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Poly Riemann

Ce document introduit les surfaces de Riemann, objets fondamentaux en analyse complexe et géométrie algébrique. Il présente les notions de base comme les fonctions holomorphes et méromorphes et aborde des théorèmes globaux comme le théorème de Liouville. La théorie des faisceaux et la cohomologie sont introduites pour relier propriétés locales et globales. Le document présente également le théorème d'algébrisation des surfaces de Riemann compactes.

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Poly Riemann

Ce document introduit les surfaces de Riemann, objets fondamentaux en analyse complexe et géométrie algébrique. Il présente les notions de base comme les fonctions holomorphes et méromorphes et aborde des théorèmes globaux comme le théorème de Liouville. La théorie des faisceaux et la cohomologie sont introduites pour relier propriétés locales et globales. Le document présente également le théorème d'algébrisation des surfaces de Riemann compactes.

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Benoît Stroh

SURFACES DE RIEMANN
Benoît Stroh

Septembre 2020
SURFACES DE RIEMANN

Benoît Stroh
TABLE DES MATIÈRES

1. Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3

2. Généralités. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
2.1. Surface de Riemann. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
2.8. Fonctions holomorphes et méromorphes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
2.38. Formes différentielles holomorphes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
2.61. Etude extensive de P1C . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22

3. Courbes et fonctions elliptiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29


3.1. Quotients. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
3.8. Courbes elliptiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31
3.22. Algébrisation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
3.40. Invariant j . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40

4. Courbes algébriques complexes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41


4.1. Cas affine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
4.12. Cas projectif. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
4.20. Fonctions méromorphes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
4.30. Formes différentielles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
4.37. Spectre maximal et topologie de Zariski. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48

5. Revêtements ramifiés. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
5.1. Morphismes de surfaces de Riemann. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
5.27. Triangulations et genre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
5.43. Intégration et théorème des résidus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66

6. Théorème de Riemann-Roch et cohomologie des faisceaux. . . . . . . . . . . . . . . . 69


6.1. Cohomologie des faisceaux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
6.25. Enoncé du théorème de Riemann-Roch. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 74
2 TABLE DES MATIÈRES

6.31. Premières conséquences de Riemann-Roch. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75


6.44. Algébrisation des surfaces de Riemann compactes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
6.62. Un survol de GAGA. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 85
7. Démonstration du théorème de Riemann-Roch. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
7.1. Premiers éléments de preuve. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 92
7.6. Finitude de la cohomologie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 93
7.21. Dualité de Serre et cohomologie de Dolbeaut. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99
Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 101
CHAPITRE 1

INTRODUCTION

Les surfaces de Riemann sont des objets omniprésents dans les mathématiques mo-
dernes : bien sûr en analyse et en géométrie complexe, mais aussi en géométrie algébrique,
en théorie des nombre et en théorie des groupes.
En un mot, les surfaces de Riemann sont aux variétés différentiables ce que les fonctions
holomorphes sont aux fonctions C ∞ . Ainsi, à des hypothèses techniques mineures près, une
surface de Riemann est un espace topologique X muni d’un atlas dont le but des cartes
est formé d’ouverts de C et dont les changements de carte sont des biholomorphismes. On
peut alors définir la notion de fonction holomorphe sur X en utilisant l’atlas. De même
pour les fonctions méromorphes ou les morphismes de surfaces de Riemann.
Une remarque sur le terme de « surface » : les surfaces sont localement modelées sur
des ouverts de R2 donc sont des ouverts au sens de la géométrie. Puisqu’elles sont aussi
modelées sur des ouverts de C1 , on les appele aussi courbes complexes.
On peut également développer une théorie en toute dimension, en considérant les varié-
tés localement modelées sur des ouverts de Cn pour lesquelles les changements sont des
biholomorphismes à n variables. On en parlera de temps en temps, mais la contrainte est
qu’il faut au préalable développer le formalisme des fonctions holomorphes à plusieurs va-
riables, et notamment ce qui généralise les formules de Cauchy. Tout cela sera fait en détail
dans le de géométrie complexe et de théorie de Hodge.
Toutefois on remarquera que même si on se restreint à l’étude des surfaces de Riemann,
qui sont donc de dimension complexe 1, des objets de dimension complexe 2 apparaîtront
très vite : par exemple un champ de vecteur holomorphe sur la surface de Riemann X sera
une section du morphisme de variétés complexe T X → X, où T X est le fibré tangent de X
et forme donc une variété complexe de dimension 2.
Local et global. — La différence entre les fonctions C ∞ en (x, y) et les fonctions holomorphes
en z = x + iy sur un ouvert de C est bien connue : les fonctions holomorphes vérifient le
principe du maximum et la formule de Cauchy, donc si f est holomorphe sur la boule
4 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

D(0, 1) = {z ∈ C tq |z| < 1}, sa restriction à la boule D(0, 1/2) est déterminée par sa
restriction au cercle C(0, 1/2) = {z ∈ C tq |z = 1/2}.
Toutefois la différence la plus frappante entre les surfaces de Riemann et les variétés
différentiables est globale, lorsque la variété X est compacte. En effet, nous verrons alors
par le théorème de Liouville que toute fonction holomorphe sur X est constante.
Nous montrerons également un théorème d’algébrisation puissant et surprenant : si X est
une surface de Riemann compacte, elle est égale au lieu d’annulation dans PnC de polynômes
homogènes à n + 1 variables. Cela se fera en deux étapes : tout d’abord on montrera que X
est une sous-variété analytique de PnC . Cela résultera assez facilement du théorème de
Riemann-Roch. On esquissera ensuite la démonstration du théorème GAGA (géométrie
algébrique, géométrie analytique) de Serre qui garantit que toute sous-variété analytique
de PnC est en fait projective. Ce théorème frappant est une motivation à lui seul pour
introduire la cohomologie des faisceaux et l’algèbre homologique dont nous parlerons dans
le paragraphe suivant.
Une fois X vue comme lieu d’annulation de polynômes homogènes dans PnC , on peut
parler de fonctions rationnelles sur X : ce sont les quotients de polynômes homogènes où le
dénominateur n’est pas identiquement nul sur X. On obtiendra alors comme conséquence
de GAGA un « super théorème de Liouville » affirmant que si X est compacte, toute
fonction méromorphe sur X est rationnelle. Le cas particulier où X = P1C est en fait un
exercice facile d’analyse complexe disant que si f est holomorphe entière bornée par un
polynôme, c’est un polynôme.
On voit donc que la théorie des surfaces de Riemann compacte est intimement liée à la
géométrie algébrique.
Faisceaux et cohomologie. — L’outil principal pour relier les propriétés locales aux pro-
priétés globales sur une surface de Riemann sera la théorie des faisceaux. Elle est abordée
dans le cours Outil de la géométrie algébrique, mais nous ferons ici les rappels élémentaires
nécessaires. Nous serons alors amenés à introduire les groupes de cohomologie des fais-
ceaux, qui codent la différence entre l’existence locale de fonctions holomorphes vérifiant
certaines propriétés et leur existence globale. Par exemple l’obstruction à ce qu’une fonction
holomorphe inversible g sur X s’écrive g = ef avec f holomorphe sera contenue dans un
Z-module noté H 1 (X, Z). De même l’obstruction à ce qu’une fonction holomorphe g sur X
ait une primitive sera contenue dans le C-espace vectoriel H 1 (X, C). Aussi si P, Q, R ∈ X,
l’obstruction à ce qu’il existe pour tout (a, b, c) ∈ C3 une fonction holomorphe f sur X
vérifiant f (P ) = a, f (Q) = b, f (R) = c sera contenu dans un C-espace vectoriel noté
H 1 (X, OX (−(P ) − (Q) − (R)).
Définir de tels groupes de cohomologie est donc naturel, mais pour que ce soit réellement
utile, encore faut-il être capable de les calculer ! Ce sera l’objet du théorème de Riemann-
Roch qui calculera tous les groupes du type H 1 (X, OX (−(P ) − (Q) − (R)). C’est d’ailleurs
CHAPITRE 1. INTRODUCTION 5

ce théorème qui nous permettra d’algébriser les surfaces de Riemann compactes et leurs
fonctions méromorphes.
On peut d’ailleurs comprendre sous le prisme de la cohomologie la différence entre les
surfaces de Riemann et les variétés différentielles dans le cas compact : en géométrie diffé-
rentielle, tous les groupes de cohomologie en degré > 0 de faisceaux formés de fonctions C ∞
sont nuls, et il n’y a donc peu de différence entre l’existence locale de fonctions vérifiant
certaines propriétés et leur existence globale. La raison de cette annulation des groupes de
cohomologie est l’existence de partitions de l’unité, qui existent en effet dans le monde C ∞
mais pas dans le monde holomorphe.
Exemples de surfaces de Riemann. — Il nous reste à donner quelques exemples de surfaces
de Riemann.
On peut commencer par les courbes algébriques complexes : si P (X, Y, Z) est un poly-
nôme homogène vérifiant qu’il n’existe pas (x, y, z) ∈ C3 \ (0, 0, 0) tel que P (x, y, z) = 0,
∂P/∂X(x, y, z) = 0, ∂P/∂Y (x, y, z) = 0 et ∂P/∂Z(x, y, z) = 0 alors

X = {[X, Y, Z] ∈ P2C tq P (X, Y, Z) = 0}

est une surface de Riemann compacte. Le cas le plus élémentaire est celui où P (X, Y, Z) = Z
et on trouve alors X = P1C , la droite projective complexe qui est aussi appelée la sphère de
Riemann. Elle est en effet homéomorphe à la sphère S2 ⊂ R3 .
Dans le cas non compact, on peut bien sûr considérer les ouverts de C, qui sont des
surfaces de Riemann. On peut par exemple considérer le demi-plan de Poincaré

H = {z ∈ C tq =m(z) > 0}

qui est d’ailleurs isomorphe en tant que surface de Riemann au disque ouvert

D = {z ∈ C tq |z| < 1}
1+z
par l’application D → H, z 7→ i 1−z .
On peut enfin prendre des quotients de surfaces de Riemann par l’action de groupes
discrets agissant proprement sans points fixes. Par soit Λ ⊂ C un réseau, que l’on peut
supposer de la forme Λ = Z + Zτ où τ ∈ H quitte à le dilater et à le translater. Alors le
quotient C/Λ est une surface de Riemann compacte, appelée courbe elliptique. Les courbes
elliptiques seront étudiées en cours fondamentaux I et sont utiles dans des domaines aussi
divers que l’astronomie (les longueurs d’arcs d’ellipses sont données par des fonctions mé-
romorphes sur les courbes elliptiques), la cryptographie (les cryptosystèmes à clé publique
comme RSA sont aujourd’hui basés sur les courbes elliptiques) et la théorie des nombres
(la démonstration par Wiles du théorème de Fermat utilise crucialement les courbes ellip-
tiques).
6 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Si Γ ⊂ SL2 (R) est un sous groupe discret vérifiant certaines hypothèses, on pourra aussi
considérer le quotient H/Γ qui est une surface de Riemann, où SL2 (R) agit sur H par
 
a b az + b
·z =
c d cz + d

Le cas où Γ ⊂ SL2 (Z) contient le sous-groupe des matrices triviales modulo N pour un cer-
tain N est notable et H/Γ s’appelle alors une courbe modulaire. Les fonctions holomorphes
sur H/Γ seront appelées des formes modulaires et seront étudiées dans un cours fondamen-
tal I. Les formes modulaires sont aussi utilisées dans la démonstration du théorème de
Fermat.
Genre et uniformisation. — Si X est une surface de Riemann compacte, c’est une surface
différentiable compacte, connexe et orientable. On peut donc lui appliquer le théorème de
classification bien connu de ce type d’objets, et prouver qu’elle est homéomorphe à un tore
à g trou. On appelera g le genre de X et c’est un invariant fondamental. On peut alors
chercher à classifier toutes les surfaces de Riemann ayant un genre donné.
Il sera aisé de voir que P1C est l’unique surface de Riemann de genre 0. Nous verrons
ensuite que toute surface de Riemann de genre 1 est une courbe elliptique.
Le difficile théorème d’uniformisation de Poincaré, que nous n’aborderons pas, garantit
quant à lui que toute surface de Riemann de genre ≥ 2 est égale à H/Γ pour un certain
Γ ⊂ SL2 (R). Cela fait évidemment le lien entre théorie des surfaces de Riemann et théorie
des groupes.
Plan du cours. — Dans le premier chapitre on introduira les définitions de base : surfaces
de Riemann, morphisme, fonction et forme différentielle méromorphe. On introduira le
langage des faisceaux et on en verra de nombreux exemples. On traitera extensivement le
cas de P1C dans lequel on cherchera à tout calculer.
Dans le second chapitre, on étudiera les courbes elliptiques complexes. On montrera
qu’elles sont algébriques en introduisant des formes modulaires comme les séries d’Eisen-
stein et le j-invariant.
Dans le troisième chapitre, on introduira les courbes algébriques complexes. Il y aura ici
des liens avec le cours de Variétés algébriques, mais nous nous cantonnerons à un point de
vue élémentaire.
Dans le quatrième chapitre, on étudiera les revêtements ramifiés de surfaces de Riemann.
On développera des outils comme le théorème des résidus qui seront nécessaires à la suite
de notre étude.
On énoncera alors le théorème de Riemann-Roch, ce qui nécessite d’introduire la coho-
mologie des faisceaux cohérents. On montrera des conséquences frappantes de ce théorème,
comme l’algébrisation des surfaces de Riemann compactes. On esquissera notamment la
preuve du principe GAGA de Serre.
CHAPITRE 1. INTRODUCTION 7

Dans le dernier chapitre, on prouvera le théorème de Riemann-Roch et un des ses théo-


rèmes compagnon, la dualité de Serre. Nous utiliserons tout l’attirail de la cohomologie des
faisceaux (cohomologie de Cech et de Dolbeaut) et nous finirons avec l’énoncé de la théorie
de Hodge pour les surfaces de Riemann.
CHAPITRE 2

GÉNÉRALITÉS

2.1. Surface de Riemann


Définition 2.2. — Une surface de Riemann est un espace topologique X séparé, connexe,
muni d’un recouvrement ouvert X = ∪i∈I Ui , d’une famille (Vi )i∈I d’ouverts de C, d’ho-
méomorphismes φi : Ui → Vi tels que φi ◦ φ−1j soit un biholomorphisme entre ouverts
de C.

Remarque 2.3. — Une surface de Riemann est donc en particulier une surface du point
de vue de la géométrie différentielle, puisque C = R2 et qu’un biholomorphisme est un
difféomorphisme. Elle est de dimension 2 réelle, mais de dimension 1 complexe d’où l’autre
nom de courbe complexe.

On peut détailler la source et le but de φi ◦ φ−1 j : sa source est φj (Ui ∩ Uj ) et son but est
φi (Ui ∩Uj ). On laissera fréquemment tomber de tels détails plus ou moins évident, mais qui
alourdissent les notations. Rappelons également qu’un biholomorphisme (ou équivalence
conforme) est une application holomorphe, bijective, de réciproque holomorphe.
La collection (Ui , Vi , φi )i∈I est appelé un atlas holomorphe de X, et pour tout i ∈ I, le
triplet (Ui , Vi , φi ) est une carte de cet atlas.
Dans la définition d’une surface de Riemann, il est entendu que l’atlas (Ui , Vi , φi )i∈I
est pris à une relation d’équivalence près : deux atlas (Ui , Vi , φi )i∈I et (Uj0 , Vj0 , φj )j∈J sont
équivalents si leur concaténation (Ui , Vi , φi )i∈I (Uj0 , Vj0 , φ0j )j∈J reste un atlas, donc si φi ◦φ0j
`

est un biholomorphisme entre ouverts de C pour tous i ∈ I, j ∈ J.

Remarque 2.4. — On ne demande pas à X d’être un espace topologique à base dénom-


brable, contrairement à la définition des variétés différentielles. C’est en fait toujours vrai
par un théorème de Poincaré-Volterra. On impose par contre à X d’être connexe ce qui est
juste par commodité : par exemple l’anneau M(X) des fonctions méromorphes sur X est
alors un corps. On pourrait bien sûr développer une théorie des surfaces de Riemann non
connexes.
10 CHAPITRE 2. GÉNÉRALITÉS

Exemple 2.5. — Soit X une surface de Riemann d’atlas (Ui , Vi , φi )i∈I et U ⊂ X un


ouvert. Si U est connexe (ou bien si on s’autorise des variantes non connexes de la théorie)
alors c’est une surface de Riemann d’atlas (Ui ∩ U, Vi ∩ φi (U ), φi )i∈I .

Exemple 2.6. — Soit X ⊂ C un ouvert connexe. Alors c’est une surface de Riemann
muni d’un atlas à une carte (X, X, IdX ). Néanmoins les cartes étant prises à équivalence
près, pour tout biholomorphisme φ de X, la structure de surface de Riemann de X est
aussi définie par l’atlas (X, X, φ). Or on ne veut introduire que des notions dépendant de
la structure de surface de Riemann, mais indépendantes du choix de l’atlas particulier. Cela
impose de définir sur X des notions invariantes par application d’un biholomorphisme φ :
X → X.
Par exemple il est courant en analyse complexe de parler du résidu ResP (f ) ∈ C pour
tout P ∈ X ⊂ C et f méromorphe sur X. Mais si X = C et φ(z) = 2z qui est évidemment
un biholomorphisme de X et si f (z) = 1/z alors ResP (f ) = 1 et ResP (f ◦ φ) = 1/2.
Donc le résidu d’une fonction méromorphe n’est pas invariant par précomposition par un
biholomorphisme (ie n’est pas invariant par changement holomorphe de coordonné). En
conséquence une fonction méromorphe sur une surface de Riemann générale n’aura pas de
résidu !
On verra au contraire que ce sont les 1-formes différentielles méromorphes qui admettent
des résidus invariants par application d’un biholomorphisme.

Remarque 2.7. — On pourrait définir de manière très similaire une variété complexe
(lisse) de dimension complexe n ≥ 1 : ce serait un espace topologique X muni d’un atlas
(Ui , Vi , φi )i∈I où Vi ⊂ Cn est un ouvert et φi ◦ φ−1
j est un biholomorphisme entre ouverts
n
de C . Mais pour cela il faudrait définir la notion de biholomorphisme, donc la notion
de fonction holomorphe sur un ouvert de Cn . C’est possible et facile. La théorie admet
néanmoins rapidement des subtilités, concernant par exemple les formules de Cauchy en
dimension n. Le lecteur intéressé pourra consulter Griffiths-Harris, Principles of algebraic
geometry, Chapter I ou Claire Voisin, Théorie de Hodge et géométrie algébrique complexe,
1er chapitre.
Dans ce cours on évitera souvent de parler de variétés complexes de dimension > 1
mais elles apparaitront néanmoins entre les lignes : par exemple le fibré tangent T X → X
d’une surface de Riemann sera une fibration en C-espaces vectoriels de dimension 1, donc
T X sera une variété complexe de dimension 2. Un autre exemple sera l’espace projectif
PnC = (Cn+1 − {0})/C∗ de dimension n.

2.8. Fonctions holomorphes et méromorphes


Définition 2.9. — Si X est une surface de Riemann munie d’un atlas (Ui , Vi , φi ), si P ∈ X
et si f : X → C est une fonction, on dit que f est holomorphe en P s’il elle l’est en une
2.8. FONCTIONS HOLOMORPHES ET MÉROMORPHES 11

carte centrée en P . Ainsi si i ∈ I vérifie P ∈ Ui ⊂ X, on demande que f ◦ φ−1


i : Vi → C
soit holomorphe.
On dit que f est holomorphe si elle est holomorphe en tout point P ∈ X.

Cette définition est intéressante car elle ne dépend ni du choix de la carte P ∈ Ui , ni de


l’atlas. En effet si φ est un biholomorphisme entre ouverts de C et si g est une fonction sur
un ouvert de C alors g est holomorphe si et seulement si g ◦ φ est holomorphe.

Définition 2.10. — Soient X et Y deux surfaces de Riemann et f : X → Y une appli-


cation. Soit (Ui , Vi , φi )i∈I un atlas de X et (Uj0 , Vj0 , φj )j∈J un atlas de Y tels que pour tout
i ∈ I, il existe j ∈ J vérifiant f (Ui ) ⊂ Uj0 . On dit que f est un morphisme de surfaces de
Riemann si φ0j ◦ f ◦ φ−1 0
i : Vi → Vj est holomorphe pour tout i ∈ I.

Remarque 2.11. — Ainsi une fonction holomorphe sur X est exactement un morphisme
de surfaces de Riemann X → C, où C est muni de sa structure de Riemann canonique.

On définit de la même façon que les fonctions holomorphes la notion de fonction méro-
morphe f : X 99K C. On écrit f : X 99K C plutôt que f : X → C car f n’est pas définie
partout (elle est définie et à valeurs dans C seulement hors de son lieu polaire). On verra
dans l’exemple REF que toute fonction méromorphe f : X 99K C définit exactement un
morphisme de surface de Riemann F : X → P1C tel que le lieu polaire de f est F −1 (∞).

Définition 2.12. — Si f : X 99K C est méromorphe non nulle, on définit son ordre en
P ∈ X comme étant l’entier ordP (f ) := ordφi (P ) f ◦ φ−1
i ∈ Z où P ∈ Ui .

Encore une fois cette définition ne dépend ni du choix de la carte Ui 3 P ni du choix


de l’atlas car l’ordre d’une fonction méromorphe est invariant par précomposition par un
biholomorphisme.

Définition 2.13. — On note M(X) l’anneau des fonctions méromorphes sur X. C’est
un corps car X est connexe. Il contient le sous-corps des constantes C.

Remarque 2.14. — Lorsque X est compacte, il n’est pas évident que l’inclusion C ⊂
MX soit stricte. Autrement dit les seules fonctions méromorphes globales pourraient être
constantes (penser au théorème 2.26 de Liouville concernant les fonctions holomorphes
globales). On verra grâce au théorème de Riemann-Roch que ce n’est pas le cas et que
M(X)/C est de degré de transcendance 1.

Définition 2.15. — On définit un diviseur de X comme une somme formelle D =


P Q
x∈X nx · [x] ∈ x∈X Z de support discret dans X. Ici [x] désigne un symbole formel, et
le support Supp(D) est l’ensemble des x ∈ X tels que nx = 0.
12 CHAPITRE 2. GÉNÉRALITÉS

On note Div(X) le groupe additif des diviseurs de X. On remarque que si X est compacte,
un diviseur est à support fini (car discret dans un compact) et donc Div(X) = Z[X] est le
groupe abélien libre sur X.
Définition 2.16. — Si f : X 99K C est méromorphe non nulle, on définit son diviseur
P
div(f ) = x∈X ordx (f ) · [x] ∈ Div(X), qui est bien de support discret.
Remarque 2.17. — Ainsi div(f ) détermine les pôles et les zéros de f comptés avec mul-
tiplicité (x est un zéro si nx > 0 et un pôle si nx < 0).
P
Définition 2.18. — Un diviseur D = P ∈X nP · [P ] est positif (noté D ≥ 0) si nP ≥ 0
pour tout P ∈ X. Pour D, D0 ∈ Div(X), on note D ≥ D0 si D − D0 ≥ 0.
Ainsi f est holomorphe si et seulement si div(f ) ≥ 0.
On a construit une application div : M(X)∗ → Div(X) dont on vérifie sans peine que
c’est un morphisme de groupe.
Définition 2.19. — Un diviseur D ∈ Div(X) est principal s’il s’écrit D = div(f ) où
f ∈ M(X) est méromorphe sur X.
Remarque 2.20. — Si D est principal, la fonction f est unique modulo multiplication par
toute fonction méromorphe g vérifiant div(g) = 0. Mais cela impose que g soit holomorphe
sans zéro sur X. Ainsi f est unique à multiplication par une fonction holomorphe inversible
près.
Exemple 2.21. — Si X ⊂ C est un ouvert, tout diviseur à support fini est principal :
prendre pour f un polynôme. On a mieux : si X = C ou X = D(0, 1) est le disque centré en
0 de rayon 1, alors tout diviseur de X est principal. Cela résulte du théorème de préparation
de Weierstrass. Dans le cas où X = D(0, 1), le lecteur pourra également se rappeler les
produits de Blaschke en analyse complexe...
Remarque 2.22. — Par contre lorsque X est compacte il est faux que tout diviseur soit
principal. Nous verrons dans la proposition 5.24 qu’il faut nécessairement imposer que
deg(D) = x∈X nx = 0 ∈ Z. Cela n’est une condition suffisante que lorsque X = P1C (voir
P

l’exercice 2.66).
Pour X compacte quelconque, trouver des conditions déterminant les diviseurs princi-
paux est connu comme le problème de Cousin (second problème multiplicatif de Cousin).
Il s’agit d’une question naturelle : trouver des fonctions méromorphes à pôles et zéros pres-
crits, avec ordre prescrit. Ce problème a eu un rôle-clé dans le développement de l’analyse
et de la géométrie complexe, notamment dans ses variantes en dimension > 1. Aucune
réponse simple n’est connue. Ce problème a été reformulé par Elie Cartan en utilisant
la théorie des faisceaux et comme souvent, cette reformulation n’apporte pas de réponse
facile, mais elle permet de comprendre précisément la difficulté du problème.
2.8. FONCTIONS HOLOMORPHES ET MÉROMORPHES 13

Nous introduirons progressivement la théorie des faisceau dans ce cours, et expliquerons


le rapport avec le problème de Cousin.

2.22.1. Définition purement dans les cartes des fonctions holomorphes. —


L’avantage de notre définition 2.9 d’une fonction holomorphe sur X est qu’on est parti
d’un objet bien définie (ie une fonction ensembliste f : X → C) auquel on a imposé des
propriétés locales dans les cartes, ces propriétés étant de plus indépendantes du choix des
cartes et atlas. Donnons maintenant une définition équivalente d’une fonction holomorphe
sur X, où l’on se contente de définir des objets dans les cartes, ces objets étant assujettis
à des conditions de recollement. Cela sera utile lorsqu’on parlera de formes différentielles.
Définition 2.23. — Une fonction holomorphe f sur X muni d’un atlas (Ui , Vi , φi ) est la
donné pour tout i ∈ I d’une fonction holomorphe fi : Vi → C telle que fj = fi ◦ φi ◦ φ−1
j
pour tous i, j ∈ I.
Cette définition est bien sûr indépendante du choix d’un atlas. L’équation de recollement
fj = fi ◦ φi ◦ φ−1
j est bien sûr équivalente à la définition du changement de base d’une
fonction holomorphe sur un ouvert V ⊂ C par un changement de coordonnée (ie par un
biholomorphisme φ : V → V du type z 7→ z 0 = z(z + 1)). On a en effet φ∗ (f ) = f ◦ φ par
définition, ce qui dans notre exemple donne ϕ∗ (f )(z 0 ) = f (z 0 ) = f (ϕ(z)) = f (z(z + 1)).

2.23.1. Propositions diverses. — Nous établissons dans cette fonctions des proposi-
tions faciles qui nous serviront tout le temps.
Proposition 2.24. — Soit X une surface de Riemann, P ∈ X et f : X − {P } → C
holomorphe qui est bornée au voisinage de P . Alors f s’étend en une fonction holomorphe
sur X.
Démonstration. — La question est locale autour de P , et se résout dans une carte P ∈
U ⊂ X avec φ : U → V ⊂ C. On se ramène donc à l’énoncé bien connu en analyse complexe
relatif à f ◦ φ−1 : V − {φ(P )} → C.

L’unicité du prolongement analytique reste également vraie sur les surfaces de Riemann
(qui sont supposées connexes par définition).
Proposition 2.25. — Soit X une surface de Riemann et D ⊂ X un sous-ensemble conte-
nant un point d’accumulation. Si f, g : X → C coïncident sur D, on a f = g sur X.
Démonstration. — Par hypothèse il existe un ouvert de l’atlas U1 tel que D ∩ U1 contient
un point d’accumulation. On peut donc appliquer l’unicité du prolongement analytique
usuel sur V1 ⊂ C et on a f = g sur U1 . On peut continuer de même avec tous les ouverts Ui
tels que Ui ∩ U1 6= ∅, car Ui ∩ U1 contient alors un point d’accumulation, et ainsi de suite
de proche en proche.
14 CHAPITRE 2. GÉNÉRALITÉS

Enfin le théorème de Liouville est fondamental pour les surfaces de Riemann compactes.
Proposition 2.26. — Soit X une surface de Riemann compacte et f holomorphe sur X.
Alors f est constante.
Démonstration. — La fonction X → R, x 7→ |f (x)| est continue donc atteint son maximum
en P ∈ X. En prenant une carte P ∈ U → V ⊂ C, on voit que f ◦ φ−1 contredit le principe
du maximum sur V , donc est constante. Donc f est constante sur U , puis on applique la
proposition 2.25 pour en déduire qu’elle est constante partout.

2.26.1. Faisceaux 1. — Le théorème de Liouville nous dit donc que les fonctions ho-
lomorphes globales ne sont pas intéressantes lorsque X est compact. Elles sont par contre
cruciales localement, sur de petits ouverts. La théorie des faisceaux va justement nous ser-
vir à différencier les propriétés locales et globales de certains ensembles de fonctions, cela
étant mis dans un cadre formel. Nous l’utiliserons tout au long de ce poly en la développant
au fur et à mesure.
Définition 2.27. — Soit X un espace topologique. Un préfaisceau F sur X est la donné
pour tout ouvert U ⊂ X d’un ensemble F(U ), et la donnée pour tous ouverts U ⊂ V ⊂ X
d’une application resV /U : F(V ) → F(U ). On demande que resU/U = IdF (U ) , et que pour
tous U ⊂ V ⊂ W ⊂ X, on ait resV /U ◦ resW/V = resW/U .
On appellera les éléments de F(U ) les sections de F sur U . On notera fréquemment
H 0 (U, F) = F(U ). On peut penser aux sections de F sur U comme certaines fonctions
généralisées, mais ce ne sont pas nécessairement des fonctions ensemblistes sur U . Cela
peut par exemple être des formes différentielles, des champs de vecteurs, des sections de
fibrés vectoriels etc.
Remarque 2.28. — On vient de définir les faisceaux en ensembles. On définit de même
les faisceaux en groupes (ou groupes abéliens, anneaux, etc) en demandant que F(U ) soit
un groupe pour tout U , et que resU/V soit un morphisme de groupes.
Exemple 2.29. — On dispose des préfaisceaux suivants :
i. F(U ) est l’ensemble des fonctions ensemblistes U → C, et resV /U est la restriction
des fonctions.
ii. F(U ) est l’ensemble des fonctions continues U → C.
iii. Si X est une variété différentiable, F(U ) est l’ensemble des fonctions C ∞ sur U .
iv. Si X est une variété différentiable, F(U ) est l’ensemble des k-formes différentielles
sur U .
v. F(U ) = C pour tout U , et resV /U est l’identité pour tous U, V .
2.8. FONCTIONS HOLOMORPHES ET MÉROMORPHES 15

vi. F(U ) = Cπ0 (U ) est l’ensemble des fonctions localement constantes U → C, et resV /U
la restriction des fonctions. On note usuellement F = CX , et de même en remplaçant
C par Z etc.
On voit donc que les préfaisceaux ne paramètrent pas nécessairement des fonctions, même
si c’est bien sûr la situation typique qu’il faut avoir en tête.

Exemple 2.30. — Si on note F(U ) l’ensemble des fonctions à support compact sur U , on
n’obtient pas un préfaisceau. En effet la restriction ne préserve pas la compacité du support.
Il y a une notion un peu exotique de cofaisceau G, qui sont munis pour tous U ⊂ V d’un
morphisme de corestriction coresU,V : G(U ) → G(V ) et notre F est un cofaisceau.

Remarque 2.31. — On peut dire qu’un préfaisceau est un foncteur contravariant F :


Ouv(X) → Ens vers la catégorie des ensembles, avec des variantes claires pour les faisceaux
en groupes etc. Ici Ouv(X) désigne la catégorie dont les objets sont les ouverts de X, et
où Hom(U, V ) = ∅ sauf si U ⊂ V , auquel cas Hom(U, V ) consiste en un unique élément
(qu’on peut considérer comme étant l’inclusion de U dans V ).

Lorsque F est un préfaisceau, il n’y a a priori aucun lien entre F(Ui ) pour Ui ⊂ X
parcourant un recouvrement ouvert, et F(X). Par exemple on peut très bien imaginer
F(X) = ∅ et F(Ui ) 6= ∅, ou au contraire F(Ui ) = {pt} pour tout i alors que F(X) est très
grand. La définition de faisceau vient imposer de telles contraintes.

Définition 2.32. — Soit X un espace topologique et F un préfaisceau sur X. On dit


que F est un faisceau si pour tout ouvert U ⊂ X et tout recouvrement ouvert U = ∪i∈I Ui ,
on a les axiomes
Q Q
i. l’application i∈I resU/Ui : F(U ) → i∈I F(Ui ) est injective.
ii. étant donné une famille fi ∈ F(Ui ) pour tout i ∈ I, il existe f ∈ F(U ) tel que
resU/Ui (f ) = fi pour tout i ∈ I si et seulement si resUi ,Uij (fi ) = resUj ,Uij (fj ) pour tous
i, j ∈ I. On a noté Ui,j = Ui ∩ Uj .

Ainsi un préfaisceau F est un faisceau si les éléments de F(U ) sont “de nature locale”
pour tout U : ils doivent être déterminés par leur restriction à un recouvrement par de plus
petits ouverts, et inversement une famille de sections de F sur les termes du recouvrement
dont les restrictions coïncident sur les intersections 2 à 2 doit provenir d’une section sur U .
La plupart des préfaisceaux usuels sont des faisceaux :

Exemple 2.33. — On dispose des faisceaux suivants :


i. F(U ) est l’ensemble des fonctions ensemblistes U → C.
ii. F(U ) est l’ensemble des fonctions continues U → C.
iii. Si X est une variété différentiable, F(U ) est l’ensemble des fonctions C ∞ sur U .
16 CHAPITRE 2. GÉNÉRALITÉS

iv. Si X est une variété différentiable, F(U ) est l’ensemble des k-formes différentielles
sur U .
v. F(U ) = Cπ0 (U ) est l’ensemble des fonctions localement constantes U → C.

Exercice 2.34. — Prouver que le préfaisceau des fonctions constantes où F(U ) = C pour
tout U ⊂ X n’est pas un faisceau.

Remarque 2.35. — On peut reformuler la définition de faisceau en disant que les appli-
cations (resU/Ui )i∈I , (resUi /Uij )i,j∈I fournissent une suite exacte courte à gauche d’ensembles
Y Y
F(U ) ,→ F(Ui ) ⇒ F(Ui,j )
i∈I i,j∈I

Dans cette expression, je vous laisse le soin de définir une suite exacte courte d’ensembles...
C’est encore plus simple et plus usuel si F est un faisceau en groupes abéliens, auquel cas
on peut introduire les différences resUi /Uij − resUj /Uij et dire qu’on a une suite exacte courte
à gauche dans le sens habituel
Y Y
0 → F(U ) → F(Ui ) → F(Ui,j )
i∈I i,j∈I

L’exemple suivant est évidemment fondamental dans la théorie des surfaces de Riemann.

Exemple 2.36. — Soit X une surface de Riemann. Si on note OX (U ) = H 0 (U, OX )


l’ensemble des fonctions holomorphes sur U , on obtient un faisceau de groupes de C-
espaces vectoriels. De même avec les fonctions méromorphes (mais on ne donnera pas de
nom à ce faisceau).

Exemple 2.37. — Soit X une surface de Riemann et D un diviseur. On note OX (D) le


faisceau tel que OX (D)(U ) est l’ensemble des fonctions f méromorphes sur U vérifiant
D + div(f ) ≥ 0. C’est un faisceau sur X.
Par exemple si D = (P ) − 2(Q), le faisceau OX (D) paramètre les fonctions avec pôle
simple en P (ou bien holomorphes en P ), zéro au moins double en Q, et holomorphes hors
de P , sans spécifier leurs autres zéros. Savoir si H 0 (X, OX (D)) 6= 0 revient donc à savoir
s’il existe des fonctions méromorphes à pôles et zéros prescrits (juste dans le sens d’une
inégalité).

2.38. Formes différentielles holomorphes


On va donner une variante de la définition 2.23 dans laquelle les conditions de recollement
sont tordues par le jacobien du changement de coordonné.
2.38. FORMES DIFFÉRENTIELLES HOLOMORPHES 17

Définition 2.39. — Soit X une surface de Riemann d’atlas (Ui , Vi ; φi ). Une 1-forme diffé-
rentielle holomorphe (resp. méromorphe) ω sur X est la donné pour tout i ∈ I de fonctions
fi : Vi → C holomorphes (resp. méromorphes) telles que fj = (fi ◦ φi ◦ φ−1 −1 0
j ) · (φi ◦ φj )
pour tous i, j ∈ I.
Ainsi ω n’est pas une fonction X → C. Il n’y a pas de sens à parler de la valeur ω(P ) ∈ C
si P ∈ X, car la valeur fi (φi (P )) dépend du choix de la carte ou de l’atlas.
Remarque 2.40. — Si X est un ouvert de C muni de son atlas à une carte (X ⊂ C), la
condition de recollement est vide et les 1-formes holomorphes sur X s’identifient canonique-
ment aux fonctions holomorphes. Néanmoins si ω est une 1-forme sur X (donc vue comme
fonction holomorphe ω = f : X → C), on impose à ω de se comporter de manière non
naïve par changement de coordonné ie par application d’un biholomorphisme φ : X → X.
Alors qu’une fonction f : X → C devient f ◦ φ par le changement de coordonné φ (voir
la définition 2.23), la forme différentielle ω devient (ω◦ φ) · φ0 . C’est pour cela qu’il y a une
différence globale entre forme différentielle et fonctions (voir le théorème REF).
Cela justifie aussi que si X ⊂ C est un ouvert, on préfère noter ω = f (z)dz puisque
formellement φ∗ (ω) = f (φ(z))dφ(z) = f (φ(z))φ0 (z)dz. Dans le cas général où X est une
surface de Riemann d’atlas (Ui , Vi ; φi ), une 1-forme ω sera donnée dans les cartes par
φ∗ (ω) = (φ−1 ∗
i ) (ω) = fi (z)dz où fi est la fonction apparaissant dans la définition 2.39.

Remarque 2.41. — Si on avait à notre disposition la notion de variété complexe de di-


mension deux (qui demande au préalable d’étudier les fonctions holomorphes sur un ouvert
de C2 , voir la remarque 2.7), on pourrait définir le fibré tangent p : T X → X, qui vérifie
p−1 (x) = TX,x pour tout x ∈ X, et qui est un fibré vectoriel holomorphe en C-espaces vecto-
riels (même définition qu’en géométrie différentielle, en remplaçant les difféomorphismes par
des biholomorphismes). Une 1-forme différentielle holomorphe peut alors être vue comme
une section s : X → T X de p (ie une application holomorphe vérifiant p ◦ s = IdX ).
Lorsque X ⊂ C est un ouvert, le fibré T X est canoniquement trivialisé et donc T X =
X × C de tel sorte que p soit la première projection pr1 . On note alors dz : X → T X =
X ×C, z 7→ (z, 1) la section canonique. Tout autre section s’écrit naturellement s = f (z)dz :
z 7→ (z, f (z)) et on retrouve que les formes différentielles s’identifient aux fonctions.
Par contre lorsque X est une surface de Riemann quelconque, le fibré T X → X n’est
plus trivial (voir le cas de P1C = S2 et le théorème de la boule chevelue) et les fonctions ne
s’identifient plus aux formes différentielles.
Remarque 2.42. — On peut faire explicitement le lien avec les formes différentielles C ∞ :
une surface de Riemann est une variété différentielle de dimension deux et une 1-forme
différentielle ω est holomorphe si dans les cartes lorsqu’on écrit ω = a(x, y)dx + b(x, y)dy,
on a en fait a(x, y)dx + b(x, y)dy = f (x + iy)dz avec dz = dx + idy. Ainsi on demande
b(x, y) = ia(x, y) et que z = x + iy 7→ a(x, y) soit holomorphe.
18 CHAPITRE 2. GÉNÉRALITÉS

Proposition 2.43. — Soit X une surface de Riemann. On dispose des constructions sui-
vantes :
i. Si f est une fonction holomorphe (resp. méromorphe) sur X, on a la 1-forme diffé-
rentielle holomorphe (resp. méromorphe) df sur X.
ii. Si ω est une forme différentielle holomorphe (resp. méromorphe) et que f est une
fonction holomorphe (resp. méromorphe), on a la forme différentielle f · ω.
iii. Si ω1 , ω2 6= 0 sont deux formes différentielles méromorphes sur X, on a la fonction
méromorphe ω1 /ω2 sur X.

Démonstration. — Introduisons un atlas (Ui , Vi ⊂ C, φ) de X et construisons tous les


objets dans les cartes.
i. Si f correspond à (fi ) avec fi holomorphe sur Vi , on pose considère la collection fi0 (z)
qui vérifie maintenant l’équation de recollement des formes différentielles. C’est df
par définition.
ii. Si f correspond à (fi ) et ω à (gi ), la collection (fi · gi ) correspond à une forme
différentielle notée f · ω.
iii. Si ω1 correspond à (fi ) et ω2 à gi , la collection (fi /gi ) vérifie l’équation de recollement
d’une fonction notée ω1 /ω2 .

Corollaire 2.44. — Notons (X) le corps des fonctions méromorphes sur X et M(X)diff
le C-espace vectoriel des 1-fomes méromorphes sur X. Alors M(X)diff est un M(X)-espace
vectoriel de dimension ≤ 1 sans base canonique.

Démonstration. — Comme f ω ∈ M(X)diff si f ∈ M(X) et ω ∈ M(X)diff , on voit qu’on a


bien un espace vectoriel. Il est de dimension puisque tous les vecteurs sont proportionnels :
si ω1 , ω2 6= 0 ∈ M(X)diff , on a ω1 = f · ω2 avec f = ω1 /ω2 ∈ M(X).

Remarque 2.45. — On verra qu’il existe toujours des formes différentielles méromorphes
non nulles et la dimension de M(X)diff sur M(X) est donc 1. Ce n’est pas évident pour
l’instant et c’est relié au fait que C ⊂ M(X) est une inclusion stricte, autrement dit qu’il
existe des fonctions méromorphes non constantes (voir la remarque 2.14). En effet si f est
méromorphe non constante, df est une forme différentielle méromorphe non nulle.

Les fonctions holomorphes (ou méromorphes) et les formes différentielles holomorphes


(ou méromorphes) ont un rôle complètement différent sur une surface de Riemann X
quelconque.
2.38. FORMES DIFFÉRENTIELLES HOLOMORPHES 19

Regardons tout d’abord la notion de “s’annuler ou d’avoir un pôle en P ∈ X” fixé.


C’est une notion bien définir pour une fonction f , ce qui mène au diviseur div(f ) de la
définition 2.16. Il en est de même pour une forme méromorphe ω.

Lemme 2.46. — Soit X une surface de Riemann, P ∈ X et ω une 1-forme méromorphe


sur X. Soit P ∈ Ui un ouvert de carte où φi : Ui → Vi ⊂ C. Notons fi = φi,∗ (ω) la fonction
associée à ω sur Ui . L’entier ordP (fi ) ne dépend pas du choix de la carte Ui et de l’atlas.

Démonstration. — Comme fj = (fi · φi ◦ φ−1 −1 0


j ) · (φi ◦ φj ) par l’équation de recollement
des formes différentielles et que (φi ◦ φ−1 0
j ) (z) 6= 0 pour tout z ∈ Vj car φi ◦ φj
−1
est un
biholomorphisme, c’est évident.

P
Définition 2.47. — On note div(ω) = P ∈X ordP (ω) · [P ] ∈ Div(X) et on l’appelle le
diviseur de ω.

Ainsi ω est holomorphe si et seulement si div(ω) ≥ 0.


Passons à présent à la notion de valeur en un point P ∈ X. Une fonction f sans pôle en P
définit évidemment un nombre f (P ) ∈ C. Une manière compliquée de le voir est de choisir
un atlas (Ui , Vi , φi ), d’identifier f à la collection (fi : f ◦ φ−1
i )i et de poser f (P ) = fi (φi (P ))
pour tout i tel que P ∈ Ui . Cela ne dépend pas du choix de la carte ou de l’atlas par
l’équation de recollement des fonctions.
Par contre si ω est une forme différentielle holomorphe en P , identifiée à une famille de
fonctions (fi : Vi → C)i , on peut considérer fi (φi (P )) ∈ C mais cela dépend du choix de i
tel que P ∈ Ui , et aussi du choix de l’atlas. Ainsi les formes différentielles n’ont pas de
valeur bien définie dans C.

Remarque 2.48. — Evidemment la géométrie différentielle nous enseigne que ω(P ) est
un élément d’un C-espace vectoriel de dimension un sans base, à savoir le dual de TP X.

Mais les formes différentielles ont d’autres avantages sur les fonctions, comme l’existence
de résidu. Soit en effet P ∈ X et f une fonction méromorphe en P identifée à (fi : Vi → C).
On peut considérer Resφi (P ) (fi ) ∈ C le coefficient de z−φ1i (P ) dans le développement en série
de Laurent de fi en φi (P ) ∈ Vi . Mais cette notion n’est pas invariante par changement de
coordonnée holomorphe ! Autrement dit elle dépend du choix de l’indice i tel que P ∈ Ui
et du choix de l’atlas. Sur une surface de Riemann quelconque, une fonction méromorphe
n’a pas de résidu bien défini.

Exemple 2.49. — Le problème est donc que si V ⊂ C est un ouvert, si Q ∈ V et


si ψ : V → V est un biholomorphisme, si f : V 99K C est méromorphe, on n’a pas
Resψ(Q) (f ) = ResQ (f ◦ ψ). Prendre par exemple V = C, Q = 0, ψ(z) = 2z, f (z) = 1/z !
20 CHAPITRE 2. GÉNÉRALITÉS

Le calcul formel d(2z)/(2z) = dz/z suggère par contre que la forme différentielle dz/z
a un résidu bien défini en 0, invariant par changement de coordonnées par un biholomor-
phisme. On va voir dans les lignes suivantes que c’est effectivement le cas.

Soit ω une forme différentielle méromorphe en P sur X, représentée par des fonctions
fi : Vi 99K C dans les cartes. Posons resP (ω) = resφi (P ) fi ∈ C.

Lemme 2.50. — Le nombre complexe resP (ω) est indépendant du choix de la carte P ∈ Ui
et du choix de l’atlas. Il définit un morphisme de groupes canonique

resp : M(X)diff −→ C

Exercice 2.51. — Prouver algébriquement le lemme 2.50. Il s’agit de voir que pour tout
ouvert V ⊂ C, tout Q ∈ V , tout ψ : V → V un biholomorphisme, tout f : V 99K C est
méromorphe, on a Resψ(Q) (f ) = ResQ (f ◦ ψ · ψ 0 ).
Donner ensuite une preuve de ce résultat utilisant l’analyse complexe. Quelle preuve est
la plus simple ? On reviendra sur la définition du résidu avec un tout petit peu plus de
détails dans le lemme 5.46.

Remarque 2.52. — Une question similaire se pose sur tout corps k pour une série de
Laurent f ∈ k((t)) = Frac(k[[t]]) et un automorphisme ψ de k[[t]]. Il est difficile de prouver
l’invariance du résidu de f (z)dz par pré-composition par ψ purement algébriquement.
Tate (REF) a trouvé une preuve élégante reposant sur l’existence de trace de certains
endomorphismes en dimension infinie, et c’est la partie dure de la (d’une...) démonstration
algébrique du théorème de Riemann-Roch pour les courbes.

Enfin et de manière reliée, si γ : [0, 1] → X est un chemin C ∞ d’image R C ⊂ X, une


fonction holomorphe f : X → C ne dispose pas d’une intégrale curviligne
R C
f ∈ C, mais
une forme différentielle holomorphe ω dispose d’une telle intégrale C ω ∈ C.

Remarque
R 2.53. — Ce n’est donc pas pour rien qu’en analyse complexe on note plutôt
C
f (z)dz !
R R1
D’ailleurs on pourrait penser définir C f := 0 f ◦ γ(t)dt. Quelle critique pouvez-vous
formuler envers une telle définition ?

Remarque 2.54. — Il n’y a pas de 2-formes holomorphes sur les ouverts de C (et donc
sur les surfaces de Riemann) car dz ∧ dz = 0. Sur les ouverts de C2 il y a par contre la
2-forme dz1 ∧ dz2 et sur une variété complexe de dimension deux, il faudrait également
s’intéresser aux 2-formes holomorphes.
2.38. FORMES DIFFÉRENTIELLES HOLOMORPHES 21

2.54.1. Coordonnée locale et formes différentielles. — Finissons par une termino-


logie usuelle, qui n’apporte rien de neuf à la discussion mais qui est courante.

Définition 2.55. — Soit X une surface de Riemann et P ∈ X. Une coordonnée locale


sur X en P est la donnée d’un atlas (Ui , Vi , φi ), d’une carte P ∈ Ui , et d’une fonction ho-
lomorphe zi,P : Vi → C s’annulant à l’ordre 1 en φi (P ). Dans cette définition, on s’autorise
à remplacer Ui par un ouvert plus petit contenant P .

Ainsi, vu que Vi ⊂ C est un ouvert, la fonction z − φi (P ) est une coordonnée locale


en P . On compose parfois implicitement φi par la translation C → C, z 7→ z − φi (P ), et la
fonction z = IdVi : Vi → C devient donc une coordonnée locale en P .

Remarque 2.56. — On notera bien que les coordonnées locales ne sont absolument pas
canoniques ! On a le choix de l’atlas, de la carte, et de la fonction. Seuls seront intéressant
des objets définis intrinsèquement sur X (par exemple des fonctions ou formes différentielles
méromorphes), qu’on pourra à l’occasion écrire explicitement dans une coordonnée locale
afin de faire des calculs.
Si X ⊂ C est un ouvert, on a cette fois une coordonnée locale canonique en P ∈ C, à
savoir z−P . Mais toute fonction holomorphe du type (z−P )·(1+a1 (z−P )+a2 (z−P )2 +· · · )
conviendrait tout aussi bien.

Soit ω une 1-forme différentielle méromorphe sur X, P ∈ X et z une coordonnée locale


en P . On peut alors écrire ω grâce à cette coordonnée dans un voisinage de P sous la forme
X∞
ω= an z n dz
n>>−∞

. Répétons une dernière fois ce que cela veut dire plus canoniquement : on choisit une carte
P ∈ U , φ : U → V ⊂ C telle que φ(P ) = 0 et on écrit φ∗ (ω) comme 1-forme méromorphe
sur V . L’holomorphie de ω se traduit par an = 0 si n < 0.

2.56.1. Faisceaux 2. — On a définit dans la section 2.26.1 la notion de faisceaux en


groupes abéliens ou en anneau sur une surface de Riemann X. Le faisceau OX des fonctions
est bien sûr un faisceau en anneau.

Définition 2.57. — Soit X une surface de Riemann. Un faisceau en groupes abéliens F


sur X est un faisceau en OX -modules si pour tout ouvert U ⊂ X, le groupe F(U ) est
naturellement muni d’une structure de OX (U )-module, et que pour V ⊂ U les applica-
tions de restrictions F(U ) → F(V ) sont compatibles à cette structure de module et aux
applications de restriction OX (U ) → OX (V ).

Exemple 2.58. — On a dans tous les cas un faisceau d’anneau et un faisceau en modules
sur ce faisceau en anneaux :
22 CHAPITRE 2. GÉNÉRALITÉS

i. X est un espace topologique, le faisceau en anneaux C X des fonctions localement


constantes et le faisceau en C X -modules C X des fonctions continues.
ii. X est un espace topologique, le faisceau en anneaux C bX des fonctions continues
bornées et le faisceau en C bX -modules C X des fonctions continues.
iii. Si X est une variété différentielle, le faisceau en anneaux C ∞
X des fonctions C

et le
∞ ∞
faisceau en C X -modules des k-formes différentielles C .
iv. X est une surface de Riemann, le faisceau en anneaux OX des fonctions holomorphes
et le faisceau en OX -module OX (D) pour D un diviseur (voir l’exemple 2.37).
v. X est une surface de Riemann, le faisceau en anneaux OX des fonctions holomorphes
et le faisceau en OX -module Ω1X des formes diffférentielles holomorphes.
Définition 2.59. — Soit X un espace topologique et F, G deux faisceaux sur X. Un
morphisme de faisceaux f : F → G est la donnée pour tout ouvert U ⊂ X d’une application
fU : F(U ) → G(U ) vérifiant resG,U/V ◦ fU = fV ◦ resF ,U/V pour tous V ⊂ U . De même pour
un morphisme de faisceaux en groupes abéliens où on demande à fU d’être un morphisme
de groupes abéliens pour tout U .
Exercice 2.60. — Soit X une surface de Riemann.
i. Ecrire la définition d’un morphisme de faisceaux en OX -modules.
ii. Prouver que les formes différentielles holomorphes définissent un faisceau Ω1X en OX -
modules.
iii. Prouver que la différentielle f 7→ df de la proposition 2.43 définit un morphisme
de faisceaux d : OX → Ω1X . Est-ce un morphisme de faisceaux en CX -modules ? En
OX -modules ?
iv. Définir en général le noyau d’un morphisme f : F → G de faisceaux, en prenant
garde qu’on veut obtenir un faisceau.
v. Identifier le noyau de d : OX → Ω1X . Est-ce un faisceau en OX -modules ?

2.61. Etude extensive de P1C


Considérons l’espace topologique S2 = {(x, y, z) | x2 + y 2 + z 2 = 1} ⊂ R3 . On le munit
d’une structure de surface de Riemann (appelée sphère de Riemann) de la manière suivante.
Soit S = (0, 0, −1) et N = (0, 0, 1) les pôles sud et nord. On considère les projections
stéréographiques qui sont des homéomorphismes
x + iy
φN : S2 − {N } → R2 = C, (x, y, z) 7→
1−z
x − iy
φS : S2 − {N } → R2 = C, (x, y, z) 7→
1+z
2.61. ETUDE EXTENSIVE DE P1C 23

On a alors φN ◦ φ−1 −1
S : C → C, z 7→ z . Le changement de carte est donc bijectif. Toutefois
la vision S2 = {(x, y, z) | x2 + y 2 + z 2 = 1} ⊂ R3 n’est bien sûr pas adaptée à l’analyse
complexe et mène à des formules lourdes. On préfère donc utiliser la droite projective
complexe qu’on va maintenant décrire.
Notons P1C = (C2 − {(0, 0)})/C∗ où on agit par homothétie. Notons [X, Y ] ∈ P1C la
classe de (X, Y ) 6= (0, 0). C’est une coordonnée homogène, ce par quoi on veut dire que
[X, Y ] = [λ · X, λ · Y ] pour tout λ ∈ C∗ .
On voit que φ : U = {[X, Y ] ∈ P1C | Y 6= 0} → C, [X, Y ] 7→ X/Y est une bijection
d’inverse C → P1C , z 7→ [z, 1]. De plus si on munit P1C de la topologie quotient induite par
celle de C2 , on se rend compte que c’est même un homéomorphisme.
De même, on note ψ : V = {[X, Y ] ∈ P1C | X 6= 0} → C, [X, Y ] 7→ Y /X, qui est
une bijection d’inverse C → P1C , z 7→ [1, z]. On remarque que P1C = U ∪ V . On notera
0 = 0P1C = [0, 1] ∈ U et ∞ = ∞P1C = [1, 0] ∈ V . On a φ(0) = ψ(∞) = 0 ∈ C, ce qui
se traduit par le fait que (U, φ) et (V, ψ) sont deux carte envoyant respectivement 0P1C
et ∞P1C sur 0 ∈ C. La composée de ces deux bijections ψ ◦ φ−1 (et aussi φ ◦ ψ −1 ) est
C∗ → C∗ , z 7→ z −1 .
Notons C1 et C2 deux copies de C. On désignera par z1 , z10 , · · · ∈ C1 des éléments de la
première copie et par z2 , z20 , · · · ∈ C2 des éléments de la seconde. Considérons la relation
d’équivalence ∼ suivante sur C1 C2 où z1 ∼ z2 si et seulement si z1 , z2 6= 0 et z1 = z2−1 ,
`

où z1 ∼ z10 si et seulement si z1 = z10 et où z2 ∼ z20 si et seulement si z2 = z20 . Notons


C1 C∗ C2 le quotient (C1 C2 )/ ∼. On a donc une bijection P1C = C1 C∗ C2 , qui envoie
` ` `

le premier facteur C1 bijectivement sur U , et le second C2 sur V . Là aussi un petit travail


avec la topologie quotient montre que c’est un homéomorphisme.
`
Exercice 2.62. — Soit ∼ la relation d’équivalence sur C1 C2 où z1 ∼ z2 si et seulement
si z1 , z2 6= 0 et z1 = z2 , où z1 ∼ z10 si et seulement si z1 = z10 et où z2 ∼ z20 si et seulement
si z2 = z20 . Montrer que (C1 C2 )/ ∼ muni de la topologie quotient n’est pas séparé.
`

Au final on a muni P1C d’une surface de Riemann obtenue en recollant C et C le long


des ouverts C∗ et C∗ , identifiés par l’application z 7→ z −1 . C’est exactement la même
construction que celle qu’on a effectué pour S2 et on obtient donc un isomorphisme de
surfaces de Riemann
P1C = S2
Si on note 0 := [0, 1] ∈ P1C et ∞ := [1, 0] ∈ P1C , cet isomorphisme envoie 0 sur N et ∞
sur S. Il envoie U sur S2 − {N } et φ sur φN , et envoie V sur S2 − {S} et ψ sur φS
La morale est que tout objet (fonction holomorphe, méromorphe, forme différentielle)
sur P1C déterminera un objet de même nature dans la carte 0 ∈ U → C, qu’on écrira dans
une coordonnée z, et un objet de même nature dans la carte ∞ ∈ V → C qu’on écrira dans
la coordonnée z 0 . Ces objets se correspondront par le changement de variable z 0 = 1/z, le
24 CHAPITRE 2. GÉNÉRALITÉS

changement de variable étant fait de manière différente selon qu’il s’agit d’une fonction ou
d’une forme différentielle.
Ainsi z est une coordonnée locale sur l’ouvert U ⊂ P1C dans le sens de la définition 2.55,
qui s’annule en 0. Et z 0 = 1/z est une coordonnée locale sur V qui s’annule en ∞.

2.62.1. Fonctions méromorphes. — On peut décrire complètement toutes les fonc-


tions méromorphes sur la droite projective.

Théorème 2.63. — Le corps des fonctions méromorphes M(P1C ) est canoniquement iso-
morphe au corps C(z) des fractions rationnnelles en la variable z.

Démonstration. — Soit f une fonction méromorphe sur P1C . On en déduit une fonction
f ◦ φ−1 : C → C méromorphe dans la carte (U, φ).
Supposons pour expliquer l’idée que f ◦ φ−1 est holomorphe, ie que f n’a pas de pôles
sur U . Alors f ◦ φ−1 est entière, donnée par une série n≥0 an · z n de rayon de convergence
P

infini. Écrivons la condition de méromorphie de f en ∞ ∈ V . Elle est équivalente à la


méromorphie de f ◦ ψ −1 : C → C. Mais (f ◦ ψ −1 )(z 0 ) = (f ◦ φ−1 )(φ ◦ ψ −1 (z 0 )) = (f ◦
φ−1 )(1/z 0 ) = n≥0 an · z −n . Cette somme n’a donc qu’un nombre fini de termes non nuls,
P

et f ◦ φ−1 est un polynôme.


Dans le cas général, on écrit
Y 1
f ◦ φ−1 (z) = g(z) ·
i
(z − ai )ni
en introduisant les pôles ai ∈ C de f ◦ φ−1 et leurs multiplicités ni , et où g est entière
sur C. On applique alors l’argument précédent à g, et on obtient que g est un polynôme,
ce qu’il fallait démontrer.

Remarque 2.64. — Ainsi M(P1C )/C est une extension de degré de transcendance 1. On
verra que c’est le cas pour toute surface de Riemann compacte (mais rappelons encore que
ce n’est même pas évident qu’il existe une fonction méromorphe non constante sur une
surface de Riemann compacte générale).

Le théorème 2.63 permet de tout savoir sur les fonctions méromorphes sur P1C : leur
diviseur, le nombre de leurs zéros et pôles, etc. On a par exemple la proposition suivante,
dont le premier point est une autre preuve, explicite, du théorème de Liouville.

Proposition 2.65. — On a les égalités suivantes


i. H 0 (P1C , OP1C ) = C
ii. H 0 (P1C , OP1C (k · (∞)) = C[z]deg≤k si k ≥ 0, et est nul si k < 0.
iii. H 0 (P1C , OP1C (k · (0)) = C[z −1 ]deg≤k si k ≥ 0, et est nul si k < 0.
2.61. ETUDE EXTENSIVE DE P1C 25

iv. H 0 (P1C , OP1C (b · (∞) − a · (0)) = z a · C[z]deg≤b−a si b ≥ a, et est nul si b < a.

Démonstration. — Tout a été prouvé lors de la démonstration du théorème 2.63. Par


exemple si f est holomorphe sur P1C , elle est holomorphe sur U donc s’écrit dans cette
carte n≥0 an z n . La méromorphie en ∞ se traduit par an = 0 si n >> 0 et l’holomorphie
P

en ∞ se traduit par an = 0 pour tout n > 0, d’où le premier point. Les autres sont
similaires.

Exercice 2.66. — Soit D ∈ Div(P1C ).


i. Ecrire explicitement H 0 (P1C , OP1C (D)).
ii. En déduire que cet espace est nul si deg(D) < 0 et qu’il est de dimension deg(D) + 1
sinon.
iii. Prouver que pour tout f ∈ M(P1C )∗ , le diviseur div(f ) est de degré nul.
iv. Prouver réciproquement que si D est de degré nul, il existe f ∈ M(P1C )∗ tel que
D = div(f ). Ainsi le problème de Cousin admet une réponse extrêmement simple
sur P1C (voir la remarque 2.22).

Remarque 2.67. — Soit X une surface de Riemann compacte. On définira son genre
g ∈ N, qui sera nul pour P1C . Le théorème de Riemann-Roch nous montrera que
H 0 (X, OX (D)) = 0 si deg(D) < 0, et garantira que H 0 (X, OX (D)) est de dimension
1 − g + deg(D) si deg(D) > 2g − 2.
La formule deg(div(f )) = 0 pour tout f ∈ M(X)∗ sera toujours vraie. Par contre
tout diviseur de degré nul ne sera pas principal. On introduira au contraire le quotient
Pic(X) = Div(X)/{div(f ), f ∈ M(X)∗ } appelé groupe de Picard de X. Le morphisme
de groupes abéliens deg : Div(X) → Z passe au quotient en deg : Pic(X) → Z puisque
deg(div(f )) = 0. On notera alors Pic0 (X) = Ker(deg : Pic(X) → Z). Ce groupe, qui
quantifie l’obstruction au problème de Cousin, ne sera pas nul et on le calculera pour les
courbes elliptiques. L’exercice montre par contre que Pic0 (P1C ) = 0 et Pic(P1C ) = Z.

Exercice 2.68. — Soit X une surface de Riemann. Prouver que toute fonction méro-
morphe f : X 99K C s’étend par continuité en f˜ : X → P1C , qui est un morphisme de
surfaces de Riemann, puis que cette construction fournit une bijection entre l’ensemble des
fonctions méromorphes sur X et l’ensemble des morphismes de surfaces de Riemann de X
vers P1C .

Remarque 2.69. — Un tel résultat est faux lorsque X est de dimension > 1. Par exemple
si X = C2 , f (z1 , z2 ) = zz21 qui est en effet une fonction méromorphe à deux variables, on a
nécessairement f˜ : X − {z2 = 0} → P1C , (z1 , z2 ) 7→ [z1 , z2 ]. Cette fonction ne s’étend pas
par continuité en f˜ : X → P1C car [0, 0] ∈ / P1C .
26 CHAPITRE 2. GÉNÉRALITÉS

2.69.1. Formes différentielles. — Passons à la description explicite des formes diffé-


rentielles méromorphes sur la droite projective.
Définition 2.70. — La forme différentielle dz sur P1C est l’unique 1-forme différentielle
méromorphe ω vérifiant φ∗ (ω) = dz. Autrement dit dans la carte φ : U → C, la forme dz
sur U correspond à la fonction constante 1 sur C.
Lemme 2.71. — La forme différentielle dz a un pôle double de résidu nul en ∞ ∈ P1C .
En particulier elle n’est pas holomorphe sur P1C .
Démonstration. — Pour ne pas faire trop d’abus de notations, appelons plutôt ω cette
forme sur P1C . Il faut expliciter ω dans la carte ψ : V → C. Mais par la règle de changement
de variable des formes différentielles (ie l’équation fonctionnelle qu’elles satisfont lors d’un
changement de carte), si on note fU = 1 la fonction associée à ω dans la carte U et fV
la fonction associée à ω dans la carte V , on a fV = (fU ◦ φ ◦ ψ −1 ) · (φ ◦ ψ −1 ). Comme
0)
φ ◦ ψ −1 (z) = 1/z, cela veut dire fV (z 0 ) = fU (1/z 0 ) · ∂(1/z
∂z 0
= −1/z 02 .

dz
Exercice 2.72. — Calculer le diviseur de la forme différentielle zdz sur P1C . Idem pour z
.
Que vaut la somme des résidus de dz
z
?
Théorème 2.73. — Il existe un isomorphisme canonique M(P1C )diff = C(z)dz où l’on
rappelle que M(P1C )diff désigne le M(P1C )-espace vectoriel des formes différentielles méro-
morphes.
Démonstration. — C’est tautologique puisque M(P1C )diff est un M(P1C )-espace vectoriel de
dimension ≤ 1, qui n’est pas nul puisque dz 6= 0, et qui est donc isomorphe à M(P1C ) · dz,
en notant que M(P1C ) = C(z) par le théorème 2.63.

Corollaire 2.74. — Il n’existe pas de forme différentielle holomorphe non nulle sur P1C .
Ainsi H 0 (P1C , Ω1P1 ) = 0.
C

Démonstration. — Si ω = R(z)dz est holomorphe avec R(z) ∈ C(z), l’holomorphie sur U


garantit que R ∈ C[z]. Mais l’holomorphie de ω sur V se traduit alors par le fait que
R(1/z 0 )d(1/z 0 ) = −1/z 02 R(1/z 0 )dz 0 est holomorphe, donc par le fait que −1/z 02 R(1/z 0 ) ∈
C[z 0 ]. La seule possibilité est R(z) = 0.

Remarque 2.75. — On voit bien que globalement les formes différentielles sont diffé-
rentes des fonctions puisque les constantes sont holomorphes sur P1C . On verra que si X
est une surface de Riemann compacte de genre g, le C-espace vectoriel H 0 (X, Ω1X ) est
de dimension g. Ainsi H 0 (X, Ω1X ) caractérise le genre de X, ce qui n’est pas le cas pour
H 0 (X, OX ).
2.61. ETUDE EXTENSIVE DE P1C 27

Exercice 2.76. — Soit ω une forme différentielle méromorphe sur P1C . Prouver que
deg(div(ω)) = −2. En déduire à nouveau que ω ne peut pas être holomorphe.
Remarque 2.77. — Il s’agit encore d’une différence sensible entre formes différentielles
et fonctions méromorphes (dont le diviseur est de degré nul sur toute surface de Riemann
compacte). Lorsque X est compacte de genre g et ω est méromorphe sur X, on verra que
deg(div(ω)) = 2g − 2.
Exercice 2.78. — Prouver les points suivants.
P
i. Trouver une preuve algébrique du fait que P ∈P1C ResP (ω) = 0 pour tout forme
méromorphe ω sur P1C .
ii. Trouver une preuve analytique de ce même fait. On pourra écrire P1C = S2 et appliquer
le théorème des résidus.
iii. En déduire une nouvelle preuve de deg(div(f )) = 0 pour toute fonction méromorphe f
sur P1C .
CHAPITRE 3

COURBES ET FONCTIONS ELLIPTIQUES

Nous allons donner un nouvel exemple de surfaces de Riemann compactes, qui sont de
la forme C/Λ pour Λ ⊂ C un réseau. Commençons donc par une construction générale de
surface de Riemann quotient.

3.1. Quotients
Soit G un groupe discret agissant sur une surface de Riemann X. On dit que l’action est
propre si le quotient X/G muni de la topologie quotient est séparé. On dit que l’action est
holomorphe si pour tout g ∈ G, l’application ag : X → X, x 7→ g ∗ x est un morphisme de
surface de Riemann (auquel cas sa réciproque ag−1 reste holomorphe). On dit que l’action
est sans point fixe si pour tout x ∈ X, on a StabG (x) = {g ∈ G | g ∗ x = x} = {eG }. Lorsque
l’action de G sur X est sans points fixes,
Sous les hypothèses plus faible que G est un groupe discret agissant par homéomor-
phismes sur un espace topologique X, on dispose de l’ensemble quotient X/G et de la
projection π : X → X/G. On munit X/G de la topologie quotient, dont les ouverts
sont les V ⊂ X/G tels que π −1 (V ) ⊂ X est ouvert. De manière équivalente (en utili-
sant π −1 (π(U )) = ∪g∈G g ∗ U ), on peut dire que les ouverts de X/G sont exactement les
π(U ) pour U ⊂ X ouvert. L’application π est donc continue et ouverte. C’est une appli-
cation quotient, ce qui veut dire que pour tout espace topologique Y et toute application
ensembliste f : X/G → Y , on a f continue si et seulement si f ◦ π continue.

Remarque 3.2. — Dans le cas où ∼ est une relation d’équivalence sur un espace topo-
logique X, on munit Y = X/ ∼ de la topologie quotient qui est la meilleure topologie
rendant π : X → Y continue. Ainsi V ⊂ Y est ouvert si et seulement si π −1 (V ) ⊂ X
est ouvert. L’application π alors une application quotient dans le sens précédent. Ce qui
change par rapport au cas d’une relation d’équivalence associée à l’action d’un groupe,
c’est que π n’est pas nécessairement ouverte.
30 CHAPITRE 3. COURBES ET FONCTIONS ELLIPTIQUES

Plus généralement, si π : X → Y est n’importe quelle surjection d’un espace topologique


vers un ensemble, on peut munir Y de la topologie quotient, pour laquelle π devient conti-
nue et une application quotient, mais n’est pas ouverte. C’est une généralisation illusoire
puisque si on pose x ∼ x0 lorsque π(x) = π(x0 ), on obtient une relation d’équivalence sur X
dont le quotient est Y .

Exercice 3.3. — Trouver un espace topologique X et une relation d’équivalence ∼ telle


que l’application quotient π : X → X/ ∼ ne soit pas ouverte. Définir une notion de relation
d’équivalence ouverte, qui garantit que π est ouverte. Vérifier que les relations d’équivalence
associées à l’action d’un groupe par homéomorphismes sont ouvertes.

Revenons à l’action par homéomorphismes d’un groupe discret G sur un espace topolo-
gique X. On vérifie que l’action est propre si et seulement si X/G est un espace topologique
séparé. On vérifie également que si l’action est sans point fixe, alors π : X → X/G est un
revêtement topologique : pour tout y ∈ X/G, il existe un voisinage y ∈ V ⊂ X/G et un
homéomorphisme π −1 (V ) = V × G faisant se correspondre π et la première projection prV .
Repassons enfin au cas le plus restrictif où X est une surface de Riemann. La proposition
suivante est naturelle. Elle garantit que l’application π : X → X/G est une application
quotient dans la catégorie des surfaces de Riemann.

Proposition 3.4. — Si un groupe discret G agit sur une surface de Riemann X propre-
ment, holomorphiquement et sans point fixe, il existe une unique structure de Riemann
sur X/G rendant la projection π : X → X/G holomorphe et telle que pour toute surface
de Riemann Y et toute application ensembliste f : X/G → Y , on a f holomorphe si et
seulement si f ◦ π holomorphe.
L’application f 7→ π ∗ (f ) := f ◦ π induit une bijection de l’ensemble des fonctions ho-
lomorphes (resp. méromorphes) f : X/G → C vers l’ensemble des fonctions holomorphes
(resp. méromorphes) f˜ : X → C qui sont G-invariantes, la bijection réciproque étant
le passage au quotient f˜ 7→ f¯˜. Si f et f˜ se correspondent, pour tout P ∈ X on a
ordP (f˜) = ordπ(P ) (f ) et on a π −1 (div(f )) = div(f˜), qui est un diviseur G-invariant sur X.
L’application ω 7→ π ∗ (ω) induit une bijection de l’ensemble des formes différentielles
holomorphes (resp. méromorphes) ω sur X/G vers l’ensemble des formes différentielles
holomorphes (resp. méromorphes) ω̃ sur X qui sont G-invariantes. Si ω et ω̃ se corres-
pondent, pour tout P ∈ X on a ordP (ω̃) = ordπ(P ) (ω) et on a π −1 (div(ω)) = div(ω̃), qui
est un diviseur G-invariant sur X.

Démonstration. — Cette proposition est en fait immédiate : en utilisant que π : X → X/G


est un homéomorphisme local, on transporte les cartes de X en des cartes de X/G, et vérifier
que cela forme un atlas est immédiat. Il en est de même de toutes les autres propriétés.
3.8. COURBES ELLIPTIQUES 31

Remarque 3.5. — Il faut détailler la définition de fonctions et de formes différentielles


G-invariantes sur X. Rappelons qu’on note ag : X → X l’action de g ∈ G.
Une fonction f : X → C est G-invariante si a∗g (f ) = f pour tout g ∈ G, ie f ◦ ag = g.
Cela veut donc dire f (g ∗ x) = f (x) pour tous g ∈ G, x ∈ X, ce qui est la définition naïve.
Une forme différentielle ω sur X est G-invariante si a∗g (ω) = ω pour tout g ∈ G. On
prendra garde au fait que, si on exprime ω dans des cartes au moyen d’une fonction (ω =
f (z)dz dans une coordonnée locale z) alors par définition a∗g (ω) correspond à la fonction
(f ◦ ag ) · a0g . L’équation fonctionnelle de G-invariance au niveau des formes est donc tordue
par la dérivée de l’action.

Remarque 3.6. — On verra en (REF) un théorème plus fort, qui s’applique au cas de
stabilisateurs finis.

 3.7. — Soit H = {τ ∈ C
Exercice
  | =(τ
) > 0} le demi-plan de Poincaré. Pour tout
a b a b
∈ SL2 (Z) et τ ∈ H, on pose · τ = aτ +b
cτ +d
et on vérifie que cela fait une action
c d c d
propre par biholomorphisme de SL2 (Z) sur H.
i. Calculer StabSL2 (Z) (τ ) en fonction de τ ∈ H.
ii. Posons PSL2 (Z) = SL2 (Z)/{±1}. Calculer StabPSL2 (Z) (τ ) en fonction de τ ∈ H.
On en déduit que l’action de PSL2 (Z) sur H n’est pas libre, et la proposition 3.4 ne
s’applique pas. Néanmoins le théorème (REF) s’appliquera et munira H/SL2 (Z) d’une
structure de surface de Riemann.

3.8. Courbes elliptiques


Soit Λ ⊂ C un réseau, c’est à dire un sous-Z-module discret qui R-engendre C. Il est facile
de voir que Λ ' Z2 comme groupe abélien. Alors Λ agit par translation sur C, et cette action
est sans point fixe, par biholomorphisme, et propre. De plus l’espace topologique quotient
C/Λ est compact. On peut donc appliquer la proposition 3.4 et obtenir une structure de
surface de Riemann compacte sur C/Λ.

Définition 3.9. — Une courbe elliptique complexe est une surface de Riemann compacte
de la forme C/Λ pour Λ ⊂ C un réseau.

Remarque 3.10. — Il est clair que C/Λ est homéomorphe (et même difféomorphe) au
tore de dimension deux (S1 )2 = (R/Z)2 = R2 /Z2 , et est donc une surface (réelle) compacte
orientable de genre 1. Nous reverrons ces notions dans le chapitre (REF) et nous dirons
qu’une courbe elliptique est de genre 1. De plus nous montrerons (REF) que toute surface
de Riemann de genre 1 est une courbe elliptique complexe.
32 CHAPITRE 3. COURBES ET FONCTIONS ELLIPTIQUES

Remarque 3.11. — Une courbe elliptique C/Λ vient avec le point marqué 0C/Λ =
0C mod Λ. En toute rigueur une courbe elliptique complexe sera donc une surface de
Riemann compacte de genre 1 avec un point marqué.

Remarque 3.12. — Il est clair que C/Λ est un groupe abélien, et que la loi de groupe
(C/Λ)2 → C/Λ est une morphisme de variétés complexe (mais encore une fois, donner un
sens précis à cette assertion demande de définir la surface complexe (C/Λ)2 donc d’étudier
les fonctions holomorphes sur les ouverts de C2 ). On verra (REF) que les seules surfaces
de Riemann compactes munies d’une loi de groupe holomorphe sont les courbes elliptiques
complexes.

Toutes les courbes elliptiques complexes sont donc difféomorphes entre elles. Elles ne
sont par contre pas isomorphes en tant que surfaces de Riemann et nous allons à présent
voir lorsqu’il existe un isomorphisme C/Λ ' C/Λ0 entre surfaces de Riemann.

Remarque 3.13. — La situation est analogue pour les couronnes C(r, R) = {z ∈ C | r <
|z| < R}. Pour tous r < R et r0 < R0 , les couronnes C(r, R) et C(r0 , R0 ) sont difféomorphes,
mais elles ne sont conformément équivalentes (ie biholomorphes, ie isomorphes comme
surface de Riemann) que si R/r = R0 /r0 .

Proposition 3.14. — Soient Λ, λ0 ⊂ C deux réseaux et f : C/Λ → C/λ0 un morphisme


de surfaces de Riemann vérifiant f (0) = 0. Alors il existe a ∈ C vérifiant a · Λ ⊂ Λ0 tel que
f (z mod Λ) = az mod Λ0 pour tout z ∈ C.

Remarque 3.15. — On peut toujours se ramener à f (0) = 0 quitte à composer par une
translation. Ainsi tout morphisme de C/Λ dans C/Λ0 est une application affine de C passée
au quotient.

Démonstration. — Si f : C/Λ → C/Λ0 est holomorphe, elle se relève en f˜ : C → C


holomorphe vérifiant f˜(Λ) ⊂ Λ0 et f˜(0) = 0. On a donc f˜(z + ω) − f˜(z) ∈ Λ0 pour
tout z ∈ C et ω ∈ Λ. Comme Λ0 est discret on en déduit que f˜(z + ω) − f˜(z) est constant
en z donc que f˜0 (z + ω) = f˜0 (z). Donc f˜0 : C → C est holomorphe et Λ-périodique donc
constante égale à α ∈ C par le théorème de Liouville. Donc f˜(z) = α·z +β pour tout z ∈ C.
Comme f˜(0) = 0 on a β = 0 donc f˜(z) = α·z puis f (z) = α·z. Comme f˜ passe au quotient,
il est clair que α · Λ ⊂ Λ0 .

Remarque 3.16. — On a utilisé dans cette démonstration que pour toute surface de
Riemann X, son revêtement universel X̃ est muni d’une surface de Riemann rendant la
projection π : X̃ → X holomorphe. Il s’agit d’une réciproque (valable pour tout revêtement
topologique, pas seulement pour le revêtement universel) à la proposition 3.4 qui est aussi
facile à démontrer, en transportant les cartes par l’homéomorphisme local π.
3.8. COURBES ELLIPTIQUES 33

On a également utilisé que pour cette structure de surface de Riemann de X̃, la propriété
universelle du revêtement universel vaut dans la catégorie des surfaces de Riemann : en
fixant x ∈ X et x̃ ∈ X̃ tel que π(x̃) = x, pour toute surface de Riemann simplement
connexe Z munie d’un point z ∈ Z et toute application holomorphe f : Z → X vérifiant
f (z) = x, il existe une unique application holomorphe f˜ : Z → X̃ vérifiant π ◦ f˜ = f et
f˜(z) = x̃.

Corollaire 3.17. — Soient Λ, Λ0 ⊂ C deux réseaux.


i. Tout morphisme f : C/Λ → C/Λ0 vérifiant f (0) = 0 est un morphisme de groupes.
Si f est non nul, il est surjectif de noyau fini.
ii. Il existe un isomorphisme C/Λ ' C/Λ0 de surfaces de Riemann si et seulement s’il
existe a ∈ C∗ tel que a · Λ = Λ0 .

Démonstration. — Si f (0) = 0 alors f (z) = az où a · Λ ⊂ Λ0 . Il est clair que f (z + z 0 ) =


f (z) + f (z 0 ). Si f 6= 0 alors a 6= 0 et le noyau de f est a1 Λ0 /Λ, qui est un groupe abélien
fini.
Si f est un isomorphisme envoyant 0 sur 0, il est donc de la forme f (z) = az où a·Λ = Λ0 .
Réciproquement si a · Λ = Λ0 , la multiplication par a est bien un isomorphisme de C/Λ
sur C/Λ0 .

Remarque 3.18. — Soit a ∈ C∗ . En posant a = reiθ , on voit que a · Λ est obtenue en


dilatant et en tournant Λ. Il est donc visuel de repérer deux réseaux donnant naissance à
des courbes elliptiques isomorphes.

Notons R l’ensemble des réseaux de C, que l’on munit de la C∗ -action par homothétie
de rapport complexe. Notons φ : H → R l’application τ 7→ Z + Z · τ , qui est bien un
réseau car Im(τ ) 6= 0. L’application φ n’est pas injective car il existe τ, τ 0 ∈ H tels que
Z + Z · τ = Z + Z · τ 0 (en trouver...), et elle n’est pas surjective car tout réseau Λ ⊂ C ne
contient pas Z.

Exercice 3.19. — Vérifier que φ passe au quotient en φ̄ : H/SL2 (Z) → R/C∗ , qui est de
plus bijective. Ici l’action de SL2 (Z) sur H est celle donnée dans l’exercice 3.7.

Corollaire 3.20. — L’application (τ ∈ H) 7→ C/(Z + Z · τ ) induit une bijection entre


H/SL2 (Z) et l’ensemble des classes d’isomorphismes de courbes elliptiques complexes (où
on impose aux isomorphismes d’envoyer 0 sur 0).

Remarque 3.21. — On a dit que H/SL2 (Z) sera muni d’une structure de surface de
Riemann quotient, bien que l’action ait des stabilisateurs non triviaux. Ainsi l’ensemble
des classes d’isomorphismes de courbes elliptiques complexes est lui-même muni d’une
34 CHAPITRE 3. COURBES ET FONCTIONS ELLIPTIQUES

structure de surface de Riemann. Il s’agit là du premier cas de la philosophie des espace


de modules.
Néanmoins la présence de ces stabilisateurs posera de nombreux problèmes (voir les
formules compliquées de dimension des espaces de formes modulaires dans le cours cor-
respondant), et rend la surface de Riemann H/SL2 (Z) un peu naïve. Une meilleure solu-
tion, plus abstraite, consiste en l’introduction du champ de Riemann quotient [H/SL2 (Z)],
aussi appelé orbifold, et qui est une version analytique-complexe d’un champ algébrique.
Ici [H/SL2 (Z)] n’est pas un ensemble muni d’une topologie puis d’un atlas holomorphe,
mais une catégorie. Les objets de cette catégorie sont les τ ∈ H, et Hom(τ, τ 0 ) = {g ∈
SL2 (Z) | g · τ = τ 0 }. En particulier les stabilisateurs peuvent être vus comme les groupes
d’automorphismes de cette catégorie. La théorie des champs permet de donner un sens à
une “topologie” sur une telle catégorie, puis à un atlas.

3.22. Algébrisation
D’après la proposition 3.4, les fonctions méromorphes f sur C/Λ s’identifient aux fonc-
tions méromorphes f˜ sur C qui sont Λ-périodique, donc telles que f˜(z + λ) = f˜(z) pour
tout z ∈ C et λ ∈ Λ. De plus les ordres des pôles et zéros sont préservés par une telle
identification.
De même les formes différentielles ω sur C/Λ s’identifient aux formes différentielles ω̃
sur C invariantes par translation. Notons aλ : C → C, z 7→ z+λ le morphisme d’action de λ.
En posant ω̃ = f (z)dz (car C est muni d’un atlas à une carte, et il existe une identification
globale entre formes différentielles et fonctions), la condition d’invariance par translation
de ω̃ se réécrit a∗λ (ω̃) = ω̃ pour tout λ ∈ Λ. Il vient (f ◦ aλ ) · a0λ = f pour tout λ ∈ Λ. Mais
pour l’action par translation, a0λ = 1 !
Ainsi les 1-formes méromorphes (resp. holomorphes) sur C/Λ s’obtiennent par passage
au quotient de f (z)dz où f est holomorphe (resp. méromorphe) sur C et Λ-périodique. En
tenant de plus compte du théorème de Liouville qui garantit que les fonctions holomorphes
Λ-périodiques sont constantes, on obtient le corollaire suivant.

Corollaire 3.23. — La forme obtenue par passage au quotient de dz est holomorphe


sans zéro sur C/Λ. On la notera encore dz. Les seules formes différentielles holomorphes
sur C/Λ sont de la forme a · dz où a ∈ C.

Remarque 3.24. — La situation est complètement différente de P1C , où on disposait d’une


1-forme méromorphe aussi notée dz, mais qui avait un pôle double à ∞. On retrouve la
dichotomie selon le genre soulignée dans la remarque 2.75 : P1C est de genre nul donc n’a
pas de forme différentielle holomorphe, mais C/Λ est de genre 1 et admet un C-espace
vectoriel de dimension 1 de telles formes.
3.22. ALGÉBRISATION 35

On voit aussi que div(dz) est nul dans Div(C/Λ), ce qui est cohérent avec le fait que
le diviseur d’une forme différentielle méromorphe sera de degré 2g − 2 sur une surface de
Riemann compacte de genre g.

Pour produire des fonctions méromorphes ou des formes différentielles méromorphes


sur C/Λ, il reste à produire des fonctions méromorphes f˜ : C → C qui sont Λ-périodiques.
On va bien sûr chercher à partir de g̃ méromorphe sur C puis poser f˜(z) = λ∈Λ g̃(z + λ)
P

mais la convergence n’est pas évidente. On introduit dans cette perspective la fonction de
Weierstrass
1 X 1 1
℘Λ (z) = 2 + − .
z (z − ω)2 ω 2
ω∈Λ−{0}

Remarque 3.25. — On va voir que ℘Λ est invariante par translation de Λ ie ℘Λ (z + λ) =


℘Λ (z) pour tout λ ∈ Λ. Le candidat le plus naïf vérifiant cette invariance aurait été
2 2
P
ω∈Λ 1/(z −ω) . Malheureusement comme on somme sur Λ ' Z et pas sur Z comme dans
les sommes de Riemann habituelles, cette série ne converge pas. On obtient la convergence
en retranchant 1/ω 2 , d’où la définition de ℘.

Lemme 3.26. — La fonction ℘Λ converge absolument et uniformément sur tout compact


de C − Λ. Elle définit une fonction méromorphe sur C qui est holomorphe sur C − Λ et qui
a un pôle double de résidu nul en tout λ ∈ Λ.

Lemme 3.27. — On a ℘Λ (z + λ) = ℘Λ (z) pour tous (z, λ) ∈ C × Λ.

Démonstration. — On peut donc dériver ℘Λ terme à terme et on trouve ℘0Λ (z) = −2 ·


1
P
ω∈Λ (z−ω)3 qui est clairement invariante par translation de Λ. On en déduit ℘Λ (z + λ) =
℘Λ (z)+c(λ) pour tous (z, λ) ∈ C×Λ avec c(λ) ∈ C indépendant de z. En posant z = −λ/2
et en utilisant la parité de ℘Λ on en déduit c(λ) = 0.

On introduit ensuite la série d’Eistenstein non normalisée de poids 2k ∈ N

X 1
G2k (Λ) = .
ω 2k
ω∈Λ−{0}

Remarque 3.28. — La fonction G2k est définie sur l’ensemble des réseaux de C et est
homogène de poids −2k, c’est à dire que G2k (c · Λ) = c−2k · G2k (Λ) pour tout c ∈ C∗ . On
peut aussi voir G2k comme une fonction sur le demi-plan de Poincaré H = {z ∈ C|=(z) > 0}
en posant
X 1
G2k (τ ) = G2k (Z + τ · Z) =
(n + mτ )2k
(n,m)6=(0,0)
36 CHAPITRE 3. COURBES ET FONCTIONS ELLIPTIQUES

Alors G2k : H → C est une forme modulaire de poids 2k pour le groupe SL2 (Z), c’est-à-dire
qu’elle vérifie l’équation fonctionnelle
   
aτ + b 2k a b
G2k = (cτ + d) · G2k (τ ) ∀ τ ∈ H, ∈ SL2 (Z) .
cτ + d c d
De plus, puisque G2k (τ + 1)G2k (τ ), en posant q = e2iπτ , on peut appliquer la théorie de
Fourier discrète et développer G2k (q) = n∈Z an q n . On voit par calcul direct que an =
P

0 pour tout n < 0, et cette condition est aussi requise dans la définition d’une forme
modulaire.

Lemme 3.29. — La série qui définit G2k (Λ) avec Λ ⊂ C ou G2k (τ ) avec τ ∈ H converge
absolument pour tout k > 1 et la fonction H → C, τ 7→ G2k (τ ) est holomorphe.

On pose enfin g2 (Λ) = 60·G4 (Λ) et g3 (Λ) = 140·G6 (Λ), normalisations qui sont justifiées
par l’énoncé suivant.

Proposition 3.30. — On a ℘0Λ (z)2 = 4·℘Λ (z)3 −g2 (Λ)·℘Λ (z)−g3 (Λ) pour tout z ∈ C−Λ.

Démonstration. — On considère z 7→ ℘0Λ (z)2 − 4 · ℘Λ (z)3 + g2 (Λ) · ℘(z) + g3 (Λ) qui est
holomorphe sur C − Λ et qui est Λ-périodique. De plus un développement limité montre
qu’elle est holomorphe près de 0 et s’annule en 0. On en déduit qu’elle est holomorphe sur
le compact C/Λ donc bornée par le théorème de Liouville, donc nulle.

L’application (C − Λ)/Λ → C2 , z 7→ (℘Λ (z), ℘0λ (z)) a donc son image inclue dans la
courbe algébrique affine CΛaff formée des (x, y) ∈ C2 vérifiant l’équation polynomiale y 2 =
4x3 − g2 (Λ)x − g3 (Λ). Pour étendre cette application à C/Λ il faut chasser les pôles de ℘Λ
et de ℘0Λ , ce est possible en remplaçant la courbe affine par sa version projective.
Notons pour cela P2C = (C3 −{0})/C ∗ muni de la topologie quotient, qui est compact. On
notera [X, Y, Z] ∈ P2C un élément, et on a donc [X, Y, Z] = [aX, aY, aZ] pour tout a ∈ C∗ .
Notons CΛproj ⊂ P2C l’ensemble des [X, Y, Z] vérifiant l’équation homogène
Y Z 2 = 4X 3 − g2 (Λ)XZ − g3 (Λ)Z 3 .

Remarque 3.31. — Il n’existe pas de fonction bien définie P2C → C, [X, Y, Z] 7→


P (X, Y, Z) si P est un polynôme homogène. En effet P (X, Y, Z) dépend du choix de
(X, Y, Z) ∈ C3 − {0}, et pas seulement de son image dans P2C . Il y aurait de toute manière
un problème car une telle fonction serait holomorphe sur la surface complexe compacte
P2C , donc bornée par la version correspondante du théorème de Liouville.
Par contre la condition P (X, Y, Z) = 0 défini sans ambiguité une fermé de P2C lorsque P
est homogène. Ce sous-ensemble est compact pour la topologie induite. On verra dans le
chapitre suivant que sous une condition de lissité de P , il peut de plus être muni d’une
structure de surface de Riemann.
3.22. ALGÉBRISATION 37

Proposition 3.32. — L’application (C − Λ)/Λ → CΛproj , z 7→ [℘Λ (z), ℘0Λ (z), 1] s’étend par
continuité en une application C/Λ → CΛproj qui envoie 0 sur [0 : 1 : 0].

Démonstration. — Par Λ-périodicité, on se ramène à étudier l’application en 0. On


sait que ℘Λ (z) = o(1/z 2 ) et ℘0Λ (z) = o(1/z 3 ). Ainsi si z → 0, on a [℘Λ (z), ℘0Λ (z), 1] =
[z 3 ℘Λ (z), z 3 ℘0Λ (z), z 3 ] → [0, 1, 0].

On pose ∆(Λ) = g2 (Λ)3 − 27g3 (Λ)2 qui est le discriminant usuel du polynôme 4x3 −
g2 (Λ)x − g3 (Λ) et il s’annule donc si et seulement si ce polynôme a une racine de multipli-
cité ≥ 2.

Remarque 3.33. — Si par le dictionnaire usuel on voit ∆ comme une fonction H → C,


on obtient une forme modulaire de poids 12 pour SL2 (Z). Lorsqu’on la développe en série
de q = e2iπτ par 1-périodicité on a ∆(q) = an q n et un calcul fait en cours de formes
P

modulaires montrera que an = 0 pour tout n ≥ 0. La condition a0 = 0 s’appellera la


“cuspidalité” de ∆. En fait k = 12 est le plus petit entier pour lequel il existe une forme
cuspidale non nulle de poids k pour SL2 (Z), et ∆ est unique avec cette propriété à un
scalaire près.

Remarque 3.34. — Le lecteur montrera en cours de formes modulaires que


Y
∆(q) = q (1 − q n )24
n≥1

à une constante près. En développant ce produit infini et en introduisant une notation pour
les coefficients, il vient ∆(q) = n≥1 τ (n)q n où la fonction n 7→ τ (n) est appelée fonction
P

de Ramanujan. D’après Deligne, on a l’importante estimation |τ (p)| ≤ 2 · p11/2 pour tout p


premier. Une telle estimation est beaucoup moins anecdotique qu’il n’y paraît : elle reste
vraie pour toute forme cuspidale de poids k en remplaçant 11 par k − 1. Et surtout, même
si ce n’est pas du tout clair dans cette formulation un peu naïve, cette estimation est une
variante de l’hypothèse de Riemann pour les courbes sur les corps finis ! Connue sous le
nom de conjecture de Weil, une telle hypothèse a servi de fil conducteur à Grothendieck
pour déveloper la cohomologie étale, et a finalement été prouvée par Deligne dans la plus
grande généralité possible.

Remarque 3.35. — Ramanujan a remarqué que τ (n) ∼ = σ11 (n) mod 691 pour tout en-
k
P P
tier n. Ici k (n) = d|n d est une fonction arithmétique usuelle. Cette congruence n’est
pas non plus un hasard, et a donné lieu aux conjectures de Bloch-Kato sur les nombres
premiers divisant certaines valeurs spéciales de fonctions ζ ou L. Ainsi la fonction ∆ est à
ce point fondamentale qu’aucune coïncidence n’a lieu avec elle : le moindre énoncé d’ap-
parence anecdotique la concernant n’est que la face cachée d’un iceberg de la géométrie
arithmétique, concernant ultimement tous les motifs sur Q.
38 CHAPITRE 3. COURBES ET FONCTIONS ELLIPTIQUES

3.35.1. Exercices. — Le lecteur pourra s’exercer sur les fonctions elliptiques dans les
exercices suivants.
Exercice 3.36. — Soit Λ ⊂ C un réseau. On appelle fonction elliptique relativement à Λ
toute fonction méromorphe f : C → C qui est Λ-périodique. On note C(Λ) le corps des
fonctions elliptiques pour Λ.
Pour toute fonction méromorphe f : C → C et tout w ∈ C on note ordw (f ) ∈ Z l’ordre
du zéro ou du pôle de f en w et on note resw (f ) son résidu.
i. Soit f ∈ C(Λ). Montrer par l’analyse complexe que
X
(3.36.a) resw (f ) = 0
w∈C/Λ
X
(3.36.b) ordw (f ) = 0
w∈C/Λ
X
(3.36.c) ordw (f ) · w ∈ Λ
w∈C/Λ

ii. Exprimer ces propriétés à l’aide de Pic0 (C/Λ) et Div0 (C/Λ).


iii. Prouver qu’une fonction elliptique a au moins deux pôles (avec multiplicité) dans C/Λ
et qu’elle a autant de zéros (avec multiplicités). On appelle ce nombre ≥ 2 l’ordre de
la fonction elliptique.
iv. Montre que C(Λ) = C(℘Λ , ℘0Λ ) donc que toute fonction elliptique s’écrit comme frac-
tion rationnelle en ℘Λ et ℘0Λ . On pourra se ramener à supposer la fonction f paire
puis introduire une fonction elliptique g(z) qui est une fraction rationnelle en ℘Λ (z)
et qui a exactement les mêmes zéros et pôles que f avec la même multiplicité.
v. Vérifier que l’extension C(Λ)/C est de degré de transcendance 1 (mais n’est pas
purement transcendante).
vi. On considère la fonction σ de Weierstrass définie par
Y  z  ωz + z22
σΛ (z) = z · 1− e 2ω
ω
ω∈Λ−{0}

Prouver que σΛ est holomorphe sur C avec zéros simples en z ∈ Λ et pas d’autres
zéros.
d2 log σΛ (z)
vii. Prouver que dz 2
= −℘Λ (z) pour tout z ∈ C − Λ.
viii. Prouver que pour tout ω ∈ Λ il existe aω , bω ∈ C tels que σΛ (z + ω) = eaω z+bω · σΛ (z)
pour tout z ∈ C.
ix. En déduire la suite suivante est exacte
P
∗ ∗ div 0
0 −→ C −→ C(Λ) −→ Div (C/Λ) −→ C/Λ −→ 0
3.22. ALGÉBRISATION 39

puis qu’on a un isomorphisme canonique Pic0 (C/Λ) = C/Λ.


x. Prouver que pour tous z, a ∈ C − Λ on a
σΛ (z + a) · σΛ (z − a)
℘Λ (z) − ℘Λ (a) = − .
σΛ (z)2 · σΛ (a)2
xi. Prouver que ℘0Λ (z) = −σΛ (2z)/σ(z)4 .
2
xii. Prouver que σΛ (nz)/σ(z)n ∈ C(Λ) pour tout entier n.
xiii. (Théorème de Riemann-Roch pour les courbes elliptiques) Soit D ∈ Div(C/Λ). Prou-
ver à l’aide des fonctions elliptiques que H 0 (C/Λ, OC/Λ (D) est un C-espace vectoriel
de dimension deg(D) si deg(D) ≥ 0, et est nul si deg(D) < 0.
Exercice 3.37. — Soit (ω1 , ω2 ) une base de Λ. Posons ω3 = ω1 + ω2 .
i. Prouver que ℘0Λ (ωi /2) = 0 pour i = 1, 2, 3.
ii. Montrer que les trois nombres ℘Λ (ωi /2) sont distincts pour i = 1, 2, 3.
iii. En déduire que ∆(Λ) 6= 0. On a noté ∆(Λ) = g2 (Λ)3 − 27g3 (Λ)2 . On pourra faire le
lien avec le discriminant de 4x3 − g2 (Λ) · x − g3 (Λ).
iv. Soit CΛaff la courbe dans C2 d’équation y 2 = 4x3 −g2 (Λ)x−g3 (Λ). Prouver en utilisant
les résultats de l’exercice précédent sur les fonctions elliptiques que le morphisme
(C − Λ)/Λ → CΛaff , z 7→ (℘Λ (z), ℘0Λ (z))
est surjectif.
v. Prouver de même qu’il est bijectif.
De même pour la bijectivité avec la courbe projective. On a donc réussi à algébriser C/Λ
en la courbe projective CΛproj . On verra (REF) que cela n’a rien de miraculeux car toutes
les surfaces de Riemann compactes sont algébrisables. Il s’agira en effet d’une conséquence
du théorème de Riemann-Roch.
Remarque 3.38. — Ainsi la théorie des courbes elliptiques peut être développée d’une
manière complètement algébrique, en étudiant les courbes d’équation y 2 = 4x3 − ax − b
vérifiant a3 − 27b2 6= 0. Cela permet par exemple de définir les courbes elliptiques sur Q,
dont parle la conjecture de Birch-Swinnerton-Dyer, ou les courbes elliptiques sur Fp , qui
sont couramment utilisées en cryptographie dans des variantes de l’algorithme RSA.
Remarque 3.39. — Si g ≥ 2 et Λ ⊂ Cg est un réseau, c’est à dire un sous-Z-module
isomorphe à Z2g tel que Cg = Λ ⊗Z R, le tore complexe Cg /Λ n’est pas toujours algébri-
sable. Lorsqu’il est algébrisable, on dira que c’est une variété abélienne de genre g sur C.
Le caractère non automatiquement algébrique explique pourquoi la théorie des variétés
abéliennes est plus difficile que celle des courbes elliptiques.
40 CHAPITRE 3. COURBES ET FONCTIONS ELLIPTIQUES

3.40. Invariant j
Le j-invariant est un nombre complexe qui caractérise la classe d’isomorphisme d’une
courbe elliptique. Soit Λ ⊂ C un réseau. Rappelons qu’on a noté ∆(Λ) = g2 (Λ)3 −
27g3 (Λ)2 6= 0 qui vérifie ∆(c · Λ) = c−12 ∆(Λ). On pose alors j(Λ) = 1728 · g2 (Λ)3 /∆(Λ) qui
vérifie j(c · Λ) = j(Λ). Ainsi j est une fonction sur l’ensemble des classes d’homothéties de
réseau, c’est à dire une fonction H/SL2 (Z) → C qui est holomorphe.
Remarque 3.41. — On ne peut pas dire que j est une forme holomorphe de poids 0
car elle n’est pas holomorphe à l’infini. Elle a en fait un pôle simple en l’infini et son
q-développement commence par 1/q + 744 + 196884q + · · · . L’intérêt de la normalisation
par 1728 est de rendre le résidu égal à un.
Remarque 3.42. — Les coefficients du q-développement de j sont eux aussi des objets
magiques : le Moonshine de Borcherds les relie aux dimensions des représentations irréduc-
tibles du fameux groupe simple de plus grand cardinal, le Monstre !
La proposition suivante demande un peu plus de travail. Elle sera vue en cours de formes
modulaires et/ou de courbes elliptiques.
Proposition 3.43. — La fonction j induit une bijection entre l’ensemble des classes d’iso-
morphismes de courbes elliptiques sur C et C. Autrement dit les courbes elliptiques C/Λ
et C/Λ0 sont isomorphes si et seulement si j(Λ) = j(Λ0 ) et pour tout j ∈ C il existe Λ ⊂ C
tel que j(Λ) = j.
Corollaire 3.44. — La fonction j induit une bijection H/SL2 (Z) → C.
Remarque 3.45. — Lorsqu’on munit H/SL2 (Z) de la structure de surface de Riemann
quotient, c’est de plus un isomorphisme. On retrouve ici le contenu de la remarque 3.21,
dans laquelle on affirmait que cette surface de Riemann était naïve. En effet, que pourrait-
on attendre d’intéressant de la surface de Riemann C ? La bonne perspective qui rend
H/SL2 (Z) plus intéressante est de la remplacer par le champ quotient [H/SL2 (Z)].
CHAPITRE 4

COURBES ALGÉBRIQUES COMPLEXES

Après avoir vu le cas de P1C puis de C/Λ dans les chapitres précédents, il nous faut
maintenant construire des surfaces de Riemann compactes plus générales. Ce sera le cas
des courbes algébriques complexes projectives lisses.

4.1. Cas affine


Avant de parler de courbes algébriques projectives lisses, il faut parler de courbes algé-
briques affines lisses. Rappelons tout d’abord le théorème des fonctions implicites dans le
monde holomorphe.

Théorème 4.2. — Soit f ∈ C[x, y] un polynôme. Notons X = {(x, y) ∈ C2 | f (x, y) = 0}


Soit P = (x0 , y0 ) ∈ X tel que ∂f
∂y
(P ) 6= 0. Alors il existe une fonction holomorphe g : U → C
où x0 ∈ U ⊂ C est un ouvert, telle qu’il existe un voisinage V de (x0 , y0 ) dans C vérifiant
X ∩ V = {(z, g(z), z ∈ U )}

Ainsi le lieu d’annulation X de f est localement le graphe d’une fonction holomorphe g.


On a bien sûr un énoncé symétrique si on suppose ∂f∂y
(P ) 6= 0 et l’on trouve alors X ∩ V =
{(h(z), z), z ∈ U )}.

Remarque 4.3. — Le théorème vaut bien sûr pour une fonction holomorphe à deux va-
riables f quelconque, pas seulement pour un polynôme. Mais les courbes algébriques seront
par définition associées à un polynôme. Le lieu d’annulation d’une fonction holomorphe à
deux variables s’appellerait plutôt une variété analytique complexe, et sera étudié dans le
cours de théorie de Hodge.

Définition 4.4. — Soit f ∈ C[x, y] un polynôme.


i. La courbe algébrique affine plane complexe associée à f est X = {(x, y) ∈
C2 | f (x, y) = 0}.
42 CHAPITRE 4. COURBES ALGÉBRIQUES COMPLEXES

∂f
ii. On dit que f est lisse (ou régulier, ou non-singulier) en P = (x0 , y0 ) ∈ X si ∂x
(P ) 6= 0
ou ∂f
∂y
(P ) 6= 0.
iii. On dit que la courbe X est lisse (ou régulière, ou non-singulière) en P ∈ X si f l’est.
iv. On dit que X est lisse si elle l’est en tout point.

Remarque 4.5. — La condition ∂f ∂x


(P ) 6= 0 ou ∂f
∂y
(P ) 6= 0 est assez évidente d’un point
de vue de la géométrie différentielle. Notons bien qu’on ne demande cette condition qu’en
les points P = (x0 , y0 ) vérifiant f (x0 , y0 ) = 0. On peut donc reformuler la lissité en disant
que les équations f (x, y) = ∂f ∂x
= ∂f
∂y
= 0 n’ont pas de solution commune.

Proposition 4.6. — Soit X une courbe algébrique complexe plane affine lisse associée à
un polynôme f irréductible. Elle est canoniquement munie d’une structure de surface de
Riemann.

Démonstration. — On munit X ⊂ C2 de la topologie induite, qui est séparée. Il faut


maintenant produire explicitement un atlas. Soit P = (x0 , y0 ) ∈ X .
Si ∂f
∂y
(P ) 6= 0, par le théorème des fonctions implicites, il existe x0 ∈ UP ⊂ C et P ∈
VP ⊂ X tel que VP = {(z, g(z)), z ∈ UP }. Considérons la première projection φP : VP →
VP , (x, y)mapstox. C’est un homéomorphisme de réciproque UP → VP , z 7→ (z, g(z)).
Si ∂f
∂x
(P ) 6= 0, il existe y0 ∈ UP0 ⊂ C et P ∈ VP0 ⊂ X tel que VP0 = {(h(z)z), z ∈ UP0 }.
Considérons la première projection ψP : VP0 → UP0 , (x, y)mapstoy. C’est un homéomor-
phisme de réciproque UP0 → VP0 , z 7→ (h(z), z).
Il faut prouver que la collection des (UP , VP , φP ) et des (UP0 , VP0 , ψP ) forme un atlas
lorsque P varie dans X . On recouvre déjà X par l’hypothèse de lissité. Si P et Q vérifient
∂f
∂y
6= 0, on doit calculer φP ◦ φ−1 Q : VQ → VP . Mais c’est l’identité z 7→ z ! De même si P
∂f
et Q vérifient ∂x 6= 0.
Le cas le plus intéressant est celui où ∂f ∂y
(P ) 6= 0 et ∂f
∂x
(Q) 6= 0. On doit alors calculer
−1 0
φP ◦ ψQ : VQ → VP . Mais c’est la composée de z 7→ (h(z), z) avec la première projection,
−1
donc c’est z 7→ h(z). Ainsi φP ◦ ψQ est bien holomorphe, et en fait biholomorphe en
renversant le rôle de P et Q. On obtient donc un atlas de surfaces de Riemann.
Il reste à vérifier que X est connexe, car cela figure dans nos axiomes des surfaces de
Riemann. C’est loin d’être trivial, et c’est en fait ici que l’irréductibilité de f est utile.
Voir par exemple Shafarevich, Basic Algebraic Geometry 2, Chapter VII, ğ 2.2, Theorem 1
ou Milne, Algebraic Geometry, prop 15.1 https://www.jmilne.org/math/CourseNotes/
AG15.pdf.

Remarque 4.7. — Le lecteur très attentif qui aura regardé la référence à Shafarevich
verra que la preuve de la connexité repose sur le théorème de Riemann-Roch, qui sera un
4.12. CAS PROJECTIF 43

des derniers ingrédients prouvés dans ce cours. Cela ne pose toutefois pas de problèmes de
circularité dans l’approche.

Remarque 4.8. — Une telle surface de Riemann X n’est jamais compacte. En effet sinon
son image par pr1 : C2 → C serait compacte. Mais cette image est C car pour tout x ∈ C,
le polynôme f (x, Y ) a des racines en Y par le théorème de D’Alembert-Gauss s’il est non
constant. Et f (x, Y ) est constant en Y pour tout x ∈ C si et seulement si f ∈ C[x]. Dans
ce cas on voit directement que le lieu d’annulation de f dans C2 est non compact.

Remarque 4.9. — Dans le cas où f est singulier (ie non-lisse) on peut voir que l’ensemble
S des P tels que f (P ) = ∂f
∂x
(P ) = ∂f
∂y
(P ) = 0 est un ensemble fini. Dans ce cas X − S est
une surface de Riemann.

Exemple 4.10. — On a déjà rencontré des courbes affines dans l’étude des courbes ellip-
tiques puisque (C−Λ)/Λ est en bijection avec (x, y) ∈ C2 vérifiant y 2 = 4x3 −g2 (Λ)x−g3 (Λ)
où ∆(Λ) 6= 0.

Exercice 4.11. — Soit h(x) ∈ C[x] un polynôme. Prouver que y 2 − h(x) est irréductible
dans C[x, y] si et seulement si h n’est pas un carré, et que y 2 − h(x) est lisse si et seulement
si h est sans racines multiples.

4.12. Cas projectif


Remplacer les courbes affines par leurs variantes projectives permettra d’obtenir des
surfaces de Riemann compactes. Rappelons déjà que P2C = (C3 −0)/C∗ muni de la topologie
quotient. On note [X, Y, Z] ∈ P2C la classe de (X, Y, Z) ∈ C3 − 0. Même si nous n’avons pas
défini formellement cette notion, P2C est une variété complexe de dimension deux munie de
l’atlas U0 = {[X, Y, Z] | X 6= 0} → C2 , [X, Y, Z] 7→ (Y /X, Z/X) de réciproque C2 → U0 ,
(a, b) 7→ [1, a, b], et de même avec U1 = {[X, Y, Z] | Y 6= 0} et U2 = {[X, Y, Z] | Z 6= 0}.

Définition 4.13. — Soit F ∈ C[X, Y, Z] un polynôme homogène. On dit qu’il est lisse
∂F ∂F
(ou régulier ou non-singulier) si le système F = ∂X = ∂Y = ∂F
∂Z
= 0 n’a pas de solution
3
(X, Y, Z) 6= (0, 0, 0) dans C .

Le lemme suivant contient la formule d’Euler pour les polynômes homogènes. La preuve
est directe en remarquant que la question est linéaire et en faisant le calcul sur les mo-
nômes. Il n’y a bien sûr aucun analogue pour les polynômes non homogènes, une dérivée
ne déterminant pas le polynôme originel sans primitivation.
1
Pn ∂F
Lemme 4.14. — Soit F ∈ C[X1 , · · · , Xn ] homogène de degré d. Alors F = d i=1 Xi ∂Xi
.
44 CHAPITRE 4. COURBES ALGÉBRIQUES COMPLEXES

Corollaire 4.15. — Soit F ∈ C[X, Y, Z] homogène lisse. Alors sa déshomogéinisation


f (u, v) = F (1, u, v) ∈ C[u, v] est lisse dans le sens de la définition 4.4. De même par
permutation des variables.

Démonstration. — On raisonne par contraposée. Si (u0 , v0 ) ∈ C2 est solution de f = ∂f ∂u


=
∂f ∂F ∂F ∂F
∂v
= 0, il suffit de prouver que [1, u0 , v0 ] est solution de F = ∂X = ∂Y = ∂Z = 0. On a
∂F
déjà F (1, u0 , v0 ) = f (u0 , v0 ) = 0. Aussi ∂Y (1 : u0 , v0 ) = ∂f
∂u
(u0 , v0 ) = 0 et ∂F
∂Z
(1 : u0 , v0 ) =
∂f ∂F
∂v
(u0 , v0 ) = 0. C’est moins clair pour ∂X (1 : u0 , v0 ) et l’astuce est d’utiliser la formule
∂F
d’Euler pour exprimer cette quantité en terme de F , de ∂Y et de ∂F ∂Z
. En effet si F est de
degré d, on a
 
∂F ∂F ∂F
(1 : u0 , v0 ) = d · F − u0 · − v0 · (1, u0 , v0 ) = 0
∂X ∂Y ∂Z

Remarque 4.16. — On a en fait prouvé que F est lisse dans le sens homogène si et
seulement si ses trois déshomogéinisations F (1, u, v), F (u, 1, v) et F (u, v, 1) sont lisses
dans le sens usuel.

Proposition 4.17. — Soit F ∈ C[X, Y, Z] homogène lisse. Alors X = {[X, Y, Z] ∈


P2C | F (X, Y, Z) = 0} est canoniquement muni d’une structure de surface de Riemann
compacte. On dit que X est une courbe algébrique complexe plane projective lisse.

Démonstration. — Rappelons qu’on a noté U0 , U1 , U2 les trois ouverts isomorphes à C2


recouvrant P2C . D’après la proposition 4.6 et le corollaire précédent, X ∩ Ui est muni d’un
atlas de surface de Riemann pour i = 0..2. On vérifie aisément que ces atlas sont compa-
tibles sur X ∩ Ui ∩ Uj , d’où le résultat. La compacité est claire en tant que fermé dans P2C
qui est compact.

Remarque 4.18. — Il faut néanmoins vérifier que X est connexe, ce qui peut sembler
surprenant car on n’a pas demandé à F d’être irréductible. Mais un résultat basique (exer-
cice !) garantit qu’un polynôme homogène lisse est nécessairement irréductible, et toujours
d’après Shafarevich, Basic Algebraic Geometry 2, Chapter VII, ğ 2.2, X est alors connexe
pour la topologie complexe.

Remarque 4.19. — Dans le cadre affine, le polynôme f (x, y) = (x − y)(x − y − 1) est


lisse et réductible. Son lieu d’annulation X ⊂ C2 consiste en deux droites parallèles. Par
contre le polynôme homogène F (X, Y, Z) = (X − Y )(X − Y − Z) n’est pas lisse. Son lieu
d’annulation X̄ ⊂ P2C consiste en l’adhérence de X dans P2C , c’est à dire en deux droites
projectives qui se rencontrent à l’infini. Bref le fait qu’un polynôme homogène lisse est
4.20. FONCTIONS MÉROMORPHES 45

irréductible, mais que c’est faux dans le cas non homogène est relié à la différence entre
géométrie projective et affine.

4.20. Fonctions méromorphes


4.20.1. Cas affine. — Si X ⊂ C2 est le lieu d’annulation de f ∈ C[x, y] lisse irréductible,
P (x,y)
il résulte du lemme 4.21 que la fraction rationnelle Q(x,y) est une fonction méromorphe sur X
pour tous P, Q ∈ C[x, y] tel que f ne divise pas Q.

Lemme 4.21. — Soit Q ∈ C[x, y] tel que Q(x, y) = 0 pour tous (x, y) ∈ C2 tels que
f (x, y) = 0, où f est irréductible. Alors f divise Q.

Démonstration. — C’est une conséquence directe du Nullstellensatz [?], qui garantit qu’une
puissance de Q est dans l’idéal engendré par f . Donc Qr = f g avec g ∈ C[x, y]. Mais C[x, y]
est factoriel, donc f irréductible est premier donc vérifie le lemme d’Euclide-Gauss, donc
f |Qr implique f |Q.

Corollaire 4.22. — Le corps des fonctions méromorphes M(X ) contient le corps


Frac(C[x, y]/(f )).

Remarque 4.23. — Toutes les fonctions méromorphes ne sont pas de ce type : prendre
sin(z) si X = C.

Remarque 4.24. — L’anneau C[x, y]/f est intègre car f est irréductible donc premier
car C[x, y] est factoriel, donc l’idéal (f ) est premier. Par Frac on désigne bien sûr son
corps des fractions. On voit que l’extension Frac(C[x, y]/f )/C est de type fini (ie engendré
par un nombre fini d’éléments, soit x et y) de degré de transcendance un. Par exemple
si f (x, y) 6= x, alors f ne divise pas x donc le morphisme C[x] → C[x, y]/f est injectif, et
il passe aux corps des fractions en une injection
C(x) ,→ Frac(C[x, y]/f )
qui est une extension algébrique de degré fini : à C(x) on adjoint une variable y assujettie
à la relation f (x, y) = 0.

4.24.1. Cas projectif. — Si X ⊂ P2C est le lieu d’annulation de F ∈ C[X, Y, Z] homo-


P (X,Y,Z)
gène lisse, toute fraction rationnelle Q(X,Y,Z) homogène de degré nul définit une fonction
méromorphe sur X si Q ne divise pas f . Il faut en effet vérifier que Q n’est pas identi-
quement nul sur X . Mais cela se teste sur les trois courbes affines X ∩ Ui , i = 0..2. Et
Q(X, Y, Z) = 0 pour tous [X, Y, Z] ∈ X ∩ U1 si et seulement si Q(1, u, v) = 0 pour tous
(u, v) ∈ Y, où Y ⊂ C2 est la courbe affine définie par l’annulation de f (u, v) = F (1, u, v).
46 CHAPITRE 4. COURBES ALGÉBRIQUES COMPLEXES

En utilisant le lemme 4.21 dans les trois cartes, on voit donc que Q est identiquement nul
sur X si et seulement si F divise X.
P (X,Y,Z)
Remarque 4.25. — Le lecteur prendra garde que si Q(X,Y,Z) définit une fonction méro-
morphe sur X , ce n’est pas le cas de P (X, Y, Z) ou de Q(X, Y, Z) indépendamment. En
effet ils ne sont pas homogènes de degré nul, donc ne définissent même pas des fonctions
ensemblistes sur X ou sur P2C .
Reprenons tout simplement le cas X = P1C = {[X, Y ]} pour expliquer cela plus en
détail. Le lecteur verra en géométrie algébrique qu’il existe pour tout k ≥ 0 un faisceau
OP1 (k) de OP1 -modules dont les section globales sur P1C sont les les polynômes homogènes
de degré k en X et Y . C’est un exemple de faisceau “abstrait” qui ne paramètre pas des
fonctions, puisque X n’est pas une fonction ensembliste sur P1C . Disons-le autrement : le
faisceau OP1 (k) n’est pas canoniquement plongé dans le faisceau des fonctions méromorphes
sur P1C .
Mais tout choix d’un point P ∈ P1C définit le faisceau OP1 (k · (P )) qui est cette fois
plongé dans le faisceau des fonctions méromorphes sur P1C , puisqu’il paramètre des fonctions
méromorphes de diviseur ≥ −k · (P ). Il se trouve que les faisceaux OP1 (k · (P )) et OP1 (k)
sont non canoniquement isomorphes en tant que faisceaux de OP1 -modules, ce qui permet
de plonger OP1 (k) dans le faisceau des fonctions méromorphes, donc de voir ses sections
globales comme des fonctions méromorphes.
Par exemple on a dit que par définition H 0 (P1C , OP1 (1)) = C · X + C · Y qui ne s’injecte
pas dans M(P1C ). Si on choisit P = ∞ = [1, 0] ∈ P1C , on a par contre H 0 (P1C , OP1 (1 ·
(∞))) = C[z]deg≤1 = C + C · X/Y , qui est bien plongé dans M(P1C ). Il se trouve que
pour P = ∞, l’isomorphisme H 0 (P1C , OP1 (1)) → H 0 (P1C , OP1 (1 · (∞))) est l’application
C · X + C · Y 7→ C + C · X/Y , f 7→ f /Y .
Si par contre on avait choisi P = 0 = [0, 1] ∈ P1C , on aurait toujours H 0 (P1C , OP1 (1)) =
C · X + C · Y mais cette fois H 0 (P1C , OP1 (1 · (∞))) = C + C · Y /X qui s’injecte dans M(P1C ).
L’isomorphisme correspondant au niveau des sections globales est C·X+C·Y 7→ C+C·Y /X,
f 7→ f /X.
On résume cette discussion fastidieuse en que tous les faisceaux ne paramètrent pas des
fonctions, ie ne sont pas plongés dans le faisceau des fonctions méromorphes. Le même fais-
ceau OP1 (k) admet plusieurs plongements dans le faisceau des fonctions méromorphes, qui
au niveau des sections globales reviennent à diviser un polynôme homogène de degré k par
un polynôme homogène fixé de degré k ; le résultat est une fonction rationnelle homogène
de degré nul, donc effectivement une fonction méromorphe.

Comme on vient de le dire, si R(X, Y, Z) est une fraction rationnelle homogène de degré
nul, la fonction méromorphe qu’elle définit sur X devient égale à R(1, u, v) sur la courbe
affine X ∩U1 . Réciproquement toute fraction rationnelle S(u, v) dont le dénominateur n’est
pas divisible par F (1, u, v) définit la fonction méromorphe S(Y /X, Z/X) sur X ∩ U1 , dont
4.30. FORMES DIFFÉRENTIELLES 47

on vérifie immédiatement qu’elle s’étend en une fonction méromorphe sur X . On a donc


montré la proposition suivante.
Proposition 4.26. — Le corps des fonctions méromorphes M(X ) contient les trois corps
isomorphes Frac(C[y, z]/F (1, y, z), Frac(C[x, y]/F (x, y, 1) et Frac(C[x, z]/F (x, 1, z).
Remarque 4.27. — L’isomorphisme Frac(C[y, z]/F (1, y, z), Frac(C[a, b]/F (a, b, 1) cor-
respond à un changement de cartes entre les cartes U0 et U3 de P2C , donc s’écrit
explicitemment a = 1/z, b = y/z. En effet (y, z) ∈ C2 s’envoie sur [1, y, z] ∈ P2C ∩ U0 via
la réciproque de la carte U0 , puis [1, y, z] = [1/z, y/z, 1] sur P2C ∩ U0 ∩ U2 , qui s’envoie sur
(1/z, y/z) par la carte U2 .
Remarque 4.28. — On verra comme conséquence du théorème GAGA que toute fonc-
tion méromorphe sur X une courbe algébrique plane projective est en fait une fonction
rationnelle. Ainsi M(X ) = Frac(C[y, z]/F (1, y, z). En particulier l’extension M(X )/C est
de type fini et de degré de transcendance un.
Exemple 4.29. — On a déjà vu que M(P1C ) = C(x). De même la courbe elliptique C/Λ
est algébrique isomorphe à CΛproj par l’exercice 3.37 (quoiqu’on n’a alors prouvé que le
caractère bijectif de C/Λ → CΛproj , et qu’il faudra attendre le chapitre suivant pour vérifier
que c’est bien un isomorphisme de surfaces de Riemann). Dans l’exercice 3.36, on avait
également montré que M(C/Λ) est une extension de degré de transcendance un de C,
égale au corps des fractions de C[x, y]/(y 2 − 4x3 + g2 (Λ)x + g3 (Λ).

4.30. Formes différentielles


Dans le cas affine où X ⊂ C2 est défini par l’annulation de f ∈ C[x, y] irréductible lisse,
dx et dy des symboles formels assujetis à la relation
∂f ∂f
· dx + · dy = 0
∂x ∂y
. Notons K = Frac(C[x, y]/f ). On voit alors que les K-espaces vectoriels K · dx, K · dy et
K · dx + K · dy sont égaux, et sont de dimension 1.
Remarque 4.31. — La relation
∂f ∂f
· dx + · dy = 0
∂x ∂y
s’obtient en différentiant l’équation f (x, y) = 0 tautologiquement vérifiée sur X. On voit
qu’en toute généralité les K-espaces vectoriels K · dx et K · dy ne sont égaux que si
f (x, y) 6= x, y. Si f (x, y) = x alors dx = 0 et si f (x, y) = y alors dy = 0.
Lemme 4.32. — Le module des 1-formes différentielles méromorphes M(X )diff contient
K · dx.
48 CHAPITRE 4. COURBES ALGÉBRIQUES COMPLEXES

Remarque 4.33. — L’inclusion K · dx ⊂ M(X )diff est stricte, puisque l’inclusion K ⊂


M(X ) l’était déjà. Penser par exemple à la forme sin(x)dx sur X = C muni de la coor-
donnée x. Par contre puisque M(X )diff est un M(X )-espace vectoriel de dimension ≤ 1,
on voit que M(X )diff = M(X ) · dx = M(X ) · dy.
Dans le cas projectif où X ⊂ P2C est défini par l’annulation de F ∈ C[X, Y, Z] homogène
lisse, posons f (x, y) = F (x, y, 1), g(y, z) = F (1, y, z) et h(x, z) = F (x, 1, z). Notons Kz =
Frac(C(x, y]/f ), Kx = Frac(C[y, z]/g) et Ky = Frac(C[x, z]/h) dont on a déjà dit qu’il
s’agit de 3 corps isomorphes. On a alors les 6 espaces vectoriels isomorphes
∂f ∂f
i. Kz · dx et Kz · dy où dx, dy sont des symboles vérifiant ∂x
· dx + ∂y
· dy = 0
∂g ∂g
ii. Kx · dy et Kx · dz où dy, dz sont des symboles vérifiant ∂y
· dy + ∂z
· dz = 0
∂h ∂h
iii. Ky · dx et Ky · dz où dx, dz sont des symboles vérifiant ∂x
· dx + ∂z
· dz = 0
Lemme 4.34. — Ces 6 espaces vectoriels sont isomorphes à un même sous-espace vecto-
riel de M(X )diff . En particulier M(X )diff 6= 0.
Remarque 4.35. — Il résultera là encore de GAGA que M(X )diff = Kz · dx, donc que
toute forme différentielle méromorphe est rationnelle.
Exemple 4.36. — Si X = P1C , on a déjà vu que M(X )diff = C(z)dz. Si X = C/Λ = CΛproj ,
on a aussi vu que M(X )diff = K · dx = K · dy en notant K = Frac(C[x, y]/y 2 − 4x3 +
g2 (Λ)x + g3 (Λ)).

4.37. Spectre maximal et topologie de Zariski


Cette partie ne sera pas abordée en cours, et constitue l’objet du cours de variétés
algébriques.
Dans cette partie, qui est une introduction à la géométrie algébrique avec le point de vue
des variétés sur un corps algébriquement clos, on se cantonne au cas affine pour simplifier.
Le cas général (par exemple projectif) s’obtiendrait par recollement, et ce n’est pas le plus
dur.
Nous avons défini les courbes algébriques planes lisses X comme lieu d’annulation de
f (x, y) ∈ C[x, y] dans C2 . Mais nous les avons muni de la topologie induite (on dira la
topologie complexe pour la différencier de la topologie de Zariski à venir), dont une base
d’ouverts sont les boules {(x, y) ∈ X tq |x − x0 | < r, |y − y − 0| < R}, qui n’a rien
d’algébrique car elle n’est pas donnée par des égalités ou des non-égalités polynomiales.
On a utilisé cette topologie pour construire l’atlas de surface de Riemann, ce qui en retour
muni X d’un faisceau de fonctions holomorphes. Là encore les sections de ce faisceau sur de
a\
petits ouverts n’ont rien d’algébrique. Désignons donc par X an = (X , Compl, OX ) le triplet
a\
formé de l’ensemble X muni de sa topologie complexe notée Compl et du faisceau OX des
4.37. SPECTRE MAXIMAL ET TOPOLOGIE DE ZARISKI 49

fonctions holomorphes pour cette topologie. Ici “an” veut dire analytique-complexe, qui est
un autre mot pour holomorphe. Par définition, X an est un espace localement annelé, c’est
à dire un espace topologique muni d’un faisceau d’anneau.

Définition 4.38. — La topologie de Zariski (notée Zar) sur X est la topologie dont une
base d’ouverts est U (f ) = {(x, y) ∈ X | g(x, y) =
6 0} où g ∈ C[x, y] est un polynôme.

Remarque 4.39. — La même définition muni C2 d’une topologie de Zariski, mais égale-
ment Cn et tout sous-ensemble X ⊂ Cn défini par l’annulation de fonctions polynômiales
f1 , · · · , fr ∈ C[x1 , · · · , xn ], sans aucune hypothèse d’irréductibilité ou de lissité. Notons
dans ce dernier cas I = (f1 , · · · , fr ) ⊂ C[x1 , · · · , xn ] l’idéal engendré. L’ouvert U (f ) de X
ne dépend que de l’image de g ∈ C[x1 , · · · , xn ] dans C[x1 , · · · , xn ]/I.
Dans le cas d’une courbe algébrique plane, la topologie de Zariski sur X est tout sim-
plement celle dont les fermés sont les unions finies de points, et les ouverts leurs complé-
mentaires.

Remarque 4.40. — La topologie de Zariski est non séparée car l’intersection de deux
ouverts non vides est non vide (et même dense). Elle est moins fine que la topologie
complexe, donc le morphisme identité (X , Compl) → (X , Zar) est continu mais n’est pas
un homéomorphisme.

Définition 4.41. — On munit l’espace topologique (X , Zar) du faisceau d’anneau OXalg


défini par

Dans ce cas particulier d’une courbe algébrique plane, cela définit complètement le fais-
ceau puisque tout ouvert est dans la base, car complémentaire d’un nombre fini de points.
Dans le cas plus général où X ⊂ Cn est défini par l’annulation d’un idéal I ⊂ C[x1 , · · · , xn ],
on pose de manière similaire mais cela ne définit le faisceau d’anneau que sur la base d’ou-
verts. On le définit sur tout ouvert en forçant la propriété de faisceau à être vérifiée : si
U = ∪i U (gi ), on définit H 0 (U, OXalg ) comme le noyau de la flèche de restriction
Y Y
H 0 (U (gi ), OXalg ) → H 0 (U (gi ) ∩ U (gj ), OXalg )
i i,j

Vu que U (gi ) ∩ U (gj ) = U (gi · gj ), on définit donc H 0 (U, OXalg ) comme le noyau de la flèche
induite par les flèches évidents A[1/g] → A[1/gh], où on a noté A = C[x1 , · · · , xn ]/I pour
alléger.

Remarque 4.42. — En particulier, H 0 (X , OXalg ) = A, qui est bien formé de fonctions


polynômiales, d’où le symbole alg utilisé.

Exercice 4.43. — Montrer que C2 − {(0, 0)} est un ouvert de Zariski de C2 qui n’est pas
dans la base d’ouverts. Calculer H 0 (C2 − {(0, 0)}, OCalg2 ).
50 CHAPITRE 4. COURBES ALGÉBRIQUES COMPLEXES

Exercice 4.44. — Vérifier que pour tout X ⊂ Cn défini par l’annulation d’un idéal I ⊂
C[x1 , · · · , xn ], le préfaisceau OXalg défini auparavant est bien un faisceau. Ainsi il faut vérifier
que si U (g) = ∪i U (gi ) sont dans la base d’ouvert, la suite
1 Y 1 Y 1
0 → A[ ] → A[ ] → A[ ]
g i
gi i,j
gi · gj

est exacte.

Remarque 4.45. — Soit I ⊂ C[x1 , · · · , xn ] un idéal. D’après le théorème 4.58, le sous-


ensemble X ⊂ Cn des (x1 , · · · , xn ) tels que f√ (x1 , · · · , xn ) = 0 pour tout
√ f ∈ I est bien sûr
déterminé par I, mais détermine seulement I en retour. En effet I est l’ensemble des
g ∈ C[x1 , · · · , xn ] identiquement nuls sur X .
Or d’après la remarque 4.42, le faisceau OXalg permet de retrouver A en prenant les
sections globales, donc I = Ker(k[X1 , · · · , Xn ] → A).
C’est donc que l’espace topologique X ne détermine pas le faisceau OXalg , ni l’algèbre A,
mais seulement sa réduction.

Remarque 4.46. — Que l’espace topologique ne détermine pas le faisceau d’anneau n’est
pas si choquant : penser aux sphères exotiques en géométrie différentielle. Sur l’espace
topologique S7 il existe plusieurs structures différentielles non équivalentes, donc plusieurs
faisceaux de fonctions C ∞ non égaux. En géométrie différentielle, l’objet fondamental n’est
pas l’espace topologique S7 mais l’espace localement annelé (S7 , C ∞X.

On dispose au final d’un espace localement annelé X alg = (X , Zar, OXalg ).


Si on revient dans le cas où X ⊂ C2 est défini par l’annulation d’un polynôme lisse
irréductible, on dispose de l’identité de X qui est un morphisme d’espace localement annelé
X an → X alg . Cela veut juste dire que l’identité (X , Compl) → (X , Zar) est continue et que
pour tout ouvert Zariski U ⊂ X , on dispose d’un morphisme canonique (l’inclusion évidente
des fonctions rationnelles sans pôles dans les fonctions holomorphes)
H 0 (U, OXalg ) ,→ H 0 (U, OXan )
.
Appelons désormais une courbe algébrique plane lisse irréductible un espace localement
annelé X alg où X ⊂ C2 est défini par l’annulation d’un polynôme lisse irréductible. Le
contenu de la proposition 4.6 peut se reformuler en l’existence d’un foncteur de la catégorie
des courbes algébriques planes lisses irréductibles vers la catégorie des surfaces de Riemann,
qui envoie l’espace localement annelé X alg sur X an , qui est obtenu à partir de X alg en
conservant l’ensemble X , en remplaçant la topologie de Zariski par la topologie complexe,
et en remplaçant le faisceau OXalg des fonctions algébriques pour la topologie de Zariski par
le faisceau OXan des fonctions holomorphes pour la topologie complexe.
4.37. SPECTRE MAXIMAL ET TOPOLOGIE DE ZARISKI 51

Pour parler de foncteur, il aurait fallu d’abord parler de morphisme. Si Xf ⊂ C2 est


défini par l’annulation de f ∈ C[A, B] et Xg ⊂ C2 est défini par l’annulation de g ∈
C[X, Y ], on appelle morphisme φ : Xfalg → Xgalg la donnée d’un morphisme de C-algèbres
ψ : C[X, Y ]/(g) → C[A, B]/(f ). Bien sûr, ψ est défini par les polynômes ψ(X), ψ(Y ) ∈
C[A, B], qui définissent en retour une application φ : C2 → C2 , (a, b) 7→ (ψ(a), ψ(b)).
Lemme 4.47. — Soit ψ : C[X, Y ]/(g) → C[A, B]/(f ) un morphisme de C-algèbres. Alors
l’application φ : C2 → C2 , (a, b) 7→ (ψ(a), ψ(b)) vérifie g(φ(a, b)) = 0 pour tous (a, b) ∈ C2
tels que f (a, b) = 0, donc induit une application continue φ : Xf → Xg .
Démonstration. — C’est une conséquence du corollaire 4.55, puisque ψ : C[X, Y ]/(g) →
C[A, B]/(f ) induit une application Spm(C[A, B]/(f )) → Spm(C[X, Y ]/(g)), m 7→ ψ −1 (m,
où on vérifie que ψ −1 (m ⊂ C[X, Y ]/(g) est maximal grâce au lemme suivant.

Lemme 4.48. — Soit A, B deux k-algèbres de type fini, où k est un corps algébriquement
clos et ψ : A → B un morphisme de k-algèbres. Pour tout idéal maximal m ⊂ B, l’idéal
ψ −1 (m est maximal dans A.
Démonstration. — On a une injection k ⊂ A/ψ −1 (m ⊂ B/m mais il résulte du Nullstel-
lensatz 4.51 que B/m = k donc A/ψ −1 (m) et ψ −1 (m) est maximal.

Remarque 4.49. — Si f : Z ,→ Q est l’injection canonique, l’image réciproque de 0Q est


première non maximale. C’est exactement le genre de phénomène qui fait qu’en théorie
générale des schémas, on remplace le spectre maximal par le spectre premier. Dans le cas
des algèbres de type fini sur un corps, le spectre maximal suffit.
Remarque 4.50. — Si une application polynômiale φ : C2 → C2 vérifie g(φ(a, b)) = 0
pour tous (a, b) ∈ C2 tels que f (a, b) = 0, le morphisme induit ψ : C[X, Y ] → C[A, B] ne
passe pas nécessairement au quotient en ψ : C[X, Y ]/g → C[A, B]/f . C’est le cas si f et g
sont irréductibles d’après le théorème 4.58.
On retrouve là aussi que les morphismes d’espaces localement annelés Xfalg → Xgalg
correspondent à une donnée plus forte que simplement celle d’une application polynômiale
de Xf dans Xg , à moins d’une hypothèse additionnelle sur f et g
On peut alors justifier la fonctorialité de X alg 7→ X an : l’application φ : Xf → Xg ,
(a, b) 7→ (ψ(a), ψ(b)) continue pour la topologie de Zariski est également continu pour la
topologie complexe, et induit un morphisme de surfaces de Riemann φan : Xfan → Xgan .
Plus généralement si X ⊂ Cn est défini par l’annulation d’un idéal I ⊂ C[X1 , · · · , Xn ]
et Y ⊂ Cm est défini par l’annulation d’un idéal J ⊂ C[Y1 , · · · , Ym ], on appelle mor-
phisme φ : X alg → Y alg la donnée d’un morphisme de C-algèbres ψ : C[Y1 , · · · , Ym ]/J →
C[X1 , · · · , Xn ]/I. On vérifie qu’il induit une application φ : X → Y continue pour la
52 CHAPITRE 4. COURBES ALGÉBRIQUES COMPLEXES

topologie de Zariski, bref que g(ψ(x1 ), · · · , ψ(xn )) = 0 pour tout g ∈ J et pour tous
(x1 , · · · , xn ) ∈ Cn vérifiant f (x1 , · · · , xn ) = 0 pour tout f ∈ I.

4.50.1. Reformulation via le spectre maximal. — Le lien avec les idéaux maximaux
est déjà clair, de part l’utilisation à plusieurs reprises du Nullstellensatz. Par le corol-
laire 4.55, on peut remplacer {(x1 , · · · , xn ) ∈ Cn |f (x1 , · · · , xn ) = 0∀f ∈ I} pour tout idéal
I ⊂ C[X1 , · · · , Xn ] par le spectre maximal Spm(C[X1 , · · · , Xn ]), puisque (x1 , · · · , xn ) 7→
(X1 − x1 , · · · , Xn − xn ) induit une bijection entre ces deux ensembles. On peut donc trans-
porter les ouverts de Zariski du côté gauche en des sous-ensembles du côté droit, ie munir
Spm(C[X1 , · · · , Xn ]/I) de la topologie de Zariski. On vérifie sans peine que l’ouvert U (g)
correspond à {m | f ∈ / m}.
Ainsi au final on peut redéfinir les variétés algébriques affines complexes comme les
Spm(A) pour A une C-algèbre de type fini, muni de la topologie engendrée par les U (f ) =
{m | f ∈/ m} et du faisceau d’anneau dont les sections sur U (f ) est A[1/f ].
Terminons sur un panorama des différentes variantes des objets affines de géométrie
algébrique disponibles dans la littérature :
i. La plus élémentaire consiste à parler des sous-ensemble XI ⊂ k n définis par l’annu-
lation des éléments d’un idéal I ⊂ k[X1 , · · · , Xn ]. Ici k est un corps algébriquement
clos. C’est l’approche du chapitre I de Hartshorne, Algebraic Geometry. Dans cette
approche
√ il faut sans cesse utiliser le théorème 4.58. La variété XI ne dépend
√ que
de I, l’anneau des fonctions algébriques globales sur XI est k[X1 , · · · , Xn ]/ I, les
morphismes X√ I → XJ correspondent √ bijectivement aux morphismes de k-algèbres
k[Y1 , · · · , Ym ]/ J → k[X1 , · · · , Xn ]/ I.
ii. Une variante existe lorsque k est parfait non algébriquement clos. On fixe k̄ une
clôture algébrique. Dans ce cas on fixe I ⊂ k[X1 , · · · , Xn ] un idéal et on définit
XI ⊂ k̄ n comme le sous-ensemble des points annulés par tous les f ∈ I, muni de son
action canonique de Gal(k̄/k). C’est un point de vue élémentaire développé dans le
chapitre 1 de Silvermann, Arithmetic of Elliptic Curves.
iii. Que k soit algébriquement clos ou pas, on peut définir XI comme le spectre maxi-
mal de k[X1 , · · · , Xn ]/I muni de sa topologie de Zariski et de son faisceau d’an-
neaux dont les section globales sont k[X1 , · · · , Xn ]/I. C’est au final le point de vue
adopté dans toute notre discussion. Ici le faisceau d’anneau est porteur d’une infor- √
mation plus riche que l’espace topologique, car il dépend de I et pas juste de I.
De même les morphismes XI → XJ sont par définition associés aux morphismes
de k-algèbres k[Y1 , · · · , Ym ]/J → k[X1 , · · · , Xn ]/I. C’est également le point de vue
développé dans https://webusers.imj-prg.fr/~daniel.juteau/juteau_files/
LePotier.pdf. En vérité les trois points de vue précédents posent de sérieux pro-
blèmes mathématiques à divers stades de la théorie.
4.37. SPECTRE MAXIMAL ET TOPOLOGIE DE ZARISKI 53

iv. Le meilleur point de vue, qui est à la fois le plus général et le plus abstrait, est
bien sûr celui de Grothendieck que vous verrez en cours de schémas. On regarde ici
l’ensemble des idéaux premiers Spec(A) de toute anneau A (y compris Z[x, y]/(y 2 −
4x3 − 1), ce qui a des applications arithmétiques évidentes) muni de sa topologie de
Zariski et d’un faisceau d’anneaux dont les sections globales sont A. Les morphismes
Spec(A) → Spec(B) sont associés aux morphismes d’anneaux B → A dans l’autre
sens. Voir la remarque 4.49 pour comprendre pourquoi les idéaux maximaux doivent
être remplacés par les idéaux premiers lorsque A n’est plus une algèbre de type fini
sur un corps.

4.50.2. Annexe : les théorèmes Nullstellensatz. — Il s’agit plus d’une marque dé-
posée de théorèmes que d’un énoncé individuel. Le lecteur trouvera les démonstrations
absentes dans tous les livres d’algèbre commutative. Soit k un corps algébriquement clos.
Soit A une k-algèbre de type fini. En choisissant une présentation k[X1 , · · · , Xn ] → A et
en notant I le noyau, on en déduit que A est isomorphe à k[X1 , · · · , Xn ]/I. Par noethéria-
nité de k[X1 , · · · , Xn ], l’idéal I = (f1 , · · · , fr ) est de plus engendré par un nombre fini de
polynômes. On notera alors Spm(A) l’ensemble des idéaux maximaux de A.
Théorème 4.51. — L’application k n → Spm(k[X1 , · · · , Xn ]) qui envoie (x1 , · · · , xn ) sur
(X1 − x1 , · · · , Xn − xn ) est bijective.
Remarque 4.52. — C’est complètement faux si k n’est pas algébriquement clos : l’idéal
(X 2 + 1) est maximal dans R[X].
Remarque 4.53. — Ainsi l’idéal maximal correspondant à (x1 , · · · , xn ) est l’idéal m des
f ∈ k[X1 , · · · , Xn ] tels que f (x1 , · · · , xn ) = 0. En effet m est maximal comme noyau
du morphisme d’algèbre k[X1 , · · · , Xn ] → k, f 7→ f (x1 , · · · , xn ), et contient clairement
(X1 − x1 , · · · , Xn − x − n) qui est aussi maximal, d’où l’égalité. L’enjeu du Nullstellensatz
est de prouver que tout idéal maximal est de ce type.
Remarque 4.54. — Pour tout f ∈ k[X1 , · · · , Xn ], notons V (f ) = {(x1 , · · · , xn ) ∈
k n | f (x1 , · · · , xn ) = 0. La bijection réciproque Spm(k[x1 , · · · , Xn ]) → k n est alors
m 7→ ∩f ∈m V (f ) et tout l’enjeu de la preuve est de vérifier que cette intersection est un
singleton.
Corollaire 4.55. — Soit I = (f1 , · · · , fr ) un idéal de k[X1 , · · · , Xn ]. L’application
{(x1 , · · · , xn ) ∈ k n | fi (x1 , · · · , xn ) = 0 ∀i = 1 . . . r} → Spm(k[X1 , · · · , Xn ]/I)
qui envoie (x1 , · · · , xn ) sur (X1 , · · · , Xn ) est bijective de réciproque m 7→ ∩f ∈m V (f ).
Démonstration. — L’application de passage au quotient π : k[X1 , · · · , Xn ] →
k[X1 , · · · , Xn ]/I induit (via π −1 ) une bijection entre les idéaux maximaux de k[X1 , · · · , Xn ]/I
et les idéaux maximaux de k[X1 , · · · , Xn ] contenant I. Il suffit donc de prouver que
54 CHAPITRE 4. COURBES ALGÉBRIQUES COMPLEXES

(X1 − x1 , · · · , Xn − xn ) contient I si et seulement si f (x1 , · · · , xn ) = 0 pour tout f ∈ I. Or


P
si (X1 − x1 , · · · , Xn − xn ) contient I, tout f ∈ I s’écrit f = i (Xi − xi )gi donc s’annule
en (x1 , · · · , xn ). Réciproquement si f (x1 , · · · , xn ) = 0 pour tout f ∈ I alors I est inclus
dans {f ∈ k[X1 , · · · , Xn ] | f (x1 , · · · , xn ) = 0} qui est égal à (X1 − x1 , · · · , Xn − xn ) par la
remarque 4.53.

Remarque 4.56. — L’idéal I détermine évidemment Spm(k[X1 , · · · , kn ]/I) et (x1 , · · · , xn ) ∈


k n | f (x1 , · · · , xn ) = 0 ∀f ∈ I}. On n’a jamais dit que la réciproque était vraie ! Et c’est
évidemment faux sans hypothèse sur I : I = x2 ⊂ k[x] vérifie Spm(k[X]/I) = {(X)} =
Spm(k[X]/X), et de manière équivalente {x ∈ k |x2 = 0} = {x ∈ k |x = 0}. Le problème
est que l’idéal I n’est pas radiciel.
Rappelons qu’un anneau B est réduit si bn = 0 implique b = 0 lorsque b ∈ B, n > 0.
Un idéal I d’un anneau A est radiciel si A/I est un anneau réduit. Cela est équivalent
à demander que an√∈ I implique
√ a ∈ I. Tout idéal I nde A est inclus √dans un plus petit
idéal radiciel noté I. On a I = {f ∈ A | ∃n > 0 | f ∈ I}. Ainsi A/ I est le plus gros
quotient réduit de A/I.
Exemple 4.57. — Si A = k[x] et I = √ (x2 ), le quotient A/I = k[x]/x2 n’est pas réduit
puisque x 6= 0 mais x2 = 0. Le radical I de I est (x) et le quotient k[x]/(x) = k est bien
réduit.

L’importance √ de I dans les théorèmes Nullstellensatz est que Spm(A/I) détermine
exactement I par le résultat suivant.

Théorème 4.58. — Soit I ⊂ k[X1 , · · · , Xn ] un idéal. Alors I = ∩m⊃I m où m parcourt
les idéaux maximaux √ de k[X1 , · · · , Xn ] contenant I. De manière équivalente par le théo-
rème 4.55, la racine I est l’ensemble des f ∈ k[X1 , · · · , Xn ] s’annulant sur l’ensemble
des (x1 , · · · , xn ) ∈ k n vérifiant g(x1 , · · · , xn ) = 0 pour tout g ∈ I.
Corollaire 4.59. — En utilisant la bijection entre idéaux de k[X1 , · · · , Xn ] contenant J
et idéaux de k[X1 , · · · , Xn ]/J, on en déduit que le même théorème vaut pour les idéaux I
de C[X1 , · · · , Xn ]/J, donc pour les idéaux de toute k-algèbre de type fini.
CHAPITRE 5

REVÊTEMENTS RAMIFIÉS

5.1. Morphismes de surfaces de Riemann


Soit X une surface de Riemann et f : X 99K C une fonction méromorphe (qui n’est donc
définie que sur un ouvert de X). Rappelons qu’on a vu dans l’exercice 2.68 que f s’étend
uniquement en f˜ : X → P1C . Donnons d’ailleurs l’argument pour résoudre cet exercice :
dans une carte on écrit f (z) = g(z)/h(z) avec g, h holomorphes qui ne s’annulent pas
simultanément. On considère alors dans cette carte f˜(z) = [g(z), h(z)] ∈ P1C et on vérifie
que cette construction se recolle.

Proposition 5.2. — Soit f : X → Y un morphisme non constant de surfaces de Rie-


mann. Alors c’est une application ouverte.

Démonstration. — L’ouverture d’une application continue se teste localement. Or dans


les cartes c’est un théorème bien connu d’analyse complexe.

Proposition 5.3. — Soit f : X → Y un morphisme injectif de surfaces de Riemann. Il


induit un isomorphisme de surfaces de Riemann X = f (X) sur son image.

Démonstration. — On a bien une bijection f : X− > f (X) et f (X) ⊂ Y est une


surface de Riemann car c’est un ouvert par la proposition 5.2. Or la réciproque d’une
fonction holomorphe bijective est holomorphe, comme il résulte du théorème d’inversion
locale holomorphe.

Proposition 5.4. — Soit X une surface de Riemann compacte et f : X → Y un mor-


phisme non constant. Il est surjectif et Y est compact.

Démonstration. — Comme f est ouverte de source compacte et de but séparé, son image
est ouverte et fermée. Comme Y est connexe on a le résultat.
56 CHAPITRE 5. REVÊTEMENTS RAMIFIÉS

Proposition 5.5. — Soit f : X → Y un morphisme non constant alors pour tout y ∈ Y ,


la fibre f −1 (y) ⊂ Y est discrète, et non vide si X est compact.

Démonstration. — Soit x ∈ X un antécédant de y. Considérons une coordonnée locale z


sur X centrée en x et z 0 une coordonnée locale sur Y centrée en y (voir la définition 2.55).
Soit g(z) = n≥0 an z 0n l’écriture de f dans ces coordonnées locales. Comme f (x) = y on
P

a g(0) = 0 donc a0 = 0. Comme f est non constant, on a g 6= 0. Si x ∈ U ⊂ X est l’ouvert


sur lequel z est défini, on en déduit que f −1 (y) ∩ U = g −1 (0). Mais les zéros d’une fonction
holomorphe non nulle sont discrets.

5.5.1. Multiplicité et degré. — Grâce à la forme normale des morphismes de surface


de Riemann, nous verrons que la somme des multiplicités dans les fibres est constante.

Proposition 5.6 (forme normale des morphismes). — Soit f : X → Y un mor-


phisme de surfaces de Riemann non constant et P ∈ X. Il existe un unique entier m =
m(P ) ≥ 1 tel que pour toute carte φ0 : U 0 → V 0 ⊂ C de Y telle que f (P ) ∈ U 0 et
φ0 (f (P )) = 0, il existe une carte φ : U → V ⊂ C de X telle que P ∈ U et φ(P ) = 0, et
telle que φ0 ◦ f ◦ φ−1 (z) = z m .
Autrement dit pour toute coordonnée locale z 0 sur Y centrée en f (P ) il existe une coor-
donnée locale z de X centrée en P telle que dans ces coordonnées locales f soit z 7→ z 0m .

Démonstration. — En effet soit ψ : U → V ⊂ C n’importe quelle carte de X centrée


en P . On a g(z) = φ0 ◦ f ◦ ψ −1 (z) = i=m ci z m , et on vient donc de définir m comme
P

la valuation z-adique de g. On a donc cm 6= 0. Donc g(z) = z m h(z) où h est holomorphe


et h(0) 6= 0. Donc quitte à rapetisser U et V , il existe l holomorphe sur V telle que
h(z) = l(z)m . Donc g(z) = (zl(z))m . Notons k(z) = zl(z). On a k 0 (0) 6= 0 donc par le
théorème des fonctions implicites holomorphes, k est inversible quitte à rapetisser V . Donc
φ = k ◦ ψ est une nouvelle carte de X centrée en P . On a
φ0 ◦ f ◦ φ−1 (z) = φ0 ◦ f ◦ ψ −1 ◦ k −1 (z) = g ◦ k −1 (z) = z m
Il reste à prouver que m est unique, donc ne dépend pas des cartes φ0 et ψ choisies. Mais
pour tout P 0 6= P assez proche de P , on voit que f (P 0 ) a exactement m antécédants dans
U 0 . Donc m a une caractérisation topologique indépendante du choix des cartes, donc est
bien défini.

Définition 5.7. — On note multP (f ) cet entier m ≥ 1 et on l’appelle la multiplicité de f


en P .

Proposition 5.8. — Soit f : X → Y un morphisme non constant de surfaces de Rie-


mann. L’ensemble des P ∈ X de multiplicité > 1 est discret dans X.
5.1. MORPHISMES DE SURFACES DE RIEMANN 57

Démonstration. — En effet, pour toute expression g(z) de f dans des cartes, on a


multP (f ) = 1 + ordφ(P ) (g 0 ). Mais les zéros de la fonction holomorphe g 0 sont discrets.

Définition 5.9. — On dit que P est un point de ramification de f s’il est de multiplicité >
1. On dit alors que Q = f (P ) est un point de branchement de f .
Proposition 5.10. — Soit X ⊂ C2 la courbe algébrique plane d’équation f (x, y) = 0 avec
f ∈ C[x, y] lisse irréductible. Le morphisme π = pr1 : X → C, (x, y) 7→ x en P = (x0 , y0 )
si et seulement si ∂f
∂y
(P ) = 0. On a multP (π) = 1 + ordP ∂f
∂y
.
Démonstration. — Il est sous-entendu dans la proposition que π n’est pas constant, donc
que f n’est pas un polynôme uniquement en x. C’est la condition qui garantit que ∂f ∂y
n’est
pas identiquement nulle sur X (exercice : le prouver en utilisant le Nullstellensatz). Par
définition, ordP ∂f
∂y
est l’ordre en P de la fonction holomorphe ∂f ∂y
restreinte à la surface de
Riemann X .
Si ∂f
∂y
(P ) 6= 0, alors par construction de la structure de Riemann sur X , une carte au
voisinage de P est fournie par π. Dans cette carte, π devient l’identité d’un ouvert de C
donc est non ramifiée.
Si ∂f
∂y
(P ) = 0 alors ∂f
∂x
(P ) 6= 0 par lissité, et pr2 : X → C, (x, y) 7→ y est une carte au
voisinage de P . Sa réciproque C → X (définie seulement sur un voisinage de y0 dans C)
est z 7→ (g(z), z) avec g holomorphe vérifiant f (g(z), z) = 0 pour tout z ∈ C dans un
voisinange de y0 . En dérivant il vient
∂f ∂f
(g(z), z)g 0 (z) + (g(z), z) = 0
∂x ∂y
En évaluant en z = y0 il vient bien g 0 (y0 ) puisque ∂f
∂y
(P ) = 0 et ∂f
∂x
(P ) 6= 0. Mais dans la
carte pr2 , l’application π = pr1 devient z 7→ g(z). Donc multP (π) = 1 + ordy0 (g 0 ) > 1.

Remarque 5.11. — On a bien sûr un énoncé symétrique pour la seconde projection pr2 :
X → C.
La démonstration de la proposition suivante est laissée en exercice à partir du cas affine
traité juste avant.
Proposition 5.12. — Soit X ⊂ P2C une courbe projective plane définie par l’annulation
de F homogène lisse. L’application π : X → P1C , [X, Y, Z] 7→ [X, Y ] est ramifié en P =
[X0 , Y0 , Z0 ] si et seulement si ∂F
∂Z
(P ) = 0. De plus multP (π) = 1 + ordP ( ∂F
∂Z
).
Remarque 5.13. — Attention, l’application π : X → P1C , [X, Y, Z] 7→ [X, Y ] n’est pas
définie sur tout X mais seulement sur l’ouvert où (X, Y ) 6= (0, 0). Il faut également, et
c’est plus important, faire attention à la définition non triviale de ordP ( ∂F
∂Z
). En effet ∂F
∂Z
est
58 CHAPITRE 5. REVÊTEMENTS RAMIFIÉS

un polynôme homogène de degré d non nul en général. Il ne définit donc pas une fonction
holomorphe sur X !
On appelle alors ordP ( ∂F
∂Z
) l’ordre en P de la fonction holomorphe G1 · ordP ( ∂F
∂Z
) sur X ,
où G est n’importe quel polynôme homogène de degré d non nul en P . On vérifie que cela
ne dépend pas du choix de G.
Si ∂F
∂Z
n’est pas une fonction ensembliste sur X , c’est néanmoins une section de la res-
triction à X du faisceau localement libre OP2 (d), voir la remarque 4.25. En général, on
peut définir l’ordre en P de toute section d’un faisceau localement libre de rang un sur une
surface de Riemann, en divisant au préalable cette section par une section non nulle en P ,
afin d’obtenir une fonction holomorphe définie au voisinage de P .
Remarque 5.14. — La proposition 5.12 admet des variantes par permutation des va-
∂F
riables. Par exemple X → P1C , [X, Y, Z] 7→ [Y, Z] est ramifié si ( ∂X )(P ) = 0.
Proposition 5.15. — Soit f : X → Y un morphisme non constant entre surfaces de
P
Riemann compactes. La fonction Y → N qui envoie Q sur P ∈f −1 (Q) multQ (f ) est une
constante notée deg(f ) et appelée le degré de f .
Démonstration. — Notons D ⊂ C une boule ouverte centré en 0. Pour tout m ≥ 1,
l’application f : D → D, z 7→ z m vérifie évidemment P ∈f −1 (Q) multQ (f ) = m qui est
P

constant sur D.
Notons D1 , · · · , Dk des copies disjointes de la boule ouverte centrée en 0. L’application
f : D1 · · · Dk → D qui envoie z1 ∈ D1 sur z1m1 , z2 ∈ D2 sur z2m2 ,..., zk ∈ Dk sur zkmk
` `

vérifie aussi P ∈f −1 (Q) multQ (f ) = ki=1 mi qui est constant sur D.


P P

On va se ramener à ce cas. En effet si Q ∈ Y soit f −1 (Q) = {P1 , · · · , Pn }. Soit z 0


une coordonnée locale en Q sur Y . D’après la proposition 5.6, il existe des coordonnées
locales zi en Pi sur X et des entiers mi pour tous 1 ≤ i ≤ n tels que dans ces coordonnées,
g(zi ) = z 0mi . Ainsi localement autour des Pi , l’application f est du type précédent.
Pour conclure, il reste juste à voir que pour tout voisinage Pi ∈ Ui ⊂ Xi et tout voisinage
Q ∈ U 0 ∈ Y , on a que pour tout Q0 ∈ U 0 assez proche de Q, tous les antécédants de Q0 par f
sont dans ∪ni=1 Ui . Par l’absurde, on suppose qu’il existe une suite xk ∈ X telle que f (xk )
converge vers Q dans Y mais xk ∈ / ∪ni=1 Ui . Comme X est compact, quitte à extraire on
peut supposer que xk converge vers x ∈ X. Mais f est continue donc f (x) = Q donc x est
un des Pi , par exemple P1 . Dans ce cas xk ∈ U1 pour k assez grand.

Remarque 5.16. — Autrement dit le nombre dans les fibres est constant lorsqu’on les
compte avec multiplicité.
Remarque 5.17. — La proposition est bien sûr prise en défaut si X n’est pas compacte :
prendre par exemple l’injection d’un ouvert X dans Y . Voir la remarque 5.20 pour un
contre-exemple plus intéressant.
5.1. MORPHISMES DE SURFACES DE RIEMANN 59

Remarque 5.18. — Soit f : X → Y non constant entre surfaces de Riemann compactes.


Soit S ⊂ X l’ensemble fini des P ∈ X de multiplicité ≥ 2. Alors f : X−S → f (X−S) est un
revêtement au sens topologique, ie une application surjective qui est un homéomorphisme
local, telle qu’il existe un ensemble discret F tel que pour tout ouvert assez petit V du
but, f −1 (V ) est homéomorphe à V × F telle que f soit la projection sur V . Ici F est fini
par compacité de f −1 (y) pour tout y ∈ Y , et le degré de f est égal au cardinal de F .
On dit que f : X → Y est un revêtement ramifié, de lieu de ramification S ⊂ X.
Un exemple de revêtement ramifié est P1C → P1C , [X, Y ] 7→ [X 2 , Y 2 ]. Son degré est 2, il
est ramifié exactement en 0 et en ∞ ∈ P1C .

Remarque 5.19. — On peut noter un parallèle avec la théorie de la ramification dans les
corps de nombres : si L/K est une extension de corps de nombres et p ⊂ OK est un idéal
maximal, on décompose p · OL en produit d’idéaux premiers de OL , soit
r
Y
p · OL = Pei i
i=1

En notant fi = [OL /Pi : OK /p], on sait que ri=1 ei fi = [L : K] qui est donc constant
P

en p.
La théorie des schémas nous apprend que ce n’est pas juste une analogie mais exactement
le même phénomène que dans les surfaces de Riemann ! En effet les formules précédentes
reviennent à étudier la ramification du morphisme Spec(OL ) → Spec(OK ) entre schémas
réguliers de dimension un, c’est à dire entre courbes.
Dans le cadre des surfaces de Riemann on ne voit pas le terme fi mais c’est parce que C
est algébriquement clos, contrairement au corps fini OK /p. Notons en effet OY,Q l’anneau
local de Y en Q. C’est l’anneau des couples (U, f ) où Q ∈ U ⊂ Y est un ouvert et f est
holomorphe sur U . On identifie de plus (U, f ) et (V, g) si f et g coïncident sur un ouvert.
Alors OY,Q est un anneau local d’idéal maximal mQ = {(U, f ) | f (Q) = 0}. L’évaluation
en Q fournit un isomorphisme
OY,Q /mQ = C
De même pour tout antécédant P ∈ X de Q, on dispose de OX,P et de son idéal maxi-
mal mP . L’analogue de l’entier f de la théorie algébrique des nombres est le degré de
l’extension (OX,P /mP )/(OY,Q /mQ ) et c’est donc 1 !
On voit aussi que la définition de l’entier e de la théorie algébrique des nombres et
de notre entier m = multP (f ) sont exactement les mêmes : en choisissant un paramètre
local z en P et z 0 en Q, on obtient que mP est principal engendré par z, et mP est principal
engendré par z 0 . Comme par forme normale de f , on a f (z 0 ) = z m , on voit que mQ · OX,P =
z 0 · OX,P = z m · OX,P = mmP.
60 CHAPITRE 5. REVÊTEMENTS RAMIFIÉS

Remarque 5.20. — Le fait que la somme des multiplicités est constante dans les fibres
est fortement relié au caractère lisse des surfaces de Riemann (qui sont localement homéo-
morphes à un ouvert de C). Lorsqu’on développe la théorie des courbes algébriques planes
plus en détail que nous avons fait, on introduit également les courbes singulières, qui sont
définies par l’annulation d’un polynôme f ∈ C[x, y] non nécessairement lisse et irréductible.
Considérons Y = {(x, y) ∈ C2 | xy = 0} qui est l’union des axes de coordonnées dans C2 .
`
Ce n’est donc pas une surface de Riemann. Considérons X = C C qui est une surface de
Riemann au défaut de connexité près. Comme d’habitude on va noter C1 et C2 les deux
facteurs de l’union disjointe. Soit f : X → Y qui envoie x1 ∈ C1 sur (x1 , 0) et x2 ∈ C2 sur
(0, x2 ). Alors f est surjective, est un isomorphisme au dessus de Y( 0, 0) mais f −1 (0, 0) est
de cardinal 2.
Plus généralement la normalisation d’une courbe algébrique singulière Y est une courbe
lisse X (donc une surface de Riemann aux problèmes de connexité près), et le morphisme de
normalisation f : X → Y est génériquement un isomorphisme mais pas un isomorphisme.

5.20.1. Conséquences. — Le fait que la somme des multiplicités dans les fibres soit
constante a des conséquences intéressantes.

Proposition 5.21. — Soit f : X → Y un morphisme entre surfaces de Riemann com-


pactes. Alors f est un isomorphisme si et seulement si deg(f ) = 1).

Démonstration. — SI f est de degré un, il est injectif puis on applique les propositions 5.3
et 5.4.

Corollaire 5.22. — Soit X une surface de Riemann compacte et f une fonction méro-
morphe sur X avec un unique pôle, qui est simple. Alors f˜ induit un isomorphisme entre X
et P1C .

Démonstration. — En effet f˜ est de degré un, comme on le voit en considérant la fibre de


∞ ∈ P1C .

Remarque 5.23. — Autrement dit si X n’est pas isomorphe à P1C , toute fonction méro-
morphe a au moins deux pôles comptés avec multiplicités. On a déjà vu cela lorsque X =
C/λ dans l’exercice 3.36. Cela fournit pour tout X 6= P1C une obstruction au problème de
Cousin différente du degré (voir la remarque 5.26) puisque le diviseur (P ) − (Q) n’a aucune
chance d’être principal.

La proposition suivante est fondamentale. On en donnera une autre démonstration par


le théorème des résidus. Lorsque X = P1C ou X = C/Λ, on l’a déjà prouvée à la main.
5.27. TRIANGULATIONS ET GENRE 61

Proposition 5.24. — Soit f méromorphe non constante sur une surface de Riemann
P
compacte X. Alors P ∈X ordP (f ) = 0.

Démonstration. — Soit f˜ : X → P1C le morphisme associé. Notons 0 = [0, 1] et ∞ = [1, 0]


les points usuels de P1C . Alors par construction de f˜ on a
X X X
ordP (f ) = multP (f ) − multP (f ) = deg(f ) − deg(f ) = 0
P ∈X P ∈f˜−1 (0) P ∈f˜−1 (∞)

Corollaire 5.25. — Le degré d’un diviseur principal est nul sur une surface de Riemann
compacte. Le morphisme deg : Div(X) → Z se factorise donc en deg : Pic(X) → Z.

Remarque 5.26. — Il y a ainsi une obstruction évidente au problème de Cousin (voir la


remarque 2.22) sur une surface de Riemann compacte : si D est de degré non nul, il n’existe
pas de fonction méromorphe de pôles et zéros d’ordre prescrit par D. Cette obstruction est
grossière. La présence de Pic0 (X) est une obstruction plus fine, puisque ce groupe quantifie
l’obstruction pour un diviseur de degré nul à être principal.
On a par définition une suite exacte courte de groupes abéliens 0 → Pic0 (X) →
Pic(X) → Z → 0. Cette suite est non canoniquement scindée par le choix de P ∈ X. En
effet, considérer l’application s : Z → Div(X), n 7→ n · (P ). Ainsi Pic(X) = Pic0 (X) × Z.
Lorsque X = P1C on a montré que Pic(X) = Z et Pic0 (X) = 0. Ici l’obstruction au
problème de Cousin est exactement le degré.
Lorsque X = C/Λ on a prouvé dans l’exercice 3.36 que Pic0 (X) = C/Λ en tant que
groupe abélien. Il y a donc une obstruction plus fine au problème de Cousin.
Lorsque X est compacte de genre g, on verra que Pic0 (X) est un tore complexe de
dimension g, ie le quotient de Cg par un réseau Λ. Ce tore s’appelle la Jacobienne de X. De
plus, il existe une forme bilinéaire B entière sur Λ vérifiant des axiomes (relations bilinéaires
de Riemann) qui garantissent que C/Λ est en fait une variété algébrique projective de
dimension g. On dit alors que c’est une variété abélienne (voir la remarque 3.39).
Lorsque g = 1, on a algébrisé C/Λ via les fonctions ℘Λ et ℘0Λ . Lorsque g > 1 c’est plus
compliqué et on algébrise Cg /Λ par des fonctions θ qui sont des sommes sur Λ d’exponen-
tielles quadratiques, et la forme B intervient dans leur définition (REF Birkenhake-Lange,
Mumford).

5.27. Triangulations et genre


Soit S une variété différentielle réelle de dimension deux. Rappelons qu’une triangulation
est une décomposition S = ∪i∈I Si où Si est muni d’un homéomorphisme vers un triangle
62 CHAPITRE 5. REVÊTEMENTS RAMIFIÉS

de R2 (on dira que Si est un triangle de S, et on pourra parler de ses sommets et de ses
arrêtes) telle que Si et Sj
i. sont disjoints,
ii. ou se rencontrent en une arrête commune,
iii. ou se recontrent en un sommet commun.
Pour les deux propositions suivantes, le lecteur pourra consulter [BG, III.2].
Définition 5.28. — Soit S compacte munie d’une triangulation finie. Soit s le nombre
de sommets, a le nombre d’arrêtes, t le nombre de triangle. Alors χ(S) = s − a + t est
indépendant du choix de la triangulation.
Proposition 5.29. — Supposons de plus S compacte orientable. Elle est alors homéo-
morphe à un tore à g-trous et on a χ(S) = 2 − 2g.
Il reste à prouver qu’une surface de Riemann est orientable et admet une triangulation,
et on obtiendra la définition de son genre lorsqu’elle est compacte.
Proposition 5.30. — Soit X une surface de Riemann. C’est une variété différentielle
réelle orientable.
Démonstration. — On va donner deux démonstrations (en fait la même démonstration
dite en des termes différents).
Soit T X → X le fibré tangent C ∞ . C’est donc un fibré vectoriel en R-espace vectoriels
de dimension deux. La structure de surface de Riemann sur X induit une structure de C-
fibré vectoriel sur T X. On le considère ici comme un C-fibré vectoriel C ∞ , ce qui veut
dire qu’il existe un recouvrement X = ∪Ui et un isomorphisme φi : T X|Ui → Ui × C tel
que φi ◦ φj : Uij × C → Uij × C soit du type (x, v) 7→ ψij (x), gij (x)v où ψij est C ∞ sur Uij
et gij : Uij → GL1 (C) est C ∞ . Bien sûr c’est aussi un C-fibré vectoriel holomorphe, ce qui
veut dire que ψij et gij sont holomorphes. Ainsi on dispose d’un endomorphisme de fibré
· × i : T X → T X qui induit la multiplication par i sur Tx X pour tout x ∈ X. Le fibré
tangent est donc muni d’une notion de rotation d’angle +π/2, donc de la notion de base
directe et X est orientable.
Pour l’autre démonstration, on introduit un atlas de surfaces de Riemann dont les chan-
gements de cartes sont des difféomorphismes φ : U → V , (x, y) 7→ (f (x, y), g(x, y)) entre
ouverts de C = R2 . Ces difféomorphismes sont holomorphes, ce qui se traduit par les équa-
tions de Cauchy-Riemann. Ainsi pour tout (x, y) ∈ U , la différentielle d(x,y) φ est un élement
de C∗ ⊂ GL2 (R). Donc la différentielle des changements de carte est de déterminant > 0,
ce qui est aussi une définition de l’orientabilité de X.

Proposition 5.31. — Toute surface de Riemann est triangularisable.


5.27. TRIANGULATIONS ET GENRE 63

Démonstration. — Un théorème de Rado garantit que toute surface topologique à base


dénombrable de voisinage est triangularisable, et le théorème de Poincaré-Voltera garantit
que les surfaces de Riemann sont à base compacte de voisinages.

Remarque 5.32. — Si on suppose que X est compacte et qu’il existe une fonction mé-
romorphe non constante sur C, donc un morphisme non constant de X vers P1C , on peut
considérer l’image inverse d’une triangulation de P1C et prouver facilement que X est tri-
angularisable. Voir [BG, prop.III.1.4].
Néanmoins, et nous avons déjà insisté à plusieurs reprises sur ce point, il n’est pas du
tout évident qu’une surface de Riemann compacte (a priori non algébrique) admette des
fonctions méromorphes non constantes.
Corollaire 5.33. — Toute surface de Riemann compacte est homéomorphe à un tore à g
trous. On appelle g le genre de X.
Exemple 5.34. — Si X = P1C qui est homéomorphe à S2 , elle est de genre nul. Si X =
C/Λ, elle est de genre 1. On verra que toute surface de Riemann compacte de genre 0 et
1 est de ce type (REF).

5.34.1. Formule de Riemann-Hurwitz. — Cette formule est fondamentale pour cal-


culer le genre de surfaces de Riemann.
Proposition 5.35 (Riemann-Hurwitz). — Soit f : X → Y un morphisme non
constant entre surfaces de Riemann compactes. Notons d le degré de f et gX et gY les
genres de X et Y . Alors
X
2gX − 2 = d · (2gY − 2) + (multP (f ) − 1)
P ∈X

Démonstration. — La faire en exercice en comparant des triangulations de X et Y . Voir


aussi [BG][th.III.3.1]

Remarque 5.36. — Il existe plusieurs définitions équivalentes du genre, et chacune donne


naissance à une preuve différente de la formule de Riemann-Hurwitz. Listons-les avec leurs
avantages respectifs.
i. La définition topologique via les triangulations a l’avantage de la simplicité et de son
caractère intuitif. Toutefois ce ne sera pas cette définition du genre qui sera utile dans
le théorème de Riemann-Roch.
ii. On peut aussi définir 2g − 2 comme le degré du diviseur de toute forme différentielle
méromorphe sur X. On verra dans (REF) l’équivalence avec la définition topologique.
L’inconvénient est que pour l’instant on ne sait pas qu’il existe une forme différentielle
64 CHAPITRE 5. REVÊTEMENTS RAMIFIÉS

méromorphe non nulle. L’avantage sera clair lors de l’énoncé de Riemann-Roch. On


peut alors prouver Riemann-Hurwitz de la manière suivante : si f : X → Y est non
constant et ω est une forme différentielle méromorphe sur Y , supposons que div(ω)
est disjoint des points de branchements de f (on peut toujours s’y ramener en mul-
tipliant ω par une fonction méromorphe, une fois qu’on sait qu’il y a des fonctions
méromorphes non constantes). En utilisant la forme normale de f (proposition 5.6),
puisque d(z m ) = mz m−1 dz on voit que
X
div(f ∗ ω) = f −1 (div(ω)) + (multP (f ) − 1)
P ∈X

d’où la formule en passant au degré puisque degX (f −1 (D)) = deg(f ) · degY (D) pour
tout diviseur D de Y de support disjoint des points de branchements. Le lecteur
pourra chercher le lien avec la suite exacte courte des différentielles de Hartshorne,
Algebraic Geometry, ch IV prop.2.1.
iii. On peut définir g comme la dimension de H 0 (X, Ω1X ) donc comme le nombre de formes
différentielles holomorphes linéairement indépendantes sur X. Toutefois il n’est pas
du tout évident que cet espace est de dimension finie (on le prouvera dans le théorème
de Riemann-Roch).
iv. On peut définir g comme la dimension de H 1 (X, OX ). Ce n’est pas la définition la
plus intuitive mais elle est très utile. Elle nécessite de savoir ce qu’est la cohomologie.
Elle nécessite aussi de connaître la finitude de ce groupe de cohomologie (qui sera
prouvée via l’analyse fonctionnelle holomorphe lors de la preuve du théorème de
Riemann-Roch). La formule de Riemann-Hurwitz résulte alors de la suite longue de
cohomologie associée à la suite exacte courte de faisceaux
X mult (f )−1
0 → OY → f∗ OX → Of (P )P →0
P ∈X

qui résulte immédiatement de la forme normale de f . Tous les termes et symboles


utilisés ne sont pas définis ici.... Voir les cours de théorie des schémas et des faisceaux.
v. On verra que toutes les définitions du genre sont équivalentes de la manière suivante :
la dualité de Serre garantira que les C-espaces vectoriels de dimension finie H 0 (X, Ω1X )
et H 1 (X, OX ) sont duaux donc ont même dimension. Le théorème de Riemann-Roch
impliquera alors que deg(ω) = 2g − 2 pour toute forme différentielle méromorphe ω.
Enfin la théorie de Hodge fournira un isomorphisme
H 1 (X, C) = H 0 (X, Ω1X ) ⊕ H 1 (X, OX )
où H 1 (X, C) est la cohomologie singulière (de manière équivalente, de De Rham) à
coefficients complexe de X. Si X est homéomorphe à un tore à g trous, cet espace
vectoriel est de dimension 2g d’où l’égalité de tous les genres.
5.27. TRIANGULATIONS ET GENRE 65

Remarque 5.37. — Il faut retenir de la formule de Riemann-Hurwitz que si f : X → Y


est non constant alors gX ≥ gY . Si gX = gY > 1 alors nécessairement f est de degré un
donc est un isomorphisme (proposition 5.21). En général, la différence entre gX et gY est
d’autant plus grande que f est ramifiée de grand degré.

Remarque 5.38. — Le cas de genre 0 et 1 est à part. Par exemple l’application C/Λ →
CLambda, z 7→ nz est de degré n2 (pourquoi ?), non ramifiée et n’est pas un isomorphisme.
Aussi l’application P1C → P1C , [X, Y ] 7→ [X 2 , Y 2 ] est de degré 2, ramifiée en 2 points et cela
est compatible avec Riemann-Hurwitz.

Nous pouvons enfin calculer le genre d’une surface de Riemann compacte associée à une
courbe projective plane lisse.

Proposition 5.39. — Soit F ∈ C[X, Y, Z] un polynôme homogène lisse de degré d et


X ⊂ P2C la surface de Riemann associée. Son genre est (d−1)(d−2)
2
.

Démonstration. — Si d = 1 c’est évident car X est une droite projective isomorphe à P1C .
On suppose donc d > 1.
On utilise la formule de Riemann-Hurwitz pour le morphisme π : X → P1C , [X, Y, Z] 7→
[X, Y ]. On peut déjà supposer qu’il est défini sur tout X , ie que [0, 0, 1] ∈
/ X en précom-
2
posant par un élément bien choisi de PGL3 (C) agissant sur PC .
P
Il faut ensuite calculer P ∈X (multP (π)−1). D’après la proposition 5.12 on a multP (π)−
1 = ordP ∂F | , où cet ordre est défini dans la remarque ??.
∂Z X
On veut donc calculer P ∈X ordP ∂F | . Déjà ∂F
P
∂Z X
| n’est pas identiquement nul car F
∂Z X
est lisse homogène donc irréductible, donc non divisble par ∂F ∂Z
. Remarquons que parler de
∂F ∂F
la nullité de ∂Z |X a un sens même si ∂Z |X ne définit pas une fonction ensembliste sur X
(cf. la remarque 5.13, c’est en fait une section d’un faisceau localement libre de rang un
non plongé dans le faisceau des fonctions méromorphes).
On affirme alors (et cette affirmation demanderait plus de géométrie algébrique pour
être complètement justifiée) que P ∈X ordP ∂F
P
| est le nombre de points de l’intersection
∂Z X
2 ∂F
de X et de Y = {P ∈ PC | ∂Z (P ) = 0}, comptés avec multiplicité (et il faut justement une
certaine quantité de géométrie algébrique pour définir cette multiplicité). Le théorème de
Bezout garantit que ce nombre est le produit des degrés des deux polynômes homogènes,
d’où la réponse.

Remarque 5.40. — Le lecteur pourra consulter le paragraphe sur le résultant de https:


//en.wikipedia.org/wiki/Bézout%27s_theorem pour une preuve élémentaire du théo-
rème de Bezout, et une définition des multiplicités.

Remarque 5.41. — Si on avait défini le genre comme la dimension de H 1 (X , OX ) on


obtiendrait une preuve plus simple grâce à quelques connaissances cohomologiques sur P2C .
66 CHAPITRE 5. REVÊTEMENTS RAMIFIÉS

En effet, la multiplication par F définit un morphisme de faisceaux OP2 (−d) → OP2 , où


OP2 (−d)(U ) est l’ensemble des fonctions rationnelles homogènes de degré −d sans pôle
sur U . On alors une suite exacte courte de faisceaux
0 → OP2 (−d) → OP2 → OX → 0
et on conclut en passant à la suite longue de cohomologie, en utilisant le calcul (que vous
verrez en cours de géométrie complexe ou de schémas II) de H i (PnC , OPn (−d)) pour tous
n, i, d.
Remarque 5.42. — On retrouve que les côniques définies par l’annulation d’un polynôme
homogène lisse de degré 2 dans P2C sont de genre 1, donc isomorphes à P1C .

5.43. Intégration et théorème des résidus


5.43.1. Chemin et intégrales. —
Définition 5.44. — Soit X une surface de Riemann.
i. Un chemin γ sur X est une application γ : [0, 1] → X continue et C ∞ par morceaux.
ii. Un reparamétrage de γ est γ ◦ α où α : [0, 1] → [0, 1] est continue, C ∞ par morceaux,
envoie 0 sur 0 et 1 sur 1.
iii. L’opposé −γ de γ est −γ(t) = γ(1 − t).
Soit P ∈ X et S ⊂ X un sous-ensemble tel que P ∈ / S̄, où S̄ est l’adhérence de S dans X.
Il existe alors un chemin γ : [0, 1] → X − (S ∪ {P }) tel que γ est injectif, tel que Im(γ) est
inclus dans le domaine d’une carte φ : U → V ⊂ X, tel que φ ◦ γ est d’indice 1 en φ(P ) et
tel que U ⊂ X − S. On dira que γ est un petit chemin autour de P qui évite S. On note
alors Int(γ) la composante connexe de X − Im(γ) qui contient P .
Un autre fait évident est que pour tout chemin γ : [0, 1] → X, il existe une parti-
` ` `
tion γ = γ1 γ2 · · · γr (avec une définition assez claire de la partition d’un chemin :
écrire [0, 1] = [0, a1 ] ∪ [a1 , a2 ] puis redilater [ai , ai+1 ] vers [0, 1] pour obtenir γi ) telle que
l’image de γi soit inclue dans le domaine de carte de X pour tout 1 ≤ i ≤ r. En effet, [0, 1]
est compact.
Soit ω une 1-forme différentielle C ∞ sur un voisinage de Im(γ) dans X. On définit
Z XZ 1
ω = ai (αi (t), βi (t))αi0 (t) + bi (αi (t), βi (t))βi0 (t)dt ∈ C
γ i 0
` `
où on a partitionné γ = γ1 · · · γi pour que Im(γi ) soit inclus dans le domaine d’une
carte φi , où φi ◦ γi (t) = (αi (t), βi (t)) et où φ∗ (ω) = ai (x, y)dx + bi (x, y)dy. Cela ne dépend
pas de la partition choisie ni des cartes.
Lemme 5.45. — Les propriétés suivantes sont vérifiées.
5.43. INTÉGRATION ET THÉORÈME DES RÉSIDUS 67

R R
i. On a γ◦α
ω=
ω pour tout reparamétrisation α.
γ
R R
ii. On a −γ ω = − γ ω.
iii. Si f est C ∞ sur X on a γ df = f (γ(1)) − f (γ(0)).
R

iv. Pour Rtout f : XR→ Y , tout chemin γ sur X et tout ω sur Y , si on note f∗ (γ) = f ◦ γ
on a f∗ (γ) ω = γ f ∗ ω.

Soit ω une 1-forme différentielle méromorphe sur X et P ∈ X. Soit φ : U → V ⊂ C une


carte centrée en P , donc telle que φ(P ) = 0. Posons φ∗ (ω) = n>>−∞ an z n dz. On note
P

ResP (ω) = a−1 .

Lemme 5.46. — Le nombre ResP (ω) ∈ C est indépendant du choix de la carte. En fait
pour tout petit chemin γ autour de P qui évite les autres pôles de ω, on a
Z
1
ResP (ω) = ω
2iπ γ

On peut aussi intégrer des 2-formes C ∞ sur des triangles. Rappelons qu’un triangle de X
est un fermé muni d’un homéomorphisme vers un triangle de C. Lorsque T est inclusRR dans
le domaine d’une carte, si ω est une 2-forme sur X on définit tout de suite T ω ∈ C
par passage à la carte. De même pour tout triangle en le partitionnant en plus petits
triangles inclus dans le domaine d’une carte. De même pour tout sous-ensemble D ⊂ X
triangularisable.
Rappelons de plus que si T ⊂ X est un triangle, on dispose du chemin ∂T ⊂ X. Si D ⊂ X
est un sous-ensemble muni d’une triangulation finie, on obtient ∂D qui est un élément du
groupe libre sur les chemins de X. Bien sûr ∂D dépend du choix de la triangulation
mais toutesR les intégrales qu’on écrira n’en dépendront plus. Pour tout 1-forme ω sur X,
l’intégrale ∂D ω ∈ C est bien définie.

Proposition 5.47 (Stokes). — Si D ⊂ X est un fermé muni d’une triangulation finie,


et ω est une 1-forme C ∞ sur X on a
ZZ ZZ
ω = dw
∂D D

Démonstration. — Par linéarité, raffiner la triangulation pour que les triangles soient
inclus dans le domaine de cartes, puis utiliser le théorème de Stokes pour les triangles
de C.

Théorème 5.48 (des résidus). — Soit ω une 1-forme méromorphe sur X une surface
P
de Riemann compacte. On a P ∈X ResP (ω) = 0.
68 CHAPITRE 5. REVÊTEMENTS RAMIFIÉS

Démonstration. — Soient P1 , · · · , Pn les pôles de ω. C’est un ensemble fini car discret


dans X compact. Soit γi un petit chemin autour de Pi qui évite les Pj pour tous i 6= j.
Soit Ui l’intérieur de γi et D = X − ∪i Ui qui est fermé dans X donc compact, donc muni
d’une triangulation finie par le théorème de Rado. On a
Z
X 1 X
ResPi (ω) = ω
i
2iπ i γi
Z
1 X
= − ω
2iπ i −γi
Z
1
= − ω
2iπ ∂D
Z
1
= − dω
2iπ D
Mais comme ω est holomorphe sur un voisinage de D, on a dω = 0. En effet dans des
cartes, ω = f (z)dz avec f holomorphe, et
∂f ∂f
dω = dz̄ ∧ dz + dz ∧ dz = 0
∂ z̄ ∂z
En effet ∂f
∂ z̄
dz̄ = 0 est équivalent aux équations de Cauchy-Riemann garantissant l’holo-
morphie de f .

On en déduit une seconde preuve du fait fondamental suivant en appliquant le théorème


des résidus à df /f .
P
Corollaire 5.49. — Soit f méromorphe sur X compacte. On a P ∈X ordP (f ) = 0.
CHAPITRE 6

THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET
COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

Le théorème de Riemann-Roch va être l’énoncé fondamental non trivial permettant


d’étudier les surfaces de Riemann compactes, par exemple de les plonger dans un espace
projectif et d’obtenir leur algébricité.
On peut donner des énoncés et même des preuves du théorème de Riemann-Roch sans
cohomologie des faisceaux, au prix de complifications artificielles des deux. Vu l’importance
en géométrie et topologie de cette théorie cohomologique, nous choisissons au contraire de
développer le formalisme de base, quitte à admettre certaines boîtes noires. Et l’on verra
alors le théorème de Riemann-Roch comme une des premières illustrations de la puissance
de ce formalisme.

6.1. Cohomologie des faisceaux


6.1.1. Suite exacte courte. — La cohomologie va quantifier à quel point une suite
exacte courte de faisceaux reste exacte au niveau des sections globales. Il faut donc d’abord
étudier les suites exactes courtes de faisceaux.
Définition 6.2. — Soit X un espace topologique et F1 , F2 , F3 trois faisceaux en groupes
abéliens sur X. Une suite exacte courte de faisceaux
0 → F1 → F2 → F3 → 0
est la donnée de deux morphismes de faisceaux f : F1 → F2 et g : F2 → F3 tels que pour
tout ouvert U ⊂ X, il existe U = ∪i∈I Ui avec Ui ouvert telle que pour tout i ∈ I, les
applications fUi et gUi induisent une suite exacte courte de groupes abéliens
0 → F1 (Ui ) → F2 (Ui ) → F3 (Ui ) → 0
Remarque 6.3. — Ainsi pour nous une suite exacte courte de faisceau est une suite courte
qui est exacte sur des ouverts assez petits. ATTENTION ! Il ne s’agit pas de la définition
officielle d’une suite exacte courte de faisceaux, mais d’une version légèrement plus forte
qui a l’avantage de la simplicité. Le lecteur pourra voir les quantificateurs qu’on a échangé
70 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

par rapport à la définition officielle donnée par exemple dans le cours Outils de la géométrie
algébrique. Toutes les suites exactes rencontrées dans ce cours le seront dans notre sens
fort.
Remarque 6.4. — Le point crucial est qu’on n’a pas demandé que la suite
0 → F1 (U ) → F2 (U ) → F3 (U ) → 0
est exacte pour tout ouvert U de X, mais seulement pour des ouverts assez petits. En
particulier on n’a pas une suite exacte courte au niveau des sections globales. Cela sera
évident sur tous les exemples à venir.
Exercice 6.5. — Si 0 → F1 → F2 → F3 → 0 est une suite exacte courte de faisceaux
sur X, montrer que pour toute ouvert U ⊂ X, la suite 0 → F1 (U ) → F2 (U ) → F3 (U ) est
exacte. Autrement dit le seul point pris en défaut est la surjectivité de F2 (U ) → F3 (U ).
Exemple 6.6. — Soit X une surface de Riemann. On a alors les suites exactes courtes de
faisceaux
d
i. 0 → CX → OX → Ω1X → 0 où CX est le faisceau des fonctions localement constantes
et d est l’opérateur de différentiation. La surjectivité de d sur des petits ouverts Ui
contractiles est bien connu, mais cette surjectivité est évidemment fausse sur des
ouverts quelconques.
exp ∗
ii. 0 → 2iπ · Z X → OX → OX → 0 où exp(f ) = ef et où est le faisceau en groupe multi-
plicatif des fonctions holomorphes ne s’annulant pas. La surjectivité locale de exp est
claire sur des ouverts contractiles, puisqu’il existe des logarithmes complexes, mais
fausse en général.
div
iii. 0 → OX ∗
→ M ∗X → Div X → 0 où M ∗X est le faisceau en groupe multiplicatif des
fonctions méromorphes non nulles (sur U il vaut M(U )∗ ) et Div X est le faisceau des
diviseurs (sur U il vaut Div(U ). Cette suite est exacte car sur un disque ouvert de C,
l’analyse complexe prouve que tout diviseur est principal.
dlog
iv. 0 → C∗X → OX ∗
→ Ω1X → 0 où dlog(f ) = df /f . Le lecteur pourra prouver que c’est
bien une suite exacte courte.
φ
v. 0 → OX (−(P )) → OX → OP → 0 où P ∈ X et φ(P ) = f (P ). Par définition, OP est
le faisceau gratte-ciel en P , tel que OP (U ) = C si P ∈ U et OP (U ) = 0 sinon. Cette
suite est même exacte au niveau des section globales car pour tout λ ∈ C, il existe f
(constante !) telle que f (P ) = λ.
Remarque 6.7. — Il y a des variantes plus intéressantes du dernier exemple. Si P 6=
φ
Q ∈ X on a une suite exacte courte 0 → OX (−(P ) − (Q)) → OX → OP ⊕ OQ → 0 où
φ(f ) = (f (P ), f (Q)). Cette fois elle n’est plus exacte au niveau des sections globales si X
est compacte.
6.1. COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX 71

De même pour tout diviseur effectif D ≥ 0, on a une suite exacte courte 0 → OX (−D) →
φ
OX → OD → 0. Ici OD = ⊕i OPni si D =
P
ni (Pi ). Ici la définition de φ dépend du
choix de paramètres locaux zi en Pi pour tout i. On peut alors écrire f ∈ OX (U ) comme
une série gi (zi ) et φ(f ) = (f (Pi ) = gi (0), gi0 (0), · · · , g (ni −1)i (0) )i . Cette suite est surjective
lorsque U est biholomorphe à un ouvert de C car l’interpolation de Lagrange montre qu’il
existe un polynôme avec valeurs arbitraires des dérivées fixées.
φ
De même lorsque D ≥ 0 est effectif on a une suite exacte courte 0 → OX → OX (D) →
OD → 0 où cette fois φ(f ) est la famille des parties polaires de f en les Pi , cette définition
dépendant aussi du choix des paramètres locaux zi .

6.7.1. Groupes de cohomologie. — On voit dans tous les exemples précédents qu’il
paraît souhaitable de quantifier le défaut de surjectivité au niveau des sections globales
F2 (X) → F3 (X) pour une suite exacte courte de faisceaux 0 → F1 → F2 → F3 → 0.
Cela répond en effet à des questions éminemment classiques d’existence de primitive, de
logarithmes, de problème de Cousin ie d’existence de fonctions méromorphes à diviseur fixé,
d’existence de fonctions méromorphes avec partie polaire fixée. La cohomologie permettra
cela.

Exercice 6.8. — Qu’est ce qui marchait dans l’exercice 6.5 et qui cesse de marcher pour
prouver la surjectivité de F2 (X) → F3 (X) sachant la surjectivité de cette application sur
des ouverts assez petits recouvrant X ?

Le théorème suivant est notre première boîte noire d’algèbre homologique. On don-
nera néanmoins quelques indications de construction juste après. Rappelons qu’on a noté
H 0 (X, F) = F(X), et le théorème explique en particulier cette notation en donnant en
sens aux H i pour i ≥ 1.

Théorème 6.9. — Soit X un espace topologique. Il existe une famille de foncteurs (appe-
lés des δ-foncteurs) H i (X, •) de la catégorie des faisceaux en groupes abéliens sur X vers la
catégorie des groupes abéliens pour tout i ≥ 0, tels que H 0 (X, F) = F(X) pour tout F, et
il existe pour toute suite exacte courte 0 → F1 → F2 → F3 → 0 une famille de morphismes
de groupes abéliens
H i (X, F3 ) → H i+1 (X, F1 )
pour tout i ≥ 0 telle que la suite suivante soit une suite exacte longue de groupes abéliens
0 → H 0 (X, F1 ) → H 0 (X, F2 ) → H 0 (X, F3 )

→ H 1 (X, F1 ) → H 1 (X, F2 ) → H 1 (X, F3 )

→ H 1 (X, F1 ) → H 1 (X, F2 ) → H 1 (X, F3 ) · · ·


72 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

d
Remarque 6.10. — On rappelle qu’une suite exacte longue de groupes abéliens A1 →1
d
A2 →2 A3 · · · est une famille de groupes abéliens et de morphismes vérifiant Im(di ) =
Ker(di+1 ) pour tout i.

Ainsi H 1 (X, C X ) contient l’obstruction à l’existence de primitives sur X des 1-formes dif-
férentielles holomorphes, H 1 (X, Z X ) celle à l’existence de logarithme global, etc. Plus pré-
cisément, il existe des primitives globales à toute 1-forme holomorphe sur X si et seulement
le morphisme H 1 (X, C X ) → H 1 (X, OX ) est injectif. C’est bien sûr le cas si H 1 (X, C X ) = 0.

6.10.1. Construction de la cohomologie. — La cohomologie des faisceaux rentre


dans le cadre de l’algèbre homologique, et sa construction n’est pas fondamentalement
différente des foncteurs Ext ou Tor. Tout le jeu consiste en effet à résoudre un faisceau par
des faisceaux injectifs. Pour les preuves le lecteur pourra consulter le livre de Claire Voisin,
Théorie de Hodge et géométrie algébrique complexe.

Définition 6.11. — Soit X un espace topologique. Un faisceau I en groupes abéliens


sur X est injectif si pour toute injection entre faisceaux A ,→ B sur X, tout morphisme
de A dans I s’étend en un morphisme de B dans I.

Lemme 6.12. — La catégorie des faisceaux en groupes abéliens sur X a assez d’injectifs,
ce qui veut dire que pour tout faisceau F il existe une injection de F dans un faisceau
injectif I.

On peut alors considérer le conoyau I/F et lui réappliquer le lemme. On en déduit le


corollaire suivant.

Corollaire 6.13. — Soit F un faisceau en groupes abéliens sur X. Il existe une suite
exacte longue
d d
0 → F → I0 →0 I1 →1 · · ·
où les Ii sont injectifs pour tout i ≥ 0.

On peut alors considérer les sections globales et on obtient un complexe de groupes


abéliens
d d
0 → F(X) → I0 (X) →0 I1 (X) →1 · · ·
On rappelle qu’un complexe de groupes abéliens est une famille de groupes abéliens et de
d d
morphismes A0 →0 A1 →1 A2 · · · vérifiant di+1 ◦ di = 0, soit Im(di ) ⊂ Ker(di+1 ) pour tout i,
mais pas nécessairement Im(di ) = Ker(di+1 ) comme ce serait le cas pour une suite exacte
longue.

Définition 6.14. — Le groupe H i (X, F) est le i-ème groupe de cohomologie de ce com-


plexe. Autrement dit c’est le groupe abélien Ker(di+1 )/Im(di ).
6.1. COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX 73

Le formalisme général de l’algèbre homologique montre que cela ne dépend pas du choix
de la résolution injective, que c’est fonctoriel en F et que bien des suites exactes longues
associées aux suites exactes courtes de faisceaux.
Bien sûr cette construction est très formellement et pas directement utilisable dans la
pratique. On verra d’autres incarnations beaucoup plus concrètes de certains groupes de
cohomologie de certains faisceaux. Pour cela il faut caractériser d’autres faisceaux non
nécessairement injectifs qui permettent de calculer la cohomologie.
Définition 6.15. — Un faisceau F en groupes abéliens sur X est acyclique si H i (X, F) =
0 pour tout i > 0.
La proposition suivante est un abstract-non-sense d’algèbre homologique.
d d
Proposition 6.16. — Soit F un faisceau sur X et 0 → F → F0 →0 F1 →1 · · · une suite
exacte longue où Fi est acyclique pour tout i. Le i-ème groupe de cohomologie du complexe
d d
0 → F(X) → F0 (X) →0 F1 (X) →1 · · ·
est égal à H i (X, F).
Autrement dit, on peut calculer la cohomologie de F avec n’importe quelle résolution
par des faisceaux acycliques non nécessairement injectifs. Pour qu’un tel énoncé soit utile,
encore faut-il dégager des classes de faisceaux acycliques....
Définition 6.17. — Un faisceau F sur X est flasque pour tous ouverts U ⊂ V ⊂ X, la
restriction resV /U : F(V ) → F(U ) est surjective.
Autrement dit un faisceau flasque paramètre des “fonctions” qui s’étendent toujours à
un ouvert plus gros.
Exemple 6.18. — i. Si P ∈ X, le faisceau gratte-ciel OP vérifiant OP (U ) = C si
P ∈ U et OP (U ) = 0 sinon est flasque.
ii. Le faisceau de toutes les fonctions ensemblistes est flasque.
iii. Les faisceaux de fonctions continues, C ∞ , holomorphes (si X est une variété différen-
tielle ou une surface de Riemann), etc, ne sont jamais flasques.
iv. Le faisceau des fonctions localement constantes ZX n’est pas flasque car si U ⊂ V ,
U peut avoir plus de composantes connexes que V .
Lemme 6.19. — Un faisceau flasque est acyclique.
Définition 6.20. — Soit A un faisceau en anneaux sur X. On dit qu’il est fin s’il admet
des partitions de l’unité subordonnées à tout recouvrement. Donc pour tout recouvrement
P
X = ∪i∈I Ui , on demande qu’il existe une famille (fi ∈ A(X))i∈I telle que 1A(X) = i∈I fi ,
P
telle que supp(fi ) ⊂ Ui , et telle que la somme i∈I fi soit localement finie.
74 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

Dans cette définition supp(fi ) = {x ∈ X | ∀x ∈ U | resX/U (fi ) 6= 0, et on dit que la somme


P
i∈I fi est localement finie si pour tout x ∈ X, il existe x ∈ U ⊂ X telle que la somme
devienne finie après application de resX/U .

Définition 6.21. — Un faisceau fin est un faisceau F tel qu’il existe un faisceau en an-
neaux fin A tel que F soit un faisceau en A-modules.

Remarque 6.22. — On peut trouver des définitions plus générales dans la littérature
(voir Gunning, Lectures on Riemann Surfaces) mais elles sont un peu tirées par les cheveux.

Exemple 6.23. — Les faisceaux de fonctions continues et C ∞ sont des faisceaux en an-
neaux flasques. Les faisceaux de sections continues de fibrés vectoriels sont des faisceaux
fins. Les faisceaux de formes différentielles ou de champs de vecteurs C ∞ sont fins.
Par contre si X est une surface de Riemann, les faisceaux OX et Ω1X ne sont pas fins car
il n’existe pas de partition de l’unité dans le monde holomorphe par le principe des zéros
isolés.

Lemme 6.24. — Les faisceaux fins sont acycliques.

6.25. Enoncé du théorème de Riemann-Roch


Théorème 6.26 (Riemann-Roch). — Soit X une surface de Riemann compacte de
genre g et D ∈ Div(X).
i. Les C-espace vectoriels H 0 (X, OX (D)) et H 1 (X, OX (D)) sont de dimension finie
notée h0 (D) et h1 (D). On a H i (X, OX (D)) = 0 pour tout i ≥ 2.
ii. On a h0 (D = 0) − h1 (D = 0) = 1 − g. En fait h0 (0) = 0 et h1 (0) = g.
iii. On a h0 (D) − h1 (D) = 1 − g + deg(D).
iv. Il existe des formes différentielles méromorphes non nulles ω ∈ M(X)diff . En notant
K = div(ω), on a deg(K) = 2g − 2.
v. On a h0 (D) = h1 (K − D) et h1 (D) = h0 (K − D).

Remarque 6.27. — On a bien sûr h0 (D = 0) = dimC H 0 (X, OX ) = 1 par Liouville, donc


la seconde assertion est équivalente à dimC H 1 (X, OX ) = g.

Remarque 6.28. — Le fait que deg(K) est indépendant du choix de ω est clair, puisque
M(X)diff est un M(X)-espace vectoriel de dimension 1, donc deux formes s’écrivent ω 0 =
f ω avec f méromorphe, mais deg(div(f )) = 0.
De même si K = div(ω), K 0 = div(ω 0 ) et ω 0 = f ω, la multiplication par f induit un
isomorphisme de faisceaux OX (K − D) → OX (K 0 − D) d’où le fait que hi (K − D) ne
dépend pas du choix de ω.
6.31. PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE RIEMANN-ROCH 75

Encore plus canoniquement, la multiplication par ω induit un isomorphisme de faisceaux


OX (K −D) → Ω1 (−D), où Ω1 (−D) est le faisceau des 1-formes différentielles méromorphes
vérifiant div(ω) ≥ D. Le dernier point du théorème résulte de la dualité de Serre, contenue
dans le théorème qui vient.

Théorème 6.29 (dualité de Serre). — Pour tout D ∈ Div(X), on a pour i = 0, 1 une


dualité canonique entre C-espaces vectoriels de dimension finie
H 1−i (X, OX (D)) × H i (X, Ω1X (−D)) → C

On va vite voir sur des exemples que seule la dualité de Serre rend le théorème de
Riemann-Roch réellement utile. En effet elle permet de remplacer le terme h1 a priori
inconnu par un h0 , plus concret et pour lequel on peut prouver des énoncés d’annulation.
La preuve de la dualité de Serre est délicate et de nature analytique. De même le fait que
H 0 (X, OX (D)) et H 1 (X, OX (D)) sont de dimension finie se prouve de manière analytique
(REF). Par contre une fois cette finitude prouvée, nous verrons que la preuve de h0 (D) −
h1 (D) = 1 − h0 (0) + deg(D) est quasiment triviale d’un point de vue de la cohomologie
des faisceaux.

Remarque 6.30. — Soit X une variété complexe compacte de dimension d (encore une
fois la définition rigoureuse est facile si l’on connaît les fonctions holomorphes sur les ouverts
de Cd , cf le cours de théorie de Hodge et de géométrie complexe pour plus de détails). Soit
ΩdX le faisceau des d-formes différentielles holomorphes sur X, qui s’écrivent dans les cartes
sous la forme f (z1 , · · · , zd )dz1 ∧ · · · ∧ dzd . La dualité de Serre prédit alors que les C-espace
vectoriels de dimension finie H d−i (X, OX ) et H i (X, ΩdX ) sont duaux l’un de l’autre pour
tout 0 ≤ i ≤ g. De plus ces espaces sont nuls en degré cohomologique > d. Il y a aussi une
variante avec des diviseurs, une fois cette notion définie sur X de dimension d.
Dans tous les cas on voit que la dualité de Serre ne permet plus de remplacer les H i , i ≥ 0
par des H 0 . C’est en grande partie ce qui explique que la théorie des courbes complexes
(ie des surfaces de Riemann) est spécialement simple, avec des résultats généraux élégants,
par opposition à la théorie en dimension supérieure.

6.31. Premières conséquences de Riemann-Roch


Commençons par un énoncé élémentaire qu’on va ensuite combiner avec le théorème.

Lemme 6.32. — Soit X une surface de Riemann compacte et D un diviseur de degré < 0.
On a h0 (D) = 0.

Démonstration. — Si f ∈ H 0 (X, OX (D)) est non nulle, on a div(f ) ≥ −D donc 0 =


deg(div(f )) ≥ −deg(D) > 0 ce qui est absurde. Donc f est nulle.
76 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

Lemme 6.33. — Soit X une surface de Riemann compacte de genre g. Soit ω ∈ Mdiff (X)
une forme différentielle méromorphe non nulle et K = div(ω). Le degré de K est 2g − 2.
Démonstration. — On applique le théorème à D = K. On en déduit h0 (K) − h1 (K) =
1 − g + deg(K). Mais par dualité de Serre, h1 (K) = h0 (0) = 1 d’après le théorème de
Liouville, et h0 (K) = h1 (0) = g par le second point du théorème 6.26.

Remarque 6.34. — On avait calculé à la main le degré de K lorsque X = P1C ou X =


C/Λ.
Corollaire 6.35. — Soit X une surface de Riemann compacte de genre g et D un diviseur
de degré > 2g − 2. On a h1 (D) = 0 et h0 (D) = deg(D) + 1 − g.
Démonstration. — Par la dualité de Serre on a h1 (D) = h0 (K − D) et K − D est de degré
2g − 2 − deg(D) < 0. On applique le lemme 6.32.

Remarque 6.36. — On l’a compris, c’est le corollaire 6.35 qui rend le théorème de
Riemann-Roch utile, en annulant h1 (D) et en donnant une formule close pour h0 (D).
Cette formule ne dépend notamment de X et de D que par leur genre et degré. Au
final h0 (D) est simple hors de l’intervalle deg(D) ∈ [0, 2g − 2]. Dans cet intervalle,
h0 (D) − h1 (D) = 1 − g + deg(D) reste simple, mais h0 (D) et h1 (D) individuellement
sont mystérieux. La théorie des courbes algébriques étudie notamment la variation de
h0 (D) dans cet intervalle. Le problème est subtil, il demande de distinguer diverses
classes de surfaces de Riemann de genre donné (par exemple, hyperelliptique ou non) et
diverses classes de diviseurs de degré donné. Néanmoins on va voir que le cas facile où
deg(D) > 2g − 2 a déjà des applications impressionnantes.
Remarque 6.37. — D’après le corollaire 6.35, si g > 1, pour tout diviseur D de degré
> 2g−2, il existe f méromorphe de degré ≥ −D, puisque deg(D)+1−g > 0. Ce phénomène
est à l’origine de la dichotomie entre surfaces de Riemann de genre 0 et 1, et surfaces de
Riemann de genre > 2. Une autre dichotomie, plus profonde, proviendrait du théorème
d’uniformisation (REF).
Le corollaire suivant répond à une question qu’on peut se poser depuis longtemps, mais
qui n’admet pas de preuve n’utilisant pas le théorème de Riemann-Roch.
Corollaire 6.38. — Soit X une surface de Riemann compacte de genre 0. Elle est iso-
morphe à P1C .
Démonstration. — Soit P ∈ X quelconque. En utilisant 2g − 2 = −2, on trouve que
h0 ((P ) = 1 − g + deg((P )) = 2. Donc l’inclusion de C-espaces vectoriels
C = H 0 (X, OX ) ( H 0 (X, OX ((P )))
6.31. PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE RIEMANN-ROCH 77

est stricte et il existe f ∈ H 0 (X, OX ((P ))) non constante. D’après (REF) elle induit
f˜ : X → P1C de degré 1, qui est donc un isomorphisme.

Passons maintenant à quelques conséquences sur les courbes elliptiques.

Proposition 6.39. — Soit X une surface de Riemann compacte de genre 1. Elle est iso-
morphe à la courbe plane projective lisse d’équation Y 2 Z = 4X 3 − aXZ 2 − bZ 3 où ∆ =
a3 − 27b2 6= 0.

Démonstration. — Soit P ∈ X quelconque. En utilisant 2g − 2 = 0 il vient h0 (n(P )) =


n + 1 − g = n pour tout n > 0. Donc on a deux inclusions strictes
C = H 0 (X, OX ) = H 0 (X, OX ((P ))) ( H 0 (X, OX (2(P ))) ( H 0 (X, OX (3(P )))
et il existe x, y méromorphes sur X telles que 1, x est une C-base de H 0 (X, OX (2(P ))) et
1, x, y de H 0 (X, OX (3(P ))). En particulier ordP (x) = 2 et ordP (y) = 3. On trouve que
h0 (6(P )) = 6 donc dans l’espace H 0 (X, OX (6(P ))), les 7 fonctions
1, x, y, x2 , xy, y 2 , x3
sont liées. Il existe donc une relation en tant que fonctions holomorphes X − {P } → C
A1 + A2 x + A3 y + A4 x2 + A5 xy + A6 y 2 + A7 x3 = 0
Or les ordres en P de 1, x, y, x2 , xy sont échelonnés < 6, et les seuls termes ayant un ordre
6 correspondent à A6 et A7 . Donc on a A6 6= 0 et A7 6= 0. Posons x0 = −A6 A7 x et
y 0 = A6 A27 y, ce qui rend l’équation unitaire en x3 et en y 2 . Un nouveau changement de
variable linéaire du type x0 = 1/3(x−λ) et y 0 = 1/2(y −αx−β) permet alors de se ramener
à une équation du type y 2 = 4x3 − ax − b entre fonctions holomorphes X − {P } → C. Bref
la fonction X − {P } → C, P 7→ (x(P ), y(P )) a son image incluse dans la courbe algébrique
affine plane Caff d’équation y 2 = 4x3 − ax − b. Comme ordP (x) = 2 et ordP (y) = 3, cette
application s’étend par continuité en φ : X → Cproj où Cproj ⊂ P2C est la courbe projective
plane d’équation Y 2 Z = 4X 3 − aXZ 2 − bZ 3 , et cette application envoie P ∈ X vers
[0 : 1 : 0] ∈ P2C .
On doit maintenant admettre que ∆ = a3 − 27b2 6= 0. Cela pourrait se montrer rapide-
ment en étudiant les bases de la théorie des courbes algébriques planes singulières, mais
comme elles ne définissent pas des surfaces de Riemann, c’est hors de notre cadre. On en
déduit que Y 2 Z = 4X 3 − aXZ 2 − bZ 3 est un polynôme homogène lisse, que Cproj est une
surface de Riemann et que φ est holomorphe non constante. Par la formule genre-degré
(REF), Cproj est de genre un, tout comme X. Par Riemann-Hurwitz, on en déduit que φ
est non ramifiée. Comme [0 : 1 : 0] a un unique antécédant qui est P , de multiplicité un par
non ramification, on a que φ est de degré un, donc que c’est un isomorphisme de surfaces
de Riemann.
78 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

Remarque 6.40. — Soit X de genre 1, qui est donc isomorphe à Cproj d’équation Y 2 Z =
4X 3 − aXZ 2 − bZ 3 via le choix d’un point base P ∈ X. Un exercice de formes modulaires
montre que pour tous a, b ∈ C tels que a3 − 27b2 6= 0, il existe un réseau Λ ⊂ C tel que
g2 (Λ) = a et g3 (Λ) = b. On en déduit que X est isomorphe à C/Λ, l’isomorphisme envoyant
P sur 0. En effet, les deux sont isomorphes à Cproj munie du point base [0 : 1 : 0]. On peut
donc donner une définition équivalente des courbes elliptiques en disant que ce sont des
surfaces de Riemann compactes de genre 1 munies d’un point marqué.
On verra avec le théorème d’Abel-Jacobi comment procéder plus rapidement pour prou-
ver que toute surface de Riemann de genre 1 muni d’un point est isomorphe à C/Λ pour
Λ ⊂ C un réseau.

Continuons avec les courbes elliptiques et leur loi de groupe. Soit C/Λ une courbe ellip-
tique, qui est donc de genre un. Elle est isomorphe en tant que surface de Riemann à Cproj
d’équation Y 2 Z = 4X 3 − aXZ 2 − bZ 3 dans P2C . Mais C/Λ est un groupe et la loi de groupe
est holomorphe (à deux variables). Cette loi se transfert automatiquement en une loi de
groupe holomorphe sur Cproj . On peut chercher à caractériser directement une telle loi, et
vérifier si elle ne serait pas de plus algébrique, ie donnée par des fractions rationnelles sans
pôle.

Définition 6.41. — Soit Cproj la courbe projective plane lisse d’équation Y 2 Z = 4X 3 −


aXZ 2 − bZ 3 dans P2C , où a3 − 27b2 6= 0. Pour tous P, Q ∈ Cproj , notons R le troisième point
d’intersection de la droite projective ∆ passant par P et Q. Ce point R existe et est unique
car en substituant les équations affines de ∆ dans Y 2 Z = 4X 3 − aXZ 2 − bZ 3 , on trouve
une équation homogène de degré 3 à 2 variables, c’est à dire une équation non homogène
de degré 3 en une variable, qui a deux solutions dans C (correspondant à P, Q ∈ ∆ ∩ Cproj )
et qui en a donc une troisième, correspondant à R.
On peut bien sûr avoir P = Q auquel cas on pose pour ∆ la tangente à Cproj en P . De
même on peut avoir R = P ou R = Q.
Soit enfin P  Q le troisième point d’intersection de Cproj avec la droite projective
reliant R et [0 : 1 : 0].

On a donc définit une application •  • : Cproj × Cproj → Cproj qui est clairement
holomorphe (à deux variables), et même donné par des formules algébriques. Il n’est pas
du tout évident qu’il s’agit d’une loi de groupe. L’associativité notamment pose problème.
La commutativité est par contre claire, de même que l’existence de [0 : 1 : 0] comme neutre,
et l’existence d’inverse (quels sont-ils ?).

Proposition 6.42. — Soit φ : C/Λ → Cproj l’isomorphisme de surfaces de Riemann


z 7→ (℘Λ (z), ℘0Λ (z)). Il vérifie ϕ(z1 + z2 ) = ϕ(z1 )  ϕ(z2 ). En particulier (Cproj , , [0 : 1 : 0])
est un groupe abélien isomorphe à (C/Λ, +, 0).
6.44. ALGÉBRISATION DES SURFACES DE RIEMANN COMPACTES 79

Démonstration. — On va trouver une caractérisation commune à z1 + z2 ∈ C/Λ et à


P  Q ∈ Cproj qui montrera tout de suite que φ envoie la première somme sur la deuxième.
Commençons avec la caractérisation de z1 + z2 ∈ C/Λ. Il existe en effet f ∈ M(C/Λ)
vérifiant div(f ) = (z1 + z2 ) − (z1 ) − (z2 ) + (0), comme il résulte de l’exercice (REF). Donc
f ∈ H 0 (C/Λ, OC/Λ ((z1 )+(z2 )−(0)). Mais ce dernier espace vectoriel est de dimension 1 par
Riemann-Roch. Il s’ensuite que f est unique à homothétie près. On peut finalement dire que
0 et z1 +z2 sont les uniques zéros de tout élément non nul de H 0 (C/Λ, OC/Λ ((z1 )+(z2 )−(0)).
Prouvons une caractérisation similaire pour P Q ∈ Cproj . Soit g(X, Y, Z) = 0 l’équation
homogène de degré 1 qui donne la droite projective ∆ reliant P et Q. Ce n’est pas une
fonction sur Cproj , mais la fraction rationnelle homogène de degré nul g/Z est une fonction
méromorphe sur Cproj . On a div(g/Z) = (P ) + (Q) + (R) − 3([0 : 1 : 0]) (les zéros sont
clairs, le seul pôle est en Z = 0 donc en [0 : 1 : 0] et sa multiplicité est 3 puisque le degré
de div(g/Z) est nul.
De même si h(X, Y, Z) = 0 est l’équation homogène de degré 1 de la droite projective
reliant R et [0 : 1 : 0], on voit que div(g/Z) = (R) + (P  Q) + (R) − 2([0 : 1 : 0]). Au final
le diviseur de la fonction méromorphe h/g sur Cproj est (P  Q) − (P ) − (Q) + ([0 : 1 : 0]).
On obtient finalement que P  Q et [0 : 1 : 0] sont les uniques zéros de tout élément non
nul de H 0 (Cproj , OCproj ((P ) + (Q) − ([0 : 1 : 0])), qui est un espace vectoriel de dimension
1 par Riemann-Roch.
On conclut car tout isomorphisme ψ : C/Λ → Cproj envoyant 0 sur [0 : 1 : 0] induit un
isomorphisme de droites vectorielles
ψ∗ : H 0 (C/Λ, OC/Λ ((z1 ) + (z2 ) − (0)) = H 0 (Cproj , OCproj ((P ) + (Q) − ([0 : 1 : 0]))
vérifiant divCproj (ψ∗ (f )) = ψ(divC/Λ (f )).

Remarque 6.43. — On pourrait prouver que ϕ(z1 + z2 ) = ϕ(z1 )  ϕ(z2 ) d’une manière
tout à fait analytique, car il s’agit au final d’une formule d’addition pour ℘Λ (z1 + z2 )
et sa dérivée qui écrit ces quantités de manière algébrique en ℘Λ (zi ) et ℘0Λ (zi ) pour i =
1, 2. Des fonctions holomorphes vérifiant de telles propriétés rappelant celles de sin et cos
ont étudiées en détail du temps d’Abel. Néanmoins la perspective moderne, utilisant le
théorème de Riemann-Roch, a comme avantage de réellement expliquer d’où sort la loi
compliquée .

6.44. Algébrisation des surfaces de Riemann compactes


Dans le paragraphe précédent, on a donc algébrisé les surfaces de Riemann compactes
de genre 0 (en P1C ) et de genre 1 (en Cproj ). On va maintenant voir qu’il en est de même
en tout genre, à cela près qu’on trouve des courbes dans PnC pour n grand dépendant du
genre.
80 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

Soit X une surface de Riemann compacte de genre g. Pour tout point P ∈ X, soit OP le
faisceau gratte-ciel en P sur X, qui vérifie OP (U ) = C si P ∈ U ⊂ X et OP (U ) = 0 sinon.
On a déjà cité le lemme suivant comme exemple de suite exacte courte de faisceaux, mais
revoyons la preuve.

Lemme 6.45. — Soit D ∈ Div(X) et P ∈ X. On a une suite exacte courte de faisceaux


sur X
0 → OX (D − (P )) → OX (D) → OP → 0

Démonstration. — Il faut définir le morphisme de faisceaux φ : OX (D) → OP et l’exacti-


tude (qui rappelons-le, se teste sur de petits ouverts) sera claire. Si P ∈ U ⊂ X, on veut
donc définir φU : OX (D)(U ) → OP (U ) = C.
Si P n’est pas dans le support de D, on note tout simplement φU (f ) = f (P ) ce qui a un
sens car f est holomorphe en P .
P
Si D = n · (P ) + Q6=P nQ · (Q), on a ordP (f ) ≥ −n. Soit z une coordonnée locale en P .
On note alors φU (f ) = (f · z −n )(P ), ce qui a un sens car f · z −n est holomorphe dans un
voisinage de P . Ainsi le morphisme φ dépend du choix de z.

Remarque 6.46. — Si on remplace le gratte-ciel OP par le faisceau quotient OX (D)/OX (D−


(P )), on obtient une suite exacte canonique. Le faisceau OX (D)/OX (D − (P )) est un
gratte ciel concentré en P , associé à un C-espace vectoriel de dimension un sans base
canonique. Toute uniformisante locale de X en P fournit un isomorphisme de cette droite
vers C, donc un isomorphisme de faisceaux OX (D)/OX (D − (P )) = OP .

Proposition 6.47. — On a h0 (D − (P )) = h0 (D) ou h0 (D − (P )) = h0 (D) − 1. Le


premier cas arrive lorsque la flèche naturelle C = H 0 (X, OP ) → H 1 (X, OX (D − (P ))) est
injective, et le second cas arrive lorsque cette flèche est nulle. Dans le premier cas, pour
tout f ∈ H 0 (X, OX (D)) on a φ(f ) = 0 et dans le second cas, il existe f ∈ H 0 (X, OX (D))
tel que φ(f ) 6= 0.

Démonstration. — La flèche naturelle de l’énoncé est la flèche obtenue en considérant la


suite exacte longue de cohomologie associée à la suite exacte courte de faisceaux
0 → OX (D − (P )) → OX (D) → OP → 0
La proposition est d’ailleurs claire en considérant cette suite exacte longue, puisque le
conoyau de l’injection H 0 (X, OX (D − (P ))) ⊂ H 0 (X, OX (D)) est le noyau de l’application
C = H 0 (X, OP ) → H 1 (X, OX (D)).

Corollaire 6.48. — Si deg(D) ≥ 2g, on est nécessairement dans le second cas de la


proposition 6.47 donc pour tout P ∈ X, il existe f ∈ H 0 (X, OX (D)) tel que φ(f ) 6= 0.
6.44. ALGÉBRISATION DES SURFACES DE RIEMANN COMPACTES 81

Démonstration. — En effet deg(D − (P )) > 2g − 2 donc par le corollaire 6.35 on a


h0 (D − (P )) = 1 − g + deg(D) − 1 et h0 (D) = 1 − g + deg(D).

Corollaire 6.49. — Soit r la dimension du C-espace vectoriel H 0 (X, OX (D)) et soit


f1 , · · · , fr une base de cet espace vectoriel. Si deg(D) ≥ 2g, l’application ι : X → Pr−1
C , P 7→
[φ(f1 ), · · · , φ(fr )] est bien défini.

Démonstration. — Il s’agit de voir que pour tout P ∈ X, il existe 1 ≤ i ≤ r tel que


φi (P ) 6= 0. C’est clair par le corollaire 6.49.

Un terme classique est de dire que le système linéaire f1 , · · · , fr est sans point base.

Remarque 6.50. — Rappelons que si P n’est pas dans le support de D, alors φ(f ) =
f (P ). Si P est dans le support de D, alors φ(f ) est l’évaluation en P d’une régularisation
de f , dépendant du choix d’une uniformisante locale z en P . Ainsi dans ce cas, φ(f ) ∈ C
est mal défini mais seul son image dans C/C∗ est indépendante du choix de z.
Par contre, par définition d’une coordonnée projective, on voit que ι est indépendant du
choix d’uniformisantes locales.

Remarque 6.51. — On peut formuler le résultat plus canoniquement sans fixer de base.
Pour tout C-espace vectoriel de dimension finie V , notons P(V ) l’espace des hyperplans
de V . Si note V ∗ le dual de V , on a donc P(V ) = (V ∗ − 0)/C∗ . Tout choix de base de V
dim(V )−1
fournit donc un isomorphisme entre P(V ) et PC .
On dispose alors de l’application canonique ι : X → P(H 0 (X, OX (D))) qui envoie P sur
l’hyperplan des f ∈ H 0 (X, OX (D)) tels que φ(f ) = 0. Le fait que ce soit un hyperplan
résulte bien sûr du corollaire 6.48.

Proposition 6.52. — Pour tout diviseur D sur X et tous P 6= Q ∈ X, le nombre h0 (D −


(P ) − (Q)) est égal au choix à
i. h0 (D) si la flèche C2 = H 0 (X, OP ⊕ OQ ) → H 1 (X, OX (D − (P ) − (Q)) est nulle,
ii. h0 (D)−1 si la flèche C2 = H 0 (X, OP ⊕OQ ) → H 1 (X, OX (D −(P )−(Q)) est d’image
de rang un,
iii. h0 (D) − 2 si la flèche C2 = H 0 (X, OP ⊕ OQ ) → H 1 (X, OX (D − (P ) − (Q)) est
injective.
Si deg(D) ≥ 2g + 1, on est dans le troisième cas.

Démonstration. — Comme d’habitude, utiliser la suite longue de cohomologie associée à


la suite exacte courte de faisceaux
0 → OX (D − (P ) − (Q)) → OX (D) → OP ⊕ OQ → 0
82 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

où la flèche OX (D) → OP ⊕ OQ consiste en l’évaluation des fonctions (éventuellement


régularisées) en P et Q. Si deg(D) ≥ 2g + 1, on est dans le troisième cas par Riemann-
Roch qui calcule h0 (D − (P ) − (Q)) car deg(D − (P ) − (Q)) > 2g − 2.

Corollaire 6.53. — Si deg(D) ≥ 2g + 1, le morphisme ι : X → Pr−1


C est injectif.

Démonstration. — En effet pour tous P 6= Q, il existe f ∈ H 0 (X, OX (D) nul en P mais


non nul en Q, puisque l’injection H 0 (X, OX (D − (P ) − (Q)) ⊂ H 0 (X, OX (D − (P )) est
stricte.

On dit aussi que ι sépare les points de X. Comme en géométrie différentielle, cela ne
suffit pas à ce que ι(X) ⊂ Pr−1 C soit une sous-variété complexe et que ι : X → ι(X) soit un
isomorphisme de surfaces de Riemann (considérer par exemple l’analogue affine X = C →
C2 , t 7→ (t2 , t3 ) dont l’image est la courbe algébrique singulière Y = {(x, y) ∈ C2 |y 2 = x3 }).
Toutefois les problèmes sont corrigés si ι sépare également les tangentes en tout point de X.
Développons cette notion.
On note OX,P l’anneau des couples (U, f ) où P ∈ U ⊂ X est un ouvert et f est
holomorphe sur U . On identifie de plus (U, f ) et (V, g) si f = g sur U ∩ V , ie on s’autorise
à rapetisser U . On dira que (U, f ) est un germe de fonction en P et que OX,P est l’anneau
local de X en P . On remarque qu’on peut évaluer un germe (U, f ) en P , mais qu’on ne peut
l’évaluer en aucun autre point Q 6= P . Toutes les notions exposées rapidement ici seront
développées en cours de schéma I,II (dans le contexte algébrique, mais c’est exactement la
même chose que pour les surfaces de Riemann en ce qui concerne les anneaux locaux et les
espaces tangents).

Remarque 6.54. — Pour calculer OX,P on peut bien sûr utiliser une carte et une co-
ordonnée locale z centrée en P . On trouve que OX,P est l’ensemble des séries formelles
f (z) = n≥0 an z n convergeant sur une boule centrée en 0, donc telles qu’il existe R (dé-
P

pendant de f ) telle que n |an |Rn < ∞.


P

Lemme 6.55. — L’anneau OX,P est local dans le sens de l’algèbre commutative, ie il a
un unique idéal maximal mP = {(U, f ) , f (P ) = 0}. De plus le morphisme OX,P → C,
f 7→ f (P ) fournit un isomorphisme OX,P /mP = C.

Lemme 6.56. — Le C-espace vectoriel mP /m2P est de dimension un. On dispose d’un
isomorphisme canonique TX,P = (mP /m2P )∗ entre l’espace tangent de X en P et le C-dual
de mP /m2P .

Démonstration. — Il résulte des définitions que mP /m2P s’identifie à l’espace cotangent


de X en P , donc est de dimension un. En effet m2P est l’ensemble des germes de fonctions
(U, f ) où f s’annule à l’ordre 2 en P . Donc mP /m2P est l’espace vectoriel des DL1 en P de
6.44. ALGÉBRISATION DES SURFACES DE RIEMANN COMPACTES 83

fonctions holomorphes vérifiant f (P ) = 0, autrement dit c’est le dual de l’espace tangent.

On dispose également du fait suivant, qui est l’analogue exact en géométrie complexe
d’un résultat de géométrie différentielle. On renvoie au cours de géométrie complexe et
théorie de Hodge pour plus de détails, car encore une fois nous n’avons même pas donné
la définition formelle d’une variété complexe de dimension > 1.

Proposition 6.57. — Soit f : Y → Z un morphisme entre deux variétés complexes com-


pactes. Si f est injective et immersive, alors f (Y ) ⊂ Z est une sous-variété complexe et
f : Y → f (Y ) est un isomorphisme de variétés complexes.

Bien sûr dans cet énoncé, on dit que f est immersive si pour tout P ∈ Y , la différentielle
dP f : TP Y → Tf (P ) Z est injective entre espaces tangents.
Revenons à notre surface de Riemann compacte et à l’injection ι : X ,→ Pr−1 C . On veut
prouver qu’elle est immersive, donc que pour tout P ∈ X,
dP ι : TX,P → TPr−1 ,ι(P )
C

est injective. Puisque la source est un C-espace vectoriel de dimension un, il s’agit de
montrer que dιP est non nulle. Mais ι induit une application
ι∗ : OPr−1 ,ι(P ) → OX,P , (V, g) 7→ (ι−1 (V ), g ◦ ι)
C

qui préserve l’ordre d’annulation en P et en ι(P ), donc qui induit


ι∗ : mPr−1 ,ι(P ) /m2Pr−1 ,ι(P ) → mX,P /m2X,P
C C

Il est alors clair par les définitions que, via l’identification de l’espace tangent avec m/m2
fournie par le lemme 6.56, la différentielle dP ι est égale à l’application duale (ι∗ )∨ de ι∗ .
Puisqu’on veut prouver que dP ι est non nulle, il suffit de prouver que (ι∗ )∨ est non nulle.
Autrement on veut prouver qu’on n’a pas une inclusion
 
Im ι∗ : mPr−1 ,ι(P ) → mX,P ⊂ m2X,P
C

Mais si (V, g) est un germe de fonction en ι(P ) sur Pr−1 ∗ −1


C , ι(P ), on a ι (V, g) = (ι (V ), g ◦ ι)
−1
et donc si on note f = g ◦ ι, on a pour tout Q ∈ ι (V )
f (Q) = g(f1 (Q), · · · , fr (Q))
. Pour prouver que dP ι est injective, il est équivalent de prouver qu’il existe un germe (V, g)
sur l’espace projectif tel que la fonction f correspondante sur un ouvert de X ne s’annule
pas à l’ordre 2.

Exercice 6.58. — Continuer le raisonnement et prouver que dP ι est injective si et seule-


ment si il existe f ∈ H 0 (X, OX (D − (P )) nulle en P , mais non nulle à l’ordre deux. Ici
84 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

l’évaluation de f en P est comme d’habitude régularisée si P est dans le support de D, ie


il faut considérer φ(P ).

Corollaire 6.59. — L’application ι : X → Pr−1 C (qui existe si l’inclusion H 0 (X, OX (D −


0
(P )) ( H (X, OX (D) est stricte pour tout P ∈ X) est immersive si l’inclusion
H 0 (X, OX (D − 2(P )) ( H 0 (X, OX (D − (P )) est stricte pour tout P ∈ X). On dit
dans ce cas que ι sépare les tangentes en P .

Corollaire 6.60. — Supposons deg(D) ≥ 2g + 1. Alors l’application ι est bien définie,


injective et immersive. En particulier ι(X) ⊂ Pr−1
C est une sous-variété complexe de di-
mension un. Ainsi ι(X) est une surface de Riemann plongée dans un espace projectif. De
plus ι : X → ι(X) est un isomorphisme de surfaces de Riemann.

Démonstration. — L’injectivité résulte du corollaire 6.53, et le caractère immersif se prouve


exactement de la même manière en posant P = Q, en tenant compte du corollaire 6.59.
On utilise finalement la proposition 6.57.

Remarque 6.61. — Récapitulons les différentes quantités numériques : D désigne n’im-


porte quel diviseur de degré d ≥ 2g +1 et on a r = h0 (D) = 1−g +d ≥ 1−g +2g +1 = g +2.
Dans le cas minimal, on a donc plongé X dans Pg+1 C .
On peut alors utiliser d’autres techniques, appelées des pinceaux de sections hyperplanes.
Par exemple on peut utiliser une projection π∆ : Pg+1 C → PgC par rapport à une droite
g+1
projective ∆ ⊂ PC . On vérifie que si ∆ est choisie en position générale, alors π∆ ◦ ι : X →
PgC reste un plongement. On peut continuer par récurrence jusqu’à obtenir un plongement
X ,→ P3C . L’argument stoppe alors car il n’est pas toujours possible de trouver une droite
projective ∆ ⊂ P3C telle que π∆ ◦ ι reste un plongement.
On distingue donc les courbes algébriques projectives lisses planes, qui sont plongées
dans P2C des surfaces de Riemann compactes générales, qui sont seulement plongées dans
P3C .

On n’a toutefois pas fini l’algébrisation des surfaces de Riemann compactes : il reste
à prouver que la sous-variété complexe X ⊂ Pn (avec n = g + 1 ou 3, peu importe) est
algébrique, ie est définie par l’annulation d’un polynôme homogène lisse à n + 1 variables.
Cela peut sembler magique. C’est un corollaire du théorème GAGA (=Géométrie Analy-
tique, Géométrie Algébrique) de Serre. Ce théorème et sa preuve est une des meilleures
justifications qu’on puisse donner à l’utilité des faisceaux, de leur cohomologie, de l’algèbre
homologique, etc. On verra en effet que grâce à des dévissages plus ou moins standards, on
se ramène à un calcul explicite extrêmement simple de cohomologie de l’espace projectif,
à la fois dans le monde analytique et dans le monde algébrique, et à la vérification qu’on
obtient le même résultat dans ce cas élémentaire. Ainsi le théorème GAGA, dont l’énoncé
6.62. UN SURVOL DE GAGA 85

est élémentaire et aurait pu être découvert depuis Riemann, etc, se trouve être un corollaire
facile des mathématiques du 20ème siècle.

6.62. Un survol de GAGA


Dans cette section, nous allons expliquer quelques unes des notions utilisées lors de la
preuve de ce théorème GAGA. Il s’agit plus de culture mathématique et de motivation
pour la cohomologie des faisceaux que d’un cours absolument rigoureux. Notamment nous
ne pourrons qu’esquisser certaines notions, qui seront développées dans le cours de schémas
II. On renvoie toutefois le lecteur intéressé à l’article Géométrie algébrique et géométrie
analytique, Annales de l’Institut Fourier de Jean-Pierre Serre pour beaucoup plus de dé-
tails. Cet article est écrit dans un langage élémentaire précédant l’introduction des schémas
par Grothendieck.

Théorème 6.63 (GAGA naïf ). — Soit X ⊂ PnC une sous variété complexe fermée. Elle
est algébrique, ie il existe P1 , · · · , Pr ∈ C[X0 , · · · , Xn ] homogène telle que X = {[X0 : · · · :
Xn ] ∈ PnC | Pi (X0 , · · · , Xn ) = 0 ∀ i.

Nous l’appelons théorème naïf car il s’agit de la formulation qui aurait pu être connue
depuis les années 1800. Toutefois le théorème paraît infiniment difficile à prouver dans
cette formulation. Voyons une formulation un peu plus robuste. Pour cela on rappelle qu’il
existe un foncteur des sous-variétés fermées algébriques de PnC vers les sous-variétés fermées
complexes, noté X alg 7→ X an . On a vu ce foncteur en détail dans le cas où n = 2 dans
REF ! ! ! ! et c’est pareil si n ≥ 2. Ici X alg est un espace localement annelé, c’est à dire un
sous-ensemble X ⊂ PnC égal au lieu d’annulation de polynômes homogènes P1 , · · · , Pr , et
l’on munit X de sa topologie de Zariski et du faisceau (pour cette topologie) d’anneaux
des fractions rationnelles sans pôles. La variété complexe X an est également un espace
localement annelé. Le sous-ensemble de PnC est toujours égal à X mais on le munit de la
topologie complexe, induite par la topologie complexe de PnC , qui est elle-même la topologie
quotient de Cn+1 − 0, et on le munit du faisceau (pour cette topologie) d’anneaux des
fonctions holomorphes.
Comme tout ouvert Zariski est un ouvert complexe, et toute fraction rationnelle sans
pôle est holomorphe on en déduit un morphisme d’espace localement annelé Xalg → X an
qui est l’identité sur l’ensemble X sous-jacent.

Théorème 6.64 (GAGA moins naïf ). — Le foncteur X alg 7→ X an induit une équiva-
lence de catégories entre les sous-variétés algébriques de PnC et les sous-variétés complexes
de PnC . De plus le morphisme Xalg → X an induit et tout i ≥ 0 un isomorphisme
H i (X an , OX an ) = H i (X alg , OX alg )
86 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

De plus X alg est une courbe algébrique lisse irréductible si et seulement si X an est une
surface de Riemann. Dans ce cas pour tout diviseur D de X et tout i ≥ 0 on a un isomor-
phisme
H i (X an , OX an (D)) = H i (X alg , OX alg (D))
Dans ce cas on a aussi égalité M(X an ) = M(X alg ) entre le corps des fonctions méro-
morphes sur X an et celui des fonctions rationnelles homogènes de degré nul sur X alg .

Remarque 6.65. — Il s’agit donc d’un super-théorème de Liouville car on algébrise tous
les objets sur X : on commence par algébriser X an lui-même en X alg par essentielle sur-
jectivité. Puis toute fonction méromorphe sur X an s’algébrise en une fraction rationnelle
homogène de degré 0. Par exemple, les fonctions holomorphes sont bien algébriques, puis-
qu’elles sont constantes.
Un cas très particulier est élémentaire : un exercice classique d’analyse complexe prouve
en effet que H 0 (P1,an
C , OP1,an (d(∞))) = H 0 (P1,alg
C , OP1,alg (d(∞))). Autrement dit toute fonc-
C C
tion holomorphe sur C qui est méromorphe en ∞ est un polynôme.

La preuve du théorème 6.64 procède par dévissage. Il s’agit d’une technique employée
par Grothendieck tout au long de SGA. Le principe est de réduire une situation compliquée
en des situations de plus en plus simple, et de traiter la dernière de ces situations par un
calcul explicite facile. Toutefois pour être capable d’effectuer ce dévissage, il faut en général
opérer un changement de cadre, comme typiquement remplacer les sous-variétés par des
faisceaux.
Le premier fait utilisé dans ce changement de cadre est que toute sous-variété complexe
X ⊂ Pn,an
an
C est déterminée par son faisceau d’idéal
IX an ⊂ OPn,an
C

Ici pour tout ouvert complexe U ⊂ PnC l’idéal IX an est l’ensemble des fonctions holomorphes
sur U qui sont identiquement nulles sur X ∩ U . De même pour une sous-variété algébrique
X alg ⊂ Pn,alg
C .
Ainsi pour montrer que X alg 7→ X an est une bijection, il suffit de prouver qu’on a une
bijection entre l’ensemble des sous-faisceaux d’idéaux I an de OPn,an
C
et l’ensemble des sous-
alg
faisceaux d’idéaux I de OPn,alg . On peut maintenant utiliser des techniques d’algèbre
C
homologique dans le cadre des faisceau pour résoudre un faisceau d’idéal par des faisceaux
plus élémentaires.

Remarque 6.66. — Cette bijection est simplement I alg 7→ I an = I alg · OPn,an


C
.

Proposition 6.67 (valable à la fois dans le cadre analytique et algébrique)


Soit I ⊂ OPn un faisceau d’idéal. Il existe une suite exacte longue de faisceaux
0 → EN → · · · → E1 → E0 → I → 0
6.62. UN SURVOL DE GAGA 87

où Ei est un faisceau de OPn -modules localement libres pour tout 0 ≤ i ≤ N . Autrement dit
il existe pour tout 0 ≤ i ≤ N un recouvrement ouvert (pour la topologie complexe ou bien
Zariski) Pn = ∩Uj , un entier ri et un isomorphisme de faisceaux sur Uj
E i |Uj = OUrij
qui soit OUj -linéaire pour tout j.

Exemple 6.68. — Pour tout entier d ∈ Z, le faisceau OPn (d) des fonctions rationnelles
homogènes de degré 0 sans pôle est localement libre de rang 1, aussi bien dans le cadre
analytique que dans le cadre algébrique.

Proposition 6.69 (valable à la fois dans le cadre analytique et algébrique)


Soit E un faisceau de OPn -modules localement libre. Il existe une suite d’extensions suc-
cessives (ie de suites exactes courtes de faisceaux)
0 → OPn (d1 ) → E → F1 → 0
0 → OPn (d2 ) → F1 → F2 → 0
..
.
0 → OPn (dk ) → Fk−1 → OPn (dk+1 ) → 0
avec di ∈ Z pour tout 1 ≤ i ≤ k + 1.

Remarque 6.70. — Ainsi tout faisceau localement libre E se dévisse en suite d’extensions
successives de faisceaux du type OPn (d) avec d ∈ Z. On peut aussi dire que E est muni
d’une filtration de Jordan-Hölder dont les graduées sont isomorphes à des OPn (d). C’est le
dévissage dont on voulait parler.

Remarque 6.71. — La preuve des propositions 6.67 et 6.69 est en fait plus facile dans
le cadre algébrique (elle sera abordée dans le cours de schémas II) que dans le cadre
analytique, où elle utilise les célèbres théorèmes A et B de Cartan sur les espaces de Stein.

On a ainsi successivement dévissé tout faisceau d’idéal en des faisceaux localement libres,
puis en des faisceaux élémentaires du type OPn (d). Or le faiseau OPn (d) existe aussi bien
du côté algébrique que du côté analytique. Pour vérifier que les faisceaux d’idéaux sont en
bijection des deux côtés, il reste à voir que les extensions successives des OPn (d) sont les
mêmes du côté analytique et du côté algébrique.

Lemme 6.72. — Soit X un espace topologique muni d’un faisceau d’anneaux OX et F


un faisceau en OX -modules. Notons HomOX (OX , F) l’ensemble des morphismes de fais-
ceaux de OX vers F sur X qui sont OX -linéaires. Alors l’application HomOX (OX , F) →
H 0 (X, F) qui envoie f : OX → F vers fX (1OX (X) ) est bijective.
88 CHAPITRE 6. THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH ET COHOMOLOGIE DES FAISCEAUX

On peut appliquer ce lemme à des faisceaux injectifs qui résolvent un faisceau F en OX -


modules sur X et on obtient donc par la grosse machine générale d’algèbre homologique le
corollaire.

Corollaire 6.73. — Soit X un espace topologique muni d’un faisceau d’anneaux OX et


F un faisceau en OX -modules. Notons ExtiOX (OX , F) le foncteur dérivé du foncteur F 7→
HomOX (OX , F). On a alors
ExtiOX (OX , F) = H i (X, F)
pour tout i ≥ 0 et tout F en OX -modules.

Remarque 6.74. — De plus, toujours par des arguments généraux d’algèbre homolo-
gique, Ext1OX (OX , F) s’identifie aux classes d’isomorphismes d’extensions
0 → F → E → OX → 0
dans la catégorie des faisceaux en OX -modules. Aussi Ext2OX (OX , F) s’identifie aux classes
d’isomorphismes d’extensions en deux crans
0 → F → E → E0 → 0
0 → E 00 → E 0 → OX → 0
etc pour tout i ≥ 1.

On peut de plus remplacer OX par n’importe quel faisceau G en OX -modules sur X


dans le corollaire 6.73 et on obtient un isomorphisme du groupe classifiant les extensions
de F par G avec le H 1 de X à valeurs dans le produit tensoriel de F par le dual du
faisceau G. Comme on ne veut pas rentrer dans ces histoires de produit tensoriel et de dual
de faisceaux, écrivons directement le résultat pour X = PnC .

Lemme 6.75 (valable à la fois dans le cadre analytique et algébrique)


Soit d1 , d2 ∈ Z et i ≥ 0. On a un isomorphisme entre C-espaces vectoriels de dimension
finis
ExtiOPn (OPnC (d1 ), OPnC (d2 )) = H i (PnC , , OPnC (d2 − d − 1))
C

Remarque 6.76. — Insistons sur le fait que les énoncés 6.72, 6.73 et 6.75 sont absolument
formels et ne posent pas plus de difficulté que la compréhension de l’algèbre homologique
et de la théorie des faisceaux.

On en déduit que les classes d’isomorphismes d’extensions successives des OPnC (d), d ∈ Z
sont en bijection du côté analytique et du côté algébrique si et seulement si on a l’égalité
de C-espaces vectoriels de dimension finie pour tout i ≥ 0 et d ∈ Z
H i (Pn,alg
C , OPn,alg (d)) = H i (Pn,an
C , OPC (d))
n,an
C
6.62. UN SURVOL DE GAGA 89

Or on montre cette égalité en calculant à la main ces groupes de cohomologie et en


vérifiant qu’ils ont même dimension du côté algébrique et analytique ! Remarquons qu’il
s’agit ici d’un calcul de cohomologie élémentaire, car autant l’espace que les faisceaux sont
complètement explicites.
Cela termine notre panorama du théorème GAGA, et la justification d’un certain
nombres de techniques faisceautiques et cohomologiques pour prouver des énoncés élémen-
taires d’apparence miraculeuse.
Remarque 6.77. — Ainsi a posteriori, une fois le théorème de Riemann-Roch prouvé, la
théorie des surfaces de Riemann compactes rentre entièrement dans le cadre de la géométrie
algébrique. Toutefois comme on va le voir, la démonstration du théorème de Riemann-Roch
et de la dualité de Serre repose elle sur des ingrédients de nature analytique.
Remarque 6.78. — Plus précisément, tout énoncé relatif à une ou plusieurs surfaces de
Riemann compactes, de morphismes entre elles, etc, peut se résoudre à l’aide de la géomé-
trie algébrique vu l’équivalence entre courbes projectives lisses irréductibles et surfaces de
Riemann compactes.
Des questions très naturelles relatives aux surfaces de Riemann compactes sortent bien
sûr de ce cadre, notamment toutes celles ayant trait à l’uniformisation (REF). En effet
il s’agit de prouver que le revêtement universel d’une surface de Riemann compacte de
genre ≥ 2 est isomorphe au demi-plan de Poincaré, mais le revêtement universel d’une
surface compacte n’est pas compact si le π1 est infini, et de fait le demi-plan de Poincaré
n’est pas algébrique.
CHAPITRE 7

DÉMONSTRATION DU THÉORÈME DE
RIEMANN-ROCH

Soit X une surface de Riemann compacte de genre g. Il existe dans la littérature un


grand nombre de démonstrations du théorème de Riemann-Roch et de la dualité de Serre,
qui ne se ressemblent pas entre elles, et qui utilisent diverses techniques analytiques ou
algébriques selon les hypothèses faites sur X. Passons quelques unes de ces preuves en
revue, avant d’expliquer ce que nous prouverons.
Une première possibilité est de supposer que X est algébrique, ie définie par l’annulation
de polynômes homogènes dans PnC . Vu GAGA on peut même utiliser que H 0 (X, OX (D))
est formé de fractions rationnelles. Il est évident sous ces hypothèses que X admet des
fonctions méromorphes non constantes, et des formes différentielles méromorphes non
nulles, puisqu’on peut considérer n’importe quelle fraction rationnelle homogène de de-
gré 0 en X0 , · · · , Xn non constante sur X. Dans ce cas, la géométrie algébrique (cf le cours
de schémas II) prouve facilement que H 0 (X, OX (D)) et H 1 (X, OX (D)) sont des C-espace
vectoriels de dimension finie, et que H i (X, OX (D)) = 0 pour tout i ≥ 2. Le fait que
h0 (D) − h1 (D) = 1 − g + deg(D) est alors élémentaire (voir REF ! ! !). Il reste à prouver la
dualité de Serre. Tate (REF) a trouvé une preuve très élégante qui utilise les adèles de X
(tout à fait similaires aux adèles des corps de nombres vu en cours de théorie des nombres),
qui repose ultimement sur le théorème des résidus. Miranda [M] présente essentiellement
cette preuve, mais ré-écrite sans adèles ce qui a tendance à l’obscurcir (c’est un point de
vue personnel).
Toutefois cette approche est contestable puisque c’est justement le théorème de Riemann-
Roch et la dualité de Serre qui ont servi, en combinaison avec GAGA, à prouver que toute
surface de Riemann est algébrique.
Rappelons que pour une surface de Riemann compacte quelconque, donc a priori
non algébrique, il est hautement non trivial qu’il existe des fonctions méromorphes non
constantes, et des formes différentielles méromorphes non nulles.
Bergeron-Guilloux [BG] prouvent en utilisant des techniques de géométrie riemannienne
(rotationnel et divergence des champs de vecteurs) qu’il existe des formes différentielles
92 CHAPITRE 7. DÉMONSTRATION DU THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH

méromorphes non nulles et non proportionnelles. De même, Farkas-Kra (REF ! ! !) prouvent


l’existence de telles formes différentielles méromorphes en utilisant les formes harmoniques.
Dans les deux cas, on en déduit qu’il existe des fonctions méromorphes non constantes en
considérant ω1 /ω2 .
Quant à nous, nous allons donner une preuve dans les lignes de celle de Gunnings
(REF ! ! !), utilisant la puissance de la cohomologie des faisceaux. Nous verrons qu’il est
évident que H 0 (X, OX (D)) est de dimension finie. En considérant une suite exacte longue
de cohomologie, on en déduira que si H 0 (X, OX (D)) est également de dimension finie, alors
h0 (D) tend vers +∞ lorsque deg(D) tend vers ∞. En particulier il existe des fonctions
méromorphes non constantes sur X. Dans cet argument, on utilisera le faisceau gratte-ciel
OP pour P ∈ X, et l’acyclicité de ce faisceau résultant de son caractère flasque.
Nous montrerons que H 1 (X, OX (D)) est de dimension finie en utilisant l’argument de
Cartan, donné dans Gunnings (REF ! !). Il s’agit d’expliquer les bases de la cohomologie de
Cech, qui donne un complexe explicite calculant H 1 (X, OX (D)) via les sections de OX (D)
sur des ouverts assez petits formant un recouvrement de X. On utilise alors que si X est
compacte, elle admet deux recouvrement finis avec même nombre d’ouverts, le premier
recouvrement étant inclus dans le second. On dispose alors d’un morphisme de restriction
entre complexes de Cech pour les deux recouvrements. Ce morphisme est un opérateur
compact dans le sens de la théorie des espaces de Hilbert (cela demande de remplacer
les fonctions holomorphes par le sous-espace des fonctions holomorphes L2 et utilise le
théorème de Montel en analyse fonctionnelle holomorphe). Mais la restriction induit un
isomorphisme en cohomologie, et on utilise qu’un opérateur compact est un isomorphisme
si et seulement si l’espace est de dimension finie.
On donnera ensuite une indication de preuve de la dualité de Serre basée sur le complexe
de Dolbeault, qui calcule H i (X, OX (D)) et H i (X, Ω1X (D)) en termes de formes différen-
tielles C ∞ et d’un opérateur ∂. ¯ Ici encore on utilise la cohomologie des faisceaux, et no-
tamment l’acyclicité des faisceaux fins. Toutes les notions rapidement introduites ici seront
expliquées plus en détail dans le cours de Géométrie complexe et de théorie de Hodge.

7.1. Premiers éléments de preuve


Soit X une surface de Riemann compacte D ∈ Div(X) et P ∈ X. On dispose alors d’une
suite exacte courte de faisceaux sur X
0 → OX (D − (P )) → OX (D) → OP → 0
où on rappelle que le morphisme OX (D) → OP est l’évaluation en P des sections de OX (D)
si P n’est pas dans le support de D, et l’évaluation régularisée si P est dans le support
de D, cette régularisation dépendant du choix d’un paramètre local en P sur X. De plus
par définition OP (U ) = C si P ∈ U et OP (U ) = 0 sinon. On en déduit que OP est flasque
7.6. FINITUDE DE LA COHOMOLOGIE 93

(REF) donc acyclique et donc que H i (X, OP ) = 0 pour tout i > 0. La suite longue de
cohomologie associée à la suite exacte courte de faisceau précédente s’écrit donc
(7.1.a)
0 → H 0 (X, OX (D−(P ))) → H 0 (X, OX (D)) → C → H 1 (X, OX (D−(P ))) → H 1 (X, OX (D)) → 0

Lemme 7.2. — Le C-espace vectoriel H 0 (X, OX (D)) est de dimension finie pour tout D.

Démonstration. — Notons ∗D cette assertion. Par Liouville on voit que ∗0 est vraie. Il
suffit donc de montrer que pour tout D ∈∈ Div(X) et P ∈ X, les assertions ∗D , ∗D−(P ) et
∗D+(P ) sont équivalentes. En renversant le rôle de D et de D − (P ), on se rend compte qu’il
suffit de prouver que ∗D et ∗D−(P ) sont équivalentes. Mais cela résulte immédiatement de
la suite exacte longue 0 → H 0 (X, OX (D − (P ))) → H 0 (X, OX (D)) → C.

Admettons maintenant que H 1 (X, OX (D)) est de dimension finie pour tout D. On prou-
vera cette assertion dans le paragraphe suivant.

Lemme 7.3. — On a h0 (D)−h1 (D) = h0 (OX )−h1 (OX )+deg(D) pour tout D ∈ Div(X).

Démonstration. — Cela résulte immédiatement de la suite exacte longue 7.1.a et du


lemme 7.4.

Lemme 7.4. — Soit 0 → E0 → E1 → · · · → Er → 0 une suite exacte longue entre


C-espaces vectoriels de dimension finie. Alors ri=0 (−1)i dim(Ei ) = 0.
P

Démonstration. — Exercice ! C’est au final une conséquence du théorème du rang en


algèbre linéaire.

Corollaire 7.5. — On a h0 (D) → ∞ si deg(D) → ∞. En particulier M(X) 6= C et


M(X)diff 6= 0.

Démonstration. — Puisque h0 (D) − h1 (D) tend vers l’infini et que h1 (D) est fini, néces-
sairement h0 (D) tend vers l’infini.

7.6. Finitude de la cohomologie


Il nous reste à prouver que H 1 (X, OX (D)) est de dimension finie pour tout D.
On va exposer un argument dû à Cartan, qui d’ailleurs reprouvera aussi la finitude de
H 0 (X, OX (D)). Pour cela, nous devons au préalable développer des notions de cohomologie
de Cech.
94 CHAPITRE 7. DÉMONSTRATION DU THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH

7.6.1. Cohomologie de Cech. — Soit X un espace topologique, F un faisceau en


groupes abéliens sur X et X = ∪i∈I Ui un recouvrement ouvert (on ne demande pas qu’il
soit fini). Pour tous i, j ∈ I on pose Ui,j = Ui ∩ Uj , et de même pour Ui,j,k etc. Plus
synthétiquement, pour tout sous-ensemble fini J ⊂ I on note UJ = ∩j∈J Uj . Lorsque K ⊂ J
on a l’inclusion entre ouverts UJ ⊂ UK . On a alors la restriction resK,J : F(UK ) → F(UJ ).
Notons alors Č 0 (X, U• , F) = 1
Q Q
i∈I F(Ui ), puis Č (X, U• , F) = i,j∈I F(Ui,j ) et
2 r
Q
Č (X, U• , F) = i,j,k∈I F(Ui,j,k ). Enfin pour tout r ≥ 0 on pose Č (X, U• , F) =
Q
J∈I F(UJ ) où on effectue le produit sur les sous-ensembles J ⊂ I de cardinal r + 1.
On définit ensuite une différentielle dr : Č r (X, U• , F) → Č r+1 (X, U• , F) de la manière
suivante : lorsque r = 0, l’application d0 : i F(Ui ) → i,j F(Ui,j ) envoie la famille (fi )i sur
Q Q

la famille (resUi ,Uij (fi ) − resUi ,Uij (fj ))i,j . Lorsque r = 1, d1 : i,j F(Ui,j ) → i,j,k F(Ui,j,k )
Q Q

envoie la famille (fi,j )i,j sur la famille (resUij ,Uijk (fij )+resUjk ,Uijk (fjk )−resUik ,Uijk (fik )jk )i,j,k .
Dans le cas général le lecteur consultera https://stacks.math.columbia.edu/tag/03AK
pour la convention de signes. On vérifie que dr+1 ◦ dr = 0 pour tout r.

Exemple 7.7. — Ainsi Ker(d0 ) est formé des familles de sections fi ∈ F(Ui ) telle que fi
et fj coïncident sur Uij pour tous i, j. D’après la propriété de faisceau, on voit que Ker(d0 ) =
F(X) = H 0 (X, F) qui est en particulier indépendant du choix du recouvrement Ui .
Aussi Ker(d1 ) est formé des familles de sections fij ∈ F(Uij ) vérifiant la règle de Chasles
(fij +fjk coïncide avec fik sur Uijk ), et Im(d0 ) est formé des familles de sections fij ∈ F(Uij )
de la forme fij = gi −gj où gi ∈ F(Ui ) pour tout i ∈ I. Comme (gi −gj )+(gj −gk ) = gi −gk
il est clair que d1 ◦ d0 = 0.

Définition 7.8. — La cohomologie de Čech de X relativement au faisceau F et au re-


couvrement X = ∪i Ui est la cohomologie du complexe (Č • (X, U• , F), d• ). On la note

ȞUi • (X, F) = Ker(di )/Im(di−1 )

Exemple 7.9. — On a donc ȞU0 • (X, F) = H 0 (X, F). Aussi ȞU1 • (X, F) est l’ensemble des
fij ∈ F(Uij ) vérifiant la relation de Chasles fij + fjk = fik , modulo les fij de la forme
fij = gi − gj où gi ∈ F(Ui ). Dans tous les cas la cohomologie de Cech est extrêmement
concrète, avec un contenu combinatoire assez limpide. Le lecteur intéressé par l’algèbre
simpliciale pourra d’ailleurs construire un complexe de groupes abéliens simpliciaux qui via
l’équivalence de Dold-Kan correspond au complexe de Cech ; cela permet de comprendre
la définition compliquée du bord di .

Le problème essentiel de notre version actuelle de la cohomologie de Cech est sa dépen-


dance en le choix du recouvrement U• , alors que H i (X, F) est indépendant de tout choix.
On note que néanmoins ȞU0 • (X, F) = H 0 (X, F) est indépendant du choix.
7.6. FINITUDE DE LA COHOMOLOGIE 95

Définition 7.10. — Soit (Vj )j∈J un sous-recouvrement de (Ui )i∈I , ce par quoi on veut
dire que pour tout j ∈ J, il existe ij ∈ I tel que Vj ⊂ Uij . On note alors
Ȟ i (X, F) = colimU• ȞUi • (X, F)
où la limite inductive (ie colimite) est prise sur l’ensemble des recouvrements ouverts de X
pour la relation d’ordre partielle induite par le raffinement. On appelle Ȟ i (X, F) le i-ème
groupe de cohomologie de Cech de X à valeurs dans le faisceau F.

La proposition suivante est prouvée par Godemont dans Topologie algébrique et théorie
des faisceaux. Elle demande que X est un espace topologique séparable (ie il existe un
sous-ensemble dénombrable dense, et on ne confondra pas séparable et séparé...) ou plus
généralement paracompact (ie tout recouvrement ouvert a un raffinement localement fini).
Les surfaces de Riemann vérifient ces hypothèses.

Proposition 7.11. — On a un isomorphisme canonique H i (X, F) = Ȟ i (X, F).

Cela fournit une interprétation très concrète de la cohomologie des faisceaux, au prix de
devoir considérer tous les recouvrements possibles dans la cohomologie de Cech.
Néanmoins, pour être vraiment explicite, il est utile de trouver des hypothèses sur le
couple (U• , F) qui garantissent directement que H i (X, F) = ȞUi • (X, F)

Proposition 7.12. — Supposons que X est une surface de Riemann et que Ui est iso-
morphe à une boule ouverte de C pour tout i ∈ I, et que F = OX (D). Alors H i (X, F) =
ȞUi • (X, F) pour tout i ≥ 0.

Démonstration. — Si i = 0 c’est clair. Si i = 1, voir GODEMENT OU STACK PROJECT


REF A TROUVER. Si i ≥ 2, on montrera directement que les deux termes s’annulent.
On pourait donner une preuve uniforme de cette proposition, qui marcherait dans le
cadre plux général où X est une variété complexe, en utilisant la théorie des espaces de
Stein et le fait qu’ils n’ont pas de cohomologie cohérente. Comme cela requiert de nombreux
prérequis, on ne s’aventurera pas dans cette histoire.

7.12.1. Raffinement et finitude. — Soit X une surface de Riemann compacte. On va


prouver que H 1 (X, OX (D)) est de dimension finie en l’interprétant comme de la cohomo-
logie de Cech par la proposition 7.12. L’astuce sera de jouer avec deux recouvrements à la
fois.

Lemme 7.13. — Soit X une surface de Riemann compacte. Il existe un entier n et deux
recouvrements X = U1 ∪ · · · ∪ Un = V1 ∪ · · · Vn tels que V̄i ⊂ Ui pour tout 1 ≤ i ≤ n. Ici V̄i
désigne l’adhérence de Vi dans X. De plus on peut supposer que Ui et Vi sont isomorphes
à des boules ouvertes de C.
96 CHAPITRE 7. DÉMONSTRATION DU THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH

Démonstration. — Pour tout x ∈ X, on choisit une carte φx de X centrée en x. On


note alors Vx = φ−1 −1
x (B(0, r)) et Ux = φx (B(0, R)) avec r < R quelconque. On a alors
X = ∪x∈X Vx et on extrait un sous-recouvrement fini par compacité.

Remarque 7.14. — Tout le point du lemme 7.13 est que les deux recouvrements ont
même nombre d’ouvert, et c’est bien sûr pour obtenir cela que la compacité de X est
cruciale.

On fixe désormais deux tels recouvrements comme dans le lemme 7.13.On peut alors
calculer la cohomologie de X à l’aide de ces deux recouvrements. D’après la proposition 7.12
l’application de restriction de Ui à Vi (et de même pour tout sous-ensemble I ⊂ {1, · · · , n}
et la restriction de UI à VI ) fournit un morphisme de complexe
res : Č • (X, U• , F) → Č • (X, V• , F)
qui induit un isomorphisme sur les groupes de cohomologie (ie le morphisme de complexe
res est un quasi-isomorphisme). On va prouver la finitude de H i (X, OX (D)), i = 0, 1, en
vérifiant que res est un opérateur compact puis en prouvant qu’un opérateur compact
est un isomorphisme si et seulement si l’espace vectoriel sous-jacent est de dimension finie.
Mais cela n’est que l’idée de l’argument, et pour le formaliser techniquement on aura besoin
de remplacer l’espace vectoriel H 0 (Ui , OX (D) de fonctions méromorphes par un espace de
Hilbert. On va donc introduire quelques outils d’analyse fonctionnelle holomorphe.

7.14.1. Fonctions holomorphes L2 et opérateur compact. — Soit U ⊂ C un ouvert.


0
On note H(2) (U, OU ) ⊂ H 0 (U, OU ) le sous-espace des fonctions holomorphes qui sont L2
0
pour dx∧dy. On montrera comme exercice d’analyse complexe que H(2) (U, OU ) est complet
2
pour la norme L , donc est un espace de Hilbert.

Théorème 7.15 (Montel,Vitali). — si V ⊂ V̄ ⊂ U est un ouvert tel que V̄ soit com-


0 0
pact, alors l’application de restriction H(2) (U, OU ) → H(2) (V, OV ) est un opérateur compact
2
entre espaces de Hilbert, c’est à dire envoie toute suite L -bornée vers une suite ayant une
valeur d’adhérence.

Démonstration. — Donnant la preuve pour culture mathématique. Le théorème de Montel


garantit que si fn ∈ H 0 (V, OV ) est bornée pour la norme sup sur tout compact (ie pour
tout K ⊂ V compact, il existe M > 0 tel que supK |fn | ≤ M ) alors il existe une sous-suite
convergeant pour la norme sup sur tout compact de V . Pour tout x ∈ U , soit rx > 0 tel
que B(x, rx ) ⊂ U . La formule de Cauchy implique que
1
|fn (x)| ≤ √ ||fn ||L2 (U )
rx π
7.6. FINITUDE DE LA COHOMOLOGIE 97

et comme V̄ ⊂ U est compact, on peut supposer rx = r est indépendant de x ∈ V̄ . 0n en


déduit que la norme sup de fn sur V̄ est majorée par une constante fois la norme L2 de
fn sur U . Donc si fn est une suite L2 (U )-bornée, elle est bornée pour la norme sup sur
V̄ . Le théorème de Montel garantit alors que la restriction de fn à V admet une valeur
d’adhérence pour la norme sup, et on en déduit par une majoration évidente que fn a
également une valeur d’adhérence pour L2 (V ).

Remarque 7.16. — Le théorème de Montel qu’on a utilisé dans la démonstration dit


donc que H 0 (V, OV ) muni de la topologie de la convergence uniforme sur tout compact se
comporte comme un espace vectoriel de dimension finie (ie sa boule fermée est compacte).
C’est bien sûr possible seulemement car la topologie de la convergence uniforme n’est pas
induite par une métrique (en effet le théorème de Riesz garantit que tout espace métrique
ayant sa boule fermée compacte est de dimension finie).

Revenons au cas d’une surface de Riemann compacte X et de ses deux recouvrements


avec n ouverts fournis par le lemme 7.13. On pose F = OX (D). Pour tout 1 ≤ i ≤
n, comme V̄i ⊂ Ui est isomorphe à un ouvert de C, le théorème 7.15 garantit que la
0 0
restriction H(2) (Ui , OX ) → H(2) (Vi , OX ) est un opérateur compact, et de même pour tout
sous-ensemble I ⊂ {1, · · · , n}. Ainsi le morphisme de complexe
• •
res : Č(2) (X, U• , F) → Č(2) (X, V• , F)

est un opérateur compact entre complexes d’espaces de Hilbert. Ici Č(2) (X, U• , F) désigne
l’analogue du complexe de Cech, mais où les espaces de fonctions holomorphes sont rempla-
cés par leurs sous-espaces de fonctions holomorphes L2 . Il nous faut donc maintenant relier
la cohomologie du complexe Č • (X, U• , F) (qui est égale à H i (X, F) par la proposition 7.12)

à celle du sous-complexe Č(2) (X, U• , F), et de même pour le recouvrement V• .


Proposition 7.17. — L’inclusion de complexes Č(2) (X, U• , F) ⊂ Č • (X, U• , F) induit un
isomorphisme entre la cohomologie de ces deux complexes.

Démonstration. — C’est le lemme 8 du chapitre 4 de [G]. Donnant la problématique de


la preuve si on veut vérifier que l’application sur le H 1 est un isomorphisme, il s’agit de
prouver que pour toute collection de fonctions holomorphes fij sur Uij vérifiant la règle de
Chasles fij + fjk = fik , il existe une famille de fonctions holomorphes gi sur Ui tels que
fij + gi − gj est L2 sur Uij .

Proposition 7.18. — Soit X une surface de Riemann compacte et D un diviseur de X.


Pour i = 0, 1, le C-espace vectoriel H i (X, OX (D)) est de dimension finie.
98 CHAPITRE 7. DÉMONSTRATION DU THÉORÈME DE RIEMANN-ROCH

Démonstration. — Lorsque i = 0, cet énoncé a déjà été prouvé dans la proposition 7.2.
Donnons néanmoins une nouvelle preuve qui s’adaptera au cas i = 1. On fixe des recou-
vrements fournis par le lemme 7.13. On a donc une application
resi : Ĉ(2)
i i
(X, U• , OX (D)) → Ĉ(2) (X, V• , OX (D))
pour i = 0, 1. On a aussi une application de bord
i+1
δUi : Ĉ(2)
i
(X, U• , OX (D)) → Ĉ(2) (X, U• , OX (D))
pour i = 0, 1, et de même pour δVi . Comme (resi )i est un morphisme de complexe, on a
res1 ◦ δU0 = δV0 ◦ res0 donc on obtient res0 : Ker(δU0 ) → Ker(δV0 ) qui est un isomorphisme
par les propositions 7.12 et 7.18 (en effet par ces propositions Ker(δU0 ) et Ker(δV0 ) s’iden-
tifient à H 0 (X, OX (D)) et res0 devient l’identité après ces identifications). Or δU0 est une
application continue entre espaces de Hilbert donc Ker(δU0 ) est un espace de Hilbert, et
idem pour Ker(δV0 ). Donc res0 : Ker(δU0 ) → Ker(δV0 ) est une application continue bijective
entre espaces de Hilbert, donc un isomorphisme d’espaces de Hilbert par le théorème de
l’application ouverte. Mais elle est de plus compacte par le théorème 7.15, puisque c’est
déjà le cas de
res0 : Ĉ(2)
0 0
(X, U• , OX (D)) → Ĉ(2) (X, V• , OX (D))
Or il résulte aisément de la définition et du théorème de Riesz (la boule unité d’un espace
vectoriel normé est compacte si et seulement si on est en dimension finie) qu’un isomor-
phisme compact entre espaces de Hilbert n’existe qu’un dimension finie.
Lorsque i = 1 la même idée de preuve va marcher, mais on devra tenir compte du fait
0
qu’il n’est pas évident que Im(δU0 ) ⊂ Ĉ(2) (X, U• , OX (D)) est un sous-espace de Hilbert. On
considère l’application
(δV0 , res1 ) : Ĉ(2)
0
(X, V• , OX (D)) × Ker(δU1 ) → Ker(δV1 )
continue entre espaces de Hilbert. Elle est surjective par les propositions 7.12 et 7.17, qui
garantissent que l’application induite par la restriction Ker(δU1 )/Im(δU0 ) → Ker(δV1 )/Im(δV0 )
est bijective. On applique alors le lemme suivant à φ = (δV0 , res1 ) et ψ = (0, res1 ) et on
obtient que le conoyau de ψ −φ = (δV0 , 0) est de dimension finie, donc que H 1 (X, OX (D)) =
Ker(δV1 )/Im(δV0 ) est de dimension finie.

Lemme 7.19. — Soit φ, ψ : V → W deux applications continues entre espaces de Hilbert


avec φ surjective et ψ compact. Alors ψ−φ est d’image fermée de codimension finie dans W .

Démonstration. — Exercice ou voir [G, lem 4.9].

Remarque 7.20. — L’espace vectoriel H i (X, OX (D)) reste de dimension finie pour tout
i ≥ 0, car on prouvera directement dans le chapitre suivant qu’il est nul pour i ≥ 2.
7.21. DUALITÉ DE SERRE ET COHOMOLOGIE DE DOLBEAUT 99

7.21. Dualité de Serre et cohomologie de Dolbeaut


BIBLIOGRAPHIE

[BG] N. Bergeron et A. Guilloux, Introduction aux surfaces de Riemann,


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