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RCE entre Perse et Europe RYO mca Ta Florence Hellot-Bellier et Poe CLE y) a Sous la direction de Florence Hellot-Bellier et Irene Natchkebia LA GEORGIE ENTRE PERSE ET EUROPE L’Harmattan Los? TIFLIS / TBILISSI ET L'EMERGENCE DE L*INTELLECTUEL MUSULMAN ‘THIERRY ZARCONE CNRS-EHESS, Etudes turques et ottomanes, Paris RESUME “Tiflis/Tbilissi est Yun des ficux oft natt et s’épanouit le penseur et, plus tard, intellectuel musulman. Au croisement de plusieurs influences, ect intetlectuel, qui svexprime dans trois langues (le ture, le person et le russe), découvre la modemité ‘européenne A travers ses nombreux contacts avec son voisin ottoman et & Mécole dus ‘colonisatenr russe, C'est grace A ses efforts que Ia ville accutille une éole modeme, un cercle litéraire, un théAtre et une presse musuimane en langue russe, en langue persane et bientOt, en dépil de Puppusition russe, on langue turguc. Cette situation permet !'émergence et Ia diffusion d'un sentiment identitaire et du goit pour Ja liberté et pour Pidée de nation. ‘Mots-clés : intellectuel, réformisme, presse, ottoman, littérature, théatre, a0I88 ardoggala Sgbeoiigte ofhywasOgexwTG seingGjdol BygAGnbs seo aobjomaegob — gso-qcor yabTgbysemge6gha ogegogeas. — Aogoura gogeegbob — boxygemgeosihy —Byngio, bad bsby (@rycigymuose, Lasrbyeroe eo gbyerowe) — AgdyggerBo 88 Balisalldn oBhgeadoarsegdse mobsigetngy ggenss mdse Ag brBwugdorab ses Bqb ymEbabshridms bymrrobos6 Shogssoragbeys6o JobisJGysob Reb o@dnohioby. Boon dagwalbggos Wyonacse mBoswob'o ‘ByoJd5s er6sdgerogg bobPogergdgme, modasssaegene Fei, mgseo so Aghauadya Saabs cybyce, Liosbyse > ~ Gybgdob Pobsssdseagedob Bogbawsgee, — Boag ogedgme gb bg. ofggotds Loggsgos’ bgsea Ayahyer Igbeodins Fmdnb awpdgndobo wo nogobyysegdob gedbotol, EoGonGssenGo aggoh seBmgybjtobs wo Bead gogsgueIeol Laygobder bodgage: oBGoadoyeee. GaBoddo'bd, Adgbs, ebieger, MOGyMGIGD HIGHS. ABSTRACT ‘Tiflis/ Thilisi was a place where the Muslim thinker appeared, and became later a Muslim intellectual. At the crossroads of many influences, this intellectual, who masters several languages (the Turkish, Persia and Russian languages), was initiated to the European modernity through its contacts with his Ottoman reighbors 300 LA GEORGIE ENTRE PERSE ET EUROPE and at the Russian schools. Thanks to his efforts, modem school, literary society, theatre and Muslim press in Russian and Persian, appeared in Tbilisi; notwithstanding the opposition of the Russians, the press was also published in Turkish language. These circumstances permitted the emergence and spread of ideas of identity, freedom and nation, Keywords: Intellectual, reformism, press, Ottoman, titerature, theatre, Au miliew du xtx° siécle, vingt ans aprés la conquéte russe du Caucase qui met un terme 4 occupation iranienne de la région, la ville de Tiflis émerge, bien avant Bakou, comme capitale administrative et culturelle de la Trenscaucasie (1841). La ville est, d'aprés Tolstol, une ville civilisée'. Elle posséde une population variée ; comme les autres villes du Caucase, la majorité en est constituée par les Géorgiens et les Arméniens. Viennent ensuite les Russes et deux importantes communautés, les Iraniens et les Turcs. Tiflis est surtout, ce qui explique entre autres la présence df Iraniens, un important centre de commerce iranien ct le seu! endroit du Caucase oli est établi un consulat iranien 7, La ville est aussi, pour les Iraniens, une porte vers la Russie et l'Europe, empruntée par plusieurs diplomates et commergants, et une étape pour ces mémes Iraniens qui désirent se rendre a Istanbul *, Culturellement, le Caucase est sous influence iranienne depuis I’époque safavide (XVI° siécle) et la conversion foreée au chiisme d'une partie de ses musulmans. Lorsque la région devient définitivement russe aprés 1830, cette influence iranienne se maintient 4 travers la madrasseh et la religion, servic par une caste puissante, celle des oxlama. Mais la Russie s’impose & son tour administrativement et culturellement. Elle fonde trés vite des écoles, la premigre a Tiflis en 1803, pour russifier les musulmans turcophones et former des fonctionnaites coloniaux ; d'autres écoles suivent dans Jes autres villes du Caucase *. Enfin Tiflis occupe une place notable dans Phistoire des intellectuels musulmans dont I’action ne s’exerce pas seulement 4 Bakou ou A Gandja mais également dans cette ville. L’intellectue! musulman se trouve, si l’on peut s’exprimer Hamid 1973, p. 79. ? Adamiyyat 1970-71, p. 15-23. ? Bakhach 1978, p. 35, “ Baykara 1966, p. 106. LTEMERGENCE DE LINTBLLECTVEL MUSULMAN 301 ainsi, pris entre deux traditions culturelles qui ne sont pas les siennes propres et qui ne s’expriment pas dans sa langue, auxquelles il va donc s’opposer : Viranienne, celle de l’ancien maitre, incarnée par la madrassch et son enseignement conservateur, et la russe, celle du nouveau maitre, qui entraine russification et assimilation, c’est-a-dire porte d’identité et de liberié. On peut retenir pour histoire de ces intellectucls musulmans une périodisation en trois moments : le premier qui comprend la période qui va de la fin du XVII" siécle aux années 1830, est une période de précurseurs, de penseurs qui appartiennent encore au milieu des oulama mais qui déja s’en distinguent ; 1a seconde période, qui va des années 1830 environ jusqu’en 1905, est celle de l’émergence de Vintellectuel, d'un penseur soucieux de remplacer la madrasseh par une école modeme inspirée du modéle européen 4 travers l’exemple ottoman ; c’est la période qui intéresse cette étude. Quant Ala derniére période qui va de 1905 jusqu’aux purges staliniennes de 1937-1938, crest une époque de maturité de ces intellectuels, celle d'un engagement social et politique profond, ct celle de la fracture entre Vintellectuel qui se risque dans I’aventure socialiste et sovistique et celui qui préfére Vexil. LES PRECURSEURS, DU PENSEUR A L"INTELLECTUEL Les précurseurs du réformisme azerbaidjanais ne sont pas encore des intellectuels mais plut6t des penseurs. Leurs écrits sont lus par une minorité, ils ne publient pas de journaux mais commencent & reconnaitre néanmoins que toute tentative de réforme de la société musulmane doit passer par une réforme de 1’écolc. Les premiers noms sont ceux de Molla Panah Vagif (mort en 1797) - il est conseiller du khan du Karabagh — et Molla Vai Vidadi (m. 1809), un poate. A cette Epoque, les Russes ne sont pas encore présents dans le Caucase et ces penseurs n’ont pu voir la premiére école russe fondée a Tiflis en 1813. Mais dgja le premier personnage s'oppose au clergé chiite et tous deux, sans avoir lu les ouvrages russes ou européens, développent des concepts, en particulier ceux de patrie ct d’Etat, qui deviennent, quelques décennies plus tard, des concepts-clefs sous la plume de leurs successeurs. Tl n’est pas possible a ce stade de parler d’une influence extérieure venant de Turquie ou d’lran. A signaler pour la petite histoire que Molla Panah Vaqif décide de s’installer 4 Tiflis 302 TA GRORGIE ENTRE PERSE ET EUROPE. aprés avoir succombé aux merveilles de la ville, mais ces merveilles sont les femmes géorgiennes *. Avec Pintellectuel musulman proprement dit qui émerge dans les années 1830, se pose la question des influences intelleciuelles, une question qu’il importe de se poser vu la fonction de carrefour culturel occupée par la ville de Tiflis. L’intellectue! turc est un musulman ct sa premiére formation a pour cadre les madrasseh chiites. Il nait donc dans la culture iranienne mais il se construit ensuite trés vite contre elle, Le projet de réforme de l'éducation et de création d'une école moderne est un idéal qui rassemble tous les intellectuels dans ensemble du monde musulman ; l’objectif est d’arracher aux oulama le monopole de |’éducation et de la formation des esprits, de remplacer la science (‘elm) de la madrasseh par la science et la technique moderes (fann/fonun) et d’adopter - ce qui s’est souvent fait d'une maniére irréfléchie — plusicurs concepts d'origine occidentale °, Mais revenons aux influences qui se sont exercées sur ces intellectuels: elles sont de trois sortes, russe, iranienne et ottomane. L’INFLUENCE RUSSE ? LA LANGUE RUSSE ET LES DECEMBRISTES La premiére grande influence provient bien sir de la Russie, dés le début du XIX° siécle. Cette influence russe s’exerce sur deux plans. En premier lieu, en imposant ou en rendant nécessaire I’étude de la langue russe, elle permet aux Tures de lire les modernistes russes et les auteurs européens traduits en russe. Qui pus est, le rattachement du Caucase a la Russie leur donne également la possibilité de voyager dans Pempire, jusqu’aux frontiéres de I’Europe. L’un de ces premiers intellectuels,‘Abbas-Qoli Aqa Bagikhanli (1794-1846), apprend le persan et Harabe, puis il s’initie au russe a Tiflis en 1820. II écrit d’ailleurs que c’est 4 travers cette langue qu'il peut découvrir et comprendre Ja civilisation européenne ’. Ti voyage ensuite en Russie, en Ukraine et en Estonie of il est fonctionnaire de l'administration russe. Précurseur du réveil national ture, ce penseur insiste sur Vimportance de l'éducation et sur I’idée d'une école offrant un enscignement a l’européenne. Comme les penseurs de sa génération cependant, il a écrit dans les langues de élite, le persan et l’arabe ; SPaykara 1966, p. 36-38, 47 Kata 1998, p. 162, 7 Baykara 1966, p. 77. EMERGENCE DE LINTELLECTUEL MUSULMAN 303, seuls l’intéressent le réveil scientifique du pays et sa modernisation. Un autre intellectucl, Hassan Malik-Zadeh Zardabi (1837-1907), diplémé d'une école russe de Tiflis, poursuit ses études A Moscou (agriculture et mathématiques) od il découvre les sociétés seerttes révolntionnaires russes et le socialisme fiangais. De retour dans le Caucase, ill enseigne et fait paraitre le premier journal en langue furque des Tures de Russie (Ekingi). On constaté que !intellectuel musulman utilise avec profit la colonisation russe ; instrument dasservissement se révele un instrument de libération et de découverte d’idées nouvelles. L’influence russe atteint aussi les intellectuels musulmans par Pintermédinire des exilés décembristes, vaincus et exilés aprés leur coup de force, en 1825, en faveur d’un gouvernement constitutionnel. Beaucoup d’entre eux se trouvent dans le Caucase et sympathisent avec les intellectuels tures, avec Bagikhanli, Zardabi, les initiant au libéralisme russe et aux idées de la Revolution frangaise *. On trouve, par exemple, des décembristes dans le comité de rédaction d'un journal russe de Tiflis, le Tifiskive Vedomosti, qui publie en 1832. un ‘supplément en langue azérie ”. LUINFLUENCE IRANIENNE : DIPLOMATES REFORMATEURS: La deuxiéme grande influence est celle d'un Iran modeme qui n’existe encore que dans imagination de certains penseurs et dans les cercles de diplomates persans initiés aux idées de progrés et de libéralisme en Occident. Certains de ces diplomates que l'on peut qualifier de réformateurs ont été en poste a Tiflis, a Istanbul ou a Bombay. Nombre d’entre eux sont opposés 4 la politique despotique snivie par le chah et ils Pencouragent a faire des réformes, Lorsqu’ils ne résident pas a Tiflis, ces diplomates ne passent pas moins fréquemment par cette ville, soit pour s¢ rendre en Russie, soit pour gagner Istanbul. Deux de ces diplomates laissent des traces de leur passage et influencent nettement I’intelligentsia turque caucasienne, 1 s’agit d’abord du consul Mirza Youssouf Khan Mostachar od-Dowleh, en poste dans cette ville en 1860", puis du consul Mirza Hossayn Khan Mochir od-Dowleh qui admire les progrés accomplis par la ville grace A la présence russe. Ce demier devient plus tard ambassadeur a ir * Baykara 1966, W'Bakhach 1978, ¥ Akpnar 1954, p. 47, , 71-90, 132-148. 9. 28-30. 304 LA GEORGIE ENTRE PERSE BT EUROPE. Istanbul, puis ministre en Iran. L’importance des ‘contacts entre intellectuels tures et iraniens éclairés apparait nettement chez Mirza Fath-‘Ali Akhond-Zadeh (1812-1878), l'une des grandes figures du mouvement intellectnel caucasien, Ce dernier entretient une correspondance avec Mirza Youssouf Khan Mostachar od-Dowleh aprés son dépatt de Tiflis. Il révéle ensuite ses amis iraniens ses éctits encore inédits et se rend, en 1863, A Istanbul, 4 !’époque des Tanzimat pour proposer au sultan son projet de réforme de I’alphabet arabe. Tl avait été invité faire le voyage d’Istanbul par son ancien ami, le consul Mirza Hossayn Khan, devenu ambassadeur de Perse/lran prés la Sublime Porte". L’ambassadeur connait bien Vhomme et 2 pu assister a une représentation de son théétre révolutionnaire 4 Tiflis. Il a également gagné V’amitié des principaux réformistes ottomans, Midhat Pacha, ‘Ali Pacha et Found Pacha, et esprit des Tanzimat influence les réformes administratives qu’il fait voter lorsqu’il est vazir en Perse en 1873 '*. Akhond-Zadeh est aussi en relations avec le réformiste iranien Mirza Malkom Khan. Ce demier s’arréte chez lui, 4 Tiflis, en 1872, en yenant d’Istanbul et sur le chemin de Téhéran '*. A cette occasion, les deux hommes parlent de franc-magonnerie et plus précisément de la faramouchkhaneh iranienne dans taquelle les libéraux iraniens ont essayé de se coaliser entre 1858 et 1871, date de son interdiction par le chah L’INELUENCE OTTOMANE : L’ESPRIT DES TANZIMAT La troisiéme influence émane du grand voisin ture, 1’Empire ottoman, Elie ne se manifeste pas avant les années 1870 mais aprés Padoption des réformes du Tanzimat qui introduisent l’ébauche d’un gouvernement constitusionnel en Turquie. En effet, on ne trouve pas mentionné le nom de Namk Kemal, le principal idéologue du courant réformiste des Jeunes Ottomans dont euvre a marqué le réformisme turc, dans les premicrs organes de presse en langue turque, & partir de 1875 (Ekingi), ni dans ceux qui suivent (Diya ~ 1879-1880 ; Diya-yi Qafgasiyya ~ 1880-84 ; Kachkoul ~ 1884). Avant la période des Zarcone 1993, p, 60. ” Bakhach 1978, p, 38, 41-42. % Strauss IFEA —IFRI, p. 1 ¥ Algar 1973, p. 97. Sarin 1968, bs IL, p. 459-462. 18 ; Bakhach 1978, p. 77-132. LTEMERGENCE DEL’ INTELLECTUEL MUSULMAN 305 Tanzimat, on sait néanmoins que certains intellectuels caucasiens ont visité Empire : ‘Abbas-Qoli Aga Bagikhanli s’est rendu en Anatolie et Istanbul, dans la premiére moitié du x1x* siécle, et Akhond-Zadeh a résidé 4 {stanbul dans la seconde moitié du méme siécle. C’est seulement & travers des traductions en russe que les Tures du Caucase ont découvert Namk Kemal. Puis, & la fin du XIX® siécle, ‘Umar Fa’ik No‘man-Zadeh (1872-1938), un journaliste de Tiflis qui a étudié & Istanbul entre 1882 et 1891, écrit dans ses Mémoires qu’a Istanbul, avec les étudiants ottomans, il a appris par cceur et secrétement, les textes interdits de ce célabre révolutionnaire (meshur ingilabci) qu’est Namik Kemal et dont il signale louvre aux Tures du Caucase Nu‘man-Zadeh introduit clandestinement des livres d’école ottomans dans l’école ott il enseigne, dans la ville de Cheki, en 1894 *®. On peut noter que le journal des libéraux iraniens en exil a Istanbul, le célébre Akhtar, publié & partir.de 1879 (ou 1875), trés marqué par les réformes ottomanes des Tanzimat, est Iu dans le Caucase et certainement a Tiflis. Dans ce demier cas, on constate que c'est encore par Pintermédiaire d'Iraniens que l'esprit des réformes se propage dans le Caucase, mais cet esprit-la est puisé & la source otfomane et non en Occident comme cela I’a été avec les diplomates de ce méme pays. Enfin, l’influence ottomane s"impose nettement aprés 1905, avec la venue de maitres d’école ottomans et la lecture de fa presse libérale turque, aprés la Révolution jeune-turque de 1908- 1909 "7. LES ENGAGEMENTS DE L’INTELLECTUEL Voici pour ce qui est de la question des influences. Venons-en maintenant au mode action de intellectuel azerbaidjanais qui se manifeste, ou du moins tente de simposer en priorité, dans les champs de I’éducation (I’école réformée), de Ia presse et du théatre '*. ‘Abbas- Qoli Aga Bagikhanli (1794-1846) caresse un projet de création d’une école 4 Bakou qu’il ne peut pas réaliser. 11 écrit aussi un livre scolaire de morale jamais publié de son vivant mais qui sert de modéle aux pédagogues qui le suivent, L’ouvrage a sans doute circuté sous forme de manuscrit ; accent est mis sur la nécessité de faire appel la Akipnar 1990, p. 88, 89. ¥ Georgeon 1996, XXXVH, 1-2, p. 102-103. ® Baykara 1966, p. 131. 306 LAGHORGIE ENTRE PERSE ET FIMOPE raison, sur l'acquisition du savoir, sur la justice, la modération, ete. |, L’école moderne russe (1830) a certes des avantages puisqu’on y enseigne la science modeme, les mathématiques, la géographie, etc., mais la langue est le russe. C’est un enseignement en langue turque que veulent les intellectuels turcs, un désir qui va de pair, comme I’a écrit Frangois Georgeon, avec ‘la promotion de I’identité azérie ot turque’ ”°, Une amorce d’école moderme est réalisée, dans la ville de Gandja, en 1830, par Mirza Chafi Vazah7!, contemporain de Bagikhanli et auteur du premier livre d’école en langue turque. Mais les écoles modemes apparaissent surtout 4 partir de 1884, sous Vinfluence du Tatar criméen Gaspirali (Gasprinskij/Gasprinski) ”, Quant A la presse, elle constitue pour fa formation des esprits dans Je Caucase musulman et & Tiflis, ua, peut-étre le plus important, des ‘supports des faits d’opinion’, selon l’expression de Jean-Frangois Sirnelli. Les intellectuels jouent en effet un rdle décisif dans la genése, la circulation et la transmission de ces faits @’opinion *. Dans le cas qui nous préoccupe, c’est de la presse en langue turque et du thédire A Tiflis que nous traiterons. Chez les intellectuels de notre période qui va jusqu’en 1905, Ia presse a eu du mal a émerger, limitant d’autant V’action des penseurs et leur désir de forger une opinion publique. C’est & Tiflis que parait pour la premiére fois, en 1832, un supplément en langue tutque attaché au journal russe Tifliskiye Vedomosti (1828), journal qui parait en russe et en géorgien. Ce supplément en ture remplace un supplément en persan (1830) qui n’a aucun succés auprés des lecteurs, indice du déclin plus qu’avancé de cette langue. Le supplément fournit des nouvelles de Russie et du monde et a pour objet de susciter }intérét pour instruction européenne et le développement de l'industrie **, Mais ce n’est pas Porgane d’un cercle d’intellectuels. 11 sert avant tout la propagande russe. Quant a la premiére tentative des intellectuels musulmans d'investir le champ de production des faits d’opinion, elle recoit une fin de non recevoir, Le gouverneur russe rejette en effet, en 1840, la demande d’Akhond-Zadeh et Mirza Chafi Zadeh de créer une maison d'édition. La Russie préfére s’en tenir aux suppléments en langue furgue et réitére en 1841, a Tiflis, avec le journal Zakavkasizkif Altstadt 1992, p. 105-142. * Georgeon 1996, p. 101-102. ™ Baykara 1966, p. 59. 2 Georgeon 1996, p. 101-103. Sirinelli 1996, p. 214. * Bennigsen, Lemercier-Quelquejay 1964, p. 22-23 ; Baykara 1966, p. 54. [L'BMERGENCE DE LINTELLECTUEL MUSULMAN 307 Vesinik (fermé en 1846) 7°. Les intellectuels turcs en sont donc réduits 4 s’exprimer dans des journaux russes. C’est le cas d’Akhond-Zadeh et de Baqikhanli qui collaborent au journal russe de Tiflis, Kavkaz, (1846-1918). Le premier journal ture, Ekingi [Le Laboureur] parait 4 Bakou en 1875 mais les caractéres d’imprimerie arabe viennent de Titlis. II est publié par Hassan Malek-Zadeh Zardabi qui a étudié a Tiflis puis 4 Moscow. Quant a la presse de langue turque a Tiflis, on note la parution de trois journaux entre 1879 et 189: Le Diya [Lumiere], revue littéraire et religieuse, dont soixante-seize numéros paraissent de 1879 4 1880 et qui devient en 1880, le journal Diya-yi Qafgasiyya {Lumiére du Caucase]; aprés la parution de quatre-vingt dix-sept numéros, ce journal est ensuite transféré, en 1884, 4 Chemakha (11 numéros) ; le journal Kachkoul, parait de 1884 4 1891, partiellement en arabe et en persan®. Certes ces journaux écrits dans une langue littéraire et en caractéres arabes ne touchent pas les masses et ne permettent pas la constitution d'une opinion. Is introduisent néanmoins les idées de réforme, de modernité, de liberté dans les milieux intellectuels, Si ces idées ne peuvent atteindre directement le ‘grand peuple’, elles ne le matquent pas moins indirectement par Pintermédiaire des écoles modernes dans lesquelles enseignent beaucoup de nos intellectuels. Le thédtre est un support des faits d’opinion certainement plus efficace que la presse ct I’écrit dans cette période d’émergence de Vintellectuel musulman, Il est d’ailleurs, comme dans Empire ottoman, le principal canal de pénétration des idées occidentales. Son principal instigateur Akhond-Zadeh, que ’on compare au Moliére des Frangais ou au Gogol des Russes, compose ses premieres pi¢ces en turc dans les années 1850. Il n'est pas autorisé par la censure russe 2 les faire imprimer en ture. Il les traduit donc en russe ct elles sont jouées dans cette langue 4 Saint-Pétersbourg en 1850, puis a Tiflis, en 1851, toujours en russe. On date d’ailleurs de cette période la construction du premier théatre de cette ville. Imprimées en russe & Tiflis, en 1853, elles le sont en turc, six ans plus tard. Le public musulman ne peut écouter le théatre d’Akhond-Zadeh en turc qu’en 1873, au gymnase de Bakon lorsque Hassan Maick-Zadeh Zardabi qui y est professeur, le met en scéne, C’est le début d’un véritable *Baykara 1966, p. 54. ™ Bennigsen 1962, p. 23, 30-31. 308 LA GEORGIE ENCTRE PERSE BT EUROPE, engouement pour le thédtre d’Akhond-Zadeh et de nombreux autres professeurs, dans I’ensemble du Caucase, mettent en soéne ses piéces avec l'aide de leurs éléves, assurant ainsi la diffusion de ses idées : supprimer la barriére culturelle qui sépare la ville du village, permettre tous Paccés au savoir et favoriser sa diffusion, transmettre la civilisation 4 tout le pays, combatire le conservatisme, l'ignorance. Grice au théitre, les idées d’Akhond-Zadeh, qui sont aussi celles des autres intellectuels turcs, se propagent dans le pays et touchent un large public, public que les journaux n’auraient jamais atteint car Ja langue du thédtre est la Jangue parlée, Akhond-Zadeh disait qu’il faut, pour diffuser une pensée, investir en premier lieu le champ du culture et non celui du politique 2”. La transmission des idées de réforme passe aussi par les cercles littéraires que les penseurs et les intellectuels tures constituent dans les villes du Caucase. Le plus important cercle de Tiflis, le Divan-e Hekmat [Cercle philosophique], a été créé par Mirza Chafi Vazah ; y adhérent de nombreux poétes et penseurs de Tiflis parmi lesquels des Géorgiens et des Arméniens et méme un orientaliste allemand, F. Bodenstedt. Baqikhanli crée lui aussi un cercle influent, Golestan [La Roseraie}, dans la ville de Kouba. A partir de la deuxitme moitié du XIX® sigcie, on compte des sociétés de pensée similaires dans les principales vilies du Caucase musulman **. Le réle social et politique de ce cénacle d’intellectuels musulmans peut étre apparenté 4 celui joué par les loges maconniques et les académies dans la France ancien régime ; il coalise les esprits isolés et consolide leur action. CONCLUSION Le xix® siécle est en Azerbaidjan une période de découverte de P’Occident et de gestation des idées. Le réformisme musulman est déja présent mais il manque de moyens et connait des oppositions venant du pouvoir en place, la Russie. Dans un registre different, les libéraux ottomans connaissent les mémes problémes puisque le sultan Abdol- Hamid II suspend fa Constitution en 1877 et exile les penseurs réformistes. A Tiflis, une certaine tolérance en matiére de censure favoris¢ apparition du journal Charg-e Rous/L ‘Orient russe en 1903, le deuxiéme grand journal politique en langue turque, trente-cing ans 2” Baykara 1966, 163. % Yiiksel s. d., p. 37 ; Baykara 1966, p. 119. {EMERGENCE DEL INTELLECTUBL MUSULMAN 309 aprés l’Ekingi de Bakou. Les plus grands noms de l’intelligentsia musulmane du Caucase et du monde tatar y collaborent: les Caucasions ‘Omar Fa’ik Nu‘man-Zadeh et Mehmed Amin Rassoul- Zadeh, les Tatars Ahmad Aga Oghli (Agaoglou), ‘Abd al-Rachid Tbrahimov et ‘Abd-Allah Boubi, etc. 7°. Ce journal public par ailleurs en 1903 le premier éorit de Rassoul-Zadeh (1884-1954), alors agé de 19 ans *°, article dans lequel ce célébre politique manifeste déja ses idées nationalistes. Rassoul-Zadeh est l'un des rares_ intellectuels caucasiens & avoir joué un role politique 4 Ja fois en Azerbaidjan, en Turquie et en Iran ct 4 avoir conau les révolutions qui ont transformé ces pays au début du sigcle, en Azerbaidjan en 1905, en Iran en 1906, en Turquie en 1908, Rassoul-Zadeh se trouve en effet 4 Téhéran en 1908 od il publie le joumal /ran-e Now qui est, d’aprés Browne, le plus important et le mieux connu des journaux iraniens et le premier 4 apparaitre dans un format européen "". Jran-e Now qui devient un modéle pour les autres journaux, aborde la question des réformes sociales ct fait Vhistoire du socialisme européen, s’employant & propager en Iran, pour la premiére fois, les fondements du marxisme. En 1911, le journal devient Porgane du Parti Démocrate que dirige Rassoul-Zadeh jusqu’en 1912. En Azerbaidjan, la Révolution russe de 1905 accorde plus de liberté aux intellectuels musulmans. La presse prend son essor, surtout 4 Bakou, et multiplic leur pouvoir. Toutefois, c’est A Tiflis que parait, en 1906, tun des plus célbres journaux de I’Orient musulman et le premier quotidien satirique, Molla Nasreddin, publié par Djalil Mohammad-Qoli Zadeh (mort en 1932), un éléve d’Akhond-Zadeh et collaborateur du Charg-e rous **, Lu en Turquie, en Iran et jusqu’aux Indes, le journal contribue également a diffuser I’idée de réforme chez ies musulmans du Turkestan, 4 Boukhara et a Tachkent. Le Molla Nasreddin combat toutes les formes de conservatisme et lutte surtout contre le fanatisme religieux du clergé chiite, mais il dénonee aussi les grands propriétaires fonciers et les inégalités sociales ; c’est un précurscur de la presse socialiste. Remarquons, pour conclure, qu’enire 1870, date de parution du premier joumal en langue musulmane dans le Caucase, et 1905, on compte dix périodiques pour 2 Bennigsen, Lemerciet-Quelquejay 1964, p. 5-46 ; Yilksel s. d., p. 98-99. 2 Yaksel s, d., p. 144 ; Simsir 1995, p, 5-6. 31 Browne 1906, vol. IV, 1966, p. 243, 334. * Bennigsen, Lemercier-Quelquejay 1964, p. 124-128 ; Bennigsen 1962, p. 505- 520 ; Vikkse p. 113+115 ; Akhondof 1979, p. 24-89. 310 LA GEORGTE ENTRE PERSE BT EUROPE ensemble des musulmans de Russie, du Caucase, du monde tatar, d’Asie centrale, du monde kazakh et de Sibérie. Or cing sont publiés en langue turque du Caucase et quatre ont été imprimés A Tiflis *. La ville constitue bien, sans qu’il soit permis d’en douter, le principal péle du processus de formation et d’émergence non pas du seul intellectuel ture du Caucase mais également de ’intellectuel musulman de Russie, BIBLIOGRAPHIE Adamiyyat, F., 1970-71, Andicheha-ye Mirza Fath-‘Ali Akhundzada (Les pensées de Mirza Fath-'Ali Akhond-Zadeh], Téhéran. 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