• De tous /es jeunes cinéastes
qui, à grand renfort d'a udace et
de talent, ont sorti le cinéma alle-
mand de son apathie, Fassbinder
est le plus controversé. Alors que
la brillante rigueur de ses pre-
miers films distribués en France :
Les Larmes amères de Petra von
Kant, Le Marchand de Quatre Sai-
sons, Tous les autres s'appellent
Ali et Effie Briest, lui vaut l'estime
de la critique, la suite de son
œuvre suscite une m é fi a n c e
acerbe.
Du Droit du plus fort au Rôti de
Satan, il fait preuve d'un «mauvais
goût " qui va en s'exacerbant.
Avec, semble-t-il, une amère satis-
faction, il dénonce la supercherie
que représentent les deux ultimes
espoirs de la jeunesse occiden-
tale : le combat politique et les
relations amoureuses. On lui par-
donne d'autant moins son sens de
la dérision que ses démonstra-
tions, en dépit de leur allure
volontairement outrée, sont ma-
gistrales.
«Je ne dis
jamais la vérité >>
Si nous ne nous sommes pas tou-
jours dressés en défenseurs de
l'œuvre de Fassbinder, la grande
admiration que nous éprouvons
pour son dernier film, Despair,
nous a incités à le rencontrer.
Ingrid Caven et Peter Chatel, ex-
FASSBINDER
cellents interprètes de plusieurs
de ses films , assistent à l'entre-
tien, surenchérissent ou s'es-:
claffent quand il manie l'ironie
avec un art particulièrement effi-
cace ...
- Vous avez, un jour, dit que. vaille· souvent sur des projets qui mières œuvres. Le fait que ses
quand vous atteindrez l'âge de n'aboutissent pas à la réalisation films étaient des réactions émo-
trente ans vous aurez réalisé trente d 'un film . On peut appeler cela tives à ce qui lui arrivait m'a sub-
films. des vacances ... jugué. Parmi les metteurs en scène
- J'ai dépassé mes prévisions, américains : Howard Hawks, Raoul
- Etes-vous satisfait de tous vos
j'en ai réalisé trente-sept. De Walsh et surtout Douglas Sirk. Si
films?
toute façon , il ne faut pas prendre on se donne la peine de voir dans
mes propos trop au sérieux, je ne - Il y a une liaison entre tous. Je les films de Sirk ce qu i se cache
dis jamais la vérité. suis incapable de dire que l'un est derrière les conventions imposées
réussi, l'autre raté. Chaque film par Hollywood, on est saisi par
- A quoi correspond cette volonté
que je fais me change un peu . l' importance et la précision des
de faire tant de films ?
- Je ne travaille pas plus que les - Quels sont /es metteurs en rapports sociaux.
ouvriers dans une usine d'arme- scène qui vous ont influencé ? A l'inverse de tout ce qui apparaît
ment, qui ont cinq semaines de - En France, je ne vois guère à première vue, sa vision de
vacances par an. En outre, je tra- que Godard, à travers ses pre- l'amour et du monde n'est pas le
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- J 'i nterprète des rôles qu 'aucun
acteur, à ma connaissance, ne
peut assumer. Il s'agit de person-
nages socialement négatifs aux-
quels je me sens capable de
m'identifier. Mon but est de mon-
trer qu 'e n dépit de ce caractère
négatif, je les accepte.
- On vous reproche souvent l'at-
mosphère malsaine qui règne dans
vos films. Et votre goût pour les
rapports sado-masochistes.
- Les rapports de profit sont les
fondements de la société ; les rap-
ports . de force sado-masochistes,
la base des sentiments. Pourquo i
ne pas en parler ? Contrairement
à ceux qui me reprochent de
représenter ces rapports dans mes
films, je crois qu 'il faut" que j'en
éclaire davantage encore les mé-
canismes, pour que les gens com-
prennent la nécessité de changer
de vie.
Une vision de l'homme
plutôt optimiste
- Pourquoi vous êtes-vous inté-
ressé à Despair, de Vladimir Na-
bokov?
- Le seul espoir pour l'homme
est, paradoxalement, sa capacité à
• l'histoire d' un face-à-face entre un homme et sa propre souffrance . " souffrir, sa faille. C'est là qu ' il
peut puiser la force de se sur-
passer, de changer. C'est là qu'est
son réservoir de pouvoir et d' ima-
gination. Comme il est possible
d'éveiller en chacun des bles-
"Chaque film sures, des nostalgies, je me rends
compte que ma vision de l'homme
me change un peu" est plutôt optimiste ... Despair m'a
précisément intéressé car c'est
l'histoire d'un face-à-face résolu
entre un homme et sa propre souf-
moins du monde optimiste. Je vais gens, leur fait croire qu'ils s'aiment, france. Cela aboutit à la réussite
parfois le voir en Suisse où il s'est les contraint à vivre ensemble et d'une utopie. Si j'ai dédié Despair
retiré. C'est un être illuminé. Ce à perdre leur âme. à Antonin Artaud, Vincent Van
qu'il dit a beaucoup d'importance Gogh et Unica Zürn , c'est parce
- Comment votre propre vie inter- que, au lieu de se laisser mettre
pour moi. vient-elle dans vos films ? en pièces par la société, ils ont
- Si vous deviez définir une idée - Je ne peux faire de films à tous trois préféré vivre leur voyage
directrice pour tous vos films, partir d'événements, d'émotions, mental jusqu'au bout, jusqu'à la
quelle serait-elle ? d'un passé qui me sont inconnus. mort.
- Mon premier film s'appelait Si mes films ne sont pas autobio- - Vous sentez-vous particulière-
L'Amour est plus froid que la mort. graphiques, ils sont néanmoins . ment proche d'Herman ou, au
Ce titre pourrait être celui de tous nourris par ma propre expérience. contraire, du cousin peintre Arda-
les autres parce qu'ils mettent - Pouvez-vous expliquer le choix lion ou du clochard Felix ?
tous en accusation la société qui, des rôles que vous vous êtes don- - Le seul personnage réel du film Ill...
pour pouvoir mieux exploiter les nés dans vos propres films ? est Herman. La manière dont les ~
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~~~
~(_~ FASSBINDER
~ autres acteurs sont montrés reflète
les fantasmes qu 'il nourrit à leur
sujet. Ainsi le personnage de Ly-
dia n'est pas la représentation
réaliste d'une femme, mais un pur
produit de la sensibilité amou-
reuse d'Herman.
- Qu'y a-t-il de commun entre
Nabokov et vous ?
- Un certain idéalisme, un pro-
fond scepticisme à l'égard de tous
les systèmes, de toutes les règles,
et surtout la conviction que le
style est l'élément essentiel d 'une Un éc hang e de personnal ité qui n e durera que quelq ues secondes.
œuvre. Nabokov n'essaie jamais
de rendre une situation réaliste,
mais il rend au contraire sensible
que tout est fabriqué. Il restitue,
comme j'essaie de le faire, la vi-
sion . intérieure des événements,
qu 'il décrit avec une minutie
obsessive.
- Nabokov était un étecnel exilé.
L' êtes-vous aussi ?
- Je suis très allemand, car
comme les romantiques je cherche
la Grèce avec l'âme.
- Est-ce pour cette raison que
vous avez choisi Despair qui se
situe dans l'Allemagne pré - hi/té-
rienne?
- Non, c'est un pur hasard. Si
Amsterdam avait été le théâtre des
événements , j 'aurais réalisé ce
film avec la même passion . Si
Stanley Kubrick n'avait pas réalisé
Lolita, je l'aurais fait sans être
gêné par le fait que le roman se
déroule aux Etats-Unis. Du reste,
le meilleur film sur l'Allemagne,
c'est l'Italien Visconti qui l'a réa-
lisé. Je parle des Damnés.
- Comment expliquez-vous que
les gens qui vous ont défendu jus-
qu'à présent font la fine bouche
devant Despair? Dirk Bogarde hagar d deva nt l es effets de sa m éprise :
- Ce film ne correspond plus à
l'image qu'ils se font du cinéma Dôblin , qui passera en feuilleton à - Y a-t-il une grande différence
allemand . J 'ai enfin eu des moyens la télévis ion. Après cela, j 'arrête entre la France et l'Allemagne?
importants à ma disposition. tout, et j 'écris un livre ... - Comme une partie des Français
C'est-à-dire de l'argent et du - Est-il facile de travailler en cultivent un certain art de vivre,
temps. Je suis fatigué de faire des Allemagne, aujourd'hui? ce qui est un concept inconnu en
films à petit budget, à la va-vite, Allemagne, il est plus agréable de
- Pour un débutant, les difficultés
qui comblent les critiques mais résider ici. Si on rit dans la rue,
sont énormes. Mais, si on s'ap-
n'attirent pas le public. J 'ai , un pelle Fassbinder, on a au moins on n'est pas considéré comme un
jour, dit que je souhaitais la nais- l'occasion de faire un film par an ... dément. Mais, en gros, les sociétés
. sance d 'un cinéma hollywoodien française et allemande sont iden-
Mais je ne fais pas ce que je dé-
allemand . J'entendais par là un tiques. Le racisme est même
sire. J 'avais réalisé une série télé-
cinéma réalisé dans des condi- visée sur les rêves des ouvriers moins dissimulé en France qu 'en
tions matérielles décentes. d'usine. La série a eu un succès Allemagne. J'ai une sacrée chance
- Quels sont vos projets ? public aussi considérable qu 'inat- de ne pas être arabe ...
- Je vais réaliser un film de qua- tendu . Sans aucune explication , on Propos recueillis par
torze heures : Berlin, Alexander m'a empêché de poursuivre dans Joshka SCHIDLOW
Platz, d'après le roman d'Alfred cette voie. et Jean-Luc DOUIN •
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