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Onéguine Complet

Ce chapitre présente le personnage principal Evguéni Onéguine. Il décrit son éducation, ses connaissances, ses talents de séduction et son style de vie mondain à Saint-Pétersbourg.

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Onéguine Complet

Ce chapitre présente le personnage principal Evguéni Onéguine. Il décrit son éducation, ses connaissances, ses talents de séduction et son style de vie mondain à Saint-Pétersbourg.

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ALEXANDRE POUCHKINE

EUGENE ONEGUINE
roman en vers

traduit par André Markowicz

Pétri de vanité, il avait encore plus de cette espèce d’orgueil qui fait avouer avec
la même indifférence les bonnes comme les mauvaises actions, suite d’un sentiment de
supériorité, peut-être imaginaire.
Tiré d’une lettre particulière.

Au monde froid inapte à plaire


Quand l’amitié m’offre sa voix,
J’aurais voulu, Pletniov, te faire
Un présent plus digne de toi,
Digne d’une âme de droiture,
A la pensée emplie d’honneur,
De poésie vivante et pure,
De rêves hauts et de candeur ;
Mais quoi — accepte d’aventure
Ce lot de strophes bigarrées,
Moitié comiques, moitié tristes,
Terre à terre et idéalistes,
Frivoles fruits de mes soirées,
Nuits d’insomnie, songes rapides,
Elans fanés à peine verts,
Remarques d’un esprit lucide,
Observations d’un cœur amer.
CHAPITRE PREMIER

“Impatient de vivre et pressé de sentir… ”


P. Viazemski.

“Mon oncle, un homme de morale,


Lorsqu’il sentit qu’il trépassait,
Força l’estime générale
Et se tailla un franc succès.
L’exemple, certes, nous inspire ;
Mais quel ennui peut être pire
Que de rester, des nuits durant,
Attendre au chevet d’un mourant ?
C’est une ignominie perfide
Qu’un presque-mort à égayer,
Lui arranger ses oreillers,
Compter ses gouttes, l’air languide,
Et, soupirant, penser tout bas :
“Satan ne te prendra-t-il pas ?”

II

Ainsi, volant de coche en coche,


Pensait un jeune et fier gandin,
Seul héritier de tous ses proches
Sur vœu suprême de Jupin.
Amis de mes premiers poèmes !
Sans préambule, à l’instant même,
Présentons-le tout uniment :
C’est le héros de mon roman.
Mon bon camarade Onéguine
Naquit, lecteur, à Pétersbourg,
Où vous aussi vîtes le jour
Et vous brillâtes, j’imagine ;
Jadis, j’y flânais jour et nuit :
Mais le climat du nord me nuit.

III

Commis intègre de l’empire,


Son père allait en s’endettant
Et se ruinait comme on respire
Tout en donnant trois bals par an.
Sur Evguéni veillaient les anges,
Madame avait soin de ses langes ;
Monsieur survint quand il grandit.
L’enfant était vif, mais gentil.
Monsieur l’abbé, pour qui l’étude
Devait distraire le bambin,
Parlait de tout d’un ton badin,
Fuyait toute morale rude
Et le tançait sans insister
En flânant au Jardin d’Eté.

IV

Quand des orages de jeunesse


Pour Onéguine vint le temps,
Troubles espoirs, tendres tristesses,
Monsieur fut chassé promptement.
Mon Onéguine est libre, il vole :
Coiffé à la dernière école,
Vêtu comme un dandy, enfin
Il voit le monde, il en a faim.
C’est un français irréprochable
Qu’il employait dans tous les cas,
Dansait fort bien la mazurka
Et s’inclinait d’un air affable —
Chacun l’aima en le jugeant
Aussi charmant qu’intelligent.

Nous avons tous acquis nos lettres


A la légère, à bouts fortuits ;
Il ne faut pas être grand prêtre
Chez nous pour avoir l’air instruit.
Evguéni, d’après la censure
De gens sérieux, à la dent dure,
Etait savant et vétilleux.
Il avait ce talent heureux,
Dans l’entretien, avec aisance,
D’avoir pour tout un argument
Mais de se taire gravement
Pour les affaires d’importance
Et les sourires féminins
Naissaient à ses bons-mots soudains.

VI
Le latin est passé de mode :
Pour vous le dire en vérité,
En latin, quoique sans méthode,
Il déchiffrait un mot cité,
De Cicéron savait deux titres,
Mettait “vale” en fin d’épître,
Et disait, un peu de travers,
De l’Enéide deux-trois vers.
Fouiller la poudre des chroniques,
La sombre histoire du passé,
N’excitait guère sa pensée,
Mais les récits anecdotiques
De Romulus jusqu’à nos jours,
Il les gardait avec amour.

VII

Privé de la passion sublime


D’offrir aux sons ses jours de vie,
Il confondait rythmes et rimes
Quoi que chacun de nous y fît.
Il critiquait Homère, Eschyle,
Mais lisait Smith, car plus utile,
Et donnait dans l’économie,
Jugeant pourquoi il est permis
De mépriser le numéraire
A la nation peu riche en or
Qui, prospérant, bénit le sort
D’avoir la matière première.
Son père n’y comprenait rien
Et il hypothéquait ses biens.

VIII

Je ne veux pas dresser la liste


Des connaissances d’Evguéni ;
Mais ce qu’il savait en artiste,
Où il touchait le vrai génie,
Ce qui, dès son adolescence,
Lui fut joies, fêtes et souffrances,
Ce qui meublait le moindre instant
De son ennui débilitant, —
C’était ce que chantait Ovide,
La science aimable des passions,
Qui lui valut sa perdition
Dans une vie faste et languide,
Au bout du monde, en Moldavie,
Si loin de sa chère Italie.

IX

…………………………………
…………………………………
…………………………………

Comme il savait être hypocrite,


Sembler jaloux, cacher l’espoir,
Détromper pour tromper plus vite,
Porter sa croix, le regard noir,
Etre soumis, plein d’arrogance,
Prévenant dans l’indifférence,
Savait se taire avec langueur,
Faire ardemment parler son cœur,
S’épancher au fil de la plume, —
Un seul amour, un seul élan,
Comme il s’offrait avec talent,
Et ses yeux, tendres de coutume,
Savaient, pudiques et pressants,
Briller d’un pleur obéissant.

XI

Frappant, badin, l’âme innocente,


Comme il savait sembler nouveau,
Passer des flatteries plaisantes
Au désespoir juste à propos,
Saisir une émotion timide,
Vaincre des préjugés candides
Par la passion et par l’esprit,
Attendre un baiser incompris
Forcer l’aveu, l’ardeur secrète,
Surprendre un premier son du cœur,
Presser l’amour, saisir la fleur,
Gagner soudain un tête-à-tête…
Et là, tranquille, sans façon,
Ouvrir de vastes horizons !
XII

Comme il savait troubler les âmes


Des froides reines de nos bals !
Et s’il voulait vouer aux flammes
Un ennemi ou un rival,
Ce fiel qu’on le voyait répandre !
Ces pièges qu’il savait lui tendre !
Mais vous, les bienheureux maris,
Vous, vous restiez ses bons amis :
Tous le choyaient, — l’époux cynique,
Ancien disciple de Faublas,
Et le vieillard méfiant et las
Et l’autre cocu magnifique,
Content de soi et d’être né,
D’avoir sa femme et son dîner.

XIII. XIV.

…………………………………
…………………………………
…………………………………
…………………………………

XV

Parfois, il se réveille à peine,


Il trouve des petits cartons.
Quoi ? On l’invite ? Belle aubaine,
On le voudrait dans trois maisons :
Bal ou soirée d’anniversaire,
Mon chenapan, que va-t-il faire ?
Où commencer ? Nous verrons bien :
Aller partout ne coûte rien.
Mais, dans sa mise matinale,
Coiffé d’un large bolivar,
Onéguine court au boulevard
Humant la fraîcheur boréale,
Puis son Bréguet qui ne dort pas
Lui sonne l’heure du repas.

XVI
Le soir, déjà ; son traîneau glisse,
Si vite qu’il effraie les gens ;
Le givre luit sur sa pelisse
Et tremble en poussière d’argent.
Il file chez Talon; il dîne
En compagnie de Kavérine.
Il entre — un jet mousseux d’Aÿ
De la comète qui jaillit ;
Il s’offre du roast-beef qui saigne,
Des truffes, luxe de nos jours,
Et du foie gras fait à Strasbourg,
Tout ce par quoi la France règne,
Puis, couronnant le roquefort,
Un ananas de sucre et d’or.

XVII

La soif appelle encor des coupes


Pour le jus gras du faux-filet ;
Mais le Bréguet prévient les troupes :
C’est l’heure du nouveau ballet.
Apre législateur des planches,
De quelque actrice à la peau blanche
Toujours volage adorateur,
Reçu en citoyen d’honneur,
Onéguine vole au théâtre,
Où, respirant la liberté,
On applaudit deux-trois portés
Pour siffler Phèdre et Cléopâtre
Mais appeler Moïna (pourquoi ?
Pour dominer les autres voix.).

XVIII

Pays magique ! Fonvizine,


Maître en satire, âme sans peur,
Eut là sa gloire avec Kniajnine,
Tragi-comique imitateur ;
Ozérov dut l’involontaire
Tribut des larmes populaires
A la jeune Sémionova.
Là, Katénine raviva
L’âme sublime de Corneille ;
Là, Chakhovskoï tira parti
De ses caustiques comédies,
Là, Didelot fit des merveilles,
A l’ombre des coulisses, là
Où ma jeunesse s’envola.

XIX

Où êtes-vous, déesses, grâces ?


Vers vous ma voix monte, oppressée :
Qui sait si d’autres vous remplacent
Sans avoir su vous remplacer ?
Vos chœurs, les entendrai-je encore ?
Verrai-je notre Terspichore
Voler sur scène, l’âme en feu ?
Ou ne trouvant en votre lieu
Que des traits oublieux des vôtres,
Tenterai-je d’y promener
Un lorgnon désillusionné,
Spectateur de la joie des autres,
Et porterai-je mon ennui,
En repensant aux jours enfuis ?

XX

La foule attend ; les loges brillent ;


Fauteuils, parterre, tout reluit ;
Le poulailler, pressé, frétille,
Et, s’élevant, le rideau bruit.
Aérienne, étincelante,
Au seul archet obéissante,
Un chœur de nymphes l’entourant,
Se tient Istomina ; touchant
D’un pied les planches, de l’autre, elle
Dessine un cercle calculé,
Et, là, un saut, et, là, ailée
(La plume, ainsi, qu’Eole appelle),
Taille pliée et dépliée,
Battant du pied son autre pied.

XXI

Tout applaudit. Entre Onéguine,


Poussant un pied à chaque pas ;
D’un lorgnon double il examine
Les dames qu’il ne connaît pas.
Ses yeux parcourent chaque étage,
Voient tout : les mises, les visages,
Le mécontentent tant et plus ;
D’un hochement vif, il salue
Les cavaliers, tourne la tête
Vers la scène, puis jette un œil
Autour de lui dans les fauteuils
Et dit : “Tous bons pour la retraite ;
Le ballet, ça passait encor,
Mais même Didelot m’endort.”

XXII

Amours, démons, dragons factices


Vrillent encore et font des bonds ;
Les serviteurs sur les pelisses
Dorment, fourbus, près du perron ;
On tape encor des pieds, on tousse,
On râle, on hue, on siffle, on glousse ;
A l’intérieur et au dehors
Les lanternes brûlent encor ;
Les chevaux bronchent, ruent, s’empêtrent
Dans des harnais glacés sur eux,
Et les cochers autour des feux
Battent des mains, grondant leurs maîtres,
Mais Evguéni vient de sortir,
Il rentre chez lui se vêtir.

XXIII

Peindrai-je en un tableau fidèle


Le solitaire cabinet
Où, de la mode enfant modèle,
Il se dévêt et se revêt ?
Tout ce que Londres la frivole
Vend pour nos lubies les plus folles,
Et, par les flots, livre avec art
Contre du bois, contre du lard,
Ce qu’à Paris le goût avide,
Joignant plaisir et rendement,
Invente pour l’amusement,
Le luxe et la mode languide,
Tout décorait le cabinet
D’un philosophe aux dents de lait.
XXIV

La chibouque à cheminée d’ambre,


Sur le bureau les bronzes fins,
Le cristal vert baignant la chambre
Du raffinement d’un parfum.
Limes d’acier, peignes d’écaille,
Ciseaux droits, courbes, toutes tailles,
Brosses de genres différents
Tant pour les ongles que les dents.
Rousseau (c’est une parenthèse)
Pestait que Grimm, son grave ami,
Se fît les ongles devant lui,
Déclamateur aux mots de braise.
L’homme des droits, des libertés,
Je crois, se trompe à trop pester.

XXV

L’homme peut vivre dans l’étude


Et se vouloir de jolies mains :
Notre despote est l’habitude,
Pourquoi lutter contre l’humain ?
Second Tchadaïev, Onéguine,
Craignant les langues vipérines,
Etait un homme tâtillon,
Et, comme nous disons, un “lion”.
Il consacrait au moins trois heures
A se parer face au miroir
Et ressortait de son boudoir
Comme Vénus qui, pour un leurre,
Se vêt en homme et va risquer
Son cœur divin au bal masqué.

XXVI

Du dernier goût de la toilette


Faisant l’objet de mon roman,
Pour que l’image soit complète,
Je dois peindre ses vêtements.
La chose est, certes, téméraire,
Mais l’entreprendre est mon affaire,
Or, pantalon, frac et gilet,
Ces mots, ils sentent le français,
Et je ressens déjà la gêne
A voir mes juges m’accabler :
Mon pauvre style est bariolé
De trop de termes allogènes
Du Dictionnaire, mes amis,
Qu’édicte notre Académie.

XXVII

A d’autres soins je nous consacre :


Courir au bal est notre lot,
Où, attrapant au vol un fiacre,
Evguéni file au grand galop.
Devant les rangs d’immeubles ternes,
Des traîneaux aux doubles lanternes,
Glissant par les rues en sommeil,
Y versent des reflets vermeils
Irisant d’arcs-en-ciel la neige ;
Semé de vasques enflammées,
Luit un palais illuminé ;
Des ombres passent en manège
Sur les carreaux d’un seul tenant,
Dames, messieurs s’entretenant.

XXVIII

Notre héros accourt ; le suisse


Le voit grimper, avec quel feu,
Les escaliers de marbre, il lisse
Puis ébouriffe ses cheveux
Et entre. Salle frénétique ;
L’orchestre est sourd de sa musique ;
La foule est à la mazurka ;
Partout la presse et le fracas ;
Des bottes de chevaliers-gardes
Tonnent tout près de doux petons
Qui volent, fusent, font des bonds
En enflammant qui les regarde
Et les violons criards et fous
Noient les chuchotements jaloux.

XXIX
Aux jours de mes désirs, des fêtes,
J’allais, béat, de bal en bal ;
C’est un beau lieu pour les conquêtes,
Pour les aveux, c’est l’idéal.
Mais vous, maris, nobles jocrisses,
Je vous propose mes services ;
Suivez le sens de mon discours :
Ma mise en garde vaut toujours.
Et vous, mamans, gardez vos filles
Dans le péril du cotillon —
Tenez bien droit votre lorgnon,
Sinon… Malheur dans les familles !
Croyez que, si je vous le dis,
Je ne suis plus de la partie.

XXX

Hélas, à mille réjouissances,


Ma vie, je l’ai gâchée pas mal !
Mais quoique la morale en pense,
Non, j’aimerais toujours les bals !
J’aime le feu de la jeunesse,
L’éclat, la frénésie, la presse,
Des dames les atours pensés ;
Et leurs petits petons… Tentez
Pourtant de découvrir sur terre
Trois belles paires de beaux pieds…
Longtemps je n’ai pu oublier,
Moi, deux petons… Froid, solitaire,
Le cœur me ronge, et, jour et nuit,
Mon songe brûle et me poursuit.

XXXI

Quand, où, en quelle solitude,


Folie, oublieras-tu jamais ?
Petons, petons, mon hébétude !
Où foulez-vous les fleurs de mai ?
Bercées de voluptés solaires,
Vos traces fines et légères
N’ont pas marqué nos mondes froids :
Vous aimiez ces tapis de rois
Dont la caresse est somptueuse.
Et moi, pour vous, j’ai oublié
Ma soif de gloire et de lauriers,
L’exil et ma patrie brumeuse.
Nos jeunes joies ont disparu —
Tels, dans les champs, vos pas menus.

XXXII

Oui, seins de Diane et joues de Flore


Ont un grand charme, on le conçoit ;
Mais les petons de Terpsichore
Me charment plus, Dieu sait pourquoi.
Aux yeux ardents ils prophétisent
Des récompenses qu’on méprise
Et, convenus, savent saisir
Le libre essaim de mes désirs.
Je les aime, pensive Elvine,
Sous la nappe, au cours d’un dîner,
L’hiver, devant la cheminée,
Ou au printemps, sur l’herbe fine,
Sur le parquet laqué des bals,
Devant la mer aux rocs fatals.

XXXIII

Je vois la mer avant l’orage ;


Que j’enviais ces flots altiers
Se succédant, rouleaux sauvages,
Pour se fondre, aimants, à ses pieds.
Que je voulais, dans quelle fièvre,
Toucher ces pieds du bout des lèvres !
Jamais aux jours les plus brûlants
Du grand brasier de mes élans
Je n’ai, avec tant de souffrance,
Voulu étreindre une phrynée,
Prendre ses lèvres effrénées,
Ses seins gonflés de jouissance ;
Jamais ne m’a rongé le sang
Un trouble si bouleversant !

XXXIV

Un autre instant je me rappelle —


Un songe à me saisir soudain !
Je la soutiens qui monte en selle :
Son doux peton est dans ma main.
Et, de nouveau, un flot d’images,
Et, de nouveau, le cœur en rage,
Les rêves rôdent sans repos,
L’amour, le manque, de nouveau !…
Mais que ma babillarde lyre
Oublie ces cœurs trop orgueilleux ;
Ils ne méritent ni le feu
Ni les poèmes qu’ils inspirent :
Les mots de ces charmeuses sont
Perfides… comme leurs petons.

XXXV

Et Evguéni ? — Paupières lourdes,


Il rentre au lit au point du jour
Quand Pétersbourg, grouillante et sourde,
Est réveillée par le tambour.
Le porteur d’eau reprend ses courses,
Le cocher traîne vers la Bourse,
La Finnoise livre son lait
Sur un tapis de neige frais,
Bruits du matin, plaisants, tranquilles —
Les volets s’ouvrent ; la fumée
S’élève, bleue, des cheminées ;
Le boulanger, saxon habile,
S’active en bonnet de coton
Au vasistas de sa maison.

XXXVI

Lassé des bals et des vacarmes


Et transformant la nuit en jour,
Il dort dans l’ombre aux mille charmes,
L’enfant du faste et des amours.
Passé midi, il se réveille,
Et puis sa vie reprend, pareille,
Et monotone et bigarrée,
Bruyante sans désemparer.
Mais vivait-il, mon Onéguine,
Heureux — lui, libre, en pleine fleur,
Toujours brillant, toujours vainqueur,
Dans les jouissances libertines ?
Etait-ce en vain que l’imprudent
Jouait et restait bien portant ?
XXXVII

Non ; tôt, le froid gagna son âme ;


Le bruit du monde le lassa ;
Très vite, courtiser les dames,
Ce fut un jeu qu’il délaissa.
Les trahisons le fatiguèrent,
Les amis-frères l’ennuyèrent,
Car, certes, pouvait-il toujours
Gober son foie gras de Strasbourg
Et son beefsteak sur du Laffitte
En pétillant de mots d’esprit
Quand la migraine l’avait pris ?
Et, quoiqu’il s’enflammât très vite,
Un beau matin, il n’aima plus
Le plomb, le sabre et les chahuts.

XXXVIII

La maladie dont les mystères


Laissent pantois les gens de l’art,
Nommée le spleen en Angleterre,
Et, chez nous-autres, le cafard,
Le prit dans l’ombre de son aile.
Se brûler, certes, la cervelle,
Il n’en éprouva point l’envie,
Mais fut plus froid devant la vie.
Tel Childe-Harold, distrait et sombre,
Il paraissait dans les salons ;
Les commérages, le boston,
Les yeux doux, les soupirs dans l’ombre,
Plus rien ne pouvait l’émouvoir,
Il regardait sans plus rien voir.

XXXIX. XL. XLI.

…………………………………….
……………………………………
…………………………………….

XLII

Maîtresses des aréopages !


C’est vous qu’il délaissa d’abord ;
C’est vrai que nous vivons un âge
Où le grand style est un peu mort.
Malgré le fait que telle dame
Parle de Say ou de Bentham,
Les entretiens de ses consœurs
Sont effroyables de candeur.
Et elles semblent si parfaites,
Avoir de si profonds cerveaux,
Des cœurs si nobles, si dévôts,
Etre si froides, si secrètes,
Qu’à leur vue seule, les messieurs
Sentent le spleen noyer leurs yeux.

XLIII

Et vous, beautés de la jeunesse,


Qu’emportent, tard, au point du jour,
Des cavalcades d’allégresse
Sur la chaussée de Pétersbourg,
Il vous laissa, mon Onéguine.
Las des tempêtes libertines,
Il s’enferma chez lui, bâillant ;
Il prit la plume en essayant
D’écrire et se sentit malade
A l’idée d’un effort suivi.
Rien ne venant de ses envies,
Il ne fut pas des camarades,
Des cercles dont je ne dis rien
Du fait que je leur appartiens.

XLIV

Et, de nouveau, son âme oisive


Livrée au vide, jour et nuit,
Il prit pour tâche impérative
D’ingurgiter l’esprit d’autrui.
Chargeant de livres l’étagère,
Il lut, il lut — mais, rien à faire,
Folie, mensonge, ennui profond,
Pas de conscience ou de raison,
Partout des masques, rien pour vivre —
L’ancien est décidément vieux
Et le nouveau ne vaut pas mieux ;
Bref, foin des femmes, foin des livres,
Et la poussière des recueils
S’enlisa sous un dais de deuil.

XLV

Mutin au joug des lois mondaines,


Las, comme lui, d’un monde vain,
Je le connus, mon phénomène.
J’aimais ses traits, sérieux et fins,
L’âme rêveuse malgré elle,
L’étrangeté toujours nouvelle,
L’acier glacé de son esprit ;
Il était sombre, moi — aigri.
Les jeux de nos passions les pires
Rongeaient nos vies à tous les deux ;
Notre âme avait perdu son feu,
Tous deux étions guettés par l’ire
Du Sort aveugle et des humains
Au début de notre chemin.

XLVI

Qui vit et pense est incapable


De voir les gens sans mépriser ;
Qui sent se sent toujours coupable
Devant le spectre du passé.
Il perd l’enchantement du songe,
Il erre, le remords le ronge,
Ou le serpent du souvenir.
Mais converser est un plaisir
Avec ce genre de musique.
D’abord, la langue d’Evguéni
Me dérangeait ; puis je finis
Par m’habituer au ton caustique,
A ses bons mots mêlés de fiel,
Aux rages froides de son sel.

XLVII

Souvent, l’été, aux heures claires


Et cristallines de la nuit,
Quand la Néva aux flots de verre
Miroite d’or, de nacre et luit
Et ne reflète pas la lune,
Songeant aux jeunes infortunes,
Songeant à nos amours gâchées,
Frivoles, à nouveau touchés,
Nous inspirions à gorge ouverte
L’ivresse de ces heures d’or !
Tel le forçat fourbu s’endort,
Porté dans une forêt verte,
Nos rêves nous portaient, suivis,
Aux sources même de nos vies.

XLVIII

Grevé de nostalgies secrètes


En s’appuyant sur le granit
Dans une pose de poète,
Songeait, pensif, mon Evguéni.
Partout, la paix ; lointaines, frêles,
Se répondaient les sentinelles ;
Un équipage, à l’occasion,
Fendait l’écho rue du Million ;
Seul un canot claquait ses rames
Sur le miroir dormant de l’eau ;
Des chants du peuple aux fiers échos,
Montaient et nous parlaient à l’âme…
Mais, dans nos jeux, chantons plutôt
Les octaves de Torquato !

XLIX

O vagues de l’Adriatique,
Brenta, il faut que je vous voie ;
Qu’un renouveau d’élan lyrique
M’offre votre divine voix !
Elle est sacrée pour Melpomène,
La fière lyre byronienne
La rend si proche, nous relie !
Dans l’or des nuits de l’Italie,
Près d’une belle de Venise,
Silence ou volubilité,
J’irai, sur les canaux porté,
Libre, ivre du parfum des brises,
Avec pour langue de mes jours
Celle de Laure et de l’amour.
L

La liberté me viendra-t-elle ?
C’est l’heure ! — Je l’invoque au vent ;
Passe un navire, je l’appelle,
Je suis la rive et vais rêvant.
Quand, par les vagues, les tempêtes,
Le libre élan des flots en fête,
Lancerai-je mon libre envol ?
Quand quitterai-je un triste sol,
Un continent qui m’est hostile
Pour le désert d’un sud lointain,
Et, là, sous mon ciel africain,
Pleurer une Russie servile
Où j’ai souffert, où j’ai aimé,
Là où mon cœur reste inhumé ?

LI

Evguéni espérait me suivre


Pour visiter mille contrées,
Mais le destin tenait son livre :
Il nous fallut nous séparer.
C’est alors qu’il perdit son père.
Autour de lui s’agglutinèrent
Des régiments de créanciers,
Criards, rapaces, tracassiers.
Lui, détestant toute querelle,
Content du sort qu’il voyait sien,
Leur offrit tout, n’ayant plus rien,
Et n’y vit pas perte cruelle,
Ou prévoyant déjà, qui sait ?
De son vieil oncle un prompt décès.

LII

Or un rapport vint du domaine :


L’oncle, écrivait son régisseur,
Souhaitait, sentant sa mort prochaine,
Serrer l’enfant contre son cœur.
Empreint du deuil de la missive,
Notre Evguéni, d’une âme vive,
Partit en poste, au grand galop,
Bâillant déjà d’avoir pour lot
Au nom d’un espoir d’héritage
Ennui, soupirs et bâillements
(C’est le début de mon roman),
Mais, accourant dans le village,
Il vit son oncle déjà mort,
La terre ouverte pour son corps.

LIII

La maison regorgeait de monde :


Hommage au mort, à tout moment,
Amis ou non faisaient la ronde
Des amateurs d’enterrements.
Le mort, dès lors, fut mis en terre.
Les popes, les propriétaires
Mangèrent, burent, fiers d’avoir,
En repartant, fait leur devoir.
Onéguine est maître de ferme :
Ruisseaux, forêts, haras, prairies ;
Lui, le mutin, n’ayant appris
Qu’à dépenser, qu’à vivre à terme,
Jouissait d’avoir changé de voie,
Même ainsi, pour n’importe quoi.

LIV

Deux jours, les plaines solitaires


Eveillèrent son intérêt,
Le doux murmure des rivières
Ou l’ombre fraîche des forêts.
Trois jours, et bois, prairies, collines
N’occupaient plus mon Onéguine ;
Ensuite, il s’endormait devant ;
Puis il comprit lucidement
Que l’ennui est partout le même,
Le spleen lui pèserait toujours,
Même sans vie à Pétersbourg,
Sans bals, sans cartes, sans poèmes —
Comme votre ombre, cet ennui,
Comme une épouse, il vous poursuit.

LV

Je suis né pour la vie tranquille,


Pour le silence campagnard ;
La lyre est plus libre hors des villes,
Plus vifs sont les songes de l’art.
Je m’offre à des loisirs candides,
Je longe un lac aux berges vides,
J’ai pris le far-niente pour loi.
Chaque matin s’ouvre avec moi
Pour l’âme libre et la mollesse :
Je lis très peu, je dors longtemps,
J’oublie la gloire d’un instant.
Ainsi, aux jours de ma jeunesse,
Dans l’ombre et dans l’oisiveté,
C’est de la joie que j’ai goûté.

LVI

Amour, campagne, fleurs, paresse,


Prairies ! Mon âme est toute à vous.
Je note avec quelque allégresse
Ces divergences dans nos goûts
Afin que tel lecteur caustique,
Tel éditeur anecdotique
De calomnies alambiquées,
Nous comparant pour critiquer,
Ne se réjouisse et ne répète
Qu’en Onéguine, je n’ai fait
Rien d’autre qu’un autoportrait,
Comme Byron, l’orgueil poète —
A croire qu’on n’a plus le droit
De rien écrire que sur soi.

LVII

Remarquons-le : tous les poètes


Succombent à l’amour rêveur.
Parfois, quelques beautés secrètes
Peuplaient mes rêves, et mon cœur
Les berce au secret de ses songes ;
La muse, ensuite, les prolonge.
Ainsi chantais-je, bien ou mal,
La Tcherkesse, mon idéal,
Et les captives du Salghire.
Or, mes amis, à l’occasion,
J’entends vos interrogations :
“Pour qui soupire donc ta lyre ?
A qui, parmi vingt cœurs pressants,
Consacres-tu tes fiers accents ?

LVIII

Quel ange a remué tes rimes,


Récompensant d’un doux baiser
Ton chant et tes pensées sublimes ?
Qui donc as-tu divinisé ?”
Amis, personne, je vous jure !
L’amour qui damne et qui torture,
Je l’ai senti sans grande joie.
Heureux celui dont les émois
Suivaient les fièvres du poème ;
Nouveau Pétrarque, à délirer
Il dédoubla son feu sacré,
Gagna la gloire par là-même
Et s’allégea de ses tourments ;
J’étais muet, moi, en aimant.

LIX

L’amour s’en va, la muse arrive,


L’esprit retrouve sa clarté.
Libre, je sens l’alliance active
Des sons, des sens et des idées.
J’écris, l’angoisse m’abandonne ;
Rêvant, la plume ne griffonne
Auprès d’un vers laissé en plan
Ni profils ni petons troublants ;
La cendre est grise, nulle braise ;
Je reste triste, mais les yeux
Sont secs ; je sens de mieux en mieux
Qu’en l’âme l’ouragan s’apaise :
Allez, j’entame sur le champ
Une œuvre dans les vingt-cinq chants.

LX

Le plan, la forme se proposent,


Je cherche un nom pour mon héros.
Mais mon roman fait une pause
Car mon premier chapitre est clos ;
Je l’ai relu d’un œil sévère :
On y dit tout et son contraire,
Pourquoi devrais-je corriger ?
C’est au censeur de s’en charger.
Aux journalistes en pâture
J’offre ce fruit de mes efforts :
Va, gagne les nordiques bords
O ma nouvelle créature,
Que je moissonne mes succès :
Cris, racontars, mauvais procès !
CHAPITRE DEUXIEME

O rus !
Horace.
O Russes !…

L’ennui traquait notre Onéguine


Dans un village délicieux
Où l’homme simple, j’imagine,
Aurait cent fois béni les cieux.
Le manoir, seul, sur une butte,
Préservé des bourrasques brutes,
Dominait un cours d’eau. Plus loin,
Prairies et champs dorés, le soin
Des hommes, bigarraient les terres ;
On distinguait quelques hameaux ;
Erraient, paisibles, des troupeaux
Et des ombrages solitaires
Menaient au parc ensauvagé,
Où la dryade aimait songer.

II

Du vieux château l’architecture


Touchait à celle d’un château ;
Solide et ferme en sa structure,
Tels nos ancêtres sans défaut.
La faïence en couleur du poêle,
Le pou-de-soie au mur des salles,
Les murs d’une infinie hauteur
Les portraits de nos empereurs, —
Traces de mœurs aujourd’hui vieilles,
Vieilles pourquoi, allez savoir,
Mais notre ami passait sans voir
Et sa froideur restait pareille
Car il bâillait tout aussi bien
Dans le moderne et dans l’ancien.

III

Couchant là où, l’injure en bouche,


Son oncle, ermite du hameau,
Mit quarante ans à tuer des mouches,
Et regarder par les carreaux,
Une vie simple, sans histoire :
Parquet de chêne, deux armoires,
Bureau sans trace d’encrier.
Dans une armoire, un vieux cahier
Titré “Dépenses et recettes”,
Dans l’autre, des liqueurs-maison,
Du cidre doux dans trois cruchons
Et l’almanach mille huit cent-sept,
Son oncle, pris par ses soucis,
N’avait qu’un livre : celui-ci.

IV

Seul au milieu de ses domaines,


Notre Evguéni, pour tuer le temps,
Imagina prendre la peine
De bousculer l’ordre d’antan.
Dans sa pensée philosophique,
Il remplaça le joug antique
De la corvée par un impôt ;
Le serf trouva cela très beau.
Mais un voisin à patrimoine
Fut, dans sa barbe, très fâché,
Pressentant là un grand danger.
Un autre eut un sourire idoine,
Et tous jugèrent l’animal
Comme un nuisible original.

Les gens voulurent le connaître ;


Mais comme alors, par les communs,
Il s’arrangeait pour disparaître
Sur Zaporogue, son poulain,
Sitôt qu’au loin, dans le virage,
Tintaient leurs dignes équipages,
Les gens, vexés du procédé,
Cessèrent de le fréquenter.
“Notre voisin ? Un rustre infâme,
Un franc-maçon qui boit du vin
Au verre, et rouge — un jacobin ;
Jamais un baisemain aux dames,
“Oui”, “non”, il parle impoliment… ”
Tel fut, en bref, le jugement.

VI

Or un nouveau propriétaire
Vint s’installer alors tout près,
Qu’un jugement aussi sévère
Semblait soumettre au même arrêt :
Vladimir Lenski, un poète,
Fleur de Göttingue, cœur et tête,
Beau, jeune et fort, empli d’ardeur,
De Kant brûlant admirateur,
Des brumes bleues de l’Allemagne
Portait les fruits de l’instruction —
Des rêves de libération,
Une âme d’aigle des montagnes,
Un discours vif et ampoulé,
De longs cheveux noirs et bouclés.

VII

La perversion glacée du monde


Laissait son âme à sa candeur ;
L’enfant, l’ami, la douce blonde,
Tout réchauffait son jeune cœur,
Un cœur naïf, touchant et ivre,
Que l’espérance faisait vivre ;
L’éclat, le bruit des jours nouveaux
Appelaient son jeune cerveau ;
De vagues rêves de lumière
Lavaient les doutes qu’il portait ;
Le but de notre vie était
Pour lui un fascinant mystère
Qu’il méditait, ardent, sérieux,
Y pressentant du merveilleux.
VIII

Sa foi voulait qu’une âme existe,


Destinée à s’unir à lui,
Et qu’elle attend, languide et triste,
Dans son exil du fond des nuits ;
Que les amis se feront pendre
Si son honneur est à défendre,
Que leur main ne tremblera pas
Pour jeter le mensonge à bas ;
Que le destin élit des êtres,
Frères divins en amitié,
Dont la famille en son entier,
Signe présent d’un monde à naître,
Nous illuminera un jour
Dans la concorde et dans l’amour.

IX

La nostalgie, l’ire civique,


L’amour du bien pur et puissant,
La gloire aux affres magnifiques
Tout agitait son jeune sang.
Il voyageait avec sa lyre ;
Les bords du Rhin devaient l’élire,
Le feu de Gœthe et de Schiller
Brûlait depuis dans tous ses vers.
Heureux, il sut chanter ses rimes
Dans la sublime ardeur de l’art,
En cultivant, digne et sans fard,
Des émotions toujours sublimes,
L’élan des rêves virginaux
Un charme simple, grave et beau.

Chantant l’amour, le cœur en flammes,


Il exhalait un simple chant,
Comme une vierge, un songe d’âme,
Rêve d’enfant, lune d’argent,
Déesse blanche des mystères
D’un ciel serein et solitaire.
Il chantait l’ombre et le chagrin,
Le vague, les brumeux lointains
Et puis les roses romantiques ;
Il chantait ces lointains pays
Où le silence avait nourri
Ses larmes vives, angéliques, —
La fleur fânée de son printemps,
Tout juste âgé de dix-huit ans.

XI

Dans un désert où Onéguine


Pouvait seul apprécier ses dons,
Des maîtres des maisons voisines
Il n’aimait guère les façons.
Il fuyait leurs tablées bruyantes.
Leur entretien aux voix tonnantes
Sur les moissons et sur le vin,
Les chiens de chasse et les cousins,
Ne brillait certes point par l’âme,
L’intelligence, l’ironie,
Le chœur des muses réunies
Ou par la poétique flamme,
Mais l’entretien de leurs moitiés
Faisait encor bien plus pitié.

XII

Lenski, bel homme à héritage,


Etait la crème des partis ;
C’est la coutume des villages :
Toutes les filles sont sorties
Pour le voisin à moitié-russe ;
Qu’il entre, on lance avec astuce,
Par pur hasard, un long débat
Sur les ennuis du célibat ;
On prie le cher voisin à table,
Dounia le sert timidement ;
“Vas-y !”, chuchote la maman ;
Suit la guitare inévitable
Et la petite piaille alors :
Viens partager mes chambres d’or…

XIII

Lenski, d’une âme peu encline


Au joug permanent d’Hyménée,
Rêvait de connaître Onéguine
Qui paraissait le fasciner.
Les deux hommes se rencontrèrent.
Poème et prose, vague et pierre,
Glace et brasier diffèraient moins.
Au début, ils se sentaient loin
Et leurs rencontres étaient fades ;
Puis ils se plurent ; tous les jours,
Ils s’invitèrent faire un tour
Et ils devinrent camarades.
Ainsi vous vient (j’en fais autant)
Une amitié pour tuer le temps.

XIV

Notre amitié est bien plus vile ;


Nos préjugés sont surmontés :
L’autre est pour nous ombre stérile,
Nous sommes seuls à exister,
Napoléons en perspective.
Pour nous, si les bipèdes vivent,
Ils sont, au mieux, des instruments.
Nous haïssons le sentiment.
Evguéni n’était pas le pire :
Il voyait, certes, les humains,
Et les traitait avec dédain
Mais (sans jamais vouloir le dire),
Parfois, il distinguait un cœur
Et l’appréciait à sa valeur.

XV

Il souriait de son poète ;


Ses grands discours emplis de feu,
Ses idées pas encore faites,
La flamme ardente dans ses yeux,
C’était sa cure de jouvence.
Il enfouissait sous le silence
De quoi le désillusionner
Et se disait : pourquoi gêner
La joie fugace qui l’inonde ?
Le temps viendra, même sans moi ;
Qu’il rêve heureux, qu’il brûle et croie
Vivre la perfection du monde, —
Jeune folie d’un jeune sang,
Excusons cet adolescent.

XVI

Tout nourrissait leur sens critique,


Ils débattaient de lien en lien :
Les contrats des tribus antiques,
S’instruire a-t-il été un bien,
Les préjugés des millénaires,
Ou l’outre-tombe et ses mystères,
La prédestination, la vie,
Ils confrontaient tous leurs avis.
Lenski, dans son ardeur divine,
Lisait, peut-être un peu trop fort,
Des bouts de poésies du nord,
Et, conciliant, notre Onéguine,
Qui ne comprenait pas vraiment,
Les écoutait très doctement.

XVII

Pourtant, l’esprit de mes ermites


Roulait surtout sur les passions.
Evguéni, qui s’en tenait quitte,
En parlait non sans affection,
Dans un regret involontaire.
Heureux celui qui les fit taire,
Laissant leurs vagues s’agiter.
Bien plus qui sut les éviter,
Calmant l’amour par la distance,
Par les ragots la haine, qui,
Laissant sa femme et son ami,
Dormit sans affres, qui, en transe,
Ne risqua pas, cornant le deux,
L’argent d’une floppée d’aïeux.

XVIII

Quand nous rentrons sous la bannière


D’une sage tranquillité,
Quand des passions la flamme amère
S’éteint, nous pouvons plaisanter
De leurs élans, de leurs errances,
De leurs brusques réminiscences,
Et, assagis, le cœur plus froid,
Nous aimons écouter parfois
Un autre en proie aux mêmes rages :
Il nous chatouille un peu le sang ;
Ainsi voit-on un vétéran
Abandonné dans son village,
L’oreille avide et aux aguets
Pour les récits d’un freluquet.

XIX

Mais, feu et flamme, la jeunesse


Ne peut jamais dissimuler.
Haine ou amour, joie ou tristesse,
Elle a besoin de vous parler.
Vétéran de mille tempêtes,
Evguéni offrait au poète
La joie de lui ouvrir son cœur
Dans la confiance et la candeur.
Il dénudait toute son âme,
Et le faisait avec amour.
Evguéni sut en peu de jours
La jeune histoire de sa flamme,
Récit terrible et palpitant —
Connu, pour nous, depuis longtemps.

XX

Ah, il aimait comme personne


N’aimera plus ; comme aime encore,
Quand il s’enflamme et déraisonne,
Le poète dont c’est le sort.
Toujours, partout, le même rêve,
Un seul désir, toujours, sans trêve,
Partout, sans trêve, un seul chagrin.
Ni son exil des bords du Rhin,
Ni l’œuvre à faire du poète,
Ni les années à voyager,
Ni les beautés de l’étranger,
Ni les lectures, ni les fêtes,
Rien n’avait pu le refroidir,
Son cœur si vif à ressentir.

XXI
D’Olga, dès son adolescence,
L’âme encor vierge de souffrir,
Il avait vu en innocence
Les jeux d’enfant et les plaisirs ;
Sous les frondaisons protectrices,
Il partageait tous ses délices,
Et leurs parents, voisins amis,
Avaient voulu les voir unis.
Dans l’ombre d’une paix agreste,
Vibrant d’un charme pur et franc,
Elle, adorée par ses parents,
Croissait comme un muguet modeste,
Caché dans un gazon profond
De l’éphémère et du frelon.

XXII

Elle avait offert au poète


Le songe de ses jeunes joies ;
Sa lyre, pour sa blonde tête,
Avait d’abord forgé sa voix.
Adieu, les rires et les rondes !
Il aima les forêts profondes,
La solitude où, sans un bruit,
La lune avec les astres luit,
La lune, lampe et blanche et pure,
Qui bénissait d’un vague espoir
Nos promenades dans le noir,
Nos larmes, baumes des blessures,
Et nous sert, nous, à remplacer
Les lanternes de nos chaussées.

XXIII

Toujours modeste, toujours sage,


Gaie comme est gai le point du jour,
Comme un poète, cœur volage,
Tendre comme un baiser d’amour ;
Des yeux bleu ciel, des boucles blondes,
Tout en Olga, — ses joues bien rondes,
Sa voix, ses moindres mouvements,
Vous... Mais n’importe quel roman
Nous en présente la peinture,
Peinture qui, jadis, m’a plu,
Mais dont le charme n’agit plus
Et qui m’ennuie outre mesure.
Permettez-moi de me tourner
Vers Tatiana, sa sœur aînée.

XXIV

Oui, Tatiana... Les tendres pages


De nos romans n’ont jamais vu
Nommer ainsi un personnage ;
Bien, que cela soit un début.
C’est un prénom plaisant, il sonne —
Mais, quoi, jamais il n’abandonne
Le souvenir des temps anciens
Ou des servantes. On voit bien,
Le goût, chez nous, n’est que misère
Jusqu’aux prénoms qu’on nous choisit
(Sans parler de la poésie).
Sommes-nous fait pour les Lumières ?
Que nous ont-elles rapporté ?
Un don nouveau pour minauder.

XXV

Donc, Tatiana... Ce nom, je l’ose.


Ni par le charme de sa sœur,
Ni sa fraîcheur au teint de rose
Elle n’aurait séduit les cœurs.
Sauvage, sombre, silencieuse,
Biche des bois toujours anxieuse,
Elle avait l’air parmi les siens
Venue d’ailleurs, surgie de rien.
Inapte à plaire, à sourire, elle
Ne calinait pas ses parents,
Enfant, avec d’autres enfants,
Ne jouait pas à la marelle
Mais restait seule à la croisée,
Toute absorbée dans ses pensées.

XXVI

La songerie, sa confidente
Depuis, ou presque, le berceau,
Dans ces campagnes somnolentes
Ornait ses veilles, son repos.
Ses doigts fluets de jeune fille
N’avaient jamais connu l’aiguille,
Ourlé d’aucune broderie
Les draps, les robes, les soieries.
Déjà avide de puissance,
L’enfant qui joue à la poupée
Apprend sans trop s’en occuper
Nos règles d’or, les bienséances,
Et reproduit très gravement
Les réflexions de sa maman.

XXVII

Mais Tatiana, même à cet âge,


Vit ses poupées sans intérêt ;
Sur ses parents, sur le village
Ne leur confia aucun secret.
Les jeux espiègles, les caprices
La faisaient fuir ; mais sa nourrice,
Contant, l’hiver, au noir des nuits,
Faisait frémir son cœur séduit.
Et quand, afin qu’Olga s’amuse,
On rassemblait dans la prairie
Ses camarades, ses amies,
Elle évitait leur joie confuse, —
Leurs rires, leurs frivoles jeux
Lui semblaient fades, ennuyeux.

XXVIII

Elle aimait devancer l’aurore


Sur le balcon et voir les cieux
Pâlis, quand vibre et s’évapore
Le chœur des astres merveilleux —
Loin, au Levant, un coin s’irise,
De l’horizon vient une brise,
Le jour s’avance lentement.
L’hiver, lorsque la nuit s’étend
Plus longuement sur l’hémisphère,
Lorsque la lune est embrumée
Et qu’un silence inanimé
Semble engourdir toute lumière,
Seule éveillée dans le logis,
Elle lisait à la bougie.
XXIX

Elle avait lu de très bonne heure,


Tous les romans sentimentaux ;
Elle vivait l’amour, les leurres
De Richardson et de Rousseau.
Son père, image du brave homme,
Attardé dans son siècle, en somme,
Ne lisait évidemment rien
Mais n’en pensait ni mal ni bien ;
Tenant cela pour des vétilles,
Il n’avait guère d’intérêt
A voir le livre qu’en secret
Gardait sous l’oreiller sa fille.
Mais sa mère avait, voyez-vous,
Pour Richardson, un amour fou.

XXX

Sa mère, c’était sans le lire


Qu’elle vivait de Richardson ;
Non que Lovelace ait su séduire
Son âme plus que Grandison ;
Non, jadis, la princesse Aline,
La Moscovite, sa cousine,
L’avait chanté sans se lasser.
Sa mère, alors, était fiancée,
Contrainte d’épouser son père,
Mais rêvait d’un autre mari
Qui par le cœur et par l’esprit
Hélas, savait bien plus lui plaire —
Un Grandison plein d’entregent,
Sergent aux Gardes, vif-argent.

XXXI

A son instar s’habillait-elle


Tant à la mode qu’avec goût ;
Pourtant, malgré ses pleurs, la belle
Se vit offerte à son époux.
Et lui, pour couper court au drame,
Jugea bon d’emmener sa femme,
Sans trop attendre, au sein des champs,
Où, entre Dieu sait quelles gens,
Elle hurla, se crut démente,
Divorça presque à la saison
Puis s’occupa de la maison,
S’habitua et fut contente.
Car l’habitude est du Seigneur,
Un substitut pour le bonheur.

XXXII

L’habitude adoucit des larmes


Que rien ne pouvait contenir ;
Et bientôt, par un nouveau charme,
Elle put même s’épanouir.
Elle inventa une recette
Pour diriger à la baguette,
Sans résistance, son mari,
Et, là, ses pleurs furent taris.
Veillant aux travaux de la terre,
Elle salait les champignons,
Tenait l’argent, rasait les fronts,
Battait les bonnes sans manières,
Allait aux bains le samedi —
Et tout, bien sûr, sans contredit.

XXXIII

Jadis des poésies touchantes,


Notées au sang, faisaient sa vie ;
Elle parlait à voix chantante,
Nommait “Pauline” Prascovie,
Se corsetait jusqu’au malaise,
Disait le N à la française
En le prononçant par le nez.
Tout fut bientôt abandonné :
Corset, albums, princesse Aline,
Vers larmoyants, petits couplets,
Tout s’effaça ; elle appelait
Akoulka l’ancienne Céline
Et ne portait que du coton,
Coiffe et peignoir de molleton.

XXXIV
Mais le mari aimait sa femme,
Suivait, sans trop chercher à voir,
Se fiait à elle au fond de l’âme
Et vivait lui-même en peignoir ;
Sa vie coulait, douce et petite ;
Le soir, parfois, de la visite,
Une famille de voisins,
Gens simples, jamais importuns,
Pour quelques plaisanteries fines,
Quelques cancans par-ci, par-là ;
Le temps passant, on prie Olga
De faire un thé, et puis l’on dîne,
Puis l’heure vient qui clôt les yeux —
Les invités rentrent chez eux.

XXXV

Ils gardaient dans leur vie de grâce


Les mœurs chéries des temps passés ;
A Mardi Gras, les crêpes grasses
Qu’on a plaisir à entasser ;
Aimaient les tours en balançoire,
Rondes et chants divinatoires,
Suivaient leurs deux grands jeûnes l’an ;
Tous deux, la Trinité venant,
Versaient trois pleurs sur l’angélique,
Et, comme les chrétiens le font,
Bâillaient ensemble au grand sermon ;
Buvaient du kvas, boisson rustique,
Et leurs repas étaient servis
D’après le rang. C’était leur vie.

XXXVI

Ainsi les deux époux vieillirent.


Et puis les portes du tombeau
Devant l’époux, un jour, s’ouvrirent
Et il entra dans le repos —
Une heure avant qu’on passe à table,
Pleuré par un voisin affable,
Par ses enfants et l’épousée
Sincèrement bouleversée.
C’était un brave et bon barine,
Et là où sa poussière gît,
Le passant voit ces mots inscrits :
L’humble pécheur Dmitri Larine,
Brigadier, serviteur de Dieu,
Repose ici et vit aux cieux.

XXXVII

Lenski, rendu à ses pénates,


Voulut d’abord se recueillir
Sur cette tombe simple et plate,
Offrant aux mânes son soupir.
Longtemps il se sentit très triste.
— Poor Yorick, murmura l’artiste,
Il m’a tenu sur ses genoux ;
Je jouais comme un petit fou
De sa médaille otchakovienne ;
Il avait béni notre amour,
Disait : “Vivrai-je jusqu’au jour ?...”..
Et, plein d’une réelle peine,
Lenski improvisa enfin
Un madrigal pour le défunt.

XXXVIII

Puis, dans le même cimetière,


C’est un hommage aimant qu’il fit
Aux mânes de ses père et mère...
Las ! dans les sillons de la vie,
— Impénétrable providence ! —
Les générations s’avancent,
Montent, mûrissent, sont fauchées,
Et d’autres viennent les changer.
Ainsi, notre tribu frivole,
Grandit, s’agite, joue ses jeux,
Pousse à la tombe ses aïeux.
Un temps pour tout, dit la parole,
Et nos petits-neveux, un jour,
Nous pousseront à notre tour.

XXXIX

Vivez, et soyez ivres d’elle,


Amis, de la légère vie !
Elle est néant, tout le rappelle,
Et peu de choses m’y relient.
J’ai passé l’âge des mirages,
Mais des espoirs un peu volages
Essaient parfois de m’habiter :
Je serais triste de quitter
Ce monde sans laisser de trace.
Je n’écris pas pour qu’on me loue,
Mais j’aimerais, comprenez-vous,
Chanter mon sort et ma disgrâce,
Et que mes vrais amis, les sons,
Disent au monde ma façon.

XL

Un cœur me répondra, sans doute.


Je veux, le sort les préservant,
Que le Léthé n’efface toutes
Les strophes que je vais rêvant.
Espoir flatteur : un jour, peut-être,
Quelque butor encore à naître,
Face aux lauriers de mon portrait,
Dira : “Lui ? Un poète — un vrai !”
Reçois ici ma gratitude,
Ami des muses sans fracas
Dont la mémoire gardera
Le fruit de ma fugace étude,
Toi qui diras d’un ton sérieux :
“Fouillons dans les lauriers du vieux.”

CHAPITRE TROISIÈME

“Elle était fille, elle était amoureuse… ”


Malfilâtre.

— Déjà ? Ah, j’aime ces poètes !


“J’y vais, c’est l’heure.” — On peut savoir
Quel est le nom de la retraite
Où tu t’enterres tous les soirs ?
“Chez les Larine.” — La merveille !
Et toutes ces soirées pareilles,
Tu te les gâches sans regret ?
“Evidemment.” — Attends, je sais,
Je vois ces gens comme en peinture :
Un foyer simple, de chez nous,
Hospitalier, et tout et tout —
Des régiments de confiture,
Et les potins jusqu’à la nuit,
La basse-cour, le lin, la pluie...

II

“Je n’y vois pas encore un drame.”


— Le drame, c’est l’ennui, mon vieux.”
“Votre mondanité sans âme,
Je la déteste, ah, j’aime mieux
L’humble foyer où...” — Belle églogue !
Allez, va, change d’apologue.
Eh quoi, tu pars ? tant pis, mais bon,
Dis, à propos, Lenski, peut-on,
La voir, cette divine idole,
Objet de songes et d’écrits,
De larmes, de rimailleries ?...
Présente-moi. — “Vraiment ?” — Parole.
“C’est bien.” — Quand donc ? “Viens avec moi,
Nous recevoir sera leur joie.”

III

Partons. —
Et les amis s’élancent ;
Ils entrent ; on déploie pour eux
Ce zèle non sans insistance,
L’art de l’accueil de nos aïeux.
Cérémonial des nourritures,
Soucoupes pour les confitures
Et, sur un guéridon ciré,
Une eau d’airelles bien sucrée...
................................................
.................................................
.................................................
................................................
.................................................
................................................

IV

Mais à l’allure la plus vive,


Rentrent chez eux nos deux héros.
Prêtons une oreille furtive
(Nous le pouvons) à leurs propos.
— Eh quoi, tu bâilles, Onéguine ?
“Non, rien, Lenski, c’est la routine.”
— Tu t’ennuies plus ?... “Le même ennui.
N’empêche qu’il fait déjà nuit.
Allez, Ivan, plus vite, fouette !
Comme ils sont bêtes, ces pays !
Mais Larina, sans contredit,
Elle est gentille et bien honnête.
C’est les airelles, non, j’ai peur
Que ça me donne mal au cœur.”

“Et Tatiana, laquelle était-ce ?”


— C’est l’autre, enfin, qui est entrée
Avec ce masque de tristesse
Et s’est assise à la croisée.”
“Attends, tu aimes la cadette ?”
— Pourquoi ? “Moi, si j’étais poète,
C’est l’autre que j’aurais choisie ;
Les traits d’Olga n’ont pas de vie,
Comme Van Dyck peint la Madonne —
C’est bien joli, c’est rose et blond,
C’est bête comme l’astre rond
Dans ce ciel bête et monotone.”
Lenski fut sec en répondant
Et ne desserra plus les dents.

VI

Et, cependant, chez les Larine,


Ce fut l’événement soudain
Que l’apparition d’Onéguine,
De quoi distraire les voisins.
On vit mystère sur mystère ;
Chacun y fut d’un commentaire —
Sourire en coin, bon mot corsé :
Tania avait un fiancé.
Certains avaient des assurances
Que le mariage était conclu,
D’autres que l’on n’attendait plus
Que des anneaux venus de France.
Nul n’évoquait jamais Lenski :
Lui, son mariage était acquis.

VII

Tania prenait d’abord ces fables


Avec dépit ; mais , en secret,
C’est une joie comme impalpable
Qui, malgré elle, l’entraînait.
L’idée surgit, une heure heureuse
Fleurit — elle était amoureuse.
Ainsi le germe dans le champ
S’ouvre à la flamme du printemps.
Depuis longtemps, de rêve en rêve,
Brûlant d’angoisse et de langueur,
Elle espérait nourrir son cœur ;
Depuis longtemps l’ardente sève
Montait, oppressée dans son sein ;
L’âme attendait... juste quelqu’un.

VIII

Il arriva... Ses yeux s’ouvrirent ;


Elle se chuchota : c’est lui !
Las ! ses jours sombres qui s’étirent,
Le rêve en flammes de ses nuits,
Tout vit de lui ; partout, sans cesse,
Une puissance enchanteresse
Parle de lui ; tout vient lasser :
Les mots gentils, l’œil empressé
Des siens, sinon d’une servante ;
Toute aux mélancolies du cœur,
Elle maudit des visiteurs
L’oisiveté exaspérante,
Leur arrivée inattendue,
Leur séjour plus qu’ils n’auraient dû.

IX

Avec quelle attention nouvelle


Elle dévore un doux roman ;
Dieu, quelle ivresse trouve-t-elle
A boire au philtre des tourments !
La fantaisie, sa force vive,
Donne présence aux vies fictives.
L’amant de Julie de Wolmar,
Malek-Adhel et de Linar,
Werther, errant dans ses orages,
Et l’ineffable Grandison
Qui nous endort à l’unisson,
Tout s’est fondu dans une image,
Les traits de tous sont réunis
Dans le visage d’Evguéni.

S’imaginant en héroïne
Des créateurs de ses émois,
En Julie, Clarisse ou Delphine,
Tatiana erre dans les bois,
Serrant contre son cœur un livre,
Y cherche et trouve de quoi vivre
Ses rêves, son brasier secret,
Fruit du trop-plein d’un cœur discret.
Elle soupire et prend pour elle
L’extase, la douleur d’autrui,
Se murmurant par cœur, pour lui,
La lettre où elle se révèle...
Mais Evguéni, nous le pensons,
N’avait trop rien d’un Grandison.

XI

Jadis, tout à sa noble pose,


L’auteur, d’un feu divin élu,
Montrait le héros de sa prose
Comme un modèle de vertu.
Il nous peignait l’être de flamme
Persécuté par des infâmes,
Le cœur sensible, intelligent,
L’aspect civil et avenant.
Brûlant des passions les plus pures,
Le héros, toujours exalté,
Se sacrifiait, seul, sans compter,
Puis, à la fin des aventures,
Le vice était toujours puni
Et les amants étaient unis.
XII

Mais nos esprits à nous s’embrument,


L’écrit moral est assommant,
Le vice plaît à nos coutumes
Et gagne même le roman.
La muse anglaise extravagante
A submergé l’adolescente.
Elle a pour idole aujourd’hui
Soit le Vampire au front de nuit,
Soit Jean Sbogar et ses complices,
Soit Melmoth ou le Juif Errant
Soit le Corsaire délirant.
Et Lord Byron dont le caprice
D’un romantisme morne et noir
Vêt l’égoïsme au désespoir.

XIII

Mais ne nous creusons pas la tête ;


Qui sait ? — le Ciel décidera —
Je cesserai d’être poète,
Un autre démon me prendra,
Et, renvoyant Phébus aux roses,
Je descendrai vers l’humble prose.
Lors, un roman de style vieux
Meublera mon déclin joyeux.
Non point les affres — qu’ils en eussent ! —
Des monstres pris dans leurs tourments,
Je redirai tout simplement
La vie d’une famille russe,
Les songes simples de l’amour
Et les coutumes des vieux jours.

XIV

Les mots d’un oncle ou d’un vieux père


Me reviendront je ne sais d’où,
Le vieux tilleul ou la rivière
Où les enfants ont rendez-vous ;
La jalousie, fièvre soudaine,
La douce paix après la haine,
La brouille encore, et, pour finir,
L’église où ils devront s’unir.
Je redirai la langue ardente,
Les phrases d’un désir pressant,
Que, dans le feu d’un jeune sang,
Aux pieds de ma splendide amante,
Je m’entendais lui débiter —
Mots qu’à présent j’ai bien quittés.

XV

Tania, Tania, douce rêveuse,


A présent, je pleure avec toi ;
D’une ombre tyrannique et creuse
Tu as choisi d’être la proie.
Tu te perdras, ma douce belle ;
Mais, à l’avance, tu appelles,
Saisie d’une illusion d’espoir,
Une espèce de plaisir noir,
Tu bois au poison des délices,
Tes songes te poursuivent, tu
Cherches partout des lieux perdus
Pour que vos deux amours s’unissent :
Partout, partout, en bien, en mal,
Tu vois le tentateur fatal.

XVI

L’amour, l’angoisse, la tristesse,


Soudain, la poussent à marcher ;
Soudain, ses yeux figés s’abaissent,
Elle est trop lasse pour bouger —
Les yeux brûlants, les joues vermeilles,
Le brusque bruit dans ses oreilles,
Le cœur se met à palpiter,
Le souffle est court, précipité...
La nuit descend ; la lune brille
Sur les cieux sombres et secrets ;
Dans les ténèbres des forêts
Un rossignol poursuit ses trilles,
Et Tatiana, qui ne dort pas,
A sa nounou parle tout bas.

XVII

— Nounou, viens, ouvre la fenêtre ;


Comment dormir ? Il fait si lourd...
“Tania, tu te sens mal, peut-être ?”
— Non, parlons de tes jeunes jours.
“De quoi, Tania ?... Dans mon jeune âge,
On en disait, dans les filages,
Plein de vieux contes, des vieux dits,
Plein sur les fées et les esprits...
Mais, vois-tu, je perds la mémoire,
Tania... Eh oui, quoi, mon pain blanc,
Je l’ai mangé depuis longtemps...
On oublie tout...” — Pas des histoires...
Dis-moi ta vie, toi, autrefois.
Tu étais amoureuse, toi ?

XVIII

“Moi, amoureuse ? Allez, arrête !


On n’avait pas d’amour chez nous,
Ou elle m’aurait fait ma fête,
Feue la maman de mon époux.”
— Pourtant, nounou, et ton mariage ?
“Oh, il fallait. Mais d’années d’âge,
J’en avais plus que mon Ivan,
Et, moi, j’avais juste treize ans.
Deux-trois semaines, la marieuse
A travaillé, et, pour finir,
Mon père est venu me bénir.
Moi, j’avais peur, la vraie pleureuse,
On m’a défait ma natte en pleurs,
Conduite au temple avec des chœurs...

XIX

“Et donc, j’entrais dans leur famille...


Mais, tu m’écoutes, mon enfant ?”
— Ah, ça m’oppresse, ma gentille,
Nounou, l’angoisse me reprend.
Non, j’ai des larmes qui me viennent !
“Mon enfant, dis-la moi, ta peine,
Que le Seigneur veille sur toi —
Dis-moi, tu as besoin de quoi ?..
Que je t’asperge d’eau bénite...
Un front en feu...” — J’ai le cœur lourd,
Tu sais, nounou... Non, c’est l’amour...
“Dieu te protège, ma petite !”
Et la nourrice marmonna
Sa prière pour Tatiana.

XX

“C’est de l’amour”, chuchotait-elle


A sa nourrice, le cœur lourd.
— Tu te sens mal, ma toute belle. —
“Non, laisse-moi : c’est de l’amour.”
Ajoutez-y la lune claire
Et la langueur de la lumière
Irisant ses pâles beautés,
Ses longs cheveux désordonnés,
Ses pleurs, et, près de l’héroïne,
La vieille femme sur le banc,
Un fichu sur ses cheveux blancs,
Sa chaufferette longue et fine.
L’air qui se fige — pas un bruit ;
La lune inspiratrice luit.

XXI

Tania que cette lune appelle,


Laisse son cœur aller errant
Quand une idée surgit en elle :
“Laisse-moi seule maintenant.
Nounou, de quoi écrire, vite,
Rapproche-moi ma table — ensuite,
Je dormirai. Sors. A demain.”
La voilà seule. Cieux sereins.
Elle écrit, penchée sur sa feuille,
Ne pense plus qu’à Evguéni,
Et dans sa lettre désunie,
Sa candeur vibre et se recueille ;
Sa lettre est prête, elle est pliée.
Tania ! à qui t’es-tu liée ?

XXII

J’ai vu des cœurs inaccessibles,


Plus purs, plus froids que notre hiver,
Incorruptibles, inflexibles,
Fermés dans l’âme et dans la chair ;
J’étais béat devant leur morgue,
Vertu native et grandes orgues,
Mais préférais les éviter,
Car je lisais, épouvanté,
Dans leur regard le mot de Dante :
“Laisse l’espoir, pauvre pécheur”.
Se voir aimées est leur malheur,
Terroriser les rend contentes.
Souvent, au bord de la Néva,
Voit-on leur monde comme il va.

XXIII

Suivies d’adorateurs dociles,


D’autres maîtresses des tourments
Restaient glacées, sinon hostiles,
Face aux passions, aux compliments.
Que vis-je, en y croyant à peine ?
Par leur conduite puritaine,
En effrayant l’amour craintif,
Elles savaient le garder vif
Par un sourire, une parole
Ou juste une inflexion de voix
Sonnant plus tendre quelquefois,
Et, plein d’aveuglement frivole,
Le jeune amant, ressuscité,
Suivait sa chère vanité.

XXIV

Tania est-elle plus coupable ?


De quoi ? D’avoir, dans sa candeur,
Une âme franche et véritable,
De croire en un élu du cœur ?
Ou bien d’aimer sans artifice,
Soumise à un élan novice,
D’être confiante, avec quel feu,
Ou bien d’avoir reçu des cieux
Une imagination mutine,
Un cœur qui veut, et pense, et sent,
Et un esprit incandescent
Avec une âme ardente et fine ?
Ne pouvez-vous lui pardonner
Cette passion tout juste née ?

XXV
La coquette prévoit, raisonne —
Tania aime sérieusement,
Elle se livre et s’abandonne
A son amour, comme une enfant.
D’autres joueront aux plus savantes :
“Le prix s’accroît avec l’attente,
Les pièges sont plus affûtés ;
D’abord, piquons sa vanité
Par de l’espoir, puis, qu’il frémisse
De doute, puis la jalousie
Ranimera sa frénésie...
Ou, s’ennuyant de ses délices,
Le prisonnier malin est prêt
A s’échapper vers d’autres rêts.”

XXVI

Je sens un autre obstacle naître :


Sauvant l’honneur de la nation,
Il me faudra pour cette lettre
Vous en fournir la traduction.
Privée en russe de pratique,
Ne lisant pas nos périodiques,
Tania s’exprimait assez mal
Dans notre idiome national :
Sa langue écrite était française...
Jamais encor jusqu’à ce jour,
Les dames n’ont parlé d’amour
En russe, et là est mon malaise...
Non, jamais notre idiome altier
N’avait servi pour le courrier.

XXVII

Je sais, on veut forcer les dames


A lire en russe. Imaginez,
Vision d’horreur, ces tendres âmes
Tenant Le Bien-Intentionné.
A vous, poètes, j’en appelle :
N’est-il pas vrai ? les toutes belles
A qui, pour vos péchés pervers,
Vous fîtes en secret des vers,
Que vous chérîtes, adulâtes,
Parlant un russe trébuchant,
Faisaient, par un emploi touchant,
Les fautes les plus délicates,
Et c’est la langue de Paris,
La langue, au fond, de leur patrie.

XXVIII

Epargnez-moi en plein quadrille,


Ou bien à la sortie du bal,
L’assaut d’un rhéteur jeune fille
Ou d’un séminariste en schall.
Sans une faute de grammaire,
Le russe ne saurait me plaire,
Comme un regard privé de feu.
Peut-être — un jour bien malheureux —
Quelques futures belles sages,
Pour exaucer nos chroniqueurs,
Auront la vraie grammaire au cœur,
Mettront les vers au bon usage ;
Mais moi, cela n’y fera rien :
Je suis fidèle au monde ancien.

XXIX

Les fautes d’un babil frivole,


La langue mal articulée,
Toute faiblesse de parole
Verra toujours mon cœur trembler.
J’avoue, sans autre cataclysme :
J’aime toujours les gallicismes,
Mes jeunes jours et leurs péchés,
Bogdanovitch et sa Psyché.
Mais bon. Depuis longtemps, j’annonce
Cette lettre de Tatiana,
J’avais promis, je tarde, et, là,
Encore un peu et je renonce.
Je sais : du délicat Parny
La mode est à présent finie.

XXX

Chantre du feu mélancolique


Et des Festins, m’entendrais-tu
Si je formais cette supplique,
Doux compagnon d’un temps perdu,
Que dans ta langue incandescente,
De notre belle adolescente,
Toi, tu traduises le français ?...
Où donc es-tu ? Je te transmets
Les droits que j’ai, je le demande...
Mais au pays de ses tourments,
Déshabitué des compliments
Seul sous les cieux de la Finlande,
Il erre et pense et son grand cœur
Ne peut entendre ma douleur.

XXXI

J’ai sur ma table cette lettre,


Elle est pour moi comme un trésor,
Je la relis, je m’en pénètre,
La pose, la relis encor.
D’où te venait cette tendresse,
Des mots cette aimable mollesse,
Tania, ce délire touchant,
Les flammes vives de ce chant,
Si séduisantes, si fatales ?
A d’autres de comprendre. Moi,
J’aurai traduit — trop maladroit ! —
Mille couleurs en ombres pâles,
Comme un Freischütz qu’on voit joué
Par une élève aux doigts noués.

LETTRE DE TATIANA
A ONEGUINE

Je vous écris — quoi d’autre à dire ?


J’ai tout dit si je vous écris.
Je sais, cela peut vous suffire
Pour me punir par le mépris.
Mais dans ma peine, mon martyre,
Vous qui gardez un cœur qui bat,
Vous ne vous détournerez pas.
Au début, j’ai voulu me taire ;
Croyez-moi, vous n’auriez pas su
Mon déshonneur, si j’avais pu
Nourrir l’espoir, même éphémère,
De vous revoir de temps en temps
Dans la maison de mes parents.
Juste écouter ce que vous dites,
Répondre un mot, et, seule, après,
Penser, penser, oui, sans arrêt,
Attendre encore une visite.
Les gens, dit-on, vous les fuyez ;
Tout vous ennuie dans nos retraites ;
Chez nous, si vous vous ennuyez,
Pour nous, vous voir est une fête.

Par quel hasard être venu ?


Dans mon désert, dans mon silence,
Je ne vous aurais pas connu,
J’aurais pu vivre sans souffrance,
Le feu d’un cœur sans expérience,
Avec le temps, se serait tu,
Quelqu’un aurait compris mon âme,
Je serais devenue sa femme,
Mère et modèle de vertu.

Un autre !... Non, personne au monde


N’aurait jamais reçu ma foi ;
C’est un décret des cieux qui grondent :
Ils ont tranché — je suis à toi !...
Ma vie entière fut un gage
De notre alliance dans l’amour —
Des dieux tu portes le message,
Gardien fidèle de mes jours.
C’est toi qui me venais en rêve,
Invisible et déjà chéri,
Tes yeux brûlaient dans mon esprit,
Ta voix me poursuivait sans trêve
Depuis longtemps... Rêver cela ?
Non, tu entras — je fus certaine,
Un froid brasier emplit mes veines,
Je sus dans l’âme : le voilà !
Eh quoi ? ta voix m’est familière,
Tu me parlais, douce lumière,
Lorsque j’aidais les miséreux
Ou soulageais par la prière
Du cœur le trouble douloureux.
Et là, à la minute même,
N’est-ce pas toi, vision que j’aime,
Qui dans la transparente nuit
Vins effleurer ma chevelure,
Toi dont la voix aimante et pure
Ressuscita l’espoir enfui ?
Qui donc es-tu, es-tu un ange
Ou un démon au charme étrange :
Résouds le doute qui me prend.
Peut-être, tout cela est vide,
L’erreur d’un cœur encor candide !
Mon sort, peut-être, est différent...
Mais soit ! accepte mon offrande :
Mes jours sont tiens, si lourds qu’ils soient,
Je suis en larmes devant toi,
J’implore que tu me défendes...
Tu vois que je suis seule ici ;
Qui me comprend ici ? — personne ;
Je me languis, je déraisonne,
Et je dois donc me perdre ainsi.
Viens me chercher. J’attends. Ranime
D’un seul regard ce feu qui joue
Ou, par un blâme légitime,
Romps l’illusion d’un songe fou.

C’est fait. Je ferme cette lettre,


L’effroi, la honte au fond du cœur...
Mais mon garant est votre honneur,
J’ai foi en lui de tout mon être.

XXXII

Tania gémit, Tania soupire ;


La lettre tremble dans sa main,
Le ruban rose de la cire
Figé sur sa langue carmin.
Elle a penché sa douce tête
Sur le côté. Sa chemisette
Glisse le long d’un bras charmant.
Mais de la lune lentement
L’éclat s’efface. Dans la brume
Le val se montre. Le cours d’eau
Reluit. L’appel du pastoureau
S’élève, comme de coutume —
L’aube au village, un branle-bas ;
Tania ne le remarque pas.

XXXIII

Elle est restée sans voir l’aurore,


Penchant le front, les yeux rivés,
Elle est tremblante et craint encore
D’apposer son cachet gravé.
Mais, doucement, la porte crisse :
C’est Filippievna, sa nourrice,
Portant le thé sur un plateau.
“Debout, la belle ; mais, si tôt
Et déjà prête, ma gentille ?
La damoiselle de mon cœur !
Hier, ce que tu m’as fait peur !
Mais tu vas bien, petite fille :
Ton mal de nuit a disparu,
Le teint de rose est revenu.”

XXIV

— Nounou, rends-moi un grand service...


“Bien sûr, mon ange, dis, c’est quoi ?
— Ne vas pas croire... que je puisse...
Bref, vois-tu... ah, fais-le pour moi....
“Ce que tu veux, tiens, sur ma tête...”
— Ton petit-fils, mais sois discrète,
Qu’il porte ce billet chez O...
Quoi... le voisin... mais pas un mot,
Rien, surtout rien qui me révèle ;
Interdis-lui de me nommer...
“Mais chez qui donc, ma bien-aimée ?
Je deviens lente de cervelle...
Tous ces voisins que nous avons —
Comment veux-tu trouver le bon ?”

XXXV

— Nounou, essaye un peu, devine.


“Oh, ma mignonne, je vieillis,
Mais je vieillis... J’étais plus fine
Avant... Jamais je n’ai failli...
Avant, la volonté des maîtres...”
— Nounou, je parle de la lettre...
Comment tu es, ça m’est égal,
Que tu vieillisses bien ou mal...
C’est Onéguine. “Ah, c’est ça même.
Pardon, mon petit pain d’amour,
Tu sais que j’ai l’esprit balourd.
Ça te reprend, te voilà blême...”
— Non, ce n’est rien, nounou. Envoie
Ton petit-fils, fais-le pour moi.
XXXVI

Un jour passé — pas de nouvelle ;


Un autre — et toujours rien de rien.
Vêtue dès l’aube, pâle, frêle,
Tania attend et rien ne vient.
Puis Vladimir leur rend visite,
On l’interroge tout de suite :
— Et votre ami ? fait la maman.
Il nous oublie complètement.
Tania, soudain, rougit, hagarde.
“Il doit venir, il a promis”,
Répond, serein, son jeune ami.
“La poste, ou quoi, qui le retarde.”
Tania frémit sous l’impression
Que cela cache une allusion.

XXXVII

Sur une nappe blanche et fine


Luisait le samovar chanteur,
Chauffant la théière de Chine
Dans un nuage de vapeur.
Déjà, d’un geste plein de grâce,
Olga versait dans chaque tasse
Du thé fumant en sombre jet
(La crème, un garçon la servait).
Tania, figée à la fenêtre,
Respirait contre le carreau,
Songeuse et triste, sans un mot,
Traçant du bout du doigt des lettres
Sur un coin de vitre embuée —
Son sceau secret : un O, un É.

XXXVIII

Le cœur serré jusqu’au vertige,


Les larmes qui voilaient les yeux...
Chut !... un cheval... Son sang se fige
Plus il approche... juste cieux,
Evguéni ! — “Oh !” — Ombre légère,
Elle a bondi — la porte-arrière
Par le perron, volant toujours,
Jusqu’au parc, à travers la cour,
Droit par le petit pont de planches,
L’allée du lac, le petit bois,
Sans se tourner, droit devant soi,
Courant, volant, cassant les branches
Du vieux lilas, jusqu’au ruisseau
Et, sur un banc, dans un sursaut,

XXXIX

S’effondre...
“Il est ici, tout proche,
Lui, Evguéni ! Je vais savoir....”
Et, torturée, elle s’accroche
A un brumeux songe d’espoir.
Tremblante, ni morte ni vive
De voir s’il vient. Mais rien n’arrive.
Des servantes dans le jardin
Cueillaient des baies avec entrain,
Chantant ensemble sur commande
(Commande fondée sur la peur
Qu’en secret, les fruits du seigneur
Ne soient mangés par ces gourmandes...
Se garantir avec le chant —
Malice de nos braves gens !)

CHANSON DES JEUNES FILLES

Jeunes filles, jeunes belles,


Gentillettes, mignonnettes,
Jouons, jeunes filles,
Dansons, les gentilles !
Commençons notre chanson,
La chanson la plus secrète,
Attirons le beau jeune homme
Dans nos danses, notre ronde.
Quand viendra le beau jeune homme,
Quand nous le verrons tout proche,
Courons vite, les mignonnes,
Jetons-lui à la figure
Des framboises, des cerises,
Des groseilles, des framboises.
Pas pour tes oreilles,
Nos chansons secrètes,
Pas pour tes prunelles,
Nos jeux de jeunes filles.

XL

Leur chant résonne : indifférente


Aux voix sonores de leur chœur,
Tania espère, impatiente,
Que cessent les frissons du cœur,
Le tremblement dans la poitrine —
Pourtant, ses joues sont purpurines,
Le feu brûle toujours plus fort,
Il se répand dans tout le corps...
Ainsi s’agite dans la fièvre
Un papillon batifolant
Pris au filet d’un garnement ;
Ainsi frissonne un pauvre lièvre
Qui dans la plaine labourée
Voit le chasseur qui va tirer.

XLI

Et puis, elle soupire, et, lasse,


Elle se lève de son banc
Et tourne dans l’allée, quand, face
A elle, juste droit devant,
Seul, — Evguéni ; ses yeux de flammes,
Terribles, lui transpercent l’âme ;
Comme un feu qui la frôlerait,
Et la voilà, elle, en arrêt.
Mais pour narrer les conséquences,
Ami lecteur, pour le moment,
Je suis trop fatigué, vraiment.
Laissez-moi prendre une distance,
Me reposer d’un long discours —
J’achèverai un autre jour.

CHAPITRE QUATRIEME

La morale est dans la nature des choses.


Necker.

I. II. III. IV. V. VI


VII

Moins nous tenons à une femme,


Plus sûrement nous lui plaisons,
Et la perdons, et corps et âme,
Dans l’abandon de sa raison.
Une philosophie du vice
Passa pour science des délices,
Clamant sa propre renommée,
Fière de jouir sans rien aimer.
Mais les jeux graves de la sorte
Sont dignes des vieux sapajous
Des temps de nos aïeux si doux :
La gloire de Lovelace est morte,
Avec le rouge des talons
Et les perruques des salons.

VIII

L’ennui de faire l’hypocrite,


Variant cent fois un seul discours,
Jurant sans qu’on vous y invite
Ce qui est sûr depuis toujours,
De déjouer les mêmes craintes,
Brisant, avec les mêmes feintes
Des préjugés déjà absents
Chez la gamine de treize ans !
Oui, quel ennui que les menaces,
Serments, prières, fausses peurs,
Billets sur six feuillets de pleurs,
Bagues, mensonges, messes basses,
Lorgnons des tantes, des mamans,
Maris que doit flatter l’amant.

IX

Ainsi pensait mon Onéguine.


Dans le feu de ses jeunes jours,
Au jeu de ses passions mutines
Il avait laissé libre cours.
Toujours gâté par la fortune,
Charmé pour un instant par l’une,
Déçu par l’autre sans souffrir,
Rongé d’un lancinant désir,
Sentant, par ses vaines batailles,
Dans le silence et dans le bruit,
L’âme qui murmurait en lui,
Riant pour mieux cacher qu’on baille :
Il avait tué ainsi huit ans,
Sa vie dans ses meilleurs instants.

Il ne s’éprenait plus des dames,


Les courtisait un peu, pas trop ;
Prenait l’échec sans aucun drame,
La trahison comme un repos.
Il les cherchait sans nulle ivresse,
S’éloignait d’elles sans tristesse,
Sourd à leur rage ou leur amour.
Ainsi un hôte passe, un jour,
Pour faire un whist quand on l’invite ;
Il joue, puis, la partie finie,
Il rentre dans son petit nid,
Tranquille, et il s’endort bien vite
Et ne sait pas en se levant
Où il ira le soir suivant.

XI

Mais de Tania lisant la lettre,


Il s’était vu vraiment touché :
Le vierge élan de tout son être
Le remua, le fit songer.
A son image virginale,
Mélancolique, frêle, pâle,
Un songe doux et innocent
Lui réchauffa soudain le sang.
Qui sait ? des sens la vieille flamme,
Put, deux minutes, le saisir,
Mais il ne voulut pas trahir
La foi donnée de toute une âme.
Et donc, volons vers le jardin
Où Tatiana le vit soudain.

XII

D’abord, ce fut un long silence,


Mais Onéguine s’approcha
Et : “Vous m’avez écrit, je pense”
Commença-t-il. “Ne niez pas.
J’ai lu l’aveu d’une âme pure,
Son innocence, sa droiture ;
Il m’a paru, certes, charmant ;
Il fit jaillir des sentiments
Que bien longtemps j’avais fait taire :
Pourtant, mon blâme reste entier,
Et je me dois de vous payer
Par un aveu aussi sincère ;
Ma confession est devant vous :
Jugez ce que je vous avoue.

XIII

Si dans un cercle domestique


Mes jours j’avais voulu borner ;
Si un destin plus sympathique
M’avait promis à l’hyménée ;
Si les fonctions d’époux, de père,
Pouvaient, un tant soit peu, me plaire,
C’est vous, je vous le garantis,
Qui eûssiez fait mon seul parti.
Sans promettre monts et merveilles,
Trouvant mon idéal perdu,
Je vous aurais sans doute élue
Compagne de mes sombres veilles
En gage d’un bonheur promis,
Heureux... autant qu’il m’est permis.

XIV

Mais, le bonheur me reste hostile ;


On ne m’a pas créé pour lui ;
Vos perfections sont inutiles,
Indigne est l’homme que je suis.
Sur mon honneur, je vous assure —
L’hymen serait notre torture ;
Vous aimerais-je ? — accoutumé,
Je cesserai de vous aimer ;
Vous pleurerez ; vos pauvres larmes,
Loin de pouvoir toucher mon cœur,
Acccroîtront juste sa fureur;
Vous pouvez donc juger des charmes
Que le mariage nous promet —
Allez savoir — à tout jamais.

XV

C’est bien la pire chose au monde,


L’hymen, s’il faut que l’épousée
Soit délaissée et se morfonde
Près d’un mari qui l’a blessée ;
Que le mari, morne coupable,
Maudisse un sort inévitable,
Et, enfermé dans son courroux,
Enrage, froidement jaloux !
Je suis ainsi. De tout votre être
Appeliez-vous un tel malheur,
Avec cette âme, avec ce cœur
Que vous mettiez dans votre lettre ?
Un sort si peu digne d’envie
Est-il promis à votre vie ?

XVI

Le temps revient-il en arrière ?


Mes rêves morts resteront morts.
Je vous porte l’amour d’un frère,
Voire un amour plus fort encor.
Ecoutez ce conseil utile :
Souvent, une âme juvénile
Changera ses songes légers.
Ainsi, l’arbuste voit changer
Chaque printemps tout son feuillage.
C’est, je suppose, notre loi.
Vous aimerez encor. Mais, quoi...
A l’avenir, soyez plus sage ;
Un autre aurait compris plus mal ;
Tant de candeur sera fatal.”

XVII

Tel fut le sermon d’Onéguine.


Des larmes lui voilant les yeux,
Muette, un poids sur la poitrine,
Tania l’écoutait de son mieux.
Il lui tendit le bras. Très pâle
(Une attitude machinale),
Elle accepta, tête penchée.
En contournant le potager
Ils retournèrent vers les autres.
Personne en les voyant tous deux
Ne fit de réflexions sur eux.
Dans ces campagnes qui sont nôtres,
On jouit d’heureuses libertés —
Comme à Moscou, fière cité.

XVIII

Accordez-moi, lecteur fidèle,


Que mon héros devant Tania
Agit en âme noble et belle,
Montrant, comme souvent déjà,
Des qualités, ma foi, certaines.
Quoique la médisance humaine
Le dît chargé de tous les maux,
Amis et ennemis (des mots
Qui, plus ou moins, sont synonymes),
L’aimaient, s’ils le châtiaient si bien.
Les ennemis, ça va, ça vient,
Mais, les amis, ils sont sublimes ;
Ah, les amis, mes bons amis —
Penser à eux m’est bien permis.

XIX

Pourquoi ? Pour rien. J’éteins les braises


De songes creux et infinis ;
Disons, juste entre parenthèses,
Qu’il n’est de vile calomnie
Qu’un pitre des soupentes ponde
Pour la canaille du grand-monde
Ni d’épigramme dont le goût
Soit épicée par les égoûts
Que votre ami, d’un air affable,
Entre gens bien intentionnés,
Sérieux, sensibles, raffinés,
Ne répétât comme une fable,
Pour vous défendre, fier et franc,
Car il vous aime... un vrai parent.
XX

Hum, hum ! lecteur si bénévole,


Tous vos parents se portent bien ?
Puis-je vous dire une parole
Sur les parents, les tendres liens
De parenté tels qu’en eux-mêmes ?
Les parents veulent qu’on les aime,
Qu’on les estime, qu’on les choie,
Que, la coutume faisant loi,
On leur présente nos hommages
A la Noël, morte saison,
Soit par visite à la maison,
Soit par courrier (variante sage)
Pour qu’autrement ils nous oublient...
Donc, Dieu leur donne longue vie.

XXI

Mais fiez-vous plutôt aux femmes


Qu’à la famille ou l’amitié ;
Sur elles dans les pires flammes
Vous conservez vos droits entiers.
Pourtant — la mode vire, vole,
Souvent les femmes sont frivoles,
Duvet au vent, ces cœurs mignons
Craignent le flot de l’opinion ;
Puis, pour la vertueuse épouse
Les jugements de son époux
Sont respectables plus que tout ;
Si bien que votre amie jalouse
Change d’ami en un instant :
L’amour bouffonne avec Satan.

XXII

Qui donc aimer dans cette faune ?


Qui ne nous trahira jamais ?
Qui jugera selon notre aune
Obligeamment, sur tout sujet,
Sans calomnies sur notre compte,
En épargnant toujours nos hontes ?
A qui nos vices plaisent-ils ?
Qui nous paraît profond, subtil ?
Quêteur fiévreux d’un spectre blême,
Ne perdez pas vos vains efforts,
Lecteur que je respecte fort —
Aimez — vous savez qui ? — vous-même !
Carrière digne, on le conçoit :
Rien n’est aimable autant que soi.

XXIII

La rencontre eut des conséquences


Qu’il est aisé de deviner :
Elle exacerba la souffrance
D’un amour fou enraciné
Dans une âme assoiffée de peines ;
Oui, la passion aveugle et vaine
Brûlait la pauvre Tatiana ;
Le sommeil la fuyait déjà ;
Santé, sourire, teint diaphane,
Sérénité, éclat des yeux,
Tout est perdu comme un son creux —
C’est sa jeunesse qui se fâne.
Ainsi l’orage noir descend
Sur un jour tout juste naissant.

XXIV

Las ! Tatiana se tait, se ronge,


Reste prostrée, sa vie s’éteint ;
Son âme est prise dans ses songes,
Rien ne la touche, ne l’atteint.
Hochant très gravement la tête,
Les voisins, la voyant distraite,
Déjà lui cherchent un mari...
Mais, bon. Egayons-nous l’esprit
Par des images plus légères,
Le tableau d’un amour heureux.
Je pense à elle et je m’en veux,
Et, malgré moi, mon cœur se serre.
Mais le lecteur m’excusera :
J’aime si fort ma Tatiana !

XXV

Olga, chaque heure davantage


Le séduisant de ses beautés,
Lenski s’adonne sans partage
Aux joies de la captivité.
Ils vont ensemble. Olga l’accueille
Dans sa chambre, et il s’y recueille ;
Par le jardin, main dans la main,
Ils se promènent le matin.
Eh quoi ? Dans son flambant délire,
Empreint de sa pudeur d’enfant,
Il ose à peine, et pas souvent,
Encouragé par un sourire,
Effleurer sa blondeur bouclée,
Sa robe qui le fait trembler.

XXVI

Parfois, il lui fait la lecture


D’un roman noble et édifiant
Dont l’auteur connaît la nature
Mieux même que Chateaubriand.
Et, néanmoins, deux ou trois pages
(Pures sornettes, bavardages —
Vierges, fuyez leurs doux accents...),
Seront sautées en rougissant.
Ou, s’isolant tous deux du monde,
Tête penchée sur l’échiquier,
Ils resteraient des jours entiers
A leur méditation profonde,
Et Lenski, dans sa distraction,
Se prend sa tour avec son pion.

XXVII

Rentré chez lui, et, là encore,


Olga occupe tout son temps.
En s’appliquant, il lui décore
Un album aux feuillets volants :
Bocages, temple de Cythère,
Pierre tombale, et, sur la pierre,
La lyre et la colombe avec
(A l’aquarelle), ouvrant le bec.
En bas des autres signatures,
Dans ces feuillets du souvenir,
Il laisse un vers, muet soupir,
Doux monument d’une âme pure,
Longue trace d’un songe court,
Figée pour le restant des jours.

XXVIII

Vous le peindrai-je en couleurs vives,


L’album des belles du canton,
Où toutes les amies écrivent
Dans tous les sens, sur tous les tons ?
Ici, contre toute orthographe,
Des vers boîteux et autographes,
Signes d’amitié pour la vie,
Sont abrégés ou poursuivis.
Vous y lisez, page première,
Qu’écrirez-vous sur ces tablettes ?*
(C’est signé : t. à. v. Annette*),
Et déchiffrez sur la dernière :
“Si quelqu’un t’aime plus que moi,
Qu’il écrive plus loin pour toi.”

XXIX

On trouve là, inévitables,


Deux cœurs, des fleurs et un flambeau,
Des serments d’un amour durable
D’ici jusqu’au jour du tombeau
Ou quelque aëde, à la hussarde,
Laisse une rime un peu gaillarde.
Ces albums-là, mon cher lecteur,
J’y participe de tout cœur,
Persuadé sans trop de crainte
Que mes badines inepties
Seront payées d’un doux merci
Sans qu’une gentillesse feinte
N’aille en conclave épiloguer
Sur mes talents à divaguer.

XXX

Mais vous, volumes d’arrogance


A l’ex-libris de Lucifer,
Albums de toute extravagance,
Supplice des faiseurs de vers,
Vous qu’ornent les couleurs précieuses
D’un Tolstoï à la main heureuse,
La plume d’un Baratynski,
Au diable, au diable, je vous dis !
Quand une éblouissante dame
Me tend son in-quarto massif,
Je sens bouillir ma bile à vif,
J’entends rugir une épigramme
Au fond de l’âme — un vrai régal...
Non, pondez-lui un madrigal.

XXXI

Quand Vladimir chante sa belle,


Il n’écrit pas de madrigaux ;
Vivant d’amour, l’amour l’appelle,
Et non le froid des jeux de mots.
Tout ce qu’il note, qui l’inspire
Sur son Olga, il veut l’écrire,
Et, tout empreints d’une vraie vie,
Coulent des fleuves d’élégies.
Ainsi, cher Iazykov, toi-même,
Dans les élans d’un cœur de feu,
Tu chantes, quoi, ce que tu veux,
Et c’est la somme des poèmes
Qui te fera, un jour lointain,
Tout le récit de ton destin.

XXXII

Chut ! un Caton de la critique


Crie aux collègues rimailleurs
D’abandonner le pathétique
Des élégies pour voir ailleurs.
“Mais allez-vous cesser de geindre,
De pleurnicher et de vous plaindre
Sur un passé, lointain, perdu ?...
Sortez de vos sentiers battus !...”
— Est-ce à cela que tu exhortes,
Au cor, au masque, au coutelas,
Pour ranimer le souffle plat,
Le capital des idées mortes :
T’ai-je compris ? “Non, justes cieux !
Faites des odes, chers messieurs,

XXXIII
Comme au grand siècle on fit des odes,
Selon l’usage du vieux temps...”
— Le pur sublime ? Pas commode,
L’ami, le monde est inconstant.
Tu te souviens du satiriste ?
Crois-tu que nos lyriques tristes
Te garantissent moins d’ennui
Que le malin des “mots d’autrui” ?
“Dans l’élégie, tout est futile ;
Son but est vain, il fait pitié ;
L’ode poursuit un but altier
Et noble...” — Assez d’élans stériles :
Je me demande bien s’il faut
Brouiller l’ancien et le nouveau.

XXXIV

Capable de changer de mode,


Cœur libre et âme de héros,
Vladimir eût écrit des odes —
Olga ne les lisait pas trop.
Messieurs les larmoyants poètes
Ont-ils déjà, en tête à tête,
Lu leur poème à leur objet ?
C’est un bonheur, dit-on, parfait.
Eh oui, heureux l’amant pudique
Qui lit le fruit de ses pensers
A celle qu’ils ont encensée,
Beauté languide et sympathique...
Heureux... Mais, elle, allez savoir,
Pense à se voir dans le miroir.

XXXV

Pour moi, mes veilles créatrices,


Le fruit des songes d’harmonie,
Je n’en fais part qu’à ma nourrice,
Ma vieille amie des jours bénis,
Ou quand un hôte de fortune
Reste à dîner et m’importune,
Je le saisis par le pourpoint
Et lui assène dans un coin
Ma tragédie, ou — radotage ! —,
Rongé d’échos, me torturant,
Au bord du lac ici errant,
J’affole les canards sauvages :
Devant mes sons mélodieux,
Ils fuient en foule vers les cieux.

XXXVI-XXXVII

Et Onéguine ? Amis fidèles,


Patience, je serais content
De vous décrire le modèle
De son nouvel emploi du temps.
Il vivait en anachorète,
Sortait, dès l’aube, à sa toilette,
Vêtu de peu, d’un pas égal,
Vers la rivière au fond du val.
Là, tel le chantre du Corsaire,
Il traversait son Hellespont
Puis remontait à la maison
Où son café ne tardait guère.
Ensuite, il s’habillait. ............
................................................

XXXVIII. XXXIX

Sommeil profond, marches, lectures,


Bois sombres et ruisseaux bavards ;
Parfois, l’étreinte fraîche et pure
De quelque blonde au regard noir ;
Cheval fougueux soumis en selle,
Table fine et toujours nouvelle,
Bouteille verte de clairet,
Isolement, hâvre de paix —
Evguéni vit des heures saintes ;
Il s’y plongea sans les compter,
Laissant passer les jours d’été
Dans l’indolence sans contrainte,
Loin de la ville, de l’ennui
Des bons amis d’après-minuit.

XL.

Or notre été caricature


Le tiède hiver méridional,
Il brille et meurt — la chose est sûre,
Mais l’avouer nous ferait mal.
L’automne errait dans les parages,
Le ciel se chargeait de nuages,
Les jours, déjà, étaient plus courts,
Les arbres sombres, tour à tour,
Bruissaient, perdaient leurs feuilles sèches,
Le brouillard dormait sur les champs,
Les oies sauvages, en criant,
Partaient au sud — un temps, n’empêche,
Assez barbant s’inaugurait :
Déjà, novembre s’instaurait.

XLI

L’aurore point dans la nuit froide,


La rumeur des travaux s’endort.
Avec sa louve aux côtes roides
Le loup sur la grand’route sort.
Sentant qu’il rôde, la monture
S’ébroue, et vous pressez l’allure,
Dans la montée, en cravachant.
Les vaches ne vont plus aux champs,
Le pâtre, à l’aube renaissante,
Ne les sort plus ; au soleil lourd
Nul cor ne sonne leur retour.
Dans son isba, la vierge chante,
File, et, ami des soirs d’hiver,
Brûle un feu de résine clair.

XLII

Déjà, les premiers gels déposent


Leur dais d’argent sur les prairies —
(Le lecteur veut sa rime en “rose” ;
Mais prenez-là, je vous en prie !).
Plus lisse qu’un plancher de lattes,
Luit la rivière blanche et plate,
Le peuple agile des gamins
Fend la glace avec des patins.
Les pattes rouges, l’oie pompeuse,
Croyant flotter sur le courant,
Descend vers l’eau d’un pas prudent,
Trébuche et — pouf... Minute heureuse,
La neige, un peu timide encor,
Vole en étoiles sur les bords.
XLIII

L’hiver, que faire à la campagne ?


Marcher ? mais nos immensités
Etalent dans l’ennui qui gagne
Leur monotone nudité.
Galoper sur les plaines lisses ?
Mais le cheval aux fers qui glissent
Risque la mort sur le verglas,
Et vous de même, à chaque pas.
Restez sous votre toit d’ermite ;
Lisez, Pradt, Scott... Quoi, pas envie ?
Comptez dépenses et profits ;
Pestez, le soir passera vite,
Buvez ; pareil le lendemain —
L’hiver passe en un tournemain.

XLIV

Nouvel Harold, Evguéni passe


Des jours d’ermite et de rêveur :
Au saut du lit, un bain de glace,
Puis, seul chez lui, comme un seigneur,
Il étudie profits et pertes
Et joue sur la feutrine verte,
Choquant la rouge et l’ivoirée
Jusqu’au début de la soirée.
Déjà descend l’ombre furtive,
La table est mise pour dîner
A deux, face à la cheminée —
Patience, Vladimir arrive
Avec ses trois chevaux rouans,
Allez, à table, les enfants !

XLV

Le vin sacré pour le poète,


Le Moët ou le Veuve Cliquot,
Vient aussitôt marquer la fête,
Servi sur glace, dans son seau.
Son Hippocrène qui pétille,
Se précipite, éclate et brille
(Semblance de nous savons quoi),
M’a plu jadis. Combien de fois
J’y fus de ma dernière obole
Pour quelques bulles. Dieu le sait,
Son jet magique produisait
Un flot si large de paroles,
Tant de délires, tant de vers,
D’envies de changer l’univers.

XLVI

Mais son écume impitoyable


Est dangereuse pour le foie,
Et du Bordeaux plus raisonnable
J’adopte désormais la loi.
L’Aÿ m’accable et me tourmente,
L’Aÿ ressemble à une amante,
Brillante, vive, sans soucis,
Imprévisible et creuse aussi...
Mais toi, Bordeaux, tu es un frère,
Prêt à vous réchauffer le cœur
Dans le loisir, dans le malheur
Si le destin nous est contraire,
Pour partager notre fardeau —
Honneur à toi, l’ami Bordeaux !

XLVII

Le feu éteint ; les cendres grises


Sont irisées de braises d’or ;
Quelques volutes indécises
Tournoient, et la chaleur ressort
De l’âtre. La fumée s’exhale
Des pipes, plane dans la salle.
Le vin pétille encore un peu.
Le ciel nocturne est lumineux.
(J’aime quand deux amis délirent,
Buvant le vin de l’amitié
A l’heure étrange qualifiée
— Pourquoi, je ne saurais le dire —
D’heure entre chien et loup...) Pardon :
Les deux amis conversent donc.

XLVIII
— Et nos voisines, des nouvelles ?
Et Tatiana ? Ta belle Olga ?
“Tiens, juste un doigt... Merci pour elles ;
Toute la maisonnée, ça va...
Assez, pas trop... Les trois te disent
Un grand bonjour. Qu’elle est exquise,
Olga... Elle a des bras, des seins...
Une âme... Non, un jour prochain
Fais leur plaisir, il faut qu’on passe...
Sinon, mon bon ami, c’est vrai,
Tu viens deux fois, et puis, après
Tu disparais, et rien, plus trace.
Ah mais... Quelle imbécilité !
J’oublie que tu es invité.

XLIX

— Qui, moi ? “C’est samedi la fête


De Tania. Sa mère et Olga
T’ont invité — c’est malhonnête
Que tu ne te présentes pas.”
— Bah, ça va faire encor des foules,
Et Dieu sait qui... non, ça me soûle...
“Des foules ? mais bien sûr que non,
C’est la famille, la maison —
Décide-toi, tu fais des mines.
Alors, tu viens ?” — Je viens. “Bravo !”
Et il vida sur ces propos
Son verre, offrande à sa voisine,
Et replongea dans ses récits
D’Olga — l’amour est fait ainsi !.

Il exultait. Dans deux semaines,


Il célébrait son hyménée.
La couche pure et souveraine
Devait sa flamme couronner
Par son mystère et son ivresse.
De l’hyménée ni les tristesses,
Ni les querelles, ni l’ennui
N’avaient jamais hanté ses nuits.
Nous, Hyménée nous indispose ;
La vie du maître de foyer
Pourrait, au mieux, nous ennuyer
Comme un roman à l’eau de rose,
Mais Vladimir, le cœur ravi,
Il était fait pour cette vie.

LI

Olga l’aimait... Une évidence,


Lui, l’homme heureux, c’était sa foi.
Domptant la froide intelligence,
Cent fois heureux celui qui croit,
Celui qu’un cœur béat fait vivre
Comme au relais un routier ivre
Ou (soyons tendre) un papillon
Buvant la fleur avec passion.
Mais pauvre est l’homme sans vertige,
Qui voit demain dès aujourd’hui,
Qui, mots ou gestes, se traduit
Le moindre élan et qui s’afflige,
L’homme qui porte son passé,
Toujours conscient, toujours glacé.
CHAPITRE CINQUIÈME

“Ignore ces rêves affreux,


O, Svetlana !… “
Joukovski

L’automne que les gens vécurent


Dura, tarda sur les foyers.
Tout attendait dans la nature ;
L’hiver ne vint que pour janvier,
La nuit du trois. — Par la fenêtre,
Tania, voyant le jour paraître,
Vit sous la neige l’horizon,
Le parc, les granges, les maisons —
Les vitres dentelées de givre,
Les arbres recouverts d’argent,
Les pies joyeuses dans les champs,
Et les collines à se suivre,
Leur dais d’hiver étincelant ;
Tout brille autour, et tout est blanc.

II
L’hiver !… Le paysan pavoise,
Traçant la voie sur son traîneau ;
Toute à sa fête villageoise,
La jument file au petit trot ;
La kibitka aventureuse
Ouvre une neige duveteuse,
Et le touloupe du cocher
D’un kouchak rouge est attaché.
Voici le fils d’un domestique
Qui dans sa luge a mis son chien,
Et lui, cheval, il va et vient,
Il rit, son doigt gelé le pique,
Alors qu’à la croisée, maman
Va gourmander son garnement.

III

Mais ces images populaires,


Qui sait ? ne vous séduisent pas ;
Cette nature est trop vulgaire,
C’est se complaire au style bas.
Porté par son élan sublime,
Tel autre maître de la rime
Dans sa “Première neige” fit
Une œuvre de plus grand profit ;
Il vous séduit, je vous assure,
Par le sublime des tableaux
Des courses folles en traîneau —
Comme il est vain que je mesure
Nos deux talents, penseur hautain,
Chantre d’Eda et des Festins.

IV

Tania (Russe du fond de l’âme


Sans chercher à savoir pourquoi)
Aimait avec sa froide flamme
Notre hiver russe et ses grands froids ;
Le givre que le soleil dore,
Course en traîneau, tardive aurore,
La neige rose à l’infini,
L’ombre des soirs d’épiphanie.
Ces soirs, usage des familles,
Formaient le centre de l’année :
Les bonnes de la maisonnée
Lisaient le sort des jeunes filles
Et chaque année leur présageaient
Maris hussards et longs trajets.

Tania croyait au légendaire


Du vieux passé de la Russie ;
Les rêves sont oraculaires,
La lune fait des prophéties.
Des signes la troublaient sans cesse ;
Tous les objets, sans qu’il paraisse,
Parlaient mystérieusement,
L’oppressaient de pressentiments.
Le chat minaude sur le poêle,
Ronronne en se frottant le nez
Avec la patte — signe inné
Qu’on vient les voir. La lune pâle
Lui apparaît comme un croissant
Tourné à gauche et, se glaçant,

VI

Voilà qu’elle est soudain tremblante.


Quand dans la nuit aux mille éclats
Jaillit une étoile filante
En gerbes d’étincelles, — là,
A nouveau, son cœur se glace :
Le temps que cette étoile passe,
Elle prononce un vœu secret.
Sinon, si elle rencontrait
Sur son chemin, en proie aux doutes,
Aux songeries, un moine noir,
Ou si un lièvre par hasard
Venait à lui couper la route,
Le cœur serré d’affreuses peurs,
Elle attendrait quelque malheur.

VII

Pourtant, de cette angoisse même


Naissait comme un secret plaisir.
Ainsi nous fit nature — elle aime
L’incohérence des désirs.
Noël arrive. O l’impatience !
Chacun se livre à la voyance :
Les jeunes, purs, ivres d’envie,
Qui voient l’horizon de la vie
A l’infini dans la lumière
Cherchent autant que font les vieux,
Lunettes rondes sur les yeux,
Qui ont perdu leur joie dernière.
Car quoi ? par un babil menteur,
L’espoir fait palpiter le cœur.

VIII

Tania regarde, un peu anxieuse,


La cire s’égoutter dans l’eau,
Couler en formes merveilleuses,
Former de merveilleux propos ;
L’anneau de chaque demoiselle
Surgit du fond de l’écuelle,
Et lorsque c’est le tour du sien,
Il vient sur l’air des jours anciens
“Là-bas, nos gars sont riches — gloire,
Ils ont de l’or à pelletées —
A qui cet air sera chanté
Gloire et argent.” — N’allez pas croire :
L’air fait pleurer qui le connaît.
La vierge est mieux avec “Minet”.

IX

Un ciel limpide, nuit de givre —


Le chœur divin des astres d’or
Vibre, serein et vous enivre ;
Tania s’est faufilée dehors,
La tête nue, cherchant fortune,
Suivant dans un miroir la lune ;
Mais dans le ténèbreux miroir
Ne flotte qu’un croissant blafard ;
La neige crisse… un passant… Elle
Accourt vers lui à pas de loup,
Et sa voix monte tout à coup :
“Dites comment on vous appelle… ”
Comme une flûte au plus profond
Des bois. “Mon nom ? Euh, Agafon.”
X

Suivant l’avis de sa nourrice,


Pour lire l’avenir en clair,
Dans le sauna, la nuit propice,
Tania fait mettre deux couverts.
Mais non, la peur la prend… Je pense
A Svétlana… et je commence
A craindre aussi… Tania, c’est trop ;
Laissons les ombres en repos.
Tania, rentrée, se déshabille,
Se couche, sans nouer la soie
De sa ceinture. Lel ondoie...
Mais son miroir de jeune fille
Reste caché sous l’oreiller.
Tania vient de s’ensommeiller.

XI

Tania fait un étrange rêve.


En rêve, elle se voit marchant,
La nuit, poussée sans fin ni trêve
Sur la neige épaisse des champs.
Dans les congères devant elle,
Chenu, obscur, toujours rebelle,
Un torrent bouillonne à travers
Les lourdes glaces de l’hiver.
On a jeté sur l’eau profonde
En petit pont tremblant, mortel,
Deux perches collées par le gel ;
Et, Tatiana, face à cette onde,
Est prise de perplexité,
Se voit forcée de s’arrrêter.

XII

Comme à la vie qui vous sépare,


Tania en veut à l’eau glacée ;
Elle regarde, elle s’égare :
Qui diable la fera passer ?
Mais ça remue dans les congères ;
Vous le dirai-je ? c’est, derrière
Un ours énorme qui surgit ;
Tania crie “ah !”, lui, il rugit,
Et il lui tend sa lourde patte
Griffue ; Tania hésite, puis,
De sa mignonne main s’appuie
Dessus et, vive, délicate,
Elle traverse le cours d’eau ;
Mais l’ours la suit, presque aussitôt !

XIII

Sans plus oser tourner la tête,


Tania reprend, pressant le pas
Mais le laquais velu la guette,
La suit et ne la quitte pas ;
L’ours importun grogne ; ils approchent
D’une forêt ; de froides roches
Près des sapins sombrement beaux ;
La neige accable d’un fardeau
La moindre branche ; par leurs cimes,
Tilleuls, bouleaux et trembles nus,
Sont inondés d’astres chenus ;
Plus de chemins ; autant d’abîmes
Que le blizzard laisse entrouverts
Dans le royaume de l’hiver.

XIV

Elle y pénètre — et l’ours de suivre ;


La neige vient jusqu’aux genoux ;
Soit un rameau figé de givre
Jaillit en lui fouettant le cou,
Et son pendant d’oreille casse ;
Soit son peton brûlant de glace
Perd son petit soulier mouillé ;
Puis le mouchoir tombe, oublié —
Tant pis, ses jambes se dérobent,
L’ours est derrière et elle a peur
De soulever dans sa pudeur,
Les doigts tremblants, un coin de robe,
Et la voilà qui court, et lui,
En l’épuisant, il la poursuit.

XV

Elle est tombée ; d’un geste agile,


Il s’est penché et l’a saisie ;
L’insensibilité docile
La laisse, inerte, à sa merci ;
Dans la forêt, la bête brute
Court, quand, soudain — une cahute
Entre les arbres ; toit couvert
De neige drue ; tout est désert,
Mais la fenêtre éclaire et brille ;
Dans la cahute, cris, fracas ;
L’ours parle : “Mon compère est là ;
Réchauffe-toi, petite fille.”
Et, traversant l’entrée glacée,
C’est sur le seuil qu’il l’a laissée.

XVI

Tania rouvre les yeux — que faire ?


Plus d’ours, mais, par-delà le seuil
Fusent des cris, des bruits de verres,
Comme à un grand repas de deuil.
Bientôt l’étonnement l’emporte,
Elle entrebaîlle un peu la porte,
Et, qu’est-ce là ?… De tous côtés,
Des monstres sont à banqueter.
Un chien à cornes sur la tête,
Une sorcière à l’air caprin,
Un homme-coq dont le voisin,
Hautain et grave, est un squelette,
Un nain à queue de porc, et, là,
Mi-chat, mi-grue, un échalas…

XVII

Le merveilleux, l’atroce ensemble :


Ce crabe, à cru sur l’araignée,
Ce crâne à bonnet rouge tremble,
Cou de canard entortillé ;
Un moulin danse à la cosaque,
Il bat des ailes, siffle, claque ;
Ça piaule, piaille, jappe, crie,
Bêtes qui battent, parleries.
Mais Tatiana que pensa-t-elle,
Voyant siéger parmi ce chœur,
L’être qu’elle aime et lui fait peur,
Cet Evguéni qui l’ensorcèle !
Le héros de notre roman,
Fixait l’entrée discrètement.

XVIII

Il fait un geste — ils se déchaînent ;


Il boit — tous boivent à grands cris ;
Il rit — tous rient à gorge pleine ;
Ils sont muets s’il s’assombrit.
Ici, c’est clair, c’est lui le maître ;
La peur commence à disparaître
Et Tatiana, se rassurant,
Ouvre la porte un peu plus grand.
Soudain, le vent souffle en rafale
Sur les flambeaux de la maison ;
Trouble et terreur chez les démons,
Mais Evguéni, seul dans la salle,
Les yeux luisants, marche à grand bruit
Vers la porte — chacun le suit.

XIX

Tania s’effraie et, vite, vite,


Elle s’efforce de s’enfuir,
Et pas moyen ; elle s’agite,
Crie sans crier, va défaillir ;
Mais Evguéni pousse la porte ;
Devant son infernale escorte
Paraît la vierge ; à qui mieux-mieux,
On rit, on hurle ; tous les yeux,
Les groins tordus, les corps sans tête,
Les crocs sanglants, les queues crochues
Les langues rouges et fourchues,
Les cornes et les doigts squelettes,
Tout la désigne ; d’une voix
Ils ont rugi : pour moi ! pour moi !

XX

Pour moi ! dit Evguéni ; tout tremble ;


Soudain, la bande s’est enfuie ;
Voici la vierge et lui ensemble,
Tous deux, dans la glaciale nuit ;
Lui, l’attirant vers lui, l’installe,
Dans un coin sombre de la salle,
Sur un vieux banc de bois branlant,
Pose la tête doucement
Sur son épaule ; mais surgissent
Olga, et puis Lenski ; fracas ;
Onéguine a brandi le bras,
Ses yeux, brûlants, s’appesantissent,
Il injurie les importuns ;
Tania se sent mourir soudain.

XXI

Insultes, rixe — et Onéguine


Saisit un long poignard ; Lenski
S’effondre ; l’ombre s’agglutine,
Lourde ; un insupportable cri
Jaillit ; tout tangue ; la tourmente ;
Tania s’éveille d’épouvante.
Et quoi ? le jour est presque haut ;
Dehors, le givre des carreaux
Châtoie d’une rougeur nouvelle.
La porte s’ouvre. Olga paraît,
Au teint de rose, vif et frais,
Alerte comme l’hirondelle,
L’interrogeant, sitôt levée :
“Alors, de qui as-tu rêvé ?”

XXII

Mais elle, sans lever la tête,


Elle ouvre un livre et, dans son lit,
Page après page, le feuillette,
Ne répond rien, et lit, et lit.
Quoiqu’on ne trouve dans ces pages
Ni rimes ni doctrines sages
Ni même images de vertu,
Jamais Virgile n’aura pu,
Jamais Byron, Scott ou Sénèque,
Voire Les modes de Paris,
Tant captiver un noble esprit.
Amis, c’était Martin Zadèque,
Maître des sages chaldéens,
Divinateur nigromancien.
XXIII

Ce fruit d’une profonde étude


Etait venu par colporteur,
Un jour, peupler sa solitude
Et, marchandant avec ardeur,
Tania l’avait, pour trois-cinquante,
Acquis (plus, dans la même vente,
Un Malvina de pur hasard)
En l’échangeant contre un poissard,
La Pétriade, une grammaire,
Et Bélisaire, tome II.
Martin Zadèque, peu à peu,
L’avait conquise… Ses amères
Souffrances y trouvaient l’oubli ;
Il partageait toujours son lit.

XXIV

Elle est troublée, elle est inquiète.


Tania recherche des conseils,
Il faut qu’elle comprenne cette
Vision affreuse du sommeil.
La maigre table des matières
Alphabétique lui suggère
Les mots : bois, fourré, neige, nuit,
Ours, pont, ruisseau, sorcière, suie,
Etcœtera. Eh non, le livre
Ne la soulagera jamais.
Pourtant, le songe lui promet
Bien des douleurs encore à vivre,
Et pendant plusieurs jours encor,
Il la plongea dans mille morts.

XXV

Mais de sa pourpre triomphante


Lorsque le val s’illumina,
Du fier Phébus la flamme ardente
Ouvrit la sainte Tatiana.
Dès l’aube, la maison Larine
Est pleine ; les tribus voisines
Affluent, accumulant traîneaux,
Calèches, charabans, landaus.
Devant la porte, joie et presse ;
Saluts, baisers dans le salon,
Piaillent fillettes et bichons,
Fracas et rires, fièvre et liesse,
Semelles sur les parquets peints,
Cris des nounous, pleurs des bambins.

XXVI

Près d’une épouse en avantage,


Le large Poustiakov survint
Avec Gvozdine, expert et sage,
Et dont les serfs crèvent de faim ;
Voici, chenus, les Skotinine,
Doués d’enfants de triste mine,
Vieux de trois ans à trente-deux ;
Pétouchkov, le dandy du lieu ;
Fripé, casquette avec visière,
Bouianov, un cousin à moi
(Vous connaissez déjà, je crois),
Et Flianov, ancien fonctionnaire,
Méchante pie et trou sans fond,
Goinfre, vendu et vieux bouffon.

XXVII

Les Kharlikov, noble famille,


Ont amené Monsieur Triquet
Droit de Tambov, un joyeux drille,
Perruque rousse et air coquet.
Triquet, en vrai Français de France,
A dans sa poche une romance,
Chanson d’enfance, mes amis,
Réveillez-vous, belle endormie,
Trouvée dans quelque pauvre page
D’un chansonnier fade et poudreux ;
Triquet, poète astucieux,
L’avait remise à son usage,
Changeant, hardi, belle Nina
En une belle Tatiana.

XXVIII

Mais qui vient là ? Ses bottes brillent :


L’idole mûre du canton,
La joie des mères et des filles,
Le chef, vous dis-je, d’escadron.
Il entre… Ah, joie extraordinaire !
L’orchestre sera militaire !
Le colonel, ordre spécial,
Assure à la maison un bal.
D’avance piaffent les donzelles,
Mais la table est servie. Les vieux,
Les jeunes vont s’asseoir ; messieurs
Face à Tania ; cohue des belles
Autour ; léger signe de croix
Et — bruit des guêpes sur leur proie.

XXIX

Et les conversations s’arrêtent.


Les bouches mâchent. Pour un temps,
Fracas des verres, des assiettes,
Couteaux, fourchettes cliquetant.
Puis les convives se reprennent
Et le grabuge se déchaîne ;
On n’entend plus, on hurle, on rit,
Bourdonnement, plaisanteries.
A deux battants s’ouvre la porte —
Lenski et Onéguine. “Enfin !”
Crie Larina, “Mon Dieu !” Chacun
Se pousse un peu, on leur apporte
Deux chaises, les couverts sont mis,
On fait asseoir les deux amis.

XXX

Face à Tania — et, pâlissante,


Ainsi la lune au jour naissant,
Biche harassée, elle est tremblante,
Et son regard, s’obscurcissant,
Reste baissé ; toute son âme
Brûle, elle étouffe, elle se pâme :
Les deux amis l’ont saluée
Mais elle est sourde, et la buée
Sur les prunelles — la pauvrette
Va défaillir, mais la raison,
La volonté l’emportent ; non,
D’un faible hochement de tête,
Elle répond, ne cède pas —
Elle est restée à son repas.

XXXI

Les nerfs, les crises féminines,


Les évanouissements subits
Insupportaient mon Onéguine,
Lui avaient gâché trop la vie.
Quand ce toqué vit les convives,
Il fut fâché. Devant la vive
Flamme qui avait pris Tania,
Baissant les yeux, il enragea ;
Il se jura, comme en vengeance,
De faire bien bisquer Lenski
Pour jouir au moins de cet acquis,
Et donc, en triomphant d’avance,
Se mit à caricaturer
Tous les mangeurs de la contrée.

XXXII

Bien sûr, d’autres convives virent


Tania si brusquement troublée,
Mais le sujet de tous les dires
Etait le pâté chaud (salé,
Hélas, par trop) ; pourtant, merveille,
On décachète les bouteilles
Entre la viande et le dessert ;
Voilà : c’est le mousseux qu’on sert ;
Avec des coupes longues, fines,
Comme ton tour de taille est fin,
Zizi, mon cœur, cristal divin,
Objet de poésies mutines,
Vase d’amour bien émouvant,
Toi qui m’as enivré souvent.

XXXIII

Libérée de son bouchon moîte,


La bouteille a claqué ; le vin
Mousse ; et, soudain, la tête droite,
Longtemps rongé par son refrain,
Triquet se lève ; l’assistance
Garde le plus profond silence.
Tania croit défaillir ; Triquet,
Tourné vers elle, son feuillet
En main, chante (très faux). On reste
Enthousiasmé. Tania salue
Pour remercier et n’en peut plus.
Le grand poète — il est modeste —
Boit le premier à sa santé,
Et offre son refrain chanté.

XXXIV

Les vœux et les saluts l’appellent,


Tania reçoit et remercie ;
Quand Onéguine vint vers elle,
Elle était si tremblante, si
Perdue, pâle, prête à s’éteindre
Qu’il se sentit soudain la plaindre.
Il s’inclina, silencieux,
Mais un éclair luit dans ses yeux,
Merveilleusement tendre. Etait-ce
Qu’il fût réellement touché,
Ou qu’il voulût encor jouer,
Tania perçut cette tendresse,
Et ce regard, pur ou moqueur,
Lui réchauffa soudain le cœur.

XXXV

Les chaises qu’on déplace tonnent ;


Tous au salon, c’est la ruée,
Et les abeilles abandonnent
Pour les fleurs tendres leur rucher.
Heureux de leur ventrée prospère,
Les pères ronflent entre pères,
Les mères sont au coin du feu,
Les jeunes dans leur cercle entre eux ;
On a ouvert les tables vertes
Aux fanatiques du carton —
L’hombre ancestral et le boston
Et puis le whist, toujours alerte,
Famille morne comme pluie,
Enfant du dévorant ennui.
XXXVI

Déjà huit robres formidables


Pour les héros du whist ; huit fois
Les quatre ont tourné à la table.
Enfin, on sert le thé. Ma foi,
Je rythme volontiers l’intrigue
Par les repas. Point de fatigue
Pour savoir l’heure : c’est concret.
C’est l’estomac, notre bréguet.
Et notons-le, puisqu’on en cause,
Si je rappelle dans mes vers
Agapes et banquets divers,
C’est que je fais la même chose
Qu’Homère, un autre expert en vins,
Maître éternel, quasi-divin.

XXXVII-XXXVIII-XXXIX

Et donc, le thé. Les vierges sages


Ont leur soucoupe dans la main
Quand de la salle vient l’orage,
Flûte et basson tonnent soudain.
Heureux d’entendre la musique,
Pétouchkov, en Pâris rustique,
Oublie son thé au rhum et prend
La main d’Olga, Lenski venant
Vers Tatiana ; mademoiselle
Kharlikova, d’âge avancé,
Avec Triquet s’en va danser ;
Bouianov, lui, saisit la belle
Poustiakova. La salle luit —
Beauté du bal qui brûle et bruit.

XL

J’avais voulu (premier chapitre


De ce roman tout en détours)
Faire un tableau qui eût pour titre :
“Soirée de bal à Pétersbourg”,
Mais, entraîné de songe en songe,
J’avais plongé dans le mensonge
De souvenirs sur des petons.
Petons ! Hélas, me trouve-t-on
Toujours sur vos sentiers fragiles !
Quand la jeunesse me trahit,
Je dois plutôt changer de vie,
Améliorer mes vues, mon style,
Et, ce chapitre V en cours,
Le nettoyer de ses détours.

XLI

Toujours pareille, toujours folle,


— O jeunes jours tourbillonnant ! —
La valse vire, caracole,
Les couples passent, tournoyants.
Touchant l’instant de sa vengeance,
Evguéni, triomphant d’avance,
Va vers Olga, et, tous les deux,
Ils dansent tant qu’on ne voit qu’eux.
Il la ramène vers un siège,
Lui parle de n’importe quoi,
Puis il l’invite une autre fois
Et ils reprennent leur manège.
Les gens s’étonnent ; Vladimir,
Éberlué, se sent frémir.

XLII

D’un coup, la mazurka ! Naguère,


Lorsque éclatait la mazurka,
C’était le tremblement de terre,
Les talons claquaient — quel fracas —,
Les vitres tressautaient, les flammes !
Aujourd’hui, imitant les dames,
Nous glissons sur parquet laqué.
Mais dans les bourgs moins compliqués,
La mazurka conserve encore
Sa verve antique ou son écho,
Sa fougue : les talons, les sauts
Et les moustaches, tout décore
Nos bals qu’épargne encore le goût
De Pétersbourg et de Moscou.

LXIII. LXIV.

Mon Bouïanov, ce joyeux drille,


Présente Olga et Tatiana
A Evguéni ; lui, ses yeux brillent,
Et Evguéni choisit Olga,
Tête penchée, il lui chuchote
Un madrigal, des rimes sottes
Et glisse en lui serrant la main.
Elle a les joues presque carmin,
Son amour-propre de coquette
S’est enflammé. Lenski voit tout,
La jalousie l’emporte, il bout
A gros bouillons. Notre poète
Attend, brûlant d’indignation,
Invite Olga au cotillon.

XLV

Non, elle est prise. Qu’est-ce à dire ?


Olga est prise, elle a promis
A Onéguine. Est-ce un délire ?
Oh, Dieu, Dieu ! Qui lui a permis…
Comment ? Juste sortie des langes !
Elle, un démon à tête d’ange !
Déjà gavée de ce poison,
Déjà experte en trahison !
Il n’y tient plus ; Lenski, tout pâle,
Vouant la femme et son cœur faux
Au diable, exige ses chevaux
Et part. Deux pistolets, deux balles
— Un point c’est tout ! — Voilà, soudain,
De quoi répondre à son destin.

CHAPITRE SIXIÈME

La sotto i giorni nubilosi e brevi,


Nasce una gente a cui l’morir non dole.
Petr.

Lenski plongé dans sa colère,


L’ennui reprit notre héros,
Il oublia sa cavalière,
Fier d’avoir eu le dernier mot.
Olga bâillait aussi, pauvrette,
Cherchait Lenski, tournant la tête ;
Le cotillon dans son regard
Semblait un morne cauchemar.
Mais il s’achève. Allez, on soupe.
On fait les lits ; partout, en bas,
En haut, jusque chez Tatiana,
Jusqu’aux couloirs, toute la troupe
Est fatiguée. Et notre ami,
Rentré tout seul, s’est endormi.

II

Tout s’est calmé. De sa voix sourde,


Dans le salon, c’est Poustiakov
Qui ronfle avec sa femme lourde.
D’autres, Gvozdine et Pétouchkov
Et Flianov, dont le ventre pèse,
Sont dans la salle sur des chaises.
En bonnet blanc, Monsieur Triquet
S’est installé sur le parquet.
Chez les deux sœurs, les jeunes filles
Vivent des songes apaisés,
Mais, seule et triste, à la croisée
Où les rayons de Diane brillent,
Tania se ronge d’insomnie
Face aux champs noirs à l’infini.

III

Bouleversée par sa visite,


Par son regard plein de douceur
Un seul instant, par sa conduite
Si surprenante avec sa sœur,
Elle s’efforce, frissonnante,
De le comprendre, se tourmente ;
L’angoisse de la jalousie
L’étreint, comme une main transie
Serrant le cœur ou comme un gouffre
Qui roule et s’ouvre sous ses pieds…
“Je meurs et je me tiens liée,
Dit Tatiana. J’aime et je souffre.
C’est bien ; pourquoi pleurer, mon cœur ?
Il ne peut faire mon bonheur.”

IV

Mais, vite ! Un autre personnage


Est impatient d’entrer en jeu.
A quatre verstes du village
De Vladimir, béni des cieux
Dans son désert philosophique,
Habite un homme sympathique.
C’est Zaretski, ancien luron,
Joueur, patron d’autres larrons,
Tribun d’auberge, maître ès fêtes,
Chef de famille non marié,
Il est aux yeux du monde entier
Un noble riche, un homme honnête,
La crème, enfin, des braves gens —
Ainsi le siècle va changeant.

Jadis, la flatterie du monde


Chantait sa rage et son éclat :
Il vous trouait à la seconde
Un as de cœur à quinze pas,
Il avait même, en pleine guerre,
Vécu l’ivresse militaire :
Plein comme un œuf, notre animal,
Dégringolant de son cheval
Dans la gadoue, s’était fait prendre
Par les Français : jour de bonheur !
Ce Régulus, dieu de l’honneur,
Ne rêvait plus que de se rendre
Une autre fois, pour vivre gris
De son ardoise chez Véry.

VI

Jadis, il savait être drôle,


Jouer le pitre ou le nigaud,
Berner le sage à tour de rôle,
De face, et, plus souvent, de dos ;
Pourtant certaines aventures
Lui retombaient sur la figure
Et il s’était trouvé, ma foi,
Le bec dans l’eau certaines fois.
Aimant débattre sans fatigue,
Il parlait vite et lourdement
Aimait se taire finement,
Aimait lancer quelques intrigues,
Voir des amis se déchirer
Et les conduire sur le pré.

VII

Puis les pousser à l’armistice,


Dîner en les laissant payer
Et, par sourires subreptices,
Conclure à leur honneur souillé.
Sed alia tempora ! C’est l’âge :
Ainsi l’amour, autre mirage,
La fougue passe au fil du temps.
Mais Zaretski, lui, est content,
Esquif que les orages lassent,
Dans ses vergers, il vit la vie
Que chante la philosophie,
Plante ses choux, nouvel Horace,
Chérit ses oies et ses canards,
Apprend à lire à ses moutards.

VIII

En appréciant ses traits caustiques,


Mais sans estime pour son cœur,
Onéguine aimait ses critiques
Et le bon sens de ses valeurs.
Il l’accueillait, quoi qu’on en dise,
Avec plaisir ; c’est sans surprise
Qu’il découvrit que son voisin
Voulait le voir de bon matin.
Après trois phrases toutes faites,
Lorgnant un peu vers Evguéni,
Le joyeux drille lui remit
Un mot écrit par le poète.
De la fenêtre s’approchant,
Notre ami l’ouvrit sur le champ.

IX

C’était un noble, un agréable


Et court défi — bref, un cartel.
En termes froids et honorables,
Lenski provoquait un duel.
Evguéni tourna le visage
Vers le porteur d’un tel message,
Et, rechignant à trop parler,
Lui répondit : “Quand vous voulez.”
Sur ce, notre envoyé s’incline,
Clôt l’entretien et remercie,
Ayant chez lui d’autres soucis
Aussi pressants. Mais Onéguine,
Face à son propre tribunal,
Vit qu’il s’était conduit bien mal.

Eh quoi ? un examen sévère


Ne lui laissait que des remords,
Que des reproches à se faire :
Que dire d’autre, il avait tort.
L’amour était tendre et timide
Son jeu, frivolement stupide.
Et puis, que le poète ardent
Brûle et tempête ; à dix-huit ans,
C’est pardonnable. Mais, lui-même,
Soudain jouet des préjugés,
Il aurait dû le protéger,
Etre l’aîné, l’ami qui aime,
Homme d’esprit, homme d’honneur,
Pas un gamin, pas un bretteur.

XI

Il aurait dû montrer son âme,


Non, comme un chien, montrer les dents,
Ou apaiser sa jeune flamme,
Son jeune cœur : “Mais, à présent,
La messe est dite, il faut se taire ;
Puis, pensait-il, de cette affaire
Un vieux bretteur vient se mêler,
Méchant, enclin à persifler.
Aux confidences sarcastiques
Devrait répondre le dédain,
Mais quoi, les sots, et les potins… ”
Et voilà l’opinion publique :
L’honneur — l’idole et le ressort
De notre vie, de notre sort !
XII

Brûlant de haine et d’impatience,


Le poète attendait chez lui
Quand le voisin plein d’importance
Vint lui répondre : c’était oui.
Pour le jaloux, Dieu ! quelle fête !
Il redoutait qu’une pirouette
N’aide Onéguine à s’en sortir
Pour détourner sans coup férir
Du pistolet son sein de traître.
Dorénavant, le doute est vain :
Ils se retrouvent au moulin
Dès qu’ils verront le jour paraître,
Et, là, tous deux, ils viseront
La cuisse ou carrément le front.

XIII

Claustré avant que de se battre,


Voulant haïr le cœur pervers,
Lenski lorgnait devant son âtre
Sa montre ou le soleil d’hiver,
Rageant et faisant la triste mine,
Et accourut chez les voisines.
Il pensait troubler Olenka,
Mais ce fut loin d’être le cas.
Laissant le chantre sans paroles,
Olga, comme les autres fois,
Jaillit l’étreindre dans le froid,
Image de l’espoir frivole,
Insouciante, vive, gaie —
Exactement comme elle était.

XIV

— Vous étiez bien pressé, fit-elle,


Hier soir. — Et, face à cet élan,
Lenski soudain sent qu’il chancelle,
Il reste là, les bras ballants.
Finies, la jalousie, la rage,
Quelle candeur dans ce visage,
Ces yeux sont clairs et sans péché,
Cette âme vive et enjouée…
Bouleversé, baissant la tête,
Il le voit bien, on l’aime encor,
Il est rongé par le remords,
Voilà qu’il se repent, regrette,
Il balbutie, voilà, il rit,
Il est heureux, presque guéri !…

XV. XVI. XVII.

Puis il reprend l’air monotone


Devant Olga, le regard noir,
Mais son courage l’abandonne
Pour lui parler d’hier au soir.
Il pense : “Il faut que je la sauve,
Qu’un lâche prédateur d’alcôves,
Qu’un vil et fourbe séducteur
Ne tente ainsi son jeune cœur ;
Qu’un ver sordide, infâme, n’ose
Ronger cet innocent lilas,
Et que la rose en son éclat
Ne fâne, encore à peine éclose. ”
Bref, traduisons en mots humains :
— Je tuerai mon ami demain.

XVIII

S’il avait su quelle blessure


Brûlait le cœur de Tatiana,
Et, Tatiana, si, d’aventure,
Elle avait pu savoir cela,
Qu’à l’aube, ils vidaient leur querelle
Et que l’issue serait mortelle,
Là, son amour aurait, qui sait ?
Entre eux réinstauré la paix.
Mais, sa passion, jamais personne
Ne l’avait même entraperçue ;
Evguéni se taisait dessus ;
Elle aimait sans qu’on la soupçonne.
La nounou seule eût pu savoir,
Mais qu’aurait-elle pu y voir ?

XIX

Passant du rire presque aux larmes,


Lenski fut tout le soir distrait :
Tous les poètes ont ce charme,
Ils se ressemblent trait pour trait.
Il s’asseyait au clavicorde,
Cherchant des notes qui s’accordent,
Et vers Olga levant les yeux,
Il chuchotait : “Je suis heureux. ”
Mais il est tard ; son cœur se serre
Dans un élan désespéré ;
Il va quitter son adorée,
Eclatant de devoir se taire.
Olga, soudain, regarde et dit :
“Qu’avez-vous ? ” — Rien. — Il est parti.

XX

Rentré chez lui, il examine


Les pistolets puis les remet
Dans leur étui ; il illumine
La chambre à la chandelle, essaie
D’ouvrir Schiller — et capitule.
Son cœur en peine geint et brûle ;
Belle, indicible de beauté
Olga brasille à ses côtés.
Lenski a refermé son livre,
Il prend la plume, écrit ; ses vers
Pleins de sornettes sonnent clairs,
Comme un torrent : il en est ivre
D’élan lyrique, il parle, il crie :
Ainsi Delvig quand il est gris.

XXI

Je le conserve, ce poème,
On l’a gardé fortuitement :
— Où êtes-vous, instants que j’aime,
Moments dorés de mon printemps ?
Que m’offrira l’aube nouvelle ?
Mon âme en vain la cherche-t-elle,
Mais le mystère en est sans fond.
Soit. Le destin est toujours bon.
Sous une flèche tomberai-je,
Triompherai-je, tout nous vient
A l’heure dite, et tout est bien,
Qu’on nous prolonge ou nous abrège
Nos jours de vie. Béni, le jour,
Bénie la nuit, chacun son tour.

XXII

Demain luira une aube heureuse,


Le jour poindra, brillant et beau,
Et moi, les ombres ténébreuses
— Qui sait ? — verrai-je du tombeau.
Et du Léthé l’onde muette
Prend l’ombre triste du poète,
On m’oubliera, mais viendras-tu,
Vierge de grâce et de vertu,
Verser un pleur sur l’urne pâle,
Penser : c’est moi qu’il adorait
Oui, c’est à moi qu’il consacrait
De ses passions l’aube fatale.
Ma douce amie, mon cœur si doux,
Reviens, reviens vers ton époux !… ”

XXIII

C’était son style, obscur et fade


(Du romantisme, dira-t-on,
Mais, romantiques, ces tirades
Ne le sont guère ; enfin, passons),
Et, pour finir, avant l’aurore,
Penchant sa tête pleine encore,
Sur “idéal”, mot bien en cour,
Lenski ferma ses yeux trop lourds,
A peine la douceur d’un rêve
L’envahit-elle, son voisin
Entrait, faisant claquer soudain
Dans l’air transi ses phrases brèves :
— Six heures, vite, il est grand temps,
Notre adversaire nous attend.

XXIV

Il se trompait. Cet adversaire


Dormait d’un vrai sommeil de mort.
Les ombres de la nuit s’éclairent,
Le coq salue Vesper — il dort
Profondément, notre Onéguine.
Le soleil luit — tout s’illumine,
Une bourrasque de flocons
Vrille et miroite ; lui, au fond
Du lit, il jouit des couvertures,
Morphée volète sur ses yeux ;
Il se réveille comme il peut,
S’étire, écarte les tentures
Et réalise, juste Ciel,
Qu’il rate presque son duel.

XXV

Il sonne en hâte. Vite, vite,


Son serviteur français, Guillot,
Peignoir au bras, se précipite
Et l’aide à s’habiller. Bientôt
Paré, notre Evguéni le presse
Aussi : “Tu m’accompagnes, laisse
Le lit à faire et le balai
Et va chercher les pistolets.”
A toute bride, un équipage
Les a conduits jusqu’au moulin.
Ils sortent. Le coffret en main,
Produit fatal de chez Lepage,
Guillot le suit — quant aux chevaux,
Vers les deux chênes, au repos.

XXVI

Dans une attente frénétique,


Lenski restait devant le bief ;
Zaretski, maître en mécanique,
Parlait des meules comme un chef.
Aussitôt, Evguéni s’excuse :
“Pardonnez-moi si je m’abuse”,
Fait Zaretski, “votre témoin ?...”
Strict et classique au plus haut point,
Fou amoureux de la méthode,
Il permettait qu’on tue les gens
Non, certes, n’importe comment,
Mais en suivant un certain mode
Que nos aïeux ont consacré,
Ce dont, bien sûr, je lui sais gré.

XXVII
— Mon témoin ? répond Onéguine.
C’est mon ami, Monsieur Guillot.
Rien ne s’oppose, j’imagine,
Au choix d’un homme comme il faut.
Bien sûr, il est un peu modeste,
Mais c’est un brave gars, du reste.
Mine pincée de Zaretski.
Evguéni s’adresse à Lenski :
— Donc, on y va ? “Oui, je suppose”,
Répond Lenski, et chacun part
Sur le terrain. Comme, à l’écart,
Le “brave gars” et l’autre causent
De quelques points des plus sérieux,
Les ennemis baissent les yeux.

XXVIII

Les ennemis ! Eh quoi, la veille,


Ils ignoraient la soif du sang ;
Ils partageaient monts et merveilles,
Riaient, heureux, reconnaissants
Et fraternels. Et, là, ces frères,
En ennemis héréditaires,
Pris dans un rêve plein d’effroi,
Ils se préparent de sang-froid
A se tuer sans rien se dire —
Tant que leur main n’est pas souillée,
Pourquoi n’ont-ils pas essayé
— Que sais-je ? — d’éclater de rire ?
Mais le farouche honneur mondain
A peur de déroger soudain.

XXIX

Les armes luisent, la baguette


Tinte sous le maillet, glissant
Au fond du fût à six facettes
La balle. Et le chien claque. Un lent
Filet de poudre tombe, claire,
Au bassinet. Dentée, la pierre
Reste soigneusement levée
Encor. Guillot veut s’esquiver,
Lorgnant la souche la plus sûre.
Leur cape au sol, les ennemis
Attendent tant que Zaretski
Trouve un terrain, marque et mesure
Trente-deux pas. Chacun un bout.
Les deux amis s’arment. C’est tout.

XXX

“Marchez”.
Les ennemis s’avancent ;
Pour l’instant, ils ne visent pas.
Leurs pas sont fermes, froids ; silence ;
Ils font les quatre premiers pas,
Marches mortelles, assassines.
Sur sa lancée, là, Onéguine
A entrepris de redresser
Son pistolet, sans se presser.
Voilà cinq pas supplémentaires.
Plissant l’œil gauche, alors, Lenski
Vise à son tour, mais Evguéni
Tire... L’heure a sonné sur terre,
Et le poète, sans un bruit,
Laisse échapper son arme, puis

XXXI

Pose sa main sur son sein gauche


Et tombe. Dans ses yeux brumeux,
Nulle douleur — la mort qui fauche.
Ainsi, d’un haut sommet neigeux
Joue au soleil la masse blanche
Qui glisse et fond en avalanche.
Notre Evguéni, soudain, le sang
Figé, court vers l’adolescent ;
Il le regarde, il le rappelle...
En pure perte — il ne vit plus,
Le jeune aède a disparu.
Souffle un vent noir, la rose frêle
Succombe à l’aube du matin,
La flamme sur l’autel s’éteint !

XXXII

Inerte, il gisait là, et pâle,


Son front plein d’une étrange paix.
Du sein qu’avait troué la balle
Le sang en s’écoulant fumait.
Voilà encore une seconde,
Ce cœur était empli d’un monde,
Rêvant, aimant et haïssant,
Tremblant de vie, bouillant de sang.
Il est une maison déserte
Qu’on abandonne pour toujours,
Tout est paisible, triste et lourd.
Volets fermés, vitres couvertes
De craie. La maîtresse est loin.
Où ça ? Dieu sait. Plus trace, rien.

XXXIII

D’une épigramme vive, on aime


Voir l’ennemi pris en défaut ;
Le regarder, rigide, blême,
Baissant ses cornes de taureau
Devant lui-même dans la glace
En refusant d’y voir sa face ;
On aime plus quand, maladroit,
Le bougre hurle : “mais, c’est moi !”.
On aime encor plus, en silence,
Lui fondre gravement du plomb,
Le guetter, lui viser le front
Tant que chacun reste à distance,
Mais tout de bon le mettre à mort,
Aimerez-vous ? J’en doute fort.

XXXIV

Mais si un jeune camarade


Tombe sous votre pistolet
Pour un regard, une bravade,
Un mot plus haut qu’il ne fallait,
Bref, une offense un soir de cuite,
Ou si c’est lui, brûlant trop vite,
Qui vous défie farouchement,
Dites-le moi : quel sentiment
Vous bouleverse, vous inonde
Quand vous le voyez là, gisant
Par terre, inerte et mort, le sang
Plus froid seconde après seconde,
Quand il est sourd, comme emmuré,
A votre appel désespéré ?

XXXV

Notre héros, rongé d’angoisse,


Son pistolet toujours en main,
Fixe Lenski ; son cœur se glace.
“Mmoui... c’est fini”, dit le voisin.
Fini !... Le mot terrible sonne,
Fauche Evguéni ; il en frissonne,
S’écarte, appelle à lui ses gens.
Zaretski place, diligent,
Le corps dans l’équipage vide :
Il le ramène, affreux transport.
Les chevaux, ressentant la mort,
Renâclent, ruent, secouent leur bride,
Leur frein d’acier, et puis, tout droit,
Fumants, ils filent dans l’air froid.

XXXVI

Amis, vous plaignez le poète :


Empli de rêves florissants,
Pures promesses de conquêtes,
A peine encore adolescent,
Il gît ! Où sont l’élan de flammes,
La noble agitation de l’âme,
Des sentiments et des pensées
Hautes et tendres et pressées ?
Et cet amour brûlant d’orages,
La soif des livres, du labeur,
La peur du mal, du déshonneur,
Et, rêveries secrètes, gages
Evanescents d’une autre vie,
Vous, songes de la poésie ?

XXXVII

Qui sait, pour le bonheur des hommes,


Au moins la gloire il était né ;
Son nom, passant l’âge où nous sommes,
Eût dans les siècles résonné,
Grondant comme l’orage gronde.
Qui sait, sur les degrés du monde
Un haut degré lui était prêt.
Son ombre endolorie, qui sait,
Emporta-t-elle son mystère
Et nous perdîmes une voix,
Source de vie, source de foi,
Qu’auraient suivie depuis la terre
Les hymnes de bénédiction
Du chœur des temps et des nations.

XXXVIII-XXXIX.

A moins, qui sait, que le poète


N’ait dû avoir qu’un sort banal ;
L’âge venant, foin des tempêtes :
La vie l’aurait changé pas mal.
Adieu les grands brasiers de l’âme ;
Quittant la muse, il eût pris femme,
Dans sa campagne aurait vécu
En vieux peignoir, heureux, cocu,
Aurait connu la vie réelle,
Gagné la goutte à quarante ans,
Gris, rance, lourd, ventripotent,
Pour, sur sa pente naturelle,
Rendre son âme au Créateur
Devant enfants, femme et docteurs.

XL

Pourtant, lecteur, il gît sous terre,


Quoi que le sort lui eût promis,
Penseur, poète, amant sincère,
Tué par la main de son ami !
On voit à gauche du domaine
Du jeune élève des Camènes
Deux pins, racines emmêlées ;
Là, le ruisseau de la vallée
Fait une fourche vagabonde,
Le laboureur prend du repos
Et les glaneuses puisant l’eau,
Leurs cruches claquent sur ses ondes ;
C’est là, dans un renfoncement,
Qu’on trouve un humble monument.

XLI
Dessous, lorsque l’averse passe
Sur les blés verts, un vieux berger
Chante une complainte à voix basse,
Tressant sa tille au gris mêlé ;
La demoiselle de la ville,
Pressant son alezan gracile,
Chevauche seule à travers champs
Et passe par hasard devant ;
Soudain, elle retient la bride
De son cheval, le met au pas,
Relève sa voilette, et, là,
Déchiffre d’un regard rapide
Son épitaphe — et un brouillard
Mouille un instant son doux regard.

XLII

Et la voilà emplie de peine,


Rentrant au pas de l’alezan ;
Sans le vouloir, son âme est pleine
Du sort de notre adolescent.
“Et qu’en est-il d’Olga ? dit-elle.
Comment s’est comportée la belle ?
A-t-il duré, le temps des pleurs ?
Et où est à présent sa sœur ?
Et le dandy, fouet des coquettes,
Du monde l’ennemi mondain,
Le toqué, l’ombrageux gandin,
L’assassin du jeune poète ?”
Je vous dirai, je le promets,
La chose en long, en large, mais

XLIII

Pas maintenant. Bien sûr, j’adore


Notre héros ; ça va de soi,
Nous nous retrouverons encore —
Là, maintenant, je pense à moi.
L’âge incline à la prose austère,
Chasse la rime téméraire
Dont, je l’avoue dans un soupir,
Je la courtise sans désir.
Je ne sens plus l’envie joyeuse
De noircir des feuillets pressés ;
D’autres soucis, d’autres pensées
Impitoyables, malheureuses,
M’appellent, gémissement sourd,
Rongeant mes songes et mes jours.

XLIV

La voix d’autres désirs m’arrête,


J’entends la voix d’autres chagrins ;
Les vieux chagrins, je les regrette,
Et les nouveaux désirs sont vains.
Espoirs, où donc sont votre ivresse
Et sa rime obligée, jeunesse ?
Alors, vraiment, oui, donc, c’est vrai,
Sa fleur se fâne et disparaît ?
Alors, vraiment, la chose est claire,
Sans élégies ni tralalas,
Mon beau printemps est mort, voilà,
— Je le chantais, riant, naguère —,
Passé, content ou pas content ?
Vraiment, j’ai donc bientôt trente ans ?

XLV

Oui, mon midi est là. Sans doute


Devrai-je enfin l’admettre. Allez,
Un petit verre pour la route,
O ma jeunesse écervelée !
Merci à toi pour les jouissances,
Le chagrin, la douce souffrance,
Le bruit, l’orage, les festins,
Tout ce que m’offre le destin ;
Oui, je te remercie. Que faire ?
Dans la tourmente ou le repos,
J’ai profité... Point trop n’en faut ;
Dorénavant, d’une âme claire,
J’entame une nouvelle voie
Qui doit me reposer de toi.

XLVI

Adieu, ombres enchanteresses


Où mes jours sereins ont passé,
Plein de passion et de paresse,
D’élans de songe et de pensée.
Et toi, ma fantaisie de flamme,
Agite, brûle encor mon âme,
Anime un cœur trop somnolent,
Rends-moi visite plus souvent,
Garde, préserve ton poète
D’un cœur cynique et endurci,
Qu’il ne finisse pas transi
Dans cette mortifère fête
Du monde, dans ce tourbillon
Où, chers amis, nous nous baignons.

CHAPITRE SEPTIEME

Moscou, ô fille aimée des Russes


Où trouverais-je égale à toi ?...
Dmitriev.
Comment ne pas aimer notre Moscou natale ?
Baratynski.
— Des piques sur Moscou ! Quand on a vu le monde !...
Où sommes-nous le mieux ?
— Où nous ne sommes pas.
Griboïédov.

Sous les rayons d’avril, la neige


Descend déjà des monts voisins,
Et, noirs ruisseaux, se désagrège,
Noyant les champs et les chemins.
Encore engourdie, la nature
Sourit à la saison future ;
Les cieux d’un bleu éblouissant,
Les bois se parent, transparents,
D’une verdure duveteuse ;
L’abeille pour son miel doré
Recueille le tribut des prés,
Fleurissent les vallées ombreuses,
Les vaches sortent à grand bruit,
Le rossignol charme les nuits.

II

Que ta venue, toujours, me pèse,


Printemps, printemps, saison d’amour !
Quel sombre trouble, quel malaise
Dans l’âme, dans le sang trop lourd !
Quand, dans la paix de mon village,
Le printemps me souffle au visage,
Quel pénible attendrissement
Me bouleverse en m’oppressant.
Ou toute joie m’est étrangère,
Et ce qui brille, ce qui vit,
Ce qui ranime, qui ravit
Ne fait qu’accroître l’ombre amère
D’une âme morte que plus rien
Ne touchera jamais en bien ?

III

Ou, sans plaisir à voir renaître


Les feuilles que l’automne tue,
Le bruit des bois nous dit peut-être
Ce qui nous est vraiment perdu ;
Ou quand les bois se renouvellent,
Leur langue, nous troublant, rappelle
L’assèchement de nos années
Qui, se fânant, restent fânées ?
Ou, dans le songe d’un poème
Nous revoyons en un instant
Un autre, un très ancien printemps
— L’écho en tremble au cœur qui l’aime —
Le rêve d’un pays serein,
La nuit, la lune, l’air marin...

IV

C’est l’heure, chers tourneurs de pouces,


Sages, charmants épicuriens,
Heureux d’indifférence douce,
Vous, chers disciples liovchiniens,
Vous, patriarches bucoliques,
Et vous, épouses sympathiques,
Le beau printemps vous pousse aux champs,
Fleurs et jardins, picnics touchants,
Contemplation des paysages,
Nuits enflammées, nuits de magie.
Aux champs, aux champs, l’âme rugit,
Chargez vos riches équipages,
En poste ou en chevaux privés,
Quittez rues droites et pavés.
V

Vous aussi, lecteur bénévole


Dont la calèche vaut son prix,
Abandonnez la ville folle
Où, tout l’hiver, vous avez ri,
Suivez ma capricieuse muse
Pour écouter la voix confuse
Des bois près d’un cours d’eau sans nom ;
Là, Evguéni eut sa maison,
Ermite oisif, sombre et caustique,
Là, tout l’hiver il séjourna
Près de ma jeune Tatiana,
Ma rêveuse mélancolique ;
De là, naguère, il dut partir,
Laissant un triste souvenir.

VI

Du demi-cercle des collines,


Les méandres d’un ruisselet
Vers une rivière argentine
Nous mèneront dans un bosquet
D’amples tilleuls ; là, Philomèle
Chante à la lune et l’eau appelle,
Parlant à l’églantier en fleur —
Là, un tombeau nous touche au cœur.
Deux pins lui offrent leur ombrage.
Au voyageur la plaque dit :
“Ici-gît Vladimir Lenski,
Mort trop tôt, prouvant son courage,
En telle année, âgé de tant.
Repose, aède adolescent !”

VII

Jadis, sur une branche ombreuse


Des pins gardiens du monument,
Une couronne mystérieuse
Tanguait sur l’urne au gré du vent.
Jadis, aux heures vespérales,
Deux jeunes filles tristes, pâles,
Parfois, y dirigeaient leurs pas
Et, tard, la nuit, pleuraient tout bas.
Mais aujourd’hui, quoi ?... plus personne
N’y vient. La sente a disparu.
Plus de couronne. Un nom perdu.
Seul le berger chenu chantonne
Quand il y vient, fourbu, tresser
La tille qui doit le chausser.

VIII-IX. X

Pauvre Lenski ! pâle et tremblante,


Elle a versé bien peu de pleurs ;
La fiancée adolescente
Fut infidèle en ses douleurs.
Un autre sut saisir sa chance,
Un autre endormit la souffrance
D’une amoureuse flatterie.
C’est un uhlan qui lui sourit,
C’est un ulhan qu’aime son âme,
Et la voilà devant l’autel,
Pudiquement, ses yeux bleu ciel
Baissés mais débordant de flamme,
Sous la couronne, aimée, aimant,
Elle sourit légèrement.

XI

Pauvre Lenski, chanteur rebelle,


D’outre ta sourde éternité,
As-tu souffert de la nouvelle
Qu’elle a trahi ? — Frivolité !...
Ou du Léthé la somnolence
Te berce, heureux d’indifférence,
Et notre monde, désormais,
Reste pour toi fermé, muet ?
Oui, c’est l’oubli, froid, insensible,
Qui dans la mort nous est promis ;
Amis, amantes, ennemis
Se taisent. Reste le terrible
Charivari des héritiers
Qui jurent tels des charretiers.

XII
La voix d’Olga, joyeuse et claire,
Se tut bientôt dans la maison
Quand — servitude militaire ! —
L’époux partit en garnison.
Se séparant de sa cadette,
Pleurant à flots, perdant la tête,
La mère crut en expirer,
Mais Tatiana ne put pleurer.
Pourtant, il vint une tristesse
Mortelle sur son pâle front.
Quand on sortit sur le perron
Pour les adieux — les cris, la presse —,
Elle resta jusqu’au départ,
Suivant sa sœur d’un long regard.

XIII

Longtemps elle fixa la route,


Les regardant l’abandonner...
Seule, elle est seule, plus de doute !
Hélas, l’amie de tant d’années,
Sa sœur, sa joie jusqu’à la tombe,
Sa confidente, sa colombe
Est emportée par le destin,
Jetée dans un pays lointain.
Elle erre comme une âme en peine,
Contemple le jardin désert...
Les yeux voilés, elle se perd,
Rien ne soulage, ne l’entraine ;
Les pleurs qu’elle réprime encor
Lui prennent l’âme dans le corps.

XIV

Sa solitude est plus cruelle,


Sa passion est un brasier,
Mais Evguéni a fui, loin d’elle,
L’amour ronge sans rassasier.
Revoir cet homme, comment faire ?
Puisqu’il a tué son presque frère,
C’est lui qu’elle devrait haïr.
Lenski est mort... son souvenir
S’est effacé ; sa fée coquette
Vient de faire un mariage heureux.
Comme fumée dans le ciel bleu
Fut la mémoire du poète.
Son sort, peut-être, dans deux cœurs
Reste douleur... Vaine douleur.

XV

Le soir. Le ciel s’éteint. L’eau vive


Chantonne. Vibre un hanneton.
Les rondes cessent. Sur la rive,
Quelques pêcheurs s’asseoient en rond
Autour d’un feu qui fume. Blanche,
La lune a obscurci les branches.
Tania, toute à ses songeries,
Marche par bois et par prairies.
Loin, loin. Soudain, quelques lumières.
Qu’aperçoit-elle du coteau ?
Un bois, un manoir, un hameau,
Un parc au bord d’une rivière.
Tania les voit — son cœur, dès lors,
Se met à battre fort, très fort.

XVI

Elle regarde et elle hésite :


“J’y vais ? Je rentre ? Il n’est pas là.
Voir la maison où il habite,
Le parc... On ne me connaît pas.”
Et oui, elle descend la pente
Vers la demeure et, haletante,
Comme ébahie, regarde autour,
Mais rien, personne dans la cour.
Les chiens de la maison l’assaillent ;
Elle a crié, saisie de peur.
Les garnements des serviteurs
Accourent leur livrer bataille.
La demoiselle est délivrée,
Sa protection est assurée.

XVII

— Permettrait-on que je visite ?


Demande-t-elle, et la volée
Des garnements se précipite
Chez Anissia qui sort les clés
En saluant la demoiselle ;
Les portes s’ouvrent devant elle.
Elle entre dans les lieux déserts
Où Evguéni vivait hier.
Une queue oubliée repose
Sur le billard ; sur le divan
Gît un stick délaissé. “Souvent,”
Fait Anissia dans une pause,
Guidant Tania, “là-bas, Monsieur
Restait tout seul au coin du feu.”

XVIII

L’hiver, on y dressait la table


Quand feu M. Lenski venait ;
C’est vrai, la pièce est agréable.
Je vous en prie — son cabinet.
Là, il faisait sa sieste, à suivre
D’un café noir avec son livre,
Ou recevait son intendant.
C’est là aussi que, dans le temps,
Monsieur, enfin, notre ancien maître,
Son lorgnon sur ses pauvres yeux,
Me faisait jouer au pouilleux,
Assis ici, à la fenêtre.
Ses os reposent au tombeau,
Dieu ait son âme en Son repos.”

XIX

Tania contemple avec tendresse


Ce lieu désert. Tout lui paraît
Inestimable et la caresse
Et fait vibrer son cœur secret
D’un plaisir comme empli de plaintes :
La table avec la lampe éteinte,
Les livres empilés, le lit
Etroit, couvert par un tapis ;
La lune à la fenêtre monte,
Dans la pénombre lui répond,
Comme au portrait de Lord Byron
Le socle à la figure en fonte,
Bicorne, front un peu baissé,
Et sur le cœur les bras croisés.
XX

L’antre mondain l’a comme prise,


Comme envoûtée par son décor.
Mais l’heure avance. On sent la bise.
Le val est noir ; la forêt dort,
L’eau est brumeuse ; la colline
Happe la lune. — Pèlerine,
Tu tardes plus que de raison,
On doit t’attendre à la maison.
Dans une confusion trop grande
Pour s’empêcher de soupirer,
Tania comprend qu’il faut rentrer.
Prenant congé, elle demande
Qu’on l’autorise à revenir
Pour lire ici plus à loisir.

XXI

Tania salue la vieille femme


Dans le hameau. Au bout d’un jour,
Elle revient, tremblante, l’âme
En feu, vers ce sombre séjour.
Là, dans la chambre solitaire,
Comme arrachée à notre terre,
Enfermée seule tout à coup,
Elle pleura, longtemps, beaucoup.
Puis elle examina les livres.
D’abord, ce fut distraitement,
Mais, peu à peu, l’assortiment
Lui en parut étrange. A suivre
Titre après titre, alors, s’ouvrit
Un monde neuf pour son esprit.

XXII

Nous savons, certes, qu’Onéguine


N’aimait plus guère les bouquins,
Mais une estime clandestine
Lui demeurait pour quelques-uns,
Le Don Juan, le Pèlerinage,
Et deux-trois romans où notre âge
Se reconnaît, s’y reflétant,
De ceux où l’homme de ce temps
Trouve une image assez fidèle :
Un être sans moralité,
Egocentrique, sans bonté,
Rêveur brûlant, esprit rebelle,
Pris dans le jeu de ses passions,
Aigri d’absurde agitation.

XXIII

Trouvant sur de nombreuses pages


Des marques d’ongles acérés,
Tania plonge dans ces passages
Son attention exaspérée.
Elle a, tremblante, devant elle,
Telle expression frappante, telle
Pensée vue par notre héros,
Ou ce qu’il laisse sans un mot.
Elle découvre dans les marges
Les signes d’un crayon hâtif.
Partout son âme parle au vif,
Se juge à charge ou à décharge,
Sans le vouloir, d’un mot, d’un trait,
D’un point d’exclamation discret.

XXIV

Et, peu à peu, elle commence


A comprendre plus clairement
A qui l’étrange Providence
Aura lié son cœur aimant
D’un lien si fort qu’il lui résiste :
Oui, ce toqué funeste et triste,
Issu des cieux ou de l’enfer,
Ange ou démon, timide ou fier,
Qui est-ce ? Une ombre insignifiante,
Une copie, un rien du tout
Qui joue Harold comme à Moscou,
Reflet de fantaisies errantes
Venues d’ailleurs, tourments redits, —
Un homme ou une parodie ?

XXV

Est-ce la clé de son mystère ?


Le mot est-il trouvé ? Pourtant,
Elle oublie l’heure, elle exagère
Car on l’attend depuis longtemps
Chez elle où deux voisins s’attardent,
Et c’est bien d’elle qu’ils bavardent.
— Tatiana n’est plus une enfant,
Se désespère sa maman.
Quand même, Olia est sa cadette,
Il faut que je la case aussi.
Ah, je vous jure, quel souci !
Pour tous, n’en faire qu’à sa tête...
Elle dit “non”. Savoir pourquoi
Elle erre seule dans les bois.

XXVI

“Peut-être qu’elle est amoureuse ?”


— De qui ?... La cour de Bouïanov
Aura été calamiteuse.
Elle a dit “non” à Pétouchkov ;
Et ce hussard charmant, Pykhtine,
S’il s’échinait avec sa mine !
Je me disais : si ça marchait ?...
Et, là encor, nouveau rejet.
“Ma chère, il faut forcer la chance :
Moscou, la foire aux bons partis ;
Ça marchera, je vous le dis.”
— Mon bon, pensez à la dépense !
“Vous pouvez bien, pour un hiver...
Prenez chez moi, si c’est trop cher.”

XXVII

L’avis était pratique et sage,


La mère l’apprécia beaucoup ;
Elle emprunta pour le voyage :
On passait l’hiver à Moscou.
Tania entend cette nouvelle.
Au monde impitoyable qu’elle
Expose sa candeur, ses traits
De provinciale sans apprêt,
Le suranné de ses toilettes,
Ses tours de phrases surannés ;
Quoi, à Moscou, se voir menée
Face aux dandys et aux coquettes !...
Frayeur ! non, il vaut mieux cent fois
S’enterrer seule dans les bois.

XXVIII

Dès lors, levée avec l’aurore,


Elle repart vers les prairies,
Les contemple et leur parle encore,
Eplorée dans ses songeries :
“Adieu, vallées qui me sont chères,
Et vous, collines familières,
Et vous, forêts toujours connues,
Et toi, ciel pur aux calmes nues ;
Adieu, nature toujours vive.
Je quitte un cercle cher et doux
Pour le vain bruit d’un monde fou ;
Adieu, ma liberté native.
Où vais-je ? Où dois-je être emmenée ?
Que me promet ma destinée ?”

XXIX

Ses promenades se prolongent.


C’est telle butte ou tel ruisseau
Qui, à présent, soudain, la plongent
Dans un ravissement nouveau.
Comme aux amis de sa jeunesse,
Dès qu’il fait jour, elle s’empresse
De parler aux forêts, aux champs.
Déjà l’été est au couchant.
Brille à présent l’or de l’automne ;
La vie est faste et pâle, tel
L’agneau offert devant l’autel.
Poussant les pluies, le Nord résonne,
Il souffle, il hurle — alors revient
L’hiver, le maître magicien.

XXX

Il vient, il jette sur les branches


Des chênes ses flocons légers ;
Ses duveteuses vagues blanches
Fondent la berge et l’eau figée,
Couvrent les plaines et les buttes
D’un dais poudreux. Cristaux hirsutes,
Le givre luit. L’hiver joyeux
Réchauffe l’âme avec ses jeux.
Mais, pour Tania, son cœur se glace :
Comment sortir fêter l’hiver,
Humer le froid doré de l’air,
Se frictionner poitrine et face
De neige prise au toit des bains
Quand le départ est pour demain ?

XXXI

Tous les délais pour le voyage


Sont dépassés depuis longtemps,
On retapisse l’équipage
Tiré d’un oubli de vingt ans ;
Convoi banal, de trois voitures
Pour transporter les fournitures,
Marmites, casseroles, pots,
Malles, confiture en bocaux,
Coqs encagés — héraults rustiques —,
Draps, oreillers, et coetera,
Enfin, de tout ce qu’on voudra.
Puis, dans l’isba des domestiques
Montent les pleurs d’adieu, puis on
Amène dix-huit canassons

XXXII

Vers la berline, on les attelle,


Les chefs préparent à manger,
On charge à bloc, on se querelle
Entre servantes et cochers.
Un postillon barbu s’installe
Sur une rosse maigre et sale.
La maisonnée court au portail,
Chacun prend place, le travail
S’achève et le digne équipage
Glisse en traînant vers l’horizon :
“Adieu, nature, adieu, maison,
Havre de paix, mon ermitage,
Te reverrai-je un jour ?..” Le cœur
De Tatiana éclate en pleurs.
XXXIII

Si les Lumières bénéfiques


Avaient chez nous un peu de champ
(Les tablettes philosophiques
L’affirment, d’ici cinq cents ans,
Voire un peu plus), alors, sans doute,
Nous pourrions transformer nos routes :
Des chaussées larges, Dieu merci,
Sillonneraient notre Russie ;
Des ponts de fonte sur les ondes
Elanceraient leurs arcs puissants ;
Trouant les monts et construisant
Sous les eaux des voûtes profondes,
Les bons chrétiens instaureraient
A chaque poste un cabaret.

XXXIV

De fait, nos routes sont mauvaises,


Les ponts pourrissent, délaissés ;
Dans les relais, poux et punaises
Viennent la nuit nous caresser.
Pour cabarets, quelques bicoques
Dont les menus rancis évoquent,
Narguant nos appétîts mutins,
Un vain mirage de festins
Tandis qu’Ivan, notre cyclope,
Au marteau russe et au feu lent,
Répare les produits branlants
Que nous fait acheter l’Europe,
Riche du manque de voirie
De notre bien-aimée patrie.

XXXV

Mais en hiver, la neige glisse,


C’est un délice d’avancer.
Le ciel est bleu, la route est lisse
Comme un poème sans pensée.
L’Automédon est plein d’audace,
Nos troïkas passent et dépassent,
Les verstes pour nos yeux distraits
Défilent comme des piquets.
Mais, par malheur, Madame Mère,
Craignant de dépenser par trop,
N’usait que ses propres chevaux,
Et Tania but la coupe amère
Du long ennui de nos sentiers :
Il leur fallut sept jours entiers.

XXXVI

Mais on approche. Devant elles,


Moscou flamboie dans ses murs blancs ;
Sur ses coupoles étincèlent
Ses croix aux reflets d’or brûlant.
Ah, je me suis senti renaître
Quand, au lointain, j’ai vu paraître
Ces parcs, ces dômes, ces palais —
Oui, le plaisir que ça m’a fait.
Dans ma disgrâce monotone,
Quand le destin me battait froid,
Moscou, si j’ai pensé à toi...
Moscou, ce son, comme il résonne
Pour le cœur russe, comme il luit,
Combien d’échos il porte en lui !

XXXVII

Et voilà le château saint Pierre


Avec ses chênes. Son renom
S’est sombrement accru naguère :
C’est là qu’en vain Napoléon,
Ivre de sa victoire ultime,
L’imaginant pusillanime
Attendit les clés de Moscou.
Aurait-on vu, courbant le cou,
Ma ville abandonnée, défaite ?
Non, au héros par trop hardi,
Moscou offrit son incendie,
Pas un festin, pas une fête.
C’est là, plongé dans ses pensées,
Qu’il vit les flammes avancer.

XXXVIII

Adieu, témoin de cette chute,


Château saint Pierre. C’est l’octroi
Aux poteaux blancs après la butte,
Puis le Tverski où le convoi
En cahotant se précipite —
Filent commères et guérites,
Lanternes, tours et magasins,
Palais, cosaques et jardins,
Traîneaux, couvents, échoppes, gosses,
Moujiks, chiens, fiacres et ouzbeks,
Mendiants, marchands français et grecs,
Pharmacies et autres négoces,
Lions d’armoiries, balcons lêpreux,
Et, sur les croix, volées de freux.

XXXIX-XL

Une heure encor d’un tel voyage,


Et, paroisse saint Chariton,
Voici soudain que l’équipage
S’arrête auprès d’une maison,
Face au portail de chez leur tante,
Princesse antique et aigrotante,
Pulmonique depuis quatre ans.
La porte s’est ouverte en grand,
Sort un Kalmouk, hochant la tête,
En vieux caftan, le poing chaussé
D’un bas troué. Rapetassée
Sur le divan, la tante guette :
Voici les dames, à grands cris,
Qui, s’étreignant, pleurent et rient.

XLI

“Princesse !” — Ma Pachette ! — “Aline !”


Qui aurait cru ? Depuis le temps !
Et pour longtemps ?... Chérie ! Cousine !
Assieds-toi... Vous m’en direz tant !
Un vrai roman... Et la famille ?
“Et voici Tatiana, ma fille.”
— Tania, approche un peu plus près —
Je rêve, non, ce n’est pas vrai...
Et Grandison, tu te rappelles ?
“Quel Grandison ? Ah, Grandison !...
Bien sûr, bien sûr... Où est-il donc ?
— Mais à Moscou, il m’est fidèle ;
Il m’a souhaité la bonne année ;
Il a marié son fils aîné.

XLII

Et lui, mais bon, plus tard... un autre


Moment... Demain, c’est résolu,
Nous présentons Tania aux nôtres,
Mais, moi, tu sais, je ne sors plus ;
Non, je me traîne, je me traîne.
Mais vous, tout ce chemin, à peine
Si vous tenez encor debout...
Posez-vous donc.... Je suis à bout.
Le cœur qui lâche... tout m’oppresse,
La joie, la peine... Ma chérie,
La vie n’est pas jolie-jolie
Quand on descend dans la vieillesse... —
Là, une quinte inopinée
Laissa en pleurs l’infortunée.

XLIII

Ses soins, sa joie — la vieille dame


Touche Tania, mais, dans le fond,
Un lourd chagrin lui ronge l’âme,
Privée qu’elle est de sa maison.
Tania dort mal sous la soie fine
Et ouvragée de ses courtines,
Les cloches, qui, au point du jour,
Chez nous remplacent le tambour,
L’attirent jusqu’à la fenêtre :
Le jour se lève peu à peu,
Tania regarde, mais ses yeux
Ne trouvent rien à reconnaître
Dans cette cour loin des prairies —
Le mur, les communs, l’écurie.

XLIV

Voici les repas de famille ;


On présente à la parenté
De jour en jour la jeune fille
Dans sa distraite étrangeté.
Pour les lointaines provinciales,
La foule est toujours amicale,
On multiplie les bienvenues :
— Tania, t’aurais-je reconnue !
Crie sa marraine. D’autres vieilles :
— Je t’ai portée sur mes genoux...
— Tu te souviens de mes joujoux ?
— Moi, je t’ai tiré les oreilles...
Et les mémés à l’unisson :
— Hélas, hélas ! nous vieillissons.

XLV

Mais, pour changer, ça change à peine ;


Ils sont toujours dans l’ancien temps :
Leur tante, la princesse Hélène,
Garde sa coiffe en tulle blanc ;
La tante Loukéria se farde,
Sa sœur Anastasia cafarde,
Ivan est bête comme avant,
Fiodor avare comme Ivan ;
Pélaguéïa, une autre tante,
Aime Bel-Œil, son bon ami,
Et son bichon, et son mari,
Lequel, âme toujours contente,
Toujours affable et toujours sourd,
Se goinfre et boit comme toujours.

XLVI

Leurs filles, l’accueillant, l’embrassent.


Les jeunes grâces de Moscou
Ne disent rien tant qu’elle passe
La dure épreuve de leur goût ;
Elles la trouvent provinciale,
Un peu trop maigre, un peu trop pâle,
Etrange, comme trop polie,
Mais, au finale, assez jolie,
Et puis — les lois de la nature —
Elles se lient, l’aiment enfin,
Lui pressent tendrement les mains,
Lui réarrangent sa coiffure
Et lui confient sans plus d’apprêts
Leur cœur, leurs virginaux secrets,

XLVII
Victoires, craintes, espérances,
Les leurs, celles de leurs amies,
Parlottes en toute innocence,
Un rien teintées de calomnie.
Puis, pour payer leur babillage,
Elles exigent en partage
Que Tania leur ouvre son cœur.
Mais, insensible à leur ferveur,
Tania est comme dans un rêve,
Ne comprend rien, non, n’entend rien,
Et, ce secret qu’elle a, le sien,
Trésor de joie, larmes sans trêve,
Elle le garde protégé
Et ne veut pas le partager.

XLVIII

Tania écoute ce que disent


Les belles âmes, leurs débats,
Mais ce ne sont que des sottises
Dans les salons, c’est bête et bas.
Tant de fadeur, d’indifférence ;
Leurs calomnies même sont rances ;
Questions, nouvelles et ragots,
Discours stériles et cagots
Etouffent toute vie fortuite,
Le cœur se ferme et s’assombrit,
Glacé par leurs plaisanteries ;
Oui, même un mot d’esprit sans suite,
Pas trop futé, mais drôle enfin,
T’est impossible, monde vain.

XLIX

Les jeunes sages des Archives,


De leur regard condescendant,
Jugent Tania un peu naïve
Et lui consacrent peu de temps.
Je ne sais quel bouffon livide
Trouve “idéale” sa Sylphide,
Et là, devant la compagnie,
Il lui compose une élegie.
Chez une tante lymphatique,
Mon Viazemski la vit un soir,
Et la charma de son savoir,
Ce que voyant, un sympathique
Vieillard poudré se renseigna
Auprès d’un proche sur Tania.

Mais dans les lieux où Melpomène,


Faisant rouler ses cris ronflants,
Agite son épée de scène
Devant des yeux indifférents,
Où Thalie dort dans sa retraite,
Sourde aux bravos qui la regrettent,
Où Terpsichore seule encor
Charme notre jeunesse d’or
(De notre temps non plus les drames
N’étaient jamais par trop fêtés),
Elle ne fut jamais scrutée
Par les lorgnons jaloux des dames,
Ni les lunettes des dandys,
Des lions de notre Comédie.

LI

A l’Assemblée de la noblesse,
Chaleur, touffeur, éclat tonnant
De la musique, fièvre, presse,
Couples lancés, tourbillonnants,
Robes légères de nos belles,
Loges qui luisent pêle-mêle, —
Le vaste choix des fiancées
Frappe le cœur et la pensée ;
Ici, la foudre et le tonnerre
Du goût exhibe son gilet,
Sa morgue, son lorgnon distrait,
Et les hussards permissionnaires
Courent paraître, étinceler,
Tonner, charmer et s’envoler.

LII

La nuit a mille et mille étoiles,


Moscou presque autant de beautés,
Mais la plus claire est, froide et pâle,
La lune dans l’éther bleuté.
Mais celle que je n’ose dire,
Importuner avec ma lyre,
Comme la lune dans la nuit
Parmi les belles seule luit.
Quelle fierté quasi-divine
Quand elle arrive, issue des cieux !
Quelle indolence dans ses yeux
Et quelle ardeur dans sa poitrine !...
Assez rêvé, oublie, oublie —
Tu paies le prix de ta folie.

LIII

Rires stridents, cris, cavalcades,


Galop, mazurka, valse... Mais,
Cachée par une colonnade,
Tatiana que nul ne connaît,
Regarde et ne voit que le vide,
Déteste ce monde insipide
Où elle étouffe et va songeant
A fuir, à retrouver les champs,
Les pauvres laboureurs, et vivre
Dans son village, son désert,
Où coule un petit ruisseau clair,
Revoir ses fleurs, revoir ses livres,
Dans la pénombre des tilleuls
Où il lui parla seul à seul.

LIV

Et son esprit erre à la ronde,


Echappe au monde, oublie le bal,
Quand, sans la perdre une seconde,
La suit des yeux un général.
Ses deux tantines, guère sottes,
Pincent Tania et lui chuchotent
D’un même élan toutes les deux :
— Dis-donc, regarde à gauche un peu...
“A gauche ?...” — Eh, faut-il qu’elle dorme...
Mais oui, à gauche, devant toi...
Ce petit groupe, là, tu le vois ?
Les trois, là — l’autre, en uniforme...
Tiens, il s’écarte... Un air martial...
“Lequel ? pas ce gros général ?”
LV

Félicitons de sa victoire
Notre Tania et reprenons
Le cours distrait de mon histoire
Puisque, mon titre, c’est un nom.
Et puisqu’on parle de tocades :
Je chante un jeune camarade
Et ses foucades infinies.
Muse de l’épopée, bénis
Mes longs travaux et sois propice :
Sous tes auspices, pèlerin,
Que j’aille droit dans mes chemins.
Le classicisme a son office.
C’est fait : mieux vaut tard que jamais,
J’ai mon prologue désormais.

CHAPITRE HUITIEME

Fare thee well, and if forever,


Still for ever fare thee well.
Byron.

Aux jours où les espoirs fleurissent,


Dans la verdure du Lycée,
Quand je lisais avec délices
Pas Cicéron mais Apulée,
Sous les halliers pleins de mystères,
Au cri des cygnes solitaires,
Au bord des ondes argentées,
La Muse vint me visiter.
Et ma cellule estudiantine
S’illumina. La Muse ouvrit
Le grand festin d’un jeune esprit,
Chanta les fêtes enfantines,
La gloire, nos héros vainqueurs,
Les rêves frémissants du cœur.

II

On nous sourit dès l’origine,


Et, sur les ailes du succès,
Nous fûmes vus par Derjavine
Qui, s’éteignant, nous bénissait.
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III

Et n’acceptant de nous soumettre


Qu’à l’arbitraire des passions,
Avec la foule, heureux d’en être,
Ma Muse et moi nous nous pressions
Dans les chahuts et dans les fêtes,
Terreur du gué, des gens honnêtes ;
Et dans ces fêtes enragées
Ma Muse offrait ses dons légers,
Jouait en petite bacchante,
Chantait le vin et les amants,
Et la jeunesse du moment
La courtisait, ivre et démente,
Et, moi, je me sentais flatté
Devant sa frivole beauté.

IV

Mais j’ai quitté leur voix confuses


Et fui au loin... Ma Muse aussi.
Oui, mille fois ma tendre Muse
Sut adoucir par ses récits
Les lieux muets et l’infortune,
Et, au Caucase, au clair de lune,
Ensemble, elle en Lénore, et moi,
Nous chevauchâmes mille fois,
Et, mille fois, seuls, en Tauride,
Elle m’offrit ce grand concert,
Le sourd murmure de la mer,
La nuit, l’écho des Néréïdes,
L’immense, l’insondable chœur,
L’hymne de gloire au Créateur.

Et oubliant la capitale,
L’éclat, les fêtes, la folie,
Ma Muse, me suivant, s’installe
En terre pauvre, en Moldavie,
Pour suivre ses tribus errantes,
Devient sauvage sous leurs tentes,
Et laisse la langue des dieux
Pour le dialecte rocailleux
Des chants de la steppe rebelle.
Puis tout change à nouveau soudain,
Et la voilà dans mon jardin,
En provinciale demoiselle
Aux yeux songeurs comme à l’excès,
Lisant quelque roman français.

VI

Et, la première fois, j’amène


Ma Muse au raout, à Pétersbourg
J’observe sa splendeur des plaines,
Tremblant, jaloux de notre amour.
Parmi les rangs d’aristocrates,
Chevaliers-gardes, diplomates
Et fières dames se glissant,
Elle s’assied tout doucement,
Admire la bruyante presse,
L’éclat des phrases, des soieries,
Les invités en théorie
Pour saluer la jeune hôtesse,
Les dames, ces tableaux gracieux
Au cadre sombre, les messieurs.

VII

Elle aime les propos austères,


Oligarchiques, échangés,
Cette froideur sereine et fière,
Les rangs, les âges mélangés.
Mais dans la foule noble, un homme
Se tient absent, distant, c’est comme
Si, étranger au genre humain,
Les gens passaient sur son chemin
Comme des ombres anodines.
Qu’affiche-t-il ? spleen ou orgueil
De la souffrance ? est-il en deuil ?
Qui est-ce donc ? Quoi, Onéguine ?...
Ce n’est pas lui... Et pourtant, si.
Quels vents le portent jusqu’ici ?

VIII

S’est-il calmé ? Est-il le même ?


Joue-t-il toujours à son toqué ?
Pourquoi nous revient-il si blême ?
Comment paraîtra-t-il masqué ?
Prend-il un rôle ? Est-il Melmoth,
Cosmopolite, patriote,
Harold, Tartuffe ou un quaker,
Enfin, de quoi prendra-t-il l’air,
Ou est-il juste un brave type,
Bref, vous et moi, le monde entier ?
Mais si je puis le conseiller,
Qu’il laisse un peu ces vieilles nippes,
Il nous fatigue pour de bon...
— Vous le connaissez ? — Oui et non.

IX

— D’où peut venir la virulence


De vos attaques, ce courroux ?
Ou, agitant nos importances,
Nous ramenons le monde à nous,
Et les cœurs fiers, dans leur audace,
Nous blessent, ou, aimant l’espace,
L’esprit qui rend le monde étroit,
Devient, d’office, notre proie ?
Ou, confondant acte et parole,
Nous sommes trop souvent heureux,
Et l’homme grave sonne creux,
La brute est méchante et frivole,
Et seule la médiocrité
Nous parle, est à notre portée ?
X

Heureux qui jouit de sa jeunesse


Et s’assagit au bon moment,
Qui sut admettre sans faiblesse
Le froid de l’âge survenant,
Sans rêveries par trop profondes,
Aima la foule du grand monde,
Qui, à vingt ans, fut un dandy,
A trente un très heureux mari,
Qui sut solder sa moindre dette
A cinquante ans, en grand seigneur,
Gagna l’argent, et les honneurs,
La gloire aussi, sans coups de tête,
Et fut pour les intelligents
La crème des honnêtes gens.

XI

Mais il est triste de se dire


Qu’en vain jeunesse fut donnée,
Qu’on l’a trahie comme on respire,
Et que c’est nous qu’elle a bernés,
Que nos désirs les plus sincères,
Nos rêves les plus téméraires,
Se sont fanés, se sont pourris,
Feuilles qu’un vent glacé charrie.
La perspective insupportable
Que les dîners perpétuels,
La vie muée en rituel,
Suivre la foule respectable
Sans partager ses émotions,
Ses jugements ou ses passions.

XII

Cible constante des zoïles,


Jugeant inacceptable enfin
De passer aux yeux de la ville
Pour un acteur, pour un pantin
Ou un maniaque lunatique
Sinon un monstre satanique
Ou mon “Démon”, tout simplement,
Le héros de notre roman,
Son ami mort sur la conscience,
S’était trouvé comme entraîné
Jusqu’à sa vingt-septième année,
Seul, au petit bonheur la chance,
Sans rang, sans poste, sans soutien,
Inapte à s’occuper de rien.

XIII

Il fut saisi par l’inquiétude,


Le besoin de changer d’endroit
(Torture, certes, des plus rudes,
Bien peu choisissent cette croix).
Il délaissa son ermitage
Et les forêts de son village
Où ne cessait de le hanter
Le pauvre spectre ensanglanté
Et se mit à courir la terre,
Toujours en proie au souvenir,
Et les voyages, pour finir
Comme le reste, le lassèrent ;
Il en revint, tant bien que mal,
Tel Tchatski, “du navire au bal”.

XIV

Mais, brusquement, les gens se pressent,


Un murmure s’est répandu :
Une dame salue l’hôtesse,
Suivie d’un général connu.
Ni familière, ni distante,
Ni trop rapide, ni trop lente,
Sans insolence déguisée,
Sans prétention à s’imposer,
Sans ces fugaces bagatelles,
Minauderies et tons d’emprunt —
Des gestes simples et sereins ;
Elle avait l’air d’être un modèle
Du comme il faut (Chichkov, pardon...
En russe, comment le dit-on ?).

XV

Les dames lui faisaient la fête,


Jeunes et vieilles, les messieurs,
La saluant, baissaient la tête,
Cherchant à rencontrer ses yeux.
Les jeunes filles dans la salle
Parlaient moins fort, et, noble et mâle,
Le général qui la suivait
Bombait le torse et triomphait.
Nul n’aurait pu la dire belle,
Et cependant en elle rien,
Dans l’apparence, le maintien
N’était ce que la mode appelle
A Londres, où le dandysme est roi,
Vulgar. (Ah, c’est plus fort que moi...

XVI

C’est un vocable que j’adore,


Mais, le traduire — essaie toujours...
Chez nous, il est nouveau encore,
Je doute qu’il nous serve un jour ;
Il ne convient qu’à l’épigramme...)
Mais revenons à notre dame.
Emplie d’un charme sans apprêt,
Elle s’était assise auprès
D’une fenêtre, à une table
Avec Nina Voronskaïa,
Cléopâtre de la Néva,
Et Nina, quoique inégalable,
Marmoréenne en sa beauté,
Ne pouvait pas la supplanter.

XVII

— Qui est-ce ?... — Et Evguéni se pince.—


C’est elle ?... Est-ce possible ?... Non.
Quoi ?.. du fin fond de sa province ?....
Et il dirige son lorgnon
A tout instant, sans fin, vers celle
Dont l’apparence lui rappelle
Des traits depuis longtemps perdus.
— Prince, qui est-ce, le sais-tu,
Cette femme au béret framboise
Qui cause avec l’ambassadeur ?
“Oui, tu débarques, mon cher cœur...”
Répond le prince, et il le toise :
“Je te présente dans l’instant.”
— Qui est-ce, enfin ? “Ma femme.” — Attends...

XVIII

Tu es marié ?... “Oui, imagine...”


— Depuis quand ? “Deux ans, à peu près...”
— Et avec qui ? “Une Larine.”
— Quoi, Tatiana ? “Tu la connais ?”
— C’est ma voisine. “Eh bien, splendide”,
Répond le prince et il le guide
Vers la princesse, présentant
Un vieil ami, presque un parent.
Elle a levé les yeux. Peut-être
A-t-elle été bouleversée,
Abasourdie — mais en pensée.
Elle n’a rien laissé paraître :
Le même ton, la même voix,
Un salut affable et courtois.

XIX

Non, rien qui pût trahir la fièvre,


Rougeur, pâleur, brusque souci —
Un tremblement au coin des lèvres,
Un frémissement des sourcils.
Il cherche, il scrute — quoi qu’il fasse,
Il ne retrouve plus de trace
De la Tania qu’il connaissait.
Il tente encore — sans succès —
De parler : ce qui l’intéresse,
C’est ce qu’il fait sous ces climats,
Ne vient-il de chez eux, là-bas ?
Puis, ce regard las qu’elle adresse
Au général... Elle est partie.
Il est resté comme interdit.

XX

Comment ? c’est Tatiana, c’est elle


A qui, si magnanimement,
Il avait dit ces phrases belles
Au début de notre roman,
A la campagne, en tête à tête,
Porté par un élan honnête,
Elle dont il garde toujours
La lettre où brûle un pur amour,
Où tout est libre, où tout se donne,
C’est cette enfant — ou rêve-t-il ? —
Qu’il dédaignait d’un cœur subtil,
L’enfant si simple et monotone...
Il se sentit rongé au cœur
Par sa distance et sa rigueur.

XXI

Il laisse la cohue brillante,


Rentre chez lui — il est pensif ;
Images douces, lancinantes
Qui troublent son sommeil tardif.
A son réveil, un mot l’invite
A la soirée du prince. Vite,
Vite, il griffonne un autre mot
Pour remercier. “Mon Dieu, bientôt,
Oui, dès ce soir, la voir, chez elle...”
Quel rêve étrange l’a saisi ?
Dans l’âme qui semblait transie
Remue comme une vie nouvelle —
Lubie ou rage, ou bien retour
De sa folie d’antan — l’amour ?

XXII

Et, lancinant, le jour se traîne ;


Notre Onéguine tourne en rond.
Dix coups résonnent, c’est à peine
L’heure qu’il court sur le perron,
Il tremble, entrant chez la princesse ;
Tania l’accueille ; son hôtesse
Et lui se trouvent seuls un court
Instant. Il sent que son discours
S’embrouille. Maladroit et sombre,
Il lui répond à peine, au prix
D’efforts terribles, son esprit
Lourd d’une idée têtue. Une ombre
Têtue l’oblige à enrager.
Tania est calme et dégagée.
XXIII

L’époux survient. Il met un terme


Au tête-à-tête déplaisant,
Rappelle à Evgueni en termes
Joyeux leurs tours d’adolescents.
Ils rient. Les invités arrivent.
Bientôt, les langues sont actives —
Le gros sel des ragots mondains ;
Devant l’hôtesse, un ton badin
Luit sans minauderies stupides,
Interrompu par des propos
Emplis de sens, clairs et dispos,
Sans lieux communs, sans phrases vides,
Qui n’effraient pas les invités
Par leur libre vivacité.

XXIV

Pourtant, la fleur des capitales


Se trouvait là, lions et dandys,
Grands noms passant de salle en salle,
Idiots que nul ne contredit ;
Quelques dames d’un certain âge,
Rose aux cheveux, rage au visage,
Puis quelques vierges attardées,
Aussi lugubres que fardées ;
On y voyait un diplomate
Parlant d’Etat et de l’armée,
Et, en perruque parfumée,
Un vieux monsieur, aux délicates
Intonations dont l’ironie,
Fine, nous semble, à nous, finie.

XXV

Ou, enragé de l’épigramme,


Un homme prêt à s’emporter
Sur la banalité des dames,
Le trop de sucre dans le thé,
Les brumes en littérature,
Le chiffre que deux sœurs reçurent,
La guerre, les journaux menteurs,
Le temps, sa femme et les docteurs...
.......................................................
.......................................................
......................................................
......................................................
.......................................................
.....................................................

XXVI

On vit Untel, que sa bassesse


Rendit fameux dans les nations,
Qui eclipsa pour la jeunesse,
Saint-Priest, ta gloire et tes crayons ;
Un Brutus des soirées mondaines
Resta pendant trois heures pleines,
Joufflu tel l’ange des Rameaux,
Comme un keepsake, sans dire un mot ;
Un voyageur entre deux rives,
Pâle vantard amidonné,
Fut en silence condamné
D’avoir la verve trop craintive —
On vit sourire à son égard :
Verdict commun, d’un seul regard.

XXVII

Mais, tout le soir, notre Onéguine


Par Tatiana fut envoûté ;
Pas la rêveuse clandestine,
Pauvre amoureuse déboutée,
Non, la princesse imperturbable,
Non, la déesse inabordable,
Souveraine de la Néva.
Frères humains, comme nous va
L’image d’Eve, notre mère :
Le bien donné ne nous est rien,
Toujours Satan nous souffle : “Viens,
Viens, goûte l’arbre du mystère.”
Rien ne nous plaît que l’interdit,
C’est là qu’est notre paradis.

XXVIII
Quelle métamorphose en elle !
Comme elle a pris son rôle en grand !
Comme elle joue et renouvelle
Les codes propres à son rang !
Qui pourrait voir l’adolescente
Dans cette noble et imposante
Législatrice de leurs soirs ?
Et lui avait su l’émouvoir ?
C’est lui, fixant la lune pâle
Et appelant en vain Morphée,
Qu’elle voyait à la croisée
Dans sa tristesse virginale,
Rêvant de suivre auprès de lui
L’humble chemin d’une humble vie ?

XXIX

L’amour s’impose à tous les âges,


Mais il n’est bon dans sa fureur,
Comme aux prairies de mai l’orage,
Qu’aux jeunes âmes de candeur :
Ses brusques pluies les rafraîchissent,
Les renouvellent, les mûrissent,
Et la puissante vie produit
De douces fleurs, de riches fruits.
Mais au déclin, quand l’âge sonne,
La marque morte des passions
N’offre que peine et qu’affliction :
Ainsi, aux froides pluies d’automne,
Les champs deviennent des marais,
Se vident, noires, les forêts.

XXX

C’est clair et net, notre Onéguine


Est amoureux comme un gamin ;
Son mal d’amour, il le rumine,
Il brûle du soir au matin.
Fermé à la raison sévère,
Il gravit son perron de verre
Jour après jour, il la poursuit
En rêvant d’elle chaque nuit.
Il est heureux quand sur l’épaule
Il lui jette un boa plumeux
Ou quand, dans un élan fougueux,
Il sent sa main et qu’il la frôle,
Quand, parmi les laquais, le soir,
Il lui ramasse son mouchoir.

XXXI

Mais, s’il s’agite, s’il l’appelle,


Elle ne le remarque pas,
Le reçoit volontiers chez elle,
Lui dit trois mots dans un repas,
Le salue d’un signe de tête,
Ou pas du tout, reste muette ;
Pas trace de coquetterie —
Dans le grand-monde c’est proscrit.
Il en pâlit, mon Onéguine :
Est-elle aveugle ou sans pitié ?
Il meurt, on pourrait parier
Qu’il s’en dérange la poitrine.
Il a un pied dans le tombeau ;
Les gens l’envoient prendre les eaux.

XXXII

Il n’y va pas. Il pense écrire


A ses aïeux qu’il les rejoint,
Et Tatiana de son martyre
(O femmes !) ne s’alarme point ;
Lui, il s’obstine, il persévère,
Il se démène et il espère ;
Avec l’audace du mourant,
Il met tout son feu dévorant
Dans une épître à la princesse.
Encor qu’il sût en général
Qu’écrire était plutôt un mal,
Ce temps perdu dans sa détresse
Etait le moindre de ses maux.
Voici sa lettre, mot pour mot.

LETTRE D’ONEGUINE
A TATIANA

Je prévois tout : que vous offense,


Le triste aveu de mon secret.
Quelle amère condescendance
Vos yeux hautains exprimeraient.
Mon but, ce que je cherche à dire
En vous ouvrant ainsi mon cœur ?
Chez vous, quelle raison de rire,
Peut-être, quel regard moqueur.

Quand, par hasard, nous nous connûmes,


Pouvais-je laisser libre cours
Au feu couvant de votre amour ?
Rebelle à ma douce coutume,
J’ai préféré me contenter
De ma pesante liberté.
Mais nous sépare un autre abîme :
Lenski, pauvre victime, est mort...
Ce qui inspire, qui ranime,
J’avais tout rejeté dès lors.
La liberté, la paix, pensais-je,
Feraient office de bonheur.
Dieu, quelle monstrueuse erreur,
Comme je paie mon sacrilège !

Non, vous revoir à chaque instant,


Vous suivre, être une ombre fidèle,
Guetter, brûlant et palpitant,
Votre sourire, vos prunelles,
Vous écouter longtemps, sentir
Vos perfections, et, — gratitude ! —
Auprès de vous, pâlir, mourir,
S’éteindre... ô vraie béatitude !

Et moi, j’en suis privé. Pour vous,


Je traîne en vain des heures lâches ;
A chaque instant, ma vie se joue
Et dans un pâle ennui je gâche
Les jours que m’a comptés le sort.
Déjà qu’ils sont sans réconfort.
J’en suis conscient : mes jours s’achèvent ;
Pour qu’un seul jour me soit donné,
Je dois savoir quand je me lève
Que je vous vois dans la journée.

J’ai peur : dans mon humble prière,


Vous ne lirez d’un regard dur
— J’entends déjà votre colère —
Que l’infamie d’un cœur impur.
Si vous saviez quelle souffrance
C’est d’être ainsi rongé d’amour,
Toujours calmer ce feu qui court
Que la raison refuse et tance ;
Rêver d’étreindre vos genoux,
Eclater en sanglots, répandre
Soupirs, aveux, reproches tendres,
Tout ce qui peut s’exprimer, tout ;
Alors qu’une froideur menteuse
Arme les yeux et l’entretien,
Echanger, calme, l’air de rien,
De loin en loin, des phrases creuses.

Mais quoi, ce feu est trop soudain :


Je meurs, plus de pudeur qui tienne.
C’est dit : mes jours vous appartiennent
Et je me livre à mon destin.

XXXIII

Pas de réponse. Il recommence —


Bientôt deux lettres, bientôt trois :
Rien. Un beau soir, les autres dansent,
Il déambule, et il la voit
Droit devant lui. Fermée, austère ;
Pas un regard ; quelle colère !
Elle est comme nimbée de nuit,
Comme un hiver glacé sur lui !
Ses yeux retiennent dans la glace
L’indignation qu’ils ont domptée.
Il scrute, il veut se hasarder :
Ni trouble, ni pitié, pas trace
De larmes... Non, il devient fou !
De la colère, un point c’est tout.

XXXIV

Ou bien est-ce une peur secrète


Que le mari, le monde aient vent
D’une passade, une bluette —
De ce qu’il savait, lui, d’avant ?...
Aucun espoir. Quittant la salle,
Il maudit sa folie fatale,
Et, pris dedans, de tout son poids,
Quitta le monde une autre fois.
Et dans sa chambre de silence,
Il revit l’heure où le cafard
Le poursuivant de soir en soir
Dans le fracas des réjouissances,
L’avait saisi par le pourpoint
Et enfermé tout seul, au coin.

XXXV

Il rouvrit sa bibliothèque.
Il lut Gibbon, Chamfort, Rousseau,
Herder, Goethe, Manzoni, Sénèque,
Chateaubriand, Bichat, Tissot,
Il lut quelques traités de Beyle,
Quelques autres de Fontenelle,
Et même des auteurs à nous,
Et ne rejeta rien du tout,
Ni nos revues ni nos gazettes,
Où l’on nous fait tant de leçons,
Où me traitent de tous les noms
Ceux qui me farcissaient la tête,
Jadis, d’éloges enchanteurs...
E sempre bene, chers lecteurs.

XXXVI

Et quoi ? ses yeux lisaient, mais l’âme


Errait au loin ; songes, désirs
Entremêlaient leurs sombres flammes
A la tristesse, aux repentirs.
Suivant les lignes de son livre,
L’œil de l’esprit se sentait suivre
Les lignes d’un autre roman
Qui l’absorbait complètement.
Ce roman-là faisait le compte
Intime d’un passé confus,
Rêves sans lien, signes diffus,
Sornettes vives d’un vieux conte,
Menaces, peurs, lettre enflammée
D’une vierge rêvant d’aimer.

XXXVII

Il tombe dans la somnolence


Des songes, des pensées ; en rond,
La fantaisie, dans son silence,
Tient la banque à son pharaon.
Tantôt il voit la neige brune ;
C’est un couchage de fortune,
L’enfant gît là, et Evguéni
Entend ces mots : “Mmoui... c’est fini.”
Tantôt, ses ennemis affables,
Les lâches, les calomniateurs,
Les arrogantes sans pudeur,
Les camarades méprisables,
Ou la campagne — il veille ? il dort ? —
Et elle est là... Elle, elle encor.

XXXVIII

Cela tournoyait dans sa tête,


Il en devint quasiment fou,
Fut à deux doigts d’être poète.
Là, j’aurais ri, je vous l’avoue !
Vrai, un pouvoir de magnétisme
Faillit l’ouvrir au mécanisme
Alambiqué de notre vers
Quand, avec moi, rien n’était clair.
Qu’il ressemblait à un poète
Au coin du feu, quand, seul, chez lui,
Cloîtré, il marmonnait la nuit :
Idol mio ou Benedetta
Et soudain son chausson tombait
Sur une bûche qui flambait.

XXXIX

Les jours ont fui ; l’hiver s’apprête


A se résoudre dans la boue ;
Onéguine n’est pas poète,
Il n’est pas mort, il n’est pas fou.
Le printemps le ranime, il quitte
Les chambres chaudes qu’il habite
Où, marmote, il a sommeillé,
Les vitres doubles, le foyer,
Un beau matin, et il s’installe
Dans un traîneau — fouette cocher.
La glace bleue, en blocs tranchés,
Luit au soleil, la neige sale
Se désagrège dans les rues.
Le long des quais, où a couru
XL

Mon Evguéni ? Question risible ;


Qui donc, lecteur, ne devina ?
Oui, mon toqué incorrigible,
Il vole, il court chez Tatiana.
Il entre, il est plus blanc qu’une ombre ;
Le vestibule est vide et sombre.
La salle ; l’autre salle aussi.
Une autre porte. Il est saisi,
Bouleversé dans tout son être.
C’est la princesse... Il s’est figé...
Assise, pâle, en négligé,
Lisant je ne sais quelle lettre,
Pleurant tout bas, pleurant sans fin,
La joue appuyée sur la main.

XLI

Qui n’eût senti que la détresse


Rongeait son âme à cet instant,
N’eût reconnu en la princesse
Tania, notre Tania d’avant !
Fou de regrets, mon Onéguine
Tombe à ses pieds, elle s’incline
Dans un sursaut, elle se tait.
Ses yeux n’affichent désormais,
Nulle stupeur, nulle colère.
Lui, la souffrance dans ses yeux,
Plainte ou reproche silencieux,
Elle voit tout : comme naguère,
Son cœur, ses rêves emportés,
Ils viennent de ressusciter.

XLII

Ses yeux rougis le dévisagent,


Elle ne le relève point,
Laissant ses lèvres, dans leur rage
Baiser sa main — mais l’âme est loin.
Allez savoir ce qu’elle pense...
Ainsi s’instaure un long silence.
Puis elle dit, posant la voix :
“Assez. Relevez-vous. Je dois
M’expliquer une fois pour toutes.
Onéguine, quand le destin
Nous a menés dans ce jardin
— Vous vous en souvenez sans doute —,
N’ai-je écouté votre discours
D’un cœur soumis ? C’est à mon tour.

XLIII

J’étais plus jeune alors, plus belle,


Me semble-t-il — et, plus que tout,
Je vous aimais, et pourtant, quelle
Réponse ai-je trouvée en vous ?
Rien que de la froideur. Ou l’âme
D’une humble vierge qui s’enflamme,
Cela, vous l’aviez vu cent fois ?
Et puis, mon Dieu, ce regard froid
— D’y repenser, le sang se fige —
Et ce sermon... Mais ce n’est rien,
Non, vous avez voulu mon bien.
Pendant cette heure atroce, dis-je,
Je vous ai vu homme d’honneur :
Merci à vous, du fond du cœur....

XLIV

Alors — c’est vrai ? — dans ma retraite,


Loin de l’éclat des vanités,
Je ne vous plaisais pas... Que faites-
Vous donc à me persécuter ?
Pourquoi donc, aujourd’hui, me suivre ?
Ou c’est le monde où je dois vivre,
Qui vous a fait changer de ton,
Quand je suis riche et j’ai un nom,
Mon mari est couvert de gloire,
La Cour nous garde sa faveur,
Et quand, dès lors, mon déshonneur,
Ma chute devriendraient notoires,
Vous donnant ce que vous aimez,
Une douteuse renommée ?

XLV
Je pleure... Si vous reste chère
Votre Tania du temps passé,
Je vous l’affirme, je préfère
Votre discours dur et glacé
Avec ses piques offensantes
A votre passion blessante
Avec ces lettres, ces sanglots.
Car quoi, mes rêves virginaux,
Oui, ma candeur et ma jeunesse,
Au moins, vous en aviez pitié...
Et maintenant ! Vous, à mes pieds...
Ici ! Par quelle petitesse !...
Vous, si brillant, jadis, si fin,
La proie d’un sentiment mesquin...

XLVI

Et moi, ces fastes, Onéguine,


Ce faux clinquant des jours dorés,
Les compliments qu’on me destine
Pour ma maison et mes soirées,
Qu’en ai-je à faire ? J’abandonne
L’éclat, la fièvre monotone,
Ce bal masqué, brillant et vain,
Pour quelques livres, mon jardin,
La maison humble et solitaire,
Ces lieux où, la première fois,
Vous vous êtes montré à moi,
Et puis ce pauvre cimetière,
La croix et cet ombrage frais
Où ma nourrice dort en paix...

XLVII

Et le bonheur était si proche,


Oui, si possible !... Mais mon sort
Reste scellé. Je me reproche
Une imprudence : fut-ce un tort,
Cédant aux larmes, aux prières,
D’avoir obéi à ma mère ?
Tous les partis m’étaient égaux...
Je suis mariée. Pour vous, il faut,
S’il vous plaît, me laisser vous-même.
Je sais qu’il est dans votre cœur
De la fierté et de l’honneur.
A quoi bon feindre ? je vous aime,
Mais j’appartiens à mon époux
Et lui serai fidèle en tout.”

XLVIII

Elle est partie. Pour Onéguine,


Il reste là, tétanisé.
A quels vents noirs, à quelle ruine
Son cœur se retrouve exposé !
Mais un bruit d’éperons résonne,
Et le mari entre en personne,
Et là, notre héros, lecteur,
Juste à l’instant de sa douleur,
Quittons-le de façon furtive,
Pour longtemps... pour toujours. Assez
De routes avons-nous tracées
Ensemble au cours des ans. La rive
Est là. Mes félicitations !
Il était temps, j’ai l’impression.

XLIX

Lecteur, qui que tu sois, maussade


Ou gai, aimable ou guère plus,
Séparons-nous en camarades.
Adieu. Quoi que tu aies voulu
Trouver dans ces strophes frivoles,
Souvenirs de tempêtes folles,
Repos après de durs travaux,
Tableaux vivants, simples bons-mots,
Ou fautes contre la grammaire,
Dieu fasse que, dans ce bouquin,
Pour ton plaisir ou pour ton gain,
Ton cœur, tes joutes littéraires,
J’aie pu te plaire de mon mieux.
Sur ce, séparons-nous. Adieu.

Adieu, mon compagnon étrange,


Et toi, mon fidèle Idéal,
Ardeur constante et sans mélange
D’un long entêtement vital.
C’est toi que cherche le poète :
L’oubli du monde et des tempêtes,
Les causeries de ses amis.
Mais tant de jours se sont enfuis
Depuis qu’en moi ce rêve vibre
Qui dans la brume m’amena
Vers Onéguine et Tatiana,
Quand l’horizon du roman libre
M’apparaissait encor si mal
Au fond du globe de cristal.

LI

Et ceux à qui je pouvais lire


Mes strophes à leur tout début,
Comme Sâdi a dû le dire,
Ils sont au loin ou ne sont plus...
Sans eux Onéguine s’achève ;
Et celle qui fut dans mon rêve
Cet idéal de Tatiana...
Que d’êtres chers le sort m’ôta !
Heureux qui sut, sa coupe pleine,
Quitter le festin de la vie,
Et qui n’éprouva pas l’envie
D’achever son roman de peine,
Mais sut couper au bon endroit
Ainsi, pour Onéguine et moi.

EXTRAITS DU VOYAGE D’ONEGUINE

Le dernier chapitre d’Eugène Onéguine fut publié à part, avec la préface suivante :
“Les strophes retranchées ont donné maints prétextes à des critiques et à des railleries
(au reste fort justes et spirituelles). L’auteur avoue candidement qu’il a supprimé de son
roman un chapitre tout entier, chapitre dans lequel était décrit le voyage d’Onéguine à
travers la Russie. Il eût été de son ressort de marquer ce chapitre supprimé par des points
ou un chiffre ; pourtant, pour éviter toute tentation, il a décidé qu’il valait mieux inscrire
à la place du chiffre 9 pour le dernier chapitre d’Eugène Onéguine le chiffre 8 et sacrifier
l’une des dernières strophes :

Assez, posons la plume lasse,


Neuf chants appellent du repos ;
Ma barque accoste par la grâce
Renouvelée de neuf rouleaux.
Honneur à vous, les neuf Camènes, etc.

P. A. Katénine (que son splendide talent poétique n’empêche pas d’être un fin
critique) nous a fait remarquer que cette exclusion, peut-être avantageuse pour le lecteur,
nuit néanmoins au plan de l’œuvre dans son ensemble ; car ainsi le passage d’une Tatiana
demoiselle de province à la Tatiana dame du grand monde devient par trop soudain et ne
peut s’expliquer. — Remarque qui dénote un artiste d’expérience. L’auteur en a senti lui-
même le bien fondé, mais il s’est décidé à supprimer ce chapitre pour des raisons qui ne
comptent que pour lui, et non pour le public. Certains extraits en avaient été publiés ; nous
les plaçons ici, en leur adjoignant quelques strophes supplémentaires.”

E. Onéguine se rend de Moscou à Nijni-Novgorod :

... Devant lui,


Le Makariev bout et fulmine,
Vantant ses masses de produits.
L’Hindou, ses perles magnifiques,
Le Français, son vin qu’il trafique,
Un maquignon d’un coin d’Asie
Vante sa horde abâtardie ;
Le joueur avec ses dés commodes
Vous sort des cartes arrangées,
Un noble ses enfants âgées,
Et, ses enfants, les vieilles modes...
Ça ment, ça crie, c’est harassant,
Partout l’esprit est commerçant.

L’ennui !...

Onéguine se rend à Astrakhan et, de là, au Caucase.

Il voit que le Terek rebelle


Roule en rongeant ses rochers droits ;
L’aigle royal déploie ses ailes,
Un cerf se tient, baissant ses bois ,
Un chameau dort sous l’ombre épaisse,
Galopent des chevaux tcherkesses,
Les Kalmouks près de leur fourbis
Font paître leurs maigres brebis.
Au loin, les cimes du Caucase.
Leur voie est libre. Notre armée
Franchit leur mur longtemps fermé,
Prend leurs défenses, les écrase, —
Oui, l’Aragva et la Koura
Ont résonné de ses hourras.

Partout cerné par des collines,


Gardien sans âge du désert,
Luit le Bechtou à pointe fine
Puis le Machouk aux arbres verts ;
Machouk aux ondes curatives,
Un pâle essaim d’ombres plaintives
S’abreuve à tes ruisseaux sorciers —
Victimes de l’honneur guerrier,
De Cypris, de l’Hémorroïde ;
Un tel te boit pour renforcer
Le fil d’une vie menacée,
Tel autre pour cacher ses rides
Au fond de l’eau, tel autre attend
De rajeunir, juste un instant.

Rongé de réflexions amères


Dans ce triste environnement,
Notre Onéguine considère
Ces ombres, ces ruisseaux fumants,
Et il rumine et il regrette :
Que n’ai-je un coup de bayonnette ?
Pourquoi, comme ce gouverneur,
Ne puis-je avoir un souffle au cœur ?
Pourquoi ne suis-je hémiplégique
Comme ce juge de Toula,
N’ai-je à l’épaule gauche, là
Un rhumatisme ?... C’est tragique !
Non, je suis jeune et sain de corps !..
L’ennui ! l’ennui !... Qu’attendre encor ?

Onéguine visite ensuite la Tauride :


Terre sacrée, pays de l’âme !
Où Mithridate cède au sort,
Les deux amis s’offrent leur mort,
Là Mickiewicz au cœur de flamme
Devant les vagues infinies
Songeait à sa Lituanie.

Beauté des rives de Tauride


Depuis le pont d’un bâtiment —
Ainsi par un matin splendide
Je vous ai vues en vous aimant ;
L’instant était nuptial, intense ;
Le ciel bleu sombre en transparence
Sur les vallons et les massifs,
Et les forêts et les chétifs
Villages des bergers tatares,
S’offraient à mes regards... O joie,
Quel feu, soudain, surgit en moi !
Quelle mélancolie bizarre
M’ensorcela le cœur !... Assez,
Ma muse, oublions le passé.

Quoi que j’aie pu, en lieu et place,


Sentir, je ne le ressens plus ;
Tout se transforme, tout s’efface —
Dormez en paix, tourments perdus.
J’imaginais indispensables
Les flots nacrés baignant le sable,
L’écho des vagues, le désert,
Et l’Idéale au regard fier
Et l’ineffable du martyre...
A d’autres rêves d’autres temps ;
Vous êtes rentrés dans le rang,
Mes jeunes songes, mes délires,
Et, composant mes poésies,
J’ai mis de l’eau dans l’ambroisie.

*
Dorénavant, j’ai d’autres fêtes ;
J’aime un chemin de sable gris,
Les deux sorbiers, l’izba coquette,
Sa palissade un peu pourrie ;
Au ciel un soupçon de nuages ;
Des granges pleines de fourrage,
L’ombre des saules sur l’étang,
Quelques canards qui jouent dedans ;
L’estaminet dans sa poussière,
Le joueur de balalaïka,
Et le trépak à la vodka ;
Mon idéal ? — la ménagère ;
Mon vœu ? — vivre en repos chez moi,
Ma soupe, et maître sous mon toit.

Hier, il pleuvait des hallebardes


Devant l’étable, et, brusquement...
Zut ! quelle insulte pour nos bardes,
Vil prosaïsme des Flamands !
Etais-je ainsi dans ma jeunesse ?
Ai-je eu ce genre de bassesse,
Fontaine de Bakhtchissaraï,
Pour m’inspirer dans mon travail
Quand tu m’offrais l’ombre fugace
De Zarema, mes sombres vers...
Dans ces lieux fastes et déserts,
Trois ans plus tard, suivant ma trace,
Errant dans les mêmes endroits,
Evguéni se souvint de moi.

Alors, j’étais un Odessite, —


Dans la poussière et le ciel bleu ;
A Odessa, la réussite
Rend les voiliers aventureux ;
Là, tout ne vit que par l’Europe,
Le sud luit, vibre et développe
Sa fougue riche et bariolée ;
C’est l’italien qui est parlé
Dans les rues où courent le Slave
A l’âme fière, l’Arménien,
Le Français, le Grec, l’Egyptien,
L’Espagnol et le lourd Moldave,
Et le forban de Tripoli
A la retraite, Morali.

Toumanski sut en vers sonores


Peindre Odessa, mais notre ami,
Dans ce poème que j’adore
S’était montré de parti-pris.
Ìl débarqua et, en poète,
Erra, armé de ses lunettes,
Seul sur la rive ; après cela,
En vers charmants il exalta
Les parcs et jardins de la ville.
Il a bien fait, mais, voyez-vous,
C’est de la steppe nue partout ;
Le jeune effort de leurs édiles
Fait d’arbrisseaux juste plantés
Une ombre maigre pour l’été.

Où en étais-je, chers délires ?...


Dans la poussière, avais-je dit ;
Dans la gadoue, j’aurais pu dire :
Je n’aurais pas non plus menti,
Car pendant cinq ou six semaines,
La ville, offerte aux pluies pérennes,
Est engloutie de bout en bout,
Sombre sous des marées de boue.
Les murs sont maculés ; la foule
Prend des échasses pour passer
Ce qui jadis fut la chaussée,
Les gens et les calèches coulent,
Pour les drojkis, le bœuf massif
Remplace le cheval poussif.
*

Mais le marteau déjà s’active


Et une armure de pavés
Viendra bientôt couvrir les rives
Pour que la ville soit sauvée.
Pourtant, dans cette ville humide,
Il existe un défaut perfide ;
Et lequel, d’après vous ? — c’est l’eau.
On a besoin de grands travaux...
Eh quoi ? le mal n’est pas immense,
Vu que le vin est importé
Sans droit de douane, et puis, l’été,
La mer, la grève, l’indolence...
Amis, que vous faut-il encor ?
C’est un pays béni du sort.

Moi, je m’éveille et je précède


La canonnière du matin,
Redescendant la pente raide
Jusqu’à la mer pour prendre un bain.
Puis, vivifié par l’eau cinglante,
Je fume une pipe brûlante
Et, musulman au paradis,
Bois un café qui s’épaissit.
Je sors marcher. S’ouvre, serviable,
Le Casino où le croupier
Balaie, encore ensommeillé,
Et dresse à grand fracas les tables
Encor mouillées, quand deux marchands
En ont déjà pour leur argent.

Et tout revit ; joyeux, sévères,


Des gens courent au gré du vent,
Affairés ou sans rien à faire
(Très affairés le plus souvent).
Enfant du lucre et de l’audace,
Le marchand, traversant la place,
Va voir si les cieux lui renvoient
Ses voiliers partis pour des mois.
Quelles nouvelles marchandises
Sont aujourd’hui enregistrées ?
Le vin promis est-il entré ?
Quoi de la guerre ? de la crise ?
Où sont la peste et l’incendie ?...
Allez savoir ce qu’on en dit.

Mais nous dont l’insouciance riche


Narguait les aléas marins,
Nous n’attendions que les bourriches
Que nous promet le Pont-Euxin.
Les huîtres sont livrées ? La liesse !
On voit la gloutonne jeunesse
Lamper dans leur prison nacrée,
Rehaussées de citron doré,
Ces recluses vives et grasses.
Cris et fracas... Le vin léger
Dès qu’on l’évoque est débouché,
Othon, jovial, passe et repasse ;
Le temps s’enfuit, le compte lourd
Grandit au fil de nos discours.

Le ciel du soir devient bleu sombre


Et l’opéra nous réunit
Où un Orphée dompte les ombres —
Sonne et rayonne Rossini.
Sourds au dédain des sages blêmes,
Toujours nouveaux, toujours les mêmes,
Ses sons s’épanchent, brûlent, bouent,
Vous bouleversent, charment, jouent,
Baisers fougueux de jeune fille,
Tout en langueur, en énergie,
Comme surgit le vin d’Aÿ —
Le jet, la mousse qui pétille...
Mais quelle idée de comparer
Le vin et do-mi-fa-sol-ré ?
*

Et tout le reste des délices ?


Et le lorgnon de l’indiscret ?
Les rendez-vous dans les coulisses !
La primadone ? Et le ballet ?
Et la loge où, éblouissante,
Trône la jeune négociante
A l’air languide, indifférent,
Cernée de pâles soupirants ?
Elle entend tout et reste sourde
Aux cavatines, aux soupirs,
A ses flatteurs, à ses martyrs,
Quant à l’époux, l’haleine lourde,
Derrière, il dort, il crie “bravo”,
Cligne des yeux, ronfle à nouveau.

Finale — et, brusquement, la salle


Se vide ; on sort dans la cohue
Vers les lanternes, les étoiles ;
On crie en encombrant la rue.
Les fils de l’Ausonie heureuse
Fredonnent une aria joyeuse,
Se remémorent un motif ;
Nous braillons un récitatif.
La nuit. La ville dort, sereine ;
Rien, plus un souffle, plus un mot ;
Le ciel vibrant ; dans son halo,
La lune luit de l’aérienne
Légèreté de sa blancheur...
La mer déroule sa rumeur...

Et donc, j’étais un Odessite...


ANNEXES

1. STROPHES RETRANCHEES DE L’ÉDITION DÉFINITIVE


CHAPITRE I

La strophe IX fut recopiée au propre mais laissée inédite :

Très tôt la soif d’aimer torture.


Mensonge triste mais riant,
Rien ne nous vient de la nature
Mais de Stael ou Chateaubriand.
Rêvant de devancer notre âge,
Nous apprenons de page en page,
Nous savons tout, et voilà bien
Qu’en fait nous n’avons joui de rien.
Courant devant la vie réelle,
Nous nous gâchons notre bonheur,
Et tard, trop tard, la jeune ardeur
Veut le poursuivre à tire d’aile.
Notre Onéguine se le dit
Dès qu’il se mit de la partie.

Les strophes XIII et XIV n’existent qu’à l’état de brouillon.

XIII

Comme il savait d’une humble veuve


Capter l’étonnement croissant ;
L’air effrayé par quelque épreuve,
Parler d’abord en rougissant ;
Séduire par l’inexpérience,
Jurer la foi et la prudence,
Montrer l’amour tombé des nues,
La fougue innée de l’ingénu.
Comme il savait parler aux dames
De platonisme ou, dissipé,
Pouvait jouer à la poupée,
Puis, par l’éclair d’une épigramme,
Troubler et arracher enfin
La rose à son trésor divin.

XIV

Le favori de la servante,
Ainsi, le chat garde-cellier,
Depuis sa couche nonchalante
Se tend, commence à surveiller,
Plisse à demi les yeux, se coule,
Joue de la queue, se tourne en boule
Fourbit ses griffes (fourberie !...),
Et, vlan, bondit sur la souris.
Rongé de faim, le loup vorace
Maraude ainsi, sortant du bois,
Voyant que pas un chien n’aboie,
Et guette les troupeaux bonasses ;
Tout dort et le voleur sanglant
Saisit d’un coup l’agneau tremblant.
CHAPITRE II

La strophe VII de la version définitive avait une autre conclusion dans la première
rédaction au propre :

Il connaissait la soif d’écrire


Et le repos rafraîchissant,
Et cet appel des jeunes gens —
L’on ne sait quoi qu’on ne peut dire,
Et les passions, le feu, l’ardeur,
Les larmes et la paix du cœur.

La strophe X de la version définitive en remplace quatre dans les brouillons. Trois


sont recopiées au propre :

Il ne chantait ni l’insolence
Ni la débauche des Circées ;
Sa lyre n’eût pas fait offense
Aux mœurs des hommes policés ;
Adepte de délices pures,
Libre des rêts de la luxure,
Jamais, proie de l’erreur, il n’eût
Chanté la mort de la vertu,
Comme celui dont l’âme avide,
Proie pitoyable des passions,
Poursuit dans sa vaine illusion
L’image de jouissances vides
Qu’il va dans son funeste chant
— Le fou ! — offrir à nu aux gens.

Chantres aveugles des jouissances,


En vain des jours de vos folies
Vous transmettez l’expérience
Dans vos vibrantes élégies ;
En vain la vierge, subreptice,
Pleine des voix de vos délices,
Darde vers vous ses tendres yeux,
N’osant vous dire un mot ou deux ;
En vain la frivole jeunesse
Sous les lauriers, goûtant le vin,
Rappelle au milieu des festins
Vos vers alanguis de mollesse
Et à l’oreille des beautés
Vient, rougissant, les chuchoter.

Infortunés, jugez vous-mêmes :


Votre métier, quelle est sa fin ?
C’est bien la corruption que sèment
Vos sons sans vie, rimés en vains.
Pallas vous jette sa sentence :
Pour vous, jamais de récompense,
Mais, je sais bien, votre valeur
C’est un sourire après des pleurs.
Nés pour la gloire féminine,
Vous méprisez la renommée ;
Je vous plains... non sans vous aimer...
Lenski eut d’autres origines :
La mère aurait bien sûr prescrit
A sa fillette ses écrits.

Une quatrième strophe est restée à l’état de brouillon.

Mais le jeune homme qui s’apprête


A accomplir un fier exploit,
Le verra-t-on qui se répète
Vos vers frivoles et adroits ;
Mais le juste épuisé de peines
Que le tyran tient dans les chaînes,
Lorsque, pour sa dernière nuit,
Sa bougie somnolente luit
Dans sa cellule au long silence,
Vous lira-t-il d’un regard pur,
Tracera-t-il vos vers au mur,
Douleur, élan de l’innocence,
Salut muet qui fait tenir
Le prisonnier de l’avenir ?

La strophe XIV se terminait différemment dans la première version recopiée au


propre :

[Notre amitié est bien plus vile ;


Nos préjugés sont surmontés :
L’autre est pour nous ombre stérile,
Nous sommes seuls à exister,
Napoléons en perspective.
Pour nous, si les bipèdes vivent,
Ils sont, au mieux, des instruments.]
N’offrent leur vie que les déments.
Avoir des flammes plein la tête
Est pardonnable à dix-sept ans :
On est poète en s’exaltant
Ou l’on veut faire les esthètes
Devant la foule abasourdie.
Hélas... nous sommes bien petits.

Ces vers sont suivis par la strophe suivante, restée, elle aussi, inédite :

Evguéni n’était pas le pire ;


N’aimant les hommes que de loin,
De diriger l’humain empire
Il n’éprouvait aucun besoin.
Il ne traitait d’espion personne
Mais il tenait — Dieu lui pardonne ! —
Pour des mots creux le bien, la loi,
L’amour de la patrie, les droits.
Nécessité régnant sur terre,
Jamais et pour aucun drapeau
Il n’eût sacrifié son repos,
Mais respectait les âmes fières,
La beauté d’un héros perdu,
Les cœurs souffrant pour la vertu.

La strophe XVII avait donné lieu à un long développement que Pouchkine ne jugea
pas utile de conserver. Seuls les quatre premiers vers sont restés inchangés.

[Pourtant, l’esprit de mes ermites


Roulait surtout sur les passions.
Evguéni, qui s’en tenait quitte,
En parlait non sans affection,]
Comme d’amis qui lui jouèrent
De mauvais tours et sont sous terre,
Décomposés depuis longtemps,
Mais, rarement, quelques accents
Sourdaient soudain de sa poitrine,
Si merveilleusement profonds
Que Lenski y sentait le son
D’une douleur toujours mutine :
Oui, ses passions en vain cachées
Restaient vibrantes, intouchées.

Quelles passions sombres, informes,


Envahissaient son cœur lassé !
Tu crois peut-être qu’elles dorment ?
On ne les craint jamais assez.
Heureux celui qui les fit taire,
Voyant, trempé, depuis la terre,
Leurs vagues folles s’agiter ;
Bien plus qui sut les éviter,
Calmant l’amour par la distance,
Par les ragots la haine ; qui,
Laissant sa femme et son ami
Dormit sans affres et sans transes.
Pour moi, lecteur, le destin veut
Que j’aie une passion de feu :

Le pharaon ! Ni vivre libre,


Ni les lauriers ni Apollon
Ne comptent plus dès lors que vibre
En moi l’appel du pharaon :
Parfois, du soir jusqu’à l’aurore,
Je défiais — j’y pense encore —
Le sort humain et je voulais
Qu’à gauche tombe le valet.
Dehors, déjà, les cloches tintent ;
Parmi les cartes déchirées,
Le banquier somnole, écœuré,
Et moi, vif, pâle, empli de crainte,
Empli d’espoir, fermant les yeux,
Je corne l’as toujours vicieux.

Mais aujourd’hui, dans ma retraite,


Mon rêve avare m’a quitté ;
Je ne joue plus à l’aveuglette,
J’évite l’effrayant routé.
La craie me laisse léthargique ;
J’oublie ces termes fatidiques,
La mirandole et paroli ;
Même la rime, je l’oublie.
Amis, je dois le reconnaître,
J’en ai sans doute plein le dos —
D’ailleurs, je me mettrai bientôt
Au blanc, enfin, au pentamètre.
Et malgré tout, à quinze-il-va,
Je sens mon cœur battre à tout vat.

Enfin, la strophe XL était suivie dans la première version mise au propre par
une strophe conclusive :

Ou bien, et c’est plus vraisemblable,


Dans la poussière ou dans la suie,
Non lu, mon livre misérable,
Parmi d’autres papiers fortuits,
Au cabinet, à la cuisine
Ira finir sa vie mutine,
Tel l’almanach de l’an passé
Ou un bouquin au dos cassé.
Bah, au salon, au vestibule,
Notre lecteur a tous les droits,
Il est toujours stupide et froid ;
Donc, acceptons le ridicule :
Son jugement sera rendu,
Jaloux, intolérant, obtus.
CHAPITRE III

La strophe III était achevée en brouillon :

Soucoupes pour les confitures


Quand la cuiller est en commun ;
C’est le plaisir entre voisins
L’après-midi dans nos villages ;
Devant les portes accoudées,
Les filles guettent l’invité,
Prélude à mille commérages,
Et, dans la cour, jeunes et vieux
Jugent les chevaux des messieurs.

La strophe X était suivie par une strophe recopiée mais restée inédite :

Hélas, lecteur ! les ans s’effacent


L’un après l’autre, et, avec eux,
Des modes insouciantes passe
Le kaléidoscope heureux.
Tout change dans vos vies humaines :
Régnaient la mouche et la baleine,
Courtisan et bourgeois madré
Portaient la perruque poudrée.
Jadis, les bienséants poètes
Pour les lauriers et les bravos
Troussaient de tendres madrigaux,
De spirituelles chansonnettes,
Un général gagnait la paix
Mais ignorait son alphabet.

La strophe XXI était suivie par la strophe suivante, recopiée au propre mais,
elle aussi, restée inédite :

Puisque j’y suis, rendons justice


A Tatiana. Dès ce moment,
Dans la critique on entre en lice,
J’entends déjà les arguments.
“Ne pouviez-vous dès l’origine
Inculquer à votre héroïne
Les simples règles de l’honneur ?
Et puis, voici une autre erreur :
Par quel miracle pouvait-elle
Ainsi s’éprendre d’Evguéni ?
Quel entretien, quel trait d’esprit
Bouleversèrent votre belle
Ainsi dès la première fois ?”
Non, maintenant, lecteur — à moi !

La strophe XXII était suivie d’une autre :

Mais vous, coquettes sans paresse,


Que j’aime, même si c’est mal,
Offrant sourires et caresses
Sans distinction, en général
(Qu’importe pour vos yeux frivoles !) ;
Un tel peut boire vos paroles,
Un autre croit en vos baisers,
Flatté d’une victoire aisée...
Jadis j’étais moi-même aux anges
Dès que vos yeux étaient sur moi ;
Dorénavant je suis plus froid :
Je vous respecte — l’homme change —
Et je vous porterais secours
Si mon sommeil n’était trop lourd.

La strophe XXIV était suivie de deux autres :


Et vous dont les amours vécurent
Cachées aux yeux de vos parents,
Vous qui gardiez une âme pure
Dans vos émois, en découvrant
L’ardeur, la crainte, l’espérance,
Vous qui lisiez, dans l’impatience,
Ayant brisé le sceau secret,
La lettre de votre amour vrai,
Donniez, timide, au téméraire,
Une boucle de vos cheveux,
Voire, au moment du sombre adieu,
Tendiez vos lèvres la première
Pour un muet baiser d’amour,
Tremblant, en larmes, le sang lourd, —

Montrez au moins quelque indulgence


Envers ma jeune Tatiana :
Pourquoi reprendre la sentence
Du monde qui la condamna ?
Et vous, ô Vierges sans reproche,
Que le péché, rien qu’à l’approche,
Semble effrayer comme un serpent,
Prenez bien garde au guet-apens.
Qui sait ? les affres amoureuses
Vous rongeront peut-être un jour ;
Imaginez le bruit qui court,
Et un mondain à l’âme creuse
Se flatte d’avoir réussi...
Le dieu d’amour vous cherche aussi.

La strophe XXVI était suivie par deux autres :

Nos mots, trésors vernaculaires


(Affirmeront les grands esprits),
Devant les muses étrangères
N’ont droit chez nous qu’à du mépris.
Férus des jeux à la française,
Hochets d’autrui, babils, fadaises,
Nous ne lisons pas nos auteurs.
Mais où sont-ils, mon cher lecteur ?
Evidemment, les sons nordiques
Flattent mon ouïe accoutumée,
L’âme aussitôt les a aimés,
Mon cœur en sang à leur musique
Se sent plus fort... Mais le frisson
Vient au poète par le son.

Où trouvons-nous nos connaissances


En débutant, et nos idées ?
Où lisons-nous nos expériences,
L’histoire de l’humanité ?
Pas dans les traductions bâtardes,
Ni dans des œuvres qui retardent,
Où l’âme et l’esprit russes crient
Leur russité, leurs âneries ?
Car s’ils traduisent, nos poètes,
La prose n’est toujours pas là.
Tel journaliste flatte à plat
Ou injurie. Partout vous guette
L’ennui. On bâille, on dort, on lit.
L’Hélicon russe, il est joli !
CHAPITRE IV

Les premières strophes du chapitre avaient été publiées par Pouchkine dans
le “Moskovskij vestnik” en octobre 1827. Elles ne furent pas reprises dans le texte
définitif du roman.

Me dirigeait à l’origine
Le sexe faible, fin, mignon ;
J’avais pour lois quasi-divines
Son arbitraire et ses passions.
Dès que le feu prenait dans l’âme,
Le cœur imaginait la femme,
Oui, comme une divinité.
Domptant toutes mes facultés,
Elle luisait, perfection pure.
Moi, je fondais, seul, en secret,
Et son amour me paraissait
Le pur joyau de la nature.
Mourir, vivre à ses pieds chéris —
Tout mon désir était écrit.

Soit j’étais traversé de haine,


Je frissonnais, brûlant, sentant,
Epouvanté, une âme pleine
Des forces noires de Satan ;
Ses yeux perçants et son sourire
Portaient les intentions les pires —
En elle, tout était poison,
Tout respirait la trahison.
La créature meurtrière
Cherchait mes pleurs, voulait mon sang ;
Soit j’y voyais un marbre blanc
Et je brûlais d’une prière
De Pygmalion — muet encore,
Le bloc devait prendre âme et corps.

Comme l’affirme le poète,


Je puis le dire, en regrettant :
Thémire, Daphnis et Lilette
Sont oubliées depuis longtemps.
Mais cependant il en est une
Qui, si longtemps, si peu commune...
Mais qui et quand, comment, pourquoi,
Et me répondit-on ?... Je crois
Que c’est ma vie, et donc, silence ;
Tout ça, c’est vieux, mort et bien mort,
Mais le fait est que, depuis lors
Je me sens comme en déshérence,
Le cœur est fermé à l’amour,
Tout y est froid, obscur et sourd.

Je réalise que les dames,


Nous trahissant, se trahissant,
Restent surprises de nos drames,
De nous voir nous ronger les sangs.
Nous, quand l’exaltation nous brûle,
Nous leur semblons fort ridicules,
Et, vrai, impardonnablement,
Ils sont risibles, les amants.
Nous réclamons des récompenses,
L’amour devrait nous être dû,
Folie où nous serons perdus —
Leur présenter des exigences !...
Qu’un lys ou bien un papillon
Puisse éprouver de la passion....

Une strophes suivante n’existe qu’à l’état d’ébauche :

Heureux qui jouit à deux sur terre,


Intelligent qui reste en soi,
D’une attraction involontaire
Maître secret, sensible et froid ;
Qui prit dès lors qu’il pouvait prendre,
Rendit sans regretter de rendre,
Lorsque l’amour, en voletant,
S’offrait à d’autres dans l’instant...
.........................................................

Une dernière strophe a été achevée mais est restée inédite :

De mes passions les turbulences,


J’espère, ne reviendront plus
Troubler une âme en somnolence,
Des jours indifférents, reclus.
L’éclatante beauté du vice
Plaît tant qu’on aime l’artifice,
Mais il est temps de redresser
Les mauvais pas de mon passé.
Jouant, rumeurs et bruits noircirent
Mes premiers pas, mes premiers liens ;
La calomnie y mit du sien,
Les amis ne faisaient que rire —
Mais on arrive, par bonheur,
A contredire la rumeur.
La strophe XVII était suivie par une autre, restée secrète :

Mais toi, province pskovitaine


Où trop longtemps je suis resté,
Est-il plus effroyable peine
Que de poursuivre tes beautés ?
Elles ignorent les finesses
Des grands salons de la noblesse
Et l’insouciance des putains.
C’est la Russie, c’est mon destin :
Je leur pardonne l’insolence,
L’humour de leur plaisanteries,
La saleté et les caries,
Le minaudage et l’indécence,
Mais leur délire du bon chic
Est un impardonnable tic.

La strophe XXVI était suivie de deux autres, destinées à être réutilisées dans les
chapitres suivants :

Quand le printemps, soudain, arrive,


Le ciel est pris dans le chaos,
Et j’aime, d’une main hâtive,
Dégager mes doubles-carreaux.
Jouissance et peine se partagent
Quand avril souffle à mon visage
Sa fraîcheur vive, le printemps
Chez nous n’a rien de gai, portant
Non pas les fleurs, mais la bouillasse.
En vain, avide, le regard
Cherche les prés, l’oiseau braillard
Ne siffle pas sur l’eau de glace,
Loin de la rose et du rosier,
Les champs embaument le fumier.

Mais notre été caricature


Le tiède hiver méridional ;
Il brille et meurt — la chose est sûre,
Mais l’avouer nous ferait mal.
Le bruit des bois, l’ombre, les roses ?
Non, c’est la glace qui s’impose, —
Gel et blizzard et ciel de plomb,
L’argent des branches et des troncs,
Déserts des neiges aveuglantes
Crissant des jantes d’un traîneau ;
Dans les nuits froides, le sang chaud,
Kibitkas et chansons hurlantes,
Doubles carreaux, bains de vapeur,
Le poêle fume et prend au cœur.

Une autre strophe suivait la strophe XXXV :

Et ça s’enfuit, et ça caquette...
Je vais comme un chasseur, fusil
Au poing, le doigt sur la gachette,
Sifflant, hélant la poésie.
Chacun son genre, pour la chasse ;
Chacune peut avoir sa grâce :
Chasse aux canards ou chasse aux oies,
Ou chasse aux rimes, comme moi ;
Qui tue les mouches d’heure en heure,
Qui veut régner sur les esprits,
Qui jouit des vastes boucheries,
Qui pleure et s’aime à voir qu’il pleure,
Qui noie son spleen dans du cristal,
Partout le bien mêlé au mal.

La strophe XXXVII était achevée, et suivie d’une autre :

............................................
Il s’habillait, mais, je parie,
Sa mise vous aurait surpris.

Chemise russe assez bizarre,


Serrée par un kouchak de soie,
Armiak ouvert à la tatare
Et chapeau large comme un toit
Déambulant. C’est cette mise,
Indigne et signe de sottise,
Qu’en sa justice condamna
Mademoiselle Dourina,
Parlant à son ami. Notre homme,
Indifférent à ces ragots
(Il n’en connaissait rien, plutôt),
Continua de vivre comme
Il lui plaisait. Dans le pays
Notre Onéguine fut haï.
CHAPITRE V

Les strophes XXXVIII et XXXIX ont été publiées dans la première édition
d’Evguéni Onéguine.

XXXVIII

Dans les festins, à la hussarde,


Je défierais ta déité,
Mais je confesse que tu gardes
Une autre supériorité :
Tous tes héros, sanglants, farouches,
Tous tes combats, divins et louches,
Tes Zeus, Cypris et Apollon,
Tous, ils se dressent en surplomb
Devant mon glacial Onéguine,
Devant l’ennui dormant des champs,
L’Istomina du premier chant,
Devant nos mœurs qui se raffinent,
Mais Tatiana, oui, sur ma foi,
Vaut mieux qu’Hélène mille fois.

XXXIX

Car enfin quoi, qui le conteste ?


Que pour Hélène Ménélas
Pendant encore un siècle reste
Assiéger Troie (hélas, hélas !),
Que les vieillards de Troie reviennent
Devant Priam, voyant Hélène,
En décrétant comme jadis :
Il a raison comme Pâris.
Quant aux combats, lecteur, patience,
Vous en aurez pour votre argent,
Lisez la suite de mon chant
Et faites preuve d’indulgence —
Oui, vous l’aurez, votre combat ;
Question d’honneur, je ne mens pas.

La strophe XLIII, qui rendait encore plus explicite le parallèle entre le rêve
de Tatiana et le soir de sa fête, a été publiée dans une première édition, privée de ses
quatre premiers vers.

Tel l’écuyer dans le manège


Mène à la longe les juments,
Les hommes virent en cortège
Et mènent les minois charmants.
Bottes ferrées cognant par terre,
Pétouchkov (ancien secrétaire)
Court ; Bouianov, de son talon
Fait vibrer vitres et plafond.
En rythme, on tape, on gronde, on tonne
Forêt de corps qui suent et crient
Les hommes de plus en plus gris,
Font de ces bonds qu’on en frissonne !
Ah, s’ils allaient écrabouiller
Dans leur élan les tendres pieds !
CHAPITRE VI

Les strophes XV et XVI ont été écrites par Pouchkine, puis laissée inédites :

C’est un mal pire que la peste


Que les accès de jalousie,
Comme un spleen noir, un feu funeste
Ou une forme de folie,
Avec sa fièvre et son délire
Sa rage et son atroce empire,
Ses spectres fourbes et menteurs.
Dieu m’en préserve, cher lecteur !
La plus affreuse des tortures
Que ces tourmentes continues ;
Celui qui les aura connues
Pourra monter, je vous assure,
L’âme sereine à l’échafaud,
Défier la hache du bourreau.
*

Je ne veux pas d’un vain reproche


Troubler des mânes en repos ;
Tu n’es plus là, ombre si proche,
Toi qui, dans mon jeune chaos,
M’offrit par l’amère expérience
L’Eden d’un instant de jouissance ;
Comme on éduque un jeune enfant,
Tu m’enseignas, brûlant le sang,
Une affliction qui ronge et hante :
Tu m’enflammais par le désir,
En aiguisant et le plaisir
Et une jalousie mordante...
Mais ce jour noir aussi est mort ;
Dors, ombre torturante, dors.

Deux autres strophes jamais recopiées devaient être initialement prévues


après la strophe XXXIV. — Les spécialistes de Pouchkine ne s’accordent cependant pas
sur leur place exacte.

Le brave est beau dans la bataille,


Mais, la bravoure, c’est commun :
On ment en brave, en brave on braille...
Héros, sois juste un peu humain.
Même dans nos climats nordiques
L’élan du cœur est bénéfique.
Quand la mitraille au feu nourri
Te décapite ton ami,
Pleure, guerrier, non, n’aie pas honte :
Même César un jour pleura
Sur un ami mort au combat
(Ou est-ce faux, en fin de compte ?)
Blessé lui-même, il avait mal,
Lui, l’inflexible général.

Mais sans blessure même, on pleure


Sur un ami que nous aimions
De nous flatter heure après heure
Sans nous trahir à l’occasion.
Et si l’aveugle, sanguinaire,
Tue le fils sous les yeux du père,
Dans le fracas roulant du feu,
Alors ! ô père malheureux !
Instant fatal... Dans la mitraille,
O Stroganov, ton fils tomba,
Et toi qui menais le combat,
Tu oublias gloire et bataille,
Et, ta victoire, tu l’offris
A qui en récolta le prix.

La strophe XXXVIII nous est parvenue, sans les deux derniers vers, grâce à
une copie conservée par un ami de Pouchkine, Vladimir Odoïevski, par une publication
de I. Grot, à la fin du XIXème siècle — et l’on a tout lieu de supposer que les deux vers
finaux ont été effacés par prudence. Au moment où Pouchkine écrivait, elle était, de
toute façon, impubliable.

Empoisonnant sa vie mortelle


Sans avoir fait beaucoup de bien,
Il aurait pu, gloire éternelle,
Remplir de soi les quotidiens ;
Nous sermonner, gagner la haine
Sinon l’estime souveraine,
Tracer un effrayant chemin
Et rendre l’âme, un beau matin,
Face aux trophées de sa puissance,
Tel Koutouzov, ou bien Nelson,
Ou prisonnier — Napoléon —
Ou — Ryléïev — à la potence.
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CHAPITRE VIII

La strophe XXVI était suivie de la strophe suivante :

Et dans la salle étincelante


Lorsque le cercle étroit se tait,
En lys ailé, languide et lente,
En Lalla-Rook elle paraît,
Et sa présence impériale
Luit sur la foule et sur la salle,
Et vire, et glisse, coryphée,
Reine des fées parmi les fées —
Les générations se mêlent,
Brûlant de croiser leurs regards,
Le sien ou bien celui du tsar —
Mais Evguéni, lui, ne vit qu’elle ;
Il ne vit qu’elle, Tatiana,
C’est elle qui le fascina.

2. “CHAPITRE DIXIEME”

1.

Un maître faible et hypocrite,


Un dandy chauve, un fainéant,
Nimbé de gloire sans mérite
Régnait sur nous pendant ce temps...
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2.

On l’avait vu tremblant et pâle


Quand des cuistots pas invités
Plumaient notre aigle bicéphale
Dans le camp de Buonaparté....
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3.

Mille-huit-cent douze. Quand l’orage


Tonna, qui nous aida ? Le ciel,
Barclay, le peuple dans sa rage,
Ou le dieu russe, ou bien le gel ?
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4.

Mais Dieu aida — les Russes tiennent ;


Dans le reflux, le bruit décroît :
On se retrouve sur la Seine,
Notre tsar russe en roi des rois.
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5.

Plus il est lourd, plus il engraisse.


O peuple russe, gros balourd,
Crois-tu qu’un jour ceux qui t’oppressent...
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6.

Avos’, ô schibolleth des Russes,


Si un rimeur au noble sang
Ne l’avait fait déjà, je t’eusse
Dédié une ode, je le sens....
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Et Albion reçut les mers...............
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7.

Avos, au fond d’un monastère


Tartuffe va prier pour nous,
Avos, le tsar, de sous la terre
Fait rendre aux bagnes les époux...
Avos, on nous refait les routes...
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8.

Cavalier sacré par le pape,


Hors venu, homme du destin,
Qui jetait les rois à la trappe,
Mort comme l’ombre du matin,
Que le repos, comme un supplice
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9.

A Naples, c’est un flot de lave ;


L’orage dans les Pyrénées ;
Ipsilanti lève ses braves
De Moldavie jusqu’en Morée.
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.......................................................
Poignard de L...............................
...............................ombre de B....
...........................................................
.......................................................
...........................................................
.......................................................
...........................................................
..........................................................

10.

Je vous les mate avec mon peuple,—


Dit au Congrès notre empereur,
Toi, lèche-bottes d’Alexandre,
Il s’est toujours fichu de toi...
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11.

L’armée de jeu du titan Pierre,


Vieux guerriers moustachus, sans peur,
Qui permit aux bourreaux naguère
De massacrer un empereur.
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12.

On croit que la Russie s’apaise,


Le tsar festoie plus que jamais
Mais, sous les cendres, d’autres braises,
Une étincelle, désormais...
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13.

Leurs réunions étaient bruyantes,


A coups de verre de vodka,
A coups de coupes pétillantes....
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14.
Fauteurs d’exordes incendiaires,
Ces frères se réunissaient
Chez Nikita le téméraire
Et chez Ilia le circonspect.
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15.

Ami de Mars, Vénus, Silène


Lounine y convoquait les cœurs
A une action forte et soudaine
Et marmonnait avec ardeur.
Pouchkine y déclamait son ode
Iakouchkine, homme de méthode,
Semblait y dénuder tout bas
Son régicide coutelas.
N’aimant que la Russie au monde
Et poursuivant son idéal,
Tourgueniev, brûlant et bancal,
S’enthousiasmait de ce beau monde :
La foule noble aux fiers accents
Libérerait le paysan.

16.

Cela, c’était la capitale.


Sous les climats méridionaux,
Où la Seconde Armée s’installe,
Autour des monts de Toulchino,
Des plaines que le Dniepr arrose
Jusqu’aux steppes du Boug, les choses
Ont déjà pris un autre tour,
Et l’étincelle court, et court.
Pestel [....] contre l’autocrate
Le général avec sang-froid
Levait les hommes....
Et Mouraviov, pour le convaincre,
Empli d’élan et de passion,
Hâtait l’instant de l’explosion.

17.

A l’origine, ces paroles


Entre un Laffite et un Cliquot
N’étaient que des discours frivoles ;
On n’entrait guère, loin s’en faut,
Dans la science insurrectionnelle ;
C’était l’ennui, des bagatelles,
Jeux insouciants de jeunes gens,
Loisirs d’adultes chenapans,
On aurait cru.....................
Et nœud à nœud..................
Par un réseau secret, l’empire
Fut peu à peu......................
Le tsar dormait................

3. ESSAI DE RECONSTITUTION DE L’ANCIEN CHAPITRE VIII


I

Heureux qui jouit de sa jeunesse


Et s’assagit au bon moment,
Qui sut admettre sans faiblesse
Le froid de l’âge survenant,
Sans rêveries par trop profondes,
Aima la foule du grand monde,
Qui, à vingt ans, fut un dandy,
A trente un très heureux mari,
Qui sut solder sa moindre dette
A cinquante ans, en grand seigneur,
Gagna l’argent, et les honneurs,
La gloire aussi, sans coups de tête,
Et fut pour les intelligents
La crème des honnêtes gens.
II

Heureux qui sut la voix sévère


De l’humaine nécessité,
Qui prit les routes passagères,
Les routes larges, fréquentées,
Qui eut un but, sut le poursuivre,
Qui sut comment il devait vivre
Et qui remit son âme à Dieu
Général de brigade ou mieux.
Sénèque a dit que l’homme sage
Cherche en son bien le bien d’autrui
(Paroles nobles, d’aujourd’hui) :
Mais qui dépasse un certain âge
Pleure à ne voir dans son passé
Qu’années d’errances dépensées...

III

Mais il est triste de se dire


Qu’en vain jeunesse fut donnée,
Qu’on l’a trahie comme on respire,
Et que c’est nous qu’elle a bernés,
Que nos désirs les plus sincères,
Nos rêves les plus téméraires,
Se sont fanés, se sont pourris,
Feuilles qu’un vent glacé charrie.
La perspective insupportable
Que les dîners perpétuels,
La vie figée en rituel,
Suivre la foule respectable
Sans partager ses émotions,
Ses jugements ou ses passions.

IV

Cible constante des zoïles,


Jugeant inacceptable enfin
De passer aux yeux de la ville
Pour un acteur, pour un pantin
Ou un maniaque lunatique
Sinon un monstre satanique
Ou mon “Démon”, tout simplement,
Le héros de notre roman,
Son ami mort sur la conscience,
S’était trouvé comme entraîné
Jusqu’à sa vingt-septième année,
Seul, au petit bonheur la chance,
Sans rang, sans poste, sans soutien,
Inapte à s’occuper de rien.

Las de passer pour un Melmoth,


D’avoir l’air drôle ou l’air mauvais,
Un jour, il se vit patriote —
Il faisait gris et il pleuvait.
Et la Russie, à l’instant même,
Lui plut, messieurs, voici qu’il l’aime,
Il vibre, il est comme amoureux :
C’est l’âme russe, il est en feu.
Voilà déjà qu’il hait l’Europe,
Sa politique sans vision,
Son immorale agitation.
Il part en voyage, il galope :
Sainte Russie, te visiter —
Tes mers, tes plaines, tes cités.

VI

Dieu soit loué, il fait ses malles


Et, le 3 juin, de bon matin,
Dans un landau léger s’installe,
Courant en poste les chemins.
D’une plaine à demi-sauvage,
C’est Novgorod qui se dégage :
Ses assemblées ne parlent plus,
Ses cloches libres se sont tues ;
Des géants l’ombre même est morte :
Le Scandinave envahisseur,
Iaroslav le législateur,
Les tsar Ivan, grave cohorte...
Près des églises désertées,
Le peuple grouille, il est resté.

VII

L’ennui, l’ennui ! L’énergumène


S’enfuit encore, il fend les airs ;
Les villes passent, ombres vaines,
Voici Valdaï, Torjok et Tver.
Là, des commères qui l’assaillent
Lui vendent leurs gâteaux et piaillent,
Là, des chaussons. Le long des bords
De la Volga hautaine, il dort
En galopant. Et sa voiture
Suit le courant, par monts, par vaux,
Passent les verstes, les chevaux,
Les cochers chantent, sifflent, jurent
Dans la poussière en tourbillons.
Moscou — et nous nous réveillons.

VIII

Moscou reçoit mon Onéguine


Avec sa morgue et ses palais ;
Ses belles lui font quelques mines,
Sa soupe d’esturgeon lui plaît.
Au Club Anglais, en pleine salle
(Ferment d’assemblée nationale),
Il songe, il erre, le front bas,
Et c’est de tartes qu’on débat.
On le remarque, on s’offre en prime
Mille anecdotes, mille bruits,
Moscou fait attention à lui,
Il est traité d’espion, des rimes
En son honneur sont agencées,
On fait de lui un fiancé.

IX

L’ennui !... La patrie de Minine,


Nijni, l’appelle. Devant lui,
Le Makariev bout et fulmine,
Vantant ses masses de produits.
L’Hindou, ses perles magnifiques,
Le Français, ses vins qu’il trafique,
Un maquignon d’un coin d’Asie
Vante sa horde abâtardie ;
Le joueur avec ses dés commodes
Vous sort des cartes arrangées,
Un noble ses enfants âgées,
Et, ses enfants, les vieilles modes...
Ça ment, ça crie, c’est harassant,
Partout l’esprit est commerçant.

L’ennui ! Il veut lever les voiles,


Et la Volga, trésor des flots,
Faisant claquer les grosses toiles,
L’appelle à suivre ses rouleaux.
Pour le transport, dès qu’il demande,
Il loue une barque marchande.
L’eau a enflé ; les bateliers,
Arqués sur leurs gaffes d’acier,
Mènent au sud notre Onéguine,
Et leur mélancolique voix,
Chante les brigands d’autrefois,
Les razzias de Stenka Razine,
Quand on voyait ses braves gars
Rougir les eaux de la Volga ;

XI

Chante les troupes ombrageuses


Qui égorgaient, brûlaient... Allez,
Au fond des steppes sablonneuses,
Sur son rivage d’eaux salées,
Astrakhan lui ouvre ses foires ;
Il s’offre à peine à la mémoire
Des grandes heures du pays,
Qu’à l’astre en feu du plein midi,
Des nuées de moustiques viennent
Piailler, piauler à qui mieux-mieux
Pour l’accueillir, et, fou furieux,
Il abandonne la Caspienne
Pour le Caucase, il court, il fuit,
Toujours rongé. L’ennui, l’ennui !

XII

Il voit que le Terek rebelle


Roule en rongeant ses rochers droits ;
L’aigle royal déploie ses ailes,
Un cerf se tient, baissant ses bois,
Un chameau dort sous l’ombre épaisse,
Galopent des chevaux tcherkesses,
Les Kalmouks près de leur fourbis
Font paître leurs maigres brebis.
Au loin, les cimes du Caucase.
Leur voie est libre. Notre armée
Franchit leur mur longtemps fermé,
Prend leurs défenses, les écrase, —
Oui, l’Aragva et la Koura
Ont résonné de ses hourras.

XIIa.

Il voit : le Terek frénétique


Taille et secoue ses rochers droits ;
Dessus, un cerf, au point critique
De basculer, baissant ses bois ;
Des avalanches luisent, tombent,
Sur les à-pics l’eau claque en trombe ;
Entre deux monts, comme deux murs,
Tourne un chemin, étroit, obscur,
Il serre, serre la poitrine :
Tout juste un coin de ciel en haut ;
Partout ce monde sombre et beau
Reste intouché, et Onéguine
Se sent — Caucase, gloire à toi —
Emu pour la première fois.

XIIb
O temps passé ! O noble terre,
Caucase, tu me connaissais
Jadis, ton sombre sanctuaire
M’ouvrait ses mystérieux accès.
Je t’adorais, faible poète.
Tu m’accueillais par tes tempêtes
Tonitruantes, tes ruisseaux
Hurlant leur mystérieux assauts,,
Le fracas de tes avalanches —
Les vierges chantent, l’aigle crie,
L’écho, ses rires en série,
Le Terek rue sa rage blanche —
Et je croyais parler avec
La cime sainte du Kazbek.

XIII

Partout cerné par des collines,


Gardien sans âge du désert,
Luit le Bechtou à pointe fine
Puis le Machouk aux arbres verts ;
Machouk aux ondes curatives,
Un pâle essaim d’ombres plaintives
S’abreuve à tes ruisseaux sorciers —
Victimes de l’honneur guerrier,
De Cypris, de l’Hémorroïde ;
Un tel en boit pour renforcer
Le fil d’une vie menacée,
Tel autre pour cacher ses rides
Au fond de l’eau, tel autre attend
De rajeunir, juste un instant.

XIV

Rongé de réflexions amères


Dans ce triste environnement,
Notre Onéguine considère
Ces ombres, ces ruisseaux fumants,
Et il rumine et il regrette :
“Que n’ai-je un coup de bayonnette ?
Pourquoi, comme ce gouverneur,
Ne puis-je avoir un souffle au cœur ?
Pourquoi ne suis-je hémiplégique
Comme ce juge de Toula,
N’ai-je à l’épaule gauche, là
Un rhumatisme ?... C’est tragique !
Non, je suis jeune et sain de corps !..
L’ennui ! l’ennui !... Qu’attendre encor ?

XV

“Heureux les vieux, les invalides


Ou ceux que frappe le destin ;
Moi, je suis jeune, libre et vide,
L’ennui, l’ennui, soir et matin !”
Adieu, montagnes souveraines,
Et toi, Kouban aux vastes plaines,
Il part, il veut se ranimer,
De Taman il passe en Crimée.
Terre sacrée, pays de l’âme !
Où Mithridate cède au sort,
Les deux amis s’offrent leur mort,
Là l’exilé au cœur de flamme
Devant les vagues infinies
Songeait à sa Lituanie.

XVI

Beauté des rives de Tauride


Depuis le pont d’un bâtiment —
Ainsi par un matin splendide
Je vous ai vues en vous aimant ;
L’instant était nuptial, intense ;
Le ciel bleu sombre en transparence
Sur les vallons et les massifs,
Et les forêts et les chétifs
Villages des bergers tatares,
S’offraient à mes regards... O joie,
Quel feu, soudain, surgit en moi !
Quelle mélancolie bizarre
M’ensorcela le cœur !... Assez,
Ma muse, oublions le passé.
XVII

Quoi que j’aie pu, en lieu et place,


Sentir, je ne le ressens plus ;
Tout se transforme, tout s’efface —
Dormez en paix, tourments perdus.
J’imaginais indispensables
Les flots nacrés baignant le sable,
L’écho des vagues, le désert,
Et l’Idéale au regard fier
Et l’ineffable du martyre...
A d’autres rêves d’autres temps ;
Vous êtes rentrés dans le rang,
Mes jeunes songes, mes délires,
Et, composant mes poésies,
J’ai mis de l’eau dans l’ambroisie.

XVIII

Dorénavant, j’ai d’autres fêtes ;


J’aime un chemin de sable gris,
Les deux sorbiers, l’izba coquette,
Sa palissade un peu pourrie ;
Au ciel un soupçon de nuages ;
Des granges pleines de fourrage,
L’ombre des saules sur l’étang,
Quelques canards qui jouent dedans ;
L’estaminet dans sa poussière,
Le joueur de balalaïka,
Et le trépak à la vodka ;
Mon idéal ? — la ménagère ;
Mon vœu ? — vivre en repos chez moi,
Ma soupe, et maître sous mon toit..

XIX

Hier, il pleuvait des hallebardes


Devant l’étable, et, brusquement...
Zut ! quelle insulte pour nos bardes,
Vil prosaïsme des Flamands !
Etais-je ainsi dans ma jeunesse ?
Ai-je eu ce genre de bassesse,
Fontaine de Bakhtchissaraï,
Pour m’inspirer dans mon travail
Quand tu m’offrais l’ombre fugace
De Zarema, mes sombres vers...
Dans ces lieux fastes et déserts,
Trois ans plus tard, suivant ma trace,
Errant dans les mêmes endroits,
Evguéni se souvint de moi.

XX

Alors, j’étais un Odessite, —


Dans la poussière et le ciel bleu ;
A Odessa, la réussite
Rend les voiliers aventureux ;
Là, tout ne vit que par l’Europe,
Le sud luit, vibre et développe
Sa fougue riche et bariolée ;
C’est l’italien qui est parlé
Dans les rues où courent le Slave
A l’âme fière, l’Arménien,
Le Français, le Grec, l’Egyptien,
L’Espagnol et le lourd Moldave,
Et le forban de Tripoli
A la retraite, Morali.

XXI

Toumanski sut en vers sonores


Peindre Odessa, mais notre ami,
Dans ce poème que j’adore
S’était montré de parti-pris.
Ìl débarqua et, en poète,
Erra, armé de ses lunettes,
Seul sur la rive ; après cela,
En vers charmants il exalta
Les parcs et jardins de la ville.
Il a bien fait, mais, voyez-vous,
C’est de la steppe nue partout ;
Le jeune effort de leurs édiles
Fait d’arbrisseaux juste plantés
Une ombre maigre pour l’été.
XXII

Où en étais-je, chers délires ?...


Dans la poussière, avais-je dit ;
Dans la gadoue, j’aurais pu dire :
Je n’aurais pas non plus menti,
Car pendant cinq ou six semaines,
La ville, offerte aux pluies pérennes,
Est engloutie de bout en bout,
Sombre sous des marées de boue.
Les murs sont maculés ; la foule
Prend des échasses pour passer
Ce qui jadis fut la chaussée,
Les gens et les calèches coulent,
Pour les drojkis, le bœuf massif
Remplace le cheval poussif.

XXIII

Mais le marteau déjà s’active


Et une armure de pavés
Viendra bientôt couvrir les rives
Pour que la ville soit sauvée.
Pourtant, dans cette ville humide,
Il existe un défaut perfide ;
Et lequel, d’après vous ? — c’est l’eau.
On a besoin de grands travaux...
Eh quoi ? le mal n’est pas immense,
Vu que le vin est importé
Sans droit de douane, et puis, l’été,
La mer, la grève, l’indolence...
Amis, que vous faut-il encor ?
C’est un pays béni du sort.

XXIV

Moi, je m’éveille et je précède


La canonnière du matin,
Redescendant la pente raide
Jusqu’à la mer pour prendre un bain.
Puis, vivifié par l’eau cinglante,
Je fume une pipe brûlante
Et, musulman au paradis,
Bois un café qui s’épaissit.
Je sors marcher. S’ouvre, serviable,
Le Casino où le croupier
Balaie, encore ensommeillé,
Et dresse à grand fracas les tables
Encor mouillées, quand deux marchands
En ont déjà pour leur argent.

XXV

Et tout revit ; joyeux, sévères,


Des gens courent au gré du vent,
Affairés ou sans rien à faire
(Très affairés le plus souvent).
Enfant du lucre et de l’audace,
Le marchand, traversant la place,
Va voir si les cieux lui renvoient
Ses voiliers partis pour des mois.
Quelles nouvelles marchandises
Sont aujourd’hui enregistrées ?
Le vin promis est-il entré ?
Quoi de la guerre ? de la crise ?
Où sont la peste et l’incendie ?...
Allez savoir ce qu’on en dit.

XXVI

Mais nous dont l’insouciance riche


Narguait les aléas marins,
Nous n’attendions que les bourriches
Que nous promet le Pont-Euxin.
Les huîtres sont livrées ? La liesse !
On voit la gloutonne jeunesse
Lamper dans leur prison nacrée,
Rehaussées de citron doré,
Ces recluses vives et grasses.
Cris et fracas... Le vin léger
Dès qu’on l’évoque est débouché,
Othon, jovial, passe et repasse ;
Le temps s’enfuit, le compte lourd
Grandit au fil de nos discours.

XXVII

Le ciel du soir devient bleu sombre


Et l’opéra nous réunit
Où un Orphée dompte les ombres —
Sonne et rayonne Rossini.
Sourds au dédain des sages blêmes,
Toujours nouveaux, toujours les mêmes,
Ses sons s’épanchent, brûlent, bouent,
Vous bouleversent, charment, jouent,
Baisers fougueux de jeune fille,
Tout en langueur, en énergie,
Comme surgit le vin d’Aÿ —
Le jet, la mousse qui pétille...
Mais quelle idée de comparer
Le vin et do-mi-fa-sol-ré ?

XXVIII

Et tout le reste des délices ?


Et le lorgnon de l’indiscret ?
Les rendez-vous dans les coulisses !
La primadone ? Et le ballet ?
Et la loge où, éblouissante,
Trône la jeune négociante
A l’air languide, indifférent,
Cernée de pâles soupirants ?
Elle entend tout et reste sourde
Aux cavatines, aux soupirs,
A ses flatteurs, à ses martyrs,
Quant à l’époux, l’haleine lourde,
Derrière, il dort, il crie “bravo”,
Cligne des yeux, ronfle à nouveau.

XXIX

Finale — et, brusquement, la salle


Se vide ; on sort dans la cohue
Vers les lanternes, les étoiles ;
On crie en encombrant la rue.
Les fils de l’Ausonie heureuse
Fredonnent une aria joyeuse,
Se remémorent un motif ;
Nous braillons un récitatif.
La nuit. La ville dort, sereine ;
Rien, plus un souffle, plus un mot ;
Le ciel vibrant ; dans son halo,
La lune luit de l’aérienne
Légèreté de sa blancheur...
La mer déroule sa rumeur...

XXX

Et donc, j’étais un Odessite,


Ayant élu d’autres amis,
Loin de penser au sybarite,
Sombre héros de mon récit.
Lui, peu flatté de me connaître,
Il ne m’écrivait pas de lettres,
Et moi, béni chez les humains,
Je n’eus jamais la plume en main
Pour de la poste. Qu’on en juge,
Lecteur, si je tombai des nues
Lorsque, soudain, il m’apparut,
Comme un fantôme, et sans refuge...
Quelle stupeur autour de moi,
Et, pour moi-même, quelle joie !

XXXI

Sainte amitié ! Voix de nature !!


D’abord nous fîmes les yeux ronds
Puis un sourire un coin, augures
Qu’aurait pu peindre Cicéron.
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XXXII
Mais nos errances furent brèves
Ensemble au bord du Pont-Euxin,
Car à nouveau les vents se lèvent
Et nous séparent les destins.
Evguéni, lassé des mirages,
Plein des visions de son voyage,
Partit au bord de la Néva,
Et je m’en fus loin des divas,
Des restaurants, des huîtres grasses,
Des loges sombres, — justes cieux ! —
Et de certains puissants messieurs,
Vers les forêts et vers les glaces,
Les ombres de Trigorskoïé,
Triste retour dans mes foyers.

XXXIII

Où que le sort ne me désigne


Une retraite sans écho,
Où que je sois, où que n’assignent
A mon esquif les sombres flots
Le long repos que je demande,
Où que la tombe ne m’attende
Oui, qu’en tout lieu me soit permis
De vous bénir, ô mes amis.
Je garde au cœur, secrète flamme,
Vos tendres, chaleureux discours, —
Loin, isolé, j’aurai toujours
Devant les yeux ces lieux de l’âme,
Trigorskoïé, tes cieux, tes champs,
Les saules quand j’allais songeant.

XXXIV

Et la Sorot aux berges douces,


Les champs striés, et, dans les bois,
Les sentiers recouverts de mousse,
Et la maison de tant de joie,
Abri nimbé par le poète,
Dont Iazykov loua les fêtes
Lorsque, de l’université
Nous visitant, il a chanté
La nymphe de notre rivière,
Répercutant l’écho charmant
Avec le feu d’un jeune amant, —
Là, à un sapin centenaire,
J’ai suspendu en ex-voto
Offert au vent, moi, mon flûteau.
TABLE DES MATIERES

Dédicace....................................................................p. 3.
Chapitre I..................................................................p. 4.
Chapitre II................................................................p. 28
Chapitre III..............................................................p. 45
Chapitre IV...............................................................p. 65
Chapitre V.................................................................p. 83
Chapitre VI................................................................p. 101
Chapitre VII..............................................................p. 119
Chapitre VIII.............................................................p. 140
Extraits du Voyage d’Onéguine...............................p. 164
Annexes....................................................................p. 173
1. Strophes supprimées
de la version définitive.................p. 174
2. Chapitre X...................................................p. 195
3. Essai de reconstruction
de l’ancien chapitre VIII........................p. 203

Note sur le texte.

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