2006-Histoire Phonologie Graphie Du Français
2006-Histoire Phonologie Graphie Du Français
1 Introduction
Il fait peu de doute qu’à partir du XIIe siècle, le «françois» de la cour des rois de France était
la référence prestigieuse du «bon» langage, géographiquement associé, dans les
témoignages qui ont survécu, à Paris, la capitale du royaume. Il est difficile, cependant,
d’établir quelles étaient les relations entre la langue des grands du royaume, celle des
paysans de l’arrière-pays ou encore celle des divers corps sociaux vivant à Paris, dont une
grande partie était issue de l’immigration d’autres régions du royaume et même de
l’extérieur (cf. Lodge 2004).
Les descriptions phonologiques ou morphologiques de l’ancien français examinent
normalement un état de langue reconstruit, qu’elles appellent «Old French» (Klausenburger
1970), «francien des XIIe et XIIIe siècles» (Herslund 1976:5), «francien de la fin du XIe
siècle» (Walker 1981:6), «l’ancien français dit classique, des XIIe et XIIIe siècles» (Andrieux
et Baumgartner, 1983:7), ou encore «l’ancien français […] langue autonome [avec] des
variations géographiques [à ne] pas négliger» (Skårup 1994:5). La possibilité de
reconstruire le «francien», terme créé récemment pour désigner le dialecte roman qui s’était
développé dans l’Île-de-France et qui serait à la base de la langue standard, et sa pertinence
pour l’histoire de cette langue ont été fortement remis en question récemment, peut-être pas
toujours pour les bonnes raisons (cf. Lodge 2004:55–57).
Même s’il existe des preuves d’une intense activité littéraire gallo-romane à partir de la
seconde moitié du XIe siècle, aucun des textes qui nous sont parvenus ne peut être associé
avec certitude à la langue parlée dans l’Île-de-France avant le XIIIe siècle (Zumthor 1973:
§§ 247, 464), et même dans ce cas, ils ne survivent que dans des manuscrits plus récents
plus ou moins remaniés. Pfister (1973:225–232), de même que Woledge et Short (1981) ne
relèvent qu’une poignée de manuscrits connus antérieurs au XIIIe siècle pour l’ensemble de
la production littéraire et légale du nord de la France, probablement tous rédigés dans des
régions éloignées de Paris. En 1236, les manuscrits parisiens manquent toujours (Pfister
1993:19–23). La première charte parisienne écrite en français du corpus de Dees (1980) est
datée de 1259, deux ou trois générations après l’implantation stable du vernaculaire dans
les actes juridiques de Picardie et de Lorraine (Lusignan 2004:47–52) et de La Rochelle
(Merisalo 1988:17).
L’analyse présentée ici est non seulement succincte, mais ne peut être qu’une
idéalisation qui, compte tenu des données lacunaires disponibles, doit se comprendre
comme un schéma d’hypothèses qui devront être validées par l’examen plus précis de
données déjà recueillies et, le cas échéant, de données nouvelles.
2 Yves Charles Morin
2 Le proto-français
Il est pratique de postuler un état ancien, plus ou moins fictif, qu’on appelle proto-français à
partir duquel on peut faire provenir l’ensemble des parlers romans d’oïl. Cet état de langue,
s’il a jamais existé, se situerait pendant la période pré-littéraire et permet surtout de mettre
Histoire des systèmes phonologique et graphique du français 3
en évidence la parenté entre les divers parlers français et les grandes lignes des divergences
de leurs évolutions.
i iː u uː
e eː o oː
ɛ i͡ɛ ɔ u͡ɔ
a aː
p t tʲ k kʷ occlusives sourdes
b d dʲ ɡ ɡʷ occlusives sonores
f s (θ) sʲ h fricatives sourdes
v zð zʲ fricatives sonores
ʦ ʦʲ ~ ʧ affriquées sourdes
ʣʲ ʤ affriquées sonores
m n ɲ (ŋ) nasales
l, (ɾ) r rʲ ʎ liquides
i̯ ɯ̯ u̯ glissante (dipht.)
labio-vélaires
palatalisées
laryngales
palatales
dentales
vélaires
labiales
Les consonnes entre parenthèses sont des variantes allophoniques secondaires: [θ] est une
variante en fin de mot de [ð], [ŋ] une variante devant occlusive vélaire de [n] et [m]. Les
consonnes palatalisées sont issues des diverses combinaisons romanes [k/g]+Consonne et
Consonne+yod (Hall 1976:197); par exemple [kt] > [xt] > [ttʲ] > [tʲ], comme dans LACTĔM >
[latʲ] ~ [lai̯tʲ], afr. lait. Les continuateurs de T+yod (CANTĬŌNĔM , it. canzone, fr. chançon)
d’une part et de C+yod (ARCĬŌNĔM, it. arcione, fr. arçon) et de C /—(E, I) d’autre part se sont
confondus dans les parlers d’oïl anciens, soit sous la forme [ʧ] (normano-picard), soit sous
la forme [ʦ]. On reconstruit normalement une forme proto-française unique [ʦʲ] > [ʦ] ou
[ʧ], sans pouvoir totalement exclure une variation initiale entre [ʦʲ] et [ʧ]. L’affriquée
palatalisée pr.-fr. [ʦʲ] s’oppose à pr.-fr. [ʦ] en finale de mot: [braʦʲ], afr. braz, apic. brac(h)
< BRACCHĬŬM ≠ [kaʦ], afr. chaz (pl. de chat), apic. cas < CATTŌS.
Les oppositions de sonorité des obstruantes sont neutralisées dans différents contextes;
en particulier leur dévoisement est général en fin de mot à la pause, comme dans [ɡrant],
afr. grant < GRANDĔM.
La distinction entre les [-rr-] géminés et les [-r-] simples du roman à l’intervocalique
s’est transmuée en une opposition d’articulation du type [r] vibré et [ɾ] battu, [r] vibré
s’étant probablement conservé dans les autres positions (cf. Haudricourt et Juilland 1949
Histoire des systèmes phonologique et graphique du français 5
i y
ʊ
e eː
ɛ ɔ
a
Le système vocalique des voyelles accentuées se met en place après quatre changements
importants (pas nécessairement dans cet ordre): (1) phonologisation de la diphtongaison
allophonique des voyelles mi-fermées: [eː] > [ei̯] et [oː] > [ou̯], accompagnée de celle de
[aː] > [ai̯] devant consonne nasale et de la fermeture de [aː] > [eː] dans les autres contextes
(pour laquelle on postule souvent une étape intermédiaire de diphtongaison, mais cf. Avalle
1966, [2002:307]), (2) monophtongaison de la diphtongue [au̯], comme dans CAUSĂM >
chose, (3) perte des oppositions de durée des voyelles hautes [i, iː] et [u, uː], et (4)
antériorisation de [u] > [y] et fermeture de [o] > [ʊ] (voyelle dont les réalisations
phonétiques sont largement dispersées dans l’espace vocalique autour d’une position
moyenne intermédiaire entre [o] et [u], cf. Suchier 1893 [1906:28], probablement comme
dans certains parlers occitans modernes, cf. Rousselot 1892:98 — on la décrit le plus
souvent comme la voyelle fermée [u] qu’elle finira par devenir).
Il est encore plus difficile de déterminer la nature de la voyelle issue du [aː] long proto-
français. Celle-ci est normalement notée e dans la graphie des premiers textes, mais
distincte des deux voyelles e qui continuent les [e] et [ɛ] brefs du proto-français, avec
lesquelles la rime et l’assonance ne sont pas permises. Elle deviendra le plus souvent [e]
dans la langue moderne. Les solutions proposées se divisent en deux grandes classes: (1)
voyelle ayant conservé la durée proto-française, le plus souvent [eː], mais aussi [æː] (Nyrop
1914: § 171) ou [ɛː] (Haudricourt et Juilland 1970:57) et (2) voyelle brève [æ] de timbre
intermédiaire entre [e] et [ɛ] (Herslund 1976: 8–10, Walker 1981:9–10). La deuxième
solution, cependant, permet difficilement d’expliquer comment [æ] a pu devenir [e] sans
passer par une étape [ɛ] intermédiaire, comme dans NĂSŬM > [næs] > [nɛs] > [ne(s)] ‘nez’,
sans que l’évolution ultérieure du [ɛ] < [æ] n’entraîne celui du [ɛ] proto-français, comme
dans PRĔSSŬM > [prɛs] > *[pre(s)] ‘près’.
Devant consonne nasale, on admet que les voyelles étaient allophoniquement nasalisées,
au moins pour certaines d’entre elles. Les continuateurs de [o], [oː], [au̯], [ɔ] et d’une partie
des [u̯ɔ] du proto-français se sont confondus devant nasale, probablement pour donner la
voyelle [ʊ] ou [ʊ͂] , p. ex. (la) tonne, (il) donne, somme, homme, (il) tonne < TŬNNĂM (celt.),
DŌNĂT, SAGMĂM, HŎMĬNĔM, TŎNĂT. L’ancien français, cependant, connaîtra une opposition
entre [ʊ] et [ɔ] devant nasale, à la faveur d’emprunts savants qui ont rétabli [ɔ] dans ce
contexte, p. ex. throne < lat. sav. THRŎNŬM (Suchier 1893 [1906:121–124]).
6 Yves Charles Morin
Une convergence semblable affecte les continuateurs de [e] et [ɛ] brefs, qui assonent
entre eux devant nasale dans les premiers textes de l’ancien français, p. ex. fend < FĬNDĬT et
vent < VĔNTŬM. Leur timbre commun est probablement voisin de celui du résultat de [a]
dans le même contexte, avec lequel ils vont se confondre.
L’inventaire des triphtongues du proto-français s’est réduit à [i̯eu̯] / [i̯eɯ̯] à la suite des
changements suivants: [i͡ɛi] > [i], [u͡ɔi̯] > [yi̯], [u͡ɔu̯] > [i̯eu̯] ~ [eːu̯], [u͡ɔɯ̯] > [i̯eɯ̯] ~ [eɯ̯],
p. ex. lieu [li̯eu̯] ~ leu [leːu̯] < LŎCŬM, vieut [vi̯eɯ̯t] ~ veut [veɯ̯t] ‘(il) veut’ < °VŎLĔT.
Pour les diphtongues, Suchier (1893 [1906]) retient l’analyse suivante:
Les diphtongues [i̯eː], [u̯ɛ] et [ei̯] dans les cases grisées sont monophonématiques et
n’assonent qu’avec elles-mêmes. (Suchier s’appuie sur leur évolution ultérieure pour établir
les timbres des noyaux vocaliques de [i̯eː] et [u̯ɛ].) Les autres diphtongues sont interprétées
comme des suites Voyelle+Glissante, qui assonent avec les monophtongues et les
diphtongues ayant le même noyau.
Les diphtongues [i̯eː] et [u̯ɛ] sont les continuateurs directs de [i͡ɛ] et [u͡ɔ] protofrançais,
comme dans pie ‘pied’ < PĔDĔM ou muete ‘(é)meute’ < MŎVĬTĂM. La diphtongue [ei̯] est le
résultat de la convergence de trois diphtongues du même type, qui avaient cependant des
statuts phonologiques très différents en proto-français: réalisations diphtonguées de /eː/
long, comme dans seit ‘qu’il soit’ < °SĬĂT, mei ‘moi’ < MĒ, diphtongues de coalescence,
comme dans rei ‘roi’ < RĒGĔM, ou encore diphtongues par anticipation devant consonne
palatalisée, comme dans dreit ‘droit’ < DĪRĒCTŬM. La diphtongue [eːu̯] ne s’observe que
dans quelques mots à connotation religieuse, comme deu < DĔŬM. La diphtongue proto-
française [au̯], lorsqu’elle n’est pas devenue [ɔi̯] devant consonne palatalisée, comme dans
noise < NAUSĔĂM, ou [ɔ] devant une autre consonne comme dans clos < CLAUSŬM, devient
[ɔu̯], comme dans clou < CLAVŬM.
Les systèmes graphiques sont des construits sociaux résultant d’un enseignement
explicite. Celui du français n’a longtemps eu aucune existence autonome vis-à-vis du latin.
Les valeurs phonétiques des lettres simples, c’est-à-dire celles qui ne font pas partie de di-
et trigraphes spécifiques, sont essentiellement les mêmes pour le latin parlé dans une région
déterminée et le roman qui s’y est développé. Le tableau ci-dessous donne les grandes
Histoire des systèmes phonologique et graphique du français 7
lignes probables de ce système pour les régions de langue d’oïl pendant la période du Xe au
e
XVI siècle.
Ce tableau enregistre la valeur de base de chaque lettre suivie le cas échéant des valeurs
secondaires et contextuelles et, pour ces dernières, le contexte pertinent (cette présentation
est fortement simplifiée pour les voyelles nasalisées). La lettre ‹h› est comprise comme une
«aspiration»: elle est en général muette, mais a certainement aussi la valeur secondaire [h]
dans les emprunts du latin au germanique, comme halla, hansa, ou helmus.
La valeur de base est celle qui est apprise avec le nom de la lettre. L’apprenti lecteur lit
les mots isolés en épelant le nom de chacune de ses lettres, et apprend à y substituer, le cas
échéant, les valeurs secondaires ou contextuelles. C’est ainsi que pour les lettrés de cette
époque la valeur de base de ‹g› est [ʤ], et que la prononciation [ɡ] qui s’observe dans le
plus grand nombre de contextes est néanmoins conçue comme une valeur contextuelle (cf.
Beaulieux 1927:23–26). La valeur de base de ‹e› est passée de [ɛ] à [e] au cours de cette
période (et corrélativement sa valeur secondaire de [e] à [ɛ]).
Les suites de deux lettres-consonnes identiques, ex. ‹pp›, ‹tt›, ont en général la même
valeur que la simple correspondante, à l’exception de ‹ss› qui note partout le son [s]. Le
digraphe ‹ph› a la valeur [f] et ‹ch› la valeur [k]. Le digraphe ‹th› semble avoir eu diverses
valeurs; il a pu noter [ʦʲ] ou [ʦ] au Xe siècle dans certaines régions.
Le système orthographique du latin de cette époque identifiait aussi une position
spécifique dans la syllabe graphique où certaines lettres étaient «muettes», c’est-à-dire
purement ornementales. À l’origine, la classe des lettres «délébiles», c’est-à-dire qui
peuvent être muettes se limitait aux « mutæ » de la grammaire classique: ‹b, c, d, g, p, t›.
Les lettres délébiles sont muettes en coda lorsqu’elles sont à la finale d’une syllabe
graphique interne de mot, comme le ‹c› de actio ou de sanctus, ou suivies d’une lettre-
consonne en finale de mot, comme le ‹b› de urbs. Cette provision n’aura cependant que peu
d’effet dans les premiers essais d’adaptation du système graphique latin au roman.
En effet, si l’on suit Wright (1982: 123ss), les premières graphies notant le vernaculaire
gallo-roman sont des transcriptions semi-phonétiques à l’intention de germanophones qui
veulent se faire entendre de populations romanes, mais qui sont incapables de lire le latin
«à la romane» et font peu de place aux lettres muettes qui ne contribuent pas à la
prononciation. Les graphies sont ainsi conçues qu’en leur appliquant les règles normales de
lecture du latin, il en résulte une lecture relativement compréhensible aux locuteurs romans.
Cette démarche se généralisera lorsque l’enseignement issu de la réforme carolingienne du
latin aura effacé chez les lettrés romans la tradition de lecture du latin «à la romane».
8 Yves Charles Morin
La transposition initiale du système graphique latin au roman n’a entraîné à l’origine que
relativement peu de changements. La valeur [ʦʲ] (ou régionalement [ʧ]) de ‹c› et la valeur
[ʤ] de ‹g› ont été généralisées à de nouveaux contextes, comme dans cavate ‘savate’,
garcon ‘garçon’, mangast ‘il mangeât’. Tandis que dès le Xe siècle, on observe les valeurs
contextuelles [ʦʲ] et [ʦ] (plus tard [s]) de ‹z› en fin de mot que le latin ne connaissait pas.
Les suites de lettres-voyelles pour représenter les diphtongues romanes ‹ie›, ‹uo›, ‹ei›,
‹ai›, etc. (§§ 2.1.2, 3.1.2) sont construites sur le modèle des diphtongues latines ‹au› et ‹ui›
(l’enseignement assimilait probablement à des diphtongues les suites ‹ui›, ‹ue›, ‹ua› de qui,
que, qua, gui, gue, gua dans le latin du Xe et XIe siècles). En l’absence de tradition établie
pour l’interprétation de ces digraphes, il est permis de croire que les lettres qui les
composent sont utilisées avec leur valeur de base, et que ‹ie› et ‹ei›, par exemple, notent
bien des diphtongues du type [ı͡e] et [e͡ı], hypothèse sur laquelle repose l’analyse des
diphtongues primitives du français. Le passage ultérieur de ‹ei› à ‹oi›, comme dans mei >
moi, reflète aussi certainement un changement phonétique dans les régions où l’on a
commencé à utiliser ‹oi›. Par la suite, cependant, les digraphes ‹ue›, ‹au›, ‹eu›, ‹ou›, ‹ai›,
‹ei›, ‹oi› se fixent dans la graphie, sans que les lettres qui les composent n’aient de rapport
direct avec leur valeur phonétique.
La graphie des consonnes palatales [ʎ], et [ɲ] et, dans les régions qui la connaissent, du
[ʧ] issu de la palatalisation médiévale de [k], a cependant constitué un véritable défi. Le
plus souvent, on a utilisé les lettres ‹h›, ‹g›, ‹i› en leur attribuant une valeur auxiliaire de
palatalisation: ‹ch, lh, nh›, ‹lg, ng›/‹gl, gn›, ‹in, il›/‹ni, li›, ou encore la géminée ‹ll› pour [ʎ]
(et peut-être aussi ‹nn› pour [ɲ]), ainsi que de nombreuses combinaisons de ces trois
moyens, p. ex., ‹ilh, ilg, igl, lgl, ill› et ‹inh, ing, ign, ngn, inn› (cf. Dees 1980 : 335). Très
vite, certaines combinaisons se sont démarquées dans certaines régions ou dans certains
scriptoriums. Les documents que nous possédons ne permettent cependant pas de dire que
‹ch› notait [ʧ] dès les premières étapes de l’ancien français (malgré Meisenberg 1996:70).
Pour cette étape de la reconstruction du français central, on dispose d’un certain nombre
d’œuvres littéraires écrites aux XIIe et XIIIe siècles dont les auteurs sont probablement
originaires de l’Île-de-France, mais dont l’identification est malaisée (et à ne pas confondre
avec la localisation des copistes sur des bases graphiques, comme dans Dees 1987). Seules
les caractéristiques métriques et les rimes ou assonances, dans la mesure où elles n’ont pas
été trop remaniées dans les copies qui survivent, permettent d’accéder à la prononciation
choisie par l’auteur dans le cadre de conventions poétiques spécifiques (cf. Morin 2006).
C’est aussi la première étape de l’évolution examinée ici pour laquelle l’on dispose de
documents écrits. Leur orthographe cependant ne permet pas de reconstruire facilement la
prononciation. On devra donc s’appuyer sur les données ultérieures, et en particulier pour
les valeurs phonétiques des voyelles, sur le témoignage des grammairiens du XVIe siècle.
Ceci n’est pas sans risque et a pu faire anticiper la date de certains changements
phonétiques et, surtout, de minimiser la variation, en privilégiant parmi les prononciations
en compétition celles qui ont survécu dans la norme décrite par ces grammairiens.
Nous illustrerons ici, à l’aide de l’exemple particulier de la fluctuation entre les trigraphes
‹iau› et ‹eau›, comment la tradition orthographique semble s’être formée dans la pratique de
la cléricature parisienne au XIIIe siècle.
Selon Robson (1952:viii, 3, 59–61), la langue de la Cour sous Philippe Auguste aurait
été une forme de koinè intégrant des traits des parlers des nombreux familiers de diverses
régions au service des Capétiens, à laquelle il donne le nom de «picard-francien» parce
qu’elle incorpore certains traits picards. Gossen (1967:113, 1968:10) voit dans cette koinè
le reflet des usages des régions de l’Île-de-France et du sud du domaine linguistique picard
où se concentraient les résidences entre lesquelles se déplaçaient les rois de France jusqu’à
Histoire des systèmes phonologique et graphique du français 9
Philippe Auguste. C’est à partir de cette koinè que se serait développée l’orthographe des
clercs proches des grands du royaume, puis de certains serviteurs du roi.
Quelle que soit l’étendue de l’influence picarde dans la tradition scripturaire des milieux
proches du pouvoir, il fait peu de doute qu’à partir du milieu du XIIIe siècle, celle-ci s’est
aussi fait sentir directement dans la pratique des clercs œuvrant à Paris. En effet, pendant
très longtemps, la cléricature à Paris semble avoir tiré gloire de sa solide formation en latin
et avoir été plus réticente qu’ailleurs à l’usage du français dans les documents écrits. C’est
relativement tard qu’elle s’est résolue à l’utiliser dans les actes légaux. Elle ne pouvait alors
pas ne pas être influencée par les modèles de transcription du vernaculaire qu’offraient les
nombreux actes légaux rédigés dans les provinces voisines.
Dans ces conditions, on ne peut exclure qu’un certain nombre d’éléments graphiques
n’aient été empruntés à la tradition picarde sans égard aux sons qu’ils y représentaient.
C’est probablement le cas du trigraphe ‹iau› et, dans une certaine mesure, du digraphe ‹oi›.
Les deux trigraphes ‹iau› et ‹eau›, qui sont utilisés pour transcrire le résultat de
l’évolution phonétique de la diphtongue [ɛɯ̯] du proto-français, notaient probablement
[i̯aɯ̯] pour le premier et [e̯aɯ̯] (ou [ə ̯aɯ̯]) pour le second dans le parler régional des
premiers clercs à les utiliser. Dans les premiers textes légaux de la région parisienne, on
n’utilisera pratiquement que la variante ‹iau›, et ce pendant près d’un siècle (Lodge
2004:92–93). La graphie ‹eau› s’observe sporadiquement à partir de 1310 et de plus en plus
fréquemment à partir de 1350 (graphie exclusive ou dominante d’environ 80% des chartes
de l’abbaye de Saint-Magloire entre 1350 et 1400), et presque systématiquement (avec 97%
de graphies ‹eau›) dans le Registre criminel du Châtelet de Paris de 1389–1392. Si le
changement phonétique [e̯aɯ̯] > [i̯aɯ̯] est naturel, l’évolution phonétique inverse n’est pas
plausible. Partant de l’hypothèse que le remplacement de la graphie ‹iau› par ‹eau›
correspond à un changement de prononciation [i̯aɯ̯] > [e̯aɯ̯], Lodge n’a d’autre choix que
d’y voir, dans la thèse qu’il défend, l’influence d’immigrants lorrains ou franc-comtois qui
auraient fini par imposer la prononciation de leur province d’origine à la koinè parisienne.
(C’est en effet dans ces provinces que se trouverait «[the] eastern origin» de la nouvelle
prononciation, selon sa lecture personnelle des cartes 129, 156 et 160 de Dees 1987). Cette
analyse n’a cependant aucune plausibilité.
Il faut donc très certainement retenir la thèse traditionnelle voulant que la prononciation
[e̯aɯ̯], qui finira par prévaloir dans la norme, a toujours existé à Paris. La triphtongue
[e̯aɯ̯] aura eu tendance à devenir [i̯aɯ̯] à Paris, comme cela s’est produit ailleurs,
entraînant au moment où le changement se produit une fluctuation [e̯aɯ̯] ~ [i̯aɯ̯] dans les
usages. Il n’est pas impossible que l’existence d’une variante [i̯aɯ̯] ait facilité l’adoption de
la graphie picarde ‹iau› pour noter les deux usages, sans que ceci ne soit absolument
nécessaire. Quoi qu’il en soit, l’usage systématique de ‹iau› dans les documents parisiens
du XIIIe siècle et du début du XIVe s’explique difficilement si l’on n’y reconnaît pas
l’influence d’une tradition orthographique extérieure. L’évolution ultérieure en faveur de la
graphie ‹eau› peut avoir deux causes: l’autonomie grandissante des usages graphiques dans
les textes légaux à Paris favorisant une représentation graphique plus directe de la
triphtongue [e̯aɯ̯], et surtout l’apparition d’une différentiation sociale entre les deux
variantes [i̯aɯ̯] et [e̯aɯ̯] ou leurs continuateurs, bien documentée pour le XVIe siècle, mais
certainement beaucoup plus ancienne. Ce serait pour mieux marquer leur appartenance de
classe, que les clercs auraient abandonné ‹iau› en faveur d’un ‹eau› plus représentatif de
leur norme de prononciation.
Les mêmes observations valent pour ‹oi› dont l’usage dans les textes parisiens a
certainement été influencé par la tradition picarde. Dans ce cas aussi, le digraphe ‹oi›, qui
en picard notait régulièrement [u̯ɛ] < [oi̯] < XIe s. [ei̯] (sauf devant une nasale), a été adopté
dans l’orthographe parisienne pour y rendre non seulement [u̯ɛ], mais aussi les autres
reflets [ɛi̯] ou [ɛ] de la diphtongue [ei̯] du XIe siècle qui leur avait donné naissance : on
écrivait (il) disoit mais on prononçait [dizɛt] (cf. Suchier 1893 [1906:96–97]). À la
différence de ‹iau›, cependant, le digraphe ‹oi› s’est longtemps maintenu dans la graphie,
où il a favorisé la prononciation [u̯ɛ] dans les classes dominantes, d’où il s’est imposé aux
autres couches de la société, sauf dans des formes très fréquentes, comme les désinences de
l’imparfait, dont la graphie s’est ajustée au cours du XVIIIe siècle (et encore plus tard dans le
dictionnaire de l’Académie Française) (il) disoit > (il) disait.
10 Yves Charles Morin
Le système phonologique reconstruit ici est essentiellement celui que formalise Wüest
(1979: 307, 328). On admettra aussi que la nasalisation des voyelles devant consonne
nasale était encore allophonique (mais cf. Morin 1994).
i iː y yː
ʊ ʊː
e eː ø øː
ɛ ɛː ɔ ɔː
a aː
ɥi ɥiː ai̯
i̯ʊ i̯ʊː
i̯e i̯eː i̯ø i̯øː u̯ɛ u̯ɛː ei̯ ɛi̯
e̯aɯ̯ ~ ə̯aɯ̯ ~ i̯ aɯ̯ aɯ̯
~ u̯aː (?)
e̯aːɯ̯ ~ ə̯aːɯ̯ ~ i̯aːɯ̯ aːɯ̯
Les changements ayant affecté le système vocalique depuis la dernière période examinée
sont considérables: (1) développement d’une opposition de durée vocalique pour
pratiquement toutes les voyelles, (2) monophtongaison d’un grand nombre des diphtongues
[iː] < [iɯ̯], [yː] < [yɯ̯], [ʊː] < [oɯ̯, ɔɯ̯], comme dans filz [fiːs] < FĪLĬŬS, puce [ˈpyːsə ] <
PŪLĬC(ĔM) + -ĂM, pouce [ˈpʊːsə ] < PŎLLĬCĔM , avec création, en contrepartie, d’une voyelle
antérieure arrondie moyenne [ø, øː] < [u̯ɛ, eu̯, eːu̯, eɯ̯] (où [eu̯] est une forme intermédiaire
venant de XIe s. [ou̯]), comme dans puet [pøt] ‘(il) peut’ < °PŎTĔT, veu [vø] ‘vœu’ < °VŌTŬM,
lieu [li̯ø] < LŎCŬM, veut [vøːt] ‘(il) veut’ < °VŎLĔT, (3) diphtongaison et monophtongaison de
[eːɯ̯] > [i̯eɯ̯] > [i̯øː], comme dans pieus [pi̯øːs] ‘pieu (pl.)’ < PĀLŌS, (4) apparition d’une
nouvelle triphtongue de valeur relativement variable [ə̯aɯ̯] ~ [e̯aɯ̯] ~ [i̯aɯ̯] < [ɛɯ̯], (5)
bascule de la plupart des diphtongues décroissantes qui n’avaient pas été monophtonguées:
[ɥi] < [yi̯], comme dans fruit < FRŪCTŬM, [u̯ɛ] ( ~ ? [u̯a]) < [ei̯, oi̯, ɔi̯], comme dans moi <
MĒ, noiz ‘noix’ < NŬCĔM , joie < GAUDĬĂ, (6) métathèse [ɥi] < [iu̯], comme dans rui ‘ru,
ruisseau’ < [riu̯] < RĪVŬM.
L’essentiel des mécanismes responsables de la nouvelle bipartition des voyelles en deux
séries s’opposant par la durée ont été mis en évidence par Diez (1836:495ss [1873:458ss]).
On en connaît au moins six:
1. perte des [s] et [z] préconsonantiques: goste [ˈɡʊːtə] ‘(il) goûte’ < GŬSTĂT, mais gote
[ˈɡʊtə] ‘goutte’ < GŬTTĂM,
2. coalescence des voyelles toniques et prétoniques en hiatus: vëele [ˈvɛːlə] < [vəˈɛlə]
‘(elle) vêle’, veau [ve̯aːɯ̯] < vëeau [vəˈe̯aɯ̯] ≠ bele [ˈbɛlə] ‘belle’, beau [be̯aɯ̯].
3. monophtongaison des diphtongues Vɯ̯: (il) croule [ˈkrʊːlə] < [ˈkrɔɯ̯lə] ≠ bole
‘boule’ [ˈbʊlə] (cf. Morin 1995),
4. allongement allophonique devant [r] parrin [paːˈrin] ≠ parent [paˈɾent] (qui
deviendra distinctif lorsque [ɾ] > [r], cf. infra § 6.2),
5. allongement des voyelles toniques devant [s] en finale de mot et devant [sə] et [zə],
lorsque ces fricatives ne remontent pas à des affriquées: fosse [ˈfɔːsə] < FŎSSĂM, nes
[neːs] ‘nez’ < NĀSŬM’ ≠ noces [ˈnɔsə s ] < [ˈnɔʦə s ] < °NŎPTĬĂS, nez [nes] ‘né (pl.)’ <
pr.-fr. [neːʦ] < NĀTŌS. Cet allongement n’a cependant pas affecté les reflets du [e] bref
proto-français dans les parlers du Centre: cesse [ˈsɛːsə] ‘(il) cesse’ < CĔSSĂT ≠ messe
[ˈmɛsə] < pr.-fr. [ˈmesə] < MĬSSĂM avec un [ɛ] bref comme dans trece ‘tresse’ [ˈtrɛsə] <
pr.-fr. [ˈtreʦə] < TRĬCHĬĂM,
6. monophtongaison de [ai̯, oi̯] devant [z]: plaisir [plɛːˈziɾ] < [plai̯ˈziɾ] ≠ desir [dəˈziɾ].
Une autre source probable de l’allongement des voyelles est la réduction des sonantes
géminées dans les mots savants: Anne [ˈaːnə] < ANNA, signe [ˈsiːɲə] < [ˈsiɲɲə] < SĬGNŬM,
palle [ˈpaːlə] ‘pâle’ < PALLĬDŬM (cf. Morin 1994:64–65), qui est peut-être aussi impliquée
dans l’allongement devant les suites [sl], si celles-ci sont d’abord devenues des géminées
[ll], comme dans isle [ˈiːlə] ‘île’ < [ˈillə] < [ˈiðlə] < [ˈislə]).
Histoire des systèmes phonologique et graphique du français 11
Il est parfois proposé que les distinctions de durée des voyelles non hautes aient été
accompagnées dès leur origine d’une différence de timbre. En particulier, [a] bref
antérieur se serait opposé à [ɑː] long postérieur, et [ɔ] bref ouvert à [oː] long fermé comme
on les observe encore en français moderne en syllabe fermée (Joos 1952, Martinet
1955:245–46, Straka 1964:626–28 [1979:462–64], 1981: 208n227, 209n233, 214n254),
sans qu’il n’y ait d’accord, cependant, sur la nature des changements responsables de cette
corrélation.
Les deux voyelles brèves de l’ancien français primitif [e]: [ɛ] ainsi que la diphtongue
[ai̯] suivie de consonne ont convergé en français central pour ce qui est du timbre (cf. Van
den Bussche 1984), en se divisant toutefois pour la durée selon les règles décrites ci-dessus.
Elles ont toutes maintenant le timbre [ɛ] ouvert; certains grammairiens du XVIe siècle,
cependant, notent encore un [e] fermé devant les anciennes affriquées [ʧ, ʤ, ʣ] et devant
[ʎ] palatal, comme dans séche, neige, treize, soleil, et treille.
La voyelle issue de [eː] (< pr.-fr. [aː]), comme dans aile [ˈelə] < ĀLĂM, conserve son
timbre fermé; elle est généralement brève, sauf lorsqu’elle était dans les contextes
responsables des allongements, qui sont cependant peu fréquents pour cette voyelle: nes
‘nez’, res ‘rasé’, mest et mestrent (formes du passé simple de MANOIR), mes et mese (part.
passé de MANOIR). Ces formes avec [eː] long, nes ‘nez’ excepté, sont déjà archaïques au
e
XVI siècle.
La diphtongue [ou̯] de l’état synchronique précédent est d’abord devenue [eu̯] écrit ‹eu›;
ce changement cependant pourrait ne pas être régulier en Île-de-France où elle connaît aussi
les résultats [ʊ, ʊː]: p. ex. lou ~ leu ‘loup’ ou seignor ~ seigneur, qui disparaîtront presque
toutes de la norme, mais qui ont pu survivre jusqu’au XXe siècle dans les régions rurales (cf.
Aurembou 1973:392–393).
La monophtongaison des diphtongues [u̯ɛ, eu̯, eːu̯, eɯ̯] produit des voyelles antérieures
arrondies que l’on décrit généralement comme fermées: [ø, øː], quelle que soit leur durée
(p. ex. Pope 1934 [1942: §§ 541, 551]; Fouché 1969: 252–253, 303, 305–306). Suchier
(1906: 81), au contraire, conjecture que le reflet de [u̯ɛ] avait initialement dû être [œ]
ouvert. Wartburg (1971: 124), puis De la Chaussée (1989: § 9.1.1, § 9.2.3.3.4, § 17.2.4.1,
§ 17.3.3.3.1) distinguent les timbres [œ] < [u̯ɛ] et [ø] < [eu̯, eɯ̯] , sans discussion. La
diphtongue [u̯ɛ] connaît aussi une évolution populaire vers [ɛ], comme dans veille [ˈvɛʎə]
pour veuille — entérinée par la norme moderne dans avec et bienveillant.
L’évolution de la diphtongue du XIe s. [ei̯ ] est aussi marquée par la variabilité, avec les
résultats [ɛ] (mais [ɛi̯] devant voyelle atone et [ei̯] devant nasale) ou [u̯ɛ] (peut-être aussi
[u̯ɛi̯] devant voyelle atone et [u̯e] devant nasale, valeurs non précisées dans le tableau ci-
dessus) qui peuvent apparaître dans les mêmes contextes: raide [ˈrɛdə] < RĬGĬDĂM ≠ froide
[ˈfru̯ɛdə] < °FRĬGĬDĂM , dais [dɛːs] < DĬSCŬM ≠ trois [tru̯ɛːs] < TRĒS, craie [ˈkrɛi̯ə] < CRĒTĂM ≠
proie [ˈpru̯ɛə] ou [ˈpru̯ɛi̯ə] < PRÆDĂM, veine [ˈvẽi̯nə] < VĒNĂM ≠ avoine [aˈvu̯ẽnə] < AVĒNĂM,
sein [sẽi̯n] < SĬNŬM ≠ moins [ˈmu̯ẽns] < MĬNŬS. Les analyses s’accordent pour dire que le
résultat [ẽi̯] devant consonne nasale est le continuateur direct de la diphtongue [ei̯ ] du XIe
siècle. Par contre, deux évolutions distinctes ont été proposées pour le résultat [ɛ], soit perte
de la glissante finale après l’ouverture du noyau syllabique, ainsi: XIe s. [ei̯ ] > [ɛi̯] > [ɛ],
soit évolution ultérieure à partir du résultat [u̯ɛ] par perte de la glissante initiale, ainsi: XIe s.
[ei̯ ] >…> [u̯ɛ] > [ɛ].
Suchier (1893 [1906: 96–97]) et Schogt (1960) défendent la première solution. Selon le
premier auteur, la distribution médiévale dans la langue populaire était à toute fin pratique
déjà celle de la langue moderne, alors que la langue littéraire favorisait presque partout le
résultat [u̯ɛ]. Pope (1952: §522) et Fouché (1958 [1969:270–281]), suivis en cela par les
manuels modernes, adoptent l’autre solution. Selon ce dernier, la réduction [u̯ɛ] > [ɛ] est un
changement spécifique de la langue populaire dont les effets se font progressivement sentir
du XIIIe au XVIe siècle.
Selon Fouché (1969:272), la prononciation [u̯a] de ‹oi›, comme dans la langue moderne,
aurait commencé à se développer avant la fin du XIIIe siècle; les graphies oa des rares
exemples invoqués pour cette date sont cependant difficiles à interpréter et pourraient dans
certains cas noter des suites de deux voyelles [ua].
Les dernières triphtongues [i̯eu̯] /[i̯eɯ̯] du proto-français à s’être maintenues à la fin du
e
XI siècle se simplifient en même temps que [eu̯]/[eɯ̯] > [ø øː], alors que simultanément, le
système vocalique s’enrichit d’une nouvelle triphtongue [e̯aɯ̯] , comme dans beau. Les
diphtongues décroissantes se sont soit monophtonguées, soit transformées en diphtongues
12 Yves Charles Morin
croissantes. Une diphtongue croissante s’est aussi développée par analogie dans les
désinences -ions [-i̯ʊ͂n s] du subjonctif, puis de l’imparfait et du conditionnel. Ne demeurent
comme diphtongues décroissantes que la diphtongue lourde [aɯ̯] (chaud) et, dans des
contextes relativement limités, les diphtongues [ei̯] ~ [ɛi̯] (peine, main, vrai) et [ɛi̯] ~ [ai̯]
(vraie, monnaie), dont les évolutions précises sont mal connues.
Il ne reste pratiquement plus aucune trace à la fin du XIIIe siècle du système d’opposition
de durée du proto-français héritée de la bipartition des voyelles toniques romanes selon
qu’elles étaient en syllabe ouverte ou fermée. En effet, les voyelles longues à la fin du XIIIe
siècle proviennent en général des diphtongues et triphtongues lourdes du proto-français,
comme dans (il) veut, meule (de foin), voûte, soit de changements phonétiques ultérieurs,
comme dans creux, benêt, paître. La seule relique probable est la longueur systématique
des voyelles devant [-ze] primitif, comme dans espouse [eˈpʊːzə] < SPŌ(N)SĂM, par
opposition à la brévité des voyelles devant [-dʣe], comme dans douze [ˈdʊzə] < [ˈdodʣe] <
DŬŎDĔCĬM (cf. Morin 2003:120–135).
p t k occlusives sourdes
b d ɡ occlusives sonores
f s (t)ʃ h fricatives sourdes
v z (d)ʒ fricatives sonores
m n ɲ (ŋ) nasales
l, ɾ, r ʎ liquides
i̯ ɥ u̯ glissantes (dipht.)
labio-palatales
laryngales
palatales
dentales
vélaires
labiales
Il est vraisemblable que les articulations complexes des dentales palatalisées, des affriquées
et des labio-vélaires s’étaient simplifiées à cette époque, p. ex. [tʲ] > [t], [ʦ] > [s], [kʷ] >
[k], sans qu’on puisse être absolument sûr du moment où ceci s’est produit. La labio-vélaire
[kʷ] (ou la suite [kw]) s’est en partie conservée en wallon et en lorrain et a encore été
relevée en Champagne (dans la Marne) au début du XXe siècle. Certaines des occlusives
palatalisées médiévales étaient aussi observables à cette époque dans certains parlers
champenois et bourguignons, ce que ni les graphies, ni les témoignages des grammairiens
ne permettaient de découvrir. De la même manière, si la simplification des affriquées [ʦ] et
[ʣ] pendant la période de l’ancien français fait peu de doute, il est plus difficile d’établir à
quel moment elle s’est produite pour [ʧ] et [ʤ]. On ne peut en tout cas pas s’appuyer sur la
simplification de [ʦ] et [ʣ] pour généraliser aux palatales [ʧ] et [ʤ]; il n’y a aucune raison
de lier les deux puisque le wallon connaît la première et non la seconde. De plus l’affriquée
sonore [ʤ] se maintient plus fréquemment que la sourde correspondante. La simplification
[ʤ] > [ʒ] à Jersey (île anglo-normande), par exemple, n’a pas pu se produire avant le XVIIe
siècle, date à laquelle se sont établis à l’Île de Serq les premiers colons jersiais dont les
descendants ont conservé l’affriquée médiévale [ʤ] bien que [ʧ] y soit devenu [ʃ]. Les
glissantes apparaissent normalement comme éléments de diphtongues (par convention, [ɯ̯]
est utilisé pour [u̯] pour noter une syllabe lourde).
À la fin du XIIIe siècle, le système graphique du français écrit dans la région parisienne est
toujours sous la dépendance étroite de celui du latin. Les changements de valeurs de lettres
Histoire des systèmes phonologique et graphique du français 13
Le système vocalique à la fin du XVIe siècle est très voisin de celui qui a été proposé pour la
fin du XIIIe siècle (ce qui pourrait simplement refléter les méthodes de reconstruction qui
s’appuient beaucoup sur les précisions phonétiques des descriptions des grammairiens à
partir du XVIe siècle). Le trait le plus novateur est la présence de véritables voyelles nasales.
Même si la documentation est plus riche, il est toujours difficile d’avoir des témoignages
fiables des usages normés pour cette période, sans parler de l’indigence des documents qui
permettraient de retrouver les usages populaires stigmatisés (cf. Lodge 2004). La plupart
des grammairiens ayant laissé un témoignage suffisamment riche sont nés en dehors de
Paris et, bien qu’ils s’en défendent, ont des traits de prononciation du français de leur
région d’origine (hérités ou non du substrat dialectal). Meigret a ainsi des traits du français
régional de Lyon (cf. Shipman 1953), p. ex., une voyelle posttonique [e] à la place de la
voyelle centrale [ə]. Il est vraisemblable que le [ɛː] long < [e] proto-français devant [-sə],
comme dans princesse chez Peletier et Lanoue, reflète l’usage des français et des substrats
dialectaux de l’Ouest (cf. ci-dessus § 4.2, et Morin et Ouellet 1991–1992).
Une présentation phonologique précise devrait donc faire apparaître les différents
systèmes qu’on peut reconstruire et identifier, le cas échéant, les traits régionaux des
14 Yves Charles Morin
témoins. Nous nous limiterons à une analyse succincte du système des voyelles toniques de
Lanoue (pour celui de Jean-Antoine de Baïf, cf. Morin 2000a).
Le système des monophtongues toniques orales de Lanoue est le même que celui de la
période précédente, avec cependant des distributions parfois différentes, résultat de
changements phonétiques ou analogiques, dont certains sont toujours en cours, comme
l’ouverture de [e] > [ɛ] (aussi dans [i̯e] > [i̯ɛ]) devant consonne qui a déjà affecté tel, aile,
soleil, bouteille, miel, chienne, mais pas encore ciel ou vieille par exemple.
ɥi ɥiː
ei̯ eːi̯
i̯e i̯eː i̯ø i̯øː u̯ɛ u̯ɛː
e̯ɔu̯ e̯ɔːu̯ ɛi̯ ɔu̯ ɔːu̯
La nouvelle diphtongue [eːi̯] résulte de la contraction des anciennes suites vocaliques [ai] et
[ei], p. ex. aide [aˈidə] > [ˈeːi̯də], reine [reˈinə] > [ˈrẽːi̯nə], traîne [traˈinə] > [ˈtrẽːi̯nə]. La
diphtongue [ɛi̯] ne s’observe plus qu’en finale de mot — dans les terminaisons verbales de
la 1sg (j’ai, je sai, je chantai, je chanterai) et dans une petite série de mots: bai, essai, gai,
geai, lai, mai, quai — et alterne librement avec [e] fermé.
Les distributions des durées des diphtongues [ɔu̯] et [ɔːu̯] et des triphtongues [e̯ɔu̯] et
[e̯ɔːu̯] sont complémentaires: [(e̯)ɔu̯] en finale absolue et [(e̯)ɔːu̯] ailleurs, p. ex. vau [vɔu̯],
noyau [nɔˈi̯ɔu̯], beau [be̯ɔu̯] ≠ faus ‘faux’ [fɔːu̯s], beaus [be̯ɔːu̯s]. Ces durées sont
indépendantes de celles des diphtongues [aɯ̯] et [aːɯ̯] et des triphtongues [e̯aɯ̯] et [e̯aːɯ̯]
qui leur ont donné naissance. La brévité est en partie analogique (cf. Morin et Desaulniers
1991 et, pour une autre analyse, Dagenais 1988) et en partie le résultat de l’abrègement
oxytonique (voir infra § 5.1.3). Leur glissante finale [u̯] est sur le point de disparaître et
n’est pas toujours articulée, de telle sorte que [ɔu̯] et [ɔːu̯] peuvent librement se confondre
avec les voyelles [ɔ] ou [ɔː] qu’on trouve dans echo [eˈkɔ] et dos [dɔːs].
Les voyelles nasales du français moderne sont issues d’une nasalisation, à l’origine
allophonique, devant consonne nasale en coda syllabique après la réduction puis la perte de
cette coda, selon le schéma théorique: bon [bʊn] > [bʊ͂n] > [bõⁿ] > [bõ] ou [bɔ͂]. Devant une
nasale non réduite, on observe deux normes au XVIe siècle, soit la norme «nasale» avec
rétention devant [n] articulé d’une nasalisation également allophonique à l’origine, comme
dans bonne [bõn(ə)] ou [bɔ͂n(ə)], soit la norme «orale» sans trace de nasalisation
allophonique, bonne se prononçant alors [bɔn(ə)]. On notera que la nasale [ãː] dans
grammaire [ɡrãːmɛɾ(ə)], souvent mal analysée, n’est pas issue d’une nasalisation
allophonique (cf. Morin 2002: 98–99).
La langue de Lanoue est représentative de la norme nasale et comprend l’inventaire
suivant des voyelles nasales:
ɔ͂ ɔ͂ː
ẽ ẽː ø͂ ø͂ː
ã ãː
Les timbres (approximatifs) indiqués dans le tableau s’observent dans les formes suivantes:
[ẽ]: voisin, [i̯ẽ]: bien, moyen, [ẽi̯] : daim, plein, [ɥẽ]: juin, [u̯ẽ]: coin, [ø͂]: chacun, à jeun,
[ɔ͂]: nom, pardon, [ã]: an, fen ‘fend (imp.)’. Les voyelles nasales sont normalement longues,
sauf à la finale absolue et lorsqu’elles sont issues d’une nasalisation allophonique devant
nasale articulée, comme dans bonne [bɔ͂n(ə)]. Des analogies morphologiques et des
emprunts sont responsables d’oppositions phonologiques réduites, telles que (le) vin [vẽ] ≠
(je) vin, (les) vins [vẽː], homme [ɔ͂m(ə)] ≠ astronome [-ɔm(ə)] ≠ dome ‘dôme’ [dɔːm(ə)].
Le système consonantique est aussi pratiquement inchangé depuis la fin du XIIIe siècle, si ce
n’est la perte de l’allophone [ŋ] devant vélaire, disparu avec toutes les autres consonnes
nasales préconsonantiques. Les discours des grammairiens ne permettent pas encore de voir
clairement les changements que la norme n’enregistrera que plus tard mais qui sont
probablement en cours depuis un certain temps: délatéralisation du [ʎ] palatal > [j],
affaiblissement de [s] en finale de mot, de [z] à l’intervocalique et [ɾ] dans toutes les
positions et amuïssement de nombreuses consonnes finales à la pause.
À la fin du XIIIe siècle, les lettrés ne faisaient qu’un usage modéré des lettres doubles et des
lettres muettes en français en dehors des ‹s› et ‹u› hérités des pratiques antérieures. On
observait cependant déjà d’autres lettres muettes, mais en petit nombre, comme dans temps
~ tens, draps ~ dras, octroi ~ otroi (avec ‹p› et ‹c› étymologiques muets) ou richesce
‘richesse’ ou vuigne ‘vigne’ (avec ‹s› et ‹u› analogiques muets). La multiplication des
lettres muettes s’implante durablement dans les documents légaux parisiens à partir de
1340 (Thera de Jong 1995, Lusignan 2004 : 133ss) et finira par marquer plus ou moins
fortement tous les usages scripturaires. C’est probablement à partir de la même période que
se généralise l’utilisation de ‹b›, ‹d› et ‹g› pour noter [p], [t] et [k] en finale de mot et aussi
parfois comme lettre muette devant les ‹s› de flexion, p. ex. Jacob, grand, longs.
Le choix entre ‹b› ~ ‹p›, ‹d› ~ ‹t› ou ‹g› ~ ‹c› en fin de mot, entre une consonne simple
ou double (sauf ‹rr› ~ ‹r›), ainsi que la présence de lettres muettes n’avaient pas de fonction
directe pour la prononciation (‹s› et ‹l› muets assumant cependant un rôle auxiliaire réduit
pour la durée) et relevaient surtout de l’esthétique. Ces choix n’étaient souvent motivés, à
l’origine, que par leur pouvoir d’évoquer chez les lettrés les sources latines du lexique. La
fonction distinctive des lettres muettes et de ‹b›, ‹d›, ‹g› en fin de mot est au mieux
marginale: (ils) font ~ (il) fond, vile ~ ville, chan(t)s ~ cham(p)s. Leurs sources latines, donc
souvent étymologiques, contribuaient cependant à rapprocher les formes fléchies et les
dérivés d’une même famille lexicale, p. ex. draps de drap et de drapeau, fond de fondre.
16 Yves Charles Morin
L’évolution phonologique générale de la langue depuis le XVIIe siècle est bien mieux
connue, grâce à de nombreuses synthèses sur l’évolution de la prononciation qui incluent
souvent les observations phonologiques (Martinet 1947, 1959, 1985, Carton 1995, 2000,
Straka 1981, 1990). Les travaux très bien documentés de Walter (1976, 1977) donnent une
excellente description d’ensemble du système phonologique d’une norme parisienne
influente à la fin du XXe siècle et de ses sources historiques récentes.
L’évolution générale des voyelles toniques entre le XVIIe et le XXe siècle dans les normes
parisiennes est surtout marquée par la perte des oppositions de durée, complète dès la fin du
e
XIX siècle pour les voyelles en finale de mot et, pratiquement à la même période, pour
toutes les voyelles hautes [i, y, u], malgré une extension temporaire dans la langue des
lettrés devant [s] final dans des mots savants comme gratis [-iːs] ou virus [-yːs] (cf. Morin
1989, Ouellet 1993). Une opposition caractérisée essentiellement par la durée se
maintiendra plus longtemps pour les voyelles [ɛ] et [ɛː]. Pour les autres voyelles, les
oppositions de durée vocalique se doublent de distinctions de timbre relativement
Histoire des systèmes phonologique et graphique du français 17
saillantes, qui vont caractériser la phonologie du français moderne et qui vont survivre en
partie à la perte des distinctions de durée phonétique selon l’analyse proposée par Martinet
(1947, 1959).
i iː y yː i iː y yː u uː i y u
ʊ ʊː
e eː ø øː e eː øː oː e ø o
ɛ ɛː ɔ ɔː ɛ ɛː œ ɔ ɛ ɛː œ ɔ
a aː a ɑː a ɑ
e e
Fin du XVII siècle Transition Milieu du XX siècle
Tableau 1. Évolution phonologique, adapté de Martinet (1959)
Selon Martinet (cf. Tableau 1), la durée joue encore un rôle majeur dans l’organisation
du système phonologique à la fin du XVIIe siècle, les oppositions de durée pouvant
s’accompagner de différences de timbre secondaires pour les voyelles non hautes. Ces
différences s’accentueront pendant la période de transition, pendant laquelle les paires
/ø øː/, /ɔ ɔː/ et /a aː/ acquièrent alors des valeurs phonétiques du type [œ øː], [ɔ oː], [a ɑː].
La distribution des différentes voyelles a été profondément modifiée par des analogies
morphologiques puis distributionnelles (cf. Morin, Langlois et Varin 1990), que certains
chercheurs ont voulu expliquer par les effets d’une «loi de position» dont la formulation la
plus fréquente voudrait que ces voyelles aient une tendance «naturelle» à devenir mi-
ouvertes [ɛ, œ, ɔ] en syllabe fermée et, au contraire, mi-fermée [e, ø, o] en syllabe ouverte
(cf. Morin 1986).
L’évolution générale des voyelles toniques esquissée ci-dessus est pratiquement achevée
dans la langue décrite par Passy à la fin du XIXe siècle (cf. Michaëlis et Passy 1897). Les
oppositions de durées ont toutes disparu en fin de mot et ne survivent que marginalement
pour les voyelles hautes de certaines terminaisons, comme dans (il) brûle [bʁyːl] ≠ nulle
[nyl]; les terminaisons -is et -us des mots savants ont cependant conservé leurs voyelles
longues, d’où des distinctions du type virus [viʁyːs] ≠ russe [ʁys]. La durée assure seule la
distinction de l’opposition [ɛ] ≠ [ɛː], et apparaît marginalement avec d’autres voyelles:
veule [vœːl] ≠ (ils) veulent [vœl], boîte [bu̯aːt] ≠ boite [bu̯at] ‘boisson’, croître [kʁu̯ɑːtʁ] ≠
droite [dʁu̯ɑt]. Les distinctions de durée se sont généralement transmuées en opposition de
timbre, comme le prévoit le modèle de Martinet, si ce n’est que [ɑ] tonique bref en syllabe
fermée apparaît après les suites Consonne+[ʁu̯] (cf. Morin 2000b:118–120). La fermeture
du [ɔ] en finale du mot n’a épargné que trop prononcé [trɔ] en finale d’énoncé (malgré
Straka 1981:209n229).
À côté de la norme, relativement conservatrice, enregistrée par Passy, on voit l’amorce
depuis le début du XIXe siècle d’une autre norme sans opposition de durée, qui préfigure les
usages modernes, dans des ouvrages comme ceux de Sophie Dupuis (1836) et de Féline
(1851).
Dans l’ensemble, le système consonantique se maintient tel qu’il était à la fin du XIIIe
siècle, les seuls changements notables concernant la laryngale [h], les palatales [ʎ, ɲ], et les
rhotiques [r, ɾ].
La laryngale [h] disparaît de la norme, sans jamais disparaître complètement des usages
parisiens individuels, probablement sous l’effet de l’immigration continue des provinces de
l’Est (Lorraine) et de l’Ouest (Normandie, Bretagne, Vendée, Anjou, Touraine, Charente)
où elle s’est conservée au moins jusqu’au XXe siècle. Les voyelles qui étaient précédées de
[h] initial ont le plus souvent conservé la propriété de non-enchaînement avec une consonne
précédente: les haches [leˈaʃ]), la hache [laˈaʃ], il hache [iˈaʃ] ~ [ilˈʔaʃ].
18 Yves Charles Morin
La liquide palatale [ʎ] est remplacée par yod [j], fille [fiʎ] > [fij], non sans résistance
dans la norme des puristes (cf. Bruña Cuevas 2003). La même tendance pour la suite [li̯] —
p. ex. dans lieutenant [li̯øtəˈnɑ͂ː t] > [jøtˈnɑ͂] — n’aboutit que dans les variétés populaires et
est rejetée de la norme prestigieuse. La distinction entre la nasale palatale [ɲ] et la suite [ni̯]
par contre finit par s’estomper dans la langue parlée, manier [mani̯e] > magner (d’où il se
magne).
La rhotique faible [ɾ], quand elle ne s’est pas amuïe complètement en finale de mot,
comme dans les terminaisons -er de l’infinitif, a fini par rejoindre la rhotique vibrée [r]. Il
s’agit probablement d’une (fausse) régression d’origine sociale, provoquée par la
stigmatisation des variantes de faible articulation du type [ð] < [ɾ] (cf. Martinet 1962). La
rhotique dentale vibrée [r] a pris une articulation vélaire ou uvulaire, soit vibrée [ʀ], soit
fricative [ʁ], à une période qu’il est difficile de déterminer (cf. Wollock 1982), sans que ce
changement n’ait eu d’effet sensible sur l’organisation phonologique de la langue.
Les progrès de la réforme érasmienne, qui avait redonné une valeur phonétique aux
lettres muettes du latin tel qu’on le prononçait encore au début du XVIe siècle, ont
probablement plus contribué à discréditer leur usage en français que les condamnations des
réformateurs. À défaut de pouvoir faire se conformer la prononciation du français à la
graphie, la pratique scripturaire a lentement fini par abandonner un grand nombre de
consonnes muettes, le ‹p› de escript, le ‹c› de saincte, le ‹l› de ceulx, ou encore le ‹s› de
mestier. Il est symptomatique que la prononciation géminée des consonnes doubles n’ait
pas réussi à s’implanter dans la prononciation française du latin, où annus se prononce non
pas [anˈnyːs], mais [aˈnyːs], tout comme anus, et que corrélativement, la plupart des
consonnes doubles se sont conservées en français, ainsi : apprendre, goutte ou belle. Des
anciennes lettres muettes conservées dans la langue moderne, certaines sont toujours
muettes, comme ‹p› dans baptême, ou ont fini par être articulées, comme ‹b› dans objet.
Malgré le modèle latin, cependant, un grand nombre des lettres-consonnes muettes en fin
de mot ont été conservées: drap, radoub, plat, pied, tabac, long, nerf, gros, nez, laver, fusil.
La lettre ‹h› et des digraphes/trigraphes ‹gn›, ‹il›/‹ill› se conservent dans les mots où ils
étaient utilisés malgré les changements phonétiques qui ont affecté leur valeur: ‹h› est
maintenant muet partout tandis que ‹il›/‹ill› note la glissante [j ].
La multiplicité des valeurs des digraphes ‹ai›, ‹oi›, ‹ue›, ‹eu› qui caractérisaient
l’orthographe du XIIIe siècle disparaît de la norme. Le digraphe ‹ue› cède le pas à ‹eu›
presque partout et ces deux graphies légitimeront la prononciation [ø]/[œ] de la norme et
forceront la graphie ‹e› dans bienveillant. Les grammairiens du XVIe siècle avaient
semblablement milité pour une prononciation unique [u̯ɛ] de ‹oi›, mais le consensus s’était
érodé au cours du XVIIe siècle et l’on finira par remplacer ‹oi› par ‹ai› dans les mots où il se
prononçait [ɛ] : françois > français, sauf dans quelques cas où la prononciation au contraire
s’ajustera à la graphie : froid [frɛt] > [fru̯ɛ/fru̯a].
Cette période, cependant, se caractérise surtout par le développement d’accents aux
interprétations multiples. L’accent aigu, marquant une voyelle tonique en latin, n’a été
utilisé qu’avec ‹é› en français. La graphie ‹é› notait à l’origine aussi bien [e] que [ɛ] (cf.
Histoire des systèmes phonologique et graphique du français 19
§ 5.3). On distinguera ensuite [e] tonique et [ɛ] tonique en notant le second avec un ‹è› à
accent grave: glacés [ɡlaˈses] par opposition à procès [prɔˈsɛs]. Pendant très longtemps, la
lettre ‹è› avec accent grave ne s’utilisera que pour les voyelles toniques. On étendra
relativement vite l’usage du ‹é› avec accent aigu à la représentation des voyelles
prétoniques moyennes, aussi bien [e] que [ɛ] (autant qu’on puisse décider). Il sert alors à
distinguer ces deux voyelles du reflet du chva médiéval: démis [deˈmiː] par opposition à
demi [dəˈmi].
L’histoire de l’accent circonflexe est encore plus complexe. On l’utilise dans les textes
latins accentués de la Renaissance pour noter certaines toniques pénultièmes longues, ce
qui permettra de l’interpréter comme une indication de durée vocalique. On l’associera
aussi aux «contractions» du grec classique (ὁράω / ὁρῶ) en notant d’un circonflexe les
lettres-voyelles provenant de la «contraction» d’une lettre-voyelle avec un ‹s› suivant: teste
> tête, ou de deux lettres-voyelles ensemble: aage > âge, seur > sûr. Le plus souvent ces
«contractions» correspondaient effectivement à des changements historiques responsables
de la formation d’une voyelle longue, comme dans tête ou âge, de telle sorte que les deux
interprétations phonétiques de l’accent circonflexe convergeaient souvent. Certaines de ces
voyelles pouvaient cependant être brèves (cf § 5.1.3) et représentées avec un accent
circonflexe dans leur graphie, comme le ‹û› de sûr ou de dû. Inversement, les voyelles
longues d’autres sources ont longtemps été écrites sans accent circonflexe, comme le ‹a› de
bas, basse (mais exceptionnellement châsse, à cause de chasse), vase, flamme, damner,
nation, et maintenant avec un accent circonflexe: âme, infâme, crâne, grâce.
7 Un rapide bilan
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