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Objectivité et Connaissance selon Weber

Transféré par

Sébastien Urien
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© © All Rights Reserved
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Objectivité et Connaissance selon Weber

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Max WEBER (1864-1920)

Essais sur la théorie


de la science
Premier essai :
“L'objectivité de la connaissance dans les sciences
et la politique sociales ” (1904)

Traduction de l’Allemand et introduit


par Julien Freund

Un document produit en version numérique par Gemma Paquet, bénévole,


Professeure retraitée du Cégep de Chicoutimi
Courriel: mgpaquet@[Link]

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"


Site web: [Link]
Une bibliothèque fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, sociologue

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque


Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: [Link]
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 2

Cette édition électronique a été réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure à
la retraite du Cégep de Chicoutimi à partir de :

Max WEBER
Essais sur la théorie de la science
[Un recueil d’articles publiés entre 1904 et 1917]

Premier essai :
“L'objectivité de la connaissance dans les sciences
et la politique sociales ” (1904)

Une édition numériques réalisée à partir de l’ouvrage Essais sur la théorie de la science.
Traduit de l’Allemand et introduit par Julien Freund. Paris : Librairie Plon, 1965, 539
pages. Collection : Recherches en sciences humaines, no 19.

Un recueil d’essais publiés entre 1904 et 1917.

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times, 12 points.


Pour les citations : Times 10 points.
Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft


Word 2004 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition complétée le 1er août 2006 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.


Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 3

Premier essai 1

L'objectivité de la connaissance
dans les sciences
et la politique sociales

Par Max Weber


[1904]

Retour à la table des matières

1 Les appels de notes avec des lettres en minuscules (a, b, c…) sont celles de Max Weber, les
autres, en chiffres arabes, entre parenthèses, avec hyperliens (1, 2, 3), sont celles du traduc-
teur. Nous avons regroupé les notes du traducteurs à la fin de chacun des essais JMT.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 4

La première question * par laquelle on accueille d'ordinaire chez nous la paru-


tion d'une revue de science sociale et surtout de politique sociale [147], ou encore
un changement dans son comité de rédaction, est la suivante : quelle est sa « ten-
dance » (2) ? Nous non plus, nous ne saurions nous dérober à cette question. Aus-
si, à la suite des remarques exposées dans la Présentation (3), convient-il d'ouvrir
ici un débat sur le problème des principes. Nous aurons- ainsi l'occasion de mettre
en lumière, en de multiples directions, ce qui, à notre avis, constitue l'originalité
du travail « scientifique » en général dans les sciences sociales. Cela peut être
utile, sinon au spécialiste, du moins à maint lecteur peu familiarisé avec la pra-
tique du travail scientifique, bien qu'il s'agisse ou, plutôt, précisément parce qu'il
s'agit de « choses évidentes ».

En plus de l'accroissement de nos connaissances dans l'ordre des « conditions


sociales de tous les pays », donc des faits de la vie sociale, l'Archiv, depuis qu'il
existe, s'est donné explicitement pour but d'éduquer aussi le jugement à porter sur
les problèmes pratiques de la vie sociale, et de ce fait - dans la mesure à vrai dire
bien modeste où l'on peut exiger un tel but de savants en tant qu'ils sont des
hommes privés - de faire la critique du travail politico-social pratique, jusques et
y compris celui des organes législateurs. Toutefois, dès l'origine, l'Archiv tenu à
être une revue exclusivement scientifique, à ne travailler qu'avec les moyens de la
recherche scientifique. Le premier problème qui se pose est donc le suivant :

* Dans la première section de cette étude où l'on parle expressément au nom de la rédaction et
où l'on fixe les tâches de l'Archiv, il ne s'agit évidemment pas des opinions privées de l'auteur
de cet article, mais au contraire de déclarations qui ont été approuvées explicitement par le
comité de rédaction. En ce qui concerne la deuxième section, la responsabilité pour la forme
et le fond incombe uniquement à l'auteur de ces pages.
L'Archiv ne glissera jamais dans l'ornière des opinions d'une école déterminée. On en
trouvera la garantie dans le fait que les points de vue non seulement des collaborateurs, mais
aussi des membres du comité de rédaction ne sont en aucune façon identiques, même en ce
qui concerne les questions de méthode. D'un autre côté cependant, l'accord sur certaines con-
ceptions fondamentales a été la présupposition commune des membres de la rédaction qui ont
pris en charge la revue. Cet accord porte spécialement sur l'appréciation de la valeur de la
connaissance théorique sous certains points de vue « unilatéraux » ainsi que sur l'exigence
d'une construction de concepts rigoureux et d'une séparation stricte entre savoir empirique et
jugement de valeur, telle qu'elle est préconisée ici -naturellement sans aucune prétention d'ap-
porter quoi que soit de «neuf ».
L'étendue considérable de la discussion (sub II ) et la répétition fréquente de la même
idée sont exclusivement au service d'un même but : obtenir par ces explications le maximum
possible de compréhension commune. A cet effet, nous avons passablement négligé - pas
trop, espérons-le - la précision de l'expression et pour la même raison nous avons complète-
ment abandonné l'idée d'une recherche systématique au profit d'une succession de quelques
points de vue méthodologiques. Sinon nous aurions été amené à soulever une multitude de
problèmes épistémologiques qui sont, en partie, beaucoup plus profonds que ceux que nous
avons évoqués. Il ne s'agit pas ici de faire de la logique, mais d'utiliser à notre profit certains
résultats de la logique moderne, pas plus qu'il ne s'agit de résoudre des problèmes, mais d'ex-
poser clairement leur signification au profane. Quiconque connaît les travaux des logiciens
modernes - je ne cite que ceux de Windelband, de Simmel, et, pour notre propre but, spécia-
lement ceux de Heinrich Rickert - remarquera tout de suite que pour tout ce qui est essentiel
nous leur avons emboîté le pas (1).
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 5

comment ce but se laisse-t-il concilier en principe avec cette limitation à des


moyens purement scientifiques ? Lorsque l'Archiv permet à ses collaborateurs de
juger dans ses colonnes des mesures législatives et administratives ou des propo-
sitions pratiques en faveur de telles mesures, que signifie cela ? Quelles sont les
normes de ces jugements ? Quelle est la validité des jugements de valeur que
formule celui qui se pose ainsi en juge ou qu'allègue l'écrivain qui en fait le fon-
dement des propositions pratiques qu'il recommande ? En quel sens se maintien-
nent-ils encore sur le terrain de la discussion scientifique, puisqu'il faut chercher
la caractéristique de la connaissance scientifique dans la validité « objective » de
ses résultats considérés comme des vérités ? Dans la première partie nous expose-
rons notre point de vue sur cette question pour pouvoir répondre dans la seconde
à une autre, plus large - en quel sens y a-t-il des « vérités objectivement valables »
dans le domaine de la vie culturelle en général - question que l'on ne saurait élu-
der, vu le changement constant et la lutte ardente [148] concernant les problèmes
en apparence les plus élémentaires de notre discipline, sa méthode de travail, sa
manière de former ses concepts et la validité de ceux-ci (4). Nous ne nous propo-
sons pas ici d'apporter des solutions, mais de présenter les problèmes - notam-
ment ceux auxquels notre revue doit accorder son attention pour satisfaire aux
exigences de son oeuvre passée et future.

Retour à la table des matières

Nous savons tous que la science qui est la nôtre, de même que - à l'exception
peut-être de l'histoire politique - toutes les sciences qui ont pour objet des institu-
tions et des événements culturels humains, sont issues historiquement de considé-
rations Pratiques. Élaborer des jugements de valeur sur certaines mesures de poli-
tique économique, tel fut le but immédiat et, au départ, unique de notre discipline.
Elle a été une « technique » à peu près au sens où les disciplines cliniques des
sciences médicales le sont. Or, on sait comment cette situation s'est modifiée petit
à petit, sans que l'on ait cependant réussi à établir une séparation de principe entre
la connaissance de l. « étant » [Seeinde] et celle du « devant-être» [Seinsol-
lende]. Une double opinion fit échec à cette distinction. Tout d'abord celle qui
conçoit que des lois immuablement identiques régiraient les phénomènes écono-
miques et puis celle qui croit qu'un principe univoque du développement les régi-
rait et que, en conséquence, dans le premier cas, - le devant-être se confondrait
avec l'étant immuable, - dans le second cas - avec le devenant [Werdende] inéluc-
table. Avec l'éveil du sens historique prévalut dans notre science une combinaison
d'évolutionnisme éthique et de relativisme historique qui essaya de dépouiller les
normes éthiques de leur caractère formel, de déterminer le contenu de la sphère
de l' « éthique » en y introduisant l'ensemble des valeurs culturelles et d'élever
ainsi l'économie politique à la dignité d'une « science éthique » fondée sur des
bases empiriques (5). En marquant l'ensemble des divers idéaux culturels pos-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 6

sibles du sceau de l' « éthique », on ne réussit qu'à laisser s'évanouir la dignité


spécifique des impératifs éthiques sans gagner quoi que ce soit pour la « validité
objective » de ces idéaux. Malgré tout, nous pouvons et nous devons éviter ici
une discussion de principes : nous nous en tenons simplement [149] au fait que,
aujourd'hui encore, l'idée confuse que l'économie politique élabore et doit élabo-
rer des jugements de valeur à partir d'une « conception du monde » économique
n'est pas encore abandonnée et, on le comprend aisément, reste tout particulière-
ment familière aux praticiens.

Nous voudrions affirmer d'emblée que notre revue, représentante d'une


science empirique, doit rejeter en principe ce point de vue. En effet, nous ne pen-
sons pas que le rôle d'une science de l'expérience puisse jamais consister en une
découverte de normes et d'idéaux à caractère impératif d'où l'on pourrait déduire
des recettes pour la pratique.

Quelle est la conséquence de cette position ? Il ne s'ensuit nullement qu'il


faille en général soustraire les jugements de valeur à la discussion scientifique, du
fait qu'ils s'appuient en dernière analyse sur certains idéaux et qu'ils ont par là
même une origine « subjective ». La pratique et le but de notre revue ne pour-
raient que désavouer sans cesse une telle attitude. La critique ne s'arrête pas de-
vant les jugements de valeur. La question est plutôt celle-ci : que signifie et que
vise une critique scientifique des idéaux et des jugements de valeur ? Cela exige
un examen plus approfondi.

Toute analyse réflexive [denkende Besinnung] concernant les éléments ul-


times de l'activité humaine raisonnable est tout d'abord liée aux catégories de la
«fin» et des «moyens ». Nous désirons quelque chose in concreto soit en vertu de
sa « valeur propre » soit comme moyen au service de ce que nous voulons en der-
nier ressort. Ce qui est avant tout accessible immédiatement à l'examen scienti-
fique, c'est la question de la conformité [Geeignetheit ] des moyens quand le but
est donné. Puisque nous sommes en mesure d'établir de façon valable (chaque
fois dans les limites de notre savoir) quels sont les moyens propres ou non à con-
duire au but que nous nous représentons, nous pouvons aussi par cette voie peser
les chances que nous avons d'atteindre en général un but déterminé à la faveur des
moyens déterminés qui sont à notre disposition. Partant, sur la base de la situation
historique, nous pouvons chaque fois critiquer indirectement l'intention comme
pratiquement raisonnable ou déraisonnable suivant les conditions données. De
plus, quand il semble qu'il est possible d'atteindre le but qu'on se représente, bien
entendu toujours dans les limites de notre savoir, nous pouvons déterminer, outre
la réalisation éventuelle du but visé, les conséquences que pourrait entraîner l'em-
ploi des moyens indispensables, puisque [150] tout se tient dans le devenir. Nous
donnons ainsi à celui qui agit la possibilité de mettre en balance [abwägen] les
conséquences voulues et les conséquences non voulues de son activité et de ré-
pondre en mémé temps à la question : que coûte [was kostet] la réalisation du
but désiré relativement aux sacrifices prévisibles d'autres valeurs ? Puisque dans
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 7

la très grande majorité des cas tout but que l'on poursuit « coûte» ou du moins
peut coûter quelque chose en ce sens, personne ne peut éviter de mettre en ba-
lance le but et les conséquences de son activité, pour peu qu'il agisse avec la
conscience de ses responsabilités. Une des fonctions essentielles de la critique
technique que nous avons considérée jusqu'à présent consiste donc à rendre pos-
sible cette confrontation.. Toutefois incliner cette confrontation jusqu'à la déci-
sion, cela n'est plus une tâche possible de la science, mais de l'homme doué de
volonté : c'est lui seul qui. délibère et qui choisit entre les valeurs en cause, en
conscience et selon sa propre conception du monde. La science peut l'aider à se
rendre compte que toute activité et, bien entendu aussi, suivant les circonstances,
l'inaction, signifient par leurs conséquences une prise de position en faveur de
certaines valeurs et par là même en règle générale -bien qu'on l'oublie volontiers
de nos jours - contre d'autres valeurs. Faire le choix, cela est donc son affaire (6).

Nous pouvons encore lui apporter autre chose pour sa décision : la connais-
sance de l'importance de ce qu'il veut. Nous pouvons lui apprendre quels sont
l'enchaînement et la portée des fins qu'il se propose d'atteindre et entre lesquelles
il choisit, en commençant par lui indiquer et par développer de façon logiquement
correcte quelles sont les « idées » qui sont ou peuvent être à la base de son but
concret. Car il va de soi qu'une des tâches les plus- essentielles de toute science
de la vie culturelle humaine est d'ouvrir la compréhension intellectuelle aux
« idées » pour lesquelles les hommes ont lutté et continuent de lutter soit en réali-
té soit en apparence. Cela ne dépasse pas les limites d'une science qui aspire à un
« ordre raisonné de la réalité empirique », pas plus que les moyens qui servent à
l'interprétation de valeurs spirituelles sont des « inductions » au sens courant du
terme. En tout état de cause, cette tâche se situe, au moins en partie, hors du cadre
de la science proprement économique en tant qu'elle obéit à la spécialisation
usuelle qui résulte de la division du travail; ce sont plutôt [151] des tâches de la
Philosophie sociale. Néanmoins, la force historique des idées a, été et reste en-
core si considérable pour le développement de la vie sociale que notre revue ne se
dérobera jamais devant ce problème, mais inscrira son étude au nombre de ses
tâches les plus importantes.

Toutefois, la méthode scientifique de traiter les jugements de valeur ne saurait


pas seulement se borner à comprendre, [verstehen] et à faire revivre [nacherle-
ben] les buts voulus et les idéaux qui leur servent de fondements, elle se propose
de nous apprendre également à porter un jugement « critique » sur eux. Cette cri-
tique ne peut avoir, à vrai dire, qu'un caractère dialectique, ce qui veut dire qu'elle
ne peut être qu'un jugement logico-formel sur la matière contenue dans les juge-
ments de valeur et les idées données historiquement; elle ne saurait être qu'un
contrôle des idéaux d'après le postulat de la non-contradiction interne du voulu
(7). En se fixant ce but, elle peut aider l'homme de volonté à prendre conscience
lui-même à la fois des axiomes ultimes qui forment la base du contenu de son
vouloir et des étalons de valeur [Wertmaßstäbe] dont il part inconsciemment ou
bien dont il devrait partir pour être conséquent. Aider l'individu à prendre cons-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 8

cience de ces étalons ultimes qui se manifestent dans le jugement de valeur con-
cret, voilà finalement la dernière chose que la critique peut accomplir sans s'éga-
rer dans la sphère des spéculations. Quant à savoir si le sujet doit accepter ces
étalons ultimes, cela est son affaire propre, c'est une question qui est du ressort de
son vouloir et de sa conscience, non de celui du savoir empirique.

Une science empirique ne saurait enseigner à qui que ce soit ce qu'il doit faire,
mais seulement ce qu'il peut et - le cas échéant - ce qu'il veut faire. Il est exact que
dans le domaine de notre discipline les conceptions personnelles du monde inter-
viennent habituellement sans arrêt dans l'argumentation scientifique et qu'elles la
troublent sans cesse, qu'elles conduisent à évaluer diversement le poids de cette
argumentation, y compris dans la sphère de la découverte des relations causales
simples, selon que le résultat augmente ou diminue les chances des idéaux per-
sonnels, ce qui veut dire la possibilité de vouloir une chose déterminée. Sous ce
rapport les éditeurs et les collaborateurs de cette revue ne s'estimeront certaine-
ment pas « étrangers à ce qui est humain ». Cependant, il y a loin de cet aveu de
faiblesse humaine à la croyance en une science « éthique » de l'économie poli-
tique qui aurait à tirer de sa matière des idéaux ou encore [152] des normes con-
crètes par l'application d'impératifs éthiques généraux. Il est également exact que
les éléments les plus intimes de la « personnalité », les suprêmes et ultimes juge-
ments de valeur qui déterminent notre action et donnent un sens et une impor-
tance à notre vie, nous les ressentons justement comme quelque chose qui est
« objectivement » d'un grand prix [Wertvolles]. En effet, nous ne réussissons à
nous en faire les défenseurs que s'ils nous apparaissent comme valables parce
qu'ils découlent de nos valeurs vitales suprêmes et qu'ils se développent dans la
lutte contre les résistances que nous rencontrons au cours de notre existence. Sans
nul doute, la dignité de la « personnalité » réside dans le fait qu'il existe des va-
leurs auxquelles elle rapporte sa propre existence et, si jamais dans le cas particu-
lier ces valeurs se situaient exclusivement à l'intérieur, de la sphère de l'indivi-
dualité personnelle, le fait de « se dépenser » [Sichausleben] en faveur des inté-
rêts auxquels elle assigne l'autorité de valeurs devient alors l'idée à laquelle elle
se réfère. En tout cas, la tentative de se faire au dehors l'avocat de jugements de
valeur ne peut vraiment avoir un sens qu'à la condition de croire à des valeurs.
Cependant : porter un jugement sur la validité de cette sorte de valeurs est une
affaire de foi [Glauben] et peut-être aussi une tâche de la pensée spéculative et de
l'interprétation du sens de la vie et du monde, mais ce n'est assurément pas l'objet
d'une science empirique au sens où nous entendons ici la pratiquer.

Contrairement à ce que l'on croit souvent, ce n'est pas le fait constatable par
expérience de la variabilité historique et du caractère litigieux des fins ultimes qui
est décisif pour la séparation entre science et foi. En effet, la connaissance des
propositions les plus certaines de notre savoir théorique - par exemple celles des
sciences exactes, mathématiques ou physiques - de même que l'acuité et la subtili-
té de notre conscience sont d'abord des produits de la culture. Et, si nous pensons
spécialement aux problèmes pratiques de la politique économique et sociale (au
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 9

sens courant du terme), on voit qu'il existe de nombreux et même d'innombrables


problèmes pratiques particuliers à propos desquels la discussion part de certaines
fins unanimement reconnues pour évidentes - songeons par exemple aux crédits
pour cas d'urgence, aux tâches concrètes de l'hygiène publique, à l'assistance aux
déshérités, à des mesures telles que l'inspection du travail dans les usines, aux
conseils de prud'hommes, au contrôle du travail et à une grande partie de la légi-
slation ouvrière - pour se demander uniquement, au moins apparemment, quels
sont les moyens permettant d'atteindre [153] ces fins (8). Même si dans ces cas
nous voulions prendre l'apparence de l'évidence pour la vérité - ce que la science
ne saurait jamais faire impunément - et si nous voulions tenir les conflits qui sur-
gissent au moment de toute tentative d'exécution pratique pour de pures questions
techniques d'opportunité - ce qui constituerait souvent une erreur -, il ne peut nous
échapper que cette apparence d'évidence des étalons axiologiques régulateurs
s'évanouit sitôt que nous passons des problèmes concrets de l'assistance écono-
mique et sociale, relevant de la bienfaisance et de la police, à ceux de la politique
sociale et économique. Le trait caractéristique d'un problème de politique sociale
consiste précisément dans l'impossibilité de le résoudre sur la base de simples
considérations techniques fondées sur des fins établies; au contraire on peut et
l'on doit lutter pour ces étalons axiologiques régulateurs, vu que le problème s'en-
fonce dans la région des questions générales de la civilisation. S'il y a lutte, elle
ne porte pas uniquement - comme on le croit volontiers de nos jours - sur les « in-
térêts de classe », mais aussi sur les conceptions du monde, encore qu'il reste tout
à fait vrai naturellement que, quelle que soit la conception du Monde dont un in-
dividu se fait l'avocat, intervient d'ordinaire de façon décisive entre autres, et à
coup sûr dans une très. large mesure, un degré d'affinité élective. qui lie la con-
ception du monde à l' « intérêt de classe » - pour autant qu'on puisse employer ici
cette dernière expression qui n'est univoque qu'en apparence. De toute façon, une
chose est certaine : plus le problème en question est « général », ce qui veut dire
en l'occurrence plus sa signification pour la culture est importante, moins il est
susceptible d'une solution univoque à partir des matériaux que fournit le savoir
empirique, car plus aussi interviennent les axiomes ultimes, éminemment person-
nels, de la foi et des idées axiologiques. Il est tout simplement naïf de la part de
certains spécialistes de croire encore, à l'occasion, qu'il s'agirait pour la science
sociale pratique d'établir avant tout un « principe » dont on consoliderait la validi-
té scientifique, pour en déduire ensuite de façon univoque les normes destinées à
résoudre les problèmes particuliers de la pratique.

Si nécessaires que soient dans les sciences sociales les discussions de principe
sur les problèmes pratiques, c'est-à-dire si nécessaire qu'il soit de ramener à leur
contenu idéel les jugements de valeur qui s'imposent à nous sans réflexion, et bien
que notre revue [ 1541 se propose de se consacrer spécialement à ce genre de
questions, il n'en reste pas moins vrai que la découverte d'un dénominateur com-
mun [Generalnenner] pratique pour nos problèmes sous la forme d'un ensemble
d'idéaux suprêmes universellement valables ne saurait constituer une tâche ni
pour cette revue ni pour la science empirique en général : une telle tâche serait
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 10

non seulement insoluble en pratique, mais encore contradictoire en soi. Quelle


que soit la manière. dont on interprète le fondement et la nature de l'obligation
des impératifs éthiques, il est certain qu'on ne saurait déduire univoquement de
leur caractère de normes pour l'action concrète et déterminée de l'individu, des
contenus culturels [Kulturinhalte] obligatoires; la chose est d'autant moins pos-
sible que les contenus en question sont plus vastes. Seules les religions positives -
ou plus exactement les sectes liées par des dogmes - sont capables de conférer au
contenu des valeurs culturelles la dignité d'impératifs éthiques valables incondi-
tionnellement. En dehors de ces religions, les idéaux culturels que l'individu se
propose d'actualiser et les devoirs éthiques qu'il doit remplir ont, en principe, une
dignité variable. C'est le destin d'une époque de culture qui a goûté à l'arbre de la
connaissance de savoir que nous ne pouvons pas lire le sens du devenir mondial
dans le résultat, si parfait soit-il, de l'exploration que nous en faisons, mais que
nous devons être capables de le créer nous-mêmes, que les « conceptions du
monde » ne peuvent jamais être le produit d'un progrès du savoir empirique et
que, par conséquent, les idéaux suprêmes qui agissent le plus fortement sur nous
ne s'actualisent en tout temps que dans la lutte avec d'autres idéaux qui sont aussi
sacrés pour les autres que les nôtres le sont pour nous.

Seul un synchrétisme optimiste tel qu'il résulte parfois du relativisme histo-


rique et évolutionniste peut se faire illusion en théorie sur l'extrême gravité de cet
état de choses ou bien en éluder en pratique les conséquences. Bien entendu, dans
tel ou tel cas particulier, sur le plan objectif, il peut être tout aussi conforme au
devoir de l'homme politique pratique de concilier deux opinions opposées que de
prendre parti en faveur de l'une ou de l'autre. Cela n'a toutefois absolument rien à
voir avec l' « objectivité » scientifique. Le «juste milieu » n'est pas le moins du
monde une vérité plus scientifique que les idéaux les plus extrêmes des partis de
droite ou de gauche. Nulle part l'intérêt de la science n'est à la longue davantage
nié que là où l'on se refuse à voir les faits désagréables et la réalité de la vie [155]
dans sa dureté. L'Arcniv combattra impitoyablement cette dangereuse illusion
qui se figure qu'il est possible de parvenir à des normes pratiques ayant une vali-
dité scientifique à la faveur d'une synthèse ou d'une moyenne de plusieurs points
de vue partisans (9). En effet, une pareille illusion, parce qu'elle se plaît à mas-
quer ses propres étalons de valeur sous le couvert du relativisme, est beaucoup
plus nuisible à l'impartialité de la recherche que la vieille croyance naïve des par-
tis en la possibilité de « démontrer » scientifiquement leurs dogmes. Devenir ca-
pables de faire la distinction entre connaître [erkennen] et porter un jugement
[beurteilen] et accomplir notre devoir de savant qui consiste à voir la vérité des
faits aussi bien qu'à défendre nos propres idéaux, voilà tout ce à quoi nous dési-
rons nous habituer à nouveau avec plus de fermeté.

Il y a eu et il y aura toujours - c'est cela qui nous importe - une différence in-
surmontable entre l'argumentation qui s'adresse à notre sentiment et à notre capa-
cité d'enthousiasme pour des buts pratiques et concrets ou pour des formes et des
contenus culturels et celle qui s'adresse à notre conscience, quand la validité de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 11

normes éthiques est en cause, et enfin celle qui fait appel à notre faculté et à notre
besoin d'ordonner rationnellement la réalité empirique, avec la prétention d'établir
la validité d'une vérité d'expérience. Et cette affirmation demeure exacte même si,
comme on le verra encore, les valeurs suprêmes de l'intérêt Pratique sont et se-
ront toujours d'une importance décisive pour l'orientation que l'activité ordonna-
trice de la pensée adopte chaque fois dans le domaine des sciences de la culture.
Car il est et il demeure vrai que dans la sphère des sciences sociales une démons-
tration scientifique, méthodiquement correcte, qui prétend avoir atteint son but,
doit pouvoir être reconnue comme exacte également par un Chinois ou plus préci-
sément doit avoir cet objectif, bien qu'il ne soit peut-être pas possible de le réali-
ser pleinement, par suite d'une insuffisance d'ordre matériel. De même il reste vrai
que l'analyse logique d'un idéal destinée à en dévoiler le contenu et les axiomes
ultimes ainsi que l'explication des conséquences qui en découlent logiquement et
pratiquement au cas où l'on doit considérer que la poursuite a été couronnée de
succès, doivent également être valables pour un Chinois - bien qu'il puisse ne rien
entendre à nos impératifs éthiques et même rejeter (ce que, à coup sûr, il fera sou-
vent) l'idéal lui-même et les évaluations concrètes qui en découlent, sans contester
en quoi que ce soit la valeur scientifique de l'analyse [156] théorique. Certes,
notre revue ne méconnaîtra jamais les tentatives inévitables et sans cesse renouve-
lées en vue de déterminer clairement le sens de la vie culturelle. Au contraire,
elles comptent parmi les produits les plus importants de la vie culturelle, et, éven-
tuellement, parmi les forces agissantes les plus puissantes. C'est pourquoi nous
suivrons en tout temps attentivement le développement des discussions sur la
« philosophie sociale » comprise en ce sens. Bien plus, nous sommes très éloignés
du préjugé selon lequel les réflexions sur la vie culturelle seraient impropres à
rendre service à la connaissance, sous prétexte qu'elles dépasseraient l'ordre rai-
sonné du donné empirique et tenteraient d'interpréter le monde du point de vue
métaphysique. C'est à la théorie de la connaissance qu'il appartient cependant de
déterminer la sphère de ces thèmes; aussi, au regard de notre but, pouvons-nous et
même devons-nous nous abstenir de donner une solution à ces questions. Il n'y a
qu'un point auquel nous tenons fermement, c'est qu'une revue de science sociale
telle que nous l'entendons doit être, pour autant qu'elle s'occupe de science, un
lieu où l'on cherche la vérité qui - pour rester dans l'exemple que nous avons
choisi - prétend à la validité d'une mise en ordre raisonnée de la réalité empirique
même aux yeux d'un Chinois.

Assurément, les directeurs de cette revue ne sauraient interdire une fois pour
toutes ni à eux-mêmes ni à leurs collaborateurs d'exprimer sous forme de juge-
ments de valeur les idéaux qui les animent. Seulement il en résulte deux obliga-
tions importantes. La première : porter scrupuleusement, à chaque instant, à leur
propre conscience et à celle des lecteurs quels sont les étalons de valeur qui ser-
vent à mesurer la réalité et ceux d'où ils font dériver le jugement de valeur, au lieu
de cultiver, comme il arrive par trop fréquemment, des illusions autour des con-
flits d'idéaux par une combinaison imprécise de valeurs de nature très diverse et
de vouloir « contenter tout le monde ». Si l'on respecte scrupuleusement ce com-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 12

mandement, une prise de position de nature pratique non seulement ne saurait


nuire au pur esprit scientifique, mais elle pourra lui être directement utile et même
s'imposer. Au cours de la critique scientifique de propositions législatives ou
autres dispositions pratiques il arrive fréquemment qu'il' ne soit pas possible
d'éclairer de façon nette et compréhensible la portée des motifs du législateur et
les idéaux de l'auteur critiqué autrement qu'en confrontant [157] les étalons de
valeur qui leur servent de fondement avec d'autres étalons et, bien entendu, de
préférence avec les siens propres. Toute appréciation sensée d'un vouloir étranger
ne se laisse critiquer qu'à partir d'une « conception du monde » personnelle et
toute polémique contre un idéal différent du sien ne peut se faire qu'au nom d'un
idéal personnel. Si donc, dans le cas particulier, on s'efforce non seulement de
définir et d'analyser scientifiquement l'axiome de valeur ultime qui fonde un vou-
loir pratique, mais encore de mettre en évidence ses rapports avec d'autres
axiomes de valeur, alors une critique «positive » par une confrontation d'en-
semble de ses rapports avec d'autres axiomes devient inéluctable.

Aussi serons-nous inévitablement amenés à donner dans les colonnes de notre


revue - en particulier à propos du commentaire des lois - la parole à la politique
sociale qui s'occupe de présenter les idéaux, à côté de la science sociale qui s'oc-
cupe de l'ordre rationnel des faits. Toutefois, il ne nous viendrait pas à l'idée de
faire passer pour de la « science » des discussions de ce genre et, de toutes nos
forces, nous nous garderons bien de donner dans une pareille confusion ou mé-
prise. En effet, en ce cas, ce n'est plus la science qui parle. Aussi le deuxième
commandement fondamental de l'impartialité scientifique est-il celui-ci : il im-
porte à tout moment d'indiquer clairement dans ces cas aux lecteurs (et, répétons-
le, avant tout à soi-même) où et quand cesse la recherche réfléchie du savant et où
et quand l'homme de volonté se met à parler, bref d'indiquer à quel moment les
arguments s'adressent à l'entendement et quand au sentiment. La confusion per-
manente entre discussion Scientifique des faits et raisonnement axiologique est
une des particularités les plus fréquentes et les plus néfastes dans les travaux de
notre spécialité. C'est uniquement contre cette confusion que sont dirigées nos
remarques précédentes et non contre l'engagement en faveur d'un idéal personnel.
Absence de doctrine [ Gesinnungslosigkeit] et « objectivité » scientifique n'ont
entre elles aucune espèce d'affinité interne. L'Archiv n'a jamais été, du moins par
intention, un lieu de polémiques contre certains partis politiques ou sociaux et elle
se gardera de le devenir à l'avenir; il sera tout aussi peu un lieu de recrutement
pour ou contre des idéaux politiques et sociaux. Il existe d'autres organes pour
cela. Au contraire, l'originalité de la revue, depuis qu'elle existe, a justement con-
sisté dans le fait qu'elle réunissait d'ardents adversaires politiques en vue d'un tra-
vail scientifique commun et, pour autant que cela dépend de ses directeurs, elle
restera [158] fidèle à cette formule. Elle n'a pas été jusqu'à présent un organe «so-
cialiste », elle ne deviendra pas désormais un organe « bourgeois ». Elle n'exclura
du cercle de ses collaborateurs aucun de ceux qui voudront se placer sur le terrain
de la discussion scientifique. Elle ne saurait être une arène pour « réfutations »,
répliques et dupliques, mais elle ne protégera non plus personne, pas plus ses di-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 13

recteurs que ses collaborateurs, contre une critique objective et scientifique, si


sévère soit-elle, même dans ses propres colonnes. Quiconque ne se sent pas la
force de supporter cela ou qui pense ne pas pouvoir collaborer, même pour la
cause de la connaissance scientifique, avec des personnes qui défendent d'autres
idéaux que les siens, n'a qu'à se tenir à l'écart de la publication.

Hélas! cette dernière phrase - nous ne voulons pas nous bercer d'illusions - dit
aujourd'hui, en fait, beaucoup plus qu'il ne le semble à première vue. Tout
d'abord, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, la possibilité de rencontrer librement
des adversaires politiques sur terrain neutre – celui des sociétés savantes ou de la
discussion des idées - se heurte malheureusement partout, et principalement en
Allemagne, à des obstacles psychologiques, comme le prouve l'expérience. Ce
trait, signe d'un fanatisme partisan et borné ainsi que d'une culture politique peu
évoluée, mérite d'être combattu sans réserves. Il prend dans une revue comme la
nôtre une importance accrue du fait que, dans le domaine des sciences sociales,
l'impulsion pour l'étude des problèmes scientifiques a en général pour origine des
questions pratiques, comme le montre l'expérience, si bien que le simple fait de
constater l'existence d'un problème scientifique contient déjà une union person-
nelle [Personal-union] avec une orientation déterminée de la volonté d'êtres vi-
vants. Dans les colonnes d'une revue qui fait son entrée dans la vie sous
l'influence de l'intérêt général pour un problème concret déterminé, on rencontre-
ra régulièrement la signature de collaborateurs qui s'intéressent personnellement à
ce problème parce que certaines situations concrètes leur semblent en contradic-
tion avec les valeurs idéales auxquelles ils croient ou encore qu'elles semblent les
mettre en péril. L'affinité élective entre des idéaux apparentés créera ensuite la
cohésion de ce cercle de collaborateurs et permettra de faire de nouvelles recrues.
Tout cela donnera à la revue, du moins lorsqu'on y traitera [159] des problèmes
de politique sociale pratique, un certain « caractère » qui accompagne inévitable-
ment toute action commune d'êtres vivants et sensibles, dont les prises de position
valorisantes à l'égard des problèmes ne se laissent jamais entièrement étouffer,
même au niveau de la recherche purement théorique : elles pourront s'exprimer de
la manière la plus légitime dans la critique des propositions et des mesures pra-
tiques compte tenu des présuppositions discutées plus haut.

L'Archiv a vu le jour à une époque où certains problèmes pratiques concernant


la « question ouvrière », au sens courant du terme, se trouvaient au premier plan
des recherches dans les sciences sociales. Les personnalités qui estimaient que les
problèmes que la revue se proposait de traiter étaient liés à des idées de valeur
suprêmes et déterminantes et qui pour cette raison, en devinrent des collabora-
teurs réguliers, furent donc également les représentants d'une conception de la
culture ayant une couleur identique ou du moins analogue. Aussi, tout le monde
sait que, si la revue a refusé fermement d'obéir à une «. tendance », en se limitant
expressément à des études scientifiques et en faisant expressément appel à des
« partisans de tous les horizons politiques », elle n'en possédait pas moins un ca-
ractère au sens indiqué plus haut: Celui-ci fut l'œuvre de ses collaborateurs régu-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 14

liers. Ce furent en général des hommes qui d'une part, malgré leurs divergences
sur d'autres points de vue, visaient un même but, à savoir : protéger la santé des
masses ouvrières et leur donner la possibilité d'une plus ample participation aux
biens matériels et spirituels de notre civilisation, - qui d'autre part considéraient
que le moyen pour atteindre ce but consistait en une combinaison d'intervention
étatique dans la sphère des intérêts matériels et d'une évolution libérale de l'ordre
politique et juridique existant, - et qui enfin, quelle que fût leur opinion sur la
structure de l'ordre social futur, acceptaient pour le présent la forme capitaliste,
non qu'elle leur paraissait la meilleure par rapport aux anciennes formes, mais
parce qu'elle leur semblait pratiquement inévitable et que les tentatives pour lutter
systématiquement contre elle leur apparaissaient non point comme un progrès
mais comme un obstacle à l'accès de la classe ouvrière à la lumière de la culture.
Dans la situation de l'Allemagne moderne - il n'est pas besoin de la préciser ici
davantage - cette attitude était [160] inévitable et pourrait l'être encore de nos
jours. Le succès indiscutable qui couronna cette participation générale à la discus-
sion scientifique fut d'un réel bénéfice pour la revue et constitua plutôt un des
éléments de son rayonnement, peut-être même, dans les conditions données, l'un
des titres justifiant son existence.

Il est indéniable que le développement d'un « caractère » en ce sens peut, dans


le cas d'une revue scientifique, constituer un danger pour l'impartialité du travail
scientifique et il devrait effectivement en être ainsi si le choix des collaborateurs
se faisait. systématiquement à sens unique : dans ce cas le fait de cultiver un tel
« caractère » signifierait pratiquement la même chose que l'existence d'une « ten-
dance ». Les directeurs de ce périodique sont parfaitement conscients de la res-
ponsabilité que cet état de choses leur impose. Ils n'ont pas l'intention de modifier
systématiquement le caractère de l'Archiv ni non plus de le conserver artificielle-
ment par une limitation voulue du cercle des collaborateurs à des savants ayant
des idées politiques bien arrêtées. Ils acceptent ce caractère tel quel et s'en remet-
tent à son « développement » futur. La façon dont celui-ci se formera et peut-être
se transformera, vu l'élargissement inévitable du cercle des collaborateurs, dépen-
dra d'abord de l'originalité des personnalités qui y entreront pour y réaliser un
travail scientifique et qui deviendront ainsi et resteront des familiers de la revue.
Enfin, ce nouveau caractère dépendra aussi de l'élargissement de la sphère des
problèmes, dont le développement constituera un des objectifs de la revue.

Ces dernières. remarques nous mènent à poser la question que nous n'avons
pas encore soulevée, celle de la délimitation matérielle de notre domaine de tra-
vail. On ne saurait lui donner de réponse sans soulever en même temps la ques-
tion de la nature du but de la connaissance dans les sciences sociales en général.
En faisant une distinction de principe entre « jugement de valeur » et « savoir
empirique ».nous avons jusqu'à présent présupposé qu'il existe effectivement une
connaissance valable inconditionnellement, c'est-à-dire un ordre raisonné de la
réalité empirique dans le domaine des sciences sociales. Cette supposition devient
désormais un problème dans la mesure où il nous faut discuter ce que peut signi-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 15

fier, dans nos disciplines, la « validité » objective de la vérité que nous cherchons.
Personne ne peut ignorer que ce problème se pose et qu'il n'est pas soulevé par.
simple subtilité. Il suffit pour s'en convaincre d'observer la querelle autour des
méthodes, des « concepts [161] fondamentaux » et des présuppositions, le cons-
tant changement des points de vue et le continuel renouvellement des « défini-
tions » des concepts employés, ou encore de considérer l'abîme en apparence in-
franchissable entre les formes de la recherche théorique et celles des études histo-
riques, à la manière de ce candidat viennois qui un jour se plaignit amèrement de
constater qu'il y avait « deux sortes d'économie politique ». C'est à ce problème
que nous voudrions consacrer la section qui suit.

II

Retour à la table des matières

Dès sa création, cette revue a traité les objets dont elle s'occupe comme des
phénomènes de nature économico-sociale. Encore que la détermination des con-
cepts et la délimitation des sciences n'aient guère de sens ici, il importe néan-
moins d'élucider sommairement ce que cela signifie.

Exprimé de la manière la plus imprécise possible, l'état de choses fondamental


dont dépendent tous les phénomènes que, dans le sens le plus large du terme,
nous appelons « économico-sociaux » consiste dans, le fait que notre existence
physique ainsi que la satisfaction de nos besoins les plus idéaux se heurtent par-
tout à la limitation quantitative et à l'insuffisance qualitative des moyens exté-
rieurs qui leur sont indispensables, en même temps que leur satisfaction réclame
une prévoyance organisée, le travail, la lutte contre la nature et la socialisation
[Vergesellschaftung] avec d'autres hommes. La qualité d'un événement qui nous
le fait considérer comme un phénomène « social et économique » n'est pas un
attribut qui, comme tel, lui est « objectivement » inhérent. Elle se laisse plutôt
déterminer par la direction de l'intérêt de notre connaissance, telle qu'elle résulte
de l'importance culturelle spécifique que nous accordons à l'événement en ques-
tion dans le cas particulier. Chaque fois qu'un événement de la vie culturelle, con-
sidéré dans les élément! de sa singularité [Eigenart] qui contiennent à nos yeux sa
signification spécifique, est lié directement ou même de la manière la plus indi-
recte possible à l'état de choses fondamental défini plus haut, il renferme ou du
moins il peut renfermer pour autant qu'il en est ainsi, un problème de science so-
ciale. Cela veut dire qu'il devient l'objet d'une science qui se donne pour tâche
d'élucider la portée de cet état de choses fondamental.

[162] Parmi les problèmes d'ordre économico-social nous pouvons en distin-


guer plusieurs sortes. En premier lieu les événements, les complexes de normes,
les institutions, etc., dont l'aspect économique est à nos yeux essentiel du point de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 16

vue de leur importance pour la culture, par exemple les événements propres à la
vie de la bourse ou des banques, qui nous intéressent d'abord et avant tout sous
cet aspect. Il en est généralement ainsi (peut-être pas exclusivement) des institu-
tions qui ont été créées consciemment ou qui sont utilisées à des fins purement
économiques. Nous dirons que ces objets de notre connaissance sont des événe-
ments ou encore des institutions « économiques » au sens étroit [im engeren Sinn
wirtschaftliche] . Il y a une deuxième catégorie de phénomènes - par exemple
ceux de la vie religieuse - qui ne nous intéressent pas sous l'angle de leur impor-
tance économique ni à cause d'elle, ou qui à coup sûr ne nous intéressent pas au
premier chef sous cet aspect, mais qui, sous certaines conditions, acquièrent sous
cet angle une signification économique, parce qu'ils produisent des effets qui nous
intéressent du point de vue économique. Nous les appellerons des phénomènes
« économiquement importants » [ökonomisch relevante Erscheinungen]. Il y a
enfin une troisième catégorie de phénomènes dont les effets économiques n'of-
frent aucun intérêt ou du moins aucun intérêt considérable et qui ne sont donc pas
économiques au sens que nous entendons ici - par exemple l'orientation du goût
artistique d'une époque déterminée - mais dont certains aspects importants de leur
particularité sont en l'occurrence plus ou moins fortement influencés par des mo-
tifs économiques : dans notre exemple par la nature, du milieu social du public
qui s'intéresse à l'art. Nous les appellerons des phénomènes conditionnés par
l'économie [ökonomisch bedingte Erscheinungen]. Le complexe de relations hu-
maines, de normes et de rapports déterminés normativement que nous désignons
par le terme d'« État » constitue par exemple un phénomène « économique » en
ce qui concerne la gestion des finances publiques ; en tant qu'il intervient dans la
vie économique par des mesures législatives ou de tout autre manière (même là
où des points de vue absolument autres que ceux de l'économique déterminent
explicitement: son comportement), il est « économiquement important »; enfin,
en tant que, dans le cadre des relations autres que les relations « économiques »,
son comportement et son statut particulier sont en partie déterminés par des fac-
teurs économiques, il est « conditionné par l'économique. ». Tout ce que nous
venons de dire nous permet de comprendre aisément d'une part que la sphère des
manifestations économiques est flottante et difficile à délimiter avec précision,
d'autre part que les aspects [163] « économiques » d'un phénomène ne sont uni-
quement conditionnés par des facteurs économiques ni source d'une efficacité
purement économique, enfin qu'un phénomène ne garde en général un caractère
économique qu'en tant que et aussi longtemps que notre intérêt porte exclusive-
ment sur l'importance qu'il peut avoir dans la lutte matérielle pour l'existence.

A l'exemple de la science économique et sociale telle qu'elle s'est développée


depuis Marx et Roscher (10), notre Revue ne s'occupera pas seulement des phé-
nomènes proprement « économiques », mais aussi de ceux qui sont « écono-
miquement importants » et de ceux qui sont « conditionnés par l'économie ». Il
est évident que le cercle de cette sorte d'objets - qui varie chaque fois avec la di-
rection de notre intérêt - s'étend naturellement au travers de la totalité des phéno-
mènes culturels. Les motifs spécifiquement économiques - ce qui veut dire ceux
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 17

qui, par leurs particularités importantes pour nous, sont liés à l'état de choses fon-
damental que nous venons de préciser - exercent leur action partout où la satisfac-
tion d'un besoin, si immatériel soit-il, dépend de l'utilisation de moyens extérieurs
limités. De ce fait ils ont une puissance qui contribue à déterminer et à transfor-
mer partout, non seulement la forme de la satisfaction, mais aussi le contenu des
besoins culturels, même de l'espèce la plus intime. L'influence indirecte des rela-
tions sociales, institutions et groupements humains, soumis à la pression d'intérêts
« matériels », s'étend (souvent inconsciemment) à tous les domaines de la civili-
sation sans exception, jusqu'aux nuances les plus fines du sentiment esthétique et
religieux. Ils affectent tout autant les circonstances de la vie quotidienne que les
événements « historiques » de la haute politique, les phénomènes collectifs ou de
masse tout autant que les actions « singulières » des hommes d'État ou les
œuvres littéraires et artistiques individuelles : ceux-ci sont ainsi « conditionnés
par l'économie ». De l'autre côté, la totalité des phénomènes et des conditions
d'une civilisation historique donnée exerce une action sur la configuration des
besoins matériels, sur la manière de les satisfaire, sur la formation des groupes
d'intérêts matériels et la nature de leurs moyens de puissance et par là sur la na-
ture du cours du « développement économique » : elle devient ainsi «économi-
quement importante ». Pour autant que, grâce à la régression causale, notre
science impute [zurechnet] certains phénomènes économiques de la civilisation à
des causes singulières - de caractère économique ou non - elle s'efforce d'être une
connaissance « historique ». Pour autant qu'elle suit la trace d'un élément spéci-
fique des [164] phénomènes culturels - en l'espèce l'élément économique - dans le
contexte le plus divers des relations culturelles pour en saisir l'importance cultu-
relle, elle s'efforce d'être une interprétation historique sous un point de vue spéci-
fique et elle présente une image partielle, un travail préliminaire, de la connais-
sance historique de l'ensemble de la civilisation.

Encore que nous n'ayons pas affaire à un problème économico-social partout


où nous constatons l'intervention d'éléments économiques sous la forme de causes
ou de conséquences - celui-ci ne se présente, en effet, que là où la signification de
ces facteurs est problématique et ne se laisse établir sûrement qu'avec le secours
des méthodes de la science économico-sociale - il reste cependant que le cercle
des problèmes d'ordre économique et social est quasi illimité.

Jusqu'à présent notre Revue s'est limitée, tout bien pesé, à certaines questions
et elle a renoncé en général à s'occuper de toute une série de branches spéciales
extrêmement importantes, notamment celle de la connaissance descriptive de
l'économie, de l'histoire de l'économie au sens étroit et de la statistique. Elle a
également laissé à d'autres organes le soin de discuter les questions de technique
financière, les problèmes techniques de l'économie du marché et ceux des prix
dans le monde de l'économie moderne de l'échange. Elle a concentré ses re-
cherches sur la signification actuelle et sur le développement historique de cer-
taines constellations d'intérêts et de conflits qui ont surgi dans l'économie des
pays civilisés modernes à la faveur du rôle prépondérant qu'a joué le capital à la
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 18

recherche d'investissements. Ce faisant, elle ne s'est cependant pas bornée aux


problèmes pratiques du développement historique de la « question dite sociale »
au sens le plus étroit du terme, c'est-à-dire aux rapports entre la classe moderne
des salariés et l'ordre social existant. Sans doute l'étude scientifique approfondie
de l'intérêt croissant que cette question spéciale avait rencontré dans notre pays
dans le courant des années 1880 et suivantes devait constituer une de ses tâches
les plus essentielles. Toutefois, au fur et à mesure que l'étude pratique de la condi-
tion ouvrière devint chez nous aussi l'objet constant de l'activité législative et de
la discussion publique, le centre de gravité du travail scientifique était obligé de
se déplacer de plus en plus vers la détermination de relations plus universelles
dont ces problèmes constituent un compartiment, pour s'employer en fin de
compte à une analyse de l'ensemble des problèmes modernes de la civilisation
issus de la nature particulière des fondements économiques de notre civilisation et
qui lui sont, dans [165] cette mesure, spécifiques. En conséquence la Revue s'est
mise très rapidement à se préoccuper également des conditions de vie les plus
diverses propres aux autres grandes classes des nations civilisées modernes, en
tant qu'elles sont en partie « économiquement importantes » et en partie « condi-
tionnées par l'économie », et à examiner d'un point de vue historique, statistique
et théorique les relations que ces classes entretiennent entre elles. Nous ne faisons
donc que tirer les conclusions de cette attitude quand nous assignons à présent à
la Revue comme son domaine de travail le plus propre celui d'explorer scientifi-
quement la signification culturelle générale de la structure économico-sociale de
la vie collective humaine et de ses formes historiques d'organisation.

C'est à cela que nous pensions et à rien d'autre lorsque nous avons donné à
notre Revue le titre d'Archiv für Sozialwissenschaft. Il signifie que nous enten-
dons embrasser l'étude historique et théorique des mêmes problèmes que ceux
dont la solution pratique constitue l'objet de la « politique sociale », au sens le
plus large du terme. En disant cela, nous prenons le droit d'utiliser la notion de
« social » dans sa signification déterminée par les problèmes concrets de l'actuali-
té. Si l'on veut appeler « sciences de la culture » [Kulturwissenschaften] les disci-
plines qui considèrent les événements de la vie humaine sous l'angle de leur signi-
fication pour la culture, la science sociale [Sozialwissenschaft] telle que nous
l'entendons ici appartient à cette catégorie. Nous verrons plus loin quelles en sont
les conséquences logiques.

Le fait de mettre en relief l'aspect économico-social de la vie culturelle signi-


fie incontestablement une limitation très sensible de nos thèmes. On nous objecte-
ra que le point de vue économique ou, suivant une expression moins précise éga-
lement utilisée, le point de vue «matérialiste » dont nous partons ici pour considé-
rer la vie culturelle est « unilatéral » [einseitig ]. C'est exact, mais cette unilatéra-
lité est voulue. La croyance selon laquelle ce serait la tâche d'un travail scienti-
fique progressif de porter remède à cette unilatéralité de l'optique économique, en
lui donnant l'envergure d'une science générale du social, souffre d'un défaut capi-
tal : c'est que le point de vue dit « social », c'est-à-dire celui de la relation entre
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 19

les hommes, ne possède vraiment une précision suffisante pour délimiter les pro-
blèmes scientifiques qu'à la condition d'être accompagné d'un prédicat spécial
quelconque déterminant son contenu. Sinon le social, considéré comme objet
d'une science, pourrait évidemment [166] embrasser aussi bien la philologie que
l'histoire de l'Église et notamment toutes les disciplines qui s'occupent de l'élé-
ment constitutif le plus important de la vie culturelle, à savoir l'État, ainsi que de
la forme la plus importante de sa régulation normative, à savoir le droit. Il y a
aussi peu de raisons de considérer l'économie sociale comme le précurseur indis-
pensable d'une « science générale du social », parce qu'elle s'occupe de relations
« sociales », que d'en faire une branche de la biologie parce qu'elle s'occupe de
phénomènes de la vie ou encore une branche d'une future astronomie revue et
augmentée parce qu'elle s'occupe d'événements qui se déroulent sur une planète.
Ce ne sont point les relations « matérielles » [sachliche] des « choses » qui consti-
tuent la base de la délimitation des domaines du travail scientifique, mais les rela-
tions conceptuelles des problèmes : ce n'est que là où l'on s'occupe d'un problème
nouveau avec une méthode nouvelle et où l'on découvre de cette façon des vérités
qui ouvrent de nouveaux horizons importants que naît aussi une « science » nou-
velle.

Ce n'est pas le fait du hasard si la notion de « social », qui semble avoir un


sens tout à fait général, recouvre chaque fois qu'on en contrôle l'emploi une signi-
fication absolument particulière, d'une coloration spécifique, bien qu'imprécise la
plupart du temps. En réalité, ce qu'il y a en elle de « général » ne consiste en rien
d'autre que son indétermination [Unbestimmtheit]. En effet, lorsqu'on la prend
dans sa signification générale, elle ne nous fournit aucune espèce de points de vue
spécifiques qui permettraient d'élucider la signification d'éléments déterminés de
la civilisation.

Encore que nous ne partagions aucunement le préjugé désuet suivant lequel la


totalité des manifestations d'ordre culturel se laisserait déduire comme produit ou
comme fonction de constellations d'intérêts « matériels », nous croyons cependant
pour notre part que l'analyse des phénomènes sociaux et des événements cultu-
rels, sous le point de vue spécial de leur conditionnalité [Bedingtheit] et de leur
portée économique, a été un principe scientifique d'une fécondité créatrice et
qu'elle le restera sans doute dans l'avenir le plus lointain, à condition de l'em-
ployer avec prudence et de la débarrasser de toute prévention dogmatique (11) .
Certes, la soi-disant «conception matérialiste de l'histoire », considérée comme
une«conception du monde» ou comme le dénominateur commun [ Generalnenner
]de l'explication causale de la réalité historique, doit être [167] rejetée de la façon
la plus catégorique; néanmoins, le souci d'une interprétation économique de l'his-
toire est un des buts essentiels de notre Revue. Cela demande quelques explica-
tions.

La soi-disant « conception matérialiste de l'histoire », dans le vieux sens pri-


mitif et génial du Manifeste du Parti communiste, n'exerce sans doute plus d'em-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 20

pire de nos jours que sur quelques profanes et dilettantes. En effet, c'est dans ce
milieu que se trouve encore répandue cette curieuse idée que le besoin d'explica-
tion causale d'un phénomène historique n'est pas satisfait aussi longtemps que l'on
n'a pas trouvé (ou apparemment trouvé), d'une façon quelconque et à un moment
quelconque, l'intervention de causes économiques. Si satisfaction leur est donnée,
ils s'accommodent de l'hypothèse la plus éculée et des formules les plus géné-
rales, parce que désormais leur besoin dogmatique se trouve apaisé qui veut que
les « forces de production » économiques soient les seules causes « caractéri-
stiques », « véritables » et « partout déterminantes en dernière analyse ». Ce phé-
nomène n'est cependant pas unique en son genre. Presque toutes les sciences, de-
puis la philologie jusqu'à la biologie, ont émis, à l'occasion, la prétention de pro-
duire non seulement un savoir spécialisé, mais encore des « conceptions du
monde ». Sous l'impulsion de l'importance énorme qu'ont prise les bouleverse-
ments économiques modernes et spécialement - de l'immense portée de la « ques-
tion ouvrière », l'indéracinable tendance moniste, qui caractérise toute connais-
sance réfractaire à la critique d'elle-même, a naturellement aussi glissé dans cette
ornière. De nos jours, où les nations mènent avec une vigueur croissante l'une
contre l'autre une lutte politique et commerciale pour la domination du monde,
cette tendance se réfugie dans l'anthropologie. En effet, une opinion actuellement
très répandue estime qu'en « dernière analyse » tout le devenir historique serait le.
résultat de la rivalité de « qualités raciales » innées (12). A la simple description
non critique des « caractéristiques d'un peuple » on a substitué un assemblage
encore moins critique de théories distinctives de la société sur la base des sciences
de la nature. Dans cette Revue, on suivra attentivement le développement des
recherches anthropologiques, pour autant qu'elles auront de l'importance pour nos
points de vue. Il est à espérer qu'un travail méthodiquement instruit réussira peu à
peu [1681 à triompher de la position affirmant que nous ne savons rien tant que
nous n'aurons pas ramené causalement les événements culturels à la « race » - à la
manière dont on les avait aussi réduits au « milieu » et plus anciennement encore
aux « circonstances » [Zeitumstände]. jusqu'à présent rien n'a tant porté préjudice
à ce genre de recherches que la prétention de certains dilettantes zélés qui croient
qu'ils pourraient fournir à la connaissance de la civilisation, quelque chose de
spécifiquement autre et de bien plus considérable que de développer simplement
la possibilité d'imputer plus solidement les événements culturels concrets et sin-
guliers de la réalité historique à des causes concrètes, historiquement données,
grâce à l'acquisition de moyens d'observation exacts, considérés sous certains
points de vue spécifiques. C'est uniquement dans la mesure où l'anthropologie est
en mesure de nous fournir des connaissances de cette sorte que ses résultats au-
ront de l'intérêt à nos yeux et que la « biologie des races » sera quelque chose de
plus qu'un produit de la frénésie moderne avide de créer des sciences nouvelles.

Il en est de même de la signification de l'interprétation économique de l'histo-


rique. Si, après une période de surestimation illimitée, on voit de nos jours que sa
portée scientifique est presque menacée d'être sous-estimée, il faut y voir la con-
séquence de l'absence sans précédent d'esprit critique dans l'interprétation écono-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 21

mique de la réalité, conçue comme méthode « universelle », au sens d'une déduc-


tion de l'ensemble des manifestations culturelles c'est-à-dire de tout ce qui est
essentiel à nos yeux - à partir de conditions qui en dernière analyse seraient éco-
nomiques. La forme logique dans laquelle cette interprétation se présente actuel-
lement n'est pas tout à fait homogène. Là où l'explication purement économique
se heurte à des difficultés elle dispose de divers subterfuges pour maintenir sa
validité générale de facteur causal décisif. Ou bien elle traite tout ce qui dans la
réalité historique ne peut être déduit d'éléments économiques comme de l' « acci-
dentel », qui pour cette raison serait sans signification scientifique, ou bien elle
donne au concept de l'économie une telle extension qu'elle le rend méconnais-
sable afin d'y inclure tous les intérêts humains qui, d'une manière ou d'une autre,
sont liés à des moyens extérieurs. S'il est établi historiquement que l'on a réagi
différemment à deux situations identiques du point de vue économique - en raison
de différences dans les déterminations politiques, religieuses, climatiques ou de
nombreuses autres qui n'ont rien d'économique - on dégrade [degradiert] tous ces
facteurs en « conditions » historiquement accidentelles derrière lesquelles les mo-
tifs économiques agissent comme « conditions », à seule fin de conserver la su-
prématie de l'économique [169]. Il va de soi que tous ces facteurs qui passent
pour « accidentels » aux yeux de l'interprétation économique suivent leurs
propres lois exactement dans le même sens que les facteurs économiques, et que
pour une interprétation qui analyse leur signification spécifique les «conditions »
économiques sont inversement tout aussi « accidentelles historiquement ». Il
existe enfin une dernière tentative, en vogue, pour essayer de sauver malgré tout
l'importance prépondérante de l'économie : elle interprète les constantes coopéra-
tions et interactions des divers éléments de la vie culturelle comme dépendant
causalement ou fonctionnellement les uns des autres ou plutôt comme dépendant
toutes d'un seul élément à savoir l'économique. Lorsqu'une institution particulière
de caractère non économique a également rempli historiquement une « fonction »
au service des intérêts économiques d'une classe, c'est-à-dire est devenue l'ins-
trument de celle-ci, par exemple lorsque certaines institutions religieuses se sont
laissé utiliser et sont encore utilisées comme « police noire », on présente cette
institution ou bien comme ayant été créée pour cette fonction ou bien - en un sens
tout à fait métaphysique - comme ayant subi l'empreinte d'une tendance du déve-
loppement de caractère économique.

Il n'y a pas lieu d'exposer aujourd'hui à un spécialiste que cette interprétation


du but de l'analyse économique de la civilisation était en partie l'effet d'une cer-
taine constellation historique qui orienta la recherche scientifique vers certains
problèmes de la culture conditionnés par l'économie, en partie l'expression d'un
patriotisme exagéré de clocher d'une science particulière, et qu'actuellement elle
est pour le moins tombée en désuétude. Quel que soit le domaine des manifesta-
tions humaines culturelles, la réduction aux seules causes économiques n'est ex-
haustive en aucun sens, pas même dans celui des phénomènes « proprement éco-
nomiques ». En principe, une histoire des banques d'un peuple quelconque, qui ne
ferait intervenir dans l'explication que les seuls motifs économiques, est évidem-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 22

ment aussi impossible que, par exemple,l' «explication» de la Madone de la Cha-


pelle Sixtine à partir des fondements sociaux et économiques de la vie culturelle à
l'époque où cette peinture fut réalisée, de même qu'en principe elle n'est pas plus
exhaustive que celle qui ferait dériver le capitalisme de certaines transformations
des contenus de la conscience religieuse qui ont contribué à la naissance de l'es-
prit capitaliste ou celle qui interpréterait une structure politique quelconque à par-
tir des conditions géographiques (13). Dans tous ces cas, rien d'autre n'est décisif
pour la [170] détermination du degré d'importance à attribuer aux conditions éco-
nomiques, que les séries de causes auxquelles il faut imputer les éléments spéci-
fiques du phénomène en question en tant que ceux-ci prennent à nos yeux, dans
chaque cas particulier, la signification qui seule nous importe. L'analyse unilaté-
rale de la réalité culturelle sous certains « points de vue » spécifiques - dans le
cas présent sous celui de leur conditionnalité économique - se laisse d'abord justi-
fier de façon purement méthodologique par le fait que l'éducation de l'oeil dans
l'observation de l'effet de catégories de causes qualitativement semblables ainsi
que l'utilisation constante du même appareil conceptuel et méthodologique offrent
tous les avantages de la division du travail. Cette analyse n'a rien d' « arbitraire »
[willkürlich] tant que le succès parle en sa faveur, ce qui veut dire tant qu'elle
apporte une connaissance de relations qui se révèlent précieuses pour l'imputation
d'événements historiques concrets. Ainsi l'unilatéralité et l'irréalité de l'interpréta-
tion purement économique ne sont somme toute qu'un cas spécial d'un principe de
validité très générale pour la connaissance scientifique de la réalité culturelle. Les
discussions qui vont suivre ont d'ailleurs pour but essentiel d'en élucider les fon-
dements logiques et les conséquences générales au plan de la méthode.

Il n'existe absolument pas d'analyse scientifique « objective » de la vie cultu-


relle ou - pour employer une expression dont le sens est plus étroit, bien que, pour
sûr, elle ne signifie rien d'essentiellement différent quant à notre but - des « mani-
festations sociales », qui serait indépendante de points de vue spéciaux et unilaté-
raux, grâce auxquels ces manifestations se laissent explicitement ou implicite-
ment, consciemment ou inconsciemment sélectionner pour devenir l'objet de la
recherche ou analyser et organiser en vue de l'exposé. Il faut en chercher la raison
dans la particularité du but de la connaissance de toute recherche dans les
sciences sociales, en tant qu'elles se proposent de dépasser la pure considération
formelle de normes - juridiques ou conventionnelles - de la coexistence sociale
[sozialen Beieinandersein].

La science sociale que nous nous proposons de pratiquer est une science de la
réalité [Wirklichkeitswissenschaft]. Nous cherchons à comprendre l'originalité de
la réalité, de la vie qui nous environne et eu sein de laquelle nous sommes placés,
afin de dégager d'une part la structure actuelle des rapports et de la signification
culturelle de ses diverses manifestations et d'autre part les raisons [171] qui ont
fait qu'historiquement elle s'est développée sous cette forme et non sous une autre
[ihres so-und-nicht-anders-Gewordenseins]. Or, dès que nous cherchons à pren-
dre conscience de la manière dont la vie se présente immédiatement à nous, nous
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 23

constatons qu'elle se manifeste « en » nous et « hors » de nous par une diversité


absolument infinie de coexistences et de successions d'événements qui apparais-
sent et disparaissent. Même lorsque nous considérons isolément un « objet » sin-
gulier - par exemple un acte d'échange concret - l'absolue infinité de cette diversi-
té ne diminue aucunement en intensité, dès que nous essayons sérieusement de
décrire d'une façon exhaustive sa singularité dans la totalité de ses éléments indi-
viduels et à plus forte raison dès que nous voulons saisir sa conditionalité cau-
sale. Toute connaissance réflexive [denkende Erkenntnis] de la réalité infinie par
un esprit humain fini a par conséquent pour base la présupposition implicite sui-
vante : seul un fragment limité de la réalité peut constituer chaque fois l'objet de
l'appréhension [Erfassung] scientifique et seul il est « essentiel », au sens où il
mérite d'être connu. Selon quels principes s'opère la sélection de ce fragment .
Sans cesse on a continué à croire qu'en dernière analyse on pourrait trouver le
critère décisif, même dans les sciences de la culture, en la répétition légale [ge-
setzgemässige] de certaines connexions causales. Selon cette conception le conte-
nu des « lois » que nous pouvons discerner dans le cours dé la diversité infinie
des phénomènes devrait seul être regardé comme «essentiel » du point de vue
scientifique. Aussi, dès que l'on a prouvé par les moyens de l'induction ampli-
fiante historique que la « légalité » d'une connexion causale vaut sans -exception
ou encore dès qu'on a établi pour l'expérience intime son évidence immédiate-
ment intuitive, on admet que tous les cas semblables, quel que soit leur nombre,
se subordonnent à la formule ainsi trouvée. La portion de la réalité individuelle
qui résiste chaque fois à la sélection du légal devient alors ou bien un résidu qui
n'a pas encore été élaboré scientifiquement, mais qu'il faudra intégrer au système
des lois au fur et à mesure de son perfectionnement, ou bien de l’« accidentel »
qui pour cette raison est négligeable comme n'ayant aucune importance du point
de vue scientifique, justement parce qu'il reste «inintelligible légalement » et qu'il
n'entre pas de ce fait dans le « type » du processus, de sorte qu'il ne saurait être
que l'objet d'une « curiosité oiseuse ».

Sans cesse réapparaît en conséquence - même chez les représentants de l'école


historique [172] - l'opinion suivant laquelle l'idéal vers lequel tend ou pourrait
tendre toute connaissance, y compris les sciences de la culture, quand bien même
ce serait dans un avenir éloigné, consisterait en un système de propositions à par-
tir desquelles on pourrait « déduire » la réalité. On sait qu'un des maîtres des
sciences de la nature a même cru pouvoir caractériser le but idéal (pratiquement
irréalisable) d'une telle élaboration de la réalité culturelle comme une connais-
sance « astronomique » des phénomènes de la vie. Bien que ces questions aient
déjà fait l'objet de maintes discussions, nous ne nous épargnerons pas la peine de
les reconsidérer à notre tour. Tout d'abord il saute aux yeux que la connaissance
« astronomique » à laquelle on songe dans ce cas n'est nullement une connais-
sance de lois; au contraire, elle emprunte à d'autres disciplines, à la mécanique par
exemple, les « lois » qu'elle utilise à titre de présuppositions de son propre travail.
Quant à l'astronomie, elle s'intéresse à la question suivante : quel est l'effet singu-
lier que l'action de ces lois produit sur une constellation singulière, du fait que ce
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 24

sont ces constellations singulières qui ont de l'importance à nos yeux ? Chacune
de ces constellations singulières qu'elle nous «explique » ou qu'elle prévoit ne se
laisse évidemment expliquer causalement que comme une conséquence d'une
autre constellation antécédente également singulière. Et, pour autant qu'il nous est
possible de remonter dans la brume grisâtre du passé le plus lointain, la réalité à
laquelle s'appliquent ces lois reste elle aussi singulière et tout aussi réfractaire à
une déduction à partir de lois. Un « état originel » [Urzustand] cosmique qui n'au-
rait pas de caractère singulier ou qui le serait à un degré moindre que la réalité
cosmique du monde présent serait évidemment une pensée dépourvue de sens
[sinnloser Gedanke]. Or, dans notre discipline, un reste de représentations ana-
logues ne hante-t-il pas les suppositions concernant les « états originels » d'ordre
économique et social, dépouillés de tout «accident » historique, que l'on infère
tantôt du droit naturel, tantôt des observations vérifiées sur les « peuples primi-
tifs » - par exemple les suppositions concernant le «communisme agraire primi-
tif », la « promiscuité sexuelle », etc., desquelles procéderait le développement
historique singulier par une sorte de chute dans le concret [ Sündenfall ins
Konkrete] ?

Le point de départ de l'intérêt que nous portons aux sciences sociales est indu-
bitablement la configuration réelle, donc singulière de la vie culturelle et sociale
qui nous environne, quand nous voulons la saisir dans sa contexture universelle,
qui n'en est pas moins façonnée singulièrement, et dans son développement à par-
tir d'autres [173] conditions sociales de la civilisation qui, bien entendu, sont éga-
lement de nature singulière. Il est clair que nous aussi nous nous trouvons devant
la situation que nous venons de commenter à propos de l'astronomie en la prenant
comme un cas limite (procédé que les logiciens choisissent eux aussi régulière-
ment dans le même but), et même dans une proportion spécifiquement plus accen-
tuée. Si pour l'astronomie, les corps célestes n'entrent en ligne de compte pour
notre curiosité que par leurs seules relations quantitatives susceptibles d'être me-
surées exactement, dans la science sociale au contraire, c'est l'aspect qualitatif des
événements qui nous importe. A cela s'ajoute que, dans les sciences sociales, nous
avons affaire à l'intervention de phénomènes d'ordre mental qu'il faut « compren-
dre » par réviviscence [nacherlebend]. Et cette dernière tâché est spécifiquement
différente de celle que les formules de la connaissance exacte de la nature peuvent
ou veulent en général résoudre. Quoi qu'il en soit, ces différences ne sont pas aus-
si catégoriques qu'il semble à première vue. Les sciences de la nature -abstraction
faite de la mécanique pure - ne peuvent pas non plus se passer de la notion de
qualité; en outre, nous rencontrons dans notre propre domaine spécial une opinion
- il est vrai erronée -suivant laquelle au moins le phénomène, fondamental pour
notre civilisation, du trafic financier serait quantifiable et se laisserait pour cette
raison saisir sous la forme de « lois » (14) ; enfin, il dépendrait de la définition
plus ou moins large du concept même de « loi », qu'on puisse aussi y inclure des
régularités qui. ne sont pas susceptibles d'une expression numérique, parce que
non quantifiables. En ce qui concerne plus particulièrement l'intervention de mo-
tifs d'ordre « mental », elle n'exclurait pas en tout cas la possibilité d'établir des
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 25

règles d'une action rationnelle. Mais surtout on. rencontre une opinion non encore
entièrement disparue de nos jours qui donne pour tâche à la psychologie de jouer
dans la sphère des diverses « sciences de l'esprit » un rôle comparable à celui des
mathématiques dans les sciences de la nature (15). Elle aurait à décomposer les
phénomènes complexes de la vie sociale dans leurs conditions et effets psy-
chiques, à réduire ensuite ces derniers autant que possible à des facteurs psy-
chiques simples, enfin à classer à leur tour ceux-ci par genres et à examiner leurs
rapports fonctionnels. De cette façon on pourrait élaborer, sinon une «méca-
nique », du moins une «chimie » des fondements psychiques de la vie sociale. Il
ne nous appartient pas de trancher ici la question de la valeur éventuelle de cette
sorte de recherches et - ce qui est différent - celle de l'utilité de leurs résultats par-
tiels pour les sciences de la [174} culture. Tout cela n'a aucune importance pour
la question de la possibilité d'atteindre le but de la science économico-sociale,
telle que nous l'entendons ici, à savoir : la connaissance de la signification cultu-
relle et des rapports de causalité de la réalité concrète, grâce à des recherches por-
tant sur ce qui se répète conformément à des lois.

Supposons que par le canal de la psychologie ou par toute autre voie on puisse
arriver un jour à analyser jusqu'à de quelconques facteurs simples et ultimes
toutes les connexions causales de la coexistence humaine, aussi bien celles que
l'on a déjà observées que celles qu'il sera possible d'établir encore dans les temps
à venir, et que l'on parvienne à les appréhender exhaustivement dans une formi-
dable casuistique de concepts et de règles ayant la validité rigoureuse de lois, -
que signifierait un tel résultat pour la connaissance du monde de la culture donné
historiquement ou même pour celle d'un quelconque phénomène particulier, par
exemple celle du développement et de la signification culturelle du capitalisme?
En tant que moyen de la connaissance il ne signifie ni plus ni moins que ce qu'une
encyclopédie des combinaisons de la chimie organique signifie pour la connais-
sance biogénétique du monde de la faune et de la flore. Dans un cas comme dans
l'autre on aura accompli un travail préparatoire certainement important et utile.
Mais pas plus dans un cas que dans l'autre on ne saurait jamais déduire de ces
« lois » et « facteurs » la réalité de la vie. Non pas parce qu'il subsisterait dans les
phénomènes vitaux d'éventuelles « forces » supérieures et mystérieuses (telles les
« dominantes », les « entéléchies » et autres forces de ce genre) - d'ailleurs il
s'agit là d'une question pour soi - mais tout simplement parce que, dans la con-
naissance de la réalité, seule nous importe la constellation dans laquelle ces « fac-
teurs » (hypothétiques) se trouvent groupés en un phénomène culturel histori-
quement significatif à nos yeux; ensuite parce que, si nous voulons « expliquer
causalement » ce groupement singulier, nous serions obligés de remonter sans
cesse vers d'autres groupements tout aussi singuliers à partir desquels nous au-
rions à les « expliquer », évidemment à l'aide de ces concepts (hypothétiques)
appelés « lois ».

L'établissement de ces « lois » et « facteurs » (hypothétiques) ne constituerait


jamais que la première des multiples opérations auxquelles nous conduirait la
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 26

connaissance que nous nous efforçons d'atteindre. L'analyse et l'exposé métho-


dique du groupement singulier de ces « facteurs » donnés chaque fois historique-
ment, de même que de leur combinaison concrète, significative à sa manière, qui
en résulte [175], et surtout l'effort pour rendre intelligible Verständlichmachung]
le fondement et la nature de cette signification constitueraient la deuxième opéra-
tion, qu'il n'est cependant pas possible de mener à bonne fin sans le secours du
précédent travail préparatoire, bien qu'elle constitue par rapport à lui une tâche
entièrement nouvelle et indépendante. La troisième opération consisterait à re-
monter aussi loin que possible dans le passé pour voir comment se sont dévelop-
pées les diverses caractéristiques singulières des groupements qui sont significa-
tifs pour le monde actuel et pour en donner une explication historique à partir de
ces constellations antérieures également singulières. Enfin il est possible de con-
cevoir une- quatrième opération qui porterait sur l'évaluation des constellations
possibles dans l'avenir.

Pour toutes ces fins, la disponibilité de concepts clairs et la connaissance de


ces «lois»(hypothétiques) seraient manifestement d'un grand avantage comme
moyens heuristiques, mais uniquement comme tels. A cet effet ils sont même tout
simplement indispensables. Cependant, même réduits à cette fonction, on peut
immédiatement voir en un point décisif les limites de leur portée, et cette consta-
tation nous conduit à examiner la particularité déterminante de la méthode dans
les sciences de la culture. Nous avons appelé « sciences de la culture » les disci-
plines qui s'efforcent de connaître la signification culturelle des phénomènes de la
vie. La signification de la structure d'un phénomène culturel et le fondement de
cette signification ne se laissent tirer d'aucun système de lois, si parfait soit-il ,
pas plus qu'ils n'y trouvent leur justification ou leur intelligibilité, car ils présup-
posent le rapport des phénomènes culturels à des idées de valeur [Beziehung auf
Wertideen]. Le concept de culture est un concept de valeur. La réalité empirique
est culture à nos yeux parce que et tant que nous la rapportons à des idées de va-
leur (16), elle embrasse les éléments de la réalité et exclusivement cette sorte
d'éléments qui acquièrent une signification pour nous par ce rapport aux valeurs.
Une infime partie de la réalité singulière que l'on examine chaque fois se laisse
colorer par notre intérêt déterminé par ces idées de valeur, seule cette partie ac-
quiert une signification pour nous et elle en a une parce qu'elle révèle des rela-
tions qui sont importantes [wichtig] par suite de leur liaison avec des idées de
valeur. C'est donc parce que et tant qu'il en est ainsi qu'elle vaut la peine d'être
connue dans sa singularité [individuelle Eigenart]. On ne saurait jamais déduire
d'une étude sans présuppositions [voraussetzungslos] du donné empirique ce qui
prend à nos yeux une signification. Au contraire [176] la constatation de cette
signification est la présupposition qui fait que quelque chose devient objet de
l'investigation. Naturellement le significatif comme tel ne coïncide avec aucune
loi comme telle, et cela d'autant moins que la validité de la loi en question est plus
générale. En effet, la signification qu'a pour nous un fragment de la réalité ne
consiste évidemment pas dans les relations qui lui sont communes autant que pos-
sible avec beaucoup d'autres éléments. Le rapport de la réalité à des idées de va-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 27

leur qui lui confèrent une signification de même que le procédé qui consiste à
mettre en relief et à ordonner les éléments du réel colorés par ce rapport sous
l'angle de leur signification culturelle sont des points de vue absolument diffé-
rents et distincts de l'analyse de la réalité faite en vue d'en découvrir des lois et de
l'ordonner sous des concepts généraux. Ces deux espèces de méthodes de la pen-
sée ordonnant le réel n'ont nullement entre elles des rapports logiquement néces-
saires. Le cas échéant elles peuvent coïncider dans un cas particulier, mais les
conséquences seront des plus funestes si cette coïncidence accidentelle nous
abuse sur leur hétérogénéité de principe.

La signification culturelle d'un phénomène, par exemple celle de l'échange


monétaire, peut consister dans le fait qu'il se présente comme un phénomène de
masse, ce qui constitue d'ailleurs un des éléments fondamentaux de la civilisation
moderne. Mais alors le fait historique qu'il joue ce rôle devient justement ce qu'il
faut comprendre du point de vue de sa signification culturelle et expliquer causa-
lement du point de vue de sa formation historique. La recherche qui porte sur l'es-
sence générale de l'échange et de la technique du trafic commercial est un travail
Préliminaire -extrêmement important et indispensable (17). Cependant, tout cela
ne nous donne pas encore une réponse à la question : comment l'échange est-il
parvenu historiquement à la signification fondamentale qu'il a de nos jours ? - ni
surtout à cette autre qui nous importe en dernière analyse : quelle est la significa-
tion de l'économie financière pour la culture ? Car c'est uniquement à cause d'elle
que nous nous intéressons à la description de la technique de l'échange, de même
que c'est à cause d'elle qu'il existe aujourd'hui une science qui s'occupe de cette
technique. En tout cas, elle ne dérive d'aucune de ces sortes de « lois ». Les ca-
ractères génériques de l'échange, de l'achat, etc., intéressent le juriste, mais ce qui
importe à nous, économistes, c'est l'analyse de la signification culturelle de la
situation historique qui fait que l'échange est de nos jours un phénomène de
masse. Lorsque nous avons à expliquer ce fait, lorsque nous voulons comprendre
[177] ce qui différencie par exemple notre civilisation économique et sociale de
celle de l'Antiquité, où l'échange présentait exactement les mêmes caractères gé-
nériques qu'aujourd'hui, bref, lorsque nous voulons savoir en quoi consiste la si-
gnification de l' « économie financière », alors s'introduisent dans la recherche un
nombre de principes logiques d'origine radicalement hétérogène. Nous emploie-
rons les concepts que la recherche des éléments génériques des phénomènes éco-
nomiques de masse nous apporte comme des moyens de la description, pour au-
tant qu'ils comportent des éléments significatifs pour notre civilisation. Pourtant,
quand nous aurons dégagé même avec toute la précision possible ces concepts et
ces lois, nous n'aurons non seulement pas encore atteint le but de notre travail,
mais la question portant sur ce qui doit faire l'objet de la formation de concepts
génériques n'est pas dépourvue de présupposition, car elle a été précisément réso-
lue en fonction de la signification que certains éléments de la diversité infinie que
nous appelons « trafic » présentent pour la civilisation. Ce que nous cherchons à
atteindre, c'est précisément la connaissance d'un phénomène historique, c'est-à-
dire significatif dans sa singularité. Le point décisif en tout cela est que l'idée
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 28

d'une connaissance des phénomènes singuliers n'a en général de sens logique que
si nous admettons la présupposition que seule une partie finie de la multitude in-
finie des phénomènes possède une signification. Même si nous possédions la
connaissance la plus complète possible de la totalité des « lois » du devenir, nous
resterions désemparés devant la question : comment une explication causale d'un
fait singulier est-elle possible en général ? - étant donné que même la description
du plus petit fragment de la réalité ne peut jamais être pensée de manière exhaus-
tive. Le nombre et la nature des causes qui ont déterminé un événement singulier
quelconque sont toujours infinis et il n'y a dans les choses mêmes aucune espèce
de critères qui permettrait de sélectionner une fraction d'entre elles comme devant
seule entrer en ligne dé compte.

L'essai d'une connaissance de la réalité dépourvue de toute présupposition


n'aboutirait à rien d'autre qu'à un chaos de « jugements existentiels » [Existen-
zialurteile] portant sur d'innombrables perceptions particulières. Même ce résultat
ne serait possible qu'en apparence, car la réalité de chaque perception particulière
présente toujours, si on l'examine de plus près, une multitude infinie d'éléments
singuliers qui ne se laissent pas exprimer de manière exhaustive dans les juge-
ments de perception. Ne met de l'ordre dans ce chaos que [178] le seul fait que,
dans chaque cas, une portion seulement de la réalité singulière prend de l'intérêt
et de la signification à nos yeux, parce que seule cette portion est en rapport avec
les idées de valeur culturelles avec lesquelles nous abordons la réalité concrète.
Ce ne sont que certains aspects de la diversité toujours infinie des phénomènes
singuliers, à savoir ceux auxquels nous attribuons une signification générale pour
la culture, qui valent donc la peine d'être connus [wissenswert]; seuls aussi ils
sont l'objet de l'explication causale, Cette dernière manifeste à son tour le même
caractère : non seulement il est pratiquement impossible de faire une régression
causale exhaustive à partir d'un quelconque phénomène concret pour le saisir dans
sa pleine réalité, mais cette tentative constitue tout simplement un non-sens [Un-
ding]. Nous faisons seulement ressortir les causes auxquelles il y a lieu d'imputer
dans le cas particulier les éléments « essentiels » d'un devenir. Dès qu'il s'agit de
l'individualité d'un phénomène, le problème de la causalité ne porte pas sur des
lois, mais sur des connexions causales concrètes ; la question n'est pas de savoir
sous quelle formule il faut subsumer le phénomène à titre d'exemplaire, mais à
quelle constellation il faut l'imputer en tant que résultat. Il s'agit d'une question
d'imputation [Zurechnungsfrage]]. Partout où il s'agit de l'explication causale
d'un « phénomène culturel » - ou encore d'une «individualité historique», suivant
l'expression déjà employée à l'occasion dans la méthodologie de notre discipline
et qui devient actuellement courante en logique avec une formulation plus précise
- la connaissance des lois de la causalité ne saurait être le but, mais seulement le
moyen de la recherche. Elle facilite et rend possible l'imputation causale des élé-
ments des phénomènes, importants pour la culture par leur singularité, à leurs
causes concrètes. C'est dans la mesure et uniquement dans la mesure où elle rend
ce service qu'elle est précieuse pour la connaissance d'ensembles singuliers. Plus
les lois sont « générales », c'est-à-dire abstraites, moins elles peuvent satisfaire
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 29

aux exigences de l'imputation causale des phénomènes singuliers et, indirecte-


ment, à la compréhension de la signification des événements culturels.

Quelles sont les conséquences de tout cela ? Non pas évidemment que la con-
naissance du général, la formation de concepts génériques abstraits, la connais-
sance de régularités [179] et la tentative de formuler des relations d'ordre « légal »
ne seraient pas scientifiquement légitimes dans la sphère des sciences de la cul-
ture. Au contraire ! Si la connaissance causale de l'historien consiste en une impu-
tation de conséquences concrètes à des causes concrètes, il n'est, en général, pas
possible de faire une imputation valable d'une conséquence singulière quelconque
sans le secours de la connaissance « nomologique », c'est-à-dire sans la connais-
sance de régularités des connexions causales. Pour savoir si dans la réalité il faut
attribuer in concreto à un élément individuel et singulier d'une connexion une
importance causale concernant le résultat dont l'explication causale est en cause,
il n'y a pour le déterminer en cas de doute que l'évaluation des actions que nous
avons l'habitude d'attendre en général de cet élément et de tous les autres du
même complexe qui entrent en ligne de compte dans l'explication; ces actions
sont alors les effets «adéquats» des éléments causatifs en question. Quant à savoir
jusqu'à quel point l'historien (au sens le plus large du mot) peut effectuer avec
certitude cette imputation avec le secours de son imagination nourrie à son expé-
rience personnelle de la vie et éduquée méthodiquement et jusqu'à quel point il
est tributaire de l'aide de certaines sciences spéciales qui lui facilitent la besogne,
c'est là une question qui varie avec chaque cas particulier. Partout cependant, et
aussi dans la sphère des phénomènes complexes de l'économie, la sûreté de l'im-
putation est d'autant plus grande que notre connaissance générale est plus assurée
et complète. Le fait que dans ces cas, toutes les « lois dites économiques » y étant
comprises sans exception, il ne s'agit jamais de relations « légales » au sens étroit
des sciences exactes de la nature, mais de connexions causales adéquates expri-
mées dans des règles, donc de l'application de la catégorie de « possibilité objec-
tive » (que nous n'avons pas à analyser plus longuement ici), ne diminue en rien
la valeur de notre assertion (18). C'est que l'établissement de ces régularités n'est
pas le but, mais un moyen de la connaissance. Quant à savoir si cela a un sens de
mettre sous forme de « loi » une régularité familière de connexions causales ob-
servée dans la vie quotidienne, c'est là une question d'opportunité dans chaque cas
particulier. Pour les sciences exactes de la nature les lois sont d'autant plus -
importantes et précieuses qu'elles ont une validité plus générale, tandis que pour
la connaissance des conditions concrètes de phénomènes historiques les lois les
plus générales sont régulièrement celles qui ont le moins de [180] valeur, parce
qu'elles sont les plus vides en contenu [inhaltleersten]. En effet, plus la validité,
c'est-à-dire l'extension, d'un concept générique est large, plus aussi il nous éloigne
de la richesse de la réalité, puisque, pour embrasser ce qu'il y a de commun au
plus grand nombre possible de phénomènes, il doit être le plus abstrait possible,
donc pauvre en contenu. Dans les sciences de la culture, la connaissance du géné-
ral n'a jamais de prix pour elle-même.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 30

La conclusion découlant de ces explications est la suivante une étude « objec-


tive » des événements culturels, dans le sens où le but idéal du travail scientifique
devrait consister en une réduction de la réalité empirique à des lois, n'a aucun
sens. Elle n'en a pas, non point pour la raison, fréquemment invoquée, que les
événements culturels ou, si l'on veut, les phénomènes d'ordre mental se déroule-
raient « objectivement » à un moindre degré d'après la légalité, mais parce que

1) la connaissance de lois sociales n'est pas une connaissance de la réalité so-


ciale, mais seulement un des multiples moyens que la pensée utilise à cet effet, et
que

2) il n'est pas possible de concevoir une connaissance des événements cultu-


rels autrement qu'en se fondant sur la signification que la réalité de la vie, tou-
jours structurée de façon singulière, possède à nos yeux dans certaines relations
singulières.

Aucune loi ne nous révèle en quel sens et dans quelles conditions il en est ain-
si, puisque cela se décide en vertu des idées de valeur sous lesquelles nous consi-
dérons chaque fois la « culture » dans les cas particuliers. La «culture» est, du
point de vue de l'homme, un segment fini investi par la. pensée d'une signification
et d'une importance au sein du devenir mondial infini et étranger à toute significa-
tion. Elle reste même cela pour celui qui s'oppose en ennemi implacable à une
civilisation concrète et préconise le « retour à la nature ». En effet il ne lui est
possible d'adopter une pareille attitude qu'en rapportant cette civilisation concrète
à ses propres idées de valeur qui la lui font trouver « futile ». C'est cette condition
purement logique et formelle que nous visons, lorsque nous disons que toutes les
individualités historiques sont ancrées de façon logiquement nécessaire à des
« idées de valeur ». La présupposition transcendantale de toute science de la cul-
ture ne consiste pas à trouver du prix à une civilisation déterminée ou à la civili-
sation en général, mais dans le fait que nous sommes des êtres civilisés, doués de
la faculté et de la volonté de prendre consciemment position face au monde et de
lui attribuer un sens. Quel que puisse être ce sens, il nous amènera à porter [181]
au cours de la vie sur cette base des jugements sur certains phénomènes de la
coexistence humaine, à prendre à leur égard une position significative (positive
ou négative). Quel que soit le contenu de cette prise de position, ces phénomènes
ont à nos yeux une signification culturelle, et c'est uniquement sur cette significa-
tion que se fonde leur intérêt scientifique. Lorsque au long de ces pages nous par-
lons, en référence à l'usage des logiciens modernes, de la conditionnalité de la
connaissance culturelle par des idées de valeur, il est à espérer que ces propos ne
seront pas exposés à des malentendus aussi grossiers que ceux de l'opinion qui
croit qu'il faut n'accorder de signification culturelle qu'aux phénomènes purement
honorables. La prostitution est un phénomène culturel aussi bien que la religion
ou l'argent, et tous les trois le sont pour la raison et uniquement pour la raison et
uniquement en tant que leur existence et la forme qu'ils prennent historiquement
touchent directement ou indirectement à nos intérêts culturels, qu'ils excitent
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 31

notre curiosité intellectuelle sous des points de vue qui procèdent dès idées de
valeur, lesquelles donnent une signification au segment de la réalité entendu sous
ces concepts.

Il en résulte que toute connaissance de la réalité culturelle est toujours une


connaissance à partir de points de vue spécifiquement particuliers [besonderen].
Quant nous exigeons de l'historien ou du spécialiste des sciences sociales la pré-
supposition élémentaire qu'il sache faire la distinction entre l'essentiel et le secon-
daire et qu'il possède les points de vue nécessaires pour opérer cette distinction,
cela veut tout simplement dire qu'il doit s'entendre à rapporter - consciemment ou
non - les éléments de la réalité à des « valeurs universelles de la civilisation » et
choisir en conséquence les connexions qui ont pour nous une signification. Et si
resurgit sans cesse l'opinion affirmant que ces points de vue se laisseraient «tirer
de la matière même », cela ne provient que de l'illusion naïve du savant qui ne se
rend pas compte que dès le départ, en vertu même des idées de valeur avec les-
quelles il a abordé inconsciemment sa matière, il a découpé un segment infime
dans l'infinité absolue pour en faire l'objet de l'examen qui seul lui importe. A
propos de la sélection, qu'on opère partout et toujours consciemment ou incons-
ciemment, de certains « aspects » spéciaux et particuliers du devenir, il règne en-
core une autre conception dans le travail des sciences de la culture qui est à la
base de l'affirmation souvent entendue, suivant laquelle l'élément « personnel »
[182] serait la seule chose vraiment précieuse dans une oeuvre scientifique, que
toute oeuvre, à côté d'autres mérites, devrait aussi exprimer une « personnalité ».
Assurément, sans les idées de valeur du savant, il ne saurait y avoir ni principe de
sélection de la matière ni aucune connaissance judicieuse du réel singulier, de
même que sans la croyance du savant à la signification d'un quelconque contenu
culturel, le travail portant sur la connaissance de la réalité singulière n'aurait tout
simplement plus de sens. Ainsi, l'orientation de sa conviction personnelle et la
réfraction des valeurs dans le miroir de son âme donnent-elles une direction à son
travail. Les valeurs auxquelles le génie scientifique rapporte les objets de la re-
cherche pourront déterminer la « conception » qu'on se fera de toute une époque,
c'est-à-dire elles pourront être décisives non seulement pour ce qui dans les phé-
nomènes passe pour être «remarquable », mais encore significatif ou insignifiant,
«important » et « secondaire ».

La connaissance dans l'ordre de la science de la culture telle que nous l'enten-


dons est donc liée à des présuppositions « subjectives », pour autant qu'elle s'oc-
cupe uniquement des éléments de la réalité qui ont un quelconque rapport - si
indirect soit-il - avec les événements auxquels nous attribuons une signification
culturelle. Naturellement elle reste,malgré tout, une connaissance purement cau-
sale, exactement dans le même sens que la connaissance d'événements singuliers
et significatifs de la nature qui ont un caractère qualitatif. Outre les diverses sortes
de confusion que l'immixtion de la pensée juridico-formelle a provoquées dans la
sphère des sciences de la culture, il s'est récemment introduit, entre autres, une
tentative de réfuter le principe de la « conception matérialiste de l'histoire » par
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 32

une série de sophismes ingénieux. On explique que, du moment que la vie éco-
nomique devrait se dérouler dans des formes réglées juridiquement et conven-
tionnelle-ment, tout « développement » économique devrait adopter la forme
d'aspirations tendant à créer de nouvelles formes juridiques, qu'en conséquence
elle ne saurait être comprise qu'à partir de maximes morales et serait pour cette
raison différente par essence de tout « développementnaturel » (19). La connais-
sance du développement économique aurait donc un caractère « téléologique ».
Sans vouloir discuter ici la signification du concept équivoque de « dévelop-
pement » dans les sciences sociales ni non plus celui tout aussi équivoque du
point de vue logique de « téléologique», on peut cependant montrer ici [183] que
l'économie n'est pas nécessairement « téléologique » au sens présupposé par cette
manière de voir. Même dans le cas d'identité formelle totale des normes juri-
diques en usage, la signification culturelle des relations juridiques normativisées
ainsi que celle des normes elles-mêmes peuvent changer de fond en comble.
Mettons qu'on veuille se plonger utopiquement dans des rêves d'avenir; on pour-
rait concevoir par exemple comme théoriquement achevée la « socialisation des
moyens de production » sans qu'aucune des « aspirations » visant consciemment à
ce résultat ne se soit jamais manifestée et sans supprimer aucun paragraphe de
notre législation ou y ajouter un nouveau. Par contre, la fréquence statistique des
diverses relations normativisées juridiquement subirait sans doute des modifica-
tions radicales et dans de nombreux cas elle serait même réduite à zéro une
grande partie des normes juridiques perdant pratiquement toute signification et
leur signification pour la culture se modifiant jusqu'à devenir méconnaissable. La
conception «matérialiste » de l'histoire pouvait donc éliminer à bon droit les dis-
cussions de lege ferenda, puisque son point de vue central affirmait justement la
transformation inévitable de la signification des institutions juridiques. Celui à qui
le travail modeste de la compréhension causale de la réalité historique apparaît
comme subalterne, n'a qu'à s'en passer, mais il est impossible de lui substituer
aucune espèce de « téléologie ». Quant à nous, nous appelons « fin » la représen-
tation d'un résultat qui devient cause d'une action [Handlung]. Et nous la prenons
en considération au même titre que n'importe quelle cause qui contribue ou peut
contribuer à un résultat significatif. Sa signification spécifique se fonde unique-
ment sur le fait que nous pouvons et voulons non seulement constater l'activité
[Handeln ] humaine, mais aussi la comprendre.

Il est hors de doute que les idées de valeur sont « subjectives » (20). Entre
l'intérêt «historique » que nous trouvons à une chronique de famille et celui que
nous portons au développement des phénomènes les plus grands possibles qui
furent durant de longues époques communs à une nation ou à l'humanité. et le
sont encore, il existe une échelle sans fin de « significations » dont les échelons
auront un autre ordre pour chacun de nous. Cet ordre varie historiquement avec le
caractère de la civilisation et de la pensée qui domine les hommes. Il ne s'ensuit
évidemment pas que la recherche dans le domaine des sciences de la [184], cul-
ture ne pourrait aboutir qu'à des résultats qui seraient « subjectifs », au sens qu'ils
seraient valables pour l'un et non pour l'autre. Ce qui varie, c'est plutôt le degré
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 33

d'intérêt qu'ils ont pour l'un et non pour l'autre. En d'autres termes : ce qui devient
objet de recherche ainsi que les limites de cette recherche au sein de l'infinité des
connexions causales, ce sont les idées de valeur dominant le savant et une époque
qui les déterminent. Quant au comment [im Wie], c'est-à-dire quant à la méthode
de la recherche, c'est le « point de vue » dominant qui - comme nous le verrons
encore - constitue l'élément déterminant pour la construction des concepts auxi-
liaires qu'on utilise; en ce qui concerne la façon d'utiliser les concepts le savant
est évidemment ici, comme partout ailleurs, lié aux normes de notre pensée. En
effet, est vérité scientifique seulement celle qui prétend valoir pour tous ceux qui
veulent la vérité.

Il y a une conclusion à tirer de toutes ces explications : il est absurde de croire,


suivant la conception qui règne même parfois chez les historiens de notre spécia-
lité, que le but, si éloigné soit-il, des sciences de la culture pourrait consister à
élaborer un système clos de concepts qui condenserait d'une façon ou d'une autre
la réalité dans un articulation [Gliederung] définitive, à partir de laquelle on pour-
rait à nouveau la déduire après coup. Le flux du devenir incommensurable coule
sans arrêt vers l'éternité. Sans cesse se forment des problèmes culturels toujours
nouveaux et autrement colorés qui ne cessent d'agiter les humains, de sorte que,
reste flottante la sphère de tout ce qui, dans le flux inébranlablement infini du
singulier, acquiert pour nous signification et importance et devient une « indivi-
dualité historique ». Varient également les relations intellectuelles sous lesquelles
on les envisage et on les saisit scientifiquement. Les points de départ des sciences
de la culture resteront par conséquent variables dans l'avenir indéterminé, aussi
longtemps qu'une sorte de stupeur chinoise de la vie de l'esprit ne vienne à désha-
bituer les hommes de poser des questions à la vie toujours aussi inépuisable. Un
système des sciences de la culture qui ne ferait même que fixer systématiquement,
définitivement et d'une manière objectivement valable les questions et les do-
maines qu'elles seraient appelées à traiter serait une absurdité en soi. Une pareille
tentative ne saurait jamais aboutir qu'à une juxtaposition de plusieurs points de
vue, spécifiquement particuliers, souvent hétérogènes entre eux et disparates à
beaucoup d'égards, sous lesquels la réalité [185] a été et reste toujours pour nous
de la « culture », c'est-à-dire significative dans sa singularité.

Après ces longues discussions nous sommes enfin en mesure d'aborder la


question qui nous intéresse du point de vue méthodologique à propos de la ré-
flexion sur l' « objectivité » de la connaissance dans les sciences de la culture :
quelle est la fonction logique et la structure des concepts avec lesquels notre dis-
cipline travaille comme toute autre science ? Et plus spécialement, si l'on tient
compte du problème décisif : quelle est la signification de la théorie et de la cons-
truction théorique des concepts pour la connaissance de la réalité culturelle ?

L'économie politique - nous l'avons déjà vu - a été originellement, du moins


d'après le centre de gravité de ses discussions, une « technique », c'est-à-dire elle
considérait les phénomènes de la réalité sous un point de vue pratique de valeur
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 34

[Wertgesichtspunkt ] stable et au moins apparemment univoque [eindeutig] : ce-


lui de l'accroissement de la «richesse» de la population d'un État. D'un autre côté,
dès l'origine, elle n'a pas seulement été une « technique », car elle s'est trouvée
incorporée dans la puissante unité de la conception du monde du XVIIIe siècle,
rationaliste et orientée d'après le droit naturel. Cependant la nature particulière de
cette conception du monde, avec sa foi optimiste en la possibilité de rationaliser
théoriquement et pratiquement le réel, a eu une conséquence essentielle : elle
forma obstacle à la prise de conscience du caractère problématique du point de
vue qu'elle présupposait comme évident. Et comme l'étude rationnelle de la réalité
sociale est née en liaison étroite avec le développement moderne des sciences de
la nature, elle resta proche de celles-ci pour ce qui concerne l'ensemble de sa ma-
nière de considérer les choses. Or, dans les sciences de la nature le point de vue
pratique de valeur concernant ce qui est directement utile techniquement a été,
dès le départ, étroitement lié à l'espoir hérité de l'antiquité et développé depuis,
qu'il serait possible de parvenir, par la voie de l'abstraction généralisante [genera-
lisierende Abstraktion] et de l'analyse de l'empirique orientées vers les relations
légales, à une connaissance purement « objective », ce qui veut dire ici, détachée
de toute valeur, et en même temps absolument rationnelle, ce qui veut dire une
connaissance moniste de toute la réalité et débarrassée de toute « contingence »
singulière, sous l'aspect d'un système de concepts ayant une validité métaphy-
sique et une forme mathématique.

Les disciplines scientifiques liées à cette sorte de points de vue axiologiques,


telle la médecine clinique et davantage encore ce qu'on appelle d'ordinaire [186]
la « technologie », devinrent de purs « arts » pratiques. Les valeurs qu'elles
avaient à servir, la santé du malade, d'une part, et le perfectionnement technique
d'un processus de production par exemple, de l'autre, sont devenues inébranlables
pour chacune d'elles. Les moyens auxquels elles avaient recours consistaient et ne
pouvaient consister que dans l'application de concepts de caractère légal décou-
verts par les disciplines théoriques. Tout progrès de principe dans l'établissement
des lois était ou pouvait donc susciter un progrès dans la discipline pratique.
Quand les fins demeurent immuables, la réduction progressive des diverses ques-
tions pratiques (un cas de maladie ou un problème technique) à des lois de validi-
té générale à titre de cas spéciaux, par conséquent l'extension de la connaissance
théorique, est directement liée et identique à l'élargissement des possibilités tech-
niques et pratiques. Le jour où la biologie moderne réussit à ranger également les
éléments de la réalité qui nous intéressent historiquement (par le fait qu'ils se sont
déroulés d'une manière et non d'une autre) sous le concept d'un principe de déve-
loppement de validité générale, permettant d'ordonner, au moins apparemment -
mais non en réalité - tout ce qui était essentiel en ces objets dans un schéma de
lois de validité générale, le crépuscule des dieux [ Götterdämmerung] de tous les
points de vue axiologiques parut s'étendre sur toutes les sciences. En effet,
puisque le devenir dit historique était lui aussi un compartiment de la réalité totale
et que le principe de causalité, condition de tout travail scientifique, semblait exi-
ger la réduction de tout devenir à des « lois » de validité générale et puisqu'enfin
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 35

on se trouvait en présence du succès prodigieux des sciences de la nature qui ont


fait leur ce principe, il semblait qu'il ne serait plus possible de donner au travail
scientifique un autre sens que celui de la découverte des lois du devenir en géné-
ral. Bref, seul l'aspect « légal » pouvait constituer l'élément scientifique essentiel
de tous les phénomènes et les « événements individuels » ne pouvaient entrer en
ligne de compte que comme des «types », c'est-à-dire comme des illustrations des
lois. Porter sa curiosité sur les éléments singuliers pour eux-mêmes, voilà qui
semblait n'être d'aucun « intérêt scientifique ».

Il nous est impossible de suivre ici les répercussions considérables que cet état
d'esprit, plein d'assurance, du monisme naturaliste a eues dans les disciplines éco-
nomiques. Lorsque la critique socialiste et le travail des historiens commencèrent
par transformer les points de vue axiologiques originels en problèmes [187], le
prodigieux développement de la recherche biologique d'un côté, l'influence du
panlogisme de Hegel de l'autre empêchèrent l'économie politique de reconnaître
avec précision dans toute son ampleur la relation entre concept et réalité. Pour
autant qu'il nous intéresse ici, le résultat en est que, malgré le puissant barrage
que la philosophie idéaliste allemande depuis Fichte, l'oeuvre de l'école historique
allemande du droit et le travail de l'école historique allemande de l'économie poli-
tique ont opposé à l'intrusion des dogmes naturalistes, il n'en demeure pas moins,
en partie à cause de ces efforts, que les points de vue du naturalisme ne sont pas
encore surmontés en un certain nombre de points déterminants. Parmi eux il faut
citer en particulier celui du rapport entre le travail « théorique » et le travail « his-
torique » qui reste toujours aussi problématique dans notre spécialité.

Même de nos jours, la méthode théorique et « abstraite » continue à s'opposer


avec une raideur hargneuse et apparemment insurmontable à la recherche empi-
rique et historique (21). Elle reconnaît comme entièrement exacte l'impossibilité
méthodologique de remplacer la connaissance historique de la réalité par la for-
mulation de « lois » ou inversement de parvenir à établir des « lois », au sens
étroit du terme, par une simple juxtaposition d'observations historiques. Pour arri-
ver à en établir - car elle reste convaincue que c'est bien là le but suprême de la
science - elle part de ce fait que, sans arrêt, nous faisons directement nous-mêmes
l'expérience [erleben] de relations de l'activité humaine dans leur réalité, de sorte
que, pense-t-elle, nous pouvons rendre immédiatement intelligible leur déroule-
ment avec une évidence axiomatique et exprimer la réalité par des « lois ».
L'unique forme exacte de la connaissance, à. savoir la formulation de lois immé-
diatement et intuitivement évidentes, serait en même temps la seule qui nous per-
mettrait de raisonner sur les événements non immédiatement observables. Aussi
la construction d'un système de propositions abstraites et par suite purement for-
melles, Par analogie avec celles des sciences de la nature, serait-elle, au moins en
ce qui concerne les phénomènes fondamentaux de la vie économique, l'unique
moyen de dominer intellectuellement la diversité sociale. Bien que le créateur de
cette théorie fût le premier et le seul à établir une distinction méthodologique de
principe entre la connaissance légale et la connaissance historique, il n'en réclama
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 36

pas moins pour les propositions de la théorie abstraite [188] une validité empi-
rique au sens d'une possibilité de déduire la réalité à partir de ces « lois » (22).
Certes, il ne l'entendait pas au sens de la validité empirique des seules proposi-
tions abstraites de l'économie pour elles-mêmes, mais à celui où, une fois que l'on
aura construit les théories « exactes » correspondant à chacun des autres éléments
qui entrent en ligne de compte, la somme de toutes ces théories devrait contenir la
vraie réalité des choses - ce qui veut dire tout ce qui vaut la peine- d'être connu
dans la réalité. La théorie exacte de l'économie établirait l'influence d'un motif
psychologique, tandis que d'autres théories auraient pour tâche de développer à
leur tour d'une manière analogue tous les autres motifs dans un ensemble de pro-
positions de validité hypothétique. A propos du résultat du travail théorique, c'est-
à-dire à propos des théories abstraites des prix, de l'intérêt, des rentes, etc., cette
conception prétendait par-ci par-là d'une manière fantaisiste qu'il serait possible,
suivant une prétendue analogie avec les propositions de la physique, de les em-
ployer pour déduire de prémisses réelles données des résultats déterminés quanti-
tativement -donc des lois au sens le plus strict du terme - qui auraient une validité
pour la réalité concrète de la vie, étant donné que, si les fins sont données, l'éco-
nomie humaine serait déterminée de façon univoque relativement aux moyens.
On ne prenait pas garde au fait que, pour parvenir à ce résultat, même dans le cas
le plus simple, il faudrait au préalable poser comme « donnée » et présupposer
comme connue la totalité de la réalité historique, y compris toutes les connexions
causales, et que, si jamais l'esprit humain fini était en mesure d'accéder à ce genre
de connaissance, on ne verrait plus quelle serait encore la valeur épistémologique
d'une théorie abstraite.

Le préjugé naturaliste suivant lequel il faudrait élaborer à l'intérieur de ces


concepts quelque chose qui serait proche des sciences de la nature a précisément
conduit à une fausse compréhension du sens de ces tableaux de pensée théoriques
[theoretische Gedankengebilde]. On croyait qu'il s'agissait d'isoler psychologi-
quement une tendance spécifique en l'homme, celle de l'instinct d'acquisition, ou
encore d'observer isolément une maxime spécifique de l'activité humaine, celle du
principe économique. La théorie abstraite pensait pouvoir s'appuyer sur des
axiomes psychologiques; la conséquence en fut que les historiens en appelèrent à
une psychologie empirique pour prouver la non-validité de ces axiomes et [189]
refuser à la psychologie toute action sur le cours des événements économiques.
Nous n'avons pas l'intention de faire en cet endroit une critique détaillée de la
signification d'une science systématique de la « psychologie sociale» - qu'il reste
encore à constituer - entant que fondement possible des sciences de la culture et
spécialement de l'économie sociale. Les essais, parfois brillants, d'interprétations
psychologiques des phénomènes économiques dont nous avons connaissance jus-
qu'à présent montrent en tout cas une chose, c'est qu'on ne fait pas de progrès en
allant de l'analyse psychologique des qualités humaines vers celle des institutions
sociales, mais qu'au contraire l'éclaircissement des conditions et des effets psy-
chologiques des institutions présuppose la parfaite connaissance de ces dernières
et l'analyse scientifique de leurs relations. L'analyse psychologique signifie alors
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 37

tout simplement un approfondissement extrêmement intéressant, dans chaque cas


concret, de la connaissance de leur conditionalité historique et de leur significa-
tion culturelle. Ce qui, nous intéresse dans la conduite d'un homme au sein des
relations sociales est spécifiquement particularisé dans chaque cas suivant la si-
gnification culturelle spécifique de la relation en question. Il s'agit en cela de mo-
tifs et d'influences psychiques extrêmement hétérogènes entre eux et d'une com-
position extrêmement concrète. La recherche en psychologie sociale signifie
qu'on soumet à un examen approfondi les divers genres particuliers d'éléments de
la culture, disparates entre eux à beaucoup d'égards, en vue d'éprouver leur capa-
cité d'interprétation à l'usage de notre compréhension par reviviscence. En partant
de la connaissance des institutions particulières, cette recherche nous aidera à
comprendre intellectuellement dans une plus grande mesure leur conditionalité et
leur signification culturelle, mais jamais à déduire ces institutions de lois psycho-
logiques ou à les expliquer à partir de phénomènes psychologiques élémentaires.

C'est pourquoi la polémique qui a agité de nombreux milieux à propos de la


question de la légitimité psychologique des constructions théoriques et abstraites,
ainsi que de la portée de l'« instinct d'acquisition » et du «principe économique»,
etc., n'a guère été féconde.

Ce n'est qu'en apparence qu'il s'agit dans les constructions de la théorie abs-
traite de « déductions » à partir de motifs psychologiques fondamentaux; en réali-
té nous nous trouvons plutôt en présence du cas spécial d'une forme [190l de la
construction des concepts [Begriffsbildung] propre aux sciences de la culture hu-
maine, et qui en un certain sens est inévitable. Il vaut la peine de la caractériser ici
avec plus de détails, puisque nous pourrons serrer ainsi de plus près la question
logique de la signification de la théorie dans les sciences sociales. Nous laisserons
pendante une fois pour toutes la question de savoir si les constructions théoriques
que nous utiliserons comme exemples ou auxquelles nous ferons allusion répon-
dent, telles quelles, au but auquel elles sont destinées, bref si elles ont été formées
pratiquement de façon appropriée. Quant à la question de savoir jusqu'où l'on de-
vrait étendre l'actuelle « théorie abstraite », elle est finalement elle aussi une ques-
tion de l'économie du travail scientifique, qui comporte encore bien d'autres pro-
blèmes. La théorie de l'utilité marginale [Grenznutztheorie ] est, elle aussi subor-
donnée à la loi du «marginalisme ».

La théorie abstraite de l'économie nous offre justement un exemple de ces


sortes de synthèses qu'on désigne habituellement par « idées » [Ideen] des phé-
nomènes historiques. Elle nous présente, en effet, un tableau idéal [Idealbild] des
événements qui ont lieu sur le marché des biens, dans le cas d'une société organi-
sée selon le principe de l'échange, de la libre concurrence et d'une activité stric-
tement rationnelle. Ce tableau de pensée [Gedankenbild] réunit des relations et
des événements déterminés de la vie historique en un cosmos non contradictoire
de relations pensées. Par son contenu, cette construction a le caractère d'une uto-
pie que l'on obtient en accentuant par la pensée [gedankliche Steigerung] des
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 38

éléments déterminés de la réalité (23). Son rapport avec les faits donnés empiri-
quement consiste simplement en ceci : là où on constate ou soupçonne que des
relations, du genre de celles qui sont présentées abstraitement dans la construction
précitée, en l'espèce celles des événements qui dépendent du « marché », ont eu à
un degré quelconque une action dans la réalité, nous pouvons nous représenter
pragmatiquement , de façon intuitive et compréhensible, la nature particulière de
ces relations d'après un idéaltype [Idealtypus]. Cette possibilité peut être pré-
cieuse, voire indispensable, pour la recherche aussi bien que pour l'exposé des
faits. En ce qui concerne la recherche, le concept idéaltypique se propose de for-
mer le jugement d'imputation : il n'est pas lui-même une «hypothèse», mais il
cherche à guider l'élaboration des hypothèses. De l'autre côté, il n'est pas un expo-
sé du réel, mais se propose de doter l'exposé de moyens d'expression univoques.
Il est donc l'« idée » de l'organisation moderne [191], historiquement donnée, de
la société en une économie de l'échange, cette idée se laissant développer pour
nous exactement selon les mêmes principes logiques que ceux qui ont servi par
exemple à construire celle de l'« économie urbaine» au Moyen Âge sous la forme
d'un concept génétique [genetischen Begriff ]. Dans ce dernier cas on forme le
concept d'« économie urbaine » non pas en établissant une moyenne des principes
économiques qui ont existé effectivement dans la totalité des villes examinées,
mais justement en construisant un idéaltype . On obtient un idéaltype en accen-
tuant unilatéralement un ou plusieurs points de vue et en enchaînant une multi-
tude de phénomènes donnés isolément, diffus et discrets, que l'on trouve tantôt en
grand nombre, tantôt en petit nombre et par endroits pas du tout, qu'on ordonne
selon les précédents points de vue choisis unilatéralement, pour former un tableau
de pensée homogène [einheitlich]. On ne trouvera nulle part empiriquement un
pareil tableau dans sa pureté conceptuelle : il est une utopie. Le travail historique
aura pour tâche de déterminer dans chaque cas particulier combien la réalité se
rapproche ou s'écarte de ce tableau idéal, dans quelle mesure il faut par exemple
attribuer, au sens conceptuel, la qualité d'« économie urbaine » aux conditions
économiques d'une ville déterminée. Appliqué avec prudence, ce concept rend le
service spécifique qu'on en attend au profit de la recherche et de la clarté.

On peut, pour analyser un autre exemple, dessiner [zeichnen] exactement de la


même façon sous forme d'utopie l'« idée » de l'« artisanat » en assemblant cer-
tains traits qui existent de manière diffuse dans certains corps de métiers
d'époques et de pays les plus divers, en accentuant unilatéralement leurs consé-
quences dans un tableau idéal non contradictoire en soi et en le rapportant à une
formule de pensée qui l'exprime. On peut en outre essayer de dessiner une société
dans laquelle toutes les branches de l'activité économique et même l'activité intel-
lectuelle sont gouvernées par des maximes qui paraissent appliquer le même prin-
cipe que celui qui est caractéristique de l'«artisanat » élevé au rang d'idéaltype.
On peut en plus opposer par antithèse cet idéaltype de l'artisanat à un idéaltype
correspondant à la conception capitaliste de l'industrie, ce dernier étant construit
sur la base de l'abstraction de certains traits de la grande industrie moderne, et
sous ce rapport essayer de dessiner l'utopie d'une civilisation ‹ capitaliste », c'est-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 39

à-dire d'une civilisation dominée [192] uniquement par les intérêts de l'investis-
sement de capitaux privés. Il consisterait à accentuer certains traits donnés de fa-
çon diffuse dans la vie civilisée moderne, matérielle et spirituelle, pour les as-
sembler en un tableau, idéal non contradictoire, à l'effet de notre investigation. Ce
tableau constituerait alors le dessin [Zeichnung] d'une « idée » de la civilisation
capitaliste, sans que nous ayons à nous demander ici si l'on peut et comment on
peut l'élaborer. Il est possible ou plutôt il faut considérer comme certain qu'il est
possible d'esquisser plusieurs et même à coup sûr un très grand nombre d'utopies
de ce genre dont aucune ne ressemblerait à l'autre et, raison de plus, dont aucune
ne se laisserait jamais observer dans la réalité empirique sous forme d'un ordre
réellement en vigueur dans une société, mais dont chacune peut prétendre repré-
senter l'« idée » de la civilisation capitaliste et dont chacune peut même' avoir la
prétention, dans la mesure où elle a effectivement sélectionné dans la réalité cer-
taines caractéristiques significatives par leur particularité de notre civilisation, de
les réunir en un tableau idéal homogène (24). En effet, les phénomènes qui nous
intéressent comme manifestations culturelles tirent généralement leur intérêt -
leur signification culturelle - des idées de valeur extrêmement diverses auxquelles
nous pouvons les rapporter. De même qu'il existe une extrême variété de «points
de vue » sous lesquels nous pouvons considérer ces phénomènes comme signifi-
catifs, on peut également faire appel aux principes les plus variés pour sélection-
ner les relations susceptibles d'entrer dans l'idéaltype d'une culture déterminée.

En quoi consiste maintenant la signification de ces concepts idéaltypiques


pour une science empirique telle que nous nous proposons de la pratiquer ?
D'avance nous voudrions insister sur la nécessité de séparer rigoureusement les
tableaux de pensée dont nous nous occupons ici, qui sont « idéaux » dans un sens
purement logique, de la notion du devoir-être ou de « modèle ». Il ne s'agit, en
effet, que de constructions de relations qui sont suffisamment justifiées au regard
de noire imagination, donc « objectivement possibles », et qui semblent adé-
quates à notre savoir nomologique.

Quiconque est convaincu que la connaissance de la réalité historique devrait


ou pourrait être une copie [Abbildung] « sans présupposition » de faits « objec-
tifs », déniera toute valeur à ces constructions. Et même celui qui a reconnu qu'au
niveau de la réalité [193] rien n'est dépourvu de présuppositions au sens logique
et que le plus simple extrait d'un acte ou document ne peut avoir scientifiquement
de sens que par le rapport à des « significations » et donc en dernière analyse par
un rapport à des idées de valeur, sera néanmoins porté à regarder la construction
de n'importe quelle sorte d'«utopie» historique comme un moyen d'illustration
dangereux au regard de l'objectivité du travail scientifique et plus souvent encore
comme un simple jeu. De fait, on ne peut jamais décider a priori s'il s'agit d'un
pur jeu de la pensée ou d'une construction de concepts féconde pour la science.
Là aussi il n'existe d'autre critère que celui de l'efficacité pour la connaissance des
relations entre les phénomènes concrets de la culture, pour celle de leur condi-
tionnalité causale et de leur signification. Par conséquent, la construction d'idéal-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 40

types abstraits n'entre pas en ligne de compte comme but, mais uniquement
comme moyen de la connaissance. Tout examen attentif portant sur les éléments
conceptuels d'un exposé historique montre que l'historien, dès qu'il cherche à
s'élever au-dessus de la simple constatation de relations concrètes pour déterminer
la signification culturelle d'un événement singulier, si simple soit-il, donc pour le
« caractériser », travaille et doit travailler avec des concepts qui, en général, ne se
laissent préciser de façon rigoureuse et univoque que sous la forme d'idéaltypes.

En effet, comment se laisse préciser le contenu de concepts comme ceux


d'« individualisme », d' «impérialisme », de « féodalité », de « mercantilisme »,
de « conventionnel » et autres innombrables constructions conceptuelles de ce
genre que nous utilisons pour essayer de dominer la réalité par la pensée et la
compréhension ? Est-ce par la description « sans présupposition » d'une quel-
conque manifestation concrète isolée ou bien au contraire par la synthèse abstrac-
tive [abstrahierende Zusammenfassung] de ce qui est commun à plusieurs phé-
nomènes concrets ? Le langage de l'historien contient des centaines de mots com-
portant de semblables tableaux de pensée, mais imprécis parce que choisis pour
les besoins de l'expression dans le vocabulaire courant non élaboré par la ré-
flexion dont on éprouve cependant concrètement la signification, sans qu'ils
soient pensés clairement. Dans un très grand nombre de cas, surtout dans l'histoire
politique narrative, l'imprécision du contenu des concepts ne nuit nullement à la
clarté de l'exposé. Il suffit alors qu'on ressente dans les cas particuliers ce que
l'historien a cru voir, ou encore on peut se contenter de ce qu'une précision parti-
culière du contenu conceptuel d'importance relative dans un cas particulier [194]
se présente à l'esprit comme ayant été pensée. Au cas cependant où il faut prendre
clairement conscience d'une façon plus rigoureuse de la signification d'un phéno-
mène culturel, le besoin d'opérer avec des concepts clairs, précisés non seulement
sous un, mais sous tous les aspects particuliers, devient plus impérieux. Il est évi-
demment absurde de vouloir donner de ces synthèses de la pensée historique une
«définition selon le schéma : genus proximum et differentia specifica (25) on n'a
qu'à en faire l'épreuve. Cette dernière manière d'établir la signification des mots
ne se rencontre que dans les disciplines dogmatiques qui utilisent le syllogisme.
Elle ne procède jamais, ou seulement illusoirement, à la simple « décomposition
descriptive » [schildernde Auflösung] de ces concepts en leurs éléments, car, ce
qui importe dans ce cas, c'est de savoir quels sont parmi ces éléments ceux qui
doivent être considérés comme essentiels. Quand on se propose de donner une
définition génétique du contenu d'un concept, il ne reste d'autre forme que celle
de l'idéaltype, au sens indiqué plus haut. L'idéaltype est un tableau de pensée, il
n'est pas la réalité historique ni surtout la réalité « authentique », il sert encore
moins de schéma dans lequel on pourrait ordonner la réalité à titre d'exemplaire.
Il n'a d'autre signification que d'un concept limite [Grenzbegriff ] purement idéal,
auquel on mesure [messen] la réalité pour clarifier le contenu empirique de cer-
tains de ses éléments importants, et avec lequel on la compare. Ces concepts sont
des images [Gebilde] dans lesquelles nous construisons des relations, en utilisant
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 41

la catégorie de possibilité objective, que notre imagination formée et orientée


d'après la réalité juge comme adéquates.

Dans cette fonction, l'idéaltype est en particulier un essai pour saisir les indi-
vidualités historiques ou leurs différents éléments dans des concepts génétiques.
Prenons par exemple les notions d' « Église » et de « secte ». Elles se laissent ana-
lyser par la voie de la pure classification en un complexe de caractéristiques, en
quoi non seulement la frontière entre les deux concepts, mais aussi leur contenu,
resteront toujours indistincts. Par contre, si je me propose de saisir génétiquement
le concept de « secte ». c'est-à-dire si je le conçois relativement à certaines signi-
fications importantes pour la culture que l' « esprit de secte » a manifestées dans
la civilisation moderne, alors certaines caractéristiques précises de l'un et l'autre
de ces deux concepts deviendront essentielles parce qu'elles comportent une rela-
tion causale adéquate par rapport à leur action significative. Dans ce cas les con-
cepts prennent en même temps la forme d'idéaltypes, ce qui veut dire qu'ils ne se
manifestent pas [195] ou seulement sporadiquement dans leur pureté concep-
tuelle. Ici comme ailleurs, -tout concept qui n'est pas purement classificateur nous
éloigne de la réalité. La nature discursive de notre connaissance, c'est-à-dire le
fait que nous n'appréhendons la réalité que par une chaîne de transformations
dans l'ordre de la représentation, postule cette sorte de sténographie des concepts
[Begriffsstenographie]. Certes, notre imagination peut souvent se passer de leur
formulation conceptuelle explicite au niveau des moyens de l'investigation, mais
en ce qui concerne l'exposé [Darstellung], pour autant qu'il cherche à être uni-
voque, leur utilisation est dans de nombreux cas inévitable sur le terrain de l'ana-
lyse culturelle. Quiconque les rejette par principe est obligé de se borner à l'aspect
formel des phénomènes culturels, par exemple à leur aspect historico-juridique.
Évidemment l'univers des nonnes juridiques se laisse préciser clairement du point
de vue conceptuel et il est valable pour la réalité historique (dans le strict sens
juridique). Par contre, c'est de leur signification pratique que s'occupe la re-
cherche dans les sciences sociales, telles que nous les entendons. Or, il est très
fréquent qu'on ne puisse prendre clairement conscience de cette signification
qu'en rapportant le donné empirique à un cas limite idéal. Si l'historien (au sens le
plus large du terme) écarte la tentative de formuler de tels idéaltypes sous prétexte
qu'ils sont des « constructions théoriques », c'est-à-dire inutiles ou superflues pour
les fins concrètes de la connaissance, il en résulte en règle générale ou bien qu'il
applique consciemment ou inconsciemment d'autres constructions analogues sans
les formuler explicitement et sans élaboration logique, ou bien qu'il reste enfoncé
dans la sphère de ce qui est « vaguement senti ».

Rien n'est sans doute plus dangereux que la confusion entre théorie et histoire,
dont la source se trouve dans les préjugés naturalistes. Elle se présente sous di-
verses formes : tantôt on croit fixer dans ces tableaux théoriques et conceptuels le
« véritable » contenu ou l'« essence » de la réalité historique, tantôt on les utilise
comme une sorte de lit de Procuste dans lequel on introduira de force l'histoire,
tantôt on hypostasie même les « idées » pour en faire la « vraie » réalité se profi-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 42

lant derrière le flux des événements ou les « forces » réelles qui se sont accom-
plies dans l'histoire.

En particulier ce dernier danger est d'autant plus à craindre que nous sommes
habitués à entendre aussi et même en premier lieu, par « idées » d'une époque, les
pensées et les idéaux qui ont gouverné la masse ou une fraction historiquement
importante [196] d'hommes de cette époque et qui ont été par là des éléments si-
gnificatifs pour l'aspect particulier de la culture en question. On peut ajouter à
cela deux autres remarques. En premier lieu, il existe en règle générale certaines
relations entre l'« idée » prise au sens de tendance de la pensée pratique et théo-
rique d'une époque et l' « idée » au sens d'un idéaltype de cette époque, construit
par nous pour servir d'auxiliaire conceptuel. Il arrive qu'un idéaltype de certaines
conditions sociales qu'on obtient par abstraction de certaines manifestations so-
ciales caractéristiques d'une époque ait effectivement passé aux yeux des contem-
porains de celle-ci pour l'idéal qu'ils s'efforçaient pratiquement d'atteindre ou du
moins pour la maxime destinée à régler certaines relations sociales - les exemples
de ce genre sont même assez fréquents. Il en est ainsi de l'idée de la « protection
des biens de subsistance » (26) et de maintes autres théories des canonistes, spé-
cialement de saint Thomas d'Aquin, relativement au concept idéalypique en usage
actuellement de l' « économie urbaine » du Moyen Âge dont nous avons parlé
plus haut. A plus forte raison en va-t-il de même du « concept fondamental » tant
décrié en économie politique de « valeur» éèonomique. Depuis la scolastique
]198] qu'à la théorie de Marx deux idées se sont enchevêtrées dans cette notion,
d'une part celle d'« objectivement » valable, c'est-à-dire celle d'un devoir-être, et
d'autre part celle d'une abstraction à partir du processus empirique de la formation
des prix. Ainsi l'idée que la « valeur » des biens devrait être réglée sur certains
principes du « droit naturel » a eu une importance incalculable pour tout le déve-
loppement de notre civilisation - pas seulement au Moyen Âge - et elle continue à
l'avoir de nos jours. Elle a influencé de manière particulièrement intensive le pro-
cessus empirique de la formation des prix. Cependant ce n'est que grâce à une
construction rigoureuse des concepts, c'est-à-dire grâce à l'idéal, type, que l'on
peut réellement élucider sans équivoque ce que l'on entend et que l'on peut en-
tendre par le concept théorique de la valeur. Ceux qui n'ont que mépris pour les
« robinsonnades » de la théorie abstraite feraient bien de méditer sur tout cela tant
qu'ils ne sont pas en mesure d'y substituer quelque chose de mieux, ce qui veut
dire en l'occurrence quelque chose de plus clair.

Le rapport de causalité entre l'idée historiquement constatable qui gouverne


les hommes et les éléments de la réalité historique à partir desquels se laisse cons-
truire par abstraction l'idéaltype correspondant, peut naturellement prendre des
formes extrêmement variables. Il n'y a qu'un point dont en principe il ne faut pas
se départir, c'est que nous avons affaire là à deux choses fondamentalement [197]
différentes. Cela nous amène à notre deuxième remarque. Les idées mêmes qui
ont gouverné les hommes d'une époque, c'est-à-dire celles qui ont agi d'une façon
diffuse en eux, ne peuvent, dès qu'il s'agit d'un tableau de pensée quelque peu
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 43

compliqué, être saisies avec la rigueur conceptuelle que sous la forme d'un idéal-
type, pour la simple raison qu'elles agitaient empiriquement un nombre d'hommes
indéterminé et variable et qu'elles prenaient chez chacun d'eux les nuances les
plus variées quant à la forme et au fond, quant à la clarté et au sens. Les éléments
de la vie spirituelle des divers individus d'une époque déterminée du Moyen Âge
par exemple que nous pouvons désigner par le terme de « christianisme » des in-
dividus en question, formeraient naturellement, si nous étions en mesure de les
exposer intégralement, un chaos de relations intellectuelles et de sentiments de
toutes sortes, infiniment divers et au plus haut point contradictoire, bien qu'au
Moyen Âge I'Église ait été à coup sûr en état d'affirmer dans une très large me-
sure l'unité de la foi et des moeurs. Si l'on se demande maintenant ce qui dans ce
chaos répond à la notion de « christianisme médiéval », étant entendu que nous
sommes obligés d'opérer constamment avec ce concept comme s'il était claire-
ment établi, bref si l'on se demande en quoi consistait l'élément « chrétien » que
nous trouvons dans les institutions médiévales, on constate aussitôt que nous uti-
lisons en toutes ces occasions un pur tableau de pensée construit par nous. Il con-
siste en un ensemble d'articles de foi, de normes du droit canonique et de
l'éthique, de maximes pour la conduite de le vie et d'un nombre incalculable de
relations particulières que nous combinons en une « idée » ou une synthèse que,
sans conteste, il nous serait impossible d'établir sans contradiction, sans utiliser
des concepts idéaltypiques.

La structure logique des systèmes de concepts dans lesquels nous exposons


cette sorte d'« idées » est évidemment extrêmement variable, tout comme leur
rapport à ce qui est immédiatement donné dans la réalité empirique. Les choses se
présentent d'une façon encore relativement simple lorsqu'il s'agit de cas où un
seul ou quelques rares principes directeurs théoriques, aisément traduisibles en
une formule - comme la croyance en la prédestination de Calvin - ou encore des
postulats moraux clairement formulables ont gouverné les hommes et produit des
effets historiques, de sorte qu'il n'y a guère de difficulté à ordonner l'« idée » en
une hiérarchie de pensées découlant logiquement de ces principes [198] direc-
teurs. Toutefois, même dans ces cas on oublie facilement que, quelque puissante
qu'ait été la signification de la force contraignante purement logique de l'idée en
histoire -le marxisme en est un exemple remarquable - il faut néanmoins com-
prendre en général le processus empirico-historique qui s'est déroulé dans l'esprit
des hommes comme un processus conditionné psychologiquement et non logi-
quement. Le caractère idéaltypique de ces synthèses d'idées qui ont eu une action
historique se manifeste encore plus nettement si les principes directeurs et les
postulats fondamentaux n'habitent pas ou plus du tout l'esprit ,des individus, en-
core que ceux-ci continuent à être gouvernés par des pensées qui sont la consé-
quence logique de ces principes ou qui s'en sont dégagés par association, soit que
l'« idée » historiquement originelle qui leur servait de fondement soit morte, soit
qu'elle n'ait jamais eu d'influence en général que par ses_ conséquences. Enfin,
les synthèses prennent encore plus catégoriquement le caractère d'une « idée »
que nous construisons, lorsque ces principes directeurs fondamentaux ne se sont
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 44

imposés, dès le départ,qu'imparfaitement ou pas du tout à la conscience claire des


hommes ou du moins n'ont pas pris la forme d'un ensemble clair et cohérent de
pensées. Si maintenant nous nous engageons dans cette procédure, comme cela
arrive sans cesse fréquemment et doit arriver, il ne s'agit à propos de l'« idée »
que nous nous formons - par exemple celle du «libéralisme » d'une période dé-
terminée, celle du « méthodisme » ou celle de n'importe quelle variété non élabo-
rée intellectuellement de «socialisme» - de -rien d'autre que d'un pur idéaltype,
ayant exactement le même caractère que les synthèses des « principes » d'une
époque économique dont nous parlions plus haut. Plus les relations qu'il s'agit
d'exposer sont vastes et plus leur signification culturelle a été variée, plus aussi
leur présentation globale et systématique en un ensemble de pensées et de con-
cepts se rapprochera de l'idéaltype et moins il sera possible de se tirer d'affaire
avec un seul concept de ce genre. D'où il ressort avec plus d'évidence et de néces-
sité de faire des essais répétés de constructions de nouveaux concepts idéalty-
piques en vue de prendre conscience d'aspects toujours nouveaux de la significa-
tion des relations, Tous les exposés qui ont pour thème l'« essence » du christia-
nisme sont des idéaltypes qui n'ont nécessairement et constamment qu'une validi-
té relative et problématique, s'ils revendiquent la qualité d'un exposé historique
du, donné empirique; par contre ils ont une très grande valeur heuristique [199]
pour la recherche et une très grande valeur systématique pour l'exposé, si on les
utilise simplement, comme moyens conceptuels pour comparer et mesurer à eux
la réalité. Dans cette fonction ils sont même indispensables. Mais il y a encore un
autre élément lié en règle générale à cette sorte de présentations idéaltypiques, qui
complique encore davantage leur signification. Elles se proposent en général
d'être (elles peuvent aussi l'être inconsciemment) non seulement des idéaltypes
dans le sens logique, mais aussi dans le sens pratique, c'est-à-dire des types
exemplaires [ vorbildliche Typen] qui - dans notre exemple - contiennent ce que
du point de vue du savant le christianisme doit être [sein soll], c'est-à-dire ce qui,
à son avis, est « essentiel » dans cette religion du fait qu'elle représente une valeur
permanente. S'il en est ainsi consciemment ou le plus souvent inconsciemment,
ces descriptions contiennent alors les idéaux auxquels le savant rapporte le chris-
tianisme en l'évaluant [wertend ] ; c'est-à-dire les tâches et les fins d'après les-
quelles le savant oriente sa propre « idée » du christianisme. Naturellement ces
idéaux peuvent être totalement différents, et sans doute le seront-ils toujours, des
valeurs auxquelles les contemporains de l'époque étudiée, par exemple les pre-
miers chrétiens, rapportaient de leur côté le christianisme. En ce cas les « idées »
ne sont évidemment plus des auxiliaires purement logiques ni non plus des con-
cepts auxquels on mesure par comparaison la réalité, mais des idéaux à partir
desquels on juge la réalité en l'évaluant. Il ne s'agit plus alors du procédé pure-
ment théorique du rapport de l'empirique à des valeurs [Beziehung auf Werte],
mais proprement de jugements de valeur [Werturteile] que l'on accueille dans le
concept du christianisme (27). Parce que l'idéaltype revendique en ce cas une va-
lidité empirique, il s'enfonce dans la région de l'interprétation évaluative du
christianisme : on quitte le domaine de la science empirique et l'on se trouve en
présence d'une profession de foi personnelle et non plus d'une construction con-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 45

ceptuelle proprement idéaltypique. Si marquante que soit cette distinction quant


aux principes, on constate que la confusion entre ces deux significations fonda-
mentalement différentes de la notion d'« idée » envahit trop fréquemment la con-
duite du travail historique. Elle guette tout particulièrement l'historien dès qu'il se
met à exposer sa propre « interprétation » d'une personnalité ou d'une époque.
Contrairement aux étalons éthiques stables que Schlosser (28) utilisait dans l'es-
prit du rationalisme, l'historien moderne d'esprit relativiste, qui se propose d'une
part de « comprendre en elle-même » l'époque dont il s'occupe et qui d'autre part
tient à porter un « jugement », éprouve le besoin [200] de prendre « dans la ma-
tière même » de son étude les étalons de ses jugements, ce qui veut dire qu'il
laisse surgir l'« idée » au sens d'idéal de l'« idée » au sens d'« idéaltype ». De plus,
l'attrait esthétique de ce procédé le pousse sans arrêt à effacer la ligne qui sépare
les deux ordres - d'où cette demi-mesure qui d'une part ne peut se priver de porter
des jugements de valeur et qui d'autre part fait tout pour ne pas assumer la res-
ponsabilité de ces jugements. A cela il faut opposer le devoir élémentaire du con-
trôle scientifique de soi-même qui est aussi le seul moyen de nous préserver des
confusions en nous invitant à faire une distinction stricte entre la relation qui
compare la réalité à des idéaltypes dans le sens logique et l'appréciation valori-
sante de cette réalité sur la base d'idéaux. L'idéaltype tel que nous l'entendons est,
je le répète, quelque chose d'entièrement indépendant de l'appréciation évaluative;
il n'a rien de commun avec une autre « perfection », [leur rapport est] purement
logique. Il y a des idéaltypes de bordels aussi bien que de religions, et en ce qui
concerne les premiers il y en a qui, du point de vue de l'éthique policière contem-
poraine, pourraient paraître comme techniquement « opportuns » au contraire
d'autres qui ne le seraient point (29).

Nous sommes malheureusement obligés de laisser de côté la discussion détail-


lée du cas qui est de loin le plus compliqué et le plus intéressant, celui de la struc-
ture logique du concept d'État. Nous nous bornerons à quelques remarques. Si
nous nous demandons ce qui dans la réalité empirique répond à la notion,
d'« État », nous y trouvons une infinité d'actions et de servitudes humaines, dif-
fuses et discrètes, une infinité de relations réelles et réglées juridiquement,
uniques en leur genre ou revenant périodiquement, maintenues ensemble par une
idée, par la croyance à des normes qui sont effectivement en vigueur ou qui de-
vraient l'être, ainsi que des relations de domination de l'homme sur l'homme.
Cette croyance est en partie un bien spirituel s'expliquant par la pensée, en partie
elle est ressentie confusément, en partie subie passivement et elle se présente chez
les divers individus avec des nuances variées. En fait, si les hommes concevaient
clairement cette « idée » comme telle, ils pourraient se passer de la « théorie gé-
nérale de l'État » qui se propose de débrouiller cette notion. Or, quelle que soit la
façon dont on le formule, le concept scientifique de l'État est évidemment tou-
jours une synthèse que nous [201] élaborons en vue de fins déterminées de la
connaissance. Mais d'un autre côté on le construit aussi par abstraction à partir
des synthèses confuses que l'on trouve toutes faites dans l'esprit des hommes his-
toriques. Malgré tout, le contenu concret que la notion historique de l'« État »
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 46

prend dans les synthèses des contemporains d'une époque ne se laisse saisir clai-
rement que si l'on s'oriente d'après les concepts idéaltypiques. En outre, il n'y a
pas le moindre doute que la manière dont les contemporains d'une époque cons-
truisent ces synthèses, dans une forme logique toujours imparfaite, c'est-à-dire
l'idée qu'ils se font de l'État - par exemple l'idée « organique » de l'État de la mé-
taphysique allemande opposée à la conception commerciale des Américains - est
d'une signification pratique éminente. En d'autres termes, nous constatons ici aus-
si que l'idée pratique qui devrait être valable ou que l'on croit valable et l'idéal-
type théorique construit pour les besoins de la recherche cheminent côte à côte et
ont constamment tendance à se confondre.

C'est à dessein que nous avons envisagé plus haut l'«idéaltype » essentielle-
ment - bien que non exclusivement - sous la forme d'une construction intellec-
tuelle destinée à mesurer et à caractériser systématiquement des relations indivi-
duelles, c'est-à-dire significatives par leur singularité, telles que le christianisme,
le capitalisme, etc. Nous l'avons fait pour écarter l'opinion courante qui voudrait
que le typique abstrait fût identique au générique abstrait dans la sphère des phé-
nomènes de la culture. Or, il n'en est rien. Sans chercher à analyser ici logique-
ment le concept de «typique », souvent discuté et fortement discrédité à cause des
abus que l'on en fait, nous pouvons cependant déjà tirer de nos précédentes dis-
cussions la conclusion que la formation de concepts de types au sens de l'élimina-
tion de l'« accidentel » a également, et même justement, sa raison d'être dans
l'étude des individualités historiques. Nous pouvons évidemment donner aussi la
forme de l'idéaltype aux concepts génériques que nous rencontrons constamment
sous la forme d'éléments des exposés historiques ou de concepts historiques con-
crets en procédant par abstraction et par accentuation de certains de leurs élé-
ments conceptuellement essentiels. Il s'agit même là d'une des façons importantes
et surtout pratiquement fréquentes d'appliquer les concepts idéaltypiques, car
chaque idéaltype individuel se compose d'éléments conceptuels qui ont un carac-
tère générique et qu'on a élaborés en idéaltypes. Dans ce cas aussi [202] on saisit
la fonction logique spécifique des concepts idéaltypiques. Le concept
d'« échange » par exemple n'est rien d'autre qu'un simple concept générique, au
sens d'un complexe de caractéristiques qui se trouvent être communes à plusieurs
phénomènes, aussi longtemps que je fais abstraction de la signification des élé-
ments conceptuels, donc aussi longtemps que j'analyse simplement son usage
courant dans le langage. Mais si je mets ce concept en relation avec la « loi de
l'utilité marginale » et que je forme le concept d'« échange économique» sous la
forme d'un processus économique rationnel, il renfermera, comme tout concept
intégralement élaboré du point, de vue logique, un jugement sur les conditions
« typiques. » de l'échange en soi. Il prend alors un caractère génétique et devient
ainsi du même coup un concept idéaltypique au sens logique, ce qui veut dire
qu'il s'éloigne de la réalité empirique qui se laisse seulement comparer et rappor-
ter à lui. On peut dire la même chose de tous les soi-disant « concepts fondamen-
taux » de l'économie politique : on ne peut les développer sous une forme géné-
tique qu'en leur donnant le caractère de l'idéaltype. La différence entre les simples
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 47

concepts génériques qui ne réunissent simplement que les caractéristiques com-


munes à plusieurs phénomènes empiriques et les idéaltypes de structure générique
- comme le concept idéaltypique de 1' « essence » de l'artisanat - est évidemment
flottante dans le détail. Aucun concept générique n'a cependant comme tel un ca-
ractère typique, et il n'existe pas de type « moyen » purement générique. Chaque
fois que nous parlons de grandeurs « typiques » - par exemple dans la statistique -
nous sommes toujours en présence de quelque chose de plus qu'une simple
moyenne. Plus nous avons affaire à une classification de processus qui se mani-
festent dans la réalité sous une forme massive, plus aussi nous avons affaire à des
concepts génériques. Au contraire, plus on donne une forme conceptuelle à des
éléments qui constituent le fondement de la signification culturelle, spécifique des
relations historiques complexes, plus aussi le concept ou le système de concepts
prend le caractère de l'idéaltype. En effet, le but de la construction de concepts
idéaltypiques consiste partout et toujours à prendre rigoureusement conscience
non de ce, qui est générique, mais au contraire de la nature Particulière des phé-
nomènes culturels.

Le fait qu'on peut utiliser et qu'on utilise effectivement des idéaltypes de ca-
ractère générique ne présente cependant d'intérêt méthodologique que si on le met
en rapport avec un autre facteur [203]. jusqu'à présent nous n'avons appris à con-
naître les idéaltypes que sous leur aspect essentiel de concepts abstraits de rela-
tions que nous nous représentons comme des réalités stables dans le flux du deve-
nir, c'est-à-dire comme des individus historiques qui donnent lieu à des dévelop-
pements. Une autre complication s'y ajoute, que le préjugé naturaliste, aux yeux
duquel le but des sciences sociales serait de réduire la réalité à des « lois », intro-
duit avec une extrême facilité dans notre discipline à l'aide du concept de « ty-
pique ». On peut, en effet, construire aussi des idéaltypes du développement, et
ces constructions peuvent avoir une valeur heuristique très considérable. Cepen-
dant en ce cas nous sommes plus particulièrement exposés au danger de la confu-
sion entre idéaltype et réalité. On peut par exemple parvenir à ce résultat théo-
rique que, dans une société organisée rigoureusement selon le principe de
l'« artisanat », l'unique source de l'accumulation du capital serait la rente foncière.
A partir de là on peut éventuellement construire - nous ne nous attardons pas sur
l'exactitude de cette construction - un pur tableau idéal de la transformation de la
forme économique artisanale en forme capitaliste sur la base de quelques facteurs
simples comme la rareté des terres, l'accroissement de la population, l'afflux des
métaux précieux et la rationalisation de la conduite de la vie. Pour savoir si le
cours empirique du développement a été effectivement le même que celui qu'on a
construit, il faut le vérifier à l'aide de cette construction prise comme moyen heu-
ristique, en procédant à une comparaison entre l'idéaltype et les « faits ». Si
l'idéaltype a été construit « correctement » et que le cours réel des choses ne cor-
respond pas au cours idéaltypique, nous apporterions la preuve que la société mé-
diévale n'a pas été rigoureusement « artisanale » sous certains rapports. Si l'idéal-
type a été construit d'une façon « idéale » du point de vue heuristique - nous nous
dispensons pour le moment de nous demander si et comment cela aurait pu se
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 48

faire dans notre exemple - il mettra la recherche sur la voie pour saisir plus nette-
ment la nature particulière et la signification historique des éléments de la société
médiévale qui ne répondent pas à la structure artisanale. S'il conduit à ce résultat,
il aura rempli son rôle logique, justement en manifestant son propre caractère ir-
réel [Un-Wirklichkeit ]. Il n'aura été - dans ce cas -que l'épreuve d'une hypothèse.
Ce procédé ne suscite aucune objection méthodologique [204] aussi longtemps
qu'on garde toujours présent à l'esprit que construction idéaltypique du dévelop-
pement et histoire sont deux choses rigoureusement distinctes et que la construc-
tion a été le moyen de faire méthodiquement l'imputation valable d'un dévelop-
pement historique à ses causes réelles parmi toutes celles qu'il nous est possible
d'établir en l'état de notre connaissance.

Nous savons par expérience qu'il est souvent extrêmement difficile de respec-
ter rigoureusement cette distinction, et cela pour une raison précise. Afin de don-
ner plus de clarté expressive à la démonstration de l'idéaltype ou du développe-
ment idéaltypique on cherche à l'illustrer à l'aide d'exemples suggestifs pris dans
la réalité empirique et historique, Ce procédé tout à fait légitime en soi présente
cependant un danger : le savoir historique y apparaît comme le serviteur de la
théorie au lieu du contraire. La tentation est grande pour le théoricien de considé-
rer cette relation comme normale ou, ce qui est plus grave, d'emmêler théorie et
histoire et de les confondre tout simplement. Ce danger se fait encore plus mena-
çant quand on combine en une classification génétique la construction idéale d'un
développement et la classification conceptuelle d'idéaltypes de certaines struc-
tures culturelles (par exemple les formes de l'activité industrielle, en partant de
l'« économie domestique fermée » ou les concepts religieux en partant des
« dieux de l'instant ») (30). La série de types qui résulte du choix des caractéris-
tiques conceptuelles risque alors d'être prise pour la succession historique de
types obéissant à la nécessité d'une loi. Ordre logique des concepts d'une part et
ordonnance empirique du conceptualisé dans le cadre de l'espace et du temps ain-
si que de la connexion causale d'autre part, apparaissent alors comme liés à ce
point que la tentation de faire violence à la réalité pour consolider la validité ef-
fective de la, construction dans la réalité est presque irrésistible.

Nous nous sommes volontairement abstenu de démontrer notre conception à


propos de l'exemple de loin le plus important parmi les constructions idéalty-
piques, celui de la théorie de Marx. Nous ne l'avons pas fait pour ne pas compli-
quer davantage notre exposé en y introduisant des interprétations marxistes et
aussi pour ne pas anticiper sur les discussions que notre revue ouvrira sur cette
doctrine, étant donné qu'elle fera régulièrement de la littérature sur ce grand pen-
seur et de celle qui s'inspire de lui l'objet d'une analyse critique [205]. C'est pour-
quoi nous nous bornons à constater que toutes les « lois » et constructions du dé-
veloppement de l'histoire spécifiquement marxistes ont évidemment - dans la me-
sure où elles sont théoriquement correctes - un caractère idéaltypique. Quiconque
a appliqué une fois les concepts marxistes connaît l'importance heuristique émi-
nente, et même unique,de ces idéaltypes quand on les utilise seulement pour leur
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 49

comparer la réalité, mais aussi leur danger dès qu'on les présente comme des
constructions ayant une validité empirique ou comme des « forces agissantes »
réelles (ce qui veut dire en vérité : métaphysiques) ou encore comme des ten-
dances, etc.

Concepts génériques - idéaltypies - concepts génériques de structure idéalty-


pique - idées entendues dans le sens de faisceaux de pensées qui influencent em-
piriquement les hommes historiques - idéaltypes de ces idées - idéaux qui gou-
vernent les hommes - idéaltypes de ces idéaux - idéaux auxquels l'historien rap-
porte l'histoire - constructions théoriques qui utilisent l'empirique à titre d'illustra-
tion - recherche historique qui fait usage des concepts théoriques comme cas-
limites idéaux - et enfin toutes les diverses complications possibles que nous
n'avons pu que signaler, tout cela ne représente rien d'autre que des constructions
idéelles dont la relation avec la réalité empirique de l'immédiatement donné reste
problématique dans chaque cas particulier. Cette liste montre suffisamment l'en-
trelacement incessant des problèmes de caractère méthodologique et conceptuel.
qui animent sans cesse les sciences de la culture. Et puisqu'il n'était question ici
que d'indiquer les problèmes, nous avons dû renoncer à approfondir sérieusement
les questions pratiques de la méthodologie et à discuter plus en détail les rapports
entre la connaissance idéaltypique et la connaissance par « lois », entre les con-
cepts idéaltypiques et les concepts collectifs, etc.

Après toutes ces discussions, l'historien persistera sans doute dans l'opinion
que la prépondérance de la forme idéaltypique dans la construction et la forma-
tion des concepts n'est qu'un symptôme spécifique de la jeunesse d'une discipline.
En un certain sens il faut lui donner raison, il est vrai en en tirant d'autres consé-
quences que lui. Prenons quelques exemples dans d'autres disciplines. Pour sûr,
l'élève embarrassé d'une classe de Quarta aussi bien que le philologue primitif se
représentent une langue avant tout de façon « organique », c'est-à-dire comme
[206] un tout supra-empirique commandé par des normes, et attribuent à la
science le rôle de déterminer ce qui devrait faire autorité au titre de règles du lan-
gage. La première tâche que se propose une « philologie » consiste normalement
en l'élaboration logique de la « langue écrite », ainsi que l'a fait par exemple la
Crusca (31), afin de réduire son contenu à des règles. Par contre quand de nos
jours un des maîtres de la philologie (32) proclame à l'inverse que le « parler de
chaque individu » singulier constitue l'objet de la philologie, il ne semble possible
de mettre sur pied un tel programme qu'à la condition de disposer d'un idéaltype
relativement solide de la langue écrite, avec lequel l'exploration peut opérer au
sein de la diversité infinie du parler (au moins tacitement), sans quoi elle n'aurait
plus de direction ni de frontière. C'est le même rôle que jouent les constructions
des théories de l'État sur la base du droit naturel ou la conception organiciste ou
encore - pour mentionner un idéaltype qui répond bien au sens que nous lui don-
nons - la théorie de l'État antique de Benjamin Constant : elles sont pour ainsi
dire des escales en attendant que l'on parvienne à s'orienter sur l'immense mer des
faits empiriques (33). Pour la science, venir à maturité signifie donc toujours en
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 50

fait : dépasser l'idéaltype pour autant qu'on lui attribue une validité empirique ou
la valeur d'un concept générique. A tout prendre, non seulement l'utilisation de la
brillante construction de Constant par exemple reste encore tout à fait légitime de
nos jours pour démontrer certains aspects et certaines particularités historiques de
la vie politique antique, à condition évidemment que l'on prenne soin de s'en tenir
à son caractère idéaltypique, mais surtout il y a des sciences auxquelles il a été
donné de rester éternellement jeunes. C'est le cas de toutes les disciplines histo-
riques, de toutes celles à qui le flux éternellement mouvant de la civilisation pro-
cure sans cesse de nouveaux problèmes. Par essence leur tâche se heurte à la fra-
gilité de toutes les constructions idéaltypiques, mais elles sont inévitablement
obligées d'en élaborer continuellement de nouvelles.

Sans cesse renaissent de nouvelles tentatives pour déterminer le sens « authen-


tique » et «vrai » des concepts historiques, sans qu'aucune ne parvienne jamais à
sa fin. Il est par conséquent tout à fait normal que les synthèses que l'histoire uti-
lise constamment restent ou bien des concepts relativement précis, ou bien, dès
que la recherche exige l'univocité dans le contenu du concept, des idéaltypes abs-
traits. Dans ce dernier cas, le concept révèle un point de vue théorique et donc
« unilatéral » qui éclaire [207] la réalité et auquel elle se laisse rapporter, mais qui
se montre évidemment impropre à devenir un schème dans lequel on pourrait la
glisser intégralement. En effet, aucun de ces systèmes de pensée dont nous ne
saurions nous passer si nous voulons saisir les éléments chaque fois significatifs
de la réalité ne peut épuiser sa richesse infinie. Ils ne sont rien d'autre que des
essais pour mettre de l'ordre dans le chaos des faits que nous avons fait entrer
dans le cercle de notre intérêt, sur la base chaque fois de l'état de notre connais-
sance et des structures conceptuelles qui sont chaque fois à notre disposition.
L'appareil intellectuel que le passé a développé par une élaboration réflexive, ce
qui veut dire en vérité par une transformation réflexive de la réalité immédiate-
ment donnée, et par son intégration dans les concepts qui correspondaient à l'état
de la connaissance et à la direction de la curiosité, est en perpétuel procès avec ce
que nous pouvons et voulons acquérir en connaissances nouvelles de la réalité. Le
progrès du travail dans les sciences de la culture se fait par ce débat. Le résultat
en est un continuel processus de transformation des concepts au moyen desquels
nous essayons de saisir la réalité. L'histoire des sciences de la vie sociale est et
reste par conséquent une continuelle alternance entre la tentative d'ordonner théo-
riquement les faits par une construction des concepts - en décomposant les ta-
bleaux de pensée ainsi obtenus grâce à un élargissement et un déplacement de
l'horizon de la science - et la construction de nouveaux concepts sur la base ainsi
modifiée. Ce qui s'y exprime, ce n'est donc nullement qu'on aurait tort de cons-
truire en général des systèmes de concepts - car, toute science, même la simple
histoire descriptive, opère avec la provision de concepts de son époque. Au con-
traire il s'y exprime le fait que dans les sciences de la culture humaine la construc-
tion de concepts dépend de la façon de poser les problèmes, laquelle varie à son
tour avec le contenu même de la civilisation. Le rapport du concept et du conçu
entraîne dans les sciences de la culture la fragilité de toutes ces synthèses. La va-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 51

leur des grandes tentatives de constructions conceptuelles dans notre science con-
sistait en général en ce qu'elles mettaient en évidence les limites de la significa-
tion du point de vue qui leur servait de fondement [208] . Les progrès les plus
considérables dans le domaine des sciences sociales sont liés positivement au fait
que les problèmes pratiques de la civilisation se déplacent et qu'ils prennent la
forme d'une critique de la construction des concepts. L'une des tâches les plus
appréciables de notre Revue sera de servir les buts de cette critique et, avec cela,
la recherche concernant les principes des synthèses dans le domaine des sciences
sociales.

Si nous tirons maintenant les conséquences de ce qui vient d'être dit, nous
parvenons à un point où nos vues s'écarteront peut-être çà et là de celles de maints
représentants, même éminents, de l'école historique à laquelle nous appartenons
nous aussi. Ces derniers persistent souvent expressément ou tacitement dans
l'opinion que le but ultime, la fin de toute science consisterait à ordonner sa ma-
tière dans un système de concepts, en ce sens que son contenu se laisserait établir
et perfectionner progressivement par l'observation de régularités empiriques, par
la construction d'hypothèses et leur vérification, jusqu'au moment où il en sortirait
finalement une science « parfaite » et par conséquent déductive. Au regard de
cette fin, le travail historique et inductif présentement en cours ne serait qu'une
tâche préliminaire due à 1'imperfection de notre discipline. Rien ne peut évi-
demment paraître plus suspect à cette conception que la construction et l'applica-
tion de concepts rigoureux qui pourraient anticiper de façon prématurée sur ce but
ultime qui ne saurait être atteint que dans un avenir éloigné. - Une telle concep-
tion serait inattaquable dans ses principes sur le terrain de la théorie de la con-
naissance antique et scolastique qui continue à rester profondément vivante chez
la masse des spécialistes de l'école historique. Elle assigne a priori aux concepts
d'être des copies représentatives de la réalité « objective.» :d'où l'allusion sans
cesse répétée à l'irréalité de tous les concepts rigoureux. Par contre celui qui par
la pensée pousse jusqu'au bout l'idée fondamentale de la théorie moderne de la
connaissance depuis Kant selon laquelle les concepts sont et ne sauraient être que
des moyens intellectuels en vue d'aider l'esprit à se rendre maître du donné empi-
rique, ne pourra certainement pas voir dans le fait que les concepts génétiques
rigoureux sont des idéaltypes une raison de s'opposer à ce que l'on en construise.
A ses yeux il faudra plutôt inverser le sens du rapport entre concept et travail his-
torique : il lui semblera logiquement impossible d'atteindre le but ultime précité,
du fait que les concepts ne sont pas le but, mais des moyens de la connaissance
des relations significatives sous des points de vue [209] singuliers. C'est précisé-
ment parce que le contenu des concepts historiques est nécessairement variable
qu'il est indispensable de les formuler chaque fois avec précision. Il n'exigera
qu'une chose . la nécessité de maintenir avec précaution leur caractère idéalty-
pique au moment de les utiliser et ne pas confondre idéaltype et histoire. Puisque
en raison de la variation inévitable des idées de valeur directrices il ne saurait y
avoir de concepts historiques vraiment définitifs, susceptibles d'être considérés
comme but ultime et général, il admettra que, justement parce qu'on aura construit
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 52

des concepts rigoureux et univoques pour le point de vue singulier qui oriente
chaque fois le travail, il pourra prendre chaque fois clairement conscience des
limites de leur validité.

On ne manquera pas de donner à entendre, et nous l'avons d'ailleurs nous-


mêmes admis, que dans les cas particuliers il est possible de relater clairement le
développement d'une relation historique concrète sans la mettre continuellement
en rapport avec les concepts définis. En conséquence on pourra revendiquer pour
l'historien de notre discipline le droit de « parler le langage de la vie », à la ma-
nière de l'historien de la politique. Bien sûr ! Il faut cependant ajouter qu'en adop-
tant ce procédé, il arrive souvent dans une très large mesure que c'est un pur ha-
sard si le point de vue qui permet de donner une signification à l'événement étudié
se laisse saisir avec une conscience claire. Quant à nous, nous ne sommes pas en
général dans la situation favorable de l'historien de la politique pour qui les con-
tenus culturels auxquels il rapporte sa description sont communément univoques
ou paraissent tels. Toute description qui n'est qu'intuitive s'accompagne du phé-
nomène particulier de l'importance que prend l'exposé esthétique: « Chacun y voit
ce qu'il porte en son cœur. » Par contre les jugements valables présupposent par-
tout l'élaboration logique de l'intuitif, ce qui veut dire l'utilisation de concepts. Il
est certes possible et souvent esthétiquement agréable de la conserver in petto, au
risque cependant de compromettre constamment la sûreté de l'orientation du lec-
teur et souvent aussi celle de l'écrivain quant au contenu et à la portée de ses ju-
gements.

Il peut être tout particulièrement dangereux de négliger la construction de


concepts rigoureux lors des discussions pratiques dans l'ordre de la politique éco-
nomique et sociale. Un profane ne peut imaginer la confusion que suscite par
exemple l'emploi du terme de « valeur »- cet enfant de douleurs [210] de l'éco-
nomie politique auquel on ne saurait donner d'autre sens univoque qu'idéalty-
pique. Il en est de même des expressions du genre de celles de « productif » ou de
« considéré du point de vue économique », etc., qui résistent en général à toute
analyse claire et conceptuelle (34). Sans contredit, ce sont surtout les concepts
collectifs, pris à la langue courante, qui provoquent les embarras. Prenons un
exemple scolaire aussi. limpide aux yeux du profane que le concept d'agriculture
sous l'aspect qu'il prend dans l'expression « les intérêts de la paysannerie » [Inte-
ressen der Landwirtschaft]. Considérons en premier lieu ces « intérêts de la pay-
sannerie » sous l'angle des représentations empiriquement constatables, plus ou
moins claires et subjectives, que les différents individus de cette profession se
font de leurs intérêts et faisons entièrement abstraction des innombrables conflits
d'intérêts qui peuvent naître entre les paysans suivant qu'ils sont éleveurs, engrais-
seurs de bestiaux, qu'ils cultivent le blé, qu'ils en engrènent le bétail ou qu'ils le
distillent, etc. Tout spécialiste, sinon tout profane, connaît le formidable enchevê-
trement de relations de valeurs opposées et contradictoires qui se laissent repré-
senter confusément par l'expression en question. Nous n'en énumérerons que
quelques-unes : l'intérêt des paysans qui désirent vendre leur terre et qui, pour
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 53

cette raison, souhaitent une hausse rapide du prix de la terre; l'intérêt diamétrale-
ment opposé de ceux qui désirent acheter des terres, arrondir leur propriété ou
prendre à ferme; l'intérêt de ceux qui désirent conserver une propriété en raison
d'avantages sociaux au profit de leurs descendants et qui ont donc intérêt à la sta-
bilité de la propriété foncière; l'intérêt opposé de ceux qui souhaitent pour leur
propre avantage ou celui de leurs enfants un déplacement des terres au bénéfice
du meilleur exploitant - ou ce qui n'est pas exactement la même chose - au béné-
fice de l'acheteur le plus solide en capitaux; l'intérêt purement économique que
l'« exploitant le plus capable » dans le sens de l'économie privée trouve dans la
liberté économique du changement de propriétés; l'intérêt opposé au précédent de
certaines couches sociales dominantes qui tiennent à conserver la position sociale
et politique traditionnelle de leur « classe » ainsi que celle de leurs descendants;
l'intérêt social que les couches sociales non dominantes ont à la chute des couches
supérieures qui compriment leur condition; l'intérêt contradictoire dans certaines
circonstances avec le précédent des couches inférieures à trouver dans la couche
supérieure des chefs politiques capables de protéger [211] leurs intérêts acquis.
On pourrait encore allonger considérablement la liste sans trouver de terme, en-
core que nous ayons procédé de la façon la plus sommaire et la plus imprécise
possible.

Nous laisserons de côté le fait qu'à cette sorte d'intérêts purement « égoïstes »
peuvent se mêler et se lier des valeurs purement idéales, de nature très diverse, ou
le cas échéant leur faire échec et les écarter. Nous nous contenterons de rappeler
avant tout que, lorsque nous parlons des « intérêts de la paysannerie », nous son-
geons en règle générale non seulement à ces valeurs matérielles et idéales aux-
quelles les paysans rapportent eux-mêmes leurs « intérêts », mais en plus aux
idées de valeur, en partie totalement différentes, auxquelles nous autres, nous
pouvons rapporter la paysannerie : par exemple les intérêts de la production qui
découlent aussi bien de l'intérêt qu'il y a à procurer à la population des produits
moins chers que de celui, qui ne s'harmonise pas toujours avec le précédent, à lui
fournir des produits de bonne qualité; sur ce point les intérêts de la ville et ceux
de la campagne peuvent s'opposer en toutes sortes de conflits et même l'intérêt de
la génération actuelle pourrait ne pas être identique à celui probable des généra-
tions futures. Il y a ensuite les intérêts démographiques, principalement l'intérêt
d'un pays à posséder une population rurale nombreuse, qui dérive lui-même ou
bien de l'« intérêt de l'État », motivé par des raisons de politique extérieure et.
intérieure, ou bien d'autres intérêts idéels très différents entre eux, par exemple
celui qu'on attend de l'influence d'une population rurale nombreuse sur la forme
particulière de la civilisation d'un pays; cet intérêt démographique peut entrer en
conflit avec les intérêts les plus divers de l'économie privée de toutes les parties
de la population rurale d'un pays et, la chose n'est pas impossible, avec tous les
intérêts présents de la masse de la population rurale. Ou encore l'intérêt qu'on
trouve à une forme déterminée de la structure sociale de la population rurale du
pays à cause de la nature des influences politiques et culturelles qui en résultent.
Suivant son orientation, cet intérêt peut entrer en conflit avec tous les intérêts
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 54

imaginables, même avec ceux qui paraissent les plus urgents dans le présent et
l'avenir aux yeux des différents paysans aussi bien qu'à ceux de l'État. Et, com-
plication supplémentaire, l'« État » aux intérêts duquel nous rapportons volontiers
ces divers intérêts particuliers ainsi que de nombreux autres analogues, n'est sou-
vent pour nous, dans ces cas, qu'un mot qui recouvre un enchevêtrement extrê-
mement embrouillé d'idées de valeur auxquelles nous le rapportons de son côté
dans les cas particuliers. Ces valeurs peuvent consister dans la pure sécurité mili-
taire extérieure, dans celle de la position dirigeante d'une dynastie ou de certaines
classes [212] à l'intérieur; ou encore dans l'intérêt à conserver et à fortifier l'unité
étatique formelle de la nation pour elle-même ou pour la préservation de certaines
valeurs objectives de la culture, à leur tour extrêmement différentes entre elles,
que nous estimons devoir défendre en tant que peuple unifié au sein d'un État : ou
enfin dans l'intérêt à transformer le caractère social de l'État dans le sens d'idéaux
déterminés de la culture qui, à leur tour, sont de nouveau extrêmement variés. Il
serait. trop long d'indiquer tout ce que recouvre cette expression - collective
d'« intérêts de l'État » auxquels nous pouvons rapporter la «paysannerie ».

L'exemple que nous avons choisi et plus encore notre analyse sommaire sont
grossiers et simples. J'invite maintenant le profane à analyser de son côté de façon
analogue (et avec plus de profondeur) le concept par exemple des « intérêts de la
classe ouvrière »; il pourra alors constater quel enchevêtrement contradictoire se
cache derrière cette expression qui se compose en partie d'intérêts et d'idéaux
propres aux ouvriers eux-mêmes, en partie d'intérêts au travers desquels nous
considérons nous-mêmes les ouvriers. Il est impossible d'avoir raison des slogans
que suscite la lutte d'intérêts en mettant de façon empirique l'accent sur leur rela-
tivité. La seule voie qui permet de dépasser l'obscurité rhétorique est celle de la
détermination claire, rigoureuse et conceptuelle des différents points de vue pos-
sibles. Certes, l'argument du «libre-échange », pris au sens de conception du
monde ou de norme de validité empirique, est tout simplement chose ridicule.
Cependant, quelle que soit la nature des idéaux que chaque individu se propose de
défendre, le fait d'avoir mésestimé la valeur heuristique de la vieille sagesse des
plus grands commerçants. de la terre, que nous avons exprimée dans des formules
idéaltypiques, a occasionné de très grands préjudices dans nos discussions sur la
politique commerciale. Ce n'est que par l'intermédiaire de formules idéaltypiques
que l'on peut vraiment comprendre clairement la nature particulière des points de
vue qui entrent en ligne de compte dans le cas particulier, grâce à une confronta-
tion entre l'empirique et l'idéaltype.. L'emploi de concepts collectifs indifféren-
ciés, utilisés par le langage courant, ne recouvre jamais que des obscurités de la
pensée ou de la volonté, trop souvent il est l'instrument de mirages dangereux, et
toujours un moyen qui entrave le développement de la façon correcte de poser les
problèmes.

Nous sommes arrivés au bout de nos discussions qui n'avaient d'autre but que
de faire ressortir la ligne presque imperceptible qui sépare science et croyance et
de faciliter la découverte du sens de l'effort de la connaissance dans l'ordre éco-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 55

nomique et social. La [213] validité objective de tout savoir empirique a pour


fondement et n'a d'autre fondement que le suivant : la réalité donnée est ordonnée
selon des catégories qui sont subjectives en ce sens spécifique qu'elles constituent
la présupposition de notre savoir et qu'elles sont liées à la présupposition de la
valeur de la vérité que seul le savoir empirique peut nous fournir. Nous ne pou-
vons rien offrir, avec les moyens de notre science, à celui qui considère que cette
vérité n'a pas de valeur, - car la croyance en la valeur de la vérité scientifique est
un produit de certaines civilisations et n'est pas une donnée de la nature. Aussi
cherchera-t-il sans doute en vain une autre vérité capable de remplacer la science
en ce qu'elle peut seule fournir, à savoir des concepts et des jugements qui ne
constituent pas la réalité empirique,qui ne la copient pas non plus, mais qui per-
mettent de l'ordonner par la pensée d'une manière valable. Nous avons vu que
dans la sphère des sciences sociales et empiriques de la culture, la possibilité
d'une connaissance judicieuse de ce qui, à nos yeux, est essentiel dans la richesse
infinie du devenir est liée à l'utilisation continuelle de points de vue d'un caractère
spécifiquement particulier qui, en dernière analyse, sont tous alignés sur des idées
de valeur. Celles-ci peuvent être vécues et constatées empiriquement en tant
qu'éléments de toute vie humaine ayant un sens, mais le fondement de leur vali-
dité ne dérive Pas de la matière empirique même. L'« objectivité » de la connais-
sance dans la science sociale dépend au contraire du fait que le donné empirique
est constamment aligné sur des idées de valeur qui seules lui confèrent une valeur
pour la connaissance et, bien que la signification de cette objectivité ne se com-
prenne qu'à partir de ces idées de valeur, il ne saurait être question d'en faire le
piédestal d'une preuve empiriquement impossible de sa validité. La croyance,
vivante en chacun de nous sous une forme ou une autre, en la validité supra-
empirique d'idées de valeur ultimes et suprêmes auxquelles nous ancrons le sens
de notre existence n'exclut pas, mais inclut la variabilité incessante des points de
vue concrets sous lesquels la réalité empirique prend une signification. La réalité
irrationnelle de la vie et sa capacité en significations Possibles restent inépui-
sables; aussi la structure concrète de la relation aux valeurs reste-t-elle mouvante,
soumise qu'elle est aux variations possibles dans l'avenir obscur de la culture hu-
maine. La lumière que répandent ces idées de valeur suprêmes tombe chaque fois
sur une partie finie [214], sans cesse changeante, du cours chaotique et prodigieux
d'événements qui s'écoule à travers le temps.

Il ne faudrait pas se méprendre sur ce qui vient d'être dit et croire que la tâche
véritable de la science sociale serait d'être. perpétuellement à l'affût de nouveaux
points de vue et de de nouvelles constructions conceptuelles. Au contraire! Il
convient d'insister plus que jamais sur l'idée suivante : servir la connaissance de la
signification culturelle de relations concrètes et historiques constitue le but ul-
time, exclusif et unique que le travail de la construction et de la critique des con-
cepts contribue à favoriser à côté d'autres moyens. Pour reprendre les termes de F.
Th. Vischer (35), je dirai qu'il existe également dans notre discipline des savants
qui « cultivent la matière » [Stoffhuber] et d'autres qui « cultivent le sens »
[Sinnhuber]. Le gosier avide de faits des premiers ne se laisse gaver qu'à coups de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 56

documents, d'in-folio de statistiques et d'enquêtes, mais il reste insensible à la


finesse de l'idée nouvelle. La gourmandise des seconds se corrompt à elle-même
le goût des faits en ne distillant que des pensées toujours nouvelles. Mais le génie
artistique authentique, que Ranke par exemple possédait à un degré grandiose
parmi les historiens, se manifeste d'ordinaire par le pouvoir de créer malgré tout
du neuf en rapportant des faits connus à des points de vue tout aussi connus.

En une époque où triomphe la spécialisation, tout travail dans les sciences de


la culture, une fois qu'il s'est orienté vers une matière déterminée grâce à des fa-
çons déterminées de poser les problèmes et qu'il s'est procuré ses principes mé-
thodologiques, verra dans l'élaboration de cette matière une fin pour elle-même,
sans contrôler toujours consciemment la valeur cognitive des faits isolés en les
rapportant aux idées de valeur suprêmes et même sans jamais avoir en général
conscience de l'enchaînement à ces idées de valeur. Il est bon qu'il en soit ainsi.
Mais il arrive qu'un jour l'atmosphère change. La signification des points de vue
utilisés sans réflexion devient alors incertaine, le chemin se perd dans le crépus-
cule. La lumière des grands problèmes de la culture s'est déplacée plus loin. Alors
la science se prépare elle aussi à modifier son paysage habituel et son appareil de
concepts pour regarder du haut de la pensée le cours du devenir. Elle suit les
astres qui seuls peuvent donner un sens et une direction à son travail :

[...] La nouvelle impulsion s'éveille,


Je cours boire à son éternelle lumière.
Devant moi le jour et derrière moi la nuit,
Au-dessus de moi le ciel et au-dessous les vagues (36).
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 57

Notes du traducteur, Julien Freund,


pour le premier essai :

“L'objectivité de la connaissance dans les sciences


et la politique sociales” (1904)

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(1) Il n'est pas nécessaire d'évoquer ici, tant ils sont connus, les liens d'amitié qui
existaient entre Weber, Windelband, Rickert et Simmel . Weber cite très souvent
ces divers auteurs et parfois leur emprunte l'un et l'autre thème de leur conception
épistémologique, pour les réélaborer à sa manière, ainsi qu'on le verra au fil des
pages que nous avons traduites. En raison de cette amitié on a voulu voir en We-
ber 1'un des représentants de l'école néo-kantienne de Bade, animée par Windel-
band et Rickert (différente de l'école néo-kantienne de Marbourg, animée par H.
Cohen et Natorp). Rickert fut le premier à faire justice d'une pareille assimilation,
suggérée par un autre ami de Weber, E. Troeltsch. En effet, il remarque aussi
bien dans la préface de ses 3e et 4e éditions des Grenzen der naturwissenschaftli-
chen Begriffsbildung (1921) que dans celle à la 5eédition (1929) que Weber était
un esprit beaucoup trop indépendant et universel pour se laisser classer dans une
quelconque école. Il en est de même de G. Simmel, dont la pensée très person-
nelle, toute pleine de finesse, avec certaines tendances vers l'esthétisme, constitue
une philosophie pour soi, malgré toutes les correspondances que les critiques ont
pu trouver avec d'autres écrivains.

(2) Cette étude a été publiée en 1904 dans le premier numéro de l'Archiv far So-
zialwissenschaft und Soszalpolitik. Sous ce titre, cette revue constitua la nouvelle
série d'un organe plus ancien, l'Archiv für soziale Gesetzgebung und Statistik,
fondé en 1888 par Henrich Braun. Ce dernier a pour ainsi dire passé sa vie (1854-
1927) à créer des revues. En effet, il fut en 1883 avec Kautzky et d'autres le co-
fondateur du plus important organe socialiste et marxiste de cette époque, Die
Neue Zeit . En même temps que l'Archiv für soziale Gesetzgebung und Statistik
précité, il dirigea de 1892 à 1895 le Sozialpolitisches Zentralblatt . En 1905, il
créa Die neue Gesellschaftqu'il dirigea jusqu'en 1907 et de 1911 à 1913 les An-
nalen für Sozialpolitik und Gesetzgebung.

Le comité de rédaction de l'Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik com-


prenait au départ Max Weber, Edgar Jaffé et Werner Sombart. D'une lettre de
Max Weber du 17- VII--1903, citée par Marianne Weber, Max Weber, ein Le-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 58

bembild, p. 289, il ressort que JAFFÉ fut le véritable promoteur de la revue. Ce-
lui-ci venait d'achever ses études par Une Dissertation portant sur Die Ar-
beitsteilung im englischen Bankwesen (1902). Il deviendra plus tard un spécia-
liste des questions financières avec ses ouvrages Volkswirtschaft und Krieg
(Tübingen 1905), Kriegskostendeckung und Reichsfinanzreform (Tübingen
1917), Die Finanz und Situeraufgaben im neuere Deutschland, München 1919. Il
écrivit également Das Bankwesen (Tübingen 1915), à titre de contribution à l'im-
portant traité Grundriß der Sozialökonomie dont Wirtschaft und Gesellschaft de
Max Weber constituera plus tard une des autres parties. Cependant Jaffé est plus
connu comme journaliste spécialisé (il collabora en particulier à l'Europäische
Staats- und Wirtschaftzeitung de Munich) et comme homme politique, puisqu'il
fut le ministre des finances du gouvernement révolutionnaire bavarois de 1918,
dirigé par Kurt Eisner. Le nom de W. SOMBART (1863-1941) est plus célèbre,
puisqu'il fut l'un des grands historiens allemands de l'économie. Au moment d'en-
trer dans le comité de rédaction de l'Archiv, il avait déjà publié Der sozialismus
und soziale Bewegung (1897) et Der moderne Kapitalismus (1902). De tendance
marxiste à l'origine, il s'orienta vers l'analyse de la société capitaliste et publia par
la suite Die Juden und das Wirtschaftsleben (1911), Luxus und Kapitalismus
(1913), Krieg und Kapitalismus (1913), Der Bourgeois (1913), Die drei Natio-
nalökonomien (1930), Die Zukunft des Kapitalismus (1932), Deutscher Sozialis-
mus (1934) et Vom Menschen (1938).

(3) Cette présentation de 7 pages que Marianne Weber semble attribuer à son ma-
ri, puisqu'elle l'inclut dans la bibliographie chronologique de ce dernier ([Link]. p.
716), ne semble pas être l'œuvre du seul Weber, du moins si l'on considère le
style, bien que l'on y trouve exprimé un certain nombre des idées directrices de
l'étude sur l'Objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique so-
ciales (en particulier en ce qui concerne la place que doit occuper la «question
ouvrière », la manière de comprendre le concept de « social » et la nécessité d'une
science critique s'appuyant sur des concepts clairs. et rigoureux).

(4) Allusion à la polémique interminable, connue sous le nom de Methodenstreit,


qui agitait à cette époque les revues allemandes de science économique et par la
suite celle des sciences humaines en général. Le prétexte fut la réédition en 1883
de l'ouvrage de Karl VON KNIES, Politische Ökonomie vom Standpunkt der
geschichtlichen Methode, la partition du livre de Karl MENGER, Untersuchungen
aber dit Methoden der Sozialwissenschaften, les recensions qu'en fit G. Schmoller
dans Schmollers Jahrbuch für Gesetzgebung, la réplique très vive de Menger,
intitulée précisément Methodenstreit, et enfin la parution en cette même année de
l'important ouvrage de W. DILTHEY, Einleitung in die Geisteswissenschaften. La
querelle opposait donc d'une part les partisans de l'ancienne école historique alle-
mande de l'économie, dont les principaux représentants étaient Roscher et Knies,
d'autre part ceux de la nouvelle école historique de l'économie animée par G.
Schmoller et par les Kathedersozialisten et enfin ceux de l'école autrichienne du
marginalisme.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 59

(5) Weber vise ici les Kathedersozialisten. G. Schmoller prit ombrage de cette
phrase et répliqua vigoureusement à Weber dans le Handwörterbuch der
Staadswissenschaften (3e édit. 1911. Nous examinerons Plus longuement cette
polémique dans l'étude sur la Neutralité axiologique.

(6) Ce paragraphe ainsi que les suivants sont l'esquisse d'une part de l'action ra-
tionnelle telle que Weber l'analysera plus complètement dans l' Essai sur quelques
catégories de la sociologie compréhensive et surtout dans le premier chapitre de
Wirtschaft und Gesellschaft, d'autre part de sa théorie des rapports entre la science
et l'action, qu'il reprendra dans l'étude sur la Neutralité axiologique et dans les
deux conférences sur Wissenschaft als Beruf et Politik als Beruf .

(7) La plupart des commentateurs de l'épistémologie de Weber n'accordent guère


d'attention à la signification qu'il attribuait au rôle du principe logique de la non-
contradiction. Il s'agit pourtant d'un thème capital, parce qu'il commande d'une
part, du point de vue théorique, sa conception de l'interprétation du marxisme
dans les Études Critiques, p. 246, et d'autre part, du point de vue pratique, sa théo-
rie de l'idéaltype , la possibilité de prévoir les conséquences et l'attitude qu'il ap-
pelle konsequent. Voir entre autres son intervention au Congrès du Verein tar
Sozialpolitik en 1090 à Vienne dans Gesammelte Aufsätze für Sosiologie und
Sozialpolitik , pp.417-418.

(8) Voir également l'essai sur la Neutralité axiologique, p. 486.

(9) Voir ibid. p. 485.

(10) W. ROSCHER (1817-1894) fut l'un des grands économistes allemands du


XIXe siècle et le fondateur de la première école historique de l'économie poli-
tique. Opposé en principe à l'école classique anglaise il voit dans l'économie l'his-
toire du développement des lois économiques, celles-ci n'étant cependant qu'un
aspect de la vie sociale et culturelle à côté des phénomènes politiques, religieux,
artistiques, linguistiques, juridiques et autres. D'où l'affirmation d'une interaction
constante entre ces diverses catégories de phénomènes sociaux. Voir à ce sujet
son Grundriß zu Vorlesungen über die Staatswirtschaft nach geschichtlicher
Methode (1843), ses Ansichten der Volkswirtschaft aus dem geschichitlichen
Standpunkt (1861). Il est également l'auteur d'un important traité de science éco-
nomique en 5 volumes, System der Volkswirtschaftt (1854-1894) On comprend
sans peine pourquoi Weber associe les noms de Roscher et de Marx, puisque ce
dernier, malgré le privilège qu'il accorde à l'économie, insiste lui aussi sur les
rapports dialectiques entre tous les phénomènes sociaux.

(11) Pour se faire une idée plus complète de la position de Weber à l'égard du
marxisme on peut consulter, outre les pages 214-215 de cette même étude, la dis-
cussion du rapport de Sombart au congrès des sociologues allemands de 1910 et
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 60

la conférence sur le socialisme, ces deux textes se trouvant dans les Gesammelte
Aufsätze sur Soziologie und sozialpolitik, respectivement pp. 450-451 et 492-518-
Voir également K. LÖWITH , Max Weber und Karl Marx dans l'Archiv für So-
zialwissenschaft und Sozialpolitik, t. LXVII (1932) ainsi que E. BAUMGAR-
TEN, Max Weber, Werk und Person (Tübingen 1964), pp. 571-577.

(12) Weber songe sans doute ici au mouvement d'idées suscité par H. St. Cham-
berlain et aux ouvrages de L. WOLTMANN, Politische Anthropologie (1903), de
P. BARTH, Philosophie der Geschichte als Soziologie, t. 1 (1897), et peut-être
aussi à l'ouvrage de GUMPLOWICZ, Der Rassenkampf (1883). Il a précisé sa
propre position sur la question de la race au cours de la discussion qui l'a opposé
au congrès des sociologues allemands de 1910 à A. Ploetz. On peut lire son inter-
vention dans les Gesammelte Aufsätze sur Soziologie und sozialpolitik pp. 456-
462.

(13) Allusion à l'Éthique Protestante et l'esprit du capitalisme (trad. franç., Paris


1964) écrite à la même époque où il rédigeait cette étude-ci. On retrouve d'ailleurs
cette même idée dans la conclusion à l'Éthique protestante, pp- 248-249, ainsi que
dans Wirtschaft und Gesselschaft,t. 1, 2e partie, chap. 1, § 1, p. 183.

(14) Allusion probable aux conceptions de certains partisans du marginalisme.

(15) Les doctrines visées ici sont sans doute celles de W. WUNDT, Logik, t. III et
surtout celle de l'historien Karl LAMPRECHT, Moderne Geschichtswissenschaft
(2e édition, Berlin 1909), peut-être aussi celle de Taine, car Max Weber se réfère
parfois à ses ouvrages.

(16) Ce paragraphe et les suivants s'inspirent manifestement de l'ouvrage de


RICKERT qui venait de paraître quelques années plus tôt : Grenzen der naturwis-
senschaftlichen Begriffsbildung (1896-1902), particulièrement en ce qui concerne
les notions du «rapport aux valeurs », de la diversité infinie du réel et de la causa-
lité singulière. Dans une lettre de cette époque, datée de Florence Weber écrivait :
«J'ai achevé la lecture de l'ouvrage de Rickert. C'est excellent. J'y trouve en
grande partie ce que je pense moi-même sans l'avoir élaboré logiquement. je ferai
cependant des réserves à propos de la terminologie. » Cette lettre est citée dans
Marianne WEBER, op. cit. p. 273.

(17) Pour une analyse sociologique et historique plus approfondie de l'échange,


voir Wirtschaft und Gesselschaft,, t.1, 1re partie, chap.11, § 4, pp. 36 - 37 et
Wirtschaftsgeschichte (3e édit., Berlin 1958, pp. 3-4), ainsi que l' Essai sur
quelques catégories de la sociologie compréhensive, § 6.

(18) Weber analyse longuement les catégories de possibilité objective et de causa-


lité adéquate dans la deuxième section de ses Études critiques. Voir plus loin la
traduction de cet opuscule.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 61

(19) Weber vise ici la thèse exposée par STAMMLER dans Wirtschaft und Recht
nach der materialistischen Geschichtsauffassung ( 1re édit. 1896, 5e 1924). Voir
la critique sévère que Weber a faite de cet ouvrage dans l'article R. Stammlers
Überwindung der materialistischen Geschichtsauffassung dans Gesammelte
Aufsätze zur Wissenschaftslehre, pp. 291-383.

(20) Cette thèse de la subjectivité foncière de la valeur que Weber défendait par-
fois âprement, de concert avec Sombart, devant le Verein für Sozialpolitik (
l'association la plus importante des économistes de cette époque) heurta violem-
ment ses collègues, comme on le voit d'après l'étude de G. SCHMOLLER,
Volkswirtschaft, Volkswirtschaftskhre und Methode dans le Handwörterbuch für
Staatswissenschaften (Jena 1911), pp.- 426-501 Ce dernier en appelait à une pré-
tendue unanimité des philosophes de son temps pour affirmer le triomphe pro-
gressif de valeurs objectives d'ordre éthique et politique, de sorte qu'il n'y aurait
aucun motif de s'élever contre l'intrusion de la morale dans la science économique
la plus rigoureuse. Weber reste logique avec lui-même lorsqu'il nie la possibilité
d'élaborer un système univoque et clos des valeurs, puisqu' à son avis, le monde
des valeurs reste livré à un antagonisme éternel. Pour cette raison il condamnait
toute tentative de construire un système des valeurs, même ouvert, au sens de l'ar-
ticle de RICKERT, « Vom System der Werte », Logos, IV (1913) (voir à ce sujet
Rickert, préface à la 3e et 4e édition des Grenzen der naturwissenschattlichen
Begriffsbildung). Non pas que Weber ait été l'adversaire de toute systématisation
(la méthode suivie dans Wirtschaft und Gesellschaft en apporte la meilleure dé-
monstration), mais il n'acceptait qu'une systématisation purement logique des
concepts, au sens de la rationalisation idéaltypique, en dehors de toute hiérarchie.

(21) La conception visée est celle du marginalisme.

(22) Il s'agit du juriste H. Gossen (1810-1858) qui écrivit à la fin de sa vie un ou-
vrage d'économie politique , Entwicklung der Gesetze des menschlichen Verkehrs
und der daraus fliessenden Regelm für menschliches Verhalten (1854) et nouvelle
édition en 1927. L'ouvrage passa longtemps inaperçu jusqu'au jour où il trouva
crédit , grâce au marginalisme, sous l'impulsion de K. Menger.

(23) L'idéaltype commande la conception strictement épistémologique de Weber.


Certains commentateurs ont pensé qu'il a emprunté cette notion à Goethe qui uti-
lise couramment la notion de type dans ses diverses études sur l'anatomie (Einlei-
tung in die vergleickende Anatomie, Inselausgabe, t. XVI, p. 442) et particulière-
ment dans la lettre au chancelier von Muller du 24-V-1828. A regarder les choses
de plus près on constate cependant que le concept répond chez Goethe davantage
à un type réel (Reallypus) qu'à un type idéal (Idealtypus). Il semble plus probable
que Weber ait pris ce terme à un de ses collègues de la faculté de droit de Heidel-
berg, Georg Jellinek, comme le suggère d'ailleurs Marianne Weber (op. cit. p.
327). En effet, ce dernier consacre tout un paragraphe à ce concept dans le cha-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 62

pitre où il discute la méthode des sciences politiques. Bien que ses explications
soient plus confuses que celles de Weber, il l'utilise dans un sens analogue, c'està-
dire il y voit un moyen heuristique pour l'éclaircissement du Seiende et non du
Seinsollende. Voir G. JELLINEX, Allgemeine Staatswissewchaft, 3' édit. 1914,
liv. 1, chap. 11, pp. 30-37.

Sans entrer dans le détail des commentaires, discussions et controverses qu'a pu


susciter cette notion il peut paraître bon de signaler :

a) que la réflexion sur le concept de type était à cette époque commune à de nom-
breux philosophes, sociologues et psychologues allemands. Ainsi, W. DILTHEY,
Weltanschauungslehre (19II); G. SIMMEL, Hauptprobleme der Philosophie
(1911); W. SOMBART, Der Bourgeois (1913) ; O. SPENGLER, Der Untergang
des Abendlandes (1917) ;W. STERN, Die dfferentielle Psychologie (1920);
VIERKANDT, Die Gesellschaftslehre (1923), qui essaie de trouver un compro-
mis entre la phénoménologie et l'idéaltype; E. SPRANGER, Die Lebensformen
(1924), et enfin les études du psychanalyste C. Jung, en particulier ses Psycholo-
gischen Typen (1921). Il ne serait pas sans intérêt, même pour une meilleure con-
naissance de l'idéaltype de Weber, de savoir dans quelle mesure ces diverses con-
ceptions ont été influencées par sa théorie ou bien s'en écartent ou la discutent.

b) que le concept d'idéaltype de Weber a donné naissance à une importante littéra-


ture. Parmi les études dont nous avons pu prendre connaissance signalons : A.
VON SCHELTING, « Die logische Theorie der historischen Kulturwissenschaft
von Max Weber und im besonderen sein Begriff des Idealtypus «, Archiv für So-
zialwissenschaft und Sozialpolitik, XLIX (1922); du même, Max Webers Wissen-
schafts1ehre (Tübingen 1934); GOTHEIN, « Typen und Stufen », Köln. Viertel-
jahrhefte für Soziologie, 1922; 0. FLUG, Die soziologischen Typenbildung bei
Max Weber. jahrbuck der philo. Fakultät (Göttingen 1923); F. ORPENHEMFR,
Die Logik der soziologischen Begriffsbildung (Tübingen 1925); H. GRAB, Der
Begriff des Rationalen in der Soziologie Max Webers (Karlsruhe 1927); B. PFIS-
TER, Die Entwicklung zum Idealtypus (1928) ; L. MISES, « Soziologie und
Geschichte. Epilog zum Mlethodenstreit in der Nationalökonomie «, Archiv fûr
Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, LXI (1929 ) ; W. BIENFAIT, « Max Webers
Lehre vom geschichtlichen Erkennen «, dans Historische Studien, cahier 194
(1930) ; A. METTLER, Max Weber und die philosophische Problematik unserer
Zeit (Leipzig 1934) ; K. HELFERICH, Die. Bedeutung des Typusbegriffes im
Denken der Geisteswissenschaften (Giessen 1938); G. WEIPPERT « Die idealty-
pische Sinn- und Wesenserfassung und die Denkgebilde der formalen Theorie »,
Zeitschrift für die gesamte Staatswissenschaft, X (1940); J. J. SCHAAF,
Geschichte und Begriff (Tübingen 1946); E. BAUMGARTEN, Max Weber, Werk
und Person (Tübingen 1954), pp. 596 et suiv. Dans d'autres langues C. ANTONI,
« La logica del tipo ideal di Max Weber » dans Studi germanici (1930) ; H.
BECKER, « Culture case study and idealtypical method, with special reference to
Max Weber », dans Social Forces (1934); R. ARON, La philosophie critique de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 63

l'histoire (2e édit., Paris 1950), pp. 232-236 et La sociologie allemande contem-
poraine (Paris 1936) ; H. MARROU, De la connaissance historique (Paris 1954),
pp. 159-168.

Il se pose une dernière question, de traduction celle-là. Après avoir longtemps


hésité entre type idéal et type idéel (mais les deux versions prêtent à équivoque),
nous avons finalement choisi de respecter autant que possible la terminologie wé-
bérienne, quitte à employer un mot quelque peu barbare en français en traduisant
le terme par idéaltype. Si l'équivoque subsiste, c'est celle qu'implique le vocabu-
laire même de Weber. Nous y avons surtout trouvé un avantage pratique : la pos-
sibilité de traduire idkaltypisch par idéaltypique, sans avoir besoin d'utiliser une
périphrase lourde et obscure.

(24) En ce qui concerne l'élaboration de ces divers exemples d'idéaltypes, de l'


« économie urbaine» au Moyen Âge, de l'artisanat et du capitalisme, on peut se
référer au chapitre consacré à la ville dans Wirtschaft und Gesellschaft, t. II, 2e
partie, chap. VIII et Wirtschaftsgeschichte, chap. II § 2, pp. 1 23 et suiv. ainsi que
le chap. iv.

(25) Cf. L'Éthique Protestante et l'esprit du capitalisme, p. 47.

(26) Sur ce point voir Wirtschaftsgeschichte, p. 129 et pp. 138 et suiv.

(27) Il convient d'insister sur l'analogie logique entre les notions de rapport aux
valeurs et d'idéaltype. Les deux sont de purs procédés méthodologiques destinés à
faciliter la compréhension ou l'explication scientifique d'une réalité historique
donnée. Pas plus que l'idéaltype ne valorise ou n'idéalise l'objet qu'il vise, le rap-
port aux valeurs n'apprécie positivement ou négativement le phénomène qu'il es-
saie de comprendre.

(28) F. C. SCHLOSSER (1776-1861), historien allemand de tendance moralisante


dans le sens du libéralisme et des Lumières. Auteur d'une immense
Weltgeschichte für das deutsche Volk, 19 volumes (1843-1857).

(29) À comparer avec la conception de Platon selon laquelle il y a une idée, un


type de la boue. Certes, l'idée platonicienne a en général un caractère normatif,
mais, pour autant qu'elle se propose de saisir les choses dans leurs caractéristiques
essentielles, on peut faire un rapprochement avec l'idéaltype, surtout que Weber,
comme on le voit à l'exemple de l' État analysé dans le paragraphe qui suit, n'ex-
clut nullement la finalité immanente et propre de la réalité dont il essaie d'élaborer
l'idéaltype. La véritable différence entre Platon et Weber est d'ordre philoso-
phique. Selon le premier le vrai, le bien et le beau ne font qu'un, tandis que pour
le second il y a un antagonisme irréductible entre les valeurs (cf. Max WEBER,
Le savant et le Politique, p. 93) .
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 64

(30) La notion de Augenblicksgötter a été forgée par le grand spécialiste allemand


de la science comparée des religions, H. USENER (1834-1905) dans l'ouvrage
Die Götternamen (Bonn 1896), pp . 279-301 [3e édit. Frankfurt 1948].

(31) Academia della Crusca, société savante italienne fondée en 1582 à Florence
par Grazzini, en vue de purifier la langue italienne, d'en fixer les règles, etc. Elle
édite le Vocabolario degli academici della Crusca.

(32) Il s'agit du philologue allemand K. VOßLER (1872-1949) dont il sera sou-


vent question dans les Études critiques. Auteur de Positivismus und Idealismus in
der Sprachwissenschaft (1904) et de Die Sprache als Schöpfung und Entwicklung
(1905); il se consacra plus tard à la littérature romane, surtout française et espa-
gnole.

(33) Selon toute vraisemblance Weber fait allusion au tableau de l' État antique
que Benjamin Constant a présenté dans son discours à l'Athénée royal de Paris en
1819 et que l'on trouve sous le titre De la liberté des Anciens comparée à celle
des Modernes dans le Cours de politique constitutionnelle, édit. Laboulaye (Paris
1872), t. II, pp. 539-560.

(34) Sur cette notion de « productivité » voir Gesammelte Aufsätze für Soziologie
und Sozialpolitik, pp. 416-423. En ce qui concerne des analyses analogues à
celle des concepts de « productivité » et d'« intérêts de la paysannerie », voir éga-
lement ses explications a propos du concept des « États-Unis » ibid. pp. 478-479
et Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre, p .348.

(35) Th. VISHER, (1807-1887), Un des plus grands esthéticiens allemands du


XIXe siècle, - de tendance hégélienne. Auteur de la monumentale Aesthetik oder
Wissenschaft des Schönen, 6 vol. (1846-1857).

(36) Ces vers sont tirés du Faust (acte 1, scène II ) de Goethe. L'éditeur de la deu-
xième édition des Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre remarque fort
justement en note que cette conclusion s'inspire également des Materialen zur
Geschichte der Farbenlehre (sect. III) de Goethe: «Il n'y a plus de doute de nos
jours qu'il est nécessaire de récrire de temps en temps l'histoire du monde. Cette
nécessité ne s'impose cependant pas parce que l'on aurait découvert des vues nou-
velles sur le passé, mais parce que de nouvelles vues sont données, du fait que le
contemporain d'une époque en progrès se trouve placé devant des Points de vue à
partir desquels il est possible d'embrasser et de juger le passé d’une manière nou-
velle. Il en est de même dans les sciences. Non seulement la découverte de rap-
ports dans la nature et d'objets jusqu'alors inconnus, mais aussi les convictions et
les opinions qui se succèdent progressivement modifient beaucoup de choses et
méritent d'être prises en considération de temps à autre. »

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