Texte de Nietzsche
Dans la pensée rationaliste de Descartes , le corps est vu comme une belle machine, comme l’horloge par-
faire et admirable qui a des effets selon un enchaînement de causes. C’est la vision du corps construite par
la conscience qui simplifie et rationalise ce qu’elle appréhende pour le dominer. La conscience est pour
Nietzsche une puissance qui réduit à l’unité, à la simplicité tout ce qui est complexe parce qu’elle-même
se pense comme une substance simple. Nietzsche refuse cette représentation objectiviste du corps, telle
qu’on peut la trouver dans la science. Il refuse surtout la distinction entre une âme sujet et un corps objet
car ce corps mathématisé est celui qui apparaît pour une conscience. Il n’est pas le vrai corps. Le vrai
corps est au-delà du corps comme objet de représentation, il est vivant. Le corps représenté fait signe vers
le corps vivant qu’il faut décrypter et ce corps vivant fait signe vers sa propre vie, vers la force qui
l’anime. Le corps doit être vu comme métaphorique. C’est le corps et non la conscience qui possède la
vérité du corps. Nietzsche nous invite à écouter le discours que le corps fait sur lui-même, à le décrypter
et du coup à reconsidérer à partir du corps notre définition de la conscience. Cette fois, c’est le corps qui
parle de lui-même et non la conscience qui parle du corps. C’est le corps qu’il faut écouter et interpréter.
Une telle approche suppose un changement radical de méthode. On ne peut plus comprendre le corps dans
des lois mécaniques. Elle a aussi des conséquences immenses sur la conception que nous nous faisons de
nous-mêmes.
Avant de se mettre à l’écoute du discours du corps, il faut auparavant comprendre que le discours que la
conscience fait sur le corps n’est pas recevable. La notion de corps telle qu’elle est élaborée par la
conscience pourrait n’être aussi qu’une illusion grammaticale. « L’intellect n’a durant d’immenses
périodes produit que des erreurs… ; par exemple… : le fait qu’il existe des choses durables, qu’il existe
des choses identiques ; qu’il existe des choses, des matières, des corps ; qu’une chose est comme elle
apparaît… » (Le Gai Savoir III .
De fait, la conscience vit des illusions de la grammaire. Elle pense créer des substances alors qu’elle n’a
affaire qu’à des mots. « Chaque mot est un préjugé » écrit Nietzsche dans Le Voyageur et son Ombre. La
notion de corps, comme une entité stable ayant une configuration fixe et des propriétés, ne serait qu’une
façon d’expliquer les choses issue du commerce entre la philosophie et la grammaire. Il faut se méfier des
concepts tout faits et cesser de penser le corps comme une substance ou comme un objet. Le concept de
corps est pourtant aussi celui qui nous permet de sortir des illusions métaphysico-grammaticales. Le corps
objet passe pour la vérité du corps. Mais cette représentation, comme toute représentation est le produit
d’un corps et il faut la comprendre comme telle. La représentation classique du corps cache la vie, les
pulsions, les instincts, elle ignore le corps comme dynamisme et comme affirmation. Il faut s’interroger
sur la vie si on veut comprendre le corps vivant. Le corps est irréductible à une mécanique, il est un jeu
pluriel de forces. Il faut partir à la recherche du vrai corps vivant mais pour cela, il faut d’abord critiquer
la conscience pour montrer que son discours qui réduit le corps à un objet n’est pas recevable car il fait
partie d’une habitude de la conscience de produire des illusions.
La conscience est source d’erreurs. Elle suppose une unité alors que ce qui est premier c’est la pluralité, le
chaos, le fond dionysiaque de tout l’être. Partir du corps, c’est prendre en compte la multiplicité et le
devenir. Il faut partir de la multiplicité et non de l’unité, du devenir et non de l’être et le chemin passe par
le corps puisque c’est le corps qui produit la conscience de soi mais qui contient aussi dans sa vie la
multiplicité et le devenir : « La conscience est la dernière et la plus tardive évolution de l’organique, et
par conséquent aussi ce qu’il y a en lui de plus inachevé et de moins solide. La conscience suscite
d’innombrables méprises qui provoquent la disparition d’un animal, d’un homme plus tôt qu’il ne serait
nécessaire. Si le groupe conservateur des instincts ne la surpassait pas infiniment en puissance, s’il
n’exerçait pas dans l’ensemble un rôle régulateur : l’humanité périrait inéluctablement de ses jugements
à contresens et de sa manière de rêvasser les yeux ouverts, de son manque de profondeur et de sa
crédulité, bref précisément de sa conscience. » (Gai Savoir I§11I). Nietzsche oppose le groupe
conservateur des instincts à la conscience. Pour lui l’instinct est multiple et non un. Les instincts visent la
vie, son accroissement sans se réduire à un instinct aveugle de conservation. Au contraire, la conscience
s’éloigne de la vie et même se retourne contre la vie.
Elle fige le corps dans un concept.
Le moi est une pluralité de personnages ou de masques. La pensée provient de la fluctuation des affects et
des instincts. Une pensée d’abord hésitante n’est que la dominante d’une multiplicité après une lutte
confuse et non le résultat d’un clair processus logique et déductif : « aucune pensée, aucun sentiment,
aucune volonté n’est née d’un instinct déterminé, c’est au contraire un état global, toute la surface de la
conscience, il résulte du constat de puissance momentané de tous les instincts qui nous constituent Ŕ et
donc de l’instinct alors dominant aussi bien que de ceux qui lui obéissent ou lui résistent. La pensée
suivante est le signe de la façon dont la situation globale s’est entre-temps modifiée. » Frag. XII1. Les
pensées sont signes d’un jeu et d’un combat entre les émotions et les affects, tumulte et combat qui
constitue le fond intime de tout être et par lequel le sujet au sens classique du terme est amplement
dépassé : « Nous sommes d’avantage que l’individu, nous sommes toutes la chaîne avec de surcroît les
tâches de tous les avenirs de la chaîne. » (Frag. XIII9). La conscience et sa production la plus illustre, la
pensée logique, est donc illusoire. Elle ne saisit pas l’être. La logique, le rationnel n’est qu’une apparence,
il n’y a jamais de succession d’idées dans un ordre déductif. « Se méfier de l’observation de soi. On ne
peut pas constater qu’une pensée soit cause d’une autre pensée. A la surface de notre conscience
apparaissent une succession de pensées qui donnent à croire que chacune est la cause de celle qui la suit.
En réalité, nous ne voyons pas la lutte qui se livre sous cette surface. » (Volonté de Puissance).
La pensée croit à la volonté comme cause, elle croit au moi, elle projette cette croyance en la solidité
d’une substance sur les choses et elle croit aux choses.
Au rang des « erreurs monstrueuses » de la conscience Nietzsche classe :
« 1°/ La folle surestimation du conscient dont on fait une unité, un être : l’esprit, l’âme, une chose
capable de sentir, penser, vouloir.
2°/ L’esprit pris pour cause, notamment partout où apparaissent le sens pratique, le système, la
coordination.
3°/ La conscience tenue pour la plus haute forme accessible, la qualité supérieure de l’être, Dieu. ». (La
Volonté de Puissance). Bref, la pensée invente un autre monde, un arrière-monde qui est symptômatique
de sa déficience.
§3 Le corps vivant.
Il nous faut donc comprendre ce qu’est le corps vivant. Le corps est étonnant, il n’est pas un phénomène
simple, une portion de matière que l’on peut réduire à des lois mécaniques. « Le corps est une pensée plus
surprenante que jadis l’âme. » (Fragments posthumes 1885).
Il faut le comprendre comme une pluralité non réductible à l’unité de l’étendue ou des lois mécaniques.
Dans Ainsi parlait Zarathoustra (Des contempteurs du corps) Nietzsche écrit : « Je suis corps et âme Ŕ
ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne parle-rait-on pas comme les enfants ? Mais celui qui est éveillé et
conscient dit : Je suis corps tout entier et rien d’autre. L’âme n’est qu’un mot désignant une parcelle du
corps. Le corps est une grande raison, une multitude univoque, une guerre et une paix, un troupeau et un
berger. ». Le corps est troupeau, multitude. Il est aussi berger : la multitude est ramenée à une unité dont
il faut questionner la nature. Le corps est guerre : l’homme est une pluralité de forces, de pulsions. Il est
aussi paix car ces pulsions trouvent un équilibre provisoire dans l’orientation de leur dynamisme (et non
dans leur répression). Tout cela fait du corps une grande raison car la fédération de cette multiplicité ne
peut se faire sans intelligence, une intelligence bien supérieure à celle trop simplificatrice de la
conscience, une intelligence qui ne s’effraie pas du chaos et de la diversité. Nous allons approfondir les
différents aspects de cette évocation poétique du corps dans le Zarathoustra. L’unicité corporelle est
récusée tout comme l’unicité de la personne. Le corps n’est pas un simple assemblage mécanique de
pièces qui s’emboîtent les unes dans les autres et qui fonctionnent en harmonie selon le modèle de la
montre où l’ordre est instauré une fois pour toutes. Le corps que conçoit Nietzsche n’est pas non plus un
corps propre, un corps dont la proximité permettrait de définir un moi. C’est un corps sans intégrité dont
il s’agit, le corps qui n’est pas celui d’un sujet, un corps dans lequel les forces en lutte deviennent tour à
tour et provisoirement sujet. Il faut penser le corps comme multiple et désintégré. Le modèle est le corps
dispersé de Dionysos qui dit encore oui à la vie et qui rit dans les supplices. Le corps ainsi est une plurali-
té de forces en devenir. Il peut subsister sans la conscience. Puisqu’il fait son unité par lui-même et de
façon provisoire, il n’a pas besoin d’une conscience qui lui donne une unité et une identité. Le corps est
un agrégat d’individus en lutte : « Notre corps n’est pas autre chose qu’une société d’âmes multiples. »
(Par delà le Bien et le Mal §19). Ces âmes luttent pour s’affirmer dans le corps. L’homme est une
abondance de pulsions antagonistes, il est un chaos, « une étoile dansante » (Zarathoustra) tout comme
l’univers. Nous sommes ce corps multiple.
Cette collectivité qu’est le corps est une hiérarchie où il y a des dominants et des dominés parmi les
éléments qui composent le corps. Les composants du corps sont pris dans une relation de force et de
domination. Le corps est une lutte pour le Comment dans ce cas se fait l’unité du corps dans une seule
volonté, dans une seule direction ? Il y a une compréhension mutuelle entre les composants. Le corps est
intelligent dans toutes ses parties. Les parties sont apparentées. Le dominé comprend la volonté du
dominant pour obéir. Nietzsche dit qu’un rocher ne saurait être dominé. Le supérieur doit donner un ordre
qui puisse être exécuté, l’inférieur doit comprendre l’ordre pour l’exécuter. Les forces du corps parlent le
même langage. Les organes ne sont pas simplement des fonctions complémentaires. Ils sont soumis,
fédérés par la volonté forte puisqu’ils sont au service de la vitalité du corps. Ils sont interprétés
comme des moyens par cette volonté. Le corps est donc bien « une grande raison ». Il est intelligent dans
toutes ses parties. Il est supérieur en intelligence à la raison, son intelligence est plus subtile et va plus
loin. Il a une intelligence multiple et non simplificatrice comme celle de la conscience. « Le système ner-
veux et le cerveau sont un système de direction et un appareil de centralisation d’innombrables esprits
individuels de rang différent. ». (Fragments Posthumes 1884). Le corps est un conflit de valeurs et
d’interprétation puisqu’il est un conflit de forces. Saisir le corps c’est comprendre « L’aristocratie à
l’intérieur du corps. » (La Volonté..). Le corps n’est donc pas seulement l’organisme. Il y a une raison
autre que la raison consciente : la grande raison qu’est le corps.
Le corps nous apprend du coup à penser l’âme comme une diversité. En suivant le fil conducteur du
corps, on peut comprendre ce qu’est l’esprit. Il faut en finir avec la croyance en une âme « qui tient l’âme
pour quelque chose d’indestructible, d’éternel ou d’indivisible. » (Par -delà le Bien et le Mal). « La voie
est ouverte qui nous permettra de donner des expressions neuves et plus raffinées de l’hypothèse de l’âme
; des notions telles que âme mortelle, âme multiple, âme édifice commun des instincts et des passions,
réclament désormais leur droit de cité dans la science. » (Par -delà le Bien et le Mal). La conscience elle-
même, interprétée au fil conducteur du corps, apparaît comme un jeu de forces antagonistes.
« La plus grande partie de notre activité intellectuelle se déroule sans que nous en soyons conscients,
sans que nous la percevions. » (Gai Savoir, IV§333). La conscience n’est pas une chaîne déductive
simple, mais elle est un conflit et ce que nous prenons pour la raison n’est qu’un point d’arrêt superficiel
et provisoire dans le conflit. Il faut avoir du chaos en soi pour créer. « On n’est fécond qu’à ce prix : être
riche de contradictions » (Crépuscule des Idoles). En tant que produit tardif du corps, la conscience est
elle aussi multiple et hiérachisée. « Il n’est peut pas nécessaire d’admettre qu’il n’y a qu’un sujet unique.
Qui sait s’il ne serait pas permis tout aussi bien d’admettre une multiplicité de sujets dont la coopération
et la lutte feraient le fond de notre pensée et de toute notre vie consciente ? Une sorte d’aristocratie de
cellules en qui réside l’autorité ? un groupe d’égaux qui sont habitués à gouverner ensemble et qui savent
commander. » (La Volonté..). En sui-vant le corps, il faut restituer à la conscience la pluralité que
l’intelligence lui ôtée : « L’intellect, moyen d’illusion avec ses formes astreignantes : substance, identité,
durée, c’est lui qui a éliminé de sa pensée la multiplicité. ». (La Volonté). Il n’y a pas d’unité du sujet,
donc pas d’unité de la raison « La raison ! Sans le savoir elle est parfaitement folle, même chez les plus
grands philosophes. Combien Spinoza déraisonne à propos de la raison ! C’est une erreur foncière de
croire à la concorde et à l’absence de conflit ce serait la mort !… Si nous prenons le corps pour guide,
nous reconnaissons dans l’homme une pluralité d’être vivants qui, luttant ou collaborant entre eux, ou se
soumettant les uns aux autres, en affirmant leur être individuel affirment involontairement le tout. » (La
Volonté).
Multiple le corps est une multiplicité hiérarchisée. Comment s’opère cette hiérarchisation entre les forces
qui habitent le corps ? Qu’est-ce qui les unifie ? Le corps est vivant et la vie est volonté de puissance : « Il
sera nécessairement volonté de puissance incarnée, il voudra croître et s’entendre, accaparer,
conquérir la prédominance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu’il
vit et que la vie précisément est volonté de puissance. ». (Par -delà le Bien et le Mal). Le fond vital de
toute manifestation est la volonté de puissance ce qui revient à accepter l’instabilité et non plus se donner
l’illusion d’être une substance stable. Le corps est d’autant plus vivant qu’il s’affirme comme volonté de
puissance : « Le vivant veut avant tout donner libre cours à sa force, la vie elle-même est volonté de
puissance. ». (Par- delà le bien et le Mal). « Monter, c’est ce que veut la vie et en montant se dépasser. ».
(Zarathoustra). « Les mouvements sont des symptômes, les pensées également sont des symptômes :
derrière les uns et les autres, nous pouvons saisir des désirs et le désir fondamental, c’est la volonté de
dominer. » (Volonté de Puissance).
Comment comprendre ce qu’est la volonté de puissance ? La volonté de puissance est un différentiel de
force à l’intérieur du corps qui instaure une hiérarchie. C’est aussi un différentiel de force entre un corps
et les corps qui l’entourent. « Vivre c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et
l’étranger, l’opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins l’exploiter ;
mais pour-quoi employer toujours ces mots auxquels depuis longtemps s’attache un sens calomnieux ? Le
corps à l’intérieur duquel, comme il a été posé plus haut, les individus se traitent en égaux Ŕ c’est le cas
dans toute aristocratie saine- est lui-même obligé s’il est vivant et non moribond de faire contre d’autres
corps ce que les individus dont il est composé s’abstiennent de faire entre eux. : il devra être une volonté
de puissance incarnée, il voudra croître, s’étendre, accaparer, dominer, non par morali-té ou immoralité
mais parce que la vie est volonté de puis-sance ». (Par delà le Bien et le Mal). Le corps est donc bien par
delà le bien et le mal. La volonté de puissance ne veut que la puissance. Elle n’a pas de norme extérieure
à elle-même. Elle est bien une nouvelle innocence. De plus, puisque toute évalua-tion vient de la vie, on
ne peut évaluer la vie qui s’incarne dans la volonté de puissance. « La volonté de puissance est le fait
ultime jusqu’où nous puissions descendre. » (Volonté de Puis-sance).
En tant que volonté de puissance, tout corps pose des valeurs puisqu’il affirme ou nie en s’affirmant ou se
niant lui-même. « La vie ne consiste t elle pas à juger, préférer, être injuste, limité, à vouloir être
différent ? » (Par delà…). Vivre c’est déclarer des choses bonnes ou mauvaises par rapport à nous, c’est
évaluer. C’est les dominer ou être dominé par elles. L’homme est l’animal évaluateur par excellence. «
Vivre c’est déjà apprécier. Toute volonté implique une évaluation et la volonté est présente dans la vie
organique. » (Volonté de Puis-sance). Est bon tout ce qui augmente notre puissance. Tout ju-gement est
de valeur, il n’y a pas d’objectivité désintéressée. Et ce n’est pas la volonté rationnelle qui est source de
valeurs mais le corps. « Vivre, cela veut dire : repousser continuellement loin de soi quelque chose qui
veut mourir ; vivre cela veut dire être cruel envers tout ce qui chez nous faiblit et vieillit, et pas
uniquement chez nous. » (Gai Savoir I§26). Toute valeur est une interprétation : j’interprète comme
moyen pour ma volonté de puissance ce qui se présente à moi et le corps est la source de toutes nos
interprétations. Le corps n’est pas donc quelque chose d’aveugle qui fonctionne sans intelligence. Le
corps c’est une façon de comprendre et d’interpréter le monde. L’interprétation devient signe à décrypter
et c’est le corps qui est son chiffre. Le corps est un lieu où le sens advient. C’est lui qui produit son sens ;
on n’a pas à le lui conférer par la pensée d’une finalité interne ou externe qui serait de l’ordre d’un juge-
ment (pensez à la théorie du jugement réfléchissant chez Kant). Et c’est à partir du corps que l’on pourra
interpréter le discours : est-ce le discours d’un corps fort ou d’un corps faible ? Cette interprétation
nourrit-elle la volonté de puissance ou bien va-t-elle l’affaiblir, être signe de son impuissance ? C’est la
grande distinction entre le faible et le fort, l’affirmatif et le réactif. Le corps est ainsi un fil conducteur qui
nous guide dans nos évaluations des discours. Nietzsche déclare au début de Aurore : « J’ai toujours écrit
mes oeuvres avec tout mon corps et toute ma vie : j’ignore ce que sont les problèmes purement spiri-tuels.
». La connaissance elle-même est une forme d’interprétation. Nous sommes loin de « penser en Dieu
selon l’ordre et la connexion des choses et des idées comme pour Spi-noza ! « Qu’est-ce en somme que la
connaissance ? Elle inter-prète, elle ; introduit un sens, elle n’explique pas. » (Volonté de Puissance). La
connaissance est aussi une expression de la vo-lonté de puissance et non la transcription en langage
logique d’un ordre objectif du réel
« Le » corps n’est pas ce que l’on croit : ni un assemblage mécanique de pièces étrangères les unes aux autres, ni le
siège aveugle d’un fonctionnement plus aveugle encore. Il est un jeu souple de pièces qui se confrontent et se plient
les unes aux autres à l’intérieur de rapports dynamiques. Il est aussi le lieu où un sens advient, ce pour-quoi la
physiologie doit être non pas subordonnée à une mo¬rale mais comprise comme mo¬rale. C'est cette exigence
fonda¬mentale qu’explicite cet extrait. Ce qui doit nous étonner, ce n’est pas l’âme ou la conscience mais bien
plutôt le corps, trop souvent considéré comme allant de soi. « Le corps est une pensée plus surprenante que jadis
“l’âme” » (Fragments posthumes, 1885, 36 [35], XI, p. 297), cela en vertu de sa contingence. On le croit essentiel,
il n’est qu’un produit secondaire et tardif du hasard. Fortuit, accidentel, rare, exceptionnel, il n’a rien de nécessaire
ou d’éternel. Il faudrait d’abord voir cela : que le corps est devenu « possible ».
« Tout ce qui parvient à la cons-cience en tant qu’“unité” est déjà prodigieusement compliqué : nous n’avons
jamais qu’une ap-parence d’unité » (Fragments posthumes, 1886-1887, 5 [56]). On emploie le mot « corps », mais
le corps recouvre un pluriel, le sin¬gulier un collectif. « L’homme semble une pluralité d etres », écrit Nietzsche
(Fragments pos-thumes, 1875, 9 [1]). Ce qui complique les choses, c’est que, comme le remarque D. Franck qui
guidera notre analyse (Nietzsche et l’ombre de Dieu, Paris,
PUF, 1998, p. 183 sq.), cette pluralité est elle-même plu¬rielle : elle est d’esprits, de pul¬sions, de forces, d’âmes,
de volontés de puissance. Surtout, cette « collectivité » n’est pas un assemblage mais une hiérarchie. Les êtres du
corps sont « subor-donnés » ou « dominants », pris dans des rapports de commande-ment et d’obéissance, des rap-
ports de forces. Des volontés sont opposées parce quelles s’af-frontent, luttent pour obtenir le commandement,
mais elles sont aussi reliées, ajustées, intégrées, les unes aux autres. La hiérarchie divise et relie à la fois.
Comment des volontés diver-gentes peuvent-elles s’harmo-niser, des esprits différents se comprendre ? Comment
de cette multiplicité peut-il naître une cohésion si le corps est d’abord le champ de bataille d’une lutte
aristocratique pour le pouvoir ? Nietzsche insiste dans ses Frag-ments posthumes sur une cmpréhen- sion mutuelle
entre les volontés. Si les unes peuvent obéir et obéissent vraiment, si les autres commandent effectivement, c’est
parce que ces volontés, si diverses soient-elles, parviennent malgré tout à s’entendre. La cohésion gé¬nérale
s’explique par une certaine parenté. « Il serait impossible, écrit Nietzsche, que l’apparente “désobéissance” à l’âme
supé-rieure reposât sur la non-compré- hension-de-sa-volonté, un rocher par exemple ne se laisse pas com¬mander.
Mais il faut justement une lente distinction de degré et
de rang : seuls les êtres les plus ap-parentés peuvent se comprendre et par suite donner lieu à obéissance »
(Fragments pos¬
thumes, 1885-1886, 2 {69]). Di-dier Franck éclaire bien cet as¬pect (op. cit., chap. IV, p. 209- 211). Il faut d’un
côté que le su¬périeur donne un ordre qui puisse être exécuté, il faut qu’il « sache » ce que son inférieur est en
mesure de réaliser, de l’autre que l’inférieur soit capable d’obéir, d’admettre puis d’intégrer le commandement, ce
qui suppose qu’il l’ait compris. Le corps est donc un jeu de rapports entre des forces qui parlent le même lan-gage.
Parce que cette entente réciproque est compréhension, intelligence, le corps est « une grande raison »
(Zarathoustra,
« Des comptenteurs du corps »). Dans cet extrait, s’il est proclamé « supérieur à notre conscience », ce n’est pas au
sens où des passions seraient plus fortes que des rai¬sons, mais c’est au plan de l’intel¬ligence que le corps domine
(voir D. Franck, op. cit., chap. III). Plus complexe, plus subtil, il est en¬core plus spirituel que l’esprit. Son
intelligence va plus loin que celle de la conscience, il esc tout entier, et dans ses moindres re¬coins, intellectuel.
L’algèbre, bien que postérieure, est supé¬rieure à l’arithmétique car plus théorique. Grâce à l’emploi de lettres, elle
établit des formules : elle traite ainsi des problèmes complexes de multiplication plus rapidement et moins labo-
rieusement que l’arithmétique.
De même, ici, ce n’est pas la conscience qui régit le corps, mais ce dernier qui l’enveloppe, lui conférant ainsi un
statut se-condaire. On comprend pour¬quoi Nietzsche conçoit indiffé¬remment le corps comme une pluralité
d’esprits, de corps, de volontés, ou de consciences.
Par ailleurs, en disant que les fonctions sont « la chose elle- même », il rejette toute scission entre des fonctions
(penser, sentir, vouloir) et un appareil identifié à un siège. Les séparer, ce serait forger un sujet et re-tomber dans
un dualisme (voir D. Franck, op. cit., chap. IV). Il n’y a pas d’un côté des organes et de l’autre des opérations
ré¬sultantes, mais plutôt un circuit complexe quoique coordonné, une circulation de messages, une communication
très rapide entre tous les « esprits ». « Le système nerveux et le cerveau sont un système de direction et un appareil
de centralisation d’innombrables esprits indivi-duels de rang différent » (FP, 1884, 26 [36}). Un ensemble de
transmissions centralisées autour de forces diverses, voilà ce qu’est « le » corps : un réseau, un mouvement, non
une chose. Par lui se transmettent des mes¬sages informatifs et hiérarchi¬sants qui, instaurant des obéis¬sances et
des commandements, créent par là un certain équi¬libre - stable mais toujours pro¬visoire - entre les forces.
Cette circulation elle-même n’est pas de nature mécanique mais d’ordre moral, nul message n’étant neutre, les
rapports entre les forces sont autant de joutes volitives. La communication est une lutte généralisée autour du
pouvoir, un conflit de valeurs - qui jamais ne s’apaise dans un équilibre figé puisque sans cesse inférieurs et
supérieurs échan¬gent leur place. Le corps est un être moins physiologique que moral. Il y a bien une « moralité
effective de l’homme dans la vie de son corps » (FP, 1884, 25 [437}). On comprend ce qui pousse Nietzsche à
choisir comme « fil conducteur », méthode, guide de lecture, non la « conscience », phénomène dérivé, presque su-
perflu, mais le corps - ce qui ne privilégie pas la physiologie. L’explication objective des af-fects reste insuffisante,
la réduc-tion du corps à son fonctionne-ment est plutôt un écran - d’au¬tant que, comme le rappelle bien P.
Wotling, « en toute rigueur nous ne connaissons pas le corps » (Nietzsche et le problème de la civili¬sation, Paris,
PUF, 1999, 2' éd. [1995}, p. 87) au plan physiolo¬gique. Nietzsche ne le réduit donc pas à l’organisme. C’est dans
un souci d’interprétation qu’il privilégie le corps. Car celui-ci permet de faire appa¬raître une pluralité sous l’unité
perçue du point de vue de la conscience. « Au fil conducteur du corps une prodigieuse plura¬lité apparaît ; il est
méthodolo-giquement permis d’utiliser un phénomène plus riche et plus fa-cile à étudier comme fil conduc-teur
pour la compréhension d'un phénomène plus pauvre » (FP, 1885-1886, 2 [91])- Le corps dé¬ploie une pluralité
mais il est moins « compliqué » que l’es¬prit (FP, 1884, 27 [70]) et plus «clair» que lui (FP, 1886- 1887, 5 [56];
1885, 40 [15]). La justification est donc philolo¬gique : le corps est un meilleur guide en tant qu’il est le sym¬bole
de la volonté de puissance, sa « mise en application » (P. Wotling, op. cit, p. 89). Il nous y conduit mieux, plus
sûre¬ment que la conscience, parce que cette volonté s’exprime en lui plus nettement. Il est le phé-nomène le plus
intellectuel et le plus moral à la fois, car il montre qu’il n’y a pas d’événement qui ne soit chargé d’un sens et d’une
valeur - ce qu’est le corps ce n’est pas une chose étendue, c’est un symbole. Il révèle, avec plus de clarté, de
fertilité et de fiabi¬lité que n’importe quelle autre réalité, la dynamique de la vo¬lonté de puissance qui travaille
souterrainement en tout être.
Ce qui est plus surprenant, c’est bien plutôt le corps : on ne se lasse pas de s’émerveiller à l’idée que le corps
humain est devenu possible ; que cette collectivité inouïe d’êtres vivants, tous dépendants et subordonnés, mais en
un autre sens dominants et doués d’activité volontaire, puisse vivre et croître à la façon d’un tout, et subsister
quelque temps - : et, de toute évidence, cela n’est point dû à la conscience. Dans ce « miracle des miracles », la
conscience n’est qu’un « instrument », rien de plus, — dans le même sens où l’estomac en est un instrument. La
splendide cohésion des vivants les plus multiples, la façon dont les activités supérieures et inférieures s’ajustent et
s’intègrent les unes aux autres, cette obéissance multiforme, non pas aveugle, bien moins encore mécanique, mais
critique, prudente, soigneuse, voire rebelle - tout ce phénomène du « corps » est, au point de vue intellectuel, aussi
supérieur à notre conscience, à notre « esprit », à nos façons conscientes de penser, de sentir et de vouloir, que
l’algèbre est supérieure à la table de multiplication. L’« appareil neurocérébral » n’a pas été construit avec cette «
divine » subtilité dans la seule intention de produire la pensée, la sensation, la volonté. Il me semble tout au
contraire que justement pour produire le penser, le sentir et le vouloir, il n’est nul besoin d’un « appareil », mais
que ces phénomènes, et eux seuls, sont « la chose elle- même ». Tout au contraire, cette prodigieuse synthèse
d’êtres vivants et d’intellects qu’on appelle l’« homme » ne peut vivre que du moment où a été créé ce système
subtil de relations et de transmissions et par là l’entente extrêmement rapide entre tous ces êtres supérieurs et
inférieurs - cela grâce à des intermédiaires tous vivants ; mais ce n’est pas là un problème de mécanique, c’est un
problème moral. Nous nous sommes désormais interdit les divagations qui ont trait à « l’unité », à l’« âme », à la «
personnalité » ; de pareilles hypothèses compliquent le problème, c’est bien clair. Et même ces êtres vivants
microscopiques qui constituent notre corps (ou plutôt dont la coopération ne peut être mieux symbolisée que par ce
que nous appelons notre « corps » -) ne sont pas pour nous des atomes spirituels, mais des êtres qui croissent,
luttent, s’augmentent ou dépérissent : si bien que leur nombre change perpétuellement et que notre vie, comme
toute vie, est en même temps une mort perpétuelle. Il y a donc dans l’homme autant de « consciences » qu’il y a
d’êtres (à chaque instant de son existence) qui constituent son corps. Ce qui distingue ce « conscient » que
d’habitude on s’imagine unique, l’intellect, c’est justement qu’il demeure protégé et exclu de ce qu’il y a
d’innombrable et de divers dans l’expérience de ces diverses consciences ; c’est qu’il est une conscience de rang
supérieur, une collectivité régnante, une aristocratie, et de ce fait on ne lui présente qu’un choix d’expériences, et
d’expériences simplifiées, faciles à dominer du regard et à saisir, donc falsifiées - afin que de son côté il persiste
dans ce travail de simplification et de clarification, donc de falsification, et prépare ce qu’on appelle communément
un « vouloir », — chacun de ces actes volontaires suppose en quelque sorte l’élection d’un dictateur. Mais ce qui
offre ce choix à notre intellect, ce qui a au préalable simplifié, égalisé, interprété les expériences, ce n’est
certainement pas ce même intellect, pas plus qu’il n’est celui qui exécute la volonté, qui recueille une
représentation pâle, diffuse et extrêmement inexacte de la valeur et de la force, pour en faire de la force vivante et
des mesures exactes de la valeur. Et cette même opération qui s’accomplit ici doit se répéter sans cesse à tous les
degrés inférieurs, dans la relation de tous ces êtres supérieurs et inférieurs entre eux ; ce même choix, cette même
présentation d’expériences, cette façon d’abstraire et de grouper, ce vouloir, cette traduction d’un vouloir toujours
très vague en activité définie. Guidés par le fil conducteur du corps, comme je l’ai dit, nous apprenons que notre vie
n’est possible que grâce au jeu combiné de nombreuses intelligences de valeur très inégale, donc grâce à un
perpétuel échange d’obéissance et de commandement sous des formes innombrables — ou, en termes de morale,
grâce à l’exercice ininterrompu de nombreuses vertus.
Nietzsche, Fragments posthumes, Automne 1884-1885