Auteur : Hélène KLOECKNER 01.09.
2022
« Seulette suis… », Cent ballades d’amant et de dame, de Christine de Pisan
Explication linéaire
[Introduction]
Veuve à l’âge de vingt-neuf ans, avec la charge de trois enfants, Christine de Pizan (ou
de Pisan) (vers 1365-1430) devient la première femme à vivre de son métier d’écrivain. Elle
s’inscrit dans la tradition des poétesses-musiciennes, équivalents féminins des troubadours
apparus dès le XIème siècle. Après des complaintes sur la souffrance de son veuvage, Christine
de Pizan compose les Cent ballades d’amant et de dame entre 1395 et 1400. Elle y fait alterner
la voix d’une dame et celle de son amant. Dans cette ballade en décasyllabes, construite sur une
anaphore lancinante, la poétesse exprime la douleur et la solitude de la dame qui vient de perdre
celui qu’elle aime. La première strophe évoque les raisons de cette solitude, la deuxième déploie
les lieux de la maison où la dame se sent seule, la troisième montre comment ce sentiment de
solitude perdure à l’extérieur de chez elle et l’envoi réaffirme le nécessaire temps du deuil dans
une adresse aux « Princes ». Nous chercherons à comprendre pourquoi, malgré la souffrance
subie, la dame dit vouloir cette solitude ?
[1ère partie]
Une double raison est donnée à la solitude dès les premiers vers : le vers 2, « Seulette
m’a mon doux ami laissée » (v.2), repris par le vers-refrain « sans ami demeurée », exprime la
solitude subie après le départ de l’être aimé et « seulette veux être » (v.1) présente la solitude
comme choisie par la dame. L’anaphore de « Seulette suis » tout au long du poème a dès le
début une signification paradoxale qui va orienter notre lecture du poème. D’une part, le
diminutif -ette exprime la fragilité de la veuve et une certaine compassion de la locutrice pour
elle-même, la préposition « sans » (v.3) ou le préfixe privatif dans l’adjectif « mesaisée » (v.5)
soulignent le sentiment d’avoir tout perdu. La solitude est présentée comme négative et
douloureuse avec des adjectifs attributs exprimant la souffrance de la locutrice : « dolente et
courroucée » (v.4) sens d’origine très fort « déchirée ». L’affirmation au présent déclaratif «
seulette veux être » évoque donc un étrange entêtement. Si l’on peut hésiter sur la nature de
cette séparation douloureuse (deuil ou chagrin d’amour), la fin du poème nous oriente vers la
mort de l’être aimé : « de tout deuil menacée » (v. 23). Enfin, les mots « ami » et « compagnon
» (v. 2-3) ont un sens ambigu que le nom de « maître » (v.3) vient éclairer en faisant plutôt
penser au mari, chef de famille et dépositaire de l’autorité dans la société médiévale. (A travers
le personnage de la dame, l’expérience personnelle de la poétesse est encore perceptible.) S’il
s’agit bien de la mort du mari, « laissée » (v. 2) est un euphémisme par lequel la veuve fait,
avec retenue, le constat douloureux de la solitude brutale qui suit le décès de l’être cher.
L’hyperbole « plus que nulle égarée » (v. 6) renforce la souffrance de la dame en la plaçant au-
dessus des autres femmes et annonce la perte de repères spatiaux évoquée dans la 2 ème strophe.
[2ème partie]
La 2ème strophe évoque en effet de façon très concrète les lieux où la dame est seule «
à huis ou à fenêtre », « en un anglet muciée », « en ma chambre enserrée », que ces lieux soient
tournés vers l’extérieur ou non : la solitude est un enfermement. Tout rappelle le mari, qui
partageait la même maison, la porte ou la fenêtre évoquant le souvenir du mari de retour à la
maison et la chambre, celui de l’intimité amoureuse. La décision de rester seule trouve ici une
première explication avec la métaphore « pour moi de pleurs repaître » (v. 10) : comme un
Auteur : Hélène KLOECKNER 01.09.2022
ruminant dont l’image apparaît en filigrane, la femme endeuillée ressasse son chagrin. L’écho
sonore entre « repaître » et « apaisée » suggère que pleurer apporte à l’âme une certaine paix
(vertu des larmes). Le paradoxe perdure puisque la dame n’apprécie décidément pas sa solitude
« Seulette suis, rien qui tant messiée » même si elle semble nécessaire. Les nombreux participes
passés passifs à la rime « muciée » (v. 9), « enserrée » (v. 13), continuent de souligner, d’une
strophe à l’autre, l’abattement de la veuve qui subit la solitude comme une souffrance.
[3ème partie]
Dans la 3 ème strophe, aux participes passés s’ajoutent des verbes de mouvement au
subjonctif : « que je marche ou je siée » (v. 16). Il semble difficile d’échapper au sentiment de
solitude, que la dame ressent « partout » (v. 15) et quoi qu’elle fasse. L’hyperbole « plus
qu’autre rien terrestre » (v. 17) rappelle implicitement la solitude inhérente à chaque individu,
ce qui apporte une note presque philosophique à la plainte amoureuse. Enfin, la dimension
sociale de la solitude, comme conséquence du deuil, est évoquée avec les expressions « de
chacun délaissée » (v. 18) et « durement abaissée » (v.19). En effet, la veuve, par sa tristesse,
par la perte des relations amicales entretenues en couple, par la perte des revenus du travail du
mari, n’est plus aussi fréquentable que la femme mariée. Le refrain « sans ami demeurée » se
charge d’un sens supplémentaire à l’issue de cette troisième strophe : « ami » ne renvoie plus
seulement au mari mais aux relations amicales dans la société, qui disparaissent en cas de coup
dur.
[Envoi]
L’adresse traditionnelle au Prince est ici formulée au pluriel, ce qui signifie que la dame
veut faire savoir à tous qu’elle est en deuil et suggère aussi qu’elle n’est pas disponible.
L’insistance marquée par l’anaphore prend alors une valeur argumentative et pas seulement une
valeur de ressassement de son chagrin : laissez-moi vivre mon temps de deuil. L’hyperbole «
de tout deuil menacée » (v.23) est alors à comprendre comme le sentiment que la mort guette
chacun de façon imprévue et, dès lors, que l’amour d’un quelconque prince ou chevalier ne peut
la toucher désormais.
[Conclusion]
Dans cette ballade, la locutrice martèle sa solitude pour exprimer l’intensité de la
souffrance due à la perte de son mari mais d’une façon par ailleurs retenue, qui laisse peut-être
transparaître l’expérience personnelle de Christine de Pisan. L’affirmation paradoxale qui ouvre
le poème se résout dans l’envoi qui, en s’adressant aux Princes, semble refuser d’avance toute
proposition d’amour courtois, la solitude étant à la fois nécessaire aux larmes pour retrouver la
paix, reprochée aux amis qui vous abandonnent et inhérente, comme la mort, à la vie de
l’individu. Elle peut sembler également un étrange entêtement, que l’amant parvient d’ailleurs
à vaincre quelques ballades plus loin dans le recueil. Au-delà du contexte du recueil, Christine
de Pisan se fait dans cette ballade l’écho d’une expérience universelle où l’amour pour le mari,
contrairement aux codes courtois (le chevalier au service d’une femme marié), est à la fois «
doux » et intense. L’évocation de l’amitié qui disparaît en cas de coup dur est présente déjà
dans la Complainte de Rutebeuf « Que sont mes amis devenus ? ».