Objectivité et Connaissance selon Weber
Objectivité et Connaissance selon Weber
Cette édition électronique a été réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure à
la retraite du Cégep de Chicoutimi à partir de :
Max WEBER
Essais sur la théorie de la science
[Un recueil d’articles publiés entre 1904 et 1917]
Premier essai :
“L'objectivité de la connaissance dans les sciences
et la politique sociales ” (1904)
Une édition numériques réalisée à partir de l’ouvrage Essais sur la théorie de la science.
Traduit de l’Allemand et introduit par Julien Freund. Paris : Librairie Plon, 1965, 539
pages. Collection : Recherches en sciences humaines, no 19.
Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)
Premier essai 1
L'objectivité de la connaissance
dans les sciences
et la politique sociales
1 Les appels de notes avec des lettres en minuscules (a, b, c…) sont celles de Max Weber, les
autres, en chiffres arabes, entre parenthèses, avec hyperliens (1, 2, 3), sont celles du traduc-
teur. Nous avons regroupé les notes du traducteurs à la fin de chacun des essais JMT.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 4
* Dans la première section de cette étude où l'on parle expressément au nom de la rédaction et
où l'on fixe les tâches de l'Archiv, il ne s'agit évidemment pas des opinions privées de l'auteur
de cet article, mais au contraire de déclarations qui ont été approuvées explicitement par le
comité de rédaction. En ce qui concerne la deuxième section, la responsabilité pour la forme
et le fond incombe uniquement à l'auteur de ces pages.
L'Archiv ne glissera jamais dans l'ornière des opinions d'une école déterminée. On en
trouvera la garantie dans le fait que les points de vue non seulement des collaborateurs, mais
aussi des membres du comité de rédaction ne sont en aucune façon identiques, même en ce
qui concerne les questions de méthode. D'un autre côté cependant, l'accord sur certaines con-
ceptions fondamentales a été la présupposition commune des membres de la rédaction qui ont
pris en charge la revue. Cet accord porte spécialement sur l'appréciation de la valeur de la
connaissance théorique sous certains points de vue « unilatéraux » ainsi que sur l'exigence
d'une construction de concepts rigoureux et d'une séparation stricte entre savoir empirique et
jugement de valeur, telle qu'elle est préconisée ici -naturellement sans aucune prétention d'ap-
porter quoi que soit de «neuf ».
L'étendue considérable de la discussion (sub II ) et la répétition fréquente de la même
idée sont exclusivement au service d'un même but : obtenir par ces explications le maximum
possible de compréhension commune. A cet effet, nous avons passablement négligé - pas
trop, espérons-le - la précision de l'expression et pour la même raison nous avons complète-
ment abandonné l'idée d'une recherche systématique au profit d'une succession de quelques
points de vue méthodologiques. Sinon nous aurions été amené à soulever une multitude de
problèmes épistémologiques qui sont, en partie, beaucoup plus profonds que ceux que nous
avons évoqués. Il ne s'agit pas ici de faire de la logique, mais d'utiliser à notre profit certains
résultats de la logique moderne, pas plus qu'il ne s'agit de résoudre des problèmes, mais d'ex-
poser clairement leur signification au profane. Quiconque connaît les travaux des logiciens
modernes - je ne cite que ceux de Windelband, de Simmel, et, pour notre propre but, spécia-
lement ceux de Heinrich Rickert - remarquera tout de suite que pour tout ce qui est essentiel
nous leur avons emboîté le pas (1).
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 5
Nous savons tous que la science qui est la nôtre, de même que - à l'exception
peut-être de l'histoire politique - toutes les sciences qui ont pour objet des institu-
tions et des événements culturels humains, sont issues historiquement de considé-
rations Pratiques. Élaborer des jugements de valeur sur certaines mesures de poli-
tique économique, tel fut le but immédiat et, au départ, unique de notre discipline.
Elle a été une « technique » à peu près au sens où les disciplines cliniques des
sciences médicales le sont. Or, on sait comment cette situation s'est modifiée petit
à petit, sans que l'on ait cependant réussi à établir une séparation de principe entre
la connaissance de l. « étant » [Seeinde] et celle du « devant-être» [Seinsol-
lende]. Une double opinion fit échec à cette distinction. Tout d'abord celle qui
conçoit que des lois immuablement identiques régiraient les phénomènes écono-
miques et puis celle qui croit qu'un principe univoque du développement les régi-
rait et que, en conséquence, dans le premier cas, - le devant-être se confondrait
avec l'étant immuable, - dans le second cas - avec le devenant [Werdende] inéluc-
table. Avec l'éveil du sens historique prévalut dans notre science une combinaison
d'évolutionnisme éthique et de relativisme historique qui essaya de dépouiller les
normes éthiques de leur caractère formel, de déterminer le contenu de la sphère
de l' « éthique » en y introduisant l'ensemble des valeurs culturelles et d'élever
ainsi l'économie politique à la dignité d'une « science éthique » fondée sur des
bases empiriques (5). En marquant l'ensemble des divers idéaux culturels pos-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 6
la très grande majorité des cas tout but que l'on poursuit « coûte» ou du moins
peut coûter quelque chose en ce sens, personne ne peut éviter de mettre en ba-
lance le but et les conséquences de son activité, pour peu qu'il agisse avec la
conscience de ses responsabilités. Une des fonctions essentielles de la critique
technique que nous avons considérée jusqu'à présent consiste donc à rendre pos-
sible cette confrontation.. Toutefois incliner cette confrontation jusqu'à la déci-
sion, cela n'est plus une tâche possible de la science, mais de l'homme doué de
volonté : c'est lui seul qui. délibère et qui choisit entre les valeurs en cause, en
conscience et selon sa propre conception du monde. La science peut l'aider à se
rendre compte que toute activité et, bien entendu aussi, suivant les circonstances,
l'inaction, signifient par leurs conséquences une prise de position en faveur de
certaines valeurs et par là même en règle générale -bien qu'on l'oublie volontiers
de nos jours - contre d'autres valeurs. Faire le choix, cela est donc son affaire (6).
Nous pouvons encore lui apporter autre chose pour sa décision : la connais-
sance de l'importance de ce qu'il veut. Nous pouvons lui apprendre quels sont
l'enchaînement et la portée des fins qu'il se propose d'atteindre et entre lesquelles
il choisit, en commençant par lui indiquer et par développer de façon logiquement
correcte quelles sont les « idées » qui sont ou peuvent être à la base de son but
concret. Car il va de soi qu'une des tâches les plus- essentielles de toute science
de la vie culturelle humaine est d'ouvrir la compréhension intellectuelle aux
« idées » pour lesquelles les hommes ont lutté et continuent de lutter soit en réali-
té soit en apparence. Cela ne dépasse pas les limites d'une science qui aspire à un
« ordre raisonné de la réalité empirique », pas plus que les moyens qui servent à
l'interprétation de valeurs spirituelles sont des « inductions » au sens courant du
terme. En tout état de cause, cette tâche se situe, au moins en partie, hors du cadre
de la science proprement économique en tant qu'elle obéit à la spécialisation
usuelle qui résulte de la division du travail; ce sont plutôt [151] des tâches de la
Philosophie sociale. Néanmoins, la force historique des idées a, été et reste en-
core si considérable pour le développement de la vie sociale que notre revue ne se
dérobera jamais devant ce problème, mais inscrira son étude au nombre de ses
tâches les plus importantes.
cience de ces étalons ultimes qui se manifestent dans le jugement de valeur con-
cret, voilà finalement la dernière chose que la critique peut accomplir sans s'éga-
rer dans la sphère des spéculations. Quant à savoir si le sujet doit accepter ces
étalons ultimes, cela est son affaire propre, c'est une question qui est du ressort de
son vouloir et de sa conscience, non de celui du savoir empirique.
Une science empirique ne saurait enseigner à qui que ce soit ce qu'il doit faire,
mais seulement ce qu'il peut et - le cas échéant - ce qu'il veut faire. Il est exact que
dans le domaine de notre discipline les conceptions personnelles du monde inter-
viennent habituellement sans arrêt dans l'argumentation scientifique et qu'elles la
troublent sans cesse, qu'elles conduisent à évaluer diversement le poids de cette
argumentation, y compris dans la sphère de la découverte des relations causales
simples, selon que le résultat augmente ou diminue les chances des idéaux per-
sonnels, ce qui veut dire la possibilité de vouloir une chose déterminée. Sous ce
rapport les éditeurs et les collaborateurs de cette revue ne s'estimeront certaine-
ment pas « étrangers à ce qui est humain ». Cependant, il y a loin de cet aveu de
faiblesse humaine à la croyance en une science « éthique » de l'économie poli-
tique qui aurait à tirer de sa matière des idéaux ou encore [152] des normes con-
crètes par l'application d'impératifs éthiques généraux. Il est également exact que
les éléments les plus intimes de la « personnalité », les suprêmes et ultimes juge-
ments de valeur qui déterminent notre action et donnent un sens et une impor-
tance à notre vie, nous les ressentons justement comme quelque chose qui est
« objectivement » d'un grand prix [Wertvolles]. En effet, nous ne réussissons à
nous en faire les défenseurs que s'ils nous apparaissent comme valables parce
qu'ils découlent de nos valeurs vitales suprêmes et qu'ils se développent dans la
lutte contre les résistances que nous rencontrons au cours de notre existence. Sans
nul doute, la dignité de la « personnalité » réside dans le fait qu'il existe des va-
leurs auxquelles elle rapporte sa propre existence et, si jamais dans le cas particu-
lier ces valeurs se situaient exclusivement à l'intérieur, de la sphère de l'indivi-
dualité personnelle, le fait de « se dépenser » [Sichausleben] en faveur des inté-
rêts auxquels elle assigne l'autorité de valeurs devient alors l'idée à laquelle elle
se réfère. En tout cas, la tentative de se faire au dehors l'avocat de jugements de
valeur ne peut vraiment avoir un sens qu'à la condition de croire à des valeurs.
Cependant : porter un jugement sur la validité de cette sorte de valeurs est une
affaire de foi [Glauben] et peut-être aussi une tâche de la pensée spéculative et de
l'interprétation du sens de la vie et du monde, mais ce n'est assurément pas l'objet
d'une science empirique au sens où nous entendons ici la pratiquer.
Contrairement à ce que l'on croit souvent, ce n'est pas le fait constatable par
expérience de la variabilité historique et du caractère litigieux des fins ultimes qui
est décisif pour la séparation entre science et foi. En effet, la connaissance des
propositions les plus certaines de notre savoir théorique - par exemple celles des
sciences exactes, mathématiques ou physiques - de même que l'acuité et la subtili-
té de notre conscience sont d'abord des produits de la culture. Et, si nous pensons
spécialement aux problèmes pratiques de la politique économique et sociale (au
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 9
Si nécessaires que soient dans les sciences sociales les discussions de principe
sur les problèmes pratiques, c'est-à-dire si nécessaire qu'il soit de ramener à leur
contenu idéel les jugements de valeur qui s'imposent à nous sans réflexion, et bien
que notre revue [ 1541 se propose de se consacrer spécialement à ce genre de
questions, il n'en reste pas moins vrai que la découverte d'un dénominateur com-
mun [Generalnenner] pratique pour nos problèmes sous la forme d'un ensemble
d'idéaux suprêmes universellement valables ne saurait constituer une tâche ni
pour cette revue ni pour la science empirique en général : une telle tâche serait
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 10
Il y a eu et il y aura toujours - c'est cela qui nous importe - une différence in-
surmontable entre l'argumentation qui s'adresse à notre sentiment et à notre capa-
cité d'enthousiasme pour des buts pratiques et concrets ou pour des formes et des
contenus culturels et celle qui s'adresse à notre conscience, quand la validité de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 11
normes éthiques est en cause, et enfin celle qui fait appel à notre faculté et à notre
besoin d'ordonner rationnellement la réalité empirique, avec la prétention d'établir
la validité d'une vérité d'expérience. Et cette affirmation demeure exacte même si,
comme on le verra encore, les valeurs suprêmes de l'intérêt Pratique sont et se-
ront toujours d'une importance décisive pour l'orientation que l'activité ordonna-
trice de la pensée adopte chaque fois dans le domaine des sciences de la culture.
Car il est et il demeure vrai que dans la sphère des sciences sociales une démons-
tration scientifique, méthodiquement correcte, qui prétend avoir atteint son but,
doit pouvoir être reconnue comme exacte également par un Chinois ou plus préci-
sément doit avoir cet objectif, bien qu'il ne soit peut-être pas possible de le réali-
ser pleinement, par suite d'une insuffisance d'ordre matériel. De même il reste vrai
que l'analyse logique d'un idéal destinée à en dévoiler le contenu et les axiomes
ultimes ainsi que l'explication des conséquences qui en découlent logiquement et
pratiquement au cas où l'on doit considérer que la poursuite a été couronnée de
succès, doivent également être valables pour un Chinois - bien qu'il puisse ne rien
entendre à nos impératifs éthiques et même rejeter (ce que, à coup sûr, il fera sou-
vent) l'idéal lui-même et les évaluations concrètes qui en découlent, sans contester
en quoi que ce soit la valeur scientifique de l'analyse [156] théorique. Certes,
notre revue ne méconnaîtra jamais les tentatives inévitables et sans cesse renouve-
lées en vue de déterminer clairement le sens de la vie culturelle. Au contraire,
elles comptent parmi les produits les plus importants de la vie culturelle, et, éven-
tuellement, parmi les forces agissantes les plus puissantes. C'est pourquoi nous
suivrons en tout temps attentivement le développement des discussions sur la
« philosophie sociale » comprise en ce sens. Bien plus, nous sommes très éloignés
du préjugé selon lequel les réflexions sur la vie culturelle seraient impropres à
rendre service à la connaissance, sous prétexte qu'elles dépasseraient l'ordre rai-
sonné du donné empirique et tenteraient d'interpréter le monde du point de vue
métaphysique. C'est à la théorie de la connaissance qu'il appartient cependant de
déterminer la sphère de ces thèmes; aussi, au regard de notre but, pouvons-nous et
même devons-nous nous abstenir de donner une solution à ces questions. Il n'y a
qu'un point auquel nous tenons fermement, c'est qu'une revue de science sociale
telle que nous l'entendons doit être, pour autant qu'elle s'occupe de science, un
lieu où l'on cherche la vérité qui - pour rester dans l'exemple que nous avons
choisi - prétend à la validité d'une mise en ordre raisonnée de la réalité empirique
même aux yeux d'un Chinois.
Assurément, les directeurs de cette revue ne sauraient interdire une fois pour
toutes ni à eux-mêmes ni à leurs collaborateurs d'exprimer sous forme de juge-
ments de valeur les idéaux qui les animent. Seulement il en résulte deux obliga-
tions importantes. La première : porter scrupuleusement, à chaque instant, à leur
propre conscience et à celle des lecteurs quels sont les étalons de valeur qui ser-
vent à mesurer la réalité et ceux d'où ils font dériver le jugement de valeur, au lieu
de cultiver, comme il arrive par trop fréquemment, des illusions autour des con-
flits d'idéaux par une combinaison imprécise de valeurs de nature très diverse et
de vouloir « contenter tout le monde ». Si l'on respecte scrupuleusement ce com-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 12
Hélas! cette dernière phrase - nous ne voulons pas nous bercer d'illusions - dit
aujourd'hui, en fait, beaucoup plus qu'il ne le semble à première vue. Tout
d'abord, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, la possibilité de rencontrer librement
des adversaires politiques sur terrain neutre – celui des sociétés savantes ou de la
discussion des idées - se heurte malheureusement partout, et principalement en
Allemagne, à des obstacles psychologiques, comme le prouve l'expérience. Ce
trait, signe d'un fanatisme partisan et borné ainsi que d'une culture politique peu
évoluée, mérite d'être combattu sans réserves. Il prend dans une revue comme la
nôtre une importance accrue du fait que, dans le domaine des sciences sociales,
l'impulsion pour l'étude des problèmes scientifiques a en général pour origine des
questions pratiques, comme le montre l'expérience, si bien que le simple fait de
constater l'existence d'un problème scientifique contient déjà une union person-
nelle [Personal-union] avec une orientation déterminée de la volonté d'êtres vi-
vants. Dans les colonnes d'une revue qui fait son entrée dans la vie sous
l'influence de l'intérêt général pour un problème concret déterminé, on rencontre-
ra régulièrement la signature de collaborateurs qui s'intéressent personnellement à
ce problème parce que certaines situations concrètes leur semblent en contradic-
tion avec les valeurs idéales auxquelles ils croient ou encore qu'elles semblent les
mettre en péril. L'affinité élective entre des idéaux apparentés créera ensuite la
cohésion de ce cercle de collaborateurs et permettra de faire de nouvelles recrues.
Tout cela donnera à la revue, du moins lorsqu'on y traitera [159] des problèmes
de politique sociale pratique, un certain « caractère » qui accompagne inévitable-
ment toute action commune d'êtres vivants et sensibles, dont les prises de position
valorisantes à l'égard des problèmes ne se laissent jamais entièrement étouffer,
même au niveau de la recherche purement théorique : elles pourront s'exprimer de
la manière la plus légitime dans la critique des propositions et des mesures pra-
tiques compte tenu des présuppositions discutées plus haut.
liers. Ce furent en général des hommes qui d'une part, malgré leurs divergences
sur d'autres points de vue, visaient un même but, à savoir : protéger la santé des
masses ouvrières et leur donner la possibilité d'une plus ample participation aux
biens matériels et spirituels de notre civilisation, - qui d'autre part considéraient
que le moyen pour atteindre ce but consistait en une combinaison d'intervention
étatique dans la sphère des intérêts matériels et d'une évolution libérale de l'ordre
politique et juridique existant, - et qui enfin, quelle que fût leur opinion sur la
structure de l'ordre social futur, acceptaient pour le présent la forme capitaliste,
non qu'elle leur paraissait la meilleure par rapport aux anciennes formes, mais
parce qu'elle leur semblait pratiquement inévitable et que les tentatives pour lutter
systématiquement contre elle leur apparaissaient non point comme un progrès
mais comme un obstacle à l'accès de la classe ouvrière à la lumière de la culture.
Dans la situation de l'Allemagne moderne - il n'est pas besoin de la préciser ici
davantage - cette attitude était [160] inévitable et pourrait l'être encore de nos
jours. Le succès indiscutable qui couronna cette participation générale à la discus-
sion scientifique fut d'un réel bénéfice pour la revue et constitua plutôt un des
éléments de son rayonnement, peut-être même, dans les conditions données, l'un
des titres justifiant son existence.
Ces dernières. remarques nous mènent à poser la question que nous n'avons
pas encore soulevée, celle de la délimitation matérielle de notre domaine de tra-
vail. On ne saurait lui donner de réponse sans soulever en même temps la ques-
tion de la nature du but de la connaissance dans les sciences sociales en général.
En faisant une distinction de principe entre « jugement de valeur » et « savoir
empirique ».nous avons jusqu'à présent présupposé qu'il existe effectivement une
connaissance valable inconditionnellement, c'est-à-dire un ordre raisonné de la
réalité empirique dans le domaine des sciences sociales. Cette supposition devient
désormais un problème dans la mesure où il nous faut discuter ce que peut signi-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 15
fier, dans nos disciplines, la « validité » objective de la vérité que nous cherchons.
Personne ne peut ignorer que ce problème se pose et qu'il n'est pas soulevé par.
simple subtilité. Il suffit pour s'en convaincre d'observer la querelle autour des
méthodes, des « concepts [161] fondamentaux » et des présuppositions, le cons-
tant changement des points de vue et le continuel renouvellement des « défini-
tions » des concepts employés, ou encore de considérer l'abîme en apparence in-
franchissable entre les formes de la recherche théorique et celles des études histo-
riques, à la manière de ce candidat viennois qui un jour se plaignit amèrement de
constater qu'il y avait « deux sortes d'économie politique ». C'est à ce problème
que nous voudrions consacrer la section qui suit.
II
Dès sa création, cette revue a traité les objets dont elle s'occupe comme des
phénomènes de nature économico-sociale. Encore que la détermination des con-
cepts et la délimitation des sciences n'aient guère de sens ici, il importe néan-
moins d'élucider sommairement ce que cela signifie.
vue de leur importance pour la culture, par exemple les événements propres à la
vie de la bourse ou des banques, qui nous intéressent d'abord et avant tout sous
cet aspect. Il en est généralement ainsi (peut-être pas exclusivement) des institu-
tions qui ont été créées consciemment ou qui sont utilisées à des fins purement
économiques. Nous dirons que ces objets de notre connaissance sont des événe-
ments ou encore des institutions « économiques » au sens étroit [im engeren Sinn
wirtschaftliche] . Il y a une deuxième catégorie de phénomènes - par exemple
ceux de la vie religieuse - qui ne nous intéressent pas sous l'angle de leur impor-
tance économique ni à cause d'elle, ou qui à coup sûr ne nous intéressent pas au
premier chef sous cet aspect, mais qui, sous certaines conditions, acquièrent sous
cet angle une signification économique, parce qu'ils produisent des effets qui nous
intéressent du point de vue économique. Nous les appellerons des phénomènes
« économiquement importants » [ökonomisch relevante Erscheinungen]. Il y a
enfin une troisième catégorie de phénomènes dont les effets économiques n'of-
frent aucun intérêt ou du moins aucun intérêt considérable et qui ne sont donc pas
économiques au sens que nous entendons ici - par exemple l'orientation du goût
artistique d'une époque déterminée - mais dont certains aspects importants de leur
particularité sont en l'occurrence plus ou moins fortement influencés par des mo-
tifs économiques : dans notre exemple par la nature, du milieu social du public
qui s'intéresse à l'art. Nous les appellerons des phénomènes conditionnés par
l'économie [ökonomisch bedingte Erscheinungen]. Le complexe de relations hu-
maines, de normes et de rapports déterminés normativement que nous désignons
par le terme d'« État » constitue par exemple un phénomène « économique » en
ce qui concerne la gestion des finances publiques ; en tant qu'il intervient dans la
vie économique par des mesures législatives ou de tout autre manière (même là
où des points de vue absolument autres que ceux de l'économique déterminent
explicitement: son comportement), il est « économiquement important »; enfin,
en tant que, dans le cadre des relations autres que les relations « économiques »,
son comportement et son statut particulier sont en partie déterminés par des fac-
teurs économiques, il est « conditionné par l'économique. ». Tout ce que nous
venons de dire nous permet de comprendre aisément d'une part que la sphère des
manifestations économiques est flottante et difficile à délimiter avec précision,
d'autre part que les aspects [163] « économiques » d'un phénomène ne sont uni-
quement conditionnés par des facteurs économiques ni source d'une efficacité
purement économique, enfin qu'un phénomène ne garde en général un caractère
économique qu'en tant que et aussi longtemps que notre intérêt porte exclusive-
ment sur l'importance qu'il peut avoir dans la lutte matérielle pour l'existence.
qui, par leurs particularités importantes pour nous, sont liés à l'état de choses fon-
damental que nous venons de préciser - exercent leur action partout où la satisfac-
tion d'un besoin, si immatériel soit-il, dépend de l'utilisation de moyens extérieurs
limités. De ce fait ils ont une puissance qui contribue à déterminer et à transfor-
mer partout, non seulement la forme de la satisfaction, mais aussi le contenu des
besoins culturels, même de l'espèce la plus intime. L'influence indirecte des rela-
tions sociales, institutions et groupements humains, soumis à la pression d'intérêts
« matériels », s'étend (souvent inconsciemment) à tous les domaines de la civili-
sation sans exception, jusqu'aux nuances les plus fines du sentiment esthétique et
religieux. Ils affectent tout autant les circonstances de la vie quotidienne que les
événements « historiques » de la haute politique, les phénomènes collectifs ou de
masse tout autant que les actions « singulières » des hommes d'État ou les
œuvres littéraires et artistiques individuelles : ceux-ci sont ainsi « conditionnés
par l'économie ». De l'autre côté, la totalité des phénomènes et des conditions
d'une civilisation historique donnée exerce une action sur la configuration des
besoins matériels, sur la manière de les satisfaire, sur la formation des groupes
d'intérêts matériels et la nature de leurs moyens de puissance et par là sur la na-
ture du cours du « développement économique » : elle devient ainsi «économi-
quement importante ». Pour autant que, grâce à la régression causale, notre
science impute [zurechnet] certains phénomènes économiques de la civilisation à
des causes singulières - de caractère économique ou non - elle s'efforce d'être une
connaissance « historique ». Pour autant qu'elle suit la trace d'un élément spéci-
fique des [164] phénomènes culturels - en l'espèce l'élément économique - dans le
contexte le plus divers des relations culturelles pour en saisir l'importance cultu-
relle, elle s'efforce d'être une interprétation historique sous un point de vue spéci-
fique et elle présente une image partielle, un travail préliminaire, de la connais-
sance historique de l'ensemble de la civilisation.
Jusqu'à présent notre Revue s'est limitée, tout bien pesé, à certaines questions
et elle a renoncé en général à s'occuper de toute une série de branches spéciales
extrêmement importantes, notamment celle de la connaissance descriptive de
l'économie, de l'histoire de l'économie au sens étroit et de la statistique. Elle a
également laissé à d'autres organes le soin de discuter les questions de technique
financière, les problèmes techniques de l'économie du marché et ceux des prix
dans le monde de l'économie moderne de l'échange. Elle a concentré ses re-
cherches sur la signification actuelle et sur le développement historique de cer-
taines constellations d'intérêts et de conflits qui ont surgi dans l'économie des
pays civilisés modernes à la faveur du rôle prépondérant qu'a joué le capital à la
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 18
C'est à cela que nous pensions et à rien d'autre lorsque nous avons donné à
notre Revue le titre d'Archiv für Sozialwissenschaft. Il signifie que nous enten-
dons embrasser l'étude historique et théorique des mêmes problèmes que ceux
dont la solution pratique constitue l'objet de la « politique sociale », au sens le
plus large du terme. En disant cela, nous prenons le droit d'utiliser la notion de
« social » dans sa signification déterminée par les problèmes concrets de l'actuali-
té. Si l'on veut appeler « sciences de la culture » [Kulturwissenschaften] les disci-
plines qui considèrent les événements de la vie humaine sous l'angle de leur signi-
fication pour la culture, la science sociale [Sozialwissenschaft] telle que nous
l'entendons ici appartient à cette catégorie. Nous verrons plus loin quelles en sont
les conséquences logiques.
les hommes, ne possède vraiment une précision suffisante pour délimiter les pro-
blèmes scientifiques qu'à la condition d'être accompagné d'un prédicat spécial
quelconque déterminant son contenu. Sinon le social, considéré comme objet
d'une science, pourrait évidemment [166] embrasser aussi bien la philologie que
l'histoire de l'Église et notamment toutes les disciplines qui s'occupent de l'élé-
ment constitutif le plus important de la vie culturelle, à savoir l'État, ainsi que de
la forme la plus importante de sa régulation normative, à savoir le droit. Il y a
aussi peu de raisons de considérer l'économie sociale comme le précurseur indis-
pensable d'une « science générale du social », parce qu'elle s'occupe de relations
« sociales », que d'en faire une branche de la biologie parce qu'elle s'occupe de
phénomènes de la vie ou encore une branche d'une future astronomie revue et
augmentée parce qu'elle s'occupe d'événements qui se déroulent sur une planète.
Ce ne sont point les relations « matérielles » [sachliche] des « choses » qui consti-
tuent la base de la délimitation des domaines du travail scientifique, mais les rela-
tions conceptuelles des problèmes : ce n'est que là où l'on s'occupe d'un problème
nouveau avec une méthode nouvelle et où l'on découvre de cette façon des vérités
qui ouvrent de nouveaux horizons importants que naît aussi une « science » nou-
velle.
pire de nos jours que sur quelques profanes et dilettantes. En effet, c'est dans ce
milieu que se trouve encore répandue cette curieuse idée que le besoin d'explica-
tion causale d'un phénomène historique n'est pas satisfait aussi longtemps que l'on
n'a pas trouvé (ou apparemment trouvé), d'une façon quelconque et à un moment
quelconque, l'intervention de causes économiques. Si satisfaction leur est donnée,
ils s'accommodent de l'hypothèse la plus éculée et des formules les plus géné-
rales, parce que désormais leur besoin dogmatique se trouve apaisé qui veut que
les « forces de production » économiques soient les seules causes « caractéri-
stiques », « véritables » et « partout déterminantes en dernière analyse ». Ce phé-
nomène n'est cependant pas unique en son genre. Presque toutes les sciences, de-
puis la philologie jusqu'à la biologie, ont émis, à l'occasion, la prétention de pro-
duire non seulement un savoir spécialisé, mais encore des « conceptions du
monde ». Sous l'impulsion de l'importance énorme qu'ont prise les bouleverse-
ments économiques modernes et spécialement - de l'immense portée de la « ques-
tion ouvrière », l'indéracinable tendance moniste, qui caractérise toute connais-
sance réfractaire à la critique d'elle-même, a naturellement aussi glissé dans cette
ornière. De nos jours, où les nations mènent avec une vigueur croissante l'une
contre l'autre une lutte politique et commerciale pour la domination du monde,
cette tendance se réfugie dans l'anthropologie. En effet, une opinion actuellement
très répandue estime qu'en « dernière analyse » tout le devenir historique serait le.
résultat de la rivalité de « qualités raciales » innées (12). A la simple description
non critique des « caractéristiques d'un peuple » on a substitué un assemblage
encore moins critique de théories distinctives de la société sur la base des sciences
de la nature. Dans cette Revue, on suivra attentivement le développement des
recherches anthropologiques, pour autant qu'elles auront de l'importance pour nos
points de vue. Il est à espérer qu'un travail méthodiquement instruit réussira peu à
peu [1681 à triompher de la position affirmant que nous ne savons rien tant que
nous n'aurons pas ramené causalement les événements culturels à la « race » - à la
manière dont on les avait aussi réduits au « milieu » et plus anciennement encore
aux « circonstances » [Zeitumstände]. jusqu'à présent rien n'a tant porté préjudice
à ce genre de recherches que la prétention de certains dilettantes zélés qui croient
qu'ils pourraient fournir à la connaissance de la civilisation, quelque chose de
spécifiquement autre et de bien plus considérable que de développer simplement
la possibilité d'imputer plus solidement les événements culturels concrets et sin-
guliers de la réalité historique à des causes concrètes, historiquement données,
grâce à l'acquisition de moyens d'observation exacts, considérés sous certains
points de vue spécifiques. C'est uniquement dans la mesure où l'anthropologie est
en mesure de nous fournir des connaissances de cette sorte que ses résultats au-
ront de l'intérêt à nos yeux et que la « biologie des races » sera quelque chose de
plus qu'un produit de la frénésie moderne avide de créer des sciences nouvelles.
La science sociale que nous nous proposons de pratiquer est une science de la
réalité [Wirklichkeitswissenschaft]. Nous cherchons à comprendre l'originalité de
la réalité, de la vie qui nous environne et eu sein de laquelle nous sommes placés,
afin de dégager d'une part la structure actuelle des rapports et de la signification
culturelle de ses diverses manifestations et d'autre part les raisons [171] qui ont
fait qu'historiquement elle s'est développée sous cette forme et non sous une autre
[ihres so-und-nicht-anders-Gewordenseins]. Or, dès que nous cherchons à pren-
dre conscience de la manière dont la vie se présente immédiatement à nous, nous
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 23
sont ces constellations singulières qui ont de l'importance à nos yeux ? Chacune
de ces constellations singulières qu'elle nous «explique » ou qu'elle prévoit ne se
laisse évidemment expliquer causalement que comme une conséquence d'une
autre constellation antécédente également singulière. Et, pour autant qu'il nous est
possible de remonter dans la brume grisâtre du passé le plus lointain, la réalité à
laquelle s'appliquent ces lois reste elle aussi singulière et tout aussi réfractaire à
une déduction à partir de lois. Un « état originel » [Urzustand] cosmique qui n'au-
rait pas de caractère singulier ou qui le serait à un degré moindre que la réalité
cosmique du monde présent serait évidemment une pensée dépourvue de sens
[sinnloser Gedanke]. Or, dans notre discipline, un reste de représentations ana-
logues ne hante-t-il pas les suppositions concernant les « états originels » d'ordre
économique et social, dépouillés de tout «accident » historique, que l'on infère
tantôt du droit naturel, tantôt des observations vérifiées sur les « peuples primi-
tifs » - par exemple les suppositions concernant le «communisme agraire primi-
tif », la « promiscuité sexuelle », etc., desquelles procéderait le développement
historique singulier par une sorte de chute dans le concret [ Sündenfall ins
Konkrete] ?
Le point de départ de l'intérêt que nous portons aux sciences sociales est indu-
bitablement la configuration réelle, donc singulière de la vie culturelle et sociale
qui nous environne, quand nous voulons la saisir dans sa contexture universelle,
qui n'en est pas moins façonnée singulièrement, et dans son développement à par-
tir d'autres [173] conditions sociales de la civilisation qui, bien entendu, sont éga-
lement de nature singulière. Il est clair que nous aussi nous nous trouvons devant
la situation que nous venons de commenter à propos de l'astronomie en la prenant
comme un cas limite (procédé que les logiciens choisissent eux aussi régulière-
ment dans le même but), et même dans une proportion spécifiquement plus accen-
tuée. Si pour l'astronomie, les corps célestes n'entrent en ligne de compte pour
notre curiosité que par leurs seules relations quantitatives susceptibles d'être me-
surées exactement, dans la science sociale au contraire, c'est l'aspect qualitatif des
événements qui nous importe. A cela s'ajoute que, dans les sciences sociales, nous
avons affaire à l'intervention de phénomènes d'ordre mental qu'il faut « compren-
dre » par réviviscence [nacherlebend]. Et cette dernière tâché est spécifiquement
différente de celle que les formules de la connaissance exacte de la nature peuvent
ou veulent en général résoudre. Quoi qu'il en soit, ces différences ne sont pas aus-
si catégoriques qu'il semble à première vue. Les sciences de la nature -abstraction
faite de la mécanique pure - ne peuvent pas non plus se passer de la notion de
qualité; en outre, nous rencontrons dans notre propre domaine spécial une opinion
- il est vrai erronée -suivant laquelle au moins le phénomène, fondamental pour
notre civilisation, du trafic financier serait quantifiable et se laisserait pour cette
raison saisir sous la forme de « lois » (14) ; enfin, il dépendrait de la définition
plus ou moins large du concept même de « loi », qu'on puisse aussi y inclure des
régularités qui. ne sont pas susceptibles d'une expression numérique, parce que
non quantifiables. En ce qui concerne plus particulièrement l'intervention de mo-
tifs d'ordre « mental », elle n'exclurait pas en tout cas la possibilité d'établir des
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 25
règles d'une action rationnelle. Mais surtout on. rencontre une opinion non encore
entièrement disparue de nos jours qui donne pour tâche à la psychologie de jouer
dans la sphère des diverses « sciences de l'esprit » un rôle comparable à celui des
mathématiques dans les sciences de la nature (15). Elle aurait à décomposer les
phénomènes complexes de la vie sociale dans leurs conditions et effets psy-
chiques, à réduire ensuite ces derniers autant que possible à des facteurs psy-
chiques simples, enfin à classer à leur tour ceux-ci par genres et à examiner leurs
rapports fonctionnels. De cette façon on pourrait élaborer, sinon une «méca-
nique », du moins une «chimie » des fondements psychiques de la vie sociale. Il
ne nous appartient pas de trancher ici la question de la valeur éventuelle de cette
sorte de recherches et - ce qui est différent - celle de l'utilité de leurs résultats par-
tiels pour les sciences de la [174} culture. Tout cela n'a aucune importance pour
la question de la possibilité d'atteindre le but de la science économico-sociale,
telle que nous l'entendons ici, à savoir : la connaissance de la signification cultu-
relle et des rapports de causalité de la réalité concrète, grâce à des recherches por-
tant sur ce qui se répète conformément à des lois.
Supposons que par le canal de la psychologie ou par toute autre voie on puisse
arriver un jour à analyser jusqu'à de quelconques facteurs simples et ultimes
toutes les connexions causales de la coexistence humaine, aussi bien celles que
l'on a déjà observées que celles qu'il sera possible d'établir encore dans les temps
à venir, et que l'on parvienne à les appréhender exhaustivement dans une formi-
dable casuistique de concepts et de règles ayant la validité rigoureuse de lois, -
que signifierait un tel résultat pour la connaissance du monde de la culture donné
historiquement ou même pour celle d'un quelconque phénomène particulier, par
exemple celle du développement et de la signification culturelle du capitalisme?
En tant que moyen de la connaissance il ne signifie ni plus ni moins que ce qu'une
encyclopédie des combinaisons de la chimie organique signifie pour la connais-
sance biogénétique du monde de la faune et de la flore. Dans un cas comme dans
l'autre on aura accompli un travail préparatoire certainement important et utile.
Mais pas plus dans un cas que dans l'autre on ne saurait jamais déduire de ces
« lois » et « facteurs » la réalité de la vie. Non pas parce qu'il subsisterait dans les
phénomènes vitaux d'éventuelles « forces » supérieures et mystérieuses (telles les
« dominantes », les « entéléchies » et autres forces de ce genre) - d'ailleurs il
s'agit là d'une question pour soi - mais tout simplement parce que, dans la con-
naissance de la réalité, seule nous importe la constellation dans laquelle ces « fac-
teurs » (hypothétiques) se trouvent groupés en un phénomène culturel histori-
quement significatif à nos yeux; ensuite parce que, si nous voulons « expliquer
causalement » ce groupement singulier, nous serions obligés de remonter sans
cesse vers d'autres groupements tout aussi singuliers à partir desquels nous au-
rions à les « expliquer », évidemment à l'aide de ces concepts (hypothétiques)
appelés « lois ».
leur qui lui confèrent une signification de même que le procédé qui consiste à
mettre en relief et à ordonner les éléments du réel colorés par ce rapport sous
l'angle de leur signification culturelle sont des points de vue absolument diffé-
rents et distincts de l'analyse de la réalité faite en vue d'en découvrir des lois et de
l'ordonner sous des concepts généraux. Ces deux espèces de méthodes de la pen-
sée ordonnant le réel n'ont nullement entre elles des rapports logiquement néces-
saires. Le cas échéant elles peuvent coïncider dans un cas particulier, mais les
conséquences seront des plus funestes si cette coïncidence accidentelle nous
abuse sur leur hétérogénéité de principe.
d'une connaissance des phénomènes singuliers n'a en général de sens logique que
si nous admettons la présupposition que seule une partie finie de la multitude in-
finie des phénomènes possède une signification. Même si nous possédions la
connaissance la plus complète possible de la totalité des « lois » du devenir, nous
resterions désemparés devant la question : comment une explication causale d'un
fait singulier est-elle possible en général ? - étant donné que même la description
du plus petit fragment de la réalité ne peut jamais être pensée de manière exhaus-
tive. Le nombre et la nature des causes qui ont déterminé un événement singulier
quelconque sont toujours infinis et il n'y a dans les choses mêmes aucune espèce
de critères qui permettrait de sélectionner une fraction d'entre elles comme devant
seule entrer en ligne dé compte.
Quelles sont les conséquences de tout cela ? Non pas évidemment que la con-
naissance du général, la formation de concepts génériques abstraits, la connais-
sance de régularités [179] et la tentative de formuler des relations d'ordre « légal »
ne seraient pas scientifiquement légitimes dans la sphère des sciences de la cul-
ture. Au contraire ! Si la connaissance causale de l'historien consiste en une impu-
tation de conséquences concrètes à des causes concrètes, il n'est, en général, pas
possible de faire une imputation valable d'une conséquence singulière quelconque
sans le secours de la connaissance « nomologique », c'est-à-dire sans la connais-
sance de régularités des connexions causales. Pour savoir si dans la réalité il faut
attribuer in concreto à un élément individuel et singulier d'une connexion une
importance causale concernant le résultat dont l'explication causale est en cause,
il n'y a pour le déterminer en cas de doute que l'évaluation des actions que nous
avons l'habitude d'attendre en général de cet élément et de tous les autres du
même complexe qui entrent en ligne de compte dans l'explication; ces actions
sont alors les effets «adéquats» des éléments causatifs en question. Quant à savoir
jusqu'à quel point l'historien (au sens le plus large du mot) peut effectuer avec
certitude cette imputation avec le secours de son imagination nourrie à son expé-
rience personnelle de la vie et éduquée méthodiquement et jusqu'à quel point il
est tributaire de l'aide de certaines sciences spéciales qui lui facilitent la besogne,
c'est là une question qui varie avec chaque cas particulier. Partout cependant, et
aussi dans la sphère des phénomènes complexes de l'économie, la sûreté de l'im-
putation est d'autant plus grande que notre connaissance générale est plus assurée
et complète. Le fait que dans ces cas, toutes les « lois dites économiques » y étant
comprises sans exception, il ne s'agit jamais de relations « légales » au sens étroit
des sciences exactes de la nature, mais de connexions causales adéquates expri-
mées dans des règles, donc de l'application de la catégorie de « possibilité objec-
tive » (que nous n'avons pas à analyser plus longuement ici), ne diminue en rien
la valeur de notre assertion (18). C'est que l'établissement de ces régularités n'est
pas le but, mais un moyen de la connaissance. Quant à savoir si cela a un sens de
mettre sous forme de « loi » une régularité familière de connexions causales ob-
servée dans la vie quotidienne, c'est là une question d'opportunité dans chaque cas
particulier. Pour les sciences exactes de la nature les lois sont d'autant plus -
importantes et précieuses qu'elles ont une validité plus générale, tandis que pour
la connaissance des conditions concrètes de phénomènes historiques les lois les
plus générales sont régulièrement celles qui ont le moins de [180] valeur, parce
qu'elles sont les plus vides en contenu [inhaltleersten]. En effet, plus la validité,
c'est-à-dire l'extension, d'un concept générique est large, plus aussi il nous éloigne
de la richesse de la réalité, puisque, pour embrasser ce qu'il y a de commun au
plus grand nombre possible de phénomènes, il doit être le plus abstrait possible,
donc pauvre en contenu. Dans les sciences de la culture, la connaissance du géné-
ral n'a jamais de prix pour elle-même.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 30
Aucune loi ne nous révèle en quel sens et dans quelles conditions il en est ain-
si, puisque cela se décide en vertu des idées de valeur sous lesquelles nous consi-
dérons chaque fois la « culture » dans les cas particuliers. La «culture» est, du
point de vue de l'homme, un segment fini investi par la. pensée d'une signification
et d'une importance au sein du devenir mondial infini et étranger à toute significa-
tion. Elle reste même cela pour celui qui s'oppose en ennemi implacable à une
civilisation concrète et préconise le « retour à la nature ». En effet il ne lui est
possible d'adopter une pareille attitude qu'en rapportant cette civilisation concrète
à ses propres idées de valeur qui la lui font trouver « futile ». C'est cette condition
purement logique et formelle que nous visons, lorsque nous disons que toutes les
individualités historiques sont ancrées de façon logiquement nécessaire à des
« idées de valeur ». La présupposition transcendantale de toute science de la cul-
ture ne consiste pas à trouver du prix à une civilisation déterminée ou à la civili-
sation en général, mais dans le fait que nous sommes des êtres civilisés, doués de
la faculté et de la volonté de prendre consciemment position face au monde et de
lui attribuer un sens. Quel que puisse être ce sens, il nous amènera à porter [181]
au cours de la vie sur cette base des jugements sur certains phénomènes de la
coexistence humaine, à prendre à leur égard une position significative (positive
ou négative). Quel que soit le contenu de cette prise de position, ces phénomènes
ont à nos yeux une signification culturelle, et c'est uniquement sur cette significa-
tion que se fonde leur intérêt scientifique. Lorsque au long de ces pages nous par-
lons, en référence à l'usage des logiciens modernes, de la conditionnalité de la
connaissance culturelle par des idées de valeur, il est à espérer que ces propos ne
seront pas exposés à des malentendus aussi grossiers que ceux de l'opinion qui
croit qu'il faut n'accorder de signification culturelle qu'aux phénomènes purement
honorables. La prostitution est un phénomène culturel aussi bien que la religion
ou l'argent, et tous les trois le sont pour la raison et uniquement pour la raison et
uniquement en tant que leur existence et la forme qu'ils prennent historiquement
touchent directement ou indirectement à nos intérêts culturels, qu'ils excitent
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 31
notre curiosité intellectuelle sous des points de vue qui procèdent dès idées de
valeur, lesquelles donnent une signification au segment de la réalité entendu sous
ces concepts.
une série de sophismes ingénieux. On explique que, du moment que la vie éco-
nomique devrait se dérouler dans des formes réglées juridiquement et conven-
tionnelle-ment, tout « développement » économique devrait adopter la forme
d'aspirations tendant à créer de nouvelles formes juridiques, qu'en conséquence
elle ne saurait être comprise qu'à partir de maximes morales et serait pour cette
raison différente par essence de tout « développementnaturel » (19). La connais-
sance du développement économique aurait donc un caractère « téléologique ».
Sans vouloir discuter ici la signification du concept équivoque de « dévelop-
pement » dans les sciences sociales ni non plus celui tout aussi équivoque du
point de vue logique de « téléologique», on peut cependant montrer ici [183] que
l'économie n'est pas nécessairement « téléologique » au sens présupposé par cette
manière de voir. Même dans le cas d'identité formelle totale des normes juri-
diques en usage, la signification culturelle des relations juridiques normativisées
ainsi que celle des normes elles-mêmes peuvent changer de fond en comble.
Mettons qu'on veuille se plonger utopiquement dans des rêves d'avenir; on pour-
rait concevoir par exemple comme théoriquement achevée la « socialisation des
moyens de production » sans qu'aucune des « aspirations » visant consciemment à
ce résultat ne se soit jamais manifestée et sans supprimer aucun paragraphe de
notre législation ou y ajouter un nouveau. Par contre, la fréquence statistique des
diverses relations normativisées juridiquement subirait sans doute des modifica-
tions radicales et dans de nombreux cas elle serait même réduite à zéro une
grande partie des normes juridiques perdant pratiquement toute signification et
leur signification pour la culture se modifiant jusqu'à devenir méconnaissable. La
conception «matérialiste » de l'histoire pouvait donc éliminer à bon droit les dis-
cussions de lege ferenda, puisque son point de vue central affirmait justement la
transformation inévitable de la signification des institutions juridiques. Celui à qui
le travail modeste de la compréhension causale de la réalité historique apparaît
comme subalterne, n'a qu'à s'en passer, mais il est impossible de lui substituer
aucune espèce de « téléologie ». Quant à nous, nous appelons « fin » la représen-
tation d'un résultat qui devient cause d'une action [Handlung]. Et nous la prenons
en considération au même titre que n'importe quelle cause qui contribue ou peut
contribuer à un résultat significatif. Sa signification spécifique se fonde unique-
ment sur le fait que nous pouvons et voulons non seulement constater l'activité
[Handeln ] humaine, mais aussi la comprendre.
Il est hors de doute que les idées de valeur sont « subjectives » (20). Entre
l'intérêt «historique » que nous trouvons à une chronique de famille et celui que
nous portons au développement des phénomènes les plus grands possibles qui
furent durant de longues époques communs à une nation ou à l'humanité. et le
sont encore, il existe une échelle sans fin de « significations » dont les échelons
auront un autre ordre pour chacun de nous. Cet ordre varie historiquement avec le
caractère de la civilisation et de la pensée qui domine les hommes. Il ne s'ensuit
évidemment pas que la recherche dans le domaine des sciences de la [184], cul-
ture ne pourrait aboutir qu'à des résultats qui seraient « subjectifs », au sens qu'ils
seraient valables pour l'un et non pour l'autre. Ce qui varie, c'est plutôt le degré
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 33
d'intérêt qu'ils ont pour l'un et non pour l'autre. En d'autres termes : ce qui devient
objet de recherche ainsi que les limites de cette recherche au sein de l'infinité des
connexions causales, ce sont les idées de valeur dominant le savant et une époque
qui les déterminent. Quant au comment [im Wie], c'est-à-dire quant à la méthode
de la recherche, c'est le « point de vue » dominant qui - comme nous le verrons
encore - constitue l'élément déterminant pour la construction des concepts auxi-
liaires qu'on utilise; en ce qui concerne la façon d'utiliser les concepts le savant
est évidemment ici, comme partout ailleurs, lié aux normes de notre pensée. En
effet, est vérité scientifique seulement celle qui prétend valoir pour tous ceux qui
veulent la vérité.
Il nous est impossible de suivre ici les répercussions considérables que cet état
d'esprit, plein d'assurance, du monisme naturaliste a eues dans les disciplines éco-
nomiques. Lorsque la critique socialiste et le travail des historiens commencèrent
par transformer les points de vue axiologiques originels en problèmes [187], le
prodigieux développement de la recherche biologique d'un côté, l'influence du
panlogisme de Hegel de l'autre empêchèrent l'économie politique de reconnaître
avec précision dans toute son ampleur la relation entre concept et réalité. Pour
autant qu'il nous intéresse ici, le résultat en est que, malgré le puissant barrage
que la philosophie idéaliste allemande depuis Fichte, l'oeuvre de l'école historique
allemande du droit et le travail de l'école historique allemande de l'économie poli-
tique ont opposé à l'intrusion des dogmes naturalistes, il n'en demeure pas moins,
en partie à cause de ces efforts, que les points de vue du naturalisme ne sont pas
encore surmontés en un certain nombre de points déterminants. Parmi eux il faut
citer en particulier celui du rapport entre le travail « théorique » et le travail « his-
torique » qui reste toujours aussi problématique dans notre spécialité.
pas moins pour les propositions de la théorie abstraite [188] une validité empi-
rique au sens d'une possibilité de déduire la réalité à partir de ces « lois » (22).
Certes, il ne l'entendait pas au sens de la validité empirique des seules proposi-
tions abstraites de l'économie pour elles-mêmes, mais à celui où, une fois que l'on
aura construit les théories « exactes » correspondant à chacun des autres éléments
qui entrent en ligne de compte, la somme de toutes ces théories devrait contenir la
vraie réalité des choses - ce qui veut dire tout ce qui vaut la peine- d'être connu
dans la réalité. La théorie exacte de l'économie établirait l'influence d'un motif
psychologique, tandis que d'autres théories auraient pour tâche de développer à
leur tour d'une manière analogue tous les autres motifs dans un ensemble de pro-
positions de validité hypothétique. A propos du résultat du travail théorique, c'est-
à-dire à propos des théories abstraites des prix, de l'intérêt, des rentes, etc., cette
conception prétendait par-ci par-là d'une manière fantaisiste qu'il serait possible,
suivant une prétendue analogie avec les propositions de la physique, de les em-
ployer pour déduire de prémisses réelles données des résultats déterminés quanti-
tativement -donc des lois au sens le plus strict du terme - qui auraient une validité
pour la réalité concrète de la vie, étant donné que, si les fins sont données, l'éco-
nomie humaine serait déterminée de façon univoque relativement aux moyens.
On ne prenait pas garde au fait que, pour parvenir à ce résultat, même dans le cas
le plus simple, il faudrait au préalable poser comme « donnée » et présupposer
comme connue la totalité de la réalité historique, y compris toutes les connexions
causales, et que, si jamais l'esprit humain fini était en mesure d'accéder à ce genre
de connaissance, on ne verrait plus quelle serait encore la valeur épistémologique
d'une théorie abstraite.
Ce n'est qu'en apparence qu'il s'agit dans les constructions de la théorie abs-
traite de « déductions » à partir de motifs psychologiques fondamentaux; en réali-
té nous nous trouvons plutôt en présence du cas spécial d'une forme [190l de la
construction des concepts [Begriffsbildung] propre aux sciences de la culture hu-
maine, et qui en un certain sens est inévitable. Il vaut la peine de la caractériser ici
avec plus de détails, puisque nous pourrons serrer ainsi de plus près la question
logique de la signification de la théorie dans les sciences sociales. Nous laisserons
pendante une fois pour toutes la question de savoir si les constructions théoriques
que nous utiliserons comme exemples ou auxquelles nous ferons allusion répon-
dent, telles quelles, au but auquel elles sont destinées, bref si elles ont été formées
pratiquement de façon appropriée. Quant à la question de savoir jusqu'où l'on de-
vrait étendre l'actuelle « théorie abstraite », elle est finalement elle aussi une ques-
tion de l'économie du travail scientifique, qui comporte encore bien d'autres pro-
blèmes. La théorie de l'utilité marginale [Grenznutztheorie ] est, elle aussi subor-
donnée à la loi du «marginalisme ».
éléments déterminés de la réalité (23). Son rapport avec les faits donnés empiri-
quement consiste simplement en ceci : là où on constate ou soupçonne que des
relations, du genre de celles qui sont présentées abstraitement dans la construction
précitée, en l'espèce celles des événements qui dépendent du « marché », ont eu à
un degré quelconque une action dans la réalité, nous pouvons nous représenter
pragmatiquement , de façon intuitive et compréhensible, la nature particulière de
ces relations d'après un idéaltype [Idealtypus]. Cette possibilité peut être pré-
cieuse, voire indispensable, pour la recherche aussi bien que pour l'exposé des
faits. En ce qui concerne la recherche, le concept idéaltypique se propose de for-
mer le jugement d'imputation : il n'est pas lui-même une «hypothèse», mais il
cherche à guider l'élaboration des hypothèses. De l'autre côté, il n'est pas un expo-
sé du réel, mais se propose de doter l'exposé de moyens d'expression univoques.
Il est donc l'« idée » de l'organisation moderne [191], historiquement donnée, de
la société en une économie de l'échange, cette idée se laissant développer pour
nous exactement selon les mêmes principes logiques que ceux qui ont servi par
exemple à construire celle de l'« économie urbaine» au Moyen Âge sous la forme
d'un concept génétique [genetischen Begriff ]. Dans ce dernier cas on forme le
concept d'« économie urbaine » non pas en établissant une moyenne des principes
économiques qui ont existé effectivement dans la totalité des villes examinées,
mais justement en construisant un idéaltype . On obtient un idéaltype en accen-
tuant unilatéralement un ou plusieurs points de vue et en enchaînant une multi-
tude de phénomènes donnés isolément, diffus et discrets, que l'on trouve tantôt en
grand nombre, tantôt en petit nombre et par endroits pas du tout, qu'on ordonne
selon les précédents points de vue choisis unilatéralement, pour former un tableau
de pensée homogène [einheitlich]. On ne trouvera nulle part empiriquement un
pareil tableau dans sa pureté conceptuelle : il est une utopie. Le travail historique
aura pour tâche de déterminer dans chaque cas particulier combien la réalité se
rapproche ou s'écarte de ce tableau idéal, dans quelle mesure il faut par exemple
attribuer, au sens conceptuel, la qualité d'« économie urbaine » aux conditions
économiques d'une ville déterminée. Appliqué avec prudence, ce concept rend le
service spécifique qu'on en attend au profit de la recherche et de la clarté.
à-dire d'une civilisation dominée [192] uniquement par les intérêts de l'investis-
sement de capitaux privés. Il consisterait à accentuer certains traits donnés de fa-
çon diffuse dans la vie civilisée moderne, matérielle et spirituelle, pour les as-
sembler en un tableau, idéal non contradictoire, à l'effet de notre investigation. Ce
tableau constituerait alors le dessin [Zeichnung] d'une « idée » de la civilisation
capitaliste, sans que nous ayons à nous demander ici si l'on peut et comment on
peut l'élaborer. Il est possible ou plutôt il faut considérer comme certain qu'il est
possible d'esquisser plusieurs et même à coup sûr un très grand nombre d'utopies
de ce genre dont aucune ne ressemblerait à l'autre et, raison de plus, dont aucune
ne se laisserait jamais observer dans la réalité empirique sous forme d'un ordre
réellement en vigueur dans une société, mais dont chacune peut prétendre repré-
senter l'« idée » de la civilisation capitaliste et dont chacune peut même' avoir la
prétention, dans la mesure où elle a effectivement sélectionné dans la réalité cer-
taines caractéristiques significatives par leur particularité de notre civilisation, de
les réunir en un tableau idéal homogène (24). En effet, les phénomènes qui nous
intéressent comme manifestations culturelles tirent généralement leur intérêt -
leur signification culturelle - des idées de valeur extrêmement diverses auxquelles
nous pouvons les rapporter. De même qu'il existe une extrême variété de «points
de vue » sous lesquels nous pouvons considérer ces phénomènes comme signifi-
catifs, on peut également faire appel aux principes les plus variés pour sélection-
ner les relations susceptibles d'entrer dans l'idéaltype d'une culture déterminée.
types abstraits n'entre pas en ligne de compte comme but, mais uniquement
comme moyen de la connaissance. Tout examen attentif portant sur les éléments
conceptuels d'un exposé historique montre que l'historien, dès qu'il cherche à
s'élever au-dessus de la simple constatation de relations concrètes pour déterminer
la signification culturelle d'un événement singulier, si simple soit-il, donc pour le
« caractériser », travaille et doit travailler avec des concepts qui, en général, ne se
laissent préciser de façon rigoureuse et univoque que sous la forme d'idéaltypes.
Dans cette fonction, l'idéaltype est en particulier un essai pour saisir les indi-
vidualités historiques ou leurs différents éléments dans des concepts génétiques.
Prenons par exemple les notions d' « Église » et de « secte ». Elles se laissent ana-
lyser par la voie de la pure classification en un complexe de caractéristiques, en
quoi non seulement la frontière entre les deux concepts, mais aussi leur contenu,
resteront toujours indistincts. Par contre, si je me propose de saisir génétiquement
le concept de « secte ». c'est-à-dire si je le conçois relativement à certaines signi-
fications importantes pour la culture que l' « esprit de secte » a manifestées dans
la civilisation moderne, alors certaines caractéristiques précises de l'un et l'autre
de ces deux concepts deviendront essentielles parce qu'elles comportent une rela-
tion causale adéquate par rapport à leur action significative. Dans ce cas les con-
cepts prennent en même temps la forme d'idéaltypes, ce qui veut dire qu'ils ne se
manifestent pas [195] ou seulement sporadiquement dans leur pureté concep-
tuelle. Ici comme ailleurs, -tout concept qui n'est pas purement classificateur nous
éloigne de la réalité. La nature discursive de notre connaissance, c'est-à-dire le
fait que nous n'appréhendons la réalité que par une chaîne de transformations
dans l'ordre de la représentation, postule cette sorte de sténographie des concepts
[Begriffsstenographie]. Certes, notre imagination peut souvent se passer de leur
formulation conceptuelle explicite au niveau des moyens de l'investigation, mais
en ce qui concerne l'exposé [Darstellung], pour autant qu'il cherche à être uni-
voque, leur utilisation est dans de nombreux cas inévitable sur le terrain de l'ana-
lyse culturelle. Quiconque les rejette par principe est obligé de se borner à l'aspect
formel des phénomènes culturels, par exemple à leur aspect historico-juridique.
Évidemment l'univers des nonnes juridiques se laisse préciser clairement du point
de vue conceptuel et il est valable pour la réalité historique (dans le strict sens
juridique). Par contre, c'est de leur signification pratique que s'occupe la re-
cherche dans les sciences sociales, telles que nous les entendons. Or, il est très
fréquent qu'on ne puisse prendre clairement conscience de cette signification
qu'en rapportant le donné empirique à un cas limite idéal. Si l'historien (au sens le
plus large du terme) écarte la tentative de formuler de tels idéaltypes sous prétexte
qu'ils sont des « constructions théoriques », c'est-à-dire inutiles ou superflues pour
les fins concrètes de la connaissance, il en résulte en règle générale ou bien qu'il
applique consciemment ou inconsciemment d'autres constructions analogues sans
les formuler explicitement et sans élaboration logique, ou bien qu'il reste enfoncé
dans la sphère de ce qui est « vaguement senti ».
Rien n'est sans doute plus dangereux que la confusion entre théorie et histoire,
dont la source se trouve dans les préjugés naturalistes. Elle se présente sous di-
verses formes : tantôt on croit fixer dans ces tableaux théoriques et conceptuels le
« véritable » contenu ou l'« essence » de la réalité historique, tantôt on les utilise
comme une sorte de lit de Procuste dans lequel on introduira de force l'histoire,
tantôt on hypostasie même les « idées » pour en faire la « vraie » réalité se profi-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 42
lant derrière le flux des événements ou les « forces » réelles qui se sont accom-
plies dans l'histoire.
En particulier ce dernier danger est d'autant plus à craindre que nous sommes
habitués à entendre aussi et même en premier lieu, par « idées » d'une époque, les
pensées et les idéaux qui ont gouverné la masse ou une fraction historiquement
importante [196] d'hommes de cette époque et qui ont été par là des éléments si-
gnificatifs pour l'aspect particulier de la culture en question. On peut ajouter à
cela deux autres remarques. En premier lieu, il existe en règle générale certaines
relations entre l'« idée » prise au sens de tendance de la pensée pratique et théo-
rique d'une époque et l' « idée » au sens d'un idéaltype de cette époque, construit
par nous pour servir d'auxiliaire conceptuel. Il arrive qu'un idéaltype de certaines
conditions sociales qu'on obtient par abstraction de certaines manifestations so-
ciales caractéristiques d'une époque ait effectivement passé aux yeux des contem-
porains de celle-ci pour l'idéal qu'ils s'efforçaient pratiquement d'atteindre ou du
moins pour la maxime destinée à régler certaines relations sociales - les exemples
de ce genre sont même assez fréquents. Il en est ainsi de l'idée de la « protection
des biens de subsistance » (26) et de maintes autres théories des canonistes, spé-
cialement de saint Thomas d'Aquin, relativement au concept idéalypique en usage
actuellement de l' « économie urbaine » du Moyen Âge dont nous avons parlé
plus haut. A plus forte raison en va-t-il de même du « concept fondamental » tant
décrié en économie politique de « valeur» éèonomique. Depuis la scolastique
]198] qu'à la théorie de Marx deux idées se sont enchevêtrées dans cette notion,
d'une part celle d'« objectivement » valable, c'est-à-dire celle d'un devoir-être, et
d'autre part celle d'une abstraction à partir du processus empirique de la formation
des prix. Ainsi l'idée que la « valeur » des biens devrait être réglée sur certains
principes du « droit naturel » a eu une importance incalculable pour tout le déve-
loppement de notre civilisation - pas seulement au Moyen Âge - et elle continue à
l'avoir de nos jours. Elle a influencé de manière particulièrement intensive le pro-
cessus empirique de la formation des prix. Cependant ce n'est que grâce à une
construction rigoureuse des concepts, c'est-à-dire grâce à l'idéal, type, que l'on
peut réellement élucider sans équivoque ce que l'on entend et que l'on peut en-
tendre par le concept théorique de la valeur. Ceux qui n'ont que mépris pour les
« robinsonnades » de la théorie abstraite feraient bien de méditer sur tout cela tant
qu'ils ne sont pas en mesure d'y substituer quelque chose de mieux, ce qui veut
dire en l'occurrence quelque chose de plus clair.
compliqué, être saisies avec la rigueur conceptuelle que sous la forme d'un idéal-
type, pour la simple raison qu'elles agitaient empiriquement un nombre d'hommes
indéterminé et variable et qu'elles prenaient chez chacun d'eux les nuances les
plus variées quant à la forme et au fond, quant à la clarté et au sens. Les éléments
de la vie spirituelle des divers individus d'une époque déterminée du Moyen Âge
par exemple que nous pouvons désigner par le terme de « christianisme » des in-
dividus en question, formeraient naturellement, si nous étions en mesure de les
exposer intégralement, un chaos de relations intellectuelles et de sentiments de
toutes sortes, infiniment divers et au plus haut point contradictoire, bien qu'au
Moyen Âge I'Église ait été à coup sûr en état d'affirmer dans une très large me-
sure l'unité de la foi et des moeurs. Si l'on se demande maintenant ce qui dans ce
chaos répond à la notion de « christianisme médiéval », étant entendu que nous
sommes obligés d'opérer constamment avec ce concept comme s'il était claire-
ment établi, bref si l'on se demande en quoi consistait l'élément « chrétien » que
nous trouvons dans les institutions médiévales, on constate aussitôt que nous uti-
lisons en toutes ces occasions un pur tableau de pensée construit par nous. Il con-
siste en un ensemble d'articles de foi, de normes du droit canonique et de
l'éthique, de maximes pour la conduite de le vie et d'un nombre incalculable de
relations particulières que nous combinons en une « idée » ou une synthèse que,
sans conteste, il nous serait impossible d'établir sans contradiction, sans utiliser
des concepts idéaltypiques.
prend dans les synthèses des contemporains d'une époque ne se laisse saisir clai-
rement que si l'on s'oriente d'après les concepts idéaltypiques. En outre, il n'y a
pas le moindre doute que la manière dont les contemporains d'une époque cons-
truisent ces synthèses, dans une forme logique toujours imparfaite, c'est-à-dire
l'idée qu'ils se font de l'État - par exemple l'idée « organique » de l'État de la mé-
taphysique allemande opposée à la conception commerciale des Américains - est
d'une signification pratique éminente. En d'autres termes, nous constatons ici aus-
si que l'idée pratique qui devrait être valable ou que l'on croit valable et l'idéal-
type théorique construit pour les besoins de la recherche cheminent côte à côte et
ont constamment tendance à se confondre.
C'est à dessein que nous avons envisagé plus haut l'«idéaltype » essentielle-
ment - bien que non exclusivement - sous la forme d'une construction intellec-
tuelle destinée à mesurer et à caractériser systématiquement des relations indivi-
duelles, c'est-à-dire significatives par leur singularité, telles que le christianisme,
le capitalisme, etc. Nous l'avons fait pour écarter l'opinion courante qui voudrait
que le typique abstrait fût identique au générique abstrait dans la sphère des phé-
nomènes de la culture. Or, il n'en est rien. Sans chercher à analyser ici logique-
ment le concept de «typique », souvent discuté et fortement discrédité à cause des
abus que l'on en fait, nous pouvons cependant déjà tirer de nos précédentes dis-
cussions la conclusion que la formation de concepts de types au sens de l'élimina-
tion de l'« accidentel » a également, et même justement, sa raison d'être dans
l'étude des individualités historiques. Nous pouvons évidemment donner aussi la
forme de l'idéaltype aux concepts génériques que nous rencontrons constamment
sous la forme d'éléments des exposés historiques ou de concepts historiques con-
crets en procédant par abstraction et par accentuation de certains de leurs élé-
ments conceptuellement essentiels. Il s'agit même là d'une des façons importantes
et surtout pratiquement fréquentes d'appliquer les concepts idéaltypiques, car
chaque idéaltype individuel se compose d'éléments conceptuels qui ont un carac-
tère générique et qu'on a élaborés en idéaltypes. Dans ce cas aussi [202] on saisit
la fonction logique spécifique des concepts idéaltypiques. Le concept
d'« échange » par exemple n'est rien d'autre qu'un simple concept générique, au
sens d'un complexe de caractéristiques qui se trouvent être communes à plusieurs
phénomènes, aussi longtemps que je fais abstraction de la signification des élé-
ments conceptuels, donc aussi longtemps que j'analyse simplement son usage
courant dans le langage. Mais si je mets ce concept en relation avec la « loi de
l'utilité marginale » et que je forme le concept d'« échange économique» sous la
forme d'un processus économique rationnel, il renfermera, comme tout concept
intégralement élaboré du point, de vue logique, un jugement sur les conditions
« typiques. » de l'échange en soi. Il prend alors un caractère génétique et devient
ainsi du même coup un concept idéaltypique au sens logique, ce qui veut dire
qu'il s'éloigne de la réalité empirique qui se laisse seulement comparer et rappor-
ter à lui. On peut dire la même chose de tous les soi-disant « concepts fondamen-
taux » de l'économie politique : on ne peut les développer sous une forme géné-
tique qu'en leur donnant le caractère de l'idéaltype. La différence entre les simples
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 47
Le fait qu'on peut utiliser et qu'on utilise effectivement des idéaltypes de ca-
ractère générique ne présente cependant d'intérêt méthodologique que si on le met
en rapport avec un autre facteur [203]. jusqu'à présent nous n'avons appris à con-
naître les idéaltypes que sous leur aspect essentiel de concepts abstraits de rela-
tions que nous nous représentons comme des réalités stables dans le flux du deve-
nir, c'est-à-dire comme des individus historiques qui donnent lieu à des dévelop-
pements. Une autre complication s'y ajoute, que le préjugé naturaliste, aux yeux
duquel le but des sciences sociales serait de réduire la réalité à des « lois », intro-
duit avec une extrême facilité dans notre discipline à l'aide du concept de « ty-
pique ». On peut, en effet, construire aussi des idéaltypes du développement, et
ces constructions peuvent avoir une valeur heuristique très considérable. Cepen-
dant en ce cas nous sommes plus particulièrement exposés au danger de la confu-
sion entre idéaltype et réalité. On peut par exemple parvenir à ce résultat théo-
rique que, dans une société organisée rigoureusement selon le principe de
l'« artisanat », l'unique source de l'accumulation du capital serait la rente foncière.
A partir de là on peut éventuellement construire - nous ne nous attardons pas sur
l'exactitude de cette construction - un pur tableau idéal de la transformation de la
forme économique artisanale en forme capitaliste sur la base de quelques facteurs
simples comme la rareté des terres, l'accroissement de la population, l'afflux des
métaux précieux et la rationalisation de la conduite de la vie. Pour savoir si le
cours empirique du développement a été effectivement le même que celui qu'on a
construit, il faut le vérifier à l'aide de cette construction prise comme moyen heu-
ristique, en procédant à une comparaison entre l'idéaltype et les « faits ». Si
l'idéaltype a été construit « correctement » et que le cours réel des choses ne cor-
respond pas au cours idéaltypique, nous apporterions la preuve que la société mé-
diévale n'a pas été rigoureusement « artisanale » sous certains rapports. Si l'idéal-
type a été construit d'une façon « idéale » du point de vue heuristique - nous nous
dispensons pour le moment de nous demander si et comment cela aurait pu se
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 48
faire dans notre exemple - il mettra la recherche sur la voie pour saisir plus nette-
ment la nature particulière et la signification historique des éléments de la société
médiévale qui ne répondent pas à la structure artisanale. S'il conduit à ce résultat,
il aura rempli son rôle logique, justement en manifestant son propre caractère ir-
réel [Un-Wirklichkeit ]. Il n'aura été - dans ce cas -que l'épreuve d'une hypothèse.
Ce procédé ne suscite aucune objection méthodologique [204] aussi longtemps
qu'on garde toujours présent à l'esprit que construction idéaltypique du dévelop-
pement et histoire sont deux choses rigoureusement distinctes et que la construc-
tion a été le moyen de faire méthodiquement l'imputation valable d'un dévelop-
pement historique à ses causes réelles parmi toutes celles qu'il nous est possible
d'établir en l'état de notre connaissance.
Nous savons par expérience qu'il est souvent extrêmement difficile de respec-
ter rigoureusement cette distinction, et cela pour une raison précise. Afin de don-
ner plus de clarté expressive à la démonstration de l'idéaltype ou du développe-
ment idéaltypique on cherche à l'illustrer à l'aide d'exemples suggestifs pris dans
la réalité empirique et historique, Ce procédé tout à fait légitime en soi présente
cependant un danger : le savoir historique y apparaît comme le serviteur de la
théorie au lieu du contraire. La tentation est grande pour le théoricien de considé-
rer cette relation comme normale ou, ce qui est plus grave, d'emmêler théorie et
histoire et de les confondre tout simplement. Ce danger se fait encore plus mena-
çant quand on combine en une classification génétique la construction idéale d'un
développement et la classification conceptuelle d'idéaltypes de certaines struc-
tures culturelles (par exemple les formes de l'activité industrielle, en partant de
l'« économie domestique fermée » ou les concepts religieux en partant des
« dieux de l'instant ») (30). La série de types qui résulte du choix des caractéris-
tiques conceptuelles risque alors d'être prise pour la succession historique de
types obéissant à la nécessité d'une loi. Ordre logique des concepts d'une part et
ordonnance empirique du conceptualisé dans le cadre de l'espace et du temps ain-
si que de la connexion causale d'autre part, apparaissent alors comme liés à ce
point que la tentation de faire violence à la réalité pour consolider la validité ef-
fective de la, construction dans la réalité est presque irrésistible.
comparer la réalité, mais aussi leur danger dès qu'on les présente comme des
constructions ayant une validité empirique ou comme des « forces agissantes »
réelles (ce qui veut dire en vérité : métaphysiques) ou encore comme des ten-
dances, etc.
Après toutes ces discussions, l'historien persistera sans doute dans l'opinion
que la prépondérance de la forme idéaltypique dans la construction et la forma-
tion des concepts n'est qu'un symptôme spécifique de la jeunesse d'une discipline.
En un certain sens il faut lui donner raison, il est vrai en en tirant d'autres consé-
quences que lui. Prenons quelques exemples dans d'autres disciplines. Pour sûr,
l'élève embarrassé d'une classe de Quarta aussi bien que le philologue primitif se
représentent une langue avant tout de façon « organique », c'est-à-dire comme
[206] un tout supra-empirique commandé par des normes, et attribuent à la
science le rôle de déterminer ce qui devrait faire autorité au titre de règles du lan-
gage. La première tâche que se propose une « philologie » consiste normalement
en l'élaboration logique de la « langue écrite », ainsi que l'a fait par exemple la
Crusca (31), afin de réduire son contenu à des règles. Par contre quand de nos
jours un des maîtres de la philologie (32) proclame à l'inverse que le « parler de
chaque individu » singulier constitue l'objet de la philologie, il ne semble possible
de mettre sur pied un tel programme qu'à la condition de disposer d'un idéaltype
relativement solide de la langue écrite, avec lequel l'exploration peut opérer au
sein de la diversité infinie du parler (au moins tacitement), sans quoi elle n'aurait
plus de direction ni de frontière. C'est le même rôle que jouent les constructions
des théories de l'État sur la base du droit naturel ou la conception organiciste ou
encore - pour mentionner un idéaltype qui répond bien au sens que nous lui don-
nons - la théorie de l'État antique de Benjamin Constant : elles sont pour ainsi
dire des escales en attendant que l'on parvienne à s'orienter sur l'immense mer des
faits empiriques (33). Pour la science, venir à maturité signifie donc toujours en
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 50
fait : dépasser l'idéaltype pour autant qu'on lui attribue une validité empirique ou
la valeur d'un concept générique. A tout prendre, non seulement l'utilisation de la
brillante construction de Constant par exemple reste encore tout à fait légitime de
nos jours pour démontrer certains aspects et certaines particularités historiques de
la vie politique antique, à condition évidemment que l'on prenne soin de s'en tenir
à son caractère idéaltypique, mais surtout il y a des sciences auxquelles il a été
donné de rester éternellement jeunes. C'est le cas de toutes les disciplines histo-
riques, de toutes celles à qui le flux éternellement mouvant de la civilisation pro-
cure sans cesse de nouveaux problèmes. Par essence leur tâche se heurte à la fra-
gilité de toutes les constructions idéaltypiques, mais elles sont inévitablement
obligées d'en élaborer continuellement de nouvelles.
leur des grandes tentatives de constructions conceptuelles dans notre science con-
sistait en général en ce qu'elles mettaient en évidence les limites de la significa-
tion du point de vue qui leur servait de fondement [208] . Les progrès les plus
considérables dans le domaine des sciences sociales sont liés positivement au fait
que les problèmes pratiques de la civilisation se déplacent et qu'ils prennent la
forme d'une critique de la construction des concepts. L'une des tâches les plus
appréciables de notre Revue sera de servir les buts de cette critique et, avec cela,
la recherche concernant les principes des synthèses dans le domaine des sciences
sociales.
Si nous tirons maintenant les conséquences de ce qui vient d'être dit, nous
parvenons à un point où nos vues s'écarteront peut-être çà et là de celles de maints
représentants, même éminents, de l'école historique à laquelle nous appartenons
nous aussi. Ces derniers persistent souvent expressément ou tacitement dans
l'opinion que le but ultime, la fin de toute science consisterait à ordonner sa ma-
tière dans un système de concepts, en ce sens que son contenu se laisserait établir
et perfectionner progressivement par l'observation de régularités empiriques, par
la construction d'hypothèses et leur vérification, jusqu'au moment où il en sortirait
finalement une science « parfaite » et par conséquent déductive. Au regard de
cette fin, le travail historique et inductif présentement en cours ne serait qu'une
tâche préliminaire due à 1'imperfection de notre discipline. Rien ne peut évi-
demment paraître plus suspect à cette conception que la construction et l'applica-
tion de concepts rigoureux qui pourraient anticiper de façon prématurée sur ce but
ultime qui ne saurait être atteint que dans un avenir éloigné. - Une telle concep-
tion serait inattaquable dans ses principes sur le terrain de la théorie de la con-
naissance antique et scolastique qui continue à rester profondément vivante chez
la masse des spécialistes de l'école historique. Elle assigne a priori aux concepts
d'être des copies représentatives de la réalité « objective.» :d'où l'allusion sans
cesse répétée à l'irréalité de tous les concepts rigoureux. Par contre celui qui par
la pensée pousse jusqu'au bout l'idée fondamentale de la théorie moderne de la
connaissance depuis Kant selon laquelle les concepts sont et ne sauraient être que
des moyens intellectuels en vue d'aider l'esprit à se rendre maître du donné empi-
rique, ne pourra certainement pas voir dans le fait que les concepts génétiques
rigoureux sont des idéaltypes une raison de s'opposer à ce que l'on en construise.
A ses yeux il faudra plutôt inverser le sens du rapport entre concept et travail his-
torique : il lui semblera logiquement impossible d'atteindre le but ultime précité,
du fait que les concepts ne sont pas le but, mais des moyens de la connaissance
des relations significatives sous des points de vue [209] singuliers. C'est précisé-
ment parce que le contenu des concepts historiques est nécessairement variable
qu'il est indispensable de les formuler chaque fois avec précision. Il n'exigera
qu'une chose . la nécessité de maintenir avec précaution leur caractère idéalty-
pique au moment de les utiliser et ne pas confondre idéaltype et histoire. Puisque
en raison de la variation inévitable des idées de valeur directrices il ne saurait y
avoir de concepts historiques vraiment définitifs, susceptibles d'être considérés
comme but ultime et général, il admettra que, justement parce qu'on aura construit
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 52
des concepts rigoureux et univoques pour le point de vue singulier qui oriente
chaque fois le travail, il pourra prendre chaque fois clairement conscience des
limites de leur validité.
cette raison, souhaitent une hausse rapide du prix de la terre; l'intérêt diamétrale-
ment opposé de ceux qui désirent acheter des terres, arrondir leur propriété ou
prendre à ferme; l'intérêt de ceux qui désirent conserver une propriété en raison
d'avantages sociaux au profit de leurs descendants et qui ont donc intérêt à la sta-
bilité de la propriété foncière; l'intérêt opposé de ceux qui souhaitent pour leur
propre avantage ou celui de leurs enfants un déplacement des terres au bénéfice
du meilleur exploitant - ou ce qui n'est pas exactement la même chose - au béné-
fice de l'acheteur le plus solide en capitaux; l'intérêt purement économique que
l'« exploitant le plus capable » dans le sens de l'économie privée trouve dans la
liberté économique du changement de propriétés; l'intérêt opposé au précédent de
certaines couches sociales dominantes qui tiennent à conserver la position sociale
et politique traditionnelle de leur « classe » ainsi que celle de leurs descendants;
l'intérêt social que les couches sociales non dominantes ont à la chute des couches
supérieures qui compriment leur condition; l'intérêt contradictoire dans certaines
circonstances avec le précédent des couches inférieures à trouver dans la couche
supérieure des chefs politiques capables de protéger [211] leurs intérêts acquis.
On pourrait encore allonger considérablement la liste sans trouver de terme, en-
core que nous ayons procédé de la façon la plus sommaire et la plus imprécise
possible.
Nous laisserons de côté le fait qu'à cette sorte d'intérêts purement « égoïstes »
peuvent se mêler et se lier des valeurs purement idéales, de nature très diverse, ou
le cas échéant leur faire échec et les écarter. Nous nous contenterons de rappeler
avant tout que, lorsque nous parlons des « intérêts de la paysannerie », nous son-
geons en règle générale non seulement à ces valeurs matérielles et idéales aux-
quelles les paysans rapportent eux-mêmes leurs « intérêts », mais en plus aux
idées de valeur, en partie totalement différentes, auxquelles nous autres, nous
pouvons rapporter la paysannerie : par exemple les intérêts de la production qui
découlent aussi bien de l'intérêt qu'il y a à procurer à la population des produits
moins chers que de celui, qui ne s'harmonise pas toujours avec le précédent, à lui
fournir des produits de bonne qualité; sur ce point les intérêts de la ville et ceux
de la campagne peuvent s'opposer en toutes sortes de conflits et même l'intérêt de
la génération actuelle pourrait ne pas être identique à celui probable des généra-
tions futures. Il y a ensuite les intérêts démographiques, principalement l'intérêt
d'un pays à posséder une population rurale nombreuse, qui dérive lui-même ou
bien de l'« intérêt de l'État », motivé par des raisons de politique extérieure et.
intérieure, ou bien d'autres intérêts idéels très différents entre eux, par exemple
celui qu'on attend de l'influence d'une population rurale nombreuse sur la forme
particulière de la civilisation d'un pays; cet intérêt démographique peut entrer en
conflit avec les intérêts les plus divers de l'économie privée de toutes les parties
de la population rurale d'un pays et, la chose n'est pas impossible, avec tous les
intérêts présents de la masse de la population rurale. Ou encore l'intérêt qu'on
trouve à une forme déterminée de la structure sociale de la population rurale du
pays à cause de la nature des influences politiques et culturelles qui en résultent.
Suivant son orientation, cet intérêt peut entrer en conflit avec tous les intérêts
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 54
imaginables, même avec ceux qui paraissent les plus urgents dans le présent et
l'avenir aux yeux des différents paysans aussi bien qu'à ceux de l'État. Et, com-
plication supplémentaire, l'« État » aux intérêts duquel nous rapportons volontiers
ces divers intérêts particuliers ainsi que de nombreux autres analogues, n'est sou-
vent pour nous, dans ces cas, qu'un mot qui recouvre un enchevêtrement extrê-
mement embrouillé d'idées de valeur auxquelles nous le rapportons de son côté
dans les cas particuliers. Ces valeurs peuvent consister dans la pure sécurité mili-
taire extérieure, dans celle de la position dirigeante d'une dynastie ou de certaines
classes [212] à l'intérieur; ou encore dans l'intérêt à conserver et à fortifier l'unité
étatique formelle de la nation pour elle-même ou pour la préservation de certaines
valeurs objectives de la culture, à leur tour extrêmement différentes entre elles,
que nous estimons devoir défendre en tant que peuple unifié au sein d'un État : ou
enfin dans l'intérêt à transformer le caractère social de l'État dans le sens d'idéaux
déterminés de la culture qui, à leur tour, sont de nouveau extrêmement variés. Il
serait. trop long d'indiquer tout ce que recouvre cette expression - collective
d'« intérêts de l'État » auxquels nous pouvons rapporter la «paysannerie ».
L'exemple que nous avons choisi et plus encore notre analyse sommaire sont
grossiers et simples. J'invite maintenant le profane à analyser de son côté de façon
analogue (et avec plus de profondeur) le concept par exemple des « intérêts de la
classe ouvrière »; il pourra alors constater quel enchevêtrement contradictoire se
cache derrière cette expression qui se compose en partie d'intérêts et d'idéaux
propres aux ouvriers eux-mêmes, en partie d'intérêts au travers desquels nous
considérons nous-mêmes les ouvriers. Il est impossible d'avoir raison des slogans
que suscite la lutte d'intérêts en mettant de façon empirique l'accent sur leur rela-
tivité. La seule voie qui permet de dépasser l'obscurité rhétorique est celle de la
détermination claire, rigoureuse et conceptuelle des différents points de vue pos-
sibles. Certes, l'argument du «libre-échange », pris au sens de conception du
monde ou de norme de validité empirique, est tout simplement chose ridicule.
Cependant, quelle que soit la nature des idéaux que chaque individu se propose de
défendre, le fait d'avoir mésestimé la valeur heuristique de la vieille sagesse des
plus grands commerçants. de la terre, que nous avons exprimée dans des formules
idéaltypiques, a occasionné de très grands préjudices dans nos discussions sur la
politique commerciale. Ce n'est que par l'intermédiaire de formules idéaltypiques
que l'on peut vraiment comprendre clairement la nature particulière des points de
vue qui entrent en ligne de compte dans le cas particulier, grâce à une confronta-
tion entre l'empirique et l'idéaltype.. L'emploi de concepts collectifs indifféren-
ciés, utilisés par le langage courant, ne recouvre jamais que des obscurités de la
pensée ou de la volonté, trop souvent il est l'instrument de mirages dangereux, et
toujours un moyen qui entrave le développement de la façon correcte de poser les
problèmes.
Nous sommes arrivés au bout de nos discussions qui n'avaient d'autre but que
de faire ressortir la ligne presque imperceptible qui sépare science et croyance et
de faciliter la découverte du sens de l'effort de la connaissance dans l'ordre éco-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 55
Il ne faudrait pas se méprendre sur ce qui vient d'être dit et croire que la tâche
véritable de la science sociale serait d'être. perpétuellement à l'affût de nouveaux
points de vue et de de nouvelles constructions conceptuelles. Au contraire! Il
convient d'insister plus que jamais sur l'idée suivante : servir la connaissance de la
signification culturelle de relations concrètes et historiques constitue le but ul-
time, exclusif et unique que le travail de la construction et de la critique des con-
cepts contribue à favoriser à côté d'autres moyens. Pour reprendre les termes de F.
Th. Vischer (35), je dirai qu'il existe également dans notre discipline des savants
qui « cultivent la matière » [Stoffhuber] et d'autres qui « cultivent le sens »
[Sinnhuber]. Le gosier avide de faits des premiers ne se laisse gaver qu'à coups de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 56
(1) Il n'est pas nécessaire d'évoquer ici, tant ils sont connus, les liens d'amitié qui
existaient entre Weber, Windelband, Rickert et Simmel . Weber cite très souvent
ces divers auteurs et parfois leur emprunte l'un et l'autre thème de leur conception
épistémologique, pour les réélaborer à sa manière, ainsi qu'on le verra au fil des
pages que nous avons traduites. En raison de cette amitié on a voulu voir en We-
ber 1'un des représentants de l'école néo-kantienne de Bade, animée par Windel-
band et Rickert (différente de l'école néo-kantienne de Marbourg, animée par H.
Cohen et Natorp). Rickert fut le premier à faire justice d'une pareille assimilation,
suggérée par un autre ami de Weber, E. Troeltsch. En effet, il remarque aussi
bien dans la préface de ses 3e et 4e éditions des Grenzen der naturwissenschaftli-
chen Begriffsbildung (1921) que dans celle à la 5eédition (1929) que Weber était
un esprit beaucoup trop indépendant et universel pour se laisser classer dans une
quelconque école. Il en est de même de G. Simmel, dont la pensée très person-
nelle, toute pleine de finesse, avec certaines tendances vers l'esthétisme, constitue
une philosophie pour soi, malgré toutes les correspondances que les critiques ont
pu trouver avec d'autres écrivains.
(2) Cette étude a été publiée en 1904 dans le premier numéro de l'Archiv far So-
zialwissenschaft und Soszalpolitik. Sous ce titre, cette revue constitua la nouvelle
série d'un organe plus ancien, l'Archiv für soziale Gesetzgebung und Statistik,
fondé en 1888 par Henrich Braun. Ce dernier a pour ainsi dire passé sa vie (1854-
1927) à créer des revues. En effet, il fut en 1883 avec Kautzky et d'autres le co-
fondateur du plus important organe socialiste et marxiste de cette époque, Die
Neue Zeit . En même temps que l'Archiv für soziale Gesetzgebung und Statistik
précité, il dirigea de 1892 à 1895 le Sozialpolitisches Zentralblatt . En 1905, il
créa Die neue Gesellschaftqu'il dirigea jusqu'en 1907 et de 1911 à 1913 les An-
nalen für Sozialpolitik und Gesetzgebung.
bembild, p. 289, il ressort que JAFFÉ fut le véritable promoteur de la revue. Ce-
lui-ci venait d'achever ses études par Une Dissertation portant sur Die Ar-
beitsteilung im englischen Bankwesen (1902). Il deviendra plus tard un spécia-
liste des questions financières avec ses ouvrages Volkswirtschaft und Krieg
(Tübingen 1905), Kriegskostendeckung und Reichsfinanzreform (Tübingen
1917), Die Finanz und Situeraufgaben im neuere Deutschland, München 1919. Il
écrivit également Das Bankwesen (Tübingen 1915), à titre de contribution à l'im-
portant traité Grundriß der Sozialökonomie dont Wirtschaft und Gesellschaft de
Max Weber constituera plus tard une des autres parties. Cependant Jaffé est plus
connu comme journaliste spécialisé (il collabora en particulier à l'Europäische
Staats- und Wirtschaftzeitung de Munich) et comme homme politique, puisqu'il
fut le ministre des finances du gouvernement révolutionnaire bavarois de 1918,
dirigé par Kurt Eisner. Le nom de W. SOMBART (1863-1941) est plus célèbre,
puisqu'il fut l'un des grands historiens allemands de l'économie. Au moment d'en-
trer dans le comité de rédaction de l'Archiv, il avait déjà publié Der sozialismus
und soziale Bewegung (1897) et Der moderne Kapitalismus (1902). De tendance
marxiste à l'origine, il s'orienta vers l'analyse de la société capitaliste et publia par
la suite Die Juden und das Wirtschaftsleben (1911), Luxus und Kapitalismus
(1913), Krieg und Kapitalismus (1913), Der Bourgeois (1913), Die drei Natio-
nalökonomien (1930), Die Zukunft des Kapitalismus (1932), Deutscher Sozialis-
mus (1934) et Vom Menschen (1938).
(3) Cette présentation de 7 pages que Marianne Weber semble attribuer à son ma-
ri, puisqu'elle l'inclut dans la bibliographie chronologique de ce dernier ([Link]. p.
716), ne semble pas être l'œuvre du seul Weber, du moins si l'on considère le
style, bien que l'on y trouve exprimé un certain nombre des idées directrices de
l'étude sur l'Objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique so-
ciales (en particulier en ce qui concerne la place que doit occuper la «question
ouvrière », la manière de comprendre le concept de « social » et la nécessité d'une
science critique s'appuyant sur des concepts clairs. et rigoureux).
(5) Weber vise ici les Kathedersozialisten. G. Schmoller prit ombrage de cette
phrase et répliqua vigoureusement à Weber dans le Handwörterbuch der
Staadswissenschaften (3e édit. 1911. Nous examinerons Plus longuement cette
polémique dans l'étude sur la Neutralité axiologique.
(6) Ce paragraphe ainsi que les suivants sont l'esquisse d'une part de l'action ra-
tionnelle telle que Weber l'analysera plus complètement dans l' Essai sur quelques
catégories de la sociologie compréhensive et surtout dans le premier chapitre de
Wirtschaft und Gesellschaft, d'autre part de sa théorie des rapports entre la science
et l'action, qu'il reprendra dans l'étude sur la Neutralité axiologique et dans les
deux conférences sur Wissenschaft als Beruf et Politik als Beruf .
(11) Pour se faire une idée plus complète de la position de Weber à l'égard du
marxisme on peut consulter, outre les pages 214-215 de cette même étude, la dis-
cussion du rapport de Sombart au congrès des sociologues allemands de 1910 et
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Premier essai (1904) 60
la conférence sur le socialisme, ces deux textes se trouvant dans les Gesammelte
Aufsätze sur Soziologie und sozialpolitik, respectivement pp. 450-451 et 492-518-
Voir également K. LÖWITH , Max Weber und Karl Marx dans l'Archiv für So-
zialwissenschaft und Sozialpolitik, t. LXVII (1932) ainsi que E. BAUMGAR-
TEN, Max Weber, Werk und Person (Tübingen 1964), pp. 571-577.
(12) Weber songe sans doute ici au mouvement d'idées suscité par H. St. Cham-
berlain et aux ouvrages de L. WOLTMANN, Politische Anthropologie (1903), de
P. BARTH, Philosophie der Geschichte als Soziologie, t. 1 (1897), et peut-être
aussi à l'ouvrage de GUMPLOWICZ, Der Rassenkampf (1883). Il a précisé sa
propre position sur la question de la race au cours de la discussion qui l'a opposé
au congrès des sociologues allemands de 1910 à A. Ploetz. On peut lire son inter-
vention dans les Gesammelte Aufsätze sur Soziologie und sozialpolitik pp. 456-
462.
(15) Les doctrines visées ici sont sans doute celles de W. WUNDT, Logik, t. III et
surtout celle de l'historien Karl LAMPRECHT, Moderne Geschichtswissenschaft
(2e édition, Berlin 1909), peut-être aussi celle de Taine, car Max Weber se réfère
parfois à ses ouvrages.
(19) Weber vise ici la thèse exposée par STAMMLER dans Wirtschaft und Recht
nach der materialistischen Geschichtsauffassung ( 1re édit. 1896, 5e 1924). Voir
la critique sévère que Weber a faite de cet ouvrage dans l'article R. Stammlers
Überwindung der materialistischen Geschichtsauffassung dans Gesammelte
Aufsätze zur Wissenschaftslehre, pp. 291-383.
(20) Cette thèse de la subjectivité foncière de la valeur que Weber défendait par-
fois âprement, de concert avec Sombart, devant le Verein für Sozialpolitik (
l'association la plus importante des économistes de cette époque) heurta violem-
ment ses collègues, comme on le voit d'après l'étude de G. SCHMOLLER,
Volkswirtschaft, Volkswirtschaftskhre und Methode dans le Handwörterbuch für
Staatswissenschaften (Jena 1911), pp.- 426-501 Ce dernier en appelait à une pré-
tendue unanimité des philosophes de son temps pour affirmer le triomphe pro-
gressif de valeurs objectives d'ordre éthique et politique, de sorte qu'il n'y aurait
aucun motif de s'élever contre l'intrusion de la morale dans la science économique
la plus rigoureuse. Weber reste logique avec lui-même lorsqu'il nie la possibilité
d'élaborer un système univoque et clos des valeurs, puisqu' à son avis, le monde
des valeurs reste livré à un antagonisme éternel. Pour cette raison il condamnait
toute tentative de construire un système des valeurs, même ouvert, au sens de l'ar-
ticle de RICKERT, « Vom System der Werte », Logos, IV (1913) (voir à ce sujet
Rickert, préface à la 3e et 4e édition des Grenzen der naturwissenschattlichen
Begriffsbildung). Non pas que Weber ait été l'adversaire de toute systématisation
(la méthode suivie dans Wirtschaft und Gesellschaft en apporte la meilleure dé-
monstration), mais il n'acceptait qu'une systématisation purement logique des
concepts, au sens de la rationalisation idéaltypique, en dehors de toute hiérarchie.
(22) Il s'agit du juriste H. Gossen (1810-1858) qui écrivit à la fin de sa vie un ou-
vrage d'économie politique , Entwicklung der Gesetze des menschlichen Verkehrs
und der daraus fliessenden Regelm für menschliches Verhalten (1854) et nouvelle
édition en 1927. L'ouvrage passa longtemps inaperçu jusqu'au jour où il trouva
crédit , grâce au marginalisme, sous l'impulsion de K. Menger.
pitre où il discute la méthode des sciences politiques. Bien que ses explications
soient plus confuses que celles de Weber, il l'utilise dans un sens analogue, c'està-
dire il y voit un moyen heuristique pour l'éclaircissement du Seiende et non du
Seinsollende. Voir G. JELLINEX, Allgemeine Staatswissewchaft, 3' édit. 1914,
liv. 1, chap. 11, pp. 30-37.
a) que la réflexion sur le concept de type était à cette époque commune à de nom-
breux philosophes, sociologues et psychologues allemands. Ainsi, W. DILTHEY,
Weltanschauungslehre (19II); G. SIMMEL, Hauptprobleme der Philosophie
(1911); W. SOMBART, Der Bourgeois (1913) ; O. SPENGLER, Der Untergang
des Abendlandes (1917) ;W. STERN, Die dfferentielle Psychologie (1920);
VIERKANDT, Die Gesellschaftslehre (1923), qui essaie de trouver un compro-
mis entre la phénoménologie et l'idéaltype; E. SPRANGER, Die Lebensformen
(1924), et enfin les études du psychanalyste C. Jung, en particulier ses Psycholo-
gischen Typen (1921). Il ne serait pas sans intérêt, même pour une meilleure con-
naissance de l'idéaltype de Weber, de savoir dans quelle mesure ces diverses con-
ceptions ont été influencées par sa théorie ou bien s'en écartent ou la discutent.
l'histoire (2e édit., Paris 1950), pp. 232-236 et La sociologie allemande contem-
poraine (Paris 1936) ; H. MARROU, De la connaissance historique (Paris 1954),
pp. 159-168.
(27) Il convient d'insister sur l'analogie logique entre les notions de rapport aux
valeurs et d'idéaltype. Les deux sont de purs procédés méthodologiques destinés à
faciliter la compréhension ou l'explication scientifique d'une réalité historique
donnée. Pas plus que l'idéaltype ne valorise ou n'idéalise l'objet qu'il vise, le rap-
port aux valeurs n'apprécie positivement ou négativement le phénomène qu'il es-
saie de comprendre.
(31) Academia della Crusca, société savante italienne fondée en 1582 à Florence
par Grazzini, en vue de purifier la langue italienne, d'en fixer les règles, etc. Elle
édite le Vocabolario degli academici della Crusca.
(33) Selon toute vraisemblance Weber fait allusion au tableau de l' État antique
que Benjamin Constant a présenté dans son discours à l'Athénée royal de Paris en
1819 et que l'on trouve sous le titre De la liberté des Anciens comparée à celle
des Modernes dans le Cours de politique constitutionnelle, édit. Laboulaye (Paris
1872), t. II, pp. 539-560.
(34) Sur cette notion de « productivité » voir Gesammelte Aufsätze für Soziologie
und Sozialpolitik, pp. 416-423. En ce qui concerne des analyses analogues à
celle des concepts de « productivité » et d'« intérêts de la paysannerie », voir éga-
lement ses explications a propos du concept des « États-Unis » ibid. pp. 478-479
et Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre, p .348.
(36) Ces vers sont tirés du Faust (acte 1, scène II ) de Goethe. L'éditeur de la deu-
xième édition des Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre remarque fort
justement en note que cette conclusion s'inspire également des Materialen zur
Geschichte der Farbenlehre (sect. III) de Goethe: «Il n'y a plus de doute de nos
jours qu'il est nécessaire de récrire de temps en temps l'histoire du monde. Cette
nécessité ne s'impose cependant pas parce que l'on aurait découvert des vues nou-
velles sur le passé, mais parce que de nouvelles vues sont données, du fait que le
contemporain d'une époque en progrès se trouve placé devant des Points de vue à
partir desquels il est possible d'embrasser et de juger le passé d’une manière nou-
velle. Il en est de même dans les sciences. Non seulement la découverte de rap-
ports dans la nature et d'objets jusqu'alors inconnus, mais aussi les convictions et
les opinions qui se succèdent progressivement modifient beaucoup de choses et
méritent d'être prises en considération de temps à autre. »