Eplication linéaire 6
Charles Baudelaire
Les Fleurs du Mal
La cloche fêlée
(introduction) LesFleurs du Mal sont le recueil le plus célèbre de Charles Baudelaire, poète majeur de
la littérature française qui se situe au carrefour du romantisme et du symbolisme. L’univers de
Baudelaire est marqué par la tension entre le spleen, qui exprime l’angoisse et le mal-être du poète,
et l’Idéal qu’il cherche à atteindre.
« La cloche fêlée » est un sonnet en alexandrins qui se situe dans la section « Spleen et Idéal » et
témoigne de cette tension permanente qui tiraille le poète.
Ce sonnet fait la transition entre la douceur mélancolique de certains poèmes, et
l’horreur croissante du spleen qui envahit le poète.(Problématique) Ce qui nous amène à l'interrogation
suivante, comment ce sonnet fait-il l’éloge d’une cloche pour mieux souligner le spleen du poète ?
(Annonce du plan linéaire)Nous pouvons distinguer quatre étapes dans ce sonnet correspondant aux
quatre strophes. En effet, Baudelaire exprime au premier quatrain des souvenirs heureux (I). Dans le
second quatrain, il fait l’éloge d’une cloche personnifiée (II). Puis, il s’assimile à une cloche
fêlée dans le premier tercet (III), et à un blessé agonisant dans le second (IV).
I – Un moment de plaisir
(Vers 1 à 4)
Ce sonnet s’ouvre sur deux adjectifs antithétiques, « amer » et « doux » qui inscrivent l’ambiguïté
au coeur du poème.
Cette ambiguïté se poursuit : le complément circonstanciel de temps « pendant les nuits d’hiver »
ancre le poème dans l’obscurité et le froid, mais est cette atmosphère est rapidement réchauffée par
le contraste réconfortant avec le « feu qui palpite et qui fume » au vers 2.
L’assonance en « i » et l’allitération en « f » et en « p » restituent les chaleureux crépitements des
flammes : « Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver / D’écouter, près du feu qui palpite et
qui fume« .
Dans ce cadre agréable, le poète aime à « écouter […] Les souvenirs lointains lentement s’élever /
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume. » (v.3-4).
Ces carillons sont des cloches assemblées dans les clochers, et dont la musique résonne jusque chez
le poète.
Or ce son provoque chez Baudelaire une expérience synesthésique (expérience où des sens de
nature différente s’associent), puisque le son des carillons lui permettent « d’écouter » des
« souvenirs ».
L’atmosphère de ce premier quatrain est donc douce et sacrée, avec la personnification méliorative
des cloches qui « chantent dans la brume » et l’adverbe « lentement« .
Le présent de l’indicatif et les deux verbes à l’infinitif (« d’écouter« , « s’élever« ) donnent
l’impression d’un moment hors du temps. Les cloches n’ancrent pas le poète dans un moment
précis, mais le bercent dans une sorte de mélancolique éternité.
Ce quatrain dépeint donc un rare état de plaisir. L’unité du quatrain, constitué d’une seule phrase,
renforce cette agréable stabilité.
II – L’éloge de la cloche énergique
(Vers 5 à 8)
Le quatrain suivant fait l’éloge de « la cloche » (v.5) personnifiée par l’adjectif « Bienheureuse » et
l’évocation de son « gosier vigoureux » qui chante.
Le rejet au vers 6 du pronom relatif « Qui » restitue le balancement musical de la cloche.
Le poète salue l’énergie de la cloche, préservée « malgré sa vieillesse » (v. 6). Si cette cloche est
celle du titre, « fêlée », elle reste « alerte et bien portante ». L’emploi du verbe « jeter » insiste
également sur l’énergie de la cloche.
Elle peut ainsi être perçue comme l’allégorie de la poésie, dont le chant sacré se maintient malgré le
passage du temps.
La personnification filée assimile la cloche à une pieuse fidèle, avec l’adverbe « fidèlement » :
« Jette fidèlement son cri religieux » et le verbe « veiller » au vers 8 qui la rapproche d’un chrétien
traversant une épreuve.
Cette cloche peut ainsi représenter la foi chrétienne qui protège le poète, « Ainsi qu’un vieux soldat
qui veille sous la tente ! » (v.8).
La comparaison avec « un vieux soldat » fait songer aux « grognards » de l’Empire napoléonien,
dont la légende auréole encore la France (Les grognards étaient les soldats de la Vieille Garde de
Napoléon Bonaparte, ainsi appelés car ils se plaignaient souvent de leurs conditions de travail).
Cette comparaison introduit une dissonance par rapport à la douceur qui régnait sur le sonnet. Elle
amorce le mouvement suivant du poème.
III – La cloche fêlée, métaphore du poète
(Vers 9 à 11)
Le premier tercet bouleverse le déroulement du poème, puisque c’est désormais de lui que le poète
traite, et avec insistance avec le pronom personnel emphatique « Moi », antéposé et isolé par
une virgule, et le déterminant possessif « mon ».
Ce vers 9 fait même entendre les murmures du moi à travers l’allitération en « m » : « Moi, mon
âme » (v.9).
Le lecteur comprend alors que « La cloche fêlée » du titre est l’allégorie du poète brisé par le
spleen.
Blessé, le poète ne sait plus offrir qu’un chant triste et dissonant, incapable de s’élever vers le sacré
et l’idéal.
Ce sonnet est donc structuré par une antithèse. En effet, les deux premiers quatrains ont fait surgir
une atmosphère douce, tendant vers l’Idéal. Les tercets mettent en scène le mal-être du poète,
assombri par le spleen.
Le terme d’ « ennuis » (v.9) a ici un sens fort, et désigne un mal-être profond.
En décrivant son âme à la troisième personne du singulier (« ses ennuis », « Elle veut« ), le poète
semble étranger à lui-même : il porte sur lui un regard extérieur.
Il s’agit même d’un poète réifié (= réduit à l’état d’objet) puisqu’il se compare à une cloche fêlée.
Son âme est cependant encore animée d’un chant et d’une volonté (v.10 : « elle veut de ses chants
peupler l’air froid des nuits« ), mais cette énergie ne peut que « peupler l’air froid des nuits », et
non réchauffer les demeures, comme la cloche.
Le poète ne sait donc plus qu’habiter la nuit avec « sa voix affaiblie » (v.11).
IV – Autoportrait du poète en blessé agonisant
(Vers 12 à 14)
Dans le dernier tercet, Baudelaire se compare à un blessé agonisant.
Les enjambements aux vers 12 et 13 créent un effet d’attente qui dramatise le poème.
Baudelaire compare le chant de son âme au « râle épais d’un blessé qu’on oublie ». Les consonnes
occlusives (p, b) et les voyelles (é, è) figurent la putréfaction des chairs de ce blessé, qui évoque le
soldat napoléonien du v.8.
Le chant du poète n’est plus qu’une plainte oubliée : le poète ne peut plus atteindre l’idéal, et n’est
plus au centre de la communauté qui le néglige. Il est ainsi anonymisé par le pronom indéfini « un »
: il n’est plus qu’ « un blessé ».
Cette image morbide est prolongée par la référence au « grand tas de morts » qui anonymise encore
plus le poète et crée une vision finale cauchemardesque.
On peut noter que l’enjambement au vers 13 permet à cette image morbide de se déployer
lentement, imitant ainsi l’agonie du soldat :
« Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie
Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts »
De plus, le vers 13 n’est constitué que des mots monosyllabiques, ce qui lui confère un aspect haché
et décomposé, à l’image du « grand tas de morts ».
Le poème s’intensifie au dernier vers quand le poète proclame sa propre mort (« Et qui meurt, sans
bouger, dans d’immenses efforts« ) : ce sonnet est le tombeau poétique de Baudelaire.
Cette mort est rendue plus horrible et frappante par l’antithèse entre les « immenses efforts</em> »
et l’immobilité (« sans bouger ») d’un être qui a perdu toute force.
Conclusion
Le sonnet « La cloche fêlée » rend compte de la tension entre spleen et idéal qui tiraille le poète.
À la personnification de la cloche s’oppose la réification du poète accablé par le spleen, jusqu’en
mourir.
Ce sonnet restitue bien le sentiment d’invincible impuissance qui accable le poète et que l’on
retrouve également dans le poème « Spleen » (« Quand le ciel bas et lourd… » ).