne pas hurler de
frustration, il ne me repoussera pas. Ses yeux que je distingue à peine sous la
faible lumière du lampadaire essayent de voir si je suis sérieuse.

— Je veux que tu me prennes comme elles, je veux ce que tu leur fais, je veux
que tu me désires comme tu les désires.

Il me regarde pendant que je caresse son torse parfait, j’espère qu’il comprend le
besoin que j’ai de lui, qu’il fasse de moi ces femmes qu’il aime avoir. Je veux
être l’une d’entre elles, moi aussi. Il inspire quand mes doigts glissent plus bas
sur son corps et je me demande s’il va me donner ce que je veux ou s’il ne me
voit pas comme une d’entre elles parce que mon corps libre à sa vue n’a rien de
parfait. Ne me repousse pas...

Mes doigts arrivent au premier bouton de son jean quand il retourne la situation
et je me retrouve allongée sur le canapé et lui au-dessus de moi. Je souris, il va
me donner ce que je veux, ses yeux brillent de désir, mais d’autres choses aussi
que je n’arrive pas à comprendre. Mes mains se lèvent pour l’enlacer, mais il ne
m’en laisse pas le temps et me retourne dos à lui. Son corps vient peser sur le
mien, je gémis quand je sens son érection contre mes fesses.

— C’est ce que tu veux ?

— Oui, dis-je le souffle court.

Son souffle quitte mon cou et son corps le mien, je me retourne pour voir ce
qu’il fait, il se déshabille. J’admire son corps nu dans toute sa splendeur et souris
en pensant qu’il a envie de moi comme il a envie de ces femmes parfaites. Il
revient sur moi et je tente de me retourner, mais il m’en empêche.

— Non, dit-il, la voix dure, reste comme ça !

J’obéis et reste sur le ventre, il soulève mes hanches pour me mettre à quatre
pattes et mon excitation décuple. Je veux qu’il me prenne fort comme ça, qu’il
entre en moi maintenant et que je ne sente que lui, mais ce n’est pas ce qu’il fait.
Ses doigts caressent mes fesses rapidement avant qu’il n’arrive sur mon sexe en
feu, je l’entends gronder alors qu’il sent à quel point j’ai envie de lui puis, ses
doigts s’enfoncent en moi sans préavis. Je crie de surprise et de plaisir mêlé, il
recommence encore et encore, j’ai terriblement chaud et je me demande à quoi il
joue. Mais très vite, je comprends qu’avec elles, ce n’est pas ce que j’ai connu
avec lui et que j’ai ce que j’ai demandé. Pourtant, je n’attends qu’une chose : lui
en moi. Mais ses doigts ressortent et remontent entre mes fesses. Je me crispe.
On n’a jamais fait ça, il ne m’a jamais prise par là.

— C’est ce que tu m’as demandé.

Sa voix est dure, mais son ton laisse passer son désir, je ferme les yeux pour me
faire à l’idée, c’est ce qu’il fait avec elles ! C’est comme ça qu’il les baise, par-
derrière ! Je ne m’y attendais pas et même si j’ai peur, je sais qu’il ne me fera
pas mal. Mais je reste étonnée et me demande si c’est à cause de la prison s’il a
vécu ça, là-bas.
Je tourne mon visage vers lui. Je veux savoir, j’ouvre la bouche pour lui
demander, mais ses yeux m’en dissuadent, quelque chose d’animal et de
dangereux autrement que ce qu’il a toujours laissé paraître, c’est comme s’il me
disait : « laisse-moi faire ce que tu m’as demandé et ne pose pas de questions. »
J’en meurs d’envie pourtant, mais je décide de lui faire confiance.
Je me détends et Ludo reprend ses caresses entre mes fesses et je le laisse faire.
Son doigt entre doucement en moi, c’est étrange, mais pas désagréable, j’ai
l’impression de violer un interdit et ce genre de chose m’excite. Je ne cherche
même pas à me reconnaître dans ce qui se passe, ce serait peine perdue. Ludo
continue de me pénétrer avec ses doigts encore et encore et si je n’en suis pas au
point de jouir, ça me plaît. J’aimerais qu’il me touche ailleurs qu’il me donne ce
plaisir avant de prendre le sien avec mon corps.
Ses doigts n’en finissent pas et je commence à bouger contre lui tellement la
tension commence à monter en moi. Il se retire, j’écoute vaguement le bruit d’un
préservatif, il saisit mes hanches et son sexe dressé se frotte contre le mien à
m’en faire gémir. Puis il entre en moi, me surprenant, je pensais qu’il allait
passer directement à l’autre entrée de mon corps qu’il voulait. Il reste un instant
comme ça et se retire me faisant gémir tellement j’en veux plus. Il se penche sur
moi, son dos frôle le mien.

— Ce sera la seule différence, dit-il en jetant le préservatif au sol.

Il se redresse, caresse mes fesses et ses doigts s’accrochent à mes hanches, je
pousse contre lui pour qu’à nouveau je le sente, mais il n’en fait rien. Je tourne la
tête pour le regarder, il a le regard sur mon cul qui n’attend que lui d’une
manière ou d’une autre.

— Ce n’est pas à cause de la prison, dit-il le souffle court, ce n’est pas ce que tu
crois.

— Pourquoi alors ? On n’a… tu ne m’as jamais demandé ça avant.

Il sourit et pince ma peau qui frissonne.

— C’est différent, ces femmes, je ne veux pas les posséder. (Ses yeux se relèvent
vers moi.) Toi oui, quand je te fais l’amour, ce n’est pas seulement ton corps que
je prends, c’est toi toute entière, c’est toi comme jamais tu ne te montres à
personne. Avec elles, je comble un besoin. Avec toi, je comble les tiens.

Il se penche alors que je le dévisage et entreprend de lécher ma colonne
vertébrale, ce qui me détend immédiatement.

— Et toi, tu n’as jamais eu besoin que de sexe, toi, tu as besoin qu’on t’aime.

Il me murmure ces paroles à l’oreille. Je ne sais plus trop quoi penser entre sa
peau sur la mienne et ces mots quand enfin sa queue me pénètre doucement. Il
fait quelques allées retour en gémissant, j’en veux plus et je lui fais comprendre
en allant contre lui, c’est bon, mais pas suffisant pour moi. Il me bloque avec ces
mains et ressort de mon sexe pour aller se frotter entre mes fesses. Je frissonne et
il me caresse doucement les fesses pour me détendre, mon appréhension et vite
remplacer par le désir qu’enfin il me donne ce que je veux. Doucement, il
commence à forcer le passage de mon corps qui résiste à l’intrusion. J’essaye de
me détendre et je sens son gland entrer en moi. Je cris de surprise, l’invasion est
douloureuse, mais il ne me laisse pas le temps d’assimiler la chose que déjà, il
ressort pour revenir un peu plus encore et encore jusqu’à être totalement enfoncé
en moi. Ses mains s’accrochent un peu plus à mes hanches, j’ai l’impression
qu’il se maîtrise, qu’il essaye de ne pas se laisser aller alors que c’est tout le
contraire que je veux. Je bouge pour qu’il le comprenne.

— Caresse-toi !

J’obéis, ma main vient se placer sur mon clitoris gonflé par le désir et je gémis
alors qu’il se met en mouvement, d’abord doucement comme s’il savourait
chaque centimètre qui entre en moi puis, très vite il perd le contrôle. Ses coups
s’intensifient, mais je n’ai pas mal, j’en ai envie et mon corps aime ça autant que
moi. Ses soupirs, ses mains qui ne cessent de s’accrocher à moi et son envie sont
des stimulants au plaisir que je prends à ce qu’il soit en moi, même comme ça. Je
me sens belle, femme parce qu’il me fait ce qu’il leur fait à elles qui sont
parfaites. Il ne s’arrête plus, son corps claque le mien, je me caresse et je sens
l’orgasme arriver, différent parce qu’il est là en moi, mais pas à l’endroit habituel
et pourtant le plaisir est fort, décuplé par sa seule présence. Ludo a le souffle
rauque quand il se penche sur moi, il dégage ma main entre mes cuisses, sa
bouche mord mon épaule, ses doigts me caressent et me font jouir, tout mon
corps tremble sous l’assaut du sien alors qu’il se redresse et se déverse en moi en
poussant le plus loin possible avant que je ne m’effondre sur le canapé. Je suis
encore sous l’emprise de cet orgasme quand il se lève sans rien dire et part en
direction de la salle de bain.

Je me lève après quelques minutes, mes jambes ont du mal à me soutenir et je
me dirige tant bien que mal vers la salle de bain. J’entre, il est déjà dans la
douche le front appuyé sur le carrelage et l’eau qui coule sur sa nuque. J’entre
dans la douche et caresse son dos, son tatouage qu’à présent, je distingue
parfaitement et ce mot qu’il crie désespérément, mon prénom. Je l’enlace et pose
ma tête sur son dos, il ne dit rien et l’eau coule doucement entre nous pendant
quelques instants.

— Je t’ai écrit quand tu étais en prison.

Je veux qu’il sache que je ne l’avais pas oublié malgré ce qu’il pense et ce que
son tatouage laisse croire.

— Je sais, dit-il en relevant la tête sous le jet d’eau.

— Pourquoi elles me sont toutes revenues alors ?

Il repose sa tête contre le carrelage et ne me répond pas.

— Pourquoi ? je demande en me détachant de lui.

Il se retourne et je reconnais sa colère dans ses yeux.

— J’étais en prison et la dernière chose que je voulais, c’était penser à toi.

J’accuse le coup, mon cœur chavire doucement, même si je l’avais envisagé à
l’époque. L’entendre de sa bouche reste un coup de massue.

— Tu n’as pas l’air de comprendre, je ne voulais pas penser à toi, savoir ce que
tu faisais, que tu étais heureuse sans moi ou malheureuse, seule et triste, je ne
voulais pas.

Il s’approche de moi, ses mains caressent tendrement mon visage.

— Tu es ma plus grande faiblesse, Marie et penser à toi, savoir toutes ces choses
alors que j’étais impuissant m’aurait achevé. La prison c’est... je ne voulais pas
de toi là-bas, tu n’y avais pas ta place.

Il se détourne de moi et retourne sous le jet d’eau, je reste un instant à méditer
ces paroles. Je pensais qu’il ne voulait plus de moi, mais il cherchait juste à se
préserver. Je ne lui en veux pas, mais j’aurais voulu savoir. Je voudrais qu’il
partage ces dix années avec moi, sa douleur et son foutu désespoir. Il ne me croit
pas capable d’encaisser tout ça.

— Tu es la mienne aussi, ma faiblesse, mais je suis plus forte que tu ne le crois.

— Non, et ce qui s’est passé ce soir en est la preuve. Je n’aurais pas dû faire ça.

— C’est ce que je voulais.

— Pas moi, ce n’est pas comme ça que je te veux.

Il se tourne à nouveau vers moi ses yeux brillent étrangement et si je ne le
connaissais pas, je jurais qu’il pleure.

— Comment alors ?

Il prend ma main et retire mon alliance avant de la jeter dans la salle de bain.

— Comme ça.

Je le regarde, ne sachant pas quoi dire, il a raison au fond. Je ne suis pas si forte
que j’ai voulu le croire. Si au début, j’ai fait face parce que ma motivation était
là, j’ai lâché prise et me suis reposée sur Juan comme je l’ai fait à l’époque avec
lui. Je suis faible, j’ai toujours eu besoin de quelqu’un pour me soutenir, me
montrer que je ne suis pas seule, mais maintenant, c’est différent. Ces années
m’ont fait grandir et comprendre que je ne dois compter que sur moi.

Ludo sort de la douche en me jetant un dernier regard rempli de colère, j’inspire
et passe sous le jet. Je ne comprends pas ce qui m’a pris, ou si je le comprends
trop bien et passés l’envie et le désir, il ne reste que la honte. Comment j’ai pu
lui demander un truc pareil ? Je me savonne en essayant de ne pas penser à ces
dernières minutes avec lui, à sa façon de me toucher, à ses mots qui me
connaissent trop bien et malgré tout, à l’envie qu’il avait de moi. Je laisse cette
image pour combler la honte que j’éprouve d’être jalouse pour un homme qui
n’est plus à moi.

Je sors de la douche et récupère mon alliance que j’hésite à remettre, je ne suis
plus sûre de ce qu’elle représente. Juan est important, mais sa trahison n’est pas
pardonnable. J’enfile la bague en soupirant, un tiraillement dans ma poitrine me
fait prendre conscience que tout ça est fini, mais j’ai encore du mal à tirer un
trait définitif de ces cinq années passées avec lui. Ludo me le reproche, alors
qu’il vient de me dire qu’il sait que je ne suis pas assez forte. Il est tout en
contradiction comme toujours.

J’enfile une serviette autour de moi et sors en direction de la chambre, j’ouvre
ma valise et en sors les dizaines de lettres que je lui ai écrites ces dix dernières
années, il est temps qu’il sache. Je sors de la chambre, déterminée à ce qu’il
comprenne par quoi je suis passée et qu’il cesse de me rendre coupable d’une
situation qu’il a lui-même engendrée. Il est dans le salon, assis sur le canapé, la
tête baissée.

— Lis-les, dis-je d’un ton froid en les déposants sur la table basse.

Il relève la tête, me regarde tout aussi froidement en secouant doucement la tête.

— Je ne veux pas savoir, tu n’as pas compris ?

— Tu n’es plus en prison, maintenant !

Il se lève d’un bond, son corps arrive si rapidement près du mien que je n’ai le
temps de rien avant de sentir sa main sur mon cou.

— Qu’est-ce que tu veux faire ? Me faire culpabiliser ? Tu ne crois pas que je
m’en veux assez comme ça, bordel !

Ses doigts me serrent, il est en colère, mais c’est contre lui, je le sens. Je retire sa
main, il me laisse faire, comme s’il se rendait compte de ce qu’il fait à l’instant.

— Lis-les, je veux que tu saches. Je ne veux pas te faire culpabiliser, tu n’as pas
besoin de moi pour ça, je veux juste que tu saches pourquoi.

Je le laisse et repars m’enfermer dans ma chambre en sachant qu’il les lira, ne
serait-ce que pour se rassurer et savoir que malgré tout, il était présent dans mes
pensées.
Chapitre 11

When I Was Your Man



Je fixe le calendrier où Ludo a pris la satanée habitude de barrer les jours, en
sirotant mon café dans le calme de ce début de matinée. Malo dort. Quant à
Ludo, il n’est pas rentré hier soir. Depuis l’autre soir, où il a fini par lire mes
lettres et sortir en claquant la porte pour bien me faire comprendre qu’il était
énervé, il découche pratiquement tous les soirs et m’évite le reste du temps
quand il ne travaille pas. On vit ensemble, mais on ne se parle pas sauf pour faire
bonne figure devant notre fils. Je me demande même comment on arrive à jouer
cette comédie et si Malo est dupe de notre manège. Je ne ferais pas le premier
pas, j’attends qu’il décolère, même si je me demande ce qui a bien pu le mettre
dans une telle rage.

On est le 14 juillet. Je souris, cette date ne me fait plus me sentir mal, c’est plutôt
un mélange de bons souvenirs et de futurs anniversaires avec Mathieu. Je ne
pensais pas à ce jour, je faisais comme s’il était normal et ignorais tout ce qu’il
signifiait de toutes les façons possibles. Il ne représente pas que l’anniversaire de
Mathieu, il représente aussi ma première fois avec Ludo.

Je bois mon café et tente de faire le point. J’ai passé trois entretiens la semaine
dernière, j’avais l’impression de n’avoir jamais fait ça. La dernière fois, c’était
Juan, si j’étais stressée il a su me mettre à l’aise et m’a fait confiance alors que je
n’avais pas d’expérience. Mais ceux-là m’ont paru difficiles, des questions
incongrues qui m’ont laissé perplexe et d’autres auxquels je n’avais pas envie de
répondre. Je sais pertinemment qu’un d’entre eux ne me rappellera pas, mais
pour les deux autres, je garde bon espoir. Plus vite, je trouverai un travail, plus
vite, je partirai de chez Ludo et de cette tension constante.

Ludo entre alors que je me lève pour mettre ma tasse dans l’évier. Il me regarde
un instant puis vient près de moi pour se servir un café. Il a l’air épuisé. Je ris,
tout ça me rappelle vaguement quelque chose, enfin en espérant qu’à l’époque, il
ne découchait pas pour aller en baiser d’autres.

— Qu’est-ce qui te fait rire ?

Je m’arrête, surprise de l’entendre me parler alors que nous sommes seuls.

— Rien.

Il s’appuie contre le mini plan de travail que je maudis chaque jour en faisant à
manger et me regarde en buvant son café. Je suis mal à l’aise, ses yeux me
rendent mal à l’aise... pourquoi ? Je l’ignore, mais je ne supporte pas son regard
si intense.

— Qui est la femme qui était là quand je suis arrivée ?

Je lâche ça comme ça, un besoin qu’il se sente déstabilisé, mais ce n’est pas le
cas malheureusement, il se contente de me sourire comme s’il attendait cette
question depuis ce jour et qu’il savoure ma curiosité mêlée de jalousie, il faut
bien l’avouer.

— Mon agent de réinsertion.

Je le regarde étonnée quelques secondes avant d’éclater de rire. Drôle de
manière de réinsérer dans la société les détenus ! J’espère pour elle qu’elle ne
couche pas avec tous ceux dont elle s’occupe. Ludo se met à rire aussi, je
n’arrive pas à m’arrêter, je crois que je préfère le voir de façon comique pour
éviter de le prendre autrement.

— Elle a l’air... bonne dans son domaine !

Ludo arrête de rire et me regarde. Ses yeux sont brillants et magnifiques.

— Elle l’est.

Je ne ris plus. Je ne veux pas savoir, je ne veux pas imaginer et me mettre en
colère. Non, pas aujourd’hui, je ne veux penser à rien et je ne le laisserai pas me
gâcher cette journée. Pourtant, il y a autre chose que je veux savoir, pourquoi il
se contente d’être mécanicien avec le diplôme d’ingénieur qu’il a maintenant.
Pourquoi il ne cherche pas dans ce domaine et je sais que, même si le luxe ne l’a
jamais tenté, il aimait son confort et sa belle voiture.

— Pourquoi tu bosses comme mécanicien alors que tu as un diplôme
d’ingénieur ?

Il soupire et se retourne pour aller s’asseoir à table.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Hormis ton salaire, tu as bossé pour avoir ce diplôme. Pourquoi ne pas
l’utiliser ?

— Ce n’est pas le plus important.

Je me mets à rire en secouant la tête. Évidemment, ce n’est pas le plus important,
pourtant, il y a dix ans, ça l’était.

— Arrête, dit-il, ne fais pas ça ; j’ai payé dix ans pour cette erreur, je crois avoir
compris.

Je cesse de rire et me contente de le regarder. Par moment, j’aimerais entrer en
lui et découvrir les moindres recoins de son existence. Tout ce que je sais de lui
n’a pas fait la personne que j’ai en face de moi, tout ce que je sais a engendré
celle que je connaissais il y a dix ans, celle qui avait dû faire rapidement face à
ses responsabilités après le décès de ses parents à dix-sept ans celle, qui a trouvé
une certaine facilité dans le trafic de drogue et qui n’a pas cherché à s’en
protéger. Aujourd’hui, il fuit tout ça comme la peste, j’ai l’impression, comme
s’il cherchait encore à se faire payer pour être sûr de ne pas replonger.

— Je crois aussi et peut-être que tu devrais arrêter de te punir toi-même en
refusant tout ce qui pourrait t’apporter un minimum de confort.

— Ce n’est pas ce que je fais…

— Ça en a tout l’air ! je le coupe en élevant la voix.

Il me regarde, étonné et se cale dans sa chaise.

— Vas-y, dis-moi ce que je devrais faire de ma vie, toi qui gères si bien la
tienne ?

J’ouvre la bouche pour lui répondre, mais je préfère m’éloigner et ne pas insister,
je sais qu’il cherche à me faire mal et comme l’idiote que je suis, je lui tends des
perches pour ça.


***


La maison de Thomas est magnifique. Grande sur deux niveaux, les pièces sont
claires et la lumière filtre partout grâce aux grandes baies vitrées. Les meubles
sont pratiquement tous issus de ses mains et je ne peux m’empêcher de les
caresser en sachant la passion qu’il a mise dans chacun d’eux. Ils sont beaux,
simples, élégants et correspondent parfaitement à l’ambiance de la maison.

Je range dans le frigo la dernière salade qu’on a préparée avec Sarah et me
retourne pour apercevoir Thomas et Malo dans le salon qui tentent d’accrocher
une banderole au-dessus de la cheminée. Sarah s’approche de moi et me tend un
verre de soda que je prends en la remerciant, la journée a été longue. Sarah
s’installe sur un tabouret en caressant son ventre rond, la grossesse lui va bien,
on la sent épanouie et avec un homme comme Thomas dans sa vie, il ne peut en
être autrement. Il sera parfait comme père et je m’étonne qu’il ne l’ait pas encore
épousé. C’est pourtant tout à fait son genre, faire les choses dans l’ordre, se
marier et ensuite avoir un enfant, mais ils ont l’air heureux comme ça et c’est le
principal.

Je m’installe à mon tour sur un tabouret prés de Sarah, la préparation de
l’anniversaire de Mathieu m’a paru interminable. Malo, lui, s’éclate entre son
père et Thomas qui a une facilité déconcertante à mettre tout le monde à l’aise.
Ils installent des banderoles, ballons et autres décorations depuis deux heures et
ont l’air de s’amuser. Quant à Ludo, je ne comprends pas pourquoi Thomas a
insisté pour qu’il reste, je suis à peu près sûre que Mathieu ne sera pas enchanté
de le voir, mais lui doit jubiler à cette idée.

— Il est adorable.

Sarah me sort de mes pensées et me sourit en désignant mon fils qui tente de se
dépêtrer de la banderole pour la donner à Thomas perché sur une chaise.

— Oui.

Je n’ajoute rien et tourne la tête vers Sarah qui me regarde en souriant.

— Je ne t’aurais jamais imaginé mère, me dit-elle sur le ton de la confidence.

Je souris, moi non plus. J’étais loin d’imaginer en avoir le courage ou même
l’envie. Mais c’est quelque chose d’instinctif, prendre conscience qu’un être
vivant est dans mon ventre, une partie de l’homme que j’aimais plus que tout ne
fait que renforcer l’idée que si, je peux le faire, j’en suis capable et pour rien au
monde je ne voudrais faire autre chose que l’aimer et le regarder grandir.

— Je crois que je n’aurais jamais été prête pour autant de responsabilités,
pourtant aujourd’hui, je n’imagine pas ma vie autrement.

Sarah me regarde attendrie, je crois que les hormones lui jouent des mauvais
tours.


***


La fête, le bruit, l’alcool, la musique, tout ça commence à me donner le tournis
et pourtant, je me sens bien. Mathieu est heureux de cette surprise, je crois qu’il
savait qu’on lui préparait quelque chose, mais vu l’ampleur de cette soirée,
même moi, j’étais loin d’imaginer ça. Il y a bien une cinquantaine de personnes
dans le salon et le jardin de Thomas. Certains que je connais, des vieux amis de
Mathieu qui n’ont pas exprimé leur surprise en me voyant, et d’autres dont je ne
sais rien. Ses amis de la fac et de l’hôpital. Il y a même les infirmières qui m’ont
souri en me reconnaissant alors que j’aurais souhaité me cacher dans un trou.
Mais elles ont fait comme si tout était normal et je les en remercie. Mathieu a du
succès auprès d’elles, d’ailleurs, il a du succès avec tout ce qui a un vagin, mais
je n’ai pas vu l’ombre d’une petite amie et si j’ose demander à Thomas, il me
répond avec un grand sourire, mais ne dit rien.

Mathieu est fidèle à celui que je savais qu’il deviendrait, sûr de lui et à l’aise
avec n’importe qui. Sa présence dégage une aura de confort et de sécurité qui
rassure et donne envie d’en savoir plus sur l’homme qui se cache derrière ce
sourire magnifique.

Je m’approche du buffet après être redescendue de la chambre de Thomas où
Malo dort, il se fait tard pour lui et la journée a été longue. J’opte pour un jus de
fruit, j’ai bu un peu trop d’alcool ce soir et je tiens à garder le contrôle et ne pas
gâcher cette soirée. Je bois une gorgée et regarde autour de moi, la foule au
milieu du salon qui commence à danser. Je souris et croise le regard de Ludo de
l’autre côté de la pièce en pleine conversation avec une fille que je ne connais
pas. Il me fixe alors qu’elle lui parle à l’oreille comme si elle partageait un secret
avec lui parce que la musique n’est pas si forte pour en arriver à devoir se coller
à l’oreille de son interlocuteur. Il est resté alors que je lui ai demandé de partir,
c’est la soirée de Mathieu et lui s’incruste juste pour l’emmerder, ce qui a été le
cas. Ils se sont juste regardés sans rien dire, mais la tension entre eux était
palpable quand ils se sont croisés. Je lui en veux d’essayer par tous les moyens
de me faire mal, je ne sais pas ce qu’il cherche, mais je ne lui donnerais pas
satisfaction. Je bois une autre gorgée et détourne le regard avant de remplacer le
vide dans mon verre par de la vodka.

Je n’ai pas le temps de goûter ce mélange qu’une main m’enlève le verre.

— Arrête, t’en a bu assez pour ce soir.

Je fusille Ludo du regard. Pour qui il se prend ?!

— Au cas où tu n’aurais pas remarqué, je suis adulte et je fais ce que je veux !

J’arrache le verre de ses mains et du liquide coule sur son jean.

Il se rapproche de moi en colère. Cette colère qui ne le quitte jamais ces derniers
temps et qui n’a plus d’effet sur moi, à présent, quand on m’enlève encore mon
verre des mains. Thomas prend ma main en me souriant et me traîne sur la piste
improvisée pour me faire danser. J’ai du mal à le suivre, mais très vite j’oublie
Ludo et m’amuse avec mon ami à danser. Il me fait tourner, me serre dans ses
bras dans une danse lascive qui me fait rire avant de me faire valser et finir de
me donner le tournis.

— Tu m’as manqué.

Je serre sa main qui tient la mienne, son regard revient sur moi et son sourire
devient plus tendre. Oui, il m’a énormément manqué.

— Toi aussi, Carabosse.

Il repart en m’entraînant autour des autres danseurs jusqu’à ce que la musique
change. Il se sépare de moi et me fait une révérence qui me fait rire quand
Mathieu se place entre nous et me tend ses bras.

— C’est mon anniversaire, tu ne peux pas me refuser une danse.

Non, je ne vais pas refuser de danser avec lui, même sur un slow. Thomas nous
fait signe en s’éloignant et je me retrouve contre le corps de Mathieu. Je me sens
à la fois à ma place et mal à l’aise.

— On n’a jamais dansé ensemble, je constate en relevant la tête vers lui.

Il me sourit, ses yeux brillent de trop d’alcool, je pense, ou peut-être de joie.

— Tu n’aimes pas danser, tu te souviens ?

— Exact, je n’aime pas ça, je ris, alors prends conscience du sacrifice que je fais
ce soir.

Le chemisier de soie fait glisser ses mains sur ma taille et se retrouve juste au-
dessus de mes fesses.

— Je t’en suis reconnaissant, dit-il en plaisantant.

Il me serre un peu plus contre lui, mais je ne suis pas mal à l’aise comme je
devrais l’être. Je ne vois plus l’homme qui m’aimait, je ne cherche que l’ami que
j’ai eu et j’espère que lui aussi.

— Tu passes une bonne soirée ?

Il soupire et détourne les yeux un instant avant de me répondre.

— Oui, la surprise me plaît.

Ses yeux s’accrochent aux miens. Je sais quel message il essaye de me faire
passer, et je recule un peu pour qu’il comprenne que je ne serais jamais ce genre
de « surprise ».

— Tu n’es pas surpris, Thomas est incapable de garder ce genre de choses pour
lui.

— Toute la semaine il ne tenait pas en place, dit-il en souriant.

Je reconnais bien Thomas qui devait avoir son air « je t’en prépare une » au coin
des lèvres et se taire a dû être un supplice pour lui. On tourne doucement sur les
paroles tristes de Bruno Mars. Je ferme les yeux et m’appuie sur le torse de
Mathieu, j’entends les bruits de son cœur apaisé et je soupire alors qu’il me
resserre contre lui sans que je ne recule. J’ai subitement envie de fondre en
larmes en ne sachant pas trop pourquoi, peut-être cette musique, sa présence
contre moi alors que je ne pensais jamais me retrouver près de lui. Mais soudain,
tout est trop. Je couine en essayant de retenir mes larmes qui n’ont pas leur place
et Mathieu s’arrête.

— Ne pars plus, ne fais plus ce genre de conneries, ne fuis pas, ce n’est jamais la
bonne solution alors qu’on est là. On le sera toujours toi, Thomas et moi,
toujours.

Mes larmes que je retenais font leur apparition et Mathieu me sourit, mais ce ne
sont plus des larmes de tristesse juste de bonheur parce que je sais que même si
entre nous deux, ce ne sera jamais plus comme avant, il a raison. On sera
toujours là, tous les trois, les uns pour les autres quoiqu’il arrive. Et j’ai de
nouveau ce sentiment, celui de savoir que je compte pour quelqu’un, que je ne
suis pas seul. Mathieu embrasse mon front avant de me serrer dans ses bras et de
s’éloigner de moi, je n’avais pas pris conscience que la musique s’était arrêtée
avant cela.

Je souffle et reprends contenance, en regardant autour de moi. Je vois Ludo qui
me regarde encore en colère et là, j’en ai marre de le voir comme ça. Je vais vers
lui et prends sa main dans la mienne, je le sens tressaillir.

— Danse avec moi.

Je le traîne vers le centre du salon et ses bras se referment sur mon corps en me
pressant contre le sien. C’est différent, je ne suis pas mal à l’aise, mais mon
corps réagit au sien, tout mon être demande encore plus de proximité que
j’essaye de lui donner en me serrant encore plus contre lui. Il soupire dans mes
cheveux et nos pas suivent la musique doucement.

— Parle-moi, dis-je doucement, dis-moi ce qu’il y a.

— Je ne voulais pas les lire.

Je ne dis rien. J’attends qu’il me dise ce qu’il a lu, ce qui l’a mis en colère. Il
relève mon visage vers le sien et ses yeux s’adoucissent enfin.

— Si je n’ai pas cherché à savoir, c’est parce que je savais déjà, à la minute où je
t’ai vue avec Malo sur ce trottoir, j’ai su que pour toi, ça avait été difficile. Et je
te connais, Marie, je sais comment tu fonctionnes, mais...

Il s’arrête et je retombe sur son torse en attendant ses derniers mots, anxieuse.

— Je devrais sûrement remercier Juan pour t’avoir apporté cette sérénité que tu
avais quand je t’ai retrouvé, mais je ne peux pas. Savoir que c’est lui et pas moi
me rend dingue, Marie. Avec lui, tu étais bien, rien que dans ton écriture, j’ai
senti le changement et te savoir heureuse avec un autre homme, c’est trop pour
moi. Pourtant, c’est ce que j’aurais dû souhaiter, que tu sois heureuse, mais je ne
vois pas les choses comme ça et ce ne sera jamais le cas. Tu es la mère de mon
fils, tu es à moi, depuis toujours et rien n’y changera.

Il soupire et me resserre contre lui à m’en couper la respiration. Pourtant, je le
serre tout autant.

— Je culpabilise de t’avoir laissé, je culpabilise de ne pas vouloir que tu sois
heureuse avec un autre et je culpabilise pour ce qui s’est passé depuis qu’on s’est
retrouvé. Je ne sais pas comment réagir avec toi. Par moment, tu es encore celle
que j’ai connue, celle que je sais cerner en un regard parce que tu ne me diras
jamais ce que tu ressens et à d’autres, j’ai l’impression que ces dix années ont
mis un mur entre nous, que je suis incapable de franchir sans ton aide. Plus on se
rapproche, plus j’ai l’impression que tu m’échappes encore.

On s’arrête de danser quand la musique prend fin, il caresse mon visage. Ses
yeux sont indécis et je n’espère qu’une chose ; qu’il m’embrasse. Mais il se
dégage de mes bras et range ses mains dans ses poches.

— Je t’ai attendue dix ans et je t’attends encore. Mais toi, s’il n’y avait pas eu
Malo, est-ce que tu m’attendrais ?

Il n’attend pas de réponse de ma part, il cherche juste à ce que je me remette en
question et je vois du coin de l’œil son corps se détourner de moi alors que je
regarde partout sauf dans sa direction.
La musique reprend et je pars en direction du jardin. J’ai besoin d’air, besoin de
comprendre ce qu’il se passe et ce que je fais. Je file dans le fond, dans la partie
non éclairée et m’écroule au sol, nauséeuse.

Est-ce qu’il a raison ? Est-ce que c’est uniquement Malo qui me retient à lui ?
Est-ce que je n’ai pas juste cherché à donner un père à mon fils ?
Je ne sais plus rien, j’étais déjà dans le flou, les derniers événements ont
totalement chamboulé ma vie et je ne sais pas ! Je crois qu’au fond, j’essaye de
me chercher moi parmi tout ça, toutes ces personnes qui comptent et à qui je fais
du mal sans m’en rendre compte. Mais eux aussi me font souffrir, Ludo me fait
souffrir. Être près de lui me fait plus de mal que de bien et m’empêche de voir
les choses clairement. Mais même s’il a raison, lui et moi, c’est différent, c’est
peut-être à cause de Malo, mais même sans lui, on est liés, quoiqu’il en pense
jamais je ne pourrais l’oublier. Il y a onze ans, c’est avec lui que je faisais
l’amour pour la première fois, c’est lui que j’ai aimé et que j’aime encore malgré
ce qu’il pense. C’est lui que mon corps reconnaît, c’est lui qui me fait me sentir
vivante et c’est dans ses bras que je suis moi parce qu’il m’accepte comme je
suis, comme personne n’a jamais cherché à me voir. Ils ont tous voulu fuir ce
côté de moi, le faire partir d’une façon ou d’une autre, mais lui non, lui il m’a
donné ce dont j’avais besoin pour le contrôler parce qu’il fait partie de moi et il
n’a pas cherché à m’en débarrasser. C’est ce que je suis, une folle sûrement aux
yeux des autres, mais pas aux siens. Lui me voit comme une femme. Parce que
c’est ce qu’on est, même sans Malo, même sans ce lien de parentalité, on reste
fait l’un pour l’autre.

Je tente de me redresser quand j’entends des voix et des rires masculins que je
reconnais immédiatement. Je tente de retrouver une contenance et affiche un
sourire que j’espère crédible à Mathieu et Thomas qui s’approchent de moi,
même si je doute que dans cette pénombre, ils puissent me voir.

— Alors, Carabosse, on espère éviter l’ouverture de cadeaux ?

J’écoute vaguement un bruit de papier et j’aperçois l’emballage rouge pailleté du
cadeau de Thomas. Ils s’installent tous les deux au sol, un de chaque côté de moi
et je les imite. Je vais même jusqu’à m’allonger dans l’herbe fraîche. Thomas
tend les deux paquets à Mathieu avant de sortir une lampe poche pour nous
éclairer.

— Baisse cette lampe ! grogne Mathieu qui se prend le jet de lumière en pleine
figure.

Thomas pose la lampe au-dessus de ma tête et il s’allonge à son tour suivi de
Mathieu qui se bat avec ses emballages.

— Je te préviens, on s’est surpassé ! lance Thomas, un sourire dans la voix.

Mathieu arrive enfin à déballer l’horrible papier rouge pailleté et lève son cadeau
au-dessus de nos têtes pour que la lumière l’éclaire. Je souris en regardant ce
qu’il tient dans les mains, c’est magnifique comme tout ce que Thomas fait de
ses mains. Je me souviens de mes cadeaux, des figurines en bois qu’il fabriquait
pour moi.

— T’es de plus en plus radin !

Mes yeux dérivent sur le visage de Mathieu, il plaisante pour cacher qu’il est
ému, le cadre en bois vernis aux motifs complexes nous encadre tous les trois sur
une photo qui doit avoir plus de quinze ans. On est bariolé de maquillage,
sûrement un jour de carnaval et serré tous les trois en faisant les idiots. J’essuie
une larme sur ma joue, je ne sais pas si c’est la photo ou les restes de ce que m’a
dit Ludo, mais je ne veux pas y penser je veux juste savourer ce moment pour
l’instant.

— Merci, reprend Mathieu d’un ton solennel.

— De rien. Allez, ouvre celui de Marie, elle n’a rien voulu me dire !

Je ris, finalement la surprise est double, pour Mathieu autant que pour Thomas.

— Toi aussi tu deviens radine ! Il n’est pas grand ce paquet.

Je donne une tape sur son épaule, l’air faussement indigné. J’ai l’impression
qu’on ne s’est jamais quitté, que tout est comme avant et j’en suis heureuse.

Mathieu déballe plus facilement mon cadeau emballé dans un papier tout simple,
bleu sans paillette avant de le relever au-dessus de nos têtes. J’attends leurs
réactions, celle de Thomas ne tarde pas, il sourit, je le vois à peine avec la faible
lumière et sa main serre la mienne. Mathieu ne dit rien et regarde toujours son
cadeau, la main tendue en l’air.

— Le club des cinq..., dit-il dans un soupir

Je sais qu’il pense à ces journées à enquêter au bas de notre immeuble en se
prenant pour les membres de ce club génial sauf que nous, on était trois et qu’on
n’avait pas de chien, mais un ours en peluche nommé Gobardet par Thomas en
souvenir de ce bon vieux Dagobert. Mathieu se tourne vers moi en souriant, je
sais que ces enquêtes il les prenait à cœur et ne lâchait jamais rien même si
souvent, c’était le gardien le coupable de tout.

Je serre la main de Thomas pour donner le signal tacite qu’il est temps.

— Bon anniversaire, Mathieu !

Il rit et se relaisse tomber sur le sol, le feu d’artifice commence à péter au-dessus
de nos têtes, tout est parfait.

— Qu’as-tu fait de remarquable cette année ? je demande les yeux dans les
couleurs du ciel.

Il ne répond pas et je me retourne vers lui, il a les yeux sur le spectacle et sourit
comme un gamin heureux, mon cœur est comblé même si avec Ludo c’est
compliqué, j’ai retrouvé les deux piliers de mon enfance, les deux personnes qui
ont compté plus que tout à cette époque.

Il inspire et se tourne vers moi, les yeux pétillant de plusieurs couleurs sous la
lumière des feux.

— Je t’ai retrouvé.

Chapitre 12

What about now



— C’est très clair, comme vous voyez et les peintures viennent d’être refaites.

Je tourne en rond dans cet appartement. Il ne m’inspire pas, peut-être trop clair
justement ou trop neuf. J’aimais mon ancienne maison, enfin celle de Juan, il
l’avait hérité de ses parents, elle avait son caractère et sa propre personnalité
même si elle n’était pas neuve. Je soupire en passant de pièce en pièce, c’est
grand, enfin tout est grand comparé aux deux pièces de Ludo. Malo aura sa
chambre, il pourra enfin entasser ses jouets et moi la mienne où je pourrais
dormir seul et sans ses coups de pieds.

L’agent immobilier a l’air de s’impatienter. De toute façon, c’est ce qu’il y a de
mieux, je ne peux pas faire ma difficile. Elle a raison, il est parfait, mais je crois
qu’en fait, je ne veux pas partir de chez Ludo même si c’est petit et que la
cohabitation n’est pas simple, me retrouver toute seule ne m’enchante pas. C’est
ce que je voulais alors pourquoi maintenant que je touche au but, je doute. Mon
dieu, est-ce qu’un jour je serais sûre de moi dans mes décisions et mes envies ?

— Alors ? me demande l’agent immobilier en regardant sa montre.

— Je le prends.

C’est limite un grognement, mais elle a l’air trop heureuse d’en avoir fini avec
moi pour le remarquer.

Après la visite et la montagne de papier à remplir pour pouvoir avoir un chez-
moi, je repars les clefs en main. Je m’arrête sur le parking du bar où j’ai rendez-
vous et frappe ma tête sur le volant. Je dois être heureuse ! C’est ce que je veux,
et là, il est vide, mais une fois installé avec Malo, tout sera pour le mieux. Et il
n’est qu’à dix minutes de chez Ludo. Mon portable sonne et me tire de mes
pensées, je souris en faisant défiler le message de Thomas.

« Alors, on pend la crémaillère, ce coup-ci ? »

J’ai visité une vingtaine d’appartements et je leur trouvais toujours quelque
chose qui n’allait pas. L’agent immobilier commençait à désespérer de trouver
quelque chose qui convienne à mon budget. Mon salaire a diminué avec mon
nouveau boulot, mais reste convenable et c’est assez pour nous deux.

« Oui ! »

La réponse ne se fait pas attendre et me fait rire.

« ç’ç (((_t_-_-ç (ç) à ») »)) »

Ce qui exprime sa joie et son étonnement. Ce n’est pas la mort, cet appart, tout le
monde est près de moi maintenant. Je n’ai pas à craindre d’être seule. Je sors de
la voiture, prends une grande inspiration et arrange ma tenue avant d’aller
rejoindre Juan. Je ne sais pas ce que va donner ce rendez-vous, ça fait trois mois
qu’on ne s’est pas vu et j’ai peur. J’ai trouvé du travail, un appart, tout va bien,
mais ma vie me semble incomplète pourtant. Il manque quelque chose ou plutôt
quelqu’un.

J’entre dans le bar très branché et j’ai un sursaut dans le passé un instant. C’est
le bar de MON 14 juillet, celui de Ludo. Il a changé même le nom n’est plus le
même, ce coup de jeune lui va bien. Je repère Juan dans le fond, assis sur une
banquette les yeux plongés dans sa bière. Il a l’air épuisé et triste. Mon cœur se
serre à l’idée que tout est de ma faute.

Je m’avance vers lui, ses yeux ne se lèvent sur moi qu’au dernier moment alors
que je m’installe en face de lui. Il me regarde, j’essaye de sourire, mais son
regard me désarçonne, c’est comme s’il s’attendait à ce que j’ai un troisième œil
et qu’au final, je suis la même qu’il a toujours connue. Enfin en apparence. Il n’a
pas l’air déçu, mais plutôt soulagé.

— Salut, dis-je d’une voix que je voudrais assurée, mais qui flanche sur
seulement un mot.

— Salut.

On se dévisage quelques secondes, mal à l’aise puis le serveur vient combler ce
vide entre nous en prenant ma commande.

— Alors ? je demande, après tout c’est lui qui voulait me voir

Il sort une grande enveloppe marron d’à côté de lui et me la tend.

— On le fait à l’amiable. C’est ce qu’il y a de mieux et de plus rapide et vu la
situation on peut dire qu’on est à égalité.

Je ne comprends pas de quoi il parle et devant mon air ignorant, il me désigne
l’enveloppe du regard que je tiens dans mes mains. Je l’ouvre alors que mon
cerveau fait les connexions nécessaires devant la conclusion qui s’impose quand
je tiens un dossier dans mes mains intitulées « demande de divorce ».

Le serveur revient en souriant, il dépose mon café alors que je m’effondre contre
la banquette, abasourdie.

— Ne fais pas l’étonnée. Tu le veux autant que moi.

Juan me sort de ma stupeur. Oui, c’est vrai, je ne me voyais pas continuer avec
lui, même si je l’aime, ce n’est pas suffisant.

— On n’aurait jamais dû se marier.

Je prends un coup en plein cœur.

— Ne dis pas ça, je reprends. D’accord, on n’était peut-être pas fous l’un de
l’autre, mais on était bien ensemble. Ne donne pas à notre mariage des allures
d’erreur.

Juan me sourit tristement, il regrette. Je me penche et prends sa main, je ne veux
pas qu’il regrette. Il regarde ma main qui serre la sienne il y a toujours mon
alliance. Je n’arrive pas à l’enlever. Je me suis toujours vu comme quelqu’un de
fidèle, j’ai toujours cru que mon cœur ne pouvait appartenir qu’à une seule
personne, mais avec Juan j’ai joué double jeu.

— J’ai toujours su qu’il y avait une part de toi que je n’aurais jamais, ce passé
que tu définissais en deux mots. Mais, je sais que si tu as fait un enfant avec
« ton passé », ce n’est pas rien. Je ne t’en veux pas, on était deux, les erreurs, on
les a faits à deux. J’ai voulu y croire et toi tu as voulu avancer.

Il serre ma main puis la relâche en me souriant.

— Je t’aime, dit-il.

Je le dévisage quelques secondes. Je sais que c’est sûrement la dernière fois que
je le verrais, il pourrait me hurler dessus, me reprocher de ne pas m’être
totalement investie avec lui, de ne pas m’être ouverte comme il l’aurait souhaité,
mais il ne m’aurait pas accepté si ç’avait été le cas. Il aurait voulu m’aider, me
faire soigner, me changer. Il n’a rien su et j’ai tenté de garder tout ça au fond de
moi, parce que Malo me le permettait et parce que Juan me voyait comme ça,
comme une femme normale et pour la première fois de ma vie, c’était ce qui me
faisait du bien.

— Je t’aime, je réponds en essuyant une larme qui coule sur ma joue.

Juan reste une partie de ma vie. Avec lui, j’étais heureuse, notre amour n’était
pas fait pour ce genre d’épreuve, il n’était pas si fort, mais je l’ai apprécié et
restera toujours en moi, comme un souvenir doux et sucré quelque chose
d’agréable, mais amené à disparaître quoi qu’il arrive.

Juan se lève. Il s’avance vers moi, son regard brille, je repense à toutes ces
années où ses yeux se sont posés sur moi, toujours avec, envie, fierté ou amour,
mais jamais comme ça avec nostalgie alors qu’on n’est même pas encore
divorcé. Je me lève et le prends dans mes bras en fermant les yeux. Je le serre
une dernière fois, respire son odeur et caresse son visage avant de déposer mes
lèvres sur les siennes tendrement.


***


Ce soir-là, je ne suis pas en forme. Je ne dis rien pendant le dîner alors que Malo
nous raconte sa journée. Il aime son école, il s’est fait plein d’amis et je suis
heureuse pour lui, que le changement se soit bien passé. Je lève les yeux sur
Ludo et notre fils qui rit, ce qui me fait sourire, Ludo me dévisage, il sait que
quelque chose ne va pas. Aussi, j’essaye de faire comme d’habitude, de jouer à
la famille parfaite avec eux deux alors qu’on est loin du résultat. J’ai déjà joué à
la famille parfaite avec Juan, en pensant que c’était ce qu’il y avait de mieux
pour Malo, mais je n’ai pas pris en compte ce que moi je voulais. Même si je
n’étais pas malheureuse, je n’étais pas comblée.

Ils se lèvent et commencent à débarrasser, je n’ai pas touché à mon assiette et je
les laisse faire jusqu’à ce que Malo file dans la chambre.

— Tu l’as revu ? demande Ludo.

Je relève la tête de mes mains, il me regarde de son air froid qu’il prend pour me
montrer que ça ne le touche pas.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Tu n’arrêtes pas de faire tourner ta bague et puis tu ne m’as même pas
demandé de qui je parlais.

Je soupire en me calant dans ma chaise, je suis transparente pour lui, rien ne lui
échappe.

— Tu vas faire quoi ?

Je me lève et finis de débarrasser. Mes gestes sont secs, je suis en colère. Je ne
sais pas pourquoi, je ne veux pas qu’il me demande ça et ça m’énerve.

— Qu’est-ce que ça peut faire !

Je suis méchante, je n’ai pas oublié ce qu’il m’a dit et les questions qu’il a
déclenchées en moi.

— Tu sais très bien ce que ça peut faire.

Je ricane. De plus en plus agacée qu’il ne dise pas les choses clairement, il se
lève et saisit ma main qui allait prendre un verre resté sur la table.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, dis-je en tentant de me dégager, mais sa main se resserre sur mon
poignet

— Arrête de me mentir !

Je tire sur mon bras pour qu’il me lâche, je suis plus qu’énervée à présent et j’en
ai marre de devoir justifier chacun de mes actes comme une gamine de dix ans.
Ludo maintient sa prise sur moi alors que je me débats puis il m’attire à lui
comme si je n’étais pas plus lourde qu’une poupée de chiffon.
Il me serre contre son torse, son odeur m’envahit, celle qui m’a toujours fait
penser à la liberté, aux grands espaces et à l’air pur. Je m’accroche à son pull, je
ne sais pas ce qui m’arrive, je serais bien incapable de mettre des mots sur mon
comportement. J’ai juste l’impression de tourner une page du livre que je ne
m’étais pas préparée à tourner si rapidement. Ludo caresse mon dos dans des
gestes apaisants, je me détends et le laisse me calmer. Son corps s’écarte du
mien, mais ses mains restent sur ma taille, ses yeux me cherchent il me regarde
avant de fondre sur ma bouche dans un baiser violent. Je m’accroche de plus
belle à lui, et ma bouche s’ouvre pour accueillir sa langue de la mienne. Je gémis
de l’avoir comme ça, de sentir la fusion entre nous de nos simples bouches. Il me
rapproche de lui, ma poitrine s’écrase contre son torse à m’en couper le souffle
alors que nos lèvres comme soudées refusent de se lâcher. Je sens son désir
contre mon ventre, j’ai envie de lui aussi, j’ai toujours envie de lui, de ses mains
sur ma peau et de le sentir me posséder.

Mais il se recule et me tient à bout de bras pour reprendre ses esprits.

— Je t’aime, dit-il ses yeux dans les miens. Putain, je t’aime tellement que j’en
ai mal sous la peau comme si tu m’avais brûlé partout !

Il soupire et finit par me relâcher, je reste impassible. Ses mots sont trop réels et
en même temps impossibles. Je ne veux pas qu’il souffre ce n’est pas ce que je
veux, mais je ne veux pas qu’il m’oublie. Il m’aime. On est pareil lui et moi,
jamais on ne voudra que l’un de nous soit avec une autre personne même si ça
veut dire qu’il est heureux. Non, dans nos esprits, il n’y a qu’ensemble qu’on
l’est réellement.

Chapitre 13

Losing Your Memory



Je laisse tomber le courrier de mes mains, mon cœur va sortir de ma poitrine
tellement il bat fort et vite. Je ne réfléchis pas et sors de chez moi, dévale les
escaliers et cours dans la rue. Mes pas savent où me conduire alors que je prie
pour qu’il ne soit pas trop tard. Mes foulées s’accélèrent, je heurte les gens, mais
je m’en moque. J’ai déjà trop perdu de temps, et je n’en ai plus pour m’excuser.
Il n’y a que cet objectif que malgré moi, j’ai attendu pendant six mois.
Maintenant, il est au bout de mes doigts à quelques mètres de moi et j’espère,
m’attend encore. Je souris, mais j’ai peur. Peur que le temps et mes conneries
aient mis un terme à tout alors que je voulais juste attendre ce moment pour
pouvoir être totalement sûre de mon engagement.
J’arrive dans la rue, mes yeux se lèvent sur l’immeuble en face de moi, mon
cœur va sûrement lâcher si je ne me calme pas, mais l’adrénaline me porte et
m’empêche de raisonner. Je ne veux pas être pragmatique ou lucide, je veux me
laisser porter et faire ce que j’attends depuis des mois. Je monte les escaliers à
bout de souffle et entre sans même frapper, je n’ai plus le temps.
Il se lève du canapé, surpris, j’essaye de reprendre mon souffle quand il
s’approche de moi l’air grave. Je le rassure en tendant une main pour ne pas qu’il
s’approche de moi et secoue la tête en souriant pour lui faire comprendre que
tout va bien.

— Marie...

Il essaye de comprendre ce que je fais là, essoufflée et sûrement avec un air
euphorique.

— C’est toi, dis-je entre deux respirations.

Ma veste tombe au sol et je continue avant qu’il ne me coupe la parole. Je veux
qu’il me voie ; qu’il me voit comme je suis.

— C’est toi que j’ai toujours voulu.

Il se fige et me laisse poursuivre en me regardant.

— C’est toi...

J’enlève mon pull

—...qui me connaît mieux que moi-même. C’est toi...

J’enlève ma chemise.

—...qui me rend dingue et fait battre mon cœur chaque seconde. C’est toi...

J’enlève mes chaussures.

—...qui m’a donné un enfant. C’est toi...

Je défais le bouton de mon jeans.

—....qui me fait me sentir femme quand tu me touches. C’est toi...

Je baisse mon pantalon et m’en défais avec une assurance que je ne pensais pas
avoir. Je suis en sous-vêtement devant lui, essoufflée, euphorique, inquiète et
heureuse que tout sorte enfin. Il ne bouge pas, il me regarde comme si c’était la
première fois qu’il me voyait réellement.

—...à qui je voulais dire oui pour la vie. C’est toi....

Je dégrafe mon soutien-gorge et le laisse tomber en fermant les yeux. Je sens les
siens sur ma poitrine. J’inspire et ouvre, les yeux, le désir que je lis dans les
siens me rassurent.

—...qui me rend heureuse. C’est toi...

J’enlève le seul vêtement qui me reste et fais les quelques pas qui nous séparent,
le corps tremblant. Mes mains se posent sur sa poitrine, je sens son cœur et ses
battements erratiques.

—...qui me voit comme je suis et m’aime comme ça. C’est toi.

Je suis à lui. Je l’ai toujours été. J’ai juste essayé de refouler quand il n’était pas
là et que je pensais ne plus compter pour lui. Je ne voulais pas être dépendante
même pendant son absence, mais c’est impossible, je suis complètement accroc
à lui et ça depuis toujours. Lui et moi, c’est inévitable, fort et passionné c’est des
vibrations au creux du ventre quand il est là et un désespoir sans fond quand il
n’y est pas. J’ai eu Malo pour me rattacher à lui, pour m’empêcher de sombrer et
me rendre plus forte. Il m’a laissé un bout de lui pour me soutenir, comme s’il
savait que sans une partie de ce qui nous lie, j’étais perdue. Et même si j’ai
douté, flanché en en épousant un autre, il ne m’a jamais quitté.

Ses mains se posent sur mon visage, il relève ma tête pour que je le regarde, je
ne vois que lui, ses yeux verts qui m’ont toujours rendue fière quand ils se
posent sur moi et son amour.

— Dis-le, murmure-t-il comme s’il attendait ce moment depuis une éternité.

Je fais glisser mon alliance et la laisse tomber au sol sans lâcher son regard
envoûtant.

— Je t’aime.

Ces mots sont comme une libération autant pour lui que pour moi, je les aie
retenus si longtemps qu’ils me brûlent en sortant. Je voulais lui dire, mais je
voulais d’abord être à lui, totalement sans aucune contrainte et sans être mariée à
un autre. Mes mots sortis, sa bouche s’abat sur la mienne dans un baiser violent
et passionné, un baiser naturel et tellement nous que les larmes me viennent aux
yeux. Je l’ai retrouvé, j’aurais mis presque onze ans, mais il est là, sa langue
dans ma bouche et ses mains qui se baladent sur mon corps qu’il sait
appréhender comme personne. Il est à moi et je suis à lui corps et âme jusqu’à
mon dernier souffle. Ludo me soulève dans ses bras et me serre contre lui sans
lâcher mes lèvres, en manque autant que lui de ce goût unique qui nous unis.
Mes jambes s’enroulent autour de sa taille et le serrent pour ne plus le perdre. Je
le veux en moi, je veux le sentir dans mon corps comme je le sens dans mon
cœur, qu’on ne fasse plus qu’un et qu’enfin, je le retrouve. Il fait un pas en
direction de la chambre et se ravise pour s’agenouiller au sol et me déposer. Il
m’allonge sur le sol doucement, presque délicatement, ses yeux me détaillent
quand il se redresse pour se déshabiller. Je remarque seulement maintenant qu’il
a son jean et son tee-shirt qu’il met pour travailler et recouvert de graisse. Mais
j’en ai à peine le temps que son corps se révèle. Son corps puissant que j’ai
appris à apprivoiser, mais que je veux découvrir dans les moindres détails. Il
pose son jean rapidement, mon entrejambe s’élance en découvrant son sexe et à
quel point il a envie de moi. Son corps revient couvrir le mien, mes mains
tentent de caresser toute la peau qui est à ma disposition, je voudrais avoir plus
de mains plus de lui plus de tout. Mes hanches se lèvent pour venir se frotter
contre lui, je veux le sentir en moi. Sa bouche revient doucement sur la mienne,
il gronde de plaisir quand il entre en moi sans retenue avant de s’immobiliser. Je
ferme les yeux sous le plaisir de le sentir enfin et je souris en pleurant des larmes
silencieuses, de joie, de bonheur d’être enfin celle que je suis réellement grâce à
lui. Il embrasse mes joues où coulent des perles salées, mon cou, ses mains sont
sur ma poitrine et ses caresses mêlées à ses baisers tendres et doux me font me
sentir au septième ciel. Il se redresse et sa poitrine quitte la mienne sans quitter
mon corps, ses yeux me dévorent comme une bête affamée. Son désir me rend
fier et belle, juste pour lui, pour ses yeux.
Il pose sa bouche sur ma poitrine, embrasse ces cicatrices honteuses qui prennent
une autre place avec lui. Elles ne sont pas laides sous sa bouche, elles ne sont pas
horribles sous ses caresses, elles sont moi et lui m’accepte totalement et
inconditionnellement. Mon corps se cambre pour qu’il bouge en moi pour qu’il
me fasse ressentir ces sensations que j’aime, il ne bouge pas et redresse la tête
pour me regarder. Je caresse son visage, ses traits familiers et pourtant si
différents d’il y a dix ans et cette lueur malgré tout dans ses yeux comme une
empreinte au fer rouge de ces dix dernières années.

— Fort, dit-il d’une voix pleine de désir.

— Fort.

Ses hanches se mettent en mouvement me faisant gémir, sa présence, ses coups
forts et libérateurs qui me propulsent doucement vers le plaisir ultime. Je
m’accroche à ses épaules, son poids sur le mien, sa présence partout autour de
moi et en moi sollicitent tous mes sens. Mon corps et mon esprit totalement
partis là où seuls nous deux et ce plaisir de se retrouver comptent. Son corps en
sueur va de plus en plus vite, de plus en plus fortement en moi, le mien réagit, et
l’enserre pour qu’il continue et ne me laisse plus jamais. Qu’il soit toujours cette
présence aimante et rassurante, le seul qui m’accepte et dont je suis folle. Même
s’il n’est pas parfait, même si notre relation n’est pas toujours comprise, je
l’aime.
Ludo accélère ses mouvements, son souffle est dans mon cou il mordille mon
oreille avant de me murmurer :

— Je t’aime.

Mon corps explose en milliers de particules, chacune reliée à lui, à mon amour
pour lui et à son corps dans le mien avant qu’il ne se fige en moi et me rejoigne
dans le plaisir.

Son corps s’écroule sur le mien quelques instants, avant qu’il ne roule sur le côté
et m’emporte avec lui. Ma tête repose sur sa poitrine et je ne résiste pas à l’envie
de m’étendre sur lui. Il me serre dans ses bras et on reprend doucement nos
esprits.

Je suis bien, je ne voudrais jamais sortir de cette étreinte, et rester comme ça
éternellement sous son emprise.

— Pourquoi maintenant ? demande Ludo au bout d’un moment en caressant mon
dos.

— Je suis libre, dis-je en soupirant.

Il se redresse sur ses avant-bras, me faisant lever la tête pour le regarder. Ses
yeux me sondent, oui, je suis libre et divorcée.

— Je voulais attendre de ne plus être mariée. Je ne voulais pas revenir vers toi en
sachant que je suis mariée à un autre et même toi, tu ne l’aurais pas accepté.

Il se recouche sur le sol du salon. On est à deux pas du canapé, je souris il n’a
même pas eu le courage d’aller jusque-là.

— Non, je ne l’aurais pas accepté. Je ne l’accepterai jamais d’ailleurs.

— Ne m’en veux pas, s’il te plaît.

Je me redresse pour le regarder, son regard me fuit déjà alors qu’on vient à peine
de se retrouver.

— Je ne t’en veux plus, c’est à moi que j’en veux de ne pas avoir été là. D’avoir
passé dix ans à croire que je pourrais te retrouver et faire comme si tout était
normal. C’est normal que tu aies cherché ailleurs ce que je n’étais plus capable
de te donner. J’aurais dû répondre à tes lettres, j’aurais dû te montrer que tu
comptais toujours pour moi, mais...

Il se tait un instant, ses yeux reviennent sur moi, il pleure. Mon cœur se serre, je
ne l’ai vu qu’une fois pleurer et il avait deux balles dans le corps à ce moment-
là.

— En prison, loin de toi, c’était plus simple de ne pas savoir. Un jour, j’ai eu une
visite, je n’avais jamais eu de visite jusque-là et j’ai cru que c’était toi. J’étais
heureux à l’idée de te voir et en même temps prêt à te hurler dessus pour te faire
partir et surtout ne jamais revenir. Je voulais te voir m’assurer que tu allais bien,
mais je ne voulais pas me sentir comme tous ces mecs que j’ai vus aller au
parloir, le sourire aux lèvres, et revenir avec une envie d’en finir. Mais je suis
faible quand il est question de toi et même si j’allais en souffrir après, j’ai pris le
risque. Tes lettres, c’était facile de les ignorer. La première je l’ai eu entre les
mains, mais les autres je ne les ai pas vues. Te savoir là, c’était autre chose, te
voir, te sentir, je n’étais pas aussi fort. Je suis allé à ce putain de parloir en
tremblant, je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie, mais ce n’était pas toi. C’était
Lisa. J’étais hors de moi, d’avoir cru que tu aurais pu mettre un pied dans un tel
endroit et déçu que tu ne sois pas là. Je m’étais fait à l’idée de te voir, mais ce
n’était pas toi. Ce jour-là j’ai fait mon tatouage, je me suis autorisée à penser à
toi, à t’imaginer, où, avec qui et à te vouloir près de moi même si ça signifiait
que c’était dans cette taule. J’ai été faible un jour, parce que penser à toi me rend
faible, incapable de lever la tête et ne pas m’enfoncer dans autre chose que du
désespoir. J’ai tout imaginé ce jour-là, toi avec un autre, heureuse sans moi et
moi qui devrait vivre avec cette erreur. Je sais que je t’ai reproché d’avoir refait
ta vie, mais je ne voulais pas imaginer après t’avoir vu avec mon fils qu’il en soit
autrement. Mais c’est ma faute, c’est moi qui t’ai abandonné alors que je t’avais
promis le contraire. J’ai fait le choix de survivre, même si ça voulait dire te
perdre, et je regretterais chaque jour de ne pas avoir été assez fort pour nous
soutenir tous les deux.

Mes yeux sont inondés de pleurs, des larmes coulent sur ses joues et ses mains
me serrent comme pour être sûres que je ne partirais plus.

— Maintenant, tu es là, libre et ces six mois à te voir marié à un autre, te voir
avoir dit ce putain de « oui » à un autre que moi ont sûrement été plus durs que
ces dix années de prison.

Il me fait basculer sur le sol pour se mettre au-dessus de moi avant de sécher ses
larmes dans un geste rageur. Mon cœur est fendu en deux, une partie heureuse de
l’avoir retrouvé et une autre honteuse et en colère de lui avoir fait si mal.

— Je veux notre famille. Je te veux, toi, toujours. Je veux que tu t’endormes
dans mes bras et que ce soit moi qui sois là pour toi. Je veux notre fils. Je veux le
voir grandir et vivre tout ça avec vous deux. Je veux qu’on soit tous les trois. Je
veux que vous soyez ma famille.

Il soupire et son front vient se poser sur le mien. Ses mains caressent mes joues
si tendrement que j’en frissonne.

— On a perdu dix ans et on ne les rattrapera jamais, mais maintenant, je ne veux
plus perdre une seule seconde loin de vous.

ÉPILOGUE
I’ m Permanent



Elle dort. Je la regarde un instant avant de me laisser tomber sur le fauteuil près
de la fenêtre. La lumière du matin filtre et me laisse apercevoir tout ce que
j’aime quand elle dort. Ses gestes incontrôlés et ses grimaces qui m’ont toujours
fait penser qu’elle fait un cauchemar. J’ai passé des heures à la regarder dormir, à
essayer d’interpréter tout ce que son inconscient laissait sortir, mais je n’ai
jamais rien su. Elle parlait parfois, des mots à peine audibles des sons étranges
presque des grognements aigus et seulement une fois, j’ai écouté clairement :
« Mathieu ». Mais dès qu’elle sentait ma présence dans le lit, c’était comme si
j’étais capable de chasser tous ces rêves, il n’y avait plus rien, plus qu’un
sommeil profond. Elle avait la mauvaise habitude de monter sur moi pour
dormir, elle l’a reprise. Elle a mis du temps à le refaire, ce qui m’a convaincu
qu’elle ne le faisait pas avec lui.

Je gratte le reste de peinture sur mes doigts, j’y ai passé toute la nuit, mais enfin,
j’ai fini cette pièce. La maison sera bientôt comme neuve et on pourra souffler.
Presque un an de travaux et je pensais ne jamais en voir la fin, mais cette maison
lui tient à cœur et à moi aussi. J’aime l’idée que c’est chez nous, le foyer de
notre famille et qu’elle doit être ce qu’on attend d’elle ; accueillante et
confortable. C’était une ruine, Marie a craqué pour elle, elle a vu le potentiel,
moi, je ne voyais que l’ampleur des travaux, mais finalement aujourd’hui pour
rien au monde je n’en voudrais une autre.

Je n’avais pas fait ça depuis des années, la regarder dormir. Elle a toujours cru
que je passais mes nuits dehors, même si c’était en partie le cas, je passais l’autre
partie à la regarder en essayant de la comprendre, de trouver ce qu’elle ne dit
pas. Marie n’est pas une expansive. Avec elle, il faut lire entre les lignes et
chercher derrière ses sourires ce qui ne va pas. Parce que même si elle paraît
heureuse, elle a toujours ce doute en elle, cette façon de voir le noir là où elle
pourrait laisser du gris entrer. Dès que je l’ai vue pour la première fois, j’ai su
dans ses yeux ce besoin qu’elle avait d’être aimé, de s’accrocher à quelque chose
pour ne pas sombrer dans ce qu’elle appelle son vide. Ce n’est pas vide, j’ai
envie parfois de la mettre devant un miroir et de lui dire de se regarder,
réellement, pas son enveloppe, mais qui elle est vraiment, cette femme
formidable, forte, intelligente et drôle, cette mère douce et compréhensive et une
amie fidèle sur qui on peut compter. Elle ne se voit pas comme ça. Pourtant, je
sais qu’elle déplacerait des montagnes pour Malo, Mathieu, Thomas ou moi.
Sans aucune hésitation, elle se jetterait dans la gueule du loup, parce qu’elle
aime. C’est l’amour qui la porte, quel qui soit, c’est ce qui la comble et fait
d’elle, probablement quelqu’un d’irréfléchi dans ces cas-là. C’est ce qui m’a
séduit chez elle, ses sentiments exacerbés et son besoin d’attachement
inconditionnel.
Parce que je suis tout le contraire, je suis froid et méthodique là où elle laissera
toujours parler son cœur, je vois d’abord les choses avec pragmatismes et
réflexions.

Sauf pour elle.

Je n’ai pas compris au début cette attirance pour elle, ce besoin de l’avoir, de la
connaître réellement, pas ce qu’elle montre aux autres, mais tout ce qu’elle cache
et que moi seul je suis en mesure de comprendre. Je la voulais, mais j’avais peur.
Marie me faisait peur, par son côté totalement incontrôlable qui allait me mener
vers des chemins inconnus que je n’étais pas sûr de vouloir prendre à ce
moment-là. Mais c’était trop dur, de lutter, de ne pas la revoir, d’écouter Thomas
parler d’elle et de ne pas savoir. Je suis faible devant elle et je le serais toujours
même si elle pense le contraire. Elle m’a eu à la minute où ses yeux ont croisé
les miens. J’ai laissé mes sentiments parler avec elle, mon amour autant que ma
violence.
Ce n’est pas de l’amour entre nous, c’est une rage, la rage d’avoir l’autre, de le
posséder et ce besoin intense d’être ensemble. Marie est un diamant brut, un de
ceux que beaucoup aimerait polir et façonner à leur image pour le mettre en
valeur. Pas moi, je n’ai pas besoin de voir ses facettes exposées sur monture en
or pour voir qui elle est vraiment. Elle brille par sa présence, son extrême
sensibilité fait son éclat même si parfois, elle reste incompréhensible, c’est
comme ça que je la veux. Brut sans artifice, imparfaite, mais d’une valeur
inestimable à mes yeux.

Je ne vivrais pas sans elle, je n’ai pas vécu pendant dix ans, j’ai besoin de Marie
dans ma vie pour dire « je suis vivant ». Elle est cette partie de moi que je ne
connaissais pas, cette orgie de sentiments que je n’étais pas sûr d’aimer, il y a
dix ans, mais que j’ai appris à contrôler. Je n’étais pas préparé à ça, à l’aimer
tellement que j’en ai éprouvé le besoin de lui faire mal quand ses mots, ses
gestes ou même ceux des autres envers elle me blessaient. Je connaissais cette
partie de moi violente, mais jamais comme ça avec l’intention de faire ressentir
autre chose que les coups qui pleuvent. Je ne l’ai jamais frappé, mais c’était
peut-être pire, je ne sais pas. Je sais qu’elle aimait ça, je sais que je n’aurais
jamais dû pousser jusque-là, cependant, ce n’est pas quelque chose qu’on
maîtrise facilement.

Aujourd’hui, tout est différent. On a grandi loin l’un de l’autre, elle avec lui et
Malo et moi en prison. Elle n’a plus les mêmes besoins, elle n’a plus besoin de
moi pour se calmer, ni du sexe comme apaisement, elle reste calme la plupart du
temps même si parfois ça se rapproche, elle ne franchit pas la limite.

Elle est heureuse. C’est ce que je me dis chaque matin quand je la regarde, elle
est heureuse. Parce qu’il n’y a pas d’autre choix, je ne pourrais pas accepter que
ce ne soit pas le cas. Je l’aime, elle m’aime, elle a retrouvé Thomas et même
Mathieu alors que j’aurais préféré qu’il reste le plus loin possible d’elle, mais ce
n’est plus pareil entre eux. Mathieu ne la regarde plus comme s’il s’apprêtait à la
mettre dans son lit, il est redevenu simplement son ami. Mais je n’oublie pas. Et
puis il y a Malo, lui est ce qui la recentre sur l’essentiel quand tout dérape, son
repaire dans ce monde et je ne peux que la comprendre. Mes enfants, ma fille et
Malo sont des personnes à part dans ma vie, je m’implique autant que je peux
avec eux, mais pourtant j’ai l’impression que quelque chose m’échappe. Que ces
années d’absence resteront toujours entre nous.

Découvrir que j’ai un fils de neuf ans fut plus qu’un choc. Jamais, je n’aurais cru
ça possible avec Marie, mais savoir qu’une partie de moi était restée avec elle
toutes ces années, que tout n’avait pas été inutile m’a rendue fier. Malo est bien,
il est équilibré et heureux, elle ne pouvait pas faire mieux pour lui, je regrette
juste de ne pas l’avoir fait avec elle.

Après avoir pris une douche rapide, je me couche à côté de Marie qui encore
ensommeillée cherche à venir s’installer sur moi, mais je la repousse et la fait
basculer sur le dos pour me pencher au-dessus d’elle. Mon nez caresse son cou,
avant que ma bouche y dépose des baisers. J’ai envie d’elle, envie de la sentir
autour de moi envie de savoir qu’elle est à moi. Maintenant, elle le sera toujours,
je ne referais jamais la même erreur, de l’abandonner pour la retrouver mariée à
un autre.

J’ai pris sur moi, comme jamais je n’aurais cru être capable de le faire en la
voyant avec lui alors que tout hurlait en moi de le tuer pour l’avoir touché.
J’étais le premier et je voulais être le dernier, personne ne pouvait poser ses
mains sur elle parce qu’elle est à moi, que c’est seulement moi qui la comble et
la vois jouir. Mais elle l’a épousé. Aujourd’hui encore, je ne comprends pas
comme elle a pu faire ça, mais je ne lui en veux plus, il est hors de sa vie à
présent et je serais le dernier, mais plus l’unique. Je ne l’épouserai pas, je ne
veux pas passer après un autre. Pour Marie, je veux toujours être le premier,
c’est comme un échec personnel que ce ne soit pas le cas, mais qu'importe, on
est ensemble et à moi, elle a donné un fils.

Ma bouche descend sur son épaule, Marie gémit en commençant à se réveiller, je
mordille sa peau, j’aime laisser des marques de mon passage sur son corps. Elle
ouvre les yeux en souriant, ses mains accrochent ma nuque et me rapprochent de
sa bouche. Ses lèvres se posent sur les miennes doucement, mais je recule pour
la regarder. Elle fronce les sourcils, étonnée de ma réaction.

— Fais-moi un enfant, dis-je en plongeant dans ce regard marron qui me tue
toujours autant.

Elle ouvre la bouche puis la referme et recommence pour finalement souffler.
Elle va dire non. Je crois qu’elle se refait le film de la naissance de Malo et ces
années seule avec lui.
J’écarte ses jambes et me cale entre ses cuisses. Elle est nue, son corps m’appelle
toujours, mais je n’entre pas, je caresse seulement.

— Fais-moi un enfant, je reprends en soufflant sur sa peau.

— Ludo...

Je ne la laisse pas finir en sachant très bien ce qu’elle va dire et je ne veux pas
l’entendre dire non. Mes lèvres reviennent plus fortes sur les siennes.

— Je veux te voir enceinte, je veux être là quand tu le mettras au monde et je
veux avoir toutes ces premières fois que je n’ai pas eues avec Malo.

Ses mains glissent sur mon dos, ses ongles écorchent ma peau laissant une
traînée de frisson de pur désir derrière eux et je résiste à l’envie de m’enfouir en
elle. Elle détourne le visage, elle me fuit parce qu’elle en a envie aussi de cet
enfant, mais pas d’accoucher ou de se retrouver seule.

Je baisse ma bouche sur sa poitrine, ses seins se dressent devant moi, je capture
la pointe entre mes lèvres, son corps se cambre sous l’assaut. J’aime ses seins,
j’aime les tenir dans ma main, j’aime leurs cicatrices. C’est elle.

— Je serais là, Marie, tu ne seras pas seule.

— Je...

Ses mains prennent mon visage et me forcent à la regarder. Je n’ai pas besoin de
sentir sa peur, je crois qu’elle doutera toujours que je puisse de nouveau ne plus
être là du jour au lendemain.

— On le fera tous les deux.

Elle approche son visage du mien, sa langue trace le tour de mes lèvres ses
jambes se referment sur ma taille et me presse contre elle, je cède et j’entre en
elle. Chaude, mouillée et faite pour moi quand sa langue franchit mes lèvres.
Marie gémit dans ma bouche, ses mains serrent mon cou pour toujours plus me
rapprocher d’elle.

— Marie...

— Oui, dit-elle entre deux gémissements alors que mon corps se met en
mouvement doucement, langoureusement.

— Oui ? je demande en accélérant.

J’essaye de maîtriser mes assauts, mais le désir que j’éprouve pour elle, l’envie
de l’avoir, de sentir son corps toujours, partout, me fait vite perdre pied. J’attrape
ses mains, les enlace aux miennes et les relève au-dessus de sa tête.
Ses yeux brillent et s’ancrent dans les miens quand mon corps pousse encore
plus fort dans le sien.

— Oui, dit-elle dans un souffle.

Je souris, heureux qu’elle lâche enfin prise et me fasse confiance. Je détache ma
main de la sienne pour caresser sa joue et faire le tour de son visage. Je sens
encore quelques doutes chez elle, mais je ferais tout pour les effacer. À présent,
je suis permanent.

Les chansons des titres des chapitres



1 : Calle Me de Shinedown

2 : It’s Not Over de Daughtry

3 : Love Remains The Same de Gavin Rossdale

4 : Blurry de Puddle Of Mudd

5 : My Little Secret de Cavo

6 : Thorns And Roses de Syntax

7 : Never To Late de Three Days Grace

8 : Mad About You de Hooverphonic

9 : No Matter What de Papa Roach

10 : Get Stoned de Hinder

11 : When I Was Your Man de Bruno Mars

12 : What About Now de Daughtry

13 : Losing Your Memory de Ryan Star

Épilogue : I’ m Permanent de David Cook

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Unsteady

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ISBN : 978-1975624941




© 2017Maryrhage
Tous droits réservés, y compris droits de reproduction totale ou partielle, sous
toutes ses formes.
Copyright couverture : © Coka-Fotolia



Cette nouvelle regroupe les univers de Madness/Weakness et Trouble.
Ne la lisez pas si vous n’avez pas encore lu ces histoires, au risque
d’être spoiler

Chapitre 1
Amantha

J’ hume l’odeur alléchante qui se dégage de la casserole, ça sent bon l’été et le


soleil. Ma fille dans mes bras s’agite, je retire la cuillère en bois du plat qui
mijote, souffle avec elle dessus et lui fais gouter la sauce du bout des lèvres. Son
regard s’illumine et me fait rire.
— C’est bon ? je demande en lui remettant la cuillère entre les lèvres.
— Bon ! elle s’exclame.
J’embrasse sa petite joue rebondie et éteins le feu sous la casserole.
— A table alors, lui dis-je en l’installant dans sa chaise haute.
Je jette un œil par la fenêtre ouverte, pour voir si Slaine arrive mais il n’y a
personne en vue à part un ciel gris.
Tant pis, je peux l’attendre mais si Nina ne mange pas dans les minutes à venir,
elle fera une crise. Je m’occupe de la servir, pendant que sa voix de bébé de huit
mois résonne dans la maison. Elle baragouine et sûrement qu’elle pense
« maman dépêche-toi je n’en peux plus d’attendre ».
Je reviens vers elle, une assiette de pâtes à la sauce tomate dans les mains qui la
fait saliver. J’enroule une serviette autour de son cou et commence à la nourrir.
J’attrape mon portable, il est déjà treize heures, Slaine aurait dû rentrer il y a
deux heures déjà. Je déteste quand il est en retard et qu’il ne prévient pas.
J’appelle, mais tombe directement sur sa messagerie. Je soupire en regardant ma
fille au nez barbouillé de sauce tomates qui continue tranquillement de prendre
les bouchées que je lui tends.
Je m’inquiète, c’est plus fort que moi, même si je sais que souvent des clients de
dernières minutes l’accaparent. Mais qui serait assez fou pour aller faire du jet
ski par ce temps ? Je me lève et admire l’océan en arrière-plan de la vue que j’ai
d’ici, je ne vois pas bien, mais il doit être déchainé.
Je me rassois, essuie la bouche de ma fille et je continue de son repas quand un
bruit que nous connaissons bien toutes les deux nous parvient de la route, à
l’avant de la maison.
— Papa ! s’exclame Nina en bavant ses pâtes.
— Oui, c’est enfin papa.
La moto entre dans la cour, le bruit tonitruant de la grosse Harley se coupe quand
il se gare.
Notre regard se pose au bout du couloir, sur la porte qu’on aperçoit d’ici. Slaine
entre, dépose son casque sur la console de l’entrée ainsi que ses clefs et son cuir.
Il s’avance pour nous rejoindre, Nina est tout excitée et j’en oublie la cuillère
que je tiens dans ma main pour observer mon mari. J’inspire et sens mon cœur se
gonfler comme à chaque fois que je pose les yeux sur lui. Son visage fermé, la
cicatrice qui barre sa joue et son regard noir qui n’a jamais cessé de m’envoûter.
Il passe une main dans ses cheveux aplatis par le casque, son t-shirt se soulève et
me laisse apercevoir un bout de sa peau pâle.
Il entre dans la cuisine, je le vois renifler l’odeur du repas, puis il se penche vers
moi et dépose doucement ses lèvres sur les miennes. Ce matin il est parti avant
que je me lève, mais je me souviens d’avoir sentie sa bouche de la même façon
avant de replonger dans le sommeil.
Je tente de me reculer pour lui parler, mais sa main dans mes cheveux me
maintient contre lui. Je souris en me crispant contre ses lèvres et l’embrasse.
Slaine répond à ce baiser avec passion et chaque partie de mon corps le ressent.
— Salut, finit-il par dire en s’écartant pour me fixer.
Il me sourit en me voyant un peu perdue sous l’effet de sa présence et de ce
baiser.
— Papa ! crie Nina depuis sa chaise haute.
Slaine se tourne vers elle et lui fait une grimace, ce qui fait rire notre fille de
toutes ses forces. Il embrasse le sommet de sa petite tête brune, le seul endroit
encore vierge de toutes traces de sauce tomate.
— Qu’est ce qui s’est passé ? je demande.
Slaine continue de faire le singe avec Nina qui rit aux éclats devant ses pitreries.
C’est assez stupéfiant de le voir interagir avec sa fille. Avec le reste du monde il
est froid, mais avec elle, il se détend totalement et je crois qu’il oublie qui il a pu
être, pour seulement se concentrer sur l’amour qu’il lui donne.
— Un truc étrange, répond-il une fois son numéro terminé.
Il part se laver les mains et je termine de nourrir de Nina en attendant de plus
amples explications.
— J’ai rencontré un vieil ami.
Je laisse échapper la cuillère qui finit dans l’assiette. Je regarde Slaine, le cœur
battant la chamade. Il n’a pas de vieux amis, il a seulement des anciens membres
de gang qu’il a connu.
— Ce n’est pas ce que tu crois, il n’a rien à voir avec eux. Du moins, il n’a plus
rien à voir avec eux.
Je reprends la cuillère de ma fille et la nourris machinalement en encaissant ses
propos.
— Qui est-ce ?
Slaine commence à mettre la table pour nous deux tout en continuant de me
parler.
— Un ancien dealer qui bossait avec le gang.
— Et ?
Il doit sentir mon inquiétude puisqu’il vient s’asseoir sur la chaise à mes côtés.
Je plonge dans son regard sombre en me demandant quand le passé cessera de
nous rattraper. Ce temps passé loin de nos anciennes vies, cette énergie dépensée
à en reconstruire une nouvelle n’ont-ils aucun effet ?
— Et il est en vacances ici, avec sa femme et ses deux enfants. Ils sont venus
faire du jet ski ce matin.
Cette explication est censée me rassurer ? Le fait qu’il ait une famille ne veut pas
dire qu’il soit clean.
— Slaine, s’ils apprennent…
— Ils ne sauront rien. Il ne bosse plus avec eux, il est rangé.
La sincérité dans ses yeux me rassure un peu, mais le doute persiste, les « et si »
font le tour de mon cerveau.
Il se lève pour finir de préparer la table, pour lui le sujet à l’air clos, alors que je
ne cesse de penser aux répercussions que pourrait avoir cette rencontre.
— Tu le verras par toi-même, il vient dîner ce soir avec sa famille.
Je lâche la cuillère, Nina gémit en réclamant son dû. Je jette un regard sombre à
mon mari que je n’ai jamais épousé.
— Détends-toi, dit-il plus durement, tu sais très bien que je ne vous mettrai
jamais en danger, Nina et toi.
Je reprends ma tâche avec notre fille. Je comprends qu’il n’aime pas l’idée que
je doute de lui, mais il n’est pas seulement question de moi. Il y a cette gamine
qui me regarde en ouvrant la bouche et en battant des mains dans les airs. Je sais
qu’il ne lui fera jamais de mal, mais mon instinct de maman, ce que je sais de
ces hommes me dit de me méfier, alors que la partie amoureuse de lui, ne
demande qu’à lui faire confiance.
— Très bien, dis-je en désespoir de cause, comment s’appelle-t-il ?
— Ludo.


***


Je termine la vaisselle en repensant à ce dîner avec cet homme et sa famille dont
je ne sais rien. Ça fait plus de six ans que nous avons quitté la France pour cette
île paradisiaque à l’autre bout du monde. Ici, nous avons changé de vie, réappris
à exister loin du danger et des désordres mentaux de chacun. Slaine est toujours
schizophrène, mais son traitement le tient loin des débordements. La violence
qui l’habite ne s’éteint pas comme ça, mais chaque jour j’ai un autre homme
devant moi, moins impulsif. Au début, trouver du travail a été difficile pour lui.
Reconstruire une vie à partir de rien n’est pas simple, sans aucune qualification à
part celle d’être tueur pour un gang. Il a fait énormément de postes, la moitié se
sont terminés en coup sur un de ses collègues voire, son patron. Heureusement
que je suis serveuse, dans tous les pays du monde on porte un plateau de la
même façon et cela nous a aidé au début.
Les mains de Slaine sur ma taille me font sursauter, je ne l’ai pas entendue
rentrer dans la pièce.
— Elle dort, dit-il contre mon cou.
Mon corps frissonne de le sentir si proche, d’être enivré par cette odeur d’océan
qui ne le quitte jamais, par son souffle sur ma peau humidifié et par sa langue.
Il retire mes mains du bac à vaisselle et me serre un peu plus fort contre lui. Je
sens son désir contre mes fesses et mon cœur a des ratés d’appréhension.
— Je ne travaille pas cet après-midi, on pourrait nous aussi faire la sieste.
Je me raidis dans ses bras. Ses mains remontent le long de mes bras nus et si
j’apprécie cette caresse, je la redoute aussi, parce qu’elle nous conduira plus
loin.
Je m’éloigne de lui rapidement.
Je l’entends soupirer alors qu’il appuie ses mains sur l’évier. J’essuie les
miennes en tentant de trouver un truc à faire pour fuir cette intimité.
— Amantha… commence Slaine de cette voix dure.
— Je… je dois aller faire des courses pour ce soir et ranger la maison et…
Il fait volte-face, son visage fermé dans une colère contenue, sa cicatrice devient
vivante et je me retiens de la toucher.
— Arrête ça bordel ! Arrête de trouver des excuses à chaque fois que je veux te
toucher !
Je ne dis rien, je me contente de baisser les yeux, incapable de lui dire ce qu’il
veut entendre depuis huit mois. Incapable d’expliquer ce qu’il se passe en moi et
les changements que la venue de notre fille ont fait à mon corps.
— Pourquoi tu ne me dis rien ? dit-il plus doucement.
Je sens les larmes qui commencent à sortir et ferme les yeux durement. Je
n’arrive plus à me laisser aller dans ses bras. Je fuis notre intimité et le sexe,
alors que j’en meurs d’envie. La grossesse a dévasté mon corps et pas qu’un peu.
Je ne me reconnais plus et je n’arrive pas à le retrouver.
— Huit mois Amantha, tu crois que je vais supporter ça combien de temps ?
Je l’ignore sincèrement, je me demande même comment ça se fait qu’il ne se soit
pas encore envoyé en l’air avec une autre femme. Je ne pourrais sûrement pas lui
en vouloir d’aller chercher ailleurs ce que je ne lui donne pas.
— Ce n’est même pas le sexe qui me manque, c’est toi, dit-il en s’approchant.
Il saisit mon menton de ses doigts et fait remonter mon visage, les larmes
coulent sur mes joues parce que je sais que cette situation est stupide, mais je
suis comme toujours, fermée comme une huitre. Quand le mal est là, il y reste, il
ne sort pas et ne tente pas de s’expliquer pour trouver une solution.
— Tu es triste et je déteste te voir comme ça. Parle-moi Amantha.
Je détourne le regard pour ne pas affronter ma propre culpabilité dans le sien.
Slaine me relâche et fait un pas en arrière avant de quitter la cuisine.
— Je vais faire un tour, je serais là pour le dîner.
J’entends la porte claquer suivie par le bruit de la moto qui démarre rapidement.
Je reste dans ma cuisine vide à regarder ce décor de carte postal par la fenêtre, à
me dire que ma vie est parfaite et que pourtant, je trouve le moyen de tout gâcher
par un comportement stupide. Je suis en train de le perdre, et si je n’agis pas
rapidement, il sera trop tard.

Chapitre 2
Marie

L udo gare la voiture de location devant une grande maison et je détache ma


ceinture en remerciant le GPS de ne pas nous avoir fait tourner en rond. C’est
un coin perdu de l’île, sur les hauteurs, la maison semble flotter au-dessus de
l’eau et je suis assez époustouflée par sa taille.
Nous descendons de la voiture, Ludo siffle en admirant la demeure. Je récupère
notre fille à l’arrière et tape sur le crâne de Malo qui a, comme toujours, le nez
sur son téléphone. Je me demande encore comment il fait pour ne pas être
malade avec tous les virages que nous avons pris.
Elsa part s’accrocher à la main de son père et nous avançons en direction de la
maison.
— C’est un palace ! je lance.
Malo daigne enfin quitter son portable pour admirer la maison toute en bois, à se
demander comment les murs font pour ne pas s’écrouler. Ça ressemble à une
immense cabane mais j’imagine avec tout le confort.
Une jeune femme sort rapidement, accompagnée d’un bébé dans ses bras. Je
suppose que c’est la femme de Slaine. Une petite brune au visage et au corps
tout en rondeur, qui nous sourit agréablement.
— Bonsoir, dit-elle en descendant les quelques marches. Je suis Amantha, la
femme de Slaine. Je suis désolée, il…
Un bruit de moto qui approche la coupe dans son élan et nous nous retournons
tous vers la route pour voir la grosse Harley arriver.
— Le voilà justement, reprend Amantha l’air soulagé.
Slaine se gare et descend de son engin. Il enlève son casque et je revois ce visage
plus que flippant. Je jette un œil à Amantha, je me demande comment un couple
aussi improbable peut exister et puis, je regarde Ludo et je me dis que les
apparences ne sont jamais ce qu’elles semblent être.
— Désolé pour le retard, lance Slaine en saluant Ludo.
Il se contente d’hocher la tête dans ma direction ce qui me fait sourire. Je me
demande pourquoi il ne me salue pas comme un être normal. A cause de Ludo,
ou de lui ?
Je m’avance vers Amantha pendant que les hommes discutent mécanique et
route.
— Salut, dis-je à la jolie brune je suis Marie, voici Elsa et celui qui a le nez dans
son téléphone c’est Malo.
Ma fille s’avance du haut de ses trois ans et comme elle en a pris l’habitude
depuis que son père lui a dit qu’elle ressemble à une princesse, elle fait une
révérence qui amuse notre hôte. Malo se contente d’un « s’lut » qui a dû lui
demander toute son énergie.
Amantha me fait signe de la suivre tout en me présentant sa fille qui gigote pour
regagner le sol. Elle la laisse par terre une fois à l’intérieur et Elsa vient de se
trouver une copine à pouponner.
— Vous avez une jolie maison.
— Merci.
Je regarde autour de moi la grande pièce à vivre tout en bois, très peu décorée,
mais qui donne envie de se prélasser dans les différents fauteuils qui la compose.
C’est calme, on entend seulement le ressac de l’océan au loin et j’adore cette
ambiance.
Amantha nous fait passer dans le jardin, et me laisse m’installer sur un des
canapés de son salon de jardin. Elle me rejoint avec des boissons et je la vois
trembler en posant le plateau sur la petite table. Je l’observe me servir en
repensant à ce que Ludo m’a dit sur Slaine. Je sais ce qu’il a été et ce qu’il a fait
dans son passé. Tout comme Ludo, des erreurs ont été commises mais de ce que
j’ai aperçu ce matin et à présent, il a l’air d’un homme bien. Amantha s’assoit en
face de moi, on s‘observe comme deux personnes qui ne se connaissent pas et
qui pourtant savent que nos vies n’ont pas été de tout repos. On finit par rire
toutes les deux de cette situation plus qu’étrange, sans nos hommes pour nous
tenir compagnie et prolonger le lien qu’ils ont.
— Je suis désolée, reprends Amantha, je suis un peu stressée je crois.
— Pourquoi ? je demande en prenant une gorgée de mon soda.
La femme de Slaine jette un coup d’œil à sa fille, allongée sur le dos qui se fait
gentiment chatouiller par la mienne.
— Le passé de Slaine, dit-elle, ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable.
Je souris en comprenant ce qu’elle veut dire. Elle a peur tout simplement. Peur
que sa vie, sa famille vole en éclat parce qu’une part de ce passé est de retour.
S’il y a bien une chose que je peux comprendre, c’est ça. La vie m’a appris que
le passé peut ressurgir à n‘importe quel moment, mais que ce n’est pas
forcément négatif.
— Je comprends.
J’inspire et décide de crever cet abcès tout de suite, qu’elle ne s’imagine pas
qu’on est une famille de mafieux.
— On a une maison, un peu moins grande et avec beaucoup plus de béton que la
vôtre. Ludo l’a retapée, elle est… notre foyer. Notre fils a des problèmes à
l’école, il prend une voie que son père et moi aimerions qu’il évite, ses
fréquentations ne sont pas les meilleures. Ma fille veut épouser son père quand
elle sera plus grande. Mon patron passe son temps à me reluquer le cul, et Ludo
rentre trop tard le soir et me retrouve endormie sur le canapé à l’attendre. On est
une famille tout ce qu’il y a de plus normal, avec ses problèmes et ses joies. Ni
plus, ni moins.
Amantha se met à rougir profondément, gênée sûrement d’avoir imaginé nos
vies.
— Je crois que j’ai besoin d’un verre et de quelque chose de bien plus fort qu’un
soda.
Elle se lève alors que nous rions. Elle part nous chercher de quoi fêter notre
rencontre. Slaine, Ludo et Malo nous rejoignent pendant que nous rions aux
pitreries de nos filles un verre de vin à la main.
Ludo s’installe à mes côtés, je sens son regard sur moi et mon corps se met à
frissonner. Je cache mon émoi de gamine de quinze ans le nez dans mon verre.
On passe des vacances de rêves tant sur le plan familial, que celui de notre
couple. A la maison, notre intimité est entravée par le quotidien, ici rien ne nous
retient, ni la fatigue, ni le travail, ni les tâches familiales. On est libre et j’ai
l’impression qu’on se retrouve. On avait probablement besoin de temps en
dehors de la routine pour retrouver notre alchimie.
Je lève les yeux pour le regarder, il discute avec le couple qui nous accueille, sa
main dans mon dos me caresse doucement et je me demande comme souvent en
l’observant, qu’est ce qui pourrait être mieux que partager ma vie avec lui ?
Qu’est-ce qu’il me serait arrivé s’il n’était pas revenu ? Ma vie n’aurait pas cette
intensité, je ne sentirais plus cet étirement dans tout mon corps dès que je croise
son regard. Bien sûr que ce n’est pas parfait, qu’il y a des jours où rien ne va, où
nos cris prennent place mais on arrive toujours à trouver des compromis une fois
que la colère s’en va. Je l’aime, comme je n’aimerais jamais personne d’autre.
Lui, moi et notre histoire étrange c’est inévitable. Ça l’a été quand nous étions
séparés et maintenant qu’on s’est retrouvé, rien ne sera capable de nous diviser.
Je me concentre sur la conversation qui porte sur le parcours de Slaine et
Amantha. Leur vie ici, de ce que je comprends, n’a pas été simple en arrivant
mais, maintenant qu’ils sont installés, elle ressemble au paradis. J’apprends
qu’au début Amantha a facilement trouvé du travail en tant que serveuse à la
plage où nous avons rencontré Slaine ce matin. Pour lui ce fut plus compliqué.
Ses compétences étaient limitées et ne correspondaient en rien à ce qu’on lui
proposait. Amantha semble gênée lorsqu’il évoque la violence qu’il n’arrivait
pas à contrôler dès que quelque chose le contrariait, qu’il détestait la sensation
de dépendre d’elle et je ne peux m’empêcher de rire.
— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? me demande Ludo.
J’hausse les sourcils en l’observant, ça me paraît clair pourtant.
— Ça me rappelle vaguement quelqu’un.
Ludo secoue la tête, amusé, mais pourtant, lui aussi n’a pas supporté que je
gagne plus que lui. Il a fini par lâcher son boulot de mécanicien et trouver un
autre travail grâce à son diplôme d’ingénieur. Aujourd’hui son salaire est le
double du mien et sa fierté est apaisée.
Je lui fais un clin d’œil, il continue de faire comme s’il ne comprenait pas et je
me remets à rire.
La conversation reprend et l’ambiance est de plus en plus détendue. Même
Amantha à l’air de se laisser un peu plus aller. Je ne connais pas cette femme,
pourtant il y a quelque chose en elle qui ne m’est pas inconnue. Quand on a été
en guerre avec soi-même, quand on a passé des années à se détester et à se
dégoûter, on reconnaît facilement cet état chez les autres. Ce n’est pas flagrant,
ce n’est pas écrit sur son front, mais ses gestes, cette façon de tenter de se cacher
avec ses bras… son regard souvent baissé, comme si elle savait qu’en la
regardant ce qu’on distinguerait nous déplairait, rien de tout ça ne passe inaperçu
pour moi. Je lui souris quand nos yeux se croisent, elle rougit et peut-être qu’elle
sait que son comportement est percé à jour. Slaine n’a pas l’air de le comprendre,
il n’a pas l’air d’être en mesure de déchiffrer ce que traverse sa femme. Je me
souviens du regard de Ludo sur moi au début, quand je me détestais, quand vivre
dans mon corps était insupportable. Il était aux aguets, prêt à intervenir, comme
si à chaque seconde j’étais capable de plonger et qu’il s’apprêtait à me rattraper.
Parfois il a encore ce regard, celui qui me dit qu’il ne me laissera jamais me faire
mal, qu’il sera là pour me montrer le chemin, qu’il acceptera ma chute si elle est
avec lui pour l’amortir. Slaine contemple sa femme différemment, avec amour
c’est certain, mais aussi incompréhension.
Sa fille rampe jusqu’à lui et s’accroche à sa jambe. Je le vois sourire, cette
cicatrice sur sa joue me fait frissonner. Il la prend dans ses bras et s’amuse à la
chatouiller, Ludo m’a raconté son histoire. Les Néo Nazis auxquels il a
appartenu et c’est étrange de se dire que cet homme qui s’amuse avec un bébé a
un jour tué.

Les hommes finissent par se rendre dans le fond du jardin pour aller allumer le
barbecue. Elsa accrochée à la main de son père qu’elle ne lâche plus depuis que
nous sommes en vacances. Elle se l’accapare toute la journée.
Je discute avec Amantha de tout et de rien, de nos vies. Elle ici, nous en France,
des enfants, un peu comme deux copines qui se retrouvent après des années
d’absence alors qu’on se rencontre pour la première fois. Elle est agréable quand
elle est détendue et qu’elle ne cherche pas à se cacher. Les deux verres qu’elle
vient d’avaler, l’ont peut être aidée à baisser les barrières. Quant à moi, je
commence à avoir le corps lourd après trois verres, je m’installe sur le transat à
côté d’Amantha qui a sa fille à moitié endormie sur elle. Malo a lâché son
téléphone pour jouer au ballon avec sa sœur, dans le coin opposé où son père et
Slaine nous tournent le dos, occupés à allumer le barbecue. Je ricane en les
observant une bière à la main accomplir le rôle d’un homme pour ce genre de
repas. Mon regard se porte sur Ludo, plus précisément sur son dos et je me
remémore cet instant, ce matin sur la plage quand il s’est mis torse nu et que j’ai
vu les traces de mes ongles sur ses épaules laissées la veille. Nos deux corps
étroitement liés sur le plan de travail.
Je sursaute en sentant mon portable vibrer sur mes jambes. Je me retire de ma
contemplation pour lire le SMS que je viens de recevoir.

Ludo : Arrête de me regarder comme ça.

Mes yeux reviennent sur lui, je me sens rougir qu’il ait remarqué l’insistance de
mes regards.

Moi : Comment ?

Je me mords la lèvre en attendant sa réponse. Il a toujours le dos tourné et je le
vois sortir son portable pour me répondre.

Ludo : Comme si t’allais me dévorer. Ne me fait pas bander devant un pote.

Je ris en tapant ma réponse. Peut-être que lui aussi repense à hier soir.

Moi : Mais j’ai envie de te dévorer !

Je le l’aperçois se raidir devant son ami qui tente de capter son attention.

Ludo : Marie… pas maintenant, pas quand on ne peut rien faire.

Je ne maîtrise pas mon désir. J’ignore ce qu’il se passe depuis qu’on est ici, mais,
si ma libido n’a jamais été basse, en ce moment elle explose totalement. J’ai
constamment envie de lui et je ne compte pas réfréner mes envies.
Il me jette un regard, je sens mon corps frissonner quand mes yeux l’accrochent.
Il me dit arrête et continue en même temps, il me dit moi aussi, j’en ai envie.

Ludo : Trouve une excuse et rentre dans la maison.

Je souris stupidement, il craque, c’est trop simple.

Moi : Pourquoi ?

J’ai envie que ce petit jeu continue.

Ludo : Bordel ! A ton avis ? Maintenant.

Moi : Dis-le-moi.

Je le vois s’agiter, tenter de garder contenance face à Slaine qui continue la
discussion.

Ludo : Pour te prendre.

Mes cuisses se resserrent rien qu’en lisant ces mots. On ne fait jamais ça, se dire
ce genre de choses par SMS et je pourrais relire cent fois ces mots, ils
m’exciteraient toujours.

Moi : Fort ?

Il se tourne vers moi, un sourire au coin des lèvres qui finit de m’achever. Ce ne
sera pas tendre, ce ne sera pas fort, ce sera bien plus que ça.
Je me tourne vers Amantha à moitié endormie comme sa fille. Je souris en
pensant que c’est parfait. Je lui demande de m’indiquer la salle de bain, elle
commence à se lever pour me montrer, mais j’insiste pour qu’elle ne bouge pas
avec Nina qui dort, que je ne vais pas me perdre.
Je m’éclipse après avoir jeté un coup d’œil à Ludo qui est de nouveau concentré
sur sa conversation avec Slaine.
Je passe le salon et entre dans un couloir qui mène surement aux chambres et je
trouve la salle de bain au fond. L’excitation me fait trembler quand je referme la
porte et alors, commence la torture de l’attendre. Je regarde autour de moi en
sentant mon cœur battre à une vitesse démesurée. La pièce est plutôt grande, une
baignoire et une immense douche à l’Italienne la comble d’un côté. De l’autre,
deux vasques sur un meuble en pin et plusieurs étagères où trônent divers
produits de beauté et une quantité astronomique de serviettes.
Je me fais la réflexion qu’avec une douche pareille cette salle de bain a dû en
voir de toutes les couleurs. J’ignore combien de temps est passé depuis que j’ai
déserté le jardin, mais j’ai l’impression d’attendre depuis une éternité. Je ne tiens
plus en place, la tension dans mon corps du à ce qu’on s’apprête à faire, ici, chez
des presque inconnus me rend trop fébrile.
J’enlève mes sandales, puis ma robe rapidement. J’aperçois mon reflet dans le
miroir, mes joues sont rouges, ma bouche entrouverte comme si je venais de
faire un marathon. Je souris stupidement en me trouvant sale et j’adore ça. Je
détache mon soutien-gorge quand enfin la porte s’ouvre. Ludo entre rapidement
et referme tout aussi vite. Il s’appuie contre celle-ci et me regarde à moitié nue.
Ses yeux glissent sur mon corps, chaque partie qu’il détaille, me brûle sous la
puissance de cet examen. Je déglutis et laisse glisser mon soutien-gorge le long
de mes bras jusqu’au sol. Son attention se porte sur ma poitrine, mes tétons se
tendent et ma peau frisonne alors que je meurs de chaud de l’attendre.

J’entends le verrou de la porte s’enclencher, je sursaute alors qu’il s’approche de
moi. Je reste le souffle court quasi nue à attendre qu’il me touche. Sa main se
lève, elle frôle mon cou et descend de la même façon sur mes seins. Ma
respiration s‘accélère alors que je suis le tracé de sa main sur mon ventre. Il
s’arrête à la lisière de ma culotte. Je relève les yeux, Ludo me sourit presque
sadiquement et entre mes jambes le feu s’intensifie. Il me retourne contre lui, je
gémis en sentant son corps contre mon dos, en humant son odeur et en devinant
sa queue qui se presse contre mes fesses. Il empoigne mes seins, je me cambre
contre lui pour réclamer plus. Une de ses mains glisse entre mes jambes sans
douceur, juste avec envie, il repousse la barrière de ma culotte et ses doigts me
caresse enfin. J’écarte un peu plus les jambes et ils se frayent un chemin jusqu’à
l’entrée de mon corps. Je retiens un cri quand il les fait entrer en moi.
— T’es brûlante, susurre-t-il contre mon oreille.
Je n’ai pas le temps de répondre quoi que ce soit, sa main ressort d’entre mes
jambes, la seconde relâche mon sein et il me fait pencher les bras en avant, mes
mains posées contre le meuble en dessous du miroir. Ludo baisse ma culotte,
j’entends le bruit de sa ceinture se défaire, mon visage se tourne de côté pour le
regarder sortir sa queue bandée. Je me lèche les lèvres en le lorgnant, je me sens
totalement dépravée de faire ça, comme un coup rapide qui ne pouvait pas
attendre et ça m’excite de plus en plus. Ludo ne bouge plus tenant son sexe dans
sa main, je relève mes prunelles pour croiser son regard. Mon corps frissonne en
découvrant ce feu dans ses yeux, cette envie de moi qui le rend animal.
— Tu me veux ? il demande d’une voix rauque.
— Oui.
— Dis-le.
Je me frotte à lui pour lui montrer comme je l’attends. Sa main claque mes
fesses, et un cri m’échappe.
— Je te veux, dis-je en soufflant.
— Comment ?
— Fort.
Je le veux toujours fort. Il agrippe mes hanches, une de ses mains appuie sur mes
reins pour que je me cambre plus et puis je le sens se presser à l’entrée de mon
corps, dur et chaud. Je retiens mon souffle en attendant qu’il me pénètre, qu’il
me comble et qu’il éteigne ce feu qu’il est le seul à faire naître. Son gland me
caresse, je perds patience et tente d’obtenir ce que j’espère depuis trop
longtemps en poussant contre lui. Il me maintien d’une main et m’empêche
d’accéder à ce que je veux.
— Ludo, je grogne frustrée.
J’allais tourner la tête quand enfin je le sens me pénétrer longuement et avec
force. Je gémis en me mordant les lèvres pour ne pas crier, mes mains
s’accrochent au bord du meuble alors qu’il me prend puissamment. Ses coups de
reins sont forts, mais lents. Il reste en moi quelques secondes avant de
recommencer encore et encore. Mon corps tout entier ressent ce plaisir qu’il me
donne avec son sexe enfoncé dans le mien, ses mains qui s’ancrent à mes
hanches et son souffle qui se meurt sur mon dos. C’est terriblement bon, son coté
brut et fort, sa virilité qui s’exprime ça me rend dingue, ça me rend femme.
Une de ses mains attrape mes cheveux et me redresse contre lui. Son visage se
perd dans mon cou tendu, sa langue me lèche, ses dents me mordillent et je
ferme les yeux pour savourer ces sensations qu’il fait naître en moi.
— Regarde-toi, dit-il.
J’ouvre les yeux et j’aperçois mon corps secoué par ses coups de reins, sa tête
sous ma paume contre mon épaule et son regard dans le mien par le biais du
miroir. Sa main remonte sur mon ventre pour prendre mon sein marqué par des
années de mal être, l’émotion me gagne comme toujours quand je le vois
apprécier ma peau malgré tout. Je croise mon reflet et je gémis en découvrant
mon propre regard. On dirait une autre femme, une autre personne que j’ai
connue il y a bien longtemps et qui affichait le même plaisir lorsque sa peau se
coupait sous la lame du rasoir. Elle a l’air habitée et totalement en dehors du
monde qui l’entoure, prise dans ce qu’elle ressent, rien d‘autre ne compte.
— Ludo, c’est…
Il tourne mon visage vers le sien, ses prunelles émeraude pénètrent les miennes
tout autant qu’il a su pénétrer mon âme il y a des années de ça.
— C’est toi, dit-il avant de m’embrasser.
Sa langue trouve la mienne et je ne le lâche plus alors qu’il continue d’aller et
venir en moi, de nous pousser plus loin, de nous amener au bord du précipice
pour nous faire plonger tous les deux. Sa main relâche mon sein et part entre mes
jambes, caresser mon clitoris et le plaisir conjugué de ses lèvres, de son doigt, de
ses pénétrations toujours plus fortes me fait partir et succomber au plaisir dans
un orgasme intense. Je m’accroche à lui tant bien que mal dans notre position
étrange et Ludo me maintient pour m’embrasser et prolonger mon plaisir. Mon
corps se resserre contre sexe puis, je le sens se déverser en moi en grognant
contre mes lèvres.
On reste ainsi quelques secondes à reprendre notre souffle contre la bouche de
l’autre, encore habités par l’intensité de ce qu’on vient de vivre. Ludo finit par se
retirer puis il remonte ma culotte. Il revient contre moi et nos yeux se croisent
dans le miroir.
— Je veux que tu restes comme ça. Que tu retournes là-bas avec mon sperme en
toi qui coule dans ta culotte et qu’on soit les seuls à le savoir.
Je rougis en affrontant le vert de ses yeux, c’est de plus en plus sale et ça
m’excite encore plus. Il referme son jean et je m’écarte pour récupérer mon
soutien-gorge, ma robe et mes sandales que j’enfile rapidement. Je reviens vers
le miroir pour me recoiffer et m’asperger le visage d‘eau en espérant enlever ce
rouge sur mon visage.
— Est-ce que t’es enceinte ? demande Ludo derrière moi.
— Non, je réponds en me retournant, pourquoi tu me demandes ça ?
Il se lave les mains avant de me répondre.
— Parce qu’on baise comme des lapins en ce moment. Et que la dernière fois
que ça nous est arrivé, tu attendais Elsa.
Il me prend dans ses bras.
— Désolée, c’est juste toi, les vacances, mais pas de bébé en vue.
— Tu changeras d’avis.
Je lève les yeux au ciel, je ne changerais pas d’avis. Je ne veux pas d’autres
enfants, la famille qu’on a construit me comble suffisamment. Il m’a eu pour
Elsa parce que moi aussi je voulais un autre enfant avec lui, mais c’est fini. J’ai
eu ce que je voulais.
— Pourquoi tu en veux un autre ? On est bien avec Malo et Elsa, non ?
Il presse mon visage contre son torse en soupirant.
— Parce que plus je te fais d’enfants, plus tu m’appartiens.
Je souris contre son t-shirt, je reconnais que ces derniers temps, avant les
vacances, on s‘est un peu éloignés l’un de l’autre, mais un enfant ne nous
rapprochera pas plus que nous le sommes déjà.
— Epouse-moi et je serais complètement à toi, je réponds.
Il grogne de frustration et m’éloigne de lui.
— On va arrêter les sujets qui fâchent pour aujourd’hui. On devrait y aller, ils
vont finir par se demander ce qu’on fait.
Il a raison, autant pour les sujets sensibles que pour le temps qu’on a passé dans
cette salle de bain. Je jette un dernier œil au miroir, je ne réussirai pas à effacer
cet air débile et ravi de mon visage, mais mes cheveux sont à peu près coiffés.
— Vas-y en premier, je vous rejoins après.
Ludo m’embrasse et je quitte la salle de bain. Je regagne le jardin en pensant que
je passerai bien ma vie en vacances.

Chapitre 3
Ludo

L a porte se referme sur Marie et j’attends quelques minutes qu’elle ait rejoins
les autres. Je me frotte le visage en détaillant la salle de bain et en repensant à
ce qui vient de s’y passer. Je revois son expression dans le miroir, son regard
cette façon qu’elle a de s’abandonner dans mes bras, de laisser le plaisir la
posséder jusqu’à la rendre méconnaissable. Elle me rend totalement dingue
quand elle devient ce corps qui n’a qu’une envie, jouir. Je n’arrive pas à résister
à ses désirs, même là alors qu’on est chez des amis.
Je sors de mes pensées et quitte à mon tour la salle de bain pour regagner le
jardin.
Marie est dans la cuisine avec Amantha à préparer la viande pour le barbecue. Je
lui fais un clin d‘œil en passant et je rejoins Slaine.
Je fais comme si de rien était quand il me tend une bière avec ce sourire en coin
qui me confirme qu’il sait parfaitement ce que je viens de faire. Il a eu le temps
de venir à bout du charbon durant mon absence. Je jette un œil aux enfants, Elsa
et Nina sont occupées à jouer au ballon, quant à Malo, il est de nouveau pendu à
son téléphone.
Slaine enlève son t-shirt et s’éponge le front avec. Son torse affiche toujours les
mêmes cicatrices qu’il avait à l’époque où je l’ai rencontré, et j’imagine que son
dos a toujours le même tatouage.
J’ai rencontré un paquet de tarés quand je faisais du trafic, surtout dans son gang,
mais Slaine m’a marqué. Par son jeune âge à l’époque et par ce qu’il dégageait
lors d’un combat. Les nazis ont l’habitude d’organiser ce genre de soirée, celle
où leurs membres se foutent sur la gueule parfois jusqu’à la mort. La première
fois que j’ai vu Slaine, il était dans l’arène à fracasser la tête d’un mec à coups
de genoux. Ce qui m’a choqué c’est son regard, celui de quelqu’un qui n’a plus
rien à perdre et qui se fout de devoir mourir. Par la suite, j’ai souvent eu affaire à
lui pour le trafic et sans être amis on a sympathisé.
— Comment c’est passée la transition ? je demande en montrant son torse du
goulot de ma bière.
— Dans la douleur, comme tout avec eux.
J’acquiesce, les nazis ne font pas dans la dentelle et je m’étonne même qu’il soit
encore en vie, ils ne sont pas du genre à laisser partir leurs membres comme ça.
— Je suppose que si tu vis au bout du monde ce n’est pas pour rien.
— C’est en parti à cause d’eux, tu sais comment est Joe, il ne lâche rien.
J’acquiesce, la prison a mis fin à tout pour ma part, dix ans d’enfermement vous
coupent du monde et de ce qui s’y passe. Une place à prendre est vite remplie
dans la rue et je ne regrette pas la mienne. J’ai aimé l’argent facile, j’ai aimé le
danger aussi, mais j’aime Marie et mes enfants plus que ça.
— Comment elle l’a pris, Amantha ? Elle n’a pas l’air de faire partie de ce
monde.
Sa femme a l’air fragile, de ce que j’en ai aperçu, comme si à la moindre douleur
elle pouvait s’effondrer. Tout le contraire de Slaine.
— Elle a l’air de quoi selon toi ? demande-t-il en croisant les bras sur son torse.
Je fronce les sourcils en affrontant son regard sombre, il a l’air en colère.
— Différente de toi, je réponds.
Il se met à rire.
— Parfois, pas tant que ça. La vie n’a pas été tendre avec elle.
Il se concentre sur les braises qu’il retourne avec un pic.
— La vie n’épargne personne, je reprends.
Slaine reste concentré sur sa tâche et je le trouve différent ce soir, comparé à ce
matin quand on l’a croisé sur la plage à ranger des jets ski. J’ai cru avoir des
visions en le reconnaissant, lui, ici, ça n’avait pas de sens. Pourtant il est bien là,
avec sa femme et sa fille. Le mec à qui je ne donnais pas cinq ans d’espérance de
vie à l’époque tellement il faisait n’importe quoi. Il est encore vivant des années
plus tard et il a bien changé, même si ce soir je retrouve un peu plus celui que
j’ai connu.
— C’est quoi le problème ? je finis par demander en le voyant s’énerver après le
charbon.
On entend des rires féminins provenir de l’entrée de la maison, nous nous
retournons pour voir arriver Marie et Amantha, des plats dans les mains et le
sourire aux lèvres. Elles se rapprochent et je bois une gorgée de bière en fixant
Marie tout en pensant à l’interlude de la salle de bain et à ce que j’ai laissé entre
ses jambes. L’excitation me gagne de nouveau quand je croise ses yeux et qu’elle
rougit. L’envie de la posséder me prend et je ne sais pas ce que ces vacances font
à Marie, mais bordel, je veux qu’elle reste comme ça, comme avant quand la
routine ne s’était pas installée entre nous.
Je me tourne vers Slaine, l’attente va être longue jusqu’à ce qu’on rentre. Il
observe sa femme et la colère n’a pas l’air de le quitter.
— Slaine, je lance d’une voix calme pour qu’il se détende.
— Cette femme, elle m’a donné une vie et je suis incapable de la rendre
heureuse.
Je n’ai pas le temps de répondre, elles arrivent à notre hauteur et posent les plats
sur la table à côté du barbecue. J’ignore ce qui cloche entre eux et pourquoi il dit
ça. J’espère seulement qu’il réglera ce problème et qu’il profitera de cette
seconde chance que la vie lui a donnée. Il l’aime, ça crève les yeux, le Slaine que
j’ai connu n’a jamais regardé quelqu’un comme il regarde sa femme ou sa fille,
pas même son frère. Il a toujours été vide de sentiments et pourtant maintenant
quand il pose les yeux sur ses deux personnes, on sent qu’il a à cœur de faire les
choses bien.
Marie me rejoint, mes yeux ne peuvent s’empêcher de glisser sur son corps de le
revoir comme tout à l’heure alanguis dans mes bras. Je ne pourrais jamais me
passer de ça, et je comprends Slaine quand il dit qu’elle lui a donné une vie, c’est
ce que Marie a fait pour moi. Avant elle ça n’avait pas de sens, je me raccrochais
à l’argent et au frisson. Il m’a fallu la prison pour comprendre ce que je
regrettais le plus. Il m’a fallu dix années loin de Marie pour comprendre que
sans elle, ma vie n’a aucune consistance, elle est vide de sens et d’intérêt. Elle
m’a fait grandir, comme ça, en entrant dans ma vie sans préavis, en débarquant
avec son mal être et son envie de se faire mal. On s’est fait mal tous les deux, et
je lui en ai fait plus que je ne pourrais jamais me le pardonner, mais aujourd’hui
elle est heureuse. Même si la vie n’est pas toujours rose, même si parfois la
colère parle pour nous, j’aime ce qu’on a. J’aime notre famille et notre existence
loin des trafics et des hôpitaux psy. On est devenu adulte ensemble, en apprenant
dans la douleur ce qui nous est nécessaire et ce qui n’est pas compatible avec
notre couple. Certains aspects ne changent pas, certaines choses me font péter les
plombs, ma jalousie, l’envie qu’elle ne soit qu’à moi et cette foutue peur de la
perdre encore. Ça ne partira jamais, je ne serais jamais cet homme sûr de lui en
ce qui la concerne. Je sais qu’elle m’aime, je sais qu’elle est heureuse, mais il y a
constamment ce doute, qu’elle se rende compte que je ne suis pas celui qu’il lui
faut.
Ce mariage qu’elle me balance à chaque fois qu’elle le souhaite, je ne peux pas
lui donner. Je n’arrive pas à me résigner à m’asseoir sur ma fierté et à oublier
qu’elle en a épousé un autre. Certains pensent qu’en amour la fierté n’a pas sa
place, si je la perds, je peux dire adieu à Marie. C’est moi, je suis comme ça et
elle le sait. C’est comme ça qu’elle est tombée amoureuse de moi et si j’arrive à
faire des efforts sur beaucoup de choses, pour ça, j’en suis incapable.


***


Il y a de la viande pour un régiment et vu comme j’ai faim, c’est plutôt une
bonne chose. Tout le monde est autour de la table, occupé à manger et à discuter.
Mon fils a lâché son portable et par le regard qu’il me tend, je crois qu’il a
compris que le repas risque d’être long et, comme il n’a pas le droit d’utiliser son
objet fétiche à table, il enrage.
En ce moment et durant toute l’année qui vient de s’écouler, entre nous chaque
fois qu’on se parle ça finit en crise. Je ne sais pas ce qu’il a, puisqu’il ne veut pas
me parler. Notre relation n’a pas toujours été simple, il a fallu apprendre à se
connaître, mais quand il était plus petit au moins je savais pourquoi ça n’allait
pas. L’adolescence c’est vraiment compliqué, j’espère qu’Elsa ne sera pas
comme ça. Avec elle tout est simple, cette gamine n’a besoin que de câlin et que
je me transforme en prince charmant qui lui lit des histoires le soir pour être
heureuse. Malo est plus complexe et j’ai raté ces années où j’aurais pu lui
raconter des histoires et être son héros. Aujourd’hui je suis juste celui qui
l’empêche d’aller traîner avec ses potes et qui donne des ordres. Ma fille Eva,
dont il est proche me dit que ça passera, qu’elle aussi était en colère contre moi
de ne pas avoir été là, mais qu’elle a réussie à me pardonner en grandissant.
Marie qui a une relation spéciale avec lui ne sait pas non plus ce qui se passe
dans sa tête. Elle essaye de lui parler, mais c’est comme discuter avec un mur.
On ignore l’un comme l’autre quoi faire, essayer d’être plus cool c’est lui donner
l’autorisation d’aller glander avec des mecs que j’aimerai qu’il évite, le genre de
mecs qui a su embrigader Slaine dans leurs conneries et d’un autre côté, être plus
dur, c’est briser le peu de confiance qu’il nous reste. J’ai connu des choses
difficiles dans ma vie, être père reste le plus compliqué. On doute constamment
alors qu’échouer n’est pas permis.
J’écoute Marie discuter avec Amantha des balades à faire dans le coin, tout en
sentant le regard insistant de mon fils assis en face de moi. Je lève les yeux sur
lui, il ne mange pas et se contente de jouer avec la nourriture qu’on lui a mis
dans son assiette. Elsa à ses côtés se bat avec une brochette qu’elle tente
d’engloutir comme Slaine le fait en bout de table.
— Qu’est-ce qu’il y a ? je finis par demander à Malo sur un ton dur.
Il m’énerve à jouer au gamin capricieux, bordel il n’a plus cinq ans mais quinze !
Il ricane et finit de m’exaspérer. Mon regard se durcit quand il croise de nouveau
le sien, Malo perd son petit sourire et lorgne autour de lui les autres occupés à
discuter avant de me répondre.
— Pourquoi je n’ai pas le droit de traîner avec Carl alors que toi, t’as un pote
avec une croix gammée tatouée dans le dos ?
Je lâche ma fourchette et me redresse contre le dossier de ma chaise. Je sens la
main de Marie prendre la mienne sous la table et je remarque que tout le monde
s’est arrêté de parler sous la connerie de mon fils.
— Pour que justement tu ne finisses pas avec une croix gammée dans le dos.
— Ça a l’air plutôt cool, il lance en haussant les épaules.
Je me lève, l’envie de lui en mettre une pour dire de telles conneries me
démange. Qu’est-ce qu’il apprend à l’école à part à faire des conneries ? A croire
qu’il ne sait pas à quoi correspond cette croix.
— Tu trouves ça cool ? demande Slaine.
Malo se tourne vers lui, je vois qu’il est impressionné par l’ancien néo nazi, il ne
la ramène pas comme avec moi. Il hausse de nouveau les épaules et Slaine se
lève. Il me jauge d’un regard qui demande ma permission, je le lui accorde… s’il
peut tirer quelque chose de mon fils je ne vais pas l’en empêcher.
— Qui est Carl ? demande Slaine.
— Un de mes potes.
— Membre d’un gang ?
Malo hausse encore les épaules ce qui signifie oui.
— Tu sais ce qu’il faut faire pour entrer dans un gang ?
Mon fils secoue la tête. Slaine tire sa chaise violement en arrière, je sens Marie
se raidir à mes côtés, mais il ne lui fera pas de mal.
— Lève-toi et regarde.
Slaine enlève de nouveau son t-shirt qu’il avait remis pour passer à table. Malo
lève les yeux sur son corps et observe les cicatrices sur son torse et son faciès
balafré.
— Réponds-moi, tu sais ce qu’il faut faire pour entrer dans un gang ?
— Non.
— Il faut tuer. Il faut montrer que tu es capable de donner ta vie pour eux.
— Slaine, lance sa femme qui doit supposer qu’il va trop loin.
Au contraire qu’il continue, qu’il sache ce qu’est l’enfer d’un gang et qu’il
l’apprenne par quelqu’un qui l’a vécu.
— T’as envie de donner ta vie pour celle de Carl ? De devoir tuer quelqu’un qui
ne t’as jamais rien fait juste parce qu’on te le demande ? Tu crois que ton pote
est un gros dur parce qu’il fait partie d’un gang ?
— Ouais.
Slaine sourit à Malo, ce mec refilerait des frissons d’angoisses à n’importe qui
quand il sourit comme un chien enragé prêt à attaquer.
— C’est qu’une merde, un pion qu’on utilise pour qu’un gros enfoiré qui ne croit
pas une minute à ce qu’il dit, puisse se servir de lui et ne pas se salir les mains.
C’est ça que t’as envie de devenir, un objet dont tout le monde se fout, qui ne
sert qu’à faire le sale boulot ?
Malo baisse la tête et donne des coups de baskets dans l’herbe. Il est énervé
qu’on lui montre le côté sombre de ce qu’il trouve cool.
— Réponds-moi gamin ! Tu veux ressembler à ça ? reprends Slaine en montrant
ses cicatrices, t’as envie de passer ta vie en taule ou crever à dix-sept ans ?
— Non, il chuchote.
Malo se tourne vers moi, je vois ses yeux briller de colère et de honte de se sentir
humilié ainsi. Ce n’est pas de l’humiliation pour moi, c’est simplement lui ouvrir
les yeux sur ce qu’il croit être le bon chemin.
— Pourquoi toi tu l’as fait ? il lâche les dents serrées à mon encontre, pourquoi
toi tu nous as abandonné maman et moi pour ça ?!
Il part en courant vers la maison alors que j’encaisse ce qu’il vient de dire. La
culpabilité qui ne m’a jamais quittée, revient à la surface devant la détresse de
mon fils qui croit que, si j’ai fait cette erreur, c’est parce qu’elle était meilleure
que lui.

Chapitre 4
Slaine

J e regarde le gamin détaler, en colère contre son père et les erreurs qu’il a pu
faire. Je me reconnais en lui, je vois sa détresse et son besoin de l’exprimer
comme il peut. Mais Malo à la chance d’avoir des parents sur qui il peut
compter, qui l’écouteront et le soutiendront. Ludo et Marie ne seront pas fermés
et ne lui tourneront jamais le dos.
Je retourne m’asseoir, mes mains tremblent, c’est difficile de replonger dans les
souvenirs, dans la haine et la violence même si la raison en vaut la peine. Je ne
peux pas rester indifférent en voyant ce gosse dire qu’une croix gammée,
qu’appartenir à un gang c’est cool. Ça n’a rien de cool, c’est un monde cruel que
je ne souhaite à personne de fréquenter.
Ludo se lève et part rejoindre son fils, une discussion entre eux me semble
nécessaire, le gamin en a besoin.
J’attrape ma bière et croise le regard d’Amantha à mes côtés. Elle désapprouve.
Elle désapprouve tout en ce moment, quoi que je fasse, rien ne va et j’ai
l’impression de vivre avec une étrangère.
— Merci, lance Marie, ça fait des mois qu’on essaye de comprendre ce qui ne va
pas avec lui, sans résultat.
Je reste bouche bée en observant la femme de Ludo me sourire timidement, un
peu gênée de reconnaitre qu’elle a épuisé ses capacités avec son fils. J’hoche la
tête en signe de réponse, puis elle s’éclipse à son tour nous laissant Amantha et
moi en compagnie des deux petites occupées à jouer dans l’herbe.
Elle se lève et commence à débarrasser, j’attrape son bras pour la stopper.
— Parfois on a besoin d’un bon coup de pied au cul pour faire bouger les choses.
Elle me dévisage avec cette lueur dans les yeux, ce truc qu’elle a depuis des
mois qui voudrait sortir mais quelque chose l’en empêche. Je ne la comprends
plus. Je ne sais plus qui elle est et je crève de la voir ainsi, tiraillée entre ses
envies et les choses qui la retiennent. Elle doit me parler, me dire ce qui ne va
pas, ce que j’ai fait pour la blesser qu’on puisse y remédier. J’ai trop attendu et
en voyant Ludo et Marie, en voyant leur relation qui n’est pas partie de la
meilleure des façons, je sais qu’on est capable de surmonter ça, seulement elle
doit me parler pour que ça fonctionne.
— Qu’est-ce que j’ai fait ? je demande en me levant sans lâcher son bras.
— Quoi ?
— Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu m’en veuilles ? Est-ce que je t’ai fait mal ?
Est-ce que j’ai dit quelque chose qui t’as blessé ? Qu’est-ce que j’ai fait
Amantha pour que tu t’éloignes de moi comme ça ?
Elle me dévisage, je sens son corps trembler sous ma main et les larmes
apparaître au coin de ses yeux bleus. La patience n’est pas ce que je maitrise le
mieux, je perds vite mon sang froid, à vrai dire je n’en ai aucun à part avec ma
fille. Avec elle, je peux passer des heures à la regarder essayer de faire quelque
chose de si simple pour un adulte, comme se mettre debout, elle m’apaise. Le
reste du monde n’obtiendra jamais ça de moi et Amantha a épuisé ma dose de
patience ses huit derniers mois. Depuis la naissance de Nina, elle se braque dès
que je la touche, elle s’éloigne de moi quand je suis trop près, elle maintient une
distance autant physique qu’émotionnel et mon monde s’écroule. Je suis proche
de l’explosion, je maintiens le statu quo à la maison, mais à l’extérieur, au
travail, au bar que je fréquente avec mes collègues les choses ne sont pas aussi
simples. Si je n’ai pas cette boussole qu’elle est pour moi dans ma vie, je me
perds et je fais n’importe quoi. J’aime Nina, je l’aime plus que tout au monde,
mais sa mère en est le centre. L’envie de frapper, de m’en prendre à quelqu’un
pour ce que je ressens, alors que ma femme me regarde comme si elle se
demandait qui elle a en face d’elle, est trop forte, elle me brûle les veines et
certains soirs, elle explose.
— Rien, elle finit par dire en se dégageant.
J’inspire et la prend dans mes bras, je la serre contre moi alors qu’elle reste
tétanisée à l’idée que je la touche. Je tente de garder mon calme, de ne pas me
sentir rejeté, de ne pas sentir ce dégoût qu’elle a l’air d’avoir à mon encontre.
J’ai déjà trop souvent ressenti ça, j’ai déjà donné et je ne pensais pas
qu’Amantha me le ferait ressentir un jour. Pas elle.
— Ce n’est pas rien Amantha, bordel ! Regarde-toi, je te dégoûte à ce point ?
— Non ! dit-elle en se dégageant.
— Non, quoi ?
Elle recule, ses yeux se baissent, même me regarder devient trop difficile.
— Ce n’est pas toi, tu ne me dégoûtes pas, je…
Sa phrase s’éteint sur un sanglot et on reste là, l’un en face de l’autre à ne rien
comprendre pour ma part. J’ai fait le tour de la question, j’ai cherché ce qu’elle
ne me disait pas et je ne comprends toujours rien. Tout allait bien, même si ça a
pris du temps pour apprendre à vivre ensemble, à présent, je pensais que nous
étions indestructibles. Ce qu’on a traversé ensemble, la psy, Chris, je pensais que
rien ne pouvait être pire et pourtant, assister à cette détresse chez elle et ne rien
pouvoir faire me tue.
Nina se met à pleurer et nous tire de ce moment pénible pour Amantha. Je me
dirige vers ma fille allongée dans l’herbe avec Elsa. Il est tard pour elle,
sûrement qu’elle doit être épuisée.
Je souris en voyant Elsa lui caresser le visage en lui chuchotant des paroles
apaisantes.
— Je pense qu’elle est fatiguée, je lance à la fille de Ludo.
La petite me regarde elle aussi avec des yeux abattus.
— Moi aussi je pleure quand je suis fatiguée, elle me répond, et papa me lit une
histoire pour que je m’endorme.
Je prends Nina dans mes bras, elle se blottit contre mon épaule et cesse de
pleurer.
— Toi aussi tu lui racontes des histoires ? reprend Elsa.
— Oui, parfois.
La petite me sourit, je remarque qu’elle ressemble beaucoup à sa mère, la même
forme du visage, les mêmes yeux et pourtant quand ses lèvres s’étirent, c’est son
père que je vois.
J’ébouriffe sa tignasse bouclée et me lève pour aller mettre Nina au lit.
Amantha débarrasse, Elsa se précipite vers elle pour l’aider. Ma femme sourit à
l’enfant en acceptant son aide.
Elle relève la tête une fois les assiettes empilées, elle croise mon regard et je la
vois se raidir. Ce n’est pas fini, cette discussion est loin d’être terminé. C’est ça
ou nous qui volons en éclats.


Chapitre 5
Marie

J e reste contre le mur de la cuisine à écouter Ludo et Malo tenter de discuter.


Notre fils s’énerve, il crie et si nous étions à la maison je sais que des objets
voleraient. Il a parfois des colères incontrôlables et quand je le vois comme ça, il
me fait peur. J’ai peur qu’il trouve autre chose pour se calmer, qu’il se fasse
encore plus de mal.
Les cris s’atténuent, ils me proviennent à moitié étouffés. Je jette un coup d’œil
dans le salon et aperçois Malo dans les bras de son père à essayer de s’en
échapper, mais Ludo ne le lâche pas. Il ne le lâchera jamais.
— Calme-toi, il lance d’une voix ferme et claire.
Malo n’a pas l’air de l’entendre, il se débat encore. J’essuie la larme sur ma joue,
la douleur de voir mon fils dans cet état. Mais je ne peux rien faire, c’est à Ludo
de régler ce problème c’est à lui d’expliquer les choses telles qu’elles se sont
passées. Il est en âge de comprendre à présent.
Ludo le comprime contre lui en bloquant ses bras avec les siens et Malo arrête
de gesticuler. Il n’est pas calmé pour autant, mais son père peut lui parler.
— Je ne vous ai pas abandonnés.
Je ferme les yeux en jurant, il commence mal. Malo lève la tête, ses deux
émeraudes aussi sombres que ceux de son père quand il est en colère.
— Ça ne s’est pas passé comme ça, Malo !
— Bientôt tu vas me dire que tu n’étais pas en prison !
Ludo le relâche, notre fils recule et tombe sur le canapé en séchant ses larmes
rageusement.
— C’était compliqué à l’époque, ta mère, moi et ce que je faisais. Quand je me
suis fait arrêter, je lui ai demandé de partir.
— Pourquoi ?!
— Parce que je ne voulais pas la mêler à tout ça, si elle était restée ç’aurait fait
d’elle ma complice.
— Pourquoi tu ne nous as jamais écrit en prison ? Pourquoi Eva pouvait te voir
et pas moi ?
Je déglutis en comprenant mes erreurs, à vouloir le protéger, à vouloir lui
épargner la vérité je lui ai fait du mal. Ludo n’est pas le seul fautif, la majeure
partie des choses qu’il reproche à son père sont de mon fait.
— Parce que j’ignorais que tu existais. Ta mère a découvert qu’elle était enceinte
après que je me sois fait arrêter. Elle a fait au mieux pour toi en t’éloignant de
moi, en te construisant une nouvelle vie et elle a eu raison.
Malo se lève.
— Elle a eu raison ? Elle ne m’a jamais dit où tu étais, elle ne m’a jamais laissé
le choix !
Je ferme les yeux en comprenant à quel point j’ai fait du mal à mon propre fils.
— Oui, elle a eu raison. Je n’aurais rien pu t’apporter là où j’étais, je n’aurais
pas été un père pour toi alors que j’étais en prison. Tu as eu Juan pour ça et c’est
très bien comme ça.
Mes yeux s’ouvrent d’étonnement. Il n’a jamais accepté que Juan fasse partie de
ma vie, il ne m’a jamais dit ça. Il me l’a toujours reproché.
— Pourquoi t’as fait ça ? Le trafic de drogue, pourquoi alors que maman ne
voulait pas ?
— J’ai commencé bien avant elle, avant même d’avoir Eva c’était la seule façon
que je connaissais de gagner ma vie. C’était facile et ça rapportait beaucoup.
Quand j’ai rencontré ta mère, quand elle a compris ce que je faisais, j’ai eu envie
d’arrêter et d’avoir une vie avec elle. Mais les choses ne se passent pas toujours
comme on en a envie. Nous étions instables elle et moi, un jour bien, le
lendemain c’était autre chose. Et ma fierté m’en a empêché. J’ai gâché ça, parce
que je ne savais jamais si elle allait rester.
Malo retombe sur le canapé en dévisagent son père avec surprise. Je dois les
regarder de la même façon, tellement je suis étonnée de voir Ludo dire ce genre
de choses, reconnaître ses erreurs et laisser cette foutue fierté de côté pour son
fils.
Il part s’asseoir à côté de lui et passe son bras autour de ses épaules.
— Je vous ai perdu ta mère et toi parce que j’ai été con Malo. Il n’y a pas un jour
où je regrette ces dix années sans vous, de ne pas t’avoir vu grandir et d’avoir été
absent quand vous aviez besoin de moi. Pas un jour Malo, sans que je m’en
veuille et je comprends que tu sois en colère contre moi et contre mes erreurs.
Malo fond dans les bras de son père qui le serre contre son torse. L’émotion me
gagne de les voir ainsi, je repense au petit garçon qu’il était quand Ludo a
réintégré nos vies, à son envie de plaire à son père et d’être aimé. Il n’a pas
réellement changé, il a besoin de son amour et de savoir qu’il compte.
— Ne reproduis pas mes erreurs pour me reprocher les miennes, ce n’est pas
nécessaire. Je sais ce que j’ai fait, je sais que je t’ai fait mal, mais je ne veux pas
que tu souffres plus et c’est ce qui arrivera si tu continues à te battre contre moi
de cette façon. Les gangs, la drogue, les trafics, ça n’apporte rien, ça te détruit
seulement.
La baie vitrée s’ouvre et Slaine entre accompagné de sa fille dans les bras. Il
passe devant moi cachée dans la cuisine et me fait un signe de tête puis s’éloigne
dans le couloir.
Malo sèche ses larmes en voyant notre hôte, puis il retourne dans le jardin
rejoindre sa sœur.
Je sors de la cuisine et reste dans l’embrasure en regardant Ludo. Je me dis qu’il
a changé, que ces années en prison l’ont changé mais celles où il est devenu père
ont eu le meilleur effet sur lui.
Il se lève en m’apercevant et me rejoint de cette démarche assurée. Il reste à
quelques pas de moi, les yeux portés vers l’extérieur et nos enfants qui y jouent.
— Tu as bien fait, je commente.
Son visage se tourne vers moi, je frisonne en croisant son regard intense. Je
connais ce regard, cette colère en lui, pas contre Malo ou moi mais contre lui,
contre ses actes qui nous ont coûté cher.
— Est-ce que toi aussi tu m’en veux ?
J’ouvre la bouche pour répondre non, évidement que non, mais les mots ne
sortent pas. On se dévisage alors que je me refaits le fil de nos vies, les douleurs,
les peurs, les secrets, la rancune et la jalousie, tous ses sentiments négatifs qui
ont jalonnés nos existences.
Ludo soupire et attrape ma nuque pour me ramener contre lui. Ses bras
m’entourent et son odeur m’enveloppe, mais il se méprend sur ce que je pense.
— On était deux Ludo, rien n’est entièrement de ta faute. Je suis aussi coupable
que toi.
Je le sens se figer quelques secondes durant lesquels je me rends compte que nos
casseroles nous les traînerons toute notre vie, qu’elles nous ont irrémédiablement
marquées et pire que ça, elles ont marqué notre fils.
Je me dégage de ses bras et prends son visage dans mes mains en me hissant sur
la pointe des pieds pour l’embrasser. Mes lèvres le frôlent, mes yeux s’ouvrent
pour le fixer, il est surpris, il est toujours surpris quand je fais preuves de
douceur. Je souris en laissant glisser ma langue sur ses lèvres. Sa main se pose
sur le bas de mes reins et mon corps est ramené contre le sien. Le désir renaît
entre mes jambes, cette sensation démente quand il pose ses mains sur moi, que
son corps viril me domine et que ses lèvres cherchent leur souffle sur les
miennes. Le temps s’arrête quand il me regarde les paupières basses, quand ses
pupilles s‘enflamment et je me sens belle, désirée et aimée.
Sa main glisse sur mes fesses, elle passe sur ma cuisse et remonte sous ma robe
pour finir entre mes jambes. Son front se pose sur le mien, sa respiration
s‘accélère alors qu’il sent sous ses doigts ce qu’il a laissé en moi plus tôt.
— On va rentrer, les enfants vont aller se coucher et toi et moi on va faire ça
dans un lit pour une fois.
Je souris, il pince mes fesses et me relâche juste avant qu’Amantha n’entre à son
tour les bras chargés d’un plateau remplit de vaisselles.
Ludo me lance un clin d’œil et s’éclipse alors que je rejoins la jeune femme pour
l’aider. Je le vois sortir et je sais qu’on s’en voudra toujours, on ne se pardonnera
sûrement jamais nos propres erreurs parce qu’elles font du mal à cet être qu’on
aime par-dessus tout, mais on a depuis longtemps pardonné à l’autre et c’est ce
qui nous permet de tenir, d’avancer et de nous aimer encore.

Chapitre 6
Amantha





e dépose la vaisselle dans l’évier et prends quelques secondes pour respirer. Je
J veux que ça cesse. Je ne veux plus être ainsi, comme une étrangère dans les
bras de Slaine. Je ne veux plus le faire souffrir.
— Un peu d’aide ?
Je sursaute et croise le sourire amusé de Marie. Elle n’attend pas ma réponse et
fait déjà couler l’eau.
— Merci, mais je vais m’en occuper.
Elle prend l’éponge et commence à frotter.
— Tu n’auras qu’à essuyer, elle me répond.
Je la laisse faire et attrape un torchon pour l’aider.
— Tout va bien ? je demande en faisant allusion à son fils.
Marie me tend une assiette, son regard se perd derrière-moi quelques secondes.
— Ça ira, dit-elle, on ne règle pas des années de colère en une conversation,
mais c’est un bon début.
Je lui souris et nous reprenons notre tâche en silence. Je pense à Slaine à ce qu’il
a dit tout à l’heure et la culpabilité me prend. Je ne veux pas qu’il se sente rejeté,
il ne le mérite pas.
— Alors, reprends Marie, vous vous êtes rencontrés comment avec Slaine ?
Je me mets à rire, on a un scénario tout prêt pour ça, quand on nous demande
comment on s’est rencontré, je dis à une fête d’amis communs. Pour une fois je
n’ai pas besoin de mentir.
— A l’hôpital.
— Oh…
— Psy.
— Ah.
Je ris de nouveau et Marie fait de même en voyant l’incongruité de la situation.
— C’était étrange, je continue tout en essuyant la vaisselle, il a été comme un
électrochoc pour moi. Au premier regard il m’a ranimé. Je n’oublierai jamais ce
que j’ai ressenti en le voyant, c’était étrange et puissant, c’était comme si la vie
me disait « regarde ton avenir, il est là ».
Je lève les yeux sur notre invitée, elle me dévisage étrangement et je me rends
compte que je lui raconte mon intimité, alors qu’on se connaît à peine.
— Désolée, je ne sais pas ce qui m’a pris.
— Non, non, ne t’excuses pas, c’est…
Elle ne finit pas, je me sens rougir et me détourne pour aller ranger les assiettes
dans le placard.
— Je peux te parler franchement Amantha ?
— Oui, je réponds en revenant vers elle.
— Il t’aime autant que tu l’aimes. Comme tu es.
Je reste bouche bée en écoutant ses paroles. Elle me sourit presque timidement et
la gêne revient.
— Je… je…
Je n’arrive même plus à parler tellement j’ai honte. Sa main pleine de mousse se
pose sur la mienne et je croise son regard amical.
— N’aie pas honte de ce que tu ressens, t’as le droit d’être amoureuse de ton
mari tout comme t’as le droit d’être mal à l’aise avec ton corps. Mais si tu veux
un conseil, ne te fermes pas à lui, il pourrait te surprendre.
J’inspire en pensant qu’évidemment elle a raison, que je nous vois aller droit
dans le mur et que tout est de ma faute. La peur ça peut faire vraiment beaucoup
de conneries. Je lui jette un coup d’œil, elle me sourit et je crois qu’elle
comprend parfaitement ce que je ressens. Soit elle a vraiment un œil aguerri pour
jauger les gens, soit elle aussi a connu ça.
— Je l’aime et je ne veux pas le décevoir.
Un bruit se fait entendre derrière nous, je me retourne vivement pour voir Slaine
dans l’embrasure de la porte. Son regard croise le mien, il n’y a plus cette colère
qu’il y avait tout à l’heure, il y a ce que je crains depuis le début, de la déception.
Je m’apprête à parler, mais il dépose le baby phone et s’en va sans rien dire.
— Je suis désolée, lance Marie.
— Ne le soit pas, il devait savoir.
Ç’aurait été mieux que je lui dise en face, au lieu qu’il me voit m’expliquer à
une quasi étrangère mais pas à lui. Seulement, c’est plus simple de parler avec
elle, parce qu’elle comprend et parce que demain elle ne fera plus partie de ma
vie.
— Je vais le perdre.
Marie hoche la tête tristement.
— On n’est pas marié, je poursuis. On porte le même nom mais c’est seulement
celui de nos faux papiers. On ne s’est jamais marié réellement, il ne m’a jamais
promis de m’aimer quoi qu’il arrive.
— C’est un problème ?
— Non, du moins ça ne l’était pas avant l’arrivée de Nina. Vivre une double vie,
celle d’avant, celle de maintenant ne me dérangeait pas. Quand elle est née, je
me suis rendue compte que tout ce qu’on était aux yeux des autres était faux.
Comment fonder une famille si les bases ne sont pas réelles ? Qu’est-ce que je
vais lui dire quand elle me demandera comment était mon mariage ? Comment
son père a fait sa demande ? On s’aime c’est certain et c’est suffisant quand on
est que tous les deux, mais pas avec Nina, pas avec une famille qui a besoin de
racines et de bases stables.
Marie me prend dans ses bras et me serre contre elle, comme une amie le ferait.
Je m’épanche sur son épaule.
— Je ne sais plus qui je suis, ma vie a changé et mon corps aussi. Lui non, lui il
est toujours le même et j’ai tellement peur que ce ne soit plus pareil que je
préfère tout éviter. Et je me déteste pour ça, de ne pas être capable de lui dire, de
lui montrer et d’affronter son regard.
Marie pose ses mains sur mes épaules.
— Je crois que tu te poses trop de questions, arrête de réfléchir, de te prendre la
tête pour des problèmes qui ne sont pas encore là. Tu pourras raconter l’histoire
que tu veux à ta fille et même si c’est un mensonge, elle verra d’elle-même que
ses parents s’aiment et c’est tout ce qui compte pour elle. Et pour Slaine, j’ai vue
comme il te regarde, à quel point il a besoin de toi dans sa vie, tu pourrais être
bossue et édentée qu’il t’aimerait encore. Arrête de réfléchir Amantha et lance-
toi avant qu’il ne soit trop tard.


***


Je fais signe à la voiture qui s’éloigne de notre maison, l’orage aura attendu leur
départ pour éclater, cependant je reste quelques minutes de plus dehors. La
soirée a été intense et la nuit n’est pas fini. Ludo, Marie et leurs enfants viennent
juste de partir. Après la vaisselle et mon drame dans la cuisine on a pris un
dernier verre dans le jardin. La tension était palpable, Slaine ne tenait pas en
place et Marie l’a bien compris. J’apprécie cette femme, son écoute et sa vision
de la vie. Une vision qu’il n’y a pas si longtemps je partageais. Devenir maman a
tout chamboulé et peut être que je n’étais pas encore prête pour ce changement.
Pourtant, je l’ai voulue ce bébé, on ne l’a pas fait sur un coup de tête ou par
accident, non, on l’a désiré tous les deux. Seulement je ne m’attendais pas à ça.
A ressentir tous ces changements, à éprouver un malaise en pensant à l’avenir et
à me demander d’où vient ma fille. C’est étrange de devenir parent, on n’est
jamais réellement préparé à ce que déclenche un enfant en nous, ce qu’il apporte
et ce qu’il détruit. La confiance en moi je ne l’ai plus, mais elle doit revenir,
sinon je vais perdre ma famille.
La pluie s’abat violement, tout comme les éclairs dans le ciel. Je regagne la
maison, elle est calme et aurait besoin de rangement. Ça attendra demain.
J’inspire, un autre soir je l’aurais fait directement, j’aurais perdu du temps et
Slaine ce serait endormi. Mais pas ce soir. Ce soir est la soirée de trop, celle qui
sonnera comme notre fin ou qui nous fera nous retrouver.
J’avance dans le couloir, le cœur au bord de l’explosion, j’ignore ce qu’il fait, ce
qu’il va dire, s’il va se mettre en colère ou s’il va attendre que je m’explique. Ma
main se pose sur la poignée de la porte de notre chambre, je prends une grande
inspiration et l’ouvre comme si je m’apprêtais à me jeter dans la gueule du loup.
Slaine est là, assis au bord du lit, il relève la tête quand j’entre et je croise son
regard sombre.
Je repense à nos débuts, à ces sentiments délirants qu’il a fait naître en moi et à
cette crainte que ça a déclenchée. J’aurais toujours la peur de ce que je ressens
pour lui, il n’y a pas un jour où je me dis que c’est trop, que l’aimer comme ça
me tuera, mais que ce risque est trop beau pour être évité. Je prends un autre
risque aujourd’hui, un qui révèlera notre amour ou le terminera, mais qui doit
être pris.

Chapitre 7
Slaine

E lle referme la porte et s’appuie contre. Ses doigts se triturent les uns les
autres et son regard me fuit. Elle est nerveuse, elle fait toujours ça quand elle
est nerveuse et ensuite elle me crie dessus.
Je baisse la tête et sourit, je suis hors de moi et je contiens difficilement ce qui
m’habite, mais je repense à toutes ces fois où la colère a franchi sa bouche, et ce
qui suit après. Quand elle se jette dans mes bras et que son corps parle pour elle,
ça fait tellement longtemps que ce n’est pas arrivé, tellement de temps que je
n’ai pas senti sa peau, que j’ai peur de l’oublier.
— Je suis désolée, elle commence, pour tout à l’heure, que tu aies écouté notre
conversation avec Marie.
Je lève la tête dans sa direction, elle n’a pas bougé de devant la porte. Elle
s’excuse parce que j’ai écouté, mais pas pour ce qu’elle a dit. Je n’ai pas
seulement entendu qu’elle m’aimait et qu’elle ne voulait pas me décevoir, j’ai
tout entendu. Je suis resté dans le couloir à entendre la femme que j’aime
balancer à une étrangère qu’elle a peur de ne plus contrôler sa vie, qu’elle veut
donner des racines à notre fille et qu’elle ne veut pas me décevoir avec son corps
et ses attentes.
Je me lève, je la vois se crisper alors que je m’approche. Je déteste ça, je déteste
qu’elle ait peur de moi et de mes réactions. Je prends sa main et l’entraîne
derrière moi jusqu’à la baie vitrée de notre chambre.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Je ne réponds pas et nous sortons dans le jardin. Je lève la tête vers le ciel noir de
nuages, la pluie est violente et l’orage intense. Je nous conduis jusqu’au milieu
du jardin, je relâche Amantha et me tourne vers elle. On est déjà trempés, ses
cheveux sont plaqués sur son visage ruisselant de pluie. Sa robe moule son corps
et je sens la colère se muer en envie d’elle.
— Pourquoi on est là ?!
Elle est obligée de crier pour me parler sous le tonnerre et la pluie.
— Tu te souviens ? je demande en dégagent l’eau sur mon visage.
— Quoi ?!
— La première fois qu’on a fait l’amour !
Elle regarde autour d’elle, la bouche entrouverte et je sais que les souvenirs
reviennent. L’hôpital, l’orage et nos corps sur le sol détrempé.
Son regard revient sur le mien, un éclair me laisse apercevoir sa peur. Je fais un
pas vers elle.
— Ce jour-là tu n’avais pas peur, tu m’as affronté Amantha, tu as exigé que je te
parle et tu m’as eu.
Son visage ruisselant d’eau se lève vers moi, sa langue passe sur sa lèvre pour
essuyer l’humidité qui traine. Mon corps vibre d’envie, de la voir ainsi, trempée,
perdue, tremblante et prête à exploser.
— Je suis tombé amoureux de toi ce jour-là, quand tu as vue qui j’étais et que tu
l’as accepté.
Ses grands yeux bleus me dévisagent et je suis sûr qu’il y a des larmes qui se
mêlent à la pluie sur ses joues.
— Déshabille toi.
— Quoi ?! elle demande incertaine d’avoir bien entendue.
— Déshabille-toi ! je crie par-dessus le tonnerre.
Elle me regarde comme si j’avais perdu la tête, mais elle sait que je n’en ai
jamais vraiment eue. Je veux qu’elle me montre ce qu’elle croit qui me décevra,
je veux la voir, je veux qu’elle s’ouvre à moi sous cette pluie comme je l’ai fait
autrefois. Je veux qu’elle revienne.
Amantha recule d’un pas et j’imagine qu’elle va rentrer en courant. Qu’elle va
me fuir encore et garder pour elle ce qui lui fait peur et qu’elle n’aura plus
jamais confiance en moi. Mais ce n’est pas ce qu’elle fait.
Elle enlève les bretelles de sa robe et le tissu trempé glisse doucement sur son
corps. Mes yeux ne se baissent pas, ils restent accrochés aux siens, à cette peur
qu’elle a que je ne l’aime plus. Comment peut-elle douter de moi comme ça ?
Qu’est ce qui a pu lui faire croire que les choses changeraient pour quelques
kilos de plus ? Elle inspire et défait son soutien-gorge qui rejoint sa robe au sol.
Mes yeux examinent son corps, ses seins lourds, son ventre où la grossesse a
laissé des traces et ses hanches plus rondes que dans mon souvenir.
— Est-ce que tu m’aimes ? je demande.
Elle tend son visage vers le ciel et ferme les yeux. Elle est belle, quoi qu’elle en
pense, elle est toujours belle.
— Je t’aime, elle répond sans me regarder.
J’enlève rapidement mon t-shirt et le jette par terre.
— Regarde-moi !
Amantha baisse la tête, ses yeux croisent les miens et je vois sa douleur.
— J’ai mes cicatrices et tu as les tiennes. Les miennes sont laides, regarde-les,
c’est la haine sur ma peau et tu m’aimes malgré ça.
Je m’approche d’elle, son visage se redresse et affronte la pluie pour me
regarder. Ma main se pose sur sa taille, je fais le tour des traces du passage de
Nina sur son ventre.
— Les tiennes, c’est la vie Amantha, jamais elles ne m’empêcheront de t’aimer
ou d’avoir envie de toi.
Je prends sa main et la place sur mon sexe tendu qui réclame son corps. On se
dévisage sous la pluie qui ne s’arrête pas, le corps trempé et l’envie explose. Elle
se jette dans mes bras et je les referme sur sa peau mouillée. Sa bouche trouve la
mienne et ce baiser n’a rien à voir avec ceux qu’on a changé ces derniers mois,
elle ne se retient pas et enfin elle me revient. Je sens son envie dans la pression
de ses lèvres. Je sens son amour quand sa langue s’enroule autour de la mienne
et je comprends à quel point j’ai été con. Je l’ai entraînée dans cette vie sans
réellement lui laisser le choix, elle m’a suivie, elle m’a fait confiance et je n’ai
pas pris soin d’elle. Je nous ai créé une nouvelle existence sans penser qu’elle
doit être faite de réalité.
Amantha gémit contre ma bouche, mes mains se réapproprient son corps, et lui
font sentir à quel point j’ai besoin d‘elle. Je saisis ses cuisses et la soulève pour
nous ramener jusqu’à la maison sans la lâcher. Elle me dévore, autant la bouche
que par cette sensation dans mon corps qu’elle seule déclenche, ce besoin de
l’avoir, de retrouver mon âme perdue dans ses bras.
On gagne la baie vitrée ; son corps se retrouve plaqué contre et je suis en feu. Le
manque ne veut plus attendre, j’ai déjà trop patienté et elle aussi. Je la repose au
sol, ses mains s‘attaquent à mon jean alors que je saisis son visage entre mes
mains pour l’admirer. J’aime contempler son désir, cette lueur dans ses yeux,
cette ardeur sauvage qu’elle a toujours eue.
Je retrouve sa bouche alors que sa main saisie ma queue bandée. Je grogne entre
ses lèvres, mes mains englobent ses seins, elle gémit et me presse plus fort dans
sa paume. Ma bouche dévie dans son cou, nos corps encore trempés se frottent
l’un l’autre, nos peaux se retrouvent et la sienne a le goût de mon chez moi. Il
n’y a que dans son corps que je suis serein et apaisé, il n’y a que quand je sais
qu’elle m’aime que tout va bien.
Je baisse sa culotte, elle finit de la dégager et je n’attends pas, je sais qu’elle est
prête et qu’elle me prendra en elle. Je soulève sa cuisse sur ma hanche, ma main
libre prend la sienne et la relève au-dessus de nos têtes contre la vitre. Amantha
me dévisage, le souffle court, le visage encore humide et je sais que je me
souviendrai de ce visage toute ma vie. Ma queue se presse à l’entrée de son
corps que je sens brûlante. Elle ferme les yeux un instant et quand je la pénètre
d’une poussée, elle les ouvre en grands. Ses doigts s‘enfoncent dans mon épaule
et le gémissement qu’elle émet me fait trembler. Je m’arrête une fois enfoncé
profondément en elle, nos souffles se croisent, son regard en veut plus, mais je
savoure de la retrouver, de l’avoir autour de moi, de sentir la chaude humidité
qui m’enveloppe et me fait perdre pied.
Mon front se presse contre le sien alors que je ressors pour revenir plus fort.
— Moi, Slaine, je te prends toi, Amantha pour épouse.
Elle semble surprise alors que mon corps l’aime doucement mais avec force, je
veux qu’elle me sente, qu’elle entende ce que je dis et quelle arrête de croire que
je ne l’aimerai plus. Ma vie est avec elle.
— Je promets de t’aimer…
Sa main caresse avec dévotion la balafre qui défigure mon visage. Le tonnerre
gronde derrière nous et l’émotion me gagne en la voyant prête à pleurer.
— De te le prouver chaque jour que tu partageras avec moi…
Je sens son vagin se contracter autour de ma queue et mes coups de reins
deviennent plus rapide, plus fort. Je vais perdre pied.
— Je promets de te rendre heureuse Amantha, je promets que je ne te laisserai
plus croire que tu me déçois. Tu ne l’as jamais fait.
Je relâche sa main et ses bras m’encerclent, mon visage part se perdre dans son
cou près de son oreille. Mes pénétrations s’intensifient, elle gémit contre mon
épaule et je sens les sanglots mêlés à son plaisir.
— Je promets que notre famille aura des racines et une existence…
Amantha me serre plus fort.
— Je promets de passer le reste de ma vie avec toi, je me fous de savoir où et
comment, je veux juste que tu sois à moi.
Elle dégage mon visage de son cou et m’embrasse avec toute sa force et son
amour.
— Je t’aime, dit-elle entre deux baisers.
C’est tout ce que je veux, qu’Amantha m’aime, lui faire comprendre qu’elle et
moi c’est pour la vie, malgré les embuches et les peurs, je ne la perdrai jamais.
Elle s’empare à nouveau de ma bouche, sa langue chaude me ravage, ses
gémissements se propagent à mes lèvres et mes coups de reins n’en finissent pas
de la prendre, de lui faire comprendre que je suis là et que nous sommes liés.
Elle me serre encore et je la sais proche. Je ne vais plus tenir, l’envie est trop
forte. Ses lèvres se séparent des miennes, je croise son regard et le vois se
révulser alors que l’orgasme l’emporte. Je ne résiste plus, quand je la sens se
resserrer autour de moi, je jouis à mon tour enfoncé dans sa chaleur et dans son
corps. Le plaisir nous emporte et je retrouve ce qui m’a tant manqué ces derniers
mois. Elle.
Amantha s’écroule contre moi, je soutien son corps en reprenant mes esprits.

Je sais que notre vie ne sera pas toute rose, qu’on sera confronté à d’autres
problèmes, que ses peurs et ma colère reviendront. Mais je sais aussi que sans
elle je n’existe pas, que sans cette femme et la famille qu’elle m’a donnée, je ne
suis que haine et violence. Elle ne se rend pas compte de ce qu’elle m’apporte et
de l’amour que j’ai pour elle. J’ai longtemps cru être invincible, que rien ne
viendrait à bout de moi, ni les poings, ni les armes. Mais c’est elle, avec ses
douleurs et ses combats qui m’a réellement rendu fort. C’est quand on aime
qu’on comprend ce qu’on peut perdre et qu’on savoure la chance d’être enfin
gagnant. Amantha fera toujours de moi un vainqueur et je ferais tout pour être à
la hauteur de cette victoire.




Fin



Remerciements




Vous étiez beaucoup à attendre une suite pour Trouble et moi-même je l’ai
envisagé, parce que l’épilogue laissait de multiple possibilité. Mais ça impliquait
de mettre Slaine plus en avant, de faire son point de vue et de risquer la
dénaturation de ce personnage sombre. Je n’ai pas envie de prendre ce risque, de
faire de lui autre chose que ce qu’il est, parce que je l’aime comme ça et je
pense, que vous aussi. S’il vous a séduit c’est parce qu’il est mystérieux.
Néanmoins, je voulais retrouver ces personnages et montrer leur évolution.
L’idée de mélanger les deux univers m’est venue, le parcours de Slaine et celui
de Ludo semblaient idéal pour ça et j’espère que vous avez apprécié cette
nouvelle où l’on retrouve ces deux couples. Un moment hors du temps avec eux,
loin de leurs vies d’avant, mais je l’espère, avec autant d’intensité.

Alors merci d’avoir lu cette nouvelle, d’avoir porté ces personnages encore une
fois, le temps d’un court moment de lecture.

Merci à Amheliie, je crois que j’ai souris des heures durant quand tu as lu la
première partie et que tu as exprimé ta joie comme tu sais si bien le faire. Merci
poulette pour cette béta lecture encore une fois !

Merci à Floe, Chris, Anaïs pour la correction au pied levé. Merci de votre aide et
de vos commentaires percutants.

Et à bientôt pour d’autres histoires !

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