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L’INTERPRÉTATION : DE L’ÉCOUTE À L’ÉCRIT

Éric Laurent

L'École de la Cause freudienne | « La Cause du Désir »

2021/2 N° 108 | pages 58 à 65


ISSN 2258-8051
ISBN 9782374710372
DOI 10.3917/lcdd.108.0058
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PASINTERPRÉTATION
D’ÉCOUTE SANS
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L’interprétation : de l’écoute à l’écrit


Éric Laurent
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L’écoute sert à tout. Par exemple, à constituer des amalgames entre les thérapies auto-
ritaires centrées sur la rééducation des comportements et la psychanalyse qui s’appuie
sur le sujet de l’inconscient. La tentative de substitution de l’une par les autres passe
par la constitution d’une catégorie confuse et inconsistante, celle des pratiques de
l’écoute. Comme s’il s’agissait avant tout d’écouter la plainte des sujets qui demandent
de l’aide, alors qu’il s’agit d’en faire quelque chose.
Le comportementaliste écoute dans ce qu’on lui dit l’agencement d’une somme de
comportements élémentaires qu’il prétend ensuite rééduquer. Il répond à ce qu’il a
entendu par une objectivation des comportements et une série de prescriptions. La
croyance du comportementalisé repose sur la foi en la rééducation.
L’analyste, d’abord présent comme écoute, introduit par son silence, une demande
de sa parole de la part de l’analysant. La réponse de l’analyste va jouer sur ce registre de
la demande pour répondre à côté de la demande afin de pouvoir faire entendre dans ce
qui est dit ce qui dépasse l’intention de celui qui soutient son dire. L’analyste assume la
responsabilité de l’écoute pour faire surgir la présence d’un sens autre que le sens
commun, d’une part du discours qui toujours échappe. Il s’y ajoute la croyance de l’ana-
lysant que l’analyste a en son pouvoir le savoir en place d’objet demandé. Toute demande
implique l’écoute, le silence de l’écoute comme place réservée pour ce qui, dans ce qui
se dit, excède l’intention. Cette écoute silencieuse vient marquer la place du désir qui,
dans le discours, s’ignore.
La place du désir ainsi isolée témoigne aussi de la fixation de jouissance qui est en
jeu dans la plainte. L’effraction que constitue la jouissance dans l’homéostase du corps
est le fondement de la répétition du Un : « Dans les cas auxquels on a accès par l’ana-
lyse, son mode d’entrée [celui de la jouissance] est toujours l’effraction. L’effraction,
c’est-à-dire non pas la déduction, l’intention ou l’évolution, mais la rupture, la disrup-
tion par rapport à un ordre préalable, par rapport à la routine du discours par lequel les

Éric Laurent est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

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Éric Laurent, L’interprétation : de l’écoute à l’écrit

significations tiennent, ou par rapport à la routine que l’on imagine du corps animal 1 ».
L’écoute n’a donc pas vocation à rester paralysée dans son silence. Elle doit aider à
manifester la dimension du désir d’au-delà de l’intention, et d’une pulsion acéphale.
C’est la fonction de l’interprétation. Le désir n’est pas l’interprétation métalangagière
d’une pulsion confuse préalable. Le désir c’est son interprétation. Les deux choses sont
de même niveau. Une autre proposition doit être ajoutée : « les psychanalystes font
partie du concept de l’inconscient, puisqu’ils en constituent l’adresse 2 ». Le psychana-
lyste ne peut faire mouche que s’il se tient à la hauteur de l’interprétation qu’opère l’in-
conscient, déjà structuré comme un langage. Encore faut-il ne pas réduire ce langage à
la conception que peut en avoir la linguistique, d’un lien entre le signifiant et le signifié.
Il faut donner toute sa place à la barre qui sépare les deux dimensions et permet la topo-
logie de la poétique. La fonction poétique révèle que le langage n’est pas signification,
mais résonance, et met en valeur la matière qui, dans le son, excède le sens.
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De l’interprétation traduction à l’interprétation coupure

C’est dans le lien entre l’interprétation traduction, qui joue encore sur le sens, et
l’interprétation coupure, qui joue sur la matière sonore équivoque, que se situe le
passage dans l’enseignement de Lacan entre l’interprétation qui donne sens et son
envers. Jacques-Alain Miller en a défini la problématique dans un article retentissant
opposant l’interprétation traduction à l’interprétation asémantique ne renvoyant qu’à
l’opacité de la jouissance. La place vide n’est plus « en réserve », elle est au premier plan.
« La question n’est pas de savoir si la séance est longue ou brève, silencieuse ou parleuse.
Ou bien la séance est une unité sémantique, celle où S2 vient faire ponctuation à l’éla-
boration – délire au service du Nom-du-Père – bien des séances sont ainsi. Ou bien la
séance analytique est une unité a-sémantique reconduisant le sujet à l’opacité de sa jouis-
sance. Cela suppose qu’avant d’être bouclée, elle soit coupée. 3 » La polarité fondamen-
tale n’est plus entre le sens et la vérité comme trou, mais entre les deux faces de la
jouissance : ce qui est place vide dans le discours et le troue, mais qui s’impose dans son
plein d’opacité.
Cette nouvelle polarité n’est appréhendée dans son plein développement qu’en
rompant avec les illusions non plus seulement de l’intersubjectivité, mais aussi du
dialogue. J.-A. Miller le fait valoir dans son invention du concept de l’apparole reconfi-
gurant les avancées du dernier enseignement de Lacan. « Or l’apparole est un mono-
logue. Ce thème du monologue hante le Lacan des années soixante-dix – le rappel que
la parole est surtout monologue. Je propose ici l’apparole comme le concept qui répond
à ce qui se fait jour dans le Séminaire Encore, quand Lacan interroge de façon rhéto-
rique – Lalangue sert-elle d’abord au dialogue ? Rien n’est moins sûr 4 ».

1. Miller J.-A., « L’Un est lettre », La Cause du désir, no 107, mars 2021, p. 35.
2. Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, Seuil, 1966, p. 834.
3. Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause freudienne, no 32, janvier 1996, p. 13.
4. Miller J.-A., « Le monologue de l’apparole », La Cause freudienne, no 34, octobre 1996, p. 13.

La Cause du désir n 108o 59


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Pas d’écoute sans interprétation

Alors que l’interprétation sémantique voulait faire relance, l’interprétation qui s’af-
fronte à la jouissance vise, au contraire, une non-relance. « Il faut une limite au mono-
logue autiste de la jouissance. Et je trouve très illuminant de dire – L’interprétation
analytique fait limite. L’interprétation [en général], au contraire, a une potentialité
infinie 5 ». La potentialité infinie du discours libre ne pose comme seule limite à la jouis-
sance que celle du principe de plaisir. La limite de l’interprétation se veut autre. « Dire
n’importe quoi mène toujours au principe du plaisir, au Lustprinzip [...] En particulier
parce qu’on met entre parenthèses les interdits, les inhibitions, les préjugés, etc., quand
ça se met vraiment à tourner à ce niveau-là, il y a une satisfaction de la parole 6 ». C’est
aussi ce dont peut s’enchanter l’écoute. On reste ainsi dans le principe de plaisir, même
s’il est comportementalisé. Il s’agit donc de donner une visée nouvelle à l’interprétation.
En lieu et place du recours au principe de plaisir et ses possibilités indéfinies, il s’agit
d’introduire la modalité de l’impossible comme limite. « Cela indique quelle pourrait
être la place de l’interprétation analytique, en tant qu’elle interviendrait à contre-pente
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du principe du plaisir. [...] l’interprétation analytique introduit l’impossible 7 ».
Par l’introduction de cette modalité qui rompt avec l’association libre de la parole,
par la mise en place d’un certain ça ne veut rien dire, l’interprétation qui passe par la
parole passe du côté de l’écrit, seul capable de prendre en charge le trou du sens et l’im-
possible. « C’est que à l’instar de la formalisation, l’interprétation [...] est plutôt du côté
de l’écrit que du côté de la parole. En tout cas, elle doit se faire à l’envi de l’écrit, dans
la mesure où la formalisation suppose l’écrit 8 ».
La problématique de l’interprétation asémantique introduit une dimension hybride
entre le signifiant et la lettre, alors que tout un pan de l’enseignement de Lacan les
oppose. Elle rend compte du fait que Lacan en vient à opposer l’interprétation et la
parole. « L’interprétation analytique […] porte d’une façon qui va beaucoup plus loin
que la parole. La parole est un objet d’élaboration pour l’analysant, mais qu’en est-il
des effets de ce que dit l’analyste – car il dit. Ça n’est pas rien de formuler que le trans-
fert y joue un rôle, mais ça n’éclaire rien. Il s’agirait d’expliquer comment l’interpréta-
tion porte, et qu’elle n’implique pas forcément une énonciation 9 ».

L’interprétation asémantique et l’écrit

Dans le premier enseignement de Lacan, l’interprétation avait pour effet de donner


accès aux chapitres gommés de mon histoire, à ce qui y était écrit. Dans le second, Lacan
se défait de cette référence à l’histoire pour ne garder que la référence au « c’était écrit ».
L’effet de supposé savoir, sa généralisation, doit être maintenu à partir de la puissance du
« c’était écrit ». Une nouvelle conception de l’interprétation s’en dégage : « L’interprétation,

5. Ibid., p. 17.
6. Ibid.
7. Ibid.
8. Ibid., p. 18.
9. Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I .», séminaire du 11 février 1975, texte établi par J.-A. Miller, Ornicar ?,
no 4, octobre 1975, p. 95-96.

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Éric Laurent, L’interprétation : de l’écoute à l’écrit

dont l’essence est le jeu de mot homophonique, est le renvoi de la parole à l’écriture,
c’est-à-dire, le renvoi de chaque énoncé présent à son inscription 10 ».
L’interprétation en tant qu’homophonie est prise dans la généralisation de l’équi-
voque qui suppose un renvoi au c’est écrit. Elle convoque le rapport très complexe entre
parole et écriture. Dans le Séminaire XXIII, Lacan développe l’écriture comme appui de
la parole, refusant de suivre Jacques Derrida dans son idée de l’écriture comme impres-
sion, trame, trace. Il construit une littéralité, un rapport à l’instance de la lettre à partir
de l’expérience. « Une interprétation veut toujours dire “tu as mal lu ce qui était écrit”.
En ce sens, l’interprétation est une rectification de la lecture du supposé savoir. L’inter-
prétation suppose que la parole elle-même est une lecture, qu’elle reconduit la parole au
“texte original” 11 ».
Ce renvoi peut aussi se formuler comme une accroche des signifiants au nœud RSI.
Ils viennent prendre appui sur cette écriture. Nous faisons jouer cette écriture comme
appui chaque fois que nous faisons entendre au sujet une équivoque qui dégage l’écart
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entre parole et écrit. Il ne s’agit plus seulement du S1 et du S2, de l’appui de S2 pour
donner sens au S1. Il s’agit aussi de cette écriture-appui qui fait valoir les registres extrê-
mement divers de l’équivoque, qui élargit le champ des interprétations possibles et le
sens de notre action. Le dire de l’analyste n’est plus S2, producteur de chaînes associa-
tives. Le nœud borroméen y fait obstacle, en produisant d’autres types de chaînes. « Ce
que nous posons avec le nœud borroméen va déjà contre l’image de la concaténation.
Le discours dont il s’agit ne fait pas chaîne […] Dès lors la question se pose de savoir si
l’effet de sens dans son réel tient à l’emploi des mots 12 ». L’effet de sens réel se passe de
l’imaginaire de la signification. « L’effet de sens exigible du discours analytique n’est pas
imaginaire. Il n’est pas non plus symbolique. Il faut qu’il soit réel. Ce dont je m’occupe
cette année, c’est de penser quel peut être le réel d’un effet de sens. 13 » Ce réel prend acte
de la nouvelle visée du serrage du nœud autour de l’événement de corps et de l’inscrip-
tion qui peut être notée (a) en un usage renouvelé.

Lire avec ses oreilles


C’est ce que nous propose Lacan au troisième chapitre de Encore. Celui-ci commence
par une série de paradoxes qui, dans une provocation baroque, visent à défaire le lien qui
semble évident de la lecture avec ce qui s’écrit. « La lettre, ça se lit. Ça semble même être
fait dans le prolongement du mot. Ça se lit et littéralement. Mais ce n’est justement pas
la même chose de lire une lettre ou bien de lire. Il est bien évident que, dans le discours
analytique, il ne s’agit que de ça, de ce qui se lit, de ce qui se lit au-delà de ce que vous
avez incité le sujet à dire. 14 »

10. Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, no 56, mars 2004, p. 77.
11. Ibid., p. 78.
12. Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », séance du 11 février 1975, op. cit., p. 96.
13. Ibid.
14. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 29.

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Pas d’écoute sans interprétation

Lacan commence donc par mettre en cause l’évidence du lien entre la lecture et la
lettre et propose une conception originale de la lecture. Lire un dire, ou une parole,
« au-delà de ce que vous avez incité le sujet à dire » par la règle fondamentale, reformulée,
simplifiée, comme « dire n’importe quoi », mais dire ! Et cette lecture du dire définit l’in-
conscient, comme l’écrit J.-A. Miller dans son intertitre : l’inconscient est ce qui se lit.
Il ne suffit pas que le signifiant et le signifié soient distingués. Il y a une barre qui les
sépare et Lacan lui donne une portée radicale. « Le signifié n’a rien à faire avec les oreilles,
mais seulement avec la lecture, la lecture de ce qu’on entend de signifiant 15 ». Lacan
nous fait part de sa réflexion sur la barre comme notation de la négation, ou plutôt des
modes de négation au pluriel. Lacan n’a pas encore rendu public son tableau de la sexua-
tion, qui viendra deux mois plus tard comme sa « lettre d’âmour ». Il annonce l’usage
qu’il fera de la barre sur les quanteurs : « La négation de l’existence [...] ce n’est pas du
tout la même chose que la négation de la totalité 16 », c’est exactement ce qu’il utilisera
comme ressource différenciée dans les formules de la sexuation.
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La barre, nous dit-il, n’est pas à comprendre, mais à expliquer pour interroger une
limite de la linguistique. Celle-ci a du mal à rendre compte de l’effet de sens produit par
l’incidence du signifiant sur le signifié. C’est un thème déjà abordé autrement par Lacan
dans « Lituraterre ». La dit-mension de la lettre selon Lacan implique une certaine
instance, une certaine insistance, un certain forçage pour s’inclure dans la trame des
significations. L’instance, mise en valeur dans le texte « L’instance de la lettre 17 » désigne,
dans la lettre, « ce qui, à devoir insister, n’est pas là de plein droit si fort de raison que
ça s’avance 18 ». La référence à la raison est, bien sûr, une référence au titre de l’article de
1957 : « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud ».
Pour entendre ce que Lacan appelle l’injection du signifiant dans le signifié, nous
avons l’exemple d’un échange épistolaire entre Ponge et Lacan, qui date d’une année
après la publication de « Lituraterre ». Lacan retransmet à Ponge une question de
Jakobson. « Y a-t-il quelque exemple de poésie en français où se dénote une insistance
sur la violation de l’accord grammatical, disfonction du singulier et du pluriel, du genre,
postposition de la “préposition”, etc. 19 » En transmettant la question, Lacan la formule
dans les termes, il évoque « l’insistance » de la lettre poétique pour enfreindre les régu-
larités syntaxiques. Lacan ne recule pas devant l’agression et la violence faites à la syntaxe
par la lettre en parlant « d’insistance sur la violation ». Ce qui intéresse Lacan, c’est
l’écriture poétique comme ilôt d’effraction, d’irrégularité. La référence à l’œuvre du
poète américain avant-gardiste e.e. cummings, met en valeur cette volonté.
Dans Encore, Lacan nous donne un exemple du forçage de la lettre dans la lecture
du discours courant opérée par le discours psychanalytique. Il s’agit de la lecture de l’ex-
pression « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Dans le discours courant l’énoncé peut s’écrire

15. Ibid., p. 34.


16. Ibid., p. 35.
17. Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 493-528.
18. Lacan J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 13.
19. Lacan J., Lettre à Francis Ponge, 11 décembre 1972, publiée dans La Cause du désir, no 106, juin 2020, p. 14.

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Éric Laurent, L’interprétation : de l’écoute à l’écrit

xRy, homme R femme. Mais les termes signifiants de l’usage courant n’ont pas de
rapport avec l’articulation de ces signifiants avec les fonctions logiques dégagées par le
discours psychanalytique. Au niveau du rapport sexuel, au niveau de la question phal-
lique, la femme qui n’existe pas n’est saisissable que comme mère, à la place de la mère.
Ce qui est une lecture logique du complexe d’Œdipe. De même, la lecture logique du
rapport mère-enfant transforme ce que Freud situait du côté de l’idéal. La mère devient
suppléance du pas toute sur quoi « repose la jouissance de la femme ». L’enfant fait
bouchon de cette absence incarnant le (a) comme lettre qui vient marquer le lieu de l’ab-
sence. Quant à l’homme, il est articulé à ce qui se note comme jouissance phallique, et
pris comme tout dans cette jouissance.

L’interprétation comme forçage poétique

Si le signifiant est cause de la jouissance, il faut se demander comment cette jouis-


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sance peut échapper à l’auto-érotisme du corps et encore répondre à la jaculation inter-
prétative. « Il faut soulever la question de savoir si la psychanalyse n’est pas un autisme
à deux. Il y a une chose qui permet de forcer cet autisme – c’est que lalangue est
une affaire commune 20 ». La jouissance est autoérotique, mais la langue, elle, n’est pas
une affaire privée. Elle est commune. Et Lacan explore les ressources de ce qui peut
permettre à l’analyste de faire résonner autre chose que le sens, quelque chose qui évoque
la jouissance dans la langue commune. Il y a d’abord la poésie. « Le forçage par où un
psychanalyste peut faire sonner autre chose que le sens. Le sens, c’est ce qui résonne à
l’aide du signifiant. Mais ce qui résonne, ça ne va pas loin, [dans] ce qu’on appelle
l’écriture poétique, vous pouvez avoir la dimension de ce que pourrait être
l’interprétation analytique 21 ».
La prise en compte des différentes dit-mensions dans l’usage nouveau du signifiant
que permet l’interprétation permet à Lacan de rompre avec la conception saussurienne
du signe et la linguistique qui s’en est déduite. « La linguistique est une science très mal
orientée. Elle ne se soulève que dans la mesure où un Roman Jakobson aborde fran-
chement les questions de poétique. La métaphore, la métonymie, n’ont de portée pour
l’interprétation qu’en tant qu’elles sont capables de faire fonction d’autre chose, par
quoi s’unissent étroitement le son et le sens 22 ».
L’usage que fait le psychanalyste de la métaphore et de la métonymie n’a cependant
pas la même visée que le poète qui vise l’effet esthétique, qui libère un plus-de-jouir qui
lui est propre. Le psychanalyste, comme dans le mot d’esprit, doit viser l’éthique, c’est-
à-dire la jouissance. « C’est même en ça que consiste le mot d’esprit. Ça consiste à se
servir d’un mot pour un autre usage que celui pour lequel il est fait, on le chiffonne un
peu, et c’est dans ce chiffonnage que réside son effet opératoire. 23 » La poétique nouvelle

20. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », texte établi par J.-A. Miller, Ornicar ?, no 17/18, printemps 1979, p. 13.
21. Ibid., p. 15.
22. Ibid., p. 16.
23. Ibid., p. 21.

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Pas d’écoute sans interprétation

que Lacan met au jour par l’interprétation n’est pas liée au beau, mais elle touche à la
jouissance comme le mot d’esprit qui déclenche un plus-de-jouir particulier. « Nous
n’avons rien à dire de beau. C’est d’une autre résonance qu’il s’agit, à fonder sur le mot
d’esprit. Un mot d’esprit n’est pas beau. Il ne se tient que d’une équivoque, ou, comme
le dit Freud, d’une économie. 24 »
Cette résonance permet d’élever le dire à la hauteur d’un événement, comme le
symptôme. « Remarquez j’ai pas dit la parole, j’ai dit le dire, toute parole n’est pas un
dire, sans quoi toute parole serait un événement ce qui n’est pas le cas, sans ça on ne
parlerait pas de vaines paroles. Un dire est de l’ordre de l’événement 25 ».

Se lire comme une hirondelle

Le troisième chapitre du Séminaire Encore se termine par un très bel apologue qui
situe le point où aboutit la lecture de l’inconscient dans une psychanalyse. Non seule-
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ment une psychanalyse apprend à lire, mais elle apprend à « se lire », avec le même effet
réflexif que la pulsion. La pulsion est acéphale. Elle consiste à se faire voir, chier, bouffer,
entendre. Lorsque l’on atteint ce point, cette absence du moi où se tient un nouveau
savoir, Lacan soutient que « nous sommes dans le registre du discours analytique 26 ».
Dans ce discours, il n’y a plus d’opposition entre le lecteur et le texte, les deux s’inter-
pénètrent. Plus de moi pour prendre en charge la lecture. Ça se lit.
L’apologue final reprend l’exigence du début du chapitre : dans le discours analy-
tique, situer la fonction de l’écrit, mais en le déplaçant. Au début du chapitre, il est
dit : « Il est bien évident que, dans le discours analytique, il ne s’agit que de ça, de ce
qui se lit, de ce qui se lit au-delà de ce que vous avez incité le sujet à dire 27 ». Et à la fin
du chapitre, dans l’apologue, on passe de lire « à se lire ». Lacan interroge non seulement
l’inconscient, mais le sujet de l’inconscient, le lien qu’il entretient avec l’Autre du
discours psychanalytique.
Cet apologue se présente comme une lecture du « grand livre du monde ». Lacan y
voit le vol d’une abeille et le vol des hirondelles. L’abeille va de fleur en fleur, elle butine.
Un savoir produit une lecture de cette action. L’abeille transporte au bout de ses pattes
le pollen d’une fleur sur une autre. Lire le vol des abeilles, c’est savoir qu’elles servent à
la reproduction des plantes. Mais l’abeille le sait-elle ? De même, dans le vol des oiseaux,
on peut lire qu’il va faire de l’orage. Lacan prend l’exemple du vol des hirondelles, animal
auquel il s’intéresse depuis « Fonction et champ de la parole et du langage 28 ». Mais la
question nous est posée : est-ce que l’hirondelle lit la tempête ?
Lacan n’a pas encore à sa disposition la catégorie du parlêtre, mais il glisse du sujet
de l’inconscient à un mode du vivant qui, contrairement à l’hirondelle, est un vivant

24. Ibid., p. 16.


25. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 18 décembre 1973, inédit.
26. Lacan J., Encore, op. cit., p. 37.
27. Ibid.
28. Cf. Lacan J., «Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, op. cit., p. 272.

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Éric Laurent, L’interprétation : de l’écoute à l’écrit

supposé savoir lire. « Et ça n’est rien d’autre, votre histoire de l’inconscient 29 ». Lacan
donne alors une très belle et simple définition du parcours d’une analyse « vous [...]
supposez [ce sujet] pouvoir apprendre à lire 30 ». Puis vient le paradoxe final. « Seule-
ment ce que vous lui apprenez à lire n’a alors absolument rien à faire, en aucun cas, avec
ce que vous pouvez en écrire. 31 » La procédure de la passe permet bien de rendre compte
de la façon dont un sujet se lit dans une analyse et comment il a appris à lire. Par contre,
ce qu’on peut en écrire, ce sont des lettres qui renvoient aux fonctions logiques que l’ex-
périence de la psychanalyse révèle. Les équivoques de la langue qui font l’inconscient
n’ont aucun rapport avec ces lettres. De façon radicale, le sujet de l’inconscient est
logique et non psychologique. C’est une logique où s’entremêlent les jeux de l’écriture
et de la lecture comme la poésie baroque pouvait s’enchanter des jeux de la rive avec
l’onde. Le littoral de la lettre et de la jouissance nous enchante des jeux de la lecture et
de l’écriture pour en arriver au point où nous n’avons plus besoin de l’outil du fantasme
pour « se lire ».
© L'École de la Cause freudienne | Téléchargé le 15/03/2022 sur [Link] via Université Paris 8 (IP: [Link])

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29. Lacan J., Encore, op. cit., p. 38.


30. Ibid.
31. Ibid.

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