Genderfrench
Genderfrench
CHARLOTTE BUNCH
ROXANNACARRILLO
Faire passer un texte d'une langue à une autre sans perdre le sens
dans le trajet pose toujours des défis. La tâche est d'autant plus
compliquée dans ce domaine des Droits Humains des Femmes qui
est encore un sujet de discussion particulièrement nouveau. Ces travaux
sont en effet l'expression d'un mouvement des femmes qui est en train
de réinterpréter et d'élargir les débats internationaux autour du
"Développement" et des "Droits de l'Homme"; processus qui ne manque
pas d'affecter l'usage de certains mots et expressions. On est donc en
face d'un vocabulaire qui est en évolution pour mieux exprimer les
aspirations de ce mouvement international des femmes.
Ni
Après la Conférence Mondiale sur les Droits de l'Homme de 1993
à Vienne, les Nations-Unies ont aussi commencé à faire l'exploration
d'une terminologie nouvelle pour parler des "Droits de l'Homme", à la
lumière d'un mouvement international qui réclame les Droits Humains
des Femmes. On trouvera dans les documents de l'Organisme divers
termes : Droits fondamentaux des femmes, droits de la personne, droits
des femmes, droits universels de la personne, droits de la personne
humaine et même, toujours, droits de l'Homme.
Comme quelques organisations de femmes, nous avons opté dans
cette traduction pour l'usage de l'expression Droits Humains pour
décrire les principes moraux internationaux qui définissent ce qui est
indispensable à la dignité humaine.
Le terme "Droits de l'Homme" est toujours utilisé dans le texte
quand nous faisons référence aux documents historiques ou aux
organisations de "Droits de l'Homme" en général qui n'ont pas encore
fait la reconceptualisation du terme pour inclure les expériences des
femmes.
IV
PREFACE
Charlotte Bunch
Directrice, Center for Women's Global Leadership
Douglass Collège, Rutgers University
CHARLOTTE BUNCH
AU-DELA DE LA RHETORIQUE,
LES IMPLICATIONS POLITIQUES.
8
le meurtre de Carol Stuart à Boston en 1989 l'a démontré, des attitudes
sexistes et racistes aux Etats-Unis camouflent souvent la véritable
menace pour les femmes; une femme est assassinée par un mari ou
un amant tous les 22 jours à Massachusetts.12
De tels chiffres ne reflètent pas l'étendue complète du problème
de la violence contre les femmes, la plus grande part restant cachée.
Pourtant, au lieu d'être reconnue comme un conflit mondial majeur,
cette violence est acceptée comme normale ou même rejetée comme
étant un problème culturel ou individuel. Georgina Ashworth note que:
"La plus grande restriction de la liberté, de la dignité ou de mouvement
et, en même temps, la violation directe de la personne est la menace
et la réalisation de la violence.. . Cependant, la violence contre le
sexe féminin, sur une échelle qui excède de loin la liste des victimes
établie par Amnesty International, est publiquement tolérée. En effet,
certains actes de violation ne sont pas des crimes au regard de la loi,
d'autres sont légitimés par la coutume ou l'opinion du tribunal, et la
plupart sont blâmés sur les victimes elles-mêmes."13
La violence contre les femmes est une pierre de touche qui illustre
les limites du concept des "Droits de l'Homme" et souligne la nature
politique des abus contre les femmes. Comme Lori Heise l'affirme:
" Cette violence n'est pas un hasard . . . Le facteur à risque est le fait
d'être femme."14 Les victimes sont choisies à cause de leur genre . La
domination est le message: "reste à ta place ou tremble". Contrairement
à l'argument selon lequel une telle violence n'est que personnelle ou
culturelle, elle est profondément politique. Elle résulte des relations
structurelles du pouvoir, de la domination et des privilèges entre les
hommes et les femmes dans la société. La violence contre les femmes
est au centre du maintien de ces relations politiques à la maison, au
travail et dans toutes les sphères publiques.
Faute de voir l'oppression des femmes comme politique, nous
sommes conduits à exclure la discrimination sexuelle et la violence
contre les femmes de l'agenda des organisations des "Droits de
l'Homme". La subordination des femmes est si profondément enracinée
qu'elle est encore perçue comme inévitable ou naturelle, plutôt que
comme une réalité politiquement construite, maintenue par les intérêts
patriarchaux, l'idéologie et les institutions. Mais je ne crois pas que la
violation des femmes par les hommes soit inévitable ou naturelle. Une
telle croyance requiert une vue étroite et pessimiste des hommes. Si la
violence et la domination sont comprises comme des réalités
politiquement construites, il est possible d'imaginer de démolir ce
système et bâtir des interactions plus justes entre les sexes.
9
Le champ d'action de cette lutte politique à propos de ce qui
constitue les droits des femmes est leur corps. L'importance du contrôle
sur les femmes peut être vu dans l'intensité de la résistance à des lois
ou à des changements sociaux qui mettent entre les mains des femmes
le contrôle de leur corps tels que: les droits reproductifs, la liberté
sexuelle qu'elle soit hétérosexuelle ou lesbienne, les lois qui criminalisent
le viol entre les époux, etc. Le déni des droits reproductifs et
l'homophobie sont aussi des moyens politiques de maintenir le contrôle
sur les femmes et de perpétuer les rôles des sexes et d'un pouvoir qui
a des implications en matière de Droits Humains. L'abus physique des
femmes rappelle cette domination territoriale et est parfois accompagné
par d'autres formes d'abus des Droits Humains tels que l'esclavage
(prostitution forcée), le terrorisme sexuel (viol), l'emprisonnement
(réclusion à la maison) et la torture (voies de fait systématiques). Certains
cas sont extrêmes, tels que celui des femmes en Thaïlande qui
moururent dans un incendie de bordel parce qu'elles étaient enchaînées
à leur lit. La plupart des situations sont plus ordinaires, comme refuser
aux femmes une éducation ou un emploi convenable, ce qui les laisse
en proie à des mariages abusifs, à l'exploitation au travail et à la
prostitution.
Cela soulève une fois de plus la question de la responsabilité de
l'Etat pour protéger les droits des femmes. Les féministes ont montré
comment la distinction entre les abus privés et publics est une
dichotomie souvent utilisée pour justifier la subordination des femmes
à la maison. Les gouvernements règlent de nombreuses questions
dans les sphères familiales et individuelles. Par exemple, les activistes
des "Droits de l'Homme" font pression sur les Etats pour prévenir
l'esclavage ou la discrimination raciale et la ségrégation, même quand
celles-ci sont conduites en privé ou proclamées être des traditions
culturelles comme dans le Sud des Etats-Unis ou en Afrique du Sud.
Les vraies questions sont: 1) qui décide quels sont les Droits Humains
légitimes? et 2) quand l'Etat devrait-il intervenir et pour quelles raisons?
Riane Eisler argumente que:
"La question est quels types d'actes privés sont et ne sont pas
protégés par le droit à l'intimité et / ou le principe de l'autonomie de
la famille. Et même plus spécifiquement, la question est si les violations
des Droits Humains à l'intérieur de la famille, telles que la mutilation
génitale, l'action de battre sa femme, et d'autres formes de violence
destinées à maintenir le contrôle patriarchal, devraient être du ressort
de la théorie et de l'action des Droits Humains. Le problème sous-
jacent sur la théorie des Droits Humains, comme dans d'autres
10
champs théoriques, est que l'instrument de mesure qui a été
développé pour définir et mesurer les 'Droits de l'Homme' a pris le
mâle pour norme."15
11
situation telle que celle des femmes du Bangladesh qui, ayant été violées
pendant la guerre avec le Pakistan, ont par la suite connu la mort des
mains de parents mâles pour préserver "l'honneur de la famille". Les
puissances occidentales se déclarèrent indignées mais n'offrirent pas
l'asile à ces victimes d'abus des Droits Humains.
J'ai observé quatre approches de base pour lier les droits des
femmes aux Droits Humains. Ces approches sont ici présentées
séparément afin d'identifier chacune plus clairement. En pratique, ces
approches se chevauchent souvent et, tandis que chacune pose des
questions sur les autres, je les perçois comme complémentaires. Ces
approches peuvent être appliquées à de nombreuses questions mais
je vais les illustrer essentiellement en termes de comment elles adressent
la violence contre les femmes afin de montrer les implications de leurs
différences sur une question concrète.
12
L'approche des Droits Civils et Politiques est un point de départ
utile pour beaucoup de groupes des Droits Humains. En considérant
les expériences des femmes , ces groupes peuvent étendre leurs efforts
à des domaines où ils travaillent déjà. Cette approche révèle aussi des
contradictions qui montrent les limites d'une vue étroite des libertés
civiles. Une des contradictions est de définir le viol comme un abus
des Droits Humains quand il se produit sous la garde de l'Etat mais
non dans la rue ou la maison. Une autre est de dire qu'une violation de
la liberté de parole existe quand quelqu'un est emprisonné pour avoir
défendu les droits des homosexuels mais pas quand quelqu'un est
emprisonné ou même torturé ou tué à cause de son homosexualité.
Ainsi, bien que cette approche d'ajouter les femmes et de les mêler à
des catégories de "Droits de l'Homme" de la "première génération" est
utile, elle ne saurait être suffisante en soi.
13
approche. Les peuples du Tiers-Monde ont appelé à une
compréhension du développement socio-économique comme une
question des Droits Humains21. Dans cette perspective, certains ont
cherché à intégrer les droits des femmes dans le développement et
ont examiné les besoins spécifiques des femmes en relation avec des
domaines tels que la propriété de la terre ou l'accès au crédit. Parmi
ceux qui travaillent sur les femmes dans le développement, il y a un
intérêt croissant sur la violence contre les femmes à la fois comme un
problème de santé et de développement. Si la violence est perçue
comme ayant des conséquences négatives sur la productivité sociale,
elle peut attirer plus d'attention. Ce type de mesure économique étroite
ne devrait cependant pas déterminer si une telle violence est perçue
comme un problème du ressort des Droits Humains. La violence comme
question de développement est liée au besoin de comprendre le
développement, non seulement comme un problème économique, mais
aussi comme une question de prise de pouvoir et de croissance.
Une des limitations de cette seconde approche a été la tendance
à réduire les besoins des femmes à la sphère économique, ce qui
implique que les droits des femmes seront un résultat automatique du
développement du Tiers-Monde ou du socialisme. Cela n'a pas été
prouvé être le cas. Beaucoup travaillant à partir de cette approche
n'essaient plus d'ajouter les femmes à leurs modèles de développement
capitaliste occidental ou socialiste, mais cherchent plutôt un processus
de développement transformateur qui crée des liens entre les prises
de pouvoir politique, économique et culturel par les femmes.
14
les principes et les normes internationalement acceptés pour atteindre
l'égalité entre hommes et femmes".23 Adoptée par l'Assemblée Générale
de l'ONU en 1979, la Convention a été signée ou ratifiée par 104 pays
à compter de janvier 1990. En théorie, ces pays ont l'obligation de
mettre en oeuvre des politiques en accord avec elle et de rapporter de
leur conformité au Comité pour l'élimination de la discrimination à l'égard
des femmes.
Tandis que la Convention adresse de nombreuses questions se
rapportant à la discrimination sexuelle, une de ses faiblesses est de ne
pas directement adresser la question de la violence contre les femmes.
Le Comité a passé une résolution à sa huitième session à Vienne en
1989, exprimant la préoccupation que cette question soit portée à
l'agenda et instruisant les Etats d'inclure dans leurs rapports périodiques
des informations sur les statistiques, la législation et les services de
soutien dans ce domaine.24 Le Secrétariat du Commonwealth dans
son manuel sur le processus suivi par les rapporteurs de la Convention
interprète aussi le problème de la violence contre les femmes comme
"clairement fondamental à l'esprit de la Convention", particulièrement
dans l'article 5, qui appelle à une modification des modèles sociaux et
culturels, des rôles des sexes, et des stéréotypes qui sont basés sur
l'idée de l'infériorité ou de la supériorité de l'un ou l'autre sexe.25
La Convention trace les grandes lignes d'un agenda précis des
Droits Humains pour les femmes qui, si accepté par les gouvernements,
marquerait un énorme pas en avant. Il porte malheureusement en lui
les limitations de tels documents internationaux qu'il y a très peu de
pouvoir pour exiger sa mise en oeuvre. Au sein de l'ONU, elle n'est pas
généralement considérée comme une convention forte, comme
l'illustrent les difficultés rencontrées par le Comité pour l'élimination de
la discrimination à l'égard des femmes pour obtenir que les pays
rapportent de leur conformité à ses provisions. De plus, elle est encore
traitée par les gouvernements et la plupart des Organisations Non-
Gouvernementales comme un document traitant des droits des femmes
(lisez "secondaires"), et non des Droits Humains. Néanmoins, c'est un
exposé utile des principes endorsés par les Nations-Unies autour
desquels les femmes peuvent s'organiser pour accomplir des
changements juridiques et politiques dans leurs régions.
15
les droits des femmes se rapportent aux Droits Humains, en considérant
premièrement les violations des vies des femmes et demandant ensuite
comment le concept des "Droits de l'Homme" peut changer pour
devenir plus conscient des femmes. Par exemple, la coalition GABRIELA
des femmes aux Philippines a déclaré simplement que les "droits des
femmes sont des Droits Humains" en lançant une campagne l'année
dernière. Comme l'a très bien expliqué Ninotchka Rosca, les membres
de la coalition ont vu que "les Droits Humains ne sauraient être réduits
à une question de processus légal et juste . . . Dans le cas des femmes,
les Droits Humains sont affectés par la perception traditionnelle de la
société en général de ce qui est convenable ou non pour les femmes."26
D'une manière semblable, un groupe de travail à la conférence de
l'Action de Surveillance Internationale des Droits de la Femme en 1990
a affirmé que: " La violence contre les femmes est un problème des
Droits Humains". Tandis que le travail dans les trois approches
précédentes est souvent fait à partir d'une perspective féministe, cette
dernière approche est la plus distinctement féministe avec sa position
centrée sur la femme et son refus d'attendre la permission d'une autorité
quelconque pour déterminer ce qui est ou n'est pas un problème de
Droits Humains.
Cette approche transformatrice peut être prise envers une question
quelconque mais ceux qui la suivent ont tendance à se concentrer
surtout sur les abus qui résultent essentiellement du genre, tels que les
droits reproductifs, l'esclavage sexuel des femmes, la violence contre
les femmes, et les "crimes familiaux" tels que les mariages forcés,
l'hétérosexualité obligatoire et la mutilation des femmes. Celles-ci sont
aussi des questions qui sont souvent rejetées comme n'étant pas
réellement des questions des Droits Humains. C'est donc le domaine
le plus rigoureusement contesté et qui requiert que les barrières soient
abattues entre le public et le privé, les responsabilités de l'Etat et les
responsabilités non-gouvernementales.
Ceux qui travaillent en vue de transformer cette vision des Droits
Humains à partir de cette perspective peuvent tirer partie du travail
d'autres qui ont élargi la compréhension des "Droits de l'Homme"
précédemment. Par exemple, deux décennies auparavant, le concept
de "disparition" comme abus des Droits Humains n'existait pas
Cependant, les femmes de la Place de Mai en Argentine n'ont pas
attendu une déclaration officielle mais se sont dressées pour demander
que l'Etat soit comptable de ces crimes. Ce faisant, elles ont créé un
contexte permettant d'élargir le concept de responsabilité des morts
aux mains d'escadrons de la mort paramilitaires ou de droite qui, même
si elles n'ont pas été perpétrées par les Etats, ont été rendues possibles
16
par celui-ci. Un autre exemple aux Etats-Unis est le concept qui se
développe que les violations des droits civils comprennent les "crimes
de haine"; c'est- à-dire de la violence qui est motivée par la race, ou
dirigée contre les homosexuels, les Juifs ou autres groupes minoritaires.
Beaucoup acceptent l'idée que les Etats ont une obligation de travailler
pour prévenir de tels abus de Droits Humains et obtenir que la violence
contre les femmes soit perçue comme un "crime de haine" est le but
poursuivi par certains.
Les applications pratiques de la transformation du concept des
"Droits de l'Homme" dans une perspective féministe ont besoin d'être
explorées plus longuement. Le danger de suivre uniquement cette
approche est la tendance à devenir isolé des autres groupes des "Droits
de l'Homme" et d'entrer en compétition avec eux parce qu'ils ont tant
résisté à adresser la discrimination et la violence dues au genre.
Pourtant, la plupart des femmes subissent des abus en raison de leur
sexe, race, classe, nation, âge, préférence sexuelle et politique comme
des facteurs en corrélation, et il y a peu de profit à les séparer comme
revendications concurrentes.
La communauté des "Droits de l'Homme" n'a pas besoin
d'abandonner d'autres questions mais devrait plutôt y incorporer les
perspectives de genre et voir comment elles élargissent les termes de
leur travail. En reconnaissant des problèmes tels que la violence contre
les femmes comme problèmes des Droits Humains, les activistes et
les théoriciens des "Droits de l'Homme" ne doivent pas nécessairement
les adopter comme tâches principales. Cependant, ils doivent
absolument ouvrir la porte à de nouvelles perspectives et cesser de
garder leurs prérogatives dans la détermination de ce qui est considéré
une question légitime des Droits Humains.
Comme mentionné avant, ces quatre approches se chevauchent
et beaucoup de stratégies pour le changement en mettent plus d'une
en oeuvre. Toutes ces approches contiennent des aspects de ce qui
est nécessaire pour accomplir les droits de la femme. A un moment où
des manières de penser dualistes et des vues de systèmes
économiques en compétition sont en question, la tâche créatrice est
de chercher des façons de relier ces approches et de voir comment
nous pouvons dépasser les vues exclusives sur ce dont les gens ont
besoin dans leurs vies. D'après un groupe féministe plus ancien, nous
avons besoin du pain et de rosés aussi. Les femmes veulent la nourriture
et la liberté, et la possibilité de vivre des vies dignes, libres de toute
domination et violence . Dans cette lutte, la reconnaissance des droits
des femmes en tant que Droits Humains peut jouer un rôle important.
17
NOTES
18
14. Heise, note 3 ci-dessus, 3.
15. Riane Eisler, "Human Rights: Toward an Integrated Theory for Action," Human
Rights Quarterly,9 (1987): 297. Voir également Alida Brill, Nobody's Business:
The Paradoxes ofPrivacy (New York: Addison-Wesley, 1990).
16. Eisler, note 15 ci-dessus, 29
17. Sandra Coliver, "United Nations Machineries on Women's Rights: How Might
They Better Help Women Whose Rights Are Being Violated?" dans Ellen L.
Lutz, Hurst Hannum, et Kathryn J. Burke, éditrices, New Directions in Human
Rights, (Philadelphie: University of Pennsylvania Press, 1989)
18. Marijke Meyer, "Oppresion of Women and Refugee Status," rapport non-publié
devant le Forum des ONG à Nairobi, Kenya, 1985 et "Sexual Violence Against
Women Refugees," Ministère des Affaires Sociales et du Travail, Hollande, Juin
1984.
19. Ximena Bunster décrit cela au Chili et en Argentine dans: "The Torture of Women
Political Prisoners: A Case Study in Female Sexual Slavery," dans Kathleen Barry,
Charlotte Bunch, et Shirley Castley, éditrices, International Feminism: Networking
Against Female Sexual Slavery (New York, International Women's Tribune Center,
1984).
20. Rapport présenté par Margaret Groarke devant un groupe de travail sur les
femmes, Congrès Régional d'Amnesty International de New-York, 24 février
1990.
21. Le discours féministe sur les Droits Humains peut tirer sur des perspectives du
Tiers-monde sur les Droits Humains, qui ne sont pas souvent bien connus dans
l'Occident, comme celles trouvées dans: Philip Alston (éditeur), International
Aspects of Human Rights (UNESCO, Paris, 1984); Smitu Kothari et Seithi Harsh
(éditeurs), Rethinking Human Rights (Lokayan, Delhi, 1989); José Zalaquett,
The Human Rights Issue and the Human Rights Movement (Worid Council of
Churches, Genève, 1981); et des articles dans beaucoup des publications telles
que Asian Newsletter on Human Rights et Boston Collège Third World Law
Journal. Rebecca J. Cook fait la liste de beaucoup de sources sur les femmes
et les Droits Humains internationalement dans "Bibliography: the International
Right to Nondiscrimination on the Basis of Sex," Yale Journal of International
Law, 14:161,1989.
22. Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard
des femmes, G. 'A. Rés. 34/180, N.U. Doc. A/Rés/34/180 (1980).
23. "The Convention on the Elimination of AH Forms of Discrimination Against
Women," Résumé de CEDAW préparé par International Women's Rights Action
Watch, Humphrey Institute of Public Affaire, Minneapolis, 1988.
24. CEDAW Newsletter, Third issue ( Avril 13, 1989), 2 (Summary of U.N. report on
the Eighth Session, U.N. Doc, A/44/38, Avril 14 1989).
25. "The Convention on the Elimination of Ail Forms of Discrimination Against Women:
The Reporting Process-A Manual for Commonwealth Jurisdictions," Secrétariat
du Commonwealth, Londres, 1989.
26. Discours de Ninotchka Rosca à la Conférence Régionale d'Amnesty International
à New-York, 24 février, 1990, 2.
19
ROXANNACARRILLO
1. Introduction
20
contre la criminalité et la violence physique, la qualité des loisirs, la
participation des populations aux activités économiques, culturelles et
politiques de leur communauté, l'accès aux services essentiels.
Dans cette perspective, le développement a pour object de créer
un environnement qui offre aux individus la possibilité de vivre longtemps,
de rester en bonne santé et d'exprimer leur créativité.
La Décennie des Nations-Unies pour la femme (1976-1985) a mis
en relief l'importance décisive de l'activité des femmes pour le
développement économique et social. Cependant, après quinze années
d'efforts menés pour intégrer les femmes dans le cadre plus large du
développement, il est de plus en plus évident que leur participation
reste marginale et qu'elles profitent peu des programmes et des
politiques de développement. Les femmes continuent d'être
désavantagées au niveau de l'emploi, de l'éducation, de la santé et du
gouvernement.
Malgré la lenteur de cette évolution, la Décennie des Nations-Unies
pour la femme et toutes les activités qui visent de façon générale à
intégrer les femmes dans le développement, ont permis d'identifier les
obstacles essentiels qui s'opposent à la participation des femmes et
dont l'importance pour le développement n'avait pas été perçue
auparavant. La violence à l'égard des femmes est au nombre de ces
problèmes. La violence, lorsqu'elle n'était pas totalement ignorée ( elle
est souvent invisible), a pendant longtemps été considérée comme
relevant de la vie privée, de la famille et du contexte culturel, ou au
mieux, des politiques de protection sociale. Au sein du système des
Nations-Unies, le thème de la violence à l'égard des femmes avait été
abordé au départ dans une perspective de la paix mais on cherche
actuellement à rattacher cette question aux programmes en faveur des
droits humains. Il ressort de ces démarches que la violence exercée à
rencontre des femmes revêt une multiplicité de formes, mais qu'il n'est
pas possible de dresser un tableau complet de la situation. Nous
manquons encore de nombreux éléments pour connaître l'ampleur et
les incidences de ce problème sur le processus de développement lui-
même. L'absence de données statistiques fait partie des nombreuses
difficultés qui se posent pour évaluer les dimensions de ce probème.
Nous sommes cependant parvenus à un point où il est possible de
commencer à comprendre comment la violence, en tant que moyen
de contrôle, limite la participation des femmes au processus de
développement.
La prise de conscience du rôle crucial de la violence dans les
questions ayant trait aux femmes et au développement dans les pays
21
en développement a été suscitée par les initiatives locales des femmes
elles-mêmes, plutôt que par l'action des dirigeants ou des organismes
internationaux. Dans diverses régions du monde, on tend de plus en
plus à considérer que la violence est une question prioritaire et un
obstacle qui limite la participation des femmes et leurs chances de tirer
parti des projets de développement. Les femmes sont à l'avant-garde
des efforts déployés pour faire connaître au public les actes de violence
dont elles sont victimes, examiner ses causes et ses diverses
manifestations, ainsi que ses remèdes. L'association of Women Lawyers
en Ouganda, l'Association des Femmes de l'Asie et du Pacifique, le
Law and Developement Network, le Trinidad Râpe Crisis Centre, la
Commission interaméricaine des femmes ou le Mouvement pour les
droits des femmes de Fidji, sont autant de signes que les femmes des
pays en développement s'organisent pour inscrire la question de la
violence sexiste parmi les préoccupations nationales et pour montrer
de quelles façons ce problème entrave les efforts de développement.
Cette violence, qu'elle se manifeste sous les formes les plus brutales
et patentes ou de façon plus subtile, est une constante dans la vie de
toutes les femmes. En Amérique Latine, où l'organisation ISIS
International a recensé 109 projets de femmes qui sont consacrés à
divers aspects de ce problème1, les mouvements de femmes ont
officiellement décrété le 25 novembre journée publique de dénonciation
de la violence et de l'appel à l'action. Des initiatives analogues ont été
prises dans plusieurs autres pays du monde.
Selon une enquête mondiale menée en 1988 auprès des groupes
de femmes des pays en développement par MATCH International, une
ONG canadienne qui se consacre aux problèmes des femmes et du
développement, la violence contre les femmes est le problème le plus
fréquemment soulevé. Les groupes de femmes ont identifié l'impact
de cette violence sur le développement en l'illustrant par des faits
concrets, ceci a amené MATCH à conclure:
22
dot en Inde ou victimes de la militarisation aux Philippines.
Parallèlement à ces réalités, il importe également de mentionner leurs
chances d'emploi limitées, leur accès restreint à l'éducation, leur
isolement social et le harcèlement sexuel qui sont leur lot quotidien.
Les manifestations de la violence à l'égard des femmes revêtent
simplement des formes différentes en fonction des diverses réalités
sociales, économiques et historiques.2
23
même lorsqu'elles sont enceintes. Entre 25 et 62% des femmes
interrogées dans les refuges de femmes battues rapportent avoir été
battues lorsqu'elles étaient enceintes. D'après la police, entre 40 et
60% des appels, notamment pendant la nuit, concernent des disputes
conjugales. Une enquête menée à Kansas City, il y a vingt ans, rapportait
que dans 50% des cas d'homicide commis contre les femmes mariées,
les commissariats de police de la ville avaient reçu au moins cinq appels
téléphoniques d'urgence au cours des deux dernières années qui
avaient précédé le meurtre. A Cleveland, Ohio, sur une période de 9
mois, environ 15 000 appels reçus dans les commissariats concernaient
des problèmes de violence dans la famille ; mais seulement 700 de ces
cas avaient fait l'objet d'un rapport de police et seulement 460 d'entre
eux avaient abouti à une arrestation.8
Les statistiques venant d'autres pays industrialisés sont tout aussi
choquantes. En France, on rapporte que 95% des victimes de la
violence sont des femmes qui sont, pour 5 1 % des cas, battues par
leur époux. Au Danemark, 25% des femmes citent la violence comme
cause de divorce et une étude menée en 1984 sur la criminalité urbaine
dans sept grandes villes du Canada indiquait que 90% des victimes
étaient des femmes. Une femme sur quatre au Canada risque d'être
agressée sexuellement à un moment ou à un autre de sa vie, la moitié
des victimes étant âgées de moins de dix-sept ans.9
Les rapports des Nations-Unies soulignent également l'ampleur
de ce problème au sein de la famille. Une étude sur la violence, conduite
sur trois ans en Autriche à la demande de la Division de la Promotion
de la Femme, a révélé une incidence élevée de la violence conjugale
contre les femmes mariées; les statistiques officielles polonaises révèlent
la même réalité. D'après une analyse historique de la criminalité à la fin
du dix-neuvième siècle en Angleterre et au Pays de Galles, 50% des
victimes étaient tuées par leur époux, leur amant ou leur ami. La
comparaison avec les chiffres officiels actuels en Grande-Bretagne
indique que ce schéma n'a pas changé.10
En examinant l'étendue de ce problème dans le monde entier, on
peut se faire une idée du coût considérable qu'il représente pour le
développement. Bien que les statistiques sont incomplètes, les rares
informations nous parvenant des pays en développement, sont
choquantes.
Le Servicio Nacional de la Mujer nouvellement créé au Chili a choisi
d'accorder la priorité à la prévention de la violence au sein de la famille
dans ses programmes. D'après une enquête réalisée à Santiago, 80%
24
des femmes admettent être victimes de violences dans leur famille. La
fédération mexicaine des femmes syndicalistes rapporte que 95% des
femmes ayant un emploi sont la cible de harcèlement sexuel et elle
souligne que l'impunité accordée à ces actes d'agression contribue à
limiter l'entrée des femmes sur le marché du travail. Une enquête
nationale sur la violence dans les familles effectuée par la Law Reform
Commission de Papouasie-Nouvelle-Guinée, révèle qu'en moyenne
deux tiers des femmes vivant dans des régions rurales sont victimes
de la violence conjugale.11
Un rapport du Asian Women's Research and Action Network
indique qu'en Corée, plus de deux tiers des femmes sont régulièrement
battues par leurs maris12, tandis qu'au Nicaragua, 44% des hommes
admettent avoir battu leur femme ou leur amie13; on rapporte qu'en
Thaïlande, au moins 50% de l'ensemble des femmes mariées sont
régulièrement battues. Dans une étude sur la prostitution réalisée à
Cochabamba, Bolivie, 79% des filles ont déclaré qu'elles étaient
devenues prostituées pour survivre économiquement, après avoir été
violées par des hommes de la famille.14 En Inde, le nombre des crimes
perpétrés à rencontre des femmes a augmenté au cours de la dernière
décennie, alors que le nombre des condamnations a diminué et que le
taux de suicide des femmes a doublé entre 1987 et 1988. Une enquête
menée par un journal au Pakistan a révélé que 99% des femmes
travaillant à la maison et 77% des femmes travaillant à l'extérieur étaient
battues par leur mari. Ces violences prenaient les formes suivantes:
meurtres (y compris des femmes battues à mort ou brûlées), coups,
enlèvement, vente des femmes, harcèlement sexuel ou viol.15 D'autres
rapports16 indiquent également une incidence élevée de la violence
familiale dans des pays aussi différents que le Bangladesh, la Colombie,
le Kenya, le Koweït, le Nigeria, le Vanuatu et l'Ouganda.
Non seulement les femmes sont mutilées et affaiblies par la violence,
mais ce "fémicide" (la mort des femmes attribuable à la violence sexiste)
est également responsable du décès d'un grand nombre de filles dès
avant leur naissance. Amartya Sen a montré que les disparités sociales
et économiques entre les hommes et les femmes ont des conséquences
mortelles, en analysant la proportion de femmes et d'hommes dans
les pays les moins développés. Tandis qu'il y a 106 femmes pour 100
hommes en Europe et en Amérique du Nord, on trouve seulement 97
femmes pour 100 hommes dans l'ensemble des pays en
développement. Si l'on extrapole à certaines régions d'Asie, notamment
à l'Inde et à la Chine, le rapport hommes-femmes enregistré en Afrique
25
(1,02), qui est proche des chiffres des pays d'Europe et d'Amérique du
Nord (1,06), les résultats obtenus font frissonner. Compte tenu du
nombre d'hommes dans ces deux pays, l'Inde devrait avoir 30 millions
et la Chine 38 millions de femmes de plus qu'elles n'en ont. Bon nombre
de ces femmes qui "manquent à l'appel" ont disparu à cause de la
violence sexiste qui prend de multiples formes, allant de l'avortement
préférentiel des filles à la malnutrition et mort de faim sélective ou aux
maladies non soignées, aux assassinats motivés par la dot, etc. Sen
nous rappelle que les taux de mortalité et de survie reflètent directement
le niveau de soins ou de négligence et maltraitance, et sont influencés
par les interventions sociales et les politiques gouvernementales, et
que le développement doit donc clairement tenir compte des besoins
des femmes dans ce domaine.17
La violence à l'égard des femmes transcende les frontières
nationales, les idéologies, les classes sociales, les groupes raciaux et
ethniques. Mais les formes que prend cette violence sont souvent
culturels; il importe donc d'élaborer des programmes spécifiques et
adaptés pour l'éliminer, tant au plan local que national.
26
Les Stratégies prospectives d'action pour la promotion de la femme
demeurent le document le plus éloquent des Nations-Unies sur la
violence contre les femmes et ses liens avec les objectifs de
développement. Le paragraphe 258 de ces stratégies engage les
gouvernements à adopter des mesures de prévention et à créer des
services d'aide aux femmes victimes de violence. Cette résolution
reconnaît que les "femmes sont battues, mutilées, brûlées, victimes de
sévices sexuels et violées" et que cette violence "constitue un obstacle
majeur à la réalisation des objectifs de la Décennie et qu'elle devrait
recevoir une attention particulière".
Ce même document insiste sur l'importance qu'il y a à accorder
une formation spécialisée aux responsables de l'application des lois
concernant les crimes violents perpétrés à rencontre des femmes;
appelle à l'adoption de nouvelles lois visant à mettre fin à l'humiliation
des femmes victimes de violences sexuelles; soutient la promotion du
respect des droits humains des femmes, particulièrement en ce qui
concerne la violence dans la famille et dans la société; appuie des
méthodes préventives, notamment la création d'institutions d'aide
économique et autres; et recommande la mise en place de mécanismes
nationaux pour traiter du problème de la violence domestique. En plus
de l'assistance aux victimes de la violence contre les femmes dans la
famille et dans la société, le même document demande:
27
demandé qu'on entreprenne des recherches sur cette question, la
Division pour la Promotion de la Femme, basée à Vienne, a convoqué
la "Réunion du Groupe d'experts sur la violence dans la famille, et plus
particulièrement ses conséquences pour les femmes". Les experts
réunis à cette occasion en 1986 ont rédigé un rapport intitulé: "La
violence contre les femmes dans la famille", qui passe en revue les
documents consacrés à la violence au sein de l'unité familiale.20
Néanmoins, tandis que les organes des Nations-Unies
commencent peu à peu à reconnaître que la violence à l'égard des
femmes constitue un problème pour la société en général, les liens
entre la violence et le développement sont souvent ignorés. Le défi
que doivent relever les organes concernés des Nations-Unies et le
Fonds de Développement des Nations-Unies pour les Femmes consiste
à intégrer la question de la violence à l'égard des femmes dans les
programmes du développement et à souligner le lien existant entre ces
deux problèmes.
28
statistiques sont ventilées en fonction du genre. Néanmois, le Rapport
sur le développement humain de 1990 propose une vision plus globale
du développement en tant que "processus qui élargit l'éventail des
possibilités offertes aux individus". Il est clair qu'il reste beaucoup à
faire pour offrir davantage de possibilités aux femmes. Pour réaliser un
développement favorable aux femmes, il sera indispensable que les
femmes prennent de l'assurance et s'affirment et qu'elles soient mieux
préparées à participer à tous les aspects de la vie sociale. La violence
à l'égard des femmes va directement à rencontre de ces objectifs. Elle
bouleverse la vie des femmes et les prive de tout choix. La violence
sape l'assurance des femmes et leur respect de soi à tous les niveaux,
physiquement et psychologiquement, elle met leur santé en danger,
les prive de leurs droits humains et les empêche de participer pleinement
à la société. Il ne peut y avoir de développement lorsqu'on empêche
les femmes de participer à un projet de développement par la menace
ou la violence, lorsqu'on les prive de revenus par la force ou lorsque la
menace de sévices sexuels les empêche de travailler ou d'assumer
une fonction publique.
La violence contre les femmes fait obstacle au développement de
diverses façons. D'abord, elle entrave l'épanouissement des femmes
elles-mêmes. Les femmes subissent la violence comme une forme de
contrôle qui limite leur capacité à faire des choix dans tous les domaines,
à la maison, à l'école, sur le lieu du travail et dans la plupart des lieux
publics. Des études de cas menées sur des femmes victimes de la
violence familiale au Pérou22 et des ouvrières de la confection dans les
"maquilas" au Mexique 23 , ont révélé que les hommes battent
fréquemment leur femme pour s'approprier le salaire qu'elles ont gagné.
En Indonésie, les femmes qui rentrent dans leur village se plaignent de
leur impuissance face au harcèlement et aux violences sexuelles qu'elles
ont dû endurer sur les lieux de travail.24
La violence à l'égard des femmes se traduit par diverses blessures,
coupures, contusions, fractures, lésions cérébrales, voire par le meurtre.
Les femmes souffrent également des effets psychologiques de la
violence. Le fait d'être exposé à des actes d'agression répétés a des
effets traumatisants et déstabilisants et peut faire perdre à une femme
toute son assurance, lui donner un sentiment d'impuissance et lui
enlever son autonomie. Sa performance au travail s'en ressent, elle est
fréquemment absente et risque donc de perdre son emploi. Dans le
pire des cas, une femme peut trouver la situation si intolérable qu'elle
finit par se suicider.
29
3. La violence contre les femmes: un obstacle au
développement.
30
envisager la création d'un refuge ou centre d'accueil que dans des
villes d'au moins 10.000 habitants.25
Dans des régions urbaines, où il peut être plus facile pour les
femmes d'échapper à des relations violentes, elles n'ont souvent nulle
part où aller. Ceci met en relief le rapport entre violence familiale et le
nombre des sans-abris. Par exemple, 90% des occupantes d'un refuge
pour les femmes sans abri à Boston, ont été victimes de violence
conjugale, et les employés des centres d'accueil de New York citent
des taux comparables.26 Un rapport fiable souligne que le manque de
logement est une des raisons pour lesquelles les femmes restent ou
retournent auprès d'un mari violent.27 En outre, la violence elle-même
exacerbe la dépendance psychologique des femmes. Des études
menées dans plusieurs pays rapportent que l'escalade de la violence
sape chez ses victimes le respect de soi et leur capacité à agir.
31
montre une étude menée par la Law Reform Commission de Papouasie-
Nouvelle-Guinée, elle peut aussi souvent avoir des conséquences
négatives à long terme pour le mari. Celui-ci peut en effet être blessé
ou même tué si sa femme se venge, il perd l'amour et le respect de sa
femme et de ses enfants et finalement perd toute sa famille. En
Papouasie-Nouvelle-Guinée, comme dans nombre de pays, la violence
est une des principales causes de divorce invoquée par les femmes.31
32
SIDA chez les filles âgées de 15 à 19 ans sont deux fois plus nombreux
que chez les garçons de la même tranche d'âge. Ces chiffres
témoignent de la conviction, très répandue chez les hommes, qu'ils
courent moins de risques d'infection par le virus du SIDA avec des
jeunes filles. Les traditions et les attitudes profondément ancrées, qui
justifient l'exploitation sexuelle des femmes par les hommes, sont
maintenant responsables de la transmission du virus par viol, inceste
et d'autres relations sexuelles imposées par la contrainte. Dans certaines
régions où les femmes sont traditionnellement victimes de cette autre
forme de contrôle social que sont l'excision du clitoris et l'infibulation,
les risques de SIDA se sont multipliés. Le SIDA amplifie donc l'impact
mortel de la violence sexiste sur les femmes.
COUTS SOCIAUX.
33
violence conjugale, et maintiennent ainsi les femmes dans une situation
d'infériorité et de subordination à l'égard des hommes, tant aux plans
politique et économique que social.34
34
Même lorsque les femmes continuent à participer aux projets de
développement, leur énergie se dissipe souvent en raison des
problèmes causés par la violence, et ceci les empêche de poursuivre
d'autres objectifs. Un projet de recherche mené avec des ouvrières de
l'industrie électronique au Pérou par le Centra Flora Tristan a révélé
que les femmes étaient souvent en butte au harcèlement sexuel
lorsqu'elles cherchaient à garder leur emploi. Avant de pouvoir réaliser
un des objetifs de ce projet (qui consistait à accroître le nombre de
femmes syndiquées), les responsables ont d'abord dû se pencher sur
le problème de la violence subie par celles-ci. Il arrive que les femmes
n'assistent pas aux réunions de peur d'être battues ou parce qu'elles
sont physiquement incapables de se déplacer à cause des coups reçus,
ou encore parce qu'elles s'occupent d'une autre femme battue ou de
ses enfants. Certaines femmes ont honte de leurs blessures et évitent
de se montrer en public; conscientes de l'attitude sociale qui consiste
à condamner la victime, elles savent que l'accueil leur serait hostile.
La violence contre les femmes dans la société et le climat culturel
qui avilit les femmes en tolérant cette violence, entraînent un autre coût
social à long terme en privant les pays en développement de leurs
talents. Le pouvoir et la violence des hommes de la famille peuvent
conduire les femmes les plus instruites à s'exiler, ce qui contribue à
aggraver l'exode des compétences des pays en développement et fait
perdre au processus de développement des femmes hautement
qualifiées. Celles qui restent, doivent souvent s'accommoder des
fonctions de subordonnées qui leur sont assignées par la société; il
arrive même qu'elles refusent de recevoir une promotion de peur d'irriter
leur mari. On a pu constater, lors de l'exécution de plusieurs projets de
développement, une aggravation de la violence à rencontre des femmes
qui participent à des projets lorsque les maris ont le sentiment qu'ils
perdent le contrôle de leur famille. Et, comme le souligne par exemple
un rapport sur la violence familiale en Papouasie-Nouvelle-Guinée:
35
4. Eliminer la Violence faite aux f e m m e s : un investissement
pour l'avenir.
PROGRAMMES
36
s'opposant à la participation des femmes. Par exemple, l'insécurité
des transports publics, où les femmes doivent côtoyer des étrangers,
peut nécessiter le recours à d'autres moyens de transport. La mise
en place d'un système de sections réservées aux femmes dans les
transports de Bombay ou l'octroi de la protection du khan local aux
agents de santé au nord du Pakistan sont des exemples de ces
stratégies.
• II importera également lors de la formulation et de la mise en oeuvre,
de reconnaître les situations où le changement de statut de femmes
les rend plus vulnérables à la violence. Il va sans dire que tout
changement est perçu comme une menace. Les activités des projets
devraient avoir pour objectif de renforcer l'assurance des femmes
afin qu'elles puissent s'affirmer et se défendre, mais également de
sensibiliser les hommes de leur collectivité, d'obtenir qu'ils s'engagent
en faveur du changement, et même de faire évoluer leurs attentes.
Lors de la mise en oeuvre de ces projets, il importe de ne pas laisser
sans réponse les incidents violents qui surviennent immanquablement
lorsque les femmes acquièrent de l'autonomie. Par exemple, dans le
cas de l'intervention menée par le fonds des Nations-Unies pour les
femmes (UNIFEM) à Tempoal (Mexique), le personnel du projet a dû
passer un certain temps à discuter avec les maris et les membres de
la collectivité lorsque, en raison des changements de rôle social, les
participantes au projet ont fait l'objet de violences.
• II faut veiller à ce que le personnel sélectionné pour la mise en oeuvre
du programme ait conscience que la violence constitue un obstacle
pour le développement. La gestion des projets n'exige pas seulement
des compétences techniques, mais également une vision globale
de la situation sociale et des moyens de l'infléchir pour faciliter la
pleine participation des femmes.
• II conviendra de prendre note, au fur et à mesure de leur apparition
au cours de l'exécution du projet, des actes de violence contre les
femmes, ainsi que des mesures permettant de réduire leur
vulnérabilité. Cela peut se faire dans les rapports périodiques, lors
des visites de contrôle du personnel ou lors des évaluations. Les
résultats pourront ensuite être réunis et analysés au même titre que
les autres enseignements à tirer de l'expérience.
37
Trouver des moyens durables d'éliminer la violence faite aux femmes,
en essayant diverses techniques ou méthodes d'intervention
spécifiquement axées sur ce problème. En vue d'éliminer cette
violence, les projets qui rendent compte de l'ampleur et de la gravité
des brutalités infligées aux femmes ou qui visent à tester l'efficacité
d'une ou plusieurs campagnes d'éducation visant à faire prendre
conscience du caractère inacceptable de la violence au sein de la
société, peuvent servir de modèles, et démontrer les possibilités et
les avantages des diverses méthodes mises à l'essai. Il faudrait aussi
appuyer les projets portant sur les conséquences de la violence
(centres d'aide aux victimes de viol, formation des policiers, des
magistrats, du personnel hospitalier, etc.); notamment lorsqu'ils offrent
la possibilité de tester une nouvelle méthode ou de faire pression sur
le gouvernement pour qu' il crée des services et étende l'emploi de
techniques déjà éprouvées pour s'attaquer à cette violence.
Donner aux femmes des moyens accrus d'identifier et de combattre
cette violence. Les projets qui cherchent à renforcer les capacités
de communication des femmes, à leur faire prendre conscience des
mesures qu'elles peuvent prendre, à leur donner des compétences
de gestion et à leur enseigner l'auto-défense, tout en soutenant
également les organisations féminines, contribuent à accroître la
capacité des femmes à lutter contre la violence exercée à leur
encontre.
38
Les organismes de développement internationaux, tels que
l'UNIFEM, le PNLJD, la Banque Mondiale et l'Organisation Mondiale du
Travail, qui s'efforcent d'intégrer les femmes dans le développement,
devraient user de leur influence et de leur prestige pour que les groupes
se consacrant à ces problèmes à l'échelle nationale ou locale soient
davantage reconnus et entendus. Ces organismes peuvent en particulier
financer les initiatives des femmes répondant à leur besoin d'échanger
des informations et données d'expérience. Les travaux de recherche,
les publications et la mise en place de moyens de communication
parallèles, qui mettent en lumière les relations existant entre la violence
contre les femmes et le développement, pourraient également être très
utiles.
Enfin, il importe de concevoir des stratégies visant à éduquer les
médias et les services publics et à faire prendre conscience au grand
public, y compris aux femmes elles-mêmes, des conséquences
désastreuses de cette violence pour les individus et pour la nation.
L'élimination de la violence faite aux femmes est le principal défi auquel
doivent repondre les spécialistes du développement. Cependant, s'ils
s'acquittent efficacemment de cette tâche, ils contribueront de façon
décisive à réaliser les objectifs socio-économiques d'ensemble, tout
en aidant les femmes à s'épanouir. Les propos d'une travailleuse de
l'éducation populaire au Mexique, que nous citons ci-dessous, en sont
un éloquent exemple:
39
NOTES
40
31. Bradley, C. op. cit.
[Link], C. E. 1989.
33. Heise, L. 1989.
34. Centre des Nations-Unies pour le Développement Social et les Affaires
Humanitaires, op. cit.
35. Observation personelle de l'auteur à l'occasion d'un voyage à Bombay en 1987.
36. Noponen, H. 1989.
37. Buvenic, M. et Yudelman, S.W., [Link].
38. Bradley, C. op. cit.
39. De Mujer a Mujer, 1990.
OUVRAGES DE REFERENCE
Amin, E. "Breaking Our Bondage: Ending Violence Against Women. " MATCH News,
Jan- Mar. 1990,
Ashworth, G. Of Violence and Violation: Women and Human Rights. London: Change,
1986,
Asian Women's Research and Action Network Report (AWRAN), Philippines, 1985.
Australian National Committee on Violence. Violence; Directions For Australia.
Australian Institute of Criminology, 1990.
Bradley, C ."Wife-beating in PNG- Is it a Problem?" , Publié dans le Papua New
Guinea Médical Journal, Septembre 1988.
Bruce, J. "Home Divided." World Development, Vol.17, No, 7, pp. 979-991,1989.
Bunch, C, "Women's Rights as Human Rights: Toward a Re-Vision of Human Rights".
Human Rights Quarterly, Vol. 12, No. 4, Nov.1990.
Buvinic, M. and Yudelman, S.W, Women, Poverty and Progress in the Third World.
New York: Foreign Policy Association, 1989.
Centre pour le Développement Social et les Affaires Humanitaires des Nations-Unies.
Division de la promotion de la femme. Violence Against Women in the Family.
Rédigé par J.E, Connors, 1989,
Connell, R, [Link] Power. Stanford: Stanford UP, 1987,
De Mujer a Mujer. " Correspondencia", Mexico, Août, 1990.
Dobash, R.R and Dobash, R.E. The Importance of Historical and Contemporary
Contexts in Understanding Marital Violence. Document présenté à la réunion
annuelle de I' American Sociological Association. New York, N.Y., Août, 1976.
Hanmer, J, and Maynard, M, (eds.) Women, Violence and Social Control, Atlantic
Highlands: Humanities Press International, 1987.
Hanmer, J., Radford , J., and Stanko, E, A. (eds.) Women, Policing and Maie Violence:
International Perspectives, London: Routledge, 1989.
41
Heise, L. "Crimes of Gender" World Watch , Mar-Avril 1989:12-21.
Instituto Latinoamericano de Estudios Transnacionales (ILET), Mujer/ Fempress,
Santiago, Chili, Jun. 90, No. 104; Fev- Mar 90, No. 100: Nov. 89; No 97 Especial
"Contraviolencia" Dec. 88.
Jaffe, P., S. Wilson, and D. A. Wolfe. "Promoting Changes in Attitudes and
Understanding of Conflict resolution among Child Witnesses of Family Violence
" Canadian Journal of Behavioral Science 18:356, 1986.
Koop, C E . " Violence Against Women: A Global Problem." Address by the Surgeon
General of the U.S. Public Health Service, Washington D. C , 1989.
Langley and Levy, Wife Beating-The Silent Crisis, pp.1 -12, Dutton, 1977,
Levinson, D. Family Violence in Cross-Cultural Perspectives, Newbury Park: Sage
Publications, 1989,
MacLeod, L., Women and Environment, Vol.12, No. 1, Fall 89- Winter 1990,
Momsen, J. H. andTownsend, J. Geography and Gender in the Third World, Albany,
SUNY Press, 1987.
National Center on Women and Family Law, Information Package on Battered Women
No. 47, New York, 1988.
Nations-Unies : Les Stratégies prospectives d'action pour la promotion de la femme
Adoptées à l'issue de la Conférence mondiale chargée d'examiner et d'évaluer
les résultats de la Décennie des Nations-Unies pour la femme: Egalité,
développement et paix. Nairobi, Kenya, 15-26 Juillet 1985.
Noponen, H. " Grassroots Women's Worker Organizations-Rhetoric and Reality"
Unpulished essay, New Jersey, 1989,
Omvedt, G. Violence Against Women: New Movements and New Théories in India
New Delhi: Kali for Women, 1990.
Perlez, J. "Tollof AIDS on Uganda's Women Put Their Rôles and Rights in Question"
New York Times 28 Oct. 1990. Report of the Queensland Domestic Violence
Task Force, 1988.
Programme des Nations-Unies pour le Développement. Rapport sur le
développement humain 1990. New York: Oxford UP, 1990.
"Responses to Wife Abuse in Four Western Countries", Response Printemps 1985
15-18.
Reynolds, L. " Râpe: ASocial Perspective." Journal ofOffenderCounseling, Services,
and Rehabilitation ; Automne-hiver 1984: 149-160.
Roy, M. : The Abusive Partner, Manuscrit non publié, 1982.
Russell, D. E. H.: Sexual Exploitation: Râpe , Child Sexual Abuse and Workplace
Harassment. Newbury Park: Sage Publications, 1984,
Seager, J. and Oison, A. : Women in the World: An International Atlas, New York
Simon and Schuster, 1986.
Secrétariat pour les pays du Commonwealth; Women and Development Program
Confronting Violence: A Manual for Commonwealth Action, Rédigé par J.E
Connors, 1987.
42
Sen, A.K. "Genderand Coopérative Conflicts." Persistent Inequalities. Women and
World Development Ed. Irène Tinker. New York: Oxford UP, 1989: 123-149.
Sivard, R. L "Women .. . A World Survey." Washington, D.C.: World Priorities, 1985.
Stark, E. and Flitchcraft, A. "Domestic Violence and Femaie Suicide Attempts" .
Document présenté à la 107ème réunion annuelle de l'American Public Health
Association. New York, Novembre 1979.
Straus, N. A., Gelles, R. and Steinmetz, S. K. Behind Closed Doors: Violence in the
American Family. New York: Doubledday, 1981.
Vâsquez, R. and Tamayo, G. "Violencia y Legalidad." Lima: Concytec, 1989.
Walker, L. E. A. "Psychology and Violence Against Women." American Psychologist,
Avril 1989: 695-701.
White House Task Force on Infant Mortality Report, cited in The York times, 12 août,
1990.
Wife Battering in Canada: The Vicious Circle. Québec: Government publishing Centre,
1980. Women Under Assault. Newsweek, 6 juillet 1990.
43
Le Centerfor Women's Global Leadership à Douglass Collège cherche
à approfondir la prise de conscience sur la manière selon laquelle le
genre affecte l'exercice du pouvoir et toute la conduite de la politique
publique mondialement. Le Centre embrasse les problèmes des
femmes des régions et milieux ethniques divers tout en visant
principalement les thèmes cruciaux aux femmes du monde entier.
Chaque année, le Centre tient un Institut de leadership, se concentrant
principalement sur les Femmes, la Violence, et les Droits Humains; qui
regroupe des femmes du monde entier qui sont en train de jouer un
rôle central en vue de mettre fin à la violence liée au genre.
Le Centre adresse certaines questions spécifiques telles que l'urgence
d'augmenter la prise du pouvoir par les femmes; l'importance d'assister
les femmes dirigeantes dans l'élaboration de politiques alternatives et
la formulation de stratégies pour assurer l'inclusion des perspectives
des femmes dans les débats publics.
44
. , ' • ' • • • T*SWEUMIVERSIÎ[Link] . • •
KUTÔERS
• , • Center.fçir'Wofnen'è Gfobaf Leadershib - " •
• Douglass Collège,' Nlew'Brunswipk, New, Jersey USA'