Fallen Crest 7
Fallen Crest 7
Ce livre est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnages ou des lieux réels
serait utilisée de façon fictive. Les autres noms, personnages, lieux et événements sont issus de
l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant existé serait
totalement fortuite.
ISBN : 9782755645781
Titre
Copyright
Dédicace
CHAPITRE 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
CHAPITRE 19
CHAPITRE 20
CHAPITRE 21
CHAPITRE 22
CHAPITRE 23
CHAPITRE 24
CHAPITRE 25
CHAPITRE 26
CHAPITRE 27
CHAPITRE 28
CHAPITRE 29
CHAPITRE 30
CHAPITRE 31
CHAPITRE 32
CHAPITRE 33
CHAPITRE 34
CHAPITRE 35
CHAPITRE 36
CHAPITRE 37
CHAPITRE 38
CHAPITRE 39
CHAPITRE 40
CHAPITRE 41
CHAPITRE 42
CHAPITRE 43
CHAPITRE 44
CHAPITRE 45
CHAPITRE 46
CHAPITRE 47
ÉPILOGUE
Remerciements
CHAPITRE
1
— Veux-tu m’épouser ?
Je ne savais que dire.
J’étais Samantha Strattan. Longtemps une rien du tout, jusqu’à ce que
Mason et Logan entrent dans ma vie. Alors je suis devenue la copine de Mason
Kade et la belle-sœur de Logan Kade. J’étais des leurs, désormais. Il m’avait
fallu tout un été pour me rendre compte que j’avais perdu en chemin la
personnalité de Samantha Strattan, et voilà que mon âme sœur – le mec de ma
vie, mon oxygène – me posait la question devenue depuis peu mon pire
cauchemar.
— Mason, je…
Aucun autre mot ne sortit de ma gorge.
Je ne pouvais plus respirer.
Je ne pouvais plus bouger.
Je ne pouvais plus le regarder.
Je ne pouvais plus regarder ailleurs.
Il n’avait rien d’un cauchemar. Lui, c’était mon rêve.
Le cauchemar, c’était le mariage de ma mère. Le mariage des parents de
Mason. C’était toute cette tromperie, ce mensonge, cette amertume. J’en
mourrais, si cela devait nous arriver, à Mason et à moi.
C’est quoi, ce bordel ? Ce putain de bordel ? Merde ! Ces paroles se
répétaient dans ma tête. J’étais en plein film d’horreur.
Comme au ralenti, je voyais les sourcils de Mason se froncer devant mon
silence. Il constatait que je ne répondais rien, ce qui voulait tout dire.
Je me sentais tomber à la renverse, comme si on m’avait poussée d’une
falaise sans que je sache ce qu’il y avait derrière moi. Je tombais… tombais…
j’essayais de me cramponner à quelque chose - n’importe quoi pourvu que ça
m’empêche de tomber. Mais je n’accrochais que de l’air, et j’allais bientôt
atterrir.
Ses mâchoires se crispèrent. Toujours à genoux, il recula avant de se
redresser. Une fois debout, il se mit à éteindre une à une toutes les bougies qui
nous entouraient. Je sentais grandir entre nous une distance aussi physique
qu’émotionnelle.
Bim !
Je touchais le fond.
— Mason…
— Non.
Il secoua la tête. Il était devenu si froid…
— On y va, dit-il en ramassant la couverture et en se dirigeant vers
l’Escalade.
Arrivé devant, il tendit la main vers la poignée…
— Oui.
C’était sorti dans un murmure et j’en fus la première surprise.
Mariage : ce mot me terrifiait. Mais je n’étais pas du genre à trahir. Mason
non plus. Jamais on ne se mentirait. Jamais on n’éprouverait aucune amertume.
Je le vis s’immobiliser, se tourner vers moi, encore tendu, me fixer du regard.
Je hochai la tête. Autant pour lui que pour moi. Oui, je voulais bien
l’épouser. Oui, je l’aimerai toujours. Oui, je ferai tout pour que nous ne
devenions jamais eux.
— Sam ?
— Oui.
Ma voix réapparaissait. Je hochai de nouveau la tête.
— Oui ! Je veux t’épouser.
Il revint vers moi.
— C’est sûr ? dit-il sans me quitter des yeux.
Je lui ouvris grand les bras pour le lui prouver, et il me souleva de terre afin
de mieux m’étreindre.
— Oui, murmurai-je encore en cachant mon visage sur son épaule.
Il n’était pas James. Je n’étais pas Ann-Lise. Nous n’allions pas reproduire
ce que nous avions vu durant toute notre enfance.
Je me redressai pour trouver ses lèvres.
— Je t’aime, dis-je en l’embrassant de tout mon cœur.
Évidemment que mon hésitation l’avait choqué, il allait falloir que j’efface
cette impression.
— Oui, je veux bien être ta femme.
Il me serra encore plus fort puis me reposa à terre, glissa les mains sur ma
taille, se pencha vers moi.
— Pourquoi cette hésitation ? demanda-t-il.
Il méritait la vérité.
— Je suis complètement terrifiée par ce que nos parents ont fait. J’ai peur du
mariage. Quelque part, j’ai l’impression que c’est un tissu de conneries, après
avoir vu ce que ma mère a fait à David, après avoir entendu ce que James a fait à
ta mère.
Son visage se décrispa un peu. Je posai les mains sur ses bras et serrai fort
pour le retenir quand il voulut s’éloigner.
— Mais on n’est pas comme ça, ni toi, ni moi. J’ai peur, je dois l’avouer,
mais on peut modifier le cycle. On ne fera pas ce qu’ils ont fait. Ce que nous
aurons, ce que nous avons déjà, est mille fois plus sacré que ce qu’ils croyaient
avoir.
À mesure qu’il comprenait, son expression s’apaisait. Il acquiesça d’un
simple geste de la tête.
— Tu es sûre, Sam ? J’ai toujours pensé qu’on se marierait, mais je ne
comptais pas te le demander si vite. C’est juste qu’en voyant ta mère aller vers
l’autel, j’ai eu envie que ce soit toi.
Je me sentis complètement fondre.
Mes incertitudes.
Mes inquiétudes.
Mon cœur.
Bouleversée, je l’entourai de mes bras. Qu’avais-je fait pour mériter ça ?
Pour le mériter, lui ?
— Je t’aime, soufflai-je contre ma peau. Je t’aime trop.
Il me caressa la tête.
— Je t’aime trop, répéta-t-il.
Son téléphone sonna.
— Merde ! jura-t-il entre ses dents
Il glissa la main dans sa poche, et on regarda ensemble l’écran. C’était
Logan. On échangea un regard. Il avait déjà appelé à propos de la vidéo de la
bagarre dévoilée au coach de foot. S’il rappelait si vite, ce n’était pas bon signe.
Mason appuya sur le bouton accepter et porta l’appareil à son oreille.
— Oui ?
Je commençais à me détendre mais son bras se pressa dans mon dos. Il ne
voulait pas me lâcher et, de plus en plus amoureuse (si c’était encore possible),
je me laissai aller contre lui, la tête sur son torse.
— Tu reviens à Cain ce soir ? demanda Logan au bout du fil.
Il semblait inquiet. Je me rembrunis mais ne bougeai pas. J’étais trop bien
comme ça.
— Euh…
Je levai les yeux. Mason haussa un sourcil, comme pour me demander ce
que je voulais faire.
On venait de se fiancer. Ce serait sympa de passer du temps seuls tous les
deux, malgré l’énorme crise qui menaçait d’éclater. J’avais envie de rester à
Fallen Crest, pourtant je déclarai :
— On devrait rentrer. De toute façon, on ne pourra pas se détendre.
— On rentre, répondit Mason à son frère.
— Bon, lâcha celui-ci l’air soulagé. Je sais que tu es dans la merde à cause
de la bagarre, mais je pourrais avoir besoin d’aide avec ces mecs qui ont tabassé
l’ami de Taylor.
— Celui avec qui on a dû traiter à propos d’un baron du crime ? demanda
Mason en levant les yeux au ciel.
— Ils l’ont tabassé parce qu’il était gay. Ils méritent le pire. On peut faire
preuve d’imagination si tu ne veux pas participer à la raclée.
— Commencez à y réfléchir, répondit Mason d’une voix tendue, parce que
je ne peux pas commettre d’acte violent en dehors d’un terrain de football. Ils
vont m’avoir à l’œil, et je devrais m’estimer heureux si je peux encore jouer.
— Tu as raison, on va voir ça avec Nate. Fais-nous signe quand tu reviens.
— D’accord.
Tout d’un coup, Logan lança :
— Salut, Sam !
Je me rapprochai du téléphone :
— Ne cause pas de problèmes à Mason, s’il te plaît.
— C’est peut-être moi qui les cause, mais c’est toujours lui qui assène le
coup de poing final. On ne fonctionne pas en équipe pour rien, mon frère et moi.
Une lueur de colère traversa les yeux de Mason.
— Compris, je serai là dans quelques heures, promit-il les dents serrées.
Il raccrocha et se tourna vers moi :
— Tu ne lui as pas dit ?
— Toi non plus.
— Je voulais te laisser l’honneur.
Je posai une main sur son torse, sentis son cœur battre.
— Je sais. Gardons un peu le secret de nos fiançailles. Une fois qu’on l’aura
dévoilé, il ne nous appartiendra plus. Tout le monde en parlera – les gens
donneront leur avis sur le moindre détail. Si tu vois ce que je veux dire.
Son regard s’assombrit, et j’y lus tant d’amour…
— Je vois, répondit-il en croisant les doigts sur ma nuque. Et je t’aime.
Ses lèvres trouvèrent les miennes.
Je fermai les yeux pour mieux savourer.
Mon homme.
Ma moitié.
Mon futur mari.
Tant de mensonges nous attendaient, mais il était mien, complètement mien,
en ce moment. Mes lèvres remuèrent contre les siennes, pour approfondir notre
baiser, et il resserra son étreinte.
CHAPITRE
2
*
* *
Durant le chemin du retour, Logan nous envoya deux textos, le dernier nous
disant de nous rendre directement chez Taylor. On passa donc la bretelle de
sortie qui menait à la maison, pour bientôt nous garer devant la grande demeure
où avait grandi Taylor, mais ni elle ni Logan ne nous accueillirent à l’entrée.
Ce fut son père à elle, bel homme aux cheveux châtain clair, âgé d’une petite
quarantaine, qui nous ouvrit la porte. Il gardait la ligne, ce qui n’avait rien
d’étonnant puisque c’était l’un des coachs de Mason.
Mon fiancé se redressa, impassible. Il ne tremblait jamais devant personne. Il
n’allait pas commencer maintenant, pourtant je savais à quel point il était tendu.
Il respectait le père de Taylor, le coach Bruce, surnommé coach Broozer. Et
celui-ci n’avait pas l’air très content.
Finalement, il recula pour nous laisser entrer. Il me salua même d’un
mouvement de la tête lorsque je passai, à la suite de Mason. Le coach Broozer
nous précéda vers la cuisine, au-delà du salon et de l’escalier. J’avais
l’impression que personne d’autre ne se trouvait dans cette maison.
Broozer nous indiqua les chaises de la salle à manger.
— Asseyez-vous.
— Je croyais que mon frère était là, dit Mason.
— Non. Voulez-vous boire de l’eau ou autre chose ? Je peux préparer du
café, à moins que vous ne préfériez un soda. Mason ?
— Rien pour moi, merci.
— Sam ?
Je fis non de la tête. J’avais l’impression qu’on n’allait pas rester longtemps
ici.
— Pourquoi Logan m’a demandé de venir d’abord ici ? reprit Mason.
Le père de Taylor se servit un verre d’eau avant de venir nous rejoindre
autour de la table. Il prit la place la plus proche de la cuisine, face à Mason et
moi. Il se pencha en avant, posa les bras autour de son verre, poussa un long
soupir.
— Je n’ai pas une bonne nouvelle, Kade.
La mâchoire de Mason se crispa.
— Logan a dit que ton dossier avait été classé, poursuivit Broozer, et j’ai
appelé la police de Fallen Crest qui m’a confirmé la chose. Alors je me suis
adressé au coach principal qui m’en a dit autant, ainsi que tout le service. Tu
arrives à temps pour reprendre l’entraînement avec l’équipe, donc tu ne seras pas
suspendu, mais je dois te prévenir…
Sa voix baissa dangereusement.
— Si les gens apprennent l’existence de cette vidéo, ou si elle est postée en
ligne et provoque des histoires, il faudra qu’on en tire les conséquences.
— Je n’aurai donc pas de souci tant que personne ne saura ou ne fera
d’histoire ? gronda Mason. Sinon vous devrez me punir pour sauver la face.
C’est bien ce que vous dites ?
Broozer cligna des yeux avant d’acquiescer :
— Oui.
— N’importe quoi !
— C’est la solution qu’on t’offre. Estime-toi heureux. Cette vidéo est
terrible. Je connais ta réputation et, si un journaliste commence à fourrer son nez
là-dedans, tu pourrais servir d’exemple.
— D’exemple pour quoi ?
Broozer se pencha un peu plus, l’air inflexible.
— Pour tout autre crétin de gosse de riche qui compterait se sortir
impunément d’un meurtre.
— Je protégeais ma petite amie.
— Ce n’est pas comme ça qu’ils verront la chose, tous ces gens qui détestent
les riches et les privilégiés. Ils ne verront pas en toi le gars qui s’interpose et
protège ceux qu’il aime. Ils verront ta belle gueule, découvriront la fortune de
ton père, apprendront tes antécédents de violence. Tu te retrouveras en
couverture d’un magazine comme « le connard qui s’en est tiré. » Ils ne
prendront pas le temps de faire des recherches sur l’enjeu véritable.
Mason s’adossa à son siège.
Je le surveillais du regard. Il ne semblait pas hors de lui, en fait, il ne
montrait aucune espèce de sentiment. Il semblait complètement fermé. Le coach
avait été loyal et je savais que Mason appréciait cette attitude, en même temps je
comprenais son exaspération. C’était nul. Il ne pouvait pas se détendre quand il
savait que Caldron et Adam le poursuivaient. Ces deux abrutis continuaient de le
menacer.
Je touchai sa jambe sous la table, et il me regarda du coin de l’œil. Ses mains
restèrent jointes sur la table mais son genou se colla au mien.
On entendit claquer des portières de voitures. De notre place, on ne voyait
pas ce qui se passait dehors, mais la voix de Logan nous parvint distinctement.
— Écoute, reprit le coach Broozer, je sais très bien avec quel genre de
garçon sort ma fille, et je sais ce dont il est capable pour soutenir son frère. Il ne
faut pas lui dire un mot de tout ça. Il suffit de se tenir tranquilles pour que cette
histoire finisse par tomber dans l’oubli. Tandis que si Logan l’apprend, il ne
pourra pas s’empêcher d’intervenir. Il n’a pas de mauvaises intentions, mais il
pourrait te gâcher la vie si tu ne le modères pas un peu.
Mason n’eut pas le temps de répondre.
La porte s’ouvrit et les appels de Logan retentirent à travers toute la maison :
— Mason ! Sam ! Vous avez gagné !
Il traînait derrière Taylor mais, dès qu’il nous vit, ce fut pour nous ouvrir
tout grand les bras.
— Alors, comment ça va, les gars ?
Il balança une tape sur l’épaule du coach Broozer.
— Quoi de neuf, Pop-up ?
— Pop-up ? répéta Broozer en fronçant les sourcils.
Il se tourna vers Taylor :
— Tu m’expliques ?
Elle leva les yeux au ciel tout en ouvrant la porte du frigo.
— C’est lui qui s’est mis à t’appeler comme ça, sans qu’on sache pourquoi.
— Alors, vous êtes rentrés ! lança Logan. Broozer a de bonnes nouvelles
pour vous, pas vrai ? J’ai entendu dire que mon frère était tiré d’affaire.
Le père de Taylor ouvrit la bouche, mais Mason répondit avant :
— Effectivement, pourvu qu’on n’en fasse pas tout un plat.
— C’était bien l’idée, rétorqua Broozer avec un regard noir.
— Genre je ne dois rien dire à mon frère.
— Attends ! intervint Logan d’un air irrité. Je préfère ne pas savoir. Du
moins si personne n’est concerné.
— Personne de chez personne.
— Tu sais très bien ce que je veux dire, frérot. On est foutus. Tout le monde
en a marre de nous. Tiens, si on se faisait une petite fête, ce soir ?
— Un bon conseil, intervint le coach Broozer d’un ton sarcastique. Si vous
tâchiez de ne pas vous mettre dans les ennuis ?
Alors qu’il rapportait son verre dans l’évier, il croisa sa fille, lui caressa le
bras et tous deux échangèrent un tendre sourire.
— Allez, dit-il, j’ai des vidéos de foot qui m’attendent. Garde la tête froide,
Mason, n’écoute pas ton idiot de frère…
— Ho ! fit mine de s’indigner Logan.
— … et on se revoit lundi matin à l’entraînement.
— Merci, coach, acquiesça Mason.
— De rien. Quant à toi, Logan, veille sur ma fille chérie.
— Toujours ! affirma fièrement celui-ci.
Après quoi, le coach disparut au fond de la maison, nous laissant entre nous.
— Alors ? reprit Logan. On fait la fête ce soir ? Nate ne pense qu’à ça. On
voulait en organiser une à la maison, mais puisqu’on est tous ici…
Mason se leva, me prit la main, s’adressa à Logan et Taylor :
— D’accord pour faire une fête mais, quoi qu’il arrive à ton ami, je devrais
passer mon tour.
Logan serra les lèvres, mais Taylor hocha la tête :
— C’est parfaitement compréhensible, dit-elle en regardant son copain. Ton
avenir est en jeu.
Je me sentis soulagée.
Le seul qui ne semblait pas d’accord était Logan.
— Tu n’as pas dit un mot, observa-t-il en me regardant. Qu’est-ce que tu en
penses ?
— À quel sujet ?
— À propos de l’aide que je recherche. Ces mecs sont des connards. Un peu
plus et ils envoyaient Delray à l’hôpital.
— Tu exagères un tout petit peu, contesta Taylor. Mais c’est vrai que Jason
en a pris plein la figure. Et je les crois tout à fait capables de recommencer.
— C’est décidé, conclut Logan. On va leur casser la gueule.
— Ça sera sans moi, rétorqua Mason. Je ne peux pas me battre. Peut-être
jamais plus.
— Attends ! Tu blagues ?
— Non.
Sa main étreignit la mienne et je compris que Logan le provoquait tant qu’il
pouvait. Mason ne désirait qu’une chose, demeurer auprès de son frère pour
assurer ses arrières. Mais il ne pouvait pas. Il devait rester raisonnable, et ça le
minait.
Libérant ma main, je passai devant lui et croisai les bras.
— Arrête, Logan !
— Quoi ?
— De faire le con. Tu cherches la bagarre parce que tu t’emmerdes. Tu le
sais très bien.
— Delray s’est fait tabasser ! s’emporta-t-il. Taylor est à moi, ça signifie
donc qu’il est à moi aussi. Comment je… ?
— Il existe d’autres moyens, coupai-je. Et puis, fais ce que tu veux. Va leur
casser la gueule, mais fiche la paix à Mason. Si tu veux son aide, cherche autre
chose. Sinon, respecte sa décision.
— Houlà ! s’exclama Taylor. Je vois déjà la suite. Logan qui veut semer sa
merde, Mason qui essaie de rester à l’écart et Samantha qui finit par lâcher le
dernier mot.
Elle émit un léger sifflement avant de décocher un sourire féroce à son
copain.
— En tout cas, on ne s’ennuie jamais avec vous, les gars.
Logan lui rendit la pareille avant de venir lui passer un bras autour de la
taille. L’attirant contre lui, il la souleva du sol.
— Surtout grâce à ta présence parmi nous, dit-il en cachant le visage dans
son cou.
Elle poussa un petit cri, se dégagea.
— Tu sais que ça chatouille. Arrête !
Il recula, l’air amusé.
— Attends qu’on rentre chez moi. Je vais t’en faire des chatouillis, moi !
Après quoi, il lança à la cantonade :
— Bon, on se la fait, cette fête ?
On allait se la faire, cette fête.
CHAPITRE
3
*
* *
Tout se passa comme je l’avais prévu.
Faith et Raelynn prirent la tête, et le reste du groupe parut se contenter de
courir en masse derrière elles. Je restai avec Taylor, qui semblait parfaitement
tenir le rythme à la dernière place tandis que je courais légèrement décalée sur le
côté, guettant le bon moment.
Au début, Faith et Raelynn s’étaient retournées pour voir ce que je faisais
mais, constatant que je restais auprès de Taylor, elles s’installèrent
tranquillement à leur place dominante sans plus s’occuper de moi. Toutes
minces, les cheveux relevés en chignon de danseuse, elles avaient l’air
parfaitement sûres d’elles.
Les autres filles firent attention à nous au début mais, vers la fin du septième
kilomètre, elles semblaient toutes perdues dans leur propre course. Taylor suivait
allègrement, comme si elle se sentait capable de doubler la distance. Voyant que
je la regardais, elle me décocha un clin d’œil.
— Tu peux y aller, articula-t-elle.
Je hochai la tête. Il ne m’en fallait pas plus. Alors j’accélérai.
Mes jambes ne demandaient que ça, tandis que les filles qui me précédaient
continuaient sans se presser, prêtes à terminer dans un jogging tranquille.
Devant, Raelynn et Faith commençaient à creuser un sérieux écart. Elles aussi
avaient accéléré.
Je continuai sur le côté jusqu’à atteindre la tête du groupe. Certaines filles
me remarquèrent, mais je me contins encore jusqu’au début du septième
kilomètre. Et là, je pris vraiment de la vitesse, toujours sur le côté, mais en route
pour rattraper Faith et Raelynn. Qui finirent par m’apercevoir alors que j’arrivais
juste derrière elles, presque sur leurs talons. Cette fois, je regardai droit devant.
Si je ne me trompais pas, le coach Langdon serait là. Effectivement, à la
sortie d’un bosquet, je l’aperçus, en train de consulter son chronomètre.
C’était le moment.
Baissant la tête, je contournai les deux filles.
Elles accélérèrent, mais je poursuivis mon chemin.
Je repris mon rythme normal, que Faith et Raelynn adoptèrent aussi vite.
Elles tinrent le coup sur les cinquante derniers mètres, jusqu’à ce qu’on passe
devant le coach. Là, elles se mirent à marcher tandis que je continuais de courir
sur place. Il m’en fallait davantage.
Il vint me rejoindre.
— Bon, vous faites désormais partie de l’équipe. Je ne pense pas que ce soit
par hasard que le groupe n’ait jamais couru aussi vite.
Me voyant toujours sauter sur place, il ajouta :
— Vous voulez encore courir ?
— Je ne connaissais pas le circuit. Mais maintenant, oui.
Il pencha la tête de côté :
— Martin a dit que vous faisiez de bons temps. J’espérais bien le constater.
Je pensais que vous suivriez sans peine ces deux-là. Avez-vous dû ralentir un
peu ?
Pas la peine de me vanter non plus. Je haussai les épaules.
— Laissez-moi aller à mon rythme, vous ne le regretterez pas.
Il parut y réfléchir puis hocha la tête.
— Bon, je renvoie les autres, et je vous attends. Refaites-moi huit
kilomètres, étonnez-moi, Strattan.
Il ne m’en fallait pas plus.
Cette fois, je courus à ma vitesse.
CHAPITRE
8
*
* *
On se retrouva dans un restaurant non loin de l’université. D’ailleurs, on
n’était pas les seuls étudiants à l’intérieur. Je reconnus une tablée de pom-pom
girls. Elles ne portaient pas leurs uniformes mais, avec leurs tresses africaines et
les paillettes qui leur restaient sur le visage, on sentait qu’elles sortaient de
répétition. Et puis je reconnus quelques filles de ma résidence de première
année, dans un box du fond. On passa devant plusieurs tables occupées par des
garçons, jusqu’au moment où Logan s’arrêta devant l’une d’elles. Des cris
s’élevèrent, et ils se tapèrent sur les mains.
— Tu les connais ? me demanda Taylor.
— Aucune idée.
Ce n’étaient pas des joueurs de football, trop longs et minces. Peut-être de
basket ? Une fois qu’on fut assis à notre table, Logan confirma :
— C’est le repas des équipes, ici, je ne savais pas quel jour de la semaine il
avait lieu. Mason devrait arriver aussi.
— Tiens, dit Taylor, on ne nous en a pas parlé.
— C’est vrai ? Regardez là-bas, cette fille avec sa veste de cross-country.
C’est bien votre équipe, non ?
Courtney, Grace et Nettie ne nous en avaient pas dit un mot. Elles nous
avaient fait croire que c’étaient nous qui les lâchions mais, maintenant qu’il me
le disait, je pus constater qu’il avait raison. Elles étaient assises à une grande
table avec le reste de l’équipe et, dans un box séparé, il y avait le coach, une
femme que je ne connaissais pas, mais aussi Faith et Raelynn. Toutes deux
paraissaient béates de satisfaction, comme si rien ne pouvait les inquiéter.
Elles avaient fait exprès de ne pas nous prévenir.
— Vous n’étiez pas au courant ? s’étonna Logan.
— Elles ne nous ont pas dit un mot.
Taylor s’adossa à son siège en râlant :
— Ça ne va pas se passer comme ça.
— Franchement, non !
— Non, mais, sérieux ? insista Logan stupéfait. On vous a écartées exprès ?
Après vous allez dire que c’est moi qui mets Mason dans la merde. Qu’est-ce
que vous allez faire ?
Il interrogea Taylor d’un regard rieur, mais elle guettait ma réaction. C’était
à moi de décider.
Je vis alors Faith et Raelynn en train de se raconter quelque chose en
rigolant. Puis Faith se pencha vers l’équipe pour leur lancer une vanne qui les fit
toutes éclater de rire. La seule qui paraissait gênée étant Courtney. Grace et
Nettie se marraient, mais pas autant que les autres. Toutes trois échangèrent un
regard.
Elles parlaient de nous.
Mon cerveau se bloqua. Je me levai. Pas question de laisser quiconque rire
de moi. Ni maintenant ni jamais. Quelques flash-backs de mon enfance à Fallen
Crest – Jessica et Lydia qui se moquaient de moi, entraînant toute la classe à se
foutre de moi – firent renaître en moi l’ancienne Sam.
Passant entre les tables, j’ignorai tous les regards de travers. Tout le monde
semblait soudain se calmer. Je grimpai l’escalier jusqu’à l’étage où se trouvait
l’équipe et là, ils me virent enfin.
Un silence de mort s’abattit sur la table. Les seuls qui n’avaient pas compris
étaient le coach et la femme. Je m’arrêtai devant leur box, regardant Faith et
Raelynn.
— L’idée de nous écarter, ça vient de qui ?
Courtney baissa la tête sur son assiette, Grace se mordit la lèvre, et Nettie
serra les dents. Mais moi, je regardais plutôt du côté de Faith et Raelynn :
— C’est vous ?
Haussant le menton, Faith ramena sa tresse brune sur l’épaule.
— On se calme. C’est réservé aux équipes de l’année dernière. Ça n’a rien
d’officiel.
— Ah, bon ? demandai-je au coach Langdon. Rien d’officiel ?
Il fronça les sourcils, ce qui traça une longue ride sur son front.
— Faith, Raelynn, vous n’avez pas averti les nouvelles ?
— Elles sont là depuis quelques heures, dit Faith en rougissant.
— Peu importe. Personne n’a rien dit de ce genre, l’année passée et, quand
bien même, je m’y serais opposé. Une équipe est une équipe.
Il tendit le doigt vers moi tout en poursuivant :
— Si vous voulez qu’on se retrouve en finale, vous serez trop contentes de
l’avoir avec vous.
Puis il s’adressa à la femme :
— Viens, Ruth. Je voudrais te présenter des gens. Laissons cette équipe
régler ses histoires.
Faith me jeta un regard mauvais puis se mit à remuer ses pommes de terre
sautées.
— C’était qui ? demandai-je quand ils se furent éloignés.
Avec un sourire crispé, elle glissa un mot à Raelynn, comme si je n’étais pas
là.
Quelle salope ! Je fonçai vers elle, mais une main m’arrêta, me tira en
arrière. Au début, je crus que c’était Taylor, et puis non, il s’agissait d’un
homme.
— Je ne voudrais pas me mêler d’une dispute de filles, commença Logan
devant Faith et Raelynn, stupéfaites. Mais j’ai déjà vu Sam en action, et je vous
préviens : vous auriez tort l’énerver.
— Trop chou ! railla Faith. Ton beau-frère qui te protège !
Elle ne connaissait pas Logan.
Posant un coude sur la table, elle se tourna vers nous d’un air maniéré :
— Si tu veux savoir, tu ne verras jamais un homme prendre ma défense. Je
suis capable de me défendre toute seule.
— Alors, je ne verrai pas ton petit papa plein aux as ? rétorquai-je.
Son sourire forcé disparut.
— C’est toi qui dis ça ? Je connais Park Sebastian. Je sais très bien qui est
ton papa, et tu n’en souffres pas plus que moi.
Cette garce savait qui j’étais. Ainsi que Logan. Elle devait également
connaître Mason, et même Park Sebastian, le connard qui avait tenté de recruter
Mason dans leur fraternité et n’avait pas très bien pris son refus. Pas bien du
tout.
Elle avait appris ses leçons.
— On en est là ? demandai-je. C’est la guerre entre nous ? Pourquoi ?
Elle attrapa son sac et se leva en soupirant. Raelynn en fit autant, et Faith
haussa le menton comme si elle ne pouvait plus respirer le même air que nous.
— Si tu t’attendais à un accueil les bras ouverts dans cette équipe, laisse
tomber. C’est mon équipe. Pas besoin de toi pour gagner. Tu n’as qu’à voir les
temps qu’on a faits aujourd’hui. Tu vas voir ce qui t’attend, si tu insistes. Je me
ferai une joie de t’anéantir.
Elle s’apprêtait à partir lorsque je lui saisis le bras. Elle voulut se dégager,
mais je serrai les doigts. Retenant son souffle, elle me fixa de ses yeux furieux.
Je ne prenais pas ses menaces à la légère.
— Et toi tu vas apprendre, rétorquai-je d’un ton aussi grave que menaçant,
de quoi je suis capable. J’en serais presque désolée pour toi.
Elle écarquilla les yeux.
Je la lâchai, et elle disparut aussitôt. Elle allait croiser Mason sur le seuil
quand elle s’arrêta pour le contourner ostensiblement, Raelynn sur ses talons.
— Notre glaciale Strattan est de retour ! s’esclaffa Logan. On va se marrer.
Mais n’oublie pas : défense de contaminer Mason.
Je serrai les dents. Certes. Pas question.
CHAPITRE
9
*
* *
Taylor refusait de manquer le running de quinze heures, mais je parvins à la
convaincre. J’en avais trop vu pour ne pas essayer de remédier immédiatement à
cette situation, et j’avais prévu de dire la même chose dans le bureau du coach
Langdon cet après-midi.
Mason m’emmena. Il allait s’exercer, faire de la muscu jusqu’à ce que j’aie
terminé mon entraînement, mais je savais qu’il avait envie de se trouver à
proximité, au cas où quelque chose se produirait. Je me doutais aussi que Logan,
Taylor et Nate iraient se planquer tout le long du chemin. Peut-être que Matteo
aussi avait été recruté.
Après avoir communiqué au coach Langdon une partie de mon histoire et de
toutes les menaces que j’avais subies, je lui trouvai une expression sévère.
— Vous croyez que mes gamines pourraient chercher à vous faire du mal ?
— À ce que j’ai entendu, j’en suis sûre.
— Tout ça parce qu’elles ne vous ont pas parlé de ce petit-déjeuner ?
— Parce que Faith a carrément promis de m’anéantir.
— Je ne sais pas ce que vous attendez de moi, Strattan. Elles n’ont rien fait,
et j’ai une fille qui saute déjà un entraînement. Elle n’a même pas effectué une
journée complète.
— Coach !
— Je vais devoir la virer de l’équipe.
Il n’était pas sérieux. Il prenait leur parti. J’en éprouvai un élan de colère
mais parvins à le dominer.
— Si je m’adressais plus haut dans la hiérarchie, est-ce que je me heurterais
aux mêmes décisions que les vôtres ? À savoir négliger les menaces au point
d’en virer la victime ?
Il se mit à rire, saisit son sifflet.
— Vous n’avez pas oublié son nom de famille, au fait ? insistai-je.
Il me regarda d’un air interloqué :
— À quoi jouez-vous, au juste ?
— Tout dépend de ce que vous en pensez.
— Vous voulez vous servir du père de Taylor pour me menacer ? Vous
croyez me faire changer de décision parce que son père est l’un des coachs de
football ?
— Non. Je vous rappelle que, si je fais part de mes inquiétudes à votre
supérieur, il pourrait peser différemment sur une décision qui concerne sa fille.
On ne se quittait plus des yeux.
Il devait savoir que j’avais raison. L’année passée, à la suite d’incidents dans
les résidences et avec l’équipe de tennis, l’université avait adopté une politique
très stricte contre le harcèlement.
— Si j’examinais l’histoire de cette équipe, repris-je, est-ce que j’y
trouverais d’autres incidents concernant de nouvelles venues aussitôt
renvoyées ?
Je captai une lueur de culpabilité dans son regard. Il se détourna. Je revins à
la charge :
— J’ai raison.
— Ça ne veut pas dire qu’elles ont été maltraitées.
— Ça ne veut pas dire qu’elles ne l’ont pas été.
— Bon sang, Strattan ! Que voulez-vous que je fasse ? Virer mes deux
meilleures compétitrices ? Alors qu’elles sont du niveau des Jeux olympiques.
— Moi aussi.
En prononçant ces paroles, je les sentis ricocher en moi. Les Jeux
olympiques. Je n’y avais jamais songé. Pourtant, j’avais la course dans le sang. Il
fallait que je coure pour être heureuse. Je ne m’entraînais pas dans cet objectif.
Néanmoins, c’était vrai.
Je pourrais participer aux Jeux olympiques.
— Ne nous emballons pas, dit-il lentement. Je vous ai vue courir ce matin,
voilà tout.
— Je me suis retenue.
— Pourquoi ça ?
— Je suivais vos instructions. Je ne connaissais pas le circuit.
— Et la deuxième fois ?
— Je ne voulais pas que ces filles me détestent encore plus.
L’air surpris, il s’adossa à son siège.
— Vous voulez dire que vous pouvez aller plus vite ?
— Vous le savez très bien. Le coach Carillo vous a donné mes temps.
— Sur piste, pour un quinze cents mètres.
— Montrez-moi les chemins, et ne me retenez pas.
— Et ensuite ? Je suis censé laisser votre amie entrer dans l’équipe, et la
protéger des autres filles ? Je ne peux pas vous promettre qu’elles ne
l’attaqueront pas derrière mon dos. Je ne peux pas les surveiller sans cesse.
— Qui était l’autre dame, aujourd’hui ?
— Ruth. Votre future coach d’échauffement.
— Alors elle pourrait s’en occuper.
— Strattan, soupira-t-il en rabaissant sa casquette. Je ne peux rien vous
promettre, sauf que, si votre amie tient toujours à courir avec les filles, je pourrai
les faire suivre par Ruth dans une voiturette de golf. Elle interviendra au moindre
accroc. Ça vous va ?
Je fis oui de la tête. Je commençais à me détendre un peu, mais mon cœur
battait encore très fort.
— C’est tout ce que je demande. Et aussi que vous gardiez l’esprit ouvert.
Il ouvrit un tiroir, fouilla parmi ses dossiers, en sortit une feuille de papier
qu’il me tendit.
— Tenez.
— Qu’est-ce que c’est ?
Je reconnus une carte du campus, avec des voies surlignées.
— Ce sont les sentiers de course.
Il se leva et prit un stylo pour m’indiquer le chemin marqué d’un C.
— C’est le circuit que vous avez suivi aujourd’hui. Les filles les connaissent
toutes, donc vous avez raison. J’aurais dû vous indiquer ça plus tôt.
Il dévia ensuite sur le D.
— Si vous tenez absolument à m’en boucher un coin, suivez le C jusque-là,
puis revenez par le D. Vous aurez ainsi accompli le double des autres filles
aujourd’hui. Faith et Raelynn le font parfois. Elles suivent leurs propres
bifurcations. Je vous offre le même privilège.
Je mémorisai les deux circuits puis pliai la feuille dans ma poche. Il faudrait
que je la consulte à nouveau pour bien me la rentrer dans la tête.
— C’est ce que je vais faire. Merci.
Il me fit signe d’ouvrir la porte, récupéra ses carnets, son chronomètre et son
sifflet.
— Il est presque quinze heures. Taylor sera absente aujourd’hui, et je
garderai l’esprit ouvert, mais j’ai les mains liées pour le reste. Je ne peux virer
deux de mes meilleures coureuses sous prétexte qu’elles vous ont dit des
méchancetés. Ça ne suffira pas. Pas encore.
Je n’aurais pu en espérer davantage.
— Merci, coach.
— À présent, allez vous échauffer. Je veux voir vos véritables capacités.
J’avais trop hâte.
Comme j’étais déjà en tenue, je m’arrêtai pour remplir ma bouteille d’eau
avant de rejoindre l’équipe. En sortant sur le perron, je les vis s’immobiliser. Je
me dirigeai ostensiblement vers un coin inoccupé de la pelouse pour m’étirer.
Comme j’aurais dû m’y attendre, Faith et Raelynn avaient fait de même, et, bien
sûr, les autres filles semblaient guetter leurs directives pour savoir comment
réagir à ma présence.
Faith plissa les yeux mais ne bougea pas. Elle reprit ses étirements et le reste
de l’équipe s’y remit bientôt.
— Samantha ! lança Courtney.
— Laisse tomber.
Mais non, elle vint s’asseoir près de moi, posa les mains sur ses orteils, sous
les yeux de Nettie et Grace qui ne bougèrent cependant pas de leurs places.
— Je ne peux pas, dit-elle. Désolée pour ce matin.
Je tendis la jambe, touchai mes orteils, comme elle.
— Je n’étais pas très à l’aise en te laissant partir.
— Je sais.
— Je me suis sentie comme une idiote quand je t’ai vue là-bas.
— Je sais.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Elle regarda autour d’elle, le front légèrement plissé.
— Où est Taylor ?
— Elle fait l’impasse pour aujourd’hui, parce que j’avais peur qu’il lui arrive
quelque chose.
— Tu rigoles ? Tu crois qu’on voudrait lui faire du mal ?
— Oui.
— Faith et Raelynn ont sans doute beaucoup de défauts, mais elles n’ont
jamais attaqué quelqu’un.
Je m’immobilisai.
— Tu es là pour les défendre ou parce que tu veux t’excuser de n’avoir rien
dit ?
— Je…
Elle hésita, baissa la tête, poussa un soupir, se redressa.
— Je m’en veux. Je savais ce qu’elles allaient faire, et c’est pour ça qu’on
vous a demandé si on pouvait venir avec vous.
— Histoire qu’on ne se doute pas tout de suite qu’on était rejetées ?
Ma colère remontait à la surface, je bouillonnais.
— On s’en serait aperçues plus tard, lorsque quelque chose nous aurait
vraiment atteintes, Taylor ou moi ?
Elle parut mourir de honte et se hâta de reprendre ses mouvements.
— Écoute, je ne suis pas fière de moi, et il faut que tu saches qu’on n’est pas
nombreuses à approuver ces deux-là. Je crois que ce sera génial de t’avoir dans
notre équipe.
Je posai les yeux sur ses amies. Nettie faisait la tête, mais Grace m’adressa
un sourire timide.
— Et tes amies ? Elles sont branchées sur la même ligne ?
— Grace, oui.
— Pas Nettie ?
Pas la fille totalement bourrée qui s’était envoyée en l’air avec un type
devant tout le monde ?
Elle hésita encore, puis :
— Si Nettie devait choisir entre toi et elles, ce serait elles. Je ne suis même
pas sûre qu’elle nous choisirait, Grace et moi, avant elles.
Le coach Langdon arriva et se dirigea droit vers les deux divas, échangea
quelques mots avec elles, et toutes deux firent volte-face dans ma direction.
Deux secondes plus tard, il allait s’adresser à Ruth. Faith et Raelynn arrivèrent
en trombe.
— Tu nous as balancées ? feula Faith. Non mais je rêve ?! Et toi, Courtney,
qu’est-ce que tu fous ici ?
Celle-ci le prit de haut :
— Je m’excusais.
— Pauvre conne ! Si tu veux faire partie des perdantes, c’est ton problème.
On t’aura, toi aussi.
— Comme ça, c’est la guerre, dis-je en m’interposant. Tu avoues tout net
que tu vas t’en prendre à moi ?
— C’est déjà fait.
Sale pétasse. Cependant, je souris.
— D’accord. Comme ça, c’est clair. Tu m’étonnes que j’aie tout répété au
coach ! Quand je pense que tu veux t’en prendre à une amie pour essayer de
m’atteindre ! Sois certaine que je vais tout faire pour la protéger.
Le coach Langdon donna un coup de sifflet. Les autres filles se
rassemblèrent devant lui. Je m’avançai, mais Faith lança :
— Qu’est-ce qui te fait croire que je vais m’en prendre à elle d’abord ?
Je m’arrêtai, regardai derrière moi avec un sourire narquois.
— Si tu veux me poursuivre, encore faudrait-il que tu m’attrapes.
Elle leva les yeux au ciel.
— Comme si ça devait me poser un problème !
Je repris mon chemin en riant intérieurement. Elle ne se doutait pas de ce qui
l’attendait.
*
* *
Cette course fut une rigolade.
Les filles ne se rendaient pas compte des vitesses que je pouvais atteindre. Je
commençai fort, sans jamais fléchir. Faith et Raelynn me suivirent sur près de
cinq kilomètres, puis Raelynn flancha la première et on aborda le circuit D. Je
m’y lançai, suivie de Faith. On était trop loin devant pour voir si les autres
continuaient sur le C ou empruntaient le même. Pendant un moment, on courut
toutes les deux ensemble mais, au bout de huit cents mètres, Faith aussi avait
disparu.
Je m’arrêtai une fois pour vérifier la carte.
Après quoi, je fonçai la tête basse, concentrée sur ma respiration, les bras
souples.
Pour moi, c’était un peu comme si je volais. J’avais l’impression de planer
au-dessus des virages et des collines. Ce n’était pas normal. J’arrivais à faire des
trucs dont les autres étaient incapables – du moins ici. Je continuai et couvris les
derniers kilomètres sans difficulté, arrivant au bout en même temps que les
autres qui avaient suivi un circuit nettement moins long.
Le coach Langdon vérifia son chronomètre en murmurant :
— Putain !
J’avais envie de continuer.
Je pouvais continuer.
J’avais couru ce matin, en me retenant d’aller trop vite. Puis je m’étais
reposée. Là, j’avais juste l’impression de m’ouvrir l’appétit. J’aurais dû avoir les
jambes en gelée, mais ce n’était pas du tout le cas.
— Vous pouvez faire ça tous les jours ? demanda-t-il.
Je fis oui de la tête. Ma musique me braillait encore dans les oreilles, mais
j’entendais quand même ce qui se passait à l’extérieur.
— Vous voulez que j’aille aux Jeux Olympiques, oui ou non ?
Voilà. Cette fois, je savais ce que je voulais faire, que je remporte une
médaille ou non. Ça avait fait tilt pendant que je courais. J’avais envie d’essayer.
Il le fallait.
— Bon, soupira le coach en ôtant sa casquette. Allons-y.
— Coach ? lança Raelynn.
Elle s’avança, sa tresse défaite, les cheveux collés sur le visage par la
transpiration. Elle avait dû choisir de conserver le circuit C. Je ne l’avais encore
jamais entendue parler, mais elle avait la voix prétentieuse que je m’imaginais.
— Vous ne pourrez pas suivre, Raelynn. Il va falloir vous y faire.
Il avait presque l’air de s’excuser, mais il n’en dit pas plus avant de rentrer
dans le bâtiment. Les autres filles commencèrent à s’étirer. Raelynn me décocha
un regard noir avant de lancer d’un ton railleur :
— Ne t’y crois pas.
— C’est une menace ?
Elle recula en étouffant un cri, avant de commencer ses étirements.
Je retournai dans mon coin, loin des autres, et j’eus presque le temps
d’achever mes mouvements avant l’arrivée de Courtney. Elle se pencha en avant
au moment où je ramenais ma jambe contre ma poitrine, et la retint en se mettant
à compter :
— 1 : on a tiré des traits définitifs, aujourd’hui. Tu le sais, n’est-ce pas ? 4 :
je suis avec toi, au cas où tu te poserais la question. Et Grace aussi.
Elle poussa ma jambe encore plus haut.
— Résiste. 1. 2. 3. 4. Détends-toi.
Je suivais ses instructions et elle répéta deux fois le compte avant de me
lâcher. Alors seulement je lui répondis :
— À part ma mère, ça faisait un moment que personne ne m’avait attaquée
directement. Ça faisait du bien.
Courtney insista :
— Résiste. 5. 4. 3. 2. Détends-toi.
Elle laissa passer un instant avant d’ajouter :
— Résiste encore. Tu as l’habitude des bagarres, je crois ?
— Tu ne connais ni mon copain ni mon beau-frère, pour dire ça.
— Détends-toi, dit-elle en me tapotant la jambe. Mais tu as raison. J’ai
entendu des trucs sur eux, mais je n’y ai jamais vraiment fait attention.
— Ça vaut sans doute mieux comme ça.
— Ouais, sans doute.
Une fois mes étirements terminés, je m’assis et m’aperçus alors que les
autres filles n’étaient pas parties. En fait, elles avaient pris leur douche et
attendaient maintenant, sagement en rang. J’interrogeai Courtney du regard.
— Elles attendent Faith.
— Pardon ?
Je n’avais pas bien entendu. Ce n’était pas possible.
— C’est comme ça, reprit-elle l’air navré. Elles ne s’en iront pas tant que
Faith n’arrivera pas. C’est la star. Enfin… c’était…
— C’est dingue.
À croire qu’elles lui vouaient un culte ou qu’elles avaient subi un lavage de
cerveau. J’examinai leurs visages en me rendant au parking, ils n’exprimaient
aucune expression, si ce n’était un peu d’impatience pour certains. Une main sur
la hanche, Raelynn semblait poireauter en pestant.
J’aperçus Mason qui m’attendait dans son Escalade et courus le rejoindre. Je
m’assis près de lui, et il allait mettre le contact quand je le retins :
— Attends.
— Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
— J’ai juste envie de regarder.
S’adossant à son siège, il attendit avec moi.
Et, vingt minutes plus tard, Faith passa devant nous en courant pour
rejoindre l’équipe. Les filles applaudirent. Raelynn parut se détendre, tandis que
les autres tapaient sur l’épaule de son amie.
— Bizarre.
— Quoi ? s’étonna Mason.
— Elles la soutiennent comme des parents avec un enfant. Tu ne trouves pas
ça bizarre ?
Il démarra en commentant :
— Elles soutiennent leur championne.
Ce n’était plus elle, la championne. Bon, je n’allais pas dire ça à haute voix,
mais je ne pouvais m’empêcher de le penser.
— Tu as commencé aujourd’hui, reprit-il en quittant le parking. Tu as tout
bouleversé. Laisse-leur le temps de s’adapter. Elles soutiennent une autre
équipière. Un jour viendra où ce sera ton tour.
— Ça m’étonnerait.
— Elle ne va pas lâcher sa place sans résister, c’est sûr.
— Je m’en doute.
— Non, je veux dire qu’elle va multiplier les efforts. Elle a quelqu’un à
rattraper maintenant. Elles vont toutes se donner du mal.
— Autrement dit, je les aide, quelque part ?
Ça m’irrita encore plus.
— Quelque part, oui, sourit-il. Mais, on ne se hisse pas à la meilleure place
sans combattre. Elle va te l’offrir, ton combat. Et ça risque de ne pas être joli,
mais peu importe. Bats-toi jusqu’au bout, et tu y arriveras.
— Ce n’était pas comme ça, au lycée.
— Tu étais déjà au sommet.
— Comment ça ?
— Tu es arrivée, tu as battu Kate. D’après toi, qu’est-ce qu’elle faisait ? Elle
ne cherchait pas seulement à me garder. Il y avait plus que ça.
— Je n’étais pas au sommet, au lycée.
Il me caressa la main.
— Tu étais avec nous. On était au sommet.
Je retournai ma main pour entrelacer nos doigts.
— Tu as connu le même genre de situation avec le foot ?
— Je n’étais pas la star en première année. Maintenant, oui. Moi et un autre
type.
— Ce n’était pas comme ça, en running.
— Parce que les choses ne se passaient pas de la même façon, mais je suis
sûr que tu étais également au sommet.
Peut-être, et pourtant, il avait raison : c’était plus individuel, là-bas. Je
poussai un soupir. Je commençais à émerger de ma vague d’adrénaline, et je me
sentais défaillir un peu.
M’appuyant sur l’appui-tête, je murmurai :
— Ça fait un moment que je n’ai pas été aussi hors de moi. Enfin, je ne me
rappelle pas… C’est différent. C’est…
— Un peu comme à l’Academy ?
— Oui.
— C’est bien ce que je dis : tu livres ton propre combat. Et je ne peux rien
pour toi.
S’arrêtant à un feu rouge, il se tourna vers moi :
— J’aurais bien aimé, pourtant.
— Je sais, dis-je en lui serrant la main. J’ai ressenti la même chose quand tu
as livré tes propres batailles.
Le feu passa au vert et on ne dit plus rien.
Je pensais déjà à l’entraînement du lendemain.
CHAPITRE
10
Mason
— Yo !
Je traversais le parking en direction du centre sportif quand je me retournai
pour apercevoir Logan derrière moi, dans son Escalade jaune. Il sortit un bras
par la vitre m’adressa un signe.
Je passai mon sac de gym sur l’autre épaule. Il était encore très tôt – pas tôt
genre Sam, mais pour moi, oui. Elle devait déjà en être à sa troisième course
avec l’équipe, tandis que ma journée n’allait commencer que dans une demi-
heure. Et je serais occupé jusqu’au soir – à faire de l’exercice, à suivre des
vidéos de matches, à soulever des poids. On y serait au moins jusqu’à quinze ou
seize heures. Le petit-déjeuner d’hier n’avait été que l’affaire d’une fois.
— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je. Tu as dormi à la maison, cette nuit.
— Oui, j’ai emmené Taylor et Sam à leur entraînement ce matin. Qu’est-ce
qu’on va faire avec ces deux filles ?
— Sam dit que cette bagarre ne concerne qu’elle.
Perdant son sourire, Logan m’adressa un regard entendu :
— C’est ça. Comme si on allait la laisser faire.
— Elle tient à ce qu’on ne s’en mêle pas.
— Attends, tu n’as vraiment pas l’intention d’intervenir ?
— Arrête !
Voyant mon sourire, il comprit et s’esclaffa :
— C’est bien ce que je pensais. Alors, on la joue comment ?
— D’abord, il faudrait en apprendre davantage sur toute la famille. Je n’aime
pas les gens qui menacent la mienne.
— Je me disais aussi : ça ne te ressemblait pas de jouer les petits copains
complètement passifs. On appelle papa ? Pour lui demander des informations sur
la famille de cette fille ?
J’hésitais. Nos relations avec notre père restaient tendues. Les discours
qu’on avait sortis à son mariage n’avaient été ni gentils ni respectueux.
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée de l’appeler.
Une pensée horrible me traversa l’esprit. Ce n’était peut-être pas si mal,
mais…
Logan plissa les yeux. À croire qu’il l’avait captée lui aussi.
— À quoi penses-tu ?
Si on ne s’adressait pas directement à notre père, qui pourrait le faire à notre
place ? Qui d’autre portait un intérêt particulier à Sam ? Qui avait juré de faire
tout ce qu’elle voudrait, sans chercher à imposer de conditions ? Je ne pouvais
pas. Impossible. Je détestais cette personne. Pourtant, elle avait prouvé qu’elle
pouvait se dévouer pour sa fille. Récemment.
— Mason ? insista Logan.
— Ann-Lise.
Il écarquilla les yeux.
— Quoi ? Putain, non ! Tu as perdu la tête ?
— Réfléchis. Elle peut perdre encore la tête, mais pas là. Elle fait toujours
tout ce qu’elle peut pour Sam.
— À commencer par la laisser tranquille.
— Elle peut nous aider à aider Sam. Ça suffit. Elle n’ira pas lui demander de
la remercier ni rien d’autre.
— Quand même… Comment compter sur cette barje ? Tu es sûr ?
Ce n’était pas l’idéal, mais…
— Je ne peux pas laisser papa fouiller dans la vie de cette fille et de sa
famille, pourtant, c’est là qu’on a le plus de chances de trouver des informations.
Ça vaut la peine d’essayer.
— Comment tu peux savoir si papa connaît ces gens ?
— Il faut vérifier. Si cette gamine a du fric, ce qui semble être le cas, il y a
des chances pour que papa connaisse sa famille.
— D’accord. Et quand on annoncera à Sam qu’on s’est occupé de ça dans
son dos ?
— On lui rappellera qu’elle en aurait fait autant pour nous.
— Mase !
Matteo attendait devant la porte. Je levai la main, me retournai vers mon
frère.
— C’est l’anniversaire de Nate cette semaine. On peut dire qu’on l’emmène
à Las Vegas.
— Autrement dit, Fallen Crest ?
Je hochai la tête.
— Il sera horriblement déçu, conclut Logan en riant.
— On pourrait toujours utiliser les relations de papa pour y aller ensuite ?
— Mason ! cria encore Matteo derrière moi.
— Vas-y, finit par dire Logan en levant le poing. Ton petit ami s’impatiente.
On se revoit plus tard.
Il s’éloigna en nous faisant un doigt d’honneur.
— C’est ton frère qui t’a amené ? demanda Matteo.
— Non, on avait juste un truc à se dire.
— Bon, mais n’oublie pas qu’on joue notre carrière, là. Pas de conneries !
Voyant que je le comprenais, il parut se détendre. Cependant, je me
demandais si le jeu en valait la chandelle.
Est-ce que devenir footballeur professionnel valait toutes les merdes que
j’avais commises pour protéger ceux que j’aimais ? Fallait-il que je devienne un
saint au contraire de ce que nous avions toujours été, Logan et moi ?
Je commençais à me dire que non.
CHAPITRE
11
Samantha
Cette nuit-là, je fus réveillée par une main qui m’effleurait la hanche et je
roulai sur le dos pour découvrir Mason penché vers moi. Il écarta ma fine
chemise, prit un de mes seins dans sa paume.
— Hé ! murmurai-je en lui glissant les doigts autour du cou.
Je saisis une poignée de cheveux.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Il sourit dans le rayon de lune qui lui dessinait une mystérieuse et superbe
silhouette. Peu importait qu’il soit déjà au-dessus de moi. De toute façon,
j’aurais eu envie de lui. J’ouvris un peu les jambes. Ses yeux s’assombrirent et il
me caressa la cuisse, remonta les doigts.
— Je ne suis qu’un connard égoïste pour te réveiller ainsi, dit-il en
m’embrassant dans le cou.
Cela m’envoya des frissons à travers tout le corps. Sa tête se releva mais il
ne chercha pas à atteindre mes lèvres. Sa main intensifia sa pression, mais ça ne
me suffisait pas encore. Il allait me taquiner, je le sentais à toutes ces petites
tentations qu’il s’amusait à provoquer en moi.
Je souris, attirai son visage vers le mien.
— Je n’aime pas quand tu joues comme ça avec moi.
— C’est vrai ?
— Non, soufflai-je en collant ma bouche sur la sienne.
Je tirai sur ses épaules, je voulais sentir tout son poids sur moi, poitrine
contre poitrine, nos lèvres collées. Quand il s’allongea enfin, sa main remua
entre mes jambes.
Il abaissa le visage sur ma gorge, enfila un doigt en moi.
Aussitôt me saisit la douleur du désir. Je remuai contre lui, lâchant ses
cheveux, grattant son dos de mes ongles.
Il enfila un deuxième doigt.
Je me crispai, me soulevai. Je voulais qu’ils s’enfoncent davantage. J’ouvris
la bouche, sur le point de protester, quand ils pénétrèrent plus loin.
— Mason !
Agrippée à ses épaules, je me délectais du mouvement de ses muscles tandis
qu’il promenait un pouce sur mon sein.
Les sensations se multipliaient alors que ses doigts sortaient pour
s’introduire à nouveau. Un troisième rejoignit les deux autres. Il continuait –
entrait, sortait, entrait, sortait. Et je remuais avec lui, chevauchant sa main. En
même temps, je cherchais ses lèvres car je voulais le goûter, moi aussi.
Ce fut lui qui trouva les miennes et sa langue se glissa sur la mienne. Alors
qu’il allait me faire jouir, je ne pouvais que me laisser entraîner, laissant les
vagues s’écraser en moi, l’une après l’autre. Après quoi, un nouveau supplice me
saisit.
Je voulais Mason en moi, tout de suite, sans chichis. Il ne se fit pas prier
longtemps. Je l’enveloppai de mes jambes et ce fut tout de suite la perfection,
sauf qu’il restait immobile.
Je lui caressai le visage.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je t’aime.
Je souris faiblement, m’écartant un peu pour l’attirer davantage.
— Moi aussi, je t’aime.
Ses lèvres se posèrent sur les miennes dans un doux et tendre baiser. J’eus
alors l’impression qu’il voulait me dire autre chose.
— Mason ? articulai-je en reculant pour le regarder.
Il ne répondit pas, les yeux clos, alors qu’il plongeait pour m’embrasser dans
le cou et se mettait à remuer. Le souffle court, je le sentis entrer plus
profondément et puis se retirer presque complètement, mais il s’arrêta, revint. Et
cela se poursuivit ainsi.
Je savourais.
Peu importait ce qui se passait dans nos vies, ces moments-là, ce moment-là
nous reconnectait toujours.
*
* *
Une heure plus tard, je m’étais presque endormie, blottie contre lui.
— Sam ? dit-il en reposant sa main sur ma hanche.
— Déjà ?
Mais je souriais. Je savais que ce n’était pas ce qu’il voulait. J’ouvris les
yeux, pour découvrir que les siens ne semblaient pas rieurs comme les miens,
mais sombres comme lorsque nous faisions l’amour. Un frisson me parcourut,
j’avais encore envie de lui. Ça m’allait bien. Je me redressai, m’adossai à mes
oreillers.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Ses mains englobèrent doucement ma poitrine.
— C’est l’anniversaire de Nate, ce week-end.
— Attends ! Tu me caresses les seins pour me parler de Nate ?
Il sourit. Ses doigts se crispèrent légèrement.
— J’ai toujours envie de te les caresser, chaque fois que je te vois et que je te
parle. De quoi que ce soit.
Je reculai encore, tout en riant un peu. Sa main retomba et je m’appuyai au
dosseret.
— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je en enveloppant ma poitrine sous
mes draps.
Ainsi, il ne pouvait plus me toucher les seins. Non pas que je veuille qu’il
arrête, mais je refusais d’associer ce geste à quelqu’un d’autre.
— On emmène Nate à Las Vegas.
Je penchai la tête de côté. Il disait une chose mais j’avais l’impression qu’il
se passait tout autre chose.
— Tu me mens, ou quoi ?
— Quoi ? Non.
Trop vite.
Je lui tapai la poitrine.
— Allez, dis-moi ce qui se passe ! Je vois bien quand tu mens. Je l’ai
toujours su depuis qu’on s’est rencontrés.
Son sourire s’adoucit et il se pencha pour m’embrasser.
— C’était une époque où j’avais encore l’avantage.
— Ah bon ? Parce que tu ne l’as plus ?
Je plaisantais. Presque.
— Tu crois donc que je l’ai toujours ?
J’esquivai son baiser en riant mais n’allai pas loin. Il me rattrapa, m’étendit
sous lui, essaya de m’embrasser mais je détournai encore la tête.
Je croyais ce qu’il avait dit. Il avait toujours l’avantage, et ça m’allait très
bien car il n’en abusait pas. C’était le chef, notre chef à tous, pas juste le mien.
Ça se passait entre lui, Logan et moi, et, dernièrement, ça s’étendait jusqu’à Nate
et Taylor. On était les Cinq Redoutables, et venait s’y ajouter un sixième
membre : Matteo. Il allait s’intégrer, c’était juste une question de temps.
Les lèvres de Mason se posèrent sur mon épaule, il murmura contre ma
peau :
— Tu crois que le jeu est faussé entre nous ?
Je ne respirais plus, tant j’aimais sentir ses mains sur moi, mais je
connaissais la réponse :
— Oui.
Il s’assit sur ses talons, entre mes jambes.
— Tu crois ? Vraiment ?
Je fis oui de la tête. Notre petit bavardage sexuel faisait place à quelque
chose de beaucoup plus sérieux
— J’ai tort de croire ça ?
— Non, souffla-t-il l’air troublé. Mais ça ne me plaît pas que tu ne nous
croies pas égaux. On l’est.
Je m’assis, posai les mains sur les siennes.
— Je ne disais pas ça pour t’ennuyer. On s’aime de la même façon tous les
deux, on se protège mutuellement, mais j’étais contente de te laisser mener la
danse. C’est ma faute, Mason.
— Pardon ?
— Ça vient de cette révélation que j’ai eue sur moi-même la semaine
dernière. J’ai fermé ma gueule. Pas parce qu’on ne m’écoutait pas, plutôt parce
que je n’ai pas pensé à le dire. Toi et Logan décidez pour nous et je sais que
vous nous protégez, mais je peux participer aux décisions moi aussi. Tout se
passe entre toi et lui. Vous vous planquez tous les deux de temps en temps, et je
ne suis pas dans le coup, ni Taylor d’ailleurs.
Il fronça les sourcils.
— Taylor ?
Il n’existait pas de véritable relation entre Mason et la copine de Logan.
C’était pourtant la première fois qu’il appréciait une petite amie de son frère,
mais je savais qu’il n’était pas près de l’inclure dans leurs conversations
sérieuses. Elle sortait pourtant avec Logan depuis presque un an, mais il en
faudrait davantage à Mason pour lui faire confiance, si cela devait arriver.
Je n’étais pas sûre qu’il puisse se fier à d’autres qu’à Logan et moi. Il était
comme ça.
Il me caressa la nuque.
— Alors je dois t’avouer quelque chose.
Je reculai. Sa main ne me lâcha pas, mais j’avais besoin d’espace.
— Quoi ?
Il parut hésiter.
— Qu’est-ce qu’il y a ? insistai-je.
J’avais raison. Il se passait quelque chose.
— Vous n’allez pas à Las Vegas ? Qu’est-ce que vous faites, en vrai ?
— On va à Fallen Crest.
— Pourquoi ?
— Parce que je voudrais demander à ta mère qu’elle intervienne auprès de
James.
Mon sang se glaça.
— Pourquoi ?
— Il me faut des informations sur cette fille de ton équipe. Je veux savoir si
mon père sait quelque chose.
— Tu vas passer par ma mère ?
Ça ne me paraissait pas cool du tout. Je m’arrachai à son contact pour me
réfugier au bout du lit, contre le dosseret, et ramenai mes genoux sur ma
poitrine, entre mes bras.
— Et tu allais me mentir là-dessus ?
— Je…
Évidemment. Il allait complètement me mentir, et je ne me serais doutée de
rien. Tout mon corps se figea.
— Mason, je…
— Sam.
Je descendis du lit. Je n’aimais pas ça. Il était minuit passé, on venait de faire
l’amour et, pourtant, il avait failli me mentir. Qui plus est au sujet de ma mère !
Ça ne lui ressemblait pas. Ce n’était pas l’homme dont j’étais tombée
amoureuse. Secouant la tête, je commençai à m’habiller.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Je ne savais pas quoi lui répondre, mes idées s’emmêlaient confusément
dans ma tête, j’avais juste envie de m’enfuir.
— Je n’arrive pas à croire que tu allais me mentir.
— Désolé, Sam.
J’attrapai mon pantalon, l’enfilai, échangeai ma veste de pyjama contre un
tee-shirt, saisis un sweat trop large que je brandis par la manche.
— Tiens, pour toi.
— Qu’est-ce que tu racontes ? s’étonna-t-il en s’approchant du bord du lit.
Il était nu mais parfaitement sûr de lui – à sa place, j’aurais pris le drap avec
moi pour me cacher. Pas lui. Il avait un corps splendide et séduisant, mais c’était
avant tout son autorité qui sautait aux yeux. Son assurance. Il ne se posait pas de
question. Il ne doutait de rien. Il n’avait sûrement jamais été intimidé de sa vie. Il
ne devait même pas savoir l’effet que ça faisait.
Ça me rendait jalouse.
Tout en enfilant mon propre sweat, j’expliquai :
— Quand on a commencé à sortir ensemble, tu as cogné Adam. Sans me
demander mon avis. J’aurais préféré que vous ne vous mêliez pas du tout de
l’Academy Elite, mais je comprenais. Vous le faisiez pour me protéger, sauf que
ça a fini par me coûter très cher. Et puis Logan a dévoilé qui j’étais en me serrant
dans ses bras au match de foot. Il ne devait pas se douter que je ne tenais pas à
révéler que je vous connaissais. Et surtout pas à Kate. Vous aviez monté un plan
pour régler son cas, avec vidéos et tout. Je n’étais pas au courant. Et il y a eu
l’histoire de la fraternité. Si vous m’aviez posé la question, je vous aurais dit de
ne jamais brûler leur maison. Non, mais tu te rends compte ! Brûler une
maison ? C’est dingue. Pourtant vous l’avez fait et tous ceux qui étaient au
courant semblaient d’accord.
À mesure que je parlais, de nouvelles récriminations me montaient à l’esprit.
Mais elles ne visaient pas Mason. Je ne lui en voulais pas.
Je m’en voulais à moi.
Il ouvrit la bouche et, à son expression, je devinai qu’il allait s’excuser. Je
levai la main :
— Ce n’est pas toi, dis-je d’un ton plus modéré. C’est moi. Je suis furieuse
de n’en avoir jamais parlé. J’ai été…
Qu’est-ce que j’avais fichu à m’accrocher ainsi à eux ? En espérant qu’ils ne
me quitteraient jamais ? Morte de peur à l’idée qu’ils m’abandonneraient comme
tous les autres ? Je poussai un soupir. Ils n’étaient pas du genre à vous plaquer.
Ils ne me feraient jamais ça.
Mason n’avait jamais cessé de proclamer que c’était pour la vie avec lui.
J’avais juste refusé de le croire. Je ne m’étais pas assez imposée pour me
faire entendre, alors qu’ils m’auraient certainement écoutée.
Le problème ne venait pas d’eux, pas de lui. Mais de moi.
— Désolée, il faut que j’y aille.
J’enfilai mes chaussures et me dirigeai vers le couloir.
Il me suivit.
— Où vas-tu ?
J’attrapai mon sac et mes clefs.
— Aucune idée, il faut juste que je bouge.
— Sam !
Je sortis, me dirigeai vers ma voiture.
Il s’arrêta sur le seuil de l’entrée.
— Sam !
Je me retournai, lui adressai un signe, puis m’assis au volant.
— Ça va aller, il faut juste que je réfléchisse un peu.
Mon sang bouillonnait, mes idées s’emballaient, j’étais au bord de la
panique, pourtant, j’avais dit la vérité. Le problème venait de moi. Il fallait que
je le règle.
Je démarrai sans avoir où j’allais.
CHAPITRE
12
*
* *
Mason était dans le salon lorsque je rentrai, une heure plus tard. Taylor avait
dû regagner sa maison, puisque c’était là qu’ils dormaient avec Logan, cette nuit.
Je regardai autour de moi mais, alors que Mason se levait de son canapé, je pus
constater qu’il était seul.
— Nate dort toujours ? demandai-je en déposant mon sac sur la table.
— J’ai réveillé Logan et Taylor, dit-il en se frottant les mains, mais c’est
tout.
— Elle est venue et on a parlé. Merci de ce que tu as fait.
— Bah, dit-il l’air hésitant. Normal.
Ce n’était pas normal de sa part. On s’exprimait à peine. On n’était même
plus sûrs l’un de l’autre.
Je trouvais horrible que ça nous arrive à nous. Mason qui d’habitude
contrôlait toujours tout. Lui, la tête pensante, celui qui se battait pour nous,
toujours trois pas en avant de ses ennemis… Tandis que là, cette frayeur que je
lisais dans son regard me rendait malade.
— Désolée, murmurai-je.
Il secoua la tête, vint vers moi, d’un pas encore hésitant, s’arrêta près d’un
fauteuil. S’il avait continué, je me serais jetée dans ses bras. Mais non. Il restait
là, à frotter les mains sur son pantalon.
— C’est moi qui devrais m’excuser, souffla-t-il. Je ne regarde jamais les
choses de ton point de vue. Et puis tu as raison. C’était toujours Logan et moi
qui décidions de tout, sans te consulter. Je me rends compte à quel point ça a dû
t’enrager. C’est ma faute.
— Non. J’étais brisée quand on s’est connus. Vous m’avez aidée à me
reconstruire, Logan et toi. Et c’est comme ça que tout a commencé entre nous.
Mais après, c’est resté pareil. Tu me protégeais, tu te battais pour moi, et je te
laissais faire. N’importe quelle fille aurait adoré ça. Rien de plus beau qu’un mec
qui vient vous sauver. Tu m’as offert ce conte de fées, mais je l’ai laissé trop
durer. Je suis censée trouver mon propre rythme pour marcher à tes côtés. Je n’ai
jamais essayé.
Je sentis mes larmes me couler, mais tant pis.
— Il faut que je me retrouve, maintenant, et ce n’est pas ta faute. Tu n’y es
pour rien. Je ne veux pas que tu te croies responsable de quoi que ce soit.
— Mais tu souffres.
Encore un pas. Il ne me rejoignait toujours pas.
— Ce n’est pas ta faute, répétai-je.
— Je ne sais pas comment t’aider.
Un autre pas. Il arrivait presque à portée de main. J’avais trop envie de le
toucher.
— Je sais, lâchai-je d’une voix cassée. Et je ressentirais la même inquiétude
à ta place.
Cette fois, il tendit la main. Je la saisis, l’étreignis.
— Je te demande par…
— Ne t’excuse jamais de vouloir me protéger. Jamais.
Je m’approchai de lui, sentant son bras pressé sur mon côté. Encore un pas et
je le frôlerais de tout mon corps. Je me retins, préférant juste goûter le plaisir de
l’instant.
— Si je peux t’aider, dis-le moi s’il te plaît.
— Bien sûr. Taylor a dit que j’étais en train de changer, et c’est vraiment ce
qui m’arrive.
— Elle a dit autre chose ? s’enquit-il avec un léger sourire.
— Qu’un jour je progresserais.
— Elle sait quel jour ?
— Je crois que personne ne le sait.
Il se passa une main dans les cheveux en soupirant.
— Ça devient nul, tu ne crois pas ?
— Si.
J’avais dit ça doucement, sagement, sans trop y réfléchir. Et puis mes yeux
se fermèrent tandis que je franchissais le dernier pas. Mon front se posa sur le
torse de Mason, sa main me prit la nuque, son pouce me caressa doucement.
— Je t’aime, Sam.
Je sentis ses paroles traverser sa poitrine.
— Je sais.
Là n’était pas la question.
CHAPITRE
13
Comme Taylor l’avait prédit, la course du matin fut difficile. Mais je gagnai.
Logan nous avait déposées, Taylor et moi, et il revint ensuite nous chercher.
On retourna à la maison et je les laissai faire la sieste tandis que je m’en allais
dormir dans ma chambre. Logan nous emmena de nouveau à quatorze heures, et
la deuxième course se déroula nettement mieux. Je gagnai encore.
Mason rentra le soir, après son entraînement. Et tout le monde traîna dans la
maison. Même Nate. Il devait sortir avec des amis mais il préféra rester. Logan
et Taylor étaient là, ainsi que Matteo, et deux autres joueurs de foot se joignirent
à nous.
Quelqu’un lança un film dans la salle du rez-de-chaussée et Logan déclara
qu’il était temps pour lui de se mettre au fourneau. Quarante minutes plus tard,
on eut droit à un nouveau buffet de grillades : steaks, hamburgers, poulet,
saucisses. Il alla même jusqu’à griller du tofu pour Taylor mais, alors qu’elle
l’embrassait sur la joue pour cette attention, elle attrapa un blanc de poulet.
Cette nuit-là, on fit l’amour avec une telle tendresse que je me sentis sur le
point de fondre.
Le reste de la semaine s’écoula comme d’habitude : Logan nous emmena à
nos deux courses. On dormit entre les deux. Le soir, Mason rentrait et tout le
monde restait à la maison. Matteo était accompagné chaque soir de deux mecs
différents. Le vendredi, bien entendu, la soirée eut lieu chez nous.
Quand je l’interrogeai sur le plan « secret » qui devait les mener voir maman
à Fallen Crest, Mason promit de ne rien faire sans me demander mon avis. J’en
fus soulagée. Si bien qu’on put consacrer la soirée du vendredi à fêter
l’anniversaire de Nate.
Du coup, ils invitèrent encore plus de gens.
Logan grilla assez de viande pour nourrir la ville entière. Les mecs
apportèrent des tonnes d’alcool et des fûts de bière, et les filles affluèrent. On
installa une cabine de DJ et, dès vingt-trois heures, la soirée explosa.
Je m’étais réfugiée sur les genoux de Mason, sur la véranda, avec Nate,
Logan, Taylor, Matteo et quelques autres lorsque Faith et Raelynn firent leur
apparition, chacune un verre à la main. Elles avaient dénoué leurs cheveux
brillants. Raelynn arborait un jean moulant et un débardeur blanc, comme Faith,
qui le portait cependant beaucoup plus court, dévoilant à moitié son ventre, au-
dessus d’une jupe longue. Je distinguai ses sandales plates et en conclus qu’il ne
lui manquait plus que quelques tatouages de henné sur les bras pour avoir l’air
d’une gitane.
— Vous êtes perdues ? lançai-je de ma place.
Mason me tenait toujours entre ses bras mais il dut se pencher pour voir à
qui je parlais. Les autres en firent autant et Logan fut le premier à râler.
— Elles doivent être perdues, conclut-il.
Là-dessus, il se leva, escalada la balustrade de la véranda pour atterrir juste
devant elles.
— Pas du tout ! rétorqua Faith surprise.
— Vous êtes dans une propriété privée, ajouta Logan en croisant les bras. La
prochaine fois, on mettra des pancartes vous interdisant d’entrer.
Plaçant les mains devant la bouche, il fit semblant de murmurer :
— En attendant, vous n’êtes pas invitées, et toi non plus, ajouta-t-il à
l’adresse de Raelynn.
— Pas la peine d’être mal élevé.
— Qui est la mal élevée, ici, pour entrer sans invitation ?
Faith se mit à rire, puis se tourna vers moi.
— J’ai entendu tant de trucs sur tes chiens de garde, et c’est tout ce qui se
passe ? Juste une petite menace de rien ?
Elle dévisagea Logan des pieds à la tête en plissant le nez.
— Je dois dire que c’est décevant.
Je faillis en rire. Faillis. Mais restai blottie contre Mason. Et toute la véranda
semblait partager mes pensées. Taylor secouait la tête avec un sourire mauvais.
Nate aussi. Les autres regardaient. Logan n’était pas du genre à ignorer un défi.
— Ah oui ? dit-il en reportant ses mains vers ses oreilles. Qu’est-ce que j’ai
entendu, là ? Tu me trouves « décevant » ?
Il se tourna vers nous.
— Mase ?
— Oui, dit Mason en se redressant sans me lâcher.
Les deux filles levèrent la tête et je croisai le regard de Faith où passa un
bref éclair d’émotion qui disparut aussitôt.
— De toutes les meufs que j’ai rencontrées, vous en avez entendu une seule
qui me trouvait « décevant » ? lança Logan.
— Fais quand même gaffe, le prévint Taylor sans toutefois bouger de sa
place sur le banc.
Logan la désigna sans la regarder.
— Vous voyez ? Juste là. C’est une petite amie satisfaite. Je n’ai jamais déçu
personne.
À son tour, il examina Faith avec une attention exagérée.
— Je n’en dirais pas autant pour toi. Le bouche-à-oreille du cross-country
laisse entendre que tu as été plutôt décevante, cette semaine. Tu pensais pouvoir
battre…
Ses yeux se portèrent sur moi avant de revenir vers elle.
Je me redressai lentement. Les bras de Mason se relâchèrent. Faith se raidit.
— Il fallait que je m’adapte. Ça ira mieux maintenant.
— C’est ça. Tu sais que Sam est très douée pour te botter les fesses.
— Comme je t’ai dit, ça va changer maintenant.
— Ça veut dire quoi ? lançai-je.
Je revis la même sombre émotion dans son regard, qui s’évanouit tout aussi
vite.
— Quoi ? demanda-t-elle d’un ton glacial.
— « Ça va changer maintenant. » Ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire que je sais comment m’entraîner. Et là je vais te battre.
Merci d’avance.
Je n’allais pas me laisser prendre à ce piège grossier.
— C’était la première fois qu’on me lançait un défi, reprit-elle. Il était
temps, quelque part.
À côté d’elle, Raelynn semblait estomaquée, mais elle ne parut pas la
remarquer, s’avançant si près de la balustrade qu’elle se retrouva presque sous
mes pieds.
— Grâce à toi, je vais faire des progrès, expliqua-t-elle. Et je vais te battre.
Je gagnerai, comme toujours.
— Tu crois ça ? dis-je en me levant. Et qu’est-ce qui se passe quand les
choses ne tournent pas comme tu veux ? Qu’est-ce que tu fais si tu n’arrives pas
à satisfaire tes ambitions ?
Elle leva les yeux au ciel.
— De quoi tu parles ?
— Je vais te battre. Comme toujours. Tu auras beau t’entraîner, tu auras
beau galoper, je resterai la plus rapide. Qu’est-ce que tu feras quand tu seras
forcé d’admettre que je suis meilleure que toi ?
Elle ne riait plus. Elle avait perdu toute son arrogance. Son regard noir se
posa encore sur moi et, de nouveau, apparut l’éclair d’émotion. Moins fugitif,
cette fois. Là, je saisis.
La jalousie.
Alors je compris. Elle savait que j’étais meilleure. Elle savait qu’elle ne
pourrait me battre.
— Tu comptes m’agresser physiquement ?
Je m’attendais à capter un rien de surprise, mais non. Ce qui ne fit que
confirmer mon idée : elle y avait déjà songé.
— Non, dis-je d’un ton sec, tu ne pourras jamais me distancer.
Je sentis des frissons me parcourir le dos, pas à cause d’elle, à cause de moi.
Je n’étais pas certaine d’avoir envie de savoir jusqu’où j’irais pour conserver
la seule chose qui m’ait jamais sauvée.
Car si j’étais en vie c’était grâce à la course.
Elle ricana mais capta ma froideur et, comme elle clignait des yeux, je
perçus un accent de défiance dans sa voix.
— Arrête de proclamer que je vais t’agresser ! Tu l’as déjà fait avant en
disant que j’allais attaquer ton amie…
Taylor bondit sur ses pieds pour venir me rejoindre.
Faith nous adressa un signe avant d’achever :
— Je n’ai jamais eu envie de faire un truc pareil.
— Ça vaut mieux pour toi. Tu nous agresses, on t’agresse. Tout ce que tu
nous feras te reviendra en pleine figure.
Elle serra les lèvres, haussa légèrement ses minces épaules, mais ne répondit
pas. J’avais néanmoins aperçu une lueur d’effroi dans son regard.
Raelynn brisa ce court silence d’un rire moqueur :
— Qu’est-ce qui te fait croire…
— La ferme, trancha Faith en l’attrapant par le bras. On s’en va. On n’est
pas invitées.
Logan les suivit des yeux un instant avant d’éclater de rire.
— Soit j’ai pissé dans mon froc, soit je viens de voir l’expulsion la plus
rapide de ma vie. Vous êtes trop chaudes, toutes les deux ! J’en suis encore tout
raide. Ma chérie ?
Il lança un clin d’œil à Taylor :
— Un petit coup vite fait ?
Elle gronda mais ne put s’empêcher de rougir.
— Tu es vraiment le mec le plus romantique que je connaisse. Comment tu
as pu rester célibataire jusqu’ici ?
Il escalada les marches pour venir lui prendre la main.
— Sam, lança Matteo en levant sa bière dans ma direction. Je dois te
féliciter.
Il se dirigea vers le feu suivi par tous les garçons qui se trouvaient avec nous
sur la véranda. Ils m’adressèrent chacun un signe, jusqu’à ce qu’un bras
m’encercle la taille. Je fermai les yeux en sentant le corps ferme de Mason
contre le mien, ses lèvres dans ma nuque.
— C’est ta façon de demander un petit coup ? dis-je.
Son autre bras m’enserra pour me garder à ma place, ses lèvres remuèrent
sur ma gorge avant d’atterrir au coin de ma bouche.
— Ce sera plus long qu’un petit coup, et je dois reconnaître que mon frère
avait raison : c’était chaud.
— C’est mon but dans la vie : laisser parler la diablesse qui est en moi pour
mieux t’exciter !
Il se pressa contre moi :
— Considère ceci comme un avant-goût de ce qui t’attend.
Je lui entourai la nuque en riant. Je vivais dans une merde pas possible, mais
jamais on n’avancerait en terrain miné tous les deux.
— Je peux te demander un petit coup ? soupirai-je en m’appuyant sur lui.
Son regard s’assombrit et il soupira :
— Je croyais que tu ne le demanderais jamais.
Comme il me soulevait par les fesses, je lui enfourchai la ceinture avec mes
jambes. Il m’emporta alors à travers la fête jusqu’à notre chambre, où on resta
toute la nuit.
*
* *
La maison était déserte lorsque je me réveillai, vers quatre heures du matin,
comme chaque fois que je voulais courir. Mon corps ne s’était pas encore
habitué au rythme du cross-country. Je ne voulais pas déranger Mason, si bien
que je me faufilai dans le couloir pour utiliser les toilettes du palier. J’entendis
parler dans la cuisine et préférai me déplacer sur la pointe des pieds, car j’étais
trop fatiguée.
— Tu es sûr ? demanda la voix de Taylor alors que je poussais la porte.
Logan était accoudé au comptoir, sa copine appuyée sur lui, en train de
téléphoner.
— On sait ce qui s’est passé ? insista-t-elle.
— Qui est-ce ? murmurai-je à Logan.
— Son père, articula-t-il.
Je m’assis sur une chaise déjà écartée de la table, glissai les mains sous mes
jambes pour les garder au chaud, et puis j’attendis.
Taylor écoutait en hochant la tête. Elle finit par soupirer :
— D’accord. Merci de m’avoir prévenue. Oui, moi aussi je t’embrasse, papa.
Elle raccrocha sans rien dire au début. Ses épaules retombèrent alors qu’elle
gardait son téléphone dans la main.
— C’était mon père, soupira-t-elle encore.
Logan se rembrunit.
Je sentis les battements de mon cœur s’accélérer. Ça s’annonçait mal.
Et sans nous regarder, ni lui, ni moi, elle expliqua :
— Il voulait m’annoncer qu’il y avait eu un accident de voiture. C’est
quelqu’un du campus qui l’a appelé.
Je m’attendais à l’entendre prononcer le nom de son ami Jason, ou d’un
membre de sa famille.
Mais là, elle se tourna vers moi :
— Raelynn est à l’hôpital. Un ivrogne a heurté sa voiture.
CHAPITRE
14
La vitre se brisa.
Bling !
Et puis ce fut le silence.
Je m’assis d’un bond dans le lit. Mason en fit autant. La pendule indiquait un
peu plus de quatre heures. Il sortit sans un bruit, prit son téléphone. Ce fut là
qu’on entendit un autre bruit. Comme un souffle, et puis un autre choc.
— Merde.
Je croisai le regard de Mason. Ce mot avait été à peine murmuré, mais on
l’avait tous les deux entendu. Il ne venait pas de nous. Quelqu’un d’autre se
trouvait dans la maison.
— Police, articula Mason en me tendant l’appareil.
Je le pris en soupirant, et dus fermer les yeux une seconde pour me calmer.
Quand je les rouvris, il se dirigeait vers la porte. Je l’y rejoignis, le cœur battant.
Je ne voulais pas qu’il s’en aille mais ne pouvais l’arrêter, de peur de faire du
bruit.
Alors qu’il se glissait dans le couloir, je me faufilai à l’autre bout du lit, pour
aller me réfugier dans la penderie, en fermai la porte et composai le 911.
Le cœur presque défaillant, j’entendis à peine l’opératrice.
— Police, à votre écoute ?
— Quelqu’un est entré chez nous, murmurai-je.
— Où êtes-vous ?
Je lui donnai l’adresse, mon nom et celui de Mason. Je lui dis tout ce que je
savais. J’ignorais si Nate était à la maison, pas plus que Logan ou Taylor. Elle
me dit de rester au téléphone et de ne pas quitter la penderie.
Ce fut là que je raccrochai.
Je n’allais pas laisser Mason tout seul. Je mis mon téléphone en mode
silencieux et le rangeai dans ma poche. Mason tenait quelque chose à la main
quand il était parti. Je ne savais pas si c’était un pistolet mais je regrettais
soudain de ne pas avoir pris de cours de maniement des armes à feu lorsque
Logan me l’avait suggéré. Je n’aimais pas ces choses-là.
Là, je commençais à changer d’avis.
Les mains tremblantes, je transpirais malgré le froid. J’avais peur, d’abord et
avant tout de ne jamais revoir Mason, ce qui était pire que quoi que ce soit
d’autre. Cela me permit juste de me déplacer dans le couloir, jusqu’à ce que
l’aperçoive, debout devant le placard de l’entrée, non loin de l’escalier. À cet
instant, j’entendis un troisième coup, à l’étage, cette fois. Je compris alors que
c’était l’endroit le plus proche où il pouvait se tenir sans risquer d’être vu.
Je me dirigeai vers le salon mais Mason m’aperçut et me fit signe de
retourner vers la chambre.
Je ne réfléchissais plus, je regagnai la penderie, le téléphone à la main. La
porte se referma. J’étais à l’abri et les flics allaient arriver.
Sauf que ce ne fut pas du tout ce qui se passa dans la réalité. Je me voyais
encore, toujours immobile, alors que Mason essayait de me faire repartir.
Et moi je faisais non de la tête. Je ne voulais pas partir.
Quatrième choc au-dessus de nos têtes. Des pas.
Quelqu’un quitta une chambre pour en ouvrir une autre.
— Merde.
Deuxième murmure d’une voix que je ne connaissais pas.
Mes genoux se mirent à trembler. Heureusement, ça ne faisait pas de bruit,
car je ne pouvais les en empêcher. La fille qu’ils portaient demeurait pétrifiée sur
place.
Elle ne pouvait rien faire.
Tout juste lever les yeux.
En haut, la personne remua encore. Sans plus chercher à se cacher.
Ouvrant des tiroirs.
Jetant des affaires par terre.
Une porte se ferma, une autre s’ouvrit.
Une lumière apparut, pour aussitôt disparaître.
Quelqu’un se trouvait dans la salle de bains.
Qui retourna dans le couloir.
Je me regardais et je voyais les pensées tourbillonner dans la tête de cette
fille, son front se plisser. Elle se mordait les lèvres, si fort qu’elle les fit saigner.
Sans s’en rendre compte.
Je regardais tout ça sans pouvoir lui (me) dire d’arrêter.
Voilà longtemps qu’elle avait cessé de s’écouter.
La personne entra dans une chambre, puis dans une autre. Seuls Logan et
Nate en avaient une là-haut. La personne passa devant la salle de bains. La
dernière porte était celle d’une penderie.
Les pas continuèrent.
Sans s’arrêter à la penderie.
Ils descendaient l’escalier.
Ils arrivaient dans notre direction – Mason et la fille pétrifiée.
L’alerte retentissait en moi mais je ne pouvais rien dire. Ni rien faire.
Jusqu’à ce que Mason lève les mains et qu’un rayon de lune scintille sur un objet
de métal.
Une arme à feu.
Il la brandissait de ses deux mains, bien planté sur ses jambes. Les pas
s’arrêtèrent en haut de l’escalier. Soudain, des lueurs rouges et bleues
scintillèrent dans le salon. D’abord petites et de plus en plus envahissantes.
Un juron retentit en haut, et des pas résonnèrent dans l’escalier.
En moi, tout s’était arrêté. Mon cœur. Ma respiration. Mes pensées. La fille
écarquillait les yeux, trop épouvantée pour pouvoir émettre un mot.
Les doigts de Mason remuèrent et il retira la sécurité.
Des sirènes retentirent. On entendait les flics approcher. Les véhicules
s’arrêtèrent de l’autre côté de la porte. Elle entendit des pas de course, des gens
qui venaient à leur aide, précis, vigoureux, bien différents de ceux de l’intrus qui
avaient paru hasardeux, de moins en moins hésitants, comme certains d’être les
seuls dans la maison.
Grave erreur.
Tout se passa en une seconde. Mason était adossé à la porte du placard. Les
flics allaient entrer en trombe et la porte d’entrée le heurterait. L’intrus
descendait et il se trouverait juste là, sous le feu des flics.
Si Mason tirait, ce serait de la légitime défense.
Si les flics tiraient… ils n’en auraient peut-être pas besoin.
Il fallait que Sam fasse quelque chose. Je devais faire quelque chose.
Rassemblant le reste de mes forces, je m’arrachai à ma paralysie, interdis à
mes genoux de vibrer, à mes mains de trembler. D’un seul coup, j’étais là. Je
sentais le froid du salon, je percevais avec une totale acuité que quelque chose de
terrible allait arriver, quelque chose qui changerait nos vies.
— Mason, arrête !
Ma voix venait de s’arracher à sa prison.
L’intrus s’immobilisa dans l’escalier, tourné vers moi. Puis il vit Mason.
Et jura.
Les flics frappaient à la porte.
— POLICE !
Mason remit la sécurité puis fixa l’intrus et tous deux passèrent à l’action.
Mason me lança le pistolet avant de se jeter en avant.
L’intrus essaya de sauter par-dessus la rampe pour atterrir juste là où je me
trouvais.
J’attrapai l’arme à l’instant où les deux mecs se rentrèrent dedans.
La porte s’ouvrit.
Pistolets, lumières et cris emplirent le salon tandis que quatre flics entraient
en trombe. Deux attrapèrent Mason en le faisant reculer.
— Il habite ici ! hurlai-je.
Les deux autres saisirent l’intrus et le plaquèrent contre le mur.
— Sam !
Mason essayait de se dégager.
Là, je me rendis compte que j’avais une arme dans la main. Je la glissai dans
ma poche. Le poids déforma mon pantalon de pyjama, alors j’essayai de le
remonter et de le retenir sous ma main.
— Je vais bien ! criai-je.
Je vais bien.
Je vais bien.
Je ne cessais de me le répéter.
Je n’allais pas bien.
— Lâchez-moi. Elle a peur.
Un agent hocha la tête et l’autre lâcha Mason, qui se précipita vers moi. Je
me retrouvai dans ses bras et on se retourna ensemble.
Les flics allumèrent et l’un d’eux ôta la cagoule de l’intrus.
— Adam ?!
CHAPITRE
18
C’est hallucinant.
Je ne cessais de me le répéter en secouant la tête. C’était de la folie. Adam
Quinn qui était entré par effraction dans notre maison, et pas celle de Fallen
Crest. Non, il était venu jusqu’ici, à Cain. Pourquoi visait-il cette demeure, au
juste ? Il dit aux flics que c’était un canular.
Mason et moi nous étions habillés, tandis que dans le salon, la police
interrogeait toujours Adam. Celui-ci en vint à lui lancer :
— Pas vrai, Mason ? On est en pleine guerre de canulars. C’est tout.
L’enfoiré voulait qu’on le couvre.
J’allais m’écrier tu rigoles ? mais Mason me prit la main pour me faire taire.
— Ouais. Juste un canular idiot. C’est tout.
Le flic abaissa son bloc-notes.
— Vous ne voulez pas porter plainte ?
— Non…
Mason avait soufflé ça bien calmement, les yeux fixés sur Adam, mais je le
sentais vibrer de colère, à m’en faire frissonner. Il savait ce qu’il allait lui faire,
sans passer par les voies légales.
— Holà !
On entendit des bruits et une voix retentit dans l’entrée.
— Mason ! lança Logan en lui adressant un signe.
La police l’empêchait d’entrer.
— J’habite ici ! insista-t-il. Dis-leur que je peux entrer.
— Moi aussi, ajouta Nate en passant la tête.
— Oui, approuva Mason. C’est mon frère et mon meilleur ami. Ils habitent
ici aussi.
Le flic indiqua l’escalier d’un geste :
— Ce sont eux qui occupent les chambres du haut ?
— Oui.
— Les chambres qu’inspectait ce monsieur, ajouta-t-il en désignant Adam.
Il rangea son bloc-notes en soupirant.
— Et je parie que ces messieurs ne sont pas au courant de votre petite
« guerre des canulars », c’est ça ? Ils ne voudraient pas porter plainte, par
hasard ?
Adam ferma les yeux et se cacha la tête dans les mains. Il était entièrement
vêtu de noir, armé d’une torche, que les flics avaient confisquée, ainsi que sa
cagoule.
On laissa entrer Logan et Nate, suivis de Taylor. Mon frère se précipita vers
Adam.
— Qu’est-ce qui te prend, connard ?! J’aurais pu être là, et Taylor aussi.
Adam rouvrit les yeux et leva les mains comme pour se rendre, avant de se
tourner vers Mason :
— C’était juste un canular.
— C’est ça, railla Logan. Parce qu’on est en pleine guerre des canulars !
N’importe quoi !
Pourtant, il se tourna vers son frère :
— Tu étais au courant, toi ?
— Oui, dit Mason avec un demi-sourire. Et je ne devais pas le dire, ça faisait
partie du jeu.
— C’était même le clou, marmonna Logan dans un rire forcé.
Cependant ses yeux étincelaient de colère. Il balança un dernier regard noir
vers Adam, puis entraîna Taylor par le bras.
Les flics dirent qu’ils avaient quelques questions à lui poser, ainsi qu’à Nate,
mais qu’ils devaient d’abord inspecter leurs chambres. Taylor les suivit
puisqu’elle vivait là à mi-temps. Quand ils eurent constaté que rien ne manquait,
ils regagnèrent la cuisine pour s’entretenir avec la police tandis que Mason
s’asseyait près d’Adam sur le canapé. Je l’y rejoignis mais pas trop près… Les
bras croisés, Mason parla à mi-voix pour que le flic resté dans le salon ne
l’entende pas.
— Qu’est-ce que tu foutais ?
— Ça ne peut pas attendre qu’ils s’en aillent ? Après, je te dirai tout.
— Réponds maintenant.
Adam laissa échapper un autre soupir puis se passa une main sur le visage.
— Bon. Vous êtes au courant pour mon père. C’est à cause de vous qu’il a
été arrêté.
Mason savait forcément puisque c’était lui qui avait trouvé la preuve
l’accusant.
— Mon père voulait envoyer une équipe vérifier si vous aviez autre chose
contre lui. Vous êtes entrés dans la datcha et la sécurité a prouvé que vous aviez
également visité le garage. Il y avait quelque chose là-bas que ses hommes n’ont
pas retrouvé.
L’air soucieux, Mason me lança un regard en coin. Il ne m’avait pas trop
raconté sa visite dans cette maison. Je savais qu’il avait copié les dossiers de
l’ordinateur, cependant, selon lui, c’était tout ce qu’il y avait trouvé. L’air
toujours aussi impénétrable, il se tourna vers Nate et Logan, mais je savais déjà
qu’il n’avait rien d’autre. Si quelqu’un était entré dans ce garage, ce n’était pas
lui.
Néanmoins, il se contenta de répondre à Adam :
— Et il allait envoyer une « équipe » ?
— Oui, c’est pour ça que j’ai proposé d’y aller. J’avais peur qu’ils ne fassent
du mal à quelqu’un s’ils se laissaient surprendre.
Et Adam se tourna vers moi avant d’ajouter :
— Je ne voulais pas qu’ils blessent quelqu’un.
Captant son regard, Mason se rembrunit.
Quant à moi, je mis un certain temps à saisir. Adam qui s’inquiétait pour
moi ? Je m’emportai :
— Arrête ! Ne fais pas comme si tu t’inquiétais pour moi. Tu sais que c’est
par pure loyauté envers moi que Becky nous a donné l’enregistrement complet
de Mason. Alors qu’est-ce que tu fiches là ? Tu voulais me punir ? Parce que
Becky t’a lâché et que tu m’en crois responsable ?
— Contrairement à la triste opinion que tu as de moi, je n’ai jamais cessé de
penser à toi.
Pourtant, son visage n’exprimait rien. Aucune réaction. Il ne détourna pas les
yeux, ne les écarquilla pas. Rien.
Je m’éloignai en marmonnant :
— Je ne crois pas un mot de ce que tu dis. Tu as déjà prouvé à quel point tu
pouvais être menteur, malhonnête.
— Ni plus ni moins que vous tous ! rétorqua-t-il. Comme si vous ne
cherchiez pas à protéger les vôtres ! C’était tout ce que je faisais. J’ai bien
envoyé l’enregistrement pour discréditer Mason, afin d’aider mon père. C’est
tout. Je n’avais aucune intention de vous faire du mal.
— Ça aurait pu briser ma carrière de foot.
— Putain, le pauvre mec… Alors à la place tu vas devoir te contenter de
gérer les millions de ton papa ? Je te mets à ce point dans la merde ? Tu dois
rentrer dans le rang et te conduire comme un petit saint pour ne pas te faire virer
de ton équipe ? J’ai un scoop pour toi, Mason : tu n’es pas un saint. Je parie que
ça te tue de devoir jouer les citoyens modèles. Tu me foutrais bien la raclée,
comme le fait si bien ton frère, sauf que tu ne peux pas, parce que si c’est
enregistré sur une vidéo ou s’il y a des témoins… adieu ta carrière de footeux.
Remets-toi, mon pote. Tu ne joueras jamais à la NFL et tu le sais très bien. C’est
juste que tu ne veux pas l’admettre.
— Il y a un problème, ici ? demanda le flic au bloc-notes en sortant de la
cuisine.
Logan, Taylor et Nate le suivaient.
— Pas de problème, assura Mason sans quitter Adam des yeux. Tout va
bien.
— Parfait. Vous m’assurez tous que ceci n’était qu’un canular idiot. Si vous
vous apercevez qu’un objet a disparu, appelez-moi. Nous arrêterons le coupable.
Il nous tendit une carte à chacun.
— Pourrions-nous vous déposer quelque part ? demanda-t-il à Adam.
Celui-ci regarda autour de lui et s’éclaircit la gorge.
— Non. J’ai ma voiture. Merci.
— Très bien. Dans ce cas, nous pouvons y aller.
En quittant la maison, il se mit à parler dans sa radio.
Peu après, toutes les voitures étaient parties et le calme revint, comme avant
que la vitre se brise.
Logan regarda Mason.
Nate regarda Mason.
Tout le monde guettait la réaction du chef mais Mason se tourna vers moi.
— Tu voulais faire partie…
Mon cœur se serra, mais je savais ce qu’ils voulaient faire. Mason ne pouvait
laisser passer ça. Il aurait lâché la vidéo, mais pas ça. Je m’approchai d’Adam :
— Tu aurais autre chose à nous dire ?
— Non, maugréa-t-il en se frottant le front. Pourquoi ?
— Tu es vraiment venu chercher un truc pour ton père ?
Sa main retomba sur le côté.
— Je te l’ai dit, Sam. Je suis venu pour que mon père n’envoie pas une
équipe à la place. Ces mecs sont du genre à balayer tout ce qu’il y a sur leur
chemin, personne ou objet. Ils vous auraient fait du mal.
— Du moins ils auraient essayé.
Adam se tourna vers Mason.
— Quoi ? demanda-t-il en nous interrogeant du regard.
Quand il croisa ceux de Logan et de Nate, il changea d’expression, comme
s’il les découvrait pour la première fois.
— Qu’est-ce que vous allez faire ?
— Adam, commença Logan. Tu nous prends pour qui, au juste ? Tu crois
qu’après t’être introduit chez nous on allait te laisser repartir avec une petite tape
dans le dos ? Tu n’es pas con à ce point.
Cette fois, la peur apparut dans son regard.
— Sam, non…
Mason s’interposa :
— Tu t’en es tiré une fois, mais c’est fini.
— Vous rigolez, là ?
Il fit mine de se lever mais Nate le repoussa à sa place, gardant la main sur
son épaule. Mason se tourna vers moi :
— Sam ?
Il demandait la permission. J’acquiesçai de la tête.
— Il est à vous, dis-je tranquillement.
Après quoi je pris Taylor par la main et quittai la maison. On entendit Adam
crier :
— Qu’est-ce que vous foutez ? Allez… arrêtez !
Taylor s’arrêta en chemin, se retourna, l’air soucieux.
— Qu’est-ce qu’ils vont lui faire ?
— Tu as tes clefs ?
— Oui, dit-elle en tapotant son sac.
— Alors on va au restau. Ils font ce qu’ils ont à faire.
Elle garda l’air soucieux en se mettant au volant et en démarrant. Elle n’avait
pas l’habitude. Mais si vous touchez l’un de nous, on vous le rendra, c’était notre
devise. Je l’avais promis à Faith, et c’était ce qui se produisait en ce moment.
On était comme ça.
CHAPITRE
19
Mason
Je dis juste deux mots :
— Tenez-le.
C’était le signal. Adam essaya bien de s’enfuir, en vain. Logan et Nate lui
tombèrent dessus en une seconde. Ils le plaquèrent contre le mur et je changeai
de place avec Nate. Je me plantai devant Adam tandis que Nate s’en allait fermer
portes et fenêtres, tirer les rideaux. Personne ne verrait ce qu’on allait faire.
Adam ouvrait des yeux fous. Il essaya de se libérer de Logan à coups de
pied, mais on le gifla pour qu’il cesse de bouger.
— Que… qu’est-ce que vous allez faire ?
Logan ne dit rien. Nate non plus.
C’était mon tour de parler.
— D’après toi, Quinn ?
Ce qui fit ricaner Logan.
Nate éteignit toutes les lampes, à part une petite dans un coin. Après quoi il
revint prendre ma place. Je reculai, les bras croisés. Adam ne se débattait plus. Il
demeurait totalement immobile et attendait, en nous regardant.
— Tu ne trouveras pas de point faible en nous, si ce que tu cherches. Tu
crois que mon frère ou mon meilleur ami vont se retourner contre moi ?
Adam déglutit. Des gouttes de sueur se formaient sur son front.
— Lâche-moi, Mason. Je ne dirai rien, juré.
Logan rit encore, sans faire de commentaire. C’était de nouveau mon tour.
— Et qu’est-ce que tu pourrais dire ? Que tu as brisé une fenêtre pour entrer
ici ? Les flics t’ont demandé si tu voulais partir. Tu es resté de ton plein gré. Ce
sera consigné dans leur rapport. Et je parle juste de ce soir. Sans compter que tu
as envoyé à la police de Fallen Crest une vidéo destinée à me faire arrêter, et ta
propre fiancée…
— Ex, corrigea Logan. Elle l’a largué.
— Ton ex-fiancée m’a innocenté. Quoi que tu dises, tu auras juste l’air
d’avoir encore voulu me piéger. Tu as déjà essayé une fois. Sans mentionner
Caldron qui a déclaré publiquement que ton père le payait pour s’en prendre à
Samantha, cette fille à laquelle tu penses tout le temps, soi-disant. Quoi que tu
dises, ça te retombe toujours dessus.
— Et alors ? Vous allez me tabasser pour ça ?
Je fermai le poing. J’avais déjà les articulations contusionnées par le
football.
— Peut-être, dis-je en m’avançant.
Sans un mot, Logan et Nate reculèrent. Je me trouvais à quelques
centimètres d’Adam.
— Qu’est-ce que tu faisais ici, en fait ?
— Je te l’ai dit.
— Non, ça c’était des craques. Nate, va voir en haut s’il n’a pas déposé
quelque chose.
— Je ne ferais jamais un truc pareil ! protesta Adam.
Sans relever, Logan me demanda :
— Tu crois que c’est pour ça qu’il est là ?
— Va vérifier ton ordi, au cas où il aurait pu y entrer.
— Tu crois ça ? lâcha Logan en jetant un regard sur Adam.
Si ce connard esquissait un geste, j’aurais une excellente excuse pour le
frapper.
— J’en suis sûr, insistai-je.
— Je n’ai rien déposé du tout, assura Adam. Juré, Mason.
— Alors qu’est-ce que tu fais là ?
— Parce que mon père…
— Jamais de la vie ! m’écriai-je. Ton père n’embaucherait pas des hommes
de main pour venir ici, quitte à nous tabasser si on les dérangeait. S’il faisait ça,
ce serait la guerre entre lui et mon père. Ce serait négatif pour son dossier et, si
tu es vraiment là pour l’aider, tu le sais très bien. Mon père embaucherait les
meilleurs enquêteurs pour trouver le fin mot de l’histoire, et il retournerait cette
information contre le tien.
Adam voulut protester, mais, voyant que je n’avais pas l’intention de bouger,
se mit à rire. Il y avait là un certain accent de vérité. Je me détendis. On allait
peut-être aboutir à quelque chose. Adam leva les yeux au ciel.
— C’est bon, laissa-t-il tomber. Je ne peux pas vous sacquer, tous les deux.
Oui, je suis venu déposer quelque chose ici, mais je ne voulais pas toucher Nate
ou Logan. Je cherchais votre chambre. Je croyais qu’elle était là-haut.
— C’était quoi ?
— Un virus. Que j’allais charger sur ton ordinateur.
— Tu l’as sur toi ?
— Oui, dans ma poche droite.
— Les flics t’ont fouillé. Ils ne l’ont pas pris ?
— Si, mais ils me l’ont rendu. Ça ne ressemble pas à une arme ou à de la
drogue.
Je ne bougeai pas. Il haussa un sourcil.
— Tu ne vas pas le prendre ?
— Si, mais je veux d’abord savoir ce qu’il provoque.
— C’est juste un bug qui me donne accès à tous tes dossiers sans que tu t’en
aperçoives. Tes e-mails. Tes comptes. Tes papiers. Tes réseaux sociaux. Voilà,
ça me permet d’entrer dans tout ce que tu as pu ouvrir sur ton ordi.
— Et qu’est-ce que tu allais faire de ces infos ?
— N’importe quoi. Je voulais te pourrir la vie.
Logan redescendait l’escalier et Adam leva les yeux vers lui.
— Je te crois quand tu dis que tu vas faire du droit rien que pour me torturer.
Tu m’as déjà pourri la vie, dès le lycée, et tu as continué à mesure qu’on
grandissait. Maintenant, on va être des adversaires en tout. Quoi que tu fasses, ce
sera toujours toi contre moi. J’ai juste voulu commencer le premier et te salir
autant que possible.
Logan plissa les paupières mais ne dit rien. C’était à moi de répliquer. Nate
descendit à son tour, en annonçant :
— Rien trouvé.
— Déshabillez-le, dis-je. Je veux savoir ce qu’il peut avoir apporté avec lui.
Adam leva encore les bras :
— Ça va, les gars…
Ils l’attrapèrent et, peu après, il se retrouva nu comme un ver au milieu du
salon, tenant un coussin devant lui. Logan fouilla son pantalon, en retourna les
poches, tandis que Nate attaquait sa chemise. Ils jetèrent sur la table un trousseau
de clefs, une clef USB et de la monnaie.
Logan brandit un préservatif.
— Attends, tu avais l’intention de violer quelqu’un ? Je t’en prie, dis oui,
que je puisse te taper dessus !
Tremblant de froid, Adam serra le coussin contre lui.
— Non. C’est juste qu’on ne sait jamais. J’avais l’intention d’aller voir
Becky ensuite.
— Ah ! Trop chou. Tu allais violer ton ex-fiancée à la place ?
— Non ! Ta gueule ! J’allais… pas la violer. Sûrement pas. Elle m’aime et
j’espérais pouvoir la faire changer d’avis. C’est tout. Juré.
Nate jeta la chemise par terre.
— Je ne trouve rien.
Je désignai les chaussettes et les chaussures d’Adam.
— Ôte-les.
— Quoi ? Tu rigoles ?
— Allez ! insista Logan en joignant ses mains qui tenaient toujours le
pantalon. Je t’en prie ! Refuse. Donne-nous cette excuse !
— Je suis à poil !
— Les chaussettes !
Adam se mit à ronchonner mais, comme Logan et Nate s’avançaient vers lui,
il recula vers le mur.
— C’est bon ! J’y vais. Arrêtez !
Il tendit une main vers eux, puis se mit à délacer sa chaussure. Il les enleva
l’une après l’autre, les envoya vers la pile de ses vêtements, suivies des
chaussettes. Le tout sans lâcher l’oreiller qu’il tenait toujours devant lui.
— Là, vous êtes contents ?
— Si tu crois qu’on fait ça pour te voir tout nu, tu te fourres le doigt dans le
cul. Tu sais, ma copine a un ami. Je pourrais te présenter ? Encore qu’à mon
avis, Delray ferait mieux l’affaire.
— Va te faire foutre !
Achevant de fouiller les poches, Logan jeta le portefeuille sur la table puis
lança le pantalon sur la pile.
— C’est ça le truc, commenta-t-il. Tu pourrais te faire foutre avec Delray,
mais je crois qu’il a mieux à faire. Il court avec des barons du crime, pas avec le
mec qui pourrait lui servir de salope en prison… Si tu vois ce que je veux dire.
Adam ne répondit rien.
Je savais que Logan attendait mon feu vert. Il avait visiblement quelques
idées en tête, à commencer par brûler les merdes. Comme je hochais la tête, il
s’exclama :
— Ouais !
Il attrapa les vêtements et les emporta.
— Hé… Où est-ce qu’il va ?
Adam voulut le suivre mais je le ramenai à sa place.
— Reste là.
— Mais… mes fringues.
— Qui t’a dit que tu pourrais les porter ailleurs qu’ici ?
— Mais…
Là, il parut comprendre et laissa tomber l’oreiller en déglutissant.
— Tu rigoles…
Ce fut Nate qui s’esclaffa derrière moi :
— Au début, c’était drôle. Maintenant ça devient vexant. Après toutes les
raclées qu’on a mises, tous les gens qu’on a affrontés, tu croyais qu’on allait te
laisser repartir indemne ? Tu nous connais mieux que ça ! Il ne t’est jamais rien
arrivé depuis le lycée ?
— Mais…
— Arrête avec tes mais, gronda Nate. Ça devient lassant.
Une boule de feu jaillit dans le jardin. Ce devait être Logan qui avait arrosé
les vêtements d’essence et venait d’y jeter une allumette.
— Fini les fringues, murmurai-je en regardant Logan rentrer.
— Elles ont bien cramé, commenta mon frère. Je les ai jetées dans le foyer.
T’inquiète, elles seront bientôt réduites en cendres. Qu’est-ce qu’on fait,
maintenant ?
J’avais envie de frapper Adam, mais s’il n’esquissait aucun geste contre moi,
je n’aurais aucune excuse. Brûler ses vêtements, c’était une chose, lui mettre une
raclée c’en était une autre. Je ne pourrai le justifier, si bien que je finis par
lâcher :
— Laissez-le s’en aller.
— Dommage grommela Logan, j’avais envie de m’amuser un peu. Mon
pauvre Adam, tu as bien fait de jouer les chochottes, ça t’aura évité quelques
bleus.
Là-dessus, il me lança la clef USB.
— Hé !
Je la rangeai dans ma poche, les yeux fixés sur Adam.
— Arrête de nous prendre pour des cons. C’est toi le taré.
— Ça va, les gars…
Il voulut récupérer ses clefs sur la table mais Logan les envoya à Nate, prit le
portefeuille, en sortit le liquide, examina le reste.
— Rien là-dedans, à part des cartes de crédit, sa carte d’identité et son
permis.
— Laisse les cartes de crédit et l’argent. Brûle le reste.
— Quoi ?! rugit Adam.
Je le plaquai brutalement contre le mur.
— Sauf si tu veux te battre pour les récupérer ?
Il recula, son oreiller toujours devant lui.
— Bande de connards.
Ce qui fit marrer Nate. Il se dirigea vers la sortie, détacha une clef du
trousseau.
— Pourtant, c’est toi qui es entré par la fenêtre.
— Qu’est-ce que tu fabriques ?
— D’après toi ?
Il lança le trousseau d’Adam aussi loin qu’il le put.
— On habite près d’un bois. Ces saloperies vont s’y cacher.
Puis il revint, balança une claque dans le dos d’Adam.
— Je te souhaite bien du plaisir pour rentrer chez toi.
Il ne restait rien à part le portefeuille. Logan le lui lança, avec les cartes de
crédit et l’argent. Adam l’attrapa au vol, laissant tomber le coussin au passage.
Alors qu’il se penchait pour le ramasser, je l’envoyai promener d’un coup de
pied, puis désignai la porte.
— Va te faire foutre.
— On le laisse vraiment partir sans une raclée ? s’enquit Logan.
Adam s’arrêta, comme s’il attendait lui aussi la réponse.
— Fous le camp ! lançai-je. Avant que je change d’avis.
— Oh, attends ! dit Nate en brandissant la clef qu’il avait détachée du
trousseau. On va laisser ta voiture dans une station-service. Pas besoin de revenir
la chercher ici.
Adam se rendit vers la porte, en tourna la poignée.
— Je vous déteste.
— Pas tant que nous, répondis-je. Remets les pieds ici et tu n’auras pas
autant de chance.
Adam sortit et, dès que la porte se fut refermée, Logan râla :
— Pourquoi on ne lui a pas cassé la gueule ?
— Parce que ça, ça n’éveillera pas les soupçons. Alors que si on l’avait
tabassé, il aurait pu porter plainte.
— Tandis que si on le largue tout nu dans la nature, ils ne pourront rien
dire ?
Je haussai les épaules. Ils n’iraient pas jusque-là.
— Tu appelles qui ? s’enquit Nate.
— Un flic, ami du père de Sam. Garrett passe l’été ici. Il m’a fourni les
noms de quelques personnes à appeler en cas de besoin. Ce mec sera sûrement
intéressé d’apprendre qu’un type est sorti à poil de chez nous, celui-là même qui
s’était introduit par effraction un peu plus tôt.
— Excellent ! pouffa Logan.
Il alla brûler le reste des affaires trouvées dans le portefeuille d’Adam.
— Logan ! lançai-je. On lui fera sa fête une autre fois.
— Je veux ! Il mérite un petit souvenir.
Il n’y couperait pas.
CHAPITRE
20
Samantha
Qu’on me traite de pétasse revancharde, rien à fiche.
Mais, lorsque Mason me raconta ce qu’ils avaient découvert sur Adam et ce
qu’ils lui avaient fait, j’en rajoutai une couche. J’appelai Becky pour lui raconter
comment Adam s’était pointé chez nous avec l’intention d’aller la voir ensuite
pour « se réconcilier ». Je lui parlai du préservatif, car toute fille adore savoir
qu’elle va forcément dire oui. Après quoi, je précisai qu’il n’avait pas fait que
« passer » à la maison, mais qu’il s’y était introduit par la fenêtre car il voulait
installer un maliciel dans l’ordinateur de Mason pour pouvoir l’espionner. Avant
de raccrocher, je conseillai à mon amie de ne jamais le laisser approcher le sien.
Maintenant que je repensais à la colère froide dans laquelle ces infos
l’avaient mise, j’avais envie de courir encore plus vite.
L’accident de Raelynn remontait à quinze jours et notre confrontation avec
Adam à une semaine. Tout s’était passé exactement ainsi que Raelynn me l’avait
prédit. Faith exploitait la situation tel un chat qui ne laisserait pas passer la
moindre goutte de lait. À la fin de sa première séance de retour à l’entraînement,
tout le monde se conduisait comme si c’était elle qu’on avait attaquée dans sa
voiture. Et, hier après-midi, lorsque je passai voir Raelynn, celle-ci me dit que
Faith avait déjà cessé de venir.
Moi qui avais voulu entretenir un scepticisme salutaire, il me semblait de
plus en plus que Raelynn disait la vérité. Ses paroles ne provenaient pas d’un
plan complexe de manipulation.
Tout en courant, je demeurais sur mes gardes envers tout ce qui m’entourait.
En principe, j’aimais bien m’en détacher pour ne plus songer qu’à ma course,
mais là, c’était impossible avec Faith derrière moi. Non pas que je sente son
souffle dans ma nuque. Elle devait bien se trouver à huit cents mètres de moi,
pourtant je n’arrivais pas à me détendre. Alors que j’y étais presque, je me
mettais à redouter qu’elle n’attaque, ou ne lance quelqu’un pour le faire à sa
place. Le coach Langdon semblait satisfait de mes temps, cependant je savais
qu’à force de me méfier, je perdais un peu de vitesse. Le jour où je pourrais à
nouveau me détacher du monde alentour, il serait encore plus content.
Pourtant, j’explosai encore mes résultats sur la ligne d’arrivée.
— Joli temps ! commenta le coach en arrêtant son chrono.
Je me sentais capable de mieux. Aujourd’hui avait été un « jour facile » et le
coach voulait qu’ensuite on fasse un peu de poids et haltères. Alors, au lieu de
me lancer dans un autre écart comme j’en avais envie, je ralentis et attendis que
Taylor passe à son tour la ligne. Courtney arriva ensuite, puis Grace... suivie
d’une autre prédiction de Raelynn qui se réalisait : alors que toutes deux me
rejoignaient, leur troisième amie se rangeait aux côtés de Faith. Nettie avait
remplacé Raelynn comme bras droit de Faith !
En croisant Courtney et Grace, elle ne leur accorda pas un regard. Comme si
elle ne les connaissait pas.
— Trop triste ! commenta Taylor.
— Oui, dis-je.
Courtney serra les dents et Grace suivit des yeux Nettie qui s’était engagée
dans une conversation animée avec Faith. Elle lançait les bras dans tous les sens,
pourtant, cette dernière semblait presque l’ignorer, ne lui jetant que de rares
coups d’œil.
— Raelynn reviendra l’été prochain, dit Grace. Qu’est-ce qui se passera,
alors, pour Nettie ?
On arrêta de marcher, afin de s’étirer un peu dans un coin de pelouse.
Croisant les jambes, Grace se pencha en avant.
— J’ai du mal à croire que Faith ne voudra pas récupérer sa meilleure amie.
— Sauf qu’elle n’est pas aussi rapide que Nettie, dit Courtney.
Ce qui fit rire Taylor.
— Vrai ! Nettie est une rapide là aussi.
— On soulève les poids cet après-midi, Mesdemoiselles ! aboya le coach
Langdon avant de regagner son bureau.
On ne le reverrait pas avant le lendemain où nous attendait une course plus
facile, avant notre première compétition de l’année. Je savais que le kilométrage
serait plus important qu’au lycée, avec des adversaires plus entraînées. J’ignorais
à quelle place je me situais mais ne m’inquiétais pas trop. Il fallait juste que je
batte Faith. C’était mon principal objectif.
— L’équipe de foot est là aujourd’hui, murmura Courtney.
— Quoi ?
Elle avait l’air de surveiller l’horizon d’un air préoccupé.
Comme si tout le monde l’avait entendue, les regards se tournèrent vers
l’équipe de foot qui se dirigeait vers la salle d’athlétisme. Le coach avait dit
qu’on pourrait courir avec eux, mais il semblait plutôt que ce soit pour faire de la
muscu.
Certaines filles arborèrent un sourire gourmand, d’autres grimacèrent.
— Génial, grommela Courtney en se penchant vers ses pieds. Maintenant on
va devoir se contenter de la salle de musculation ou faire la queue pour les
appareils. Le coach aurait dû réserver la salle pour nous seules.
— Sûre que ça lui serait venu à l’idée ! railla Grace en se lançant dans un
autre mouvement.
Après quoi, on rentra tranquillement vers la salle de gym. C’était la première
fois qu’on s’y rendait et, une fois à l’intérieur, j’entendis les bruits des appareils.
Je m’arrêtai sur le seuil.
Tous ces mecs bodybuildés.
J’en reconnus quelques-uns, seulement là, on était sur leur territoire et il y
avait quelque chose de primaire dans leur façon de s’approprier les équipements.
— Je ne sais pas vous, mais moi je suis terrifiée, murmura Courtney derrière
moi.
Je me retournai :
— On dirait bien, en effet.
Quant à Taylor, elle frappa dans ses mains, le sourire aux lèvres.
— Suivez-moi, les filles ! Je vais vous montrer comment vous imposer.
Là-dessus, elle se lança, suivie de Courtney et Grace. Je fermais la marche.
En fait, je voulais juste trouver Mason. Je savais qu’il serait gentil, que les
autres le soient ou non. Taylor s’arrêta devant une machine de muscu.
— Tu sais qui est mon père ? demanda-t-elle.
Le mec se redressa en grommelant mais s’en alla. Elle grimpa à sa place en
rigolant.
Et ce fut ainsi qu’on put faire de la musculation. Taylor s’approchait, posait
sa question. À la troisième machine, les mecs la virent venir mais aucun
n’insista, si bien qu’on pouvait toutes passer après elle. On en était à la moitié de
nos exercices lorsqu’un bras m’entoura la taille.
Le nez de Mason me frotta l’oreille.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Frissonnante, je désignai Taylor en riant. On avait un petit problème : le type
sur la machine qu’on visait était Matteo.
— C’est marrant de voir les gars sur le point d’envoyer promener Taylor
jusqu’au moment où ils se rendent compte à qui ils ont affaire, alors ils
s’éclipsent la queue entre les jambes.
Sa main glissa vers ma hanche et il me garda contre lui.
— Non, la queue entre les jambes, c’est parce qu’ils ont envie de la frapper,
mais se rappellent que c’est la fille de Broozer et la copine de Logan.
Il baissa les yeux vers moi, l’air plus grave.
— Je ne savais pas que tu serais là, cette fois. J’allais me rendre à une séance
d’entraînement avec le coach. Si j’avais su, j’aurais pris un autre horaire.
— Moi non plus, je n’étais pas au courant jusqu’à ce qu’on finisse, il y a une
heure.
— Si tu fais de la muscu pour ton entraînement, on pourrait y aller ensemble.
— Matteo ! cria Taylor. Laisse-nous cette machine.
Il reposa ses haltères en râlant et s’assit.
— Tu ne me fais pas peur, Bruce. Je fréquente les mêmes gens que toi, alors
vous n’avez qu’à attendre que je termine, toi et tes canetons. C’est comme ça
qu’on travaille sur ces machines. On attend son tour.
Il se pencha et entreprit de faire travailler ses jambes. Les mains sur les
hanches, Taylor le fusilla du regard.
— Il te faut deux fois plus de temps que nous. On fait de la course. On n’a
pas besoin de prendre de la masse. On cherche juste du tonus.
— Pas mon problème. Je déteste le favoritisme. Allez, fais la queue, Broozer
junior !
Je me mis à rire et Mason m’entraîna vers une autre machine.
— Tu as déjà essayé celle-là ?
— Non.
Je suivis ses conseils et restai avec lui jusqu’à la fin de ma séance. À un
moment, Taylor s’approcha, le regard brûlant d’irritation.
— Je ne sais pas ce que je vais faire à Matteo, mais ça va barder !
— Tu ne peux pas lui reprocher ça, dis-je. On n’a pas respecté les files
d’attente !
Plissant le nez, elle se tourna vers Courtney et Grace qui s’approchaient.
Elles regardèrent Mason terminer avant de me laisser la place. Alors que,
d’habitude, elle avait tendance à le dévorer du regard, là, elle n’y prêta pour ainsi
dire pas attention.
— Je sais, me dit-elle, mais maintenant tous les autres vont faire comme lui.
Ils ne lâcheront plus leurs machines pour nous. Il a gâché nos séances rapides.
En plus, il est là avec son équipe, il ne comprend pas. Les filles n’aiment pas
faire de la muscu avec toute cette testostérone. Déjà l’odeur ne nous plaît pas.
Mason acheva ses derniers exercices puis se leva et adapta le poids à ma
constitution.
— Si on proposait à Logan de travailler avec toi ? suggéra-t-il à Taylor.
— Tu crois que ça marcherait ? Il faut reconnaître qu’il y a ici beaucoup plus
de mecs que de filles. Je parie que la moitié d’entre elles n’oseront jamais
revenir.
— Appelle Logan. Il est bon en muscu, même s’il bavarde un peu trop. Et
puis il adore emmerder Matteo, aussi.
— On a presque fini, aujourd’hui, mais la prochaine fois, c’est ce que je
ferai. Je ne me rendais pas compte que Logan aimait tellement ça.
Alors que je terminais, Mason se dirigea vers une autre machine en souriant.
— Il aime surtout bavarder. Et puis, il sera ravi d’en rajouter devant sa meuf.
— Finalement, je devrais l’appeler tout de suite, alors ? rigola-t-elle.
Alors que je quittais ma machine, Taylor s’en approcha. Matteo arriva,
sortant tout juste d’un autre exercice, mais il eut un mouvement de recul car elle
se faufila plus vite que lui.
Elle lui fit un doigt d’honneur.
— Et alors ? Tu voulais couper la file ?
— Ça va ! dit-il en essayant de lui attraper le doigt, mais elle l’esquiva.
Il sourit, jeta un regard en coin vers Courtney et Grace.
— On peut toujours essayer, pas vrai ?
Courtney écarquilla les yeux.
— Qu… quoi ? balbutia-t-elle.
— Tu ne peux pas me reprocher d’essayer. Bon, à présent, il faut que
j’attende après vous trois. Quoique… maintenant que j’y pense, je me demande
si je n’ai pas tout faux depuis le début.
Taylor termina et s’en alla.
Courtney et Grace attendirent mais Matteo leur adressa un signe.
— Après vous, Mesdames. Je me rends compte qu’on a tout à gagner à jouer
les gentlemen.
Voyant Grace s’installer, il adressa un clin d’œil à Courtney :
— Ça va me permettre de passer un peu plus de temps avec toi.
Matteo se tourna vers nous en souriant :
— Merci d’avoir amené tes amies, Sam !
— Ouais, lança Mason en riant, ça peut servir, parfois, les copines.
Je m’arrêtai en plein effort.
— Copine ? lâchai-je avec regard entendu à Mason.
Son regard s’assombrit. Je n’étais pas juste sa copine. J’étais plus,
maintenant.
— Tu sais ce que je veux dire, murmura-t-il.
Voilà un moment qu’on n’avait plus parlé de nos fiançailles. On avait eu pas
mal d’autres choses à traiter. Et puis, il n’avait toujours pas fait sa demande avec
la bague, alors qu’entre-temps je me sentais de plus en plus d’accord avec l’idée
de me marier.
Je n’étais pas Ann-Lise.
Il n’était pas James.
On formait un couple totalement différent.
En nous rendant vers une autre machine, je regardai Taylor qui continuait de
discuter avec Matteo. Pour le moment, le ton restait à la plaisanterie. Elle avait
compris qu’il préférait faire le joli cœur avec Grace que réclamer la machine.
Elle finit d’ailleurs par s’avouer vaincue. Au point que je vis Taylor lever les
bras en l’air.
— Va avec Matteo ! s’écria-t-elle. Je pense qu’il t’aidera mieux que moi.
Grace était rouge comme une tomate, en même temps, on l’entendit rigoler
jusqu’à la fin de la séance.
Courtney et Taylor restèrent avec Mason et moi. Et, en voyant l’attention
que lui portait Courtney, je remarquai une pointe de jalousie dans son regard. Ça
ne me fit pas peur par rapport à Mason, mais j’étais un peu à cran quand je
voyais comment les filles réagissaient vis-à-vis de moi. Je ne voulais pas d’une
autre situation à la Kate. Mais ce n’était pas le genre de Courtney. S’il fallait que
je me méfie de quelqu’un, ce devrait être plutôt de Faith.
Un peu plus tard, alors qu’on regagnait le parking, je la vis entrer dans une
Yukon.
Quand on parle du loup.
Taylor s’arrêta près de moi :
— Je la déteste, cette fille.
— Il y a une autre salle de muscu dans le campus ?
— Il y a une salle VIP réservée aux joueurs stars, dit Courtney à côté de moi.
En fait, vous devriez y avoir accès, toi et ton copain.
Mason arriva derrière nous et je me tournai vers lui :
— Tu as accès à une salle de muscu VIP ?
— Oui.
— Tu aurais pu m’y emmener ?
— Toi, oui.
Il regarda les autres et je compris le sous-entendu. Elles n’auraient pas pu
venir, si bien qu’il n’en avait parlé, car il savait que je ne les aurais pas
abandonnées.
— C’est pour les joueurs qui ont besoin d’un entraînement spécial, dit
Taylor. Ou pour ceux qui reprennent après un accident. Mais en général, c’est
réservé aux vedettes et à ceux qui ont du fric.
— Tu étais au courant.
— Évidemment, avec mon père…
— Ah…
Mason ouvrit son Escalade et y rangea son sac. Il claqua la portière et
m’attendit.
— Qu’est-ce que tu fais, maintenant ? demandai-je à Taylor.
— Tu sais, je sors avec un mec. Je ne l’ai pas vu de la journée, alors je vais
aller le chercher. Et on va peut-être se peloter un peu.
— L’esprit de Logan est contagieux, on dirait.
— Il est chez toi, en ce moment. Je me disais que j’allais rentrer en stop.
On regarda Courtney. Grace et Matteo sortaient du bâtiment et arrivaient
dans notre direction.
— Et vous deux ? cria Taylor. Je parie que je peux convoquer le chef Logan.
Il pourra nous faire la cuisine.
— Avec plaisir, dit Matteo sans quitter Grace des yeux.
Taylor toucha le bras de Courtney.
— Vous voulez venir, toi et Grace ?
— Euh… Si vous êtes d’accord, oui.
— Pourquoi pas ? dis-je. Mais, franchement, si Logan découvrait qu’on ne
vous avait pas invitées, il me botterait les fesses.
En même temps, je voyais Grace se frotter les cheveux en grimaçant.
— Si vous voulez prendre une douche ou vous changer, ajoutai-je, allez-y et
venez après. Vous savez où nous habitons.
— D’accord. Bonne idée.
Le bras de Mason m’enveloppa les épaules.
— Matteo, tu viens tout de suite ?
— Oui, si c’est d’accord ?
Grace et Courtney partirent chercher leurs véhicules et on avait l’impression
d’entendre de quoi elles parlaient. Grace jetait sans cesse des coups d’œil à
Matteo qui semblait tout à fait les capter.
Il se tourna vers Taylor une fois que les deux filles eurent pris leurs voitures.
— Je peux t’amener chez ton mec ? proposa-t-il. J’ai des questions à poser.
Et toi des réponses à donner.
— Ah oui ? Vraiment ? Non, je plaisante. Je viens, mais je ne trahirai aucun
des secrets que Grace pourrait m’avoir confié.
Elle se tourna vers nous :
— À tout à l’heure ?
Je hochai la tête mais, une fois qu’on se retrouva dans l’Escalade, Mason
lâcha :
— Non, pas question.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Il démarra l’air sombre, sortit du parking.
— Je suis peut-être égoïste, mais j’ai envie de passer un moment tranquille
avec toi. Ça ne me dit rien de me retrouver dans notre chambre alors que la
maison est pleine.
Je m’adossai à mon, siège en souriant.
Ça m’allait très bien.
CHAPITRE
21
*
* *
Tout le monde démarra vite. J’entendis les gens sur les côtés qui nous
criaient de ralentir. On ne devait pas partir si vite, mais peu importait. Personne
ne ralentit. Faith surgit devant moi, avec Emily sur ses talons. Je me retins un
tout petit peu. Il y avait quelques concurrentes entre nous.
Les deux premiers kilomètres passèrent.
Je me positionnai à l’arrière du groupe de tête.
Quatrième kilomètre.
Il nous en restait vingt-deux.
Le groupe de tête renforça son avantage. Celui du milieu se trouvait déjà à
près d’un kilomètre. J’attendais toujours, me contentant de rester derrière les
autres mais, une fois qu’on eut passé le huitième, puis le dixième, puis le
douzième, je commençai à sentir des fourmillements.
Il fallait que j’accélère.
Faith et Emily se placèrent en tête. Emily avait mené le groupe deux
kilomètres auparavant, mais Faith restait collée derrière elle.
Allez.
J’entendais la voix dans ma tête. Je ne savais pas si c’était la mienne ou celle
de Mason, ou de quelqu’un d’autre. Peut-être ma mère, mais non. C’était moi.
Ma voix.
C’est le moment.
Les larmes m’inondaient le visage. J’avais l’estomac noué, mais la voix
avait raison. Je pouvais aller plus vite, plus fort. Il nous restait treize kilomètres,
et même un peu moins.
Vas-y.
Je me déplaçai sur le côté, accélérai. En trente mètres, j’avais dépassé les
dernières du groupe de tête. Encore trente mètres, et j’étais devant les suivantes
directes de Faith et Emily. Il me fallut encore près d’un kilomètre pour me
retrouver juste derrière Faith.
Elle avait senti ma présence, c’était évident. Elle jeta un regard en arrière
mais ne réagit pas. Elle attendait elle aussi. Je plantai mes talons un peu plus fort
et me retrouvai à côté d’elle. Nos bras remuaient en phase, nos jambes couraient
au même rythme, et elle m’adressa un imperceptible signe de tête. On allait de
l’avant.
On atteignit Emily ensemble.
Elle aperçut Faith derrière elle, son regard éteint disait assez à quel point elle
était épuisée, pourtant, elle ne montra pas la moindre émotion. Et puis ses yeux
se posèrent sur moi, s’écarquillèrent légèrement. Cependant, elle refusait de se
concentrer sur moi, préférant regarder droit devant elle, elle ne pouvait se
permettre de perdre la moindre seconde, encore que ça n’ait plus d’importance.
Mais elle ne le savait pas.
On passa vite devant, puis on la sema, petit à petit. Et puis je vis des larmes
couler sur le visage de Faith.
— Vas-y, dit-elle.
Il ne m’en fallait pas plus.
Je courus.
Je cessai de réfléchir.
Je me détachai des gens.
Je me détachai des coureuses.
C’était moi.
Il me restait juste mon amie – la course.
Rien qu’elle et moi. À faire ce qu’on faisait tout le temps.
Au début, j’entendis le coach Langdon me crier de ralentir. Il avait peur que
je ne m’effondre. Mais non. Je ne regardais pas derrière moi. Je savais que
j’étais la seule en tête et, à chaque kilomètre, je voyais la surprise des gens, soit
parce que c’était moi, soit parce que j’arrivais plus tôt que prévu.
Je m’en fichais.
Je continuai jusqu’au bout sans personne derrière moi et, en franchissant la
ligne d’arrivée, je pus constater que la foule ne réagissait pas. Je m’arrêtai, la
poitrine en feu, le visage en larmes. Il s’était passé quelque chose. Je ne savais
pas quoi, mais je sentais que je venais d’effectuer l’une des meilleures courses
de ma vie.
Et puis Logan surgit, poussa un cri, me prit dans ses bras pour me faire
tourbillonner. Nate le suivit, qui m’étreignit. Mason n’avait pu venir, il avait un
match de foot à préparer mais je savais que Logan l’avait eu au téléphone. Il
brandissait encore son appareil, et je l’attrapai. Je voulais parler à Mason.
Tout mon corps vibrait, aussi, quand Logan me tapa sur l’épaule et me dit
quelque chose. Je ne l’entendis pas tout de suite, je vis d’abord sa bouche vibrer,
et puis je saisis :
— Tu as battu le record, Sam ! dit-il en me serrant les épaules. Le record !
— Non, intervint le coach Langdon en arrivant l’air abasourdi. D’après mon
chrono, vous pourriez vous qualifier pour les Jeux olympiques.
*
* *
Ensuite, ce fut la folie.
Même Faith paraissait contente. Elle m’étreignit dès qu’elle eut passé la
ligne.
— J’ai fait le meilleur temps de ma vie ! me souffla-t-elle à l’oreille. Merci,
merci, merci !
Elle répétait ça en sanglotant. Un groupe vint la féliciter, puis ce fut mon
tour.
Tout le monde me félicitait.
Taylor pleurait. Elle était arrivée quatorzième sur soixante-dix. Le coach
Langdon avait l’air épuisé, même une fois qu’on eut reçu nos médailles. Ce qui
ne nous valut pas de favoritisme pour autant. Je demandai si Taylor et moi
pourrions rentrer avec Logan et Nate. Il dit non. Il voulait qu’on prenne le bus
avec l’équipe pour pouvoir nous débriefer pendant le trajet du retour.
On s’arrêta en chemin pour prendre une collation, et de nombreuses familles
nous rejoignirent, si bien qu’on occupa tout un restaurant. Et moi, je ne songeais
qu’à retrouver Mason.
Je n’avais échangé que quelques paroles au téléphone avec lui, et ça ne me
suffisait pas. Je n’entendais rien, les gens m’entouraient de plus en plus. Et puis
il a dû raccrocher.
Après le repas, je me faufilai au dehors pour le rappeler, sans trop savoir s’il
allait pouvoir décrocher ou non. Il n’était pas loin de dix-huit heures, autrement
dit, il se trouvait soit dans la salle de muscu, soit déjà en route pour se reposer la
maison en attendant le match du lendemain.
— Salut !
Je poussai un soupir de soulagement.
— Tu as pu décrocher.
— Pour toi, c’est quand tu veux.
— On croirait entendre Logan ! dis-je en riant.
— Il m’arrive d’avoir de l’humour, moi aussi.
Puis il reprit un ton plus sérieux :
— J’ai cru comprendre qu’il fallait te féliciter.
Il l’avait déjà dit, mais ça me faisait plaisir de le réentendre.
— Merci, dis-je la gorge serrée.
— Même les mecs d’ici en ont entendu parler.
Je serrai un peu plus mon téléphone entre mes doigts.
— C’est vrai ?
— Tu te rends compte ? Ce n’est pas rien d’avoir une concurrente aux Jeux
olympiques dans notre université. Toute ta vie en sera changée, Sam.
Quelque part, il me mettait en garde.
— Je sais, murmurai-je. J’ai du mal à y croire, mais, de toute façon, on n’y
est pas encore. Ce n’était qu’une première course. Peut-être juste un coup de bol.
— Arrête.
— Quoi ?
Mais je voyais de quoi il voulait parler.
— Tu sais très bien que ce n’était pas un coup de bol. Tu sais que ça va
continuer comme ça. La seule différence étant que, maintenant, tout le monde
t’évalue à ta juste valeur.
Ces fichues larmes qui se remettaient à couler.
— J’ai entendu ta voix dans ma tête.
— Ah oui ?
— Elle me disait d’y aller.
C’était aussi la voix de ma mère, et puis la mienne, mais je gardai ces
précisions pour moi. Je ne savais pas ce que ça voulait dire et je ne voulais pas
en créditer Ann-Lise. Elle ne le méritait pas.
— Moi aussi, j’entends parfois ta voix dans ma tête.
— C’est vrai ?
Je m’assis sur un banc. Les gens commençaient à quitter le restaurant pour
se diriger vers leurs véhicules.
— C’est vrai, assura-t-il. Quand je m’apprête à jouer un coup important. Si
je me retiens, tu me cries d’y aller. Pourquoi est-ce que j’attends ? Pourquoi est-
ce que je ne me lance pas ?
— Tu plaisantes ?
Il partit d’un petit rire.
— Si on veut. Je ne me retiens jamais quand je dois jouer un coup important,
mais j’entends ta voix qui me pousse sans arrêt, et ça m’encourage. Alors tu
vois, c’est important pour moi d’entendre que tu ressens la même chose avec
moi.
Je gardai un instant le silence, guettant juste la suite.
— Je t’aime, dit-il.
— Je sais. Tu me le dis souvent.
— Je le ressens souvent. En fait, tout le temps.
— Moi aussi, je t’aime.
La porte s’ouvrit et j’entendis la voix de Logan.
— Il faut que j’y aille. Je crois que ton frère me cherche.
— Dis-lui que je te prends au parking. Je tiens à ce privilège.
— Tu y es déjà ?
— Oui. Je t’attends.
Il n’était pas le seul. Quand le bus se gara, ce fut toute l’équipe de foot qui
nous accueillit. Les familles et les amis partis en avant se trouvaient là aussi et
tous applaudirent tandis qu’on descendait.
Je fondis en larmes. Impossible de m’en empêcher. Revêtue du survêtement
fourni par l’université, je portais un sac à la main. Je me couvris le visage de
l’autre. Je détestais pleurer, mais en public c’était encore pire.
Mason surgit le premier de la foule. Il me souleva contre lui et je l’entourai
de mes bras et de mes jambes.
Après quoi, je me laissai aller.
CHAPITRE
23
Garrett et David s’étaient assis l’un à côté de l’autre. Tout comme Sharon et
Malinda.
Ils parurent contents de me voir, de même que mes amis. Ils me félicitèrent
pour ma course. Garrett et Sharon n’étaient pas au courant mais Malinda s’était
empressée de le leur dire, après quoi elle avait insisté pour qu’ils se joignent à
notre dîner.
En fait, elle invita tout le monde, y compris Matteo, Courtney et Grace.
Quand ils eurent donné leur accord, elle appela le restaurant et, après le match,
on nous conduisit tous dans une salle privée.
— Ma chérie, tu dois être tellement heureuse, aujourd’hui ! dit-elle en me
donnant un petit coup d’épaule.
Elle avait trouvé le mot. Heureuse. Tout le monde semblait heureux, je
n’avais juste pas l’habitude de ressentir autant d’émotions authentiques autour de
moi. Mais j’avais bien couru et Mason avait marqué deux touchdowns pour aider
Cain University à gagner son premier match de la saison. J’étais entourée d’amis
et de membres de ma famille…
— Très heureuse, répondis-je. Et je suis contente que vous et mon père ayez
pu venir.
— Moi aussi, dit-elle en jetant un coup d’œil vers la salle. Tout le monde
s’installe. Je devrais présider en bout de table, mais je voulais bavarder trois
minutes avec toi d’abord. Comment vas-tu ? J’ai été suffoquée en apprenant que
tu faisais maintenant partie de l’équipe de cross-country. Je sais que tu courais
seule, ces dernières années.
— Je sais, mais je voulais faire…
Comment le lui expliquer sans paraître égoïste ?
— Quelque chose pour toi ? enchaîna-t-elle à ma place.
Ce qui me détendit.
— Oui. Jusqu’ici ça s’est bien passé, mais avec les cours qui commencent la
semaine prochaine…
— Bon, ce sera plus compliqué, mais tout se passera bien avec Mason. Vous
en avez déjà tellement vu ! Il faut que vous viviez d’autres moments comme
celui-là. Surtout si vous vous mariez ou restez ensemble pour toute la vie. Il y a
des maris militaires qui disparaissent pendant des années. Je pense que Mason et
toi avez beaucoup de chance de pouvoir profiter ainsi de cette vie et je sais que
vous tenez à faire de votre relation quelque chose de durable.
David s’approcha en faisant signe à Malinda de les rejoindre. Elle pouffa de
rire.
— Crois-moi. Quand on en a trouvé un bien, on s’y accroche. Ne va surtout
pas voir ailleurs. Cela dit, je ne crois pas que tu ferais un truc pareil. Tu es
étonnante. N’importe quel mec serait content de vivre avec toi. Bon, il faut que
j’y aille. Tu attends Mason ?
Je fis oui de la tête. Mason et Matteo devaient prendre une douche et se
changer après le match. Sans parler de tous les gens avec qui ils devaient
s’entretenir avant leur départ.
Elle m’embrassa sur la joue puis entra dans la salle. Je l’entendis lancer en
riant :
— Je suis là ! La soirée peut commencer, maintenant, n’est-ce pas, Logan ?
— Tout à fait, maman Malinda.
Je revins à l’avant du restaurant, contente de pouvoir attendre dehors
l’arrivée de Mason et Matteo. Une brise tiède me rafraîchissait et, après toutes
les attentions auxquelles j’avais eu droit dans la loge et depuis hier, j’étais
contente de ce bref moment de solitude. Je poussai un soupir et regardai les gens
aller et venir. C’était le meilleur restaurant de Cain, si bien que je n’aurais pas dû
m’étonner de voir Faith arriver du parking.
Je l’ai constamment dans les pattes.
Elle ne portait pas le jean et le petit sweat qu’elle arborait au match, mais
une robe noire, des talons aiguilles, et elle avait relevé ses cheveux en chignon
au sommet de la tête. Un châle blanc lui enveloppait le dos et les bras. Si je ne la
connaissais pas, je l’aurais prise pour une sorte de célébrité.
Elle était accompagnée de Nettie, en robe blanche, elle. Et du coup, avec un
châle noir, et les cheveux retombant en boucles sur ses épaules.
Je ne pus m’empêcher de ricaner.
Ce qui attira automatiquement l’attention de Faith. Elle écarquilla un instant
les yeux, fit la moue et vint me rejoindre sur mon banc.
— Tu me harcèles ou quoi, Strattan ?
— Pour autant que je sache, j’étais au match de foot avant toi.
Elle leva les yeux au ciel.
— À peine. Tu étais à l’entrée avant mais tu nous as suivies à l’intérieur. Si
ma mémoire est bonne.
Et moi je poursuivais, comme si elle n’avait rien dit :
— Et là, encore, j’arrive avant toi. Tu me harcèles, ou quoi ? C’est bien ce
qui se passe, là ? Je sais que maintenant tu es amoureuse de moi quand je cours,
mais il serait temps que tu reconnaisses tes sentiments en dehors des courses
également.
— C’est facile. Je te déteste, je te hais. Et ne t’y trompe pas, si je te suis
reconnaissante, en course, c’est juste pour une chose : la concurrence. Jusqu’à
ton arrivée, je n’ai jamais cherché à faire trop d’efforts et, hier, j’ai battu Emily
Kostwich. Je peux battre n’importe qui, maintenant.
— Sauf moi.
Elle agita l’index, l’air de dire non.
— N’en rajoute pas, Samantha. On ne sait jamais. Un de ces jours, tu
pourrais ne plus courir. Comme Raelynn…
Elle pencha la tête de côté avant d’ajouter :
— J’ai entendu dire que vous étiez de grandes amies, maintenant.
— J’ai entendu dire que tu l’avais laissée tomber comme une vieille
chaussette.
— Attends, je ne vais pas passer mes journées auprès d’elle, non plus !
— Quelque part, ce serait compréhensible, sauf le premier jour où je lui ai
rendu visite. Elle m’a prédit que tu la jetterais carrément. Elle reviendra courir,
tu sais. Elle passe juste cette année.
— Elle t’a dit ça ? C’est drôle, parce que les médecins ne sont pas de cet
avis. Mais bon, tu étais dans sa chambre en même temps qu’eux, c’est ça ? Non,
attends… C’était moi, pas toi. Raelynn est ma meilleure amie depuis l’école
primaire. Je ne la laisse pas tomber, mais je dois vivre ma vie et continuer à
m’entraîner.
Elle remonta son châle, haussa le menton.
— On retrouve mon père à l’intérieur, avec quelques amis de la famille. Tu
permets ?
— Raelynn n’est pas ton amie, lançai-je alors qu’elle s’éloignait.
Elle s’arrêta, toute droite, se retourna lentement, le regard méfiant. Elle
savait ce que j’allais dire mais ça me faisait trop plaisir, de toute façon. Je
m’assurai juste que mon ton était aussi glacial que le sien :
— Elle est amoureuse de toi, mais tu le sais très bien.
— Tu sais ce que tu viens de faire, là ? dit-elle en retenant son souffle.
Oui, car durant notre dernière visite, Raelynn m’avait demandé de le
rappeler à Faith.
— Crois-moi, dis-je, j’ai reçu la permission de t’en parler. Si tu tiens
vraiment à elle, va la voir. Ses sentiments sont importants.
— Je ne suis pas lesbienne.
— D’accord. C’est sûrement la meilleure réaction possible quand on
découvre que sa meilleure amie est amoureuse de vous depuis l’école primaire.
Dire que tu n’es pas lesbienne. Nos sentiments sont réciproques, je te déteste au
moins autant que toi, sauf que pour moi ça atteint un autre degré. J’adore te
compter dans mon équipe.
— C’est mon équipe ! râla-t-elle. Pas la tienne. Ce ne sera jamais la tienne.
Je vis Mason et Matteo approcher mais ne pus m’arrêter. Je ne faisais pas
que détester Faith. Je commençais à vraiment la haïr.
— Si tu n’arrives pas à me battre, je me doute que tu essaieras de trouver
une nouvelle orientation à l’équipe. Dis-moi, Faith, si tu avais l’intention de me
faire tomber, comment tu t’y prendrais ? Tu me bousculerais ? En espérant que
je me casse la cheville ? Ou autre chose ? Qu’est-ce que tu ferais ?
J’avais trop envie de le savoir, mais elle resta de glace.
— J’ai envie de te battre de la meilleure des façons : en courant plus vite que
toi. C’est juste une question de temps avant que tu me sentes arriver derrière toi.
Comme je t’ai dit, je n’ai encore jamais vraiment connu de concurrence.
C’était la deuxième fois qu’elle faisait allusion à une forme de concurrence.
J’avais senti une réaction de Nettie, la première fois mais n’y avais pas pris
garde. Là, je vis qu’elle ne me fusillait pas du regard, comme j’aurais pu m’y
attendre. Non, elle considérait Faith d’un air contrarié, les bras le long du corps,
avec son châle qui glissait sans qu’elle s’en rende compte.
— Tiens, répliquai-je, on dirait qu’une de tes amies n’est pas d’accord avec
toi.
— Sam ! lança Mason.
Avec Matteo, ils se tenaient devant l’entrée en jean et tee-shirt Cain
University. Ils n’avaient pas besoin de se mettre en tenue de soirée. Quoi qu’il
fasse, Mason avait toujours l’air brillant, grâce à son allure et à cet air en
permanence un rien menaçant. Nettie et Faith régirent ensemble, je n’étais pas la
seule fille à le dévorer des yeux. Nettie se caressa le ventre, laissa retomber une
boucle sur son épaule.
— Ça va ? me demanda-t-il.
— Oui, dis-je en contournant les deux filles.
Il me posa une main au creux des reins pour me faire passer devant lui.
Devant le comptoir, je m’arrêtai brusquement.
Valérie, la copine d’un soir de Nate attendait avec un groupe qu’on leur
prépare une table. Elle était habillée à peu près comme Faith et Nettie, d’une
robe scintillante. Parmi tous ces gens, elle était une des seules filles qui ne soit
pas accompagnée d’un garçon.
Et là, elle m’aperçut.
— Ouah ! s’écria-t-elle en reculant si fort qu’elle trébucha.
— Val ! lança un type en l’attrapant au vol. Allez !
Elle lui adressa un signe en marmonnant un vague merci, sans me quitter des
yeux, puis se mit à défroisser sa robe sans s’apercevoir qu’elle avait attrapé le
bord de la veste du type qui l’avait aidée.
— Val !
— Quoi ? Oh, pardon !
Elle lâcha la veste et détourna les yeux d’un air faussement décontracté. Elle
se gonfla les cheveux tandis que je passais devant elle.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Mason.
— Demande à Nate.
On passa entre les dernières tables avant d’entrer dans la salle privée, mais
Mason m’attrapa la main pour m’attirer sur le côté.
— Ça va ? On dirait que ça chauffait, là-bas ?
— Oui.
Prise de migraine, je portais une main sur mon front, au-dessus d’un sourcil.
— Elle a juste… Ce n’est pas quelqu’un de bien. Disons ça comme ça.
— Je vais demander à mon père de faire des recherches sur sa famille.
— Mason…
— Laisse-moi t’aider. Je vais parler à mon père.
J’éprouvais soudain une folle envie de le remercier d’être avec moi. Je lui
passai le bras sur la ceinture, posai la tête sur son épaule. Pas besoin de dire quoi
que ce soit. Il savait, et ses lèvres vinrent se poser sur les miennes.
CHAPITRE
25
Mason
— Mason.
Garrett, le père biologique de Sam, me tendit la main alors qu’on entrait
dans la salle privée. Sam s’immobilisa, levant les yeux vers moi. Elle me
demandait silencieusement si je voulais qu’elle reste en guise d’intermédiaire
entre nous deux, mais je fis non de la tête. C’était bien de sa part de l’avoir
proposé.
— Monsieur Brickshire, dis-je en lui serrant la main, comment allez-vous ?
Merci encore pour votre aide lors de cet incident au début de l’été.
— Appelez-moi Garrett. Nous avons traversé trop de choses ensemble pour
que vous m’appeliez par mon nom de famille, mais je reconnais que c’est un
accueil beaucoup plus agréable que celui auquel vous m’aviez habitué, les gars.
J’abondai dans son sens :
— Oui, mais ça c’était quand vous vous conduisiez comme un con avec
votre fille. Depuis ça a changé et vous m’avez aidé.
Logan s’approcha en ricanant.
— Je pense, soupira Garrett, que je l’ai bien cherché. J’ai disparu un bon
moment.
Juste deux ans, mais qui tenait de tels comptes ?
— Merci d’être venu au match, dis-je en souriant.
— De rien.
Il semblait soulagé.
— D’autant, ajouta-t-il, que ça a été un grand match, surtout pour le premier
de la saison. Deux touchdowns. Ils ont parlé de vous à la télévision.
— Oui, en même temps, à l’université, tout le monde parle de la course de
Sam, hier.
Je me tournai vers elle. Elle s’était assise en bout de table et discutait avec
certaines de ses camarades de cross, mais elle jetait des regards dans ma
direction.
Jusque-là, on n’avait pas encore trop parlé d’elle. Ça n’allait pas durer. Je
savais que les autres filles parlaient de sa course et que la nouvelle allait se
répandre. Les gens allaient vouloir vérifier si elle pouvait tenir un tel temps.
J’étais sûr que certains pensaient qu’il s’agissait d’un hasard passager, mais pas
moi. Sam courait ainsi depuis que je la connaissais.
En outre, je m’avisai que je ne l’avais pas poussée à faire du cross-country.
Je lui avais demandé une fois si ça la tentait mais elle avait répondu que la piste
lui allait très bien. Je m’en voulais maintenant de ne pas avoir insisté. Je savais
que c’était un peu à cause de moi si elle avait choisi ce sport saisonnier. J’aurais
dû tout faire pour m’assurer qu’elle ne regrettait pas le cross-country.
Finalement, elle y était arrivée.
Elle n’aimait pas trop qu’on s’occupe d’elle, pourtant je savais que, quelque
part, elle était contente. Il fallait que je sois là pour elle, et je n’y manquerais pas
mais, alors que je regardais son père, j’espérais bien qu’il lisait entre les lignes.
Je voulais que tout le monde soit là, y compris lui.
À elle de briller un peu.
Il toussota, plissa les yeux.
— Oui, c’est ce que j’ai entendu dire. J’étais enchanté lorsque je l’ai appris.
— Elle fait des temps dignes des Jeux olympiques. Vous avez entendu ça ?
Il s’immobilisa, haussa les sourcils. Il ne savait pas.
— Ça va devenir fou.
— Oui, murmura-t-il en se tournant vers elle. Je n’en doute pas. Les JO,
dites-vous ?
— Oui.
Il pigeait, maintenant ?
— Vous savez, dis-je, je n’aurais pas pu réussir dans ma carrière sans
soutien. C’est très important. Le soutien. De la famille et des amis.
Fallait-il que je le répète ?
Il me regarda d’un air entendu. Il avait capté le message.
— Mason, dit Malinda en se levant à l’autre bout de la table un verre de vin
à la main. Arrêtez d’interroger Garrett et asseyez-vous. Tous les deux.
Elle adressa un signe à toute la tablée et j’allai me glisser à ma place auprès
de Sam. Garrett regagna la sienne à l’autre bout, près de sa femme et de David.
Malinda leva son verre.
— Portons un toast à Mason pour son match exceptionnel aujourd’hui. Et un
autre à Samantha pour avoir marqué l’histoire de Cain U hier, en préambule à
bien d’autres exploits. Et un autre à toute l’assistance. Si vous êtes là, c’est pour
soutenir l’un de vos enfants et parce que vous l’aimez. À mon sens, il n’y a rien
de plus important au monde. Merci du fond du cœur. À vous tous !
On leva nos verres et on but une gorgée.
Malinda avait déjà commandé les amuse-gueules qui arrivaient au milieu de
la table. Après quoi, les serveurs vinrent prendre chacune de nos commandes
individuelles.
Assis à côté de Grace, Matteo se pencha vers nous.
— Hé, qu’est-ce qui s’est passé avec ton papa Bio ?
Sam reposa son verre un peu brutalement, comme s’il lui échappait des
mains et qu’elle le rattrapait au vol.
— Tu te crois obligé de l’appeler comme ça ?
— C’est quoi, son nom ?
— Garrett. Appelle-le Garrett.
Matteo parut y réfléchir un instant, puis il haussa les épaules.
— Papa Bio, ça me semble plus adapté, mais comme tu veux.
Il se tourna vers moi :
— Alors ? Toi et… Garrett, qu’est-ce qui se passe au juste ?
— Rien de spécial. On bavardait.
— C’est ça ! Vous, les frères Kade, vous êtes connus pour votre art du
bavardage.
Nate se pencha vers nous en rigolant :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je croisai le regard de Sam et vis qu’on pensait la même chose. Puis je captai
l’expression soupçonneuse de Logan. Il avait compris que quelque chose se
passait, alors je haussai les épaules.
— On est tombés sur une de tes connaissances à l’entrée, dis-je à Nate.
Il en relâcha le petit pain qu’il allait saisir.
— Quoi ? maugréa-t-il.
— Quelqu’un de récent, genre cette nuit…
Logan se mit à rire.
— Il parle d’une meuf ou d’un mec ? Si c’est un mec, ça me va mais
préviens-moi. Je te rappelle que je suis ton mari !
Il avait ajouté ça dans un clin d’œil pourtant Nate ne parut pas apprécier.
— La ferme ! Alors vous êtes tombés sur elle ? Merci, quand même, Sam !
— Désolée, répliqua-t-elle sans conviction.
— Lâche-la, dis-je en caressant le dos de ma copine. De toute façon, j’aurais
pigé. Elle ne passe pas vraiment inaperçue.
— J’ai bien aimé.
— Qui est-ce ? demanda Logan intrigué. Je veux la voir !
— Vous êtes pas drôles, les gars ! maugréa Nate. On partage un repas
familial, là. Ce n’est pas le moment de parler de mes escapades sexuelles.
— Mmmm ?
Apparemment, Malinda avait entendu. Elle se redressa.
— De quoi, de quoi ? Nate qui fait des escapades sexuelles ?
Logan pouffa de rire. J’allais dire quelque chose mais mon ami me fusilla du
regard.
— Mason !
Alors je levai la main avant de lui répondre doucement :
— On plaisante. On n’a pas parlé à cette fille. Sam a juste dit que tu la
connaissais, c’est tout. C’est Logan qui m’a parlé de cette fille d’un soir.
— Quoi ? lui lança Nate. Ça s’est passé juste cette nuit !
— Et alors, pas besoin de te la raconter juste pour une meuf. Sauf…
Un éclair traversa le regard de Nate. Logan inclina brièvement la tête,
s’éclaircit la gorge.
— Alors, dit-il, Matteo.
— Oh non ! s’écria celui-ci en reposant sa pizza miniature. Arrêtez les mecs,
pas ça ! J’ai juste envie de manger, moi.
— Tu as déjà invité Grace ? poursuivit Logan impitoyable.
Celle-ci poussa un petit cri et s’empourpra lorsque retentit son nom. D’un
regard circulaire, elle put constater qu’elle était au centre de toutes les attentions
et couina de nouveau.
— Oooh non !
— Non Logan ! rétorqua fermement Matteo. Tu ne vas pas commencer. Tu
divagues. Je ne te laisserai pas faire. Va voir ailleurs, mon pote.
Les yeux de Logan s’assombrirent. S’il considérait Matteo comme un ami, il
ne pouvait supporter que quiconque lui donne des ordres, à part Sam ou moi.
— Ah oui ? lâcha-t-il. Là tu attises ma curiosité. Je crois que c’est toi qui
divagues. Tu entends, Grace ?
Elle tourna vers lui un visage hésitant.
— Logan, arrête, souffla Matteo.
Une lueur diabolique traversa le regard de mon frère, en même temps qu’un
petit sourire lui étirait les lèvres.
— Il ne t’a pas encore proposé de sortir avec lui ? Ou alors si, c’est déjà
fait ? Et il n’a pas été trop nul…
— Attention, Logan !
Je ne voyais pas les yeux de Sam, mais son ton sévère en disait assez.
— Ne manque pas de respect à mes amis !
Logan parut aussitôt se reprendre et s’adossa à son siège :
— Si on s’en prenait plutôt aux vrais ennemis ? Je veux bien qu’on me
désigne une cible, là.
Sam tendit le doigt par-dessus son épaule.
— Tiens, Faith Shaw est dans la salle. Vas-y !
Il ne se leva pas mais je vis tout de suite qu’il y réfléchissait. Sam nous avait
déjà empêchés de la remettre à sa place, s’il le faisait maintenant rien que pour
se défouler, ce pourrait être désastreux.
— Arrête ! dis-je doucement.
Il poussa un grognement mais s’arrêta et un silence plus pesant s’abattit sur
nous.
— Très bien ! lança Malinda en se levant de nouveau, un deuxième verre de
vin à la main.
— Je voudrais porter un autre toast, mais celui-ci risque de me faire pleurer
un peu.
Ce disant, elle se passa un doigt au coin de l’œil.
Elle renifla, s’éclaircit la gorge.
— Bon, alors voilà ! reprit-elle en levant son verre. Je ne cherche pas à
mettre qui que ce soit de côté mais je voudrais d’abord me concentrer sur mes
trois enfants. Nate, Matteo, je ne vous connais pas aussi bien, pourtant je vous
aime déjà et je sais que vous aimez aussi ces trois-là.
Elle sourit aux coéquipières de Sam.
— Et vous deux, vous me paraissez charmantes.
Elle se tourna vers Taylor, assise en face de Logan, à côté de Courtney.
— Je ne te connais pas depuis très longtemps, mais tu me sembles parfaite
pour Logan. Je peux affirmer qu’il est très heureux avec toi. Quant à vous
trois…
Elle essuya encore une larme et ses lèvres se mirent à trembler quand elle
nous regarda, Logan, Sam et moi.
— Vous trois, vous avez bouleversé ma vie. Et je suis trop heureuse d’avoir
rencontré David, mais le jour où est arrivée sa fille, Samantha, mon cœur s’est
envolé.
Pressant une main contre son cœur, elle laissa encore échapper un flot de
larmes.
— Et vous vous entendez si bien avec mon Marcus. Oh, mon petit garçon !
Mais il a trouvé une sœur en toi, et maintenant tout le monde sait que Samantha
ne va jamais sans Mason et Logan.
Éclatant de rire, elle se pencha vers David.
— Je dois reconnaître que nous nous sommes demandé quoi faire de toi,
Mason. Tu revendiquais plus de droits sur elle que moi-même. Plus que David.
Tu la protégeais de nous. Ça m’a arrêtée net. Je n’y pouvais rien, jusqu’au
moment où j’ai compris. Logan et toi êtes ses anges gardiens, et j’espère que ça
ne cessera jamais. Jamais. Vous la protégez du monde entier, c’est l’une des
personnes les plus chanceuses que je connaisse.
Elle s’éclaircit la gorge.
— Samantha, je t’envie pour la relation que tu partages avec Mason et
Logan. Je suis une adulte mais vous trois continuez à me donner des leçons, par
votre loyauté et l’amour que vous partagez. Je ne peux qu’espérer former un tel
trio avec David et mon fils. Et je suis tellement heureuse de vous avoir
rencontrés, tous, et vous trois…
Elle leva encore son verre.
— Alors à votre amour. Puissions-nous tous avoir la chance d’en connaître
un semblable au moins une fois dans notre vie.
Elle s’arrêta, se tourna vers chaque adulte pour cogner leurs verres. La
femme de Garrett semblait elle aussi lutter contre les larmes, et ils avalèrent tous
une gorgée pour se joindre à ses vœux.
Sam nous regardait l’un et l’autre, Logan et moi, l’air abasourdi. Elle finit
par lever son verre en direction de sa belle-mère.
— Merci, Malinda ! murmura-t-elle.
Tout le monde but un coup et le silence retomba sur la salle.
Logan me jeta un regard interrogateur. Je haussai les sourcils. S’il croyait
que j’allais porter un toast moi aussi, c’était un pur débile. Et il le comprit, rien
qu’à mon expression.
— Bon, marmonna-t-il avec un léger sourire.
Il se leva, le verre à la main.
— Je vous adore, maman Malinda, et je ne parle pas aussi bien que vous,
mais…
— Plus de discours de mariage ! coupa-t-elle fermement. Nous avons assisté
à celui de James et Ann-Lise.
— Non, s’esclaffa Logan. Mais, techniquement, mon discours était sympa,
ce jour-là. Il fallait que je sois gentil. C’était Mason, le méchant.
— J’ai juste dit la vérité, lançai-je en toussotant.
Logan tendit son verre dans ma direction.
— Et à propos de vérité…
Nate s’affala sur son siège.
— Oh non ! s’écria-t-il en jetant sa serviette sur son assiette.
— Logan ! dit Malinda d’un ton grave.
— Vous pouvez vous détendre un peu ? Je vais être franc, mais pas pour ce
que vous croyez.
Là-dessus, il marqua une pause, l’air d’attendre leur autorisation.
— Vas-y, Logan ! dis-je.
— Bon. Merci, frangin.
Il s’éclaircit la gorge, se frappa la poitrine.
— Il y avait une fois un petit garçon.
— Quoi ? lâcha Nate en m’interrogeant du regard.
— Laisse-le parler. C’est Logan. On ne sait jamais où il veut en venir.
— Merci, frangin.
— C’est bien ce qui m’inquiète, grommela Nate.
— Bien, reprit Logan, comme je disais, il y avait une fois un petit garçon qui
grandissait dans un palais, et il y avait une mère triste et solitaire, qui aimait
boire pour oublier ses malheurs et ses coupe-faim, et il y avait aussi un grand
frère. Et ce grand frère était surveillé par le petit frère qui le vénérait, l’idolâtrait.
Et quand le grand frère s’énervait, s’enivrait ou se bagarrait, le petit garçon
voulait faire comme lui.
Je soupirai. Je l’avais bien cherché.
— Un beau jour, continua Logan en riant, lorsque le méchant roi revint au
palais, chevauchant l’une de ses nombreuses juments… le grand frère en a eu
assez. Il s’est mis à crier après son père, lui a tourné le dos. Ce fut le jour où tout
changea dans le royaume. La reine, toujours triste et solitaire, partit pour un
autre royaume et reporta son amour sur le voyage. On n’entendit plus parler
d’elle, mais les deux frères s’allièrent. Ils chassèrent le méchant roi du royaume,
avec sa nouvelle jument, celle dont il était tombé amoureux et qui était aussi
mauvaise que lui. Mais vous savez que l’histoire ne s’arrête pas là. Non. La
conquête du roi prit la forme d’une femme et devint sa nouvelle reine, elle avait
amené une fille avec elle. Et cette fille devait être sauvée du méchant roi et de la
méchante reine, et les deux frères savaient qu’ils ne pourraient jamais vivre
heureux dans leur propre royaume avec leurs propres juments. Ils savaient qu’ils
devaient sauver cette petite princesse, alors ils enfourchèrent leurs juments et
dévastèrent le nouveau royaume de leur père pour sauver la princesse.
Là, je crus bon d’intervenir :
— Logan. Vas-y, boucle-nous ce conte de fées.
— Tu tenais à une totale transparence au mariage. Et puis excuse-moi, mais
c’est un conte de fées. Tout le monde sait qu’il y a une morale.
— Laisse-le finir, dit Nate. Ça me plaît bien.
— Merci, dit Logan. Et dire que tu ne voulais pas que je fasse de discours.
— C’est vrai, je reconnais. Vas-y, continue avec tes juments.
— Oui, il y en a plein dans cette histoire. Mais, quand les deux frères ont
ramené la fille de la nouvelle méchante reine, celle-ci a jeté un sort sur eux et
leur royaume. Sauf que ce n’était pas un mauvais sort. C’était juste un acte
magique. L’un s’est vu destiné à devenir le nouveau roi à ses côtés et l’autre à
toujours la protéger et la chérir comme doit le faire un bon frère.
Son regard se posa un instant sur Sam et il reprit d’un ton plus léger :
— Et voilà. Le nouveau royaume était créé et la nouvelle reine si aimante a
remplacé à la fois la méchante reine mais aussi la reine triste et solitaire dont on
n’entendit plus jamais parler. Alors buvons à ce drôle de conte de fées un peu
tordu.
Après avoir levé son verre, il allait se rasseoir, tandis que tout le monde
avalait une gorgée, quand une nouvelle voix s’éleva de l’entrée de la salle :
— C’est tout ce que tu penses de moi ?
Helen se tenait sur le seuil, l’air peiné.
— Tu me crois triste et solitaire, tu dis que tu n’as plus jamais entendu parler
de moi ? Tu crois que je vous ai abandonnés ?
Logan ne répondit pas.
Je connaissais mon frère. Il le pensait mais il ne dirait jamais rien car il
éprouvait encore une certaine forme de loyauté envers elle.
Pas moi.
— Si tu le dis, maman.
CHAPITRE
26
Samantha
— C’est tordant !
Croisant les bras, Helen décocha un regard méprisant à Mason. Elle portait
une jupe droite et une blouse de soie blanche. Avec ses talons pointus, elle avait
l’air d’un mannequin à l’ancienne, sortie d’un magazine économique. Ses
cheveux blonds étaient relevés en un chignon tordu mais, chaque fois que je
voyais Helen, elle était coiffée ainsi.
Garrett se leva :
— Helen, à quoi devons-nous le plaisir ?
Taylor se racla la gorge, attirant tous les regards sur elle, et elle agita la
main.
— Pardon. Elle a envoyé un texto disant qu’elle ne parvenait pas à joindre
Logan. Je lui ai dit qu’on était à un dîner et qu’il reprendrait certainement
contact à son retour. Je ne savais pas qu’elle était en ville.
— Ni que ton téléphone m’a permis de localiser votre restaurant ? enchaîna-
t-elle d’un ton irrité. Désolée de vous déranger, tous autant que vous êtes.
Malgré la joie que manifestent mes fils à mon arrivée, il faut que je les prenne à
part un moment.
Elle se tourna vers Mason :
— Un ami journaliste m’a donné des tuyaux sur un article qui sort lundi. Je
suis peut-être triste et solitaire, je vous ai peut-être abandonnés, mais avec cette
nouvelle, je ne pouvais pas me tenir à l’écart. Pourrions-nous discuter
tranquillement quelque part, je vous prie ?
Mason la suivit, l’air excédé mais, une demi-heure plus tard, on se retrouvait
dans la suite de l’hôtel de David et Malinda. Celle-ci avait insisté et Helen prit le
temps d’examiner de nouveau la pièce. Mason tenait à ce que les parents soient
présents, avec Nate, Logan et moi-même. La seule adulte qui n’ait pas voulu se
joindre à nous était Sharon, la femme de Garrett. Je ne savais pas trop si c’était à
cause de la brève idylle de son époux avec Helen ou juste parce qu’elle
n’estimait pas sa présence nécessaire. Quoi qu’il en soit, je la comprenais.
D’ailleurs, Helen n’avait semblé que médiocrement contente de la voir
s’esquiver dans un sourire lorsqu’on quitta le restaurant.
— Il faut vraiment tout ce monde ? redemanda Helen à Mason.
Il haussa les épaules tandis que je prenais place sur un canapé. Logan resta
debout près de lui, et ils gardaient tous les deux les bras croisés.
— N’importe comment, ils finiront tous par savoir, répondit Mason. Au
fait…
Il désigna Garrett :
— Je te présente mon nouvel avocat. Si je me souviens bien, vous vous
connaissez tous les deux, au sens biblique ?
Mon père biologique fit la grimace en se passant une main sur le visage.
Helen parut s’irriter :
— C’est tout ? Vous avez échangé vos rôles, avec Logan ? Maintenant c’est
toi qui ricanes ?
— Non, dit Logan en s’adossant au mur. Il est juste un peu plus vache que
moi avec toi. Tu m’as emmené à Paris et tu es gentille avec ma copine. Mason
n’a pas ce genre de raisons pour le freiner. Tu t’es comportée comme une harpie
avec sa meuf. Crois-moi, maman, je fais une distinction subtile entre mon
irritation sur ton attitude envers Sam et ma reconnaissance sur l’accueil que tu as
réservé à Taylor. Mais continue comme ça et je te jure que Taylor n’en aura plus
rien à fiche de toi.
— Compris.
Elle me jeta un regard noir avant de pousser un soupir en sortant un
magazine qu’elle jeta sur la table.
— Il sort lundi. C’est un article qui dit que mon fils a eu droit à des
prérogatives spéciales à cause de son avenir « prometteur ». Il a été arrêté pour
coups et blessures mais relâché sans aucune conséquence grâce à
l’administration de Cain University.
Mason poussa un juron furieux.
Ce qui n’empêcha pas Helen de poursuivre :
— Ça devait passer plus tard ce mois-ci. Ils voulaient attendre un match
important mais on l’a finalement avancé à cause de la course impressionnante de
Sam, hier après-midi. Un deuxième article sortira mardi, racontant dans le détail,
l’histoire de mon fils avec sa compagne future candidate aux Jeux olympiques,
ainsi qu’avec mon autre fils. Voilà. Alors avais-je raison ou non d’interrompre
ce sympathique dîner familial ?
— Ça va maman, dit Mason en prenant le magazine. N’ironise pas sous
prétexte que tu n’étais pas invitée. Si tu vivais dans les parages, je suis sûr qu’on
aurait pensé à toi.
— Je sais, je sais, soupira-t-elle. Bon, il nous manque quelques personnes
mais nous en avons d’autres en plus, ajouta-t-elle en regardant Nate puis
Malinda. Étiez-vous à la première réunion ? Lorsque nous avons appris à quel
point Mason et Sam étaient devenus sexuellement actifs ?
— Impossible, maugréa Logan. Je ne peux pas rester gentil dans mon coin.
Bons souvenirs. On était tous d’accord sur notre haine envers Ann-Lise. Désolé,
maman mais, apparemment, l’enfer a gelé et c’est toi maintenant qui prends sa
place.
— C’est bon ! intervint Garrett en se plantant au milieu de la pièce. Il y a là
quelques problèmes qui doivent être réglés, je veux bien, mais… parlons d’abord
de cet article. Il faudrait trouver un moyen de l’empêcher de sortir. Il peut causer
de gros dégâts.
— Non, dit Helen. Si j’ai obtenu cet exemplaire, c’est grâce à la gentillesse
d’un ami qui travaille à la rédaction.
Mason acheva de le lire et me le tendit, la mâchoire serrée. Mais ce fut sa
seule réaction.
— Quel ami ? demanda-t-il.
Helen ne dit rien.
— Réponds à la question, maman, grommela Logan.
Elle lui jeta un regard agacé.
— Tu es plus gentil quand tu n’es pas avec ces deux-là.
— Je suis plus gentil quand tu ne fais pas ta salope.
— Mon Dieu ! soupira-t-elle. Comment peux-tu être aussi mal élevé ?
Logan se remit à rire. De mon côté, j’en avais assez lu pour sentir mon cœur
flancher. Tout était là. Tout ce qui s’était passé cet été.
Je me levai, excédée par toutes ces médisances.
— Arrêtez !
Je ne pouvais en lire plus. Ça me faisait vomir.
— Votre ami vous a parlé de cet article, dis-je en le jetant par terre. Vous
êtes la mieux placée pour arranger ça. Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Quoi ? lâcha-t-elle surprise.
Je m’approchai d’elle en croisant les bras moi aussi. Je baissai la voix sur un
ton aussi cruel qu’elle.
— Vous auriez pu arranger ça. Si vous avez les moyens d’obtenir une copie
anticipée, vous auriez dû filer voir votre ami au lieu de venir ici. Vous le saviez
depuis des jours. Il fallait aussitôt rentrer d’Europe, songer à envoyer un SMS à
Taylor, pas à vos fils. D’ailleurs, avez-vous seulement prévenu Logan comme
vous l’avez annoncé à Taylor ?
— Non, répondit Logan. J’ai vérifié. Il n’y avait pas de message d’elle.
— Tu m’as bloquée ?
— Non, maman ! Pourquoi j’aurais fait ça ? Tu venais de nous emmener à
Paris avec ma copine. On était en bons termes jusque-là.
— Mais que me reproches-tu ? C’est bien moi qui vous ai fait part de ce
problème !
J’empêchai Logan de répliquer :
— Parce que vous êtes sa mère. James a beaucoup de défauts, mais il aurait
réglé ça avant d’en parler à Mason. Ma mère aussi.
Cette dernière phrase, c’était un peu une gifle et, effectivement, elle ferma
les yeux. Quand elle me regarda de nouveau, le dégoût avait monté d’un cran.
— Je suis furieuse que mon fils se soit entiché de vous. C’est à cause de
vous que tout ceci est arriv…
— TA GUEULE ! cria Mason.
Il fonça vers elle, faisant sursauter tout le monde par sa brusquerie mais ce
fut seulement pour me saisir le bras d’un geste mesuré, afin de m’attirer derrière
lui. Logan le rejoignit pour compléter le rempart.
— Tu détestes Samantha parce que c’est la fille d’Ann-Lise. C’est l’unique
raison. Reprends-toi.
Il s’exprimait d’un ton calme mais on le sentait bouillir d’une rage qui me fit
frémir, même si je savais qu’il ne toucherait jamais un cheveu de sa mère.
— Alors, continua-t-il, je te le dis une fois pour toutes : si tu ne te réconcilies
pas avec Sam, toi et moi, c’est fini.
— Moi aussi, Helen, ajouta Logan.
Je ne la voyais pas, mais j’entendis son brusque soupir.
— Je me fiche que tu aimes Taylor ou pas, ajouta Logan. Mais tu as intérêt à
aimer ma sœur, sinon c’est terminé. Et n’essaie pas de soudoyer Taylor dans
mon dos. Elle est loyale envers Sam.
Garrett intervint à son tour :
— Regarde autour de toi, Helen. Tout le monde dans cette pièce est loyal
envers Samantha, ma fille.
— Et la mienne aussi, ajouta Malinda d’un ton bouleversé.
Puis ce fut le tour de Nate :
— Elle fait partie de ma famille. Je sais que vous n’avez rien à fiche de ce
que je pense, mais je tenais à le dire.
Là, David s’éclaircit la gorge.
Je retenais mon souffle. Cet homme m’avait élevée. Il avait supporté les
mensonges d’Ann-Lise. Nous n’avions aucun vrai lien de parenté, pourtant, il
était resté. Il ne voulait pas risquer de me perdre. Il ne parlait pas beaucoup mais,
quand ça lui arrivait, ce n’était pas en l’air. Déjà tremblante, je me penchai,
appuyant ma tête sur le dos de Mason. Sa main rejoignit la mienne et nos doigts
s’entremêlèrent. J’entendis alors mon père se mettre à parler :
— J’ai toujours éprouvé une certaine sympathie pour vous, car, même si
Ann-Lise n’a pas directement brisé votre mariage, je sais qu’elle y est pour
quelque chose. Je sais également que c’est la femme qui est parvenue à rendre
votre ex-mari fidèle quand vous n’y êtes jamais arrivée.
Helen poussa un soupir tremblé.
— Je sais que je ne parle pas beaucoup et que je n’ai rien à dire sur votre
relation avec vos fils, mais je suis de l’avis de tous dans cette pièce. Il serait
temps de cesser d’attaquer ma fille. Ce n’est pas elle qui a déchiré votre famille,
ni qui continue à la diviser. C’est vous. Vous êtes l’adulte, il vous revient
d’effectuer le premier pas pour vous réconcilier avec vos fils. Même si Samantha
était comme Ann-Lise, ce qui n’est pas le cas, la responsabilité vous en
incomberait encore. Vous êtes la mère. Pas elle. Vous êtes au sommet
hiérarchique de cette famille, avec James. Tant que vous continuerez à mettre
vos fils au-dessus de vous dans l’espoir qu’ils vous offriront un amour et un
soutien inconditionnels, cela ne marchera pas. Vous privez vos fils du privilège
d’être vos fils. Malinda a montré d’une façon extraordinaire ce que pouvait être
l’amour d’un parent pour ses enfants. Je pense que vous aimeriez beaucoup ma
fille si vous appreniez l’humilité. On peut beaucoup apprendre d’un enfant, mais
ça commence toujours par les parents. Soyez une mère, pas juste une épouse
dédaignée.
Je ne pouvais m’arrêter de trembler.
Mason s’en aperçut. Et Logan dut sentir que je ne voulais pas qu’on me voie
dans cet état car il se colla contre son frère, me cachant à la vue de tous. Et Nate
vint se poser de l’autre côté, tel un troisième rempart.
J’aspirai de longues goulées d’air en essayant de songer à des choses
apaisantes. Mais ça ne marcha pas. J’étais en train de m’effondrer et je ne
comprenais pas pourquoi.
Mason me regarda avant de lancer à la cantonade :
— On pourrait avoir la salle pour nous un instant ? Juste Nate, Logan, Sam
et moi ?
— Quoi ? commença Helen.
— S’il vous plaît, juste un instant.
— On doit encore parler de l’arti…
— Maman ! cria Mason. Dégage de cette pièce une minute !
Nate et Logan ne dirent pas un mot, ne bougèrent pas d’un pouce. Dès que le
dernier adulte fut sorti, refermant la porte derrière lui, Mason se retourna
vivement, me prit dans ses bras.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Incapable de parler, je l’entourai de mes bras et de mes jambes. Je voulais
juste qu’il me porte, qu’il m’apaise.
Il me serra comme une enfant apeurée et alla s’asseoir sur le canapé tout en
me caressant les cheveux.
On demeura ainsi un long moment. Après avoir sagement attendu une
dizaine de minutes en silence, Logan observa :
— Elle a l’habitude qu’on ne soit que tous les deux à s’occuper d’elle.
Même Nate n’était pas très favorable, au début. Et maintenant, tout le monde
prend son parti.
Mon Dieu.
Les frissons me reprirent de plus belle.
Je n’étais qu’un bébé. Mason recula et je vis sa chemise trempée par mes
pleurs.
— Sam ? C’est de ça qu’il s’agit ?
— Aucune idée, balbutiai-je. C’est comme ça depuis le début de l’été. À
cette époque, j’avais senti que ça n’allait pas. Ça s’est arrangé quand on est
rentrés et que je me suis remise à courir, mais la présence de ta mère, et puis ce
que mon père a dit… Je… je ne sais pas pourquoi je réagis comme ça. J’aimerais
bien le savoir.
— Bon, dit Mason en me serrant de nouveau contre lui. Ça ira, tu vas voir.
Ça ira bien pour nous tous.
— Sam, demanda Logan, on pourrait parler de cet article ? Tu veux ?
Je fis oui de la tête contre le torse de Mason. J’avais envie de participer, je
faisais ce que je pouvais. Mes tremblements avaient presque complètement
disparu. Il me fallait juste encore un peu de temps. La main de Mason continuait
de me caresser.
Ça aussi, il m’en fallait un peu plus.
Je tournai la tête vers Logan et le vis désigner l’article.
— Qu’est-ce qu’on fait pour ça ? Encore une fois, on sait tous très bien que
Helen ne lèvera pas le petit doigt.
— Tout ce qui s’est passé cet été est là, dit Mason. Ce sont les Quinn, j’en
suis sûr. Je parie que si on pose la question à Garrett, il va nous dire que le
procès du père d’Adam vient de commencer. Ils ont fait ça pour m’accuser à sa
place.
— Tu as l’air d’un gosse de riche, assez favorisé pour toujours échapper à la
justice, renchérit Nate.
— Exactement !
— Ça bousillera ta carrière de foot.
Comme Mason soupirait, je sentis sa poitrine se soulever sous ma tête.
— Sans doute, surtout avec cette histoire à l’université.
Nate leva la main :
— Justement, si on en parlait ? Il suffirait de prendre les devants. Tu lances
la discussion avant la parution de l’article. Tu racontes à tout le monde ton passé,
ce qui est arrivé cet été, tu montres la bonne vidéo de ce jour à la fête foraine. Et
on emmerde Quinn Jr. Sers-t’en.
Logan se pencha, appuyant les coudes sur ses genoux.
— C’est risqué. Voilà tout.
Ce fut là qu’une idée me saisit, sauf que je ne l’aimais pas. Moi qui ne
voulais pas attirer l’attention, en général plutôt négative, je savais que celle-ci
allait braquer tous les projecteurs sur moi.
Mais…
Repoussant mon appréhension, j’essayai d’avaler la grosse boule dans ma
gorge. Elle était constamment là, guettant les mauvaises nouvelles. Bien qu’il me
soit arrivé des choses plutôt agréables, ces derniers temps, quelque part j’étais
toujours tendue, inquiète de ce qui pourrait s’ensuivre.
Cette fois-ci, je pris ma décision.
Je me dressai sur les genoux de Mason.
— Sers-toi de moi.
— Quoi ?
— Utilise mon histoire. Je n’ai pas toujours été riche et privilégiée. Je viens
d’une famille qui pouvait à peine tenir la tête hors de l’eau. Mon père en était le
seul soutien en tant que prof de lycée et coach. Ma mère a souffert toute sa vie
de maladie mentale. Elle a passé deux ans dans un centre de traitement, et c’est
vous qui m’avez redonné une famille. Servez-vous de moi. Je suis l’opprimée.
Qui ne voudrait pas aider une opprimée ?
Logan m’avait écouté avec un sourire qui tourna carrément à la banane
lorsque je terminai. Il claqua dans ses doigts.
— Une opprimée qui va finir par participer aux Jeux olympiques.
— Exactement.
Je repoussai la panique glaciale qui s’emparait de moi.
CHAPITRE
27
Mason
Ce n’était pas bien d’utiliser Samantha.
Elle avait déjà pris la décision de se sacrifier. Il s’agissait de la défendre en
tant qu’opprimée, si bien que les gens allaient m’aimer pour l’avoir « sauvée ».
Ça marcherait peut-être. Ou pas. Mais à ce moment-là, ça se retournerait contre
elle. Or, je ne voulais pas utiliser la femme que j’aimais. Que les gens
m’apprécient ou pas, je m’en moquais.
D’autant que je ne sauverais pas Sam.
Cependant, on décida de lancer notre histoire avant la parution de l’article et
chacun rentra à la maison. Logan, Taylor et Nate vinrent chez nous avec Sam et
moi. On but, on bavarda et on ne se coucha qu’à l’aube. J’avais l’impression
qu’on n’avait fait que se raconter ma vie. Si ça ne marchait pas, je survivrais
mais une partie de mes rêves disparaîtrait. Nos vies changeraient définitivement.
Je ne savais pas trop comment. Personne ne le savait, c’était juste notre
impression.
Je tenais Sam sur mes genoux tout en buvant du whisky avec mon frère et en
riant avec mon meilleur ami. C’était ma famille et, tandis qu’ils parlaient de la
future ascension de Sam aux yeux du public, je faisais comme toujours.
Je prévoyais la suite.
Je réfléchissais.
Je calculais et j’essayais d’imaginer ce que ça ferait d’utiliser sa copine
comme une béquille pour expliquer pourquoi j’avais commis toutes ces
conneries dans ma vie. Mais, chaque fois que je m’aventurais dans cette voie, la
même certitude revenait.
Il n’en était pas question.
J’aimais cette femme.
À l’époque de notre rencontre, Sam était en guerre contre le monde. Elle
présentait un aspect glacial, cependant j’avais aussitôt perçu la flamme en elle et
m’étais senti attiré dès le premier soir à la station-service. Elle m’avait regardé,
de ses yeux éteints et j’avais perçu le message. Un pur et simple je t’emmerde. Je
l’avais tout de suite désirée. Je voulais la prendre, la pénétrer avec une ardeur
qu’elle n’aurait jamais sentie chez aucun autre mec. L’être primaire en moi
voulait s’emparer d’elle mais je n’avais pas pour habitude de m’arrêter à ce
genre de pulsion.
J’aimais baiser. Point. C’était juste un passe-temps pour moi, mais je ne
m’attachais à aucune fille.
Cela changea à la seconde où je discernai l’attitude à la je t’emmerde de
Sam, qui me regardait sans détourner les yeux. Elle me provoquait sans s’en
rendre compte. Je sus alors que Logan la désirerait, mais pas question. Celle-ci
serait pour moi. Je la ressentais au plus profond de moi. Et je n’aimais pas ça.
Seul Logan avait le droit de m’émouvoir ainsi. Pourtant, elle y était parvenue, et
cela continuait, semaine après semaine. Je ne pouvais me passer d’elle.
J’avais essayé.
Avec acharnement.
Essayé de l’ignorer.
Essayé de l’intimider.
Essayé de la virer de mon esprit.
Tout essayé à part la malmener – ça, je ne pouvais pas.
J’étais un abruti, comme toujours. Je n’avais jamais eu peur de malmener
quelqu’un qui m’attaquerait, moi ou un être cher. Les autres filles, je les baisais.
Je me foutais éperdument des gens, des adultes en général. C’était pour ça que
les parents de Nate avaient voulu l’écarter. Ils craignaient ma mauvaise
influence.
Je n’étais pas un mec sympa, pas plus alors que maintenant.
J’étais le salaud, le connard.
Et Sam m’avait sauvé.
Tout ce qu’il restait de bon en moi, c’était elle. Elle apaisait ma colère. Elle
m’apprenait à aimer. Elle me donnait envie de chercher le meilleur en moi.
Même si j’avais encore envie de massacrer certaines personnes. À commencer
par Adam Quinn. Et peu m’importait si je l’envoyais à l’hôpital ou pire. J’en
avais envie. Presque besoin, parfois.
Quant à mon frère, je l’avais condamné. J’avais fait de lui ce qu’il était
devenu. Comme à ce dîner où il avait besoin de quelqu’un pour endosser sa
colère ? J’étais là. J’avais introduit cette haine, cette noirceur en lui. Il ne vivait
plus que pour se battre. Moi, j’utilisais le combat pour chasser mes démons, mais
pas lui. C’était moi qui l’avais introduit dans ce monde de haine, de dégoût et de
violence. Il y était devenu accro. Je pouvais y échapper, pas lui. Ce serait
éternellement un problème dans sa vie. Par ma faute.
Je ne pouvais pas provoquer d’autres problèmes.
Tandis qu’ils discutaient de ma déclaration pour la conférence de presse, je
savais déjà ce que j’allais faire. Je ne laisserais rien leur retomber dessus. Même
pas Nate, qui voulait que je parle de l’époque où il avait rejoint la fraternité et
comment Sebastian était devenu notre ennemi depuis deux ans.
C’était moi, entièrement moi. Et ce serait peut-être la dernière fois que je
prendrais une décision pour le groupe sans les consulter. J’étais leur chef, du
moins pour une journée encore. Je ne le serais sans doute plus ensuite, mais peu
importait.
Ma vie.
Mon histoire.
Mes fautes.
Mon problème à régler.
*
* *
— Prêt ? lança le coach Broozer en m’envoyant une tape sur l’épaule.
En ce lendemain après-midi, on se tenait devant la salle où avaient parfois
lieu les interviews pour l’équipe, et elle était remplie de journalistes. Ce serait
sans doute la dernière pour moi, à cet endroit. J’entendais bavarder comme
souvent après un match sauf que, cette fois, les journalistes ignoraient la raison
de cette conférence. Ils n’avaient pas préparé de questions pour moi. C’était moi
qui les avais conçues.
— D’accord.
Le coach ouvrit la porte et recula, laissant les lumières et les voix emplir le
couloir avant de la refermer.
— Ils sont tous là. Tu es sûr de vouloir y aller ?
Je fis oui de la tête. Je n’avais pas le choix.
Il poussa un profond soupir. L’anxiété le gagnait. Il plissait les yeux –
comme chaque fois que quelque chose le contrariait.
— Je ferai tout mon possible pour te garder dans l’équipe, dit-il. Il se peut
que tu sois suspendu un certain temps, mais je vais insister.
Peu m’importait. Si cela m’arrivait, aucune équipe de la NFL ne
m’approcherait. C’était l’unique carte qui me restait en main si je voulais
seulement essayer de rester footballeur. Je connaissais les enjeux. Mes chances
étaient des plus réduites. J’espérais juste pouvoir garder un minimum d’espoir.
— Je suis prêt.
— D’accord.
Il se dirigea vers la porte mais j’avais perçu un léger couac dans sa voix. Ce
n’était pas normal. Il ne montrait jamais aucune émotion. Mauvais signe.
— Mason, insista-t-il en me prenant encore l’épaule. Tu es sûr…
— Je suis sûr, coach.
— Non, je veux dire, tu es sûr de ne pas vouloir voir Logan ou ta copine ici ?
Je comprends que tu essaies de les épargner, quelque part, mais si Taylor
traversait ce genre d’épreuve, j’aimerais être là pour elle.
— C’est votre fille. Vous êtes un bon père.
— On est de la même famille, comme toi avec eux.
Peut-être. Peut-être aurais-je dû leur dire ce qui se passait. Ils s’attendaient à
me voir rentrer une fois que j’aurais discuté avec les coachs, après quoi on
organiserait une conférence de presse dans la soirée. Mais, en quittant la maison,
je savais que ça n’allait pas se passer comme ça. J’avais tout dit aux coachs,
avant de leur demander d’alerter les médias. Je voulais que ce soit fait avant que
Logan et Sam se doutent de quoi que ce soit.
Le coach attendait toujours, sur le point d’ouvrir la porte, et je répétai :
— Je suis prêt.
À notre entrée, le silence se fit dans la salle, et on n’entendait plus que les
flashs. D’habitude, il y faisait chaud et humide, mais pas cette fois. Une brise
fraîche balayait les lieux, comme une sorte de courant d’air. À moins que ça ne
vienne de moi. Pour une fois, je n’arrivais pas en sueur comme à la sortie d’un
match.
Peu importait. Rien de tout ça ne comptait.
Je m’attendais à être seul en arrivant là. Mais non. Les deux coachs
s’assirent auprès de moi. Ils ne dirent pas un mot. Tout dépendait de moi, mais
ce n’était pas rien de les voir à mes côtés. Pour un peu, j’aurais aimé que l’un
d’entre eux soit mon père. Alors, peut-être, ne me serais-je pas trouvé dans cette
situation. Et puis non. Car je n’aurais pas eu non plus Sam, et si j’avais dû
choisir, ç’aurait toujours été elle.
Elle représentait la seule voie possible pour moi.
— De quoi s’agit-il, coach ?
C’était le moment.
Les journalistes se bousculaient pour me tendre leurs micros. Le coach me
désigna.
— Mason vous a demandé de venir. C’est lui qui doit vous parler et, quoi
qu’il arrive, je vous demanderai de rester corrects.
Il me jeta un regard.
À moi de jouer.
Je considérai la salle mais ne parlai pas tout de suite. C’était la fin d’une
partie de ma vie et l’émotion me submergeait. Je l’écartai. J’avais provoqué ce
foutoir, à moi de le nettoyer.
— Mason ?
Ce fut le même journaliste qui posa la première question. Il était ami avec le
coach et, alors qu’il baissait un peu la voix, j’eus l’impression qu’il savait déjà
de quoi on allait parler.
Il m’avait appelé par mon prénom, comme si on était amis, alors que je ne le
connaissais pas plus que les autres. J’avais l’impression que c’étaient tous les
mêmes, qu’ils n’avaient pas changé depuis mon arrivée à Cain U. Ils
m’interpellaient toujours avec de gentils sourires, plaisantaient comme si on était
des potes. Ensuite, ils rentraient rédiger un article qui convienne à leur journal,
au ton parfois cinglant, parfois vaguement aimable, mais il y en avait quand
même des sympas.
Bon, très bien, ils voulaient qu’on fasse comme si on était amis, ils n’allaient
pas être déçus. J’allais essayer en tout cas.
Je m’éclaircis la gorge avant de me pencher vers le micro sur la table :
— Demain, un magazine va publier un article disant que j’ai bénéficié d’un
traitement particulier en raison de mes aptitudes sportives et grâce à la fortune de
mon père.
Un murmure intéressé emplit la salle. Les regards s’aiguisèrent et chacun
retint son souffle tandis que je continuais :
— Je tenais à faire le point avant la sortie de cet article pour vous dire ce
qu’il y a de vrai ou pas dans ses affirmations.
Mes deux coachs se tournèrent vers moi.
— Mason ! souffla Broozer.
Le micro le capta, faisant tressaillir l’audience. L’atmosphère devenait des
plus sérieuses. Ils sentaient qu’ils tenaient là quelque chose d’important et les
stylos se mirent à courir sur les blocs-notes.
— Mason, reprit le premier journaliste. Que contient au juste cet article ?
— Mon père est James Kade. Il possède et dirige une compagnie
multimillionnaire, ainsi que de nombreuses entreprises dérivées. Cet été, j’y ai
fait un stage. J’ai travaillé sur un projet commun avec un dénommé Adam
Quinn, le fils de Steven Quinn. Il s’agissait de me rapprocher d’Adam afin de
vérifier si son père ne faisait rien d’illégal.
Je m’apprêtais à avouer une tentative d’espionnage industriel, charge dont je
serais reconnu coupable, mais je n’avais pas le choix.
— Au début, je n’ai rien trouvé. Et je ne me suis pas rapproché d’Adam. Je
n’ai jamais aimé ce type, mais je me suis rendu dans leur datcha familiale et j’y
ai trouvé des dossiers sur un ordinateur.
— Y aviez-vous été convié ?
— Pardon ?
Le journaliste qui avait posé cette question se tenait prêt à tout noter. Il
reprit :
— Ou êtes-vous entré par effraction ?
— Non, c’était ouvert.
— Est-ce que quelqu’un vous en avait parlé ?
Je ne voyais pas où il voulait en venir.
— Oui.
Je me rappelais la fois où Adam l’avait mentionné au cours d’une
conversation.
— Vous a-t-on suggéré d’y passer un certain temps ?
Suggéré ?
— Suggéré ? souligna Broozer d’un air entendu.
— Euh… Oui, je crois que Becky et Adam me l’ont tous les deux suggéré à
un moment.
Impossible de me le rappeler précisément.
— Alors vous vous êtes peut-être trompé ? Vous êtes peut-être entré là et
avez juste voulu vérifier vos e-mails ou quelque chose comme ça ?
Il m’offrait une issue de secours mais moi je restais planté là, abasourdi. Je
ne connaissais même pas ce type.
— Euh… Peut-être, oui. Je dois en parler avec mes avocats.
Un éclat de rire souleva l’audience. Mais il fallait bien que je continue :
— J’ai trouvé des e-mails prouvant que Steven Quinn avait versé des pots-
de-vin pour obtenir des permis. À l’époque, il payait également l’un des
employés de mon père pour harceler et menacer ma copine du moment. Quand
ça a été rapporté à la police, Adam s’est vengé contre moi en montrant une vidéo
à la police, où je protégeais ma copine. La vidéo avait été montée de façon à
laisser croire que c’était moi qui avais agressé le type. J’ai été arrêté par les flics
mais pas officiellement inculpé. Ils m’ont gardé tout le week-end, tandis que la
propre fiancée d’Adam Quinn remettait la vidéo originale à ma copine qui est
allée la remettre à la police. Alors on m’a libéré. Aucune charge n’a été retenue
contre moi.
— C’est tout ? C’est ce que cet article va raconter ?
Ma gorge se serra.
— Non. Le magazine va dire que le personnel d’entraînement avait été
prévenu de l’incident et qu’ils auraient dû mener une enquête. Ce qui n’a pas été
le cas.
— Vous n’avez jamais été inculpé.
— Pardon ?
Tout le monde se retourna vers le premier journaliste.
Il abaissa son bloc-notes.
— Ils ne peuvent pas mener d’enquête si vous avez été interpellé par erreur.
À mon avis, c’était normal.
Je me rembrunis. Quoi ? Mais…
— D’après vous, reprit-il, d’où provient la fuite qui a permis à ce magazine
d’écrire un tel article ?
— Des Quinn.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils disent que c’est à cause de moi si Steven Quinn a été arrêté,
et, à mon avis, c’est pour détourner l’attention de son dossier.
— De quels faits disposez-vous pour soutenir cet argument contre eux ?
— Adam Quinn n’a cessé de solliciter ma copine au lycée. Je l’ai plus d’une
fois envoyé se faire fou…
Quelques journalistes sourirent.
— Autre chose ? reprit le premier, l’air de vouloir m’amener à dire une
chose qu’il savait déjà.
— Le type que les Quinn ont payé pour harceler ma copine nous a attaqués,
mon meilleur ami, mon frère et moi, avec quinze mecs.
Les murmures s’élevèrent de plus en plus fort. Des téléphones jaillirent.
— D’autres accrochages ?
— Lui et dix de ses amis nous ont attaqués, ma copine et moi, durant une
fête à Roussou, en Californie.
Je marquai une pause. Ce type était au courant. Il m’avait amené jusque-là.
Je me penchai de nouveau vers le micro :
— Et Adam Quinn est entré par effraction dans ma maison, ici, à Cain.
Toutes les têtes se relevèrent.
— Pourriez-vous répéter ?
— Adam Quinn est entré par effraction dans ma maison, il y a quinze jours.
Nous nous y trouvions seuls, ma copine et moi. La police est venue le
surprendre.
— Ils l’ont arrêté ?
— Non. Je n’ai pas porté plainte.
— Pourquoi ?
— Parce que je savais qu’il ne dirait pas la vérité sur ce qui l’avait amené à
faire ça. Après leur départ, il m’a avoué qu’il ne venait pas voler quoi que ce
soit. Il cherchait mon ordinateur pour y coller un virus afin de pouvoir surveiller
mes e-mails et tout ce que j’y avais installé.
— Dans quel but ?
— Parce qu’il voulait me pourrir la vie. Sa fiancée a rompu avec lui après
qu’il a tenté de me faire arrêter pour coups et blessures. Et il me reproche aussi
ce qui est arrivé à son père.
— Vous avez dit qu’il y avait une mésentente entre vous au lycée. C’était à
propos de votre copine ?
— Oui. Il voulait sortir avec elle mais c’est moi qu’elle a choisi.
Le deuxième journaliste, celui qui m’avait amené à un autre scénario sur la
façon dont j’avais accédé à l’ordinateur des Quinn, leva la main.
— Avez-vous autre chose à nous raconter, Mason ?
Je n’eus pas besoin de me poser la question. Je répondis sans hésitation :
— Je ne suis pas un mec gentil. Il m’arrive de me battre pour protéger les
gens que j’aime. Si je vous ai fait venir, c’est parce que je voulais clarifier mon
histoire, je voulais présenter mon point de vue avant que vous n’appreniez
combien je suis un riche connard privilégié qui pourra toujours se sortir des pires
situations. Ce n’est pas ma vie. Je ne suis pas comme ça…
— Votre mère est multimillionnaire, n’est-ce pas ? insista le premier
journaliste.
Je fis oui de la tête.
— Pourtant, avec votre frère, vous avez préféré fréquenter des écoles
publiques alors que vous auriez pu choisir les plus prestigieux établissements
privés ?
— Oui.
— Et on a coupé les freins de votre meilleur ami à cause d’une rivalité au
lycée, c’est ça ?
— C’est pour ça que sa voiture a été accidentée.
— Votre copine a été hospitalisée après avoir été tabassée dans les toilettes
de votre lycée. N’est-ce pas ?
Je hochai la tête. Où voulait-il en venir ?
— Avez-vous fait quoi que ce soit contre qui que ce soit au lycée ou depuis
que vous êtes à Cain University ?
— Oui.
Il écarquilla les yeux.
— Mais seulement pour protéger les gens que j’aime.
— Avez-vous tenté de blesser cet Adam Quinn ?
— Non.
Le premier journaliste jeta un regard circulaire sur la salle. Tous semblaient
de son avis. Il haussa les épaules.
— Je pense qu’il ne me reste qu’une question : vous avez déclaré tout à
l’heure que votre copine était votre « copine du moment. » Pourquoi ça ? Avez-
vous rompu ?
Oh, merde ! Pardon, Sam.
Cependant, je ne pouvais pas mentir, pas à ce sujet, par sur une chose dont
j’étais si fier.
— Non. C’est ma fiancée, maintenant.
CHAPITRE
28
Samantha
Une heure plus tôt.
— Sam.
Je laçais mes baskets. Mason était parti raconter à ses coachs ce qui se
passait. On avait dormi hyper tard, la moitié de la journée était déjà passée.
J’avais envie de courir avant qu’il n’appelle pour nous tenir au courant de ses
projets. Je levai les yeux car Logan venait d’ouvrir la porte du patio en
prononçant mon nom. En voyant son expression, je me sentis défaillir.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Soudain, j’avais les mains moites et je les frottai contre ma culotte de course.
— Viens à l’intérieur, dit-il. Il faut que tu voies ça. C’est sur la chaîne câblée
de l’université.
Pas besoin de m’en dire davantage, j’avais compris.
Mason était tellement calme en partant. Trop calme. Déjà, il l’avait été toute
la nuit et à sa façon de me faire l’amour… Je réprimai un frisson de délice. Il
avait été si tendre, si amoureux. Il avait comme vénéré mon corps avant de nous
entraîner tous les deux dans une frénétique chevauchée. Ça avait été exaltant
mais, maintenant, je savais pourquoi.
J’entendis sa voix à la télévision du salon :
— Mon père est James Kade. Il possède et dirige une compagnie
multimillionnaire…
Derrière moi, Logan se mit à rouspéter, les bras croisés.
— C’est n’importe quoi ! Il y est allé tout seul.
— Tu t’attendais à autre chose ?
Nate descendit l’escalier. Il ne fut pas choqué comme moi, ni furieux comme
Logan, mais résigné, l’air quasi attendri.
— Il est comme ça, Logan. Tu devrais le savoir.
— On avait décidé ça tous ensemble.
— Non. C’est sa carrière, sa vie. C’est lui qui a décidé. Pas vraiment nous.
— La ferme ! s’insurgea Logan l’air de vouloir le frapper.
— Non, dit Nate en se plantant devant l’écran. Lâche-le, un peu !
— On est tous concernés.
— Surtout lui. Tu vas voir, il ne nous nommera même pas, il ne mettra
aucun de nous en danger, tu le sais très bien. Il prend tout sur lui. Pas besoin de
l’écouter pour savoir que j’ai raison.
La voix de Mason emplit le silence qui s’ensuivit :
— … j’ai trouvé des déclarations sur l’ordinateur qui présentaient des
anomalies, mais aussi…
— Tu vois ? lança Nate en se retournant vers la télévision. « J’ai ». Il parle à
la première personne. Il ne dit pas nous ou mon nom, ni le tien. Si tu veux te
mettre en pétard, au moins que ce soit pour une bonne raison.
Logan ne répondit pas.
— Tu es furax parce qu’il ne t’a rien dit, murmura Nate d’une voix à peine
audible. Mais c’est sa façon de te protéger.
Logan restait silencieux, mais il respirait lourdement.
Je m’affalai sur un canapé, les mains devant ma bouche. Je ne pouvais pas
écouter, mais je ne pouvais pas m’en aller non plus. Il prenait tout sur lui. Il
devait avoir eu si peur… en même temps, Nate avait raison, c’était sa façon de
nous protéger.
J’écoutai un instant, jusqu’au moment où je me rendis compte que les deux
journalistes l’aidaient, détournant son récit vers autre chose, faisant de lui une
victime des deux méchants, Adam et son père.
Bravo ! s’écria une petite voix en moi.
— Vous n’avez jamais été inculpé, dit un journaliste à Mason.
— Pardon ?
La voix du journaliste retentit derrière les caméras :
— Ils ne peuvent pas mener d’enquête si vous avez été interpellé par erreur.
À mon avis, c’était normal.
Logan poussa un juron en se rapprochant de la télévision.
— Ils l’aident.
— C’est ma faute.
Je fermai les yeux. La voix de Taylor. D’un seul coup, tout devenait clair. En
je me retournant vers elle, je la vis se tordre les mains, affichant un sourire
navré.
— Je ne pouvais rien dire.
— C’est pour ça, dis-je, que tu as disparu l’autre soir, une fois qu’on est
rentrés ici. Tu appelais ton père ?
— Il le fallait.
Logan ne réagissait toujours pas. Elle posait sur lui des regards inquiets mais
revint vers moi :
— Ce n’est pas la première fois qu’un athlète a des ennuis. Mon père connaît
du monde. Des gens qui peuvent tirer quelques sonnettes, attirer quelques
avantages. Il fallait que je le prévienne. Qu’il ait au moins une chance
d’intervenir. Mason le méritait bien.
— Ça marche, dit Logan en désignant l’écran.
Elle s’assit à côté de lui, toute droite, les mains sur les genoux.
— Tu m’en veux ?
— Non, ma puce. Jamais.
Elle soupira, se détendit.
L’un des journalistes reprit la parole :
— Ils l’ont arrêté ?
— Ce journaliste, reprit Taylor, comme l’autre que vous avez entendu tout à
l’heure, est une pointure dans le monde du sport. Ils font toujours leur possible
pour aider mon père. Parfois ils y arrivent, parfois non, mais là, ils font fort. À
mon avis, ils n’aiment pas Steven Quinn, pour une raison ou pour une autre. Ou
c’est juste qu’ils adorent Mason…
On se regardait tous.
— Non, finit par lâcher Nate.
— Impossible, maugréa Logan. Qui peut aimer Mason ?
Je me contentai de rire, ravie qu’ils puissent en arriver à plaisanter. J’avais le
cœur moins serré et la conférence de presse semblait toucher à sa fin. Je me
levai. Il fallait que j’aille chercher Mason. J’attrapai un sweat-shirt et mon sac
lorsque j’entendis :
— … vous avez déclaré tout à l’heure que votre copine était votre « copine
du moment. » Pourquoi ça ? Avez-vous rompu ?
Non.
Je me figeai, la main en l’air, et j’entendis Mason répondre presque trop vite.
— C’est ma fiancée, maintenant.
Je déglutis.
Il n’avait pas fait ça.
Si.
Je me détournai vivement. Dans la pièce, ils étaient tous là, à me regarder,
l’air plus ou moins surpris. Nate écarquillait les yeux, Taylor esquissait un
sourire et Logan – celui que j’avais le plus peur de regarder – restait
imperturbable.
— Logan.
Levant la main, il me fit taire et, sans dire un mot, sortit du salon. Taylor se
leva à son tour, l’air navré.
— Sam, je…
— Vas-y, rejoins-le, lui dis-je.
Elle passa en hâte devant moi, me serrant le bras juste le temps de
murmurer :
— Félicitations !
Et elle fila en claquant la porte derrière elle.
Il ne restait que Nate et moi.
Il se passa une main sur le visage, dans la nuque, avant de la laisser
retomber. Puis il m’ouvrit les bras :
— Félicitations, Sam ! Viens ici.
Je me serrai contre lui mais j’étais tendue. Et lui aussi. Logan était furieux et
il fallait que je prenne le parti de Mason.
Cependant, je parvins à répondre :
— Merci, Nate.
Il m’étreignit encore une fois avant de me lâcher.
— Logan est juste vexé, tu le connais.
— Oui, mais ça ne me console pas.
Je repartis vers la porte quand Nate m’appela de nouveau :
— Tu sais qu’on va faire une super fête, maintenant ?
Je voulus lui rendre son sourire mais j’avais le cœur gros.
— Chaque chose en son temps.
— D’accord, va rejoindre ton mec. Et au fait…
Je m’arrêtai de nouveau.
— Il n’a pas menti à ton sujet. Il est extrêmement fier de t’avoir dans sa vie.
Jamais il ne voudrait que tu puisses croire autre chose. C’est pourquoi il a dit ça.
Je ne puis lui offrir qu’un triste sourire.
— Je sais, dis-je en partant.
*
* *
En arrivant, je trouvai Mason et ses coachs en train de serrer la main à deux
hommes.
L’un d’eux était en train d’expliquer :
— On aurait pu tordre votre récit dans tous les sens, mais on n’est pas idiots.
On a presque tous eu affaire à Steven Quinn. Un vrai taré. Après comment
s’étonner d’entendre qu’il a pu engager quelqu’un pour vous attaquer et vous
harceler ? Croyez-moi, vous serez surpris de constater la réaction des gens à la
sortie de nos articles. Au point que le magazine risque de vouloir se rétracter et
de vous présenter des excuses.
Après quoi, le mec balança une tape sur l’épaule du coach de Mason.
— C’était super, Hank. Merci pour les infos.
Les deux hommes s’en allèrent et Mason se tourna vers son coach :
— Vous étiez au courant ?
— Taylor m’a appelé dès que Logan l’a informée. Un jour, tu feras partie de
ma famille, Mason. Et puis tout ça n’était que la pure vérité, cette fois. Avec ton
frère, vous commettez parfois de belles âneries, mais pas là. Tu voulais vraiment
protéger ceux que tu aimes.
Broozer releva la tête et m’aperçut.
— Et j’ai cru comprendre qu’on en était à l’heure des félicitations.
Félicitations, Samantha. Je sais que Taylor vous adore.
Il me tendit la main, et je la serrai, éberluée. Puis il tapota l’épaule de
Mason.
— Je ne peux rien te dire d’officiel pour le moment mais, si tu veux
vraiment faire carrière à la NFL, je suis sûr qu’ils t’attendent.
— Merci, soupira Mason. Merci à tous les deux.
— Ça fait partie de notre boulot. On ne veut pas abandonner nos joueurs. On
vous protégera tous et toujours dans la mesure du possible.
Les coachs s’éloignèrent et Mason se tourna vers moi, le regard anxieux.
Cependant, il parut vite se reprendre.
— Je ne pouvais pas mentir. Pas à ton sujet. Je ne pourrai jamais mentir à
ton sujet.
Pourtant, je connaissais une époque où c’était arrivé. Il avait envoyé une
autre fille affronter l’agression qui m’attendait. À l’époque c’était pour me
protéger, comme maintenant.
— Je sais, dis-je doucement. On en reparlera plus tard.
Je lui posai une main sur le visage et il s’appuya dessus, fermant un instant
les yeux.
Ma gorge se serra.
— Comment vas-tu ?
M’attirant contre lui, il me serra fort, enfouit le visage dans mon cou.
— Mieux. Beaucoup mieux.
Je l’étreignis à mon tour et on demeura un long moment sans bouger.
CHAPITRE
29
*
* *
Samantha
Quelque chose ne tournait pas rond.
Je l’avais senti dès mon réveil. Mason n’était pas à côté de moi. Je n’avais
aucune raison de croire que quelque chose n’allait pas, pourtant ce fut le cas et je
me fiai à mon instinct. Je m’habillai, tirai mes cheveux en queue-de-cheval puis
allai réveiller Taylor. Je découvris sans grande surprise que Mason, Logan et
Nate avaient disparu. Je vérifiai à la cuisine, dans le salon, dehors, jusque dans
leurs chambres.
Blottie de son côté, Taylor dormait profondément.
Je lui tapotai l’épaule :
— Hé, Taylor !
Elle s’éveilla brusquement, fit volte-face, repoussant sa couverture, se passa
la main dans les cheveux.
— Quoi… Sam ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne sais pas. Les mecs sont partis. Je crois qu’ils vont commettre une
bêtise.
— Tu crois ?
Elle n’était pas là à l’époque de leurs bagarres. Elle les avait vus la défendre,
la sauver des ennemis de ses amis, mais c’était tout. Logan l’avait toujours
protégée des aspects sordides de leurs affrontements. Je n’en ferais pas autant. Il
fallait qu’elle sache. Mais je commençai par seulement lui répondre :
— Je ne sais pas. C’est juste une impression. Il faut qu’on les trouve.
— D’accord.
Elle se leva et allait mettre sa robe de chambre quand elle vit comment
j’étais habillée : jean et sweat-shirt noirs.
— Pourquoi ai-je l’impression que je ne suis pas près de revenir dormir ?
soupira-t-elle.
Je me tournai vers la porte.
— Parce que c’est la vérité.
Je descendis l’attendre et mis en route l’appli de tracking qui me reliait au
téléphone de Mason. Il était au courant. Il l’avait installée sur mon appareil, alors
j’avais insisté pour en faire autant avec le sien. On l’avait également fait avec
celui de Logan, sauf que lui ne le savait pas, du moins j’en doutais. Il y avait
tellement de trucs sur le sien… !
— Où va-t-on ? demanda Taylor en arrivant.
Je lui montrai mon téléphone.
— Tu conduis. Je te guide.
On prit sa voiture et elle démarra. Je suivis le point qui se déplaçait sur la
carte.
— Tu sors de la ville, direction Fallen Crest.
CHAPITRE
31
Mason
— C’est quoi, le plan ?
On était en route depuis trois heures lorsque Nate posa la question. On avait
d’abord pris la direction de Fallen Crest puis bifurqué plein nord sur une route
secondaire depuis une demi-heure. On approchait du but.
Logan se pencha.
— À part se bagarrer ?
— Je croyais qu’on allait juste jeter quelques pétards dans sa caisse.
Logan s’adossa à son siège en râlant.
— Oui. Mais rouler trois heures juste pour un petit feu d’artifice, tu rigoles ?
— Vous êtes bourrés tous les deux.
Logan esquissa un sourire. On avait apporté la bouteille de bourbon, bien
que le trajet ait commencé à me dessaouler un peu. Il fit une grimace dans le
rétroviseur.
— Quoi ? demanda Nate. On ne va rien faire du tout. On ne peut pas.
Mason, tu viens de passer à la télévision en accusant ce type.
— Il est à la datcha, dit Logan. Il se cache.
— Et alors ?
— Tu crois vraiment qu’on ne va rien faire ? Il a voulu faire accuser Mason,
lui bousiller sa carrière. Il s’est introduit dans la maison. Il est entré dans ta
chambre, mon pote. Ta chambre. S’il n’est pas entré dans celle de Mason, c’est
parce qu’il avait commencé par les nôtres. Et s’il avait implanté ce virus dans
ton ordi ?
Nate se crispa, comme s’il n’avait pas envisagé cette éventualité.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu crois qu’il a mis cette merde dans mon
ordi ?
— J’étais avec toi quand tu as vérifié ta chambre. Ton ordi était allumé. S’il
n’a pas de mot de passe, c’est bien possible.
— Tu dis ça pour m’emmerder, Logan ?
— Non, je te dis juste la vérité. Quinn n’est pas un pauvre petit chou
innocent, arrête de le traiter comme ça. Tu le sais, toi, Mason.
Nate se tut un instant, puis me jeta un regard.
— Tu vas lui taper dessus ?
Si je pouvais le tuer…
— On verra bien ce qui se passera, dis-je.
— Autrement dit, Mason va examiner sagement la situation pour voir ce
qu’on peut faire sans se mettre dans les ennuis.
— Tu me connais bien, frangin.
— Juste depuis le jour de ma naissance.
La datcha apparut au loin et Nate éteignit les phares puis se gara, non loin de
la route.
— Ne courez pas le risque de vous faire arrêter, dit-il. On n’est plus des
gamins. Vous avez trop bu, j’ai horreur de ça.
— Hé ! s’esclaffa Logan. Oh, merde ! je ne sais plus ce que je voulais dire…
— Tant mieux. Bon, les gars, je vous ai déjà posé la question mais vous
n’avez pas répondu. C’est quoi, le plan ?
Tous deux se tournèrent vers moi, comme s’ils attendaient les ordres. Et, peu
à peu, mes idées se remirent en place. Je me rappelai Adam, toutes les merdes
qu’il avait causées, mais particulièrement à l’époque de la datcha de Nate. Je
l’avais trouvé en train de bavarder avec Sam dans un couloir et je voyais très
bien où il voulait en venir. Il faisait l’aimable et flirtait avec elle. Et j’en avais
senti mon sang se glacer. Sam était à moi. Je n’avais aucune envie de le lui
rappeler, juste de le lui prouver.
J’avais foncé droit sur lui.
— Qu’est-ce que tu fous ici ?
Il avait joué les étonnés. C’était peut-être le cas. À moins qu’il n’ait été
surpris que je lui crie dessus. S’il désirait Sam, il devait prouver qu’il était un
homme, montrer qu’il saurait me tenir tête.
Ça n’avait pas été le cas.
— Comment ça ? avait-il balbutié.
— D’après toi, connard ? Qu’est-ce que tu veux ? Elle ?
Je voulais tout étaler au grand jour, que Sam sache à qui elle avait affaire.
— Qu’est-ce que tu veux ? Oui, elle me plaît. J’ai envie d’elle, d’accord ?
J’en souriais maintenant, comme si c’était arrivé la veille. C’était ce que je
voulais. Qu’il ne puisse plus se cacher.
— Depuis combien de temps elle te plaît ? avais-je alors demandé.
— Depuis la classe de cinquième…
Je me souvenais que Sam avait alors commencé à se montrer mal à l’aise,
comme si elle éprouvait de la pitié pour lui. Mais je n’allais pas permettre ça.
Non. Je l’avais poussée derrière moi, si lentement, si doucement qu’Adam ne
parut même pas s’en apercevoir.
Il avait essayé de revenir à moi en disant que je désirais Sam moi aussi.
Hé oui, connard.
Là j’avais senti Sam se serrer contre mon dos, tremblante, le cœur battant
trop vite. Mais je savais que ce n’était pas de peur. Et puis Adam avait
commencé à se tortiller. Je voyais l’hésitation sur sa physionomie. Il allait
reculer.
— Je le reconnais, avais-je dit. Sauf que je ne vais pas baiser une autre fille
en me racontant que c’est Sam. Et tu sais pourquoi ?
J’allais le tuer. Mais je m’étais tourné vers Sam. Je faisais ça pour elle aussi.
Elle ne pouvait pas me renier, se cacher.
Je m’étais pressé contre elle, mon genou calé entre ses jambes et j’avais senti
son cœur battre. Elle avait fermé les yeux, sentant ce que je pouvais lui donner.
Je m’étais rapproché, frottant mon nez sur sa joue et elle s’était cambrée contre
moi, alors…
Ses mains avaient glissé sur mes bras, remontant vers mes épaules, afin de
m’entourer la nuque. Maintenant encore, mon cœur s’emballait à cette pensée. Je
ressentais exactement les mêmes émotions, Sam serrée si fort contre moi alors
que je la pressais contre le mur.
Mes mains avaient soulevé ses fesses, et elle m’avait enveloppé de ses
longues jambes harmonieuses. Elle se tassait contre moi.
Elle était mienne, comme maintenant.
Quinn se trouvait toujours là mais ce moment m’appartenait. Je l’avais
décollée du mur. Je voulais sentir tout son poids sur moi.
Un tressaillement l’avait parcourue et je l’avais embrassée sur l’oreille, sur
la joue, dans le cou, en lui murmurant autre chose mais elle seule comptait.
— Mason, avait-elle soupiré.
Là, juste à cet instant, elle avait succombé.
Je m’étais tourné vers Quinn.
— C’est pour ça que je ne ferai jamais ce que tu voudrais faire. Elle est à
moi. Pas besoin d’en rêver.
Et ça ne s’était pas arrêté là. Il avait encore désiré Sam. Il avait tenté de
devenir son ami, il lui avait offert son épaule pour pleurer. Ce fut le plus terrible.
Lorsque j’entendis qu’il avait été là pour elle, et pas moi. Cette pensée me brûlait
encore.
— Ça a été notre premier mec, tu sais, dit Logan en m’arrachant à mes
souvenirs.
— Quoi ? s’écria Nate.
— On avait nos disputes, nos accrochages, mais Adam c’est le premier
contre lequel on s’est battus pour Sam. Il voulait Sam et il essayait sans cesse de
nous la prendre.
Nous la prendre.
Me la prendre.
On avait conclu une trêve mais ça s’était arrêté cet été. Sauf qu’on ne se
battait plus avec Adam pour Sam… encore que, je ne pouvais m’empêcher de
me poser la question, parfois. La désirait-il toujours, au plus profond de lui-
même ? Les disputes de nos pères ne lui avaient-elles pas servi d’excuse pour
essayer de se rapprocher d’elle ?
Je sortis de la voiture.
— On y va.
Je n’avais pas de plan précis, sauf qu’il était temps de nous occuper d’Adam.
Nate et Logan me suivirent en silence et on trouva Adam dehors, dans le
patio. Il traînait sur un banc, exhalant un nuage de fumée, il allait reporter le
cigare à sa bouche quand il nous vit.
Il sursauta, nous jeta un regard paniqué dans cette semi-obscurité, se leva
maladroitement.
— Qu’est-ce que vous faites là ? demanda-t-il d’une voix presque
tremblante.
— D’après toi ? dis-je en m’avançant.
Il esquissa un mouvement vers la porte.
— Je ne suis pas seul…
— Quoi, tu as une meuf avec toi ? demanda Logan en essayant de regarder à
l’intérieur. Parce que, d’après nos infos, tu es seul.
— Tu te caches, ajouta Nate.
— Ouais, grommela Adam. Au fait, merci pour cette conférence de presse.
Ça va bien aider mon père !
— C’est toi l’enfoiré qui t’es introduit chez nous.
J’étais sur le point de le saisir par la peau du cou, tâchant de me rappeler
pourquoi je ne devrais pas. Une petite voix dans ma tête… celle de Sam ? Elle
n’aimerait pas que je le frappe, mais il n’arrêtait pas. On avait bien fait de le
laisser partir de la maison, sans le toucher, ni rien, à part cette belle humiliation,
mais il était reparti sur ses deux jambes. Et il reviendrait à la charge.
— Quand est-ce qu’on sera débarrassés de toi, Quinn ? dis-je en entrant dans
le patio.
— Qu’est-ce que tu fous ?
Il sauta devant la porte, son cigare encore à la main, le regarda, puis le
déposa sur le banc.
— Laisse-moi passer.
— Mas…
Nate et Logan passèrent à l’acte. Ils l’attrapèrent mais, au lieu de le pousser
derrière nous, Nate ouvrit la porte, et Logan l’envoya à l’intérieur. J’entrai le
dernier. Une musique rap retentissait à travers la demeure, pas trop fort, et une
odeur de bourbon se mêlait à celle du cigare.
— Regardez-moi ça.
Logan poussa encore Adam avant d’aller renifler le verre qui traînait devant
le bar. Un infâme rictus lui plissa les traits.
— Tu fêtes quelque chose, Quinn ? dit-il en répandant le contenu par terre.
— Hé ! cria Adam.
Mais Nate se planta devant lui pour le faire reculer.
— Qu’est-ce que vous voulez ? me demanda Adam.
— Je t’ai fait une promesse il y a quelque temps.
S’en souvenait-il ?
— J’ai promis que si tu m’emmerdais, moi, ou Sam ou quelqu’un que
j’aimais, j’allais te bousiller. Te prendre tout ce à quoi tu tiens. Ta maison. Ta
copine. Ton argent. Ta réputation. Et je te laisserais seul, mais pas avant de
t’avoir ruiné. On a décidé que l’heure avait sonné.
Adam se mit à rire.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu peux me faire, maintenant ?
— Tu vas voir.
J’adressai un signe de tête à Logan. Il savait quoi faire et se mit à l’œuvre.
— Que… dit Adam appuyé contre Nate. Il cherche quelque chose ?
— D’après toi ? Je viens de te dire ce qu’on allait faire. Réfléchis, Adam !
Devine ce qu’on fait.
Alors qu’il s’écartait de Nate en grimaçant, je regardai mon meilleur ami.
— Tu permets qu’on en prenne une pour l’équipe ? Pendant un certain temps
au moins.
Nate pencha la tête de côté en protestant :
— Tu rigoles ?
Il savait.
— Sam a dit que tu aimais bien Becky.
Exaspéré, il renversa la tête en arrière.
— Sérieux, Mason ! Je ne veux pas sortir avec Becky Sallaway !
— Quoi ? s’écria Adam. Qu’est-ce que tu dis ?!
Il fonça vers nous mais, avec Nate, on leva la main ensemble pour le
repousser, et il tomba sur le canapé derrière lui.
Je baissai la voix :
— Juste un petit peu. Tu veux sortir avec l’autre meuf dès maintenant, non ?
Ça pourrait mal tourner.
— Sam va le savoir.
— Elle n’a pas besoin de l’apprendre dès maintenant. Et oui, Becky saura,
mais elle s’en fichera.
On se retourna ensemble vers Adam qui s’était pris la tête dans les mains.
— J’ai l’impression qu’elle sortira un soir avec toi, dis-je à Nate. Peut-être
même plusieurs fois.
— D’accord, dit-il en sortant le téléphone d’Adam. Il est tard mais elle ne
dort peut-être pas encore. Je crois que Sam l’a appelée une fois de mon appareil.
On va voir si elle veut bien nous parler.
— Be… cria Adam pour la prévenir.
Je lui balançai une gifle qui le renversa en arrière. Mais il se redressa
aussitôt et, cette fois, je lui balançai mon poing dans la figure. Nate se retourna
en souriant, nous regarda et coupa la communication.
— Qu’est-ce qu’il ne sait pas, là ?
J’allai jeter un œil dans la chambre d’Adam. Logan m’y rejoignit quelques
minutes plus tard.
— J’ai effacé toute la vidéo surveillance, annonça-t-il. On est tranquilles. Et
ça, qu’est-ce que c’est ?
Il lui tendit la caméra que je venais d’examiner.
— Appuie sur Play.
Ce qu’il fit, et on entendit des gémissements. Il écarquilla les yeux.
— Merde ! C’est… ?
Il appuya sur Pause. Je me levai alors qu’il zoomait sur la fille nue dans le lit
d’Adam. Elle était menottée aux montants du lit, un bandeau sur les yeux, et il
l’embrassait entre les jambes.
— Oui, dit-il, c’est Sullivan.
Finalement, il ne visait pas l’ex d’Adam.
— Je sais, lui dis-je.
— Putain !
Il passa à la vidéo suivante. De nouveau Tate, puis à une autre. Et une autre
fille sur le dixième film.
— Et celle-là… c’est Miranda ? Non, attends. C’est l’autre meuf du groupe
de l’Elite de Fallen Crest. Amelia ou je ne sais quoi ?
Je lui pris la caméra.
— Sam m’a dit que Becky s’inquiétait à propos d’autres filles mais qu’elle
n’avait trouvé aucune preuve d’une infidélité de Quinn.
— Sauf que son intuition affirmait le contraire ?
Toujours se fier à son intuition.
— Merde, gronda Logan. La maison, la réputation, l’argent, les filles. Voilà
ce qu’on prend si on veut dépouiller quelqu’un.
Ça m’exaspérait. Je n’avais pas envie de dépouiller Quinn. Juste l’anéantir.
— Tu crois que je vais trop loin ?
— En disant je, s’esclaffa-t-il, tu veux dire nous ? Tu n’es pas tout seul dans
l’affaire.
— C’est moi qui endosserai la responsabilité.
— Pour quoi ? On ne risque rien, là.
— Sam sera furieuse après moi.
Elle voulait que je cesse de prendre des décisions à sa place. Elle tenait à être
au courant de tout. Il s’assombrit.
— On ne l’exclut pas. On la protège des conneries qu’on fait parfois.
Il avait raison, mais elle serait quand même furieuse. Je me levai, emportai
dans le salon l’ordinateur d’Adam. Je n’avais trouvé rien d’autre dans sa
chambre, juste la caméra et quelques magazines pornos. Je montrerai la caméra à
Sam, ainsi, elle pourrait décider.
— On s’est bien marrés, dit Nate en levant la tête du téléphone. Mais…
Il n’acheva pas sa phrase cependant j’avais compris.
On était arrivés à moitié bourrés, mais on avait eu le temps de dessaouler.
Entre le moment où j’avais aperçu Adam dans son patio, puis celui où j’avais
trouvé sa caméra dans sa chambre, je n’étais plus le même.
— Tu sais, murmurai-je, à une époque j’aurais fichu le feu à cette baraque.
— On peut toujours, dit Logan.
— Non.
On n’était plus comme ça. Je lui désignai la caméra :
— Là, on de quoi l’anéantir. S’il fait quoi que ce soit, on diffuse ces vidéos.
Ça massacrera tout ce que Quinn pourrait bâtir au cours des années à venir.
— Quelles vidéos ?
Je balançai la caméra à Nate qui se mit à suffoquer en regardant les images.
Il me la rendit au bout d’une minute.
— Si tu diffuses ça, il faudra que tu floutes les filles. On doit respecter leur
identité.
Bonne remarque.
— Tu as raison. Et je vais le montrer à Sam également.
Le silence retomba. C’était décidé. Nate allait prendre cette fille – du moins
Adam le croyait. Moi je saperais sa réputation. Quant à l’argent, on pourrait s’en
occuper plus tard. Mais il restait une chose.
Logan regardait la pièce autour de nous.
— Bon, autrement dit, on ne met pas le feu à cette maison ? C’est ça ? Parce
qu’on pourrait. Je ne demande que ça.
— Oui, mais non, dis-je en riant.
J’en avais envie. L’ancien Mason l’aurait fait, et il existait encore au fond de
moi, seulement j’avais changé. Je devenais meilleur. Un peu.
Je brandis la caméra.
— Ça suffit !
— Tu es sûr ? s’écria mon frère. Il nous reste les pires à voir.
— On ferait mieux d’y aller, s’esclaffa Nate. Au cas où Quinn aurait
déclenché une alarme quelque part. On ne sait jamais, avec lui.
Adam était toujours inconscient et on le laissa là où il était. On venait de
s’installer dans le véhicule et on allait démarrer quand Nate appuya sur les
freins.
— Que…
Je levai la tête et vis pourquoi il s’arrêtait.
Sam et Taylor se trouvaient devant nous.
CHAPITRE
32
Samantha
Logan jaillit de la voiture de Nate pour se précipiter vers la nôtre et il ouvrit
ma portière.
— On échange. Je rentre avec Taylor.
Je mis un certain temps à détacher ma ceinture.
— Qu’est-ce que vous fichiez ? demandai-je en me levant.
— Rien de spécial, répondit-il en jetant un regard sur la route derrière nous.
Mais on ferait mieux d’y aller au cas où une alarme se déclencherait. Vaut mieux
pas qu’on nous voie ici.
Il s’assit à ma place et je me précipitai à côté de Mason qui venait de
s’installer derrière Nate. Taylor fit demi-tour et on la suivit.
J’attendis quelques minutes avant de demander :
— On pourrait savoir ce qui s’est passé ?
Nate interrogea Mason du regard dans le rétroviseur et mon mec se pencha
pour ramasser une caméra à ses pieds.
— Tu n’as qu’à voir toi-même.
La première vidéo me dégoûta.
La deuxième me retourna l’estomac, et la troisième me donna carrément des
haut-le-cœur. J’attrapai la poignée de ma portière mais Mason me saisit les
mains pour m’attirer contre lui.
— Hé là ! souffla-t-il. Tout va bien.
Ravalant ma nausée, je préférai ne rien dire.
Il me tendit un sac et je me laissai aller.
J’en avais vu assez pour comprendre qu’il y avait d’autres filles dans ces
vidéos, cependant c’était celle de Becky qui m’avait soulevé le cœur.
Alors que je vomissais encore, Mason me caressait le dos. Il avait récupéré
l’appareil et il parcourait les images que j’avais vues. Tout d’un coup, je
l’entendis s’exclamer :
— Houlà !
— Quoi ? demanda Nate.
Je me redressai un peu, et ce fut à moi que Mason s’adressa :
— Je ne savais pas, je n’avais pas vu celle-là.
Fermant les yeux, je m’appuyai sur lui et il me caressa l’épaule en
poursuivant :
— Je ne les avais pas toutes regardées. Il y en avait une…
Je le sentis se tourner vers moi mais ne rouvris pas les paupières.
— C’était Becky.
— Oh merde ! souffla Nate.
— Désolé, Sam, ajouta Mason.
Je secouai la tête, cependant mon estomac allait mieux. Au moins, il était
vide maintenant. Je fermai le sac.
— On devrait le jeter quelque part.
Peu après, Nate se garait dans une station-service. J’allai aux toilettes me
nettoyer un peu, acheter une brosse à dents et du dentifrice. Taylor entra alors
que j’achevais de me laver les dents. Elle se passa une main dans les cheveux,
l’air soucieux.
— Ça va ?
Je n’avais pas envie de lui parler de Becky. Ni d’aucune autre de ces vidéos.
Elle avait fait la connaissance d’Adam et Becky cet été. Après tout, j’avais peut-
être tort, mais je voulais la protéger un peu. Alors je me contentai de répondre
d’une voix cassée :
— J’ai eu le mal d’auto.
— Ça t’arrive souvent ?
— En fait, non.
J’essayai de sourire mais elle ne parut pas très convaincue.
Elle se mordit les lèvres et me suivit dehors. Logan sautillait autour de Nate
alors que Mason s’était adossé à la voiture.
— Ça va, Sam ? me demanda Logan l’air soudain sérieux.
Il interrogea son frère du regard et, le voyant hocher la tête, prit un air
navré :
— Ah ! Désolé, Sam.
J’appuyai une main sur mon ventre.
— Moi aussi. C’est nul le mal d’auto.
Je soutins son regard dans l’espoir qu’il capte le message.
— Ouais, répondit-il. C’est à vomir.
— On continue ? lança Mason en souriant. J’ai l’impression que je vais
m’offrir une bonne gueule de bois. Il faudrait que je dorme un peu.
Il n’était pas loin de six heures du matin quand on rentra dans la maison.
Personne ne dit rien alors qu’on gagnait chacun nos chambres, mais notre
sommeil serait de courte durée. Demain/ce matin c’était la rentrée. Le pire
moyen de s’y préparer.
Une fois dans la chambre, je me serrai contre Mason :
— Je suis fatiguée.
— Je sais, dit-il en me caressant le visage. Tu ne m’en veux pas trop ?
— J’étais furieuse que tu sois parti, et surtout quand j’ai compris où tu allais.
Mais quelque part, je ne t’en veux pas trop. C’est contre Adam que je suis folle
de rage. Quand je pense à ce qu’il a fait à Becky ! Et si je ne vous ai pas
demandé ce que vous lui avez infligé à lui, c’est parce que j’ai peur que ça me
fasse plutôt plaisir. Je sais bien que tout ça ne tient pas debout.
Je lui passai une main sur l’épaule, l’autre autour du cou, attirant sa bouche
vers la mienne.
— Mais je n’ai pas envie de parler d’Adam maintenant, car j’ai trop, trop
envie de toi !
Dans un soupir, il posa ses lèvres sur les miennes et les mêmes palpitations
me reprirent. Je laissai mon corps se dissoudre sur le sien. Au début, ce fut doux
et gentil, et puis il ouvrit la bouche, me commandant la même ardeur. Je fis
comme il voulait. Mon corps s’échauffa et une vague de plaisir me parcourut.
— Sam, souffla-t-il.
Je remuai à son rythme, l’entourai de mes jambes tandis qu’il me soulevait.
Il ne me déposa pas sur le lit pour autant, préférant continuer de m’embrasser, et
je compris que ça ne s’achèverait pas vite. Même ses baisers… il remuait
lentement les lèvres comme s’il dégustait chaque millimètre de ma peau.
Finalement, il effectua un pas vers le lit et m’y allongea, mais toujours pour
continuer de m’embrasser.
J’avais l’impression qu’il essayait de se plonger en moi, jusqu’à mon âme.
— Samantha, murmura-t-il en s’allongeant.
Là, tout son corps s’appesantit sur moi. Il remua et nos jeans se frottèrent
l’un contre l’autre, puis il s’immobilisa et je sentis ses muscles trembler sous
l’effort.
Ce qui ne fit qu’augmenter mon tourment.
Un gémissement m’échappa tandis que je remuais les hanches. Il était là, et,
sans nos vêtements, il serait déjà en moi. J’étais prête à l’accueillir, mais
j’entendis un petit rire et il souleva la tête.
— Non, non. Je prends mon temps maintenant.
J’eus droit à un long baiser sur la joue, sur le cou, sur l’épaule.
— Je me suis rappelé ce soir quand il avait essayé de t’arracher à moi.
Un baiser.
— Et je l’ai senti de nouveau. Combien tu étais mienne.
Un deuxième baiser.
— Et jamais à personne d’autre.
Un troisième baiser.
— Et combien je suis à toi.
Il posa sur moi son regard ardent. Je vis le désir le parcourir. Il roula sur le
côté, s’appuyant sur un coude, m’enlaçant les doigts de l’autre main pour la
remonter au-dessus de ma tête.
— Je voulais encore te revendiquer, à moi et rien qu’à moi. Je voulais qu’il
s’en souvienne.
Une boule dans la gorge, je ne savais plus qu’aimer, désirer, implorer –
c’était tout ce que je ressentais.
— Je crois qu’Adam l’a pigé depuis longtemps.
— Peut-être, répondit Mason, mais je ne peux m’empêcher de croire que
tout le reste n’était qu’une excuse pour encore te courir après.
Essayant de me concentrer, je relevai la tête. Son pouce me caressait le doigt
et cela me rendait folle.
— Si c’était ça, je suis sûre que tu le lui as encore rappelé cette nuit.
Les yeux de Mason étaient si sombres que le vert en avait presque disparu. Il
se serra contre moi.
Je retins mon souffle, lui caressant la hanche de ma main libre. Je me léchai
les babines et il s’en aperçut, se remit à m’embrasser. Sauf que je désirais autre
chose. Je défis son jean, y glissai la main.
Je sentis d’abord la chaleur, puis m’avançai un peu et l’attrapai, le tins dans
ma paume. Mais il était déjà rigide.
Il ferma les yeux, posant la tête sur mon épaule et je me mis à le masser.
— Tu avais besoin de me revendiquer, n’est-ce pas ? murmurai-je.
— Mmmm-hmmm… Ce n’est pas la première fois, tu sais.
Je m’arrêtai, levai la tête.
— Quoi ?
Il rouvrit les yeux.
— La première fois, il fallait que je te revendique. C’était une autre époque.
Son sourire devint lascif, son expression frémissante.
— La douche.
Ma main se serra, juste un peu. Les battements de mon cœur s’accélérèrent.
— La douche ?
— Avant la scène avec ta mère. Tu te rappelles ?
Je me rappelais.
Je me tenais sur le seuil et Mason venait d’allumer sa douche. Il était nu,
l’air de se moquer qu’on le voie ou pas.
Il n’en montrait alors que plus de confiance en lui. Il savait que j’étais là et
s’en fichait.
Je lui souris.
— Tu m’avais demandé de te rejoindre.
Il éclata de rire et cela s’acheva dans un gémissement, alors que ma main le
parcourait sur toute sa longueur.
— Oh que oui !
Mais il y avait eu autre chose.
Je voulais aller vers lui et c’était ce que j’avais fait. J’étais entrée et là, toute
effronterie l’avait quitté pour faire place à une expression aguichante, comme
s’il m’attendait, depuis trop longtemps.
— J’ai embrassé…
Ma voix s’interrompit. Non. On était restés proches l’un de l’autre, assez
pour nous toucher. C’était avant qu’on ne sorte ensemble, lorsque la présence de
Mason suffisait à faire exploser mes sens. Il avait posé la main sur ma hanche,
juste une petite caresse. Et ça avait suffi. Un élan m’avait aussitôt saisie entre les
jambes, j’en soupirais encore.
— Tu me faisais peur.
— Moi ?
Il ne me quittait pas des yeux.
Prise d’une impression de pouvoir euphorique, je promenais le pouce sur son
gland et il frémit. J’éclatai d’un rire guttural en me rappelant le reste.
— Tu m’as embrassée sur le front. C’est ce qui m’avait fait peur. Je te
désirais tant, en même temps, je savais que si tu me prenais à ce moment-là, tout
serait bouleversé. Et je n’étais pas prête, pas encore… Et puis tu m’as dit
quelque chose dans cette douche, mais je ne t’entendais pas. Je ne te l’ai jamais
avoué. Qu’est-ce que tu m’as dit ?
— Oh ! s’exclama-t-il avec un rire vorace. Tu tiens ma queue dans tes mains
et tu veux savoir ce que j’ai dit quand j’étais encore au lycée ? J’étais un petit
merdeux.
Ma main se resserra encore, lui arrachant un geignement.
— Sam, bon sang !
— Qu’est-ce que tu as dit ? Je veux le savoir maintenant.
— Je t’ai dit que je te baiserai jusqu’à ce que tes jambes ne te portent plus.
— Ah oui ?
Mon corps réagit brusquement, dans un élan de fièvre douloureuse. J’étais
complètement trempée.
Il s’en aperçut.
— Je croyais me comporter en gentleman en offrant de te faire exploser.
Je me mis à rire, même si j’avais de plus en plus de mal à respirer.
— Arrête ! Et si je te retournais la politesse dès maintenant ?
Il ne put articuler un mot entier mais j’eus droit à un grognement lorsque je
promenai ma main sur toute la longueur de son membre.
— Tu voulais me revendiquer, j’en fais autant, dis-je en resserrant mes
jambes autour de lui pour l’amener encore plus près, avec ma main entre nos
corps.
Tout en parlant, je le caressais, lentement, lui arrachant d’autres
geignements.
— Je sais que d’autres filles te désirent, mais elles ne pourront pas t’avoir.
Caresse.
— Tu es à moi.
Autre caresse.
— Tu ne seras jamais à personne d’autre.
Ma main accéléra un peu et je perçus la respiration de plus en plus lourde de
Mason.
— Et maintenant, je vais te faire exploser, ajoutai-je.
En même temps, je retirai ma main. Je savais exactement comment le
toucher, quand m’arrêter, quand m’adoucir, quand accélérer, quand attendre, ou
cesser d’attendre. Je le connaissais par cœur et je le lui prouvais en ce moment
même.
— Peut-être que tes jambes ne vont plus fonctionner cette nuit, murmurai-je
dans son cou.
— Merde ! brama-t-il en changeant de position.
Il revint sur moi, ce qui coinça ma main au passage, sa bouche trouva la
mienne et ses doigts se faufilèrent sous mon jean. Il avait déjà dû l’ouvrir – je ne
m’en étais pas rendu compte. Mais à présent, si. Je retins mon souffle quand son
doigt entra en moi, m’écarta, marqua une pause, s’introduisit plus loin.
Et je sentais son sourire sur mes lèvres.
— Tu aimes ça ? me demanda-t-il.
Seigneur, oui !
Je m’agrippai davantage à ses épaules, lui parcourant le dos de mes caresses.
Il s’arc-bouta au-dessus de moi, enfonça un deuxième doigt, le sortant, le
rentrant. Et j’accompagnais ses mouvements de mes hanches. Je remuais pour
lui, comme si on était attachés, sans plus pouvoir nous séparer.
Maintenant qu’il était sur moi, je ne pouvais plus que rester là, à sursauter,
reprendre mon souffle, au rythme de mes sursauts. Et ils se faisaient de plus en
plus nombreux, tandis qu’il me vénérait. Il souleva mon chemisier, sa langue
s’empara de mes seins, les encercla, tandis que ses dents taquinaient mes tétons.
Je poussai un cri, saisie d’une sensation enivrante, quasi carnassière.
J’aimais trop cet homme !
— Mason…
Il fallait que je le sente en moi, j’en avais trop besoin. Je voulais porter son
corps tout entier sur moi. Il était à moi. À personne d’autre. Jamais.
Il rit encore, l’air réjoui, avant de se remettre à me taquiner les mamelons,
tandis que ses doigts continuaient de me fouiller.
— S’il te plaît ! geignais-je.
— Non ! Je vais te faire jouir, Samantha.
Mon nom, cette façon qu’il avait de le prononcer. J’en avais le corps tout
frémissant.
— Ensuite, je prendrai mon temps pour explorer chaque centimètre de ton
corps.
Et il se mit à lécher mes seins, ma poitrine, ma gorge, remonta vers mes
lèvres, introduisit sa langue dans ma bouche pour l’emmêler avec la mienne.
Une seule chose me manquait encore : que ce soit lui qui bouge en moi, pas
juste ses doigts. Mais il se retenait pour que je passe avant lui. Or je voulais que
lui aussi perde le contrôle, pas seulement moi.
— Mason…
Je replaçai ma main entre nous et l’attrapai, fermai mes doigts autour de lui.
Marquant une pause, il reprit son souffle.
— Si tu ne mets pas ceci en moi, je te torture sur-le-champ.
Il me jeta un regard avide.
— Qu’est-ce que tu vas faire…
Je promenai mon pouce sur son gland et il poussa encore un soupir.
— Ceci.
Un seul mot suffit à lui offrir mille promesses et avertissements. Refermant
ma main sur lui, je l’immobilisai.
Ses doigts continuaient d’aller et venir, et je sentais le plaisir monter en moi.
Il savait très bien que j’étais au bord de l’orgasme. Il me sourit alors que
j’essayais de le tenir en otage. Ça ne marchait pas.
J’ouvris la bouche mais ne pus rien dire. J’allais exploser. Là, il introduisit
un troisième doigt en moi, pénétra profondément, et cela suffit.
Dans un gémissement, je me laissai envahir par les sensations, chevauchant
ces vagues de plaisir sous son regard attentif. Il paraissait content de lui et je
poussai un juron, sentant mon corps trembler, mais il ne perdait rien pour
attendre.
Je parvins à ne pas le lâcher et, bientôt, je me mis à le frotter. De haut en bas.
Non, ça ne suffisait pas. Je voulais le goûter, et je me retournai, juste ce qu’il
fallait pour pouvoir baisser la tête.
Il était déjà dur comme du bois. Ce serait délicieux mais Mason lança qu’il
avait d’autres projets.
Alors que mon corps tremblait encore, il détacha ma main, sortit ses doigts,
puis il se déshabilla et, en quelques secondes, il revenait. Je n’avais pas eu le
temps de ressentir son absence. Ses mains se posèrent sur mes cuisses et il les
écarta.
Il m’empala, s’enfonça profondément, jusqu’au bout. Je le sentais dans mon
ventre. Puis il s’allongea sur moi et, tandis qu’un doux baiser m’effleurait
l’épaule, il se mit à remuer, me faisant à nouveau frémir de partout.
Peu après, je murmurai :
— Qu’est-ce que tu vas faire de cette vidéo ? À propos de ces filles ?
— Rien.
Il changea de position, m’encerclant de son bras pour me tenir par-derrière.
Il m’embrassa la nuque.
— Mais si Quinn nous emmerde encore, je lui ferai ce qu’il m’a fait. Je
retoucherai cette vidéo de façon à protéger l’identité des filles, et je la diffuserai.
Il glissa sa jambe entre les miennes.
— Oh ! ajouta-t-il en me mordillant l’épaule. Il croit également que Nate va
essayer de sortir avec Becky, mais ne t’inquiète pas. C’est juste du bluff.
Je me retournai d’un coup.
— Quoi ?
CHAPITRE
33
— Hé !
Je me dirigeais vers la bibliothèque, après le déjeuner, lorsque Logan vint
me rejoindre.
— Tu as mangé ?
— Pas vraiment.
Je m’étais rendue à la cafétéria. J’avais essayé d’avaler quelque chose, puis
j’avais fini par tout laisser après avoir contemplé mon assiette pendant une demi-
heure. Cette confrontation avec Faith me pesait encore. J’avais ressenti un
moment de détente après la conférence de presse de Mason. Je n’avais plus trop
à m’inquiéter sur ce qui pourrait lui arriver. Je me fichais que Faith essaie
d’utiliser Nettie contre nous, mais, pour commencer, cette confrontation n’aurait
jamais dû avoir lieu. Je regrettais d’avoir servi d’appât. J’en avais marre de tous
ces gens qui tentaient de nous marcher sur les pieds. Logan m’arrêta en me
posant une main sur le bras.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Rien. J’ai juste envie de courir.
Ces temps-ci, je ne me lançais que lorsque quelque chose n’allait pas. Logan
le savait. J’aurais mieux fait de me taire.
— Oui, reprit-il doucement. À part ça, qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je me suis pris la tête avec elle, aujourd’hui.
— Qui ?
Une ligne lui barra le front et il se frotta la joue :
— Shaw ? C’est une Ann-Lise en miniature.
— En fait, c’est elle qui a commencé. D’habitude je ne réponds pas, mais
aujourd’hui c’était différent. Elle est venue m’annoncer que notre coach allait
demander qu’on coure ensemble. Elle m’a toujours enquiquinée à ce sujet, mais
on avait fait la trêve. Et là, je lui ai crié d’essayer de m’attaquer, pour voir.
— Non ! lâcha-t-il en secouant la tête.
— Pas grave, mais je m’inquiète un peu de ce que vous pourriez faire cette
fois. Déjà, j’ai cru que vous alliez faire quelque chose d’horrible à Adam, hier
soir. Mais là, c’est ma faute, mon problème. À moi de le régler.
— Tu es comme Mason.
Je repris mon chemin mais il attrapa l’arrière de mon jean pour me retenir.
— Arrête de t’énerver. Ne fais rien contre Ann-Lise junior. On va s’en
occuper.
Comme je le regardais de travers, il ajouta en souriant :
— Cette meuf est différente de Quinn. On ne va pas lui faire la même chose,
mais on s’en occupe et tout ira bien. D’accord ?
— D’accord.
J’essayai de hocher la tête malgré ma nuque raide.
— Qu’est-ce qui se passe ? lança Nate en courant derrière nous.
Comme Logan ne disait rien, je répondis :
— Rien. J’ai juste envie de courir.
— Oh non ! Là, tu me fais peur !
— Il va falloir trouver un autre mensonge, Sam ! s’esclaffa Logan. On te
connaît trop bien.
Je faillis lever les yeux au ciel mais me l’interdis. Ce n’était pas après eux
que j’en avais.
— Je me suis rendu compte que j’avais peut-être tenté le diable, c’est tout.
— Terrible, marmonna Nate. Tu décodes ?
— Shaw, dit Logan en désignant la cafétéria. Elle embête Sam.
— Bah ! marmonna Nate en haussant les épaules. On va s’occuper d’elle s’il
le faut.
— Tu vois ? me dit Logan en lui frappant l’épaule. Il faut nous faire
confiance, Sam. Ann-Lise junior s’en tirera bien. Elle est du genre à bégayer. Je
ne crois pas qu’elle te pose beaucoup de problèmes.
Il me serra dans ses bras.
— Allez, Sam, tout se passera bien ! On va la faire taire. On trouvera peut-
être même de quoi lui jouer le coup du chantage. Nate, tu fréquentes toujours sa
sœur ?
— Non. Je l’ai énervée beaucoup plus que je n’aurais cru.
— Je suis peut-être en dehors du coup, mais si tu as besoin d’un cours…
Nate se mit à rire.
— T’occupe.
Logan sortit son téléphone qui sonnait mais poussa un juron en voyant qui
l’appelait. On sut bientôt pourquoi :
— Bonjour, maman.
On échangea un regard avec Nate. Un appel de Helen, ce n’était jamais bon
signe.
— Pour dîner ? soupira-t-il sans enthousiasme. Tu crois ? Arrête ton baratin.
Qu’est-ce que tu as derrière la tête ? Je vais prévenir Sam et Mason mais si tu
déconnes avec elle, ça se terminera mal pour toi.
Il allait raccrocher quand il rapprocha l’appareil de son oreille. Elle n’avait
pas fini de parler.
— D’accord ! Je te l’ai dit. Je vais prévenir Sam et Mason. Mason te
répondra. Et non, Taylor ne vient pas.
Il raccrocha sans rien dire d’autre, poussa un soupir.
— Merde ! Elle veut nous réunir autour d’un dîner de famille ce soir.
— Quoi ?
— Ça inclut qui ? demanda Nate.
— Mason et moi, et Sam. Personne d’autre.
— Elle a invité Taylor aussi ? demandai-je.
— Helen a été sympa avec Taylor, qui, de son côté aime bien ma mère aussi,
mais ce soir… Non, si elle s’en prend encore à toi, on casse tout. Taylor n’est
pas une nymphe innocente, mais je tiens quand même à la protéger de certains
aspects trop brutaux de ma famille.
— Ta famille ? lança la voix de Taylor qui arrivait, son sac sur l’épaule.
Instantanément, Logan se métamorphosa, passant de son air revêche à un
sourire radieux. Il l’attira contre lui, lui passa un bras sur l’épaule.
— Non rien, dit-il. Ça va, toi ?
— Logan… marmonna-t-elle d’un ton de reproche.
— Ça va, je te dirai ça tout à l’heure, pas envie d’en parler maintenant. Ça
s’est bien passé tes premiers cours d’infirmière ?
— Oui, souffla-t-elle, mais l’année s’annonce difficile. On a plein d’heures
de labo. Sam, il va peut-être falloir que je quitte l’équipe. Je ne vais pas pouvoir
faire les deux à la fois. Désolée.
Les paroles de Faith me revinrent à l’esprit : « Tu te laisses distraire par ton
amie Taylor. Tu t’inquiètes pour elle. »
— Pas grave, ça ira, répondis-je hâtivement.
— Tu es sûre ?
Elle interrogeait aussi Logan du regard mais il ne réagit pas.
— Bien sûr, insistai-je. Il faut te concentrer sur tes études.
— Oui, mais tu n’auras plus personne pour assurer tes arrières.
— J’ai Courtney et Grace. Et puis, je pourrai demander au coach de me
laisser courir un peu toute seule cette semaine.
— Ah bon, tu es sûre ? lança-t-elle soulagée. Ce serait bien s’il acceptait.
— Oui, dis-je en regardant Logan. Je suis sûre que je trouverai un moyen de
lui forcer la main.
Il hocha la tête imperceptiblement, juste ce qu’il fallait pour que je le voie
sans qu’elle s’en aperçoive, mais mon message était clair. Si nous trouvions un
moyen de pression à utiliser contre Shaw, nous en trouverions également contre
le coach Langdon. Pas question que j’aille cirer les pompes de Faith ni courir
avec elle, il fallait donc bien trouver une solution.
— D’accord, répondit Nate en se levant. Je dois préparer mon cours
d’économie d’entreprise. On se retrouve ce soir. Ou, attendez…
Ses yeux se posèrent sur Taylor :
— Ou pas. Laissez tomber.
— Bon, demanda celle-ci alors qu’il s’en allait. Vous me dites ce qui se
passe ? Et n’essayez pas de m’entuber, je vous connais, tous les deux.
— Rien, je t’assure, me hâtai-je de répondre.
— Sam ? lâcha-t-elle d’un ton affligé.
— Tu as raison… Il y a quelque chose, mais fais-moi confiance. Je te
raconterai tout ça un peu plus tard.
Non pas que je veuille la tenir en dehors du coup, mais elle était comme
Courtney. Elle en avait assez vu comme ça. Ça ne l’empêchait pas de rester
gentille, toutefois elle s’impliquait trop. Logan semblait comprendre mon point
de vue. Il parut soulagé.
— Ce n’est pas pour t’exclure, Taylor, ajoutai-je doucement. C’est pour te
protéger.
— C’est bien ce qui t’énervait avec ton copain, non ?
Elle avait raison.
Mais tant pis.
J’étais la reine des hypocrites.
— Je t’expliquerai, mais pas maintenant. Pas tant qu’il ne se produira rien.
Elle venait d’annoncer qu’elle allait quitter l’équipe. Si on la mettait au
courant maintenant, elle changerait d’avis et resterait, or Faith avait raison : je
me préoccuperais trop pour elle. Au moins, ainsi, elle serait en sécurité. Tout se
passerait mieux. Elle serra les dents.
— S’il te plaît, insistai-je. Je te jure que je t’expliquerai ça plus tard.
Elle parut se radoucir :
— Promis ?
Je fis oui de la tête. Moi aussi, je me sentais mieux.
— Bon, soupira-t-elle en s’appuyant contre Logan. Si vous pensez que ça
vaut mieux comme ça. Je ne mentais pas en disant que cette année allait être
difficile. J’ai peur de ne pas avoir assez de temps pour vous.
Il lui passa le bras autour du cou.
— Tu peux étudier à la maison. On donnera moins de soirées.
— Oui, peut-être, mais je rentrerai chez moi ce soir. Je voudrais essayer de
prendre de l’avance, tu comprends ? Moi à jour dans mes études, totalement
impensable ! Bon, j’ai des travaux pratiques dans vingt minutes. Juste le temps
d’avaler un truc et de foncer.
Elle caressa la joue de Logan et se dirigea vers la cafétéria.
— À plus, vous tous, je dois encore filer ma démission au coach, donc je
vous croiserai peut-être à l’entraînement. Salut !
On la regarda faire demi-tour et s’éloigner. Et puis Logan commenta à voix
basse :
— Si ça s’étend à Taylor et que Shaw lui fait du mal…
Il n’en dit pas plus mais son regard était éloquent.
— Il n’arrivera rien, assurai-je. On trouvera une solution. Je te le promets.
— Ne fais pas de promesses que tu ne pourrais pas tenir.
Jusque-là, c’était plutôt lui qui me rassurait. Mais je fis ce qui se faisait en
famille, lui prenant le bras :
— Il ne lui arrivera rien. Je te le promets, Logan.
CHAPITRE
35
Il n’y eut aucune réunion entre le coach Langdon, Faith et moi. Lorsque je
me pointai à son bureau, Taylor s’y trouvait et, ensuite, il fut occupé ailleurs. Je
ne savais pas si c’était à cause d’elle ou autre chose, mais peu importait. Tout le
monde acheva de s’échauffer et il porta le sifflet à sa bouche.
Après quoi, il brailla :
— Continuez à courir. Vous avez fait une bonne course vendredi, alors ce
n’est pas le moment de vous relâcher. Strattan, allez-y à fond, aussi loin que
vous voulez, aussi vite que vous voulez.
Je regardai Faith qui me contemplait déjà d’un air mauvais, et lui décochai
un sourire arrogant. C’est parti.
Dès le départ, je sentis sa respiration dans ma nuque. Elle avait tout compris.
Peu après, je me détachai du groupe et, au bout d’un kilomètre, je ne la vis plus.
Je fis comme le coach me l’avait dit.
Je courus deux heures durant, de toutes mes forces. À un moment, je sentis
mon téléphone vibrer. C’était un texto du coach me demandant où j’étais. Je lui
répondis que j’étais toujours en route et il me pria de consigner mon kilométrage
et mon temps lorsque je rentrerais. Tout le monde avait terminé et regagné ses
pénates.
Ce matin-là, c’était Mason qui m’avait amenée, et lui aussi m’écrivit pour
savoir si je voulais revenir avec lui. Je lui répondis la même chose qu’au coach,
en ajoutant que j’allais courir jusqu’à la maison. J’en avais besoin. Je ne m’étais
pas exercée du week-end et le ressentais trop fort.
À mon arrivée, j’avais parcouru un peu plus de trente-deux kilomètres en
deux heures, dix minutes et vingt-trois secondes.
J’avais pris ma douche et m’étais déjà installée à la table de la cuisine pour
faire mes devoirs lorsque Mason rentra. Il vint m’embrasser sur le front.
— Ta journée s’est bien passée ?
— Bien. Et toi ?
Je lui parlerai plus tard de Faith et de mes inquiétudes.
Il paraissait fatigué, avec des poches sous les yeux. Il s’était changé pour un
blazer noir Cain University. Je préférai ne pas trop regarder à quel point ça lui
tombait bien sur les épaules. J’en avais l’eau à la bouche, mais il fallait que je
mange, pas que je me lance avec lui dans de nouvelles activités physiques.
Il sortit une boisson énergisante et une pomme du frigo puis vint s’asseoir à
côté de moi.
— Ça s’est bien passé, reprit-il. Normalement, je devais rencontrer toute
l’administration de l’entraînement, mais, en fin de compte, ils m’ont juste donné
un avertissement pour ne pas recommencer.
— Quoi ? La conférence de presse ?
— Oui, et de laisser entendre qu’ils étaient au courant de mes accusations cet
été, mais n’en ont pas tenu compte. Selon eux, ce n’était pas à moi d’en parler à
la presse.
— Je croyais que ton coach principal et le père de Taylor étaient d’accord
pour cette conférence de presse.
— Oui, sauf qu’ils ne savaient pas que j’allais reconnaître ça. Et toi, tu as
beaucoup couru, ce soir ?
— Plus que d’habitude. Il fallait que je rattrape ma paresse du week-end.
J’avais de l’énergie à dépenser.
— Comment ça ? s’étonna-t-il.
— Non rien.
— Tu mens, là ! Arrête !
Je serrai les lèvres.
— Sam, reprit-il d’un ton grave. Je te connais. En long en large et en travers,
toute nue, jusqu’à ton âme. Tu mens comme un arracheur de dents, là. Qu’est-ce
qui s’est passé ?
M’adossant à mon siège, je lui racontai tout.
Lorsque je terminai, il réagit comme Logan :
— On va trouver quelque chose. Ne t’inquiète pas, ni à cause d’elle ni de ton
coach. Elle a été reléguée à l’arrière-plan, mais je peux encore appeler mon père
si tu veux.
— Oui.
Finalement, c’était peut-être la meilleure chose à faire. Oublier ma mère,
afin qu’ils puissent se tourner vers James ? Pourtant, je ressentais depuis ce
matin un petit pincement dans l’estomac.
Je bus une gorgée dans la cannette de Mason, alors il la poussa devant moi et
alla en chercher une autre.
— Ma mère a appelé, tout à l’heure.
— Pour le dîner ?
— Tu savais ?
— Oui, j’étais avec Logan.
— Et il ne veut pas que Taylor y participe ?
Je fis oui de la tête.
— Bien calculé, observa-t-il. Mais elle veut nous voir ce soir.
— Pas ce soir.
Une demi-heure de sommeil, une journée gavée d’adrénaline et trente-deux
kilomètres plus tard, la fatigue allait me tomber dessus d’une minute à l’autre.
En fait, je l’attendais.
Il me passa une main dans le dos.
— On pourrait y aller sans toi. Tes parents sont toujours en ville ?
Malinda m’avait envoyé un texto dimanche matin pour dire qu’ils rentraient
à la maison, et Garrett m’avait informée pendant le match qu’ils partaient cette
nuit.
— Non, il n’y a plus que ta mère.
— Bon, mais tu sais que rien ne t’oblige à accepter l’invitation. On ira juste
Logan et moi.
— Je veux y aller.
Il le fallait. Tout le monde avait quelque chose à faire ce soir. Je n’avais plus
personne à joindre dans la famille. Sans compter que j’avais rompu avec Ann-
Lise. Il ne me restait que Helen.
— D’accord, dit-il en me caressant encore avant de se lever. Mais tu as
mangé quelque chose, au moins ?
Je lui jetai un regard contrit, il connaissait déjà la réponse.
— Bon, on dirait que non, sourit-il en sortant son téléphone. J’appelle Helen
et on reporte ce dîner à demain. Ensuite, je te fais la cuisine.
Helen rouspéta mais finit par accepter. On devrait la rejoindre dans la suite
de son hôtel où nous serions servis. J’en eus le cœur retourné. Pour organiser une
telle soirée, elle devait avoir quelque chose d’important à nous dire. Je n’avais
pas trop hâte.
Mais, déjà, Mason ouvrait le réfrigérateur qu’il trouva aux trois quarts vide.
Rien à préparer. J’avais faim, lui aussi. Alors il proposa d’aller acheter de quoi
dîner. Un quart d’heure plus tard, on partait pour le bar où travaillait Taylor.
— Ils préparent des repas à emporter ici ?
— Nate a envoyé un texto quand on partait. Il nous a dit de passer l’attendre
là. Il nous rejoindra plus tard.
— Je vais m’endormir bientôt.
Il me prit la main.
— Je t’emporterai à la maison.
Je le regardai un moment dans les yeux. Parfois, il était dangereux.
Amoureux tout le temps. Et à moi pour toujours.
Ma vraie moitié.
— Je t’aime, soufflai-je.
Ses yeux s’éclaircirent d’un léger sourire. La plus belle de mes récompenses.
— Moi aussi, je t’aime.
On entra main dans la main dans le petit bar. Très vite, les consommateurs
s’aperçurent que Mason Kade était là, et les regards se tournèrent vers nous. Il
adressa un signe à Nate derrière le bar.
— Salut les gars, dit-il en nous rejoignant dans le box où on venait de
s’asseoir
Il s’assit à côté de moi, posa les coudes sur la table.
— Changement de plan, annonça-t-il. Je vous avais dit que la frangine ne
voudrait pas me répondre. Eh bien, elle est là.
— Là ? m’écriai-je en sursautant.
Je me retournai mais n’aperçus que tous les regards fixés sur nous.
— Elle est au fond ?
— Oui, avec Matteo. Comme je m’intéresse à une autre fille, il tente sa
chance. Il va flirter avec elle, voir si elle lui dit quelque chose.
— Il a couché avec Grace.
À peine avais-je dit ça, je me demandai en quoi ça me concernait. Ces mecs
pouvaient coucher avec autant de filles qu’ils voulaient, du moins tant qu’ils ne
s’étaient pas engagés, comme Mason et Logan.
— Laisse tomber, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça.
Nate se leva en riant.
— Je ne crois pas qu’il va coucher avec elle, il veut juste vérifier si l’alcool
ne lui délie pas la langue. Bon, je retourne bosser, vous voulez quelque chose ?
— Manger un morceau ?
— Avec une bière ?
— Non, juste de l’eau.
— Je vais vous trouver ce qu’il y a de meilleur. Ce n’est pas proposé sur la
carte, alors ne le dites pas aux autres clients.
Comme il s’éloignait, Mason sortit du box pour venir s’asseoir à côté de
moi.
— Je suis contente que Nate travaille ici.
— Ah oui ?
De notre place, on voyait toute la salle ainsi que le comptoir, mais si on
s’enfonçait un peu dans le canapé, rares étaient les tables d’où on pouvait encore
nous distinguer. Ce qui nous laissait un peu d’intimité. J’allais m’endormir d’une
minute à l’autre.
— Oui, répondis-je. Ça nous donne une petite cachette. Pas comme dans le
salon, chez nous.
— Tu es sûre que tout va bien ?
— Oui, à part l’histoire avec Faith.
Il me prit la main et je posai la tête sur son épaule.
Nate nous apporta notre dîner et, le temps qu’on termine, deux joueurs de
football étaient venus nous dire bonsoir. Assis en face de nous, ils bavardaient et
riaient avec Mason qui gardait ma main sur ses genoux. Je vis plusieurs fois le
regard envieux de certaines filles. Quelques-unes tentèrent de flirter avec les
autres mecs. L’une d’elles essaya avec Mason mais il ne la regarda même pas.
Vers minuit, je commençais à m’endormir, la tête toujours sur l’épaule de
Mason. À présent, il m’entourait d’un bras et sa main reposait sur ma jambe. Je
me sentais en totale sécurité.
À un moment, j’aperçus un groupe de filles en train de quitter le bar. Matteo
en tenait une par la taille, mais il finit par la lâcher pour apporter une chaise et
s’asseoir à côté de Mason. Je remarquai que son rire était un peu moins relâché
que d’habitude. Soit il était bourré, soit il venait de se faire jeter.
J’essayai de me rappeler pourquoi j’y attachais de l’importance, mais mes
paupières retombèrent.
*
* *
Je fus réveillée peu après par des rires.
— Dernier rappel ! disait Nate. Vous voulez boire quelque chose, les gars ?
J’étais pelotonnée contre Mason dont la main reposait sur ma hanche pour
bien me tenir, et ma tête reposait sur quelque chose de doux.
Je m’évadai de nouveau.
*
* *
Je soulevai la tête de l’épaule de Mason, il me portait dans ses bras. La
portière arrière de la voiture était ouverte et il m’allongea sur la banquette.
— Mason ? dis-je en lui prenant la main. Qu’est-ce qui se passe ?
— Rendors-toi. On rentre à la maison.
La portière se referma et j’entendis Matteo grimper sur le siège passager
avant.
— Tu as appris quelque chose de la frangine ? s’enquit Mason.
— Elle prend sa petite sœur pour une sale gamine gâtée.
— Et c’est tout ?
— Non, mais elle était bourrée. Et j’ai l’impression que ces deux meufs ne
s’entendent pas très bien. Tu veux que je continue à l’étudier ?
— Non. Je vais juste interroger James. Après si on lui doit…
Je recommençais à m’endormir mais j’eus encore le temps d’entendre
Matteo demander :
— On n’aurait peut-être pas dû rester aussi longtemps ?
— Si elle voulait partir, elle l’aurait demandé. De toute façon, elle dort
mieux auprès de moi. Où qu’on se trouve.
Il démarra et je me sentis sourire. Il avait raison. Où qu’il se trouve, je
voulais être avec lui.
Je me rendormis.
*
* *
Mason me mit au lit et m’ôta mes vêtements. Il allait m’enfiler mon petit
short de nuit lorsque je m’assis, l’entourai de mes bras.
— Non.
— Sam ?
Je lui passai une main sur le torse puis l’attirai vers moi, pour coller ma
bouche contre la sienne.
Fini la sieste. Je voulais autre chose, maintenant.
Une seconde plus tard, son bras se glissait sous mon dos et il me soulevait un
peu plus haut sur le lit avant de me rejoindre. Je voulais de nouveau sentir son
poids sur moi, entrer dans de nouvelles convulsions comme il savait si bien m’en
donner.
CHAPITRE
36
— Non.
Le lendemain, on eut droit, Faith et moi, au baratin du coach Langdon. Il
voulait qu’on coure ensemble. Nous étions tous les trois seuls dans son bureau.
Croisant les bras, je répétai :
— Pas question.
— Pourquoi ?
Il paraissait catastrophé, et il avait raison. Voilà plus d’une demi-heure qu’il
essayait de me faire changer d’avis. Mais non.
— Sam, dit-il en se levant.
Je m’en fichais. Il pouvait se mettre debout, faire les cent pas, se tordre les
mains, faire tout ce qu’il voudrait. Ça ne marcherait pas.
— Il faut me dire pourquoi, soupira-t-il l’air d’essayer de se calmer.
Puis il regagna sa place. Assise à côté de moi, les jambes et les bras croisés,
Faith s’était installée dans l’angle de la pièce comme si cela lui permettait de
mieux profiter du spectacle.
Pour un peu, je l’aurais bien vue manger du pop-corn.
— Je vous l’ai déjà dit, je n’ai aucune confiance en elle.
— Mais… ça, c’était au début. Je croyais que les choses avaient changé.
— Non. Elle croyait pouvoir tenir le rythme, au début, parce que j’ai
commencé par me ralentir. Une seule chose a changé : elle sait maintenant
qu’elle ne peut pas.
Il tourna les yeux vers Faith, comme s’il s’inquiétait de sa réaction.
J’embrayai à sa place :
— Elle le sait très bien. Elle vient juste d’apprendre qu’en courant contre
moi, elle fait des progrès. Et il faudrait que je l’aide ?
— Bien sûr, c’est votre coéquipière ! s’exclama-t-il en ouvrant grand les
bras.
— Elle ne l’a pas voulu. Moi si. J’ai rejoint l’équipe. Elle a essayé de m’en
chasser. Mais ça n’a pas marché.
Je faisais mon possible pour ne pas ricaner, ce serait mal venu. Mais j’avais
du mal. Tandis qu’elle partit d’un rire narquois, sans toutefois rien dire.
— Ça ne tient pas debout, protesta-t-il. Je n’ai jamais vu aucun coureur
refuser de faire tout son possible pour aider un partenaire.
— Foutaises.
— Pardon ? s’écria-t-il en écarquillant les yeux.
— J’appelle ça des foutaises. Vous connaissez Faith Shaw ? ajoutai-je en
tendant la main sur ma droite.
— C’est déplacé.
— Non ! Pas du tout. Elle a incité toute l’équipe à nous exclure, Taylor et
moi, d’un petit-déjeuner. Elle nous a aussi menacées, ainsi que Taylor, en disant
que je ne pourrais pas la protéger si je courais devant tout le monde. Elle est
l’exemple type de la personne qui refuse d’aider un partenaire.
— Vous savez ce que je voulais dire.
Je me penchai sans décroiser les bras.
— Vous avez raison, mais vous ne vous rendez pas compte que vous êtes
partial, là. Vous ne vous mettez pas à ma place, sinon, vous comprendriez
pourquoi je ne veux pas courir avec elle. Sa seule gentillesse aura été après la
course du vendredi, quand elle m’a remerciée de l’avoir aidée. C’est tout.
Il fronçait les sourcils, comme s’il me voyait pour la première fois, puis il se
tourna vers Faith :
— Ce n’est pas possible.
— Si.
À mon tour, je la regardai. La voilà qui se montrait loyale, maintenant ? Elle
haussa les épaules.
— Quoi ? Je veux dire, il y a des témoins pour tout ça. Même si j’essayais de
mentir, je sais qu’au moins Raelynn te soutiendrait. Ou qu’elle aurait dû. Et tu
avais raison. Elle croyait que j’avais rejeté son amitié.
J’en restai bouche bée. C’était mauvais signe.
— Autrement dit, ce n’est plus le cas ?
— J’apprends vite, moi aussi, répliqua-t-elle avec un petit sourire. Tu m’as
menacée et je lis entre les lignes. J’ai resserré les boulons dans un sens et, oui,
Raelynn est redevenue une de mes meilleures amies. Grâce à toi.
Et merde…
— Alors je te remercie, continua-t-elle. Tu as fait de moi une meilleure
coureuse et une meilleure amie.
Ça me brûlait les tripes. Je grillais de partout en ce moment.
— Écoutez, coach, reprit-elle en se redressant sur son siège. Samantha
soulève un point valable. J’étais immonde avec elle, au début, et je le suis
encore. Donc, vous ne pouvez pas la forcer à courir avec moi. Si elle portait
plainte contre vous, elle gagnerait. L’opinion publique prendrait son parti. Alors
tant pis. Je ne vais pas forcer ma coéquipière à faire quelque chose contre sa
volonté.
Je levai les yeux au ciel :
— Vraiment trop aimable !
— Je fais ce que je peux.
Je la dévisageai. Pour un peu, je l’aurais cru sincère. Mais elle me décocha
un autre sourire qui gâcha tout.
— Seulement tu as tort sur un point, dit-elle en se levant.
J’attendis.
— Je vais te battre. Un jour. Peut-être pas cette année, mais ça viendra. Tu
n’es pas la seule à pouvoir te qualifier pour les Jeux olympiques.
Elle paraissait si sûre d’elle. La tête haute, elle soutenait mon regard. Elle y
croyait. Qu’elle aille se faire foutre.
— Laissez-nous courir chacune de notre côté, reprit-elle à l’adresse du
coach.
— Je n’aime pas ça, grommela-t-il.
— Allez ! Les autres filles me distraient aussi. Vous voulez qu’on progresse.
Ça ira très bien.
— Vous allez courir et vous entraîner ?
Il nous avait posé la question à toutes les deux.
Je fis oui de la tête.
— Vous savez que je le fais déjà, répondit Faith.
— Je fais de l’athlétisme avec mon copain.
— Et vous, reprit-il à mon adresse, vous courrez également avec lui.
Je me levai à côté de Faith.
— Tout à fait.
Il laissa passer une minute puis nous désigna la porte.
— Bon. Allez-y. Prochain rendez-vous vendredi. Faites-moi part chaque jour
de vos résultats.
Je suivis Faith pour lui demander, une fois dehors :
— À quoi tu joues ? Ça voulait dire quoi, tout ça ?
Elle s’arrêta, me fit face, la tête penchée sur le côté :
— Alors tu crois que c’était une arnaque ? Pourquoi je ne te serais pas
reconnaissante de m’avoir rendue meilleure, aussi bien en course qu’en amitié ?
Je suis devenue quelqu’un de bien, grâce à toi.
— Qu’est-ce que tu as derrière la tête ?
— C’est ça, railla-t-elle en faisant mine de s’éloigner. Tu parles d’une belle
tactique : révéler ses projets à ses ennemis. Je te croyais plus douée que ça.
Je l’étais… mais non. Ça, c’était le boulot de Mason et Logan. Ils menaient
les combats. Moi je suivais et récupérais les bénéfices.
— Tu as raison.
— Quoi ?
Elle s’arrêta, l’air interloqué.
— Tu as raison. Je n’ai jamais été douée pour ce genre de conflit. Mason et
Logan ont toujours réglé les choses eux-mêmes : les complots, les
manipulations, les trucages. Moi, quand je me dispute, c’est avec des paroles. Et,
la dernière fois que j’ai affronté une autre fille, elle a appelé tout son groupe
pour m’agresser dans des toilettes. Ça s’est terminé à l’hôpital.
Va te faire foutre, Kate, et ta vieille clique.
Mais Faith avait raison. C’était une Mason version féminine. Elle
commandait. Pas moi. Une nouvelle forme d’humilité me saisit. J’avais critiqué
Mason, furieuse qu’il ne m’inclue pas dans ses décisions, mais qui étais-je pour
m’énerver sur ce point ? Il ne faisait que me protéger. C’était son seul objectif.
Faith me dévisageait comme si une deuxième tête venait de me pousser.
— Ça va, Strattan ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Rien. Merci, Faith.
— Moi ? s’étonna-t-elle en haussant les sourcils. Pour quoi, au juste ?
— Toi aussi tu m’as aidée.
Je voulais voir Mason. Il était en plein entraînement, il ne rentrerait que tard
ce soir. J’avais promis au coach de courir et de m’exercer avec Mason, mais ça
nous prendrait encore une heure, et on devait dîner avec Helen, ce soir.
Je ne pouvais rien faire pour le moment. Pour une fois, je n’avais pas envie
de faire la seule chose qui me tentait en permanence.
Je le fis quand même. Je partis courir.
CHAPITRE
37
Mason
— Tu as gagné.
Paroles que j’aurais normalement adoré entendre dans la bouche d’Adam
Quinn mais, alors que je rangeais mon sac dans l’Escalade, je ne ressentis que de
la méfiance en le voyant apparaître devant mon véhicule. Il était livide, avec des
poches sous les yeux, comme s’il n’avait pas assez mangé ou pas assez dormi.
— Depuis quand tu n’as pas dormi, Quinn ?
Un rire rauque lui échappa et il fourra les mains dans les poches de sa veste.
— C’est comme ça que tu réponds quand on t’annonce que tu as gagné ?
— Qu’est-ce que tu fiches ici ?
— Aie au moins la correction de m’appeler par mon nom. Je suis là. Je
reconnais ma défaite. Tu. As. Gagné. Tu. As. Gagné. Tu dois être content, non ?
Parce que ce doit être pour ça que tu as détruit ma vie.
Sa voix enfla et il cracha presque la suite :
— Non ? Tu as obtenu ce que tu voulais. Tu m’as brisé. Becky ne veut plus
entendre parler de moi, et cette vidéo… tu pourras constamment l’utiliser
comme une menace contre moi, n’est-ce pas ?
Mon téléphone vibra dans ma poche, je bouclai l’Escalade avant de me
tourner fermement vers Adam qui continuait :
— Mon père est dans une situation désastreuse. Il va faire de la taule, mais
ça n’y changera rien, sa réputation est brisée. Alors maintenant, tu t’en prends à
moi. Tu m’as privé de ma copine, de ma réputation, et je ne peux même pas t’en
vouloir. Je suis tombé dans mon propre piège. En utilisant cette vidéo contre toi,
en entrant chez toi par effraction. La totale !
Secouant la tête, il répéta plus bas :
— La totale.
Triste écho.
Il voulait que je le prenne en pitié ? J’étais fou de rage. Il avait tenté de
m’anéantir à plusieurs reprises, et tout ça après plusieurs années de trêve. Je
serrai les dents. Je n’éprouvais aucune pitié pour lui. Ce n’était qu’une bête
sauvage. Blessée, le dos au mur, mais qui reviendrait à la charge. Je n’en doutais
pas un instant.
— Pourquoi tu portes une veste ? lui demandai-je.
— Hein ?
— On est en Californie, il fait vingt-sept degrés. Tu n’as pas besoin d’une
veste.
Il l’écarta comme s’il ne se rendait pas compte qu’il la portait.
— Je sais pas, murmura-t-il. Je voulais juste te dire que tu avais gagné. Et
moi, qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Mon père est furieux, mais il va en
prison. Il sera condamné. Les preuves contre lui sont en béton. Becky ne veut
plus m’adresser la parole. Je n’ai plus personne.
Le parking était presque vide. J’avais mis plus de temps que prévu à me
préparer car j’avais prévu de retrouver Sam et Logan à l’hôtel pour le dîner de
Helen. Je sentis mon téléphone vibrer dans ma poche, ils devaient se demander
ce que je fabriquais. À la rigueur, j’aurais pu répondre, mais ils risquaient
d’entendre que Quinn était là et ils viendraient.
Ils ne devaient pas venir.
Si Quinn voulait s’en prendre à quelqu’un, ce ne pouvait être qu’à moi. Et
personne d’autre.
— J’avais l’intention de faire mon droit, Mason. J’étais fiancé à une fille
géniale. Becky m’aimait pour moi-même. Elle était là depuis le début. Elle avait
toujours été là pour moi et je ne la regardais même pas. Pas comme ça. Il n’y
avait que Sam qui comptait pour moi. Bon Dieu, elle était trop belle !
Il releva la tête, les yeux brillants de larmes.
— Je suis tombé amoureux d’elle bien avant Sallaway. J’arrivais le premier.
Elle était incroyable. J’ai essayé de lui parler, mais elle ne me voyait même pas.
Et puis il a débarqué et elle n’a plus vu que lui. Alors je suis sorti avec Ashley,
mais je n’ai jamais oublié Sam.
Le feu en moi commençait à me dévorer. Je n’appréciais pas du tout cette
balade dans les souvenirs d’Adam.
— Alors quand j’ai appris qu’il la trompait, continua-t-il, je n’ai plus hésité.
Elle allait le découvrir et elle le quitterait. Forcément. Une fille comme elle !
Elle avait du caractère, des valeurs… et ses imbéciles d’amies… toutes les deux.
Elles étaient immondes. L’une d’elles baisait le petit ami et l’autre était au
courant. J’ai rompu avec Ashley. J’ai sauté sur la première occasion. J’avais
enfin toutes mes chances. Ce n’était plus qu’une question de temps. J’attendrais
et, dès que Sam le virerait, je rappliquerais et elle tomberait amoureuse de moi.
Il me contemplait, l’air hargneux.
— Et puis tu es venu, je ne le savais même pas. C’était là mon erreur. Je n’ai
rien compris.
Je haussai un sourcil.
— Tu serais allé plus vite ?
— Oui. Je lui aurais tout de suite fait ma demande. Je n’aurais pas essayé de
devenir d’abord son ami.
— Tu aurais pu le devenir depuis le CP. Je n’étais pas là.
Une veine frémit sur son cou.
— Ta gueule.
— Pardon ?
— Tu as très bien entendu.
Il avait resserré les poings, comme s’il allait me foncer dedans, mais ne
bougea pas.
— Toi et ton putain de frère. J’aurais jamais cru que je pourrais tant vous
détester.
— Et si tu l’avais cru ?
— Je m’en serais occupé avant.
Qu’est-ce qu’il racontait, cet enfoiré ?
— Tu veux qu’on en discute ?
Des phares balayèrent le parking mais la voiture se gara loin et je ne pus voir
à qui elle était. Une lourde atmosphère régnait sur nous. Si je bougeais, je ne
savais pas ce que Quinn allait faire.
Je ne voyais toujours pas à quoi lui servait cette fichue veste. Il ne l’avait pas
enfilée par hasard. Il avait forcément une raison.
— Pas besoin, répliqua-t-il les yeux étincelants de rage. Tu as tout pris,
Kade. Tout.
Des voix résonnèrent à la porte du gymnase. C’étaient deux joueurs de foot,
mais ils ne vinrent pas dans notre direction, se dirigeant plutôt vers la voiture qui
venait de s’arrêter.
— Et Becky, reprit Quinn en baissant la tête.
On tournait en rond. Je ne savais pas pourquoi il était venu ici mais il ne
faisait que répéter ce qu’il avait déjà dit.
Ce fut là que quelqu’un apparut dans le fond, derrière lui. J’ouvris la bouche
pour lui crier de partir, mais ces paroles demeurèrent coincées dans ma gorge.
Sam me vit enfin, puis Adam, et elle blêmit, l’air soudain horrifié.
Non.
Non.
Complètement glacé, je ne pus que secouer la tête en lui faisant signe de s’en
aller.
Mais elle continuait d’avancer.
J’articulai « NON ! » sans émettre un son, levant juste la main pour qu’elle
s’arrête.
Elle s’immobilisa, les yeux fixés sur Adam, l’air interrogateur, puis elle
ferma les paupières.
Je respirai un bon coup. Elle ne dirait rien.
Je lui fis signe de partir.
Elle secoua la tête.
Je recommençai d’un geste presque sauvage.
Secouant de nouveau la tête, elle croisa les bras.
Cette femme…
Adam leva sur moi des yeux égarés.
— Pourquoi m’avoir pris Becky ?
Sam se rembrunit encore.
— Kade ! aboya-t-il.
Merde. Il attendait une réponse.
— Quoi ? dis-je en me passant une main sur le visage.
Ça pourrait tourner au vinaigre. Sam devait s’éloigner. Comment la faire
partir sans qu’il s’aperçoive de sa présence ?
— Monson l’a appelée. Qu’est-ce qu’il a dit ?
Un signal d’alarme sonnait en moi. Voilà pourquoi il était là. Pas pour Sam
mais pour Becky, parce que Nate l’avait appelée. En fait, il ne lui avait même
pas parlé, c’était du bluff.
— Comment sais-tu qu’il n’a pas été sincère avec elle ?
Ses narines se dilatèrent :
— Tu as dit à ton meilleur ami de me la prendre. Logan a couché avec
Ashley. Tu m’as pris Sam. Maintenant, c’est le tour de Nate ? Il va rendre Becky
folle de lui, c’est ça ?
Quoi ?
J’étais distrait.
Par la présence de Sam.
Il parlait.
Nate.
Becky.
— Kade ! cria-t-il.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as essayé de me piéger, enfoiré.
Joue les offensés. Mets-le sur la défensive. Alors j’attaquai :
— Cette vidéo aurait pu me mettre à l’ombre pendant des années. Bousiller
mon avenir.
Il recula. Ça fonctionnait.
— Sûrement pas, contesta-t-il. Vous vous en tirez toujours, toi et Logan. Tu
as la fille. Tu as la vie que je voulais. Tu as un avenir.
— Je ne veux pas être avocat.
— Logan, si.
— À cause de toi. De toi et de ton père qui n’avez pas cessé de nous
emmerder. Il a envoyé Caldron contre Sam. Pour qu’il lui fasse du mal sous tes
yeux.
Je bouillais à présent. Peu importait ce que j’infligeais à sa vie alors qu’il
s’en était pris à la mienne !
— Tu étais là, enfoiré ! continuai-je. Tu n’as rien fait. Tu es resté là sans
rien faire !
— Je ne savais pas. Je ne les avais pas vus et, quand Becky me l’a dit, je n’ai
pas pu l’arrêter. Il était là avec ses amis. Tous contre moi. Ça n’aurait pas
marché.
Sa rage semblait diminuer, il avait presque l’air de s’excuser.
— Je n’ai jamais voulu faire de mal à Sam. C’était un accord que j’avais
passé avec mon père. J’avais insisté pour qu’elle ne soit jamais blessée. Ce jour-
là, Caldron s’est énervé.
— Et la première fois qu’il nous a attaqués, elle et moi ? Tu ne te rappelles
pas cette fois-là non plus ?
— Au combat de ton ami ? Il n’était pas censé la toucher non plus. Juste toi.
— Lui et dix de ses amis.
— Et alors ?
Comme s’il était normal d’envoyer toute cette troupe pour m’attaquer.
J’avais envie de lui en faire autant. Encore et encore. La rage me reprenait, au
point de devoir me rappeler que j’avais déjà eu ma vengeance. C’était d’ailleurs
pour ça qu’il se trouvait là, mais il ne voulait pas s’en aller. Ce crétin ne me
lâchait plus.
— Mais pourquoi Becky ? Pourquoi elle ?
— Parce que tu l’aimais, et c’est toi qui l’as perdue. Pas moi. Et elle n’est
même pas au courant pour la vidéo. Alors imagine ce qu’elle dirait si elle savait
que tu as fait ça.
Il pâlit mais ne répondit pas. Il ne pouvait pas. C’était lui qui avait merdé, il
le savait très bien. Impossible de retourner la situation en accusant quelqu’un
d’autre, et ma patience ne faisait que faiblir. S’il était venu chercher quelque
chose, qu’il le dise – avant de se rendre compte que Sam était là. Je n’avais pas
confiance en lui. Il prétendait ne pas vouloir faire de mal à Sam, mais je ne le
croyais pas.
— Tu l’as perdue tout seul, grondai-je en serrant les poings. Toi et toi seul.
J’étais sans doute en pétard que tu aies essayé de me piéger, et sans doute plus
encore une fois que tu t’es introduit chez nous. Mais qu’est-ce qu’on en a à
foutre ? À moins que Nate n’ait été au courant qu’elle se retrouvait seule. Elle a
dit à Sam qu’elle avait rompu avec toi. Il voulait peut-être savoir comment elle
allait, et il a appelé une fois pour vérifier, et ça aurait abouti à autre chose.
— Tu mens, lâcha-t-il d’une voix tremblante. Arrête de mentir !
Je me rapprochai de lui. Encore un pas. Allez, enfoiré ! Fais ce que tu es
venu faire.
Je parvins cependant à garder une voix égale.
— Tu t’es demandé pourquoi elle a répondu à l’appel ? S’il s’agissait de toi,
c’est Sam qui aurait appelé. Ou peut-être qu’elle n’a pas répondu ? Peut-être
qu’il a appelé et qu’elle l’a juste laissé déposer un message ?
J’attendis une seconde. Je voulais que son esprit suive. Qu’il imagine son
point de vue à elle, qu’il comprenne ce que je disais. Là, je mentais un peu, mais
tant pis. Je voulais qu’il agisse maintenant, pas plus tard, quand il saurait que
Sam était là.
— Ça veut dire qu’elle l’aurait rappelé. Qu’elle aurait composé son numéro.
Il tremblait plus que jamais. Je n’aurais pas cru qu’il puisse blêmir
davantage. Pourtant il devenait blanc comme une feuille de papier, mais le
regard toujours aussi furieux, quasi noir.
— Arrête ! gronda-t-il.
Sûrement pas.
— Je ne connais pas ses raisons, pourtant elle l’a fait. Elle. Pas moi. Ni lui.
Elle. Elle t’avait déjà quitté, mais là, pour remuer le couteau dans la plaie, elle
allait coucher avec le meilleur ami de ton ennemi.
La veste restait dans un coin de ma tête.
Pourquoi la veste ?
Je risquai un coup d’œil par-dessus son épaule. Sam avait plaqué une main
sur sa bouche, visiblement terrifiée.
Je voulais qu’elle s’en aille. Nos regards se croisèrent. J’essayai de le lui
faire comprendre.
Elle fit non de la tête.
— Pars, articulai-je encore.
Un autre non de la tête.
Quinn m’observait. Il fallait que je le regarde ou il comprendrait. Et alors il
se retournerait… je devais le ramener à moi. La veste. Je la contemplai de
nouveau en m’efforçant de ne plus penser à Sam.
Elle n’aimait pas que je m’amuse ainsi avec Adam. Car c’était ce qu’elle
croyait. J’étais le gentil qui tourmentait le méchant. Elle ne voyait pas à quel
point il était toxique. Il revenait sans cesse à la charge. Il voulait encore me
prendre celle qui m’appartenait.
Je ne voyais pas quoi faire d’autre.
Mais Sam était gentille. Pas moi.
Je n’allais pas le laisser s’en prendre à elle. Jamais.
— Pourquoi tu fais ça ? demanda-t-il les mains de nouveau dans ses poches.
Je suis venu te voir. Je devrais t’attaquer mais c’est toi qui le fais. C’est peut-être
ma faute. Parce que, quand tu te retrouves le dos au mur, tu passes à l’attaque,
c’est ça ?
Comme une bête sauvage – juste ce que je pensais de lui.
Je lui décochai un sourire ironique.
— Peut-être que je suis trop impatient ?
— Non. Il s’agit pas de ça. Tu es patient. C’est une qualité que tu sais très
bien utiliser. Je sais. Je te connais. L’impatient, c’est Logan. Pas toi. Toi… si tu
attaques, c’est pour une bonne raison.
Il posa sur moi un regard glaçant, mort…
J’aurais bien reculé, mais je me l’interdis. Peu importait ce qui arriverait,
j’étais là. Je le descendrais avant qu’il arrive quoi que ce soit.
Et là, je vis ses mains remuer dans ses poches. Non. Juste la droite. Comme
s’il saisissait quelque chose, prêt à le sortir.
Je préférais ne pas savoir quoi mais il fallait que Sam s’en aille. Vite.
Qu’elle prenne ses jambes à son cou.
En attendant, elle me montrait un visage baigné de larmes et j’aurais juré
qu’elle ne s’en rendait même pas compte. Les deux mains sur la bouche, elle fit
encore non de la tête. Elle ne voulait pas s’en aller.
Il le fallait, pourtant.
Oubliant le froid et la rage qui m’habitaient, je ne voulais plus considérer
que la chaleur et l’amour qu’elle m’inspirait. Et elle parut le comprendre malgré
son expression encore horrifiée.
Elle allait dire quelque chose, ou éclater en sanglots, faire du bruit, et il
saurait qu’elle était là.
Impossible. Je laissai tomber :
— Qu’est-ce que tu veux, à la fin, Quinn ? Que je pousse Nate à rompre
avec Becky ?
Il grimaça, comme si je l’avais giflé. Je me rapprochai de lui, adoucis le ton :
— Parce que c’est ce qui va se produire. Ne fais pas celui qui l’ignore. Peu
importe qu’elle ne cherche qu’à lui parler, tu sais combien Nate peut se montrer
charmant. Les filles l’adorent. Elles ouvrent leurs jeans pour lui, soulèvent leurs
jupes pour lui, ôtent leur slip et le lui donnent s’il le leur demande. Ça plaît à
Becky, tout ça ?
Incapable de me répondre, il me fusillait d’un regard brûlant de haine. Il était
bel et bien venu pour me tuer.
— Et tu ne connais pas la meilleure ? ajoutai-je. Il est allé jusqu’à lui avouer
qu’il appelait à ma demande, et elle a quand même accepté. Elle l’a choisi.
Alors, ça te fait quoi ? De savoir que tu vas perdre une deuxième femme à cause
de moi ?
Cette fois, ça marcha.
Un rugissement sauvage lui échappa et il s’apprêtait à sortir sa main lorsque
je me ruai sur lui.
Sam hurla.
Saisissant le bras d’Adam, je le coinçai violemment contre mon Escalade. Il
devait lâcher son arme. Mais non, sa main demeurait crispée dessus. Couvert de
sueur, il poussa un grondement tout en me décochant un sourire carnassier.
— Je ne pourrais jamais te blesser, Mason. J’ai essayé, mais ça ne marche
pas. C’est pour ça que je suis venu. Je voulais te donner ceci…
Cette fois, il sortit la main de sa poche.
Je le relâchai, reculai, fermai le poing et lui balançai un direct en pleine
figure. Il s’écroula par terre.
Derrière, Sam criait toujours, mais il fallait que je prenne cette arme. Il était
inconscient et sa main venait de retomber…
Une lettre froissée s’en échappa pour venir traîner sur le sol de ciment.
Une lettre.
Je ne pouvais… une fichue lettre.
Mon cœur se mit à battre. Je la saisis, la retournai.
Elle était adressée à Becky.
CHAPITRE
38
Samantha
— Sam ?
Des mains douces se posèrent sur mon épaule. Mason. Je ne savais pas
pourquoi il se montrait si gentil avec moi, mais je me jetai dans ses bras, enfouis
ma tête contre son torse. J’avais envie qu’il m’emmène. Je ne voulais pas rester
là. Je ne voulais pas faire partie de ça, de rien de tout ça.
Il me serra contre lui, me passant la main dans les cheveux.
J’essayai de parler mais ne pus émettre qu’un soupir tremblé. Et on ne
bougea plus.
Jusqu’à ce que quelqu’un se gare près de nous. Des portières s’ouvrirent et
se claquèrent. Puis j’entendis une exclamation étouffée :
— Oh non !
— Examine-le, dit Mason par-dessus mon épaule. Je croyais qu’il allait
sortir une arme.
— Sam ?
Une douce voix féminine. Taylor se tenait près de moi, le visage en larmes.
Elle m’effleura le bras. Sans lâcher Mason, je la pris contre moi. Je ne voulais
pas songer à ce qui se passait derrière nous.
— Merde !
Là, ce n’était pas Mason.
Je regardai. Logan venait de trébucher et se retrouvait assis par terre, les
yeux écarquillés et la langue pendante. Il contemplait Adam comme s’il était
tombé sur un extraterrestre. La lettre était toujours par terre mais…
… à côté se trouvait un pistolet.
*
* *
Des lumières rouges et bleues éclairèrent la nuit.
Quelqu’un avait appelé la police du campus.
On était assis à l’arrière d’une ambulance. Et il y en avait une autre pour
Adam. Il fallait l’évacuer. Mason lui avait brisé une côte mais les flics nous
dirent qu’il serait inculpé pour avoir apporté une arme sur le campus.
Ils avaient interrogé Mason qui leur avait expliqué s’être douté dès le début
qu’Adam avait une arme.
Ils m’avaient également posé des questions et je leur dis que j’étais juste
venue pour parler à Mason.
Je voulais le remercier de toujours me protéger.
Ils discutaient maintenant avec Taylor et Logan, et celui-ci expliquait que,
ne nous voyant pas arriver au dîner, il avait voulu vérifier ce qui se passait,
d’autant que Mason ne répondait pas à ses appels, ce qui ne lui ressemblait pas.
Que s’était-il passé à leur arrivée ?
Un court silence s’ensuivit.
Je ne levai pas la tête mais sentis Mason se tendre à côté de moi. Il remua
légèrement. À mon avis, il avait dû échanger un regard avec son frère qui finit
par laisser tomber d’un ton las :
— Quinn gisait par terre. Mason consolait Sam et il m’a dit de vérifier s’il
n’y avait pas une arme.
— Qui ?
Je sursautai. Le flic était si impassible, si précis. Un rire triste m’échappa.
Même sur un campus, il semblait que ce genre de chose arrivait tout le temps.
Trop triste.
— Euh…
Cette fois, je regardai. Logan avait une main dans les cheveux et l’autre bras
sur l’épaule de Taylor blottie contre lui.
— Mason, répondit-il enfin.
— Celui-ci ? demanda le flic en désignant Mason avec son stylo.
Il avait presque l’air de s’ennuyer.
— Oui. Mon frère.
Cette fois, le flic parut s’étonner :
— Ah bon, vous êtes frères ?
C’était qui, ce mec ? Mason intervint d’un ton brusque :
— Je suis Mason Kade. Et voici mon frère, Logan.
Le flic pencha la tête de côté.
— C’est vous la star du foot ?
— Et… ? déglutit Mason.
Le flic tendit son stylo vers l’endroit où ils avaient ramassé Adam.
— C’était un fan trop empressé ou quoi ? Et d’après vous, pourquoi portait-il
une arme ?
— Parce que les choses avaient mal tourné entre nous, ces derniers temps.
Il avait dit ça les dents serrées, encore vibrant de rage. Je lui posai une main
sur la jambe et pris la parole, expliquant ce qui s’était passé cet été, sautant juste
la dernière visite dans la datcha d’Adam sur l’océan.
Le flic ne fit aucun commentaire mais il ne nous quittait pas des yeux. Au
point que je sentis Mason se crisper davantage.
— Bon, finit par dire le flic, vous devriez demander une ordonnance de
protection. Vous ne devriez pas avoir de problème pour l’obtenir et je pense que
vous en avez besoin.
L’interrogatoire prit ensuite un autre aspect. Le chef de la patrouille vint
nous rejoindre, accompagné du coach de Mason. Ensuite, ce fut le coach
Broozer qui vint se garer près de nous, et Taylor se précipita dans ses bras.
Détail qui intrigua de nouveau le flic.
— Ma petite amie, dit Logan. Avec son père.
— Sympa d’avoir de telles relations ! commenta le flic. Bon, vous avez du
monde qui vous attend à l’hôpital. Il va falloir vous faire tous examiner.
— Ça n’aurait pas dû avoir lieu avant l’interrogatoire ? demanda Logan en
se levant.
— Si vous le dites… En ce qui me concerne, j’ai tout ce qu’il me faut. Merci
à vous et soyez prudents.
Il passa devant son chef qui vint serrer la main de Mason, puis il alla
s’entretenir avec les deux coachs qui, à leur tour, appelèrent Mason.
Taylor vint me voir, les bras serrés autour d’elle, jetant sans cesse des
regards vers son père.
— On va rentrer à la maison, ça ne t’ennuie pas, Logan ?
— Pas du tout, dit-il en l’attirant contre lui. Je suis sûr que ça vous a rappelé
des souvenirs.
Elle frissonna dans ses bras, fermant les yeux tandis qu’il lui embrassait le
front. Il promit de la rejoindre bientôt. Elle acquiesça de la tête, comme
soulagée, lui donna un dernier baiser, m’étreignit et gagna la voiture de son père.
En la voyant, Broozer envoya une tape sur l’épaule de Mason et la rejoignit.
Ils démarrèrent aussitôt.
Je me tournai vers Logan :
— Ça va ?
Ce fut là que je compris.
Il poussa un soupir en se passant une main lasse sur le visage. Je vis les
ridules angoissées autour de ses yeux et de sa bouche. Je vis la peur dans ses
yeux. Je vis combien il s’était retenu jusqu’à ce que Taylor s’en aille.
— Oh, Logan ! dis-je en le prenant dans mes bras.
Il se serra contre moi, posant le front sur mon épaule.
— Putain, Sam ! Dire que j’aurais pu vous perdre !
Je lançai un coup d’œil vers Mason. Il avait l’air soucieux mais ne bougea
pas de sa place.
C’était…
J’étais en train de rassurer mon beau-frère qui pensait à ce qu’aurait pu subir
sa famille. Jamais je n’aurais dû supporter ça.
S’il était vraiment question d’une arme, on aurait dû n’y voir qu’un acte de
violence gratuit, avec nous pour victimes. On ne pouvait pas en être les
instigateurs.
On ne pouvait pas être les méchants.
J’avais entendu Adam. Je savais ce qu’il était venu faire là.
En découvrant son arme, Logan recula comme s’il s’était brûlé. Il parut aussi
choqué que nous tous, car cela confirmait qu’Adam avait bel et bien apporté une
arme.
Mais pour nous tirer dessus.
Du moins l’avait-il affirmé en reprenant conscience. Les flics l’avaient
interrogé avant de le placer sur la civière. Ils avaient continué de lui poser des
questions jusqu’à ce que les portières de l’ambulance se ferment, après quoi ils
avaient reçu pour mission de poursuivre l’interrogatoire à l’hôpital.
À présent, il ne restait que leur chef auprès de nous. Il ne semblait pas
beaucoup se préoccuper de l’incident. En fait, il était tout sourire, bavardant avec
le coach de Mason, je compris dès lors pourquoi celui-ci demeurait avec eux.
Il devait se donner en spectacle, rendre le flic heureux afin de l’empêcher
d’enquêter davantage, avec l’aide efficiente du coach.
J’en déduisis que, quoi qu’il arrive, l’équipe ne voulait surtout pas perdre ce
joueur. Tout irait bien, donc, pour Mason… Du moins en tant que joueur de
football.
C’était ce qui nous inquiétait depuis le début – sa carrière, son avenir dans la
NFL.
Qu’on avait été bêtes !
On ne s’était pas posé de questions sur sa vie, s’il allait continuer à respirer,
s’il n’allait pas se retrouver six pieds sous terre. Je me mis à trembler de tous
mes membres.
— Sam ? interrogea Logan. Ça va ?
Mon Dieu !
Sa voix douce me permit juste de m’effondrer.
Les larmes m’inondèrent le visage.
Je ne pouvais les arrêter, ni m’empêcher de trembler.
Pas un instant nous n’avions imaginé que Mason pourrait mourir. Et moi
aussi.
Si Logan était arrivé cinq minutes plus tôt, il aurait pu y passer lui aussi.
Taylor !
Elle aurait pu subir sa deuxième fusillade.
C’était dingue.
C’était effarant.
C’était insupportable.
C’était nous.
Je m’écartai de Logan alors que Mason arrivait :
— Sam ?
Je tendis la main pour l’arrêter, mais elle vibrait trop.
Je ne pouvais pas.
Quelqu’un allait mourir.
— Arrête, bredouillai-je.
J’aurais aimé que ce soit plus fort, mais je ne pouvais pas…
— Sam, tout va bien. Je vais bien.
— Maintenant.
Il s’immobilisa.
— Quoi ?
— Tu vas bien maintenant.
Mais la prochaine fois ?
Car il y aurait une prochaine fois. Pas à cause d’Adam mais de ce que nous
lui avions fait. De ce que Mason avait fait. De ce que Logan avait fait. De ce que
j’avais fait. Aucun de nous n’était innocent. Au souvenir des paroles du flic, je
me mis à rire. Et ce son me claqua dans les oreilles, marqué d’hystérie.
Pas besoin d’une ordonnance restrictive contre Adam. C’était lui qui en avait
besoin d’une, contre nous.
— Sam, souffla Mason.
Je fermai les yeux. À sa tendre façon, il pouvait dire ce qu’il voulait, je me
sentirais toujours aimée de lui, protégée. À croire que rien ne pourrait nous
arriver.
J’avais tort. Totalement tort.
Adam avait apporté un putain de pistolet dans ce parking, où se trouvait mon
fiancé. Il avait dit aux flics que ça ne lui appartenait pas, mais à son père, et qu’il
devait la ranger dans un coffre de banque. Il n’avait eu aucune intention de s’en
servir. Il était venu apporter la lettre. Il pensait que le mieux était de prier Mason
de me la donner, afin que je la remette à Becky. Il ne voulait pas s’approcher de
moi sans passer d’abord pas Mason. Il tâchait de montrer du respect.
Le coup de pied de l’âne.
Adam avait apporté la lettre à Mason car il essayait de mettre fin à cette
guerre. Il avait bien agi.
Bien ? Lui ? Ou n’était-ce qu’un mensonge inventé sur le moment ?
Et est-ce que ça avait de l’importance ?
Sans compter qu’on ne faisait pas ce qu’il fallait. Toujours pas. On disait
qu’Adam était venu chercher Mason. Mais il avait paru anéanti.
Voilà pourquoi il était venu. La lettre n’était qu’une excuse. Il reconnaissait
sa défaite.
Mason avait gagné.
Nous avions gagné.
Personne n’avait gagné.
On était les méchants. Et ça n’allait jamais s’arrêter.
Chaque fois que quelqu’un s’en prendrait à nous, Mason et Logan
répliqueraient. Ils étaient ainsi faits. Ils détruisaient leurs adversaires, sauf que,
cette fois, Mason aurait pu y passer.
Il s’était jeté sur le pistolet pour moi.
J’aurais peut-être dû me pâmer devant un tel acte, mais cela commençait à se
répéter trop souvent.
Alors que ça n’aurait jamais dû se produire. Mason n’aurait jamais dû
prendre une telle décision – sa vie contre la mienne.
Je ne pourrais supporter que ça se reproduise. Il fallait que ça s’arrête. Je
devais y mettre fin.
— Sam.
Mason qui répétait mon nom. Je perçus l’angoisse dans sa voix et ça me fit
revenir à la réalité. Il s’accrochait à moi, les mains serrées sur mes bras, comme
s’il avait peur que je lui échappe.
C’est ce que je fis en me dégageant et reculant.
— Sam ?
Un mot, un nom, murmuré avec angoisse.
Il savait. Je le vis dans ses yeux. Il savait ce que je pensais, car il pensait la
même chose.
— C’est nous, dis-je doucement.
— Non.
— Si.
— C’est moi, et moi seul.
Il se rapprocha, posa son front sur le mien. Je sentais Logan à proximité,
sans savoir s’il pouvait nous entendre ou non.
Je sentis d’autres larmes m’inonder le visage.
— Il ne faut pas que ça recommence.
— Non, je te le promets.
Il ne pouvait me faire cette promesse. Je le regardai dans les yeux et vis qu’il
attendait ma réaction en retenant son souffle.
— Je t’aime, murmurai-je.
Il le savait.
— Je t’en prie, arrête, murmura-t-il en fermant les yeux.
Ça ne s’arrêterait jamais. Rien n’allait changer. Il fallait vraiment que je
m’en charge. Que j’arrête ça.
Je reculai de nouveau.
— Sam ?
Il voulut me reprendre le bras mais soudain son poing se ferma, juste entre
nous.
J’avais besoin d’espace mais ne pouvais me résoudre à le lui dire
ouvertement. Je n’en serais sans doute jamais capable. Je ne savais que reculer,
d’un pas, puis d’un autre, sans parvenir à me retourner ni à m’éloigner.
Voyant ma détresse, Mason abaissa le bras dans un léger soupir.
Il avait décidé à ma place.
Il me laissait partir.
CHAPITRE
39
Cette nuit-là, Mason resta chez sa mère et je dormis une dernière fois dans
notre lit, mais ne pus rester davantage. Il se pouvait que personne ne comprenne,
seulement je devais agir. Sans trop savoir où ça nous mènerait. Si c’était
complètement fini entre Mason et moi, ou s’il s’agissait juste d’une séparation,
d’une rupture momentanée – je ne savais pas, mais nous n’étions plus ensemble.
Et nous n’en avions même pas parlé, mais ça viendrait. Je n’étais juste pas prête.
Je ne savais qu’une chose : si je restais, Mason mourrait. D’une façon ou
d’une autre. Je savais que ça finirait par arriver.
Logan était parti retrouver Taylor pour lui raconter ce qui se passait. Elle lui
avait demandé de rester là mais il avait refusé. Si bien qu’elle était venue dormir
à la maison, et qu’on avait partagé mon lit. Par la suite, je l’avais entendue lui
téléphoner. Logan était également reparti à l’hôtel voir sa mère. Quant à Nate, il
ne reparut pas. J’ignorais où il se trouvait mais j’étais contente que Taylor soit
restée avec moi.
Je pleurai dans ses bras et ce fut elle qui me conseilla de m’adresser à
Courtney et Grace. Elles avaient une grande salle de rangement dans leur
appartement. Un jour, elles avaient plaisanté, disant qu’elles feraient mieux de la
transformer en chambre à coucher pour abriter une troisième coloc. Taylor les
avait appelées mais avait dû ensuite me quitter à regret, car elle avait des cours.
Je la remerciai pour tout ce qu’elle avait fait et on se serra encore une fois dans
les bras.
Si j’avais pu, je l’aurais étreinte mille fois plus, comme si ce n’était pas à
elle que je disais au revoir.
Je n’aurais su dire combien de temps je restai après son départ. À un
moment, je retournai dans la chambre pour préparer mes bagages.
— Pourquoi ?
Le cœur déchiré, je contournai cependant Logan et me mis au travail.
— Tu le sais très bien, répondis-je.
Mason le savait. Je l’avais expliqué à Logan, mais il ne l’acceptait pas.
— Ce sont des conneries, Sam.
Je m’arrêtai pour le regarder, les mains pleines de chemises et, sur le coup,
j’eus presque envie de les lui lancer à la figure. Mais je me contentai de les
ranger dans la valise.
— Si Adam avait tiré sur Mason, il serait à l’hôpital à l’heure qu’il est.
Ou pire.
Je baissai la voix :
— Il faut que ça change.
— Tu crois que ça va le faire ? rétorqua-t-il en désignant la valise. Merde,
Sam ! On était bien pires avant ton arrivée parmi nous. Tu as apaisé Mason. Tu
imagines ce qu’il va devenir maintenant ?
Impossible…
Ouf… j’en avais le souffle coupé.
Tout s’ouvrait, tout saignait en moi.
Je ne pus m’empêcher de vérifier s’il n’y avait pas de taches rouges sur mon
tee-shirt.
— Arrête, Logan !
— Arrête ? Tu te fous de moi ? C’est toi qui t’en vas.
Il s’empara de ma valise.
— Non ! dis-je d’une voix qui se brisa. Logan, s’il te plaît !
Il la souleva comme s’il allait la lancer à travers la pièce, mais finit par la
laisser retomber sur le lit.
— Mais qu’est-ce que vous foutez ? cria-t-il. Mason et toi ? Il est parti boire
avec Nettie et Matteo, là. Tu pars. Tu ne peux pas partir !
Ça ne faisait qu’empirer la situation. J’allais lâcher prise, m’effondrer sur le
lit, attendre le retour de Mason… J’étais à deux secondes de me laisser aller,
mais je parvins à répliquer :
— Il aurait pu se faire tuer. TUER !
Emportée par la rage, je trouvai la force d’ajouter :
— Il faut que ça change. C’est ma seule carte. Si je reste… rien ne bougera.
Il faut que j’y aille, Logan. Essaie de comprendre, s’il te plaît !
Peut-être que je me trompais. Je n’avais aucune envie de m’en aller. Le seul
fait d’y songer me donnait les jambes flageolantes, au point que je me laissai
tomber au bord du lit.
Non, il fallait que j’y aille. C’était tout ce que je pouvais faire.
— Tu ne peux pas m’obliger à l’accepter, grommela Logan d’un ton
méprisant. Tu es ma belle-sœur, donc tu restes liée à moi, autant que Mason.
Vous me rendez malade, tous les deux !
Là-dessus, il s’en alla.
J’aurais dû pouvoir respirer un peu mieux. Mais non. La porte d’entrée
claqua, faisant vibrer toute la maison.
Et moi j’étais au bord de l’étouffement.
Mais je ne pouvais faire autrement.
Je ne cessais de me le répéter. Impossible de rester car une arme allait finir
par se braquer sur Mason, quelqu’un allait finir par mourir. En même temps, si je
partais, j’abandonnais la moitié de mon être.
— Sam ?
Nouvelle voix.
Je me tendis à l’idée que quelqu’un d’autre allait m’agresser, mais c’était
Courtney. Repoussant une mèche blonde derrière l’oreille, elle s’approcha de
moi en souriant, prit d’un geste doux la chemise que j’avais dans la main. Tout
en elle était si doux.
— Je vais t’aider, murmura-t-elle.
Mes larmes se remirent à couler. J’étais hébétée et sur le qui-vive, je
réagissais à tout, je ne ressentais plus rien…
Une vraie loque.
— Merci, balbutiai-je.
Grace se tenait derrière Courtney sur le seuil de la porte d’entrée, le visage
illuminé d’un sourire.
Toutes deux échangèrent un regard et Courtney finit par proposer :
— Tu veux que je termine à ta place ? Je suis sûre que Taylor apportera ce
que j’aurais pu oublier.
Je restai immobile, la gorge sèche. Ainsi, je devais bel et bien m’en aller.
Je m’assis.
— Euh…
— SAM ?! SAM !
Je me figeai. C’était la voix d’Heather. Quelqu’un l’avait prévenue. Elle
traversa en hâte le couloir, se précipita vers moi.
— Oh, Sam !
Ce fut tout ce qu’elle articula. Pas besoin d’en dire davantage.
J’étais déjà en larmes, mais là, je sanglotai.
— Heather !
Elle me serra dans ses bras, me tint la tête contre sa poitrine et me berça,
comme un enfant. Je n’étais plus rien. Heather allait s’occuper de tout. Je n’avais
plus qu’à pleurer.
*
* *
On se rendit dans l’appartement de Grace et Courtney.
Je n’oublierais jamais comment Heather prit les choses en mains. Elle se
présenta, comprit qui étaient ces deux filles puis examina la pièce qui allait me
servir de chambre.
— Allez, déclara-t-elle. On range ses affaires maintenant.
Et elles se mirent à l’œuvre.
Par la suite, Heather m’expliqua que Channing l’avait accompagnée. Je ne
pouvais plus bouger, alors il m’avait emportée dans ses bras, avant de s’éclipser
discrètement. Heather me dit plus tard qu’il était parti rejoindre les garçons.
Elle était là pour moi et lui pour Mason.
Je pleurai toute la nuit, dans les bras d’Heather.
Je ne savais pas quand ça s’arrêterait.
*
* *
Il faisait encore nuit. La respiration régulière d’Heather à côté de moi
m’indiquait qu’elle dormait, mais quelque chose m’avait réveillée.
Une lumière !
Je compris que c’était mon téléphone. Je savais déjà de qui ça venait.
Ça va, toi ? J’aimerais juste le savoir.
Une immense tristesse habitait mes entrailles. Et j’avais l’impression que ça
ne s’arrêterait jamais.
Je pleure mais je suis réveillée. Et toi ?
Je n’attendis pas longtemps.
Une minute plus tard. Saoul.
Ça me transperça le cœur. Je ne voulais pas que Mason souffre. Je ne voulais
pas souffrir.
Trente secondes plus tard. Comment on va régler ça ?
Je respirai profondément. Ma main se mit à trembler. Ça veut dire quoi ?
Sa réponse : On devrait en parler. Je sais pourquoi, mais on devrait quand
même en parler.
Il avait raison ? Ma poitrine me brûlait. Laisse-moi du temps. Si je parle en
ce moment, je m’écroule.
Je peux t’envoyer des textos ? On peut encore faire ça ?
Je soupirai. J’étais en larmes. Et elles n’allaient pas sécher avant un bon
moment. Mille couteaux me déchiraient les poumons, la gorge. Impossible de
respirer ni de rien avaler sans douleur. Ni même de bouger.
Il le faut. Je n’arriverai à rien sans toi.
Mon téléphone vibra pour la réponse : Je t’aime.
Moi aussi. Fais attention à toi.
Toi aussi.
Je suis chez Courtney et Grace.
Je sais. Taylor l’a dit à Logan qui me l’a répété.
Logan est fou.
Il ne comprend pas.
Il ne comprend pas. Ces mots. Je les contemplais. Ça faisait du bien
d’échanger ces messages avec Mason. Comme si on se retrouvait. J’étais juste
dans la maison de mes amies, mais ça sonnait faux. J’étais partie – non, même ça
c’était faux. Il m’avait laissée partir. Il s’était éloigné et on m’avait emportée.
Je voulais qu’il revienne. Qu’il me reprenne dans ses bras. J’entendais la
profonde respiration d’Heather derrière moi… si seulement c’était celle de
Mason. Je le désirais un peu plus à chaque coup de couteau qui se plantait en
moi.
Je ne pouvais répondre, les mains soudain paralysées, et je tremblais trop. Je
ne pourrais bientôt plus tenir le téléphone.
Et il vibra. Je vais régler tout ça. Promis.
Une énorme larme tomba sur l’écran, brouillant ses mots. Je l’essuyai du
pouce puis fourrai l’appareil sous mon oreiller. Je dormis avec ces paroles en
tête.
*
* *
La journée du lendemain s’écoula dans une sorte de brume et, la nuit
suivante, Mason se remit à m’envoyer des textos alors que j’étais dans mon lit.
Sam ?
Mason.
J’avais envie de sourire mais je ne pouvais pas. Et mieux valait que je ne
cherche pas à savoir à quel point j’avais besoin de lui.
Ça va toujours ?
Impossible de répondre à ça. Tu es allé à tes cours ?
Bien obligé. Sion, je ne peux pas jouer.
Je me fichais de savoir si j’allais courir ce week-end. Mais c’était différent
pour lui. Des milliers de gens tenaient à ce qu’il joue. Tandis que si je manquais
une course, ils ne seraient encore pas trop nombreux à s’en apercevoir. Ça
changerait par la suite mais, pour le moment, pas de souci.
J’écrivis : Tu es aimé et adoré.
Merde. Je m’en tape. Tu le sais.
Oui. Et je sentais mes larmes qui coulaient encore. Tout se passe bien
maintenant ?
Je ne savais pas ce qu’on allait pouvoir faire. C’était absurde de lui
demander ça – rien ne pouvait avoir encore changé aussi tôt – mais je ne pouvais
empêcher mes doigts de taper. Ni l’espoir de me gonfler le cœur, bien que je
connaisse déjà la réponse. Pourtant, j’attendis.
Encore une minute.
Et puis, On devrait avoir une discussion officielle.
Je ne pus qu’agripper mon téléphone en contemplant cette réponse.
Discussion. Officielle.
Effectivement. On n’avait pas encore rompu officiellement, un frisson glacé
me parcourut. Si on discutait, la partie non officielle allait le devenir. J’étais sans
doute lâche, mais je préférais ne pas savoir.
Pas encore, tapai-je.
Je peux te dire que je t’aime ?
Profond soupir. Toujours.
Alors je te le dis. Toujours.
*
* *
Je n’allai pas aux cours cette semaine-là. Heather demeura à mes côtés et,
tandis que Courtney et Grace poursuivaient le fil de leur vie, la mienne était à
l’arrêt. Je ne participai à aucun entraînement. J’étais en congé de l’équipe à
cause de l’incident du parking, mais ça n’aurait rien changé. De toute façon, je
ne serais pas allée courir. Si je commençais, je ne pourrais plus m’arrêter.
Une nuit, je fus réveillée par des voix dans l’appartement. Heather n’était
pas avec moi et je me faufilai pieds nus dans le couloir. Là, je l’entendis :
— Recule, Kade.
Mon cœur bondit.
Mason ?
Je me précipitai, avant d’entendre la voix irritée de Logan :
— Elle est à moi aussi, Heather.
Je m’arrêtai, j’aperçus Courtney et Grace dans la cuisine. Elles aussi me
virent et ne purent cacher leur émotion. Je préférai détourner le regard.
Logan était là, furieux. Et je perçus alors l’autre sentiment qui les étreignait,
dont je ne voulais pas entendre parler. Leur pitié. Pourquoi auraient-elles pitié de
moi ?
— Tu ne crois pas que c’est difficile pour elle ? protestait Heather. Tu vas
tout compliquer. Tu ne peux pas venir ici harceler ces deux filles…
— Elle fait partie de ma famille ! Arrête de la protéger de moi.
— Et de la mienne aussi. Alors tu vas voir si je ne la protégerai pas !
Dégage, Logan, je ne rigole pas.
Il se mit à gronder :
— Jax, je te jure…
Courtney et Grace sursautèrent, écarquillant les yeux.
Grace poussa un petit cri.
Courtney bondit en avant mais s’arrêta net lorsque retentit la voix
d’Heather :
— Quoi ? Tu vas me menacer ? Tu oublies que je te connais. Je ne suis pas
comme ces deux filles qui doivent avoir si peur de toi en ce moment. Je sais que
tu aimes Sam, et je sais que tu as de la peine et je sais que toute cette colère te
vient de la peur de perdre un autre membre de ta famille. Mais ça n’arrivera pas.
D’accord ?
Son ton s’adoucit :
— Écoute, je ne sais pas ce qui se passe, et toi non plus, sans doute, eux
seuls le savent, et tu dois leur faire confiance.
— Il ne fait rien du tout !
Nouvelle fulmination dans le couloir.
Vlan !
Un objet heurta le mur.
— Qu’est-ce que tu en sais ?
— Il n’est pas là.
Heather semblait fatiguée mais compatissante :
— Elle lui envoie des textos la nuit.
— Quoi ?
— Des SMS. La nuit. Elle croit que je dors, mais je me réveille parfois. Je
suppose que c’est à Mason qu’elle s’adresse.
Il mit un moment à répondre :
— Comment tu le sais ?
Il avait demandé ça comme si sa vie en dépendait.
— Parce qu’elle dort mieux après.
— Ah…
Elle toussota, s’éclaircit la gorge et, d’une voix presque tendre, ajouta :
— Je lui dirai que tu es venu et que tu voulais la serrer dans tes bras. C’est
tout ce que je dirai.
Jamais je n’avais entendu Heather parler comme ça à qui que ce soit.
— Merci.
Je fermai les yeux, le cœur battant, m’adossai au mur en essayant d’arrêter
cette nouvelle inondation de larmes.
— Comment j’arrange ça, Heather ? Je ne sais pas comment arranger ça.
On aurait dit un gamin brisé. Et moi j’étais Helen. Je venais d’anéantir sa
famille – encore une fois.
Je tombai à genoux. Mon Dieu, je ne pouvais…
— Sam !
Courtney se précipita vers moi, me posa une main dans le dos, mais fut
bientôt écartée. Deux bras puissants me soulevèrent et Logan m’emporta dans la
chambre, me déposa sur le lit puis recula.
Baissant la tête, il fourra les mains dans ses poches.
— C’est vrai ? Il t’envoie des textos ? demanda-t-il d’une voix rugueuse.
Je hochai la tête. J’avais la gorge trop sèche pour en tirer le moindre son.
Dans un soupir, Logan se raidit.
— Il va arranger ça ?
Je ne dis rien.
J’espérais.
Je fis oui de la tête.
Nos regards se croisèrent. Je vis les larmes qu’il retenait.
— Je voudrais rester, souffla-t-il. Dis oui.
J’étais Helen. J’étais Ann-Lise.
Ma gorge ne fonctionnait toujours pas. Complètement coincée par la honte et
le remords.
Pourtant, Logan attendait, et je revis le petit garçon en lui, celui sur lequel
Mason m’avait raconté tant d’anecdotes, qui s’asseyait devant la porte en
attendant son frère aîné pour pouvoir le suivre ou voler son sac, histoire d’attirer
son attention. Et là, il guettait ma réponse.
Je lui pris la main.
— Merci, articulai-je.
J’agitai la tête pour le cas où il n’aurait pas saisi ma réponse. Il laissa
échapper un soupir soulagé et s’assit par terre près du lit.
Courtney et Grace se tenaient devant la porte, l’air de ne savoir que faire.
Mais Heather savait. Passant devant elles, elle apporta une bière à Logan. Il prit
la canette tandis qu’elle s’asseyait près de lui avec la sienne. Ils trinquèrent et on
se mit à bavarder alors que Courtney et Grace s’esquivaient discrètement.
Les mains sur mon téléphone, je savais maintenant ce qu’il me restait à faire.
Je n’allais pas me conduire comme nos mères.
*
* *
Logan est là ? Il ne répond pas à son téléphone, mais Taylor ne veut pas me
dire où il est.
Tard dans la nuit, mon écran s’était allumé, et je regardai par terre. Logan
était blotti dans un coin. Courtney et Grace n’avaient rien à lui proposer pour
dormir alors il les avait priées de l’emmener dans le magasin le plus proche tant
qu’elles n’avaient pas trop bu, au contraire de lui. Il acheta un lit de camp, un sac
de couchage et un sac d’accessoires.
Une fois installé, il s’était endormi et, à présent, ronflait bruyamment. Il
avait refusé d’aller dans le salon. Heather lui avait demandé ce que sa copine
allait en penser et il avait répondu sans hésiter :
— Elle sait ce que c’est que de perdre un membre de sa famille.
La conversation s’était arrêtée là.
Je textotai : Il est ici. Refuse de partir.
Ça ne te dérange pas trop ?
Non. J’appuyai sur envoi, marquai une hésitation avant de me remettre à
taper : Je crois que j’ai merdé. J’ai fait mon Helen.
Mais non. J’ai fait mon James. Je vais régler ça.
Comment ?
Il faut encore qu’on en parle. On pourra décider ensuite.
D’accord.
Je t’aime.
Trop fort.
Trop fort.
Je rangeai le téléphone et, Heather avait raison, je dormis d’une seule traite
jusqu’à la fin de la nuit. En m’éveillant, je sus que j’étais prête à discuter.
CHAPITRE
40
— Sam ?
Le lendemain soir, Courtney frappait à ma porte ouverte.
Toutes les deux allongées sur le lit, on se retourna ensemble, Heather et moi.
Logan était chez Taylor.
— Euh, dit Courtney en se grattant derrière l’oreille. Il y a une dame qui
veut te voir.
— Moi ?
Je lançai un regard à Heather, posai mon crayon et mon livre.
— Elle n’a pas dit qui elle était ?
— Helen ou quelque chose comme ça ?
Je regardai de nouveau Heather. Helen ?
Haussant les sourcils, elle sauta sur le bord du lit.
— Tu veux lui parler ?
Je me levai en haussant les épaules.
— Peut-être.
La mère de Mason et Logan ne cherchait jamais à me voir. Une alarme
rouge résonnait dans ma tête, pourtant je me dirigeai vers la porte d’entrée,
l’ouvris, sortis la tête.
— Madame Malbourne ?
Vêtue comme si elle se rendait à une soirée de bienfaisance, elle portait un
chemisier de soie crème et un large pantalon qui faisait plutôt penser à une jupe
longue. Elle se tenait les jambes écartées, les mains sur les hanches, une épaule
adossée au mur. L’air toujours aussi classe et sexy à la fois.
Je regardai un instant son collier de perles.
J’avais oublié la fortune de Mason et Logan. Quand j’étais avec eux, ils y
faisaient rarement allusion et ne s’habillaient pas comme des princes, pas plus
que James, d’ailleurs. Il était autoritaire mais ne proclamait pas ses droits en
permanence. Tandis que Helen les revendiquait superbement au premier regard.
Ce qui était le cas en ce moment, avec cette moue en guise de réaction à son
nom. Elle me tendit la main :
— Appelez-moi Helen, désormais. Il serait temps que nous ayons une petite
discussion, n’est-ce pas ?
J’avançai lentement, laissant la porte se refermer derrière moi, tout en la
retenant des deux mains au cas où je voudrais m’enfuir à nouveau. On avait beau
ne plus être ensemble, Mason et moi, je savais qu’il arriverait au quart de tour si
je l’appelais.
En même temps, je savais que je n’en ferai rien.
Peu importait où j’en étais avec Mason, il fallait que je m’entende avec leur
mère. Si elle estimait que le moment était venu de discuter, autant la suivre.
J’espérais seulement que personne ne ferait couler de sang, et, armée de ce
courage, penchai la tête de côté en soutenant son regard.
Elle eut un léger sourire, comme si elle s’attendait à ce que je me conduise
ainsi, et remit ses cheveux en place.
— Pourrions-nous trouver un endroit plus tranquille ?
Je n’eus pas besoin d’y réfléchir :
— On est très bien ici.
Une lueur froide lui traversa le regard, elle serra les dents.
— D’accord, dit-elle.
Pourtant, elle s’immobilisa.
J’attendis. Elle était venue me voir mais ne disait rien. Je plissai les yeux.
Fallait-il que je commence ?
— Vous allez devoir m’accorder une minute, finit-elle par dire. Il est pour le
moins humiliant de venir ici.
Elle jouait avec ses perles et ses mouvements faisaient ressortir ses longs
ongles nacrés. Tout en elle était délicieusement assorti.
— Logan m’a dit, reprit-elle d’un ton pensif, que vous et mon fils aviez
rompu.
Abandonnant le collier, sa main retomba sur le bracelet de diamants autour
de son poignet, l’air de ne pas y toucher. Ses yeux demeuraient fixés sur moi,
légèrement plissés.
— J’ai eu une révélation quand j’ai entendu ça.
Elle partit d’un léger rire alors que ses lèvres ne bougeaient même pas,
comme s’il y avait un fantôme entre nous deux.
— Je vous ai toujours détestée, ajouta-t-elle les yeux baissés. Votre père
avait raison. Je vous en voulais d’être la fille d’Ann-Lise, celle qui m’a privée de
ma famille. Mais pour être honnête avec moi-même – ce dont j’ai horreur, mes
fils en attesteront – votre mère n’y était pour rien, c’était la faute de James et la
mienne. Il a détruit notre famille et je l’ai laissé faire, alors que je n’ai cessé de
vous en accuser depuis.
Comme si je ne le savais pas.
— Et je me fichais de ce que ça pouvait vous faire. Je ne suis pas une mère
du genre de Malinda. Non. James a ses préférences. Il aime les femmes froides,
comme moi. C’est sans doute pourquoi mes fils se comportent ainsi. Comme de
vrais monstres froids parfois, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce qui vous amène ici ?
Elle releva le menton, allongeant sa mince gorge, et sourit. Presque. Pour se
reprendre aussitôt. Le froid dédain ne quitta jamais ses yeux.
— Ma révélation me disait que j’ai beau ne pas vous aimer, ni maintenant ni
en aucun cas, mon fils vous adore. Il ne renoncera pas à cet amour, alors me
voilà, plus maternelle que jamais. J’ignore ce qui a pu se passer entre vous et
Mason, mais j’aimerais que vous y remédiiez.
Je faillis éclater de rire. Presque.
— Vous voulez que j’y remédie ?
— Exactement.
Cette fois, je ne pus m’empêcher de rire.
— Pour qui vous prenez-vous ?
Elle ne détourna pas les yeux, ne cilla pas. Je voyais du Mason ou du Logan
en elle et, si j’aimais ces attitudes chez eux, je les haïssais chez elle. Elle
répondit d’un ton doucereux :
— Pour la mère de deux garçons que vous aimez infiniment. Voilà tout, ma
chère. Et vous, qui êtes-vous ?
À mon tour, je haussai le menton. Sans plus broncher qu’elle.
— Un membre de leur famille.
Une lueur approbatrice parcourut son regard mais elle la réprima, pour ne
plus exprimer que sa froideur.
— Alors faites ce que je dis. Remédiez-y.
— Non.
— Non ? répéta-t-elle l’air outré.
Puis elle esquissa un léger sourire, à son tour vite ravalé.
J’allais voir Mason. Il était temps de lui parler. Je l’avais déjà décidé, mais
nul ne devait m’y obliger.
— Ce n’est pas parce que vous les avez mis au monde que vous pouvez me
donner des ordres. Vous n’êtes pas qualifiée.
— Je suis leur mère.
— Pas la mienne.
— Je suis votre aînée, soupira-t-elle. Vous n’avez donc aucun respect pour
vos aînés ?
— Pas pour vous.
Elle haussa un sourcil. Je lui décochai un sourire à la va-te-faire-foutre.
— Dégagez, maintenant.
On était dans une impasse.
Elle ne tint pas compte de mon ordre. On se défiait du regard, sans vaciller,
sans nous crisper, ni frémir.
Jusqu’au moment où elle lâcha prise, baissa la tête pour ne plus me
contempler que sous ses longs cils.
— Je ne comprends pas, souffla-t-elle. Je voudrais apaiser la douleur de mon
fils mais vous ne semblez pas y tenir.
— Ils doivent tenir leur intelligence de James, maugréai-je.
Son expression se durcit mais elle murmura seulement :
— Alors que voulez-vous ? De l’argent ?
Comme si elle pouvait m’acheter.
— Non ? frémit-elle. Alors que voulez-vous ? Je peux vous envoyer à Paris
avec Mason ? Tous frais payés ? Ou en croisière avec vos amis ? Qu’aimeriez-
vous ? Que faudrait-il pour vous inciter à empêcher mon fils de souffrir ?
— Rien du tout.
Pas de vous, en tout cas.
— Vous ne me faites pas peur, Helen. Vous n’avez donc jamais rencontré
Ann-Lise ?
Elle se mit à rire mais s’arrêta soudain une main sur la gorge, comme si elle
se surprenait elle-même.
— Vous avez raison, dit-elle en finissant par se frotter le coin des yeux.
Vous avez raison, voilà tout. C’est pour ça qu’ils vous aiment tant. Et pour Ann-
Lise aussi. Je vous remercie de laisser entendre que je n’ai pas peur d’elle. Ça
m’aidera à mieux dormir cette nuit. Mon Dieu, j’ai soudain l’impression d’avoir
trente ans ! Je me sens toute jeune, toute fraîche !
Et moi je ne savais plus trop que penser d’elle.
— D’accord, reprit-elle en sortant un mouchoir de son sac. Je suis venue
vous voir pour vous demander de reprendre avec mon fils, chose dont je ne me
serais jamais crue capable. Jusque-là, j’avais plutôt rêvé de vous voir sortir de sa
vie, de la leur à tous les deux en fait. Mais voilà. J’ai plutôt honte de moi,
maintenant.
Un petit rire lui échappa.
— Alors, reprit-elle, quel est le problème ? Je sais que ce doit être la fin du
monde pour vous et Mason de devoir ainsi vous séparer, pour autant que vous y
parveniez.
J’en restai bouche bée.
La mère de Mason me demandait-elle ça parce qu’elle s’inquiétait ? Je ne
savais plus quoi dire.
— Ça ne vous regarde pas. Si Mason décide de vous en parler, il le fera.
Mais il n’y a rien entre vous et moi.
C’était sa faute à elle. Pas la mienne.
— Bien, dit-elle en m’accordant un nouveau sourire bientôt noyé sous le
mépris. C’est noté. Et je ne m’attendais pas à ce que vous me le disiez, mais la
mère en moi devait essayer. Mason me dit si peu de choses…
Il avait de bonnes raisons pour ça.
— Non que je le lui reproche, ajouta-t-elle. C’est Logan qui ne devrait pas
me parler, pourtant, il le fait parfois. Je le considère encore comme mon petit
garçon. Mason était… l’aîné. Plus révolté. Il passait son temps à protéger Logan.
Dieu sait que mon petit n’en avait pas besoin, mais il se croyait investi des rôles
que James et moi avions cessé de jouer.
Malgré son léger sourire, elle posa sur moi un regard angoissé.
— Je suis venue ce soir porteuse d’un drapeau blanc. Je ne suis pas la plus
gentille personne au monde, et je ne deviendrai pas la plus chaleureuse après
ceci, mais j’aimerais cesser d’être votre ennemie. C’est une chose qui ne devrait
plus inquiéter mon fils. Là-dessus, je vous souhaite une bonne nuit, Samantha.
Sans attendre de réponse, elle s’éloigna dans le frou-frou de son pantalon de
soie. Un chauffeur stylé devait certainement l’attendre au bas de l’immeuble.
Heather, Courtney et Grace étaient toutes les trois dans la cuisine.
— Alors ? lança Heather en me voyant arriver.
Je haussai les épaules.
— Bizarre, mais ça s’est bien passé.
— Qu’est-ce qu’elle faisait ici ?
— Je crois qu’elle voulait aider Mason, à sa manière.
Ça faisait drôle de dire ça. Mais je ne pouvais pas leur mentir. Helen s’était
toujours conduite comme une garce glaciale à mon égard, et je la trouvais encore
glaciale, mais peut-être plus trop garce.
Je me laissai tomber sur la chaise libre.
— Oui, je crois qu’elle et moi on pourrait… bien s’entendre en fin de
compte.
Dire que j’avais prononcé ces mots…
Quoique, à vrai dire, il ne s’agisse pas d’elle.
Mais de Mason.
CHAPITRE
41
*
* *
Je ne voyais toujours pas pourquoi on faisait sagement la queue devant cette
bruyante discothèque. Taylor allait nous rejoindre. La musique hurlait et les
autres personnes qui attendaient auprès de nous bavardaient tranquillement, se
plaignaient, fumaient, ou dansaient. J’étais déjà venue là, lorsque Mason était
entré en fac et que je lui avais rendu visite depuis Fallen Crest. À l’époque, la
fraternité de Nate disposait d’une salle privée.
Ça remontait à si longtemps…
Heather écrasa sa deuxième cigarette et revint près de nous.
— C’est nul ! maugréa-t-elle en regardant la file d’attente. Tu ne peux pas te
servir du nom de Mason pour nous faire entrer plus vite ? S’il était là, tu sais très
bien qu’on serait déjà à l’intérieur.
— Oui, mais on a rompu.
— Ouais, bon, dit-elle avec un geste évasif. Tu vas te saouler ce soir, tu
l’appelleras et je vais finir par devoir dormir sur le canapé. Je vois ça d’ici.
Pardon… je ne suis pas du genre patiente.
Son téléphone n’avait pas cessé de sonner les deux premiers jours qui
avaient suivi son arrivée à Cain, puis s’était arrêté une fois qu’elle était sortie
engager une vive discussion avec Channing. Je savais qu’il était arrivé avec elle
et qu’il avait passé quelque temps avec les garçons, mais j’ignorais ce qui était
arrivé ensuite.
— Vous vous êtes disputés, avec Channing ?
Elle poussa un grognement.
— Désolée.
Elle fit non de la tête.
— C’est bon. Il a fait la fête avec les mecs une soirée puis il est retourné à
Roussou. Il se passe je ne sais quoi avec sa sœur et il en a conclu qu’on ferait
mieux de ralentir un peu, à cause d’elle. N’importe quoi !
Elle avait déjà fait allusion à la sœur de Channing, mais je ne l’avais jamais
rencontrée.
— Désolée de ne pas m’être conduite comme une véritable amie, cette
semaine.
Elle me serra doucement le bras.
— Samantha, sérieux ! Vous avez rompu, Mason et toi. Je te jure, je ne crois
pas que ce soit pour longtemps, mais quand même. Ça doit te faire un effet
monstrueux. Genre fin du monde…
— Êtes-vous Samantha Strattan ?
Un vigile s’arrêta devant moi en clignant des yeux.
— Oui ?
— C’est la fiancée de Mason Kade, renchérit Heather. Un espoir des Jeux
olympiques.
— Qu’est-ce que vous faites dans cette file ?
Il nous fit signe de le suivre, désigna ses collègues devant la porte.
— Tenez, dites-leur qui vous êtes. Vous ne devriez jamais attendre. Donnez-
leur mon nom s’ils ne vous croient pas.
— C’est-à-dire ? demanda Heather.
— Bass.
— Bass ?
Il sourit.
— Hé oui, Bass. Ça vous suffira pour me trouver.
— Je vérifierai un de ces quatre, rétorqua-t-elle.
Courtney et Grace se mirent à rire. Une fois que Bass eut fermé la porte, on
se retrouva dans une profonde obscurité – jusqu’à ce que des lumières rouges,
roses bleues et vertes nous conduisent vers le bar. Et là, les coups partirent.
Premier coup. Deuxième coup. Troisième coup. Quatrième.
Je fus bientôt complètement bourrée.
Je commençais à ressentir la musique. Les lumières s’embrouillaient autour
de moi. Mon champ de vision rétrécit jusqu’à ce que je ne distingue plus que
mes amies. Et je me mis rapidement à sourire, à rire, ravie de passer de tels
moments entre filles. Mason occupait toujours mes pensées, mais c’était comme
s’il dormait, en ce moment. Il n’était pas actif. Au contraire de mes amies.
Sentant une présence derrière moi, je me retournai, un large sourire aux
lèvres.
— Taylor ! dis-je.
Je me jetai à son cou.
— SALUT ! cria Courtney en levant son verre. Te voilà !
— Oui ! dit Taylor en riant. Eh ben ! Quand vous disiez que vous sortiez
boire un verre, je pensais que ce serait juste un ou deux. Vous en êtes à combien,
là ?
Je levai la main, les doigts écartés.
— Sept !
Grace nous rejoignit en rigolant, ajoutant deux doigts auprès de ma main.
— Comme ça !
— Ah oui ! dis-je en la prenant par l’épaule. Merci. J’avais oublié.
Heather tendit un verre à Taylor.
— Tiens. Bois un coup. Tu as du chemin à faire pour nous rejoindre.
Taylor l’avala sans se faire prier.
— On rentre en taxi, je suppose ?
— Oui, dis-je, et sans compter sur Logan.
Sinon, elle allait l’appeler et il appellerait son frère. Tous deux arriveraient,
Mason me trouverait, m’entraînerait dans un coin sombre et j’aurais fait tout ça
pour rien. Je levai un doigt :
— Ce soir, on reste entre filles. Pas de petits copains.
Taylor me considérait d’un regard trop sage. Tandis que Courtney devait
s’appuyer sur un coude au bar pour soutenir sa tête. Elle me dévisageait. Tout
comme Grace, les joues rouges, et qui agitait les mains, en essayant de se fermer
la bouche pour ravaler un nouvel éclat de rire. Quant à Heather, elle s’était
placée à côté de Taylor, ses cheveux blonds en bataille, son rimmel qui coulait
un peu, mais l’œil toujours alerte.
Je pris le temps de les examiner l’une après l’autre, alors qu’elles
m’observaient toutes ensemble. Elles étaient là à cause de moi, pour moi. Je leur
ouvris les bras.
— Je vous aime trop, les filles. J’ai tellement de chance que vous m’aimiez
comme ça !
Courtney se passa une main sur les yeux et Grace put ouvrir la bouche.
Heather me prit dans ses bras, murmurant contre mes cheveux :
— J’ai mon père et mes frères, et j’ai Channing, mais tu es comme une sœur
pour moi. Et puis tu m’as donné une famille, toi aussi.
Je l’étreignis. J’avais été sincère – pourquoi m’aimait-elle ? Pourquoi tant de
gens m’aimaient-ils ? Alors que je me sentais si faible, grincheuse, mollassonne.
J’avais vraiment de la chance.
— Tu n’es pas comme ça.
Je reculai pour rencontrer le sourire d’Heather.
— Tu n’es pas faible, ni grincheuse, encore moins mollassonne. Quand tu
aimes quelqu’un, tu y mets tout ton cœur, sans jamais te plaindre. Alors ne te
laisse pas définir par les défauts des autres. Pigé ? Tu es une des personnes les
plus fortes que je connaisse, et ça en dit beaucoup.
Elle me prit par les épaules :
— Pigé, Sam ? Dis-moi que tu as pigé !
— Pigé.
Je ne m’étais même pas rendu compte que j’avais parlé tout haut. Mais elle
avait raison. J’étais forte. Je redressai les épaules. Quand j’aimais, c’était à fond.
Plus que ce qu’on pourrait en dire.
— Merci, Heather.
Son sourire s’attendrit. Et je sentis de nouveau les larmes me venir. J’en
avais assez.
— On pourrait encore lever un verre ! proposai-je en faisant signe au
barman.
Mais Heather me saisit le bras.
— Je crois que tu as assez bu. Tiens.
Elle me proposa un autre verre, semblable à celui qu’elle venait de donner à
Taylor.
— C’est du thé glacé. Tu pourras le siroter toute la nuit si tu veux.
— Le siroter ? Ou faire cul sec ?
Ce que je fis instantanément.
— Non ! s’esclaffa-t-elle.
Avec Taylor, elles essayèrent de m’empêcher d’aller plus loin.
— Je ne t’ai jamais vue dans cet état, Sam.
Ça m’arrivait rarement. En général, je m’arrêtais au deuxième verre. Je ne
me rappelais pas avoir été vraiment éméchée.
— Moi non plus, ajouta Heather.
Là-dessus, Grace annonça :
— Je suis trop contente qu’on soit devenues amies cette année !
— Oui ! Amies !
Je repris mon ancien verre. Cette fois, il était à moitié plein. Je pourrais le
vider sans problème.
— Non ! s’écrièrent-elles en chœur.
— Allez !
— Non, dit Courtney en me le prenant des mains.
Elle l’écarta loin de moi. Si je voulais le récupérer, il faudrait que je
m’éloigne de mes amies. Le bar était mille fois plus animé qu’à notre arrivée. Je
me sentis défaillir.
— Ils viennent d’où, tous ces gens ?
Taylor rigola encore à côté de moi et Heather répondit :
— Ils sont là depuis notre arrivée.
— C’est vrai ?
Elles hochèrent la tête d’un même mouvement.
— Oh !
Je rentrai les doigts dans mon jean, essayai de tenir debout. Elles
m’observaient toutes, comme si elles attendaient quelque chose.
— Quoi ?
Je sentis fondre sur moi une autre vague de gratitude. Jessica et Lydia
avaient été mes meilleures amies durant l’enfance, sans faire preuve d’aucune
loyauté.
Et puis il y avait eu Becky.
Oh, Becky !
J’avais adoré Becky.
Elle était restée auprès de moi alors que tout le monde m’abandonnait, et elle
avait tenu bon malgré les railleries et les attaques. Même quand le mec qu’elle
avait toujours aimé s’était intéressé à moi. Je n’aurais jamais dû accepter de
fréquenter Adam. C’était ma faute, mais ça n’avait finalement rien changé.
Elle avait quand même choisi Adam.
Adam…
L’ami qui nous avait trahies. Comment avait-on pu en arriver là ?
Je commençais à me dégriser.
Aurais-je pu faire autre chose ? Refuser de devenir amie avec lui. Mais
c’était avant Mason et Logan. Aurais-je pu capter les signes avant-coureurs ?
Aurais-je pu me douter de ce qui allait arriver presque cinq années plus tard ?
Dans ce cas, la rivalité avec Mason et Logan n’aurait pas existé. Alors l’ego
d’Adam n’aurait pas été meurtri. Alors Mason n’aurait pas continué à considérer
Adam comme une menace, quelqu’un qui pourrait m’arracher à lui.
Et rien de tout ceci ne serait arrivé.
Allez savoir.
Aurais-je pu m’en douter ? Y avait-il eu des signes ? Étais-je redevenue
comme ma mère, sans m’en rendre compte ?
Elle faisait marcher les hommes. En avais-je fait autant ?
Non… Mais…
— Hé là !
De puissantes mains féminines reprirent mes épaules.
— Regarde-moi, ordonna Heather.
Je ne pouvais pas.
— Heather, c’est moi qui suis responsable de tout ça. Je ne voulais pas faire
comme Ann-Lise, mais, voilà… je lui ressemble, même si ça me rend malade de
le reconnaître.
— Regarde-moi !
Ce que je fis, à travers mes larmes.
— C’est ma faute.
— Pas du tout.
— Si. Complètement.
Elle se tourna vers Taylor :
— Bon, qu’est-ce qui s’est passé ? Je ne voulais pas la pousser à me le dire,
mais il faut que je sache.
— Adam Quinn a apporté une arme au parking, en venant voir Mason.
Courtney et Grace poussèrent un cri étouffé. Quelque part, j’étais plutôt
surprise que ça n’ait pas encore fait le tour du campus.
— Tu rigoles ? maugréa Heather.
Taylor secoua la tête, les larmes aux yeux.
— Putain ! Attends, Sam, ce n’est pas ta faute. Tu n’es pas responsable
d’Adam Quinn.
— Mais j’aurais pu éviter de devenir son amie…
— Arrête ! Tu n’es pas ta mère. Je sais à quoi tu penses, mais tu ne t’es pas
amusée avec un mec en même temps que tu en baisais un autre, non plus ! Tu
n’es pas comme ça. Je n’étais pas là au début, mais pas vraiment loin. Tu t’es
toujours montrée honnête à propos des gens que tu aimais et ceux que tu
fréquentais.
Je m’efforçai d’arrêter de pleurer.
— Tu n’as jamais été comme ça. Jamais. Tu es loyale. Tu es forte. Tu es
généreuse. Rien à voir avec ta mère. Elle t’a aidée à apprendre qui tu voulais être
malgré elle, pas qui tu aurais pu être. Détends-toi, Sam. Tu n’es pour rien dans
tout ça.
— Les frères Kade non plus.
On se tourna toutes les deux vers Taylor. Elle semblait avoir laissé échapper
cette remarque malgré elle, et porta une main à sa bouche.
— Non sérieux, confirma-t-elle alors. Ils n’y sont pour rien. Ils t’aiment et te
protègent, c’est tout. Le reste, c’est la faute d’Adam, pas la tienne, ni celle de
Mason. Il a apporté ce pistolet, ce n’est pas Mason qui le lui a donné, ni lui qui
lui a dit de le prendre. Alors il peut bien raconter ce qu’il veut, il a pris cette
initiative tout seul. Tout comme il a entrepris de suivre le schéma de son père en
l’espionnant, tout comme il a entrepris de trouver cette vidéo et de la remonter
pour accuser Mason, tout comme il a entrepris de s’introduire dans votre maison.
C’est lui qui a pris toutes ces décisions. Pas les Kade.
Je ne dis rien, mais m’accrochai à ses déclarations.
— Mason n’a pas piégé Quinn. Il n’est pas entré par effraction dans la
maison d’Adam pour essayer de l’espionner jusqu’à la fin de ses jours. Il n’a fait
que se défendre, et tâcher de le repousser pour s’assurer qu’il ne revienne pas. Il
te protégeait.
Je commençais à y voir un peu plus clair. Et si elle avait raison ? Et si j’avais
eu tort de m’en aller ? Et si Mason avait tort de croire qu’il dépassait les limites
en voulant me protéger ? Et si tout ça n’était qu’un accident ? Ou plutôt, la faute
d’Adam d’abord et avant tout ?
Tout ça me paraissait encore trop embrouillé.
J’avais la tête lourde, le cou raide.
Pourquoi s’était-on remises à boire ?
— D’accord.
Comme si elle lisait en moi, Heather attrapa le verre que Courtney avait
envoyé au bout du comptoir pour le remettre entre mes mains.
— On n’est pas ici pour sauver le monde. Ce n’est pas le moment de
s’encombrer de pensées compliquées. Et maintenant…
Elle cogna son verre sur le mien.
— Allez, on se défonce un bon coup, parce que, entre nous, on a toutes
besoin de faire une pause. Ce soir.
Elle vida son verre d’un coup.
Je lui emboîtai le pas.
La musique hurlait déjà et, d’un bond Courtney se leva, saisit les mains de
Grace.
— Allez ! On danse. J’adore cette chanson.
Après quoi, la nuit se poursuivit dans une autre sorte de brouillard.
Je dansais. Je souriais. Je riais.
Et, surtout, je ne pensais à rien d’autre car je ne pouvais pas.
CHAPITRE
43
Mason
De là où je me trouvais, je vis Nate arriver de loin.
— C’est le dernier endroit où j’aurais cru te trouver, grommela-t-il en
s’asseyant sur le repose-pieds.
Il s’adossa prudemment contre un pilier.
— Merde, Mase, je croyais que tu avais peur du vide.
— Disons que ça m’angoisse un peu.
Je le comprenais, je n’aurais jamais songé à venir là tout seul. J’avais
l’intention d’aller à la piscine et voilà que je me retrouvais à escalader ces
montagnes russes.
— Pareil. Qu’est-ce que tu fous ici ?
— C’est le coin préféré de Logan. Il aime bien venir s’asseoir ici. Je crois
que c’est pour ça que papa ne l’a pas encore fait démonter.
Je m’accoudai sur l’avant de mon siège pour mieux regarder la ville en
contrebas. Vue d’en haut, elle semblait s’offrir à nous.
— Sam est quelque part là-dessous. Je voulais me trouver à un endroit d’où
je pourrais éventuellement la voir.
Bon, je savais que c’était dingue, mais tant pis. Je voulais me donner
l’impression de pouvoir toujours la surveiller. Nate regarda un peu en bas avant
de revenir vers moi.
— Merde, mon pote ! soupira-t-il. Parle-moi. Je sais que les choses ont
changé, mais j’ai quand même été ton meilleur ami.
Je lui décochai un sourire contrit.
— On ne se parlait pas beaucoup à l’époque. Pas vraiment.
Il croisa les mains, déglutit, l’air de réfléchir.
— Je sais, reprit-il, mais on n’était que des gosses. Toi, tu étais le petit
révolté mal dans sa peau.
Certes. Je fermai les yeux.
— Parfois je me demande pourquoi j’étais tellement en colère. Ce n’est pas
comme si j’avais eu alors une tendre famille aujourd’hui disparue. Ils ont
toujours été comme ça. Et toi, au fait, tu ne parles jamais de tes parents.
— Parce qu’ils sont gentils. J’aime mon père et ma mère. Je ne voudrais
juste pas te retourner le couteau dans la plaie.
— Tu viens de le faire.
— Tu l’as bien cherché.
— Je sais, j’ai été un ami à chier ces derniers temps.
— Non, sérieux. C’est faux. Je suis parti. Les choses ont changé. Je suis
revenu et j’étais jaloux de toi. Tu avais raison de te méfier de moi, pourtant tu ne
m’as jamais envoyé promener. Je me suis parfois conduit comme un faux frère,
tu ne m’en as jamais voulu.
Je lui devais bien ça.
— Tu m’as invité à la fête de tes parents, dis-je, et puis grimper là-haut pour
lancer la bagarre. Tu savais très bien que j’allais faire ça et tu l’as accepté.
— Oui, marmonna-t-il, je crois que ça a marqué le moment décisif. Mes
parents savaient que tu souffrais, mais, quand tu as fait ça, ils ont juste dit :
« Bon, ça suffit, là ! »
Il partit d’un petit rire triste avant d’ajouter :
— Ils ne voulaient pas que je devienne comme toi, sauf qu’à la place ils
n’ont fait que me saouler. J’ai perdu mon meilleur ami quand on a déménagé, et
ça ne s’est jamais vraiment rétabli entre nous deux.
Entre-temps, Logan avait grandi, et c’était devenu à la vie, à la mort entre
nous. Et puis Sam avait fait son entrée.
— Désolé, murmurai-je, je n’ai pas su t’accueillir comme un véritable ami.
— Si, si, tu as été sympa. Tu attendais juste de moi que je sois loyal.
— Tu l’as été…
— Non. N’essaie pas d’enjoliver les choses. Tu voulais que j’arrête de courir
les filles à droite et à gauche, mais je ne t’ai pas écouté. J’ai continué à baiser
Jasmine. Et puis cette histoire de vidéo. Je ne t’en ai pas parlé tout de suite.
Logan l’aurait fait. Il se serait mis en pétard si Kate avait tenté de le faire chanter
pour avoir drogué Sam. Et puis, en première année de fac, j’ai compris que
Sebastian se servait de moi pour t’approcher, mais j’ai laissé faire. Je t’ai même
reproché de ne pas être assez gentil avec lui. Tu n’as jamais fait ce genre de
chose. Ni Sam, ni Logan. Eux, ce sont de vrais amis en qui tu peux avoir
confiance. Moi, j’ai perdu ma place, et c’est ma faute si je ne l’ai pas récupérée.
Il a fallu l’histoire de Sebastian pour que je me reprenne. Tu ne me dois pas la
moindre excuse. Tu as été mon ami, tu ne m’as jamais trahi.
— Tu sais, je discute rarement avec Logan et, les rares fois où ça nous
arrive, je termine vite en lui disant de la fermer, quand ce n’est pas lui qui me le
dit.
Nate allongea les jambes sur les rebords de son siège.
— On n’en est plus là.
— Tu te trompes.
— Ah bon ?
— En fait, tu as prouvé ta loyauté.
Je ne soulignai pas l’épisode de la maison de la fraternité, mais il avait
compris.
— Qu’est-ce que tu comptes faire pour ces vidéos ? demanda-t-il. Les flics
ne sont jamais venus les chercher, alors je me demande si Quinn en a seulement
parlé.
— À sa place, tu l’aurais fait.
— Non. Tu les as encore ?
— Oui, je les garde, pour le cas où il nous emmerderait de nouveau. Juste au
cas où.
Sauf que je ne devrais sans doute pas les garder. Et si, justement, j’écoutais
mon bon cœur ? Et si c’était à cause de tout ça que je me retrouvais là, sur ces
fichues montagnes russes rouillées ?
— Je pourrais les détruire…
— Pourquoi tu ferais ça ?
— Avec ce qu’on a fait à Quinn, il a fini par se pointer avec une arme sur le
campus. Je veux dire…
J’étouffai la rage qui me prenait chaque fois que j’y pensais.
— Sam était là. Jamais je ne me le pardonnerai.
— D’accord, mais pas la peine de te métamorphoser pour autant.
— C’est-à-dire ?
— Ce serait une erreur d’oublier tout ça. Tu as bousculé un type. On l’a tous
bousculé. Sans doute trop fort, encore que ça aurait pu être pire. On aurait pu
ficher le feu partout. On l’avait déjà fait ailleurs. J’aurais pu baiser sa meuf. Tu
aurais pu diffuser ses vidéos. Ça aurait pu être bien pire.
— Je ne crois pas que Sam serait d’accord avec toi.
— Tu n’as rien fait de mal.
Là, je haussai les sourcils.
— Tu vois ce que je veux dire, rectifia-t-il. Tu faisais ça pour protéger
quelqu’un. Sam savait qui tu étais quand elle est tombée amoureuse de toi. Elle
l’avait accepté. Elle ne peut pas jouer les innocentes maintenant et se défiler. Si
elle a peur, c’est autre chose, mais elle ne peut pas t’accuser. Tu es qui tu es. On
n’est pas des saints non plus. Et ça pourrait être pire.
— Il avait une arme, Nate.
— Oui, justement, on ne doit pas l’oublier. Vous avez raison, Sam et toi, de
garder ça présent à l’esprit, et ne changez surtout plus. C’est déjà fait.
— Comment ça ?
— Il ne faut plus avoir peur de vous être trompés. Ce serait une erreur de
vous conduire comme si rien ne s’était passé, et d’ignorer à quel point Sam et toi
avez vu vos vies menacées. Mais vous ne faites rien de tout ça. Vous avez
enregistré, reconnu les faits, vous ne voulez pas que ça recommence. Ça vous
fait même peur. C’est justement ce qu’il faut. Reconnaître que tu ne veux pas
que ça recommence. Et je parie que ça ne recommencera pas. Tu capteras les
signaux d’alarme. Tu sauras si tu vas trop loin. Tu t’appuieras sur nous autres. Je
suis là. Logan est là. On est tous là. Personne ne s’en va. Tu ne seras jamais seul.
Jamais. Aie confiance en toi. Si tu ne vois pas les limites, nous on les verra. Fais-
nous confiance. Fais confiance à Sam. Fais-toi confiance. Tu n’as plus rien à
regretter. C’est déjà fait. Tu comprends ?
Là, je sentis des larmes au coin de mes yeux.
— Si tu me fais pleurer, je te boxe, grondai-je.
Il éclata de rire.
— Vas-y ! Après tu serais obligé de me redescendre sur tes épaules, il
faudrait sans doute que tu m’assommes.
— J’appellerai Logan. Il saura comment te mettre à terre.
— Ta gueule ! Je vois ça d’ici, il me redescendrait avec une corde nouée à
ma ceinture. Ça me tuerait.
— Sauf que ce serait moi le coupable puisque je t’aurais balancé mon poing
dans la figure.
Cette fois, on rit ensemble.
— Tu as raison, reprit-il. Mon frère te tuerait, d’une façon ou d’une autre.
— À propos, on pourrait redescendre maintenant ? Logan pète les plombs
chaque fois qu’il passe sous ce truc.
— D’accord, dis-je en me levant. Au fait, il est où, Logan ?
Parti devant moi, Nate se retourna pour me répondre :
— Il devait passer chercher Taylor. Elle est sortie entre filles et elles se sont
bourré la gueule.
— Entre filles ? dis-je en m’arrêtant.
Sam ?
CHAPITRE
44
Samantha
Vlan !
Je sautai, jetai la main en une manchette de karaté, émis un grognement. Puis
lançai la jambe en avant.
— Euh…
Heather échangea un regard avec Taylor, toutes les deux au bord du fou rire.
— Qu’est-ce que tu fiches, Sam ?
— Je vous descends à coups de karaté.
Là-dessus, je tournoyai, dressai l’autre main, levai le genou, faisant mine de
saisir une tête entre mes mains avant de les ramener sur mes hanches.
— Voilà ce que je vais faire à Faith Shaw si je la croise un soir !
J’effectuai un large cercle de mes bras, avant de les replier dans un geste de
prière, puis ouvris les paumes.
— Et je lui casserai le nez, comme ça.
J’étais à bout de souffle. Complètement bourrée.
— Hi-ya ! lançai-je en imitant Karaté Kid. Vous avez entendu ? Je viens de
lui disloquer l’épaule d’un seul geste.
— D’accord, répondit Heather en m’entraînant vers la porte. Ramène-toi par
ici, tu empêches les gens de sortir.
Taylor avait quitté le groupe quand on avait décidé de partir. J’avais dû filer
aux toilettes et, en revenant, Heather m’avait annoncé qu’un taxi nous attendait.
Courtney et Grace me regardaient en riant, mais je m’en fichais. À chacun de
mes mouvements, elles pouffaient davantage en faisant mine de se retenir, je me
demandais bien pourquoi.
Elles n’étaient pas les seules à me regarder. Après avoir bien dansé, j’avais
déclaré qu’il me fallait plus de zen dans ma vie, que j’allais entraîner Mason à
prendre des cours de yoga avec moi, mais je n’avais pu effectuer aucune position
sur le sol de la discothèque – trop dégoûtant – si bien que je m’étais rabattue sur
le tai-chi. Du moins à ce que disait Heather, mais elle se trompait et je lui
expliquai doctement qu’il s’agissait de tai-chi-chuan, avant de revenir à mes
exercices de ninja.
Chacun de mes pas hors du club formait une foulée de ninja. On était parties
depuis dix minutes.
— Pardon, s’excusa Heather près de moi.
— Non, non, c’est tordant ! répondit une voix amusée. J’ai obtenu ma
ceinture noire rien qu’à la regarder.
— Hi-ya !
Je virevoltai vers celui qui se trouvait derrière moi, en faisant mine de lui
balancer le coude dans la poitrine.
C’étaient deux mecs qui me regardaient en riant, l’air approbateur. Le
premier ressemblait un peu à Mason. Il s’approcha, un sourire narquois aux
lèvres. D’un simple geste, je pourrais effectivement lui enfoncer le torse de mon
coude.
— Quel est votre nom de guerre ? demanda-t-il.
Je m’arrêtai, sans trop comprendre. Une porte claqua derrière nous et
j’entendis Heather jurer entre ses dents.
— Ninja Sam, annonçai-je l’air vengeur.
Et là, trois choses se produisirent.
D’abord, les garçons jetèrent un regard derrière moi et reculèrent en
pâlissant. Ensuite, mes poils se dressèrent dans ma nuque, enfin, un puissant bras
masculin m’entoura la taille, me souleva de terre pour me poser sur une épaule.
Quelque part, j’avais envie de résister, mais mon corps fondait déjà, car il avait
reconnu son porteur…
— Elle est à moi ! lança Mason.
Il m’emporta le long du trottoir jusqu’à l’arrière de l’Escalade jaune de
Logan, dont j’aperçus le visage souriant alors que Mason m’installait à l’arrière,
sur ses genoux.
— Salut, Logan ! dis-je en agitant la main.
Nos regards se croisèrent dans le rétroviseur tandis que les filles entraient.
Une fois toutes les portières claquées, il démarra et je me blottis entre les bras de
Mason, appuyant la tête contre son torse.
Et puis je la relevai :
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Ses bras se serrèrent autour de moi.
— Logan a reçu un appel pour qu’on vienne te chercher. Je lui ai demandé
de passer me prendre avant.
— Ah bon ?
Je lui souris. Je devais avoir l’air ridicule – anéantie et rêveuse – mais ça
m’était égal. Je lui touchai le menton, son menton puissant, avec sa fossette, et
poussai un soupir.
— Merci d’être venu.
On avait rompu mais je m’en fichais pour le moment. Il y avait beaucoup de
choses dont je me fichais, sauf la présence de Mason, qui comptait énormément.
Son regard s’assombrit.
— Tu t’es bien amusée, ce soir ?
— Tu me manquais, alors j’ai voulu danser. Et je suis devenue Ninja Sam.
Il se mit à rire et ça me fit du bien.
— Ninja Sam, hein ?
— Oui. Elle apparaît quand il y a un problème à résoudre.
Sauf que je n’aurais su dire de quel problème il s’agissait.
Sans doute qu’il me manquait. Ou que j’avais envie de l’appeler, tout en
sachant que les filles n’aimeraient pas cette idée. Ou si ? Je ne savais pas. À
moins que ce ne soit juste parce que j’avais trop d’alcool dans le sang, et que je
ne faisais que ressentir, sans réfléchir. Ou non… je me redressai, ouvris grand
les yeux.
— Sam ?
— Raelynn.
Courtney, Grace et Heather se retournèrent toutes ensemble.
— Qu’est-ce qu’elle a ? demanda Courtney.
— Qui est-ce ? s’enquit Heather.
— Elle était là-bas.
— Quoi ? s’exclama Courtney en se retournant complètement. Tu es sûre ?
— Non, intervint Grace en secouant la tête. Elle est blessée. J’en ai parlé à
plusieurs filles, il paraît qu’elle boîte toujours.
— Si !
J’en étais certaine.
— Elle est peut-être toujours mal en point, mais elle est passée devant moi.
Je quittais les toilettes et elle y entrait.
— Elle t’a vue ?
— Euh… Je l’ai reconnue, mais elle, je ne crois pas. Elle avait le regard
vitreux. Elle tenait la main d’une autre fille.
— Faith ?
— Non. Quelqu’un d’autre.
Plus j’y songeais, mieux je m’en souvenais. Elle ne boitait pas, n’hésitait
pas, marchait aussi résolument que moi.
— Je crois qu’elle est complètement guérie.
— Mais ça ne veut rien dire. Ce n’est pas parce qu’elle peut marcher qu’elle
peut courir.
— Oui, dis-je le cœur serré. Tu as raison.
— Qui est Raelynn et qui est Faith ?
— Faith, c’est un genre Kate, expliqua Logan. Elle fait partie de l’équipe de
cross-country.
— Ah, d’accord ! dit Heather. Quelle salope, celle-là !
— Faith ne m’a pas attaquée dans des toilettes.
— Encore heureux ! Pour elle…
— Tu t’es fait attaquer ? demanda Courtney.
— Oui, et je ne lui ai jamais rendu sa pièce.
— On l’a fait pour toi, me rappela Logan.
Mon cœur se remit à battre trop fort. Je regardai de nouveau Mason, poussai
un soupir. Il me serra un peu plus fort contre lui avant de me murmurer à
l’oreille :
— Ça va, toi ?
Voyant l’inquiétude dans son regard, je me sentis plus sûre de moi et
répondis tout aussi bas :
— Tu m’as manqué, cette nuit.
Il tourna légèrement la tête. Ses lèvres effleurèrent les miennes tandis qu’il
répondait :
— Toi aussi, tu m’as manqué.
Je n’avais plus envie de me sentir effondrée. Je posai la tête sur son épaule,
chuchotant dans son cou :
— On doit faire ça encore combien de temps ?
— Plus la peine de continuer.
— Oui ?
Nos yeux se croisèrent. L’espoir m’emplit la poitrine.
— Oui.
Il hocha la tête. Les yeux noirs de désir et d’amour.
Je sentis le fourmillement s’emparer de mon corps. Même ivre, je le
percevais parfaitement. Je me serrai encore contre Mason, lui frôlai les lèvres un
quart de seconde. J’oubliais où nous étions.
— Tu as résolu la question ? demandai-je.
— J’essaie.
Mon Dieu. J’en avais tant envie. Peut-être trop. Et mon désir qui revenait
tout bouleverser en moi…
— Ce serait génial.
— Sam.
— Oui ?
Je me redressai, le chevauchant sans plus me soucier des autres occupants de
la voiture. Ils n’avaient qu’à détourner les yeux si ça les gênait.
— Je crois que ça va aller, me souffla-t-il dans un sourire.
— Vrai ? répondis-je avec le même optimisme.
— Oui.
Et merde. Je me collai à lui, épousant les moindres recoins de son corps, lui
dévorant la bouche. Je ne pouvais me retenir davantage.
Elle est à moi. Voilà ce qu’il avait dit au type de tout à l’heure. Tout d’un
coup, je me proclamai :
— Toi aussi, tu es à moi !
— Pour toujours.
— Toujours.
Et on s’embrassa de nouveau. J’étais trop occupée à être heureuse.
CHAPITRE
45
*
* *
Il ne serait pas exact de dire que Faith et moi n’étions plus rivales après cette
course, mais ça allait mieux entre nous. Sans être amies, on se respectait. Et,
malgré son désir de me vaincre, elle n’y parvint jamais. Ce que je m’empressais
toujours de lui faire remarquer.
Voilà des années que je courais, mais je ne m’étais pas rendu compte,
jusqu’à maintenant, des vitesses que je pouvais atteindre. J’ignorais si c’était de
famille – Garrett était un bel athlète, cependant il n’avait jamais trop aimé courir.
Et si ce don me provenait d’Ann-Lise ? À moins que les explications ne soient
plus compliquées que ça ? La génétique mêlée à la pratique ? J’étais sans doute
privilégiée mais j’avais affûté ce don au point de courir plus vite et plus loin que
tous ceux que je connaissais.
Du moins jusqu’au jour où je fus sélectionnée pour les Jeux olympiques.
À partir de là, je n’étais plus la personne la plus rapide que je connaisse.
Mais je faisais partie du lot.
CHAPITRE
47
Un an plus tard
Je courais dans les collines de Fallen Crest et mes jambes me brûlaient.
J’adorais ça, depuis toujours, et j’accélérai.
Il s’était passé tant de choses, cette année.
Mason avait obtenu son diplôme et il avait été recruté dans l’équipe des
Patriots de la Nouvelle-Angleterre. Sa première année parmi eux s’était bien
déroulée et il se réjouissait d’en entamer une deuxième mais il s’était donné à
fond. Avec Logan, on était restés en Californie pour terminer la fac, alors qu’il
s’était installé dans le Massachusetts, et c’était un peu dur à supporter. Il vivait
exactement à l’autre bout du pays. L’hiver avait été éprouvant mais, à chaque
moment de liberté, on filait le rejoindre, Logan et moi. Jusqu’à l’arrivée de
l’intersaison, où ce fut lui qui revint à la maison. Mais désormais, tout ça c’était
terminé.
Logan et moi avions passé nos diplômes la semaine dernière.
J’avais obtenu un brevet de santé et de bien-être. Quant à Logan, il se lançait
dans ses études de droit. Mais, pour le moment, on se retrouvait à la maison,
durant les quelques semaines qui nous séparaient du départ de Mason pour son
entraînement estival. Cette fois, je l’accompagnerai. Je pouvais courir où je
voulais, et les Jeux olympiques restaient mon principal objectif.
Logan nous rejoindrait à la fin août. Il s’était inscrit à la fac de droit de
l’université du Massachusetts, à Dartmouth. On y avait acheté une grande
maison où nous pourrions vivre tous les cinq : Mason, Logan, Nate, Taylor et
moi.
Matteo avait été recruté dans l’équipe des Los Angeles Raiders, trop content
de pouvoir rester en Californie, près de sa famille et de Grace. Car ces deux-là
vivaient toujours ensemble.
Quant à Courtney, elle était repartie dans l’Ohio pour y devenir prof. Elle ne
s’y trouvait que depuis quelques semaines mais s’ennuyait déjà. Elle voulait
qu’on réorganise une soirée entre filles en boîte de nuit.
Je ne demandais que ça et, en attendant, je continuais de courir avec ardeur.
Avec Mason, on avait l’intention de revoir Heather et Channing le plus vite
possible. Heather voulait que je trouve un autre établissement du genre Manny’s,
qu’on pourrait tenir ensemble mais, en attendant, elle disait qu’on allait se
bourrer la gueule toute la nuit, rire à s’en rouler par terre et bien garder nos
hommes à la maison pour mieux baiser à notre retour.
Excellent programme à mon avis.
Il me restait quand même quinze kilomètres à parcourir et j’arrivais à la
clairière, au sommet de la colline, où Mason m’avait fait sa demande pour la
première fois. On n’avait plus vraiment parlé mariage depuis qu’il avait annoncé
nos fiançailles à cette conférence de presse.
Quelque part, on s’était mis d’accord : il allait attendre jusqu’à ce que je me
sente plus à l’aise. Mais j’avais beau essayer, les mauvais souvenirs du difficile
mariage entre Ann-Lise et David me revenaient sans cesse à l’esprit.
Maintenant j’étais prête. Plus que prête.
Je voulais en parler à Mason cet été, sauf que je ne savais pas encore trop
sous quel angle engager la conversation. Euh, chéri ? Tu peux me demander en
mariage quand tu veux maintenant. Ouais. Ça faisait bizarre. Je ferais peut-être
mieux de lui écrire un mot. Je souris intérieurement à cette idée baroque alors
que j’atteignais le sommet de la colline. La clairière s’ouvrait à moi. Et là, je
m’arrêtai net.
Mason se tenait devant moi.
Il n’était pas seul.
Logan, Taylor, Nate, Heather, Channing, Malinda – je parcourus le groupe
en hâte. Ils étaient si nombreux : Mark, David, et même Garrett, ainsi que
Sharon avec ma petite sœur dans ses bras, qui me fit un signe, les joues et la
bouche maculées de chocolat. Helen était là aussi, les bras croisés, un petit
sourire aux lèvres, quand même.
Un peu à l’écart, Ann-Lise et James agitèrent les mains. Ma mère poussa un
soupir en essayant de sourire un peu, puis porta une main à ses yeux.
Elle pleurait.
Pourquoi ma mère pleurait-elle ? Et puis je vis que c’était aussi le cas de
Malinda. Et de Taylor, d’Heather, de Courtney, de Grace. Et même de Matteo,
qui tenait Grace par la main. Ils retenaient tous leurs larmes.
Je regardai de nouveau Mason, qui m’attendait, devant tout le monde.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Il s’agenouilla, tendit la main. Là, entre le pouce et l’index, il brandissait une
bague.
Je cessai de respirer.
Elle scintillait, magnifique, énorme, mais ce n’était pas ça l’important.
— Tu es sûr ? demandai-je d’une voix cassée.
Il se mit à rire avant d’énoncer sur un ton ému :
— Veux-tu m’épouser, Samantha ? Veux-tu devenir Samantha Jacquelyn
Kade ?
J’acquiesçai, la gorge serrée. Je ne pouvais plus m’arrêter de hocher la tête,
de sourire, jusqu’à ce que je sente les larmes me couler sur les joues et que je ne
puisse plus m’arrêter de pleurer.
— Oui, articulai-je alors qu’il se relevait pour me prendre dans ses bras.
Je l’enveloppai des miens en murmurant de nouveau, juste pour nous deux :
— Oui, je veux t’épouser.
— Je t’aime, souffla-t-il en nous écartant un peu de la foule.
Il me reposa par terre et je levai les yeux sur lui.
— Moi aussi, je t’aime. Énormément.
— Énormément.
Et ses lèvres se posèrent sur les miennes.
ÉPILOGUE
*
* *
— D’accord !
Logan leva son verre, un micro dans l’autre main. Il tapota doucement
dessus pour attirer toutes les attentions.
La salle retentissait de bavardages et de rires mais, dès qu’il eut donné le
signal, le DJ coupa la musique.
— C’est ce moment, les amis ! cria-t-il à nous faire sursauter. L’heure des
toasts !
Alors que les invités applaudissaient, il se tourna vers Mason et moi, l’œil
brillant.
— Vous en avez de la chance ! Je vous aime bien tous les deux. Non, ce
n’est pas vrai. Je vous aime tous les deux.
Il se mit à rire, chercha des yeux Ann-Lise et James :
— Et vous aussi, vous avez de la chance – ce n’est pas votre mariage. Je n’ai
jamais eu droit au jet privé, papa.
James se rassit, le bras appuyé sur la chaise de ma mère. Il fit un geste en
direction de son jeune fils.
— Quand tu voudras, tu n’as qu’à le demander.
— Promis. Non mais sérieux, je vais le prendre, ce jet.
James leva le pouce.
— Hé, mon pote ! lança Nate en se penchant vers Logan. Les toasts. Tant
qu’on n’a pas encore trop bu !
— On se calme. Tu vas pouvoir te lancer, mais là, c’est mon tour.
Il nous regarda de nouveau et je le sentis déjà fondre. Il s’adoucissait mais je
repérai son œil déjà un peu vitreux.
Je n’étais pas trop sûre de ce qu’il allait dire. C’était un mec tellement
imprévisible. La main de Mason m’effleura sous la table. Il fallait que je rie. On
était littéralement suspendus à ses lèvres.
— Vas-y, Logan ! ordonna Mason.
Son frère n’accéléra pas le mouvement pour autant. Il roula des épaules puis
se tourna vers les invités :
— Je pense que vous savez tous à quel point j’aime mon frère. Je l’adorais
déjà quand j’étais enfant, et puis je me suis mis à vénérer Sam dès son arrivée
parmi nous ! Vous êtes tous au courant. Mason et moi, on était comme des
orphelins.
Les gens se mirent à rire. Moi aussi. Mason esquissa un sourire. Logan nous
adressa un clin d’œil.
— Notre mère trompait constamment notre père et, quand il a décidé de la
quitter, il nous a laissés aussi. Et puis on a découvert que notre mère n’était
même pas notre mère, et là, les choses se sont aggravées. Qui était notre vraie
maman ? Une avocate magique de Boston ? Ou notre voisine d’en face ?
Personne ne savait.
Jusque-là, il avait gardé l’air sérieux mais, tout d’un coup, il pouffa de rire :
— Je rigole ! Ça c’est l’histoire de la vie de Nate.
— Hé !
Logan poursuivit sans relever :
— Non, en vrai, c’est un moment étrange pour moi, parce que je me rappelle
quand Sam et Mason se sont rencontrés. J’étais là. Je crois que j’étais là pour
tout sauf pour quelques moments trop intimes, encore que…
Son sourire s’approfondit et une fossette apparut sur sa joue droite.
— En tout cas, j’ai entendu pas mal de choses. C’est l’inconvénient de la vie
en communauté, et, bordel, on vivait comme ça partout. Dans le manoir. Dans la
maison de Nate. Chez maman.
Il jeta un coup d’œil vers Helen puis se retourna.
— Chez Malinda. Et dans notre maison à Cain. Merde ! Je suis sûr que
j’oublie certains endroits, mais on a vécu dans tellement d’endroits… Non, sans
rire, on aurait pu échanger toutes ces maisons, je ne me suis jamais senti déplacé.
Grâce à vous deux. Vous formiez ma famille. Vous êtes ma famille. Ça n’a
jamais changé et je sais que ça ne changera pas. Envers et contre tout, on était là
les uns pour les autres, et putain de bordel…
— Logan, il y a des enfants ici ! souffla quelqu’un.
— Oh, pardon !
Il leva une main, sans cesser de nous regarder, et je captai la lueur humide
qui perlait au coin de ses yeux. Il s’arrêta, déglutit, avant d’attraper le micro des
deux mains.
— On en a vu des masses – visites d’hôpital, appels en pleine nuit, plein de
bagarres scolaires à l’ancienne, et d’autres un peu plus sérieuses. Oui.
Il poussa un soupir solennel.
Je sentis une larme me couler sur la joue.
Logan la vit et me sourit.
— Je vous aime trop, les amis. Et c’est un grand honneur de te compter dans
notre famille, Sam. Malgré ta lignée.
Là, il s’esclaffa tandis que James le rappelait à l’ordre :
— Logan !
Sa voix devint plus grave, tandis qu’il ajoutait :
— Je suis fier de faire partie des Trois Redoutables et je ne voudrais pas que
ça change.
Il embrassa le bord de son poignet et en cogna les nôtres avant de faire volte-
face sur les talons. Puis il leva son verre :
— Donc, je termine ce toast parce que j’ai l’impression que c’est le plus
sobre auquel vous aurez droit ce soir. S’il vous plaît, aidez-moi à accueillir
officiellement Samantha dans notre famille. Vous savez, malgré le fait qu’elle
soit déjà notre belle-sœur.
Cette fois ce fut avec un sourire espiègle qu’il poursuivit :
— Et puis je vous adresse mes excuses parce que vous allez devoir vous
taper les toasts de tous les autres.
Nate se leva, faisant grincer sa chaise derrière lui. Logan leva la main :
— Surtout celui de Nate. Mais soyez gentils, on l’aime tous.
Nate prit le micro en rigolant.
— Assieds-toi. On sait tous que tu vas tenter de porter un deuxième, un
troisième et un quatrième toast.
Logan s’assit à côté de Mason en approuvant :
— Oh oui ! Là, c’était le toast censuré. Mais vous ne savez pas ce qui vous
attend ensuite.
— Salut tout le monde ! commença Nate son verre à la main.
Il nous jeta un bref regard, sa voix s’enraya et il partit d’un rire gêné.
— Pardon, je… je ne savais pas que je devrais rivaliser là-dessus avec
Logan, alors je ne suis pas très bien préparé. Et voilà que je me retrouve ici, face
à celui que j’ai considéré toute ma vie comme un frère, ouf ! C’est énorme,
Mase ! Je n’arrive pas à croire que tu te maries. Je veux dire…
Ses yeux se posèrent sur moi :
— Je savais que tu étais la fille destinée à Mason, mais on en a fait un bout
de chemin ensemble ! Ouf ! C’est énorme.
Relevant la tête, il s’adressa aux invités :
— Je ne suis pas un orphelin, comme chacun sait. J’ai des parents
extraordinaires. Là !
Il tendit le bras vers un monsieur et une dame qui lui adressèrent un signe. Il
s’éclaircit la gorge.
— Oui. Depuis mon retour, je ne vous ai plus quittés, et on en a passé des
moments ensemble, comme a dit Logan. J’étais parmi ceux qui ont reçu des
visites à l’hôpital. Sam aussi, mais on a tout surmonté et, maintenant, je ne
regrette rien. Je n’échangerais tout ça pour rien au monde, quoi qu’on puisse me
promettre. Merci, Mason. Merci d’être mon meilleur ami depuis l’enfance.
Merci de m’avoir admis dans la famille. Merci de n’avoir jamais tourné le dos
dans les pires moments. Et merci, Sam, d’avoir fait de Mason ce qu’il est
devenu.
— Exactement, approuva Mason.
— Mason était un con…
— Les enfants ! cria quelqu’un.
— … un mec quelconque, continua Nate. Et il pourrait dire qu’il l’est
toujours, mais non, tu as fait de lui quelqu’un de spécial. Tu as donné de la force
à son amour, autant qu’à ses pardons. Et j’ai encore du mal à croire qu’il puisse
pardonner, même un petit peu. Ce n’était pas dans sa nature.
Mason me serra la main tout en approuvant Nate d’un mouvement de la tête.
— Et tu l’as incité à bâtir un plus bel avenir avec toi que tout ce qu’il aurait
pu obtenir sans toi. Je ne sais pas ce que nous aurions tous fait sans toi. Tu es
notre ciment. Tu nous rassembles tous, que tu t’en rendes compte ou non, et je
t’en remercie. Je te remercie d’avoir toujours été gentille avec moi.
Une autre larme me coula sur la joue.
— Ce n’était pas difficile, murmurai-je. Tu étais gentil, toi aussi.
— Oui, bon, parfois mais pas toujours. Enfin, nous voilà tous réunis
maintenant, et je suis un peu sous le choc.
Il frappa Mason sur l’épaule, puis en fit autant avec Logan.
— Vous avez grandi, les gars.
Les deux frères hochèrent la tête. Et Nate se mit à rire :
— Le fait qu’aucun de nous ne se trouve en prison en ce moment en dit
beaucoup. Merci, Sam, pour ça aussi.
Des rires s’élevèrent de l’assistance.
— Mais je dois dire avant tout combien je vous aime, tous les deux. Vous
êtes ma famille. Je sais que ça ne changera jamais et je vous remercie d’avoir
officialisé tout ça.
Il leva son verre :
— Pour ne plus vivre dans le péché.
Il avala une gorgée dans un éclat de rire général et tous les verres furent
brandis en réponse.
À côté de moi, Heather se leva en agitant le bras.
— Maintenant, c’est le tour des femmes.
Elle remonta un peu son décolleté pour mieux le centrer. Ce modèle de robe
l’avait bien inquiétée. Dans les toilettes, elle m’avait avoué craindre qu’on ne
voie trop ses seins et ça m’avait fait tordre de rire.
— Quoi ? avait-elle dit en rougissant. Je n’aime pas trop les tenues qui
laissent tout voir. Mes nichons sont pour Channing et c’est tout.
— Désolée, avais-je répondu. Moi aussi, je m’inquiétais un peu mais vous
étiez toutes d’accord pour prendre ce modèle. Tu n’as rien dit sur le moment.
— Je m’en voulais. On est tellement contents pour toi… En fait, on est
toutes complètement ridicules dans ces fringues hyper sexy.
Elle avait contemplé un instant la délicate mousseline de soie verte
effectivement assez peu discrète.
— Je dois reconnaître que c’est très joli, ajouta-t-elle, mais j’ai cru
comprendre que Malinda n’avait pas trop approuvé.
— C’est vrai, avais-je dit en riant. Elle aurait préféré quelque chose d’un peu
plus discret. Sauf que non, ça ne me ressemble pas.
J’avais de nouveau admiré sur elle cette robe un peu courte, avec son
corsage ruché. Et chaque fille y avait ajouté sa touche. Avec de fines bretelles,
ou un haut sans manches, comme pour Heather. Elles étaient toutes magnifiques,
parfaitement assorties au thème vert et crème de tout le mariage. J’avais fait
poser de petites lumières blanches à l’église et dans la salle de réception qui
respirait une majestueuse élégance.
— Malinda s’est mise à pleurer quand elle a vu ça, hier soir, avais-je dit à
Heather. Elle trouvait que j’avais raison et qu’elle n’aurait pas dû s’en mêler. Et
puis elle m’a embrassée. Je l’adore !
— Tu as de la chance avec elle. C’est une gentille, mais toi aussi. On a
toutes de la chance de te connaître.
Je m’étais mordu les lèvres tandis qu’elle continuait :
— Ces amies que tu avais avant, c’étaient des connasses. Elles ont
complètement déraillé. Ce n’est pas pour rien que Mason t’aime, mais aussi que
Logan te considère comme une sœur, et ça depuis le premier jour. Sans compter
Malinda qui te chérit, Mark qui t’adore, et pas seulement parce que tu es sa
belle-sœur. Ils t’aiment tous pour ce que tu es. Tu es extraordinaire, tu ne te
rends pas compte à quel point tu es géniale.
Elle avait dit ça devant la glace des toilettes et je m’étais légèrement
détournée pour cacher mes larmes.
— Sam ! avait ajouté Heather en me prenant dans ses bras.
Elle m’avait étreinte en faisant attention à nos coiffures et à nos maquillages
déjà prêts.
Et moi, je l’avais serrée à mon tour en murmurant :
— Merci.
C’était l’amie qu’il me fallait, apparue juste au bon moment. Jamais je ne
saurais assez lui exprimer ma gratitude.
— Merci, avait-elle répondu en pleurant sur mon épaule.
Après quoi, j’avais fait mousser l’arrière de sa robe avec mes mains.
— Là, tu vois ? J’ai un goût d’enfer, tu ne verras pas souvent une mariée
faire ça.
Et maintenant, elle se tapotait encore les yeux tout en prenant le micro.
Déposant son verre, elle saisit un mouchoir
— Je n’ai même pas commencé, dit-elle dans un rire rauque. J’espère que tu
ne m’en voudras pas, Mason, si je me concentre avant tout sur Sam.
— Vas-y, approuva-t-il.
Elle s’éclaircit la gorge, tapota sa robe.
— Voilà, j’ai beaucoup d’amis de Roussou, à commencer par mon petit
copain…
Elle lui décocha un sourire et Channing, assis parmi les garçons d’honneur
de Mason, lui adressa un signe de la tête.
— Il vit et travaille là-bas, il y a passé son enfance. Moi, je suis allée à
Fallen Crest et Samantha ne le sait pas, parce que si elle n’a jamais cessé d’y
penser, elle a été une de mes premières vraies amies. J’ai grandi parmi les gens
de Roussou, et mes amis de Fallen Crest me manquaient, jusqu’au jour où, assise
devant le bar que mon père tenait alors, j’ai vu arriver cette superbe fille ultra-
mince, toute en sueur et qui me regardait comme un chiot égaré, l’air de
réclamer quelque chose à manger. Je crois que je t’ai fait peur ce jour-là mais tu
m’as remerciée tout à l’heure d’être devenue ton amie au bon moment. Tu ne
sais pas ça…
Sa voix se brisa et elle ravala une larme.
— Mais tu as fait la même chose pour moi. J’avais aussi besoin d’une amie,
sauf que je ne le savais pas. Tu as toujours dit que j’étais la plus solide d’entre
nous deux, mais, non, c’est toi. Tu es tellement forte, j’ai une chance infinie que
tu m’aies choisie. Pas plus que Nate et Logan, je ne te considère comme une
amie mais une sœur, moi qui n’en avais jamais eue. Alors merci pour ce
bonheur.
Elle chancela sur le dernier mot, incapable d’aller plus loin, aveuglée par les
larmes.
Je me levai, lui pris le micro et la serrai dans mes bras, luttant pour ne pas
me laisser submerger par mes propres émotions. Mais ça n’avait pas arrêté,
aujourd’hui. Je pleurais une seconde, je riais. La soirée ne faisait que
commencer.
Heather appuya la tête dans ma nuque avant de me souffler à l’oreille :
— Je suis enceinte.
— Quoi ?
Je reculai, saisis le micro pour m’assurer de bien le tenir à l’écart. Je le
tendis à Mason avant de revenir sur Heather :
— Tu es sûre ?
— Oui. Channing est au courant, mais ne le dis à personne. On l’annoncera
plus tard. Tu voudras bien être sa marraine ? C’est une fille.
Une fille.
— Oh oui ! soupirai-je avec joie.
Et je l’étreignis de nouveau. J’avais l’impression qu’on allait passer notre
soirée à nous congratuler.
Une fois qu’on eut regagné nos places, Matteo porta un toast. Puis ce fut le
tour de Courtney et Grace ensemble. Jusqu’à Channing qui se fendit de quelques
mots. Ensuite, ce fut le tour de nos parents. Malinda n’arrêta pas de pleurer, si
bien que ce fut David qui parla tout le temps. Mais, quand il eut terminé, elle lui
tendit un morceau de papier qu’il lut en son nom. Après quoi, vinrent Ann-Lise
et James. La tension était à son comble, pourtant, James ne fit que rire.
— Ce serait le moment idéal pour te récupérer, Mason, mais non. J’espère
que Logan oubliera la faveur que je lui ai promise également, ainsi je serai le fier
papa que j’aurais dû être du temps de votre enfance.
Et, dans son discours, il joua effectivement les papas gâteaux, fier de Mason,
devenu l’homme que lui-même aurait voulu être. À la fin, il ne resta pas un œil
sec dans la salle. Ensuite, Ann-Lise prit le micro, le visage illuminé d’un sourire
tendre.
Elle me paraissait particulièrement belle, ce soir, mais ma mère était toujours
resplendissante – surtout depuis qu’elle s’était stabilisée après sa longue cure à
l’hôpital. Elle m’avait même aidée à choisir ma robe et conseillée pour la
décoration. Je savais qu’elle avait proposé de s’occuper du ménage également,
mais c’était un boulot réservé à des professionnels. Néanmoins, j’appréciais
qu’elle l’ait suggéré. Ça me rappelait ces relations mère-fille que nous n’avions
jamais eues. Finalement, on devenait un peu amies, et ça faisait du bien. Son
toast fut court mais exquis :
— Je t’aime depuis le premier jour où je t’ai vue. Je t’aimais alors que je ne
pouvais te le montrer. Je t’aimais quand je te faisais du mal.
Elle fondit en larmes et moi aussi.
— Et c’est à cause de mon amour pour toi que j’ai cherché de l’aide. Je t’ai
aimée tous les jours que j’ai passés à l’hôpital. Je t’ai aimée tous les jours que
j’ai passés au foyer d’accueil. Je t’aimais encore le jour où je suis rentrée à la
maison, et, depuis, je ne cesse de t’aimer, jour après jour. Je n’arrêterai jamais,
Samantha, et si ce n’est pas grâce à moi que tu es devenue cette femme
étonnante, mon cœur ne cesse de vibrer de fierté. Comme Mason l’a fait pour
son père, je te remercie de m’avoir montré le genre de femme que je devrais être.
Je t’aime.
Je me précipitai pour l’étreindre, puis en fis autant avec les autres.
Les compliments et les témoignages continuèrent ainsi, une partie de la
soirée. Helen se leva. Garrett se leva. Même ma petite sœur fit un discours, et
tout le monde fondit en la voyant agiter ses petites mains en l’air.
Et puis Logan annonça qu’il était temps de faire la fête et on se retrouva
bientôt sur la piste de danse.
*
* *
Deux heures plus tard, je commençais à me poser des questions. Les jeunes
mariés devaient-ils rester jusqu’à la fin de leur réception ?
Selon moi, ils s’éclipsaient au milieu de la soirée, pressés de se retrouver
seuls, et les invités restaient à danser jusqu’au départ du DJ. J’ignorais si c’était
courant ou non mais ce ne fut pas ce qu’on fit, Mason et moi – non qu’on n’ait
pas envie de se retrouver seuls, mais on avait déjà brisé la tradition de ne pas se
voir la nuit précédente. Non seulement on s’était vus, mais on avait dormi dans
le même lit, après avoir fait l’amour sans retenue. Oh oui ! On avait brisé cette
tradition, de même qu’on fut les derniers à quitter la réception.
Une fois que le DJ eut arrêté la musique et commencé à ranger ses affaires,
tous nos amis restèrent encore une heure à rire et bavarder autour de la table.
Logan tenait Taylor sur ses genoux. Elle resta appuyée sur son torse, les yeux
mi-clos. Nate était à côté d’eux, avec Heather et Channing qui se tenaient par la
main sous la table. Matteo restait avec Grace, et Courtney bavardait avec elle.
Finalement, les gens commencèrent à se lever et à se dire bonsoir, l’air épuisé.
Courtney fut la première à partir, non sans être venue me serrer dans ses bras
d’abord, les larmes aux yeux, pour me glisser à l’oreille :
— Je te souhaite une longue vie de bonheur, mon amie. Vous êtes bien
partis, tous les deux.
Elle m’embrassa sur le front et adressa un signe à la cantonade avant de
s’éloigner.
Grace et Matteo suivirent, main dans la main.
Il donna une accolade à Mason qui prit l’initiative de le serrer dans ses bras,
puis tous deux se frappèrent la main. Matteo rejoignit Grace, en chassant une
petite larme. Elle me félicita encore et je savais qu’elle était sincère.
Heather et Channing attendaient juste derrière, et on s’étreignit longuement.
Mason était mon meilleur ami, Logan venait après lui, mais ensuite, c’était bel et
bien Heather. Aucune fille, pas même Taylor, ne saurait la remplacer, et cette
étreinte n’était pas du genre « Je ne sais pas à quel point ceci va influer sur notre
avenir » mais plutôt : « Je t’aimerai jusqu’à la mort et appelle-moi dès ton réveil
qu’on puisse encore rigoler de tout et de rien. »
Après le départ d’Heather et Channing, j’étais persuadée qu’on se reverrait
et qu’on bavarderait sous peu. C’était pour la vie entre nous.
Il ne resta bientôt que cinq personnes.
Nate (sa compagne s’était déjà éclipsée dans leur chambre d’hôtel), Logan et
Taylor, et Mason et moi.
Je n’aurais su dire qui commença, mais on se leva tous pour partir vers le
couloir. Là, on s’arrêta, et je me blottis contre Mason qui me serra la taille.
Taylor en fit autant avec Logan, tandis que Nate gardait les mains dans ses
poches. Voilà longtemps qu’ils avaient quitté leurs vestes de smoking ainsi que
leurs fines cravates et leurs chemises avaient tendance à sortir de leurs pantalons.
Mason avait l’air fatigué mais alerte, et on lui avait tellement passé la main
dans les cheveux qu’ils se dressaient encore plus que d’habitude. Ça lui allait
bien. Il faisait très patron, encore maître des lieux après une nuit de fête. Et ce
serait un jour le cas.
Il finirait bien par arrêter le football. Avec Logan, ils commençaient déjà à
se lancer dans les affaires, mettant au point quelques idées. Je ne m’inquiétais
pas pour eux. Un jour, ils seraient tous les deux patrons, peut-être rivaux de leur
père. En attendant, ils suivaient leur route. La NFL pour Mason, les études de
droit pour Logan.
— C’est fini, commenta Nate en examinant le groupe d’un air attristé.
Je ne savais pas trop ce qu’il allait devenir. Il avait suivi Mason dans le
Massachusetts et travaillait dans une entreprise sans trop dire ce qu’il comptait
faire à l’avenir. J’avais l’impression que quoi qu’entreprenne Mason, il le
suivrait.
Je commençais à fatiguer et me sentais bien sous le bras de mon mec. Et le
voilà qui répondait à son ami :
— C’est fini.
Nate se tourna vers Logan :
— Je vais réveiller ma copine. Vous serez à la maison, tout à l’heure ?
Il parlait de la maison dans laquelle j’avais vécu au début de cette histoire.
James et Ann-Lise avaient tenu leur promesse en déménageant pour nous la
laisser à disposition. On venait tous d’y passer la semaine, mais certains avaient
préféré prendre des chambres d’hôtel pour cette nuit. Et je savais que Mason
avait organisé quelque chose pour nous deux.
On allait partir un mois en randonnée à travers l’Europe. On descendrait
dans des auberges, sauf quand elles nous paraîtraient trop déplaisantes, auquel
cas on dépenserait de l’argent pour une vraie chambre d’hôtel. Mais on avait
l’intention de rester aussi modestes que possible. J’avais hâte d’entamer ce
voyage de noces cependant je savais que ce soir Mason comptait nous emmener
dans un lieu totalement différent.
— Oui, on y sera, répondit Logan à Nate. À plus tard.
Nate acquiesça et désigna les ascenseurs.
— Je ferais mieux d’y aller, sinon je ne vais plus pouvoir la réveiller du tout.
Nouvelles embrassades, mais on reverrait Nate dès le lendemain soir.
Logan et Taylor nous suivirent sur le parking. Une fois qu’on se retrouva
dans l’Escalade de Mason, Taylor vint me dire au revoir en me soufflant à
l’oreille :
— Il ne vous laissera jamais si je n’interviens pas. Je t’aime, sœurette, et on
se retrouve demain au dîner.
On s’étreignit encore une fois, puis elle embrassa Mason avant de se tourner
vers Logan :
— Je t’attends dans la voiture. Ne traîne pas trop, d’accord ?
Il fit oui de la tête et lui tendit les clefs.
On se retrouvait maintenant tous les trois.
On se regardait et Logan ravala quelques larmes. Mais son sourire canaille
lui revint bientôt quand il soupira :
— Les Trois Redoutables.
Il regarda Mason, puis moi, et je lui rendis son sourire :
— Toujours !
Je reposai ma main dans celle de Mason, tout en lui laissant un peu d’espace.
C’était fini. On échangeait nos derniers adieux. Quelque part, les choses
allaient changer. Mason était mon mari.
Je lui souris, le souffle court comme chaque fois qu’il entrait dans une
chambre. Mais là, j’éprouvais également un petit serrement de cœur à l’idée de
ce qui semblait bouleverser Logan.
Mason était mon mari, maintenant. On allait former le cœur de notre famille,
lui et moi. Mari et femme. Mon Dieu, dire que j’étais la femme de quelqu’un !
La femme de Mason. Cette idée faisait frissonner. Je ne m’y habituerais jamais.
C’était tellement irréel ! Mais on était les Deux Redoutables.
Les Trois Redoutables demeureraient, mais c’était autre chose. Logan avait
toujours été aux côtés de Mason, désormais, il serait derrière nous. Ce serait
Mason et moi, côte à côte. On suivrait notre propre chemin et, un jour, Logan se
lancerait sur le sien avec Taylor.
— Merde ! jura Logan. Pourquoi je suis si triste, maintenant ?
— Logan ! dis-je en ouvrant les bras.
Il s’y blottit, me serra, posa la tête sur mon épaule. Je lui passai une main sur
la nuque pour l’attirer davantage.
Puis il se tourna et ce fut Mason qui l’étreignit. Ils restèrent longtemps
enlacés et, quand ils se séparèrent, tous deux s’essuyèrent les yeux. Puis Mason
me reprit près de lui.
— Je savais que ça me ferait quelque chose de me marier, marmonna-t-il,
mais merde…
J’enlaçai nos doigts et il respira un grand coup. On attendit encore un
moment avant qu’il regarde de nouveau son frère.
— Je t’aime trop, bordel !
— Pareil, répondit Logan. Et toi aussi, Sam.
Je reçus en pleine figure l’image qui me vint alors.
Je voyais un petit garçon, sans plus aucune défense. Il n’était pas en train de
flirter avec Taylor, il ne lançait pas de blagues sarcastiques, il n’avait pas les
yeux brillants de malice ou d’agressivité. Il était juste là, tel quel, à nous
considérer comme les deux piliers sur lesquels il s’appuyait depuis six ou sept
ans. Et voilà qu’on s’écroulait autour de lui.
Ce n’était pas vrai.
— Logan, dis-je en l’attirant vers nous de ma main libre. On ne s’en va pas.
— Je sais, soupira-t-il.
On formait maintenant un cercle et on demeura ainsi jusqu’à ce qu’il décide
de s’éloigner.
Il regagna son Escalade où Taylor l’attendait sagement, le visage baigné de
larmes. Elle se pencha vers lui quand il entra, et il finit par démarrer, avant de
quitter le parking.
On n’était plus que nous deux.
Appuyée contre le torse de mon mari, je relevai la tête en souriant.
— Mari.
Il me rendit mon sourire.
— Épouse.
Inutile d’en dire davantage.
J’avais connu ma première nuit de bonheur le soir où je m’étais garée dans
une station-service avec deux amies ivres. Sauf que je ne le savais pas à ce
moment-là.
Il se pencha pour m’embrasser et je soupirai contre ses lèvres.
C’était parfait.
UNE DERNIÈRE COURSE
— Kade !
Je sursautai quand j’entendis mon nom aboyé près de moi.
— Quoi ?
Je me retournai, irritée, tout en sachant déjà qui c’était, et me détendis
aussitôt.
— Quoi, coach ?
C’était bien lui, mon coach, mon entraîneur, mon tortionnaire sadique, cette
réticente figure paternelle, en un seul homme. C’était mon entraîneur olympique
et il désigna l’endroit où les autres coureurs avaient commencé à s’assembler.
— Prête ? demanda-t-il.
Je fis oui de la tête, sauf que je ne l’étais pas du tout.
J’étais excitée comme un chien affamé devant son premier steak. J’en
salivais presque, en même temps j’étais distraite.
— Vous deviez faire une nuit complète avant de venir, lâcha-t-il l’air fâché.
Il avait remonté le col de sa veste jusqu’au menton d’où pendait la chaîne de
son sifflet.
— Kade, dites-moi…
— Oui, oui, ça ira. Je suis prête.
Avais-je dormi toute la nuit ? Non.
Cela allait-il m’empêcher de bien courir ? Non.
Du moins je l’espérais.
J’examinai mes concurrentes. J’avais déjà fait cette course une fois. C’était
la deuxième fois que je participais aux Jeux olympiques. Et je courais. C’était
ma vie. Comme celle de toutes les personnes qui m’entouraient, mais j’y avais
trouvé ma source de vie.
En me dirigeant vers la ligne de départ, je savais que mon esprit allait se
vider.
J’étais née pour ça. Tout irait bien.
Ce fut ce que je dis à mon entraîneur et il hocha la tête, pourtant je savais
qu’il ne me croyait pas vraiment.
Il recula, désigna la ligne de départ :
— Allez-y. Cassez-moi la baraque. Encore.
Bien entendu. Comme prévu. Quand je commençais à courir, je ne faisais
rien d’autre. J’avais terminé mes échauffements et mon esprit s’était égaré mais,
en prenant ma place sur la ligne, je regardai autour de moi et vis pourquoi mes
pensées s’égaraient.
Le premier signal retentit.
J’avais une bonne raison de rêver.
— Prêts !
Mason m’adressa un signe de sa place, avec notre fille dans les bras. On
l’avait appelée Logan Malinda Kade – surnommée Maddy.
PAN ! Le coup retentit.
Et je partis.
Remerciements
Je n’arrive pas à y croire. C’est le dernier grand roman que j’écris sur ces
personnages. J’ai l’impression que tant de temps s’est écoulé depuis que j’ai
écrit Fallen Crest High. On m’a demandé ce qui avait inspiré ce livre, et j’ai
toujours du mal à répondre. Je venais d’entendre une chanson (Sail
d’Awolnation) et du coup, je me suis installée et j’ai esquissé en trois jours tous
les thèmes du roman. À l’époque, je ne me rendais pas compte de ce que je
faisais exactement. J’écrivais, je publiais des CHAPITRE
s gratuitement sur Internet. Certes, j’avais l’intention de le publier et de gagner
de l’argent un jour mais je ne connaissais aucun moyen de parvenir à ce but.
J’écrivais, et je me suis retrouvée un jour devant la perspective de devoir quitter
mon emploi. En rentrant à la maison, je décidai d’arrêter d’écrire. Je ne pouvais
plus y consacrer tous mes efforts. Financièrement, il fallait que je m’engage dans
une autre carrière et elle m’aurait autant accaparée que l’écriture, alors… devant
cette perspective, j’ai cessé d’écrire. Bien sûr, ça n’a pas duré. Le temps que
j’arrive à la maison, je n’y pensais plus. Ma décision était prise, j’ai allumé mon
ordinateur et je me suis remise à écrire.
Deux mois plus tard - Fallen Crest High décollait et ma vie n’a plus jamais
été la même.
Je n’arrive pas à croire combien cette série est aimée. Très vite, j’ai été
dépassée. Cet amour constant pour les personnages de Fallen Crest me sidère. Je
suis émue d’être l’auteur qui vous les a offerts et ça me manquera de ne plus
écrire sur eux mais, pour le moment, ils sont heureux !
À tous les lecteurs qui ont tant aimé Sam, Mason et Logan qu’ils en ont parlé
autour d’eux : vous m’avez aidée à leur donner vie et, en leur nom, je vous
remercie.