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Cours Histoire Et Critique Des Sciences Fac Sciences 2022

Le document traite de l'histoire et de la critique des sciences, soulignant l'importance de reconstituer l'évolution des connaissances scientifiques depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il aborde également la nécessité d'une critique éthique de la science pour en évaluer les limites et les impacts sur l'humanité, tout en préservant son autonomie face aux influences extérieures. Enfin, il présente les objectifs d'un cours sur ce sujet, visant à sensibiliser les étudiants à l'interaction entre science et philosophie.

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Cours Histoire Et Critique Des Sciences Fac Sciences 2022

Le document traite de l'histoire et de la critique des sciences, soulignant l'importance de reconstituer l'évolution des connaissances scientifiques depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il aborde également la nécessité d'une critique éthique de la science pour en évaluer les limites et les impacts sur l'humanité, tout en préservant son autonomie face aux influences extérieures. Enfin, il présente les objectifs d'un cours sur ce sujet, visant à sensibiliser les étudiants à l'interaction entre science et philosophie.

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1

0. Introduction
1. L’intitulé « Histoire et critique des sciences »
L’intitulé « Histoire et critique des sciences » sous-
entend qu’il y a un travail d’histoire et un autre de critique des
sciences à effectuer.
0.1.1. Le travail de l’histoire
Le travail d’histoire consiste en la reconstitution,
le plus fidèlement possible, de l’évolution du processus de la
constitution de la science, depuis l’antiquité jusqu’{ notre époque
actuelle. C’est dire que la science, en tant que corpus de
connaissances et également comme manière d’aborder et de comprendre
le monde, s’est constituée progressivement depuis des millénaires.
L’histoire des sciences est donc l’étude du mouvement progressif de
transformation des spéculations et d’accumulation des connaissances
qui accompagne ce mouvement. A ce titre, elle a un rôle
essentiellement épistémologique (théorie critique de la science) et
philosophique. Elle ne doit pas être confondue { la chronique d’une
série de découvertes scientifiques, ou { l’histoire des techniques.
Bref, l’histoire des sciences n’est pas, simplement, une chronique
des découvertes scientifiques, mais un effort intellectuel
consistant à rétablir le mouvement progressif de transformations
des connaissances, le plus fidèlement possible, étape par étape,
depuis les origines jusqu’{ la phase de maturation.
Nous remontons les débuts de notre histoire des
sciences { l’antiquité grecque, période où, d’un certain point de
vue, l’esprit humain est véritablement arrivé { se débarrasser des
mythes et des empirismes comme modes d’explication pour s’appuyer
sur des concepts, c’est-à-dire des modes de pensée abstraite et
universelle, une pensée organisée, un savoir systématique et
désintéressé.
L’histoire de la science s’est raffermie et a pris un
réel envol à partir des Temps modernes, notamment à la suite de la
découverte de la méthode expérimentale, laquelle a mis au point des
instruments d’observation et de mesure, tels que le télescope, le
microscope, le thermomètre 1 . La science moderne repose sur des
certaines idées directrices, notamment : (1) La nature est
autonome, (2) Le déterminisme est certain, (3) Le temps et l’espace
sont neutres, (4) Le monde est intelligible.

1
J.C. baudet, Histoire de la chimie, p. 2.
2

A l’époque contemporaine, précisément { partir du


XIXe, la science s’est développée à un rythme plus soutenu et a
connu un plus grand essor, notamment dans les domaines des
mathématiques, de l’optique, de l’électricité, d la chimie, de la
médecine, de la biologie. Cette époque est aussi caractérisée par
la professionnalisation de la science. En effet, c’est { cette
époque que la science s’est réellement professionnalisée.
A partir du XXe siècle, on assiste à une plus grande
accélération des découvertes scientifiques grâce, notamment, à
l’amélioration des instruments, { l’application de certaines
découvertes, la mondialisation des échanges qui a entrainé une mise
en commun des efforts intellectuels et scientifiques et, surtout,
le développement rapide de l’informatique, qui a rendu possible le
traitement d’une grande masse d’informations.
Au cours de la même époque, la physique a connu de
grandes avancée, notamment dans le domaine de l’atome avec la
découverte de la structure du noyau atomique, la théorie de la
relativité restreinte d’Albert Einstein, la physique quantique, la
biologie moléculaire avec la découverte de l’ADN, …
0.1.2. Le travail de la critique
La critique des sciences se présente comme une sorte
d’éthique, autrement dit de réflexion sur les limites et sur les
conditions de validité de la science et sur ses prétentions dans la
conquête et dans l’exploration du réel. Autrement dit, c’est une
pensée sur la science, c’est-à-dire une façon de concevoir la
science et le rôle qu’elle est appelée { jouer au sein de nos
sociétés, dans nos vies, La critique des sciences cherche à savoir
jusqu’où peut aller la science, quelles en sont les limites ainsi
que les conséquences sur l’humanité. La critique des sciences
permet d’instituer un dialogue critique entre les acteurs de la
production scientifique et les consommateurs.
Se confondant avec l’épistémologie et la méthodologie,
la critique des sciences s’intéresse à la question du sens, du
progrès ou de l’évolution de la science, c’est-à-dire à la question
de savoir comment justifier le passage, la préférence ou l’abandon
d’une théorie, considérée comme ancienne ou désuète au profit d’une
nouvelle théorie scientifique jugée plus compétitive et plus
compétente.
3

0.2. Pourquoi une Histoire et une Critique des sciences ?


L’histoire des sciences renseigne sur les lieux,
l’évolution ainsi que sur les circonstances de l’éclosion de la
science en tant que mode d’explication rationnelle. En tant que
telle, elle permet de :
- Reconstituer la mémoire de la science ainsi que les étapes de
son évolution ;
- Définir la portée et l’influence des connaissances et
découvertes antérieures sur les connaissances et les
découvertes actuelles ;
- Rétablir la vérité sur l’apport et la contribution de chaque
peuple et de chaque époque { l’éclosion des sciences
particulières et de la culture scientifique universelle ;
- Reconstituer le processus de la création scientifique et
retracer le chemin emprunté par les différentes disciplines
scientifiques pour arriver { se constituer et { s’affirmer
comme telles ;
- Canaliser et orienter l’innovation, en évitant les redites.
En revanche, la critique permet d’éviter l’usure de la
science et de rendre compte de son dynamisme, c’est-à-dire du
processus de son évolution, c’est-à-dire comment justifier le
passage ou l’abandon d’une théorie au profit d’une nouvelle théorie
qui s’est révélée plus compétitive, plus agissante et plus
opératoire.

En effet, le risque de l’usure est réel, dans la


mesure où la science moderne tend de plus en plus à devenir
utilitaire et à abandonner sa vocation et sa conception initiale
héritée des anciens d’être une recherche désintéressée, autonome et
indépendante de la vérité. Déjà, au XVIIe siècle, l’industrie
moderne ainsi que la science qu’elle présuppose ont commencé {
réaliser le rêve de domination de la nature. La technologie vint
ainsi au monde parce que les princes avaient besoin de techniciens
et d’argent. Comme les princes avaient soif de puissance, ils
influencèrent ainsi la recherche scientifique dans le sens de leurs
projets. Bien plus qu’au XVIIe, actuellement, la science a cessé
d’être une discipline neutre pour se mettre, résolument, au service
des influences extérieures matérielles, politiques, financières,
industrielles ou autres, perdant ainsi, de manière plus prononcée,
de son autonomie et de sa neutralité.
4

La critique des sciences aide ainsi à tirer la


sonnette d’alarme pour que ceux qui s’adonnent { la formation et à
la culture de l’esprit ne cèdent point { l’utilitarisme, mais
qu’ils continuent { défendre l’idéal de neutralité de la science. A
cet effet, elle s’impose comme une nécessité éthique qui vise à
orienter le pouvoir de la science vers le bien. Car, dit-on,
science sans conscience n’est que ruine de l’âme (Rabelais). Elle
permet de relativiser la prétention absolutiste de la science et
son caractère positiviste à se considérer comme la seule source de
remède possible et crédible aux problèmes de l’humanité. Bref la
critique des sciences permet donc de :

- Contrôler le développement de la science;


- Porter un jugement critique sur les prétentions de la science ;
- Réfléchir sur l’impact de la science pour l’humanité ;
- Repenser le sens du progrès en sciences.

0. 2. Articulation du cours
Notre cours d’Histoire et critique des sciences est articulé en
trois chapitres :
- L’unité plurielle de la science ;
- L’histoire des sciences ;
- Le sens du progrès en sciences.
0. 3. Objectifs éducationnels
A la fin du cours d’Histoire et critique des sciences, l’étudiant
doit être capable de :
- Reconstituer l’itinéraire historique suivi par une théorie ou
discipline scientifique ;
- Expliquer l’évolution actuelle de la science par rapport {
l’histoire ;
- Tirer les leçons du passé pour orienter l’avenir ;
- S’ouvrir { l’interdisciplinarité et saisir l’interaction entre
les sciences ;
- Etre attentif aux facteurs internes ou externes qui influencent
la production scientifique, et aux différents mouvements
progressifs de transformation des spéculations, et d'accumulation
des connaissances scientifiques.
0.4. Bibliographie

- BAUDET, J. C., Histoire de la chimie, Paris, Bibliothèque


Nationale de Paris, 2017.
5

- BLAY, M., Critique de l'histoire des sciences, Paris, CNRS


Editions, 2017, 301 p.

- BARBEROUSSE, A., KISTLER, M., et LUDWIG, P., La philosophie des


sciences au XXe siècle, Paris, Flammarion, 2000.

- BACHELARD, G., La formation de l'esprit scientifique, Paris,


Vrin, 1990.

- BRAUNSTEIN, J.-F., (dir.), L'histoire des sciences : méthodes,


styles et controverses, Paris : Vrin, 2008.

- CANGUILHEM, G., Le normal et le pathologique, PUF/Quadrige, 2005.

- GINGRAS, Y. , Peter Keating et Camille Limoges, Du scribe au


savant : les porteurs du savoir de l'Antiquité à la révolution
industrielle, Boréal, Montréal/PUF, Paris, 1998.

- HACKING, I., Entre science et réalité : la construction sociale


de quoi ?, trad. Baudouin Jurdant, Paris, La Découverte, 2001.

- KUHN, T., S., La Structure des révolutions scientifiques, trad.


Laure Meyer, Paris, Gallimard, 1983.

- LAKATOS, I., Preuves et réfutations : essai sur la logique de la


découverte mathématique, trad. N. Balacheff et J.M. Laborde,
Paris, Hermann, 1984.

- LATOUR, B., La Science en action : introduction à la sociologie


des sciences, Paris, Gallimard, 1995.

- LECOURT, D., (dir.), Dictionnaire d'histoire et de philosophie


des sciences, Paris : PUF, 1999.

- FOUCAULT, M., Les Mots et les choses : archéologie des sciences


humaines, paris, Gallimard, 1966.

- POPPER, K., La logique de la découverte scientifique [1934],


trad. Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, Paris, Payot,
1973.

- ROSSI, P., Aux origines de la science moderne, éd. du Seuil,


coll. Points/sciences, Paris, Flammarion, 1999.

- SERRES, M., et al.,Eléments d'histoire des sciences, Paris,


Larousse, 1989.

- STENGERS, I., L'invention des sciences modernes, Paris,


Flammarion, 1992.
6

- TATON, R., (dir.), Histoire générale des sciences, Paris, PUF


Quadrige, 1966.

CHAPITRE I. L’UNITE PLURIELLE DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA SCIENCE

1.1. L’origine commune de la science et de la philosophie

La science et la philosophie ont une origine commune ;


elles forment, toutes deux, au départ, une même unité de
connaissance, poursuivant le même but, la même finalité, à savoir
« la vérité », l’épistémè, le savoir véritablement authentique,
différent de l’opinion (doxa) et des connaissances vagues basées
sur croyances ou « préjugés » changeants. Toute science est, donc
au départ et avant tout, une philosophie2.

C’est dans ce sens que, dans le système académique


anglo-saxon, tout Docteur { thèse est un PhD, c’est-à-dire un
« Philosophiae doctor », littéralement un « Docteur en
Philosophe ». Cette appellation signifie que la philosophie est la
condition nécessaire de toute connaissance scientifique. Tout
savant est, avant tout et nécessairement, un philosophe, dans la
mesure où ce qui l’ préoccupe c’est, avant tout, c’est la recherche
inlassable et désintéressée de la vérité. Le véritable scientifique
est un « philo – sophe », c’est-à-dire quelqu’un qui n’est pas dans
la prétention de la possession de la vérité, mais qui se place dans
une position de recherche d’une recherche, inlassable de vérité.
Mais que faut-il entendre par amour de la sagesse ?

1.2. La philosophie (philo-sophia) comme amour de la sagesse

Nous disons que la philosophie est une perpétuelle


cherche de sagesse. Recherche perpétuelle, car le philosophe se
considère comme n’étant jamais arrivé au bout de sa recherche.
C’est un éternel insatiable. Et c’est à Pythagore qu’on attribue la
paternité du terme « philosophie », qui signifie, étymologiquement,
« amour de la sagesse ». En effet, l’histoire rapporte que, en son
temps, quelqu’un s’est adressé à Pythagore en lui faisant remarquer
qu’il était un sage. Mais celui-ci rétorqua en répondant qu’il

2
Dans la mythologie grecque, Platon illustre la différence entre la connaissance véritable et l’apparence de
connaissance par son « Allégorie dite de la caverne ». Selon ce récit mythique, des prisonniers sont
enchaînés, enfermés et jetés au fond d’une caverne, et tournés vers le mur du fond de la caverne, sur lequel
se reflètent des ombres, produites par des personnages qui, à l’extérieur, passent devant l’ouverture de la
grotte, et portent sur leurs épaules … Ces prisonniers confondent les ombres portées sur le mur du fond de la
caverne avec la réalité véritable.
7

n’était pas un sage, sinon un simple amoureux de la


sagesse : « Non, dit-il, je ne suis pas un sage, mais seulement à
la recherche de la sagesse. Je suis un ami de la sagesse. J’aime la
sagesse » 3 . Pour dire qu’il n’a pas la prétention de posséder la
sagesse, mais que, n’en étant pas pourvu (ou pas suffisamment), il
se contentait seulement de la rechercher ou de l’aimer. Mais
qu’est-ce que la sagesse et comment peut-on l’aimer ?

Le terme grec « sophia », « sapientia » en latin,


renvoie à sagesse, c’est-à-dire « connaissance » ou « vérité »,
dans le sens de connaissance ou vérité embrassant toutes les
disciplines et donnant à celui qui le possède une grande intuition
du monde, une grande force intérieure et une supériorité sur ceux
qui n’en sont pas suffisamment pourvus. En d’autres termes, la
philosophie, en tant qu’amour de la sagesse signifie une élévation,
une aspiration de l’esprit { s’élever vers le haut, vers la
connaissance et la sérénité.

VVV

VVV

En revanche, le préfixe « philo » indique que le


philosophe est un « désireur », un disciple d’Eros, le dieu grec de
l’amour, recherchant sans cesse une vérité à découvrir. Mais il
faut vite préciser qu’Eros n’est pas { comprendre au sens de
« désir charnel », qui a donné lieu au terme « érotique », mais au
sens d’une force agissante, c’est-à-dire d’une énergie vitale
fondée autant sur la volonté et que sur le désir intellectuel, le
désir inépuisable de sagesse. La philosophie c’est d’abord et avant
tout, une recherche, une dynamique, un processus de recherche,
« toujours-déjà-là mais pas encore », c’est-à-dire une démarche qui
n’est jamais close une fois pour toutes, mais qui reste toujours
ouverte. C’est un processus qui ne s’achève pas, mais qui se
nourrit de la conscience que le processus d’acquisition des
connaissances n’est jamais achevé, mais qu’il se poursuit
inlassablement de génération en générations. Mais qu’implique que
d’aimer la sagesse ?

3
On sait que, plus tard, Socrate rétorquera de la même manière aux sophistes en disant : « ce que je sais, je sais
que je ne sais rien ».
8

1.3. La « philo-sophia » implique des vertus

En tant qu’amour, c’est-à-dire recherche et non


possession, la philosophie implique des vertus : les vertus de la
modestie, de l’écoute et de l’ouverture d’esprit.

De la modestie, car le philosophe ne se satisfait pas


de lui-même, contrairement aux pédants (orgueilleux, vantards) qui
croient tout connaître et ne plus rien à avoir à apprendre. Le
philosophe est conscient qu’il lui en manque davantage et qu’il
doit en tout temps chasser le vide, le manque ou l’ignorance qu’il
y a en lui et qui habite en lui. Le philosophe est un « homo
viator » ; il n’est jamais complètement satisfait, mais toujours
habité par le désir de connaître, de connaître davantage. C’est
ainsi que, répondant aux sophistes, Socrate répliqua : « ce que je
sais, je sais que je ne sais rien ». Bref l’attitude propre du
philosophe n’est pas de prétendre tout connaître ou tout posséder,
mais de se prédisposer à connaître.

Dans la mesure où il ne prétend pas tout connaître, le


philosophe reste en permanence ouvert et se nourrit d’un grand
esprit d’ouverture, c’est-à-dire une tension permanente, une œuvre
incessante de curiosité. Le véritable philosophe, dit-on, est
« juvénile », réceptif et ouvert. Comme le jeune qui est en
instance permanente d’évolution, il est conscient de ne jamais être
arrivé au bout ; mais qu’il doit sans cesse progresser.

1.4. La philosophie et la science comme connaissance abstraite et


désintéressée

L’esprit de modestie et d’ouverture qui anime le


philosophe visent un savoir supérieur et abstrait, l’épistémé,
différent du savoir empirique et contingent. A cet effet, Platon
distingue, dans un passage du Banquet, entre l’opinion (la doxa)
et la science, l’Épistémé. L’épistémé, c’est le savoir véritable,
qui a pour objet la recherche systématique de la vérité ; la doxa
c’est l’opinion diffuse, qui est constituée de « préjugés », de
croyances et de coutumes diffuses. Dans cette optique, la
philosophie est la science, c’est-à-dire le savoir véritable et
authentique (epistémè). C’est une connaissance désintéressée,
abstraite et en quête d’un savoir universel.

L’abstraction est la capacité de l’esprit humain de


s’élever par des concepts et de se détacher du sensible pour
arriver à connaître et à comprendre le réel. Il s’agit l{ d’un
9

tournant important, qui consiste { renoncer aux modes d’explication


empirique pour s’appuyer dorénavant sur la raison. Bref, la
philosophie au sens premier du terme, est une connaissance
abstraite et désintéressée ; c’est de la science au sens
traditionnel du terme. Où, comment et quand cela s’est-il produit ?

1.5. La démarcation de la mathématique de la philosophie

La connaissance véritable est dans la capacité


d’abstraction, c’est-à-dire de s’élever par des concepts,
c’est-à-dire des idées générales et universelles. Cette
capacité n’a pas toujours existé (de tout temps). En effet,
c’est { l’antiquité, dans certains principaux foyers - tels
que l’Egypte, les Indes, la Chine, cette Perse, l’Asie-
Mineure, la Grèce - que l’humanité a acquis une capacité
particulière d’abstraction, grâce { l’affirmation éclatante
de la supériorité absolue de l’esprit, renonçant à recourir
aux modes d’explication empirique, mythique, mystique ou
métaphysique, tels que la magie, la sorcellerie, la
divination,…
Déjà depuis cette époque lointaine, l’homo sapiens
y découvrit la valeur souveraine de sapiens, de la sophia, de
la raison, comme outil (au sens d’instrument) universel de
connaissance. On apprécia la joie de connaître, d’expliquer,
de comprendre ; on entreprit l’étude de la technique formelle
de la connaissance ; on distingua alors science (connaissance
véritable) et empirisme. Ce fut là une conquête définitive,
dont l’humanité ne cesserait de jouir. Cette conquête, c’est
la sagesse, en tant qu’elle se rapporte au savoir, à la
science, à la connaissance parfaite ou, selon Aristote « la
connaissance de toutes les choses, dans la mesure où cela est
possible», bref à la philosophie au sens grec du terme,
c’est-à-dire l’amour de la sagesse.
Même si le concept « philosophie » est d’une
apparition relativement récente, notamment avec Pythagore,
son contenu remonte à plus loin, { l’antiquité, lorsque
l’homme s’est mû pour la recherche (philo) de la connaissance
(sophia) par des principes raisonnables, et non empiriques.
Ce faisant, la raison s’est affirmée comme le seul moyen
privilégié pour ordonner le monde réel et faire émerger la
connaissance. Il s’agit d’une connaissance qui porte, non pas
sur la multiplicité, mais sur la totalité du réel. En effet,
la philosophie, en tant qu’épistémé, sophia ou sapiens, est
10

une prise de position raisonnée, désintéressé par rapport à


la totalité du réel.
Le terme « raisonné » ici oppose la philosophie
aux prises de positions pratiques, affectives et aux
croyances simplement admises sans élaboration réflexive ; en
revanche, la « totalité du réel » renvoie au « tout de la
réalité », la réalité extérieure ou physique, la réalité
intérieure ou de l’esprit et la réalité des relations entre
le physique et le spirituel. C’est dire que rien n’est
étranger à la philosophie, considérée comme connaissance
abstraite et englobante. Car il n’y avait, au départ, qu’un
seul corps de connaissances, la science des sciences, la
science-mère, la philosophie, { l’intérieur duquel chaque
discipline scientifique particulière trouvait de place.
L’épistème indique, en sus, la pureté de la pensée, le
caractère désintéressé et non-utilitaire.
Mais c’est plus tard seulement, notamment, à
partir de l’essor de la méthode de la méthode expérimentale,
que l’idéal de la totalité du réel pour s’intéresser aux
aspects singuliers et particuliers du réel. C’est fut
l’origine de la conception nouvelle de la science. On parle
alors de science (au singulier) et des sciences (au pluriel),
c’est-à-dire de la science-mère et des sciences dérivées
(pour ainsi dire). La philosophie a continué à garder la
caractéristique d’être une connaissance totalement abstraite,
c’est-à-dire générale, et universelle, tandis que la science
s’est davantage compartimentée en disciplines particulières
s’occupant, chacune, non plus de la totalité, mais d’un
aspect bien particulier du réel. La science s’est rapprochée
du concret et du particulier, tandis que la philosophie a
continué { demeurer dans l’abstraction, dans l’abstraction
totale.
Mais la science, même séparée de la Philosophie,
n’a pas abandonné l’idéal d’abstraction et de généralisation.
Sauf que la philosophie a continué à garder toute sa pureté,
se déployant entièrement au-del{ de l’expérience sensible,
tandis que la science s’est davantage rapprochée de
l’expérience et du concret. Toutefois, Mais en tant que
connaissance rationnelle, philosophie et sciences ont
continué à garder un dénominateur commun : l’explication
raisonnée du monde et des choses par leurs causes, le monde
réel étant un « cosmos », c’est-à-dire un tout ordonné. Le
11

cosmos est donc un ordre de causalité, et l’explication


(l’intelligence) de toute chose se trouve dans les causes,
dans la causalité. Mais c’est quoi le principe de causalité ?
En quoi la causalité philosophique est-elle différente de la
causalité scientifique ?

La causalité ou le principe de causalité désigne la


relation de cause à effet. La cause, corrélat de l'effet, c'est
« ce qui fait qu'une chose est ou qu'elle agit ainsi qu'elle le
fait »2. C'est ce qui produit l'effet, qui en est le résultat ou la
conséquence. Et selon les défenseurs de ce principe, rien n'est
sans cause.

L’idée de causalité n’est rien d’autre que la


maîtrise, par l’esprit humain, de l’enchaînement nécessaire
entre deux types d’évènement, le premier étant la cause, le
second l’effet. Elle permet d’expliquer comment un fait peut
être lié à d’autres faits antérieurs, qui lui sont la cause.
Ainsi énoncé, le principe de causalité constitue la preuve majeure
de l’intelligence, ainsi que le fondement nécessaire de la
connaissance humaine. Il prouve que l’homme, est capable
d’enchaîner avec cohérence ces idées et d’établir de liens entre
ces idées, en expliquant leur processus de génération, c’est-à-dire
en montrant comment telle idée provient logiquement de telle autre
qui lui antérieure, ainsi de suite. Comme on peut s’en rendre
compte, il s’agit, l{, d’une causalité philosophique, qui
s’appuie uniquement sur le logos (la raison), et non sur des
explications empiriques.
Le travail de la science, c’est de construire, par
l’entremise de l’intelligence, un mode explicatif qui rende
compte de l’ordre de la nature, c’est-à-dire des liens de
causalité entre des données de l’expérience. La recherche
scientifique essaie de remonter jusqu’au sommet de l’échelle
des causes, en s’appuyant sur les faits.
Aristote illustre la démarcation de la causalité
philosophique et de la causalité scientifique en établissant
trois degrés différents et graduels d’abstraction :
l’abstraction physique, l’abstraction mathématique et
l’abstraction métaphysique ou philosophique.
En effet, tout d’abord, l’univers matériel se
montre à nous avec ses caractères sensibles, soumis au
mouvement et au temps ; il constitue, à ce point de vue
12

l’objet de la Physique. Ensuite, si l’on fait abstraction du


mouvement et du temps, on obtient l’objet des Mathématiques,
à savoir la quantité ou les nombres. Les nombres sont, en
fait, des purs produits de l’abstraction mentale, qui n’ont
aucun rapport avec l’expérience matérielle. L’abstraction
mathématique est, de ce point de vue, le niveau d’abstraction
scientifique le plus élevé. Les nombres ou chiffres
mathématiques sont des concepts purs de l’entendement, des
purs produits de la raison, qui ne s’appuient ni sur les
sens, ni sur une expérience sensible quelconque. Quand je dis
5 + 7 = 12. La somme douze est produite par un acte mentale,
un acte intellectuel de l’esprit qui opère une synthèse a
priori ; elle n’est contenue dans aucune expérience, encore
moins dans les deux chiffres 5 et 12, pris séparément.
C’est ainsi que les mathématiques sont présentées
comme les conditions nécessaires de toute scientificité ;
sans elles, il n’y a pas, { proprement parler, de science au
sens moderne du terme. Platon, l’un des esprits les plus
élevés de l’antiquité, n’a-t-il pas exalté les vertus des
mathématiques, en disant : « Nul ne peut entrer ici s’il
n’est géomètre », c’est-à-dire s’il n’a pas le sens de
justice, dans la mesure où, selon les anciens, la
justice sert { rétablir l’égalité. Et Aristote précisera,
plus tard, la nature de l’égalité : l’égalité arithmétique
(qui gère les équivalences) et l’égalité géométrique ou
proportionnelle. C’est dire que, le scientifique doit être
capable d’effectuer, de manière élémentaire, les principales
opérations mathématiques, à savoir : l’addition, la
soustraction, la multiplication et la division.
C’est ainsi que, tout naturellement, les
Mathématiques furent la première discipline scientifique à se
détacher de la science-mère, c’est-à-dire de la philosophie.
En effet, eu égard à leur caractère purement formel et
abstrait, les Mathématiques occupent une place spéciale et
leurs connexions avec les autres sciences ne s’aperçoivent
que malaisément. En effet, les mathématiques s’occupent
formellement de la quantité après l’avoir extraite de son
sujet réel : ayant formé les notions mathématiques
fondamentales, on les manie sans tenir compte de leur rapport
avec la réalité. Les mathématiques ne sont pas forcément
tournées vers l’explication réelles des choses : elles
s’accommodent du fictif comme du réel.
13

En tant que telles, les Mathématiques ont mené une


existence indépendante et, dès l’antiquité, elles ont atteint
un degré de perfection remarquable. Elles se signalaient par
leur caractère déductif : à partir de quelques principes
(définitions et postulats), le raisonnement mathématique
passe d’une combinaison { l’autre et déroule la série
interminable des conséquences. Elles sont le type de la
science purement intelligible, régie uniquement par
l’inéluctable nécessité rationnelle, et affranchie des
contingences de l’expérience. Co
1.6. La démarcation de la mathématique de la philosophie
La conception traditionnelle de la science,
héritée de la philosophie antique, est celle qui en fait un
épistémè, c’est-à-dire un savoir universel et désintéressé,
en quête de la sagesse ou de la vérité absolue, immuable et
éternelle. La conception moderne de la science, par contre,
tend à abandonner la conception essentialiste et déductiviste
ancienne de la science, pour se rapprocher de l’expérience,
du concret, en s’appuyant sur l’induction. Cette révolution a
été rendue possible grâce à l’essor de la méthode
expérimentale, à la suite des travaux de Bacon, Galilée,
Copernic, Newton, Kepler.

Francis Bacon (1561-1626) est le père de l'empirisme.


Il pose le premier les fondements de la science moderne et de ses
méthodes. La nouvelle conception de la science qu’il propose,
exposée dans son chef d’œuvre intitulé le Novum
Organum (ou « nouvelle logique » (par opposition { l’ancien Organon
d’Aristote), stipule que la connaissance vient sous forme d'objets
de la nature, et que l’homme impose ses propres interprétations sur
les objets. En d’autres termes, les théories scientifiques sont
construites en fonction de la façon dont nous voyons les objets.
S’opposant { la logique aristotélicienne qui établit
un lien entre les principes généraux et les faits particuliers,
Bacon abandonne la pensée déductive, qui procède à partir des
principes admis par l’autorité des Anciens, au profit de
l’« interprétation de la nature ». Bacon préconise un raisonnement
et une méthode fondés sur le raisonnement expérimental.
Fort de l’importance qu’il attribue { la science,
Bacon fait un culte à la science ; il professe que seule la science
est susceptible d’améliore la condition humaine. Il expose ainsi
14

une utopie scientifique, dans la Nouvelle Atlantide (1627), qui


repose sur une société dirigée par « un collège universel » composé
de savants et de praticiens.
Revenons { présent { l’histoire proprement dite des
sciences, en commençant par la plus ancienne { s’être séparée de la
philosophie, à savoir la mathématique.
En effet, Il est considéré que les mathématiques avec
Euclide (~325- ~270 av. J.C.) et la mécanique avec Archimède (~287-
~212 av. J.C.) se constituèrent comme sciences autonomes en Grèce
au IIIe siècle avant notre ère. La naissance de l’astronomie au
XVIe siècle est associée aux travaux de Nicolas Copernic (1473-
1543) et celle de la physique à ceux de Galilée (1564-1642) au
XVIIe siècle. La chimie « naît » sous sa forme moderne avec Antoine
Lavoisier (1743-1794) au XVIIIe siècle. Le XIXe siècle voit la
naissance de la biologie avec Claude Bernard (1813-1878), de la
sociologie avec Auguste Comte (1798-1857) et de la psychologie avec
Wundt et Ribot.
15

CHAPITRE 2. L’HISTOIRE DES SCIENCES : DE L’ANTIQUITE


AUX TEMPS MODERNES

Notre exploration de l’histoire des sciences s’arrête


aux temps modernes, pour la simple raison que le temps imparti ne
permet pas d’arriver { l’époque contemporaine et { nos jours.
L’étudiant pourra lui-même compléter ses connaissances, grâce à la
bibliographie mise à sa disposition.
Il revient du chapitre précédant que la science a
acquis ses lettres de noblesse et s’est émancipée de la
philosophie. Mais peut-on dire, avec exactitude, quand est-ce que
cela s’est exactement produit, c’est-à-dire quand est-ce que la
science est réellement née ?
A en croire Madeleine Grawitz 4 , il est difficile de se
faire une idée précise des étapes premières de la formation de
l’esprit scientifique. Ce qui est sûr c’est que les premiers
éléments de réflexion scientifique sont sûrement nés des exigences
de la pratique pour proposer des réponses des problèmes précis de
l’homme. La science a longtemps évolué dans le sillage de la
philosophie comme forme d’abstraction. Comment retracer
l’itinéraire emprunté par ces ébauches de réflexion pour arriver à
se constituer comme discipline scientifique ? En d’autres termes,
comment retracer l’histoire glorieuse de la science ?
Il y un impératif de choix méthodologique qui
s’impose lorsqu’on cherche { écrire l’histoire des sciences.
Cette obligation s’impose du fait de l’étendue et de la
disparité de la matière à traiter. En effet, l’histoire des
sciences peut être écrite de diverses manières. On peut
s’inspirer de l’évolution historique du développement des
thématiques scientifiques spécifiques, tel que le fait
Marage 5 ; on peut également s’appuyer sur la ligne du temps,
en mettant en lumière l’apport de chaque grande période de
l’histoire (l’Antiquité, le Moyen Age, le temps Moderne,
l’Epoque contemporaine) ; on peut aussi le faire en étudiant,
l’une après l’autre, l’évolution de chaque science. Cette
dernière possibilité est très fastidieuse et peut prendre
plus de temps que celui d’un volume horaire de cours.
Dans le cadre de notre cours, nous avons pris
l’option en faveur de la deuxième possibilité, { savoir
considérer l’apport de chaque grande période de l’histoire.

4
Cfr M.GRAWITZ, Méthodologie des sciences sociales, Paris, Dalloz, 2001, 1019 p.
5
P. MARAGE, Histoire des sciences,
16

Le choix en faveur de cette option nous permettre de


comprendre que l’histoire de l’humanité n’a pas été, de tous
temps, dominée par une seule culture, mais que les cultures
se sont alternées les unes les autres, pour concourir à la
réalisation de la même fin : l’humanité.
C’est ainsi qu’on peut, aisément, établir et
constater que si l’Antiquité a été largement dominée par les
grandes civilisations de la méditerranée (l’Egypte, la Grèce,
l’Italie,…) et du Moyen-Orient, le Moyen Age par contre l’a
été par la culture arabe ou d’origine arabe, tandis que le
Temps moderne par la culture Anglo-Saxonne.
L’histoire évolue et chaque culture peut, { tout
moment, arriver { émerger. Il n’y a pas de raison de penser
que ceux qui sont faibles aujourd’hui le resteront toujours
et que ceux qui sont en avance par rapport aux autres
garderont toujours, de manière inébranlable, leur position.
De même que l’Egypte a dominé le monde entier dans
l’Antiquité et a, plus tard perdu de son hégémonie, de même
que ceux qui règnent aujourd’hui sur le monde pourront, eux-
aussi, perdre un jour leur avance. Il faut s’inspirer de
l’histoire pour espérer. Mais il importe, pour ce faire, de
se mettre résolument au travail.

2.1. L’Antiquité : l’Egypte et la méditerranée (la Grèce et


l’Italie)
L’éclosion de la science, dans l’antiquité, est
l’œuvre d’un grand foyer culturel et intellectuel, au croisement de
diverses traditions : la Mésopotamie, l’ l’Egypte, l’Inde, la Chine
et la Grèce. Mais Nous allons beaucoup plus nous appesantir sur
l’Egypte et la Grèce Antique.
En effet, de l’Egypte ancienne, de nombreux auteurs
n’hésitent pas { dire qu’elle est l’ancêtre lointain de la
civilisation grecque, qui a donné naissance à toute la civilisation
occidentale.
Notre exploration de l’histoire des sciences dans
l’Antiquité part de la géométrie, l’une des branches de la
mathématique, en tant que la première des sciences { s’être
émancipée de la philosophie et qui présente le niveau d’abstraction
le plus élevé. Il y sera question de voir comment l’Egypte a
inventé cette discipline et comment a impulsé les autres peuples de
la Méditerranée, notamment les Grecs, et le reste du monde.
17

2.1.1. La géométrie
L’Egypte a inventé la géométrie, dans une situation de
crises. En effet, la civilisation et la science égyptienne sont
nées dans la vallée du Nil. Les contraintes imposées par les crues
du Nil emmenèrent les riverains à plus de rationalité pour mieux
contrôler l’inondation issue du fleuve ainsi que le partage
équitable des terres. C’est ainsi qu’est née la géométrie,
considérée par Hérodote comme « un don du Nil ». En effet, selon
l’historien grec Hérodote, la géométrie est un don du Nil, de suite
des exigences de la vie pratique, en rapport avec les crues
répétées du Nil, qui ont contraint les arpenteurs égyptiens à
retracer régulièrement les limites des propriétés agricoles afin de
redistribuer les terrains de façon équitable, déterminant des
longueurs, des surfaces divisées en rectangles, carrés et autres
triangles pour servir tout le monde. Il n’y a pas mieux qu’Hérodote
pour le dire et le reconnaître : la géométrie est l’œuvre des
Egyptiens, 2000 ans avant Jésus-Christ, sur les littorales du
Fleuve Nil.
En effet, la désertification envahissant l’Egypte,
seules les régions côtières du Nil qui connaissaient chaque année
des crues importantes demeuraient fertiles. Ces crues modifiaient
les limites des champs. C’est ainsi qu’après chaque crue, les
arpenteurs (géomètres, topographes, métreurs) reprendre les
traçages des limites des champs pour que tous les paysans
retrouvent des terrains ayant les mêmes dimensions (surfaces).

La géométrie est donc née d’une urgence pratique et


existentielle, celle d’assurer un partage équitable de la terre. En
Egypte, le pays de l’invention de cette discipline scientifique,
c’est aux seuls arpenteurs qu’incombait cette délicate tâche, du
fait de la rareté des terres arables provoquée par le débordement
sauvage des eaux du Nil afin de prévenir d’un état de nature
généralisé. Ces arpenteurs utilisèrent, pour ce faire, la corde à
13 nœuds pour marquer les angles droits, nommés tendeurs de cordes.
Quel est le contenu de la géométrie égyptienne ?

1° La géométrie égyptienne

Etymologiquement, le terme géographie signifie étude


de la terre. En effet, dans « géométrie », on retrouve le préfixe
« géo » suivi du radical « métrie », qui signifient,
respectivement, « terre » et « mesure ». Au commencement, donc, la
géométrie était la science qui se préoccupait uniquement et
18

essentiellement de la mesure (équitable) de la terre. La mesure


équitable de la terre devrait permettre à chaque membre de la
société d’en bénéficier { part égale, c’est-à-dire ni trop ni
moins, mais de manière adéquate. Ainsi donc, en tant que « mesure
de la terre », l’objet principal de la géométrie est de mesurer les
différentes espèces d’étendues que l’esprit considère.

Pour effectuer leurs mesures, les arpenteurs divisent


les surfaces en rectangles, carrés et triangles. Pour marquer les
angles droits, ils utilisaient la corde { 13 nœuds et sont ainsi
nommés les tendeurs des cordes.

Il faut cependant reconnaître que, même si ce sont les


Anciens égyptiens qui ont mis au point la géométrie, ils n’ont pu
développer la science que dans une perspective pratique
(construction architecturale, administration,…) et ne s’engagèrent
pas dans un examen scientifique théorique du monde. Ce n’est
qu’avec les Grecs qu’apparaîtront les démonstrations véritablement
scientifiques.
2° L’esprit géométrique en Grèce
De ses origines égyptiennes, l’esprit géométrique a
investi les autres sphères de la méditerranée, notamment la Grèce,
avec des penseurs comme Thalès de Milet, Pythagore de Samos,
Euclide et Archimède. En effet, même si on ne le dit pas toujours,
la Grèce n’a pas échappé { l’influence égyptienne. La preuve en est
que la plupart de mathématiciens grecs ont été inspirés par
l’Egypte, soit parce qu’ils s’y sont expressément rendus pour se
ressourcer, soit parce qu’ils y ont été formé. Ce qui conforte la
thèse qui attribue { l’Afrique, par l’entremise de l’Egypte, la
source de la culture et de la science.
A. Thalès de Milet (625 – 547)
Thalès est un présocratique, membre de la plus
ancienne école de Philosophie connue, l’école de Milet, dont l’un
des plus grands mérites est d’avoir abandonné le recourt au mythe
et fables mettant en scène des divinités pour se référer aux
concepts rationnels comme mode d’explication des phénomènes
19

naturels. Les travaux des Milésiens représentent les toutes


premières études « scientifiques » dans l’étude de la nature.
En substituant l’explication rationnelle à la
traditionnelle explication surnaturelle, la question des Milésiens
ouvre le passage vers une alternative au discours religieux pour
rendre compte de l’ordre des choses : elle apporte { l’humanité
l’idée d’une approche scientifique de la connaissance du monde.
Abandonnant l’irrationnel, les milésiens recommandent d’être fidèle
{ la raison, au logos, c’est-à-dire de s’appuyer uniquement sur le
discours de type rationnel, plutôt que sur les mythes ou la
religion.
La première et la plus connue des règles de la logique
est la règle de la non-contradiction : on ne peut pas affirmer une
chose et son contraire. Il n’est pas vrai que p et non p { la
fois : ˜ (p ^ ˜ p).
Thalès est le premier mathématicien dont l’histoire a
retenu le nom. Le pharaon Amasis informé de ses grandes
connaissances l’invita en Egypte. Il lui déclara qu’il ne
connaissait pas la hauteur des fantastiques pyramides qui avaient
pourtant presque deux mille ans. A midi, Thalès planta sa canne
dans le sable verticalement et dit : « l’ombre de ma canne est
exactement égale à sa hauteur ; il doit être de même pour votre
pyramide. Faites mesurer son ombre vous aurez sa hauteur »
Dans le domaine précis de la géométrie, on doit à
Thalès les principes suivants :
- Deux figures géométriques sont égales si, en les faisant pivoter
et glisser, il est possible de les superposer ;
- Le diamètre d’un cercle divise (coupe) le disque (le cercle) en
deux domaines (parties) d’aires égales ;
- Dans un triangle isocèle, les angles sont égaux.
- Si un triangle est inscrit dans un cercle tel que l’un de ses
côtés soit le diamètre de ce cercle, alors ce triangle est
rectangle.

Ces différents principes se résument dans ce qu’on appelle le


« Théorème de Thalès », resté célèbre jusqu’{ nos jours. Ce
théorème s’énonce comme suit :
Si A, B, C et A,B,M sont alignés sur deux droites sécantes en A
et si (BC) est parallèle à (MN), alors AB = AC = BC
---- ---- -----
AM AN MN
20

En d’autres termes, si deux droites sont perpendiculaires { une


même troisième droite, alors elles sont perpendiculaires entre
elles.
Illustrations 1) :
(A) (C)

(B)

On peut lire cet exemple de la manière suivante : si les droites A


et B sont perpendiculaires à C, alors A et B est perpendiculaire à
C et B.
2) AB = AC et si les points A, B, M et A, C,
N sont alignés dans un même
--- ---
AM AN
Ordre, alors (BC) et (MN) sont parallèles.
Ces deux exemples renvoient, pour utiliser un langage simple, à la
loi de la proportionnalité. C’est, en fait, pour dire par exemple
que : 15/5 = 12/4, ce qui donne le résultat suivant : 15 X4 = 12 X5

2° Pythagore de Samos (580 – 500)


Philosophe mathématicien, Pythagore est originaire de Samos, une
île grecque au large de l’actuelle Turquie (ce que l’on appelait
alors la Grèce orientale). Le jeune Pythagore se fait remarquer dès
son jeune âge à 18 ans pour ses dons en boxe.
Il commence sa formation intellectuelle à Milet ; il quitte la
Grèce pour poursuivre sa formation Phénicie, puis en Egypte où il
demeure une vingtaine d’années et y apprend la géométrie et
l’astronomie. C’est alors que le puissant roi des perses, Cambyse
II, envahit la perse et l’Egypte. Pythagore décide de retourner
dans sa on île natale de Samos où il décide d’enseigner pendant
plus ou moins quarante ans.
Le rappel du parcours historique de Pythagore, qui indique son
passage en Egypte, insinue que le théorème qu’on lui attribue n’est
pas totalement étranger à ce pays où il fit former pendant des
longues bonnes années. En quoi consiste ce théorème ?
Pythagore est l’auteur d’une loi mathématique désignée de son
propre nom « Théorème de Pythagore ». Il part d’un triangle
21

rectangle. A partir de chacun de ces côtés, il trace des carrés. Il


en dégage les éléments suivants :
- Un triangle rectangle est un triangle qui possède un angle
droit : ABC est rectangle en A ;
- L’hypoténuse est le côté situé en face de l’angle droit. C’est
aussi le côté le plus long ;
- les angles aigus sont complémentaires : ACB et CBA font 90° ;
- dans un triangle rectangle, la somme des trois angles vaut 180°.
C

A B
Théorème de Pythagore : AC2 + AB2 = BC2. Ce qui signifie : dans un
triangle rectangle, la somme des carrés de l’angle droit est égale
{ l’hypoténuse au carré.
En d’autres termes, dans un triangle rectangle, le carré de la
Longueur de l’Hypoténuse, qui est le côté opposé { l’angle droit,
est égal à la somme de la racine carré de la hauteur et de la base.
3° Euclide (300 av. J.C. - )
Euclide est né en Alexandrie, en Egypte vers 300 av.
J.C. et a également travaillé { l’école d’Alexandrie, qui était la
plus importante de l’époque. A titre d’illustration, cette école
produisit une œuvre composée de quinze livres intitulés « Les
éléments ». De ces quinze livres, Euclide en écrivit treize,
traitant en particulier des figures géométriques. Les travaux
d’Euclide servirent de base { la géométrie pendant plus de vingt
siècles, et en particulier dans le domaine de l’architecture,
dominant toute la géométrie pendant des millénaires.
Au Moyen Age, par exemple, le maître architecte est
celui qui possède le savoir de la géométrie. Comme peu de gens
savaient lire, le seul moyen pour l’architecte de communiquer
simplement avec les ouvriers c’est le plan construit { la règle et
au compas. Associés { l’équerre, la règle et le compas devinrent
alors le symbole de l’Architecte.
La géométrie euclidienne repose sur cinq axiomes :
● Il existe toujours une droite qui passe par deux points du plan ;
● Tout segment peut être étendu suivant sa direction en une
droite ;
22

● À partir d'un segment, il existe un cercle dont le centre est un


des points du segment et dont le rayon est la longueur du segment ;
● Tous les angles droits sont égaux entre eux ;
● Étant donné un point et une droite ne passant pas par ce point,
il existe une seule droite passant par ce point et parallèle à la
première.
4° Archimède de Syracuse (287 – 212 av. J.C.)
Archimède a le mérite d’avoir complété « Les
éléments » d’Euclide, par son étude sur les cercles, les sphères,
les cylindres. Il donna un encadrement du nombre π (3,1408<
π< 3,1428).
Le théorème ou la poussée d’Archimède s’énonce comme
suite : « Tout corps plongé dans un fluide au repos, entièrement
mouillé par celui-ci ou traversant sa surface libre, subit une
force verticale dirigée de bas en haut et égale (opposée) au poids
du volume du fluide déplacé.
Comment Archimède est-il arrivé à découvrir ce
principe ?
Pressé par le roi Hiéron II qui voulait savoir si sa
couronne était en or ou en alliage, Archimède arriva à prouver que
la pression d’un fluide augmente avec la profondeur.

A cause de son immense prestige, la géométrie arrivait à se


confondre avec les mathématiques, d’autant plus que, dorénavant,
tout problème mathématique devrait passer pour sa résolution par
des concepts et des représentations géométriques. Il fallait faire
preuve d’esprit de géomètre pour être pris au sérieux comme tel,
c’est-à-dire comme scientifique. On peut, dès lors, comprendre le
sens de cette interpellation de Platon : « Que nul n’entre ici,
s’il n’a d’esprit de géomètre ». En effet, la tradition veut que
cette phrase ait été gravée { l’entrée de l’Académie, l’école
fondée à Athènes par Platon (celle fondée par Aristote étant le
Lycée). Ce qui ne voulait rien d’autre dire que personne ne cultive
les vertus d’égalité et de justice ne devrait être considéré.
23

L’arithmétique
Il n’y a pas d’opposition entre la géométrie et
l’arithmétique 6 , étant toutes deux des branches des
7
Mathématiques . Sauf que l’arithmétique se veut une science
des nombres, se limitant au départ { l’étude des propriétés
des entiers naturels, des entiers relatifs et des nombres
rationnels (sous forme de fractions), et au propriétés des
opérations sur ces nombres. Tandis que la géométrie étudie
les figures du plan et de l’espace.
Le terme « arithmétique » provient du latin
arithmetica, qui signifie nombres. L’arithmétique est donc, la
"science des nombres ". En tant que telle, elle est la partie
essentielle des Mathématiques, qui considère les propriétés des
nombres. C’est, donc, l’art de dénombrer ; on y apprend à calculer
exactement, facilement, promptement. L’arithmétique est la base de
toutes les sciences mathématiques, car les rapports de toutes les
espèces de quantités se réduisent finalement en nombres.
Les principales opérations mathématiques couvertes par
l’arithmétique sont : (1) la Numération et les opérations sur les
nombres, (2) les propriétés des nombres et des nombres entre eux,
(3) les rapports entre les nombres, (4) les règles d'application,
(5) d’autres exploitations tels que les carrés magiques.
L'origine de l'arithmétique semble être une invention
phénicienne. Son histoire coïncide avec celle des Mathématiques
elles-mêmes. Selon une légende autour du mot "calcul" (qui vient de
« calculus », en latin, caillou), un berger déposait dans un panier
autant de cailloux que de moutons quittaient la bergerie. En

6
Il est important de noter que, lorsque nous parlons des deux domaines qui se distinguent dans les mathématiques, nous
faisons uniquement allusion aux « Mathématiques pures », en tant qu’elles comprennent comme domaines principaux
(1) l’arithmétique ou l’art de compter, (2) la géométrie qui apprend à mesurer l’étendue (3) l’analyse, science des
grandeurs en général et (4) la géométrie mixte, combinaison de la géométrie ordinaire et de l’analyse. Les
mathématiques mixtes, qui empruntent à la physique, comprennent (1) La mécanique, science de
l’équilibre et du mouvement des corps solides, (2) l’hydrodynamique qui considère l’équilibre et le
mouvement des corps liquides, (3) l’acoustique ou la théorie des sons, (4) l’optique ou la théorie des
mouvements de la lumière, (5) l’astronomie, science du mouvement des corps célestes.
7
On parle de « mathématiques » au pluriel, tout comme de « mathématique » au singulier.
L'expression « mathématiques » au pluriel, remonte à l’antiquité. L’usage du pluriel est un héritage de
l'époque antique, où le quadrivium regroupait les quatre arts dits « mathématiques », à savoir :
l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. Actuellement, l'expression "mathématiques" (au
pluriel) est employée par ceux qui pensent que les six branches mathématiques par ordre chronologique de
leur invention (l’arithmétique, l’géométrie, l’algèbre, l’analyse, la mécanique et le calcul des probabilités)
forment un ensemble incohérent. En revanche, "mathématique" au singulier est utilisée par ceux qui insistent
sur l'importance de l'unité de la science mathématique.
24

rentrant des prés, le berger sortait les cailloux du panier afin de


vérifier le compte de moutons. Ce serait, l{, l’origine lointaine
de l’esprit calculatoire.
Cela remonte à Euclide. En effet, au IIIe siècle av.
J.-C., les Éléments d'Euclide résument et ordonnent les
connaissances mathématiques de la Grèce.
2.2. Le Moyen Age
Le Moyen Age, du moins le Moyen Age occidentale, est
généralement présenté comme une période d'obscurantisme ou de
cécité intellectuels, dominée par la prééminence de la religion.
D’aucuns le considère comme une longue parenthèse entre l'Antiquité
et la Renaissance, toute deux étant florissantes et pleines
d’inventions et de découvertes scientifiques. Mais il est juste de
faire observer que si l’Occident n’a pas brillé de mille feux au
cours du Moyen Age, le monde arabo-indien a cependant réalisé
d’énormes prouesses scientifiques au cours de cette période.
1. L’influence arabo-indienne
Le Monde arabe a connu une grande prospérité
intellectuelle pendant le Moyen Age. Cette prospérité est très
remarquable dans le domaine des mathématiques.
Le transfert du savoir arabo-musulman en Occident
s’est fait de plusieurs manières : par contact direct (avec
la civilisation andalouse), par le biais de la science en hébreu
médiéval, par la traduction d'ouvrages arabes en latin, puis, plus
tard, par l'exode de savants byzantins après la prise de
Constantinople. Pour rappel historique, les sciences arabes, et en
premier plan, les mathématiques, se sont développées dans
les califats établis au Moyen-Orient, en Asie centrale, en Afrique
du Nord, en Espagne et, au VIIIe siècle, dans le Sud de la France.
En guise d’illustration, Bagdad, ville créée par les
califes abbassides pour servir de capitale de l'Empire, devient
très vite un centre culturel avec notamment la création
d'une Maison de la sagesse sous le règne du calife Al-Mamun (début
du IXe siècle)Les textes sont écrits en arabe, qui était une des
langues des sciences et de la culture à cette époque, d'où l'emploi
des termes de « sciences arabes » et de « mathématiques arabes ».
Parmi les membres de la Maison de la Sagesse, on compte le
mathématicien persan Al-Khwarizmi. Deux de ses traités ont eu un
impact considérable sur les mathématiques européennes
e
au XII siècle. Mais comment se sont développées mathématiques dans
le monde arabe ?
25

2. Les Mathématiques arabes


La contribution des arabes en mathématiques a été
déterminante dans le domaine des nombres, de l’algèbre, de
l’analyse (numérique, combinatoire), en géométrie, en
Trigonométrie.
2.2.1. Le Nombre : l’écriture et le calcul
Les arabes ont mis au point plusieurs systèmes de
numération, (notamment le système de numération décimale, le calcul
digital), et se sont distingués dans l’analyse numérique, l’algèbre
des polynômes, l’analyse numérique, la théorie des nombres, la
géométrie, les constructions et les courbes. .
a) L’écriture
On trouve en effet un système de numération décimal où
les 9 unités, les 9 dizaines, les 9 centaines et le millier sont
identifiés par 28 lettres de l'alphabet arabe pris dans un certain
ordre. Un nombre comme 3854 s'écrit alors, à l'aide de cinq
lettres, comme 3 fois 1000 plus 800 plus 50 plus 4. C’est-à-dire :
3854 = (3X1000) + 800 + 50 + 4.
Ce système de numération semble avoir des sources
syriaques, il permet en théorie d'écrire tous les nombres. Ce
système de numération est associé à un système de calcul mental
appelé calcul digital.
b) Les calculs
Le calcul digital est un système de calcul mental,
probablement issu du monde commercial. Il utilise les articulations
des doigts pour stocker des valeurs intermédiaires, et porte
également le nom d'arithmétique des nœuds. Les méthodes sont
simples concernant les additions et les soustractions mais elles se
compliquent pour les autres opérations.
26

2.2.2. L’algèbre
Entre 813 et 830, Al-Khwarizmi écrit son
traité intitulé Abrégé du calcul par la restauration et la
comparaison, dans lequel il présente les techniques de résolution
des équations du premier et second degré.
2.2.3. L’Algèbre des polynômes
Un siècle et demi après al-Khwarizmi, Al-
Karaji entreprit d'appliquer les techniques de calcul du système
décimal aux polynômes, plus exactement aux expressions que l'on
écrit aujourd'hui sous la forme: par analogie avec l'écriture des
nombres décimaux. Selon certains penseurs, Al-Karaji aurait
démontré la formule du binôme jusqu'à la puissance 12 et indiqué
que la formule pouvait se prolonger indéfiniment avec la règle de
constitution des coefficients qui porte aujourd'hui le nom
de formule du triangle de Pascal..
Son travail est poursuivi et approfondi par al-
Samaw'al qui donne les règles de calcul sur les monômes, les règles
de divisibilité d'un polynôme par un autre et présente des
techniques d'approximations d'un quotient de deux polynômes ou
d'une racine carrée d'un polynôme en utilisant les exposants
négatifs. Il présente également les polynômes sous la forme
synthétique d'un tableau contenant les coefficients des monômes
rangés suivant leurs puissances décroissantes. Il pose en outre une
réflexion sur les exposants fractionnaires et en présente des
règles de calcul.
2.2.4. L’Analyse numérique
Pour résoudre numériquement des équations, les
mathématiciens arabes ont réussi à mettre en en place des méthodes
dont certaines sont issues des mathématiques grecques ou indiennes
comme l'extraction de la racine carrée ou de la racine cubique. Le
principe consiste à déterminer successivement les chiffres d'une
solution en utilisant la propriété suivante : si X est une valeur
approchée d'une solution de l'équation f(x) = N et si on pose x = X
+ y et g(y) = f (X+y) – f(X) alors x est une solution de f(x) = N
si et seulement si y est solution de g(y) = N – f(X).
Une autre méthode utilisant la propriété du point
fixe attractif est employée tardivement au XVe siècle chez al-
Kashi et au XVIIIe siècle par Mirza al-Isfahani. En mettant
l'équation sous la forme x = f(x), les approximations successives
27

de la solution sont les éléments de la suite définie par : x0 est


une première approximation et xn+1 = f (xn).
Le désir d'améliorer la précision des tables
trigonométriques pousse les mathématiciens arabes à affiner les
méthodes d'interpolation.
2.2.5. La théorie des nombres
Il existe dans les mathématiques arabes une longue
tradition d'étude en théorie des nombres, inspirée notamment par
les écrits d'Euclide.
Sur les nombres parfaits, Ibn Tahir al-Baghdadi énonce
une méthode alternative de génération des nombres parfaits
d'Euclide à l'aide d'une série arithmétique. Le cas des nombres
parfaits impairs est évoqué et la recherche d'une réciproque est
entreprise. Ibn al-Haytham propose ainsi une réciproque
p q
partielle sur les nombres de la forme 2 (2 -1). Les mathématiciens
arabes s'intéressent à leur répartition, vont jusqu'au 7e nombre
parfait tout en introduisant cependant des nombres parasites et
invalident l'affirmation de Nicomaque de Gérase qui en imagine un
dans chaque puissance de 10.
L'étude des nombres amiables traverse l'histoire des
mathématiques arabes et conduit au développement des connaissances
sur la décomposition en facteurs premiers et sur les
fonctions somme des diviseurs et nombre de diviseurs. Thabit ibn
Qurra démontre son théorème : si A (= 3.2n – 1), B (= 3.2n–1 – 1) et
C (= 9.22n – 1 – 1) sont premiers alors 2nAB et 2nC sont amiables.
Outre le couple (220, 284), les mathématiciens arabes exhibent les
couples (17 296, 18 416) et (9 363 584, 9 437 056)81.
Le travail d'Ibn al-Haytham sur le problème des restes
chinois le conduit à énoncer le théorème de Wilson sur la
caractérisation des nombres premiers82.
En analyse indéterminée entière, les triplets
pythagoriciens sont étudiés et généralisés aux dimensions
supérieures : al-Sijzi démontre que, pour tout n, il existe un
carré somme de n carrés. Sont également étudiées les équations de
la forme x² ± a = y². Sur le problème de Fermat, dans le cas de n =
3 ou n = 4, les mathématiciens arabes affirment l'inexistence de
solutions sans cependant réussir à fournir une démonstration
aboutie.
28

2.2.6. La géométrie
Influencée par les Grecs, notamment par Eléments de
géométrie d’Euclide, la géométrie arabe se développa dans plusieurs
directions (traductions et commentaires, astronomie et
trigonométrie, optique, problèmes pratiques et théoriques),
utilisant de nouveaux outils (algèbre, analyse numérique, méthodes
infinitésimales.
Les formules sur les aires (disque, formule de Héron, polygones
réguliers inscrits dans un cercle, cône) et de volumes (sphère,
cône), connues des Grecs et des Indiens sont exposées très tôt (al-
Khwarizmi, frères Banu Musa). Leurs calculs s'affinent grâce aux
techniques d'analyse numérique. Très tôt (dès al-Biruni), les
mathématiciens sont convaincus de l'irrationalité de π90. D'autres
formules sont mises au point comme le volume des cônes et pyramides
tronqués.
L’une des originalités des travaux arabes
est le développement de techniques infinitésimales s'appuyant sur
la méthode d'exhaustion mise en pratique par Archimède dans La
sphère et le cylindre et La mesure du cercle. Ce mouvement est
initié par les frères Banu Musa qui comprennent la portée générale
de la méthode d'Archimède et l'utilisent pour la surface de la
sphère. Leur traité, Sur la mesure des figures planes et
sphériques, devient un texte fondamental tant dans le monde arabe,
que dans l'Occident latin, après sa traduction
e
au XII siècle par Gérard de Crémone. Leur disciple et
successeur, Thābit ibn Qurra, poursuit dans la même voie, calculant
l'aire d'une parabole par découpage en trapèzes analogue aux sommes
de Riemann. Il calcule également le volume de paraboloïdes et
l'aire de l'ellipse. Après lui, on peut citer Ibrahim ibn
Sinan, al-Quhi, Ibn al-Haytham. Chez ce dernier, on trouve tous les
éléments du calcul d'intégrale par sommes de Darboux (encadrement,
jeu sur les découpages, erreur rendue aussi petite que l'on veut).
Cependant les mathématiciens arabes limitent ces techniques aux
aires et volumes qui peuvent s'exprimer en fonction d'aires et de
volumes connus.
2.2.7. Constructions et courbes
Les mathématiciens arabes s'intéressent également à
des problèmes de constructions dont certains sont des problèmes
classiques des mathématiques grecques : construction d'une double
proportionnelle, trisection de l'angle, constructions exactes ou
approchées de polygônes réguliers, découpage d'un carré en somme de
29

plusieurs carrés, construction à la règle et au compas d'écartement


constant, constructions géométriques pour les instruments
astronomiques.

La résolution des équations de degré trois, ainsi que


l'optique, les poussent à s'intéresser aux coniques dont ils
étudient les propriétés focales (ibn Sahl) et pour lesquelles ils
imaginent des mécanismes de construction en continu : compas
parfait d'al-Quhi, mécanismes avec règle, corde et poulie d'Ibn
Sahl. Parmi ces traités, on peut citer le traité de Thābit ibn
Qurra sur les ellipses et celui d'al-Sijzi sur les hyperboles.
D'après le témoignage d'autres mathématiciens, il existerait des
traités aujourd'hui perdus sur les courbes obtenues comme
projections de courbes gauches.
2.2.9. La trigonométrie
La trigonométrie est une discipline créée pour les
besoins de l'astronomie. Le principal résultat utilisé en
astronomie grecque et dans les débuts de l'astronomie arabe est
le théorème de Ménélaüs. Les mathématiques indiennes introduisent
le sinus et le sinusverse, établissant également quelques formules
sur le triangle rectangle sphérique.
Reprenant ces travaux, les mathématiciens arabes les
enrichissent et les complètent. Ils introduisirent de nouvelles
fonctions, la sécante (R/sin) et la cosécante (R/sinus de l'angle
complémentaire).
La recherche d'une plus grande précision dans les
tables de sinus, avec de meilleures interpolations et avec l'aide
de l'algèbre, occupe mathématiciens et astronomes arabes
e
principalement à partir de la fin du X siècle.
30

2.3. Les Temps modernes

Les Temps modernes maquent le début de la science, surtout, de


la physique moderne. Ils sont dominés par deux grands courants de
pensée, qui ont marqué de leurs empruntes spéciales la conception
de la science, non seulement au cours de cette période de
l’histoire, mais pour aussi et surtout pour la postérité. Il s’agit
du rationalisme et de l’empirisme.
Le rationalisme est la doctrine qui repose sur le
postulat selon lequel les principes qui sous-tendent la
réalité sont identiques aux lois de la raison elle-même. Notamment
le principe de raison suffisante développée par Leibniz, selon
lequel « rien n’arrive, sans qu’il y ait une cause ou du moins une
raison déterminante, c’est-à-dire quelque chose qui puisse servir à
rendre raison a priori, pourquoi cela est existant plutôt que non
existant, et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre
façon ». Il est résulté que la raison, qui contient des principes
universels et des idées a priori exprimant des vérités éternelles,
est immuable et identique en chaque homme. C’est en ce sens que
Descartes, dans le Discours de la méthode, écrit : « Le bon sens
est la chose du monde la mieux partagée », précisant que « la
puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui
est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est
naturellement égale en tous les hommes ». Les principaux
rationalistes sont : René Descartes, Blaise pascale, Spinoza,
Leibniz
En revanche, l'empirisme est la doctrine qui voit dans
l’expérience sensible la source de toute connaissance. L'empirisme
est { l’origine de la conception moderne de la science,
caractérisée par sa mathématisation et son utilisation massive de
la méthode expérimentale. L'apport de Newton à la science s'inscrit
dans ce contexte intellectuel empiriste. Les principaux
représentants de l’empirisme, du moins, de l’empirisme anglais
sont : Francis Bacon (1561-1626), homme politique et philosophe
anglais que l'on considère souvent comme le père de l'empirisme ;
Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe anglais matérialiste ;Robert
Boyle (1627-1691), physicien et chimiste irlandais, qui s'inspira
de Francis Bacon, et fut le père de la philosophie naturelle ;John
Locke (1632-1704), philosophe anglais et fondateur du libéralisme
politique ; George Berkeley (1685-1753), évêque et philosophe
irlandais qui développa un empirisme « immatérialiste » (il n'y a
pas de « matière » derrière les phénomènes qui nous
31

apparaissent18) ; David Hume (1711-1776), philosophe écossais qui


développa l'empirisme sceptique ; Adam Smith (1723-
1790), économiste écossais disciple de Hume ;James Mill (1773-
1836), philosophe écossais influencé par Hume ; John Stuart
Mill (1806-1873), fils du précédent, économiste et philosophe
anglais qui développa l'utilitarisme inspiré de Jeremy
Bentham (1748-1832) ; William James (1842-1910), philosophe
américain qui développa un empirisme radical qu'il nomma
« pragmatisme ».
Quelles sont les positions dominantes des
rationalistes et des empiristes au sujet de la conception de la
science pendant les temps modernes ?
Avant de s’étendre sur la réponse { cette question, il
est important de rappeler ou de commencer par la discussion
scientifique majeure, qui a occupé la Renaissance, période
préparatoire aux temps modernes et postérieure au Moyen Age.
2.3.1. La Renaissance : le rejet du géocentrisme au profit de
l’héliocentrisme

Le géocentrisme et l’héliocentrisme illustre bien le


débat ancien autour de la position de la terre par rapport au
soleil : est-ce la terre qui tourne autour du soleil ou c’est le
contraire ? Ce débat illustre et rappelle l’opposition farouche qui
a jadis existé entre le pouvoir régnant de la toute puissante
église catholique et les savants humanistes de l’époque qui, tous,
ont pris position en faveur de la thèse héliocentrique.
En effet, l’une des découvertes scientifiques
importantes de la Renaissance est l'héliocentrisme, dans la mesure
où, avant l'avènement de cette théorie la population européenne du
Moyen Âge croyait au géocentrisme, c'est-à-dire que la Terre est au
centre de l'Univers et que les autres astres sont en rotation
autour de celle-ci. Cette théorie est défendue, entre autres, par
l'Église et est expliquée par le fait que la Terre est une création
de Dieu. Les penseurs humanistes de la Renaissance, en premier lieu
Nicolas Copernic, remirent en question cette théorie et prônèrent
plutôt l'héliocentrisme, une théorie selon laquelle c'est plutôt le
Soleil qui est au centre de l'Univers et que les astres, dont la
Terre, sont en rotation autour de lui. Ce qui a suscité la colère
des autorités religieuses de l'époque, qui y voyaient un rejet de
l'idée que la création de Dieu, qu’est la terre, occupe une place
centrale dans l'Univers.
32

Avant d’exposer en long les principaux arguments


héliocentriques avancés par les penseurs humanistes, rappelons
d’abord ce qu’a été la conception de l’astronomie avent eux,
conception dominée par la figure d’Aristote.
2.3.1.1. Brève histoire de l’astronomie
L'astronomie est la science de l'observation des
astres et cherche à expliquer leur origine, leurs éventuelles
évolutions et aussi l'influence qu'ils ont physiquement sur la vie
de tous les jours.
Vieille de plusieurs milliers d'années d'histoire,
l’astronomie est probablement l’une des plus anciennes des sciences
naturelles, ses origines remontant au-delà de l'Antiquité. Elle fut
développée par les Mayas de l’Amérique centrale, les Mésopotamiens,
les Egyptiens, les Grecs.
A cet effet, des historiens rapportent que la plus
ancienne mention d'une éclipse de Lune aurait été décrite par
les Mayas.
Les Mésopotamiens et les Égyptiens vénéraient eux
aussi des divinités célestes et s'adonnaient à l'observation des
cieux.
Les prédictions astrologiques et les signes célestes
formaient la préoccupation essentielle de l’astronomie
en Mésopotamie. Les Babyloniens et les Assyriens archivaient et
conservaient précieusement les comptes rendus de leurs observations
astronomiques
Forts de leurs copieuses chroniques astronomiques, les
astronomes babyloniens formèrent les premières séries
mathématiques, qui leur servaient à calculer les positions des
astres et, par là même, à prédire les prochains phénomènes
célestes. Ils étaient même en mesure de tirer des complexes
chroniques de conjonction astrale les périodes individuelles de
certains astres, et donc de prédire les temps de passage.
En Egypte, la nuit commençait avec le crépuscule et se
terminait avec le lever du Soleil.
La plus ancienne représentation du ciel étoilé
figurait sur les plafonds des chambres funéraires des pyramides
égyptiennes.
Les principes astronomiques sont aussi { l'œuvre dans
la disposition des bâtiments sacrés, notamment celle des pyramides.
33

Les penseurs grecs bénéficièrent des connaissances


astronomiques et des méthodes d'observation chaldéennes (les
chaldéens sont les originaires de la Chaldée, une région antique
située l’Euphrate et le Tigre) antique très en avance sur les
leurs.
Chez les grecs, la Terre est tantôt plate, tantôt
ronde, les autres corps étant fixés sur des sphères en révolution.
Platon voit la Terre comme une sphère au centre de l’univers,
entourée d’une sphère d’eau et d’une sphère de feu, les étoiles se
trouvant dans la partie supérieure de la sphère de feu. Pour
Aristote, considéré comme le père du géocentrisme, la terre est
ronde. L’univers, alors fini dans l’espace, se divise en deux
parties : le monde sublunaire et supra lunaire.
Le premier, le monde sublunaire, est le symbole de
mouvement, d’incertitude et d’instabilité, et concerne tout ce qui
est situé sous l’orbite de la lune (la terre et son atmosphère).
Les êtres vivants naissent, grandissent et disparaissent.
Le second, le monde supra lunaire, est le symbole de
l’immutabilité, de la perfection de la stabilité et de l’éternité :
les astres seraient portés par 55 sphères. Le cosmos est
essentiellement géométrique et non arithmétique. En effet, pour
Aristote, cosmologie et physique sont intimement liées. Le monde a
une structure, une forme et un ordre.
Avant Aristote, Pythagore avait établi que la terre
était sphérique. En effet, à la fin du VIe siècle, l'école de
Pythagore interprète le mouvement apparent compliqué du Soleil, en
le décomposant en deux mouvements, l'un de rotation diurne, d'est
en ouest, et l'autre annuel, d'ouest en est sur le cercle appelé
écliptique de la sphère céleste. C'est chez eux que naît l'idée
d'une Terre sphérique, intuition qui ne se fonde pas sur
l'observation, mais sur des considérations d'harmonie géométrique.
Un siècle plus tard, Aristote apportera des arguments
en faveur de cette hypothèse : l'apparition des mâts des navires
éloignés avant leur coque, l'apparition de nouvelles étoiles quand
on se déplace vers le sud, la forme toujours circulaire de l'ombre
que la Terre porte sur la Lune au moment d'une éclipse de Lune.
Aristote va avancer la première preuve de la sphéricité, en
avançant que la Terre est le centre de l’univers, immobile de lieu
et de position ; les mouvements des planètes doivent être parfaits
et que seul le cercle est autorisé, les mouvements angulaires ou
rectilinéaires sont considérés comme brusquement abrupts, forcés.
34

La pensée grecque va finalement parvenir au monde


Arabe, à travers l'Inde, grâce aux conquêtes d'Alexandre le Grand.
L'astronomie arabe fut la première à appliquer la trigonométrie à
l’astronomie ; elle pénétra très tôt le monde occidental,
essentiellement par l'Espagne.
La pensée géocentrique d’inspiration antique va être
battue en brèche pendant la Renaissance, pour donner naissance à
l’astronomie moderne, grâce notamment { l’action de quatre
penseurs : Copernic, Galilée, Newton et Kepler.

3.1.1.2. La pensée héliocentrique : Copernic, Kepler, Galilée,


Newton.

Grâce aux mathématiques, pendant la Renaissance,


l'astronomie s'est émancipée de la mécanique aristotélicienne et
la théologie médiévale se fondée sur le modèle d'Aristote et sur le
dogme de la création biblique du monde. En effet, il a fallu
attendre le XVIe siècle pour que se dessine une nouvelle vision du
monde, avec l'abandon du géocentrisme. On la doit à Nicolas
Copernic, dont le traité De Revolutionibus orbium caelestium est
publié en 1543. Puis Kepler, avec ses lois, conduit à l'abandon
d'un autre dogme, celui du mouvement circulaire uniforme.
Véritable fondateur de la physique
expérimentale, Galilée découvre avec sa lunette le relief lunaire,
les phases de Vénus et les satellites de Jupiter, qui apportent un
appui à la théorie de Copernic, les taches et la rotation du Soleil
et la véritable nature, stellaire, de la Voie lactée.
Avec la publication en 1687 des Principes
mathématiques de la philosophie naturelle, Newton fonde la
mécanique. Des lois empiriques de Kepler, il déduit la loi de la
gravitation universelle : il montre ainsi l'identité entre la
pesanteur qui provoque la chute des corps sur Terre et les forces
d'attraction qui gouvernent le mouvement des planètes. Pour la
première fois, une loi unique s'applique à l'ensemble de l’Univers
: un dernier dogme disparaît, celui de la distinction entre le
monde sublunaire et le reste de l'Univers.

A. Nicolas COPERNIC (1473 – 1543)

Astronome, chanoine (prêtre), médecin et mathématicien


polonais, Nicolas Copernic est considéré comme le véritable
précurseur de l’héliocentrisme.
35

Copernic amorce une révolution indépassable en


astronomie, qui porte également son nom, « la révolution
copernicienne ». En effet, jusque-là, il était admis par tous que
la Terre était immobile au centre de l’univers et que tous les
autres astres tournent autour d’elle. Contrairement { ce point de
vue, Copernic vint énoncer le contraire ; il affirme plutôt que la
terre n’est qu’une planète comme les autres, tournant autour du
soleil. Sur quel principe s’est-il appuyé pour avancer son
hypothèse.

Le principe de Copernic est qu’il n’y a pas de point


de vue privilégié dans l’univers et que l’homme n’est pas, non
plus, le centre de l’univers. La terre n’est pas un point de vue
privilégié de l’univers et que les observations faites depuis la
terre ne doivent pas être des cas particuliers. En appliquant le
principe de Copernic aux mesures faites depuis la terre, les
cosmologistes doivent établir des modèles d’univers qui permettent
de faire des observations semblables depuis n’importe quel point.

Le principe de Copernic a engendré deux principes : le


principe cosmologique et le principe de médiocrité. Pour le
premier, l’univers est globalement homogène et isotrope. Pour le
second, le système solaire est un système banal dans l’univers,
c’est-à-dire qu’il en existe plusieurs autres systèmes dans
l’univers.

B. GALILEE

En 1636, Galilée publie, clandestinement, en Hollande


les « Discours sur deux sciences nouvelles », la résistance des
matériaux et les lois du mouvement, ouvrages très riches où
l’auteur expose ses travaux de jeunesse sur la chute des corps,
défiant et s’opposant, point par point, { la physique d’Aristote,
la pensée imposante et dominante de l’époque.
En effet, contrairement aux philosophes
métaphysiciens, Galilée professe que le meilleur moyen pour
atteindre la vérité, c’est de préférer l’expérience { n’importe
quel raisonnement, puisque nous sommes sûrs que lorsqu’un
raisonnement est en désaccord avec l’expérience, il contient une
erreur, au moins sous une forme dissimulée. Car, selon lui, il
n’est pas possible qu’une expérience sensible soit contraire { la
vérité. Et c’est vraiment l{ un précepte qu’Aristote plaçait très
36

haut, et dont la force et la valeur dépassent de beaucoup celles


qu’il faut accorder { l’autorité de n’importe quel homme au monde.
Galilée rompt, en effet, avec la réflexion sur « l’essence » des
phénomènes, pour la laisser aux philosophes et aux métaphysiciens.
Galilée a affirmé, contrairement au point de vue
défendu par l’Eglise, que c’est la Terre qui tourne autour du
soleil, plutôt que le contraire. Il sera accusé d’hérésie et
condamné à prison à vie par le pape Urbain VIII. Sur quel principe
Galilée s’est-il basé pour avancer son hypothèse ?
Deux principes : la relativité et le principe
d’inertie.
La relativité est un principe selon lequel les lois de
la physique restent inchangées dans des référentiels dits
galiléens. Par exemple, se supposant enfermé dans la cabine d’un
bateau pour observer des goûtes d’eau tomber une { une d’une
bouteille, peu importe que le bateau se déplace ou soit mobile, les
mouvements qu’on observe pour ces goûtes sera totalement similaire.

Le principe d’inertie, en revanche en physique, est


que l’inertie d’un corps est sa tendance à conserver sa vitesse en
l’absence d’influence extérieure. En l’absence d’influence
extérieure, tout corps ponctuel perdure. En d’autres termes, tout
mouvement est provoqué par la force d’un corps extérieur.

C. KEPLER
L’allemand Johannes Kepler s’est préoccupé de l’orbite
des planètes. En effet, jusqu’au XVIIème siècle, la géométrie s’est
occupée des figures de l’espace et l’algèbre s’est intéressée aux
nombres.
Les lois de Kepler
Kepler crut découvrir grâce { des travaux antérieurs que l’Univers
était soumis à des lois « harmoniques », faisant un lien entre
l’astronomie et la musique. C’est ce qu’on s’est convenu de
désigner par « Les lois de Kepler ». Il s’agit de des
trois relations mathématiques, qui régissent les mouvements des
planètes sur leur orbite.
Les lois de Kepler sont donc des lois cinématiques, c’est-à-dire
qui décrivent le mouvement des corps célestes ; les lois
de Newton en expliqueront plus tard la cause (leur dynamique). Bien
qu'ayant été formulées à l'origine pour expliquer le mouvement des
planètes, elles peuvent être appliquées à tous corps
en orbite autour d'un autre : étoiles doubles, les satellites
37

de Jupiter, etc. Ce sont des lois universelles, hors du domaine


quantique. Ces les lois sont :

 Primo : les planètes décrivent une ellipse dont le Soleil occupe


l'un des foyers ;
 Secundo : le rayon Soleil-planète balaie des aires égales pendant
des intervalles de temps égaux ;
 Tertio : le carré de la période de révolution est proportionnel au
cube du demi grand-axe de l'orbite.

Ces lois sont fondamentales, dans la mesure où elles furent plus


tard exploitées par Isaac Newton pour mettre au point sa théorie de
la gravitation universelle. Dans son Astronomia Nova il entrevoyait
déjà la loi de la gravitation universelle. Il explique à propos de
la pesanteur et de l'attraction terrestre que « deux corps voisins
et hors de la sphère d'attraction d'un troisième corps
s'attireraient en raison directe de leur masse ».
L’optique
Kepler fonde une science nouvelle, nommée par lui la
« dioptrique » et qui deviendra l’optique en synthétisant en 1604,
puis en 1611, les principes fondamentaux de l’optique moderne comme
la nature de la lumière, la chambre obscure, les miroirs (plans et
courbes), les lentilles ou la réfraction.
Ce travail est d’autant plus long que Kepler doit
mener en parallèle une étude sur l’optique afin de mieux comprendre
et interpréter ses observations, et qu’il est encore
trop « conditionné » par les anciennes croyances en astronomie : il
doute à plusieurs reprises de la nature circulaire de
la trajectoire et pense alors à une ellipse, tout en continuant
d’essayer de prouver le contraire, en ressortant de vieilles idées
faisant appel { l’utilisation d’épicycles.
En effet, alors qu’il étudie l’orbite de Mars, Kepler
voit la nécessité d’étudier également l’optique afin de mieux
comprendre certains phénomènes observés tels la réfraction
atmosphérique.
Kepler rassemble les connaissances de son époque et
tente d’expliquer les principes fondamentaux de l’optique moderne
comme la nature de la lumière (rayons, intensité variant avec la
surface, vitesse infinie, etc.), la chambre obscure,
les miroirs (plans et courbes), les lentilles et la réfraction. Il
aborde également le sujet de la vision et la perception des images
38

par l’œil. Il est convaincu que la réception des images est assurée
par la rétine et non pas le cristallin comme on le pensait à cette
époque, et que le cerveau serait tout à fait capable de remettre à
l’endroit l’image inversée qu’il reçoit.

D. Newton

Isaac Newton
Isaac Newton (1643 – 1727 G)
Considéré comme le père de la physique, bien précisément de la
mécanique moderne, grâce aux trois lois du mouvement qui portent
son nom, et qui sont d’actualité jusqu’encore de nos jours. Il
s’agit du :
 Principe d’inertie
 Principe fondamental de la dynamique
 Principe des actions réciproques.
1° Le principe d’inertie
En physique, l'inertie d'un corps est sa tendance à
conserver sa vitesse. En d’autres termes, en l'absence d'influence
extérieure, tout corps ponctuel perdure dans un mouvement
rectiligne uniforme. Aucun changement n’est possible sans l’effet
d’une cause extérieure. En d’autres termes, un système persévère en
son état de repos ou de mouvement rectiligne uniforme si les forces
qui s'exercent sur lui se compensent ; dire qu'un système est
soumis à des forces qui se compensent revient à dire que ce système
n'est soumis à aucune force.
2° Le principe fondamental de la dynamique
Le principe fondamental de la dynamique (PFD) désigne
une loi de physique qui met en relation la masse d'un objet, et
l'accélération qu'il reçoit si des forces lui sont appliquées. Il
s’énonce comme suite : l'accélération du centre
d'inertie d'un système de masse m constante est proportionnelle à
la résultante des forces qu'il subit, et inversement
proportionnelle à m. Ainsi, la force nécessaire pour accélérer un
objet est le produit de sa masse et de son accélération : plus la
masse d'un objet est grande, plus grande est la force requise pour
l'accélérer à une vitesse déterminée (en un laps de temps fixé).
Quelle que soit la masse d'un objet, toute force nette non nulle
qui lui est appliquée produit une accélération.
39

3° Le principe des actions réciproques


Le principe des actions réciproques, également désigné
par loi d'action-réaction, s’s’énonce comme suite : Si un objet A
exerce une force sur un objet B, alors l'objet B exerce une force
de même valeur et de sens opposé sur l'objet A. ... Cette loi est
parfois appelée principe d'action - réaction, l'action étant la
force exercée par un objet et la réaction étant la force exercée
sur l'objet en retour.
La mécanique céleste et le principe de la gravitation
universelle
En 1677, Newton reprend ses travaux sur la mécanique
céleste : c’est-à-dire la gravitation et ses effets sur les orbites
des planètes, selon les références sur l'inertie de Galilée et sur
les lois de Kepler du mouvement des planètes. Comment s’énonce la
loi de la gravitation universelle et quelle en est l’origine ?
La loi universelle de la gravitation
Figure emblématique des sciences, Newton est surtout
connu pour sa théorie de la gravitation universelle. Cette loi
s’énonce comme suite : « la gravitation est le phénomène par lequel
deux corps pesants quelconques s’attirent mutuellement, force qui
fait que les corps tombent, que les planètes décrivent des orbites.
En d’autres termes, c’est la force d’attraction entre deux corps
pesants, proportionnelle au produit de leurs masses et inversement
proportionnelle au carré de la distance qui les sépare.
Ce principe décrit la gravitation (le phénomène par
lequel deux corps quelconques s'attirent avec une force
proportionnelle au produit de leur masse et inversement
proportionnelle au carré de leur distance) comme
une force responsable de la chute des corps et du mouvement des
corps célestes, et de façon générale, de l'attraction entre des
corps ayant une masse, par exemple les planètes, les satellites
naturels ou artificiels.

Selon la loi de la gravitation de Newton, la


gravitation n'est pas seulement une force exercée par le Soleil sur
les planètes, mais tous les objets du cosmos s'attirent
mutuellement, ajoutant que les planètes ne parcourent pas deux fois
la même orbite. Comment Newton est-il arrivé à découvrir ce
principe ?
40

La légende dit que c'est en regardant tomber une pomme


que Newton a eu l'intuition de la loi de gravitation universelle. A
défaut d'être véridique – elle a été rapportée par sa nièce –,
l'histoire a sûrement servi d'illustration à la nouvelle théorie :
les mécanismes physiques responsables de la chute d'une pomme sont
les mêmes que ceux qui décident de la trajectoire de la Lune autour
de la Terre ou de la Terre autour du Soleil. « Compte tenu du
contexte de l'époque, Newton fait preuve d'un courage intellectuel
inouï en énonçant une loi qu'il dit être valable en tout point de
l’univers », estime François Rothen, professeur de physique à
l'Université de Lausanne.
C’est vers la fin de sa vie qu’aurait eu lieu
l’épisode vraisemblablement légendaire de la pomme qui tombe de
l’arbre sur sa tête, lui révélant les lois de la gravitation
universelle. L'anecdote est rapportée par un physicien à son
biographe :
« Le temps devenant chaud, nous allâmes dans le
jardin et nous bûmes du thé sous l’ombre de quelques pommiers,
seulement lui et moi. Au cours de la conversation, il me dit
qu’il s’était trouvé dans la même situation lorsque, longtemps
auparavant, la notion de gravitation lui était subitement venue
{ l’esprit, tandis qu’il se tenait assis, dans une humeur
contemplative. Pourquoi cette pomme tombe-t-elle toujours
perpendiculairement au sol, pensa-t-il en lui-même. Pourquoi ne
tombe-t-elle pas de côté ou bien vers le haut, mais constamment
vers le centre de la Terre ? Et si la matière attire ainsi la
matière, cela doit être en proportion de sa quantité ; par
conséquent, la pomme attire la Terre de la même façon que la
Terre attire la pomme ».
41

CHAPITRE 3. LE SENS DU PROGRES EN SCIENCES

Sous le titre « Le sens du progrès en sciences », la question


qui préoccupe est celle de savoir si la science évolue de façon
linéaire ou si cette évolution se fait par des discontinuités.
En effet, l’histoire des sciences retrace comment les théories
scientifiques se succèdent les unes aux autres. A un moment donné,
on croit juste une théorie ; quelques instants après, c’est une
autre théorie qui apparaît, et ainsi de suite. Comment naissent des
nouvelles théories et qu’est-ce qui justifie le passage d’une
théorie à une autre ? Qu’est ce qui fait qu’une théorie qui était
considérée comme pertinente arrive à être battue en brèche et
remplacée par une autre. Le progrès scientifique est-il continu ou
est-il discontinu ? Comment se créent des nouvelles théories en
sciences ?

Nous tenterons d’y donner quelques éclairages en nous


appuyant sur certains épistémologues ou philosophes des sciences
contemporaines, tels que Gaston Bachelard, Kuhn, Karl Popper. Mais
retenons, avant tout développement, que chaque théorie scientifique
nouvelle se développe autour d’un noyau de connaissance donné par
celles qui l’ont précédée. Et la science progresse en remplaçant
les anciennes théories par de nouvelles. Mais avant tout, il
convient d’élucider le sens du concept progrès en science
(philosophie).

3.1. Le sens du progrès scientifique

Le terme progrès, en philosophie, renvoie au prédicat


dynamique, lequel s’oppose { statique. Le point de vue statique est
celui de l’ordre, tandis que le point de vue dynamique est celui du
progrès.
Appliqué à la science, nous dirions que la science
n’est pas statique, mais qu’elle est évolutive. Mais cette
évolution est-elle positive ou, carrément, contre-productive ?

Pour répondre à cette préoccupation, il conviendrait,


d’abord, de se mettre d’accord sur le sens du concept « progrès ».
Quand peut-on parler de progrès ?

En philosophie, le terme « progrès » appelle le


changement, au sens d’amélioration. Ce qui suggère trois
conceptions possibles de la notion de progrès : la conception
42

téléologique, la conception évolutionniste et la conception


« révolutionniste ».

3.2. Les conceptions du progrès en philosophie des sciences

3.2.1. La conception téléologique ou cumulative du progrès

La téléologie ou le finalisme, est le courant


philosophique selon lequel il existe un ordre naturel irréversible
inscrit dans la nature des choses, qui explique que chaque chose
concourt inéluctablement à une fin à réaliser. Autrement dit, il
existe un type précis d'Idée qui guide le monde.

Appliquée à la science, la conception téléologique est


cette manière de penser le développement de la science comme
orienté vers un progrès irréversible, vers une fin dernière et
prédéterminée. Et c’est cette fin dernière qui conditionne les
étapes intermédiaires et qui rend nécessaire le progrès en le
déterminant, capitalisant ainsi les expériences antérieures. En
d’autres termes, le progrès est pensé comme cumulatif et continu.
Cette continuité obéit à des nécessités internes dictées par la
théorie ultime, qui ne sont pas des facteurs contingents, mais qui
sont absolument déterminants. Le progrès n’aurait donc pas pu être
autre que ce qu’il est. Mais quelles sont les conditions de la
commutativité et de l’acceptabilité des nouvelles connaissances ?

Pour les contempteurs du finalisme, c’est-à-dire à


l’interprétation finaliste du progrès scientifique, le passé ne
peut pas être déterminé par le futur et que cette vision résulte
d’une mise en perspective par l’historien des sciences. Ceci lui
est rendu possible car il connaît le présent et le passé, alors que
les scientifiques ne connaissent pas le devenir de leur discipline.
Par ailleurs, expliquer les phénomènes par leur fin paraît
contraire au bon sens, puisqu'une cause ne précède pas ses effets.
Ainsi pour Lucrèce, par exemple, ce n'est pas la fonction qui crée
l'organe, mais c’est l'organe qui crée la fonction ; ce n'est pas
la vue qui fait que l'on a des yeux, mais les yeux qui permettent
la vue.

3.2.2. La conception évolutionniste

A la conception téléologique s’oppose la conception


évolutionniste du progrès scientifique, héritée du paradigme de la
sélection naturelle proposée par Charles Darwin en biologie.
43

Selon cette thèse, en effet, ce sont les théories les


plus adaptées qui s’imposent et sont retenues. Le progrès est donc
aveugle, en ce sens qu’il n’est pas orienté d’avance. Il ne
progresse pas vers un but unique. L’idée d’une concurrence entre
différentes théories disponibles au même moment permet de concevoir
le progrès comme non nécessaire et non continu. L’idée de sélection
introduit un facteur contingent : elle se fait en présence de
contraintes externes au champ scientifique. Les théories
survivantes ne sont donc pas forcément les théories optimales en
terme de vérité et d’efficacité, mais celles qui satisfont un
ensemble plus globale de contraintes, dont l’efficacité ou la
vérité font partie.

On dénonce généralement { l’évolutionnisme son


finalisme téléologique et son ethnocentrisme : toutes les sociétés
seraient engagées sur la même voie, vers une seule et unique fin,
la « civilisation » européenne des savants évolutionnistes eux-
mêmes étant comprise comme le point d'aboutissement du mouvement.

3.2.3. La science : continuité, discontinuité ou révolutions ?

Deux points de vue s’opposent dans l’interprétation de


l’évolution des sciences. D’un côté, selon le schéma évolutif
continu, les sciences progressent en suivant un processus cumulatif
continu : les nouvelles connaissances s’ajoutent aux anciennes,
donnant naissance { un processus régulier d’évolution. D’autre
part, selon le schéma évolutif discontinu, le développement des
disciplines scientifiques fait apparaître des ruptures radicales,
des discontinuités profondes, qui se traduisent par l’abandon de
certains modèles ou certaines théories, qui sont remplacées par de
nouvelles jugées très différentes, voire contradictoires. Cette
thèse est celle aujourd’hui la plus couramment acceptée, et a été
développée, entre autres, par des philosophes et des épistémologues
tels que Gaston Bachelard, Karl Popper et Thomas Kuhn.

Examinons, dans les lignes qui suivent, les principaux


représentants de cette deuxième tendance dite de la discontinuité.

9.1.4 Gaston Bachelard8 et la notion d’obstacle épistémologique

8
Philosophe français Gaston Bachelard, né le 27juin1884et mort le16octobre1962.
Directeur de l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des
techniques (IHST), il est l'un des principaux représentants de l'école
française d'épistémologie historique. Auteurs de plusieurs œuvres, dont La
44

Gaston Bachelard a beaucoup travaillé sur le problème


du progrès de la connaissance9. Sa thèse, qui est en même temps, sa
conception de l’évolution (progrès) de la science, telle qu’exposée
dans son chef d’œuvre intitulé Formation de l’esprit scientifique,
peut être résumée en trois thèses :

- L’esprit scientifique est essentiellement la rectification


d’un savoir antérieur : sa structure est «la conscience de ses
fautes historiques ». La vérité scientifique est fille de
discussion et non de sympathie ;
- Penser rationnellement, scientifiquement, n’est pas un
processus spontané de l’être humain, mais seulement en
surmontant un certain nombre de difficultés, dites « obstacles
épistémologiques » et l’avancée scientifique devient une lutte
permanente, autrement dit la capacité de surmonter et de
vaincre ces obstacles ;
- Les progrès de l’histoire des sciences ne sont pas continus :
ils éclatent et bouleversent le champ du savoir.

1° La vérité est fille de contradiction

Bachelard a professé, ce qu’il a si bien désigné, par


la « philosophie du non », c’est-à-dire la vérité est se dégage de
la contradiction des contraires. Ce faisant, il s’oppose au modèle
cartésien d’une raison fondatrice, pour laquelle le doute
méthodique est un moment fondateur du processus de connaissance.
Bachelard, en revanche, substitue l’idée d’une raison comprise
comme une force d’opposition, comme une puissance de contestation
du sens commun qui n’existe et ne se manifeste que dans cet effort
même de rupture.

De l{ découle cette idée qu’on connaît toujours


« contre » : « on connaît contre une expérience antérieure, en
détruisant les connaissances mal faites, en surmontant dans un
esprit même ce qui fait obstacle. Ceci, parce que la raison est un
dynamisme ; c’est un processus et non un état, en sorte que la
rationalité ne se manifeste que par la négation de son contraire.
Bref, pour qu’advienne, la science il faut paradoxalement que

Formation de l'esprit scientifique, il se spécialisa dans la philosophie et la


critique des sciences.

9
CfrG. BACHELARD, La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1971.
45

celle-ci soit précédée de son contraire, il faut qu’elle


« recommence » sans jamais devoir ni pouvoir « commencer ».

Bachelard illustre sa pensée en prenant l’exemple des


« Deux hommes : s’ils veulent s’entendre vraiment, ils doivent
d’abord se contredire. Car la vérité est fille de la discussion,
non pas fille de la sympathie. » L’évolution scientifique se fait
donc par rupture avec les théories admises antérieurement : « On
connaît contre une connaissance antérieure. » Bachelard rejoint, en
cela, le philosophe français Emile Chartier, qui écrit : « Penser,
c’est dire non. » Partant de ce principe, Bachelard identifie les
facteurs qui vont { l’encontre de l’évolution scientifique, c’est-
à-dire ceux qui retardent ou bloquent le développement de nouvelles
théories : ce sont les obstacles épistémologiques. « Quand on
cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on
arrive bientôt { cette conviction que c’est en termes d’obstacles
qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Et il
ne s’agit pas de considérer des obstacles externes comme la
complexité et la fugacité des phénomènes, ni d’incriminer la
faiblesse des sens et de l’esprit humain : c’est dans l’acte même
de connaître, intimement, qu’apparaissent, par une sorte de
nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C’est l{ que
nous montrerons des causes de stagnation et même de régression,
c’est l{ que nous décèlerons des causes d’inertie que nous
appellerons des obstacles épistémologiques. La connaissance du réel
est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. Elle
n’est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont
toujours récurrentes. Le réel n’est jamais « ce qu’on pourrait
croire », mais il est toujours ce qu’on aurait dû penser.

Accéder { la science, pense Bachelard, c’est,


spirituellement, rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui
doit contredire un passé. La science, dans son besoin d’achèvement
comme dans son principe, s’oppose absolument { l’opinion. S’il lui
arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est
pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion ; de sorte
que l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense mal ;
elle ne pense pas ; elle traduit des besoins en connaissances. En
désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les
connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord
la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne
suffirait pas, par exemple, de la rectifier en des points
particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire,
une connaissance vulgaire provisoire. L’esprit scientifique nous
46

interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne


comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler
clairement.

En effet, pour un esprit scientifique, toute


connaissance est une réponse { une question. S’il n’y a pas eu de
question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va
de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. Une connaissance
acquise par un effort scientifique peut elle-même décliner. La
question abstraite et franche s’use : la réponse concrète reste.
Dès lors, l’activité spirituelle s’invertit et se bloque. Un
obstacle épistémologique s’incruste sur la connaissance non
questionnée. Des habitudes intellectuelles qui furent utiles et
saines peuvent, à la longue, entraver la recherche.

2° L’adversité des obstacles épistémologiques

Les obstacles épistémologiques désignent ce qui se place entre le


désir de connaître du scientifique et l'objet que le scientifique
cherche à étudier et qui, de ce fait, induit le scientifique en
erreur quant à ce qu'il croit pouvoir savoir du phénomène en
question. Ces obstacles sont cependant internes à l'acte de
connaître, puisque c'est l'esprit qui imagine des explications aux
choses. Ces obstacles sont des contraintes non-techniques, c’est-à-
dire les contraintes psychologiques et culturelles. Il s’agit de :

a) L’expérience immédiate, c’est-à-dire l’expérience menée sans


cadre théorique digne de ce nom pour l’interpréter. Il fait
référence ici aux expériences purement ludiques réalisées pour le
grand public ou les élèves, qui donne toute la place au
spectaculaire sans donner d’information sur les éléments
d’interprétation scientifique.
b) La connaissance générale, qui consiste à généraliser de manière
inadéquate un concept, menant à un usage inapproprié et au
masquage des vrais éléments d’interprétation. Bachelard illustre
cela en parlant de la manière dont la théorie des corps flottants
est enseignée : « L’équilibre des corps flottants fait l’objet
d’une intuition familière qui est un tissu d’erreurs. D’une
manière plus ou moins nette, on attribue une activité au corps
qui flotte, mieux au corps qui nage. Si l’on essaie avec la main
d’enfoncer un morceau de bois dans l’eau, il résiste. On
n’attribue pas facilement la résistance { l’eau. Il est dès lors
assez difficile de faire comprendre le principe d’Archimède dans
47

son étonnante simplicité mathématique si l’on n’a pas d’abord


critiqué et désorganisé le complexe des intuitions premières.
c) La connaissance pragmatique. Elle consiste à vouloir expliquer
les phénomènes par leur utilité au sein d’un monde gouverné par
un principe supérieur. Bachelard cite ici Voltaire, lorsqu’il
raille Newton : « Loin que les comètes soient dangereuses … elles
sont, selon (Newton), de nouveaux bienfaits du Créateur… (Newton)
soupçonne que les vapeurs qui sortent d’elles sont attirées dans
les orbites des planètes, et servent { renouveler l’humidité de
ces globes terrestres qui diminue toujours. Il pense encore que
la partie la plus élastique et la plus subtile de l’air que nous
respirons nous vient des comètes…
d) L’obstacle substantialiste. Il consiste { chercher une substance
comme support de tout phénomène. Par exemple, au XVIIIe siècle,
on a tenté d’expliquer les propriétés du fer aimanté par
l’existence d’une sorte de colle, le « flegme », qu’il
contiendrait. Et on a cru voir ce flegme lorsque le fer
incandescent est trempé dans l’eau.
e) L’obstacle animiste. Il consiste { attribuer aux objets inanimés
des propriétés des êtres vivants : maladie, vieillesse, mort ou
encore des intentions ou des sentiments. Croire qu’on peut
adresser des paroles { un cadavre humain, l’entourer des
présents, …
f) L’obstacle psychanalytique. Selon Bachelard, l’inconscient a une
influence sur la réflexion, et suggère des métaphores, notamment
à connotation sexuelle.
g) L’obstacle de l’autorité : la soumission aux idées reçues pour la
seule raison qu’elles sont enseignées ou défendues par des
scientifiques connus s’avère parfois dangereuse.

9.3.2. Karl Popper 10 : La logique de la découverte scientifique et


le critère de réfutabilité (falsifiabilité)

La pensée de Karl Popper s’inscrit dans le débat sur le sens du


progrès en science. Faisant le contre-pied à la conception
téléologique, il pend position en faveur de l’évolutionnisme, au
darwinien de la survivance du plus fort. C’est ce qu’il défend

10
Karl Raimund Popper (1902 – 1994), est un philosophe des sciences du XXe siècle.
Il met l'accent sur l'idée de réfutabilité par l'expérimentation ou l'échange
critique comme critère de démarcation entre science et pseudo-science.
Professeur à la London School of Economics, il souligne la nécessité de fonder
les recherches scientifiques sur des « programmes de recherche métaphysique »
et inscrit son travail de recherche dans le cadre de l'épistémologie
évolutionniste
48

dans, ce qu’il appelle par, « la logique de la découverte


scientifique.

1° La Logique de la découverte scientifique

Pour Popper, le processus d’acquisition de la


connaissance procède par conjecture et réfutation, autrement dit
par rejet d'hypothèse (conjectures et réfutations), c’est-à-dire
par éliminer graduellement les hypothèses les moins bonnes pour que
subsistent celles les moins mauvais possibles. Pourquoi la
démarche scientifique consiste-t-elle à éliminer plutôt qu'à
prouver des hypothèses ? ... La raison en est que la vérité absolue
étant inaccessible, le scientifique ne pourrait tout au plus que se
rapprocher davantage de la vérité, en éliminant davantage les
hypothèses qui s’en éloignent le plus.

S'étant interrogé sur la nature de la science, Popper


avance que celle-ci science ne doit pas chercher à posséder des
vérités irréfutables (apodictiques), mais à plutôt critiquer les
vérités établies et { découvrir des problèmes nouveaux. C’est cela
le processus de la découverte scientifique qui, selon lui, consiste
en la réfutabilité ou la falsifiabilité, le seul critère valable
selon lui d’établir la démarcation entre science et pseudo-science.

2° Le critère de « réfutabilité » ou de « falsifiabilité »

La réfutabilité ou la falsifiabilité est, chez Popper,


le critère qui permet d'établir la démarcation entre les théories
scientifiques et celles qui ne le sont pas. Une affirmation, une
hypothèse, est dite réfutable (falsifiable) si et seulement si elle
peut être logiquement contredite par un test empirique. Plus
précisément, si et seulement s'il existe des "énoncés
d'observation" possibles (vrai ou faux) contredisant logiquement la
théorie. Ce qui représente un point de vue nouveau par rapport au
critère traditionnel de la scientificité.

En effet, traditionnellement, la science se définit


comme un ensemble de connaissances objectives, universelles et
irréfutables. L’idéal scientifique classique ancien relève de
l'épistêmê (opposé { la doxa), c’est-à-dire d'une connaissance
absolument certaine et démontrable. Popper prend le contre-pied de
cette conception pour avancer que tout énoncé scientifique reste
nécessairement et à jamais donné à titre d'essai, c’est-à-dire
jamais définitif ; un énoncé peut être corroboré mais toute
corroboration est relative à d'autres énoncés qui sont eux aussi
49

proposés à titre d'essai. Pour Popper, la conception erronée de la


science se révèle dans la soif d'exactitude. Car ce qui fait
l'homme de science, ce n'est pas la possession de connaissances,
d'irréfutables vérités, mais la quête obstinée et audacieusement
critique de la vérité. Et cette quête est inépuisable. Ainsi donc,
seul le critère de réfutabilité permet d’établir la démarcation
entre une théorie scientifique et une théorie non scientifique est
la "réfutabilité" ("falsifiability"). Si une théorie n'est pas
réfutable, si elle se présente comme systématiquement vérifiée,
elle n'est pas scientifique. En quoi consiste la réfutation ?

D'un point de vue général, réfuter (contredire, ou


démentir) une thèse, une opinion, un préjugé, une théorie, etc.,
consiste à démontrer qu'elle est fausse, parce qu'elle contient des
erreurs, ou parce qu'elle est moins apte qu'une autre théorie
concurrente à décrire certains faits). Ainsi une théorie moins
bonne est falsifiée par une autre qui est moins mauvaise qu’elle,
ainsi de suite.

Réfuter une théorie a donc aussi pour but de mettre en


évidence ses limites par rapport à une autre sur sa capacité à
correspondre aux faits : il n'est possible d'identifier les limites
du contenu empirique d'une théorie, c'est-à-dire, tout son contenu
descriptif sur des faits, que sur sa possibilité à être réfutée par
des tests.

9.3.3. Thomas Kuhn11 : rupture, évolution discontinue et révolutions


scientifique

Thomas Kuhn professe que le processus de développement


de la science n’est pas une évolution cumulative et continue, mais
qu’elle est un cycle de progrès discontinus, de rupture à une
pensée antérieure en termes de renversement de perspectives e
révolution, c’est-à-dire ruptures, remplacements et, non,
accumulations. Est-ce que tout changement est une révolution ?

1° La structure du cycle révolutionnaire

Kuhn reconnaît qu’il n’est pas aisé de donner une


définition précise de la révolution, car le concept de révolution
11
Thomas Samuel Kuhn (1922-1996), est un philosophe des sciences et historien des
sciences d’origine américaine. Il s’est principalement intéressé aux structures
et à la dynamique des groupes scientifiques { travers l’histoire des sciences. Il
est le promoteur d'une interprétation de l'histoire des sciences selon laquelle
le développement historique des théories est discontinu.
50

scientifique est en partie subjectif : il repose sur un jugement


portant sur l’importance d’un changement. C’est ainsi qu’il choisit
de procéder par un exemple historique, à savoir : la révolution
copernicienne, c’est-à-dire le passage, en astronomie, du modèle
géocentrique (le Soleil et les planètes tournent autour de la
Terre) au modèle héliocentrique (les planètes tournent autour du
Soleil). Qu’y a-t-il de révolutionnaire dans ce changement de
perspective ?

Chercher à retracer comment se présente la structure


du cycle révolutionnaire implique que l’on dise d’abord en quoi
consiste une révolution. A cet effet, il convient de reconnaître
qu’il est difficile d’illustrer par la théorie le concept
« révolution », car le concept de révolution scientifique est en
partie subjectif : il repose sur un jugement portant sur
l’importance d’un changement. Et, comme tout jugement, il est
conditionné par les croyances (au sens large) de celui qui l’émet.
Dès lors, la question suivante : Faut-il dater la révolution du
moment où une nouvelle idée, un nouveau modèle ou une nouvelle
théorie est formulée pour la première fois, ou la faire remonter au
moment de la prise de conscience de la communauté scientifique,
c’est-à-dire au moment où cette nouveauté va être utilisée par la
majorité des scientifiques qui vont reconnaître son caractère
innovant ?

La révolution est généralement considérée comme une


discontinuité de la pensée scientifique à une époque donnée ; cette
rupture amène un champ disciplinaire à se réorganiser autour des
principes et axiomes nouveaux.

Les deux solutions sont acceptables, et utilisées par


les épistémologues. Dans le premier cas (critère de la première
apparition), la révolution scientifique est considérée comme un
élément objectif, la prise de conscience n’étant qu’un épiphénomène
historique. Dans le second cas (critère de la prise de conscience),
la révolution scientifique est avant tout un fait psychologique,
donc subjectif. Mais reste encore à déterminer à qui appliquer ce
critère de prise de conscience : à un seul individu ? A une
communauté scientifique ? Aux historiens des sciences et aux
épistémologues ?

Sans donner suite à toutes ces préoccupations, il


importe avant tout de relever que tout changement n’est pas,
nécessairement, une révolution. Le caractère révolutionnaire est le
51

plus souvent attaché à la profondeur conceptuelle du changement,


plutôt qu’{ son « étendue ». Il peut donc y avoir des petites et
des grandes révolutions : des bouleversements profonds peuvent
intervenir sur des champs scientifiques très restreints, sans
aucune répercussion sur les autres. Mais quand survient la
révolution proprement dite ?

Pour Thomas Samuel Kuhn, la révolution se produit


lorsqu’une théorie scientifique consacrée par le temps est rejetée
au profit d’une nouvelle théorie. Ainsi, toute révolution
scientifique marque-t-elle un progrès. Chacune des révolutions
transforme non seulement l’imagination scientifique mais aussi le
monde dans lequel s’effectue le travail scientifique. Cette
structure étant liée aux idées portées par des hommes, elle mêle
science et sociologie.

En d’autres termes, pour Thomas Kuhn, le progrès scientifique n'est


pas un processus cumulatif ; il procède par changements de
paradigmes, qu'il appelle des révolutions scientifiques. Lorsqu'un
nouveau paradigme s'est installé dans la communauté scientifique,
il y a également une phase de progrès dans le cadre de ce qu’il
appelle la « science normale », jusqu'à ce que des phénomènes
inexpliqués ou anomalies se présentent, remettant en cause le
paradigme.
De manière schématique, le cycle révolutionnaire peut se présenter
comme suite :

 La phase initiale est dite prépradigmatique (ou pré normale) :


les communautés scientifiques sont disparates et en concurrence
pour imposer leurs conceptions ;
 Puis la science se structure autour d’un paradigme. Le paradigme
se présente d’abord comme « un modèle ou un schéma accepté par
tous », une décision judiciaire admise dans le droit commun, ce
que les membres d’une communauté scientifique ont en commun (une
communauté scientifique se compose d’hommes qui se réfèrent au
même paradigme) ;
 Dès lors que le paradigme est suffisamment défini, et la
communauté scientifique suffisamment structurée, on entre dans la
phase paradigmatique ou normale de la science. Le domaine de
recherche des scientifiques est restreint car il est en quelque
sorte prisonnier du paradigme, mais les travaux
d’approfondissement du paradigme, de résolution des énigmes et de
développement de ses capacités heuristiques permettent de tirer
52

du paradigme un très grand nombre de découvertes. La science


normale recèle en elle-même les racines de son propre
renversement : en effet, un paradigme contient généralement des
anomalies, c'est-à-dire des énigmes mal résolues. Le réflexe des
scientifiques est d’abord d’écarter ces anomalies, en pensant que
les expériences ont été mal faites, ou en se persuadant que le
paradigme pourra intégrer ces anomalies par un simple affinement
de ses capacités heuristiques ;
 Lorsque les anomalies se multiplient sans pouvoir être
expliquées, la science entre alors dans une phase de crise,
caractérisée par l’apparition de nouveaux paradigmes
concurrents ;
 Lorsqu’un nouveau paradigme s’impose par une plus grande capacité
que les autres à expliquer les anomalies, c'est la réponse à la
crise. Il s’agit du moment critique de la révolution
scientifique, où la vision du monde des scientifiques bascule
d’un paradigme { un autre ;
 Enfin, le nouveau paradigme donne lieu à la publication de
nouveaux manuels définissant l'allure d'une nouvelle science
normale. Le cycle peut reprendre (à la deuxième phase).

2°. La science normale et science extraordinaire

En parlant du cycle révolutionnaire, nous avons relevé


que dès lors que le paradigme est suffisamment défini, et la
communauté scientifique suffisamment structurée, on entre dans la
phase paradigmatique ou normale de la science. En quoi la science
dite normale se distingue-t-elle ?

D'après Kuhn, le contexte le plus fréquent de


recherche scientifique est celui d'une science qualifiée de
« normale ». Durant cette phase, et pour une spécialité donnée, le
groupe de scientifiques concernés adhère massivement à un
paradigme, établi auparavant, et qui par ses « accomplissements
scientifiques passés » et sa cohérence, fournit « le point de
départ d'autres travaux. » La science normale constitue en durée
historique l'essentiel de l'histoire des sciences, avec une
ambition essentiellement prédictive.

Pour arriver à dire en quoi consiste une activité


scientifique normale, nous commencerons par montrer comment, selon
Kuhn, se crée un paradigme.
53

a) Établissement d'un paradigme

Kuhn s’est rendu célèbre en épistémologie en


introduisant, entre autre, le concept de paradigme. Le concept est
une matrice disciplinaire, c’est-à-dire ce qui fait l’objet d’un
consensus au sein d’une communauté scientifique (la mécanique de
Newton, la théorie corpusculaire de la lumière, …). Le paradigme
réuni, au moins, trois éléments majeurs :

- Des contenus théoriques, que personne ne songe à remettre en


question ;
- Des normes de la recherche scientifique, qui représentent un
ensemble de valeurs de la communauté scientifique, et qui
dérivent de ses critères de scientificité ;
- Un savoir-faire théorique et pratique

Durant le stade primitif d’une science, différentes


écoles s'intéressant à des problèmes communs s'opposent par leurs
interprétations divergentes. L'absence d'un cadre théorique faisant
consensus ne permet pas un progrès général : si chacune des
traditions représentées par les écoles concurrentes évolue en
précisant ses axiomes, elle n'en demeure pas moins isolée car elle
« remet constamment en question les fondements même des travaux des
autres » et les preuves de progrès sont très difficiles à trouver.

Pour constituer un paradigme, un ensemble cohérent


regroupant des lois, des théories, des applications et des
dispositifs expérimentaux » doit fournir des modèles qui donnent
naissance à des traditions particulières de recherche. Le passage
d'une préscience éclatée à une « science adulte » équivaut à
l'émergence d'une première théorie unificatrice, c'est-à-dire d'un
modèle accepté comme cadre de travail commun parce que tous
partagent une vision du monde commune.

Toutefois, Kuhn ne dénie pas la possibilité d'une


coexistence de plusieurs paradigmes pour une discipline donnée,
coexistence qui renvoie de fait à l'état de désunion des
présciences. À un stade plus avancé, plusieurs écoles concurrentes
peuvent subsister, mais chacune d'entre elles est maintenant en
mesure de proposer des standards, quoique différents. Les modèles
concurrents sont désormais des paradigmes à part entière, à la fois
générateurs d'un consensus et porteurs d'une cohérence proprement
scientifique.
54

La capacité à établir un consensus n'est pas l'unique


caractéristique du paradigme. Kuhn souligne en effet qu'à un moment
ou un autre, les « divergences initiales disparaissent largement »,
souvent au profit « de l'une des écoles antérieures au paradigme.

L'autre dimension essentielle du paradigme est sa


capacité suggestive et normative pour l'activité scientifique. Non
seulement le scientifique devient guidé dans le choix des
expérimentations essentielles à réaliser, mais il n'a plus besoin,
dans ses travaux majeurs, de tout édifier en partant des premiers
principes et en justifiant l'usage de chaque nouveau concept
introduit. Lorsqu'un tel paradigme est mis en œuvre, Kuhn parle de
science normale.

b) Activité scientifique « normale »

Le principal objectif de l’activité scientifique qui


suit l'apparition d'un paradigme est d'améliorer, sur le plan
scientifique, cette première unification des idées. Cela passe
essentiellement par une connaissance accrue des faits et par une
précision toujours plus grande des prédictions permettant
d'expliquer les observations. Cette activité scientifique limite le
champ de vision du scientifique en concentrant son attention sur
des problèmes visant exclusivement à augmenter la précision du
paradigme. La science normale désigne donc précisément « la
recherche solidement fondée sur un ou plusieurs accomplissements
scientifiques passés, accomplissements que tel groupe scientifique
considère comme suffisants pour fournir le point de départ d’autres
travaux. » Ces restrictions de l’activité scientifique sont
cependant indispensables au développement empirique des savoirs,
car elles forcent le scientifique à étudier très précisément un
domaine particulier de la nature. Il s'agit bien là « d’augmenter
la portée et la précision de l’application des paradigmes ». Qui
plus est, si le paradigme établit une dominance spéculative dans
les activités scientifiques, donne des directions de recherche et
suggère des méthodes pour l'expérimentation et le développement de
techniques, c'est bien que dans un sens, « tout reste à faire. »

L'installation de la science normale se fait avec la


mise en place de paradigmes acceptés par l'ensemble des
spécialistes, ou un nombre de spécialistes, d'un domaine d'étude
donné, jugé suffisant. Généralement, l'une des écoles antérieures
au paradigme sort vainqueur et un nouveau paradigme général naît
55

pour remplacer le précédent. C'est là la naissance de ce que Kuhn


nomme la « science normale ».

Kuhn insiste beaucoup sur le fait que la confrontation


de points de vue théoriques lors d'une phase de science
extraordinaire n'est que partiellement rationnelle : les opinions
et choix des scientifiques sont pour lui tributaires de leurs
expériences, de leurs croyances et de leurs visions du monde. Il se
positionne par rapport aux idées de Karl Popper en posant qu'un
paradigme n'est pas rejeté dès qu'il est réfuté, mais seulement
quand il peut être remplacé. Il s'agit là d'un processus non
trivial, et qui prend du temps. Kuhn soulève que la crise
scientifique se caractérise par la démultiplication de théories
concurrentes, et par le chevauchement progressif entre paradigmes
concurrents, jusqu'à ce qu'un des paradigmes prenne le dessus sur
les autres approches, éventuellement en les intégrant.

c) La science extraordinaire

Toute démarche scientifique y est socialement


influencée par une tradition paradigmatique. Lorsque le paradigme
est établi comme « base de travail », les scientifiques s'évertuent
à inlassablement le tester (en fait, à le confirmer) en concevant
de nouvelles énigmes au sein de ce cadre paradigmatique, de sorte à
le renforcer.

Les anomalies, c'est-à-dire les énigmes non ou


partiellement résolues qui mettent en défaut les conditions
d'application du paradigme en place, sont le plus souvent dénoncées
par la communauté scientifique majoritaire, et les théories
concurrentes. Cette tension peut monter jusqu'à l'instauration
d'une crise (scientifique), qui fera les prémices d'un nouveau
paradigme. On entre alors en phase de « science extraordinaire ».

Le bilan d'une révolution scientifique comporte des


pertes aussi bien que des gains, et les scientifiques ont tendance
à se montrer particulièrement aveugles par rapport aux pertes. La
prise en considération sérieuse des anomalies qui feront naître la
crise surgit généralement des jeunes scientifiques, plus libres par
rapport au paradigme en place, et c'est même souvent la disparition
des tenants de l'ancien paradigme, une génération après la
naissance du paradigme concurrent, qui lui fait place libre. Les
adhérents « rescapés » du paradigme antérieur perdent néanmoins
plus ou moins rapidement leur autorité scientifique, tandis que les
56

partisans du nouveau paradigme qualifient, selon Kuhn, la


révolution en cours de « progrès ».

Kuhn aborde la question de la science extraordinaire


en insistant sur les déterminants sociologiques et psychologiques.
Le passage d'un paradigme en état de crise à un nouveau paradigme
d'où puisse naître une nouvelle tradition de science normale est
loin d'être un processus cumulatif, réalisable à partir de
variantes ou d'extensions de l'ancien paradigme. Les scientifiques
qui poussent le plus loin leurs recherches d'une nouvelle théorie-
paradigme sont finalement amenés à se détacher complètement de leur
précédente vision du monde.

3° La crise en science

Comme le note Kuhn les grands changements conceptuels sont à la


fois plus rares et plus complets que de simples modifications, et
Kuhn constate qu'ils sont détachés du régime normal de la science :
ils apportent selon lui une rupture complète. S'il est admis que
« la science normale ne se propose pas de découvrir des nouveautés,
ni en matière de théorie, ni en ce qui concerne les faits »,
comment l'évolution des idées scientifiques est-elle alors
possible ?

Pour Kuhn, le mécanisme essentiel de transformation de la science


est précisément l’échec de son régime normal. Lorsque l'activité de
recherche peine à résoudre une énigme, les scientifiques font face
à une découverte potentielle, au sens noble du terme. La découverte
commence avec la conscience d'une anomalie, c'est-à-dire
l'impression que la nature, d'une manière ou d'une autre, contredit
les résultats attendus dans le cadre du paradigme qui gouverne la
science normale.

Le fait que la nouveauté surgisse ainsi de l'activité routinière de


la science normale permet de préciser la différence entre le
paradigme et la notion de vérité. En réalisant des expérimentations
et des recherches théoriques encadrées par des règles, tous ces
éléments étant issus d'un paradigme, le scientifique aborde la
connaissance du monde par une voie qu'il espère et croit être la
plus précise possible. Mais cette foi, selon le terme même de Kuhn,
ne garantit pas que le paradigme soit intrinsèquement vrai.
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Toute théorie-paradigme n'est jamais entièrement exacte et qu'elle


porte en elle « la voie de son propre changement. L'existence
d'anomalies potentielles et leur apparition récurrente au cours de
l'Histoire en témoignent. Elles n'existent que « parce qu'aucun
paradigme accepté comme base de la recherche scientifique ne résout
jamais complètement tous ces problèmes.

4° La révolution et le progrès scientifiques

A l’instar d’Arnold Toynbee 12 , Kuhn soutient que les


crises sont une condition préalable et nécessaire de l’apparition
de nouvelles théories. Elles sont des réponses aux crises et
caractérisent l'évolution des idées scientifiques. Elles ne se
limitent pas au remplacement brutal d'un paradigme par un autre :
le processus de révolution, s'il est une rupture, n'est pas pour
autant immédiat. Il progresse par des prises de positions
successives de la part des groupes scientifiques confrontés à une
crise. Lorsque ces différents groupes se rallient finalement à une
nouvelle théorie consensuelle permettant de dépasser l'ancien
paradigme, la révolution est achevée.

Cependant, le rejet d'un paradigme ne se fait pas dès


qu'une anomalie est constatée. Il faut qu'il puisse être remplacé
par un successeur en mesure d'établir un nouveau régime normal, une
nouvelle tradition scientifique, de nouveaux outils : « rejeter un
paradigme sans lui en substituer simultanément un autre, c'est
rejeter la science elle-même. C'est un acte qui déconsidère non le
paradigme mais l'homme [de science]. » Cela signifie que la
« science extraordinaire » est à la fois une période de destruction
et de reconstruction conceptuelle.

Quant à ce qui est du progrès, Kuhn rappelle qu’un


nouveau paradigme s'impose au terme d'une crise scientifique. Ainsi
dit, le paradigme doit non seulement être capable de résoudre les
problèmes à l'origine de la chute du précédent paradigme, mais
aussi arriver à conserver l'essentiel des résultats passés, faute
de quoi la situation est bloquée. Sur cette base, il est possible
de retrouver la chronologie de paradigmes successifs à travers
l'élargissement et l'efficacité croissante de leurs résultats.

12
A. TOYNBEE, Etude de l’histoire, Paris, Persée, 1936.
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