Proje Poétiqu
U travai d Sibyll Carroi e d Rhod Dorca Muteb , 1èr 7
Préface de Sibylle
J’ai choisi le thème poétique des cinq sens, car un poète écrit ce qu’il voit, entend, ressent et
pressent…il transmet sur papier sa vision du monde en nous la dépeignant. Ainsi, les trois poèmes que
j’ai retenus présentent tous un sens en particulier…le toucher, l’ouïe et le goût. Tous ayant leur propre
particularité mais qui pourtant se complètent pour permettre la perception du monde. Les trois
utilisent, pour cela, l’imaginaire: Sensation d’Arthur Rimbaud recherche une présence féminine dans la
nature “par la Nature,- heureux comme avec une femme”. La Voix de Charles Baudelaire quant à lui, fait
référence aux mythes antiques des sirènes “celle-là chantait comme le vent des grèves”. Enfin L’Orange
de Francis Ponge évoque plutôt l’exploration du monde onirique par la texture de ce fruit “un liquide
d’ambre”. La Voix de Charles Baudelaire et le poème d’Arthur Rimbaud présentent tous les deux, un
certain lyrisme, où les émotions du poète prennent le dessus…qui décrit la communion avec la nature “la
Terre est un gâteau plein de douceur” dans le poème de Charles Baudelaire, “je laisserai le vent baigner
ma tête nue” dans celui de Rimbaud. D’un autre côté, Francis Ponge propose une poésie totalement
novatrice, écrite en prose, elle prend le contrepied de la poésie romantique et interroge la matérialité
d’un objet, d’une “chose”. Ainsi, bien que les trois poèmes correspondent tous à un mouvement
littéraire
et à un sens différent, ils se rejoignent pourtant sur l’idée de décrire le monde environnant en
comparant des éléments concrets, par d’autres plus abstraits…et cela revient à utiliser les sens pour
donner une propre vision de l’univers.
Préface de Rhode
J’ai choisi le thème poétique des cinq sens, car la poésie est du langage , une façon de former
les phrases et des mots pour leur faire dire plus qu’ils ne le disent habituellement .à travers de images,
poétiques , l’auteur donne sa propre vision du monde . la poésie est un art littéraire jouant sur les sons ,de
rythmes et les sentiments (émotions) des idées en les associant pour créer un monde harmonieux .Dans ce
recueil poétique je vous propose une suite de poème portant sur ce thème des cinq sens parmi lesquels j’en
ai retenue trois qui démontre chacun un sens tout à fait différent d'où la vue ,l'odorat et l'ouïe . En
parlant de la vue dans l'ouvrage intitulé les aveugles de Baudelaire qui révèle une posture presque
fasciné pour ces aveugles qui regardent au ciel, il trouve en eux l’occasion d’une réflexion sur l’humanité
tout entière qui aurait perdu contact avec le divin . ce poème fonctionne comme un rappel à notre
existence, une menace par l’oubli dans les plaisir. De plus, la voix de Baudelaire qui rencontre une « voix
» aussi attirante qu’effrayante et rappelant celles des sirènes, l’emmène dans un monde de rêve. Enfin le
parfum de Charles Baudelaire, en effet le parfum a le pouvoir de « secouer des souvenir dans l’air » dit
Baudelaire. Les aveugles représentent dans ce poème les hommes qui sont plongés dans le noir et
cherchent une réponse au mystère de leur condition . Or, Baudelaire se désolidarise de ces aveugles pour
dresser le portrait de sa différence et de sa solitude .Ce thème démontre la perception de la vie à travers
nos cinq sens qui se complètent.
Le Parfum
Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?
Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.
De ses cheveux élastiques et lourds,
Vivant sachet, encensoir de l’alcôve,
Une senteur montait, sauvage et fauve,
Et des habits, mousseline ou velours,
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
Se dégageait un parfum de fourrure.
Charles Baudelaire, Les fleurs du mal (1857)
Allégorie de l’odorat, Giuseppe Arcimboldo
L'Orange
Comme dans l'éponge il y a dans l'orange une aspiration à reprendre Mais à la fin d'une trop courte étude, menée aussi rondement que possible, --
contenance après avoir subi l'épreuve de l'expression. Mais où l'éponge réussit il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d'un minuscule citron, offre à
toujours, l'orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. l'extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l'intérieur un vert de pois ou
Tandis que l'écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son de germe tendre. C'est en lui que se retrouvent, après l'explosion sensationnelle
élasticité, un liquide d'ambre s'est répandu, accompagné de rafraîchissement, de la lanterne vénitienne de saveurs, couleurs, et parfums que constitue le ballon
de parfums suaves, certes, -- mais souvent aussi de la conscience amère d'une fruité lui-même, -- la dureté relative et la verdeur (non d'ailleurs entièrement
expulsion prématurée de pépins. insipide) du bois, de la branche, de la feuille : somme toute petite quoique avec
certitude la raison d'être du fruit.
Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l'oppression
? -- L'éponge n'est que muscle et se remplit de vent, d'eau propre ou d'eau sale Francis Ponge, Le parti pris des choses (1942)
selon : cette gymnastique est ignoble. L'orange a meilleurs goût, mais elle est
trop passive, -- et ce sacrifice odorant... c'est faire à l'oppresseur trop bon
compte vraiment.
Mais ce n'est pas assez avoir dit de l'orange que d'avoir rappelé sa façon
particulière de parfumer l'air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l'accent
sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte et qui, mieux que le jus de
citron, oblige le larynx à s'ouvrir largement pour la prononciation du mot
comme pour l'ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de
l'avant-bouche dont il ne fait pas hérisser les papilles.
Et l'on demeure au reste sans paroles pour avouer l'admiration que suscite
l'enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard
humide dont l'épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement
sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la
parfaite forme du fruit.
Nature morte aux pommes et aux oranges, Paul
Cézanne, 1900
La Voix Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur ;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)
Te faire un appétit d’une égale grosseur. »
Et l’autre : « Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,
Au delà du possible, au delà du connu ! »
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
Je te répondis : « Oui ! douce voix ! » C’est d’alors
Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes :
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! »
Le Cri, Edvard Munch, 1893
Charles BAUDELAIRE
Recueil : "Les Fleurs du Mal"
Les aveugles
Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins ; vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules ;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,
Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?
Charles Baudelaire, Les fleurs du mal (1861)
Le Désespéré, Gustave Courbet, 1845
Le Pauvre honteux Il l'a touchée
De sa lèvre ridée. -
D'un frénétique effroi
Elle s'est écriée :
Adieu, embrasse-moi !
Il l'a baissée
Et après l'a croisée
Sur l'horloge du corps,
Qui rendait, mal montée,
Des mats et lourds accords.
Il l'a palpée
D'une main décidée
À la faire mourir.
- Oui c'est une bouchée
Il l'a mouillée Dont on peut se nourrir.
D'une larme gelée
Qui fondit par hasard ; Il l'a pliée,
Sa chambre était trouée Il l'a cassée ;
Encor plus qu'un bazar. Il l'a placée,
Le repas de l’aveugle, Pablo Picasso,1903
Il l'a coupée,
Il l'a frottée, Il l'a lavée,
Il l'a tirée Ne l'a pas réchauffée, Il l'a portée,
De sa poche percée À peine il la sentait ; Il l'a grillée,
L'a mise sous ses yeux ; Car, par le froid pincée Il l'a mangée.
Et l'a bien regardée Elle se retirait.
En disant : " Malheureux ! " - Quand il n'était pas grand, on lui avait dit :
Il l'a soufflée Il l'a pesée - Si tu as faim, mange une de tes mains.
De sa bouche humectée ; Comme on pèse une idée,
Il avait presque peur En l'appuyant sur l'air.
D'une horrible pensée Puis il l'a mesurée
Xavier Forneret, Vapeur: ni vers; ni prose (1838)
Qui vint le prendre au coeur. Avec du fil de fer.
Musique
Dans un coin de la ville ancienne disparue, Que l’âpre faim déchire et sur qui les cieux pleuvent,
Depuis douze ans bientôt passés, j’habite, rue Parce que sous la nue ils chantent comme ils peuvent,
De l’Éperon, au rez-de-chaussée, un très vieil Oiseaux boiteux qu’en vain sollicité l’azur,
Hôtel, hanté par les oiseaux et le soleil. Parce que je ne sais quel souvenir obscur
Du côté du jardin, les ailes familières De la Lyre frémit dans les voix étouffée
Emplissent de frissons les feuillages des lierres; Et qu’ils sont, comme moi, de la race d’Orphée.
Mais, hélas! on entend, dès que revient le jour, Ces gueux, plus enroués qu’une meute aux abois,
De bien autres chanteurs du côté de la cour, Ressemblent à des loups qui pleurent dans les bois
Où force malheureux, affligés d’un catarrhe, Et, parmi ces faiseurs de trilles et de gammes,
Miaulent avec rage en pinçant la guitare, Du matin jusqu’au soir grouillent des tas de femmes.
Bande qui fait la joie et l’ornement des cours. Des fillettes à l’oeil déjà noyé d’amour
Là sont des béquillards, des aveugles, des sourds. Sur un rythme dansant font sonner leur tambour,
Blêmes comme Pierrot, verts comme des pistaches Et des vieilles sans nombre aux allures fossiles
Des gens à chapeaux mous, des masques à moustaches Convulsent en chantant leurs faces imbéciles,
Chantent des airs, hélas! — car tels sont leurs talents, Gémissent avec des sanglots et des hoquets
Qu’ils ne sauront jamais, quand ils vivraient mille ans. Et portent leurs petits roulés en des paquets.
Tel, pareil à ces morts échoués à la Morgue, C’est la procession de tous les monstres. L’une
Tourne la manivelle indécente de l’orgue Montre sur son visage une pâleur de lune
Ou, triste comme un vieil acteur de l’Odéon, Et, comme un lac, s’argente, et l’autre, au nez camard,
Tourmente le soufflet du faible accordéon, A sur sa joue en feu des rougeurs de homard.
Et tel, car c’est encore une façon plus nette, Rien n’est plus effrayant à voir que les structures
De sa bouche sans dents mord une clarinette. Et les corps abolis de ces caricatures;
Celui-là fait pleurer l’âme du violon Et pourtant, quand leurs voix font leur bruit énervant
En jouant du Lecocq ou du Bach, c’est selon, Comme les grincements de l’orage et du vent,
Et tous chantent! — Déesse adorable, ô Musique! Avec leurs fronts hideux que les bises meurtrissent,
Ces types accomplis de la hideur physique Dans leur misère ces chanteuses m’attendrissent
Chantent d’un coeur tranquille. Oh! comme ils Et sans être offensé de leurs chants criminels,
chantent faux Je les contemple avec des regards fraternels.
Et de leurs pantalons soulignant les défauts Une surtout, pareille à quelque étrange fée,
Toutes les fanges, par les balais reculées, Pâle, jaune, recuite et d’un mouchoir coiffée.
Baisent avec amour leurs bottes éculées. Au fond de ses yeux bleus tout petits, dont le tour
Cependant, tels qu’ils sont, déguenillés, maudits, Est bistré, se lamente un long passé d’amour,
Je les aime, ces noirs mendiants, ces bandits Et sur sa bouche en coup de sabre, le génie
De la femme a gravé sa tranquille ironie.
Sans nul doute elle fut, parmi l’or et les fleurs,
Une Parisienne aux yeux ensorceleurs;
Car le reflet des vieux souvenirs la décore
Et le songeur ému voit trembloter encore
Le triomphe et l’orgueil en son regard terni.
Je la nomme souvent: la vieille Gavarni,
Car je crois la revoir parmi ces aquarelles
Que le maître peuplait d’âmes surnaturelles,
Et sur le châle où court un frisson d’air subtil,
Je vois distinctement les hachures dont il
Vivait sa peinture avec de l’encre rouge.
Et ce mince lambeau qui grelotte et qui bouge,
Où parfois le soleil jette un fuyant éclair,
Étoffe tristement décolorée, a l’air
Des drapeaux devenus haillons, que la Victoire
Avait jadis enflés dans la bataille noire,
Alors que les clairons sonnaient dans l’air fumant,
Et que les vieux soldats gardent pieusement.
Théodore de Banville, Dans la fournaise, 1892
Musique, Gustav Klimt, 1895
Sensation
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.
Champs de coquelicots près d’Argenteuil, Claude Monet, 1875 Arthur Rimbaud, Poésies (1870)
Avec mes sens
Avec mes sens, avec mon coeur et mon cerveau,
Avec mon être entier tendu comme un flambeau
Vers ta bonté et vers ta charité
Sans cesse inassouvies,
Je t'aime et te louange et je te remerci
D'être venue, un jour, si simplement,
Par les chemins du dévouement,
Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.
Depuis ce jour,
Je sais, oh ! quel amour
Candide et clair ainsi que la rosé
Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.
Je me sens tient, par tous les liens brûlants
Qui rattachent à leur brasier les flammes ;
Toute ma chair, toute mon âme
Monte vers toi, d'un inlassable élan ;
Je ne cesse de longuement me souvenir
De ta ferveur profonde et de ton charme,
Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,
Délicieusement, d'inoubliables larmes.
Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,
Avec le désir fier d'être à jamais celui
Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.
Toute notre tendresse autour de nous flamboie
Tout écho de mon être à ton appel répond ;
L'heure est unique et d'extase solennisée
Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,
Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.
La Vénus des arts, Arman, 1992
Emile Verhaeren, Les heures d’après-midi (1905)