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Exploration des Rêves et de Soi-même

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LA CLEF DES SONGES

ou Dialogue avec le Bon Dieu

Alexander GROTHENDIECK
Table des matières
1 I TOUS LES REVES SONT UNE CREATION DU RE-
VEUR 3
1.1 1. Premières retrouvailles - ou le rêve et la connaissance de soi 3
1.2 2. Découverte du Rêveur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
1.3 3. L’enfant et la mamelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
1.4 4. Tous les rêves viennent du Rêveur . . . . . . . . . . . . . . 7
1.5 5. Le rêve messager - ou l’instant de vérité . . . . . . . . . . . 9
1.6 6. La clef du grand rêve - ou la voix de la “raison”, et l’autre . 10
1.7 7. Acte de connaissance et acte de foi . . . . . . . . . . . . . . 14
1.8 8. La volonté de connaître . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
1.9 9. La porte étroite - ou l’étincelle et la flamme . . . . . . . . . 20
1.10 10. Travail et conception - ou le double oignon . . . . . . . . . 22
1.11 11. Le Concert - ou le rythme de la création . . . . . . . . . . 25
1.12 12. Quatre temps pour un rythme . . . . . . . . . . . . . . . . 28
1.13 13. Les deux cycles d’Eros - ou le Jeu et le Labeur . . . . . . . 30
1.14 14. Les pattes de la poutre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
1.15 15. La frottée à l’ail . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
1.16 16. Emotion et pensée - ou la vague et la cognée . . . . . . . . 37

2 Dieu est le Rêveur 41


2.1 17. Dieu est le Rêveur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
2.2 18. La connaissance perdue - ou L’ambiance d’une “fin des
temps” . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
2.3 19. L’incroyable Bonne Nouvelle . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
2.4 20. Frères dans la faim... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
2.5 21. Rencontre avec le Rêveur - ou questions interdites . . . . . 48
2.6 22. Retrouvailles avec Dieu - ou le respect sans la crainte . . . 53
2.7 23. Il n’y a qu’un Rêveur - ou l’“Autre moi-même” . . . . . . . 56
2.8 24. Le Créateur - ou la Toile et la pâte - . . . . . . . . . . . . 59
2.9 25. Dieu ne se définit ni ne se prouve - ou l’aveugle et le bâton 62
2.10 26. La nouvelle table de multiplication . . . . . . . . . . . . . 64

3 III LE VOYAGE à MEMPHIS (1) : L’ERRANCE 68


3.1 27. Mes parents - ou le sens de l’épreuve . . . . . . . . . . . . 68
3.2 28. Splendeur de Dieu - ou le pain et la parure . . . . . . . . . 71
3.3 29. Rudi et Rudi - ou les indistinguables . . . . . . . . . . . . 74
3.4 30. La cascade des merveilles - ou Dieu par la saine raison . . 78
3.5 31. Les retrouvailles perdues . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 82
3.6 32. L’appel et l’esquive . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88

2
3.7 33. Le tournant - ou la fin d’une torpeur . . . . . . . . . . . . 91
3.8 34. Foi et mission - ou L’infidélité (1) . . . . . . . . . . . . . . 95
3.9 35. La mort interpelle - ou L’infidélité (2) . . . . . . . . . . . . 101
3.10 36. Dieu parle à voix très basse... . . . . . . . . . . . . . . . . 107
3.11 66. Années-ouvrables et années-dimanche - ou
tâches et gestation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110

1 I TOUS LES REVES SONT UNE CREA-


TION DU REVEUR
1.1 1. Premières retrouvailles - ou le rêve et la connais-
sance de soi
(30 avril 1987) Le premier rêve dans ma vie dont j’ai sondé et entendu
le message a aussitôt transformé le cours de ma vie, profondément. Ce mo-
ment a été vécu, véritablement, comme un renouvellement profond, comme
une nouvelle naissance. Avec le recul, je dirais maintenant que c’était le mo-
ment des retrouvailles avec mon âme, dont je vivais séparé depuis les jours
noyés d’oubli de ma première enfance. Jusqu’à ce moment-là j’avais vécu dans
l’ignorance que j’avais une “âme”, qu’il y avait en moi un autre moi-même,
silencieux et quasi invisible, et pourtant vivant et vigoureux - quelqu’un bien
différent de celui en moi qui constamment prenait le devant de la scène, le
seul que je voyais et auquel je continuais à m’identifier bon gré mal gré : “le
Patron”, le “moi”, celui que je ne connaissais que trop, à satiété. Mais ce
jour-là a été un jour de retrouvailles avec l’autre, cru mort et enterré “une
longue vie durant” - avec l’enfant en moi.

Les dix années qui se sont écoulées depuis lors m’apparaissent maintenant,
surtout, comme une suite de périodes d’apprentissage, se concrétisant par le
franchissenent de “seuils” successifs dans mon itinéraire spirituel. C’étaient
des périodes de recueillement et d’écoute intense, où je faisais connaissance
avec moi-même, tant avec “le Patron”, qu’avec “l’Autre”. Car mûrir spiri-
tuellement, ce n’est ni plus, ni moins, que faire et refaire connaissance de
soi-même ; c’est progresser peu ou prou dans cette connaissance sans fin.
C’est apprendre, et avant tout : s’apprendre soi-même. Et c’est aussi se re-
nouveler, c’est mourir tant soit peu, se séparer d’un poids mort, d’une inertie,
d’un morceau du “vieil homme” en nous - et renaître !

Sans connaissance de soi, il n’est pas de compréhension d’autrui, ni du

3
monde des hommes, ni des œuvres de Dieu en l’homme. Encore et encore
j’ai eu à constater, chez moi-même, chez mes amis ou proches, comme aussi
dans ce qu’on appelle les “œuvres de l’esprit” (y compris parmi les plus
prestigieuses) : sans connaissance de soi, l’image que nous nous faisons du
monde et d’autrui n’est que l’œuvre aveugle et inerte de nos fringales, nos
espoirs, nos peurs, nos frustrations, nos ignorances délibérées et nos fuites
et nos démissions et toutes nos pulsions de violence refoulée, et l’œuvre des
consensus et des opinions qui font foi autour de nous et qui nous taillent à leur
mesure. Elle n’a guère que des rapports lointains, indirects et tortueux avec
la réalité dont elle prétend rendre compte, et qu’elle défigure sans vergogne.
Elle est comme un témoin mi-imbécile, mi-véreux dans une affaire qui le
concerne de plus près qu’il ne veut bien l’admettre, sans se douter que son
témoignage l’engage et le juge...

Quand je passe en revue ces grandes étapes de mon cheminement inté-


rieur, tout au cours des dix années écoulées, je constate que chacune d’elles
a été préparée et jalonnée, tout comme la première dont je viens de parler,
par un ou plusieurs rêves. L’histoire de ma maturation vers une connaissance
de moi-même et vers une compréhension de l’âme humaine se confond, à peu
de choses près, avec l’histoire de mon expérience du rêve. Pour le dire autre-
ment : la connaissance à laquelle je suis parvenu sur ma propre personne et
sur la psyché en général, se confond quasiment avec mon expérience du rêve,
et avec la connaissance du rêve qui en est un des fruits.

Ce n’est pas là l’effet d’un hasard, certes. J’ai fini par apprendre, à mon
corps défendant, que la vie profonde de la psyché est inaccessible au regard
conscient, si intrépide, si avide de connaître soit-il. Réduit à ses propres
moyens, et même secondé par un travail de réflexion serré et opiniâtre (par
ce que j’appelle le “travail de méditation”), ce regard ne pénètre guère au
delà des couches les plus superficielles. A présent, je doute qu’il y ait, ou
qu’il y ait eu homme au monde (fut-il Bouddha en personne) chez qui il
en soit différemment - chez qui l’état et l’activité des couches profondes de
la psyché soit accessible directement à la connaissance consciente. Un tel
homme ne serait-il pas, quasiment, égal à Dieu ? Je n’ai eu connaissance
d’aucun témoignage qui puisse faire supposer qu’une faculté aussi prodigieuse
ait jamais été dévolue à une personne.

Il est vrai que tout ce qui se trouve et ce qui se meut dans la psyché
cherche et trouve une expression visible. Celle-ci peut se manifester au ni-
veau du champ de la conscience (par des pensées, sentiments, attitudes, etc.),
ou celui des actes et des comportements, ou enfin au niveau (dit “psychoso-

4
matique” en jargon savant) du corps et des fonctions du corps. Mais toutes
ces manifestations, psychiques, sociales, corporelles sont à tel point occultes,
à tel point détournées, qu’il semble bien qu’il faille, là encore, une perspi-
cacité et une capacité intuitive surhumaines, pour parvenir à en extraire un
récit tant soit peu nuancé des forces et des conflits inconscients qui s’ex-
priment à travers elles. Le rêve, par contre, se révèle comme un témoignage
direct, parfaitement fiable et d’une finesse incomparable, de la vie profonde
de la psyché derrière des apparences souvent déconcertantes et toujours énig-
matiques, chaque rêve constitue en lui-même un véritable tableau, tracé de
main de maître, avec son éclairage et sa perspective propres, une intention
(toujours bienveillante), un message (souvent percutant).

1.2 2. Découverte du Rêveur


Nous-mêmes sommes aveugles, autant dire, nous n’y voyons goutte dans
cet embrouillamini de forces agissant en nous et qui, pourtant, gouvernent
inexorablement nos vies (aussi longtemps, tout au moins, que nous ne faisons
l’effort d’en prendre connaissance...). Nous sommes aveugles, oui - mais il y a
en nous un œil qui voit, et une main qui peint ce qui est vu. Le silence assoupi
du sommeil et de la nuit lui servent de toile, nous-mêmes sommes sa palette ;
et les sensations, les sentiments, les pensées qui nous traversent en rêvant, et
les pulsions et les forces qui agitent nos veilles, voilà Ses tubes de peinture,
pour brosser ce tableau vivant qu’Elle seule sait brosser. Un tableau-parabole,
oui, campé à la volée ou savamment composé, farce ou élégie et parfois drame
inexorable et poignant... - gracieusement offert à notre attention ! A nous de
le déchiffrer et d’en prendre de la graine, s’il nous chaut. A prendre ou à
laisser !

Et presque à tous les coups, certes, on “laisse”. Même parmi ceux qui se
piquent aujourd’hui (suivant une mode récente et de bon aloi) de “s’intéresser
aux rêves”, en est-il un seul ou une seule qui ait pris le risque d’aller jusqu’au
fond d’un seul de leurs rêves - d’aller jusqu’au fond, et “d’en prendre de la
graine” ?

Ce livre, que je commence à écrire aujourd’hui-même, s’adresse en tout


premier lieu aux très rares (s’il s’en trouve à part moi) qui osent aller au
fond de certains de leurs rêves. A ceux qui osent croire à leurs rêves et aux
messages qu’ils leur portent. Si tu es un de ceux-là, je voudrais que ce livre
te soit un encouragement, si besoin est, pour avoir foi en tes rêves. Et aussi,
à avoir foi (comme j’ai eu foi) en ton aptitude à entendre leur message. (Et
à voir se lézarder une à une et s’effondrer tes convictions les mieux assises, à

5
voir ta vie se transformer sous tes yeux...).

Peut-être aussi la connaissance du rêve que j’essaye de communiquer


pourra-t-elle t’éviter certains des tâtonnements et des détours par lesquels
j’ai eu à passer, dans mon voyage à la découverte de moi-même. Sans que
je m’en doute, ce voyage allait devenir aussi celui de la découverte du Rê-
veur - de ce Peintre - Metteur-en-Scène bienveillant et malicieux, au regard
pénétrant et aux moyens prodigieux, cet Œil et cette Main dont je viens de
parler.

Dès le premier rêve que j’ai scruté, me révélant à moi-même en un moment


de crise profonde, je sentais bien que ce rêve ne venait pas de moi. Que c’était
un don inespéré, prodigieux, un don de Vie, qu’un plus grand que moi me
faisait. Et j’ai compris peu à peu que c’est Lui et nul autre qui “fait”, qui crée
chacun de ces rêves que nous vivons, nous, acteurs dociles entre ses mains
délicates et puissantes. Nous-mêmes y faisons figure de “rêvants”, voire de
“rêvés” - créés dans et par ce rêve que nous sommes en train d’accomplir,
animés par un souffle qui ne vient pas de nous.

Qu’on me demande aujourd’hui, au sujet de mon travail sur les rêves, quel
en est le fruit qui a pour moi le plus de prix, je répondrai sans hésiter : c’est
de m’avoir permis de rencontrer le Maître du Rêve. En scrutant Ses œuvres,
j’ai appris peu à peu à Le connaître tant soit peu, Lui à qui rien en moi n’est
caché. Et tout dernièrement, comme aboutissement, sûrement, d’une longue
quête qui s’ignorait elle-même, j’ai appris enfin à Le connaître par son nom.

Peut-être en sera-t-il de même pour toi. Peut-être tes rêves aux mille vi-
sages te feront-ils trouver, toi aussi, Celui qui te parle par eux. L’Un, l’Unique.

Si ce livre peut t’y aider tant soit peu, il n’aura pas été écrit en vain.

1.3 3. L’enfant et la mamelle


(1er mai) Je suis venu à mes rêves comme un petit enfant : l’esprit vide,
les mains nues. Ce qui me poussait vers certains parmi eux, ce qui me les
faisait fouiller avec un tel acharnement avide, était autre chose que la curiosité
d’un esprit alerte, intrigué par un “phénomène” étrange, ou fasciné par un
mystère troublant, ému par une poignante beauté. C’était une chose plus
profonde que tout cela. Une faim me poussait que je n’aurais su moi-même
nommer. C’est l’âme qui était affamée. Et par quelque mystérieuse grâce, se
surajoutant à celle de l’apparition de tel ou tel rêve “pas comme les autres”,

6
j’ai su parfois sentir et cette faim, et la nourriture à moi destinée. J’étais
comme un nourrisson sous-alimenté, chétif et affamé, qui sent la mamelle
toute proche.

Cette réalité-là, je ne la discerne que depuis peu. Sur le coup, certes,


et pendant de longues années encore, ce n’est nullement dans ces tons-là,
quasiment minables, que je me voyais. Moi chétif ? ! Il n’aurait plus manqué
que ça !

Ce n’était pas là une complaisance, une mauvaise foi inconsciente. La


force que je sentais en moi, avec une évidence irrécusable, elle est bien réelle,
et elle est précieuse. Mais elle se place à un tout autre niveau. Ce n’est pas
celle de l’âme, d’une âme qui serait parvenue à son état adulte, en pleine
maturité. J’avais des yeux pour voir, et j’avais aussi des idées bien assises sur
une réalité que j’appelais “spirituelle”, et que je voyais bel et bien. Maintenant
(depuis peu) je me rends compte que la réalité spirituelle est autre chose que
ce que j’appelais ainsi. Je n’en avais alors qu’une expérience très confuse, et
mes yeux ne la voyaient pas. Ils commencent seulement à s’ouvrir à cette
réalité-là.

Il est vrai que le nouveau-né non plus ne voit pas la mamelle, et pourtant
il la sent quand elle s’approche, il réclame et il boit. De même, il y a un
instinct spirituel en l’homme, avant même que ses yeux spirituels commencent
à s’ouvrir. Heureux celui qui sait sentir cet instinct, et lui obéir ! Celui-là se
nourrira, car la mamelle est toujours proche. Et ses yeux finiront par s’ouvrir
et verront.

1.4 4. Tous les rêves viennent du Rêveur


Si j’ai appris sur les rêves les choses qui ne se trouvent pas dans les livres,
c’est pour être venu à eux dans un esprit d’innocence, comme un petit enfant.
Et je n’ai aucun doute que si tu fais de même, tu apprendras, non seulement
sur toi-même, mais aussi sur les rêves et sur le Rêveur, des choses qui ne sont
pas dans ce livre-ci ni dans aucun autre. Car le Rêveur aime à se livrer à
celui qui vient à lui en enfant. Et ce qu’il révèle à l’un, sûrement, n’est pas
ce qu’il révèle à un autre. Mais les deux s’accordent et se complètent.

C’est pourquoi, pour faire connaissance de tes rêves, et de Celui qui te


parle par eux, point n’est besoin que tu me lises ni que tu lises personne. Mais
d’apprendre quel a été mon voyage et ce que j’ai vu en chemin t’encouragera
peut-être à entreprendre ou à poursuivre ton voyage, et à ouvrir grands tes

7
yeux.

Pendant longtemps je ne notais que les rêves qui me frappaient le plus,


et encore pas tous. Même une fois notés avec grand soin, la plupart de ces
rêves restaient pour moi totalement énigmatiques. Avaient-ils seulement un
sens ? Je ne me serais pas avancé à me prononcer à ce sujet. Certains, surtout
parmi ceux que je ne notais pas, ressemblaient plus à une histoire de fous
qu’à un message porteur d’un sens !

C’est en août 1982, six ans après mon premier travail sur un rêve, qu’a eu
lieu un deuxième grand tournant dans ma relation aux rêves et au Rêveur. A
ce moment j’ai compris que tout rêve était porteur d’un sens, caché souvent
(à dessein, sûrement) sous des dehors déroutants - que tous sortent de la
même Main. Que chacun, si anodin ou si scabreux qu’il puisse paraître, ou
si loufoque ou foireux, ou si fragmentaire ou fumeux ... - que chacun sans
exception est une parole vivante du Rêveur ; une parole souvent espiègle, ou
un fou-rire derrière des airs graves voire lugubres (il n’y a que Lui pour saisir
au vol et faire éclater le comique ou le cocasse, même là où on s’y attend
le moins...) ; parole drue ou parole truculente, jamais banale, toujours perti-
nente, toujours instructive, et bienfaisante - une création, en un mot, sortie
toute chaude des mains du Créateur ! Une chose unique, différente de toutes
celles qui furent ou qui seront jamais créées, et créée là sous tes yeux et avec
ton involontaire concours, sans tambour ni trompette et (semblerait-il) à ta
seule intention. Un don princier, oui, et un don à l’état pur, entièrement gra-
tuit. Sans charge pour toi de gratitude, ni même d’en prendre note seulement,
de la gratifier même d’un regard. Incroyable, et pourtant vrai !

Ce qui est vrai, en tous cas, c’est que parmi la multitude de rêves que j’ai
notés tout au long des dix années écoulées (il doit y en avoir pas loin d’un
millier, dont bien trois ou quatre cents dont j’ai su saisir le message), il n’y
en est pas un seul qui à présent me donne l’impression de faire exception à
la règle ; d’être, non pas une création, mais le produit de quelque mécanique
psychique plus ou moins aveugle, ou de quelque force à la recherche d’une
gratification, que ce soit celle des sens, ou celle de la vanité. Dans tous sans
exception, à travers toute leur prodigieuse diversité, je sens la même “griffe”,
j’y perçois un même souffle. Ce souffle-là n’a rien de mécanique, et il ne vient
pas de moi.

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1.5 5. Le rêve messager - ou l’instant de vérité
Mais dans les premières années, je ne me posais aucune telle question.
Je ne prêtais aucune attention aux rêves qui, à ce moment, m’apparaissaient
encore comme du “tout venant”. Et même parmi ceux que je notais, je ne
m’attardais guère que sur les rêves que j’appelais alors les “rêves messagers”.
C’étaient, en somme, ceux pour lesquels il était clair d’emblée, par je ne sais
quelle prescience obscure, qu’ils étaient bel et bien porteurs d’un “message”.

Maintenant que je sais que tout rêve porte un message, et qu’il arrive que
des rêves d’humble apparence expriment un message de grande portée, ce nom
de “rêve messager” m’apparaît ambigu, et j’ai quelque réticence à l’utiliser
encore. Ce sont aussi les rêves qui, d’emblée, se signalent à l’attention comme
des “grands rêves”. “Grands” non pas, forcément, par leur longueur ou leur
durée, ou par leur richesse en épisodes ou en détails marquants ; mais dans le
sens ou parfois telle œuvre de la main ou de l’esprit - tableau, roman, film,
voir un destin - nous frappent comme une chose “grande”. Un des signes
d’un tel rêve, c’est une acuité exceptionnelle des perceptions et des pensées,
et parfois une force bouleversante des émotions, comme si le Rêveur voulait
bousculer notre inertie invétérée, nous secouer, nous crier à tue-tête : “Eh !
espèce d’endormi, réveille-toi pour une fois et fais attention à ce que je suis
en train de te dire !”.

Ce sont aussi les rêves au langage transparent, sans “code” secret ni jeux
de mots d’aucune sorte, sans rien qui cache ou qui voile. Le message y appa-
raît avec une clarté fulgurante, indélébile, tracé dans la chair même de ton
âme par une Main invisible et puissante, toi-même Lettre vivante et vibrant
acteur de la Parole à toi adressée. Et chaque mot porte, qui s’accomplit en
toi pour exprimer par les mouvements de ton âme un sens qui te concerne,
toi et nul autre, et le pose dans ta main afin que tu t’en saisisses. Celui qui
parle en ton coeur comme personne au monde ne pourrait te parler, Il te
connaît infiniment mieux et plus intimement que tu ne te connais toi-même.
Quand le temps est venu, mieux que personne, il sait quels sont les mots
vivants qui trouveront en toi résonances profondes, et quelles sont les cordes
secrètes qu’elles feront vibrer.

En bref, le “rêve messager” est celui où le Rêveur “met le paquet” pour


te dire ce qu’Il a à te dire, avec une force et une clarté exceptionnelles. S’Il
y met une telle insistance, c’est, à coup sûr, que le message est lui aussi ex-
ceptionnel, qu’il te dit une chose essentielle, une chose qu’il faut absolument
que tu saches. Peut-être le rêve vient-il te révéler des ressources insoupçon-

9
nées enfouies en ton être - une force intrépide qui s’ignore encore, ou une
profondeur vacante, ou une vocation qui attend, un destin à accomplir... -
quelque-chose à quoi jamais tu n’aurais osé rêver à l’état de veille ! Ou peut-
être est-il venu pour t’encourager à te séparer de quelque poids écrasant que
tu traînes depuis de longues années, pendant ta vie entière peut-être...

Ecouter un tel rêve, entendre son message évident, irrécusable, et ac-


cueillir la connaissance qu’il te porte, accepter cette vérité qui t’est offerte
- c’est aussi voir ta vie changer profondément, dans l’instant même. C’est
changer, c’est te renouveler, en cet instant.

Plus jamais tu ne seras celui que tu étais avant l’instant de vérité.

C’est bien pourquoi, aussi, il est si rare qu’une parole aussi brûlante soit
entendue, qu’un don aussi inestimable soit accueilli. Car en chacun de nous gît
une inertie immense, opposée à tout ce qui nous change et nous renouvelle.
Et rares sont ceux en qui cette inertie de l’âme ne se double d’une peur
incoercible, profondément enfouie.

Cette peur-là est autrement plus puissante et plus véhémente que la peur
de la maladie, de la destruction ou de la mort. Et elle a de multiples visages.
L’un d’eux, c’est la peur de connaître - de se connaître. Un autre : la peur de se
trouver, d’être soi-même. Et un autre encore : la grande peur du changement.

1.6 6. La clef du grand rêve - ou la voix de la “raison”,


et l’autre
(15 mai) Le “rêve messager” est, en somme, le rêve dont le sens est au fond
clair, évident, celui pour lequel il n’est besoin de nulle “clef” pour y pénétrer.
Du moins, pas de “clef” au sens où on aurait tendance à l’entendre dans le
contexte du rêve : quelque chose comme un “code”, ou un “dictionnaire” (de
symboles), ou sinon, à tout le moins, un recueil de recettes, d’instructions
pour une façon de s’y prendre, qui résumerait une longue expérience du rêve,
amassée peut-être par des générations d’observateurs sagaces... Bien plus :
je dis qu’une telle expérience du rêve (et fût-elle millénaire !) n’est ici du
moindre secours ; qu’elle serait même, si tu ne prends soin de l’oublier, un
leurre et une entrave, bonne pour te distraire de l’essentiel.

Confronté au premier rêve de ma vie que j’aie sondé, l’idée ne me serait


venue d’une “clef” ou d’une “façon de procéder”. (Dans le contexte, ça aurait

10
été aussi incongru que de me lever pour aller chercher un marteau ou une
scie, ou d’invoquer la loi d’Archimède pour ouvrir un robinet sur l’évier !).
Pas plus que l’idée de mon inexpérience. Le bébé qui veut téter ou qui tète
se pose-t-il des questions sur son “inexpérience” ? ! Il réclame à tue-tête ou
il tète, cela lui suffit. Pour le marmot avide de téter, la clef de la totosse,
ouvrant accès au lait généreux qui gonfle la mamelle rebondie, ce n’est ni
plus ni moins que la faim qui le pousse, ce cri d’un corps affamé, qui exige
son dû sans y aller par quatre chemins.

Comme un sein maternel, le “grand rêve” nous présente un lait dru et


savoureux, bon pour nourrir et vivifier l’âme. Et si la Mére se penche sur
nous ainsi avec bonté, c’est qu’Elle sait, Elle, même quand nous l’ignorons,
que l’âme tel un nourisson famélique, est affamée. Et la “clef” du rêve, le
“Sésame ouvre-toi !” ouvrant accès à ce lait tout proche dont nous sentons
les effluves obscurément - cette clef est en toi. C’est cette faim, la faim d’une
âme affamée.

Je ne savais rien de tout cela, bien sûr, pas au niveau conscient tout
au moins. Je ne savais ni que j’avais une “âme”, ni que celle-ci était sous-
alimentée, affamée. Et je n’avais jamais fait ni vu faire un travail sur un
rêve. C’était l’inexpérience totale. Mais pas plus que le marmot, je n’avais
besoin de rien de tout cela. Après le réveil, il y a eu quatre heures de travail
intense, un “travail” qui s’ignorait lui-même, pour “vider totosse” - aller
jusqu’au fond du rêve. En quatre ou cinq “jets” successifs, chacun reprenant le
précédent comme à mon corps défendant, par acquit de conscience, alors que
je m’apprêtais à nouveau, enfin ! à me rendormir, pour retrouver un sommeil
bien nécessaire (malencontreusement interrompu par le réveil intempestif et
le remue-ménage insolite qui l’avait suivi).

Je n’aurais su moi-même dire pourquoi je m’obstinais ainsi, coup sur


coup, à me remettre à écrire, assis dans mon lit : d’abord le récit du rêve (et
même avec un soin infini, ça m’a pris deux heures d’affilée !), puis (rallumant
à nouveau) le récit du réveil en sursaut, et des associations venues alors sur le
champ, sous le coup encore de l’émotion ; et après encore, par deux ou trois
fois d’affilée (alors qu’à chaque fois pourtant j’avais éteint et m’étais rallongé,
dans l’idée de me rendormir vite fait), pourquoi m’obstinais-je ainsi à rallu-
mer et à reprendre de quoi écrire, pour noter quelques (dernières !) réflexions
au sujet de l’étape précédente (que j’avais crue pourtant la dernière) - en finir
et qu’on n’en parle plus ! A aucun moment, je n’avais le sentiment que je fai-
sais là quelque chose de conséquence, que j’étais à la poursuite d’un sens qui
m’aurait échappé encore et qui aurait, de plus, à m’apprendre quelque chose

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d’important, voire même de crucial. Bien au contraire : c’est comme malgré
moi que mes pensées s’obstinaient à revenir sur ce rêve et sur les réflexions
qu’il m’avait déjà inspirées, alors qu’un petit diable (que je connaissais déjà,
et que depuis lors j’allais connaître beaucoup mieux encore...) me soufflait
péremptoirement que ce n’était vraiment pas sérieux de gaspiller mon temps
précieux à couper ainsi des cheveux en quatre, qu’il était grand temps que je
me rendorme pour être d’attaque après, il ne manquait pas, Dieu merci, des
choses plus sérieuses qui m’attendaient...

Visiblement, c’était là la voix de la raison, elle avait entièrement rai-


son, oui ! et pourtant - rien que cinq minutes encore (je plaidais), juste cinq
petites minutes et pas plus, pour pouvoir cette fois m’endormir l’esprit vrai-
ment tranquille, le petit boulot pas sérieux enfin terminé... Je plaidais, en
somme, l’indulgence pour cette sorte de maniaquerie en moi, qui si souvent
me force littéralement la main, que je le veuille ou non, à aller jusqu’au bout
d’un travail (visiblement sans intérêt) ou d’une idée (visiblement vaseuse)
ou ne serait-ce que de quelque vague et indéfinissable impression ; celle, par
exemple, de n’avoir pas entièrement “saisi” encore (on vous demande un
peu !) telle chose pourtant bien claire ; quitte même, à force d’insistance dé-
cidément mal placée, à me donner la pénible impression à moi-même (à cette
“voix de la raison”, j’entends) que je suis en train de “bombiner” encore, de
faire l’école buissonière au lieu de vaquer aux occupations sérieuses comme
tout le monde.

Et pourtant, si à ce moment j’avais posé pendant quelques instants, pour


me sonder à ce sujet-là, j’aurais su que dans mon travail de mathématicien
tout au moins, tout ce que j’ai fait de bon et de meilleur (et surtout tout ce
à quoi personne n’avait jamais songé et qui pourtant, après coup, s’avérait
comme ce qui “crevait les yeux”) - c’est toujours à l’encontre de cette soi-
disante “voix du bon sens” que je l’ai fait, pour avoir su écouter une autre
voix en moi : celle justement de ce “maniaque”, du gars “pas sérieux” sur les
bords, celui qui n’en fait qu’à sa tête et pour lequel je plaidais l’indulgence...

Avec le recul supplémentaire de dix ans, je vois bien clairement mainte-


nant que cette “autre voix”, c’est celle qui toujours m’aiguille vers l’essentiel ;
en même temps que la voix “de la raison”, celle du gros bon sens, essaie à
tous les coups et à tout prix de m’en détourner. Celle-ci, son seul souci, c’est
de me maintenir sagement collé aux choses répertoriées et classées, ou tout au
moins aisément reconnaissables, et par là, ressenties comme “sûres”. Car les
choses essentielles sont aussi les choses les plus délicates et les moins “sûres”
de toutes - telles des vapeurs impalpables, elles échappent aux cadres et aux

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boîtes en quoi on aimerait bien pouvoir enfermer tout l’Univers des choses
connaissables, pour avoir l’impression de Le “tenir”.

Quand tu fais taire en toi cette “autre voix”, pour suivre benêtement
celle que tout le monde suit - tu te coupes du meilleur en toi. Sans elle,
tu ne peux découvrir, ni les choses extérieures à toi (que ce soit des maths,
ou le “pourquoi” des faits et gestes d’Untel, ou les mystères du corps de la
bienaimée...), ni les choses en toi. Sans l’écouter, et aurais-tu lu tous les livres
du monde, tu ne peux entrer dans un seul de tes rêves.

A vrai dire, cette voix-là, sûrement, est la même que celle qui te parle par
le rêve. C’est celle du Rêveur, celle de la Mère. Elle te murmure tout bas où
se trouve le vrai lait, celui auquel aspire non ta surface, mais ta profondeur.
Il est tout proche de tes lèvres. Et il ne tient qu’à toi de boire.

Cette voix-là est aussi la voix de ta faim - la faim de l’âme, ou sinon, la


faim d’Eros, d’Eros-qui-veut-connaître. Mais même quand Il parle d’Eros (et
Il en parle souvent), c’est toujours à l’âme que s’adresse le Rêveur, et à la
faim de l’âme. Suivre la faim et boire, c’est aussi suivre cette voix.

C’est cette faim en toi, et l’humble voix de cette faim, mal assurée, comme
honteuse d’elle-même - c’est là la “clef du grand rêve”, du rêve-messager. Il
n’y en a pas d’autre. Elle tourne sans bruit, et rien ne semble se passer. Tant
que tu n’as pas tourné jusqu’au bout, rien ne se passe et rien ne s’est passé
- rien en tous cas qui ne puisse, dans les minutes déjà qui viennent, reglisser
dans les marécages de l’oubli et disparaître.

C’est quand tu as tourné jusqu’au bout, seulement, que soudain, tout


a changé : tu étais devant une porte fermée, et la voici miraculeusement
ouverte ! Tu étais dans le noir ou dans la pénombre, et voici une irruption de
lumière !

C’est là le signe que tu as été “jusqu’au bout”, que tu as touché le fond


du rêve, bu le lait à toi destiné. Tu ne risques pas de t’y tromper. Celui qui
a vécu un tel moment, ou ne serait-ce que la découverte de ceci ou de cela
(et qui ne l’a vécu, ne serait-ce que dans son enfance !) - celui-là sait bien de
quoi je parle : quand d’un magma informe soudain naît un ordre, quand une
obscurité soudain s’éclaire ou s’illumine...

Mais quand la découverte vient comme une révélation sur toi-même, bou-
leversant ta relation à toi-même et au monde, c’est comme un mur alors qui

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s’écroule devant toi, et un monde nouveau qui s’ouvre. Ce moment et ce
qu’il vient de t’enseigner, tu sais bien (sans même songer à te le dire) que
tu ne risques pas de l’oublier jamais. La connaissance nouvelle fait partie de
toi désormais, inaliénable - comme une partie intime et vivante et comme la
chair même de ton être.

1.7 7. Acte de connaissance et acte de foi


(16 mai) J’écrivais hier qu’il n’y avait pas d’autre clef pour le “grand
rêve” que la faim de l’âme. Quand, sous l’impression encore du rêve que tu
viens de faire, tu sais écouter l’humble voix de cette faim, alors, sans même
le savoir, tu es en train de tourner une clef délicate et sûre. Et je te souhaite
la grâce de ne pas t’arrêter en chemin, avant que ne soit effacé le pêne et que
la porte, fermée une vie durant, ne se soit ouverte...

J’ai pensé pourtant aussi à la foi en le rêve. Quand je me suis réveillé


sous l’afflux soudain d’une émotion si grande que mon âme ne la pouvait
contenir, j’ai su au même instant, d’une façon sûre : ce rêve me parlait, et
ce qu’il me disait avec une telle puissance bouleversante, il était important,
il était crucial que j’en prenne connaissance. Je l’ai su, non pour l’avoir lu
quelque part ou pour y avoir réfléchi un jour, mais par science immédiate et
certaine. Comme il arrive aussi, quand quelqu’un te parle (et peu importe
que tu le connaisses ou que tu le voies pour la première fois), que tu saches
de façon sûre et sans avoir eu à te sonder, que ce qu’il te dit est vrai. Ce
n’est pas là une impression, plus ou moins forte ou convaincante, mais bien
une connaissance. L’impression peut tromper, mais non cette connaissance-
là. Certes, il te faut toi-même être en un état particulier, un état d’ouverture,
ou de rigueur, ou de vérité (qu’on l’appelle comme on voudra), pour savoir
distinguer, sans nuance d’un doute, entre une simple impression, et une telle
connaissance immédiate. Un tel discernement, qu’il soit perçu dans le champ
de la conscience, ou qu’il reste subconscient (et peu importe en l’occurence),
n’est pas de l’ordre de la raison, ou d’une intuition de nature intellectuelle.
C’est un acte de perception d’essence spirituelle. En cet instant, l’œil spirituel
en nous, qui percoit et distingue le vrai et le faux, est ouvert ou entrouvert
et voit.

Je crois qu’une telle perception aiguë du vrai et du faux, l’espace d’un


éclair, est présente dans la psyché plus souvent qu’on pourrait le penser ; sinon
d’une façon pleinement consciente, du moins dans les couches de la psyché
proches de la surface. Mais un tel discernement, une telle connaissance n’est
pas efficace par elle-même. Elle est comme un scalpel au tranchant effilé,

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avant qu’une main ne s’en soit saisi. Assumer une telle connaissance fugace
surgie en toi, t’en saisir, la rendre efficace, opérante, ce n’est ni plus ni moins
que “la prendre au sérieux”, c’est “y croire”. C’est un acte de foi. Seul l’acte
de foi rend “efficace”, rend agissant l’acte de connaissance. Il est la main qui
saisit l’outil.

Quand on parle de “foi”, on pense généralement à la “foi en Dieu” (et


Dieu seul sait à chaque fois ce qu’il faut entendre par là...), ou en une reli-
gion déterminée, ou en une croyance particulière. Ce n’est pas de cela qu’il
est question ici, visiblement, ni de la “foi” en telle personne ou telle autre. Il
s’agit d’une “foi” en quelque chose d’immédiat, qui se passe en nous-mêmes
à l’instant même : cet acte de connaissance qui vient d’avoir lieu, nous dési-
gnant telle chose comme “vraie”, ou comme importante. On pourrait dire que
c’est une foi “en soi-même”, ou pour mieux dire : une foi en certaines choses
qui se passent en nous, nous ne savons nous-mêmes pourquoi ni comment,
en certains moments de vérité perçus comme tels. Un instinct obscur et sûr
nous avertit que de ne pas faire confiance sans réserve à cet acte qui vient
d’avoir lieu, à cette perception aiguë nous livrant une connaissance certaine,
serait une abdication, une renonciation à la faculté, dévolue à nous comme
à chacun, d’une connaissance personnelle, directe et autonome de choses qui
nous concernent.

A vrai dire, l’acte de connaissance au plein sens du terme inclut l’acte de


foi, qui lui donne crédit et qui prend cette connaissance comme point de dé-
part et tremplin d’une action. Car tant que l’acte de foi, générateur d’action,
n’est pas inclus, la connaissance reste entachée de doute, elle est incomplète
et inefficace, mutilée de sa raison d’être même. Et l’“état de vérité” dont je
parlais tantôt, où l’acte de connaissance prend naissance, n’est réalisé pleine-
ment que quand il inclut, dans le silence même d’une écoute, cette tonalité
d’ardeur, d’implication de soi sans réserve d’où jaillit, invisible et pourtant
agissant, l’acte de foi. Un tel état de vérité, au plein sens du terme, est parmi
les choses les plus rares du monde, et du plus grand prix.

Dans quelle mesure un tel état nous vient comme une grâce, comme un
don gratuit venu d’ailleurs, et dans quelle mesure il dépend de nous - d’une
rigueur, d’une probité, d’un courage... C’est là un mystère. C’est pour moi
un des grands mystères de la psyché, et de sa relation à la Source de toute
connaissance.

D’où me venait cette connaissance immédiate au sujet du rêve que je


venais de faire ? Visiblement, elle ne provenait d’aucune expérience d’aucune

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sorte, et encore moins d’une réflexion. Je crois pouvoir dire, sans nuance de
doute, que c’était là une chose qui m’était “dite” en même temps que le rêve,
par le fait même que ce rêve était bel et bien vécu par moi, et avec une telle
force, et que je ne pouvais absolument pas récuser le témoignage de ce vécu,
ni la connaissance (inséparable, à vrai dire, de celui-ci) : que ce vécu avait,
au delà de son sens “littéral”, un autre sens, et qui me concernait de façon
autrement plus profonde.

Peut-être même pourrais-je dire qu’au niveau spirituel, l’acte de connais-


sance “partiel”, ou “préliminaire”, dont je parlais au début, ne vient jamais
de nous, de notre psyché limitée mais toujours de Celui en nous qui sait : de
celui qui, pendant le sommeil, nous parle par le rêve, et pendant la veille, de
toute autre façon qui Lui plaît. Dire que cet acte de connaissance incomplet
a lieu, signifierait donc qu’Il nous parle de ce que nous ne pourrions savoir
par nos seuls moyens, et que de plus nous “écoutons”, que nous “prenons
connaissance” de ce qu’Il nous dit. L’état de vérité partiel serait alors l’état
de silence intérieur et d’écoute, qui nous permet de distinguer clairement la
Parole du bruit environnant. La participation de la psyché est donc ici pas-
sive, le rôle actif étant tenu par “la Source”, ou “le Rêveur”, ou “la Mère”
ou quelque autre nom qu’on donne à Cela ou à Celui ou Celle en nous qui
toujours sait, et de science profonde et sûre.

L’acte de foi par contre provient de nous, de l’âme. C’est l’acte par le-
quel nous “ajoutons foi” à ce qui nous est dit (la langue française est ici
particulièrement bien inspirée !), et ceci au plein sens du terme : nous nous
donnons, à l’instant même, à cette connaissance qui vient d’être donnée et
reçue, en agissant sans réserve ni hésitation selon ce que nous inspire cette
connaissance qui vient d’apparaître.

Ainsi l’acte de connaissance complet, incluant l’acte de foi, apparaît comme


un acte commun auquel participent, indissolublement, deux partenaires :
l’initiative revient à Dieu (pour lui donner cette fois le nom qui lui revient),
et l’âme y fait figure d’interlocuteur de Dieu, tour à tour recevant le don de
sa Parole, et se donnant par l’acte de foi. Tel, du moins, m’apparaît l’acte
de connaissance qui a lieu au niveau qui m’intéresse ici, celui de la réalité
spirituelle.

Bien sûr, ces choses-là, comme pratiquement tous les processus et actes
créateurs, ont lieu (sauf rares exceptions) dans l’Insconscient, à l’abri du
regard. De plus, le plus souvent nous n’avons aucune connaissance d’un “In-
terlocuteur”, pas même (je crois) dans les couches profondes de la psyché.

16
C’était le cas, notamment, en cette première fois où j’ai sondé un rêve. Au
niveau conscient tout au moins (et comme je le soulignais hier), ce qui don-
nait le ton alors et dominait “la main haute”, c’étaient les résistances au
changement, alias “le petit diable”, se présentant sous les apparences les plus
convaincantes de la “voix de la raison” ! Pourtant, l’acte de foi avait eu lieu
bel et bien et ladite foi, bien accrochée dans l’Inconscient (et sans se soucier,
certes, de se nommer au grand jour...), tenait bon tout en se faisant humble
et quasiment soumise : juste encore cinq petites minutes, pour terminer... Et
elle n’a pas lâché, jusqu’à ce que le pene enfin se désenclenche et que la porte
verrouillée soit soudain grande ouverte.

Dans les heures et les jours qui ont suivi la percée, cette foi en “le rêve” est
devenue pleinement consciente. C’était alors, et est resté, une foi totale, sans
réserve, une connaissance sûre et inébranlable : je savais, sans que jamais s’y
soit mêlé le moindre doute, que je pouvais faire entièrement confiance à mes
rêves. Si réserve il y avait, elle ne concernait jamais le rêve ou Celui qui me
parlait par le rêve, mais uniquement la compréhension à laquelle je parvenais
sur tel rêve ou tel autre, plus ou moins complète, plus ou moins assurée d’un
cas à l’autre. Dans le cas du premier rêve que j’ai sondé, une fois arrivé au
bout, je savais, certes, sans possibilité du moindre doute, que le “message”
avait passé - que le rêve avait fait “mouche” !

Cette connaissance, cette totale confiance en le rêve, n’est pas le fruit


de l’expérience. Après coup, elle se trouve confirmée surabondamment par
l’expérience, c’est une chose entendue - mais c’est là une chose qui allait de
soi. A vrai dire, avant aujourd’hui, je n’ai jamais songé à m’interroger sur
la provenance de cette connaissance, de cette confiance totale, cette foi. Elle
est de même nature, il me semble, que la connaissance que j’ai depuis tou-
jours de la “force” en moi - de la capacité de connaître de première main, et
de créer sans avoir à imiter quiconque. Les deux connaissances me semblent
quasiment indistinguables. Sans me l’être jamais dit en clair, je sentais bien,
d’emblée, que ce qu’il y avait de meilleur en moi était de la même essence
que le Rêveur. Il était un peu comme un frère aîné, espiègle et bienveillant,
sans la moindre complaisance et en même temps d’une inlassable patience.
Certes, il me dépassait infiniment par le savoir, par la pénétration du re-
gard, par son prodigieux pouvoir d’expression et, surtout, par une liberté
déconcertante, infinie. Pourtant, tout limité que je sois, enfermé de toutes
parts par mes œillères, il y avait, jamais formulé, cet irrécusable sentiment
de parenté. Il était confirmé par l’intérêt évident que le Rêveur prenait à
ma modeste personne. Mais surtout, il me semble, ce sentiment apparaissait
dans une sorte de connivence quasiment, se manifestant dans certains rêves ;

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dans ceux surtout qui recélaient un comique caché, souvent désopilant, der-
rière des apparences gravissimes, voire dramatiques ou macabres. Arriver à
“entrer” dans un de mes rêves et par là-même, dans l’esprit dans lequel il
avait été créé, c’était aussi, un peu, me dépouiller pour un moment de ma
lourdeur coutumière, et me retrouver dans ce qu’il y a de meilleur en moi,
par cette communion espiègle, cette connivence avec Celui qui me parlait par
le rêve.

Il me semble maintenant que progressivement, au fil des ans, cette foi en


mes rêves, ou pour mieux dire, cette foi en le Rêveur, s’est décantée, comme
la quintessence même de la foi en ce qui est le meilleur en moi - en ce qui me
rend capable de connaître, d’aimer, de créer par la main, l’esprit et le cœur.

Cette foi-là m’a accompagné ma vie durant. Elle se confond avec ma foi
“en la vie”, “en l’existence”. Ce n’est pas une croyance, une opinion sur ceci
ou cela, mais la réponse agissante à une connaissance. Cette foi n’est pas
affectée par l’expérience de mes limitations et de mes misères, ni par celle de
mes erreurs ou de la tenace fringale d’illusion en moi. Toute expérience de
moi-même et toute découverte de moi, que ce soit celle d’une grandeur ou
celle d’une misère, approfondit la connaissance et vivifie la foi.

Depuis peu, la nature de cette foi est mieux comprise, en même temps
qu’elle a reçu une assise nouvelle ; un centre et un fondement, à la fois en moi
et hors de moi, et qui me dépasse infiniment, alors que je lui suis intimement
et mystérieusement relié. Il a fallu pour cela que le Rêveur se révèle à moi
comme Celui qu’Il est. Mais j’anticipe !

1.8 8. La volonté de connaître


(17 mai) Il pourrait sembler que hier, j’aie mis le doigt sur une “deuxième
clef” du grand rêve, après avoir affirmé péremptoirement avant-hier qu’il n’y
en avait qu’une seule ! Mais en s’arrêtant sur la chose un instant, il apparaît
que ces deux clefs sont en réalité indistinguables - c’est en réalité la même
clef, vue sous deux angles ou de deux côtés différents. La première, disais-je,
c’est une faim spirituelle que le rêve vient combler, et la voix de cette faim,
qui te dit : voici la nourriture dont tu as besoin ! Et la deuxième, dont je
parlais hier, c’est l’acte de foi, par quoi tu ajoutes foi à cette voix et lui
obéis. Les deux ensemble : prendre connaissance de cette voix et lui donner
foi, ne sont autres que l’acte complet apparu dans la réflexion d’hier, l’“acte
de connaissance” au plein sens du terme celui qui fait un avec l’action.

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Je crois que dans le sillage immédiat de tout grand rêve, venant apporter
une nourriture essentielle à l’âme affamée, la “voix de la faim” est bel et bien
présente - le marmot braille bel et bien ! S’il est si rare pourtant que le rêve
fasse “mouche”, c’est parce qu’il y a quelqu’un (le “petit diable” péremptoire
dont je parlais, alias “la voix de la raison”) qui s’empresse de faire taire le
braillard affamé. Pour le dire autrement : il y a bien la “clef” du rêve, à portée
de la main - mais la main, au lieu de s’en saisir pour l’usage qui s’impose, la
jette à la ferraille (comme chose ridicule et déraisonnable à souhait...). Cela
fait, on se gratte la tête et on se dit : qu’est-ce qu’il peut bien vouloir dire,
ce rêve pas comme les autres que je viens de faire ? ! Et si on a du temps
de reste, on va fouiller dans un livre sur les rêves, ou on va en parler à son
psychanalyste...

Ce qui a manqué, c’est l’acte de foi. Une foi en une chose tout ce qu’il y
a de délicat, d’imperceptible quasiment, au point même de paraître tout à
fait déraisonnable. Car ce soi-disant “braillard” dont je parlais, l’âme chétive,
malade, ignorée - elle “braille” à voix très basse. La voix d’une qui sait bien
qu’elle n’est jamais écoutée. On l’entend, mais on ne l’écoute jamais, tout
occupé qu’on est à la faire taire vite fait.

J’ignore si le récit naïf et sans fard de ma propre expérience t’aidera (ou


aidera quiconque) à “sauter le pas”, à entrer dans un de tes grands rêves. Ce
que je sais par contre, c’est qu’en l’absence de l’acte de foi dont je parlais,
aucun auxiliaire technique (dictionnaire, méthode, analyste) ne te sera du
moindre secours. Le Rêveur ou Dieu en personne viendrait-il t’expliquer en
long et en large le sens du rêve, par le langage des mots venant seconder la
langue du rêve que tu récuses, que cela ne te servirait de rien. Tu dirais “oui,
comme c’est intéressant ! Merveilleux !”, et ça entrera dans une oreille pour
sortir vite fait par l’autre. L’oreille spirituelle j’entends, qui est la seule ici
qui compte. Ce n’est pas une question de concepts que la raison associe et
que la mémoire retient. C’en est aussi loin que le jeu d’amour est loin d’un
traité gynécologique, ou le parfum de la femme aimée, ou d’une fleur que tu
respires, est loin de la formule chimique qui prétend le “décrire”.

Pour le dire autrement : l’acte décisif, l’acte de foi, n’est pas acte de
l’intellect, mais acte et expression d’une volonté spirituelle : la volonté du
marmot affamé, de boire bel et bien à la mamelle tendue vers lui. Car, si
étrange que cela puisse paraître, l’âme a beau être affamée, il y a une force
plus forte encore qui la retient de boire, et même, de vouloir seulement boire.
Comme un gosse malheureux, peut-être, qui en aurait trop vu, et qui, tout
affamé qu’il soit, n’oserait plus écouter et suivre la voix de sa faim. La chose

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d’ailleurs existe bel et bien - des nourrissons affamés et chétifs, qui préfèrent
se laisser mourir, plutôt que de boire. La chose étrange, c’est que l’âme de
tous ou presque tous est dans cet état-là (et je n’y ai pas fait exception).
Avec cette différence seulement que l’âme, cette grande Invisible, a la peau
si dure, qu’elle ne crève jamais, quoi que tu fasses ! Elle végète, elle dépérit,
elle vivote, mais elle ne meurt pas.

Ceci dit, quand un enfant à la mamelle, si affamé soit-il, refuse de boire,


c’est inutile de lui parler même par la voix des anges - il ne boira pas plus pour
autant. Et si tu n’as pas la volonté de “boire”, d’apprendre quelque chose à
ton propre sujet - que cette chose te vienne par un rêve ou de toute autre
façon - tu auras beau faire, et tes amis ou l’analyste auront beau faire, tu ne
boiras pas, tu n’apprendras rien. Même Dieu en personne (à supposer qu’il
prenne une telle peine, dont Il sait bien d’avance qu’elle est peine perdue...)
n’y arriverait pas. Car Il respecte ta liberté et tes choix, plus que toi-même
ni personne au monde ne les respecte...

1.9 9. La porte étroite - ou l’étincelle et la flamme


(18 mai) J’avais pensé que je passerais rapidement sur le “cas” du “grand
rêve” ou rêve messager, puisque c’est aussi le cas où il n’y a, du point de vue
technique, pratiquement “aucun problème”. Tant je reste, dans mes réflexes à
fleur-la-peau (et surtout dans un livre, censé “faire sérieux” !), enfermé comme
tout le monde dans l’attitude consistant à ne considérer comme “sérieux” et
digne d’attention que l’aspect technique, “savant” des choses, les “recettes”
sûres (ou prétendues telles) et toutes prêtes à l’emploi.

Je sais bien pourtant que les grands rêves, tout exceptionnels qu’ils soient,
sont ceux qui sont de très loin les plus importants - plus importants à eux
seuls que tous les autres réunis ! En écouter un seul, c’est déjà “changer d’éta-
ge”. C’est sauter d’un niveau de conscience à un niveau supérieur, quelque
chose que dix ans, ni cent ans ni mille d’expérience de ta vie ne saurait, à
elle seule, accomplir. Oui, vivrais-tu mille vies d’affilée, tu ne pourras, pour
passer à ce nouveau stade qui t’attend, éluder cette “porte étroite” que je me
suis efforcé de décrire, tu ne pourras faire l’économie de l’acte de connais-
sance et de foi, surgi d’une volonté spirituelle ferme et sans atermoiement.
(Cet acte que j’ai été conduit, presque malgré moi, à essayer de cerner en
tâtonnant.). Le seuil est là devant toi, sur le chemin de la connaissance. Que
tu l’abordes dans le sillage d’un “grand rêve” (cette main tendue par Dieu !)
ou de toute autre façon, il te faut passer par cette porte-là. Sa clef est dans
ta main et dans celle de nul autre. Alors même que Dieu te comblerait des

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grâces les plus inouïes (et l’apparition d’un grand rêve est à elle seule déjà
une inestimable grâce...), ce serait en vain, s’il n’y a en toi la foi pour y croire
et la volonté pour t’en saisir. Car même désirant et voulant ton bien, Dieu
ne te forcera pas la main, ni ne l’animera à ta place pour l’acte qui incombe
à toi, et non à Lui ni à aucun autre être sur terre ou ailleurs.

C’est donc là une situation entre toutes où “le problème” n’est pas tech-
nique, n’est pas celui d’un savoir ni d’une perspicacité, mais se situe ailleurs.
C’est l’“ailleurs” dont personne ne parle jamais, tant de nos jours il semble
méprisé de tous (y compris de ceux qui battent pavillon “spiritualité”).
“L’ailleurs” de ces choses délicates et élusives, choses de l’ombre et de la
pénombre, que le langage arrive à évoquer (car il n’y a personne, sûrement,
en qui ne repose une silencieuse connaissance de ces choses...), mais jamais à
décrire, à définir, à réellement “saisir”. Car le commencement et l’essence de
l’acte créateur est insaisissable. Il échappe à jamais aux mains pataudes de
la raison, et à son filet, le langage.

Pourtant, une fois présente la volonté de connaître, et fermement disposée


à agir, la raison et le langage en sont des instruments précieux, voire indispen-
sables. Car par la seule apparition de cette foi, de ce désir, de cette volonté, la
percée n’est pas accomplie pour autant, la porte ne s’est pas ouverte. J’ai dit
que c’était la clef et la main qui tient la clef ; encore faut-il l’ajuster dans la
serrure et tourner. C’est là l’“intendance”, c’est là le “travail”, travail “sans
problème”, peut-être. Mais tu ne peux pas plus en faire l’économie que de
l’acte préalable, l’acte de foi et de volonté qui débouche sur ce travail et qui
seul lui donne son sens et le rend possible. Et c’est dans ce travail aussi que
la saine raison, et son serviteur le langage, reprennent tous leurs droits.

Foi, désir, volonté sont l’étincelle jaillie soudain, comme appelée par le
combustible tout prêt, offert en pâture au feu qui doit le brûler et le consumer.
Le travail du feu est le prolongement immédiat et naturel du jaillissement
de l’étincelle, mordant dans la nourriture à elle offerte et la dévorant jusqu’à
l’épuisement. Point n’est besoin de prescrire à l’étincelle ce qu’elle doit faire :
il est dans sa nature même de se transformer en feu en mordant, et dans la
nature du feu de dévorer jusqu’à l’achèvement, dans ses épousailles ardentes
avec la matière qu’elle consume.

Et ton désir et ta faim sont l’étincelle et le feu jaillissant de ton être et


dévorant le bois qui t’est offert par Dieu.

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1.10 10. Travail et conception - ou le double oignon
Mais c’est sur le travail pour entrer dans un rêve messager que je m’apprê-
tais à dire quelques mots. Tu t’étonneras peut-être qu’il soit encore question
de “travail”. N’avais-je pas prétendu que ce qui distingue justement le rêve
messager des autres, c’est que son sens est “évident”, exprimé à notre inten-
tion avec une clarté fulgurante ? !

Et tel est bien le cas en effet. Mais cette “évidence” n’apparaît qu’une
fois arrivé au terme du travail. C’est même ce sentiment d’évidence, que ce
sur quoi tu viens soudain de déboucher, c’est ce que tu aurais dû voir dès le
début comme la chose évidente - c’est ce sentiment-là qui est un des signes
(sinon le premier, ni celui qui touche le plus) que “ça y est”, que tu as touché
au fond du rêve...

L’apparition soudaine d’un tel sentiment n’est d’ailleurs pas chose spéciale
à la compréhension du grand rêve. Celui-ci représente simplement un des cas
où elle est la plus flagrante. Je crois même qu’elle est plus ou moins commune
à tout travail de découverte, aux moments où celui-ci soudain débouche sur
une compréhension nouvelle, grande ou petite. J’en ai fait l’expérience encore
et encore tout au cours de ma vie de mathématicien. Et ce sont les choses les
plus cruciales, les plus fondamentales, au moment où elles sont enfin saisies,
qui sont celles aussi qui frappent le plus par leur caractère d’évidence ; celles
dont on se dit après-coup qu’elles “crevaient les yeux” - au point qu’on se
trouve stupéfait que soi-même ni personne n’y ait songé avant et depuis
longtemps. Ce même étonnement, je l’ai rencontré à nouveau, et tout autant,
dans le travail de méditation - ce travail à la découverte de moi-même qui
est venu, peu à peu, à se confondre quasiment avec le travail sur mes rêves.

Les gens ont tendance à ne pas y faire attention, à ce sentiment d’évidence


qui accompagne si souvent l’acte de création et l’apparition de ce qui est
nouveau. Souvent même on refoule la connaissance de ce qui peut sembler,
en termes des idées reçues, un étrange paradoxe. Mais la chose est sûrement
bien connue, au fond, à tout un chacun qui a vécu un travail de découverte
(qu’il soit intellectuel, ou spirituel), et même à celui qui a vécu simplement le
jaillissement soudain d’une idée imprévue (et qui n’a vécu de tels moments !),
alors que le travail qui l’a préparée est resté entièrement souterrain.

Cette impression d’évidence, et cet étonnement, sont rarement présents


dès le premier contact avec la chose nouvelle (le message d’un rêve, disons).
L’œil ne la perçoit d’abord que d’une façon toute superficielle, voire distraite,

22
dans une sorte de flou, englobant cette chose et d’autres également floues
et incomprises, et dont elle n’a pas tellement l’air de se distinguer ; alors
que c’est elle pourtant qui va se révéler être comme l’âme et le nerf qui
animent tout le reste. Cette révélation se produit une fois seulement que
l’image mentale a dépassé ce premier stade plus ou moins amorphe, qu’elle-
même est devenue mouvement et vie, tout comme la réalité qu’elle reflète.
C’est cette métamorphose justement, d’une image amorphe en une vivante
réalité intérieure (expression fidèle d’une réalité vivante “objective”), qui est
préparée par le travail et en est la véritable raison d’être. La chose n’est vue
pleinement qu’au terme de ce travail. C”est alors seulement qu’elle apparaît
dans toute son “évidence”, dans sa vivante simplicité.

On peut voir ce travail comme un travail d’“organisation”, instaurant un


ordre dans ce qui d’abord paraissait amorphe ; ou comme une “dynamisation”
ou “animation”, insufflant vie et mouvement à ce qui semblait inerte. Inertie
et amorphie ne sont pas inhérentes à ce qui est regardé (sans être encore
vraiment “vu”), mais bien à l’œil qui voit mal, encombré qu’il est par le
ballast des images anciennes, l’empêchant d’appréhender le nouveau.

Mais plus que toute autre chose, le travail dont je veux parler est un travail
d’approfondissement, une pénétration de la périphérie vers les profondeurs.
C’est bien ainsi que je l’ai ressenti, de façon quasiment charnelle, dès la
première fois où j’ai médité, et à nouveau, deux jours plus tard à peine, quand
pour la première fois dans ma vie j’ai sondé le sens d’un rêve. Je perçois cet
approfondissement de deux façons différentes, irrécusable l’une et l’autre,
comme deux aspects également réels, et en quelque sorte complémentaires,
d’un même et laborieux cheminement.

Voici le premier. L’esprit entre et pénètre dans la chose qu’il s’agit de


connaître, comme si celle-ci était formée de couches ou de strates successives ;
sondant laborieusement une couche après l’autre, traversant celle-ci et la
quittant à son tour pour pénétrer dans celle qui la suit, et poursuivant sans
répit sa tenace progression jusqu’à ce qu’enfin il touche au fond.

C’est au moment même où tu touches au fond que prend naissance la


chose nouvelle - l’image vivante, incarnation d’une connaissance nouvelle et
véritable, te livrant une réalité devenue soudain tangible, irrécusable.

C’est là l’aspect en quelque sorte “externe” du travail d’approfondisse-


ment, où l’esprit qui pénètre joue le rôle actif, “masculin”. Il y prend figure
d’un opiniâtre insecte rongeur, se frayant un chemin à travers les couches

23
successives d’un gros oignon, comme attiré par un obscur instinct vers le
cœur du bulbe où il doit plonger pour y connaître, qui sait ? quelque éblouis-
sante métamorphose, dont il serait bien incapable de se faire d’avance la
moindre idée. Le franchissement de chaque “interface” d’une strate de l’oi-
gnon à l’autre représente le franchissement d’un “seuil”, par passage d’un
certain “ordre”, déjà capté par l’image mentale, à l’ordre qui le suit, corres-
pondant à un degré d’organisation et d’intégration supérieur.

Et voici le deuxième aspect du travail d’approfondissement, l’aspect in-


terne. C’est la psyché maintenant qui est pénétrée, c’est elle qui joue le rôle
réceptif ou passif, “féminin”. L’“oignon” cette fois n’est pas la substance in-
connue que l’esprit pénètre et sonde, mais c’est la psyché elle-même, perçue
comme une formation de couches superposées, depuis la surface (l’écran où se
projettent les impressions et prises de connaissance pleinement conscientes)
jusques aux parties de plus en plus profondes et reculées de l’Inconscient.
Ce qui maintenant doit se frayer un chemin, depuis la pelure périphérique
jusqu’au cœur même de l’oignon, c’est la perception et la compréhension de
la chose que je désire connaître - ou pour mieux dire, c’est cette chose elle-
même qui, par la vertu de l’attention qui l’accueille et alors même qu’elle
serait extérieure à moi, se trouve aussi en moi avec une vie qui lui est propre,
participant et de ce qui est extérieur à moi, et de ce qui est intérieur et
y répond. Le mûrissement progressif et le déploiement d’une compréhension
d’abord embryonnaire, est visualisée et vécue comme une telle progression de
la chose à connaître, comme sa descente obstinée à travers mon être, depuis
la mince couche périphérique jusque vers les profondeurs de l’Inconscient. Au
fur et à mesure, ce cheminement se trouve reflété, comme en un miroir, de
façon plus ou moins claire, plus ou moins complète, sur l’écran de la connais-
sance consciente. Un peu comme si à chaque moment le chemin déjà parcouru
servait de communication, tel le couloir optique d’un périscope, entre la pé-
riphérie et la couche extrémité du chemin, pour projeter dans le champ de
la conscience et lui rendre accessible ce qui se trouve et se passe dans cette
couche-là.

Ce deuxième aspect du travail, l’aspect “féminin” ou “yin”, est important


surtout, il me semble, quand il s’agit d’intégrer pleinement une connaissance
qui est de nature avant tout spirituelle. Souvent, cette connaissance est déjà
présente, peut-être depuis longtemps, voire depuis toujours, dans les couches
les plus profondes de la psyché. Mais tant que les forces répressives provenant
du “moi”, du conditionnement, la maintiennent prisonnière dans le fin fond
de l’Inconscient, son action reste limitée voire minime, sinon nulle. Du côté
opposé, une soi-disante “connaissance” qui serait limitée à la “pelure de l’oi-

24
gnon”, sous forme (disons) d’une “opinion” ou d’une “conviction”, provenant
de lectures, de discussions ou simplement de “l’air du temps” culturel, ou
d’une réflexion, voire même d’une intuition subite - une telle “connaissance”
mérite rarement de nom. Je mettrais pourtant à part le cas de l’“intuition
subite”, par exemple une première intuition du message d’un rêve, apparue
sous le coup de l’émotion dès le moment du réveil. A coup sûr, elle est une
projection instantanée, dans le champ conscient, d’une connaissance présente
dans des couches plus ou moins profondes de la psyché (projection peut-être
incomplète, ou déformée). Mais même dans ce cas, cette connaissance par-
tielle, présente à la fois à la surface et au cœur, reste inefficace. Elle le reste,
aussi longtemps que ne s’est pas accompli le travail d’approfondissement, as-
surant la “jonction” (pour ainsi dire) entre la connaissance profonde (faisant
fonction de “source”) avec sa projection à la périphérie. Il faut d’abord que
celle-ci se fraye un chemin, cahin-caha, couche après couche, jusqu’au fond,
jusqu’au retour à sa source.

Si ce travail s’arrête avant d’être arrivé à son terme, et ne manquerait-il


que l’épaisseur d’un cheveu - c’est comme si aucun travail n’avait été fait.
Comme si le spermatozoide s’était arrêté dans sa course, avant de toucher
l’ovule et de se fondre avec lui en un nouvel être. La fécondation ultime, la
conception instantanée de l’être nouveau, a lieu (quand le cheminement se
poursuit jusqu’au contact ultime) ou elle n’a pas lieu (quand il s’arrête avant
d’être arrivé à terme). Il n’y a pas de moyen terme, pas de juste milieu. On
ne naît ni ne renaît à moitié.

Tu saisis ta chance, ou tu la laisses passer. Tu renais, ou tu restes celui


que tu étais - le “vieil homme”.

1.11 11. Le Concert - ou le rythme de la création


(19 et 20 mai) Dans cette première partie de mon témoignage sur mon
expérience du rêve, mon propos est de faire le récit des enseignements de
cette expérience qui m’apparaissent les plus essentiels pour la connaissance
du rêve en général. Ils sont tous de nature non technique, touchant avant tout
à la nature même du rêve et de la connaissance que nous pouvons en avoir.
Et voilà déjà cinq jours d’affilée que je me vois conduit, jour après jour et
comme sous la contrainte d’une logique intérieure muette et péremptoire, à
m’attarder sur le rêve messager, épluchant et scrutant l’une après l’autre les
différentes étapes et les mouvements de l’âme dans le délicat et ardent périple
qui conduit (quand les vents de l’esprit sont propices...) de l’apparition du
rêve à la compréhension de son message.

25
Le fait que le message du grand rêve nous concerne de façon névralgique
et profonde lui donne une portée et une dimension spirituelle exceptionnelles,
voire unique dans l’aventure d’une vie humaine. C’est un appel, une inter-
pellation puissante, une invitation pressante à un renouvellement créateur de
l’être à passer sans retour d’un niveau de développement spirituel à un autre,
moins fruste, moins borné, moins indigent voire misérable. C’est là un aspect
presque toujours négligé, sur lequel j’ai été amené à revenir encore et encore,
sur lequel on ne peut trop insister.

Mais quand je fais abstraction de cette dimension unique du rêve mes-


sager, ce qui me frappe surtout dans le récit de ces derniers jours est en
fait en direction en quelque sorte opposée : toutes les autres particularités
du “périple de connaissance” que j’ai évoquées à l’occasion du grand rêve se
retrouvent plus ou moins telles quelles dans le “processus de la connaissance”
en général. Mais peut-être vaudrait-il mieux l’appeler “processus de la dé-
couverte”, pour bien indiquer qu’il s’agit des processus par lesquels apparaît
une connaissance nouvelle, où une connaissance déjà acquise, déjà intégrée à
notre être, se renouvelle.

Une chose remarquable m’était déjà apparue progressivement au cours


des dix années écoulées, au sujet de ces processus créateurs : c’est que sous
des formes certes variables à l’infini, on y reconnaît les mêmes aspects es-
sentiels, quel que soit le “niveau” psychique où se situe la connaissance qui
se développe et se renouvelle. Je distingue trois tels niveaux ou “plans” :
la connaissance dite “sensuelle” ou “charnelle” (qui inclut la connaissance
“érotique”, au sens restreint et courant du terme), la connaissance “intel-
lectuelle” et “artistique” (laquelle constitue un stade d’évolution supérieur
de la connaissance “érotique” des choses, sans être pourtant de nature es-
sentiellement différente), enfin, la connaissance “spirituelle”. Celle-ci est de
nature foncièrement différente des deux modes ou niveaux de connaissance
précédents, et (aux yeux de Dieu tout au moins...) d’essence supérieure.

Entre ces trois grands plans de la connaissance, dont les deux premiers
restent tout proches, mais dont le troisième, le plan spirituel, se trouve loin
au delà de ceux-ci, on perçoit pourtant des correspondances intimes et mys-
térieuses. Comme si les deux plans inférieurs étaient des reflets, ou mieux, des
“paraboles”, imparfaites et fragmentaires et pourtant essentiellement “fidè-
les”, du plan spirituel, dont ils seraient pour nous les messagers énigmatiques
et méconnus. Et le rêve m’est apparu peu à peu, au fil des ans, comme
l’“Interprète” par excellence, nous faisant signe comment “remonter” des

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mots de la chair et de ceux de l’intelligence humaine, vers la réalité origi-
nelle, qui est notre patrie véritable et notre inaliénable héritage.

La réflexion de ces derniers jours vient inopinément entrer en résonance


avec l’ensemble d’intuitions éparses que je viens d’essayer d’évoquer. Il sem-
blerait bien qu’il y ait un archétype commun à tous les processus créateurs,
à tous les processus de découverte, quel que soit le plan sur lequel ils se
poursuivent et s’accomplissent. Et je soupçonne même que cet archétype ou
moule originel ou forme originelle, ce “modèle” éternel pour tous les pro-
cessus créateurs s’accomplissant dans la psyché (voire même, pour tous les
processus créateurs sans exception, quels que soient les plans d’existence sur
lesquels ils peuvent se dérouler) - qu’il se trouve incarné et inscrit de toute
éternité dans la nature même de Dieu, le Créateur : de la façon dont Dieu
Lui-même procède en créant - ainsi procède tout travail et tout acte créateur
sans exception, que Dieu Lui-même y prête la main, ou non.

Je discerne, dans le processus de la découverte, des “moments” différents,


ou “étapes” différentes, se déroulant dans un ordre et suivant un scénario
qui semblent bien, pour l’essentiel, être les mêmes d’un cas à l’autre. Il en
est deux, plus ou moins longues et laborieuses, pour lesquelles le “facteur
temps” semble un ingrédient essentiel, tout comme pour la croissance d’une
plante, la maturation d’un fruit, ou pour la gestation du fœtus dans les
replis de la matrice maternelle. Ils “travaillent avec le temps”, se déroulent
“dans la durée”. J’en vois deux autres, par contre, qui paraissent plus ou
moins instantanés, telle l’étincelle qui fuse, la flamme qui jaillit, l’édifice qui
s’écroule. Telle aussi ta naissance et l’irruption à la lumière, que préparent
les obscurs labeurs de l’enfantement...

Voici ces “quatre temps” marquant le rythme de la création, tels les flux
et reflux d’une respiration infinie, telles les mesures dans un contre-point qui
n’a commencement ni fin :
temps long (préparation)
temps court (conception - ou déclenchement)
temps long (travail)
temps court (accomplissement) :
une mesure ! Un périple, ou un “acte”, dans le processus de la connaissance...

Et l’accomplissement de l’acte est en même temps déclenchement de l’acte


suivant, souffle suivant souffle et mesures s’enchaînent aux mesures au fil des
moments et des ans et des temps et des saisons de ta vie - et au fil de tes
vies de naissance en mort et de mort en naissance, pour chanter un chant qui

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est ton chant - chant unique, chant éternel, chant précieux qui s’enlace aux
autres chants de tous les êtres ayant souffle de vie, dans l’infini Concert de
la Création.

Seul le Maître de l’Orchestre entend le Concert dans sa totalité, comme


aussi dans chacune de ses voix et dans chaque modulation et chaque me-
sure de chaque voix. Mais pour peu que nous tendions l’oreille, nous autres
musiciens-chanteurs pouvons parfois saisir au vol les bribes éparses d’une
splendeur qui nous dépasse et à laquelle pourtant, mystérieusement et irrem-
plaçablement, nous participons.

1.12 12. Quatre temps pour un rythme


Mais il est temps de redescendre sur terre, et de revenir à ce “rythme à
quatre temps” sur un exemple - celui, disons, du “périple” auquel vient de
nous convier un rêve messager.

1. Sommeil : nous vivons le rêve. Celui-ci joue rôle de “matériau”, ou


de “nourriture”, ou de “combustible”, pour le périple devant nous, dont ce
rêve que nous vivons est l’étape préliminaire. C’est l’“entrée en matière”, ou
pour mieux dire, la “présentation” de ladite “matière” (ou “matériau”) et le
premier contact avec elle.

On (en l’occurence, le bon Dieu) vient de nous présenter un plat substan-


tiel. Allons-nous seulement en prendre note ? Et si oui, comment y répondrons-
nous ? En l’effleurant des lèvres, en y goûtant, en le mangeant... ?

Etape-durée, où notre rôle est ici entièrement passif. Elle est destinée à
susciter l’étape suivante, le “déclenchement”, et le processus créateur que
celle-ci amorce.

2. Réveil : intuition fulgurante du rêve comme un message, et un message


crucial, à nous destiné ; foi accordée à cette connaissance immédiate, venue
nous ne savons d’où ; désir d’entrer dans le rêve, de nous pénétrer du message,
lourd d’un sens inconnu ; volonté de connaître, venant acquiescer au désir
et animé par la foi = quatre mouvements de l’âme, invisibles quasiment
et indissociables, alors qu’ils viennent d’éclore dans les replis obscurs de la
psyché, telle une imperceptible étincelle fusant dans l’ombre...

Etape instantanée, intensément et secrètement active, à la fois et inten-


sément “yang” et “yin”, “mâle” et “femelle”. Avec elle s’amorce le processus

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créateur proprement dit, préparé par l’étape précédente.

3. Travail, se poursuivant dans les heures qui suivent (si les circonstances
ne nous contraignent à le remettre à plus tard) : tel un fœtus venu à terme
se fraye un obscur chemin vers la lumière, ainsi la compréhension parcellaire,
périphérique, venue avec le rêve et saisie au réveil se fraye laborieusement le
sien, couche par couche, vers les profondeurs, de la périphérie vers le cœur, de
la lettre du rêve vers son sens profond, de la surface consciente de la psyché
vers ses tréfonds...

Etape-durée, souvent longue et laborieuse, où la traversée de chaque “cou-


che” est en elle-même comme le travail dans un “mini-périple” partiel, préparé
par la traversée de la couche précédente, amorcé par le franchissement allant
de celle-ci à celle-là, et s’accomplissant avec le franchissement qui fait passer
à la couche suivante plus profonde, nous rapprochant d’un pas encore du
dénouement tout proche...

Le travail se poursuit comme sous l’effet d’une force invisible et puissante


qui nous tire de l’avant, à l’encontre des résistances tant inertes que vives -
comme si le sens inconnu que nous voulons sonder et atteindre nous attirait
en lui inexorablement, vers l’accomplissement total, sans se laisser leurrer
ni distraire par aucun des mini-accomplissements partiels qui jalonnent la
tenace progression vers le cœur même du message. (Alors qu’avec chaque
nouveau pas accompli vers le sens entrevu, monte la tension et la réponse
émotionnelle.).

Etape à la fois “active” et “passive”, “yang” et “yin”, où nous pénétrons,


et sommes pénétrés, tirons et sommes tirés - longue comme labeurs d’accou-
chement - et où les heures s’envolent en l’espace d’un instant...

4. Percée : aboutissement soudain et terme du travail, conclusion du


voyage, accomplissement du rêve et de son message... Etape instantanée,
Purement et intensément réceptrice, “yin”, toute velléité de pensée, d’action
abolie, alors que fluent à travers l’être les flots d’une émotion rédemptrice...

J’ai suffisamment insisté précédemment sur le sens et la portée de ce


moment - un des grands moments de l’existence - pour n’avoir pas à y revenir
ici. D’autant moins que le rêve messager n’est pour nous à présent qu’un
“cas”, à la fois typique par son déroulement et extrême par sa portée, venu
ici pour illustrer le “rythme” immémorial des processus créateurs.

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Qu’il s’agisse du périple préparé par l’apparition du grand rêve, ou de
tout autre périple de découverte, l’étape la plus secrète, la plus délicate de
toutes, la plus incertaine - celle aussi qui a tendance à échapper totalement au
souvenir conscient (dans sa nature intime du moins sinon dans son existence),
c’est celle de “l’étincelle qui fuse”, c’est le délicat enclenchement du processus
créateur : la vive perception d’une substance vierge, dans sa richesse insondée
et dans sa puissance ; l’éclosion du désir et l’acte de foi en cette connaissance,
diffuse et incomplète, qu’apporte la perception et qui veut s’incarner ; et la
volonté enfin d’accéder au désir, de le suivre, de se laisser porter par lui -
jusqu’au terme lointain noyé de brumes...

Une fois jaillie l’étincelle, vigoureuse (dans sa fragilité même...), et pour


peu que cette volonté ou cette foi ou ce désir ne s’éventent ou ne se brisent
avant l’heure, c’est déjà gagné : tout le reste viendra par surcroît, à son heure.

Ainsi, c’est le moment le plus obscur, le plus ignoré, quand il n’est renié
ou objet de morgue et de mépris, qui est aussi le plus décisif, le moment
créateur entre tous.

Dans le cycle de la transmission de la vie, c’est le moment de la concep-


tion, par quoi se trouve engendré dans la chair un nouvel être et s’amorce
la laborieuse gestation dans la matrice maternelle, préparant une deuxième
naissance à la lumière du jour. Et ce mépris que de nos jours je vois s’étaler
de toutes parts pour ce qui fait l’essence même de toute création, pour cette
chose infiniment fragile et délicate et infiniment précieuse, n’est qu’un des
innombrables visages du secret lourd d’ambiguité et de honte qui, de temps
immémoriaux, entoure l’acte de conception - l’acte de vie même dont notre
être de chair est le fruit.

1.13 13. Les deux cycles d’Eros - ou le Jeu et le Labeur


(21 mai) Voici deux autres “mesures” dans le rythme créateur, les deux
“cycles d’Eros”. Ce sont les deux archétypes de l’acte de création, dans le
champ de l’expérience humaine. (Alors que l’archétype ultime nous échappe
à jamais, inscrit qu’il est dans la nature du Créateur...).

I - Eros - ou le Jeu
Voici le “cycle des amants” - ou le jeu de l’Amour.

1. Préparation. Rencontre des partenaires : la femme, ou le repos, l’assise


- et l’homme, ou le mouvement. Les voici amenés, par les “hasards” des voies

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de la vie, en présence l’un de l’autre. Prendront-ils seulement note l’un de
l’autre, et si oui, comment ?

2. Enclenchement : le désir fuse, en l’un ou en l’autre, ou en l’un et l’autre.


Sera-t-il réprimé, telle une bavure secrète, ou trouvera-t-il acquiescement
par la foi en la beauté du désir et de sa propre force, et par l’espoir en
l’acquiescement de l’autre ? Et si la foi acquiesce en la beauté du désir et de
la connaissance qu’en lui-même déjà il recèle, la volonté acquiescera-t-elle à
l’acte ?

Quand désir, foi, volonté concourent et concordent, l’étincelle déjà a fusé,


dans sa force vive originelle. La perception de l’autre soudain change de plan
et se transfigure, les personnages déjà s’effacent pour laisser place aux rêves
immémoriaux : l’Amante-mystère, l’Immobile, l’Eternelle, communiant en
son corps, et l’Amant éphémère et mobile, à la découverte du mystère, à la
quête du repos...

3. “Travail” - ou le Jeu ! Voici le Jeu des jeux, le jeu de découverte où


chacun des amants se trouve et se découvre - l’Amante à travers l’Amant qui
la parcourt, la fouille et la sonde, et l’Amant en parcourant en fouillant en
sondant... l’une et l’autre portés par les vastes vagues du jouir de l’Amante,
l’Inépuisable, la Toute-puissante - l’un et l’autre tirés (comme vers une fin
commune, lointaine d’abord et qui se fait toujours plus proche et plus pres-
sante...) vers la crête ultime où la vague se brise et s’abîme - vers l’extinction,
vers le néant...

4. Accomplissement : c’est la mort orgastique, l’extinction l’un en l’autre,


et le Néant qui s’étale et s’étend lavant effaçant toutes choses... Et dans cette
mort, dans ce néant humide et tiède point, comme un premier sourire, comme
une humble lueur, le nouveau-né - l’être dans sa fraîcheur première, l’être des
jours d’Eden et de l’aube des jours, l’être neuf, vide de désir. L’être rené, en
lui par elle et en elle par lui, lui comme elle à la fois père ou mère, et l’enfant
nouveau-né.

II Eros - ou les Labeurs

Voici le “cycle de L’incarnation” - ou les travaux de la Vie.

La rencontre a eu lieu, ou les rencontres, et l’étincelle a fusé, une fois ou

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cent fois. Les partenaires désormais forment le couple des époux, ouvriers
conjoints des œuvres de vie.

1. Préparation : c’est l’étape du jeu d’amour dans le cycle précédent,


le cycle des amants, et de son achèvement orgastique. A la fin de l’étape
la semence s’est épanchée et l’ovule attend, niché dans la tiède et obscure
moiteur de la matrice, les gamètes mâles se pressant à l’assaut du demi-
germe d’être, appelant son autre moitié qui doit le compléter. Y aura-t-il un
vainqueur - y aura-t-il un germe d’être ?

2. Enclenchement. Les gamètes mâle et femelle se sont joints : c’est la


conception, ou fécondation de l’ovule, l’apparition “biologique”, dans la chair,
du nouvel être, par ce germe d’embryon qui vient de se former.

Y a-t-il ici acte de connaissance, de désir, de foi, de volonté ?

Je soupçonne bien que oui, sans pouvoir l’affirmer. Pour le “savant”, il est
vrai, la question ne se pose pas - pour lui tout est réglé par les lois aveugles du
hasard (qui est le nom que nous donnons à notre ignorance) et de la nécessité
(qui est le nom que nous donnons au peu que nous savons, en l’occurrence
sur les processus biologiques et moléculaires). Mais sûrement “hasard” et
“nécessité” sont les instruments d’un propos qui nous échappe, dans une
Main experte que nous ne savons ou ne voulons pas voir. Et l’âme appelée
ici à s’incarner à nouveau, et son désir et sa peur, sa foi et ses doutes, et
sa connaissance précaire et ses innombrables ignorances, et sa volonté (peut-
être hésitante...) de tenter l’aventure nouvelle - ou de s’y soustraire si elle
peut... - tout cela sûrement agit et s’exprime sur le plan de la matière et des
œuvres obscures du corps, tout comme les désirs, peurs, assurances, doutes,
connaissances, ignorances venant confluer en un acte plus ou moins affirmé
ou plus ou moins confus de notre volonté, en nous, âmes incarnées, s’exprime
et agit d’innombrables façons sur le plan de la chair et de la matière.

Aussi dans l’ignorance vaut-il mieux, plutôt que d’affirmer ou nier, s’in-
terroger ou se taire.

3. Travail : c’est la laborieuse gestation de l’embryon dans la matrice


nourricière, la longue et minutieuse construction, cellule après cellule, de la
“demeure” ou la “maison” de l’âme réincarnée. Œuvre d’une complexité et
d’une délicatesse prodigieuse, dans chacune de ses parties infimes, comme
dans leur mystérieuse coordination et l’harmonie parfaite des fonctions et
des formes, faites à l’image de Dieu...

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Alors que se déploie et s’épanouit la demeure, et à travers émotions et
aléas de sa vie utérine, l’âme (avec espoir peut-être, ou avec appréhension...)
attend l’heure marquée, qui mettra fin à sa relative quiétude : l’heure de
l’expulsion...

4. Accomplissement c’est la naissance du nouvel être à la lumière du jour,


son deuxième départ dans sa nouvelle aventure terrestre. Une deuxième fois
les dés sont jetés : l’âme est confrontée à nouveau, pour sa croissance, à la
condition humaine.

Les deux cycles archétypes se chevauchent : voici Eros-enfant, Eros jouant


l’Amour et moissonnant plaisir d’amour et connaissance charnelle de la mort
et de la naissance, se transforme en Eros l’Ouvrier, qui laboure le champ du
Maître de la Vie pour y semer la vie et l’arroser de sa semence, de sa sueur,
de son amour.

Le jeu d’Eros n’est pas sa propre fin - et ce nest pas nous qui fixons les
fins. Il est une préparation. Et l’accomplissement du jeu d’Eros-enfant est
aussi l’amorce des labeurs d’Eros le laboureur.

Et ces deux “mesures” archétypes qui se prolongent et se parachèvent,


scandant l’expérience charnelle de l’amour et son prolongement en semailles
de vie, m’apparaissent soudain comme formant à leur tour une parabole,
me parlant d’une autre réalité. Alors que je viens seulement de me séparer,
comme à regret, d’Eros-enfant avide de glaner, pour labourer et semer selon
la volonté du Maître.

1.14 14. Les pattes de la poutre


(22 mai) Après la digression des derniers jours sur les processeurs créa-
teurs en général, il serait temps de revenir au rêve, et au travail sur le rêve
messager. J’avais commencé à en parler, dudit travail, il y a quatre jours
déjà, dans la section “Travail et conception - ou le double oignon”. C’est
là que j’ai commencé à entrer dans la question, certes pertinente, pourquoi
donc il faut un long et laborieux travail pour arriver péniblement à saisir,
au bout du compte, un “sens” qui aurait dû être évident dès le début. C’est
qu’avant un tel travail, disais-je, l’image mentale consciente que nous avons
d’une chose nouvelle est “amorphe”, “inerte”, alors que la chose elle-même
est douée d’ordre et de vie - et cela est dû à l’œil qui voit mal, “encombré
qu’il est par le ballast des images anciennes, l’empêchant d’appréhender le

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nouveau”.

Il faut donc croire que le travail a pour effet de “changer notre œil”, de
lui rendre (tout au moins dans sa relation à la chose examinée, ici le rêve que
nous venons de vivre) une vivacité, une qualité d’intégration originelles. Et
si ce qui le rend si balourd et si empoté est ce “ballast” des idées anciennes,
le travail doit nous apparaître en tout premier lieu comme un nettoyage, aux
fins de nous débarrasser du bagage écrasant des “poutres” en tous genres que
nous traînons avec nous, souvent une vie durant.

Or, se séparer d’une idée reçue (et reçue, le plus souvent, sans même que
nous nous en soyons rendu compte, tant elle fait partie de l’air du temps...),
c’est là, faut-il croire, une des choses les plus difficiles qui soient. Il y a dans
la psyché des forces d’inertie immenses, inhérentes à sa structure même, qui
font une opposition invisible et muette, et oh combien efficace ! à tout ce qui
pourrait la changer si peu que ce soit - à tout ce qui ferait mine de tou-
cher à l’armature des idées et images (la plupart à jamais informulées) qui
structurent le “moi”. Il en est déjà ainsi dans le domaine relativement anodin
de la recherche scientifique. Mais lorsqu’il s’agit d’idées et d’images qui im-
pliquent notre personne de façon tant soit peu chatouilleuse (“empfindlich”)
rares sont ceux où cette inertie générale ne se double de forces de résistance
“vives” d’une puissance stupéfiante, d’une coriacité à toute épreuve. On souf-
frirait mille morts, et on en infligerait mille fois mille sans sourciller, plutôt
que de prendre connaissance humblement en soi-même du moindre de ces
actes de vanité, de pusillanimité ou de violence secrète qui émaillent les jours
même des meilleurs d’entre nous (*). Il est vrai qu’il n’y a pas de “petite cho-
se” dans la connaissance de soi-même (quand celle-ci est autre chose qu’un
simple fleuron à son image de marque), et prendre connaissance d’une telle
chose pour ce qu’elle est, et la situer à sa juste place, c’est déjà l’écroulement
d’une certaine image de soi, et l’écroulement en même temps de tout un
ensemble figé d’attitudes et de comportements dans sa relation à soi-même.
Toujours est-il que le “grand rêve”, lequel justement, plus qu’aucune autre
chose, est fait pour nous “toucher” de façon névralgique, mobilise aussitôt
des résistances invisibles et véhémentes, qui prennent soin d’évacuer au plus
tôt le message entrevu.

Aussi l’image apparue tantôt, du “nettoyage” pour se débarrasser des


“poutres dans l’œil” qu’on traîne à son insu, est-elle loin en deçà de la réalité.
Pour la rendre plus ressemblante, il faudrait y préciser que lesdites poutres
sont, non pas simplement des choses, lourdes certes mais par elles-mêmes
inertes sans plus, qu’il suffirait de tirer de là pour s’en débarrasser ; mais

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qu’elles seraient au contraire animées d’une vie et d’une volonté propres -
d’une volonté farouche et tenace de ne se laisser déloger de là à aucun prix,
s’accrochant à l’œil des pieds et des mains, ces poutres pas comme les autres,
ou même de cent pieds et de cent mains à la fois ! Déloger la garce, c’est ni
plus ni moins que la mettre laborieusement en pièces - pas un petit travail,
non !

Pour mettre la joie à son comble, on ne la voit pas, cette fameuse poutre,
ni même aucune de ses mille pattes accrocheuses et agiles. Bien plus, pendant
tout le travail, on n’en soupçonne pas même l’existence ! Tout ce qu’on sait,
c’est qu’on veut y voir clair - et cette volonté-là nous fait suivre l’instinct
obscur qui nous tire en avant, et qui nous dit aussi à chaque moment, irrécu-
sablement, que nous avançons bel et bien, que nous pénétrons dans le “sens”
que nous voulons connaître, couche par couche, laborieusement, inexorable-
ment, vers le cœur même du message.

Le travail consiste en somme à décrocher patiemment l’une après l’autre


les invisibles mille pattes de l’invisible poutre. Mais ça, nous ne le savons pas
alors, et nous n’avons pas à le savoir. Ce n’est pas là notre boulot. Les pro-
cessus créateurs s’accomplissent à l’ombre, et il n’y a qu’Un seul pour les voir
pleinement, tels qu’ils s’accomplissent réellement, avec Son aide silencieuse,
là où l’œil humain n’a pas accès. Peut-être ne sommes-nous que l’instru-
ment vivant, doué de volonté propre et lesté d’ignorance, entre des Mains
qui savent. Notre boulot, c’est d’acquiescer par la foi agissante à l’œuvre qui
doit s’accomplir par nous et en nous, si nous le voulons. Notre boulot, c’est
cette foi, cette volonté, cette “obéissance” - tout le reste (j’ai dû déjà le dire
ailleurs) est dans Ses Mains, et nous vient par surcroît.

1.15 15. La frottée à l’ail


Si ce n’est pas “notre boulot” de savoir comment se déroulent en nous
des (soi-disants ?) “processus créateurs” (de toutes façons inconnaissables...),
on me demandera peut-être pourquoi alors je me donne tout ce mal pour
en dire quand même quelque chose envers et contre tout. (Et là ça fait une
semaine pile que je m’y escrime...). Question encore pertinente ! Je dirai à
ma décharge que je n’ai pas fait exprès - c’est venu, ai-je déjà dit, comme
malgré moi. Et c’est justement là un bon signe ! Si le lecteur a l’impression
de perdre son temps, moi, au moins, n’ai pas l’impression d’avoir perdu le
mien...

Pour en terminer quand même avec ce malencontreux travail ( !) dans

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lequel me voilà engagé, sur “le travail dans la découverte”, et après l’épisode
imprévu de la poutre à pattes, je voudrais ajouter quelques mots sur le frot-
tement. Le frottement, c’est quelque chose qui prend du temps, qui absorbe
de l’énergie, et qui met en contact répété, insistant, voire intime (honni soit
qui mal y pense...), deux choses ou substances différentes. Ca dégage de la
chaleur, et surtout (et c’est à ça que je voulais en venir), ça a pour effet de
faire s’imprégner chacune des deux substances en présence par l’autre. Ca
s’imprègne plus ou moins profond, suivant le temps et l’énergie qu’on y met.

Prends une gousse d’ail épluchée et une tranche de pain, et frotte. La


partie est inégale, l’ail est décidément le plus fort des deux. Sans avoir même
à frotter pendant des heures, le pain s’imprègne du goût de l’ail. Quand on
n’aime pas l’ail, il vaut mieux s’abstenir.

Si tu veux vraiment connaître quelque chose, ce n’est pas par la seule


grâce du Saint-Esprit que tu vas y arriver. La connaître, c’est aussi t’en
imprégner, c’est la faire pénétrer en toi - ou aussi l’imprégner, pénétrer en
elle, c’est là une seule et même chose. Et pour t’en imprégner et l’imprégner,
il te faut “t’y frotter”. Tout le monde en a fait l’expérience, ne serait-ce que
pour apprendre à marcher, à lire et à écrire, faire du vélo, conduire sa voiture,
et même pour connaître en son corps la femme ou l’homme qu’on aime...

C’est comme ça à tous les niveaux, corps, tête, esprit. Il y a les éclairs
de connaissance, c’est une chose entendue. Ils éclairent un paysage vivement,
l’espace d’un instant, et disparaissent, nous ne savons où. Leur action par
elle-même est fugace et par là-même, limitée. Si nous n’y mettons du nôtre,
le souvenir même de la connaissance a vite fait de s’estomper, avant de dis-
paraître du champ de la conscience, peut-être à jamais.

Un des rôles du travail, c’est de retenir la connaissance fugace, de lui


donner stabilité et durée. Et chemin faisant elle se transforme.

Tu noteras que c’est là une chose de nature bien différente que de fixer
un souvenir. La connaissance est une chose vivante - chose qui germe, croît
et s’épanouit. Le souvenir est comme une photo que tu aurais prise à un
moment donné, plus ou moins réussie. Même réussie, quand tu as la chose
vivante, tu n’as que faire d’une photo !

La connaissance fugace est vivante, certes, mais nous n’en saisissons que
ce que nous en a révélé cet éclair, en un instant, avant de disparaître dans les
profondeurs de l’Inconscient. Sûrement elle y est, vivante, et elle doit bien

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agir tant soit peu depuis sa cachette ; mais tant qu’elle reste confinée dans
ces souterrains, c’est là une vie au ralenti, une hibernation. Et l’action qu’elle
peut avoir est à l’avenant, une action endormie.

Donner à une connaissance enfouie son plein épanouissement, selon la vi-


talité qui repose en elle, c’est aussi et surtout, y faire participer toutes les
couches de la psyché, chacune lui donnant sa propre coloration et résonance.
Car notre être n’est ni la seule surface, ni la seule profondeur. Il s’étend des
hauteurs vers les profondeurs, de la surface jusqu’au cœur. Faire véritable-
ment naître la connaissance, l’assimiler, en faire de la chair de notre être,
c’est aussi nous en imprégner de part en part. C’est alors seulement qu’elle
acquiert, avec la profondeur, une durée, une permanence qui n’est pas celle
d’une photo clouée au mur de notre chambre, mais bien celle d’une chose qui
vit. Nous n’avons plus à la maintenir à la force du poignet dans le champ du
regard, au prix d’un effort parfois prodigieux, telle une prisonnière agile et
forte, pressée de s’évader. Car dès lors elle n’est plus prisonnière ou fugitive,
mais l’épousée.

Je pourrais dire (si je l’osais...) que la fugitive devient l’épousée “en s’y
frottant”. Et en s’y frottant, non à la va-vite (on est tous tellement occupés...),
mais en y prenant tout son temps. Celui qui regarde à son temps, que ce soit
pour “faire” l’amour, ou des maths, ou pour entrer dans un rêve - il tire
peut-être un coup ou il calcule ou décode - mais il est loin de l’Aimée et il
est loin du rêve, et n’est pas en chemin pour connaître l’une ni l’autre.

C’est au rêve que je pensais tantôt, en parlant de l’ail et du pain. Parmi


tous les rêves et tous les messages qui te parviennent pour te parler de toi,
compris ou incompris, le “rêve messager” est comme l’ail parmi les plantes
qui poussent dans ton jardin. C’est un aliment, et du concentré ! Ca fait du
bien et ça donne du goût à tout le reste, mais ça plaît ou ça plaît pas. Et
dans ce jardin-là tu récoltes, mais c’est un autre que toi qui sème. Il y a de
l’ail dans ton jardin, même quand tu n’aimes pas.

Mais quand tu veux en faire ton bénéfice, tu cueilles, épluches, frottes. Et


le pain qui s’imprègne de l’ail, c’est toi. Quand il est saturé de part en part,
il est aussi, du même coup, mangé.

1.16 16. Emotion et pensée - ou la vague et la cognée


(27 mai) Il reste encore un aspect du “grand rêve” que je n’ai fait que
frôler en passant ici et là c’est l’émotion. L’émotion contenue qui traverse

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de part en part le rêve et qui, souvent, finit par monter en crête de vague
démesurée - pour se briser soudain, par le réveil en sursaut - et en les secondes
encore qui suivent le réveil haletant, cette vague vivante qui traverse l’être
est chose plus réelle et plus puissante, et puise en des eaux plus pures et plus
profondes, que tout ce que nous avons connu en notre vie éveillée. Et c’est
bien dans le sillage immédiat de cette vague surgie des profondeurs que nous
vient cette connaissance instantanée et sûre, ce “rêve” que nous venons de
vivre et qui en ce moment même encore pulse à travers chaque fibre de notre
être, n’est “songe” ni illusion mais vérité faite chair et souffle et il nous parle,
comme ni âme vivante ni livre profane ou sacré ne pourrait nous parler...

Cette émotion qui imprègne le grand rêve et le réveil encore qui le suit,
est comme l’âme même et le souffle du rêve. Certes, cette émotion a vite fait
de se dissiper, et l’esprit de se ressaisir. Disperser et chasser le souffle de vie
du rêve, pour n’en retenir (si tant est qu’on en retient quelque chose...) que
l’ossature et les chairs, est la façon entre toutes, mise en œuvre d’office par les
forces adverses, pour évacuer vite fait le message pressenti - et récusé avant
même de se trouver formulé ! C’est là, je crois, un réflexe universel, instantané,
d’une force sans réplique, qui s’enclenche dans les secondes déjà qui suivent
le réveil, alors que la crête de la vague vient de se briser à peine et les eaux
de l’émotion de refluer quelque peu - comme un balai-brosse intempestif qui
s’empresserait aussi sec de chasser ces eaux décidément malvenues !

Ce réflexe prend les devants sur tout autre mouvement de la psyché, et


indépendamment sûrement de l’humble étincelle de désir, de volonté et de
foi (à supposer qu’elle fuse...) qui marque l’instant où s’enclenche un travail
intérieur véritable. Le signe principal qui distingue un tel travail, entrant
dans le vif d’une substance vive, du simple faire-semblant, est peut-être en
ceci : alors même que nous aurions tendance, à notre insu, à nous éloigner du
puissant courant d’émotion qui anime le rêve, un obscur et sûr instinct sans
cesse nous y ramène, comme tirés par un fil invisible - un fil plus fin sûrement
et pourtant plus efficace que les cordes et les filins (tout aussi invisibles) qui
nous en voudraient écarter.

A titre de témoignage, voici le début des réflexions rétrospectives sur le


travail qui venait tout juste de se poursuivre, et de s’accomplir par l’instant
des “retrouvailles” de l’âme avec elle-même. C’était à 11h 1/2 du matin (à
la mi-octobre 1976). Les notes qui suivent enchaînent une heure plus tard à
peine, à 12h 1/2 :

“J’ai pensé redormir, mais j’ai somnolé seulement, et mes pen-

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sées finalement, à demi-assoupies, sont revenues au rêve, à sa si-
gnification. Et maintenant je viens de relire la dernière partie de
la description) - lorsque, mes résistances s’étant évanouies l’une
après l’autre, la signification profonde du rêve m’est finalement
apparue dans toute sa force bouleversante. Les étapes successives
me rapprochant de cette révélation étaient marquées par l’in-
tensité grandissante des réponses émotionnelles, touchant à des
couches de plus en plus profondes de mon être. A chaque fois,
c’était la description du moment culminant de l’étape antérieure
qui a été le point de départ d’un approfondissement soudain de la
compréhension, et de la réponse émotionnelle à cette compréhen-
sion. Jusqu’au moment où toute velléité de description, d’analyse,
de prise en distance était annihilée, submergée par cette vague de
tristesse rédemptrice qui me traversait, me secouait et me lavait,
toute résistance évanouie.

Quand j’écris : “Mais n’y a-t-il pas en moi aussi - mais moins
visible, plus discret certes... un autre être, spontané, libre...”, je
m’y hasarde presque comme à une hypothèse hardie, issue peut-
être d’un intellect trop agile - sans trop oser y croire ! Et pourtant,
en ce moment naît comme un soudain espoir - et soudain le rêve
apparaît comme un encouragement, comme une promesse. Oui -
tu as la nostalgie de la fraîcheur - et de sentir celle de S. t’a touché
comme une blessure profonde (à laquelle encore tu résistais...), et
tu t’es dit alors sans oser y croire : peut-être un jour j’ai été cela,
ou un jour du moins, dans une nouvelle naissance peut-être, je le
serai. Mais tout comme l’innocence vit en Daniel, où tu as perçu
parfois et la peur, l’orgueil, la colère - et l’innocence - ainsi elle
est (peut-être ?) vivante en toi, humblement - peu visible certes
et peu agissante peut-être, car le devant de la scène est pris par
l’autre.

Mais tout ceci n’était alors qu’entrevu, comme une vision si


fugace qu’on doute l’instant d’après si on l’a vraiment vue. Et
la continuation de la description, de la réflexion écrite, était une
façon de retenir cette vision, d’empêcher qu’elle ne s’évanouisse
sans trace durable - tout comme la description de tout le rêve et
des réflexions qui s’y sont jointes (qui a pris quatre heures d’affilée)
avait été un moyen de retenir la vision fugace que représentait et
le rêve, et la première intuition immédiate de sa signification. Ici à
nouveau apparaît le rôle utile de la pensée, qui décrit et analyse,

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servant de fixateur à ce que l’intuition nous révèle par éclairs,
pour forcer (si on peut dire) l’intuition réticente à descendre en
des couches plus profondes, au lieu d’éluder la descente, et de
s’évanouir alors sans laisser de traces. La pensée alors est support
matériel, et stimulus pour avancer, étape par étape, pour atteindre
enfin le seuil ultime ou une révélation peut se faire dans toute sa
force bouleversante - une révélation où la pensée n’a plus de part.

Telle a été la démarche de la méditation en moi, depuis ven-


dredi. (c’est donc le troisième jour aujourd’hui). Je ne me rappelle
pas d’une autre occasion dans ma vie, même en ces dernières an-
nées, où la réflexion sur moi-même ait été vraiment plus qu’un
inventaire allié à un exercice de style, mais comme maintenant,
un périlleux voyage de découverte, avec la pensée comme guide,
myope certes et borné, mais méticuleux et plein d’énergie, et sa-
chant aussi s’effacer quand l’occasion le demande.”.

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2 Dieu est le Rêveur
2.1 17. Dieu est le Rêveur
(28 mai) Il est grand temps d’en venir au cœur du message de ce livre
que je suis en train d’écrire, en dire l’idée maîtresse - cette “grande et forte
idée”, pour reprendre les termes mêmes du Rêveur. J’avais voulu, il est vrai,
m’appliquer à ne pas l’introduire avant l’heure, à faire semblant, en somme,
de l’ignorer, aussi longtemps que “je n’aurais pas besoin de cette hypothèse”.
Mais je n’ai pu finalement m’empêcher de la frôler déjà ici et là et de lui
parler au passage, tant elle est omniprésente en moi...

Ce n’est d’ailleurs nullement comme une “idée” que je vois moi-même la


chose, qui aurait germé et mûri en moi avant d’éclore, fille de l’esprit qui la
conçut et l’enfanta. Ce n’est pas une idée mais un fait. Et un fait, quand
on y pense, absolument dingue, incroyable - et pourtant vrai ! Je n’aurais
pas eu cette audace démentielle de l’inventer. Et s’il m’arrive de dire que je
l’ai “découvert”, ce fait (et que c’est même là la grande découverte de ma
vie !), c’est encore trop dire et me vanter. Il est vrai que j’aurais pu, et même
“j’t’aurais dit” découvrir la chose, depuis quatre ou cinq ans que le Rêveur
en personne s’est mis à faire apparition dans certains de mes rêves. J’en
étais tellement près, c’est sûr - vraiment ca brûlait ! Mais comme il arrive,
j’avais mes œillères bien accrochées, et je ne “sentais” rien. La température,
en somme, ça me regardait pas, je voulais pas savoir que “je brille”. Aussi,
en désespoir de cause peut-être, il a fallu que le bon Dieu prenne la peine
(parmi beaucoup d’autres qu’il s’était déjà données pour moi) de me révéler
la chose. Oh, très discrètement d’abord, il faut bien dire...

Voici donc ce fait “dingue”, dont j’ai eu révélation : c’est que le Rêveur
n’est autre que Dieu.

Pour beaucoup de lecteurs, sûrement, et peut-être pour toi de même,


ce que je viens à l’instant de dire est du latin ou du chinois - des mots
sans plus, qui ne font chaud ni froid. Comme le serait, disons, un lapidaire
énoncé mathématique pour un non-initié. Pourtant, ce n’est pas de maths ni
de spéculations métaphysiques qu’il s’agit ici, mais bien de réalités tout ce
qu’il y a de tangibles, accessibles tout autant (voire mieux) au premier gosse
venu, qu’au plus docte théologien. Et s’il y a une chose qui m’intéresse, en
écrivant ce livre, ce ne sont théories ni spéculations, mais bien la réalité la
plus immédiate, la plus irrécusable - telle celle, notamment, que nuit après
nuit nous vivons dans nos rêves.

41
Une toute première de mes tâches, surtout vis-à-vis du lecteur pour qui
“Dieu” n’est guère plus qu’un mot (si ce n’est un “anachronisme” ou une
“superstition”), c’est d’essayer de faire sentir le sens “tangible” de cette la-
conique proposition : “le Rêveur en toi est Dieu”. Une fois que le sens est
perçu, seulement, peut-il être question de se faire une idée de la portée de
cette affirmation (qu’elle soit fondée, ou non). Pour moi, ce fait était saisi, et
accepté comme tel, un certain jour de la mi-novembre l’an dernier, il y a un
peu plus de six mois. C’est venu alors sans surprise d’ailleurs, comme chose
quasiment qui irait de soi, mais que je n’aurais pas pris la peine jusque-là de
me dire expressément. Rien de “dingue” donc, encore, à ce moment-là. La
chose est constatée comme “en passant”, en cours de méditation sur un de
mes premiers rêves “mystiques”. Elle a passé presque inaperçue alors. J’étais
tellement plus accroché par l’émotion si pénétrante qui imprégnait le rêve !
En comparaison, ce fait ma foi curieux, apparut alors pour la première fois
dans le champ de mon attention, l’espace d’un petit quart d’heure peut-être,
faisait bien pâle, bien “intellectuel”.

C’est au cours des semaines et des mois qui ont suivi, seulement, que
la portée de ce “fait curieux”, relevé en passant, a commencé peu à peu à
m’apparaître. Qu’il me suffise pour l’instant de dire que ce fait, à présent, est
comme le centre et le cœur de tout un ensemble de révélations qui me sont
venues, par la voie du rêve, dans les quatre mois qui ont suivi - révélations sur
moi-même, sur Dieu, et révélations prophétiques. En l’espace de ces quelques
mois d’apprentissage intense, à l’écoute de Dieu me parlant par le rêve, ma
vision du monde s’est profondément transformée, et celle de moi-même et
de ma place et de mon rôle dans le monde, selon les desseins de Dieu. La
transformation maîtresse, celle dont découlent toutes les autres, c’est que
désormais le Cosmos, et le monde des hommes, et ma propre vie et ma
propre aventure, ont acquis enfin un centre qui avait fait défaut (cruellement
par moments), et un sens qui n’avait été qu’obscurément pressenti.

Ce centre vivant, et ce sens omniprésent, à la fois simple et inépuisable,


évident et insondable, proche comme une mère ou comme le bien-aimé, et
infiniment plus vaste que le vaste Univers - c’est Dieu. Et “Dieu” est pour
moi le nom que nous donnons à l’âme de l’Univers, au souffle créateur qui
sonde et connaît et anime toutes choses et qui crée et recrée le monde en tout
moment. Il est ce qui est infiniment, indiciblement proche de chacun de nous
en particulier, comme Il est en même temps ce qui est le moins “personnel”,
le plus “universel”. Car comme il est en toi dans la moindre cellule de ton
corps et dans les derniers replis de ton âme, ainsi est-Il en tout être et en

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toute chose de l’Univers, aujourd’hui comme demain comme hier, depuis la
nuit des temps et les origines des choses.

C’est pourquoi aussi, pour te parler de Lui avec vérité, je ne pourrai m’em-
pêcher de parler aussi de moi, d’une expérience vivante qui entre, peut-être,
en communication avec ta propre expérience des choses et la fasse résonner.
Car Dieu est le pont qui relie entre eux tous les êtres, ou bien plutôt, Il
est l’eau vive d’une Mer inmuable commune qui relie tous les rivages. Et
nous sommes les rivages d’une même Mer, qui chacun La connaissons par un
autre nom et sous d’autres visages - et nous en sommes les gouttes même,
dont chacune La connaît intimement, et dont aucune ni toutes ensemble ne
L’épuisent. Ce qui est commun est la Mer, qui relie une goutte à l’autre et
les contient l’une et l’autre. Si elles peuvent se parler l’une à l’autre c’est par
Elle qui les embrasse et les contient, telle qu’Elle est perçue à travers elles,
vivantes parcelles d’une même Totalité, d’un même Tout - d’une même Mère.

2.2 18. La connaissance perdue - ou L’ambiance d’une


“fin des temps”
(29 mai) J’ai bien l’impression que ce fait qui, aujourd’hui où je le “dé-
couvre”, m’apparaît si “dingue””, était bien connu de tous depuis toujours,
jusqu’à encore il y a quelques siècles à peine. Peut-être pas aussi clairement et
aussi formellement que je le formule aujourd’hui. Mais sous tous les cieux et
dans toutes les couches de la société, autant que je sache, il était reconnu par
tous que Dieu (quand on Le connaissait par ce nom), où les Puissances Invi-
sibles, nous parlent dans le rêve. C’était même là, ce me semble, la principale
voie choisie par Dieu (ou par les Invisibles) pour Se manifester à l’homme et
l’informer de Ses desseins. Et c’est bien là sûrement, et nulle part ailleurs, la
cause du respect universel dont était entouré le rêve, et tous ceux qui peu ou
prou avaient l’intelligence du rêve.

Ce respect pour le rêve a fait place à un mépris quasi-universel. Et le ton


nous en vient des plus hauts quartiers et des plus inattendus. Même parmi les
“professionnels” du rêve, l’attention qu’on lui accorde est dans les tonalités
de celle que le médecin accorde à un symptôme, ou le détective à un “indice”
ou à une “pièce à conviction”. Ce n’est pas là celle du respect, et encore
moins celle du respect qu’on pourrait appeler “religieux” : ce respect mêlé
d’émerveillement muet, ou de vénération ou d’amour, que nous éprouvons
devant les choses chargées de mystère, dont nous sentons obscurément qu’elles
nous échappent et nous dépassent à jamais - que les seuls pouvoirs de nos

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sens et de notre entendement n’y donnent point accès.

Ma redécouverte du sens profond du rêve, comme Parole vivante de Dieu,


s’est faite dans une atmosphère de solitude et de recueillement intense. Alors
même que la pensée consciente de “Dieu” en était presque entièrement ab-
sente, je pourrais bien qualifier cette atmosphère de “religieuse”. Dans de
telles dispositions, il était tout naturel que cette découverte m’apparaisse
comme chose “allant de soi” - comme une chose, quasiment, que j’aurais au
fond toujours sue, sans me donner la peine même de la dire.

Si je ne lui accordais pas tout d’abord le valeur d’une “révélation”, et


encore moins d’une révélation capitale dans mon aventure spirituelle, c’est
aussi, sûrement, parce qu’elle m’apparaissait justement comme chose qui ne
pouvait être que bien connue de tous ceux qui, contrairement à moi, avaient
été leur vie durant en contact avec le sentiment religieux en eux-mêmes, et
par là-même aussi (pensais-je) avec une connaissance millénaire concernant le
sens du rêve. Aussi, en parlant de ce sens autour de moi ici et là, y compris à
des amis bien “dans le coup” tant en “spiritualité” qu’en histoire religieuse et
dans l’actualité culturelle d’aujourd’hui, n’ai-je pas été peu surpris (sans trop
m’y arrêter pourtant) de constater que mes paroles étaient accueillies avec
cette surprise (“Befremdung”) mêlée d’incrédulité interloquée, mi-amusée,
qu’on réserve aux choses de conséquence qu’on entend pour la toute première
fois, et qui pour cela même font une impression un peu farfelue. (Car, comme
chacun sait, les choses de conséquence ne peuvent être que bien connues des
gens bien informés.

Tout “dans le coup” qu’ils soient, ces amis sont pourtant à tel point im-
bibés de l’air du temps, qu’un savoir qui, il y a quelques siècles encore et de-
puis des millénaires, était une connaissance diffuse partagée par tous, attestée
par d’innombrables témoignages dans les écrits tant sacrés que profanes, leur
apparaît à présent comme une hypothèse osée, pour ne pas dire (car on est
poli) saugrenue. Tout autant que les matérialistes de tout venant, ceux qui
font aujourd’hui profession de “spiritualité” se trouvent aliénés de cette sorte
d’“instinct spirituel” que nous avons tous (je crois) reçus en partage, et qui
procède d’une connaissance qui naguère était un commun héritage de notre
espèce.

Dans une telle ambiance culturelle, ce que j’avais reçu et accueilli comme
“chose allant de soi”, finit par m’apparaître, après-coup (et me mettant mal-
gré moi un peu dans cette ambiance et dans la peau d’autrui...), comme une
“thèse” quasiment voire comme une “hypothèse”, un peu poussée à dire le

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moins - comme si j’essayais d’être original et d’étonner à tout prix !

Pourtant et en même temps, je sais bien, de première main et de science


sûre, que ce que j’avance hardiment n’est “théorie” ni “thèse”, mais bien
(comme j’écrivais hier) un fait. Un fait dont j’ai eu expérience aussi irrécu-
sable, jour après jour et pendant des mois d’affilée, que de celle du soleil
qui nous éclaire chaque jour. Et ce fait-là, à la lumière de cet “instinct spi-
rituel” dont je parlais à l’instant, m’apparaît bel et bien “évident”, dès lors
qu’on veut bien se donner la peine de faire attention tant soit peu à ses
propres rêves. Si malgré cela et à un autre niveau ou registre, je le perçois à
présent comme “dingue”, comme “incroyable” (mais vrai !), c’est seulement
pour m’être replongé, si peu que ce soit, dans cette ambiance de cécité spi-
rituelle quasiment totale et quasiment universelle, laquelle caractérise notre
étrange époque - l’époque d’une “fin des temps”.

2.3 19. L’incroyable Bonne Nouvelle


Et pourtant, je ne désavoue pas ces expressions “dingue”, ou “incroyable
mais vrai”, venues hier. sous ma plume avec la force de l’évidence. Et ce
n’était pas alors, comme d’aucuns pourraient croire, pour prendre les devants
d’emblée sur les réactions prévues du lecteur. C’est bien plutôt un cri de
joie, d’exultation - la joie d’une “bonne nouvelle” si inouïe, après tout, que
maintenant encore mon âme est trop limitée pour la contenir, mon esprit
trop balourd pour la saisir dans toute sa portée. Car enfin, Dieu (j’ai essayé
hier déjà de le dire tant bien que mal), Il n’est pas le premier venu ! Ce n’est
pas un vague Caesar ou Charlemagne ou Napoléon, qui viendrait chaque nuit
faire le mariol dans nos songes, pour nous épater ou nous ébahir ! C’est DIEU,
le Maître et le Créateur et le Souffle des Mondes, qui, loin de traîner dans les
nuées et de laisser, impassible, se dérouler inexorablement les lois immuables
qu’Il a Lui-même instaurées - c’est Dieu Lui-même qui ne dédaigne pas, nuit
après nuit, de venir auprès de moi comme aussi auprès du dernier et du
moindre parmi nous, pour nous parler - ou pour Se parler, à haute voix,
en notre présence. Et s’Il te parle aussi à toi, ou s’Il se parle de façon que
tu l’entendes et comme Lui seul sait parler, ce n’est ni de la pluie et du
beau temps ni des destinées du monde, mais de toi qu’Il parle - de ce qui
est le plus secret, le plus caché en toi - les choses les plus flagrantes (et que
tu te cèles à toi-même) comme les plus délicates, qu’aucun œil humain ne
pourrait déceler. Et libre à toi, si tu le juges bon, d’écouter ! (Et sûrement, si
tu écoutes de tout ton cœur et de toute ton âme, ce ne sera pas en vain...).

N’est-ce pas là une chose “dingue” en effet ? Cet intérêt intense et délicat

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et (je le sais si bien !) aimant, que prend à notre si insignifiante personne et à
cette “âme” si méprisée, non pas Pierre ou Paul ou tel ami ou tel parent, mais
le Maître, l’Unique, l’Eternel, le Créateur (au quelque autre nom qu’on Lui
donne) ? Cela seul ne confère-t-il à l’être humain, à toi comme à moi comme
au dernier d’entre nous, une dignité, une noblesse qui confond l’imagination ?

J’insiste là-dessus d’emblée, non pour inviter à se mettre au garde-à-vous


dans l’attitude “noblesse” - au Rêveur ne plaise, qui se plaît à débusquer en
coup de vent et avec un rire d’enfant tout ce qui a relent d’attitude ou de
pose ! Mais à cause d’un autre “vent” qui souffle de nos jours plus fort que
jamais : le vent du mépris pour les choses délicates de l’âme et de l’être, le
vent de l’adulation pour le titre, le rang, la “compétence”, le diplôme - le
vent du mépris et de la platitude...

Je crois pouvoir dire que depuis de longues années, je ne participe guère


pour souffler dans ce sens-là, et même que ma vie durant est restée vivante
en moi, comme par un obscur instinct et envers et contre tout, une connais-
sance de ce qui fait le prix de ma vie, et le prix de l’âme humaine. Mais
cette connaissance a soudain changé de dimension. Elle s’est faite si claire, si
éclatante, que l’esprit a peine à la contempler, tant elle est aveuglante. Il est
vrai que quand le soleil brille dans tout son éclat, nous ne songeons pas à le
contempler. Il donne sa chaleur et éclaire toutes choses, et cela suffit. Quant
aux lettres de noblesse, elles ne sont de conséquence que dans un monde où
sévit le mépris.

Mais pour l’esprit avide de connaissance, n’est-ce pas une chose plus que
“dingue” aussi, que Dieu lui-même, Celui qui sait et qui voit et qui comprend
toutes choses, et le Maître des maîtres pour exprimer et pour peindre ce qu’Il
voit en touches puissantes et délicates - que ce Maître sans égal soit prêt, jour
après jour et avec une inlassable patience, à nous servir de guide bénévole
et bienveillant sur la voie escarpée de la connaissance ! Quelles perspectives,
pour celui qui se soucie de faire son profit d’une aussi incroyable disponibilité !
Et je crois pouvoir dire, sans me vanter, que j’ai bel et bien appris, en l’espace
de quelques mois à peine, plus que l’on n’en apprend d’ordinaire et que je
n’en avais appris, au niveau spirituel, au cours de dix ou cent naissances
successives. Et quelles perspectives pour notre espèce, qui en est encore à se
hérisser devant le tout premier pas dans l’aventure spirituelle...

Il est vrai qu’en voyageant sous la conduite de ce Guide intrépide et sa-


gace, ce n’est plus nous, mais Lui qui en chaque moment décide de l’itinéraire.
J’ai eu, quant à moi, du mal à m’y faire, tant cela heurte des habitudes te-

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naces, enracinées de longue date. Mais j’ai bien compris que c’est là non un
“inconvénient”, mais un privilège. Car l’esprit humain, laissé à ses propres
moyens, ignore et les fins, et les voies. Dieu seul connaît les fins que lui-
même assigne, et les meilleures voies ouvertes à chacun de nous, en chaque
moment, pour y concourir. Si j’ai fini par suivre le Rêveur, quasiment à mon
corps défendant, c’est pour avoir compris que c’était ce que j’avais de mieux
à faire, si je voulais apprendre à me connaître. Maintenant que je sais qui
est le Rêveur, c’est Dieu désormais que je suis - les yeux bien ouverts et avec
une totale confiance.

Et je sais que c’est ce que j’ai de mieux à faire, pour mon bien et pour
celui de tous. Car ce qui est le meilleur pour l’un et une bénédiction pour lui,
c’est aussi ce qui est le meilleur pour tous. Suivre Dieu, ce n’est pas (comme
je faisais naguère) apprendre ceci ou faire cela, suivant les mouvements chan-
geants du désir. La grâce, ouverte à tous, de suivre Dieu, c’est avant tout la
grâce de servir.

2.4 20. Frères dans la faim...


(30 et 31 mai) Avant-hier et hier j’ai essayé de situer, à gros traits pour
commencer, la “pensée” maîtresse, ou pour mieux dire la connaissance, qui
m’apparaît comme le thème principal de mon témoignage sur mon expérience
du rêve. Cette expérience est à présent inséparable, dans mon esprit, de ma
rencontre avec Dieu et de l’expérience de Son action dans ma vie. C’est
pourquoi je n’ai pu m’empêcher de m’exprimer comme si je m’adressais à
quelqu’un pour qui Dieu serait déjà, non un concept ou un simple mot, chargé
d’associations (valorisantes ou péjoratives) variant à l’infini d’une personne à
l’autre, mais bien une réalité vivante, enracinée dans son expérience comme
elle l’est désormais dans la mienne. C’est un peu comme si c’était à moi-
même que je m’étais surtout adressé à travers un lecteur imaginaire - à moi,
au point où j’en suis en ce moment même où j’écris. Et certes, l’écriture
est un puissant moyen pour faire se décanter et s’ordonner une masse plus
ou moins confuse encore de connaissances “brutes” (si éclatantes soient-elles
chacune séparément), apportée dans les flots tumultueux d’une expérience
encore toute fraîche.

Pourtant, je sais bien que si Dieu m’assigne la tâche de témoigner de cette


expérience, ce n’est pas pour mon seul bénéfice - ce n’est pas pour rester,
comme dans mes “méditations” passées, mon seul interlocuteur. Et je sais
aussi que le message que j’ai à communiquer ne s’adresse pas seulement, ni
même surtout aux quelques rares qui ont déjà une telle expérience vivante

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de Dieu ; voire, à ceux qui s’imaginent l’avoir ou qui, l’ayant peut-être eue
un jour, se croiraient déjà fort avancés sur le chemin de la connaissance et
près de toucher aux cimes. Si j’écris, ce n’est pas pour ceux qui sont rassasiés
(ou qui croient l’être), mais pour ceux qui ont faim. Et si je m’adresse à toi,
c’est comme à quelqu’un seulement qui a su sentir cette faim en lui et qui
est disposé à lui prêter l’oreille, comme je l’ai moi-même sentie et la sens
encore, au moment d’écrire ces lignes. C’est par cette faim seulement que je
te connais et que nous sommes frères - frères dans la faim.

2.5 21. Rencontre avec le Rêveur - ou questions inter-


dites
J’allais écrire, sur ma lancée, qu’il y a sept mois encore, je n’avais moi-
même pas d’expérience vivante, irrécusable de Dieu - et que cela n’a pas
empêché pour autant que j’accueille en moi le message qu’Il me destinait.
Je me suis repris à l’instant, en songeant qu’en réalité j’avais déjà une telle
expérience vivante, et ceci de bien des façons, mais sans le savoir. Et je suis
sûr qu’en regardant bien, tu découvriras tôt au tard, avec émerveillement
peut-être, qu’il en a été de même pour toi que depuis longtemps tu avais déjà
l’expérience de Dieu. Ne serait-ce que par tes rêves - quand il sera devenu
clair pour toi que le rêve est bel et bien une expérience de Dieu commune à
tous les hommes. Que c’est la façon la plus “commune” pour Dieu de parler
aux hommes. Mais bien sûr, cette expérience quotidienne change soudain de
dimension, quand on découvre sa nature véritable, son sens profond.

Peut-être ma propre relation au rêve (depuis déjà bientôt onze ans) a-t-
elle été déjà assez particulière : j’avais non seulement une expérience vivante
du rêve, mais aussi du Rêveur, à vrai dire, dès le premier rêve dont j’ai sondé
le message (et j’ai parlé déjà à diverses reprises de cet événement crucial dans
ma vie), j’ai su qu’il y avait un “Rêveur” - une Intelligence supérieure, tant
par la pénétration que par les moyens d’expression, qui me parlait par ce
rêve. Et qu’elle était, de plus, foncièrement bienveillante à mon égard. Je ne
saurais dire avec certitude si, en mon for intérieur, je lui ai donné un nom, le
nom de “Rêveur”, dès ce moment. Ce dont je suis sûr par contre, c’est qu’un
instinct me disait alors, et continuait à me dire dans les années qui ont suivi,
que cette intuition immédiate me révélait bien une réalité, que ce “Rêveur”
n’était nullement une simple figure de style, une création de mon esprit. Que
c’était bien un “Etre”, sinon “en chair et en os”, du moins “quelqu’un” auquel
je me sentais étroitement apparenté, et ceci en dépit des moyens visiblement
prodigieux de ce “parent” pas comme les autres. Une parenté en quelque sorte

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“spirituelle”. Y a-t-il parenté plus irrécusable, que lorsque tu ris aux éclats
en communion avec l’autre, saisi par le comique imprévu d’un tableau haut
en couleurs qu’il vient de brosser à ton intention ? Et quand, au surplus, ce
tableau te représente dans quelque aspect insoupçonné qu’il te fait découvrir,
et quand c’est de toi-même que tu ris ainsi à gorge déployée ! Et plus d’une
fois aussi, oui souvent (puis-je dire maintenant), j’ai pleuré, touché par la
parole de vérité, et j’ai su en pleurant tout le bienfait de ces larmes...

Il y avait ce “savoir”, à la fois diffus (faute d’être formulé) et d’une netteté


parfaite, à la fois timide, et irrécusable - telle une voix chuchotante parlant
à une oreille distraite. Et il y avait aussi la sempiternelle voix de la “raison”,
où ladite “raison” est le nom que nous donnons d’ordinaire à des habitudes
de pensée acquises, si bien enracinées que nous avons le plus grand mal
à nous imaginer qu’on puisse décemment “fonctionner” d’une autre façon.
Pour cette voix-là, ces inconsistantes histoires de “Rêveur” qui flottaient
dans l’air, une sorte d’allégorie en somme, de personnalisation symbolique,
ça faisait vraiment pas sérieux, c’était même du dernier mauvais goût. Je ne
me rappelle pas, d’ailleurs, avoir consacré à cette question ne serait-ce qu’une
minute de réflexion, et serais enclin à croire que ces escarmouches avaient lieu
seulement au niveau “subconscient” (c’est-à-dire, à fleur de conscience). S’il
m’est arrivé d’y penser, ça a dû être comme malgré moi, en des moments
d’absence où les pensées divaguent comme elles veulent. Y consacrer une
réflexion, si courte soit-elle, une sorte de réflexion “métaphysique” quasiment
m’aurait semblé pure dispersion, une spéculation plus ou moins gratuite oui,
me divertissant de ma véritable tâche : faire connaissance avec moi-même.

Evoquant maintenant ces dispositions, je me rends compte qu’il y avait


là une sorte de fausse humilité. En somme, j’avais décidé de n’accorder at-
tention qu’aux roueries du “Patron”, et aux escarmouches et alliances de
fortune entre lui et la pulsion érotique, alias “Eros”, et je rejetais d’office
toute question plus “relevée”. Ce n’est pas, à vrai dire, que de telles ques-
tions ne mintéressaient pas. Mais j’avais décidé d’avance que d’essayer d’y
répondre, ou ne serait-ce que de me les formuler et de voir ce que je pourrais
m’en dire, c’était “de la spéculation” - une sorte de vanité futile, qui consis-
terait à faire mine de vouloir à tout prix dire quelque chose sur ce qui, de
toutes façons, était inconnaissable ou, du moins, hors de la portée de mes
seules “saines facultés”, à l’égard du rêve, je me cantonnais donc dans une
attitude en quelque sorte “utilitaire”, bien contraire, à vrai dire, à mes vé-
ritables penchants : je me contentais de profiter de l’“aubaine” qu’étaient
pour moi les rêves, venant providentiellement m’apporter une connaissance
que j’aurais été bien en peine d’acquérir par mes propres moyens. A part

49
ça, je m’en tenais à la tacite interdiction de me poser des questions un peu
trop générales, sur la nature du rêve disons et sur sa provenance, ou sur la
nature du généreux et génial Bienfaiteur (hypothétique ?) qui me l’envoyait
avec une telle profusion.

Il y avait donc là un propos délibéré sans faille contre tout ce qui pouvait
ressembler à une réflexion philosophique tant soit peu systématique, laquelle
m’aurait rendu suspect à mes propres yeux de vouloir encore “théoriser”,
(Moi qui tenais tant à prendre mes distances par rapport à un passé et une
identité de mathématicien, censés dépassés !). Je suis resté prisonnier de cette
attitude jusqu’à tout récemment encore - jusqu’à ce que certains rêves, il y
a trois mois ou quatre, me révèlent bien clairement quelle entrave elle avait
représenté pour l’essor de ma pensée et de ma compréhension du monde, et
m’encouragent en même temps à passer outre résolument.

Pour ce qui est de l’existence du Rêveur, si j’en ai eu finalement le cœur


net, ce n’est pas à la suite d’une réflexion (laquelle n’eut jamais lieu), mais par
l’apparition inopinée du Rêveur en personne ! C’était, comme de juste dans un
rêve, il va y avoir cinq ans (en août 1982). J’aurai à revenir sur ce deuxième
tournant capital dans ma relation au rêve et au Rêveur, six ans après le
premier. Cette apparition, suivie d’ailleurs par d’autres dès les semaines qui
ont suivi, a mis fin une bonne fois pour toutes au moindre doute sur la réalité
du Rêveur. Du jour au lendemain s’était instaurée ce que je pourrais bien
appeler une véritable relation personnelle avec le Rêveur et même, pourrais-
je ajouter, une relation beaucoup plus proche qu’avec aucun de mes amis
ou “proches”. La voix de la raison, elle n’avait plus qu’à remballer ! (Sur ce
chapitre-là, tout au moins...).

C’est à la suite de ce rêve seulement, je crois, qu’il commence à être


question du Rêveur dans mes notes de méditation. Il semblerait bien que
jusque-là, ce nom même de “Rêveur” soit resté rigoureusement tabou, et
qu’il ne soit pas apparu une seule fois ni sous ma plume, ni de vive voix en
en parlant à quiconque. Le changement a été radical dès les jours qui ont
suivi cette première apparition du Rêveur. C’était une chose qui désormais
allait de soi, pour tous mes rêves, que c’étaient là des “messages” du Rêveur.
Et je savais que dans chacun s’exprimait une intention de mon bienveillant
guide et protecteur, que je m’efforçais dès lors de sonder du mieux que je
pouvais. (Du moins en était-il ainsi pendant les périodes de médiation.).

Dans le rêve dont je parle, le Rêveur m’apparaît (sans se nommer, est-il


besoin de le préciser !) sous les traits d’un vieux Monsieur bienveillant, qui

50
m’indique mon chemin. Sans que je le réalise encore bien clairement en vivant
ce rêve, il s’avère même tout disposé à me servir de guide bénévole dans une
aride et solitaire ascension, assez problématique ma foi, dans laquelle j’étais
embringué. J’ai reconnu qui était le vieux Monsieur le lendemain matin du
jour où j’ai eu ce rêve et en ai écrit le récit. (Ainsi que celui des deux autres
rêves qui l’accompagnent et qui, avec lui, forment une base trilogie.) Cette
découverte a été vécue comme une révélation subite, qui m’a empli d’une joie
exultante, et m’a insufflé aussitôt une énergie nouvelle. Une fois le Rêveur
reconnu, aucun doute à ce sujet ne m’a effleuré ni alors, ni depuis. Et j’ai su
en même temps que par ce rêve où Il était venu en personne, le Rêveur me
faisait comprendre qu’il ne tenait qu’à moi de Le prendre comme un Guide
infatigable et sûr, dans mon voyage hasardeux et solitaire où j’avançais à
tâtons, sans trop savoir si je devais m’y obstiner envers et contre tout, et
encore moins où il me menait... Ce signe que me faisait le Rêveur m’a fait
comprendre soudain la chance vraiment dingue, la chance inouïe qui m’était
offerte, depuis toujours sûrement, mais que je n’avais pas su voir et saisir
pleinement jusque-là, il s’en fallait de beaucoup !

Il n’était pas question, certes, que je continue à gâcher une chance aussi
extraordinaire. Il y a eu alors un élan de confiance totale, de joie reconnais-
sante, et un choix : désormais, j’allais suivre ce Guide providentiel !

Je crois pouvoir dire que cette confiance absolue, cette foi sans réserve,
ne s’est jamais démentie depuis. Mais il est vrai aussi que dans les années qui
ont suivi, j’ai été loin d’être à la hauteur de mon choix, et j’en suis loin main-
tenant encore. Bien souvent je me suis borné à écouter d’une oreille distraite
ce qu’Il me disait et redisait avec insistance et avec une inlassable patience.
Mais ce qui limitait surtout la portée pratique de ce choix, je crois, c’est que
je continuais à investir dans la réflexion mathématique une part considérable
de mon énergie. Du moins puis-je dire que dans les trois grandes périodes
de méditation par lesquelles j’ai passé depuis lors, mon travail a bel et bien
consisté, à peu de choses près, à sonder au fur et à mesure ce que le Rêveur
me disait nuit après nuit, ou sinon, à revenir sur certains rêves des années
écoulées, évoqués par ceux que je venais de recevoir.

C’est vraiment une chose étrange que malgré cette sorte de “familiarité”
avec le Rêveur (si j’ose encore hasarder une telle expression...), malgré cette
relation étroite et intense, j’aie persisté à m’interdire (tacitement du moins)
de me poser la question, qui semblerait pourtant s’imposer : mais qui est donc
le Rêveur ? Je continuais, en somme, à me cantonner dans l’attitude utilitaire
décrite tantôt : j’avais un Guide incomparable, je savais que je pouvais lui

51
faire une totale confiance - cela suffisait, du moins au niveau conscient, où la
consigne restait : surtout pas de questions “métaphysiques” !

Au niveau subsconscient, et même avec l’existence du Rêveur désormais


hors de question, ça restait plus ou moins comme avant ; une sorte de brume
indécise, un embrouillamini confus, que je ne daignais examiner jamais. La
“voix chuchotante”, elle, était claire au moins sur un point : le Rêveur n’est
pas une partie de moi-même, de ma psyché - la partie “la plus créative”
disons, ce que j’appelais aussi parfois “l’enfant en moi”. Je le sentais bel
et bien distinct de moi, ne serait-ce que par Ses moyens prodigieux, qui
dépassent infiniment ceux que je me connais. Je ne pouvais absolument pas
les méprendre pour “les miens”, même en les attribuant (pour les besoins de
la cause) à un “Inconscient profond” plus ou moins hypothétique, auquel le
regard conscient n’aurait jamais accès direct. Quant à la “voix de la raison”,
elle laissait entendre qu’il n’y avait vraiment aucune raison de chercher ici
midi à quatorze heures. Après tout, les rêves, c’était bien dans ma psyché
que ça se passait, non ? Et d’ailleurs, c’était bien connu que l’Inconscient,
il se posait un peu là comme créativité, fallait pas croire que c’était qu’un
vulgaire dépotoir voire une poubelle comme Freud semblait le croire...

Je devais bien avoir entendu parler un peu de C.G. Jung, à ce sujet ; que
c’était désormais chose classée, qu’il y avait que ce fameux Inconscient. Et
voilà même que je tombe, par le plus grand des hasards c’est le cas de le
dire, sur l’Autobiographie de ce même Jung. Pour être intéressant, c’était
intéressant, et Dieu sait s’il en était question d’Inconscient, et tout entouré
de vibrations “numineuses” - c’est là, en grec ou en latin, le terme séant
qui remplace désormais des expressions désuètes et d’une naïveté charmante
comme “sacré”, “religieux” ou “divin”. Cet Inconscient-là, ai-je compris alors,
il avait maintenant remplacé le bon Dieu des bons vieux jours. C’est vrai que
de nos jours et entre distingués savants et humanistes, ce pauvre bon Dieu
n’est tout simplement plus sortable. Même pour un bon chrétien et quand
on est quelqu’un, ça fait vraiment plus sérieux d’en parler (ou alors en grec
ou en latin, ou mieux encore en sanscrit, chinois ou japonais). Tandis que
l’Inconscient, Freud l’avait bien prouvé (mais moins on parlait de celui-là
mieux ça valait...), c’était on ne peut plus scientifique, à la bonne heure !
Personne ne pouvait prétendre le contraire, non !

Dieu sait que je “brûlais”, à ce moment. Fallait vraiment que je me sois


empêché dur, alors, pour ne pas faire un rapprochement, et trouver la réponse
toute prête (et que peut-être j’avais “sue depuis toujours” ?), à la question
informulée : qui est donc le Rêveur ? Je me doutais bien déjà que le Rêveur,

52
il était présent et bien éveillé pas seulement aux moments où moi je dors et
rêve !

Je me la serais posée alors, cette question, c’était pas possible que je


tombe pas sur la réponse évidente, celle qui s’imposait ! Mais dans mon esprit
(comme dans celui de beaucoup d’autres sûrement) ce genre de question
même était question interdite désolé, pas la peine d’insister ! Passons aux
choses sérieuses. L’Inconscient et tout ça...

2.6 22. Retrouvailles avec Dieu - ou le respect sans la


crainte
(1 et 2 juin) En terminant hier, j’exagérais un peu, quand je prétendais
que ça faisait des années que la réponse à la question “qui est le Rêveur ?”
aurait dû être “évidente” pour moi. Ce qui est sûr, c’est que si je me l’étais
vraiment posée et y avais réfléchi pendant une petite soirée, je n’aurais pu
m’empêcher de tomber, sinon sur “la réponse qui s’imposait”, du moins sur
la nouvelle question qui s’imposait : “Est-ce que ce ne serait pas le bon Dieu
en personne ?”. C’était vraiment là l’idée naturelle, vu le point où j’en étais
alors dans mon expérience du rêve. Une idée hardie, oui, et tentante. Mais
jusqu’au mois d’octobre dernier, je n’en savais pas assez encore pour pouvoir
me faire une idée si cette “hypothèse” (nous y voilà !) était raisonnable ou
non. Et c’est un mois plus tard, sous l’afflux de mes rêves et sans la chercher,
que la réponse est venue sans même que j’aie eu à me poser la question.

A ce moment, la chose ne me paraissait apparemment pas avoir suffi-


samment de conséquence, pour m’y arrêter et examiner d’un peu plus près
l’intime conviction soudain apparue. Il faut dire que j’étais suffisamment
maintenu en haleine par l’écoute, au fil des jours, de ce que me disait le Rê-
veur. Je me contentais de dégager le message principal de chaque rêve (si
tant est que j’y arrivais), sans même avoir le temps de m’arrêter aux asso-
ciations qui me paraissaient marginales (voire “métaphysiques” !). Mais dès
les derniers jours de décembre, l’action de Dieu en moi, par la voie du rêve,
était devenue si éclatante, que sans avoir eu à examiner ma conviction toute
fraîche encore, celle-ci était devenue une certitude, ou, pour mieux dire, une
connaissance. Une connaissance tout aussi irrécusable que celle qui m’était
venue dix ans plus tôt, par la voie du rêve aussi, en ce jour qui m’est ap-
paru par la suite comme celui des “retrouvailles avec mon âme”. Cette fois,
c’étaient les “retrouvailles avec Dieu”, ou pour mieux dire, peut-être, la ren-
contre avec Dieu, reconnu cette fois pour Celui qu’Il est. C’est la première

53
telle rencontre dans ma présente existence terrestre, et (comme j’ai cru com-
prendre par un des mes rêves, de début février), la première aussi dans la
longue suite de mes naissances passées...

Mais j’anticipe. Avant cette rencontre encore toute fraîche, il faut bien
dire que “Dieu” était pour moi quelque chose d’assez lointain, à dire le moins.
C’était vraiment rare que je pense à lui, et avant les premières retrouvailles, il
va y avoir onze ans (j’approchais alors de mes cinquante ans), ça ne m’arrivait
pratiquement jamais. Je n’avais pas l’impression que j’aie jamais eu affaire à
Lui personnellement, ou qu’Il s’intéresse à ma modeste personne, ni même à
celle de quiconque d’autre. Bien sûr, je savais qu’il y avait des gens qui étaient
censés avoir communiqué avec Dieu de façons et d’autres. J’avais entendu
parler des prophètes d’Israel, qui allaient hardiment dire leurs quatre vérités
aux puissants de la terre, au nom de l’Eternel. Ca au moins, ça avait de la
gueule ! Mais je n’étais pas trop sûr dans quelle mesure on pouvait y ajouter
foi, à tout ça, même si, souvent, la bonne foi des témoins était visiblement
hors de cause. Je n’avais jamais fait l’effort de me faire une idée à ce sujet,
d’en avoir le cœur net. A vrai dire, je n’avais pas l’impression que ça me
concernait vraiment.

Il me faudra revenir de façon circonstanciée sur l’histoire de ma relation


à Dieu, et de l’idée que je me faisais de Lui. Je sens bien que le sens même de
ce que j’ai à dire sur Lui, et le crédit qu’on peut attacher à mon témoignage,
sont inséparables de tout un contexte, dont cette “histoire” est peut-être le
principal ingrédient. Sans compter que le sens même de cette affirmation
que je suis en train de commenter longuement et que je voudrais éclairer :
“Dieu est le Rêveur” - que ce sens dépend avant tout, bien sûr, du sens qu’on
donne, ou que tu donnes, à “Dieu”. Mais déjà il faudrait que j’essaye de
communiquer, du mieux que je peux, quel sens il a à présent pour moi, le
porteur du message ! Et ce sens ne peut être séparé de mon histoire spirituelle,
et en tout premier lieu, de l’histoire de ma relation à Dieu.

Pour le moment, je voudrais seulement souligner que, pour ce qui est


de ma relation au Rêveur, et jusque vers le mois de novembre l’an dernier
encore, celle-ci était bien loin de se placer dans des tonalités qu’on songerait
communément à appeler “religieuses”. L’idée ne me serait du moins jamais
venue de L’appeler ainsi, pas plus après ma première “rencontre” avec le
Rêveur “en chair et en os” (dont j’ai parlé hier) qu’avant.

C’est vrai que j’avais en lui une confiance absolue, une foi totale, qu’il
aurait été impensable que je porte à une personne, pas plus à ma propre

54
personne qu’à quiconque. C’était la foi que le petit enfant a en l’amour et
en la force et les capacités de son père (du moins quand tout “se passe bien”
pour lui, chose qui arrive parfois...). Le père est à la fois très proche, et très
fort, très puissant. Cette force du père n’a rien d’inquiétant, de menaçant -
c’est presque comme si c’était aussi ta propre force ; une force bienfaisante,
bénéfique, étrangère à toute violence, dont tu es le tacite héritier, que tu sens
déjà pulser en toi obscurément, mais à ta propre mesure de petit bonhomme.
C’était bien là, pour l’essentiel, ma relation à mon père, dans les premières
cinq années de ma vie. Il n’y avait en elle aucune crainte. A aucun moment
dans ma vie je n’ai craint mon père.

Et telle aussi était ma relation au Rêveur. Avec cette différence que je


savais que mon père était faillible, même si je le sentais puissant et riche en
connaissance certaine. Mais je n’avais jamais surpris le Rêveur en défaut. Il
m’arrivait bien de ne pas être d’accord avec Lui, mais je crois que je savais
bien, en mon for intérieur, qu’Il avait raison. En même temp un instinct me
disait qu’il n’était pas question que je Lui “donne raison” passivement, et
que ce n’était nullement dans cette intention-là qu’Il me parlait par les rêves,
mais bien pour que je me donne le mal de m’y confronter. Et ça ne ratait
jamais - quand je grattais un peu plus en dessous de la surface, je découvrais
(avec le plaisir de celui qui voit s’ouvrir à lui une compréhension nouvelle)
que c’est bien Lui qui avait vu juste. Par cette pénétration, d’une sûreté
infaillible, le Rêveur était bien différent de moi, et aussi (de cela je n’avais
pas le moindre doute) de toute autre personne au monde, depuis qu’il y a
des hommes sur terre.

Et en même temps, je me sentais pourtant tout proche. Il pouvait être mon


père, comme il pouvait être mon grand frère, ou une grande sœur espiègle. Son
autorité, souvent malicieuse, n’était jamais une contrainte, mais toujours don
pur, sans nulle obligation pour moi d’acceptation, ni de reconnaissance. C’est
bien à cause de tout cela que la fameuse “voix de la raison” pouvait insinuer
qu’au fond, le Rêveur, c’était qu’une partie de moi, la partie “méconnue”
pour ainsi dire (ça équivalait donc à dire qu’au fond, j’étais un “infaillible”
méconnu - il n’avait plus manqué que ça !). Quand je m’exprime sur Son
compte dans les notes de méditation, après “la Rencontre” (celle dont j’ai
parlé hier), l’idée ne me serait pas venue de mettre des majuscules à “il” et
“lui”. Même quand j’ai su finalement qui Il était, il a fallu du temps avant
que je songe à les mettre, les majuscules, et j’ai même été un peu indécis
quelque temps. Je me sentais encore tellement “à tu et à toi” avec Lui ! Ce
qui est sûr, c’est que je n’ai jamais eu la moindre crainte ni du Rêveur, ni
de Dieu, et ça m’étonnerait que j’en aie jamais. (Sans prétendre pourtant

55
prédire l’avenir...). Je n’ai pas vu Sa colère et j’ignore s’il m’est arrivé ou s’il
m’arrivera de la susciter. Je sais bien que Sa puissance est infinie, et qu’Il
arrive qu’Il châtie les corps ou les anéantisse. Mais la pensée de Sa colère n’a
rien pour m’effrayer. Car je sais aussi que Sa colère n’efface pas Son amour,
et qu’Il veille, comme sur une chose très précieuse, sur cela en chacun de nous
qui doit rester intact...

Pour ce qui est des majuscules, j’ai fini par m’astreindre et par m’habituer
à les mettre, même dans mes notes personnelles. Je me suis dit que vis-
à-vis de Dieu et même en les moments où on Le sent tout proche, il ne
peut y avoir excès de respect, et que (sauf pour le petit enfant) des airs de
“familiarité” ne sont pas de mise. Et plus encore dans les textes destinés à
publication. Car le respect pour Dieu, tout comme le respect pour l’homme,
fait à Son image, et pour son âme, s’est érodé de façon effrayante. Même les
“croyants” de nos jours n’osent plus trop le prendre au sérieux, dirait-on, et
semblent constamment plaider l’indulgence des gens “éclairés”, au nom de
l’humanisme, de s’obstiner encore dans un aussi flagrant anachronisme.

2.7 23. Il n’y a qu’un Rêveur - ou l’“Autre moi-même”


(9 et 10 juin) Il est temps que je revienne enfin au fil de la réflexion, ou
plutôt, au récit d’une découverte, interrompu (depuis une semaine aujour-
d’hui) par des digressions imprévues. Et même les deux sections précédentes,
elles aussi, m’apparaissent quasiment comme des digressions dans un certain
propos, annoncé (il y a onze jours) dans la section “Frères dans la faim”.
Je m’y apprêtais à expliquer le sens de la “pensée maîtresse” “Dieu est le
Rêveur”, pour un lecteur qui n’aurait aucune expérience vivante de Dieu,
celui pour qui, peut-être, “Dieu” ne serait qu’un mot, vide de sens, voire,
une “superstition” d’un âge “pré-logique” désormais bien dépassé (grâce à
Dieu !) par le triomphal essor de la pensée rationnelle et de la Science. J’ai
des amis de vieille date qui se bouchent les oreilles d’un air contristé quand
ils entendent prononcer des mots tels que “Dieu”, “âme”, ou ne serait-ce que
“esprit”. Je ne sais s’ils liront mon témoignage. Mais c’est pour eux aussi que
j’écris, avec l’espoir, qui sait ? qu’il secouera peut-être une vision des choses
trop bien (et trop longtemps) assise...

Aussi je me disposais à reformuler l’idée maîtresse, de façon qu’elle ait


au moins un sens intelligible, non pour certains seulement, mais pour tous.
Il s’agissait donc, en somme, d’“éliminer Dieu de ma proposition”. C’était le
30 mai. Mais de ce jour-là et jusqu’à aujourd’hui encore, comme malgré moi,
tiré en avant par les associations se suivant au fil des heures et des jours, je

56
n’ai fait pratiquement que parler de Celui-là même qu’il s’agissait d’éliminer !
C’est de l’obsession, dira-t-on, et avec raison sûrement. Dans le passé j’étais
“obsédé” de maths, et tout le monde me tapotait l’épaule gentiment en me
disant que c’était très bien. Quand ensuite, ça a été la méditation, ça jetait
une gêne - à quoi ça ressemblait, on vous le demande un peu ? ! Maintenant
que c’est Dieu, c’est bien pire - un mathématicien qui se met à avoir des
révélations ! Fou à lier, oui...

En commençant à écrire ce livre, je ne me figurais pas à quel point Dieu


y serait partout, dans les lignes et entre les lignes. Je voulais être diplomate,
Le cacher dans mes manches (plus amples qu’on ne soupçonnerait...), pour
le sortir vers le milieu du livre d’un air innocent, au moment où on s’y serait
attendu le moins, comme une “conclusion” imprévue à la fin d’une longue
démonstration. Mais il n’y a rien eu à faire. Ce Grand Invisible, une fois qu’Il
s’est fait connaître, ne se laisse pas cacher comme ça ! Et (j’aurais dû m’en
douter) Il se rit des démonstrations.

Têtu à ma façon, je vais quand même essayer de revenir à mon “élimi-


nation”, et voir ce que ça donne. Mais par le biais “subjectif”, encore, en
partant de mon propre vécu, dans ma relation au “Rêveur”.

Comme je l’ai dit et redit, je me rendais bien compte, dès le début, que
le Rêveur - Celui qui se manifestait à moi par les rêves - était infiniment
plus fort que moi. Décidément, c’était “un Autre” que moi, même si je me
sentais proche parent de lui. Tout ce que je savais, Il le savait, tout ce que je
percevais, Il le percevait - mais avec une profondeur, une acuité, une vivacité,
une liberté qui me faisaient défaut (comme elles font défaut aussi à tous
ceux à qui j’aie jamais eu affaire...). Par ailleurs, quand Il me parlait par
le rêve, c’était toujours (j’avais fini par m’en rendre compte) de moi qu’Il
parlait, ou de choses toutes proches de moi. Et dans beaucoup des matériaux
qu’ Il utilisait pour “monter” Ses rêves, je reconnaissais des impressions qui
m’avaient frappé ou frôlé dans les jours précédents, ou, parfois aussi, des
souvenirs de jours très lointains sombrés dans l’oubli, et que le Maître des
Songes faisait remonter des brumes.

De tout ceci se dégageait l’impression que le Rêveur était, d’une certaine


façon, “Lié” à ma personne. C’était un peu comme s’il y avait en moi une
sorte d’“autre moi-même”, qui aurait à Sa disposition tous mes sens et toutes
mes facultés de perception et de compréhension, mais qui les utiliserait avec
une liberté et une efficacité totales, alors que je ne vivais (je m’en rendais
compte depuis longtemps) que sur une infime portion de mes moyens. C’était

57
donc comme un “moi-même” qui aurait été débarrassé des conditionnements
et de l’inertie faisant écran entre les choses et moi, un Quelqu’un, en somme,
qui percevrait par mes sens, sensoriels et extrasensoriels, avec la fraîcheur
de perception que j’avais à ma naissance, et qui les intègrerait dans une
compréhension, dans une vision, avec la pénétration et la maturité d’un Etre
qui aurait assimilé l’expérience de millions d’années.

Comme j’ai également dit, je n’avais jamais consacré à la nature du Rê-


veur une réflexion délibérée. Mais mes pensées ont dû ici et là, en vagabon-
dant, frôler la question sans s’y arrêter. J’avais bien l’idée que le Rêveur dans
une autre personne que moi aurait une autre vision de la réalité que Celui
que je connaissais, lequel (ainsi je le présumais tacitement) en avait l’expé-
rience par mes sens à moi. Je sentais bien, pourtant, que ces visions (sans
doute différentes) ne pouvaient que se compléter mutuellement, et jamais
se contredire. Car l’une et l’autre étaient vraies, au sens le plus fort qu’on
puisse concevoir. Et je sentais bien, aussi, que le regard du Rêveur était “ob-
jectif”, même s’il avait l’air de regarder avec mes yeux. Jamais je ne l’avais
vu “prendre parti”, ni pour ni contre moi, ou pour ou contre quiconque. Il
se bornait à montrer les choses et les autres tels qu’ils sont, et toujours par
quelque aspect caché qui m’avait échappé. Cette “objectivité” n’était qu’un
aspect de sa totale liberté, par rapport à ma personne et à celle de quiconque.

Mon impression, donc, c’était que la vision du Rêveur en moi, et celle


du Rêveur en une autre personne, étaient des visions également “vraies”,
également “objectives”, d’une même réalité absolue, mais vue sous des angles
différents. Rien, dans mon expérience de mes rêves avant l’automne dernier,
ne m’aurait permis de supposer que le Rêveur en moi en savait et en voyait
plus que ce qu’Il pouvait voir par cet angle particulier lié à ma personne,
qu’Il connaisse cette “réalité” absolue toute entière, par tous les angles à la
fois, en d’autres termes, qu’Il n’était d’aucune façon “Lié” à ma personne,
comme j’en avais eu l’impression du fait qu’Il ne me parlait que de ce qui me
concernait directement.

Et voici maintenant le fait nouveau vraiment extraordinaire, l’“incroyable


bonne Nouvelle”, dont j’ai acquis connaissance sans trace du moindre doute :
le Rêveur en moi est le même que le Rêveur en toi, ou que le Rêveur en toute
autre personne qui ait jamais vécu.

58
2.8 24. Le Créateur - ou la Toile et la pâte -
Avant de faire une appréciation critique du bien-fondé de cette affirmation
péremptoire (où il n’est plus question de Dieu), je voudrais d’abord l’exami-
ner de plus près, en faire le tour tant soit peu, et commenter sur sa portée.

En premier lieu : le Rêveur en moi (ou en toi, c’est pareil) sait tout ce
qu’une personne ait jamais su - et Il le sait, de plus, d’une façon dépouillée
des innombrables erreurs dues aux limitations de l’esprit humain, si lourd
et si craintif devant la connaissance. On pourrait donc le voir, à ce titre,
comme une sorte de Mémoire géante, ayant à sa disposition instantanée et
simultanée toutes les perceptions, pensées, sentiments, émotions et toutes les
expériences de toutes sortes que les hommes aient vécu jamais, depuis qu’il
y a des hommes sur terre. Etant bien entendu, cependant, que ce n’est pas
là le savoir inerte de quelque gigantesque ordinateur, mais une connaissance
vivante, un Regard qui saisit, dans les traits essentiels comme dans les plus
fines nuances, les relations complexes, infiniment variées qui relient, en un
même Tout harmonieux, ces innombrables éléments épars que je viens d’évo-
quer. C’est là Sa connaissance, qu’Il met en quelque sorte “à ma disposition”,
par le langage du rêve ; non pas, il est vrai, selon ma demande et mes dé-
sirs, mais selon Sa Sagesse. Et nul doute qu’il sait infiniment mieux que moi,
l’ignare, ce qu’il convient qu’Il me dise pour mon bénéfice en chaque moment.

Dans le peu déjà que je viens de dire, il y a, il me semble, de quoi frap-


per l’esprit de quiconque ne serait totalement dépourvu de curiosité philoso-
phique au sujet de lui-même et du monde. Et pourtant, ce “peu” est encore
loin en deçà de la réalité. Qu’on se rappelle tout d’abord que l’action du
Rêveur en nous, et l’aide qu’Il nous accorde, ne se limitent nullement aux
messages (si rarement écoutés) qu’Il nous envoie dans le sommeil par la voie
du rêve. C’est lui-aussi, cette voix intérieure qui dans nos veilles (quand nous
voulons bien faire silence) nous souffle où est le vrai, l’essentiel, le nerf caché
et le cœur palpitant de la chair des choses, parmi la masse amorphe du donné
et du possible - où s’ouvre dans la pénombre l’obscur giron que L’esprit doit
féconder... - c’est lui, la voix de la “déraison”, alors que nous nous raccrochons
si fort à ce qui est “raisonnable”, “sérieux”, “bien connu”, “fiable”. C’est Lui,
le Créateur qui est en chacun de nous et qui nous encourage à être créateurs
comme lui - et c’est Lui que constamment nous récusons, tout comme nous
récusons le message de nos rêves.

Mais ce n’est pas tout. Ce Rêveur-Veilleur universel, commun à tous les


hommes, a une science qui excède infiniment non seulement celle de chacun

59
de nous en particulier, mais tout autant celle de tous les hommes mis en-
semble, de tous ceux qui ont jamais vécu sur terre comme aussi de ceux qui y
vivront jamais. Tout ce qu’un être vivant, qu’il soit homme, bête ou plante,
a jamais “su”, perçu, éprouvé - Il l’a su, perçu, éprouvé avec lui, et Il le sait
en ce moment même et en toute éternité. Nos sens, et ceux de la moindre
fourmi affairée, du moindre brin d’herbe qui oscille dans le vent ou de l’infime
bactérie vaquant à ses besognes - ce sont là comme autant d’innombrables
et délicates antennes d’une même Intelligence infinie, prenant connaissance
intimement, au fil des instants, dans ses gros plans comme dans ses plus im-
perceptibles détails, de tout ce qui est et de tout ce qui se passe sur terre - les
qualités et textures et mouvements de tous les sols et sous-sols, de toutes les
eaux qui courent ou qui posent, et des airs et des vents et des tissus vivants
des plantes et des bêtes et des hommes, et les courants d’énergie qui irriguent
et dynamisent toute chose - et les forces maîtresses comme les moindres mou-
vements qui mènent implacablement ou qui font frissonner dans la brise l’âme
humaine, celle du moindre comme celle du premier d’entre nous. C’est cette
Intelligence-là, la même, qui vit et qui veille en toi, et en moi, et en chacun.

Et cette Science infinie, cette intime connaissance de toutes choses ne se


limite pas à la surface et aux profondeurs de la terre et des airs et des eaux,
à ce que la légion des créatures ayant souffle de vie y peuvent percevoir et
explorer et connaître. Mais jusques aux plus lointains soleils et à leurs plantes
et leurs orbes, et toute nébuleuse qui spirale comme tout atome qui danse et
qui vibre à l’unisson de l’Univers dans les espaces cosmiques à jamais inson-
dés... ce sont là Ses yeux et Ses doigts qui sondent et scrutent et explorent
le Monde, dans son présent et dans son incessant devenir, de part en part en
étendue et en durée, dans sa hauteur et dans sa profondeur, dans ses formes
changeantes et dans son impérissable substance, dans son Ordre immuable
et dans le Souffle qui le traverse et l’anime.

Et ce n’est pas tout encore ! Cette Intelligence infinie qui nous parle dans
nos rêves et dans nos veilles, et qui en chaque instant et de toute éternité
explore et fouille et connaît le Monde des choses créées, non seulement Elle
connaît, mais Elle crée. En prenant connaissance, Elle exprime, et en expri-
mant, Elle transforme. Ce Souffle créateur qui traverse toute chose, et que
parfois peut-être tu as perçu en rêve, ou en certains moments bénis d’aban-
don et de silence, c’est Son souffle. Et à vrai dire, le Monde est ce Souffle, ou
plutôt : il est Sa pensée qui l’ordonne, et Son souffle qui l’anime. Et la sub-
stance qui pulse à travers lui et qui façonne et structure devant elle l’espace et
le temps, est Sa pensée et Son souffle faits matière et énergie, et les créatures
douées d’âme qui l’habitent sont Sa pensée et Son souffle “faits chair” - et

60
lancées dans l’Univers, chacune dans sa propre et unique aventure... Et me
voilà revenu au point de départ ! Ce Rêveur si familier, qui nous parle dans
nos rêves et que nous écoutons d’une oreille si distraite, Il est le Créateur
du Monde où nous vivons - ce monde dont chacun de nous, et toute notre
espèce réunie, ne perçoit et ne connaît qu’une infime portion. Et ce Monde
lui-même est en perpétuelle Création, il est la Pensée et le Souffle vivants de
Dieu, le Créateur.

La pensée créatrice de Dieu Se concerte et agit, et bourgeonne et ramifie


et croît et se déploie en chaque lieu et en chaque instant, de toute éternité.
C’est le Verbe originel, le langage de Dieu, dont chaque mot est Acte et
création, dans le Monde visible et dans l’invisible. Quant aux sept jours de
la Création, nul doute que ce sont là les “jours” où Il dégagea du néant les
lois éternelles (spirituelles, physiques, biologiques) qui régissent le Cosmos et
l’Univers - tel un Maître-Peintre qui prépare avec soin sa toile et son cadre,
pour un tableau qu’il s’apprête à brosser. Quand le Maître prend la palette
et le pinceau, sûrement il y a en Lui une intention, une vision, un dessein,
qui disent à l’avance les grandes lignes de la composition qui déjà se trame.
Mais ce que sera l’Œuvre, lui-même ne le sait, et Se garde bien de le fixer à
L’avance. Car l’Œuvre est d’art, et non de copie (fût-ce copie de Ses propres
décrets...). Ce qu’Elle est, Il l’apprend à mesure que le travail se poursuit,
chaque touche du pinceau sur la toile appelant la touche suivante, au service
d’un même dessein, et suivant le libre Vouloir et l’Inspiration du Maître.

En cet instant même où tu liras ces lignes, le Maître est au travail. Son
pinceau invisible est partout à la fois, portant lestement touche après touche
sur ce tableau infini en gésine, qu’Il est le seul à voir dans toutes ses parties,
et dans sa totalité, dans ses tonalités et dans sa structure. Et toi et nous
tous, les vivants, sommes la pâte vivante sur la palette du Peintre. Si nos
âmes elles-mêmes furent créées, et quand et comment elles sont apparues
dans le Tableau, je ne sais. Ce que je sais par contre, c’est que nous ne
sommes pas simple substance, souple et docile sous le pinceau qui nous pétrit,
nous forme et nous insère au gré de l’œil et de la Main du Maître. Certes,
que nous le sachions ou le voulions ou non, nous sommes instruments, bien
souvent réticents, dans une Main qui a sur nous tout pouvoir. Mais, selon
Sa volonté aimante, nous sommes des instruments vivants, pourvus du libre
choix, selon notre gré. A nous, de nous accorder aux intentions du Maître,
ou d’y résister. La Toile est assez vaste pour tout embrasser ! Et l’ignorance
obstinée de la pâte et sa longue résistance au pinceau ne sont pas les traits
les moins marquants de l’Œuvre à laquelle elle collabore, alors même qu’elle
y voudrait résister.

61
Ainsi, par le lourd privilège du libre choix, nous sommes non des instru-
ments inertes dans une Main qui crée, mais les irremplaçables partenaires
dans une Œuvre dont les desseins et la vision nous échappent, et à laquelle
pourtant, en chaque instant de notre vie et quoique nous fassions, nous par-
ticipons.

Nous sommes chacun et tous les partenaires élus d’une Œuvre qui nous
dépasse, les voix concertantes enlacées dans une Symphonie qui englobe et
résoud toutes les dissonances. Tel est le sens de notre vie, qui si souvent paraît
dénuée de sens, telle est notre noblesse, que n’effacent aucune déchéance ni
aucune ignominie.

Le prix de la résistance au sens de la vie, au “Tao”, le prix de la déchéance,


de l’ignominie, de la peur de la vie, de l’ignorance - c’est la souffrance. Tra-
vailleuse infatigable, c’est elle qui patiemment, obstinément, nous restitue
malgré nous cette noblesse que constamment nous récusons.

C’est dans la mesure où ces choses sont entrevues ou senties, que nous
cessons aussi d’user nos forces à “dissoner”. Et nous qui fûmes tous des par-
tenaires malgré nous dans les desseins de Dieu, nous sommes tous, et de tous
temps, appelés à la grâce d’en être les serviteurs.

2.9 25. Dieu ne se définit ni ne se prouve - ou l’aveugle


et le bâton
(11 et 12 juin) J’étais parti avant-hier sur la louable intention d’“éliminer
de ma proposition” un certain “terme” (hum...) particulièrement mal vu de
nos jours. Ca a été simplement reculer pour mieux sauter : je me suis vu
entraîné, par une faconde soudaine, à dire du Non-nommé bien plus que
la laconique affirmation que je prétendais commenter : “Il n’y a qu’un seul
Rêveur”- et bien plus même que ledit Rêveur n’a jamais voulu m’en dire
Lui-même à Son propre sujet. Sur ma lancée imprévue, j’ai mis dans mon
“paquet” finalement, sinon tout ce que je sais (ou crois savoir) au sujet du
Rêveur, alias le bon Dieu (car là, j’en aurais pour des volumes), mais du
moins ce qui m’en a paru, sous l’inspiration du moment, l’essentiel pour le
situer. Et tout particulièrement, le situer à l’intention du lecteur à qui le
mot “Dieu” ne suggèrerait rien d’autre que bondieuseries, obscurantisme, et
défense de “toucher au zizi”.

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En plaquant mes accords à pleines mains, je n’ai pas cru (à Dieu ne
plaise !) poser une “définition” de plus de Dieu. Rien de ce qui appartient
au monde spirituel ne peut être “défini”, mais tout au plus évoqué, par le
langage des mots ou par tout autre, de façon plus ou moins grossière ou fine,
plus ou moins superficielle ou fouillée. Et Dieu contient et englobe le monde
des choses spirituelles, Il en est et la Source et l’Ame. Tout essai pour dire
qui Il est, que ce soit par l’écriture, ou par la voix qui parle ou qui chante,
ou le langage des rythmes et de la mélodie ou celui du corps qui trépigne et
qui danse, ou par les chapelles, les temples, les cloîtres, les cathédrales qui
chantent par la voix séculaire de la pierre taillée, ou par l’humble masure de
l’ermite, par le pinceau le crayon le fusain le burin, ou par le ciseau et la gouge
qui cisèlent et creusent et façonnent le bois ou le jade ou la pierre... - tout cela
est témoignage seulement, et n’est qu’un balbutiement. Il nous apprend, au
mieux, comment Dieu, et l’expérience et l’idée de Dieu, se reflètent dans l’âme
de celui qui s’exprime - tel un éclat de verre qui reflète le Ciel, avec toutes
les déformations dues à la grossièreté du miroir et à sa petitesse. Mettrions-
nous ensemble tous les innombrables témoignages au long des siècles et des
millénaires, de tous ceux qui se sont sentis portés à le dire, chacun à sa
façon, cela ne ferait encore qu’effleurer à peine la surface de l’Inconnu, de
l’Inépuisable - telles des écuelles qui plongent et puisent dans une Mer sans
fond et sans rivages. Nous pouvons le dire, au mieux,comme la pâte sous le
pinceau du Peintre “dit” la Main qui la travaille, et l’Esprit qui anime la
Main.

Et pas plus qu’on ne peut “définir” aucune des notions qui expriment des
réalités spirituelles, il ne peut être question de trouver quoi que ce soit les
concernant. Sur ce plan-là, la vérité n’est pas une chose qui se prouve, mais
qui se voit. Elle est objet d’une connaissance qui ne peut être acquise par le
raisonnement, à partir de son expérience et d’autres vérités déjà connues. Je
n’entends pas dire par là que la saine raison, et même le raisonnement, soient
inutiles pour la progression dans la connaissance des choses de la psyché et
de l’âme, bien au contraire. Maniés avec doigté et avec rigueur à la fois, ils
constituent un garde-fou précieux pour éviter de nous fourvoyer yeux fermés,
et permettent souvent de dépister des erreurs insidieuses et tenaces. Mais
s’ils nous aident à reconnaître l’erreur, tel le bâton de l’aveugle qui repère
les obstacles sur sa route, ils sont impuissants à voir la vérité, et tout autant
la reconnaître ou l’établir. Ils peuvent être utiles également pour nous faire
entrevoir, par voie “logique”, des choses qu’elles nous présenteront comme
plausibles, ou tout au moins comme possibles et dignes d’être examinées de
plus près. Nous n’en aurions aucun besoin, pas plus que du bâton d’aveugle, si
notre œil spirituel était pleinement éveillé et ouvert. Dieu, j’en suis persuadé

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(et même quand Il “fait des maths”), ne raisonne jamais mais toujours voit (y
compris les relations que nous appelons des “raisons”, et que nous enchaînons
en des “raisonnements”). De toutes façons, tout raisonnement qui prétendrait
établir une vérité ou un fait, concernant la psyché ou l’âme ou Dieu, est
toujours spécieux. Chaque fois, dans la méditation, où je suis tombé dans ce
piège si conmun de “démontrer”, et d’ajouter foi à une “conclusion” sur la foi
d’une “démonstration” (fût-elle camouflée...), un malaise m’avertissait que je
faisais fausse route, que j’étais en train de perdre contact avec la réalité des
choses elles-mêmes, pour faire joujou avec les concepts censés les exprimer.

S’il en est déjà ainsi pour tout ce qui concerne la psyché, c’est plus flagrant
encore quand il s’agit de Dieu. Ainsi, les soi-disantes “preuves” de l’existence
de Dieu, dont nous ont gratifié plus d’une plume illustre, n’en sont pas moins
des enfantillages (pour ne pas dire, des fumisteries), qui ont dû faire bien rire
Celui dont on prenait si grand soin de prouver l’existence. Que le lecteur ne
s’attende donc pas à trouver dans ce livre une “démonstration” convaincante
de l’égalité

Dieu = Rêveur

ni même, plus modestement, de

Rêveur en Pierre = Rêveur en Paul.

Prétendre “prouver” une telle chose, serait tromper le monde (qui ne demande
que ça...) tout en se trompant soi-même. Inutile que je vienne grossir les rangs
déjà assez serrés de ceux qui aiment se livrer à de tels tours de passe-passe.

2.10 26. La nouvelle table de multiplication


Mon propos n’est pas de prouver, mais d’éclairer, de témoigner, et d’an-
noncer.

Mon premier propos est de brosser à grands traits la vision qui s’est
dégagée en moi au sujet du rêve en général, comme j’ai déjà commencé à le
faire. Je n’ai pu et ne pourrai m’empêcher de parler et de reparler de Dieu -
pas plus que je ne pourrais me faire l’écho d’un dialogue dans lequel j’ai été
et suis impliqué, tout en faisant silence sur l’Interlocuteur. Par Son action
en moi tout au long de l’année écoulée, Il est devenu à présent le Centre
omniprésent de cette vision, comme Il est aussi le Centre de ma vie, et de
ma vision du monde. Mon expérience du rêve, en se révélant expérience de
Dieu, a été finalement le creuset dont ma personne même, et ma vision des

64
choses en même temps, est sortie renouvelée.

Ceci m’amène à mon deuxième propos, le “témoignage” : essayer d’es-


quisser au moins dans les grandes lignes, et de “faire passer” tant soit peu,
ce qu’ont été mon expérience du rêve, et mon expérience de Dieu. Le seul
et unique fondement de la vision que je décris dans ce livre est cette ex-
périence. Et ce fondement-là en moi, qui m’est venu sur le tard, est sûr et
inébranlable. C’est dans la mesure où j’arriverai à te faire passer quelques
effluves de cette expérience vivante, de ces eaux souterraines et de ce feu qui
fuse, que la vision elle-même deviendra vie pour toi aussi, et prendra chair et
poids. C’est alors seulement qu’elle aura une chance de stimuler en toi, avec
l’assistance de l’Hôte invisible et bienveillant, un travail de renouvellement
intérieur comme celui qu’Il a suscité et épaulé en moi.

J’en viens à mon troisième propos, qui m’apparaît comme faisant le pont
entre l’exposé d’une vision, et le récit d’une expérience. Il s’agit du compte-
rendu d’un certain nombre de mes rêves, et du travail qui m’a conduit à une
compréhension, plus ou moins exhaustive d’un cas à l’autre, de leur message.
Ils serviront tout d’abord d’illustrations concrètes pour les principaux faits de
nature générale que j’expose dans ce livre, au sujet du rêve. Mais au delà de ce
rôle d’illustration, certains de ces rêves, qui me sont venus au cours des mois
de janvier, février, mars de cette année, sont d’une portée qui dépasse non
seulement ma personne, mais aussi l’intérêt qu’on peut accorder aux rêves en
général. Dans un sens plus fort encore que tous les autres rêves, me révélant
à moi-même, ils ont pour moi qualité de révélation. Et il est clair pour moi,
et certains de ces rêves le confirment expressément, que ces révélations m’ont
été faites par Dieu non seulement pour mon propre bénéfice, mais pour être
annoncées à tous - à tous ceux, du moins, qui se soucieront d’en prendre
connaissance.

Parmi ces rêves-là, ayant qualité de révélation de Dieu aux hommes, un


rôle à part revient à ceux que j’appelle “rêves prophétiques”. Ils annoncent
la fin brutale et soudaine d’une ère à son déclin et d’une culture en pleine
décomposition, et l’avènement d’une ère nouvelle. Moi-même serai témoin et
coacteur de ces événements. Cela laisse présager qu’ils auront lieu pas plus
tard que dans les dix ou vingt années qui viennent.

Ce n’est pas ici le lieu de commenter sur le sens et sur la portée de ces
rêves prophétiques, et de les situer, ainsi que les événements qu’ils annoncent,
dans l’histoire de notre espèce et dans l’optique des desseins de Dieu nous
concernant. Plutôt, je voudrais situer ici le présent livre par rapport aux rêves

65
prophétiques. La vision que j’y expose, et ma compréhension embryonnaire
du rêve et de la nature du rêve, sont, elles aussi, fondées sur des “révélations”
qui me sont venues par des rêves, et sur l’“interprétation” de ces rêves qui
s’est imposée à moi sans possiblité de doute. Une telle assurance (ou une telle
foi) est, certes, chose toute subjective, et elle peut être d’or comme elle peut
être de fer blanc. Et par ailleurs, par son objet et par sa nature même, la
validité d’une telle vision n’est pas susceptible de vérification “expérimentale”
au sens courant du terme. Qu’on songe que la validité d’une interprétation
même du plus anodin des rêves “à tout venant” ne peut être établie par
cette voie - elle échappe entièrement à toute velléité de “preuve”. La qualité
de vérité de la vision ne peut être vue et éprouvée que par celui qui se
serait suffisamment avancé dans une authentique expérience personnelle de
ses propres rêves et dans une compréhension de leur sens, pour pouvoir s’en
convaincre “sur pièces” et par lui-même. Y en a-t-il un seul à part moi, je
l’ignore.

Je ne vois guère qu’une seule “raison objective”, qui serait de nature à


faire accorder crédit à cette vision à d’autres qu’à de tels hypothétiques “ini-
tiés”. Et cette raison, d’une force brutale et péremptoire, apparaîtra de mon
vivant encore, par l’accomplissement des prophéties. C’est cette “sanction
par l’histoire” qui donnera un fondement “objectif” crédible à des impondé-
rables aussi peu convaincants que la “connaissance” que je prétends avoir, et
mon intime conviction et assurance sur ceci et sur cela concernant (disons)
les rêves en général, ou certains rêves (soi-disant “prophétiques”) en particu-
lier.

En somme, sur mes vieux jours et à ma propre surprise, me voici, sur


l’initiative de Dieu, promu messager et même “prophète”. Sans que j’y sois
vraiment pour rien, Il m’a envoyé tels et tels rêves, et Il m’a soufflé tout
bas quel était leur message, qui à tout autre que moi, peut-être, paraîtra
interprétation fantaisiste, voire délirante. Et l’idée ne me serait pas venue de
récuser la tâche dont me voici chargé : celle d’ annoncer. Du même coup et
sans hésiter, j’accepte aussi la conséquence : on prend un prophète au sérieux,
non sur sa bonne mine, mais quand ses prophéties s’accomplissent. Et ceci
d’autant plus, qu’elles sont de conséquence.

Ce sont ces rêves prophétiques, et eux seulement, qui me donnent une


complète assurance au sujet de la survie à brève échéance de notre espèce (qui
l’an dernier encore me paraissait plus que douteuse), et au sujet de l’avenir
qui nous attend. Non seulement il y aura encore une humanité d’ici quelques
décennies, mais je sais aussi qu’elle ne sera pas morte spirituellement comme

66
elle l’est à présent. Et c’est dans une ambiance de vie, non dans des relents
de décomposition et de mort, qu’un message comme celui que je porte sur le
rêve et sur le Maître du rêve, pourra être accueilli au plein sens du terme :
non comme un “happening”, comme du bruit qui se rajoute au bruit, mais
comme une semence faite pour germer et pour lever. Pendant quelques années
encore, ce que j’annonce sera sans doute une voix qui crie dans le désert -
dans un désert de bruit. Ce n’est pas moi qui ai pouvoir de commander au
bruit de faire silence, ni de faire s’ouvrir les oreilles sourdes. Mais viendra le
choc de la Tempête, et les oreilles de ceux qui vivront entendront, et les yeux
verront. Et ce qui était déraison, folie et délire pour les pères, sera accepté
par les enfants et les petits-enfants comme chose allant de soi.

Ce sera, en somme, une nouvelle “table de multiplication”, gracieusement


fournie par le bon Dieu par mes bons offices. Elle complètera l’ancienne de
triste mémoire - que personne non plus, après Adam et Eve et au cours des
générations d’écoliers accablés, n’aura jamais pris la peine de vérifier...

67
3 III LE VOYAGE à MEMPHIS (1) : L’ER-
RANCE
3.1 27. Mes parents - ou le sens de l’épreuve
(13 et 14 juin) J’avais annoncé que j’esquisserais un historique de ma
relation à Dieu, et il est temps que je tienne parole.

J’ai vécu les cinq premières années de ma vie auprès de mes parents
et en compagnie de ma sœur, à Berlin. Mes parents étaient athées. Pour
eux les religions étaient des survivances archaïques, et les Eglises et autres
institutions religieuses des instruments d’exploitation et de domination des
hommes. Religions et Eglises étaient destinées à être balayées sans retour par
la Révolution mondiale, qui mettrait fin aux inégalités sociales et à toutes
les formes de cruauté et d’injustice, et assurerait un libre épanouissement
de tous les hommes. Cependant, comme mes parents étaient tous deux issus
de familles croyantes, cela leur donnait une certaine tolérance vis-à-vis des
croyances et pratiques religieuses chez autrui, ou vis-à-vis des personnes de
religion. C’étaient pour eux des personnes comme les autres, mais qui se
trouvaient avoir ce travers-là, un peu anachronique il fallait bien dire, comme
d’autres avaient aussi les leurs.

Mon père était issu d’une famille juive pieuse, dans une petite ville juive
d’Ukraine, Novozybkov. Il avait même un grand-père rabbin. La religion ne
devait pourtant pas avoir beaucoup prise sur lui, même dans son enfance.
Très tôt déjà il se sentait solidaire des paysans et petites gens, plus que de
sa famille, de classe moyenne. A l’âge de quatorze ans, il prend le large pour
rejoindre un des groupes anarchistes qui sillonnaient le pays, en prêchant la
révolution, le partage des terres et des biens et la liberté des hommes - de
quoi faire battre un cœur généreux et hardi ! C’était en Russie tsariste, en
1904. Et jusqu’à la fin de sa vie encore et envers et contre tout, il s’est vu
comme “Sascha Piotr” (c’était là son nom dans le “mouvement”), anarchiste
et révolutionnaire, dont la mission était de préparer la Révolution mondiale
pour l’émancipation de tous les peuples.

Pendant deux ans, il partage la vie mouvementée du groupe qu’il avait


rejoint, puis, cernés par les forces de l’ordre et après un combat acharné, il est
fait prisonnier avec tous ses camarades. Tous sont condamnés à mort, et tous
sauf lui sont exécutés. Pendant trois semaines, il attend jour après jour qu’on
l’emmène au peloton. Il est finalement grâcié à cause de son jeune âge, et sa

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peine commuée en celle de prison à perpétuité. Il reste en prison pendant onze
ans, de l’âge de seize à l’âge de vingt-sept ans, avec des épisodes mouvementés
d’évasions, révoltes, grèves de la faim... Il est libéré par la révolution en
1917, puis participe très activement à la révolution, en Ukraine surtout où
il combat, à la tête d’un groupe autonome de combattants anarchistes bien
armés, en contact avec Makhno, le chef de l’armée ukrainienne de paysans.
Condamné à mort par les bolsheviks, et après leur main-mise sur le pays, il
quitte le pays clandestinement en 1921, pour atterrir d’abord à Paris (tout
comme Makhno). Au cours des quatre années écoulées d’activité militante
et combattante intense, il a d’ailleurs une vie amoureuse assez tumultueuse,
dont est issu un enfant, mon demi-frère Dodek.

Dans l’émigration, d’abord à Paris, puis à Berlin, puis à nouveau en


France, il gagne sa vie tant bien que mal comme photographe ambulant, qui
lui assure son indépendance matérielle. En 1924, à l’occasion d’un voyage à
Berlin, il y fait la connaissance de celle qui devait devenir ma mère. Coup
de foudre de part et d’autre - ils restèrent indissolublement attachés l’un à
l’autre, pour le meilleur et surtout pour le pire, vivant en union libre jusqu’à
la mort de mon père en 1942 (en déportation à Auschwitz). Je suis le seul
enfant issu de cette union (en 1928). Ma sœur, de quatre ans mon aînée,
était issue d’un précédent mariage de ma mère, qui déjà se dissolvait lors de
la rencontre fatidique.

Ma mère est née en 1900 à Hambourg, d’une famille protestante assez


aisée, qui avait connu un déclin social inexorable tout au cours de son en-
fance et de son adolescence. Comme mon père, elle avait une personnalité
exceptionnellement forte. Elle commence à se dégager de l’autorité morale
de ses parents à partir de l’âge de quatorze ans. A dix-sept ans, elle passe
par une crise religieuse, et se dégage de la foi naïve et sans problèmes de son
enfance, qui ne lui donnait aucune réponse aux questions que lui posait sa
propre vie et le spectacle du monde. Elle m’en a parlé comme d’un arrache-
ment douloureux, et (j’en suis persuadé tout comme elle) nécessaire.

Aussi bien ma mère que mon père avaient des dons littéraires remar-
quables. Chez mon père, il y avait même là une vocation impérieuse, qu’il
sentait inséparable de sa vocation révolutionnaire. D’après les quelques frag-
ments qu’il a laissés, je n’ai pas de doute qu’il avait l’étoffe du grand écrivain.
Et pendant de longues années après la fin abrupte d’une immense épopée,
il portait en lui l’œuvre à accomplir - une fresque riche de foi et d’espoir et
de peine, et de rire et de larmes et de sang versé, drue et vaste comme sa
propre vie indomptée et vive comme un chant de liberté... Il lui appartenait

69
de faire s’incarner cette œuvre, qui se faisait dense et lourde et qui poussait
et exigeait de naître. Elle serait sa voix, son message, ce qu’il avait à dire aux
hommes, ce que nul autre ne savait et ne saurait dire...

S’il avait été fidèle à lui-même, cet enfant-là qui voulait naître ne l’aurait
pas sollicité en vain, alors qu’il s’éparpillait aux quatre vents. Il le savait
bien au fond, et que s’il laissait sa vie et sa force se faire grignoter par les
petitesses de la vie d’émigrant, c’est qu’il était de connivence. Et ma mère
aussi avait des dons bénis, qui la prédestinaient à de grandes choses. Mais
ils ont choisi de se neutraliser mutuellement dans un affrontement passionné
sans fin, l’un et l’autre vendant son droit d’aînesse pour les satisfactions d’une
vie conjugale pavoisant “au grand amour” aux dimensions surhumaines, et
dont l’un ni l’autre, jusqu’à leur mort, n’auront garde de mettre à jour la
nature et les vrais ressorts.

Après l’avènement d’Hitler en 1933, mes parents émigrent en France, terre


d’asile et de liberté (pendant quelques années encore...), en laissant ma sœur
d’un côté (à Berlin), moi de l’autre (à Blankenese, près de Hambourg), et
sans plus trop se préoccuper de leur encombrante progéniture jusqu’en 1939.
Je les rejoins à Paris en mai 1939 (la situation pour moi en Allemagne nazie
devenant de plus en plus périlleuse), quelques mois avant que n’éclate la
guerre mondiale. Il était temps ! Nous sommes internés en tant qu’étrangers
“indésirables”, mon père dès l’hiver 1939, ma mère avec moi aux débuts 1940.
Je reste deux ans au camp de concentration, puis suis accueilli en 1942 par
une maison d’enfants du “Secours Suisse” au Chambon-sur-Lignon, en pays
cévenol protestant (où se cachent beaucoup de juifs, guettés comme nous par
la déportation). La même année, mon père est déporté du camp du Vernet,
pour une destination inconnue. C’est des années plus tard que ma mère et
moi aurons notification officielle de sa mort à Auschwitz. Ma mère reste au
camp jusqu’en janvier 1944. Elle mourra en décembre 1957, des suites d’une
tuberculose pulmonaire contractée au camp.

Dans les années 36, 37, alors que j’étais encore en Allemagne, la révolution
espagnole allume de grands espoirs dans les cœurs des militants anarchistes.
Mes parents y participent et s’y engagent entièrement - la grande heure
pour l’humanité avait enfin sonné ! Ils ne quittent le pays, pour revenir en
France, que quand il devient irrécusable que la partie est, cette fois encore,
irrémédiablement perdue. Cette expérience de leur âge mûr, et l’inexorable
échec sur lequel elle débouche, portent un coup mortel à la foi révolutionnaire
en l’un et en l’autre. Mon père ne trouva jamais le courage de vraiment
se confronter au sens de cette expérience, et de faire le constat d’échec de

70
toute une vision du monde, à un moment où le “grand amour”, lui aussi,
allait se déglinguer avec des grincements de dents. Jusqu’à la fin de sa vie, il
continuera à professer encore des lèvres une foi en la révolution libératrice,
laquelle était bien morte. A dire vrai, sa foi en lui-même était morte en
lui des années auparavant. C’est dans elle seulement qu’il pouvait puiser le
courage de constater et d’assumer humblement la mort de la foi en une chose
extérieure à lui. Et pour retrouver la foi en lui-même qu’il avait perdue, il
aurait fallu qu’il trouve le courage d’assumer son propre manque de liberté,
ses propres faiblesses d’homme et ses propres trahisons, au lieu de chercher
en les autres la faute pour une révolution perdue, et de se leurrer à croire
que la prochaine fois “on” fera mieux et ce sera “la vraie”.

La foi de ma mère en elle-même était restée indemne à travers les ex-


périences amères de l’exil et les vicissitudes de la vie du couple. C’est pour
cela, peut-être, qu’elle a trouvé en elle-même la simplicité pour admettre,
ne serait-ce d’abord qu’en son for intérieur et de façon encore confuse, que
les généreux idéaux révolutionnaires qu’elle avait arborés pendant tout son
âge adulte, clochaient de quelque façon mystérieuse et essentielle. Mais il
lui a fallu, après l’épreuve de la longue vie commune avec mon père, quatre
autres années encore d’une épreuve toute différente, ses années de captivité
au camp, pour avoir tout loisir (des loisirs forcés !) pour y voir plus clair.

Quand enfin elle a vu, elle a su que le sens de son séjour au camp était
désormais accompli. Elle était sûre que sa captivité touchait à sa fin. Et en
effet, alors que son “cas” semblait sans espoir et qu’une déportation semblait
même imminente, elle s’est vue mise en liberté peu de temps après.

3.2 28. Splendeur de Dieu - ou le pain et la parure


Me voici à nouveau tout près du “fil” que j’avais un peu perdu de vue, en
parlant de mes parents : la relation à Dieu. Mais je reprends à nouveau par
ordre chronologique.

Au cours de ces derniers mois, d’une telle densité par l’action de Dieu en
moi, j’ai repensé parfois à un événement dans la vie de mon père qui a eu
lieu longtemps avant ma naissance, et auquel j’avais rarement eu l’occasion
de penser. Il ne m’en a jamais parlé d’ailleurs, ni à âme qui vive sauf à ma
mère, dans les semaines de passion tumultueuse qui ont suivi leur rencontre
en 1924. C’est elle qui m’en a parlé, des années après sa mort. Il s’agit d’une
expérience qu’il a eue en prison, dans sa huitième année de captivité (donc

71
vers l’année 1914). C’était au terme d’un an de réclusion solitaire, que lui
avait valu une tentative d’évasion au cours d’un transfert d’une prison à
l’autre. Ca a été sûrement l’année la plus dure de sa vie, et qui aurait détruit
ou brisé ou éteint plus d’un : solitude totale, sans rien pour lire ni écrire ni
s’occuper, dans une cellule isolée au milieu d’un étage désert, coupé même des
bruits des vivants, sauf l’immuable et obsédant scénario quotidien : trois fois
par jour la brave apparition du gardien apportant la pitance, et le soir une
apparition-éclair du directeur, venant en personne inspecter la “tête dure” de
la prison. Chaque jour s’étirait comme un purgatoire sans fin. Il y en avait
365 à passer, avant qu’il serait à nouveau rattaché au monde des vivants,
avec des livres, un crayon... Il les a comptés, ces jours-là, ces éternités qu’il
avait à franchir ! Mais au bout du 365ième (c’est à peine qu’il pouvait saisir
que c’était bel et bien la fin de son calvaire sans fin...), et pendant les trois
jours suivants encore, rien. Au bout du troisième, à sa demande “L’année
est passée maintenant - quand aurai-je des livres ?”, un laconique “Attends !”
du directeur. Trois jours après encore, pareil. On jouait avec lui, qui était
livré à merci, mais la révolte couvait, ulcérée, dans l’homme poussé à bout.
Le lendemain, à peine prononcé la même réponse impassible “Attends !”,
le lourd crachoir en cuivre à bords tranchants faillit fracasser le crâne de
l’imprudent tourmenteur - se jetant de côté juste à temps, il en sentit le
souffle aux tempes, avant que le projectile s’écrase sur le mur opposé du
corridor, et qu’il rejette précipitamment derrière lui la lourde porte bardée...

C’est miracle pour moi que mon père ne fut pas pendu sur le champ.
Peut-être un scrupule de conscience du directeur, qui “craignait Dieu” et qui
sentait confusément, par la mort même qui l’avait frôlé de si près, qu’il avait
été trop loin ? Toujours est-il que le jeune révolté est battu comme plâtre.
(C’était la moindre des choses !), puis jeté dans les fers dans un cachot puant,
dans l’obscurité totale, pour une durée indéterminée. Un jour sur trois, on
ouvre les volets, et le jour relaye la nuit moite. Pourtant, la révolte n’est pas
brisée : grève de la faim totale, sans manger ni boire - malgré le jeune corps
qui obstinément veut vivre ; l’âme ulcérée, rongée par l’impossible révolte et
l’humiliation de l’impuissance, et les chairs gonflées débordant en bourrelets
vitreux autour des anneaux de fer aux poignets et aux chevilles. C’étaient les
jours où il a touché au fin-fonds de la misère humaine consciente d’elle-même
- celle du corps et celle de l’âme.

C’est au terme du sixième jour de cachot, jour à “volets ouverts”, qu’eut


lieu la chose inouïe - qui fut le secret le plus précieux et le mieux gardé
de sa vie, dans les dix années qui ont suivi. C’était une vague soudaine de
lumière d’une intensité indicible, en deux mouvements successifs, qui emplit

72
sa cellule et le pénètre et l’emplit, comme une eau profonde qui apaise et
efface toute douleur, et comme un feu ardent qui brûle d’amour - un amour
sans bornes pour tous les vivants, toute distinction d’“ami” et d’“ennemi”
balayée, effacée...

Je ne me rappelle pas que ma mère ait eu un nom tout prêt pour nommer
cette expérience d’un autre, qu’elle me rapportait. Je l’appellerais mainte-
nant une “illumination”, état exceptionnel et éphémère proche de ce que
rapportent les témoignages de certains textes sacrés et de nombre de mys-
tiques. Mais cette expérience se place ici en dehors de tout contexte qu’on
appelle communément “religieux”. Cela faisait plus de dix ans sûrement que
mon père s’était détaché de l’emprise d’une religion, pour ne jamais y revenir.
Il est sûr pour moi-même sans avoir de précision à ce sujet, que cet évé-
nement a dû profondément transformer sa perception des choses et toute son
attitude intérieure, dans les jours et les semaines au moins qui ont suivi -
des jours de très dures épreuves sûrement. Mais j’ai de bonnes raisons de
croire que ni alors, ni plus tard, il n’a fait de tentative pour situer ce qui lui
était advenu, dans sa vision du monde et de lui-même. Ca n’a pas été pour
lui l’amorce d’un travail intérieur en profondeur et de longue haleine, qui
aurait fait fructifier et se multiplier l’extraordinaire don qui lui avait été fait
et confié. Il a dû lui réserver une case bien séparée, comme un joyau qu’on
serre dans un écrin fermé, en se gardant de le mettre en contact avec le reste
de sa vie. Pourtant, je n’ai aucun doute que cette grâce inouïe, qui avait en
un instant changé l’excès d’une misère en indicible splendeur, était destinée
non à être gardée ainsi sous clef, mais à irriguer et à féconder toute sa vie
ultérieure. C’était une chance extraordinaire qui lui était offerte, et qu’il n’a
pas saisie, un pain dont il n’a mangé qu’une fois à pleine bouche, et auquel
il n’a plus touché.

Dix ans plus tard, à la façon dont il s’en est ouvert à ma mère, dans
l’ivresse de ses premières amours avec une femme qui allait le lier pieds et
poings, c’était bien comme un bijou insolite et très précieux dont il lui aurait
donné la primeur ; et quand elle m’en a parlé, plus de vingt ans plus tard
encore, j’ai su qu’elle avait apprécié bel et bien, et appréciait encore, cet
hommage jeté alors à ses pieds, accueilli avec empressement et comme un
éclatant témoignage d’une communion totale avec l’homme adoré, et d’une
intimité qui n’a plus rien à céler. Et moi-même en l’entendant, jeune homme
de dix-sept ou dix-huit ans, en ai pris connaissance avec un empressement
ému tout semblable : j’ai vu, moi aussi, le bijou qui rehaussait encore pour
moi l’éclat de ce père prestigieux et inégalable héros, en même temps que
celui de ma mère qui, seule entre tous les mortels, avait été jugée digne d’y

73
avoir part. Ainsi, le pain donné par Dieu comme inépuisable nourriture d’une
âme (laquelle peut-être croîtrait et en nourrirait d’autres âmes encore...) a
fini par devenir une parure de famille, venant rehausser la splendeur d’un
mythe cher et alimenter une commune vanité.

3.3 29. Rudi et Rudi - ou les indistinguables


(15 juin) C’est avec quelque réticence que je me suis laissé entraîner à
en dire sur mes parents bien plus que je n’avais prévu. Je me disais que je
digressais, que je m’éloignais de mon propos - il n’y a rien eu à faire ! Peut-être
après tout en suis-je plus proche, du dit “propos”, qu’il n’y paraissait à cette
réticence en moi. Sans compter que mon enracinement dans mes parents a
été d’une force telle qu’il ne serait sans doute guère raisonnable de prétendre
faire un historique, même des plus sommaires, de mon itinéraire spirituel,
sans les y inclure tant soit peu.

Le premier vestige concret de ma relation à Dieu dont j’aie connaissance


remonte à l’âge de trois ans environ. C’est une sorte de bande dessinée de mon
cri, gribouillée sur les marges d’un livre d’enfants (“emprunté” à ma sœur, je
suppose pour les besoins de la cause). J’y mets en scène quelque déconfiture
du bon Dieu, dans des démêlés avec mon père où celui-ci visiblement joue le
beau rôle et l’emporte haut-la-main. On m’avait pourtant assuré que le bon
Dieu n’existait que dans l’imagination de certaines gens, et que c’était un
peu sot d’y croire. Mais sans doute, dans ces gribouillis des plus dynamiques,
mon père prouve-t-il d’une façon sans réplique au bon Dieu en personne cette
inexistence flagrante, en lui renversant une casserole d’eau sur la tête, voire
pire encore. Je ne pense pas que le bon Dieu m’ait tenu rigueur (pas plus
qu’à mes parents, que je n’avais pas consultés...) de ces juvéniles amorces
d’une réflexion métaphysique qui se cherchait encore.

En janvier 1934, vers la fin de ma sixième année, je suis largué brutalement


de mon milieu familial, athée, anarchiste, et marginal à souhaits, dans la
famille très comme il faut d’un ancien pasteur, à l’autre bout de l’Allemagne.
J’y resterai plus de cinq ans, avec trois ou quatre fois dans l’année une lettre
hâtive et empruntée de ma mère... Dans ma nouvelle maison, il y a bien
des effluves religieuses, que je perçois d’un peu loin - ici et là une visite
dans quelque couvent, où il y a des religieuses de la famille, voire même un
service religieux ou deux auxquels j’assiste un peu éberlué, et attendant que
ça se termine. Mais l’atmosphère dans la maison n’est pas très religieuse,
à dire le moins, toujours est-il que le couple qui m’avait accueilli et pris
en affection a la sagesse (ou est-ce surtout manque de disponibilité ?) de

74
ne pas trop me lessiver avec des histoires de bon Dieu. Dès ce moment-là,
d’ailleurs, j’ai ample occasion de me rendre compte de première main que
la “religion”, chez les gens, a tendance à se réduire à une certaine étiquette
sociale affichée avec plus ou moins d’insistance, et étayée par une observance
plus ou moins assidue d’un cérémonial qui ne m’attirait pas particulièrement,
et que personne, heureusement, ne songe à vouloir m’imposer.

La transplantation d’un milieu familial dans un autre, et surtout les six


mois, tout saturés d’angoisse contenue, qui l’ont précédée, avaient été une très
rude épreuve. C’est l’époque où la peur a fait son apparition dans ma vie,
mais une peur enfermée dès le départ derrière une chape de plomb étanche
maintenue une vie durant, comme un secret redoutable et honteux. Ca a été
le secret le mieux gardé de ma vie, y compris vis-à-vis de moi-même. (Je
n’en fais la découverte qu’à partir de mars 1980, à l’âge de 52 ans, dans la
foulée de mon travail sur la vie de mes parents.). Ca a été ma très grande
chance de trouver alors dans le nouveau milieu familial, et dans son entourage,
des personnes de cœur qui mont donné affection et amour. Alors que bien
rarement par la suite je trouve l’occasion de me souvenir de l’un ou l’autre
d’entre eux, ce n’est sûrement pas un hasard que dans la nuit même qui a
précédé les “retrouvailles avec moi-même” en octobre 1976, j’ai été conduit,
pour la première fois de ma vie, à faire une rétrospective de ma vie et de mon
enfance, et à m’évoquer alors l’amour que j’avais reçu par eux. La plupart
de ces personnes (j’en vois sept, dont une seule est encore en vie) étaient
croyantes, mais leur sollicitude aimante n’était assortie d’aucun effort de
prosélytisme. Elle n’en a été que plus agissante.

Parmi ces personnes qui ont entouré des années difficiles, je mets à part
l’une d’elles, Rudi Bendt, dont je voudrais parler. C’était un homme d’une
grande simplicité, d’humble condition et de peu d’instruction, mais empli
d’une sympathie spontanée et agissante, inconditionnelle et quasiment illi-
mitée, pour tout ce qui a visage d’homme. L’amour rayonnait de lui aussi
simplement, aussi naturellement qu’il respirait, comme une fleur exhale son
parfum. Tous les gosses l’adoraient, et dans mon souvenir je le vois toujours
avec deux ou trois autour de lui s’associant à ses multiples entreprises, voire
même toute une ribambelle affairée. Les adultes, eux, touchés comme malgré
eux par le charme spontané et sans prétention et par le rayonnement qui
émanaient de lui, arboraient à son égard une sympathie mi-attendrie, mi-
condescendante, et acceptaient volontiers ses services et bons offices tout en
prenant des airs de bienfaiteurs. Je suis sûr que Rudi, de ses yeux candides
et clairs, voyait bien à travers ses airs-là et autres poses. Mais ça ne le dé-
rangeait pas que les autres se fatiguent comme ça à prendre des poses et des

75
airs de supériorité (y compris dans la famille qui m’avait accueilli). Les gens
étaient ce qu’ils étaient, et il les prenait tels, comme le soleil nous éclaire et
nous chauffe tous, sans se préoccuper si nous le méritons. Sûrement, il ne
s’est jamais posé la question comment il se faisait que lui, il soit différent
de tous les autres. Visiblement, il s’acceptait comme il acceptait les autres,
sans se poser de questions (sans doute insolubles !). Sa vie consistait à don-
ner - que ce soit des vêtements en tous genres qu’il était allé récupérer dans
des caves et greniers et qu’il distribuait à droite et à gauche à qui pouvait
en avoir besoin, ou des piles de chutes de papier (des vrais trésors pour les
gosses !) de son petit atelier d’imprimeur (avant que les nazis ne l’obligent
à fermer), un lot de bouteilles vides, des bocaux de conserves - les choses
les plus invraisemblables, qui toujours finissaient par trouver preneur, pour
soulager quelque gêne ou quelque misère. Tout le monde voyait le bric à brac
pittoresque qui passait par ses mains infatigables, qu’il allait chercher avec
une petite carriole Dieu sait où, dès qu’il avait un moment de libre, et qu’il
redistribuait à qui en voulait. Mais Dieu seul voyait ce qui accompagnait ce
bric-à-brac, porté je crois par cette voix chantante et claire et par ce regard
candide et grand ouvert - ume chose silencieuse et invisible, beaucoup plus
rare et plus précieuse que l’or.

Depuis qu’il m’arrive de méditer sur ma vie et sur moi-même, l’action dans
ma vie de l’amour qu’il m’a donné dans mon enfance, sans même le savoir ni
le vouloir sûrement - action souterraine, insaisissable, invisible à tous sauf à
Dieu seul, commence seulement à me devenir apparente. Et quand je mesure
mes actes et mes échecs (et même mes succès...) à l’aune de celui qu’il était, je
sens ma petitesse - non par un louable effort de modestie, mais par l’évidence
de la vérité.

Ce qui m’a d’abord et surtout frappé, en pensant à Rudi au cours des


dix ou onze dernières années, c’est l’absence de toute vanité. Dans ma vie
riche en rencontres, il est le seul qui m’ait donné ce sentiment irrécusable et
qui ne peut tromper, qu’il était par sa nature même étranger à la vanité -
qu’il n’y avait en lui aucune prise pour elle. Et même parmi les gens que je
connais tant soit peu par leurs œuvres seulement ou par leur réputation, et
mis à part seulement le Christ, Bouddha, Lao-Tseu, je n’en vois aucun qui
m’ait fait cette même impression. Et sûrement il y a un lien étroit entre cette
absence de vanité, et ce rayonnement. Ce sont l
(1 août) Voir à ce sujet la réflexion d’aujourd’hui dans la note “L’enfant
créateur (2) - ou le champ de force” (no 45).. Mais l’écran entre l’action de
Dieu opérant en nous, et autrui, comme aussi l’écran entre Dieu et nous-
mêmes, n’est autre que la vanité. Un homme m’apparaît “grand”, spirituelle-

76
ment, dans la mesure où il est affranchi de la vanité, ce qui signifie justement
(si je ne fais erreur) : dans la mesure où il est plus proche de Dieu en lui. Et
c’est dans cette mesure aussi, je crois, que son action en autrui, et son action
dans le monde, est bénéfique spirituellement, c’est-à-dire : cette action colla-
bore directement, comme si elle émanait de Dieu Lui-même, aux desseins de
Dieu sur chaque être en particulier, et sur l’humanité et sur l’Univers dans
leur ensemble.

C’est une grande grâce que de rencontrer sur sa route un être dans le-
quel se trouve réalisé, humblement et dans sa perfection, l’accord complet
et l’unité avec Dieu qui vit en lui. Et dans ma vie comblée de grâces, c’est
une des plus grandes à mes yeux d’avoir connu familièrement, pendant des
années cruciales de mon enfance, un tel être.

J’ai fait un rêve où il est question, comme en passant, de ces êtres-là,


représentés dans ce rêve par un groupe d’enfants. Ce sont les “enfants dans
l’esprit”. Ils habitent dans une maison dans le jardin de Dieu, attenante à
une autre, que j’ai reconnue comme la demeure des “mystiques”, des amants
de Dieu. J’avoue ne pas distinguer encore bien clairement le rôle dévolu aux
uns et aux autres dans les desseins de Dieu. Ce qui est clair en tous cas, c’est
que ce sont là Ses plus proches. Rudi, lui, d’après tout ce que je sais de lui
directement ou par le témoignage d’autres (sa femme notamment) qui l’ont
connu dès son jeune âge, n’avait vraiement rien du mystique. Je sais qu’il
croyait fermement en Dieu, il a même passé dans sa jeunesse par une période
de dévotion, sous l’influence de sa femme peut-être. Mais je ne me rappelle
pas l’avoir jamais entendu parler de Dieu, et ignore s’il lui arrivait seulement
de prier. A dire vrai, je crois qu’il n’en avait aucun besoin. Il n’y avait aucune
distance entre lui et Dieu en lui, qui ait pu rendre nécessaire de Lui faire une
sorte de petit discours.

Dans la scène finale d’un autre rêve, des plus substantiels lui aussi et
haut en couleurs, il y avait deux messieurs d’un certain âge, assis dans des
fauteuils d’osier l’un à côté de l’autre, faisant un amical brin de causette
- au plein centre d’un carrefour animé dans une ville. La chose la plus re-
marquable cependant, à vue de nez, c’est que ces deux hommes à l’aspect
débonnaire avaient tout l’air d’être deux fois le même ! C’était deux fois Rudi.
Bien entendu, dans le rêve ça semblait la chose la plus naturelle du monde,
et j’allais me plaindre à Rudi et Rudi de certains déboires qui venaient de
m’arriver. (Moi qui toute ma vie avais été un antimilitariste farouche, voilà
que sur mes vieux jours je m’étais laissé enrôler dans le service militaire ! Et
Rudi, de plus, qui trouve ça tout naturel et qui me dit que j’ai bien fait...)

77
Dans le travail sur cette scène du rêve, après un moment de perplexité,
j’ai su que l’un des deux était Rudi, et l’autre le bon Dieu. Mais je n’aurais
pas su dire lequel était lequel (et ce n’était sûrement pas là sans intention du
Rêveur !). Ils étaient indistinguables.

3.4 30. La cascade des merveilles - ou Dieu par la saine


raison
(17 et 18 juin) Jusque dans ma seizième année, et sans y avoir jamais
réfléchi certes, j’avais au sujet de Dieu des idées assez tranchées. Dieu était
pure invention de l’esprit humain, et la croyance en lui, contraire au bon
sens le plus élémentaire - une survivance des temps anciens sûrement, où
il servait à donner un semblant d’“explication” à des phénomènes qu’on ne
comprenait pas autrement, mais tous parfaitement bien compris de nos jours.
Sans compter son rôle de croquemitaine pour une morale conventionnelle qui
me semblait bien étriquée, et destinée bien plutôt à perpétuer les inégalités
et les injustices, qu’à les éliminer ou seulement les limiter. La ténacité avec
laquelle des croyances aussi irrationnelles (selon moi) continuaient à s’accro-
cher à l’esprit de beaucoup de gens, y compris de certains qui n’avaient pas
l’air plus stupides que vous ou moi, était certes étonnante. Mais j’en avais vu
bien d’autres déjà, tout autour de moi, et surtout tout au cours des années
de guerre. Je savais à quel point le bon sens, ou le plus élémentaire sens de
solidarité humaine ou de simple décence, sont balayés, quand ils se heurtent
à des idées bien ancrées, ou quand ils risquent de bousculer tant soit peu le
sacro-saint confort intérieur. Ca avait été même une rude expérience, pour
mon jeune esprit épris de clarté et de rigueur, de me rendre compte à quel
point tout argument est alors peine perdue, qu’il s’adresse à la raison ou à
un sens de l’humain, à une sorte de sain instinct spirituel qui doit bien exis-
ter dans chaque homme (j’en suis convaincu aujourd’hui plus que jamais), et
qu’on écoute si rarement !

Je ne m’étais pas posé de question au sujet du caractère apparemment


universel de la croyance au divin, jusqu’à il y a deux ou trois siècles encore, et
des institutions religieuses comme fondement même de la société humaine. A
dire vrai, jusqu’à il y a quelques années encore, mon appréhension du monde
restait presque entièrement coupée de toute perspective historique, qui aurait
pu susciter en moi de telles questions. Et la réponse à celle-ci est apparue
dans la foulée de mes rêves il y a quelques mois à peine, avant même que
j’aie eu le loisir de me poser la question.

78
J’avais eu l’occasion de rencontrer et de voir vivre de près ou de loin
beaucoup de personnes croyantes, voire des personnes de foi. Au camp de
concentration, comme ma mère était d’extraction protestante, on était en
contact assez étroit avec des pasteurs et avec des équipières de la CIMADE,
qui faisaient tout leur possible pour venir en aide aux internées de confession
protestante. Plus tard, au Chambon-sur-Lignon, en plein pays cévenol, j’avais
ample occasion aussi d’apprécier le dévouement des pasteurs de l’endroit et
de la population, surtout protestante, pour aider les nombreux juifs cachés
dans la région pour échapper à la déportation et à la mort. Je n’avais certes
aucune raison de vouer méfiance ou dédain aux croyants en général, et dans
certains cas je pouvais même constater que leur croyance avait tout l’air de
stimuler leur sens de la solidarité humaine et leur dévouement à autrui. Mais
ni à ce moment-là ni plus tard, je n’ai eu l’impression que les croyants se
distinguaient des autres par des qualités humaines particulières. Je savais
bien aussi qu’il y a quelques siècles encore, personne ne songeait à mettre
en question l’existence de Dieu et l’autorité de l’Eglise et des Ecritures, ce
qui n’empêchait nullement les pires injustices, cruautés et abominations de
toutes sortes - guerres, tortures, exécutions publiques comme divertissement
des foules, bûchers, massacres, pogromes et persécutions sans nombre, avec
la bénédiction des Eglises et comme les choses les plus normales et agréables
à Dieu du monde. Aujourd’hui autant que jamais, c’est là une chose qui
m’apparaît difficile à concilier avec la sainteté des Eglises (laquelle reste pour
moi toujours aussi problématique...), ou avec l’existence d’une Providence
divine (qui pourtant ne peut plus faire pour moi l’objet du moindre doute...).

Mon scepticisme péremptoire au sujet de Dieu, et surtout ma méfiance


viscérale vis-à-vis des Eglises de toute confession et obédience, avaient été
repris purement et simplement et yeux fermés, dès mon plus jeune âge, de
mes parents. Mais ils se trouvaient bien assez fortement confirmés par le
spectacle du monde tout autour de moi, pour me dispenser d’une véritable
réflexion. Rien, dans mon expérience personnelle et dans ce qui m’était connu
par ailleurs, n’était de nature à me faire remettre en question mes convictions
antireligieuses.

La première brèche en moi, et pendant longtemps la seule, à cette vision


des choses de plus en plus commune, se fit en mars 1944, alors que j’allais avoir
seize ans. Notre prof d’histoire naturelle et de physique au “Collège Cévenol”
où j’étais élève, Monsieur Friedel, était venu à la maison d’enfants où je vivais
alors, pour faire une causerie sur “l’Evolution”. C’était un homme qui avait
un esprit d’une finesse remarquable pour saisir et faire saisir l’essentiel d’une

79
question, ou l’idée cruciale dont tout le reste découle, là où les livres de classe
(ou les autres profs) ne semblaient jamais donner que des mornes répertoires
de faits, de formules, de dates... J’adorais suivre ses cours, et c’était pitié,
avec cette vivacité d’esprit et sa générosité du cœur, qu’il n’ait eu aucune
autorité sur les élèves. Ils préféraient saisir l’aubaine de chahuter à mort un
prof qui n’avait pas le cœur de sévir, plutôt que de saisir la rare chance
d’écouter un homme qui avait l’intelligence et l’amour de ce qu’il enseignait,
et d’entrer en dialogue avec lui. Je me rappelle maintenant qu’il avait pris
l’initiative également de faire une causerie, hors tout programme, sur le sujet
de l’amour, et les aspects physiologiques et biologiques de l’amour - sujet
épineux entre tous quand on s’adresse à des jeunes à l’âge de la puberté. Et
ce n’était pas un luxe, assurément - je me rends compte maintenant qu’on
était tous assez désorientés sur ces questions. Sûrement il a su le sentir, pour
aller ainsi au devant d’un besoin.

Dans ces deux causeries hors-scolaires, il n’était heureusement plus ques-


tion de chahuter, et je crois que tous écoutaient avec attention. Monsieur
Friedel était croyant, et ces causeries étaient faites dans l’optique d’une foi.
J’ai remarqué que souvent, dans un tel cas, les présupposés religicux font
fonction d’œillères, ils rétrécissent et bornent la chose examinée, telles des
murailles que l’esprit pusillanime se serait assigné pour s’y enfermer pré-
cautionneusement. Là au contraire la foi, ou une certaine connaissance ou
intuition de nature “religieuse”, éclairaient le sujet et, bien loin de le rétrécir,
lui donnaient sa dimension véritable. C’est là une réflexion qui me vient à
l’instant - j’ai dû alors le sentir, sans me le formuler consciemment, alors que
mon intérêt était déjà suffisamment absorbé par la substance de l’exposé.

C’était un aperçu de ce qui était connu sur l’évolution de la vie sur la


terre, depuis les origines de la terre elle-même, boule incandescente qui se re-
froidit au cours de milliards d’années, avec l’apparition des mers bouillantes
d’abord, et qui se refroidissent à leur tour, et celle des premiers microor-
ganismes marins, réduits à une seule cellule microscopique ; puis l’évolution
des premiers organismes pluricellulaires ; la conquête de la terre ferme par
les bactéries d’abord, attaquant la roche nue, puis par les lichens, créant les
premiers rudiments d’humus au cours d’un milliard ou deux d’années encore ;
l’épanouissement d’une végétation de plus en plus diversifiée et luxuriante,
puis d’une faune montant de la mer et s’adaptant laborieusement à la vie à
l’air ; l’apparition des oiseaux et la conquête des airs, celle des mammifères...
et enfin l’apparition de l’homme, le dernier venu...

Par cet exposé tout simple et collant aux faits, et d’autant plus pas-

80
sionnant, j’ai compris alors pour la première fois des choses essentielles qui
n’étaient dites dans aucun de mes livres d’histoire naturelle que la moindre
cellule vivante, du simple point de vue de sa structure physico-chimique déjà
(sans même parler du souffle de vie qui l’anime et qui la fait se perpétuer
et concourir à sa façon à l’harmonie du Tout...), est une telle merveille de
finesse, que tout ce que l’esprit et l’industrie de l’homme a pu imaginer et
façonner est, en comparaison, un pur néant. Vouloir “expliquer” l’apparition
d’une merveille aussi miraculeuse par les lois aveugles du hasard, faisant jou-
jou avec celles de la matière inerte à la matière, d’un jeu de dés géant, est
une aberration toute semblable, mais de magnitude infiniment plus grande
encore, que de vouloir expliquer de la même manière celle d’une locomotive
(ou celle du livre que je suis en train d’écrire, ou d’un majestueux concert
symphonique...), en prétendant hier l’intervention de l’intelligence et de la
volonté humaines, qui l’ont bel et bien créée en vue de certaines fins, mus
par certaines intentions. Dans l’apparition de la première cellule vivante, vi-
siblement, il y avait une Intelligence créatrice à l’œuvre, proche peut-être
par sa nature de l’intelligence et de la créativité humaines (puisque celles-ci
savent la reconnaître...), mais qui les dépasse infiniment, tout comme celles-
ci dépassent l’intelligence et la créativité d’une fourmi ou d’une herbe. Et
on voit cette même Intelligence se manifester de façon tout aussi irrécusable
dans chacune des grandes “innovations” qui marquent l’histoire de la vie et
de son épanouissement sur la terre. L’organisme pluricellulaire même le plus
rudimentaire, la moindre éponge marine ou le moindre corail, par la coopé-
ration parfaite de toutes les cellules spécialisées qui le constituent, chacune
contribuant à sa façon à l’harmonie de l’organisme entier - une telle entité
nouvelle dépasse tout autant chacune de ses cellules, que celle-ci dépasse les
constituants qui en sont les pierres de construction physico-chimiques.

Ainsi, on voit la même Intelligence à l’œuvre, obstinément, tout au cours


de l’évolution de la vie sur la terre, se poursuivant sans relâche pendant six
milliards d’années. Elle intervient de façon irrécusable, pour le moins, lors de
chacun des grands “sauts” qualitatifs, des “innovations évolutionnistes” qui
s’ébauche, se poursuit tenacement et s’accomplit enfin, au cours de centaines
de millions d’années, quand ce ne sont des milliards. La dernière en date de
ces étapes, plus courte que toutes les autres : l’apparition de l’homme, et les
débuts de sa lente ascencion à un état véritablement humain, se poursuivant
depuis quelques millions d’années à peine et loin d’être accomplie aujourd’hui
encore... Et tout au long de cette très longue histoire qui remonte à l’origine
des temps, on voit se profiler une Intention, un Dessein, qui reste mystérieux
pour l’intelligence humaine, mais dont la présence est tout aussi irrécusable
que dans une entreprise humaine (où la présence d’une intention est perçue,

81
alors même que sa nature exacte souvent nous échappe).

Ces choses-là, que la raison à elle seule peut pleinement saisir, et qui s’im-
posent à elle avec la force de l’évidence, étaient alors pleinement comprises
par moi. Elles le sont restées ma vie durant, sans qu’à aucun moment ne s’y
mêle la moindre réserve, le moindre doute. Leur caractère d’évidence n’est
pas moindre que celui des propositions mathématiques les mieux comprises
et les mieux établies. Pour quelqu’un au courant des simples faits bruts, et
notamment pour le biologiste, ne pas voir ces choses éclatantes, mais invo-
quer le sempiternel “hasard” qui aurait créé une telle cascade de merveilles,
venant toutes concourir à une harmonie concertante d’une ampleur et d’une
profondeur si inouïes, c’est là un aveuglement qui pour moi dès ce moment-là
déjà frisait la démence. Bien plus énorme encore (du moins pour la seule
raison) que les pires aveuglements doctrinaires dont on a fait, avec raison,
reproche aux Eglises de toutes obédiences, l’Eglise catholique en tête. Mais
la nouvelle “Eglise Scientiste” est mille fois plus aveuglée par sa sacro-sainte
doctrine, irrémédiablement figée, que toutes les Eglises traditionnelles qu’elle
a si radicalement supplantées.

3.5 31. Les retrouvailles perdues


Je crois bien que le soir même où j’ai entendu cet exposé, mon opinion
était faite, sans même avoir à peser du “pour” et du “contre”. Ou pour mieux
dire, ce n’était pas plus une “opinion” que lorsqu’un énoncé mathématique
clair et parfaitement bien compris, est établi par une preuve claire et parfai-
tement bien comprise. La compréhension qui apparaît alors n’est pas dans
la nature d’une “opinion”, ou d’une “conviction”, d’une “croyance” ou d’une
“foi”, mais c’est une connaissance au plein sens du terme. Récuser une telle
connaissance, ne pas lui faire totalement confiance, revient à abdiquer de la
faculté de connaître dévolue à tout être, par quoi j’entends aussi : celle de
connaître de première main. Pour me séparer d’une conviction implantée en
moi depuis mon plus jeune âge, il n’y a pas eu alors la moindre résistance ou
hésitation - pas plus qu’il n’y en aurait pour reconnaître une erreur en maths,
dans un énoncé ou dans un raisonnement hâtifs. Je comprenais bien que ce
“Dieu” qu’on mettait à toutes les sauces pour Lui faire avaliser tout ce qu’on
voulait, Il était en tous cas cette Intelligence souveraine, infinie, créatrice de
la Vie et (cela allait alors de soi) créatrice aussi de l’Univers tout entier, et
des lois qui le régissent .

Alors que je me disais “athée” jusque-là, me voilà donc soudain changé


de catégorie - dorénavant, je me dirai “déiste” ! Ca s’est fait sans tambour ni

82
trompette, avec toutes les apparences du pur hasard (encore lui !), sans rien
apparemment qui l’ait préparé, ni rien non plus de bien notable qui l’ait suivi.
A dire vrai, moi-même ne lui attachais qu’une importance très restreinte. Je
me rendais bien compte que ce Créateur que je voyais se manifester par des
œuvres grandioses remontant à la nuit des temps, était très loin du Dieu de
la Promesse et de la Rétribution dont parle l’Ancien Testament, ou du père
proche et aimant dont nous parlent les Evangiles. Rien dans mon expérience
directe ne me conduisait à penser que le Créateur, une fois mis en marche
l’immense Manège de la Création, continuait encore à s’occuper de ce qui
s’y passe et à y participer si peu que ce soit. Je ne voyais aucun lien direct
entre ma vie telle qu’elle s’écoulait au jour le jour, ou celle des gens que je
connaissais, et une volonté divine ou des desseins divins - je ne percevais
aucun signe d’une intervention de Dieu dans le présent.

Il faut bien dire que je n’en cherchais pas. La question ne m’intriguait


pas assez pour songer seulement à interroger Monsieur Friedel sur sa propre
expérience et sur ses éventuelles observations à ce sujet. Je n’ai pas même dû
juger qu’il valait la peine de lui signaler que son exposé avait “fait mouche”,
tant la chose me paraissait de peu de conséquence ! C’était, en somme, comme
si j’avais décidé d’avance que ma vie intérieure et mon évolution spirituelle
n’en seraient pas affectées. C’est de cette façon, me semble-t-il maintenant,
que le conditionnement idéologique me venant de mes parents a pris sa “re-
vanche”, sur le “revers” qu’il venait apparemment d’essuyer : par ce propos
délibéré catégorique, que la découverte que je venais de faire était de peu de
conséquence pour moi, qu’elle ne me concernait pas vraiment.

A vrai dire, dès avant cette période ma juvénile curiosité s’était déjà
détournée du monde des hommes, si inquiétant à force d’être décevant et de
se soustraire (semblait-il) à toute compréhension raisonnée, pour se tourner
vers la connaissance exacte des sciences, où du moins j’avais l’impression de
marcher sur un terrain solide, et qui faisait (me semblait-il encore...) l’accord
des esprits...

Au moment de cet épisode, ma mère venait d’être libérée du camp de-


puis quelques semaines, et elle vivait en résidence surveillée dans la petite
ville de Vabre. Tout comme pendant son séjour au camp, on s’écrivait ré-
gulièrement, chaque semaine pratiquement. C’était pour moi une chose qui
allait de soi, dès ma prochaine lettre hebdomadaire, d’informer ma mère que
“j’étais devenu déiste”, sans trop m’étendre d’ailleurs à ce sujet. Je ne fus
pas peu surpris d’apprendre par sa réponse (datée du jour de mon seizième
anniversaire) qu’elle venait de passer par une sorte de “conversion” similaire,

83
il y avait quelques mois à peine ! Elle ne m’en avait soufflé mot avant, car
elle attendait l’occasion de m’en parler de vive voix, craignant que j’aurais
du mal à comprendre la chose ; elle était sans doute la dernière chez qui je
me serais attendu à un tel virage. Dans les semaines encore qui avaient pré-
cédé ce tournant inimaginable, elle-même n’aurait pas rêvé qu’une telle chose
puisse lui arriver - et puis, si !

J’ai essayé de reconstituer ce qui s’est passé en elle lors de cette “ex-
périence de Dieu” (Gotteserlebnis), comme elle-même l’appelait. Pour m’y
aider, j’ai le souvenir, un peu flou, de ce qu’elle m’en a dit de vive voix, et
trois ou quatre témoignages écrits de sa main, où il en est question tant soit
peu. Ce qui est sûr, c’est que cela se situait à un niveau bien plus profond, et
revêtait dans sa vie une importance tout autrement cruciale, que ma propre
découverte, que j’avais délibérément maintenue au niveau purement intellec-
tuel. Il a dû y avoir chez elle un moment de vérité et d’humilité, l’espace
de quelques heures peut-être ou de quelques jours, où elle a “déclaré forfait”
sans réserve - où elle a reconnu que par ses propres moyens, et surtout, par
sa seule intelligence dont elle était si fière et qui la mettait (pensait-elle) si
haut au dessus du commun des mortels, elle était totalement incapable de
retrouver un sens à sa vie, qu’elle sentait en lambeaux, dans un monde qui
lui aussi se déglinguait dans une violence effrénée. Les grandes espérances,
et la foi en l’“humanité” ou en l’“homme”, étaient mortes. Mais surtout, sa
propre superbe s’était usée. Elle a dû entrevoir, alors, que ce n’étaient pas
seulement les autres, mais bien elle-même qui avait failli à sa foi - que si sa
vie avait connu tant de ruines (qu’elle n’arrivait plus, en dépit de tous ses
efforts, à se cacher tout à fait...), elle-même n’y était pas étrangère. Tout
au long des longues et douloureuses sept années écoulées, depuis sa propre
débâcle idéologique irrésistiblement déclenchée par la débâcle des espoirs ré-
volutionnaires en Espagne, son orgueil s’était insurgé contre un tel constat,
se le présentant comme le reniement d’une vie entière, comme une honteuse
défaite. Cet orgueil en elle était servi inexorablement par une volonté d’acier,
impitoyable à autrui comme à elle-même, exacerbée, alliée à la cohorte véhé-
mente des résistances farouches faisant barrage à l’humble vérité. Il avait fallu
l’usure tenace de quatre années de captivité, la promiscuité forcée de jour et
de nuit et de tous les instants, l’arrogance et l’arbitraire des “officiels”, et le
bruit et la puanteur des baraques, et les privations sans nombre, et l’étreinte
des grands froids, et les incertitudes sans fin et les alarmes mortelles - pour
qu’enfin apparaisse furtivement, l’espace d’un instant, celle dont nul jamais
ne veut, la malvenue, la redoutée, la fuie, la muette...

J’ai connu un tel moment, trente ans plus tard, en 1974. Ma mère était

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morte depuis dix-sept ans, et j’en avais quarante-six - deux ans de plus qu’elle
n’avait eu elle-même, à son instant de vérité. Je n’ai pas fait ce rapprochement
avant aujourd’hui ; et la pensée de Dieu, pour autant que je me souvienne, ne
m’a pas même frôlé alors. C’est sans doute parce que jamais encore je n’avais
eu vraiment le sentiment du divin, celui d’une véritable présence de Dieu, qui
aurait pu alors se rappeler à mon souvenir, et me rappeler ou me suggérer
en même temps, à côté du constat sans réserve de ma défaillance foncière,
la présence d’une réalité spirituelle immuable, d’une Source permanente de
vérité, d’amour, dont la seule existence compense ou rachète, ou supplée de
quelque mystérieuse façon à toute défaillance humblement reconnue, sans
feinte ni esquive... Ou peut-être simplement dans un cas Dieu a choisi de Se
faire connaître par Son nom à celle qui L’avait déjà connu tant soit peu dans
son enfance, pour ensuite L’oublier ; alors que dans un autre Il a choisi de Se
taire. Cela n’a pas empêché pour autant qu’un travail intérieur se déclenche
alors et se poursuive, si modeste soit-il, qui a contribué sûrement à préparer
les percées décisives qui devaient s’accomplir deux ans plus tard, et dont j’ai
parlé ailleurs.

Mais au moment dont je parle, quand ma mère m’a parlé du sens qu’avaient
pour elle ses retrouvailles avec Dieu, j’étais bien loin d’avoir la maturité né-
cessaire pour sentir de quoi il retournait. Ce qui était clair, c’est que ce n’était
pas du tout du même ordre que ma découverte-éclair, classée à peine l’avais-
je faite. Ma mère m’assurait que tout ce qui jusque-là lui avait semblé bien
connu avait soudain changé d’apparence, était devenu comme neuf, par le
seul effet de l’éclairage nouveau venant de la pensée nouvelle : “Dieu” ; qu’un
monde qui s’était pour elle brisé en mille morceaux (il est vrai que jamais
elle ne m’en avait rien laissé entendre...), se rassemblait pour constituer un
nouveau Tout tout différent ; que c’était pour elle une joie profonde que de
retrouver un sens de la vie qui semblait disparu et perdu sans retour, et de
pouvoir reprendre à zéro un travail de réorientation de grande envergure, sur
des bases toutes nouvelles et inébranlables désormais.

Ce n’était pas là simple euphorie, c’est bien clair. Ca n’aurait pas été du
tout son genre, et surtout pas dans ces registres-là - et c’est là une chose,
aussi, dont je n’aurais pas manqué de m’apercevoir, d’en ressentir un malaise.
D’ailleurs, maintenant que j’en rends compte, ces paroles de ma mère (reprises
de deux de ses lettres à moi, que je viens de relire) font entrer en résonance
ma propre expérience de Dieu, toute récente. C’est même frappant à quel
point elles s’y appliquent, presque textuellement. Cela me confirme encore
dans mon impression - car ces choses-là, on les vit et on ne les invente pas.
Ces retrouvailles avec Dieu avaient bel et bien eu lieu, elles étaient véritables.

85
Et elles lui offraient une chance exceptionnelle, comme elle n’en a pas eu (je
crois) de semblable dans sa vie, pour “sauter le pas” - pour se renouveler.

Mais cette chance inouïe, elle ne l’a pas saisie - ce renouvellement, qu’elle
croyait déjà accompli sur l’heure, n’a jamais eu lieu. Il restait devant elle,
comme une tâche à accomplir et jamais accomplie - une tâche qu’elle a obs-
tinément éludée, jusqu’à la fin de sa vie.

Pour tout dire, dans le ton de la première lettre déjà où elle me parle de
ce tournant, et dans une autre quinze jours après, on voit qu’elle avait eu le
temps de se ressaisir. Il n’y a trace d’une remise en cause d’elle-même qui
aurait eu lieu, aucune allusion à des faillites ou des défaillances de son cru.
Bien au contraire, elle constate avec satisfaction que toutes les lois spirituelles
qu’elle découvre à présent “dans une lumière nouvelle” leur étaient au fond
déjà bien connues toute leur vie, à elle et à mon père ; que c’est bien selon les
préceptes évangéliques qu’ils avaient eux-mêmes toujours vécu, et reconnu
comme valables les lois (“Gesetzmassigkeiten”) posées dans la Bible.

Tout ça avait, certes, fière allure, et n’avait rien pour choquer ou décevoir
ou seulement susciter réflexion ou retenir l’attention chez son fils, qui avait
pour elle une admiration sans bornes ! Ca faisait même longtemps que ce
genre de choses au sujet de mon incomparable mère allait de soi. Avant
c’étaient les hauts idéaux anarchistes dont elle était l’incarnation bien sentie,
maintenant c’étaient les enseignements du Christ, pourquoi pas...

S’il fallait juger par ce ton-là (le seul que j’aie trouvé dans les deux lettres
à moi où elle parle de la chose...), j’aurais tout lieu de douter du sérieux de
cette “lumière nouvelle”, et de l’expérience dont elle parlait. Le fait est que
dans ses façons de parler, de sentir et de faire, elle n’avait pas changé d’un
poil - elle n’avait pas à s’inquiéter à mon sujet, que j’allais plus la reconnaître !
Mais j’ai encore une longue lettre d’elle écrite six ans plus tard (en 1950),
adressée à l’ancien pasteur qui m’avait recueilli. Elle a dû se sentir plus à
l’aise avec lui, pour faire entrevoir un autre aspect de son expérience, qu’elle
avait avec moi passé sous silence. Elle y parle de l’incapacité foncière des
hommes d’aimer véritablement, mis à part un nombre infime (tel que lui-
même, ou Gandhi...), dont elle admet sans réserve ne pas faire partie.

Ce n’était sûrement pas une improvisation, venue là sous l’inspiration du


moment, mais bien un reflet, très atténué, de ce qui s’était véritablement
passé en elle au moment de ces retrouvailles. Elle a dû faire alors le constat
de l’absence de véritable amour dans sa vie, comme j’ai été amené à le faire

86
moi-même pour ma propre vie, trente ans plus tard. C’est un tel constat,
seulement, qui faisait de ce moment un “instant de vérité” - un instant où la
voix de Dieu pouvait être entendue et reconnue...

Mais quand elle écrit cette lettre, cela faisait six ans que cette connais-
sance humble et vivante, qui lui avait alors fait retrouver Dieu (pour quelques
heures ou pour quelques jours peut-être...), s’était figée en un souvenir, en des
formules bien senties comme : “tous les hommes, hélas... - sans même m’ex-
clure du nombre (tant je suis honnête avec moi-même)...”. Cette formule-là,
six ans plus tard et même six jours plus tard déjà sûrement, ne signifiait plus
rien. Pour aucun des êtres qu’elle prétendait aimer, et qu’elle avait tous pro-
fondément marqués du sceau de sa violence, elle n’a pris la peine d’examiner
en vérité quelle avait été sa relation à eux. Tout comme dans le passé, elle
continuait à se maintenir dans le mythe du grand et inégalable amour entre
elle et mon père, et dans celui de la mère remarquable et à tous égards exem-
plaire qu’elle avait été. Et alors qu’elle avait retrouvé et remplumé encore
son coussin de lauriers, les mêmes forces jamais examinées qui avaient opéré
en elle sa vie durant, avaient repris et continuaient leur travail souterrain.
Bientôt elles allaient dévaster à nouveau sa propre vie et celle de ses proches,
et lui faire exécrer et maudire, pendant les années qui lui restaient encore à
vivre, ceux qu’elle avait cru aimer, et jusqu’à Dieu Lui-même qui lui refusait
les arides satisfactions auxquelles elle aspirait.

Ainsi, j’ai eu le privilège de voir de tout près qu’une expérience de Dieu,


si authentique et bouleversante ou exaltante soit-elle, quand elle n’impulse et
n’alimente un travail intérieur patient et durable, pour prendre connaissance
humblement de soi-même et de sa vie, et des illusions, des mensonges, de
la violence cachée qui la traversent et la pénètrent de toutes parts, aussi
profondément et tenacement que des racines de chiendent... - qu’une telle
expérience est désarmorcée et vidée de la force de renouvellement qui vit en
elle, laquelle est sa seule et véritable raison d’être. En un tournemain, sous
l’action silencieuse et diligente des forces du moi, elle s’est déjà transformée
en un colifichet de choix, qui vient à point nommé orner l’image de marque,
et lui donner une “nouvelle dimension”, ma foi, du plus seyant effet !

Cette expérience de ma mère, venue dans son âge mûr comme l’accom-
plissement inespéré et rayonnant de quatre longues et douloureuses années
de captivité, peut-être a-t-elle été aussi le point culminant de sa vie, dans
l’optique spirituelle j’entends, c’est-à-dire : aux yeux de Dieu. Mais ces re-
trouvailles bénies ne lui ont servi de rien. Dans les jours déjà qui ont suivi,
sûrement, leur véritable sens déjà était escamoté, disparu à la trappe. Elles

87
n’ont fait que rendre plus vertigineuse la chute qui les a suivies, et plus amère
encore et plus démentielle, sa révolte contre Dieu.

3.6 32. L’appel et l’esquive


(19 et 20 juin) Avec un recul de plus de quarante ans, quelle portée attri-
buer à ce tournant dans ma relation à Dieu, à la fin de ma seizième année ?
J’avais reconnu l’existence d’un Créateur aux moyens prodigieux, qui avait
façonné l’Univers et animé de Son Souffle de vie les créatures de la terre. Voilà
une connaissance qui à présent m’apparaît d’une portée immense, évidente,
irrécusable. Mais, chose remarquable, au moment même où j’accédais à cette
connaissance cruciale, je décrétai aussitôt qu’elle ne me concernait pas ! En
fait, dès l’année d’après, jeune étudiant de dix-sept ans, j’allais me lancer à
bride abattue dans la recherche mathématique, et pendant les vingt-cinq an-
nées qui allaient suivre (jusqu’en juillet 1970) lui consacrer pratiquement la
totalité de mon énergie disponible. Et jusqu’à quatre années plus tard encore,
donc dans les trente années qui ont suivi mon décret péremptoire (et le milieu
foncièrement déspiritualisé dans lequel j’évoluais aidant), cette connaissance
resta inactive, pour autant que je puisse voir. Consacrer une pensée à Dieu,
le grand Absent, l’Inconnaissable, ou à une question métaphysique, m’aurait
semblé une pure perte de temps, un enfantillage. Moi je faisais du tangible
et du solide, à pleines mains - je faisais des maths !

Evoquant maintenant toute cette situation, elle me frappe soudain comme


un étrange paradoxe ! La découverte de la réalité de Dieu comme Créateur
était un acte d’autonomie spirituelle, qui me faisait sortir du cercle idéolo-
gique dans lequel mes parents s’étaient enfermés leur vie durant. Jusque-là
et en dépit de toutes les influences contraires qui avaient essayé de m’en ar-
racher, je m’étais maintenu dans ce cercle, comme une chose allant de soi.
Les idées qui avaient baigné mon enfance, et qui formaient l’univers idéolo-
gique de mes parents, représentaient pour moi un “absolu” tacite. C’était “la
Vérité”, rien de moins, dont j’étais dépositaire, et même (je ne tardais pas à
m’en rendre compte) un des très rares à l’être ! Et jusque-là, cette vérité-là
ne s’était jamais trouvée en conflit avec le témoignage de ma saine raison, ni
avec celui venant des couches plus profondes de l’être, de cet “instinct spiri-
tuel” plus essentiel que les sentiments (lesquels sont encore, dans une large
mesure, tributaires du conditionnement par l’entourage). La vision du monde
me venant de mes parents ne manquait ni de cohérence, ni de générosité, et
il aurait semblé qu’elle répondait à toutes mes aspirations. M’y maintenir
contre vents et marées avait été plus encore une fidélité à moi-même, qu’à
mes parents qui s’étaient désintéressés de moi pendant une période cruciale

88
de mon enfance. Là, c’était la première fois que cette “vérité” s’avérait insuf-
fisante. Il n’y a eu alors aucune hésitation pour l’admettre - et par là-même,
pourrait-on penser, à franchir le pas à prendre mon envol hors de l’univers
mental qui avait entouré ma première enfance ! Du moins, en donnant à cette
découverte la portée qui visiblement lui revenait, en vertu d’un simple “bon
sens spirituel” qui ne me faisait sûrement pas plus défaut que le bon sens
intellectuel, c’était bel et bien prendre mon envol, le premier grand pas vers
une véritable autonomie spirituelle.

Mais d’autre part, je vois bien que le premier pas hors de l’univers mental
de mes parents, je ne l’ai accompli que trente ans plus tard, bien longtemps
après qu’ils soient morts l’un et l’autre, lors de cet “instant de vérité” que j’ai
déjà frôlé dans la réflexion d’avant-hier. Et du coup je vois apparaître le sens
de cette cécité étonnante, classant comme une simple curiosité intellectuelle,
quasiment, une découverte visiblement cruciale pour ma vision du monde
(sinon encore pour celle de moi-même...). Mon décret péremptoire “ça ne
me concerne pas !” - son véritable sens exprimé, c’était “Je resterai dans cet
univers qui m’est si familier, et où je me sens au chaud ! C’était, sous couvert
d’honnêteté intellectuelle (“j’ai découvert quelque-chose, mais je reconnais
qu’elle est sans conséquence...”), de lucidité, une abdication spirituelle, un
refus de véritablement assumer cette découverte. J’ai suivi alors la pente
naturelle de la paresse spirituelle, me ramenant dans le “connu” de l’univers
parental, au lieu d’entendre et d’accepter l’interpellation qui me venait alors
de l’Inconnu - et de me confronter à Lui.

Au lieu de prendre mon envol alors, de me frayer ma propre voie de


connaissance, celle qui serait authentiquement mienne, je me suis lancé dès
l’année suivante dans l’“inconnu mathématique”. Il avait bien de quoi me
tenir en haleine, et ceci sans bousculer en rien mon inertie spirituelle - bien
au contraire ! Je restais solidement campé entre les quatre murs de l’univers
mental que m’avaient légué mes parents. Pendant trente ans encore, je le
considérais comme le plus précieux des héritages spirituels, qu’il m’apparte-
nait de préserver et de transmettre.

Cet attachement indéfectible aux valeurs qui me venaient de mes parents


n’avait rien pour déplaire à ma mère, certes - bien au contraire encore ! Elle
qui venait de passer par l’expérience vivante d’une rencontre avec Dieu, et
qui était la mieux placée (à part moi) pour sentir ce que mon attitude avait
de faux, de forcé - je ne me rappelle pas qu’elle m’ait laissé entendre par un
mot que je pouvais peut-être faire une autre place à Dieu que de Le ranger
dans un coin, comme une simple curiosité métaphysique.

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Et arrivé à ce point, je commence à entrevoir pourquoi ce bel élan en ma
mère, pour rebâtir de fond en comble une vision du monde (à la place de celle
qui s’était, disait-elle, brisée en “mille morceaux”), dans l’“éclairage nouveau”
lui venant de Dieu, a tourné court si abruptement. Il n’en a plus jamais été
question entre nous (pour autant que je m’en souvienne). Pourtant, Dieu sait
qu’elle ne manquait ni de suite dans les idées, ni de souffle, pour les choses
auxquelles elle tenait vraiment. Mais pourquoi se serait-elle donnée cette
peine, alors qu’elle me voyait tellement à l’aise dans cet univers “en mille
morceaux” qu’elle m’avait légué, et si peu pressé d’en sortir ? ! Cet univers
était sa création, et mon attachement à lui, son sceau dans mon être. (Que
cet univers s’était fêlé, voire même brisé en mille morceaux, elle ne s’était
jamais soucié avant cette lettre (deux mois après que lesdits morceaux enfin
se rassemblent providentiellement...) de me le laisser entendre. J’avais de
quoi être un peu abasourdi de l’apprendre soudain comme en passant, à la
quatrième page d’une lettre - pour oublier la chose vite fait !) N’avais-je pas
déclaré que je n’avais que faire du Créateur qui venait là comme les cheveux
sur la soupe, que j’étais très bien sans Lui dans les pénates parentales ? Et
certes, ni par lettre ni de vive voix l’idée n’est jamais venue à ma mère de
m’expliquer en quoi cet univers était fêlé. Du coup, sûrement, mon oreille
abasourdie et distraite se serait faite attentive : au lieu d’une vague formule
où il est question de mille morceaux, se rassemblant miraculeusement par la
vertu du saint esprit, elle m’en aurait montré un ou deux de ces morceaux,
bien tangibles, ou ne serait-ce qu’une fissure. Et l’idée ne m’est pas venue
non plus de lui dire : chiche, où ce qu’ils sont, ces morceaux ! En somme, je
ne prenais pas plus au sérieux ce qu’elle m’avait écrit et qui me passait par
dessus la tête, que je n’avais pris au sérieux le bon Dieu.

Ces fissures, et d’importance, j’ai fini par les découvrir par mes propres
moyens, trente ans plus tard, après que ma mère était sous terre depuis dix-
sept ans sans s’être décidée à me les montrer. Pour arriver à les voir enfin,
ces fissures qui crevaient les yeux, il avait fallu que, quelques mois plus tôt,
j’en arrive au constat d’une vie en ruines s’étendant derrière moi à perte de
vue, et que je me dise : il y a quelque chose qui doit aussi clocher en toi...

Pour ce qui est de ma mère, visiblement elle-même s’est dépêchée d’ou-


blier et les fêlures, et les morceaux, et son beau projet de rebâtir à neuf -
et ce faisant, de me forcer quasiment à prendre mon envol, à quitter cette
prison (fêlée...) construite de ses mains - l’œuvre altière de son esprit, qu’elle
renierait - qu’à Dieu ne plaise !

90
Il y a eu au même moment, en ces premiers mois de l’année 1944, à des
niveaux de profondeur différents mais très clairs l’un et l’autre, deux “appels
de Dieu”, l’un à ma mère, l’autre à moi. Comme tout appel de Dieu sûrement,
l’un et l’autre étaient appel à un renouvellement, à une libération intérieure.
En apparence, ces appels ont été entendus - et on peut même dire, sûrement,
que ma mère l’a entendu bel et bien, l’espace d’un instant. Mais l’appel
n’a été suivi par elle ni par moi. Et je vois à présent que sa réponse et la
mienne ont été étroitement solidaires, sans qu’il puisse même être question
laquelle des deux a entraîné l’autre. Sûrement, si l’un de nous avait eu la
vivacité spirituelle, la fidélité au meilleur en lui-même, pour suivre l’appel,
pour “bouger” - l’autre n’aurait pu s’empêcher de se mettre en mouvement à
son tour, à brève échéance - il n’aurait pu continuer plus longtemps à réfréner
les forces profondes prisonnières en lui et qui demandaient expression. Mais
au lieu que les forces vives en l’un et en l’autre se suscitent mutuellement et
se stimulent, ce fut l’inverse. La paresse spirituelle en l’un a fait corps avec
celle en l’autre, pour faire barrage aux forces de renouvellement et rester
prudemment dans le statu quo.

C’est ainsi que ces deux appels au renouvellement ont débouché, dans 1a
vie de ma mère comme dans la mienne, sur une longue stagnation spirituelle.
Chez ma mère, celle-ci s’est poursuivie jusqu’à sa mort en 1957, treize ans
après ; et même (comme je sais par des rêves de l’an dernier) au delà de sa
mort encore, pour prendre fin seulement au mois d’août l’année dernière -
une stagnation qui s’est étendue sur quarante-deux ans. Chez moi, elle a duré
trente ans, jusqu’en 1974 - jusqu’au moment où je me suis trouvé soudain
dans une crise intérieure toute semblable à celle que ma mère avait éludée
trente ans plus tôt.

3.7 33. Le tournant - ou la fin d’une torpeur


(21 juin) Il n’est pas dans mon propos d’entrer ici dans cette longue
période de stagnation spirituelle, nullement homogène, qui s’étend entre 1944
et 1974. Elle englobe les vingt-cinq années de ma vie, entre 1945 et 1970,
où celle-ci était entièrement centrée sur mon travail mathématique, auquel
je consacrais la quasi-totalité de mon énergie. C’est pendant cette période
qu’est apparue en moi, sans même m’en rendre compte (est-il besoin de le
dire), une nouvelle identité se superposant à l’ancienne, et coexistant avec
elle sans trop de mal : celle de “mathématicien”, et plus précisément, celle
de membre d’une “commmunauté mathématique” à laquelle je m’identifiais
sans réserve. C’était, mise à part la famille dont j’étais issu, la première
communauté humaine dont je me sois vraiment senti faire partie. L’épisode

91
où j’ai quitté cette communauté pour ne plus y revenir, en 1970, a été vécu
d’abord comme un douloureux arrachement, avant d’être ressenti comme
une libération - comme le franchissement d’une porte que j’avais maintenue
fermée sur moi très longtemps et qui s’était ouverte soudain sur un monde
nouveau, insoupçonné.

Je ne puis certes dénier une portée “spirituelle” à ce tournant décisif dans


ma vie. Mais je le vois à présent surtout comme un premier choc salutaire,
amorçant un travail se poursuivant dans des profondeurs ignorées, et dont
les vrais fruits spirituels ne se manifesteront que quatre ans plus tard, avec le
“moment de vérité” (en avril 1974) et le travail de réflexion qui l’a suivi (juin
à août de la même année), et surtout à partir des grands bouleversements
intérieurs de 1976, année d’une véritable “fonte des glaces” dans la psyché.
Jusque-là, la structure du moi, qui enserrait et étouffait mon être tel un lierre
qui prolifère étranglant un arbre vigoureux, restait non seulement intacte,
mais entièrement inaperçue. J’avais commencé à le voir chez d’autres et même
à discourir à ce sujet, sans que l’idée ne m’effleure jamais qu’il pourrait en
être de même chez moi ! C’est en 1976 seulement que se place le premier
renouvellement profond et irréversible en mon être, culminant à la mi-octobre
en les “retrouvaiiles avec moi-même” dont j’ai déjà parlé. Trois jours plus tôt,
j’avais découvert pour la première fois le décollage faramineux entre l’image
de moi entretenue une vie durant, et l’humble réalité - et en même temps la
structure du moi, solidaire de cette image, s’était écroulée, pour la première
fois de ma vie. C’est le jour aussi où “la méditation est entrée dans ma vie,
c’est-à-dire une véritable réflexion sur moi-même, sous l’impulsion d’une soif
de connaître que n’inhibe ni peur ni vanité. Mais j’anticipe...

Dès “le grand tournant” de 1970 déjà, quand je quitte un milieu dont
j’avais fait partie depuis plus de vingt ans, ma vision du monde connaît un
bouleversement considérable. Peut-être exprimerai-je le mieux la significa-
tion psychique et spirituelle de ce tournant, cependant, en disant que c’est
le moment où je me libère des consensus du groupe auquel, non sans une
ambiguité secrète, je m’étais jusque-là identifié tacitement.

Quant à la mise en cause, qui était au premier plan à mes yeux comme
aux yeux de tous, elle concernait bien plus le milieu que je quittais et, plus
généralement, le milieu scientifique, son éthique, ses compromissions, que
ma propre personne. Celle-ci n’était guère concernée qu’à titre de membre
de ce milieu, auquel je continuais (et continue encore en ce moment même)
de faire partie au sens strictement professionnel ou sociologique. La critique
portait avant tout sur le rôle des scientifiques, et du savoir qu’ils représentent,

92
dans le monde d’aujourd’hui, Elle n’était nullement inhibée, comme c’était
le cas chez presque tous mes collègues (parmi les rares où il y avait quelque
vélléité critique), par ma propre qualité de scientifique. Spirituellement et
idéologiquement, je m’étais dégagé déjà (ou “arraché” pour mieux dire !) de
l’emprise du groupe.

Par la suite cette critique s’élargit encore, à la dimension d’une critique


de vaste envergure de la “civilisation occidentale” et du monde moderne
qu’elle a conquis et nivelé, des valeurs qui le fondent, de l’“esprit du temps”
qui le gouverne inexorablement et le mène vers la destruction du patrimoine
terrestre biologique et culturel et, par là-même, vers sa propre destruction
inéluctable.

Cette réflexion “idéologique” (en partie collective) qui a eu lieu en les trois
années 1970-72, et la compréhension (Erkenntnisse) à quoi elle a abouti, n’ont
aujourd’hui rien perdu de leur actualité, bien au contraire ! Et assurément,
dans ce livre que je suis en train d’écrire, comme dans les autres qui me restent
à écrire, j’aurai ample occasion d’y revenir. Mais au point où j’en étais alors
et par lui-même, ce renouvellement idéologique de vastes dimensions et de
portée considérable, ne pouvait cependant tenir lieu de renouvellement spiri-
tuel, ni même y contribuer de façon directe et efficace. Malgré mes apparents
efforts pour “m’impliquer” au maximum, mes réflexions ne touchaient jamais
que la périphérie de mon être. C’est pour l’avoir senti confusément, sûrement,
que je me retire progressivement, au courant de l’année 1972, des activités
antimilitaristes, écologiques et de “subversion culturelle”, sentant par ailleurs
qu’elles étaient sur le point de s’enliser dans une routine militante, au lieu de
s’insérer dans un mouvement plus ample qu’elles auraient aidé à naître et à
prendre conscience de lui-même. Et c’est sans nul doute le même appel aussi
qui me fait me lancer, avec la force sans réplique du noctambule, dans deux
expériences communautaires, l’une en 1972, l’autre l’année suivante. Elles
se soldent toutes deux par le plus lamentable échec. Ces échecs, après bien
d’autres, m’apportaient obstinément un même message, une même leçon :
à quel point, à mon propre sujet comme au sujet d’autrui, je vivais sur des
idées toutes faites (fussent-elles de ma fabrication...) et des discours ad hoc,
bien plus que sur une connaissance de la réalité, fruit d’une véritable atten-
tion (que je ne cessais cependant de prôner...). Je n’ai commencé à apprendre
cette insistante leçon que l’année d’après encore, en 1974.

Me libérant de l’emprise idéologique du milieu dont j’avais fait partie,


je mettais fin à une certaine ambiguité en moi. Je me retrouvais d’autant
plus totalement dans l’idéologie me venant de mes parents, que je ressentais

93
toujours comme m’étant personnelle, et en même temps comme exprimant
la “vérité” sans plus... Il est vrai que la tumultueuse course en avant des
années 1970-72 m’en faisait sortir en apparence, en me faisant reconnaître la
précarité de certaines valeurs culturelles qui, pour mes parents, avaient été
des intangibles : “la science”, “la technique”, “l’art”, “l’instruction”, “l’abon-
dance”, “la civilisation”, “le progrès”... Et plus d’une fois, en ces années, la
pensée m’est venue qu’ils en feraient des drôles d’yeux, s’ils étaient là ! Et
pourtant, je me rends compte à présent que ces ingrédients-là de l’idéologie,
pour importants qu’ils soient, restent encore périphériques. Par eux-mêmes,
ils ne touchent pas de façon vraiment névralgique, ou du moins ils ne tou-
chaient pas en moi, à la relation à autrui.

Or c’est bien là toujours que visiblement le bât blesse - et c’est bien


au niveau de la relation à tous mes proches que ma vie, depuis vingt ans
se réduisait à une longue suite d’écroulements (toujours aussi imprévus et
déchirants) et d’échecs. Ma vie familiale semblait frappée, comme par une
malédiction secrète, par une dégradation mystérieuse, inexorable. Il aurait
semblé que tout mouvement que je faisais pour la stopper, remettre les choses
à leur place ou les mettre au clair, ne faisait que la précipiter - comme dans
une marche hallucinante sur des pavés de fière apparence et qui seraient en
même temps, insidieusement et sans que jamais la chose ne soit dite, des
sables mouvants...

C’est le moment peut-être de préciser que cette période que j’ai qualifiée
de “stagnation”, entre 1944 et 1974, inclut aussi (à deux années de décalage
près) tout ce long mouvement d’une dégradation incomprise, sourdement
inquiétante et, par moments, d’une violence hallucinante, d’abord dans la
relation entre ma mère et moi (1952-57), puis, sans césure aucune, dans la
famille que j’avais fondée dès l’année même de sa mort (1957-76). Cette dé-
gradation ne prend fin qu’avec l’entrée de la méditation dans ma vie (octobre
1976) - c’est alors que ce poids-là, qui avait pesé si lourdement sur moi pen-
dant près de vingt ans, se détache enfin de moi...

Mais à nouveau j’anticipe ! Ce que j’entendais illustrer à l’instant, c’est


que pour l’essentiel, pour ce qui concerne le fondement même de ma relation
à autrui, je suis resté enfermé dans l’univers idéologique de mes parents bien
au delà du premier grand tournant dans ma vie d’adulte, s’accomplissant
en 1970. Dans l’optique spirituelle, je vois maintenant ce moment crucial
comme celui où, sans m’éveiller encore tout à fait, je me suis secoué d’une
torpeur mortelle et arraché d’un milieu anesthésiant, d’une étouffante am-
biance de “serre chaude” scientifique. Mais le premier pas vraiment décisif

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me faisant franchir enfin ce “cercle invisible” qui avait entouré mon enfance
et enfermé à mon insu toute ma vie d’adulte, je l’accomplirai quatre ans plus
tard seulement, en avril puis en juin et juillet : 1974.

3.8 34. Foi et mission - ou L’infidélité (1)


(22 et 23 juin) Finalement, hier il n’a pas été du tout question du bon Dieu
et de ma relation à lui. Aussi, une sorte d’inquiétude aurait voulu sans cesse
me retenir : “franchement tu diverges - dans quelle digression es-tu encore en
train de t’embarquer !”. Mais je ne me suis pas laissé impressionner. Il faut
dire que je commence à être un peu aguerri contre ce genre d’admonestation
tacite. Il ne doit pas y avoir une seule des 33 sections et 18 notes déjà écrites
qui n’aient été écrites à l’encontre de cette même voix, me disant que j’étais
encore en train de perdre le temps précieux du lecteur (sans compter le
mien) à suivre ainsi mon incorrigible manie de couper en quatre d’invisibles
cheveux, visiblement hors du sujet. Il faudra bien que je m’y habitue...

Je commence d’ailleurs à me rendre compte qu’il serait artificiel de vou-


loir me borner au pied de la lettre à mon propos initial : faire un (court ?)
historique de ma relation à Dieu. Du moins, si je devais me limiter aux
événements et épisodes de ma vie dans lesquels Dieu est intervenu nommé-
ment d’une façon ou d’une autre. Je ne trouverais guère alors, avant le mois
d’octobre dernier, que le maigre épisode de 1944 où j’admets sans réserve
l’existence du Créateur de l’Univers, lui tire mon chapeau et le range dans
un coin avec l’idée de ne plus l’en ressortir jamais. Plus (j’oubliais !) mon
œuvre d’enfant précoce, “Sascha contre le bon Dieu”, ancêtre de la bande
dessinée (métaphysique, en l’occurence), établissant l’inexistence dudit bon
Dieu par un “argument par l’absurde” bien senti.

Pourtant, même hier où le mot “Dieu” n’a pas été prononcé, je savais
bien au fond qu’“Il” y était quand même. En fait, par la réflexion même
que je suis en train de poursuivre par l’écriture du présent livre, je me rends
compte de plus en plus que lors même que Dieu n’est pas nommé, tout ce
qui concerne notre évolution spirituelle au vrai sens du terme concerne aussi
notre relation à Dieu. Ou pour mieux dire, pour un œil pleinement ouvert à la
réalité spirituelle, c’est-à-dire aussi et surtout pour Dieu lui-même, sûrement
il n’y a aucune distinction entre la “spiritualité” d’un être à un moment
donné, et sa relation à Dieu en ce même moment. Que la présence de Dieu
et l’existence d’une relation à Lui, ou la portée de cette relation comme
incarnant la qualité proprement humaine de cet être, ne soient pas reconnus
par celui-ci, n’y change rien.

95
Ainsi mon propos initial, qui d’abord s’était présenté à moi sous un as-
pect simpliste, formaliste, s’ajuste de lui-même par la logique intérieure de la
réflexion écrite, pour peu à peu prendre son vrai visage : c’est une esquisse
(à très gros traits) de mon évolution spirituelle depuis l’enfance jusqu’à l’an
dernier que je suis en train de tracer. Et c’est de l’avoir senti avant même
de me l’être dit, sûrement, qui m’a forcé la main hier à m’attarder comme
malgré moi sur le tournant de 1970, qui représente aussi la grande césure
dans ma vie de mathématicien. L’insistance même du mouvement en moi me
portant hier, à l’encontre de mes intentions conscientes, à m’“attarder” ainsi
sur un épisode “hors du sujet”, m’apparaît maintenant comme un signe et
une confirmation de la portée de cet épisode dans mon aventure spirituelle.
Du coup s’ajuste aussi ma vision de la “longue stagnation spirituelle”, que
j’avais d’abord placée entre 1944 et 1974. Il me paraît plus raisonnable et
plus juste à présent de la faire s’étendre jusqu’au début de 1970 seulement,
même si un certain “pas décisif” n’a été accompli que quatre ans plus tard.
L’“arrachement salutaire” à mon milieu professionnel, comme un premier pas
vers une autonomie spirituelle, a été lui aussi un pas décisif, indispensable
sûrement pour préparer celui qui l’a suivi quatre ans plus tard, et pour tous
les autres qui se sont suscités l’un l’autre et ont été accomplis jusqu’à au-
jourd’hui même.

Dans les vingt-six années qui se sont écoulées entre 1944 (où je découvre
le Créateur et Le range dans le tiroir des objets inutiles) et 1970 (où je m’ar-
rache au milieu mathématique et où la mathématique cesse d’être la passion
maîtresse de ma vie), je perçois un “temps fort” venant couper l’aride mo-
notonie spirituelle de cette longue traversée du désert, telle une fraîche oasis
rencontrée en chemin. Il se place au milieu pile, en 1957, année exceptionnelle
dans ma vie à plus d’un titre. Il s’étend sur environ six mois, entre le mois de
juin ou juillet et la fin du mois de décembre. Je voudrais en dire ici quelques
mots.

Cette année, avec celle qui l’a suivie, a été sans-doute la plus créatrice et la
plus fertile dans ma vie de mathématicien. Elle marque la genése de la grande
vision novatrice qui a inspirée toute mon œuvre de géomètre, dans les douze
ans qui ont suivi et jusqu’au moment de mon départ du milieu mathématique.
C’est aussi l’année de la mort de ma mère (au mois de décembre), qui marque
une césure capitale dans ma vie. C’est, de plus, l’année de la rencontre avec
celle qui devait devenir ma compagne. Dans les jours même qui suivent la
mort de ma mère, et comme appelée par cette mort, commence une vie
commune à deux qui allait devenir maritale : c’est alors que je fonde (sans

96
trop encore m’en rendre compte...) la nouvelle famille qui, dans mon esprit,
devait continuer celle dont j’étais issu.

La conjoncticn de ces trois circonstances suffirait certes, à elle seule, à


marquer cette année comme exceptionnelle dans ma vie, et aussi dans mon
aventure spirituelle. Mais c’est une autre circonstance encore qui m’incite
à en faire ici mention. En cette année-là, pour la première fois depuis que,
jeune adolescent de dix-sept ans, je m’étais lancé à cœur perdu dans le travail
mathématique, et pour la seule fois aussi jusqu’au moment de mon départ
du monde mathématique, je marque un temps d’arrêt. Pendant tout l’été,
à partir du mois de juin et de juillet, je ne touche pas à la mathématique.
Pendant ces mois, il y a comme l’amorce d’un retour sur moi-même, mais
sans que l’idée me vienne d’une “réflexion” qui se dirait telle. Encore moins y
a-t-il alors (comme ce sera le cas en 1974, dix-sept ans plus tard) une réflexion
écrite, puisant dans l’écriture une vigueur dynamique comme celle qui anime
mon travail mathématique. Mais pour la première fois de ma vie se fait
sentir en moi un besoin de renouvellement, très clairement perçu et accepté
comme tel. J’avais le sentiment, et non sans raison, que désormais je savais ce
que c’était que le travail mathématique, et la création mathématique. Dans
ce travail, j’avais commencé à donner ma mesure, et m’étais fait un solide
renom international. Quelques mois plus tard, une percée décisive allait me
consacrer “grande vedette” - mais c’était alors le dernier de mes soucis. Je
savais bien que je pourrais encore faire du bon travail en maths, peut-être
même des grandes choses qui sait (j’en avais en train que je sentais juteuses !),
à jet continu et jusqu’à la fin de mes jours, sans jamais épuiser l’Inépuisable.
Mais je ne voyais pas le sens de continuer ainsi, à me dépasser sans cesse
moi-même.

Ce n’est pas que j’étais fatigué du travail mathématique qui m’avait pas-
sionné il y avait quelques jours ou quelques semaines encore, et encore moins
blasé. Je ne sentais pas moins qu’avant la beauté et le mystère, et l’attirance
quasiment charnelle de la mathématique - de celle qui avait été pour moi
la plus accueillante des maîtresses, celle qui toujours quand je venais à elle
m’avait comblé. Et je savais aussi la joie de celui qui édifie de ses mains,
amoureusement, pierre après pierre, des belles et spacieuses demeures, qui ne
ressemblent à aucune autre que main d’homme ait jamais construite, la joie
de la création : faire surgir ce qui n’a jamais été avant, ce qu’aucun autre ne
ferait à ma place juste de cette façon...

Je savais tout cela, et en même temps j’ai su alors que ce “nouveau” que
je pouvais continuer à volonté à faire sortir de mes mains, avec l’approbation

97
unanime de tous... - qu’il restait pourtant, dans une optique différente, en-
fermé désormais dans le cercle du “déjà connu”. Tout “nouveau” qu’il était,
il ne m’apprenait pourtant pas quelque chose de véritablement nouveau ! Ou
pour mieux dire, peut-être : il avait cessé de véritablement nourrir mon être.
Ou, s’il le nourrissait encore de quelque façon, il y avait pourtant carence de
quelque chose d’essentiel, sûrement, qui lui manquait.

C’étaient là ces choses senties, que je n’ai pas essayé alors de me formuler
en mots, m’en rendre compte à moi-même pour approfondir cette perception
encore confuse de quelque réalité que j’entrevoyais alors pour la première
fois : celle des limites d’une chose pourtant illimitée, comme la création ma-
thématique ; celle de la répétitivité d’un travail qui était pourtant bel et bien
et irrécusablement, à son propre niveau, un travail créateur. Il me semble à
présent que j’étais confronté alors, pour la première fois de ma vie peut-être
(du moins avec une telle acuité), à la différence de niveau entre deux réalités
de nature distincte quoique intimement reliées : la réalité “intellectuelle” où
se plaçait mon travail mathématique, et la réalité “spirituelle” qui échappe
presque entièrement à ce travail. Au niveau intellectuel mon travail était
créateur, et m’assurait un épanouissement, une plénitude. Mais vu du niveau
spirituel, plus élevé, ce travail s’accomplissait dans un contexte et dans des
dispositions qui en faisaient un travail répétitif, un travail de routine - un
travail assuré d’avance de sa moisson de succès, d’admiration et de louanges
- un travail privé de l’incessant aiguillon de l’incertitude et du risque, qui
en fait une aventure de l’esprit et non une sinécure. Mais surtout, c’était
un travail dont la place dans ma vie était devenue dévorante, tel un organe
jadis sain qui s’hypertrophie en tumeur et draine la force et la sève de tout
le corps, au point de le faire s’étioler et dépérir et, à la limite, d’entraîner
sa mort. Je devais sentir que sur ce plan plus élevé et plus profond à la fois
que je ne percevais encore que très obscurément, je dépérissais, et qu’il était
grand temps d’y remédier.

Il n’y a eu alors aucune résistance contre la connaissance qui montait des


profondeurs. Je lui ai fait une totale confiance, tout comme en 1976, près de
vingt ans plus tard, je devais faire toute confiance aux messages me venant
par mes rêves. Dans l’un et l’autre cas, je savais que ce qui m’était dit était
vrai, et m’était dit pour mon bien. C’étaient des semaines de recueillement
et d’écoute, venant là comme par miracle, sur un diapason tout différent
de tout ce que ma vie avait été jusque-là. C’était une chose entendue alors
que j’allais m’arrêter de faire des maths. Je n’ai pas même eu à prendre une
“décision”, peser du “pour” et du “contre”. Toute réflexion était inutile. La
joie que suscitait en moi la pensée de tourner cette page bien remplie, et

98
de me trouver devant la page blanche qui déjà m’appelait - cette joie me
montrait, mieux que toute réflexion, que j’étais sur la vonne voie : la mienne.

Je pensais que je me ferais écrivain. Pendant ces semaines, je passais


une bonne partie de mon temps à écrire des poèmes, ou des courtes esquisses
littéraires, à traduire en français une œuvre poétique en allemand qui m’avait
enchanté...

L’idée des difficultés matérielles que j’aurais à affronter en quittant une


situation assurée au CNRS ne m’a pas effleuré alors. J’en avais vu bien
d’autres ! Et je n’ai pas été troublé non plus par la perplexité, plus sérieuse :
si je me fais écrivain, que vais-je donc écrire ? Je n’avais aucun doute que
chaque jour me dirait lui-même ce que j’aurais à faire ce jour-là - quel travail
mettre en chantier, et comment. En y repensant parfois en passant, après la
“re-naissance” qui eut lieu en 1976, je me suis dit que je manquais de matu-
rité, que je n’avais pas alors de message à communiquer, que je risquais de
tourner à vide. Pourtant, revenant à présent sur cet épisode et me pénétrant
de son sens, il m’apparaît qu’une telle confiance n’est jamais déplacée, quand
elle est (comme ce fut alors le cas) expression d’une authentique foi en la
voix intérieure. Cette voix-là n’est autre que la voix de Dieu. Les “moyens”
(ici la maturité, le message) sont alors entièrement secondaires. Quand il y
a la foi, et la fidélité à cette foi, ces moyens naissent et se développent au
fur et à mesure des besoins, au jour le jour, par l’effet même du travail qui
s’accomplit dans la fidélité à soi-même. Ces choses-là toujours nous viennent
par surcroît.

Je me rends compte à présent que rien que les vingt-neuf années qui
étaient alors derrière moi représentaient une richesse prodigieuse, quasiment
inépuisable. Si jusque-là je m’étais maintenu à la surface de tout ce qu’elle
avait à m’enseigner, et à la surface de mon être aux profondeurs insoupçon-
nées, c’était par un propos délibéré commun à tous et que je suivais yeux
fermés, prisonnier sans le savoir d’une commune ignorance. Et la voix qui
montait des profondeurs m’appelait, sûrement, à être libre de ce propos déli-
béré, de cette ignorance, à prendre connaissance de la richesse inconnue que
je portais en moi, à plonger, explorer - que le bourgeon riche de sève s’épa-
nouisse en fleur et que la fleur devienne fruit et que le fruit mûrisse - pour
mon bénéfice et pour celui de tous !

Cette voix intérieure que j’ai su alors écouter, je la reconnais à présent


comme la voix d’une mission que je portais en moi à mon insu, depuis ma
naissance sûrement voire même, dès longtemps avant ma naissance, depuis

99
toujours peut-être - comme chaque être, peut-être, porte en lui sa propre
mission, qu’il lui appartient d’accomplir et de découvrir chemin faisant. Et
dans ma foi en la voix intérieure, je reconnais la foi en ma mission, venant
fertiliser ma vie à un moment où l’idée de quelque “mission” que j’aurais
à accomplir ne me serait pas venue, et où j’aurais été bien incapable (à
supposer par extraordinaire que quelqu’un me pose la question) de deviner
et dire en quoi elle pourrait bien consister. Et pourtant il y avait bien alors
la connaissance inexprimée, plus profonde que les mots, de la mission en moi
- une connaissance qui était comme la chair de cette foi totale, sans réserve,
qui vivait en moi.

Et dans cette foi je reconnais en même temps “la foi en Dieu”, qui en ces
semaines était vivante et forte en moi et agissait, alors que l’idée et le nom
de Dieu étaient très loin de moi, et allaient le rester pendant près de trois
décennies encore.

Il y avait cette connaissance et cette foi, qui emplissaient mon être pen-
dant des semaines, des mois peut-être. Et il était bien entendu que la ma-
thématique, désormais, était un chapitre clos, que je laissais derrière moi.
Et pourtant, je n’ai quitté le milieu mathématique que treize ans plus tard !
Pendant douze années, j’ai été infidèle à l’appel qui était monté en moi et
que j’avais accueilli, infidèle au devenir qui obscurément était en gestation
en moi et m’appelait pour se réaliser et être. C’est là, peut-être, la première
infidélité de ma vie et la plus essentielle, une infidélité plénière. Car les fautes
et les égarements qui découlent d’une ignorance, celle-ci fut-elle même vou-
lue et entretenue, ne sont pas à proprement parler infidélité à soi. Ici, par
contre, il y avait plénitude de connaissance (alors même que celle-ci restait
inexprimée), et plénitude de foi (alors même que l’objet de cette foi restait
obscur et incompris).

Il n’y a jamais eu de décision vécue comme telle, du genre “après tout,


je vais quand même continuer encore à faire des maths, c’est plus sûr...”.
Plutôt un glissement insensible, me faisant retourner inexorablement dans
l’orbite des habitudes acquises. J’avais quelques travaux en train, certes, qui
me tenaient plus à cœur que d’autres, et je me disais qu’avant de fermer
boutique, j’allais les mettre noir sur blanc et les publier - ce serait dommage
qu’ils soient perdus ! Et c’était dit, on s’en doute, “avec la meilleure foi du
monde”. Mais c’était là déjà, sûrement, l’acte de démission qui ne dit pas son
nom. Car changer, ce n’est pas pour demain, ni pour dans six mois quand
j’aurai terminé ceci ou cela. Ca n’a de sens que quand la vie change à l’instant
même, sans se retourner ni tergiverser.

100
J’étais bien placé pourtant pour savoir qu’un travail qu’on met “noir
sur blanc” en pensant y mettre trente pages, c’est trois cents qui s’alignent
vite fait, et dix autres travaux qui se greffent dessus chemin faisant, auquel
nul n’avait songé et qu’il faut également tirer au clair pour avoir vraiment
l’impression d’avoir mené à bonne fin et compris le fin-fonds du travail par
lequel on avait commencé. C’était fatal que j’allais être repris par l’engrenage,
et ça n’a pas manqué ! Douze ans après j’y étais encore et si bien, que ça faisait
longtemps que ces idées un peu fofolles de “me lancer dans la littérature”
étaient bien oubliées.

3.9 35. La mort interpelle - ou L’infidélité (2)


(24 et 25 juin) J’ai repensé à l’histoire du jeune homme qui “avait beau-
coup de biens”, et qui “s’en alla tout triste” de ne pouvoir suivre Jésus qui
l’avait appelé à donner ses biens aux pauvres et à le suivre. En le relisant, il
y a quelques semaines à peine, je me suis dit : quelle chance extraordinaire
qu’il a gâché, à cause de quelques malheureuses maisons et terres qu’il avait
et qui le possédaient ! C’était chose entendue que si j’avais été à sa place,
ça n’aurait pas fait un pli, j’aurais tout lâché sans y réfléchir à deux fois.
Dommage que Jésus ne soit plus dans les parages...

Je suis alors resté bien en surface du récit évangélique. L’appel de Dieu,


que ce soit par le ministère de Jésus ou de toute autre façon, vient sans nous
avertir et nous prend au dépourvu, dans la vérité de ce que nous sommes -
et notre réponse nous révèle, comme rien d’autre ne pourrait le faire. Et il y
a d’autres richesses que des maisons et des terres et des comptes en banque
pour nous posséder. Chez moi, depuis les débuts des années cinquante et
de plus en plus à mesure que j’amassais mes “biens”, ça a été mon œuvre
de mathématicien qui me “tenait” - aussi bien celle derrière moi, publiée
noir sur blanc dans des tirages à part et des volumes s’entassant en une pile
ma foi coquette, que celle que je sentais germer et sourdre en moi et qui
m’appelait et me tirait en avant pour être... Cette œuvre, m’enchaînait à
un passé incompris et à un avenir dont je me croyais maître, et, tout ce qui
allait avec pour me gratifier et me sécuriser, dans la plénitude de mes moyens
et dans l’euphorie de l’approbation unanime... J’ai compris hier que j’ai été
moi-même le jeune homme riche, entendant l’appel aussi clairement qu’on
peut l’entendre, et s’en détournant finalement (non sans un secret malaise),
car “j’avais beaucoup de biens...”

Cette même année 1957, quelques mois à peine après l’épisode que j’ai

101
rapporté hier, l’appel s’est fait à nouveau entendre, mais cette fois avec une
tout autre force péremptoire, par la mort de ma mère. Il m’a été donné
d’être auprès d’elle dans les dernières semaines de sa vie, de la soigner et
de la voir mourir. Et aussi, dans ces semaines ultimes, de voir se dissiper
comme s’il n’avait jamais été, l’aride et âpre désespoir dans lequel elle s’était
maintenue pendant les cinq dernières années. Aussi sa mort est-elle venue
comme la résolution inespérée d’une tension accumulée telle, que je crois
qu’elle m’aurait brisé si ma mère n’était morte réconciliée, aimante et en paix.
Cette mort a été vécue par moi comme un immense soulagement. Pendant
cinq ans, elle avait été maintenue suspendue sur moi comme une menace
mortelle, comme une malédiction dévastatrice, depuis longtemps prononcée
et qui inxorablement attendait son heure pour s’accomplir - et maintenant
que cette mort était consommée, la malédiction qu’elle me réservait s’était
évanouie, miraculeusement, et la violence sans nom qui l’avait inspirée.

Dans ces dernières semaines précédant la fin, cette mort avait été pres-
sentie imminente et en même temps désespérément refusée. Tout en moi se
cabrait contre elle, tant je restais imprégné de toute l’angoisse refoulée des
dernières années. Mais une fois l’impensable consommé, et le premier choc
passé - dès le lendemain, après le sommeil nécessaire accordé à un corps vidé
par les veilles ce sentiment de soulagement, d’une libération inespérée, m’a
empli tout entier. Et dans ce soulagement immense, dans cette joie de la
délivrance, il y avait une reconnaisance et une tendresse pour celle qui était
morte - que ce dernier acte de sa vie ait été, non un acte de malédiction et
de haine, mais, inespérément, acte de réconciliation et d’amour.

J’ai accepté alors cette délivrance soudaine comme un don inespéré que la
vie me faisait. Il n’y a pas eu de velléité de honte, faisant effort de refouler ces
sentiments puissants, expression d’une réalité élémentaire, irrécusable, pour
les remplacer tant bien que mal par un “deuil” de commande. Ma relation
à la mort, saine initialement et nullement chargée des tonalités habituelles
d’angoisse et de répulsion, avait été profondément perturbée par les dernières
années de la vie de ma mère. Mais en reprenant contact, par la mort de
ma mère, avec l’humble réalité physique de la dégradation de la chair et
de la mort charnelle, cette relation s’est vidée d’elle-même du contenu de
menace et de violence qui l’avait dénaturée, pour devenir une relation simple
et de plein pied, une relation aimante. Dès ce moment, je crois, la mort a
commencé par devenir pour moi presque une amie déjà, ou du moins un des
visages de la vie. Un visage grave, mais nullement menaçant ni même fermé,
doux dans ce recueillement du silence, et accueillant sûrement aussi, ce visage
m’interpellait, et cette mort étrange - cette soudaine accalmie, après tant de

102
violence. C’est la première fois de ma vie, je crois, où j’ai senti qu’il y avait
quelque chose à comprendre, quelque chose qu’il m’appartenait de sonder ;
une leçon qui m’était proposée et que je devais apprendre. C’était un appel
encore, mais plus clair encore cette fois, puisqu’il me posait une tâche, celle
d’assumer un passé, de comprendre.

Ai-je fait alors le rapprochement avec l’appel qui m’était venu au début
de l’été ? (Déjà je m’étais laissé reprendre et porter et enfermer par les tâches
familières et que je dominais, par ces tâches qui étaient mon bien et qui me
possédaient. Je ne saurais plus le dire avec certitude. Cette fois encore, toutes
ces choses n’existaient qu’au niveau du senti, sans que l’idée me vienne d’y
réfléchir, et encore moins de m’en ouvrir à quiconque.

Pourtant, je crois que ces deux appels ont dû alors s’associer en moi. C’est
dans les jours qui ont suivi la mort de ma mère qu’a dû se présenter, oh très
discrètement ! une idée qui est revenue parfois dans les mois et les années qui
ont suivi, avec une certaine insistance (l’insistance discrète d’un songe qui
revient hanter nos nuits...), avant de sombrer sans retour dans les marais de
l’oubli... Voici de quoi elle retournait.

Ma mère laissait à sa mort le manuscrit complet d’un roman autobiogra-


phique (s’arrêtant en 1924, année de la rencontre avec mon père), et d’autres
écrits également autobiographiques, qu’elle avait commencé à écrire en 1945
et laissés en chantier depuis 1952. Ces textes devaient s’assembler en une
vaste fresque à la fois historique et personnelle, en trois grands volets, qu’elle
n’acheva jamais. Elle estimait qu’aucun de ces écrits n’était en état pour pu-
blication, et elle avait décidé que rien ne devait en être publié, même après
sa mort. Avec le recul, je me rends compte que c’était là une sage décision,
dictée sûrement par un sain instinct. Elle a dû sentir obscurément et sans se
le reconnaître jamais, au delà des imperfections de la forme, une carence plus
essentielle qui en était la véritable cause, la carence d’une profondeur qu’elle
n’aurait pu atteindre qu’en laissant se réaliser une maturité en gestation en
elle depuis son adolescence, et que sa vie durant elle avait repoussée... Tou-
jours est-il que cette décision de ma mère me peinait, ne serait ce que par
piété filiale. Pourtant, je sentais bien qu’elle n’était pas sans fondement, que
quelque chose, que je n’aurais su moi-même alors nommer, “clochait” dans ce
témoignage d’une vie qui me touchait de si près. Témoignage déconcertant,
pour moi plus que pour quiconque, par une sorte de sincérité impitoyable et
qui laisse sur sa faim, faute d’atteindre à la qualité de vérité (sauf en quelques
rares instants). C’était comme un pain d’une pâte très riche mais qui faute
de levain, n’aurait pas levé.

103
Mon idée était qu’avec le très riche matériau biographique laissé par ma
mère, je pourrais peut-être prendre sur moi d’essayer de mener à bonne fin
l’œuvre qu’elle avait commencé, ou ne serait-ce d’abord que le premier de
ses quatre volets prévus. De publier le roman, déjà écrit, sous une forme
peut-être très différente qui restait à trouver, sous son nom ou le mien ou les
deux, je n’aurais su le dire... Bien sûr, j’avais beau manquer de maturité, je
ne pouvais m’empêcher de sentir ce que cette idée avait de boiteux, à dire
le moins - que je ne pouvais, avec les meilleures intentions et toute la piété
filiale du monde, écrire l’œeuvre d’un autre. Et pourtant, cette idée a dû
se présenter et revenir avec une insistance patiente et obstinée, pour que je
m’en rappelle encore maintenant, alors que j’ai presque tout oublié ! Prise au
pied de la lettre, elle me frappe même comme franchement absurde, comme
folie, à tel point que je m’étonne maintenant que je ne l’aie pas renvoyée
comme telle qu’elle ait gardé sur moi une si tenace attirance. Mais en même
temps commence à poindre en moi que cette idée, folle certes et impossible
à souhaits, était une idée fertile. Mieux même, c’était l’idée entre toutes, qui
à ce moment avait la qualité particulière qui aurait pu me faire secouer la
torpeur spirituelle qui m’avait reprise et reprendre contact, par une tâche
précise, avec la mission informe, informulée, qui reposait en mes profondeurs
et attendait que je lui donne latitude de prendre corps et de s’exprimer. Ce
qui rendait l’idée si folle, c’était cela même qui lui donnait aussi sa force
- toute la force de mon attachement à ma mère, de l’admiration que je lui
vouais, du désir en moi de pouvoir la servir par delà sa mort, par un travail
qui perpétuerait sa mémoire. Et ces motivations puissantes ainsi sollicitées
n’étaient nullement un leurre. Il n’y a aucun doute que si j’avais eu la fidélité
de suivre cet appel et que j’empoigne à bras le corps et de tout mon être
cette impossible tâche, cette tâche folle - celle-ci se serait transformée au
jour le jour par ce travail même. Elle se serait révélée comme le chemin que
Dieu me proposait alors pour susciter et faire se déployer mon propre devenir
embryonnaire, ignoré, non né encore et qui demandait à naître. Et ce travail
qui m’appelait et me montrait le chemin de mon propre être, de mon propre
devenir, il m’était destiné comme une bénédiction pour moi-même certes,
mais aussi pour ma mère qui venait de mourir. Non certes, comme dans mon
ignorance je l’imaginais, pour perpétuer son nom et le glorifier devant les
hommes (comme elle-même sans se l’avouer avait voulu le faire), mais pour
l’aider de quelque mystérieuse façon, au delà de la mort qui avait transformé
son existence terrestre en une vie autre, à assumer dans l’au-delà ce qu’elle
s’était refusée à assumer ici-même, et par là, à faire s’accomplir en elle son
propre devenir, bloqué par elle sa vie durant.

104
Cet appel, je le vois maintenant très clairement, reprenait et précisait
le premier appel, que j’avais éludé. A la perplexité qui était alors restée en
suspens “que vais-je donc écrire, si je me déclare écrivain ?”, il donnait une
réponse : rien qu’avec la vie de ma mère, j’avais du pain sur la planche plus
qu’il ne m’en faliait !

Et cette idée folle et absurde pour une sagesse superficielle était, en vérité,
une “idée géniale” - et providentielle ; si géniale et providentielle même, que
non seulement à ce moment-là mais dans les vingt années encore qui ont
suivi, j’aurais été bien incapable de la concevoir par mes propres moyens. A
vrai dire, je ne la comprenais pas - je ne comprenais pas le sens derrière ce
qui pouvait apparaître comme un non-sens, et qui pourtant continuait à me
hanter comme un songe absurde, tenace et lancinant. Après quelques années,
le Messager patient et bienveillant a dû se lasser. Ou plutôt, j’étais à tel point
accroché et installé dans ma léthargie, que ce n’était plus la peine de parler
à des oreilles si endormies.

Le travail que Dieu m’avait alors proposé, j’ai fini par m’y mettre en
août 1979, par un tout autre biais. Ca a été une méditation dès le départ,
une méditation sur mes parents, au lieu de partir sur l’idée d’un roman,
lequel “roman” aurait bien fini par se transformer en méditation chemin
faisant et par me faire découvrir ma mère (pour commencer) telle qu’elle
était vraiment, et le sens de tant de choses éludées que sa mort évoquait. Je
ne me rappelle pas que pendant la longue méditation d’août 1979 à octobre
1980) l’idée m’ait effleuré jamais que j’étais en train, en somme, de faire
un travail qui m’avait été offert vingt-deux ans avant, et que j’avais alors
repoussé. C’est à l’instant seulement, en évoquant comme malgré moi une
certaine idée saugrenue depuis longtemps oubliée, que pour la première fois
se révèle à moi le sens caché derrière le non-sens apparent.

Ce deuxième appel qui eut lieu en cette année mémorable, appuyé par
toute la force de l’expérience indélébile des dernières semaines et des derniers
moments de ma mère, et par toute la force du lien qui m’unissait à elle et
que sa mort ne pouvait qu’approfondir, m’apparaît à présent dans toute sa
pressante acuité. Cette fois, toute l’angoisse enfin dénouée des cinq années
que je venais de vivre, et tout ce que ma mère représentait pour moi et tout
ce que j’avais écarté et refoulé hors de ma vue, était englobé dans cet appel.
Et pourtant, cette fois encore, j’ai éludé. J’ai choisi d’être infidèle au meilleur
de moi-même, infidèle à l’élan d’une générosité qui acquiescait à cet appel
des profondeurs, infidèle à l’instinct très sûr qui me montrait la voie d’une
tout autre aventure.

105
J’ai été alors comme le condamné à mort, la corde déjà au cou, qui voit sa
peine levée : va où bon te semble ! Je pouvais le prendre comme un encourage-
ment, m’incitant à répondre à une grâce inespérée par un acte qui réellement
y corresponde ; ou ne serait-ce qu’à m’enquérir des tenants et aboutissants
qui m’avaient valu cette peine miraculeusement remise, histoire de ne pas me
fourvoyer à nouveau dans une galère similaire. Au lieu de cela, je me suis
laissé allé sur la douce pente de l’euphorie, de celui qui pour cette fois-ci en
était quitte et qui ne demande pas son reste. C’était le “happy end” ! Désor-
mais, il n’y avait plus aucune raison que le reste de ma vie et jusqu’à la fin
de mes jours ne s’écoule sans encombres, dans des couleurs tout en rose : les
matins, des amis partout dans le monde, une amie (qui allait devenir com-
pagne) qui mavait assisté pour les derniers jours de ma mère et qui semblait
toute dévouée - que pouvais-je demander de plus ? ! A quoi bon remuer de
bien tristes souvenirs ? Quand je serai vieux peut-être... Maintenant, la vie
m’appartenait !

* *

Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Mais les élus, ce me semble,


sont ceux qui entendent, écoutent et suivent l’appel. Dieu choisit quand et
comment Il appelle - et en est-il même un seul qui n’ait été appelé ? Mais
ce n’est pas Lui qui choisit les “élus”. C’est chacun de nous, quand la voix
appelle, qui choisit dans le bruit ou dans le silence, s’il fait taire la voix ou
s’il la suit.

On s’imagine volontiers Dieu dictant Ses commandements par la voix du


tonnerre, pour être gravés, immuables, sur des tables de granit. En vérité,
Dieu parle à voix très basse, et à l’oreille d’un seul. Il ne commande ni
n’impose, mais suggère et encourage. Et ce qu’Il dit est folie pour tous ceux
qui nous entourent, comme pour nous-mêmes qui en sommes un docile reflet.
Rien autour de nous ni en nous, sauf cette seule voix, ne nous encourage
à lui prêter oreille, et tout nous en dissuade... C’est pourquoi il est si rare
que nous écoutions et plus rare encore que nous suivions. Et c’est pourquoi,
sûrement, il y a si peu d’élus.

Cette voix imperceptible est comme un vent léger qui passe dans herbes
folles, et quand il a passé rien ne semble s’être passé, tout est comme il a
toujours été. Les prophètes eux-mêmes, les mystiques, les saints l’ont d’abord

106
récusée, comme une vaine chimère ou comme un songe fou, avant d’oser la
reconnaître et de miser leur vie sur cette foi téméraire, cette foi folle défiant
toute “sagesse”. Si aujourd’hui à certains d’entre nous ils paraissent grands,
eux qui furent pétris de la même argile que nous, c’est parce qu’ils ont osé
eux, être eux-mêmes en osant ajouter foi au vent qui souffle et qui passe,
montant des profondeurs. C’est leur foi qui les rend grands, en les rendant
eux-mêmes et à eux-mêmes. Non la foi en un “credo” partagé par tous ou
prôné par un groupe empressé de zélateurs. Mais la foi en la réalité et en le
sens d’une chose délicate et imperceptible qui passe comme la brise et nous
laisse seuls face à nous-mêmes comme si elle n’avait jamais été.

C’est cela, la véritable “foi en Dieu”. Alors qu’on n’aurait jamais prononcé
Son nom, c’est pourtant elle. C’est la foi en cette voix très basse qui nous
parle de ce qui est, de ce qui fut, de ce qui sera et ce qui pourrait être et
qui attend - voix de vérité, voix de nos visions... Nous sommes et devenons
pleinement nous-mêmes quand nous écoutons cette voix seulement, et avons
foi en elle. C’est elle qui agit en l’homme et le fait s’avancer et l’anime sur le
chemin de son devenir.

3.10 36. Dieu parle à voix très basse...


(26 et 28 juin) C’est une grande satisfaction de voir à quel point cet
“historique de ma relation à Dieu”, que j’avais pensé insérer en passant et
comme par acquit de conscience, est devenu l’occasion d’une redécouverte de
ma vie par certains de ses temps forts et certains signes qui l’ont marquée,
sur lesquels jusqu’à présent je ne m’étais jamais arrêté. La perspective toute
nouvelle me fait embrasser ma vie dans sa globalité et avec un regard neuf. Au
fil de la réflexion, je vois s’y manifester pas à pas un sens, un secret dessein,
de moi-même ignorés ma vie durant et pourtant obscurément pressentis.
Ce dessein, et le sens nouveau qu’il donne à ma vie, se sont révélés tout
dernièrement seulement, de fin octobre à fin mars. Et encore est-ce sûrement
une grâce toute particulière, qu’ils m’aient été signifiés expressément et de
façon aussi claire, il est vrai qu’en étant aux débuts de ma soixantième année
à me frayer encore une marche tâtonnante à travers la muit, alors que rien
d’extérieur à moi n’était jamais venu me confirmer dans la voie hésitante
suivie comme malgré moi, il était grand temps qu’une lumière enfin jaillisse
et que mes tergiversations prennent fin, pour accomplir dans cette existence
encore ce que je dois accomplir.

Et qu’on ne s’imagine pas que l’évocation de mes tergiversations de na-


guère et de mon infidélité de jadis soient pour moi occasion de regrets et

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grincements de dents, “ah si j’avais ci ! ah si j’avais ça !”. C’est une joie de dé-
couvrir ce qui a été, à la lumière de mon présent, et d’y discerner les labeurs
d’un devenir qui se cherchait à tâtons, et jusques à travers mes abandons
et mon infidélité au meilleur de moi-même. Il fallait que ces fruits-là aussi
mûrissent à longueur d’années et de décennies leur chair d’amertume et qu’ils
soient mangés, pour nourrir un autre fruit en devenir qui sourdement déjà
germait. Et ce qui est vrai pour l’un est vrai pour tous, si amère que soit
la récolte. Nul n’échappe à l’amertume de la souffrance qu’il s’est lui-même
préparé ni à la délivrance que celle-ci prépare.

J’ai pensé à l’apôtre Pierre, et à son reniement du Christ qui venait d’être
livré pour être crucifié. Relisant ce récit il y a peu, j’ai longuement sangloté,
comme si c’était moi qui venait de renier et trahir celui qui devait mourir
abandonné de tous. Seule la vérité touche ainsi, au plus profond de l’être, et
nous révèle à nous-mêmes. Et il n’y a pas à regretter que ce qui touche ainsi,
comme une bienfaisante blessure qui saigne, ait été.

Cette foi n’est autre que la foi en nous-mêmes. Non en celui que nous nous
imaginons ou voudrions être, mais en celui que nous sommes au plus intime
et au plus profond - en celui qui est en devenir et que cette voix appelle.

Parfois pourtant la voix se fait forte et claire, elle parle avec puissance
- non celle du tonnerre, mais par la puissance même qui repose en nous,
ignorée, et que soudain elle révèle. Telle est-elle dans le rêve messager, fait
pour nous secouer d’une torpeur (peut-être mortelle...). Mais c’est en vain
que se déployent puissances insoupçonnées - car où est le mètre breveté qui
les mesurera à son aune (et nous donne feu vert pour admirer...), où la
balance qui les pèsera (pour nous faire constater qu’elles font le poids...),
où le chronomètre qui les délimitera (pour limiter les dégâts...) ? Ce ne sont
que des songes après tout, n’est-ce pas ? Qui donc serait si fou que d’écouter
un songe, voire même le suivre ?

Même quand par extraordinaire Il éléve la voix, on dirait que Dieu Lui-
même fasse tout Son possible pour surtout ne pas faire pression sur nous si
peu que ce soit pour L’écouter, alors que tout fait pression pour nous faire
nous boucher les oreilles ! C’est presque comme si Dieu Lui-même se mettait
de la partie pour surenchérir : “oh vous savez, faut surtout pas vous en faire
ou vous croire obligés, si Je te parle c’est comme si Je me parlais à moi-
même en marmonnant. Je ne suis pas après tout un personnage important
comme Untel qui parle à la radio et Untelautre qui donne une interview et
Untel encore qui vient de publier un livre très lu ou Celuici qui affirme d’un

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air péremptoire en regardant autour de lui ou Cellelà à la voix de velours
qui te retourne comme un gant... Je ne voudrais surtout pas leur faire la
concurrence et d’ailleurs J’ai beaucoup de patience et énormément de temps,
alors pour m’écouter rien ne presse, si ce n’est dans cette vie ce sera dans la
prochaine ou celle d’après ou dans dix mille ans on a tout le temps.

Avec tout ça, c’est même miracle qu’il arrive que l’Inimportant, le Tout
Patient, l’Insensé, l’Ignoré - qu’il soit écouté jamais ! Il n’a qu’à s’en prendre
à Lui-même, le Maître de toute chair qui aime tant se cacher et S’entourer
de mystère et parler le langage des songes et du vent, quand Il ne fait silence.
Le monde entier tonitrue et commande et décrète et statue, et promet et
menace et fulmine et excommunie et taille sans merci quand il ne massacre
sans vergogne, au nom de tous les diéux et toutes les sacro-saintes Eglises,
de tous les rois “de droit divin” et tous les Saints-Sièges et tous les Saints-
Pères et toutes les patries altières, et (last not least) au nom de la Science
oui Monsieur ! et du Progrès et du Niveau de vie et de l’Académie et de
l’Honneur de l’Esprit Humain, parfaitement !

Et dans cette clameur de toutes les puissances et toutes fringales et toutes


violences, Un Seul se tait - et Il voit, et attend. Et quand d’aventure Il
parle c’est à voix si basse que personne jamais n’entend, comme pour laisser
entendre en même temps qu’Il murmure : oh Moi vous savez, c’est vraiment
pas la peine de M’écouter. D’ailleurs dans ce vacarme ça vous fatiguerait...

Les voies de Dieu, je reconnais, sont insondables. Si insondables qu’on


ne peut guère s’étonner que l’homme s’y perde et perde même la trace de
Dieu et jusqu’au souvenir de Lui. Les religions que, nul doute, Il a inspirées,
se contredisent et s’exterminent les unes les autres, et les peuples mêmes
qui naguère se proclamaient les fils d’une même Eglise, n’ont pas cessé de
se massacrer les uns les autres à l’envi, à longueur de siècles et aux sons
des mêmes hymnes funèbres célébrant le même Nom, les prêtres en chasuble
en compagnie des poètes ceints de lauriers chantant pieusement amen “pour
ceux qui pieusement sont morts pour la patrie...”.

De nos jours le bon Dieu il a passé de mode, mais le cirque macabre tourne
aussi fort que jamais : les prêtres et les poètes font toujours leur boulot de
croquemorts, sous la houlette alerte des généraux des rois des présidents des
pâpes, tandis que la Science (alias l’Honneur de l’Esprit Humain), toujours
aussi sublime et aussi désintéressée fournit les moyens grandioses et impec-
cables des Mégamassacres perfectionnés électroniques chimiques biologiques
atomiques et à neutrons sur les charniers d’aujourd’hui et demain.

109
Seul Dieu se tait. Et quand Il parle, c’est à voix si basse que personne
jamais ne L’entend.

[...]

Sections 37 à 65

[...]

3.11 66. Années-ouvrables et années-dimanche - ou


tâches et gestation
Après cette courte rétrospective sur le sens d’une “longue traversée du
désert” qui déboucha sur les années ardentes que j’évoque dans les huit sec-
tions qui précédaient, il est temps de reprendre à nouveau le fil de mon récit.

Je m’étais arrêté sur la fin lamentable de la deuxième expérience com-


munautaire, survenue en août 1973. [...] Par ailleurs, les trente hectares de
broussailles, héritage de la “communauté” qui s’était volatilisée, étaient lais-
sées à mes soins et à ma responsabilité. Pendant quelques années encore j’ai
fait effort pour susciter la formation d’un petit groupe de néo-ruraux qui s’y
implanterait, et auquel éventuellement je me serais associé d’une façon ou
d’une autre qui restait à trouver. Pour le moment, je faisais de valeureux
efforts pour y maintenir un jardin et l’agrandir, préparant surtout, pour me
faire la main de “nouveau jardinier”, des tas non pareils longs et hauts comme
ça de magnifique compost, de quoi déjà voir venir ! C’est alors aussi que j’ai
appris à me servir d’une perceuse et d’autres outils à l’avenant, pour préparer
la maison (reçue en plutôt déplorable état) et la rendre habitable et avenante
pour l’hiver. J’avais aussi le projet de construire un grand dôme en argile,
sans charpente, à la façon traditionnelle nubienne, pour nous y installer par
la suite - ce n’était pas le terrain ni l’argile qui manquait ! Toujours branché,
donc, sur l’idée “vie nouvelle”, que je n’allais pas lâcher comme ça. En cheville
surtout avec les marginaux du coin, il y en avait un bon peu dans la région.
Mais sans aucune velléité pour me relancer dans les activités militantes, alors
pourtant que les occasions sur place, et même urgentes, ne manquaient pas.
Bien guéri aussi de l’idée de tâter encore d’une vie communautaire - en tous
cas pas sous forme de cohabitation sous un même toit.

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A dire vrai, pas un seul des projets et des prévisions que je trimbalais alors
et dans les années qui ont suivi ne s’est réalisé : tout ce que j’entreprenais,
sur cette même lancée “vie nouvelle”, s’effritait. Ce n’était pas, je crois, par
manque de conviction ou de mise d’énergie, pas plus que par incurie. Plutôt,
je crois que ce n’était pas là vraiment la voie qui était alors devant moi, la
voie de ma mission. Et tous les échecs innombrables de ces années, tant au
niveau de mes relations à autrui qu’à celui de mes entreprises, je les vois à
présent comme autant de coups de semonce me poussant vers la voie encore
ignorée - celle qui attendait que je la découvre et que je l’invente au fur et
à mesure que je m’y engageais et déjà la gravissais. (Sans la voir encore ni
aucunement discerner le sens de ce que je faisais...).

Les cinq ans qui ont suivi, jusque vers la fin de 1978, sont des années très
particulières dans ma vie. C’est la seule période dans ma vie qui n’était pas
dominée par quelque tâche maîtresse dans laquelle je me serais investi à fond
pour la mener à bonne fin ou du moins, aussi loin qu’il me serait donné. Ce
n’est pas, certes, que je sois resté désœuvré. Des occupations intéressantes,
utiles, instructives, voire passionnantes ne m’ont jamais manqué, pas plus en
ces années-là qu’à aucun autre moment depuis l’adolescence. Mais mainte-
nant c’étaient des “occupations” seulement. Elles n’étaient pas vécues comme
des grandes tâches, qui m’auraient requis tout entier. Je n’étais pas alors de
toutes mes forces projeté dans un avenir inconnu, vers l’accomplissement
de la tâche que je servais et qui, en même temps, m’asservissait. C’étaient
des années où, autant qu’il m’a été alors donné, j’ai vécu dans le présent.
Les années où je me suis accordé, à côté d’un “faire” qui déjà ne me main-
tenait plus entièrement prisonnier, le loisir aussi de vivre. De vivre, et de
regarder, écouter, sans autre raison ni cause que de vivre, regarder, écouter.
J’avais passé près de trente ans de ma vie à trimer à brin de zinc sans jamais
vraiment m’arrêter - trimer “maths” d’abord et “écologie”, “Survivre et Vi-
vre”, “Révolution culturelle”, et tout ça ensuite - maintenant je m’accordais
quelques années à muser. Cinq “années-dimanche” en somme, après trente
années-ouvrables !

Ce n’était pas là l’effet d’aucune décision délibérée. Ça s’est fait comme


ça, simplement, je ne saurais dire moi-même comment ni pourquoi. Je ne me
rappelle pas d’ailleurs, au cours de ces années, m’être jamais aperçu de cette
chose-là, pourtant frappante, et encore moins m’y être arrêté : tiens, que se
passe-t-il avec toi, de ne plus être embringué dans aucune grande tâche ? Je
n’en ai fait la constatation que beaucoup plus tard, en passant et sans non
plus alors m’y arrêter.

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Avec le recul de plus de dix ans, je pressens que ce très long “dimanche”
a été une chose nécessaire et salutaire. Le travail qui devait se faire en moi
n’aurait sans doute pu se faire, et ce qui devait prendre naissance, naître,
si je ne m’étais accordé ce répit. Comme une femme enceinte baisserait le
rythme d’une vie qui peut-être fut trépidante, pour laisser s’accomplir dans
un calme propice le travail tout autrement plus profond et plus délicat qui se
poursuit en elle, sous l’action de forces obscures qui sont en elle mais qui en
même temps la dépassent infiniment et qu’elle ne contrôle pas. Ces années-là
qui au regard superficiel pourraient sembler gaspillées furent pourtant, au
plan spirituel, des années exceptionnellement fécondes dans leur ensemble
(sinon chacune séparément) - infiniment plus fécondes sur ce plan-là (celui
qui seul compte aux yeux de Dieu) que les trente années “trimantes” qui
avaient précédé. C’étaient les années quand après de très longues et souvent
arides semailles, la pluie enfin venue, ont commencé à lever les moissons et
à être rentrées les premières récoltes - riches bien au delà de tout ce qu’une
sagesse humaine n’aurait pu prédire ni espérer !

Ce sont ces années apparemment “oisives”, aussi, qui ont fait mûrir en
moi de tout autres tâches, des tâches dont je n’aurais pu avoir alors aucun
soupçon. Comme s’ouvrent à la jeune mère qui vient pour la première fois
d’enfanter des tâches d’une dimension toute nouvelle, dont les occupations
qui précédemment l’absorbaient tout entière n’auraient certes pu lui donner
la moindre idée. Vues dans l’optique spirituelle, nos activités de toutes sortes,
si absorbantes et si utiles (voir indispensables ou fascinantes) soient-elles, et
alors même que nous nous y adonnerions avec passion, nous font mouvoir
dans le cercle clos du connu. Par elles-mêmes, elles ne nous ouvrent pas sur
des mondes nouveaux. A la limite, faute de lâcher prise quand l’heure en est
venue, elles nous ligotent, empêchant l’éclosion de ce qui doit éclore. Car les
forces qui dans les replis obscurs de l’être font sourdre et bourgeonner et ger-
mer le nouveau, et qui le font émerger au jour quand l’heure est venue - ces
forces-là ne sont pas de l’homme, et elles œuvrent suivant des voies et vers
des fins tant proches que lointaines que l’homme peut au mieux pressentir
(en les moments éphémères de plus grande clarté...) mais jamais prévoir ni
prédire et encore moins diriger. Ni même les peut-il seconder par une acti-
vité consciemment décidée et systématiquement poursuivie. En ces moments
sensibles entre tous (et que nulle semonce ni son de trompe n’annonce !) où
l’être lui-même bourgeonne et s’apprête à se transformer sous l’action des
forces obscures qui ne sont pas de nous, le mieux que nous puissions faire
de notre côté, c’est d’acquiescer pleinement, par tout ce que nous sommes, à
Celui qui œuvre en nous ; de Le laisser agir sans trop interférer par notre vou-
loir et par nos idées sur ce qu’il convient que nous soyons, que nous fassions

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ou que nous devenions. Et encore cet acquiescement de l’être, notre seule et
humble contribution à l’Œuvre inconnue qui se poursuit en nous, s’accomplit
et se renouvelle jour après jour sans même que nous nous en doutions, dans
l’ombre et dans le silence, dans des lieux très profonds dérobés à jamais au
pataud regard de la conscience.

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