J’avais trente-trois ans, elle en avait dix-sept.
Elle s’appelait Fatima, un prénom d’origine arabe
qui signifie : enfant qui vient d’être sevré. Un bien curieux prénom à mon sens, qui me semble
incongru par son impermanence, inapproprié au delà d’un certain âge. Le sevrage passé et l’enfance
passant, les Fatima devraient pouvoir se choisir un nouveau prénom, plus adéquat dans sa
traduction : jeune fille en fleur, corps en éveil ou femme éclose ou... que sais-je ? Mais là encore
s’opposerait l’inéluctable impermanence.
Pour ma Fatima, il en allait autrement. C’était un être à facettes, une jeune fille mouvante,
ambiguë, émouvante, évanescente enfant et femme à la fois. D’un côté, le blanc laiteux de ses yeux
clairs rehaussé par le teint café de sa peau donnait l’impression qu’elle n’avait jamais tari le sein
maternel, que son corps en était imprégné, de ce lait qui semblait toujours sur le point de couler sur
ses joues tant le blanc de ses yeux était neigeux et son regard brûlant. Oh ! quelle blancheur. Quels
yeux ! Quel feu ! Ô combien les ai-je aimés ses iris d’un bleu violet posés sur cette neige ! Et
combien je les aime encore.
Pourtant, d’un autre côté, d’un point de vue plastique, Fatima n’était déjà plus une jeune fille en
fleur ; ce n’était plus un crayonné, non plus une esquisse, ses courbes étaient affirmées, ses longs
cheveux bruns ondulaient en cascade jusqu’à des reins cambrés ; son visage était émacié :
pommettes saillantes, nez aquilin, yeux en amande, sourcils dessinés à merveille. Ses traits, sa
silhouette athlétique, sa démarche féline ne pouvaient cependant pas gommer, chez celui ou celle
qui l’observait, un sentiment équivoque, voire déroutant dès lors que son regard s’enflammait et que
ses lèvres pulpeuses s’ouvraient sur un sourire d’enfant, un enfant qui semblait avoir vendu son âme
au diable tant ce sourire était beau, beau et troublant, inquiétant parfois jusqu’à l’effroi, un sourire à
travers lequel je voyais l’angélisme et la malice se mêler. Il y a avait de la blanche colombe en elle
mais aussi de l’oiseau de proie ; et, comme en un filigrane un peu flou, un je ne sais quoi qui tenait
presque de l’androgynie.
Quand j’ai rencontré Fatima pour la première fois, j’enseignais la géographie au Lycée B., je
consacrais aussi quelques heures à l’astronomie. J’aimais beaucoup mon travail ; jusqu’au jour où
mon monde s’ébranla : le jour de cette rentrée où Fatima posa le pied dans ma classe pour la toute
première fois, pour venir s’asseoir au premier rang, au pied de mon bureau. Ce jour-là, la
géographie de sa silhouette, de son visage plongea dans l’ombre celle que j’enseignais jusque-là. Ce
ne fut pas l’une de ces éclipses telle que je l’avais maintes fois décrite à mes élèves, lorsque la lune
nous prive un instant de la lumière du soleil ; celle-ci, au contraire, eut pour effet de m’inonder de
lumière ; quand Fatima passa dans mon champ de vision, ce fut comme un flash, un éclat d’une
intensité stellaire engendré par une explosion anatomique. Je fus instantanément aveugle à tout ce
qui n’était pas elle. Mon entourage, mes aspirations professionnelles, toute ma vie, tout avait été
plongé dans l’obscurité, comme happé par un trou noir. La voûte céleste n’avait plus qu’une étoile :
Fatima. Il y aurait désormais un avant et un après cette étoile.
Les parents de Fatima étaient assez prospères, ou pour le moins : aisés. Sa mère était hôtesse de
l’air et son père pilote de ligne. La maman était issue d’un métissage anglo-égyptien ; le papa était
italien d’origine éthiopienne. Ce métissage multiple les avait pourvus d’une ouverture d’esprit qui
sortait largement du cadre commun. Profession oblige, l’un et l’autre passaient beaucoup de temps
en voyage, mais bien que leurs absences répétées n’étaient pas sans les chagriner vis à vis de leur
unique enfant, celles-ci avaient eu l’avantage de doter Fatima d’un caractère indépendant et d’une
grande liberté d’esprit — écrire ici que c’était un esprit libre tient presque de l’euphémisme.
Cela faisait maintenant plusieurs semaines que je me faisais porter pâle. Motif ? l’impalpable
Burn out. Je trouvais que c’était le mal idéal pour me tenir à distance du lycée et, paradoxalement,
me rapprocher de ma déité. Il ne fut pas difficile d’abuser de la crédulité du médecin généraliste. Le
médecin de famille était bonne pâte ; il n’était pas non plus spécialement généralissime en matière
d’apathie : je jouai donc la carte de l’abattement total ; lui, abattit son unique atout : l’empathie.
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J’eus mon arrêt de travail en quelques minutes, avec en prime une sorte de panacée qui était censée
réduire mon anxiété. Je n’en avais nul besoin. Mais de peur que mon bienfaiteur ne devienne
suspicieux, je n’avais pas osé décliner sa prescription — la potion magique passa directement des
rayons immaculés de la pharmacie à la poubelle. En ce qui me concernait, le feu qui m’habitait
n’avait rien d’une consumation épuisante due à une surcharge émotionnelle anxiogène ; c’était un
feu grégeois, non moins brillant que ceux qui brûlaient autrefois au sommet des phares antiques, tel
celui d’Alexandrie, ou celui du Pirée. Il m’indiquait le port ; et le port en question, c’était le port de
tête hiératique de ma déité : Fatima.
Les rumeurs qui avaient couru dans les couloirs du lycée avaient vite atteint ses abords, elles
circulaient désormais dans les rues étroites du quartier. Évidemment, Fatima en était la source.
Certains s’y étaient abreuvés avec délectation, d’autres y avaient cracher leur fiel ; pour ma part,
j’avais pris sur le sujet beaucoup, beaucoup de recul.
« C’est une fille de rien », susurraient dans l’ombre les femmes. Le flot de la rumeur avait gonflé
au fil des jours. Dans la rue, elles jetaient à Fatima des regards incendiaires, des regards mauvais
comme autant de pierres : silex acérés d’où suintait ce dédain tout empreint de ce venin que l’on
nomme jalousie. « Une fille de rien qui possède tous les atouts », pensaient les plus amères. Celles-
ci auraient bien voulu refouler cette pensée insupportable, mais c’était chose vaine. Sur le toit
terrasse de la maison de ses parents, Fatima adorait se laisser caresser par le soleil dans le plus
simple appareil, les bras en croix. Son corps lascif ainsi déployé était magnifique : un ange noir.
Devant tant de magnificence, pourquoi donc tant de haine, tant d’aigreur de la part de ces épouses,
ces voisines, ces mères ? Toutes, sans exception, étaient jalouses à en crever de ce corps, mais aussi,
je crois, enviaient cette liberté d’esprit pour elles inaccessible, et cela, peut-être plus encore. A
contrario, les hommes, jeunes et moins jeunes, semblaient ravis ; les maris étaient même carrément
transis derrière les grilles de leur petite fenêtre conjugale. Eux aussi, sur elle, jetaient des regards,
des regards troubles, en effet, mais sans aigreur aucune, ni haine : la lubricité et le désir y
occupaient tout l’espace. Et que les dieux en soient loués ! Car si leurs regards étaient troublés, leur
vision l’était tout autant. Tous ces mâles en rut étaient accrochés à des jumelles de fortune aux
optiques dépolies ou obsolètes : des focaux d’un autre âge. La distance était trop grande et les
instruments beaucoup trop limités en précision pour découvrir l’impensable — pour eux,
probablement l’innommable. Malgré l’impossibilité pour Fatima de voir tous ces regards braqués
sur ses pleins et déliés, j’en avais la certitude : elle avait pleine conscience d’être observée ; elle
était tout autant consciente de la fébrilité de ces hommes, elle sentait même leurs yeux brûlants
rouler sur le grain de sa peau, sur sa bouche, sur ses seins, ses hanches. Sur l’écran de ses paupières
closes, j’en jurerais, elle pouvait voir : ici, un œil torve ; là, un autre plus lubrique, en orbite un
instant autour de son nombril, qui entamait une course plus lente, plus elliptique, jusqu’à son bas-
ventre, son pubis, jusqu’à l’ombre de ses lèvres. Avant de venir se poser sur ses cuisses, souvent
dans cette oasis ombragée les regards adultères faisaient une pause, avant de venir mourir sur ses
chevilles, épuisés qu’ils étaient du désir inextinguible de remonter vers sa bouche, se pendre à son
cou pour reprendre leur souffle et ainsi renouveler leur course, plus fébrile, plus intense encore.
S’ils avaient su ! les pauvres bougres ; s’ils avaient possédé comme moi une lunette astronomique
des plus performantes, ce n’est pas des pierres qu’ils auraient jetées à la face de Fatima, mais du
verre pilé ; ils se seraient arrachés les yeux, et le cœur ! Avec mon appareil high tech, je pouvais
observer les observateurs, du plus libidineux au plus frustré. Je pouvais voir jusqu’au point noir sur
un nez, une verrue sur une joue, la bave à leurs lèvres, et surtout leurs yeux quand ces messieurs
daignaient arracher leur regard de l’objectif. J’habitais à plus de deux kilomètres de chez Fatima,
sur les hauteurs ; je dominais le champ de vision, le champ de toutes les tentations, rien ni personne
ne pouvait échapper à mon télescope. A l’aide de ce scalpel visuel de haute précision, je disséquais
les environs, la moindre fenêtre ; et particulièrement ma déité. J’aurais pu soulever le moindre grain
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de sa peau sans qu’un seul de mes regards vînt troubler la soie de son duvet. A l’instar des autres
voyeurs, j’avais moi aussi découvert avec délectation la géographie de son corps ; à la différence
près que je l’avais exploré ce corps, étudié au plus profond — sondé, bien plus encore qu’étudié.
Ainsi avais-je pu voir la faille dans l’œuvre d’art : la sculpture paraissait se fissurer.
La fissure en question se trouvait sous le pubis, à la racine même de la vie. En vérité, ce n’était
qu’une apparence, ce n’était pas une fissure en soi mais le résultat en marche d’un long processus
hormonal lancé de nombreuses années auparavant, une fente plutôt qu’une faille, qui irait en
s’approfondissant grâce à la chirurgie, pour enfin devenir l’antre voluptueux tant désiré : l’étape
ultime.
La vulve de Fatima n’était pas encore arrivée à maturité. Ses lèvres n’étaient alors qu’une
esquisse ; son micro pénis ne constituait plus qu’un vestige de sa masculinité première : c’était
désormais un clitoris en devenir, un doux vertige pour l’intéressé(e). Ainsi s’effaçait en souriant le
jeune garçon, pour laisser la place à la femme : une femme en bourgeon. Lors de ma découverte
extraordinaire, je ne ressentis aucune répulsion ; au contraire, ce fut l’exaltation. Cet antre en
gestation était pour moi comme l’entrée secrète, le passage pour une terra incognita.
Lentement, patiemment je m’y engouffrerai.
Quelques jours plus tard, j’ai réintégré mon poste. Durant les cours, Fatima se tenait assise à mes
pieds ; en dehors du lycée, je l’avais dans ma visée. Un mois après, je faisais mon Coming out.
J’étais toujours Madame Geneviève LAMOUR, professeure de géographie initiant l’astronomie,
mais j’assumais désormais mon amour pour les femmes. Bien sûr, il y eut quelques déceptions
parmi mes collègues masculins. Mes consœurs quant à elles m’accordèrent à l’unanimité un
nouveau statut : celui de femme courageuse.
La véritable histoire de ma vie commençait.