La
réincarnation (retour dans la chair) désigne un processus de survivance après la mort par lequel
un certain principe immatériel et individuel (« âme », « substance vitale », « conscience individuelle »,
« énergie », voire « esprit ») accomplirait des passages de vies successives dans différents corps
(humains, animaux ou végétaux, selon les théories). Elle a été assimilée à travers la littérature à
la transmigration des âmes, aux concepts de métempsychose, de métensomatose,
de palingénésie ainsi qu'à l'Éternel retour. On la retrouve dans diverses religions et philosophies
depuis l'antiquité, sans qu'elle ne rencontre, dans aucune d'elles, une unanimité théologique ou
dogmatique. Dès la fin du XIXe siècle, la réincarnation a été popularisée en Occident par divers
courants ésotériques et spirites. Le psychiatre canadien Ian Stevenson est « internationalement
connu » pour avoir tenté de prouver scientifiquement la réincarnation, mais ses travaux ont été
largement rejetés par la communauté scientifique. Selon l'Observatoire zététique, « Stevenson
semble être resté prudent, n'a jamais véritablement conclu à l'existence de la réincarnation et ne
parlait que de preuves « suggestives » ».
Dans les origines antique, Il existe des descriptions de la réincarnation à différentes époques et dans
différentes civilisations, notamment dans la pensée grecque chez Pythagore, Empédocle, Platon et
l'orphisme, dans l'Égypte antique, l'Afrique subsaharienne et en Extrême-Orient, où elle est au cœur
de l'hindouisme, du jaïnisme, du bouddhisme, du sikhisme et du yézidisme. Un certain nombre de
livres sacrés y font référence, elle est récusée par les courants majoritaires de deux religions
monothéistes que sont l'islam et le christianisme (mais le judaïsme, le catharisme, les druzes et
le rastafarisme adhèrent à la doctrine des réincarnations des âmes), pour lesquelles la notion de
retour dans la chair apparaît dans la croyance au Jugement dernier et à la résurrection (le judaïsme,
par exemple, conçoit ces doctrines différemment, laissant la place aux « réincarnations » – gilgoulim).
Si pour certains auteurs la réincarnation est une expérience suprasensible probablement admise par
plus d'un milliard d'êtres humains (les hindous, les bouddhistes, les jaïns, les sikhs, les adeptes
des religions tribales africaines auxquels s'ajoutent différents groupes spiritualistes) ; pour d'autres,
moins nombreux, elle n'est qu'une erreur d'interprétation occidentale de concepts traditionnels mal
assimilés. Selon Jean Herbert, plusieurs auteurs faisant autorité en Inde, tels que J. C. Chatterji et
Kunhan Râja, affirment que la transmigration des âmes est un concept ancien qu'on trouve par
exemple dans la littérature védique. Pour Basanta Kumar Chatterji, « il y a des allusions claires à la
doctrine de la transmigration dans les strophes IV, 2, 18 ; IV, 26 ; IV, 27, 1 ; X, 16, 3 du Rig-Véda. »
En Inde, l'idée de la réincarnation n'est pas issue de la période védique (mais de
la Préhistoire indienne, selon la chronologie de l'hindouisme), et existait déjà auparavant, au sein de
l'Inde aborigène, c'est-à-dire d'avant les invasions des tribus originaires de l'actuel Iran et à qui l'on
doit le védisme, et où des dieux comme Shiva et Vishnou, ou la Déesse (Durga) (tous originaires de
l'Inde aborigène), n'ont pas beaucoup d'importance dans le ritualisme des Véda, contrairement
à Indra, Agni, Varuna, Vayu, etc.. Mais avec le temps, les notions aborigènes pénètrent la société des
conquérants d'origine iranienne, et les brahmanes cessèrent peu à peu de considérer comme
supérieurs les dieux comme Indra, Varuna, etc., au profit de Shiva, Vishnou, etc. (seul Agni a
conservé une place honorable), et amplifièrent leur théorie sur la réincarnation, croyance déjà établie
dans le monde dravidien. Le jaïnisme et les premières Upanishads sont révélateurs de ces
développements. Cette idée de la réincarnation dominait donc la vie spirituelle à l'époque dravidienne
(c'est-à-dire de l'Inde aborigène, d'avant les invasions des tribus originaires de l'actuel Iran), puis se
dissipa quelque temps au sein de l'aristocratie, pour réapparaître ensuite. Il est probable que
les śramaṇa, ascètes errants de l'Inde antique, aient transmis leur croyance en la réincarnation au
courant dominant du brahmanisme. Un théoricien de la réincarnation, et maître très respecté en Inde,
vivant autour du VIe siècle av. J.-C., est Yājñavalkya ; il apparaît dans plusieurs dialogues de
la Brihad-âranyaka-Upanishad et du Shatapatha Brâhmana. Dans un dialogue, il décrit la dissolution
de l'être humain à la mort, mais son karma est cause d'une naissance nouvelle qui sera fonction des
actes bons ou mauvais de l'existence antérieure. Dans la Bhagavad-Gita — texte qui occupe une
place importante dans toute la pensée indienne puisque « sauf dans certains milieux shivaïtes, tous
les courants religieux brahmaniques l'ont acceptée comme un livre saint à l'égal des Veda et
des upanishad » — Krishna expose à Arjuna la réincarnation au cours de son enseignement.
En Afrique Subsaharienne, la métaphysique liée à la réincarnation où une âme impersonnelle,
indivisible et éternelle, quitte le corps et l'intellect à leur mort, pour retrouver un autre état d'être, une
autre forme, en tant que végétal ou animal/humain, fait partie intégrante de la spiritualité originelle
des religions traditionnelles africaines.
Dans l’Egypte Antique, le savant grec Hérodote, donnait une origine égyptienne à la croyance en
la métempsycose : « Ces peuples [les Égyptiens] sont aussi les premiers qui aient avancé que l'âme
de l'homme est immortelle ; que, lorsque le corps vient à périr, elle entre toujours dans celui de
quelque animal ; et qu'après avoir passé ainsi successivement dans toutes les espèces d'animaux
terrestres, aquatiques, volatiles, elle rentre dans un corps d'homme qui naît alors ; et que ces
différentes transmigrations se font dans l'espace de trois mille ans. ». Mais la recherche
contemporaine serait moins catégorique, envisageant que l'Égypte pharaonique ignorait cette
perspective : les Égyptiens parlent de transformations des morts - surtout en oiseaux - ou de
pérégrination des âmes - qui voguent avant le Jugement des morts - mais n'affirment ni réincarnation,
ni la transmigration des âmes. « Il y a la vie, mort et reviviscence d'abord pour celui qui résume en lui
toute l'Égypte, le souverain » un privilège qui s'étend au fil des siècles pour chaque citoyen du pays
comme en témoigne la multiplication des Livres des morts à partir du XVIe siècle av. J.-C.,
des bréviaires qui permettent aux morts de récupérer l'essentiel de leurs facultés dans l'au-delà puis
de parcourir comme ils l'entendent le monde qu'ils ont connu. Les premiers éléments du concept de
réincarnation n'apparaissent en Égypte que lors de la période ptolémaïque quand des
éléments orphiques grecs connaissent un certain succès dans les milieux gnostiques égyptiens. Il
faut attendre les alentours du IVe siècle, dans une Égypte largement hellénisée et ouverte à l'influence
des philosophes étrangers, pour trouver un traité gnostique rédigé en copte qui fait mention de la
transmigration de l'âme, la Pistis Sophia. Néanmoins, certains courants ésotéristes, particulièrement
les théosophes modernes, tentent de relier la réincarnation à l'Égypte pré-hellénique, essayant par
exemple d'y rattacher le dieu-scarabée Khepri qui est pourtant une divinité figurant la résurrection et
non la réincarnation. Ces courants utilisent d'ailleurs des appellations cultuelles issues de l'occultisme
du XIXe siècle - nom et numéro des pharaons, nom d'une ville comme Thèbes ... - qui n'ont aucune
réalité avec les usages antiques réels tels que l'égyptologie moderne les a restitués.
Chez les grecs, c'est principalement dans le monde grec que fleurit la doctrine de la réincarnation et
de la métempsycose. En grec, métempsycose signifie « transmigration des âmes ». Dans cette
doctrine, l'âme poursuit son évolution d'existence en existence humaine (réincarnation), et peut
éventuellement s'incarner dans un animal ou un végétal (métempsycose).
C'est vers le VIe siècle av. J.-C. que cette croyance apparaît dans le monde grec. Son origine n'est
pas connue avec certitude. On n'en trouve pas trace chez Homère ou Hésiode, il est donc peu
probable qu'elle provienne du passé mythique grec. Pour l'historien grec Hérodote, la croyance en la
métempsycose serait d'origine égyptienne. Il est possible que la croyance en la réincarnation ait été
inspirée par l'hindouisme. Les contacts entre la Grèce et l'Inde ont cependant été longtemps
compliqués par le fait que la Perse, ennemi héréditaire des Grecs, se trouvait entre les deux
civilisations (c'est tard, avec les conquêtes d'Alexandre le Grand, en 326 av. J.-C., que le monde grec
et le monde indien ont été en contact soutenu). L'orphisme, attesté dès 560 av. J.-C., soutient que
« les âmes passent d'une vie en l'autre selon certaines révolutions et souvent entrent dans des corps
humains ». Poème : « Quand l'âme des bêtes et des oiseaux ailés a jailli hors du corps et que leur
durée de vie les a quittés, cette âme... voltige... jusqu'à ce qu'un autre animal la ravisse, mêlée au
souffle de l'air ». Il s'agit donc de palingénésie, d'un retour diversifié à la vie, plus que de réincarnation
ou de métempsycose (il y a dans ces derniers cas passage d'une âme dans un corps). Phérécyde de
Syros, qui était actif vers 540 av. J.-C., est le premier à soutenir que l'âme est immortelle et qu'elle
retourne successivement s'incarner sur terre. Pythagore (vers 530 av. J.-C.) se souvient de ses
existences antérieures (Diogène Laërce, VIII, 4-5). Xénophane raconte qu'il arrêta le bras d'un
homme en train de bastonner un chien en lui disant : « C'est l'âme d'un de mes amis. En entendant
sa voix, j'ai reconnu cette âme ». L'âme transmigre parce qu'elle est immortelle et qu'elle est
mouvement ; d'autre part, tous les êtres vivants sont frères, congénères (ce qui entraîne aussi le
végétarisme). N'importe quelle âme, semblable à la poussière en suspension dans l'air, peut entrer
dans n'importe quel corps (Aristote, De l'âme, 404a, 407 b). Pythagore ne donne pas d'explication
morale. La doctrine de la réincarnation influencera ensuite le poète Pindare. « Et vous dont les âmes
habitèrent successivement trois fois le séjour de la lumière et trois fois celui des Enfers sans jamais
connaître l'injustice, bientôt vous aurez parcouru la route que traça Jupiter, bientôt vous parviendrez
au royaume de Saturne, dans ces îles fortunées que les zéphyrs de l'océan rafraîchissent de leur
douce haleine » (Olympiques, II). Chez Platon, on trouve des discussions sur la réincarnation ou des
allusions à celle-ci dans le Phédon (70c, 81b, 107d), le Phèdre (248d), le Gorgias (525c), et tout
particulièrement dans le mythe d'Er de La République (X, 614 ss.). Pour Platon, 1 000 ans s'écoulent
entre une naissance et une re-naissance : existence de 100 ans suivie d'une purgation de 900 ans
(Phèdre, 248-249 ; La République, X, 615). La punition n'a donc pas lieu sur Terre lors de
l'incarnation mais sous terre (Phédon, 111e). Selon la loi qui veut que « chaque espèce d'âme verra
son lieu de destination déterminé par similitude avec son occupation ordinaire », ceux chez qui
domine les appétits grossiers du corps subissent la réincarnation ou plutôt la métempsycose en
animaux libidineux, comme les ânes ; ceux chez qui domine la colère, la tyrannie, se réincarnent en
bêtes de proie, loups, faucons, milans ; ceux chez qui domine la raison se réincarnent en animaux
grégaires, abeilles, guêpes, fourmis (Phédon, 81-82). Platon lie donc transmigration des
âmes et rétribution des âmes et immortalité. Parmi les néoplatoniciens, la transmigration est acceptée
par Plotin (il admet même la métempsycose, Ennéades, III.4.2), Porphyre, mais pas par Jamblique.
Chez les romains, la religion romaine était multiforme et en constante évolution, influencée
notamment par les croyances religieuses des territoires conquis (en particulier les divinités de l'Orient
méditerranéen). Cependant, des courants d'inspiration orphique et pythagoricienne ont toujours existé
à Rome, en particulier parmi les classes aisées, les philosophes et les artistes - et donc la croyance
en la métempsycose. On trouve par exemple des allusions à la transmigration des âmes dans
l'Énéide de Virgile (VI, 713 et ss).
Chez les Gnostiques, un certain nombre de mouvements gnostiques, chrétiens et non-chrétiens, ont
accepté la doctrine de la réincarnation. Ils utilisent un système de pensée qui regroupe des doctrines
variées du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient qui se caractérisent généralement par
l'affirmation que les êtres humains sont des âmes divines emprisonnées dans un monde matériel créé
par un démiurge mauvais ou imparfait. Le gnosticisme a connu son apogée au cours du IIe siècle, et a
influencé d'autres courants religieux tels que l'elkhasaïsme qui a lui-même donné naissance
au manichéisme. Seule la gnose (du grec gnôsis, connaissance) peut permettre à l'âme de se libérer
de cet emprisonnement dans la matière et des renaissances multiples ; selon André Couture, « les
vestiges qui nous sont parvenus de leurs écrits montrent qu'ils avaient tendance à accepter les
existences multiples [...]. Plutôt que de voir dans ces renaissances autant d'étapes positives à
l'intérieur d'un projet de salut, ils imaginaient le corps humain et le monde créé à la façon d'une prison
gouvernée par des puissances mauvaises ».Carpocrate, philosophe gnostique du IIe siècle, était un
défenseur de la réincarnation. D'après le théologien Tertullien, il semblerait que les carpocratiens
furent parmi les premiers à vouloir démontrer que le Nouveau Testament reconnaissait la
réincarnation, et ce à partir de passages d'Evangiles dans lesquels il est dit que Jean le Baptiste à
l'esprit d'Élie. Chez les elkasaïtes, mouvement religieux judéo-chrétien syncrétique de
tendance gnostique, le Christ a transmigré de corps en corps et, en dernier lieu, dans celui du
Christ. Simon Claude Mimouni fait remarquer que « ce thème de la métempsychose du Christ venu à
plusieurs reprises au monde avec un corps différent s'apparente à celui du « Vrai Prophète » que l'on
rencontre fréquemment dans la littérature pseudo-clémentine ébionite. Ils croient ainsi que le Fils,
qu'ils appellent « le Grand Roi » peut bénéficier de plusieurs incarnations et apparitions, à
commencer par Adam et en se terminant par Jésus ». Chez les manichéens, les « auditeurs » doivent
passer après leur mort par des cycles de réincarnations, de « transvasements » (métaggismoï).