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Paul Nizan - Le Cheval de Troie-Gallimard-Jeunesse (1994)

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Paul Nizan - Le Cheval de Troie-Gallimard-Jeunesse (1994)

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COLLECTION

L ’IMAGINAIRE
Paul Nizan

Le cheval
de Troie

Gallimard
© Éditions Gallimard, 1935,
L’œuvre romanesque de Paul Nizan, assez brève, est l’une des plus
remarquables de l’entre-deux-guerres. En 1960, dans sa préface à la
réédition de Aden, Arabie (1931), Sartre a essayé de tirer son ami de
l’oubli dans lequel il était injustement tombé. Aden, Arabie, le premier
roman de Nizan, est autobiographique : l’auteur raconte les désillusions
qu’il a éprouvées lors de ce voyage. Antoine Bloyé (1933), Le cheval de
Troie (1935) et La conspiration (1938) sont également des livres
parfaitement biographiques, où Nizan retrace successivement la vie de
son père, puis les événements sociaux et politiques de la France de
l’après-guerre. Acerbes, lucides, passionnées, ces œuvres de Nizan sont
l’un des rares exemples en France, après Jules Vallès, de romans
politiques de qualité.
H. BERMAN
Nous avons écrit cette lettre à Vlskra
pour qufelle ne nous apprenne pas seule•
ment « par ou commencer », mais aussi
comment vivre et mourir•
Lettre à la rédaction de l’Iskra,
7 août 1901.
A Henriette,
PREMIERE PARTIE
1

Sur le pas de la porte, Bloyé se retourna. Dans


l’ombre de la maison, des figures, des mains blan­
ches bougeaient.
— Vous feriez bien mieux de sortir, dit-il, il fait
tellement beau dehors.
Il n’attendit pas qu’on lui répondît. H marcha
vers le pré qui montait sous des pommiers et des
cerisiers jusqu’à un mur sur lequel on pouvait s’ac­
couder pour voir respirer le monde. Le long du
mur poussaient des bardanes, des bouillons blancs,
des rhubarbes ; dans ses pierres, des lézards vivaient
furtivement.
C’était le temps qui précède l’été des astronomes :
c’était déjà l’été.
Un grand hémicycle de collines s’élevait à l’est
de Sainte-Colombe ; elles déferlaient mollement
l’une derrière l’autre comme des vagues, et elles
allaient se briser loin de là au pied des hautes
falaises de la montagne où des rivières glacées cou­
laient au fond de leurs ravins entre une muraille
de rocher et des bancs de sable et de galets.
Des buses, ou peut-être des faucons, volaient, puis

13
planaient, suspendus par les vents et des batte­
ments d’aile impalpables, le temps de laisser voir
leur tête courte et cruelle, leurs fortes épauleB de
soie, et se laissaient tomber plus lourdement que
des pierres sur des passereaux, des lièvres, des
mulots. Âu sommet des collines flottait la vapeur
de juin à deux heures après-midi ; les herbages, les
arbustes tremblaient derrière ce voile ; on enten­
dait déjà les cigales de ce pays qui tirait sur le
sud.
Le soleil commençait à décliner de /Son pic de
midi, de ce point extrême de sa course où il avait
longtemps paru se suspendre. La terre tournait
autour de lui avec une mollesse de bateau dont les
rameurs ont cessé de nager et qui ne court plus que
sur son erre.
Les amis de Bloyé sortirent à leur tour de la
maison en clignant des yeux à la grande lumière.
Il y avait trois hommes qui n’étaient pas de
Sainte-Colombe et trois femmes qui portaient des
robes de toile, de cretonne, autrement taillées que
dans les campagnes. Lorsqu’ils furent dans le pré,
les herbes leur montaient jusqu’aux genoux comme
un courant de rivière, séduisantes comme une eau.
Ils allèrent jusqu’au mur voir battre devant eux
pendant des lieues les nappes dévorantes de lumière
où ne vivaient que les oiseaux de proie. Les om­
brages des arbres les retenaient à la frontière de
ce monde desséché.
Berthe s’agenouilla dans l’herbe, moins brûlante
que l’air, sous les ombres des cerisiers.
— Je ne vais pas plus loin, dit-elle.
Philippe cria :

14
— Berthe a raison... Nous restons là9nous n’allons
pas nous cuire au soleil, pour le plaisir...
Ils s’assirent d’abord, puis s’allongèrent. Bloyé
redescendit le pré et s’étendit sur le dos :
— Ce que vous pouvez être paresseux, dit-il.
Marie-Louise, sans tourner la tête, lui dit :
— Tu ne peux pas tenir en place, tu es connue
les chiens.
À cette place, vers le bas du verger, aucun bruit
ne les atteignait. Les gens du village n’étaient pas
encore sortis de leurs maisons et la grand-route
était trop loin pour qu’ils entendissent passer ses
autos. Simplement, en prêtant l’oreille, ils arrivaient
à surprendre le courant de la rivière qui tournait
derrière l’église, comme une rumeur de paroles sif­
flotantes, à travers une cloison.
Ils venaient de déjeuner, et les nourritures, la
viande, les fruits, le vin les pénétraient, entraient
dans la substance de leurs corps. Ils avaient chaud,
ils se sentaient dénoués, ils n’avaient pas envie de
parler, étendus sur une herbe dont ils n’avaient pas
l’habitude, une herbe pacifique, sur laquelle on
pouvait s’abandonner, une herbe sans serpents,
sous un ciel sans orage.
Us habitaient les villes depuis des dizaines d’an­
nées et ils avaient fini par perdre l’expérience de
cette terre sur laquelle ils faisaient la planche.
Là terre des villes est couverte d’une carapace
de pierres taillées, ou d’un enduit noir malaxé par
des machines, fondu par des chaudières, d’une
croûte qui défend à la terre de respirer, de s’imbi­
ber des eaux de pluie, de se disperser en poussière.

15
qui protège de son contact les hommes des villes*
C’est un support raisonnable pour la marche ; mais
on ne s’étend pas sans défense sur le pavé des villes,
sauf dans la paresse d’un évanouissement, sauf dans
le dénouement de la mort*
A cette heure de loisir, ils regardaient la terre
de près, comme on regarde un visage à des mo­
ments d’amitié, d’inquiétude*
Une figure humaine n’est ni simple ni lisse, on
y découvre des lignes, des creux, des soulèvements,
des différences de grain comme on rfen avait ja­
mais vu à distance sur le visage des gens. La terre
n’est ni simple ni lisse. Le pavé seul est simple*
Us avaient donc le temps de scruter ce qu’ils
voyaient de la terre, à la portée de leurs yeux,
comme les formes, les arabesques qu’on noue et
dénoue sur les dessins d’un mur pendant les mala­
dies ou près du vertige du sommeil. Us auraient eu
aussi bien le temps de scruter leurs visages, mais
ils n’y pensaient pas, ou ils n’avaient pas encore
assez d’audace pour le faire, ou ils croyaient assez
se connaître. La terre leur suffisait. Près de la
racine des herbes, elle était encore fraîche, le
soleil n’avait chauffé que les tiges, les feuilles, les
épis de ces plantes dont ils savaient moins bien les
noms que ceux des outils, des machines, des livres*
Un carabe de métal marchait en écartant la tige
juteuse des ivraies, des avoines, des fléoles, avec
la puissance d’un grand animal des forêts.
Philippe dit :
— Quelles drôles de bêtes que les fourmis... J ’en
vois une qui traîne une guêpe morte qui est grosse
vingt fois comme elle...

16
— Un insecte, c’est plus fort qu’un homme, dit
Alberto
H y avait encore sous les herbes des cailloux qui
s’enfonçaient dans la peau des femmes à travers
l’étoffe de leurs robes ; elles se retournaient, elles
déplaçaient paresseusement leurs corps et elles
frottaient du doigt l’empreinte de la pierre sur leur
poitrine, sur leur épaule, sur leur bras.
Ils étaient désarmés. C’étaient des êtres qui vi­
vaient toute leur vie dans le monde de l’inquiétude,
du combat. Ils connaissaient les usines, les ateliers,
la police. Ils habitaient un monde divisé, déchiré,
un monde qui comportait comme les fonds de ta­
bleau des peintres du Moyen Age, des divisions
célestes et des partitions infernales, un combat du
ciel et de l’enfer. Us se battaient contre leur ville,
contre leur vie, dans une bataille qui n’était pas
encore illuminée par des explosions héroïques, où
il n’y avait eu encore que des morts isolés, mais
une bataille où ils n’étaient pas protégés, où les
coups qui leur étaient destinés ne s’amortissaient
pas. Pour eux, la faim, le vagabondage, la prison,
la destruction de l’amour, les maladies sans guéri­
son n’étaient pas des légendes, mais simplement des
malheurs auxquels ils avaient jusqu’à nouvel ordre
échappé. L’avenir leur apparaissait comme un grand
piège angoissant.
Mais dans ce verger, ce jour-là, vers le bas de ce
village où ils étaient étrangers, anonymes comme
les carabes dans les herbes, — après toutes les
journées qu’ils avaient passées sur leurs gardes, —
il n’y avait rien derrière eux, devant eux contre
quoi ils dussent se prémunir ; leurs flancs n’étaient

17
pas menacés, leur groupe n’avait pas besoin de
défenses, de gardiens, ils n’avaient pas à assurer de
tour de garde ; s’il y avait des menaces formées
quelque part contre eux, comme un grain qui est
encore derrière l’horizon avant de faire son appa­
rition dans ce qu’on voit du ciel, elles ne s’abat­
traient que plus tard, elles ne pouvaient les attein­
dre sur ce versant des collines où leur présence
était à peine soupçonnée d’un voisin de Bloyé, des
animaux qui passaient et repassaient autour d’eux
et qui ne les dénonceraient pas. Les soucis mêmes
qu’ils avaient la veille ne les avaient pas suivis,
ils les avaient laissés dans leurs maisons de la ville
comme on laisse pendant quelques heures pour
prendre l’air un mort qu’on veillait. Leur destin les
attendait patiemment. Ils étaient libres depuis le
samedi soir ; ils n’avaient encore consumé qu’une
nuit et un matin, un après-midi et une nuit s’éten­
daient encore devant eux. La vie était suspendue
jusqu’au lendemain. Ils pouvaient aller jusqu’à la
pointe extrême du loisir, qui pour eux, ce jour-là,
ne se confondait pas avec la pointe extrême de la
fatigue, de l’angoisse : ils s’endormirent.

Le soleil eut le temps de changer de position,


de s’abaisser vers son site de quatre heures. Bloyé
s’éveilla et s’étira. Il regarda ses compagnons qui
dormaient encore avec des expressions amères. Il
pensa :
— Us n’ont pas l’air gai quand ils dorment.
Il se demanda ce que le sommeil faisait de son
propre visage. Les visages qu’il voyait n’étaient pas

18
des visages heureux, mais seulement des visages
relâchés, sur lesquels ne s’étendait qu’un apaise­
ment provisoire. Ce sommeil n’était guère qu’une
rupture ; il n’était pas uni à la veille qui l’avait
précédé, à celle qui le suivrait. Cette continuité des
veilles et du sommeil, ce passage lié et ce rythme
de respiration du bonheur n’appartiennent qu’aux
enfants. Le sommeil de ses amis n’était qu’une
pause, comme celles où s’abandonnent les soldats
entre deux manœuvres, les faucheurs entre deux
champs moissonnés, c’était un genre de sommeil
trop exceptionnel dans leur existence pour qu’il dis­
sipât mieux que le sommeil de leurs nuits les mar­
ques profondément creusées de leur vie. L’expres­
sion du sommeil, du désœuvrement n’était qu’un
voile, un brouillard qui couvrait légèrement les
visages, mais sous ce voile, ce brouillard de paix
apparaissaient encore les empreintes du jour, les
cicatrices de la veille.
Philippe dormait, les bras allongés de chaque
côté de son corps, le front vers le ciel, comme un
mort. Les traits essentiels de son visage, toujours
cachés par le réseau des rires, des colères, des
paroles, il était enfin possible de les découvrir :
c’étaient les traits d’un homme de cinquante ans
qui ne s’accommodait pas de sa vie. Ses rides
n’étaient pas les plis provisoires tracés par le mou­
vement des muscles, mais des ravins définitifs, des
creux d’une permanence terrible comme la vieil­
lesse ; ses lèvres que les mots, le rire transformaient
étaient abaissées ; l’abaissement était leur loi, la
position qui révélait l’inquiétude, l’obstination, la
colère, qui répondait au pli vertical, au double

19
sillon de chaque côté du nez9à la corde sinueuse des
sourcils.
Sur le visage de Berthe, qui avait trente-cinq ans,
sur le visage de Catherine, qui avait vingt-six ans,
sous le nuage du loisir, éclataient la fatigue et la
décision sur le front bombé de Berthe, la fatigue,
la paresse, sur la bouche, sous les yeux de Cathe­
rine.
C9étaient des jeunes femmes en qui la jeunesse
n’était pas simplement combattue par le vieillis­
sement, la netteté de la peau par l’élargissement de
ses pores, par la sécrétion de ses glandes, par l’ap­
profondissement des rides, la forme du corps par
l’invasion de la graisse ou au contraire par le des­
sèchement ; la jeunesse n’avait pas que ses enne­
mis naturels, ces ennemis qui peuvent paraître
aussi peu révoltants que la maturation des graines
et les transformations des saisons et qu’on peut
tenir longtemps en échec. Mais des femmes comme
Berthe, comme Catherine ne pouvaient pas livrer
ce combat, leur jeunesse ne pouvait pas être proté­
gée, maintenue. Elles n’avaient pas le temps de
défendre leur corps, leur peau, leur visage, elles
devaient s’occuper de défenses, de luttes plus u r­
gentes que cette poursuite luxueuse de la jeunesse,
de la beauté. D ne faut pas moins de loisirs, de
paix, pour la beauté que pour le bonheur. Elles
avaient renoncé à être belles parce qu’elles vivaient
dans le monde où les corps ne sont pas égaux, où
ils ne sont pas seulement soumis à l’inégalité des
chances devant la mort, les maladies, les épidémies,
les coups de foudre, les accidents, mais aussi à l’iné­
galité des soins, de l’attention, de l’amour des

20
corps, dans le monde où il n9est pas permis à la
plupart des femmes d’être belles d’une autre beauté
que de ce vernis fragile qu’on nomme avec de la
pitié, du mépris, la beauté du diable. C’est un
monde où marchent dans des lieux réservés des
femmes presque trop belles qui ont la fortune, le
temps d’être attentives à leur corps, de reposer leur
visage, de faire masser leur ventre, de courir, de
marcher au bord de la mer. Elles paraissent incor­
ruptibles comme des statues, faites d’une chair dont
le tissu et le grain rappellent plus l’ivoire, la pierre
que la chair mal défendue des femmes épuisées qui
lavent des lessives sous le drapeau de fer des la­
voirs, qui sont debout derrière les machines et
portent des enfants dont elles ne voulaient pas.
Le ventre de Berthe gonflait sa robe : sur ses
jambes nues se nouaient les serpents violets des
varices ; ses paumes tournées vers le ciel portaient
les ampoules, les callosités des mains d’homme. Les
yeux de Catherine étaient bordés de rouge ; ses seins
étaient vidés. Ces deux corps manifestaient au
grand jour par des signes accablants leurs fardeaux,
leurs combats. Seuls le corps, les joues, les jambes
de Marie-Louise profitaient encore des sursis de
la jeunesse.
Bloyé descendit jusqu’à la berge de la rivière
qui passait au bas du verger, en se retenant aux
branches des troènes et des sorbiers ; il regarda le
cours de l’eau, son fond ocre, ses herbes inclinées
dans le sens de l’aval ; il guetta le passage d’un
poisson, mais il n’en vit pas ; il s’assit sur une
pierre et trempa ses mains dans l’eau en pensant
encore au visage de ses amis. De l’autre côté du ru,

21
deux enfants sortirent en courant d’une maison et
descendirent jusqu’au mur qui les séparait de l’eau.
Il cessa de les voir, mais il continua d’entendre leurs
cris :
— Chat, criaient-ils.
Puis il remonta avec une branche de sorbier qu’il
avait brisée au-dessus de la rivière.
Ses amis dormaient toujours, épars sur le pré,
comme des gens atteints par la foudre, mais les
premières ondes du réveil passaient sur le corps des
dormeurs, vaguement avertis que l’m i/d’eux avait
fait sa rentrée dans le monde, que pour l’un d’eux,
tout avait recommencé à battre, à couler. Penché
sur eux, Bloyé les voyait s’éveiller un à on a
l’attention, réintégrer la veille : il regardait leurs
mouvements aveugles comme s’ils étaient des plan­
tes, des animaux d’une autre espèce que la sienne
ou comme s’ils avaient été sur le point de lui
révéler dans la franchise d’un rêve ce qu’ils ne lui
disaient jamais.
Le premier, Philippe soupira et se souleva sur
un coude ; il demanda :
— Quelle heure est-il ?
— Il est déjà quatre heures un quart, dit Bloyé.
Philippe secoua sa femme et lui cria :
— Berthe, réveille-toi... Il est quatre heures
passées•••
Les autres s’éveillèrent, étendirent les bras. La
dernière, parce qu’elle était la plus jeune, Marie-
Louise se souleva et tira sa robe qui avait décou­
vert ses genoux.
Us sentaient la courbature de ce sommeil sur la
terre se nouer dans leurs jambes, le long de leur

22
dos. Debout, 3s trébuchaient dans les creux ; 3s
avaient la bouche sèche et la tête bourdonnante,
parce que le sole3 en tournant les avait recouverts
de sa flamme ; lorsqu’ils fermaient les yeux, ils
voyaient une sombre coupole rouge et tournoyante
où des traits de feu, des éto3es éclataient ; sur leurs
joues, sur les bras nus des femmes, des réseaux
d’herbes foulées avaient laissé leurs marques ; ils
les frottaient en riant et se regardaient dans la glace
de Berthe :
— Nous sommes jolis, disait-elle.

Ils rentrèrent dans la maison et ils burent, puis,


quand les femmes se furent recoiffées, eurent mis
de la poudre trop blanche sur leurs joues, 3s
partirent vers la montagne.
Ils traversèrent le village enchanté par son diman­
che. Des paysans jouaient aux quilles, des jeunes
gens écoutaient, groupés sur le trottoir, le phono­
graphe du café, des Allés en blouse rose ou blanche
descendaient du côté des écoles devant lesquelles
3 y avait un monument aux morts, un obélisque
qu’un coq de bronze surmontait. Les rideaux de
perles qui tombaient devant la porte des boutiques
frémissaient sur leur passage avec un bruit de
roseaux secs.
 la sortie du village s’étendaient des propriétés :
derrière les grilles, les barrières de bois, il y avait
des perspectives de pelouses, de parterres de fleurs,
de buis taillés ; sur des terrasses à balustrades blan­
ches, des gens en vacances regardaient vers la
plaine, assis autour de guéridons de fer. Ils buvaient

23
du thé, des sirops, les verres tintaient.
A cinq cents mètres du village de Sainte-Colombe
était bâti un hameau avec un grand abreuvoir de
pierre sous des platanes, où couraient des araignées
d’eau, où vibraient des têtards. Dans les maisons
paysannes, des femmes, des vieillards s’agitaient fai­
blement dans l’obscurité comme des lapins :
— Ils n’ont pas la bonne vie, eux non plus, dit
Maillard.
— Ils ne savent même pas qu’il fajt beau, dit
Bloyé.
Après la dernière maison du hameau, le chemin
montant devenait sentier entre les derniers clos de
vignes et il fallait déjà lever la tête pour voir le
sommet de la colline vers lequel ils allaient. Des
pierres rouges roulaient sous leurs pas. Catherine
qui était enceinte appuya ses mains sur ses reins
et gémit :
— Continuez sans moi, je vais redescendre... Je
n’en peux plus, j ’ai trop de poids à traîner...
Albert dit :
— Je redescends avec toi... Que les femmes peu­
vent être embêtantes avec leur ventre...
Le couple partit dans la direction de Sainte-
Colombe. Albert marchait devant sa femme avec un
air de mauvaise humeur. C’est qu’il pensait accom­
plir un devoir, faire un sacrifice ; il traînerait tout
le reste de la journée le regret de n’être pas monté
avec les autres sur la colline ; ce n’était pas un
acte d’amour, un signe d’amitié ; si Catherine l’avait
proposé, il l’aurait ’laissée redescendre seule jus­
qu’au village, mais elle ne dit rien. Quand ils furent
loin, Berthe dit :

24
— Cette malheureuse, quand on pense que ça va
lui faire son quatrième... Si les hommes se rendaient
compte... Mais pour ce que ça vous coûte...
Ils regardaient Albert et sa femme diminuer dans
la distance, s9éloigner du monde qui les avait tous
abrités ce jour-là ; les soucis qu’ils étaient arrivés
à abandonner dans la ville, Catherine seule ne leur
avait pas échappé : la vie de tous les jours s9était
faite chair, l’habitait, elle se développait en elle
comme un parasite avide dont elle ne pouvait se
délivrer, qu9elle devait partout porter, sous la
forme d’un petit démon monstrueux à tête de batra­
cien. Ils la regardaient donc disparaître de la paix,
de la vacance où ils étaient encore ; ils ne pou­
vaient rien faire pour l’aider, la retenir, pour l’em­
pêcher d’être, ce jour-là comme les autres, vain­
cue; Philippe dit :
— C’est curieux qu’il soit inconscient pour ces
choses-là... Ça ne devrait pas arriver parmi nous...
Louis répondit :
— C’est ce genre de choses qu’on a le plus de
mal à faire comprendre... Il faudra du temps, plus
de temps que pour la politique...
Et parce qu’il le fallait pour leur repos, ils ou­
blièrent le couple qui avait disparu au tournant
d’un mur de villa.

Une falaise dominait la colline, qui n’était faite


que de ses éboulis depuis des centaines d’années.
Les amis voyaient d’en bas le grand mur vertical
de pierre rouge et nue, la montée raide qui lui
servait de soubassement.

25
s
llîHllill
f *

2
— Attendez-nous... cria Berthe. Vous n’êtes pas
galants.
Les trois hommes montaient comme des enfants :
les enfants ne. sont pas galants.
Bloyé arriva sur la plate-forme de la falaise, au
bord d’une nappe d’herbes de montagnes courtes
et serrées comme du feutre. H se souvenait d’avoir
vu à Ouessant ces végétaux serrés et élastiques, et
cette falaise au cœur de la France le faisait penser
à la mer. Des genévriers, des chardons poussaient
autour de lui qui était plus haut que toutes ces
plantes. Il était seul ; il cria, mais le vent déchira
son appel, un grand vent qu’ils n’avaient pas senti
couler plus bas parce que la falaise le brisait. La
sueur de l’effort s’évaporait sur la poitrine de
Bloyé, sur son dos ; il respirait comme un nageur
sorti de l’eau ; il était essouflé, il n’était pas très
fort. Marie-Louise parut au-dessus de l’entablement,
elle le vit :
— Viens me donner la main, cria-t-elle, je n’y
arrive pas toute seule...
Il l’aida ; elle se dressa sur le plateau.
— Qu’as-tu fait des autres ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas où ils sont, répondit-elle. Je les
ai perdus dans le bois... Ce n’était pas facile.
Elle riait ; elle passait sa langue sur ses lèvres.
— Allons sans eux, dit Bloyé. Je les ai appelés,
mais ils n’ont pas répondu : le vent ne porte pas
vers nous... Marchons jusqu’au bout du plateau, c’est
de là qu’on a la plus belle vue sur la plaine.
Le vent sifflait, collait la robe de Marie-Louise
sur son ventre, ses cuisses, sa poitrine qui était un

27
peu basse, faisait claquer l’étoffe derrière ses jar­
rets avec un bruit étouffé de voilure.
— Quel vent ! dit-elle. En bas, on aurait cru
qu’il n’y avait pas un souffle d’air.
Us marchèrent donc jusqu’à la pointe de la fa­
laise. Comme dans la montée, il y avait des arbres,
des arbres courts et denses que le ciel et les vents
empêchaient peut-être de grandir. Entre les ar­
bres, les buissons, des pistes tournaient entre des
murs impénétrables de feuillages derrière lesquels
devaient vivre des animaux. Dans des éclaircies
rondes poussaient du thym et le même herbage
marin. Sauf le cours du vent au-dessus de leurs
têtes, ils n’entendaient aucun bruit. Us arrivèrent à
l’éperon de la falaise, à la proue de ce haut navire
minéral. A trois cents mètres plus bas, la plaine
était ouverte, une riche étoffe de plaine avec des
champs verts et jaunes et des vignes ordonnées
comme des infanteries dans les anciens tableaux de
bataille ; les voies d’un chemin de fer brillaient
comme des ornières pleines de pluie. Un train passa
dont le sifflement maritime arriva de loin lorsque
le dernier wagon eut disparu. A l’est, les collines et
la montagne paraissaient menaçantes et bleues sous
le soleil, comme les lieux célestes où s’accumulent
les orages.
— Autrefois, sur cette falaise, dit Bloyé, il y a
eu des hommes qui n’avaient que des armes de
pierre, des outils de silex. Ils ont laissé des haches,
des colliers. Ils venaient voir sur cette pointe si
leurs ennemis arrivaient...
Marie-Louise dit :
— Nous aussi, nous voyons nos ennemis d’ici...

28
Elle tendit le bras. Au-delà de Sainte-Colombe.*
+

de l’autre côté du fleuve, à dix kilomètres d’eux, la


ville était visible. Villefranche avait des toits de
tuile, des clochers, des cheminées de brique qui
respiraient encore dans le ciel pur ; elle était serrée
et granuleuse comme un de ces massifs de corail
qu’on aperçoit au fond d’une mer ; elle avait grandi
comme une colonie de zoophytes, chacun de ses
habitants, de ses propriétaires laissait après sa
mort sa coquille, l’alvéole minéral blanc et rose
qu’il avait mis sa vie à secréter.
— Je vois, dit Bloyé. Les trois cheminées sur la
droite, ce sont les Etablissements Unis ; la chemi­
née qui est seule à gauche, c’est Martinet-Lebas, les
cheminées derrière l’église, ce sont les usines War­
ren... Il y aurait aussi les neuf clochers de la
ville, le clocheton du palais de justice... C’était plus
facile de dénombrer ses ennemis du temps de la
préhistoire.
Marie-Louise dit :
— H ne faut plus en parler. Il sera bien temps
demain •••
Elle s’allongea sur l’herbe, puisque c’était une
journée où on n’avait rien à faire qu’à s’étendre,
puis à marcher pour donner du mouvement à son
corps, puis de nouveau à s’étendre, — et le soir
viendrait, puis la nuit, puis l’usine. Bloyé s’assit et
regarda Marie-Louise : c’était une jeune fille forte
et belle, bien qu’elle eût déjà un cercle brun au­
tour des yeux et une ligne verticale de chaque
côté de la bouche. Bloyé regardait la plaine, puis
le corps, le visage de Marie-Louise. Ses yeux res­
semblaient à des pierres, froids comme des pierres,

29
étrangers au visage où ils étaient enfoncés« d’une
autre matière que la peau et que la chair, insolites,
privés de sens ; avec cette mobilité paresseuse qu’ils
avaient derrière leurs cils vibrants, ils ressemblaient
encore, quand on pensait plutôt à leur humidité
qu’à leur transparence, à des insectes ou aux bou*
ches étranges des crustacés, des mollusques. Les
yeux d’une femme lui sont plus étrangers que ses
ongles, ses cheveux. Marie-Louise demeurait pres­
que parfaitement immobile, sa poitrine était à
peine émue par sa respiration, ses paupières bat­
taient à de très longs intervalles malgré le grand
ciel blanc, et ses yeux de pierre bougeaient faible­
ment, suivant une pensée qui faisait son apparition
à droite ou à gauche de sa tête, ou des nuages en
dérive. Aucun signe ne se formait sur son visage,
aucun désir, aucun message. Alors, et c’était l’acte
le plus simple d’une pareille journée, celui qui
naissait naturellement de la paix et du loisir, celui
qui était également le seul capable de faire rentrer
ces yeux redoutables dans le jeu des signes humains,
de leur faire perdre leur apparence de minéraux,
alors Bloyé embrassa Marie-Louise. Le corps de
Marie-Louise fut simplement parcouru par une onde
qui ressemblait à im gonflement de mer. Ils res­
tèrent allongés côte à côte, désœuvrés comme des
morts. Bloyé pensait à Marie-Louise. Il ne l’aimait
pas. Mais elle était une femme qui donnait entière­
ment raison à ceux qui ont confiance dans la
jeunesse, dans les femmes. Le courage, l’espoir
étaient des vertus qui lui paraissaient aussi simples
qu’une fonction de son corps. Les dangers, les me­
naces qui environnaient sa vie comme la vie de

30
8011 frère, de sa mère, de ses compagnons de tra­
vail, le' ciel impitoyable courbé au-dessus de sa
tête, elle les défiait, elle savait qu’ils seraient vain­
cus.'Elle était portée vers le bonheur par une exi­
gence puissante et essentielle comme celle qui orien­
te les plantes du côté où la lumière arrive. Son im­
patience donnait de la force à ceux qui l’appro­
chaient. Il était difficile de se sentir désespéré, dé­
couragé, ou simplement lâche, paresseux quand on
la regardait, quand on lui parlait. Des malades
oubliaient près d’elle leur maladie, des vieillards
leur mort.
— La vie comme elle est, disait-elle, ne peut pas
durer éternellement... 11 faudra bien que tout
change •••
Elle était sûre de la voir se transformer sous
ses yeux, avant la mort, avant la vieillesse. Elle ne
pensait même pas qu’elle pût un jour vieillir.
Bloyé qui ne croyait pas que le bonheur fût une
conquête aisée, qui croyait parfois que tout ce
qu’on pouvait faire serait de donner un sens à la
souffrance et à l’angoisse des hommes, Bloyé, éten­
du près de cette grande fille, perdu avec elle dans
le secret d’un monde trop grand pour eux et qui
les emportait avec une sorte de tendresse dans sa
vaste respiration, ne pensait plus pour un jour,
pour une heure qu’il fallait se hâter de changer la
vie, avant la vieillesse, la mort, puisque ce chan­
gement était pour demain, puisqu’en rentrant en
ville, ils trouveraient peut-être les usines occupées
par les ouvriers, couronnées de leurs drapeaux,
puisque le maire, les policiers, les prêtres fuiraient

31
maladroitement vers le grand pont sous les pierres
des enfants.

Au bout d’un certain temps, ils entendirent des


appels qui s’étalaient longuement dans le ciel. Us
crièrent ensemble :
— Nous sommes là •••
Us marchèrent dans la direction d’où les voix
arrivaient.
— Le vent a tourné depuis tout è 'l ’heure, dit
Marie-Louise.
Quand ils furent sortis des taillis, ils virent le
reste de la bande qui les attendait. Berthe leur
cria :
— Qu’est-ce que vous avez fabriqué tous les
deux ?
Tous se mirent à rire. Puis ils redescendirent vers
Sainte-Colombe par un autre chemin abandonné
depuis longtemps que Philippe découvrit par ha­
sard et où une charrette pourrissait, et il y avait
des os blancs de mouton dans une ornière. Au croi­
sement des routes dans le village, les autos des
gens de la ville, des commerçants, des notaires
commençaient à rentrer avec des gerbes de fleurs,
des branchages verts aux portières et sur les pare-
boue, comme des wagons de soldats qui partent
dans l’aveuglement de là guerre. A la terrasse de
l’Hôtel des Voyageurs, ils burent un apéritif ; des
chiens bâtards avec des corps d’épagneuls, des
queues de braques, des pattes de cockers, comme
on en voit dans les campagnes, venaient flairer leurs
genoux.

32
Dans la maison, Albert et sa femme les atten­
daient. Albert s’était étendu sur le lit de Bloyé et
fumait. Catherine avait pris un livre, mais elle ne
l9avait pas lu longtemps : c’était un recueil relié
de romans du temps de Louis-Philippe plein de
conjurations, d’enlèvements et de passions entra­
vées : des amants surgissaient au chevet de leurs
maîtresses qu’on croyait mortes parce qu’ils leur
avaient fait boire des poisons qui donnaient l’appa­
rence de la mort. Catherine avait abandonné ces
histoires et simplement pensé à des événements
confus et sans joie. Elle avait dit à son mari :
— Tu as l’air de m’en vouloir... Ce n’est tout de
même pas de ma faute.
Mais il n’avait pas répondu. Ils avaient ainsi
secrété dans une solitude silencieuse une amertume
que.l’arrivée de leurs compagnons dispersa, qui se
reformerait dans la nuit.

Le jour qui avait été un beau jour s’effaçait :


tout était encore, clair, on s’apercevait simplement
que la nuit allait venir à des signes dispersés. Les
arbres perdaient ce luisant que possèdent seules au
monde les feuilles entre mai et juillet et la robe
des chevaux pansés. Des vols d’éphémères, de mou­
cherons commençaient à monter de terre et à
danser à hauteur d’homme ; ils se heurtaient Aux
yeux, aux lèvres.
Du côté de l’orient, la nuit se leva comme se
lève le jour : elle s’annonça seulement par un ap­
profondissement du ciel, un noircissement qui fai­
sait penser à l’espace noir où errent les astres, les

33
planètes, l’espace irrespirable. Vers l’occident qui
avait été le matin le dernier refuge de la nuit, la
dernière réserve des ombres et des glaces, le jour
escortant jusqu’au dernier moment le départ du
soleil étincelait encore. Haut dans l’air, passèrent
des courants de vent : les sommets des plus hauts
arbres s’inclinèrent ; les peupliers de la route
transmirent de feuille en feuille l’avertissement
musical de la nuit. Des chauves-souris se mirent à
voler lourdement. La nuit s’établit autour
/
de la
première planète visible qui était Venus et que
les femmes appelèrent étoile.
Us ne disaient rien. Devant la maison, les trois
jeunes femmes mettaient le couvert.

Us dînèrent. Longtemps ils parlèrent en buvant


du vin. Us avaient finalement conduit jusqu’au bout
leur journée de sursis, sans malheur : personne ne
s’était trouvé mal, personne n’était arrivé en bicy­
clette de la ville pour leur annoncer une mauvaise
nouvelle, il y avait eu cette brouille de Catherine
et de son mari qui n’était pas allée jusqu’à une
querelle : il était trop tard pour que la journée
se perdît, les malheurs paraissaient endormis.
Dans cette paix, ils racontaient des souvenirs
qu’ils avaient. Leurs souvenirs avaient une couleur
commune, comme ceux qu’échangent les hommes
d’un même métier, d’un même village ou ceux qui
ont fait ensemble leurs études, leur service militai­
re, ou la guerre. Us parlaient d’usines, de grèves,
de réunions, de cellules, de police, de la guerre,
des chefs qu’ils avaient connus. La journée s’éta-

34
blissait sur une pyramide de mémoire et d’expé­
rience.
— ... quand j’étais jeune, disait Philippe, avant
la guerre, Saint-Etienne était une ville... Nous étions
tous des anars dans ce temps-là, nous n’avions pas
les idées nettes, mais nous savions nous battre...
Ces bagarres qu’il y avait autour du café Coopéra­
tif et de la Bourse du Travail quand la Pologne et
les mineurs descendaient vers le centre. Nous ne
savions pas nous mettre en grève sans descendre les
poteaux télégraphiques et les aiguilles des tram­
ways. Je me rappelle une grève, je ne sais plus en
quelle année, peut-être en 1910 ou 1911. Ça se
passait dans une rue qui monte dont j ’ai oublié le
nom. Les grévistes étaient massés dans le haut, les
dragons étaient en bas avec leur grande vache de
lieutenant qui faisait cabrer son cheval pour nous
impressionner. Nous avons lâché sur eux des ca­
mions qui étaient là : il y avait juste à desserrer
les freins... Je les vois encore dévaler la côte, nous
n’avons plus rien vu que la queue des chevaux et
la queue des casques... La police n’avait pas tou­
jours raison...
— Et les femmes, dit Berthe, tu te souviens des
femmes, pendant la guerre, quand elles se sont
couchées sur les voies pour empêcher les soldats de
partir ?
— On ne savait pas clairement pourquoi on se
battait, dit encore Philippe, mais on se battait
bien... Après la guerre, quand on a eu manqué la
Révolution en 20, l’ouvrier s’est découragé... C’est
aujourd’hui que la bataille recommence.
— La bataille n’a jamais cessé, dit Louis.

35
— Juste, dit Philippe, mais c’était mou. C’était
quand même plus calme que maintenant. Et il y
avait cette division ouvrière. Vers vingt-huit, vingt-
neuf, l’ouvrier n’était pas malheureux, il faisait
des journées. J’ai connu des tôliers près de Paris,
quand la mode des carrosseries cuir a passé, qui
allaient à plus de cent francs par jour. On croyait
que c’était arrangé, que ça allait durer éternelle­
ment. La crise, nous avions beau l’annoncer, ça a
été le coup de massue... H faut que Fouvrier en
bave pour se révolter...
— C’est l’ancien anar qui parle, dit Bloyé.
Philippe rit :
— Possible. L’anarchie, il en reste toujours quel­
que chose. Une espèce d’impatience, de volonté que
le changement soit demain. Mais la révolution,
c’est aussi la patience... Nous n’étions guère pa­
tients et il y avait trop de gens parmi nous pour
qui l’anarchie était une sorte d’alibi...
— Philippe, dit Berthe, à propos d’anarchistes,
est-ce que tu te rappelles Ravachol ? Quand on
pense que c’est lui qui a assassiné le petit Bon Dieu
de Saint-Jean-Bonnefond...
Ils racontèrent des histoires d’ermites, de sor­
ciers. Pas un d’entre eux qui n’eût un grand-père,
un arrière-grand-père paysan. Philippe dit :
— On peut tous nous gratter la peau : le sau­
vage n’est pas loin.
Il parla de Platon, puis de Nietzsche ; il avait
cette culture étrange que se composaient autrefois
les anarchistes. Les femmes causaient entre elles à
voix basse. La lampe grillait des hannetons, des

36
sphynx. La soirée entourait ces hommes qui par­
laient de leur vie. Elle n9était pas une bonne vie,
mais il suffisait de cette pause pour parler d’elle
comme d’une dépouille abandonnée. Ils la décri­
vaient comme des combattants décrivent la guerre*
Mais ils savaient aussi qu’ils rentreraient le lende­
main dans leur vie9 leur guerre, qui n’était pas
terminée par une paix, mais simplement suspendue
par un armistice d’un jour. Ils voulaient oublier
ce savoir : le mouvement de la nuit les poussait
vers un autre monde ; leur monde de tous les jours
ne leur apparaissait plus que comme une maladie
mortelle aux heures où l’on n’en souffre pas, où
l’on feint de l’avoir oubliée, où l’on trouve le cou­
rage de décrire ses symptômes. Ils composaient des
tableaux de repos, de loisirs qui se confondaient
avec la figure qu’ils voulaient imposer à l’avenir.
Us imaginaient des semaines qu’ils auraient pu
passer dans des montagnes, au bord de la mer, à des
périodes de vacances qui ne seraient pas écrasées
entre des semaines d’acier, mais qui auraient de
quoi s’étendre et respirer, à des voyages. C’étaient
des possessions qui paraissaient inaccessibles. Ce
monde, rien ne les en séparait que des barrières
humaines et le nombre des hommes de leur espèce
paraissait tout-puissant. Leur poussée pouvait ren­
verser tous ces murs. Mais la facilité de la victoire
était abstraite comme une chanson. Autour des
possesseurs des loisirs, des Etats, des usines se fer­
maient des ceintures de lois, de police, d’armées, de
bâtiments où la force était accumulée, des chaînes
d’armes, des troupes qui défilaient sous des cas­
ques bleus, armées de mousquetons, de tanks, de

37
mitrailleuses« Us se rappelaient les noms de ceux
d9entre eux qui avaient été tués«
— Quand on pense à tous ces châteaux, ces
couvents qu’il y a en France, dit Louis.
— Ce ne sera pas facile, dit Philippe«

A dix heures et demie, Catherine regarda son


mari. Albert se leva et dit :
— Catherine, on ne s’ennuie pas, mais il faudrait
penser à notre train... Le temps de faire nos adieux
et de monter à la gare...
— Oh, vous avez le temps, dit Bloyé. Il faut
dix minutes pour monter et le train n’est qu’à
moins cinq.
— Catherine marche mal, dit Albert.
Us partirent vers la gare qui était sur le chemin
qu’ils avaient déjà parcouru l’après-midi. Dans les
jardins des villas, des voix bourdonnaient, des rires,
des lambeaux de chansons volaient. A la gare, des
groupes de promeneurs attendaient le train qui pa­
rut bientôt dans l’échancrure des collines. Cathe­
rine et son mari firent des gestes d’adieux par la
portière. Quand le train se mit en marche, Berthe
soupira :
— C’est dommage qu’ils n’aient pas pu revenir
avec nous... Mais Catherine, avec son ventre...
A la maison, Philippe dit :
— Il est onze heures vingt, il est temps que nous
les mettions aussi. Demain on se lève.
— J’ai bien envie de descendre avec vous, dit
Bloyé. Le temps de vous accompagner et de remon­
ter, je serai ici à une heure moins le quart.

38
— Et si tu ne t’en sens pas pour remonter, dit
Berthe, tu n’auras qu’à coucher dans le lit-cage de
la petite chambre.

Sur la route bordée de peupliers qui allait vers la


ville, ils roulaient. Les pneus craquaient sur la
grande piste goudronnée où il n’y avait qu’à se
laisser planer. Us traversaient des écharpes d’air
chaud, puis des bandeaux presque glacés qui cou­
laient comme des rivières à travers la nuit molle.
S’ils tournaient la tête du côté des bas-côtés et des
champs, ils cessaient d’entendre le sifflement de
la course dans leurs oreilles pour percevoir un
monde à demi silencieux que leur passage ne trou­
blait pas, où s’animaient parfois des cris de gre­
nouilles qui coassaient avec fureur puis se taisaient
brusquement. La pente s’aplanit après un village
endormi dans ses branches. Ils ralentirent. Le Rhô­
ne déjà diminué par l’été brassait les galets de ses
bancs avec un bruit de triage qu’on entendait der­
rière son écoulement de soie. Au bout d’un pont de
pierre à tourelles commençait la ville.
La cathédrale dominait une place montante, une
cathédrale hérissée de flammes de pierre et d’ai­
grettes rouges, une cathédrale insolente, habituée
au commandement. Quand on arrivait dans Ville-
franche, on ne voyait que son église : c’était le pre­
mier signe de son accueil. Autour du parvis pous­
saient des platanes qui annonçaient le sud : la ville
était à la frontière du centre et du midi ; à vingt
kilomètres plus bas, sur les flancs de la vallée, au
milieu des vignes et des mûriers, les fermes et les

39
chapelles s’entouraient de bouquets de cyprès
comme en Italie, comme dans l’Âttique. Les platanes
du parvis promettaient les voûtes de feuilles des
grands villages allongés du sud. A cette heure de la
nuit, des couples se promenaient encore sous les
platanes ; des amants s’embrassaient sur la berge
du fleuve ; le long du boulevard Wilson les cafés
brillaient ; sur les terrasses qui s’étendaient jus­
qu’au bord du trottoir, des femmes s’éventaient
mollement en écoutant la mauvaise ynusique des
orchestres. Sur le terre-plein du boulevard, des
familles d’ouvriers s’arrêtaient pour écouter de loin
ces violons, ces pianos et regarder ces hommes et
ces femmes illuminés, comme des crustacés ou des
poissons s’agitant lentement dans l’eau et les algues
d’un vivarium.

Us entrèrent ensuite dans leur ville qui commen­


çait de l’autre côté de la mairie. La mairie était
entourée d’arcades qui, la nuit, lorsque la bassesse
de leurs ornements était devenue invisible, faisaient
penser à des portiques dans le désert stellaire des
villes italiennes. Plus loin au centre d’une place
serrée par ses maisons, s’élevait un petit temple que
les Romains avaient édifié en l’honneur d’un César
divinisé : il était protégé par des grilles ; sur le
trottoir, les enfants dessinaient des marelles, des
arbres, des maisons et des hommes. C’était un quar­
tier de rues étroites, pavées de galets : elles ressem­
blaient à des torrents desséchés entre les hautes
berges noires des immeubles où vivaient des ou­
vriers, des artisans, des boutiquiers. Ces maisons qui

40
avaient déjà plusieurs siècles possédaient encore des
porches, des bornes de pierre, des mascarons, des
gargouilles sculptées. La Bourse du Travail dans
la riie de Bourgogne avait un escalier extérieur
comme un de ces palais toscans où habitent des
familles tumultueuses, dans une rumeur de cris,
de querelles, de roucoulements, de battements d’ai­
les et de feuillages. Les gens du quartier reculaient
chaque soir, en été, l’heure d’aller s’ensevelir dans
les réduits funèbres de leurs chambres. Des hommes
jouaient aux cartes sur les tables de cafés profonds
et étroits comme des allées. Il y avait des chaises
sur les trottoirs, à la porte des cours, sur le seuil
des boutiques. Des hommes en bras de chemise
causaient sans élever la voix. Un silence obscur et
attentif régnait où des événements inquiétants
étaient tenus en réserve. Du fond d’une cour, d’un
café sortaient parfois un air de phonographe, des
notes d’accordéon. Un cri de colère, des pleurs d’en­
fants, une dispute venaient éclater à la surface de
la nuit comme des bulles échappées aux vases d’un
étang. La poussière du jour retombait dans la nuit
comme une pluie de cendres.
— Quelle saloperie de ville ! dit Philippe.
— H y a pire, dit Berthe. La Pologne à Saint-
Etienne, c’est encore plus infect.
— Et Gerland, à Lyon, dit Louis.
— Et le XIIIe, à Paris, dit Bloyé.
— Et ici, les Arméniens, dit Marie-Louise.
Ils pensèrent à la pointe extrême de leur ville
sur la rive droite de la rivière qui entraînait jus­
qu’au fleuve les déjections de couleur des usines.
Dans un lacis de ruelles, au bord d’épais canaux

41
immobiles, au fond de casernes écaillées vivaient
les ouvriers arméniens du textile, La misère, la
tuberculose étaient les puissances surnaturelles de
ces hommes perdus qui se réunissaient le soir au
pied de leurs maisons et se serraient les uns contre
les autres comme des moutons en voyage au fond
des cales. Les vitres des fenêtres étaient brisées et
noires comme les verrières des usines oubliées et les
lumières rouges des bougies et des lampes trem­
blaient à tous les souffles d’air. Au-dçssus de ce
quartier venaient finir les grands jardins noirs des
usiniers : leurs puissantes villas avec des cordons
de brique sombre dominaient les termitières des
Arméniens comme les châteaux à tourelles dans les
peintures des Livres d’Heures. C’était un monde où
on ne pouvait guère penser qu’à la mort. A ce point
de l’écrasement, le seul geste possible paraissait
d’abord l’abandon à la mort. Il y avait une telle
cime de malheur, de maladie, d’impasses, de pri­
sons, de machines qu’il semblait impossible de faire
sauter cet entassement. On n’espérait plus qu’en une
accumulation de haine et de désespoir assez vaste
pour faire exploser le monde.
Philippe et ses amis n’avaient plus envie de par­
ler. Ils arrivèrent à une place qui allait jusqu’à la
rivière des Arméniens. Dans un coin, sous l’abside
d’une chapelle, un homme et une femme debout
étaient accouplés et s’agitaient en chancelant ; la
femme appuyait ses mains contre le mur pour ne
pas tomber. A la tête du pont, un homme était cou­
ché en boule comme un chien, dans le sommeil ou
dans la mort.
— Peut-être qu’il est mort, dit Louis.

42
— Il y a plus de chances que ça soit un ivrogne,
dit Philippe.
Us n’allaient pas arrêter leur marche : il n’y
avait pas de quoi, c’était une de ces rencontres dont
ils avaient l’habitude.
Us se séparèrent. Philippe, Berthe et Bloyé re­
montèrent le long de la rivière ; Marie-Louise et
son frère descendirent vers le quai. Il faisait par*
faitement beau.
II

Le lundi, vers neuf heures du matin, Bloyé sortit


de chez Philippe. Les Maillard habitaient une petite
maison à un étage avec une boutique peinte en
vert d’eau. Le premier étage avançait au-dessus du
rez-de-chaussée, le toit s’affaissait avec un mouve­
ment accablé, comme une échine d’âne. Cette mai­
son datait du XVIe siècle : sur le linteau de pierre,
on lisait encore la date de 1590, mais les couches
de lait de chaux l’empâtaient : dans un siècle on
ne la verrait plus. Elle abritait les communistes de
la ville et avec eux ce qu’il y avait de plus nouveau
sur la terre, comme une fausse reliure ancienne qui
cache un texte interdit. Les agents de la ville es­
sayaient de voir ce qui se passait derrière la vitre de
la devanture, mais ils n’apercevaient que des boîtes
de conserve, du lait, des affiches d’une marque de
chocolat qui promettait des primes.
La rue de la République montait du côté du so­
leil. Des femmes lavaient le seuil de leur porte. Les
eaux dévalaient leur lit de galets comme des eaux
de torrent, et non des eaux captées, dérivées, sou­
mises à des pompes, à des conduites ; elles formaient

44
des tourbillons, elles obéissaient aux lois qui diri­
gent les plus puissants fleuves, — et justement, pour
les enfants qui y faisaient flotter des bouchons, des
morceaux de bois, qui y construisaient des barra­
ges, les forçaient à s’étaler, à se précipiter, elles
étaient ces fleuves. Des hommes passaient à bicy­
clette, bondissant sur les cailloux rouges, mais il y
avait peu d’hommes : les hommes étaient au tra­
vail. Des femmes allaient aux provisions, ou comme
les hommes, au travail. Une maison était fermée :
sur les volets de la boutique était clouée une lettre
de faire-part, et les femmes qui venaient acheter
leur viande rebroussaient chemin et allaient dire à
leurs voisines que le boucher était mort. Les pas­
sants faisaient penser aux images les plus banales,
à des fourmis, à des guêpes. Ils marchaient, les uns
attentifs, les autres distraits. Certains avaient des
tics. Une femme parlait seule en articulant ses mots
avec une grande précision : on aurait pu lire ses
pensées sur ses lèvres. Les femmes ne marchaient
pas dans un monde facile : pas une sur les joues
de laquelle on ne pût déchiffrer l’ennui, l’inquiétu­
de, la colère. Certaines de loin paraissaient belles,
fières de leur poitrine, de leurs jambes, de leurs
yeux et elles regardaient les hommes qu’elles croi­
saient. Ce regard n’était qu’un défi : sous leur pou­
dre, leur rouge, elles ne possédaient pas plus de
bonheur ou d’amour que les autres.
A des carrefours traînaient des groupes de chô­
meurs comme des gens qui attendent une aventure,
un miracle, ou simplement, qui s’ennuient devant
leurs jours désagrégés. Au fond d’une petite place
sur un banc« des vieillards fumaient, épuisant leurs

45
derniers jours comme des chats malades. Des chiens
trottaient avec une importance de personnages cou­
rant à des rendez-vous, mais ils cessaient soudain de
marcher droit, traversaient la rue, faisaient de
grands crochets, flairaient le bois soufré des devan­
tures : c’étaient des animaux qui n’étaient pas
comme les hommes, qui avaient l’esprit assez libre
pour flâner, observer le monde, avoir des caprices ;
ils n’avaient même pas de rendez-vous.
Au bout de la rue commençait une avenue en dos
d’âne où des camions et des autos roulaient dans
un grand vent porteur de graines. Des jeunes gens
y retrouvaient les filles.
Une nouvelle rue s’ouvrit avec des murs intermi­
nables de couvents. Des arbres s’inclinaient au-
dessus des tessons de bouteilles. Une bande de
sourds-muets déboucha d’un portail et s’éloigna dans
un silence redoutable, ils gesticulaient en se regar­
dant fixement, comme pour conjurer de mauvais
sorts, avec des gestes de prêtres chinois.
Debout sur les marches d’un seuil, une religieuse
frottait lentement la muraille : c’était la tourière
des Dames de l’Adoration Perpétuelle. Chaque ma­
tin, des garçons du quartier venaient dessiner sur
la pierre une verge qui ressemblait à un pistolet
d’arçon et chaque matin la tourière l’effaçait. Der­
rière elle, quatre sœurs sortirent en baissant les
yeux ; elles étaient pâles et blanches comme les
herbes des grottes de Lourdes. Elles montèrent dans
un omnibus olive et noir qu’un cocher en livrée
enleva dans un bruit de sabots et de vitres secouées.
Puis cette rue fut vide.
En face d’un couvent s’élevait le Lycée. Il avait

46
une chapelle bâtie dans le bel appareil de briques
du temps de Louis X lll ; dans les alvéoles vides
de sa façade des pigeons vivaient ; ils s’envolaient
avec iin bruit d’applaudissements étouffés*
Bloyé entra dans le lycée. Il n’avait plus de cours
et il était comme un soldat en permission libérable
qui vient faire un tour dans son ancienne caserne.
Le concierge qui avait été gendarme le haïssait ;
quand il avait salué Bloyé, il crachait, ou il lui
disait pour le punir qu’il n’y avait pas de courrier.
Bloyé n’avait pas de courrier, il pénétra pourtant
dans cet autre monde. Comme chaque homme, il
possédait des quantités d’univers, ordonnés autour
de ses amis, de ses idées, de ses manies. Celui du
lycée était celui qui possédait le moins de réalité :
Bloyé se donnait du mal pour y croire, il n’y arri­
vait pas. Le lycée avait une existence vaporeuse,
il était ceint de murailles que les passants pre­
naient pour des pierres de taille mais qui n’étaient
que des brouillards. Des fantômes y régnaient sur
des troupes d’enfants vivants qui redoutaient leurs
fantômes. Ces enfants étaient menacés de se laisser
réduire eux-mêmes à ce poids de fumée ; heureuse­
ment quelques-uns d’entre eux venaient goûter au
sang noir que répandaient pour eux des idées, de
grands hommes. Il y en avait même qui absorbaient
assez de sang pour être assurés de rester toute leur
vie parmi les vivants.
Dans la cour d’honneur, ornée de quatre carrés
de gazon, avec un if debout au centre de chaque
carré comme dans un cloître d’Italie, l’ombre du
Censeur se promenait comme autour de sa propre
tombe. 11 vit Bloyé, le salua et lui dit :

47
— Les vignes s’annoncent bien*
Dans la montagne, il possédait de la terre. C’était
un homme rasé qui avait une maladie de peau, de
grandes plaques rouges et granuleuses sur les joues,
le menton, et ses cheveux tombaient comme des
flocons d’étoupe ; il portait des vestons de coutil
clair à martingale et des chapeaux mous couverts
de taches. U possédait aussi des titres, des actions,
c’est-à-dire des inquiétudes, des espoirs. Il deman­
dait à Bloyé des conseils pour ses placements parce
que Bloyé était communiste et que les communis­
tes doivent surveiller les finances de près. Bloyé lui
donnait des conseils au hasard :
— Vous devriez acheter des Norvégiennes de
l’azote, disait-il, vendre vos Pechiney...
Des professeurs arrivèrent pour leur cours de dix
heures, avec des serviettes noires, des chapeaux de
paille, des vestons d’alpaga noir. Ils se promenaient
de long en large dans l’allée centrale. Ils refaisaient
les pas et les demi-tours qu’ils avaient faits enfants
dans ce lycée où ils avaient presque tous achevé
leurs études.
La cloche électrique sonna longtemps. Les pro­
fesseurs s’agitèrent et vinrent se rassembler au cen­
tre des quatre pelouses. A ce point de convergence
de toutes les forces du lycée, ils le voyaient graviter
autour d’eux et ils ne craignaient pas les surprises.
Le proviseur parut : ils se groupèrent autour de
lui ; ce ballet se répétait tous les jours. Le provi­
seur avait vu le monde ; il avait voyagé en Allema­
gne, avant la guerre ; il se croyait sceptique ; il
disait à ses jeunes professeurs :

48
— Épousez donc des femmes riches... Dans notre
métier, on a des loisirs, mais pas d’argent.
Sa femme mourait d’un cancer ; elle n’avait ja­
mais été riche.
Des quatre portes qui donnaient sur la cour d’hon­
neur sortirent des enfants qui criaient, mais se
turent quand ils virent leurs maîtres. L’un d’eux
passa près du groupe en sifflant ; le censeur le
saisit par la manche :
— Tu te crois dans une écurie ? dit-il.
— Quelles petites brutes ! dit le professeur de
seconde.
Presque tous haïssaient les enfants ; ils regar­
daient avec une étrange colère les garçons aux voix
rauques, aux genoux noueux, aux chevilles épaisses
comme des bosses sur la jambe des chevaux.
C’étaient des hommes qui n’avaient guère que cette
passion-là. Leurs sentiments étaient faibles et bru­
meux et des raisonnements de fonctionnaires les
justifiaient. Quand on leur demandait un acte hu­
main, qui eût manifesté par exemple leur dignité,
ils se dérobaient, ils disaient :
— Pensez donc ! Nous avons des devoirs... Une
mission•••
C’était naturellement un mensonge, mais il faut
bien que tout le monde vive. Us vivaient mal. Ils
étaient dans ce lycée pour toute lèur vie et cette
machine d’enseignement, d’espionnage les rabotait.
Ils avaient une belle vieillesse de professeurs retrai­
tés devant eux et une triste jeunesse de futurs
professeurs derrière eux. Ils n’étaient pas cou­
rageux, ils n’étaient pas gais. H y avait trop de
puissances sur leurs têtes, de fausse sagesse dans

49
leurs cœurs. Ils avaient des femmes, des enfants.
Leurs femmes se faisaient des visites. Leurs enfants
avaient un avenir et ils se demandaient ce qu’ils
feraient de l’avenir de leurs enfants. La vie s’allon­
geait devant eux comme une allée glacée, elle ne
faisait pas un détour, ils ne s’y perdraient pas. Ils
savaient qu’ils mourraient et la mort était visible
de loin comme un monument au fond d’un parc. Ils
ne tiraient aucune conclusion de ce savoir. Person­
ne n’en tire rien. Ils savaient aussi que leurs fem­
mes, que leurs enfants pouvaient aussi mourir. Il
y en avait qui avaient des habitudes sexuelles, d’au­
tres qui aimaient la musique, d’autres qui allaient
au café. L’un d’eux peignait des aquarelles. Un au­
tre allait pendant les vacances photographier le
Mont Blanc, le lac de Bienne, le Pic du Midi de
Bigorre. Pas un d’entre eux qui osât aller jusqu’au
bout de ce qu’ils nommaient la vie intérieure, jus­
qu’à l’opium, à la cocaïne. Ils se défendaient comme
ils pouvaient contre leur vie qui n’allait qu’à la
mort, avec des manies, des alibis : ils ne voulaient
p ^ savoir qu’on ne se défend contre la vie qu’en
la vivant. Ils se contentaient d’élever de petites bar­
rières pour perdre de vue ce grand monument au
bout du parc : c’était un instinct, comme celui des
araignées qui refont leur toile quand il a plu.
Ils étaient à peu près sûrs de ne pas changer
d’avenir, s’il n’y avait pas de catastrophes, de
guerre, de révolution. Ils vivaient heureusement
dans un pays qui ne connaît guère les tremblements
de terre, les cyclones, les raz de marée, les grandes
épidémies : du côté de la nature au moins, ils se
sentaient tranquilles.

50
Us étaient humiliés : la ville les méprisait , le
préfet'disait :
— Comment voulez-vous que je les invite à la
préfecture ? Dieu sait dans quelle tenue ils vien­
draient•••
Leur légèreté les rendait malades. Ces solitaires
appelaient leur solitude dignité : ils racontaient
bien d’autres mensonges à leurs élèves.

La cloche sonna une seconde fois. Les professeurs


se dirigèrent vers les escaliers. Le censeur resta
seul au milieu de la cour, comme une grosse arai­
gnée qui guettait des enfants ; il avait des punitions
plein la tête, il préparait sa petite journée de sadis­
me, il pensait qu’il allait pincer les élèves du petit
lycée, les menacer. D se disait :
— Je vais leur faire peur...
Et il était heureux comme s’il s’était préparé à
aller coucher avec une femme.

Bloyé sortit avec Perrin et avec Lange. Ils étaient


faibles, intelligents et rusés. Ils s’accrochaient à
Bloyé parce qu’il les vengeait : un ami communiste
justifiait leur lâcheté. D’ailleurs, ils pouvaient tout
lui dire : il n’irait rien raconter au proviseur, à
l ’Inspecteur d’Académie.
Perrin était un petit homme noir avec des joues
de bedeau ; ses cravates étaient des lacets paysans,
des cordons d’étrangleur. Ce fils de fermier avait
fait ses études au petit séminaire ; il aurait pu être
vicaire, mais il avait eu une aventure : le supérieur

51
l’avait chassé. Cette exclusion ne l’empêchait pas de
croire en Dieu9 de prier le soir à genoux sur le
tapis près de son lit où sa femme dormait. U était
lieutenant de réserve : il faisait des cours aux sous-
officiers de réserve sur l’école de section et le com­
bat de groupe. Son passé était semé de petits monti­
cules d’humiliations, de détresse, comme un champ
labouré par les taupinières. Il creusait sa vie en
aveugle : il restait de ce travail des tas de terre,
qui montraient qu’il avait bien creusé^ Q aurait
quelquefois aimé se révolter, mais comme il ne crai­
gnait pas moins les hommes que son Dieu, il racon­
tait simplement qu’il allait se révolter, qu’il irait
dire à l’inspecteur ce qu’il pensait de lui. Il avait
de temps en temps envie d’être un homme. A côté
des mensonges, il y a les rêves.
Lange sortait de l’Ecole Normale, c’était pour
presque tous ses collègues une raison de plus de le
haïr. On faisait moins vite le tour de Lange que
le tour de Perrin qui ne posait pas beaucoup plus
de questions qu’une fouine, qu’un putois. Lange ne
vivait pas dans un univers de lieutenant de réserve
pieux. Il était à l’extrême limite où la culture re­
joint l’épuisement dans une terre frontière de la
solitude et de la mort. Il ne parlait guère, mais
quand il parlait, ses mots venaient parfois directe­
ment de ce pays sans hommes. Il arrivait qu’on prît
ses propos pour du scepticisme : il n’était pas scepti­
que, il croyait à la mort. Il était parvenu à ce degré
de la solitude où les liens sont si bien tranchés qu’il
n’est plus possible de reprendre pied parmi les
hommes. Lange ne les voyait plus que de loin ; il
était paralytique. Il y avait des gens qui lui conseil-

52
[Link] prouver le mouvement en marchant, mais
il ne pouvait plus marcher, il ne marcherait plus :
il attendait la mort.
Lange n’avait plus guère qu’un divertissement :
il jouait son propre personnage, il se donnait la
comédie. Cette comédie trompait parfois des fem­
mes. Lange disait :
— Les simulateurs sont les hommes qui se dé­
fendent le mieux contre eux-mêmes.
Quand Bloyé et ses compagnons furent dans la
rue, ils marchèrent sans parler. Trois hommes res­
pectables, qui enseignaient les enfants. Bloyé se
disait qu’il n’avait pas grand-chose à leur dire : il
aurait pu leur parler dix ans plus tôt, mais il ne
s’occupait plus guère de Dieu, des comédies des
solitaires et des manies de l’intelligence. Lange avait
été un de ses meilleurs amis, rue d’Ulm. Il lui dit :
— Quand j’y pense, Bloyé, ton activité me paraît
extraordinairement absurde. Qu’est-ce que tu veux
faire ?
— Changer le monde, dit Bloyé.
— Il est difficile d’imaginer un univers plus
scandaleux que celui où nous avons le malheur de
vivre. Mais le scandale, c’est ce qui définit n’impor­
te quel univers. Le scandale, c’est qu’il existe des
mondes... Vous travaillez à fabriquer un monde où
je ne serais pas moins seul...
— Cette idée, dit Bloyé, te permet d’accepter le
scandale de ce monde. C’est ainsi qu’on s’arrange...
Lange sourit :
— Je n’aime pas les marxistes. Je n’aime pas les
psychanalystes non plus... ces gens qui vous disent :
Vous n’êtes pas tel que vous paraissez être, que vous

53
croyez être... Le monde n’a pas de double fond, les
Hommes n’ont pas de double fond. Vous posez une
question qui n’a pas de sens. Tout ce qu’il importe
de fixer, c’est le rapport de l’homme seul à l’Etre...
Je trouve Valéry naïf de s’étonner que les choses
soient telles qu’elles sont, au lieu de s’indigner qu’il
en existe. Mon indignation est plus radicale que la
tienne. Il est plus radical de nier le monde que le
monde bourgeois... Allons sur le Champ de Mars.
Ils allèrent sur la promenade. Lange Jrit l’affiche
d’un journal.
— La seule chose qui me donne du plaisir, dit-il,
c’est de penser que je vis dans un temps où les
pires bouleversements sont constamment possibles.
Rien ne vaut cette drogue pour exciter l’esprit à
s’oublier. L’idée par exemple que le sadisme, la
violence, le sang dominent l’Allemagne... Quand je
lis que des S. A. contraignent des prisonniers à se
masturber devant eux, je songe que l’homme en
est arrivé à un tel pouvoir de bassesse que nous
verrons enfin l’espérance se détruire...
Perrin soupira :
— Comment pouvez-vous dire des choses pareil­
les ?
— C’est ce qui sort de l’intelligence ennuyée, dit
Bloyé. Il ne faut pas regarder Lange comme un
diable. Mais plutôt comme un mort. C’est le genre
de pensées qu’un mort pourrait former au fond de
son ennui.
Lange ricana. Mais il se tut. De la place où ils
étaient, ils voyaient passer des gens, des enfants, des
femmes. C’était un endroit où Lange venait voir
marcher des femmes, chaque fois qu’il faisait beau.

54
Le soleil en été découvrait certains corps peu vêtus*
Les femmes qui marchaient ressemblaient à des
clichés flottants de radiographe : elles avaient une
chair nuageuse d’étoffes, de volants, de dentelles et
un squelette épais et douloureux de chair véritable,
de bras, de genoux et de cuisses. Chaque homme a
ses plaisirs.
Bloyé quitta Lange et Perrin. U se retourna et
les regarda. Lange parlait à Perrin : comme Perrin
était l’homme le plus poli de la terre, il imitait les
tics de ceux à qui il parlait. Bloyé le vit tourner la
tête par saccades. C’était le tic de Lange. Us se
faisaient face comme un homme et son reflet. Puis
ils tournèrent le dos. Les mains de Lange étaient
croisées derrière ses reins et il y avait un grand
désespoir dans ces mains. Puis ils s’assirent sur un
banc. Perrin se mit à partager furtivement les plai­
sirs de Lange.

Bloyé rentra déjeuner chez Philippe. A ces heu­


res du jour, Berthe lui demandait de passer par la
porte de derrière pour ne point traverser la bouti­
que. Dans une ruelle, la porte s’ouvrait sur une
grande resserre où Philippe accrochait ses bicyclet­
tes, mettait ses outils, son bois, son vin. Sur le mur
de la ruelle pendait encore une affiche en lambeaux
laissée par le passage d’un cirque. Quand on avait
franchi la porte basse de la resserre, on entrait dans
l’arrière-boutique où les Maillard prenaient leurs
repas. En entrant, Bloyé vit Philippe, Lèvent, et
un homme qu’il ne connaissait pas.
— Tu ne connais pas le camarade ? dit Philippe*

55
C’est un copain de Saint-Etienne qui vient chercher
du travail par ici. Du côté de Saint-Etienne et de
Rive-de-Gier c’est mort...
— Salut ! dit l’inconnu.
Bloyé lui demanda son nom. Il répondit :
— Appelle-moi Paul.
Lèvent sortit. Philippe ajouta :
— Il y a d’autres raisons qu’il faut t’expliquer.
Devant Louis, c’était inutile. On n’a pas besoin d’être
trente-six à savoir. Il arrive de Lyon avec une lettre
de la région. Je me souviens de l’avoir connu à
Saint-Etienne. Je ne le remettais pas d’abord puis
je l’ai reconnu, on voit tant de figures... Alors,
c’est clair : il est illégal. Tu te rends compte ? Trois
ans de prison et cinq ans d’interdiction de séjour.
Des histoires de grève...
— Quelle grève ? dit Bloyé.
— Textile du Nord, à Tourcoing, répondit Paul,
qui n’avait pas l’air d’aimer parler. Ce qu’il y a
d’embêtant, c’est qu’il y a deux ans politiques et un
an de droit commun, pour les faux papiers... Je ne
m’en sens pas pour le droit commun.
— Il va essayer d’attendre une amnistie, dit Phi­
lippe. On va le loger en attendant qu’il trouve à
gratter et une chambre ••• Ça ne sera pas commode.
— Tu as des papiers ? demanda Bloyé.
Paul sourit. Il avait un visage d’homme sévère de
trente-cinq ans qui n’a pas beaucoup ri, un visage
soigneusement rasé sous des cheveux complètement
gris. Mais il souriait en baissant les paupières,
comme certains enfants. Il sortit un vieux carnet de
sa poche et le jeta sur la toile cirée. Bloyé et Phi-

56
lippe le regardèrent : c’était un livret matricule.
Us le lui rendirent. Bloyé lui dit :
- ‘- D a l’air régulier... Tu peux être tranquille
pour un temps •••
Berthe vint mettre le couvert. Ils mangèrent.
Après le déjeuner, Paul qui avait parlé de Saint-
Etienne et des camarades du parti partit chercher
de l’embauche sur les chantiers du bâtiment : il
était ferrailleur.
C’était le temps où la ville voyait arriver des
hommes détachés de leur ancienne ville et de leur
ancienne vie qui arrivaient à pied ou descendaient
des trains, des grands camions de Messageries. Cha­
que jour, vingt-cinq ou trente chômeurs traversaient
les villages avec des vieux sacs sur le dos. Certains
demandaient du pain. D’autres rêvaient de vin. Des
Allemands descendaient en bicyclette vers le sud,
chargés de souvenirs déchirants. Des Espagnols
montaient furtivement vers le nord. Il y avait des
années qu’on avait oublié en France ces mouve­
ments de migration. Le père de Bloyé lui avait
raconté des histoires de compagnonnage : c’étaient
les dernières. Les échos du Tour de France étaient
morts. Ces histoires comportaient une certaine
auréole légendaire dont les nouvelles migrations
étaient entièrement dépouillées. On se souvenait
encore des déplacements saisonniers des maçons du
Limousin, des terrassiers du Morbihan qui viennent
travailler aux environs de leurs gares, dans le XIIIe,
le XIVe et la banlieue sud de Paris. Mais les migra­
tions de la misère, les courses des solitaires tra­
qués commençaient, les migrations qui n’entrent

57
pas dans le jeu des ondulations régulières de l’in-
dustrie, de l’histoire, des échanges entre les villes et
les champs. C’étaient des migrations qui étaient
fuite et poursuite. Le sens même des anciens cou­
rants se renversait : les habitants des villages qui
étaient autrefois allés travailler dans les usines ur­
baines revenaient dans leur pays avec des façons
qui n’étaient plus celles de leurs frères, de leurs
cousins. Des charpentiers habillés à 1% mode de
Lyon bricolaient dans les fermes et essayaient de
se remettre au labour, à la moisson, aux vignes.
Des ouvriers nés dans les fumées des corons, des
cités s’échappaient, partaient vers les petites villes
qui bordent les grands bassins industriels, puis vers
les chefs-lieux ruraux, puis vers les villages de la
montagne où aucun des gestes qu’ils avaient ne pa­
raissait naturel, où ils se sentaient complètement
perdus : les pays où ils parvenaient ne leur don­
naient pas de secours.
Certains de ces voyages finissaient par des sui­
cides qui se produisaient au moment où ces vaga­
bonds, qui n’aimaient pas la route pour la route
mais pour l’espoir des villes, voyaient leur petite
réserve de chances, de courage et leurs raisons de
liberté se racornir, où ils n’étaient plus que des
poussières en face d’un destin invincible qui prenait
le prestige d’un cyclone où d’un Dieu. Le gaz, l’eau,
une corde, un train qui roule dans la nuit étaient
les dernières ressources de ceux qui n’entendaient
plus les dernières voix de leur courage et de leur
dignité.
On voyait passer parfois des gens comme Paul.
Ils n’étaient pas très nombreux. Les condamnés poli-

58
tiques ne se suicident pas. Us sont protégés contre
l’angoisse par de tout autres armes que le suicide,
ils ont à leur disposition de tout autres instruments
que les fleuves, les cordes et le gaz auquel on fait
appel la veille du jour où la ville le couperait.
Quand ils erraient à travers la France, ils ne se
sentaient pas poursuivis par un destin. Us savaient
les raisons qui les forçaient à fuir. Us n’avaient pas
de Dieu.

Après le départ de Paul, Bloyé travailla avec


Philippe au journal d’usine de la Câblerie où il n’y
avait pas encore un seul communiste. Le journal
s’appelait le T r é f i l e u r R o u g e . Us revoyaient les ar­
ticles, mais ils pensaient de temps en temps à Paul,
qui marchait dans cette ville où il n’avait jamais
mis le pied, dont il ignorait jusqu’à l’accent. A
cette heure, dans un après-midi écrasé de lumière,
il poussait la porte des bureaux d’embauche, en se
disant que c’était la saison où le travail reprend.
Il essayait entre deux chantiers d’inventer des sou­
venirs adaptés à son nouvel état civil, d’imaginer
les anecdotes de ce service militaire fantôme dans
une arme qu’il ne connaissait pas. Philippe dit :
— H a laissé son amie à Saint-Etienne... Trois
mois qu’il n’a pas eu de nouvelles... Il ne pouvait
pas lui donner une adresse... Elle travaille à la
Manufacture d’armes...
Paul, sur les quais du grand fleuve, pensait sans
doute à cette jeune femme en corsage rose ou bleu
avec laquelle il s’était promené autour des terrils

59
de Saint-Etienne, à côté de qui il avait descendu
les grands escaliers infernaux de la ville haute. H
se rappelait ses yeux et ses jambes, ses seins, ses
cheveux avec une angoisse d’animal. L’univers où il
vivait lui arrachait jusqu’à l’amour.

A quatre heures, Bloyé alla tirer le journal d’usi­


ne chez Cravois à qui la machine était ^onfiée.
Albert et Catherine habitaient un logement de
la ville dans une cité où un enduit de ciment som­
bre recouvrait les murs de brique. La cité faisait
penser à une caserne, parce qu’elle était, comme des
casernes, bâtie à l’écart de la ville au bout d’un
morceau de plaine fluviale où le vent couchait les
céréales sauvages. Ses avenues, entre les bâtiments
qui portaient des numéros, étaient semées d’un mâ­
chefer craquant.
Il y avait là un petit monde qui avait son style et
ses façons.
Presque toutes les villes sont des fabrications de
l’histoire. Leurs habitants sont installés sur une
montagne d’histoire et ils font des gestes dont elle
leur a légué presque tous les modèles. Mais les
cités ouvrières sont des planètes tombées du ciel
avec une nouvelle discipline et des mœurs que
n’ont pas les villes de la terre. Les hommes y arri­
vent comme dans des villages de nomades en Asie.
On pourrait les déplacer, les faire glisser du sud
au nord, ce seraient les mêmes avenues, les mêmes
casernes, sans passé, sans avenir. Les hommes y sont
perdus dans un réseau de querelles, d’espionnages.

60
Ils étouffent sous l’oppression. Les employés de la
mairie, les espions des usines viennent y faire des
enquêtes. Il faut des ruses pour y entrer, des ruses
pour s’y maintenir. Il y a des règlements affichés
comme dans les grands quartiers réservés qu’on
bâtit dans les pays coloniaux ; les règlements pen­
dent aux murs des bâtiments que désignent des
lettres noires peintes sur les perrons éventés. Il n’y
a rien de plus effrayant qu’un enterrement dans les
cités.
Dans sa cuisine qui était grande et qui servait
aussi de salle à manger, Catherine portait de la
cuisinière à l’évier une lessiveuse de fer qui répan­
dait une chaleur moite. Près de la fenêtre, un en­
fant criait avec des accents de chat. Dehors, au
soleil, des enfants jouaient. Catherine s’assit sur
une chaise et étira les muscles de son dos.
— Vous avez l’air éreintée, dit Bloyé.
— J ’ai fait la lessive. Je n’ai pas fini. H faut rin­
cer le linge... Vous venez voir Albert ? C’est son
heure, il va rentrer d’un instant à l’autre... Il fait
chaud, vous ne voulez pas boire ?
— Ne vous occupez pas de moi, dit Bloyé.
Elle se mit à rincer son linge. Elle n’avait pas
envie de parler. Bientôt Albert ouvrit la porte.
— Salut. Tu viens pour le canard ? ditril.
Et il s’assit près de la table qui était au milieu
de la cuisine. H passait ses mains sur ses joues
comme pour reconnaître au toucher son visage.
C’était son geste.
— Catherine, donne-nous de la bière, dit-il.
Ils allèrent dans la chambre à coucher pour tirer
le journal. Albert demanda :

61
- Q u i est-ce qui va les distribuer cette quin­
zaine ?
— C’est le tour des cheminots, dit Bloyé.
Ils arrachaient les feuilles de la pâte comme les
peaux d’un animal écorché. Ils ne parlaient plus.
Quand un travail marche, on ne parle pas. Il arrive
simplement qu’on chantonne : Albert chantonnait.
Catherine appela son mari. Bloyé travailla seul.
Albert avait refermé la porte : Bloyé entendait une
rumeur de voix qui se contraignent, un ronron­
nement où les sons sifflants se détachaient. Puis il
fut oublié. Ils cessèrent de se contenir, ils parlèrent
haut. Les cloisons des maisons dans les cités sont
transparentes : à travers les carreaux de plâtre,
Bloyé croyait les voir. Ils étaient assis à un bout de
la table. Alhert regardait sa femme ; il aurait eu
envie d’être en face d’une belle fille, loin de cette
femme en qui s’annonçait déjà la vieillesse, la
plus impitoyable, celle qui ne se mesure pas par
la somme des années. Impossible de résister à cette
attraction de la vieillesse aussi puissante que la
mort, qui était la mort. Albert avait des souvenirs
qui concernaient Catherine ; mais il en était à ce
point de l’habitude où les souvenirs qu’on a d’une
femme, qui viennent du temps où l’on l’aimait se
détachent d’elle, ressemblent aux souvenirs usés
qu’on aurait d’une femme morte. Les souvenirs d’Al­
bert tournaient autour d’un être qui avait existé,
qui n’était pas Catherine. Il ne l’aimait plus. U
pensait aux autres femmes. Ce n’était pas assez de
coucher dans son lit et d’écarter ses cuisses d’un
coup de genou, dans un demi-sommeil, au sortir
d’un rcve, pour qu’il pût encore être question

62
d’amour. Il était au bout de la table, il passait ses
mains sur ses joues. Chaque regard lui donnait de
la liaine pour Catherine, une haine encore combat­
tue par la pitié, par l’écrasement du sort commun*
Mais la solidarité qui lie à un cheval un cheval au
fond d’une galerie de mine n’est pas l’un des noms
de l’amour* Albert savait qu’il tournait en rond
avec sa femme dans la même nuit. C’était un lien
encore fort.
— On n’avait quand même pas besoin de cet
enfant, dit-elle.
— La quinine n’a rien fait ? demanda Albert*
— Un enfant, ça ne passe pas comme ça, dit-
elle. H était bien accroché...
L’enfant prenait pour eux son volume et son
poids. H avançait avec une avidité terrible vers la
lumière, la respiration, le travail et la mort* Us
pensaient à lui comme à un ennemi, un ennemi
aveugle, indifférent, abrité, qu’on ne peut pas ef­
frayer, chasser*
— H a remué, dit Catherine. Le soir surtout,
quand je suis couchée, il commence déjà à remuer...
— C’est le quatrième mois, dit Albert. Qu’est-ce
qu’on peut faire à présent ?
— Maintenant, ce serait dangereux, dit-elle*
Albert croyait penser : une bouche de plus à
nourrir. Mais avec ces mots-là, il pensait plutôt au
destin qu’il ne savait pas nommer. Il sentait aussi
qu’il n’aimait plus sa femme, mais qu’il aurait de
moins en moins le cœur de la quitter. Chaque en­
fant nouveau éloignait sa délivrance. L’amitié entre
des êtres accablés et qui ne peuvent point ne pas

63
s’aider prenait la place de l’amour. La haine, la
fidélité se mêlaient à une sorte de colère coure soi.
Comment faire éclater cette colère ?
— Tu te laisses toujours prendre, ma pauvre
fille, dit Albert... Tu n’as même pas le courage
d’aller te laver.
— La cuisine est si froide l’hiver, dit-elle. Tu ne
fais guère attention...
Un monde de plaisirs fulgurants, de ^ecrets, de
misères, de colères, de paresse et d’abaissement noc­
turnes se levait derrière ces paroles. Us se remirent
soudain à parler bas : en revenant aux pensées
clandestines, ils se souvenaient de la présence de
Bloyé qui n’entendit plus qu’une phrase au bout
d’un quart d’heure de paroles étouffées.
— On essaiera tout de même de le faire passer,
cette fois
Bloyé entendit encore le mot anges, puis Albert
rentra.
— Avec les femmes, on n’est jamais tranquille,
dit-il.
Il ne chantonnait plus, il fronçait les sourcils. Il
aurait voulu parler de ce qui l’empêchait de chan­
ter, confier ses secrets, demander des conseils. Mais
il restait plongé dans un nouveau monde dont il
n’osait rien dire : les femmes, les médecins qui font
les avortements appartiennent à un règne clandestin
de l’érotisme. II existe : pas un homme, pas une
femme qui ne connaisse son existence. On n’est
pas en relation avec lui, on n’y vit pas, mais il a
des canaux mystérieux qui le font communiquer
avec le monde du grand jour. On se confie ses

64
légendes. II. touche à la ruse, à la foi, à la supers*
tition, à la magie, à la sexualité, à toutes les puis­
sances secrètes. Albert comptait les journaux ; il
dit :
— Nous pouvons nous arrêter. Il y en a plus de
cent. Ça suffit pour la câblerie...
in
/

En rentrant chez Philippe, Bloyé vit des affi­


ches. Le long d’un trottoir, une auto tournait au
ralenti. Deux jeunes gens collaient les affiches. Des
passants attendaient qu’elles fussent collées, puis ils
les lurent. Bloyé les lut aussi. Elles étaient bar­
rées d’une bande tricolore en diagonale ; elles an­
nonçaient une réunion fasciste qui aurait lieu le
dimanche suivant. Quand il arriva chez les Mail­
lard, Lèvent était là.
— Vous avez vu les affiches ? dit-il.
— Nous avons vu, dit Philippe. Ici aussi, la
bagarre va commencer.
— Ils ont bien choisi leur jour, dit Louis. Nous
avons réunion du sous-rayon demain soir... D’ici
dimanche, on a le temps de voir venir.
— Mercredi, dit Philippe, c’est le jour de la sec­
tion socialiste. On enverra une délégation les trou­
ver. A présent, ils marcheront... Mercredi, les so­
cialistes, jeudi, on peut avoir un texte. Samedi, nos
affiches seront prêtes...
— Ce sera un peu tard, dit Bloyé. Il faudrait
pouvoir faire notre affichage vendredi...

66
Us dînèrent.
La saUe où ils mangeaient n’était pas grande.
Entre la table et la cuisinière, il fallait se hausser
sur la pointe des pieds pour passer. Au fond, il y
avait une armoire et une machine à coudre sur les­
quelles s’entassaient des livres, des brochures, des
journaux. Il faisait chaud, malgré la porte ouverte
sur la resserre. Au mois de juin, les jours ont beau
être longs, Berthe avait allumé la grosse ampoule
sans abat-jour du plafond. Us étaient séparés de
la boutique par une cloison vitrée, les vitres étaient
couvertes de papier de couleur transparent. Le ma­
tin, le soleil traversait une heure ces écrans colo­
riés. De temps en temps, la sonnette de la porte
d’entrée tintait ; Berthe se levait et allait servir.
Ils se taisaient, ils entendaient la voix de Berthe qui
demandait à sa cliente des nouvelles de son mari,
de ses enfants. En rentrant, elle leur donnait ces
nouvelles du monde.
— Madame Mougin ne va pas bien, disait-elle.
Le médecin l’a séparée de sa fille. H paraît qu’il lui
faudrait la montagne...
— Mais ils sont chômeurs, disait Philippe. Elle
n’a pas d’argent.
— Et elle mourra, disait Berthe en serrant les
lèvres.
Ces allées et venues jetaient un pont de paroles
entre la rue et leur monde. Ce monde ressemblait,
parce que ses cloisons étaient peintes en vert d’eau,
à la cabine d’un marinier. Dans ce réduit coupé de
la ville, ils faisaient ce qu’ils pouvaient pour refaire
la vie. Le monde qui s’étendait au-delà de leurs
limites était plus vaste et plus compliqué que la

67
ville : ils avaient un certain mal à le penser. Leur
expérience, leur action devaient s’appliquer à cette
ville, qui était la capitale d’une certaine province,
une des provinces les plus françaises de cette France
qui se décrit dans les livres, qu’on enseigne aux
enfants, qu’on déchiffre sur la façade des monu­
ments. Ce n’était pas assez de connaître leur ville :
il fallait connaître la France, ses ressorts.
Tout se met à bouger, dit Philippe. Ça va
nous changer, depuis le temps qu’on se rongeait...

La France bougeait.
Le dimanche, sur des places qui avaient connu
des siècles de tranquillité, sur des places qui par*
fois n’avaient même pas vu passer les ombres des
révolutions, des guerres, des invasions, dont les
habitants n’avaient pas eu un battement de cœur
depuis des générations, des bandes s’affrontaient.
Les Français avaient longtemps fait partie d’un
petit monde incorruptible ; l’Europe était en fusion
autour d’une France de diamant ; les Français
regardaient l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, tous
leurs voisins, avec des yeux de spectateurs. Nous ne
sommes pas si fous, pensaient-ils. Soudain, sur ces
places, les pierres volaient, les chevaux galopaient,
les matraques sonnaient sur les têtes, les revolvers
tiraient. Pas une ville où ne se tinssent des conci­
liabules, où ne montassent des montagnes de haine,
de colère. On faisait connaissance avec la faim, avec
l’angoisse. Le désespoir avait une puissance d’ex­
plosif. C’était une époque qui rappelait la forma­
tion des guerres de Religion lorsque les granges des

68
protestants flambaient, lorsque les hommes par*
taient sur les routes pour combattre. Pas une ville
où des hommes comme Maillard, comme Bloyé ne
fussent à l’affût des événements dans l’attente des­
quels ils avaient vécu, attentifs dans des maisons,
des cafés, des allées où l’on cause à l’ombre des ar­
bres, dans des cours d’usines, de tour à tour, dans
des lieux qui ressemblaient plus ou moins à l’ar­
rière-boutique de Philippe. Des bandes armées se
formaient, que des banques payaient. Ces troupes
recevaient des ordres de mouvement. Des files d’au­
tos s’étiraient le long des routes. Les ministres me­
naçaient les ouvriers. Les juges lançaient les coups
de leurs condamnations. Et les grandes villes étaient
traversées par des cortèges ouvriers comme on n’en
avait pas vu depuis des dizaines d’années. Pour la
première fois depuis des dizaines d’années, ils
avaient des blessés, des infirmes, des morts; des fils,
des veuves connaissaient le goût de la vengeance ; de
vieilles femmes allaient écrire à l’endroit où leur
fils avait été assassiné par la police, sur un trottoir
de Paris, le nom des assassins.

Dans l’arrière-boutique, ils parlaient de cette his­


toire qui naissait. Les mains de Philippe trem­
blaient d’impatience et d’espoir : il y avait en lui
des forces qui attendaient leur emploi ; ce n’était
pas un homme comme les puissances les aiment.
Philippe avait fait la guerre, il s’était battu, il
avait connu la violence, la révolte. Et il racontait
quelquefois des histoires de la guerre.
— En 17, dans l’Est, — c’était juste au moment

69
des mutineries en Champagne, — en traversant un
village qui était à moitié debout, j 9ai vu des corps
de gendarmes accrochés par la gorge aux crochets
d’un étal de boucher... Nous avons fait aussi cette
sorte de guerre... Celle-là au moins était juste...
En 18, prisonnier, il avait travaillé dans des fer­
mes allemandes ; il avait descendu l’Elbe de jour et
de nuit, avec un paysan, sur des chalands chargés
de légumes : c’était le seul moment qu^l eût par­
donné à la guerre. Après la paix, il avait vécu des
mois dans les monts du Forez, au-dessus de Saint-
Bonnet-le-Château, solitaire et chassant. Un jour, il
était redescendu vers les plaines et leurs usines
parce qu’il avait envie de reparler aux hommes et
de manier des outils. Il disait :
— J ’ai mis assez d’argent de côté pour acheter
ce fonds. Ça plaît mieux à Berthe que l’usine où les
contre-coups lui faisaient des propositions. Mais si
vous croyez que c’est une vie pour moi... Epicier...
Quand il parlait des usines, des grèves, ses yeux
brillaient, il éclatait de rire. Il prenait sa femme à
témoin. Il était fait pour le combat : l’annonce du
combat ce soir-là l’emportait.

Ils s’efforçaient de mesurer le terrain où la partie


s’engageait. Une partie compliquée dont il fallait
inventer les règles, avec toute cette grosse France
au-dessus d’eux, non comme une déesse, une haute
république précédée de ses lions, avec des oiseaux
dans la bouche, mais comme un ensemble terrible
de domination, d’écrasement. Toutes ses puissances
leur étaient étrangères : les monuments, les caser-

70
nés« les prisons, les églises, les tribunaux. Chaque
promenade dans une ville pouvait être une occasion
de mesurer leur haine. La vie était dominée par des
murs d’usines, des rues sombres, des escadrons
noirs, des paroles menaçantes, des pièges. Mais il
avait suffi que de grandes masses divisées se mis*
sent ensemble en mouvement pour que la domina­
tion ne parût plus éternelle.
— Avez-vous lu ? dit Berthe. H y a encore en
des manifestations à Lille, Grenoble... Les fascistes
n’ont pas souvent raison.
— Et à Niort, dit Lèvent.
— A Tulle...
— A Guingamp. Vous vous rendez compte, à
Guingamp.
Au-delà de la France s’étendaient l’Europe, des
continents, le monde.
— Il y a des Soviets dans la province d’Oriente
à Cuba, dit Maillard.
— Dans le Se-Tchouan...
Us avaient une idée politique du monde. C’est
pourquoi ils le guettaient. Us espéraient en lui. Mais
ils se sentaient parfois timides devant leurs tâches.
— Il y aura peut-être des coups durs, dimanche,
dit Louis. Si nous organisons une contre-manifesta­
tion, ils feront venir les gardes mobiles, et avec ces
vaches-là•••
Philippe dit :
— Ça serait tout de même embêtant de mourir
avant la révolution.
Tout leur paraissait commencer. C’était simple­
ment un premier son, la première note qui monte
et tremble au-dessus de la fosse d’un opéra, mais

71
elle avertissait d’un immense avenir qui pouvait
comporter les grandes nappes cuivrées des batail­
les, de la guerre civile, les hautbois de la mort noyés
dans le déferlement des victoires. Ils avaient long­
temps pensé à l’Allemagne, à l’Espagne. Allait-il
suffire de penser à Belleville, à Toulouse, à Mon-
targis, à Hénin-Liétard, à Moissac ? La France où
on ne tuait pas souvent les ouvriers dans la rue de­
venait un pays pareil aux autres, où 0 était pos­
sible de mourir en dehors des maladie^, des acci­
dents, des crimes, simplement tué. Ils avaient cette
pensée ; elle cessait d’être une pensée générale et
sans date, elle s’approchait, elle devenait actuelle,
assez actuelle pour les faire rêver sur les derniers
mots de Philippe.
D y a des actions qui n’engagent rien que des
changements d’habitudes, de langage. Elles ne sont
pas sérieuses. Les actions qui comptent sont celles
qui comportent entre la fin qu’elles visent et la
volonté qui les engage l’unique enjeu de la mort.
On ne change rien qu’au risque de la mort. On ne
transforme rien qu’en pensant à la mort. Entre la
vie que des communistes veulent et ce qu’ils sont
se dresse une barrière couronnée de violences et de
l’éclair des coups de feu. C’est une barrière sans
légendes : elle ressemble moins à l’épée de feu des
archanges qu’aux réseaux de fils à haute tension
qui entourent en Allemagne les camps de concen­
tration et en Amérique les usines en grève. Dans la
cuisine de Berthe, des hommes pensaient qu’un
jour toute leur action serait suspendue à l’idée
qu’ils engageaient leur vie, que chacun d’eux de­
vrait penser : je peux être tué. Ce ne seraient pas

72
des morts semblables à celles des catastrophes amé­
ricaines, japonaises, à celles des guerres où les sol­
dats tombent comme des vols d’insectes. Ce seraient
des morts qui les auraient choisis, des morts qu’ils
auraient eux-mêmes choisies. 11 leur fallait aussi
savoir d’avance qu’ils pourraient mourir d’une
mort basse et sombre, simplement pour avoir été
trop battus, après l’écrasement de leur dignité, dans
les injures et dans les farces des bourreaux. Q
s’agissait de se demander comment ils se tiendraient
devant une mort qu’ils auraient le temps de voir
venir, en présence d’ennemis qui seraient les té­
moins de leur dernier silence ou de leur dernier
cri. Philippe dit à mi-voix :
— Depuis l’Allemagne, il faut penser aux tor­
tures... C’est un détail auquel nous ne pensions pas
autrefois : ça faisait partie de l’histoire, comme
les femmes qui crevaient les yeux des communards
du bout de leur ombrelle. Torture, ça faisait pen­
ser à la Chine. Si on torture en Allemagne, on
pourra le faire ici. On le fait en Espagne... Et on
se demande la tête qu’on fera... On ne peut pas
savoir d’avance...
— On ne sait pas, dit Bloyé. Personne de nous
n’a l’expérience de ce genre de douleur.
— La chose dont j’ai peur, dit Lèvent, c’est les
parties... Quand j’y pense...
— Moi, dit Berthe, je ne devrais peut-être pas
le dire, mais je crois que je finirais par parler...
Je vais vous donner le café... Dimanche, il ne se
passera rien du tout.

73
A onze heures, en sortant de leur service sous
gare, Lhomme et Martin vinrent aussi parler des
affiches. Un peu après eux, Cravois arriva. Il parlait
distraitement, il sautait d’une piste à l’autre. Avant
de partir, il prit Philippe à part et lui demanda :
— J’aurais un mot à te dire... Quand est-ce que
je pourrai te voir ?
— Viens demain, avant l’heure du dîner.
Paul rentra. D venait d’une réunion de chômeurs;
il n’avait pas trouvé de travail.
— Chez vous, ils font faire un drôlé de boulot
aux chômeurs, dit-il.
Il était allé voir le chantier municipal de l’an­
cien cimetière. La ville faisait raser la corne du
cimetière, qui masquait un virage. Les chômeurs
vidaient les tombes au grand soleil ; des sources
coulaient dans les tranchées argileuses, au fond
des fouilles où les terrassiers piétinaient. Quand
on hissait les cercueils à bout de corde, leurs plan­
ches pourries s’écartaient. Les chômeurs recevaient
sur le visage, sur les mains le liquide boueux de
la fonte des corps. Les guêpes et les mouches bleues
bourdonnaient.
— Tout le monde n’a pas les moyens de se payer
des bières en plomb, dit Maillard.
Les chômeurs rapportaient chez eux l’odeur du
cimetière. C’est une odeur qu’on croit traîner long­
temps sur ses mains : ils flairaient leurs doigts le
soir avec horreur. Paul dit :
— Quand je pense à tout ce qu’il y aurait à
bâtir... Us ne nous croient plus bons qu’à ramasser
les morts ? Et il y a des chômeurs qui ne veulent
pas se faire inscrire. Us n’ont pas la force de carac-

74
tère de dire : je suis né sous le soleil comme tous
les hommes. Faut-il donc qu’ils meurent complète­
ment de faim ? •••
— La fierté... dit Maillard.
Les chômeurs du cimetière touchaient un franc
vingt-cinq de l’heure.
IV

/
/

Il y a la vie de tous les jours, celle qu’un homme


mène sans la penser ou en ne la pensant que gros­
sièrement, paresseusement, sans entrer dans le dé­
tail de ses événements, sans chercher le ressort des
actes qui la composent. U la juge en paroles : per­
sonne ne peut vivre sans juger sa vie* Mais il dit
pauvrement :
— La vie n’est pas gaie...
ou :
— Qu’est-ce que nous sommes ?
C’est ainsi que vit un homme. De temps en
temps entraîné à une action qui paraît une coupure
au sein de la vie tranquille, dont le calme n’est
peut-être que la continuité de l’absence d’espoir. Il
essaye de penser particulièrement à cette action de
rupture. 11 ne sait pas qu’elle n’est pas plus extra­
ordinaire que toutes les autres. Elle n’est que plus
rare. Mais elle fait partie du même destin, elle a
le même sens. Ni plus de scandale, ni plus de mer­
veille dans l’amour, dans un crime que dans le
travail, les repas, le sommeil. Et dans la mort
même...

76
Albert qui roulait sur la route de Saint-André,
où habitait, paraît-il une avorteuse, avait l’impres­
sion de commencer une aventure de ce genre ex­
ceptionnel dont il était impossible de prévoir l’is­
sue. 11 croyait entendre des gens lui dire avec un
air :
— Faites attention... Quand on a un doigt dans
l’engrenage •••
Quand on a un doigt dans l’engrenage, tout le
corps suit, on est finalement broyé, c’est ce qu’ils
veulent dire. Mais toute la vie d’un homme est un
engrenage où il est pris quand il naît. L’aventure
prenait déjà son importance. Albert pensait aux
accidents du travail. Il était métallurgiste, il con­
naissait les façons des machines. Un foulard qui
se prend, la machine tourne, le foulard se tord et
étrangle l’homme : il ne s’aperçoit de rien que de
la mort. Les pièges des moteurs. Albert s’approchait
d’un piège. L’acte qu’il préparait avait un rapport
étroit avec la justice, qui est une machine. Il lui
inspirait de la méfiance et de l’angoisse comme un
procès, une procédure avec un propriétaire, la di­
rection des assurances sociales, une histoire avec
la police. Tous les adversaires assermentés qu’on
croit sur parole mais vous, vous mentez toujours.
Les juges et la vie ne croiront jamais vos raisons...
H pouvait gagner ou perdre. Gagner, c’est-à-dire
ne pas être soupçonné. S’il perdait, la justice serait
son ennemie. La Justice était toujours son ennemie,
il était de ces hommes qui croient toujours être en
faute, mais sa faute lui était inconnue. Cette route
qu’il montait entre ses arbres avec leurs longs om­
brages de cinq heures, était un champ de bataille.

77
la lice d’un combat singulier où l’adversaire à la
rencontre duquel il allait avait la figure du sort.
Albert, comme presque tous ses camarades, dis­
tinguait deux justices que deux systèmes de déten­
tion dominaient : le régime politique et le régime
du droit commun. La distinction avait plus de con­
séquences, de perspectives qu’il ne soupçonnait.
En pédalant, Albert réfléchissait à la justice poli­
tique.
« Elle est claire. Je lutte contre elle, c’^st encore
clair. Si je jette des tracts par-dessus le^mur de la
caserne des tirailleurs, je sais où je vais, je sais
contre quoi ils se défendent, je sais pourquoi je
suis jugé, je comprends les attendus du jugement.
Si je comprends, tout va bien, je ne suis jamais
complètement battu. »
La lutte contre cette justice faisait partie de la
lutte contre le destin. On pouvait à peine dire le
destin puisque les puissances contre lesquelles on
se dressait étaient transparentes. Le destin est plus
obscur, plus épais. Aucun mystère dans une con­
damnation politique. Quand ils apprenaient qu’un
des leurs avait été condamné, ils protestaient, mais
ils pensaient, parfois même ils disaient : le coup est
régulier. Le droit commun était un pouvoir inintel­
ligible, on pouvait dire le destin sans se tromper.
Ses jugements, ses instances, ses jeux, ses sanctions
dominent la victime comme les incantations des
porte-voix du destin, des notaires, des prêtres. 11
y avait aussi chez Albert et ses amis un scrupule de
n’être pas confondus avec les délinquants qui vo­
lent, qui commettent des attentats à la pudeur, des
crimes de rongeurs, avec ceux qui sont la proie du

78
destin, mais ne luttent pas avec cet ange. Ce qui
paraissait scandaleux à Paul, l’injure qu’il ne par*
donnerait jamais à ses juges, c’était d’avoir été, pour
un délit qu’il jugeait politique, condamné à un an
de droit commun. Cravois sentait qu’une affaire
comme celle où il s’engageait relevait du droit com­
mun, une affaire privée où il ne luttait pas, où il
était emporté. Il se sentait diminué. Il sortait de la
politique. C’était une affaire privée : Philippe à qui
il était en effet allé demander des conseils ne l’avait
point aidé, lui avait simplement dit :
— C’est une chose qui ne regarde que toi. Nous
n’avons pas le droit de nous mêler de ce genre de
choses. Il ne faut pas risquer d’avoir des histoires...
Tu penses si les bourgeois seraient contents de
pouvoir nous discréditer en bloc...
Philippe pensait à Paul qu’il ne fallait pas faire
prendre.
Albert était seul. Le cas ne relevait que de lui ;
il devait trouver seul la solution du problème. Il
était sans alliés devant ce grand piège. C’est ainsi
qu’il roulait avec inquiétude sur la route de Saint-
André. Le soleil s’inclinait à peine. Depuis trois
mois, l’usine de cycles fermait à quatre heures et
les ouvriers avaient des soirées interminables dont
ils n’avaient pas le cœur de combler les loisirs.

A Saint-André, les communistes de Villefranche


possédaient des amis parmi les paysans. Dans
beaucoup de villages du pays, on trouvait des
paysans révolutionnaires qui avaient d’autres rai­
sons que les ouvriers, qui étaient d’une autre espè-

79
ce qu’eux. Les uns et les autres sentaient qu’ils se
complétaient : ce sentiment fondait une sorte de
fidélité solide. Quand une grève éclatait à Ville-
franche, les paysans faisaient la tournée des vil­
lages et apportaient au comité de grève des légu­
mes, des jambons, pour permettre au mouvement
de durer. Quand des communistes allaient à Saint-
André faire une réunion, ou simplement, l’été, en
promenade, les paysans les recevaient autrement
que comme des amis politiques : ils les accueillaient
plutôt comme des cousins, des parents installés en
ville, dans de longs repas où l’on buvait du vin, où
l’on mangeait des poules, des lapins, des fromages
en racontant des histoires de guerre, d’élections, de
récolte. Les relations politiques ressemblaient à
des rapports de famille.
Albert allait à Saint-André demander un conseil.
Après Philippe qui ne pouvait rien faire, il y avait
encore Chabrillan, de Saint-André.
Saint-André était un grand village de plateau bâti
en longueur sur les deux côtés de la grande route
de Valence à Vienne, avec deux cafés, trois épice­
ries, un poste d’essence, un maréchal-ferrant qui
réparait les charrues, les semeuses. La maison de
Chabrillan était la dernière maison du village. Au-
delà, il n’y avait plus que des vignes, des prés.
Chabrillan qui était sabotier possédait aussi des
terres. C’était un paysan osseux avec des rides
d’homme qui sait rire. 11 avait de l’autorité à
Saint-André : il administrait la fruitière, il était
le meilleur joueur de quilles du département ;
lorsqu’il jouait, on engageait des paris sur son
jeu. Ses ancêtres s’étaient battus pour la Républi-

80
que : il s’en souvenait. La Révolution succédait à
la République. Pendant la guerre, sa femme allait
de ferme en ferme vendre V E c l a i r e u r d e V A i n , qui
luttait pour la paix. En 19, il avait vu les bolche­
viks en Ukraine et le nom de Soviet lui rappelait
des visages. Il parlait aux paysans de la collectivi­
sation des campagnes, il leur disait :
— Nous ne sommes pas des partageux, nous som­
mes des ras8embleurs...
Le vicaire qui venait le dimanche dire une messe
basse à Saint-André disait qu’il couchait avec sa
fille, mais seules, de vieilles femmes qu’il effrayait
croyaient les contes du vicaire. Quand il y avait des
élections municipales, il payait des affiches et se
présentait au Conseil avec quatre amis : ils avaient
eu d’abord dix-neuf voix, puis vingt-six, mais ils
avaient du mal à découvrir ceux qui votaient pour
eux.
Albert le trouva dans son atelier, arrachant des
éclats blancs d’une bille de peuplier, dans un en­
tassement de sabots neufs. Il écouta Albert et lui
donna du vin. Mais il ne lui donna pas de conseils.
Quand il est question de la vie, chacun décide
pour soi. Mais il renseigna Albert : la sage-femme
dont on lui avait parlé n’habitait plus Saint-André,
elle était allée s’installer à dix kilomètres de là.
Son mari était cultivateur. C’était une femme qui
passait pour connaître le métier.
Cbabrillan aurait voulu parler de politique, mais
il voyait un homme inquiet qui n’avait pas l’esprit
à la politique. Albert voulait partir, aller le soir
même chez la sage-femme. Il était lancé, il ne vou­
lait pas traîner parce que le moment le plus diffi-

81
eile est celui qui précède une décision. Les contre­
temps qui se produisaient lui paraissaient naturels:
dans cette course avec la justice, la recherche des
instances, la succession des démarches et la recher­
che des complices, la lenteur, les reculs, tout était
dans Tordre, mais les retards ne devaient jamais
dépendre de ses hésitations, de sa paresse.
Il repartit sur la route qui montait.
Dans un autre village qui ressemblait beaucoup
à Saint-André, dont la pierre était simplement plus
sombre, sur une porte, une plaque d’émail blanc
encadrée d’un feston de couleur signalait la sage-
femme. Albert hésita encore, puis frappa. La sage-
femme était chez elle.
Albert qui avait encore beaucoup de naïveté s’at­
tendait à entrer dans un décor : il avait lu des ro­
mans et les articles, les annonces des journaux, il
avait entendu des histoires. Les femmes qui prati­
quaient les avortements faisaient partie du monde
des sorciers, des voyantes, des diseuses de bonne
aventure, des rebouteux. Des livres les décrivaient
comme des monstres cyniques. Il n’était pas tran­
quille.
Mais cette sage-femme qui était seule chez elle
cousait en surveillant sa cuisine et en écoutant la
radio qui récitait des annonces de Toulouse. La mai­
son n’avait pas l’air inquiétant : c’était une maison
paysanne. Elle décevait plutôt Albert qui s’était
vaguement attendu à une maison étrange. C’était
simplement une maison paysanne moins campa­
gnarde que les autres, à cause des meubles qui
n’étaient pas du pays, des meubles légers et préten­
tieux avec des bandeaux et des fleurs sculptées

82
dans le goût moderne : ils avaient dû venir de
Paris9 d’une de ces maisons qui livrent par camions
des sailes à manger, des chambres à coucher dans
les recoins de la France. Il y avait aussi des rideaux
de cretonne jaune et noire, des coussins avec des
chats, des pierrots de velours noir. Une horloge
sonna avec une emphase démesurée ; Albert leva
la tête :
— Vous regardez mon cartel, dit la sage-femme*
ü a un joli son... C’est un carillon Westminster.
La sage-femme avait l’air plus paysan que ses
meubles. Elle avait trente-cinq ou trente-six ans,
elle était rouge, courte et grasse, avec des cheveux
frisés. Elle commença par dire qu’on la prenait
pour ce qu’elle n’était pas et qu’Albert s’était trom­
pé d’adresse, mais quand elle sut que Chabrillan
avait donné son nom, elle pensa qu’il était vraiment
inutile de prendre un air de dignité offensée et
elle prit le ton de la simplicité commerciale : c’était
une affaire qui exigeait de la discrétion, mais une
affaire comme les autres, qui avait son tarif. Tout
paraissait soudain simple à Albert, beaucoup trop
simple : la simplicité dissimule des pièges. Mais il
fermait les yeux, il n’y avait plus qu’à se laisser
emporter par le mouvement de la machine : à par­
tir de cette minute, il n’avait plus d’initiative à
prendre. Les décisions allaient se dérouler : per­
sonne ne lui demanderait plus son avis, on lui dirait
qu’il se passerait tel jour tel événement et qu’il
aurait tel geste à faire.
IL avait toujours l’impression qu’il s’engageait
sur un chemin dangereux, insolite, mais les détails
de ce chemin ne se distinguaient pas de ceux du

83
xnonde de tous les jours. Il s9attendait à des bizar­
reries : rien ne se produisait. H ne savait pas que
les apparences extraordinaires ne courent pas les
rues. Ainsi le royaume des avortements qui avait ses
régions légendaires se présentait à lui par son côté
le plus banal, par ses provinces les plus ordinaires,
celles qui se passaient de fables, de recettes magi­
ques, de mots de passe, de secrets chuchotés.
Albert se souvenait qu9il y avait à Saint-Etienne
un vieux médecin qui avortait les fenpnes, sim­
plement parce qu9il détestait les enfants, la vie :
empêcher des hommes de naître au malheur lui
paraissait l’acte le plus élevé, l’acte qui prenait le
parti du néant. Lorsqu’il avait fini un avortement,
il disait en se lavant les mains :
— Ça en fera toujours un de moins sur la terre.
Dans un train, un jour, un homme qui avait dit
être docteur racontait avoir vu à l’hôpital une
femme qui avait un poisson dans le ventre, une
carpe, disait-il ; le chirurgien, en sentant cette pré­
sence insolite et froide sous sa main, avait poussé
un cri. Berthe elle-même connaissait des formules
extraordinaires. Elle avait pris des injections d’al­
cool à quatre-vingt-dix degrés. On parlait de ces
plantes étranges qui gonflent dans le corps des
femmes. Tout avait l’accent magique de la sexua­
lité. Mais ici, dans ce village, rien n’arrivait. H y
avait simplement une grosse femme frisée pour lui
dire :
— Ne vous faites pas de mauvais sang... J ’irai
voir votre femme après-demain... Justement, j’ai
une occasion de descendre en auto jusqu’en ville...
Albert traversa dans l’autre sens le village désert

84
où il sentait s’annoncer la nuit ; tout le monde
n’était 'pas rentré des foins* D se disait que dans
les villages, on épie beaucoup moins les passants
que les livres ne le racontent : pas un rideau sou*
levé sur son passage. 11 se demandait si quelqu’un
s’était aperçu de sa visite à la sage-femme : il com­
mençait à préméditer des alibis. C’était peut-être la
première fois qu’il éprouvait de la honte à agir en
secret ; il avait été plusieurs fois jeter des tracts
par-dessus les murs de la caserne, avec le sentiment
d’une dissimulation honorable, d’une ruse dont il
pouvait même tirer de l’orgueil. Il s’irritait sou­
dain de se découvrir une mauvaise conscience. Il
avait beau vouloir se persuader que les démarches
qu’il venait de faire étaient bien naturelles, on lui
avait tant dit qu’il y avait des péchés qu’il avait
fini au fond de lui-même par le croire. Il ne lui
venait pas à l’esprit d’en vouloir aux hommes, à
la société, de rejeter sur eux cette obligation humi­
liante où il était de se cacher. C’est que la dissimu­
lation ne visait qu’à le protéger : elle ne détruisait
rien, elle n’était pas un acte, elle était négative.
D’ailleurs, comme il ne s’agissait après tout que
de sexe, d’amour, de naissance, de son rapport
privé avec une femme, il n’arrivait pas à appliquer
à un cas solitaire des habitudes politiques de pensée
qu’il n’avait pas encore eu le temps d’étendre à
tous les objets. C’était un débat entre le destin et
lui, ce n’était pas une querelle avec les hommes.
Tout baignait dans la nuit des idées. Il lui arrivait
de penser que l’avortement de Catherine était une
espèce 4$ révolte contre une société qui exige des
enfants : mais il sentait que la révolte est une action

85
qui comporte le courage, qui ressemble à la colère
et à la joie ; la révolte ne contraint pas à se sentir
déchu, comme un petit animal nocturne entraîné
dans le jeu de forces trop puissantes pour lui.
C’était ces pensées qu’il remuait vaguement, qu’il
poussait comme un troupeau de plusieurs sortes de
bêtes, en revenant dans une nuit qu’il ne songeait
pas à trouver belle.
Heureusement, il y avait du d air de lime et il
pouvait voir sa route à plusieurs mètres en avant
de la tache ronde de sa lanterne. Les insectes fai*
saient une rumeur, le fleuve qui était à sa gauche
coulait, dans le ciel se gonflaient de gros flocons de
voie lactée : il ne les regardait pas bien qu’il eût
longtemps couru la campagne dans son enfance en
gardant les moutons et qu’il connût le nom des plus
grandes étoiles visibles.
H rentra tard en ville. H avait un remords. La
réunion du rayon avait commencé sans lui. H se
demanda s’il rentrerait directement chez lui pour
prévenir sa femme, mais il descendit tout de même
à la réunion. Il était onze heures un quart : tout
était fini, ses camarades buvaient un verre avant
de se séparer.

On lui dit seulement :


— On pensait que tu ne viendrais plus.... Mais
on a pensé à toi : tu iras vendredi coller les affi­
ches avec les copains...
H respirait, il se sentait soulagé de rentrer dans
un univers où les secrets étaient partagés, où les
mystères étaient entièrement transparents.

86
Ses camarades étaient trop satisfaits de leur réu­
nion pour lui reprocher d’être arrivé après la fête»
La réunion avait été une bonne réunion et ils re­
gardaient avec amitié la salle où ils se trouvaient,
qui était le premier étage du Café Coopératif : ils
s’y réunissaient comme les socialistes, comme les
radicaux. Les syndicats allaient à la Bourse du
Travail, les francs-maçons au Café de l’Etoile.
C’était une pièce assez basse avec une suspension
de cuivre, une cloche de porcelaine vert pâle dans
un nuage de gaze rose, au-dessus d’une table ronde
de salle à manger dont la toile cirée représentait
les Fables de La Fontaine ; aux murs tapissés de
papier à carreaux jaunes pendaient de grandes
lithographies vernies, des reproductions de tableaux
de chasse avec de grands entassements de lièvres,
de* sangliers, de chevreuils ; une femme avec des
cheveux blonds dénoués, debout contre un palmier,
regardait fumer un volcan sur la mer. C’était une
pièce où on ne voyait pas très clair.
Quand Albert entra, il fut un peu suffoqué par
la fumée. Il n’était pas fumeur.
Les trente hommes qui étaient là et qui fumaient
vivaient une vie politique qui avait longtemps man­
qué d’intensité : ils avaient soudain des raisons de
croire qu’elle allait aboutir à un certain épanouis­
sement : c’est ce qu’exige l’homme. Pendant des
années, ils avaient eu des discussions qui aboutis­
saient rarement à des entreprises, à des actes, des
discussions qui duraient si longtemps sur des mots
que Maillard leur disait :
— Vous vous prenez pour une Académie ?
Cinq ans plus tôt, ils avaient été secoués par une

87
grève, deux ans plus tôt, par une campagne élec­
torale. Ces feux de Bengale les avaient illuminés
huit jours : la nuit qui les suivait n’en était que
plus noire. Us retombaient vite à la politique par­
lée, au discours sur la politique. Mais toute leur
doctrine et tous leurs désirs demandaient une poli­
tique agie.
— En avons-nous fait des plans qui n’aboutis­
saient pas, dit Lèvent.
— Cette fois, dit Bloyé, ce ne ser^ peut-être
pas la même chose. Avant, il nous arrivait d’être
plus ambitieux que les ouvriers. Aujourd’hui qu’ils
veulent se battre, il faut faire attention de ne pas
l’être moins...
Ils avaient longtemps souffert de me pas être ä
la température de ceux qui les entouraient, moins
brûlants qu’eux-mêmes, mieux dupés. La colère,
l’impatience, il leur semblait parfois qu’ils fussent
les seuls possédés par elles. Ils se demandaient
avec une angoisse profonde comme l’angoisse des
hommes qui doutent du sens et du poids de la
vie : est-ce que tous les autres auraient accepté
leur condition ? Ils se sentaient coupés des gens
de leur ville. Ils ne voyaient pas s’entrouvrir les
voies de la révolution : il y avait des moments
où leurs réunions ressemblaient à des assemblées
de fidèles d’un culte presque clandestin. Etait-ce
un culte déjà mort ou un culte trop jeune qui
commençait simplement à vivre ? Maillard disait
après les meetings :
— Ils viennent nous écouter comme ils iraient
au cirque... C’est à tout foutre en l’air.
L’homme lui répondait :

88
— Marx a dit que les révolutions sont les loco­
motives de l’histoire. C’est juste, mais il ne faut
pas s’impatienter : il y a des jours où les roues
patinent et les. trains sont lourds à entraîner, plus
lourds les uns que les autres. L’histoire est lourde
comme un six cents tonnes...
— C’est des raisonnements de cheminot, disait
Maillard.
H y avait des réunions où l’ordre du jour était
si pauvre qu’on faisait les comptes. Le trésorier
disait :
— Un tel n’a pas encore payé ses cotisations
depuis trois mois•••
Et pourtant, tant d’ennemis. Uniquement des en­
nemis« Les personnes contre eux. Les puissances
contre eux, qui étaient leurs ennemies d’une façon
méprisante, qui les dominaient de si haut qu’elles
semblaient parfois négliger de les haïr. Elles ne
les persécutaient pas toujours expressément. Elles
étaient dédaigneuses commes des châteaux. En face
de ces ennemis, ils n’éprouvaient guère qu’entre
eux le sentiment de la communion. Volontairement
séparés d’une nation qui n’était pas la leur, ils
n’acceptaient pas légèrement d’être parfois séparés
de leur classe.
Les ouvriers de Villefranche avaient des traditions
qui s’accommodaient mal de leurs volontés. Ils
avaient fait partie avant la guerre de ce vaste bassin
anarchiste qui monte jusqu’à Roanne et au Jura et
descend assez loin au sud de la Loire et du Rhône :
la grève générale éveillait en eux des espoirs pres­
que religieux ; ils ressemblaient quelquefois à des

89
sectaires orthodoxes, protestants ; ils n’aimaient
pas les patrons, les partis. Ils étaient violents :
quand il y avait des grèves dans le textile, les ou­
vriers qui se souvenaient de l’époque où, à coups de
pierres, ils assaillaient les dragons envoyés contre
eux, du haut du pont de chemin de fer, parlaient
de faire sauter les grandes villas noires des proprié­
taires des usines. Les mots ni Dieu ni Maître leur
paraissaient encore assez pleins de vertu.
Ils disaient aux communistes : ^

— Vous aussi, vous êtes pour l’autorité...


Les communistes étaient moins préoccupés de
liberté. Ils se souciaient du pain et de la dignité.
Ils se battaient avec les autres, ils jouaient un role
dans les grèves, puis on les oubliait.
Maillard disait :
— Il paraît que nous sommes l’avant-garde de
la classe ouvrière. Mais l’armée ne veut pas nous
suivre. Nous faisons les prophètes. C’est bien, puis­
que nous avons raison touchant l’avenir. Mais de
quoi a l’air un prophète qui prêche dans le désert ?
Mais à la réunion qui venait de finir, ils avaient
compris que leur monde changeait. Les camarades
qui ne se dérangeaient plus, ceux a qui on n’en­
voyait plus des convocations que par acquit de
conscience, comme des circulaires, des faire-part à
des gens qui ont sans doute déménagé ou qui sont
morts, les camarades étaient venus. Pas une cellule
qui ne fût présente. Us se disaient en voyant les
arrivants : voilà les cheminots, les postiers, les
chômeurs, les Etablissements Unis, comme dans une
fête à la campagne les gens du pays disent : voilà

90
Saint-André* Les représentants des cellules pail­
laient, ils racontaient qu’à la gare, à la poste, dans
les usines, les ouvriers venaient leur demander :
— Et dimanche, qu’est-ce que vous comptez faire
vous autres ?
Ivresse de sortir enfin de la solitude, de sentir
les hommes de leur espèce élevés à la même tem­
pérature qu’eux-mêmes. De penser que toutes les
années où ils avaient cru parler en vain n’avaient
pas été des années stériles. De penser qu’ils étaient
peut-être capables eux aussi de mener des foules,
qu’ils n’auraient peut-être plus besoin pour se don­
ner du cœur, retrouver la conscience de leur fierté,
de faire appel aux actes des communistes de Russie,
de Chine, d’Allemagne. Bloyé dit :
— Nous parlions et nous avions l’impression
qu’on ne nous écoutait pas. Mais on finit toujours
par écouter les paroles justes. On nous entendait
et ça restait dans la mémoire des gens. Je me
rappelle un paysan qui m’a dit : on vous tient en
réserve, on verra bien si vous avez raison. On ne
se dit plus qtfe nous sommes des prophètes de
malheur, parce que, même si nous nous sommes
quelquefois trompés sur les dates, il est vrai que
la crise est venue, que le fascisme est là...
Maillard dit :
— Ce n’est pas seulement parce que nous avions
raison. Si on vient nous trouver pour nous deman­
der ce que nous ferons dimanche, c’est parce que
notre parti s’est battu. Le 9 février 34, ils ont vu
où était le courage. Le courage, c’est la seule chose
qui commande le respect. La vérité sans courage

91
ne compte pas. Même si nous avons fait des fautes,
le courage était parmi nous...
C’était ainsi. Les facteurs de la gare, les ouvriers
des lignes, les terrassiers en chômage, les manœu­
vres du textile ne venaient pas interroger les
communistes parce que ce qu’ils avaient annoncé
arrivait, mais parce qu’ils étaient membres d’un
parti pour lequel la moitié du monde s’était mise
en mouvement quand il avait pris le visage de
Dimitrov, l’apparence des héros. ^

Les hommes assis autour de la table ronde étaient


comme des sourds qui retrouvent l’ouïe. L’écho leur
répondait. Le temps de la solitude s’achevait.
Villefranche avait mis du temps à s’ébranler :
elle était de ces villes où les passions mûrissent avec
lenteur, où les policiers disent : le coin est tran­
quille, où le préfet n’a pas d’histoires avec la place
Beauvau. Il n’y avait pas eu un mouvement depuis
la dernière grève et les usiniers qui avaient cons­
truit des maisons ouvrières, qui avaient ouvert des
crèches, qui avaient publié des journaux d’usine,
se disaient : nous les tenons, et le maire pensait :
ils ont toujours leur secours de chômage. Sous ce
calme, des milliers d’hommes commençaient à pen­
ser autrement leur vie de tous les jours, à penser,
comme des communistes, politiquement. Leur petit
monde sans avenir s’était progressivement élargi
à la dimension du monde : cette dilatation les
laissait un peu haletants ; ils étaient entrés sans
s’en apercevoir dans le grand jeu de toutes les
nations, et ils attendaient l’occasion d’annoncer
cette entrée. Il avait suffi d’une affiche barrée
d’une bande tricolore pour qu’ils eussent envie

92
de la proclamer : c’est pourquoi ils allaient depuis
deux jours parler aux communistes, qui ne se
cachaient pas. Le rayon avait rédigé un projet
d’appel. Bloyé, Maillard et Lhomine devaient aller
le lendemain le soumettre aux socialistes. Us atten­
daient cette rencontre avec un mélange de rancune,
d’impatience et de gaieté.
y

Le mercredi soir, le préfet Cattan recevait. Il


donnait à dîner à quelques relations personnelles
qu’il avait dans la ville.
La préfecture ressemblait à un château dans la
campagne : elle avait été construite pour un préfet
de l’Empire et les préfets radicaux couchaient en­
core dans son lit. Derrière la préfecture, un parc
s’étendait : les gens de Villefranche en tiraient de
l’orgueil, bien qu’il leur fût interdit. Les marches
d’un perron conduisaient vers le parc : au bas
des marches, achevant chaque rampe de pierre, un
lion narquois tenait un écu sous sa patte. Sur l’écu,
les armes du préfet impérial avaient été grattées.
Les invités des fêtes du préfet s’asseyaient sur la
terrasse sous des parasols de plage qui se refer­
maient le soir comme des fleurs à rythme diurne.
Dans le parc coulait une rivière verte bordée d’iris :
elle portait un bateau à bord duquel on pouvait
ramer une centaine de mètres jusqu’à un petit pont
de ciment qui imitait des troncs d’arbres. Le parc
était un des endroits les plus agréables du chef-lieu
et madame Cattan disait :

94
— Ce qui me plaît dans cette résidence, c’est
que nous avons un jardin beaucoup plus vaste que
ceftui de l’Elysée...
La préfecture dominait la ville : de son bureau,
le préfet voyait les toits descendre jusqu’au fleuve.
Au bout du parc commençaient les collines.
Chez le préfet dînaient maître Châtelain qui
avait été maire modéré et que l’alliance des socia­
listes et des radicaux avait éloigné de ce qu’il
appelait la première magistrature municipale, le
lieutenant-colonel Voirin, des tirailleurs malgaches,
M. Provost-Livet., président de l’Union Industrielle
et Commerciale, et Lange. Le lieutenant-colonel et
le préfet s’étaient connus à Tarbes du temps que
le préfet était secrétaire général et le lieutenant-
colonel chef de bataillon. Le préfet qui avait beau­
coup connu les parents de Lange invitait leur fils
bien qu’il fût professeur et que sa conversation
n’eût pas de charmes. Lange était de ces normaliens
de Paris qui ne sont pas fils d’instituteurs, de fonc­
tionnaires, mais de gens plus relevés, qui entrent
à l’Ecole Normale comme ils entreraient aux Scien­
ces Politiques avec un avenir plutôt voué à la ban­
que, au Comité des Forges et au Bureau Interna­
tional du Travail qu’à l’université. Le père de
Lange était administrateur des Tréfileries du Havre.
On se demandait pourquoi Lange, né grand bour­
geois, restait professeur d’histoire, en province. C’est
qu’il aimait peut-être à s’humilier.

Un dîner qui ne compte que deux femmes (ma


dame Provost-Livet était déjà à La Baule, le notaire

95
était veuf) tourne vite à la politique. Le lieutenant-
colonel disait :
— ... et si par malheur, ce que je ne souhaite
pas, l’Union nationale ne suffisait point à remettre
de l’ordre dans ce malheureux pays, il faudrait bien,
comme tel de nos voisins, recourir à des mesures
plus énergiques. Je vois bien les sentiments de la
plupart de mes officiers : un changement dans le
sens autoritaire, ils l’applaudiraient des deux
mains... y

Le préfet ne dit rien : il s’accommodait d’un gou­


vernement qui lui avait donné de l’avancement, il
n’avait pas d’autre idée politique que celle d’un
ministre de l’Intérieur qu’il avait connu quand il
faisait son droit. M. Cattan possédait des vignobles
du côté de Lézignan : il aurait détesté un pouvoir
qui le contraignait à arracher ses hybrides s’il
n’avait été un organe de ce pouvoir. Il était chauve,
il avait une face rasée, un peu lourde. On lui disait
souvent qu’il avait le masque de Napoléon, de Mus­
solini : depuis la chute des gauches, ses chefs de
division lui disaient un peu moins souvent qu’il
ressemblait au président Daladier. Il avait publié
dans sa jeunesse de petits vers dans le goût de
Georges Leygues, de Poincaré et du préfet Bouju,
des vers de ministre ou de commissaire de police.
H lisait des revues, il pensait aimer les idées.
C’était un de ces préfets qui ne deviennent jamais
préfet de la Seine, préfet de police ou gouverneur
général des Colonies : ils finissent dans la Sarthe,
le Loiret. Ce n’était pas un homme à méditer sur
les changements de régime.
Sa femme le regardait : une femme mince et

96
blonde, une de ces femmes fanées, glacées et sou­
riantes, qui ont l’air de traîner des maladies dans
le ventre : bn dit d’elles qu’elles sont bien femmes.
Sa femme le regardait : il ne dit donc rien. Il pria
seulement le colonel de reprendre de la glace.
Après le dîner, ils passèrent sur la terrasse : les
deux femmes s’assirent, les hommes descendirent les
marches. H y avait des moustiques : ils se mirent
à fumer. M. Provost-Livet dit :
— Je repense à ce que nous disions... Il faut
toujours en arriver à poser la question du régime.
La chose à laquelle vous pensez tous sans oser
la nommer est le fascisme. Le fascisme est une
carte. La guerre aussi. Il y a des cartes dangereuses :
en particulier la dernière carte est une carte dange­
reuse pour l’unique raison qu’elle est la dernière.
Elle n’est honne qu’aussi longtemps qu’elle n’est
pas jouée. Il faudrait jouer toujours les parties
difficiles sans abattre la dernière carte. Le fascisme
est une politique extrêmement séduisante : il se
peut qu’il nous soit impossible de nous en passer,
mais je le regretterai. Ce qu’il y a de dangereux
en lui, ce ne sont pas les violences qu’il exerce, ce
sont les processes qu’il fait. Si vous voulez en­
traîner les gens dans un mouvement finalement des­
tiné à les écraser, il est bien clair que vous devez
camoufler votre mouvement. C’est la démagogie
nécessaire. Mais ses promesses, vous ne les tiendrez
jamais... Les choses que les gens n’ont pas, ils s’en
passent assez bien, ils ont une patience extraordi­
naire, mais ils n’acceptent pas longtemps d’être
privés des choses qu’on leur a solennellement an­
noncé qu’ils auraient... Tout le reste n’est qu’une

97
sauce : les gens sont moins stupides qu’on pourrait
le souhaiter et c’est un mauvais moment que celui
où ils finissent par voir sous les plus belles sauces
que le poisson est pourri. J’aimerais mieux éviter
la dernière carte. H ne restera plus que la guerre
pour faire oublier les promesses mal tenues et
c’est un genre de vertige qui pourrait se retourner
contre nous •••
Le lieutenant-colonel détestait ce qu’il appelait
le cynisme :
— Je ne pose pas la question comme vous, dit-il.
Je comprends même assez mal votre façon de poser
la question. Le fascisme, puisqu’il faut l’appeler
par son nom, c’est pour moi une renaissance de
l’honneur. Vous me pardonnerez de voir la chose
en soldat. Nous vivons de plus en plus dans une
société sans honneur...
— C’est que vous êtes dupe, dit M. Provost-Livet.
Voua croyez vous-même aux promesses : il n’y a
pas d’hommes plus naïfs que les militaires. Les
promesses que le fascisme fait aux militaires sont
d’ordre exclusivement mystique et spirituel : il lui
est donc facile de les tenir, elles ne lui coûtent rien.
Mais l’opération est beaucoup plus compliquée avec
les ouvriers, les adolescents, les marchands de pri­
meurs, les merciers, les fermiers. On ne fait pas le
fascisme contre les militaires : on se borne à leur
donner des raisons d’être fascistes et avec le na­
tionalisme vous vous en tirerez toujours. Mais on
fait le fascisme contre les ouvriers, les adolescents
et les merciers : il faut donc leur faire des pro­
messes beaucoup plus substantielles, comme par
exemple de détruire les grands magasins et de

98
lutter contre les banques. Mais il est bien d air
qu’ensuite, personne ne s9en prendra réellement à
la personne de M. Bader ou à la Banque de Paris.
Si on me procure sans fascisme, c’est-à-dire sans
promesses, le moyen de baisser mes prix de revient,
c’est-à-dire de diminuer mes charges fiscales et de
réduire les salaires, je serai parfaitement satisfait.
C9est que je n9ai aucune mystique. Les mystiques
sont des promesses et on ne fait pas de promesses
aux gens comme moi. C9est plutôt à nous de les
inventer, les promesses... Je crains simplement qu9il
ne faille en ariver là. Mes sentiments me font pré­
férer les formes libérales où les protestations se
dissipent en effets de langage, tout en versant mon
obole à la section locale des Croix de Feu. C9est
ce que j 9appellerai une assurance : je n9en suis
pas- à une police près...
C9était presque un mot : M. Cattan sourit et dit :
— Moi non plus.«.
Lange écoutait. Il n9avait encore rien dit. Il
n9aimait pas ces hommes. 11 n’aimait pas les hom­
mes. Il voyait qu’il y avait trois sots et un per­
sonnage assez sec avec qui on pouvait causer. Il
ne s’occupait pas de politique, mais il aimait com­
prendre. Il éprouvait parfois aussi l’envie d’expri­
mer quelques idées auxquelles il était habitué.
— Vous posez des questions purement politiques,
dit-il. Vous êtes des maurrassiens : tout le monde
est maurrassien. Les communistes sont maurras­
siens. « Politique d’abord » et on croit avoir tout
dit. Mais il n’y a que la métaphysique. B s’agit
du sort de l’homme derrière vos politiques. Il est
d’ailleurs clair que le sort de l’homme est déses-

99
péré pour une durée si longue que de toute façon
vous et moi serons morts lorsqu’il lui sera permis
de reprendre espoir. Faiblement espoir...
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda
Maître Châtelain.
— Simplement qu’il n’y a pas de problèmes
politiques. Il y en aurait si les hommes étaient
actuellement assez naïfs ou assez puissants pour
croire réellement à quelque chose. H y a eu des
valeurs, mais il n’y en a plus... Le monde a marché
tant qu’on a cru en Dieu, dans la raison, le progrès.
Mais nous ne croyons plus qu’à une chose qui ne
comporte aucune politique. Nous ne croyons plus
qu’à la mort. Vous le savez, mais vous ne vous
l’avouerez jamais...
Ils avaient l’air vraiment calmes : le préfet sur­
veillait son cigare pour que la cendre n’en tombât
pas ; tous ses gestes, ses pensées en étaient ralentis ;
il élevait prudemment sa main droite vers sa
bouche, il n’avait pas un mouvement de tête ;
M. Provost-Livet tournait sa cuillère dans sa tasse ;
Maître Châtelain s’endormait. Il respirait comme
font les vieillards. Lange allait dire : nous
sommes tous des morts, vous n’êtes que des fan­
tômes, mais il avait été trop bien élevé pour oublier
les leçons de sa mère ; il croyait à la mort, mais
il était poli : il sentait un froid, il resta en suspens.
La suspension était trop gênante pour que quel­
qu’un pût plaisanter ce silence. Le préfet dit sim­
plement à mi-voix :
— Je vous prie...
Lange dit :
— Chacun de nous croit à la mort parce qu’il

100
est seul... Un homme d’aujourd’hui est aussi soli­
taire qu’une étoile. Pascal était un enfant qui
jouait à la solitude. Ce n’était pas sérieux : quand
il avait assez joué, il avait Dieu. Nous sommes
beaucoup plus sérieux que Pascal : nous n’avons
que le néant pour compagnie... Le capitalisme n’est
pas une civilisation : une civilisation, c’est ce qui
noie ou détruit la solitude humaine. Une puissance
qui empêche de penser la solitude. Une civilisation
forte, c’est l’oubli du néant auquel nous sommes
promis. En Grèce, on ne se suicidait pas parce
qu’on avait découvert qu’on était complètement
seul, on se suicidait pour faire une preuve. Au
Japon aussi. Aujourd’hui, il n’y a rien que le néant
de l’homme seul. Cela va durer un certain temps.
Il y aura plus de suicides et de stupéfiants qu’il
n’y en a jamais eu. Une nouvelle civilisation arri­
vera où on se sentira les coudes. Les hommes croi­
ront faire ensemble des choses réellement impor­
tantes, aussi importantes que s’il ne devait pas y
avoir de fin du monde...
— Je ne pense jamais à la fin du monde, dit
M. Provost-Livet.
— Si les inventions d’aujourd’hui ne manquaient
pas de sérieux, dit Lange, elles essaieraient de fon­
der un nouvel état de la vie humaine en renonçant
à bien des choses. Le fascisme pourrait n’être pas
une aventure politique, c’est-à-dire une caricature,
ou la dernière carte jouée par le capitalisme. Il ne
faudrait pas qu’il soit simplement destiné à pro­
téger des industriels et à camoufler la solitude. Il
y a dans le fascisme allemand une sorte d’extra­
ordinaire défi qui vous donnerait de l’espoir. Quand

101
les fables de la race et du sang aboutissent réelle­
ment au sang et à une certaine exaltation mysti­
que, il est possible aux solitaires du capita­
lisme de croire que tout s’arrange et qu’on entre
dans une nouvelle communauté. Mais il faudrait
détruire la société qui aboutit à révéler aux hom­
mes leur solitude. Ou tout sera à recommencer. 11
y a des jours où je soupçonne la société soviétique
d’essayer une communauté réelle où pour long­
temps l’homme croira à autre chose qu’^ la mort...
— Seriez-vous communiste ? dit Maître Châte­
lain, qui avait entendu le mot soviétique.
— Je ne me ferai pas communiste, répondit
Lange. Je m’en sens incapable. Le communisme,
c’est une espèce de grand capitalisme avec des
légendes mieux liées. D’ailleurs, je suis un bour­
geois. Définitivement. Le passage me paraît im­
possible... J’ai vu des ouvriers. Us possèdent une
espèce de communauté et ils croient aller où l’his­
toire les mène, ce qui donne de la force. Mais
toute la question est de savoir avec qui on peut
vivre. Et je ne peux pas vivre avec les ouvriers...
Non, nous mourrons seuls...
— Je ne vous entends pas bien, dit M. Cattan.
Voilà des paradoxes...
Lange ne répondit plus. Il sentait qu’il avait
apporté une sorte de violence dans ce jardin de
préfecture plus beau que celui de la présidence.
Il rougit, comme s’il avait cassé un verre, renversé
du vin sur la robe d’une voisine de table.
M. Provost-Livet qui avait soigneusement écouté
suivait une idée. Il était dans une disposition à
suivre des idées. Il se sentait supérieur à Lange,

102
mais il y avait une convention provisoire qu’il
acceptait, comme une grande personne qui joue à
la bataille avec un enfant, une convention d’égalité ;
il consentait à mettre de côté ses avantages, ses
pouvoirs, sa fortune, son âge, sa décision ; il des­
cendait au niveau futile de cet homme des livres ;
il dit :
— Je ne vois point que notre civilisation soit
telle que vous la décrivez. Elle est comme les
autres. Il ne s’est jamais agi que de puissance... Les
gens puissants sont dans l’action, ils sont vain­
queurs. Les vainqueurs ne sont jamais seuls... Les
ouvriers s’associent pour se consoler d’être les plus
faibles et pour essayer de se venger... Mais nous
autres, nous avons des valeurs. Le commandement
est une valeur. La responsabilité est une valeur.
Le désordre qui nous entoure ne compte pas... Mais
je comprends qu’il faille fournir aux autres des
légendes, comme vous dites, pour leur tenir lieu
des valeurs qu’ils n’ont pas... C’est pourquoi il fau­
dra sans doute jouer la dernière carte...
— Je ne crois pas à ces valeurs, dit Lange. Le
commandement et la puissance déguisent aussi le
vide. Leur véritable nom est argent... L’argent est
faible en face du néant. Eastmann se suicide. Kreu-
ger se suicide. Quand l’écran de l’argent tombe,
ils voient le néant. Ces suicides me paraissent exem­
plaires •••

M. Provost-Livet souleva ses deux mains, les


écarta un peu, les laissa retomber et ne répondit
rien : il avait assez joué. Il n’allait pas pousser le

103
jeu jusqu’à méditer sur lui-même. Il y avait des
jours où il pensait que les valeurs dont il avait
parlé n’étaient point si sûres qu’elles pussent sup­
porter les critiques. Madame Cattan9 de l’autre bout
de la terrasse, cria :
— Quelle discussion animée, messieurs...
Maître Châtelain s’éveilla tout à fait et dit :
— Les hommes aiment toujours l’agora, ma­
dame.
Le lieutenant-colonel dit :
— Il paraît qu’on annonce une manifestation
politique des « droites », comme l’on dit, pour di­
manche. Pensez-vous qu’il doive y avoir contre-
manifestation ?
— Je n’en crois rien, dit le préfet. Mes admi­
nistrés sont les gens les plus tranquilles de France.
Imaginez que le jour de la grève générale, il ne
s’est absolument rien passé... Ils étaient deux pelés
et trois tondus à la Bourse du Travail. Cette grève
ressemblait à une messe basse. Tant qu’ils passeront
leur temps à se tirer dans les jambes, il ne se pas-
sera rien... H y aura tout de même un peloton de
gardes mobiles : c’est la mode, depuis qu’il y a des
bagarres, comme dans ma jeunesse...
Il se leva. La nuit était vraiment calme : dans
la ville et dans la nuit, la paix régnait. Les habi­
tants, les animaux, les plantes dormaient et ne
fomentaient rien. Us écoutèrent : on n’entendait
que des chiens qui aboyaient, puis qui se turent.
— Quelle paix ! dit le préfet.
Les seuls éléments de trouble, de violence, d’in­
quiétude étaient enfouis dans le corps de Lange,
dans cette enveloppe sans importance, ce person-

104
nage secondaire dont M. Cattan dirait plus tard à
sa femme :
— Ce petit Lange a fait des discours tout à fait
impossibles. Peu clairs, heureusement... N’était son
père, je ne l’inviterais plus en petit comité...
H faisait beau. Quand les invités s’en allèrent,
il était onze heures et demie. Du haut des marches
de la préfecture, ils regardèrent la place, la ville
qui descendait parfaitement en ordre, parfaitement
glacée par la lune.
— Quel bel été nous allons avoir, dit Maître
Châtelain.
— Vous imaginez-vous des troubles dans cette
ville ? demanda le préfet.
— De fait... répondit le lieutenant-colonel.
-— Je vous prie de croire qu’avec cette crise, les
ouvriers ont d’autres soucis en tête que la politique,
dit encore M. Provost-Livet.
Tous partirent. Le lieutenant-colonel habitait à
trois cents mètres de la préfecture. M. Provost-Livet
réveilla son chauffeur. Maître Châtelain toussa et
s’éloigna. La porte de la préfecture se referma.

Lange fut seul avec la ville : c’était son lot d’être


seul avec les villes, de se promener au milieu des
pierres paralysées comme lui, qui n’avaient pas
plus de communications entre elles qu’il n’en avait
avec autrui. Quand il songeait à des livres qu’il
pourrait écrire, il imaginait un livre qui décrirait
uniquement les rapports d’un homme avec une
ville où les hommes ne seraient que des éléments

105
du décor, qui parlerait d’un homme seul, vraiment
seul, semblable à un îlot désert.
A cette heure-là de la soirée, un jour de se­
maine, il ne restait plus guère que des passants
isolés, des buveurs distraits à la terrasse des cafés.
Les boulevards étaient presque déserts, la moitié
des réverbères étaient déjà éteints.

Derrière le théâtre qui ne jouait pas ce jour-là,


s’ouvrait un passage. Ses parois de grotte décorée
étaient blanches et sales, éclairées d’une manière
impitoyable par des cols de cygne à gaz ; le gaz
sifflait. De chaque côté du passage courait un
trottoir surélevé avec des garde-fous de fer forgé :
entre les deux trottoirs, le jour, roulaient des bicy­
clettes et des charrettes à bras ; une charrette avait
justement été abandonnée les bras en l’air : en
passant près d’elle, Lange vit qu’une femme dormait
entre ses roues, comme entre les pattes d’un animal
moins hostile que le ciel ; il la poussa du pied, la
pointe de sa chaussure s’enfonça dans un repli
d’étoffes déchirées et peut-être de chair ; la femme
bougea et gémit, Lange eut peur et retira son pied.
A l’autre bout du passage, comme au fond de la
scène obscure d’un théâtre, un homme passa d’une
rive à l’autre. Un chat traversa en courant...
L’entresol des maisons alignait d’un bout à l’autre
du passage des fenêtres en plein cintre ; il y avait
un premier étage au-dessus d’elles, puis la verrière
opaque comme un toit. Les boutiques étaient pein­
tes en noir ou en blanc : une horlogerie, des mer­
ceries, une ganterie, d’autres boutiques. Leurs volets

106
étaient posés sous les enseignes pendues à la hauteur
de l’entresol : quand les enseignes étaient près d’un
bec de gaz, elles projetaient leurs ombres sur le
mur des chambres et les enfants des boutiquiers
rêvaient. Une grosse montre peinte indiquait midi
dix. H y avait des ciseaux, un faux col géant, un
croissant, un chapeau melon, une grosse couronne
d’immortelles, une main coupée dans un gant cou­
leur d’aubergine. Le jour, c’était un endroit un
peu étrange, un peu ridicule, avec une petite vie
clapotante ; la nuit, il faisait penser à la mort.
Dans la vitrine d’un magasin que des grilles pro­
tégeaient, des lavabos, des baignoires luisaient ;
dans une baignoire, une femme de cire était éten­
due : sa tête, ses épaules, un avant-bras sortaient
d’une nappe de papier qui imitait l’eau ; au fond
du -magasin, une lampe rouge brillait. Sous la cou­
ronne, il y avait des couronnes de perles avec des
fleurs épaisses comme des algues, des photographies
d’enfants, de soldats sur des plaques de marbre,
des images de catafalques et de grands convois à
panaches, des vases à lettres d’or, des anges dans
de grandes chemises, des bicyclettes, des avions de
perles blanches, des vaisseaux fantômes gréés de
cordages de perles, c’était le monde des charmes,
des cristaux, du verre filé, des stalactites, des ca­
vernes, des merveilles.
Le passage dormait. Comme son air de serre
étouffait, les gens des entresols et des premiers
dormaient la fenêtre ouverte, comme des corps à
l’étroit dans leurs caveaux de famille. A un bout
du passage, deux fenêtres étaient éclairées. L’une
d’elles découvrait des dos noirs, les amis de l’hor-

107
loger ; sa fille jouait du piano, les notes tombaient
goutte à goutte et il y avait sur la poussière charnue
du trottoir une petite flaque de musique. La
deuxième fenêtre était celle de l’amie de Lange.
Elle ne se couchait jamais avant minuit. Ses
parents étaient morts en lui laissant cette maison
dont elle louait la boutique et l’entresol au gantier.
Elle donnait des leçons de musique : au-dessus de
la grande main coupée, sur une plaque de tôle
était peinte une mandoline.
Lange l’avait un soir suivie dans la/ rue. Il lui
arrivait de suivre longtemps des femmes, pour voir
où elles habitaient ou si elles se rendaient à des
rendez-vous, il ne les abordait pas, il se contentait
d’imaginer leur vie : il ne savait pas ce qu’il fallait
leur dire. Il avait tout de même abordé Laure
quand il avait vu qu’elle habitait le passage qu’il
traversait lui-même tous les soirs.
Il y a des lieux accordés à chaque homme : cer­
tains aiment les rivières, ou la mer, ou la neige ;
d’autres les grandes rues où ils peuvent coudoyer
beaucoup d’êtres, se mêler aux groupes qui se
font ; d’autres les quartiers des usines, d’autres
les églises, les jardins. Lange pensait que ce passage
était aussi solitaire que lui et passait comme lui
son temps à la connaissance de la mort. Son carac­
tère sordide exerçait sur Lange un attrait invin­
cible : il faisait penser à des combinaisons par­
faitement basses, à des cabinets d’usuriers, à des
crimes secrets dont personne ne soupçonnait mê­
me les victimes. Probablement, les locataires du
passage prenaient-ils leur décor pour une rue com­
me les autres : Lange le connaissait mieux. Il y

108
voyait un théâtre pour y jouer toutes ses comédies :
c’était un théâtre où le Commandeur, Faust auraient
pu descendre d’un balcon.
Il y avait dans cette liaison avec Laure des élé­
ments complètement accordés à Lange qui ne pou­
vait aimer que des femmes humiliées, qu’il pouvait
blesser, mystifier comme des folles. Laure croyait
à l’occultisme, elle avait pris des leçons de grec
pour lire les livres sacrés des Egyptiens, elle passait
ses journées à inventer des mensonges qu’elle n’es­
sayait pas de faire croire. Q y avait chez elle des
animaux empaillés, des oiseaux, des chiens où les
mites faisaient des trous, des photographies de tous
les gens qu’elle avait connus, des vêtements, des
rubans, des lettres, des épaves. Ses parents étaient
morts, deux des amis qu’elle avait eus quand elle
faisait ses études d’infirmière à Lyon étaient morts.
L’un d’eux lui avait laissé un phonographe.
Lange s’arrêta sur le trottoir en face de la fe­
nêtre de Laure ; il se demandait s’il monterait,
irait écouter les histoires de Laure et coucher avec
elle en prenant garde de ne pas troubler le sommeil
du gantier. H vit Laure se déshabiller : elle passait
dans le feu jaune de sa lampe, en combinaison,
puis nue. C’était une jeune femme un peu forte.
H ne voyait que son buste : seuls, son ventre, ses
jambes auraient pu l’attirer. Elle leva un bras et
se gratta l’aisselle ; elle prit une glace et se regarda
le fond de la gorge. Lange l’entendit tousser ; il
s’éloigna, regardant les rues avec sa tête pleine de
livres.
H marchait. Autour de lui par les fenêtres en­
trouvertes, 'l’une après l’autre des pendules som-

109
naient ; elles s’éveillaient comme une file de coqs
qui rêvent la nuit, de ferme en ferme. Lange était
seid au cœur de la nuit. Il pensait à la nuit qu’il
n’aimait pas, bien qu’il ne se sentît vraiment lui-
même que lorsqu’il ne faisait pas jour. H épiait
l’obscurité comme un enfant qui ne sait pas tout
ce qui peut sortir de l’ombre, fondre du sommet
des arbres, s’enflammer dans les ruisseaux. Son
cœur battait parce qu’il se sentait suivi, mais il
savait qu’il était inutile de se retourne;: : s’il se
retournait, il ne verrait personne, pas'inême lui-
même. Il n’aurait pas été trop étonné s’il s’était vu
suivi par lui-même, c’est ce genre de rencontre
qu’on peut attendre de la nuit. Il respirait mal, à
cause de cette altitude supérieure à celle du jour.
La même angoisse que tous les soirs le possédait,
cette angoisse qui était la racine des idées. Il avait
beau se dire qu’elle venait du temps où à demi
endormi, au fond de son enfance, il s’abandonnait
au vertige de l’onanisme, c’était une explication
à laquelle il ne croyait pas. Cette possession était
trop profonde. Le jour la voilait, l’éclipsait der­
rière des gestes, des objets, des rencontres : la nuit
la délivrait et la pensée se heurtait contre elle,
comme un insecte dans une cage de verre admira­
blement transparent : elle apercevait un monde où
des êtres vivaient, elle s’élancait vers lui, la paroi
invisible arrêtait le mouvèment, la paroi qui était
la mort ; elle faisait des circuits de plus en plus
étroits à l’intérieur de sa prison, elle bourdonnait
pour couvrir le silence de la mort, et Lange sentait
venir le temps où complètement épuisée, incapable
d’affolement même, elle demeurerait absolument

110
immobile, absorbée par l’idée des parois mortelles
et de la séparation du monde... Il arrivait à Lange
d’imaginer alors les apparences de la mort et il
était empli de désespoir en pensant qu’il ne trou­
vait jamais rien qui pût briser les murailles de
cristal et qui lui permît de vivre, comme vivent
tous les hommes, distraitement.
H allait vers l’hôtel où il habitait. Il ne pouvait
dormir s’il ne sentait autour de son sommeil des
gens remuant, respirant, rêvant. Dans un hôtel, il
y a au moins un veilleur de nuit, un garçon d’étage,
on peut sonner, crier, on ne risque pas de mourir
seul, sauf si on a une embolie, une syncope, mais
alors, on ne s’en aperçoit pas. Il rentra dans sa
chambre. Il ouvrit un livre pour lire le célèbre rêve
qui décrivait sa vie d’une façon qu’il pensait pro­
phétique :
« ... Mais la ville bâtie dans la joie était cruelle­
ment déserte, abandonnée par les humains. La ter­
reur de la guerre en avait chassé toute vie. Seules,
quelques bêtes qui crevaient dans les coins don­
naient encore un écho vivant. Les portes, les ruelles
obscures n’étaient pas gardées. En un silence de
mort, les tours se dressaient au clair de lune, les
aiguilles de leurs horloges immobiles, semblables
aux monuments élevés dans les cimetières. Rien ne
bougeait dans la ville pétrifiée que les fantômes et
les drapeaux sur les tours. Au cimetière voisin, une
petite tombe était ouverte : dans la maison, un petit
cercueil vide, et, au loin, un enfant resplendissait
dans la pourpre de la putréfaction mais sa tête
était entourée de roses fanées... Alors soudain, tan­
dis que toute la ville était plongée dans le silence

111
la pendule huit-jours dans la chambre se mit à
jouer son air de flûte : « Goûtez la joie de l’exis­
tence... »
Lange répéta la dernière phrase et, ce qui ne lui
arrivait pas souvent, il sourit.
VI

Le vendredi soir. Maillard, Bloyé, Lhomme, Cra-


vois, Lèvent et Paul attendirent deux heures du
matin : à deux heures du matin les rondes des
agents cyclistes s’espacent.
Deux heures, c’est un moment qu’on a du mal
à atteindre, lorsqu’on n’est pas dans une fête. Chez
Maillard, ils avaient d’abord causé jusqu’à minuit.
Mais les deux heures qui s’étendent entre minuit
et deux heures leur avaient semblé aussi dures à
gravir que des falaises. Us avaient fini par les tra­
verser, avec des ruses pour échapper au sommeil.
Berthe était allée se coucher, elle leur avait dit :
— J’en ai assez, je monte... Le café est dans la
casserole.
Us avaient bu ce café au goût de fer qui rap­
pelait aux uns le goût du café de la guerre dans
un quart, aux autres les veillées dans une maison
où l’on garde un mort. A deux heures moins le
quart. Maillard dit :
— Je crois qu’on pourrait se préparer...
Ils sortirent par la porte de la resserre où ils
avaient posé leurs bicyclettes le long du mur.

113
— Il ne fait pas chaud, dit Lèvent.
— Ça ira mieux en pédalant, répondit Lhomme.

Deux heures, en été, c’est le passage décisif de


la nuit. Elle se défend contre les approches du jour,
qui n’est plus qu’à une heure et demie ou deux
heures de distance. De temps en temps se forment
de petits courants d’air acides, les coups de vent
qui promettent l’aurore. Il n’y a pas encore une
lueur nouvelle, les lampes dans les rues ne blan­
chissent pas. L’épaisseur de la nuit n’a pas diminué
et la densité de l’ombre est encore la densité de
minuit. Les gens qui dorment se défendent comme
la nuit ; ceux qui doivent se lever tôt, qui se sentent
sur le bord abrupt du réveil, se défendent contre
la menace du travail qui vient ; ils se retournent,
ils s’obstinent dans le bonheur et remontent leur
drap sur leur visage. Les éléments du jour commen­
cent à se former dans la substance de la nuit : ils
s’y suspendent, invisibles, ils attendent l’heure de
se précipiter pour changer la couleur du monde...

Lèvent avait accroché le pot de peinture à son


guidon. C’était de la peinture brune, comme celle
des wagons à marchandises : elle venait de la gare.
Louis y avait ajouté un litre d’encre rouge pour
qu’on ne la reconnût pas et qu’elle pénétrât mieux
dans la pierre.
— Par où commençons-nous ? demanda Paul.
— Il vaut mieux commencer par le moins facile.

114
répondit Maillard. On va pouvoir commencer par
la mairie. Après, la préfecture, le Monument aux
Morts, la gare, la Banque de France si on a le
temps, et on filera vers les usines.
Sous les arbres qui entouraient la mairie, la nuit
était plus épaisse. Us s’assemblèrent sous les tilleuls.
Le travail commençait : entre la maison des Mail­
lard et cette place, ils n’avaient rencontré personne,
ils n’avaient eu qu’à se laisser descendre sans parler,
les lanternes éteintes. Sur la mairie, des affiches
annonçaient des adjudications, des emprunts, des
avis d’enquête et invitaient les jeunes gens à s’en­
gager dans la marine pour se promener sous des
bananiers avec de jeunes négresses soigneusement
vernies. Il y avait aussi une grande surface blanche
qui venait d’être recrépite et qui attendait toutes
les inscriptions. Le poste de police avait ses fenêtres
allumées. Sous la protection des arbres, ils aperce­
vaient le brigadier qui avait mis les pieds sur la
table et qui fumait. Un agent vint lui parler en
se peignant avec les doigts. Il venait de se réveiller,
il vint jusqu’à la porte, il l’ouvrit et regarda le ciel
en bâillant et en s’étirant, puis il rentra. Ils virent
sa tête, ses épaules plonger : il se recouchait.
— Allons-y, dit Philippe.
Lèvent et Lhomme traversèrent la place. Louis
peignit de grandes lettres molles sur le plâtre blanc.
U écrivit : les Soviets partout. H dessina encore
une faucille et un marteau. Les autres, sous les
arbres, regardaient l’intérieur du poste : le briga­
dier regardait la fumée de sa cigarette monter. Us
se rappelaient des photographies qu’ils avaient vues
dans des journaux illustrés et des inscriptions sem-

115
blables sur des murs, dans toutes les langues de
l’Europe et même en caractères chinois ou arabes
ou japonais, sur des murs ou sur des palissades.
Bloyé se rappelait le long des quais interminables
de l’Amo, à Pise, à Florence, les faucilles et les
marteaux noirs et les Ewiva Lenin qui n’avaient
pas encore été effacés dans l’automne sanglant de
mil neuf cent vingt-cinq : ils n’étaient pas seuls
dans le monde. Philippe pensait à l’assaut d’un
poste de police, une nuit comme celle-là. Il pensait
à des armes. Lèvent et Lhoxnme les rejoignirent.
— Allons, dit Paul.
Us montèrent vers la préfecture, où dormaient
dans le lit de l’Empire M. Cattan et sa femme, —
dans cette ville où ils avaient le moins d’ennemis.
Devant la préfecture s’allongeait une grille scellée
sur un mur bas qui avait peut-être trente mètres
de long, vierge comme une bande de papier qui
appelle l’écriture.
Paul et Bloyé partirent faire le tour du quartier
pour voir s’il n’y avait pas de rondes. Ils se sépa­
rèrent ; Paul tourna vers la ville neuve, Bloyé
redescendit sur la vieille ville. En roulant le long
des rues des commerçants, il pensait à ses cama­
rades : c’était une nuit qui contenait pour lui une
espèce de joie. Il était légèrement soulevé par une
exaltation dont il n’avait pas l’habitude : c’est qu’il
accomplissait librement un acte avec d’autres hom­
mes, il n’était pas contraint, c’était une des rares
entreprises auxquelles il est permis à un homme
d’adhérer : elles ne courent pas les rues, dans un
monde où les actions qu’on fait ressemblent à des
châtiments. Il était un élément qui avait sa place

116
dans une machine qu’il pouvait accepter : c’était
une machine de révolte, mais c’était aussi une
machine d’amitié. Cette ville qu’il parcourait était
après tout un merveilleux édifice de bassesse, de
cruauté, de haine, d’histoire, de marchandages, de
connivences et de délits : il la haïssait, il lui arri­
vait d’imaginer sa destruction dans un incendie,
son désordre dans un pillage et les cris de ses
femmes si dignes. Ses habitants étaient de patients
destructeurs de la vie, ils ressemblaient aux insectes
qui percent le bois, à ces vers marins qui finissent
par faire des trous dans le granit. Ces vers ne
pouvaient pas être justifiés, leur ville ne pouvait
pas être justifiée. Bloyé pensait à Mme Renard qui
traversait les rues avec son domestique ; le do­
mestique traînait une petite voiture avec un grand
chaudron. De porte en porte, les gens donnaient des
restes que le domestique versait dans le chaudron.
Mme Renard mêlait les restes et les faisait chauffer
et elle les donnait aux chômeurs : c’était une ville
qui ne pouvait pas être justifiée. Bloyé se disait
qu’il aurait été seul en face d’elle, cinq ou six ans
plus tôt, comme Lange à qui il avait autrefois res­
semblé : dans ce temps-là, quand il réfléchissait,
sa pensée tournait en rond autour d’elle-même, il
ne savait guère aboutir à autre chose qu’à la mort.
L’idée de la mort était dans l’air du temps. Les
philosophes, les poètes s’en étaient aperçus les
premiers, mais elle était comme un gaz essentiel
dans l’air que tout le monde respirait, un air irres­
pirable à cause de tout cet azote de la mort. Il
avait fini par se trouver parmi des hommes qui
n’étaient pas ceux parmi lesquels il était né. Ils

117
rayaient reçu, comme quelqu’un qui arrive on ne
sait pas d’où et ils lui avaient parlé avec prudence
de son origine. Leur vie et sa pensée coïncidaient
depuis cette rencontre qui formait l’événement le
plus important de sa propre vie. H était donc parmi
eux, il n’était pas seul, il était engagé dans leur
travail, il avait le droit de penser : autrefois je
n’avais pas de poids, maintenant j’ai le poids d’un
homme, je suis un homme, des hommes me parlent.
H lui arrivait encore de penser à la mort, mais
comme à un passage auquel se mesure I ß t puissance
des hommes, qui peut leur permettre sans ruses
et sans espoir de faire la preuve de leur dignité.
11 lui avait fallu des années pour se défaire des
façons et des coutumes de ce monde des écrans
et des escamotages d’où il était parti, il avait fallu
inverser le sens de sa pensée, mais c’était fait, ses
camarades pensaient à lui comme à l’un d’entre
eux. Cette nuit même, où il errait avec eux — (et
à cette minute même, il veillait sur eux) — était
une de ces nuits où il vaut la peine d’être un
homme. Faire des inscriptions sur les murs, au petit
commencement de l’aube, dans une ville de pro­
vince, ça n’a pas l’air d’une action capitale, c’est
une entreprise qui n’ébranle pas l’ordre du monde,
et le lendemain, les trains arriveront à l’heure, les
gens iront tous à leur travail, il n’y aura peut-être
que le commissaire de police pour s’en émouvoir
parce qu’elle a un nom dans le Code pénal et que
le Code pénal, c’est toute sa tête. Ce n’est pas une
entreprise bien dangereuse, on ne risque pas encore
d’être tué, on ne risque pas beaucoup de prison
pour dégradation des monuments publics ou de la

118
propriété privée... Mais c’est une entreprise qui a
plus de sens que les plus grandes œuvres des enne­
mis : elle fait partie d’un mouvement qui accuse
le monde et délibère de le changer. On ne peut
vivre qu’au sein d’un mouvement qui accuse le
monde. L’acceptation égale la mort.
Bloyé revint vers la préfecture, l’inscription s’al­
longeait sur les trente mètres du mur.
— Tu n’as rien vu ? demanda Maillard.
— Absolument rien, répondit Bloyé. Vous non
plus ?
Au bas des lettres, des gouttes de peinture cou­
laient.
— On voit que la peinture ne te coûte pas cher,
dit Paul à Lhomme.
— Il te faudrait peut-être un peintre de lettres,
dit Lhomme.
Le Monument aux Morts était en face de la
Préfecture. Une grande femme blanche, avec le
sein gauche mis à nu, côté du cœur, qui repré­
sentait la France, ou la Patrie, ou le Souvenir, ou
les Marraines de guerre ou les filles avec qui les
permissionnaires couchaient vite, près des gares.
Elle étendait une palme sur la tête d’un soldat
mort dont les épaules étaient encore engagées dans
la pierre, comme celles d’un corps qu’on déterre ; le
soldat était beau et intact. Il avait l’air plutôt sa­
tisfait d’être éveillé par cette belle femme presque
nue. H n’y a pas de Monument aux Morts qui re­
présente un soldat vraiment mort, au moment où
on recommence à s’occuper de lui, des années après
la paix, pour le transporter dans un cimetière
civil ou dans un caveau de famille : les vraies

119
têtes de mort ne sont pas faites pour les préfectures
des départements à beaux fleuves.
Comme la grande femme à bandeaux s’adossait à
un mur, c’était encore un endroit où on pouvait
écrire ce qu’on pensait de la Paix et de la Guerre.
Ils appuyèrent leurs bicyclettes contre les troncs
et ils prirent le temps de s’asseoir sur un banc
pour fumer.
Après le Monument aux Morts, ils s’occupèrent
de la Gare. Lhomme était du service de l’exploi­
tation, il connaissait les heures : entre dçùx heures
quarante et quatre heures trois, aucun train n’arri­
vait. La façade de la gare brillait sur un désert,
une grande place vide bordée d’hôtels, avec un
kiosque à journaux. Albert dit :
— Passez-moi la peinture, je vais y aller.
Il traversa. H jeta un coup d’œil à travers les
portes-fenêtres grillagées dans la Salle des Pas
Perdus. Sur un banc, deux soldats dormaient. Le
gaz éclairait faiblement les salles d’attente, les
affiches qui invitaient au voyage. Sur les voies, des
wagons de marchandises manœuvraient lentement :
de la place, ils entendaient les coups de sifflet et
le bruit des tamponnements qui roulait jusqu’au
bout des rames. La vie de la gare était tournée sur
elle-même, elle ne regardait pas du côté de la
ville.
Albert, accroupi, peignait les lettres sur le trot­
toir : ce serait le premier texte que les employés
liraient en allant prendre leur service de jour, le
premier salut aux voyageurs qui arriveraient dans
la ville. Ses compagnons le regardaient de loin,
noir et mince dans la grande lumière crépitante

120
des lampes à arc. Il ne se passa rien, il revint vers
eux en balançant le pot de peinture : c’était une
minute où il ne pensait plus à Catherine que la
sage-femme viendrait opérer dans quelques heures,
pendant qu’il serait lui-même au travail, il com­
mença même à siffler un air.
Us partirent ensuite du côté des usines. Quand
ils eurent traversé toute la ville, ils prirent le che­
min des filatures, un chemin noir qui longeait les
usines au pied des collines couronnées par les mai­
sons des usiniers ; il courait entre des murailles,
des palissades, des barbelés et enjambait des ruis­
seaux sourds. Personne n’habitait ses rives : il
n’était pas fait pour la vie, il n’aboutissait qu’à une
usine morte. Sur les murs se découpaient des por­
tails de fer rouillé par où les ouvriers n’entraient
plus.
Plusieurs usines étaient en contrebas : leurs
verrières visibles avaient presque tous leurs car­
reaux cassés. Il ne poussait rien sur toutes ces pier­
res, ce mâchefer : c’était une planète de ciment,
de briques, de charbon, de métal sur laquelle le
travail planait comme un oiseau noir dont l’ombre
étouffait les paroles.
Us se bâtaient, ils arrivèrent bientôt sur la grande
route.
Le long de la route courait le mur des Etablisse­
ments Unis. Le plus grand mur d’enceinte de la
ville, celui qui faisait paraître acceptables ceux
des casernes, de la prison. Lorsque les ouvriers de
Villefranche cherchaient l’objet capable de mieux
justifier leur colère, ils pensaient d’abord aux Eta­
blissements Unis. C’était le monument de la colère

121
pour ceux mêmes qui travaillaient au chemin de
fer, pour ceux qui bâtissaient les maisons. Des
héritages s’étaient unis ; il y avait eu des ma­
riages, des adoptions ; des familles avaient as­
socié leurs filles et leurs fils pour agrandir l’usine
comme une terre. M. Provost-Livet était adminis­
trateur des Etablissements Unis. Les Arméniens tra­
vaillaient presque tous aux Etablissements Unis.
Beaucoup de femmes travaillaient dans l’usine.
L’usine produisait pour l’armée, pour les entasse­
ments de capotes qui montent dans les réserves
de guerre des régiments. C’était une usine pleine
d’espions. La police y dominait le travail. Les
ouvriers comprenaient souvent mal leur feuille de
paye à cause d’un jeu merveilleusement subtil
d’amendes, de retenues, de petits vols. La direction
publiait un journal qui s’appelait le T r a i t c F U n i o n .
Les jeunes ouvriers faisaient de l’équitation, du
football. Les contremaîtres avaient des logements.
Et il y avait finalement ce long mur en bordure
de la route, inflexible, sans une affiche, sans un
éclat, sans une souillure. Vers le milieu il s’abais­
sait : à travers la grille ils virent s’étaler une grande
cour 6ablée sous le grésillement des arcs violets.
Contre les bâtiments de briques blanches pous­
saient des buis taillés. Il y avait un ordre de four
crématoire autour de ces ateliers neufs qui luisaient
comme des banquises.
En face des usines, des terrains vagues séparaient
la route et le fleuve : ils étaient semés de huttes
en carton, en tôle, en fascines, où des familles
vivaient dans le vent de la vallée. Sur le trottoir,
s’ouvraient des marchands de vin, des restaurants

122
ouvriers, une épicerie porte-pot. La route était plan­
tée de gros platanes dont les fruits tombaient si­
lencieusement. La cour des usines était déserte. Le
pavillon du concierge était sombre et éteint.
— Ça me rappelle le temps où on venait aux
piquets de grève, dit Cravois.
— J ’y pensais aussi, dit Lèvent. Tu te souviens
de Richetta ?
— Il est mort maintenant, dit Lhomme.

Ils arrivaient par le chemin qu’ils venaient de


prendre. Les Etablissements n’avaient pas l’air
moins calmes avec leur grand territoire ordonné.
Mais la loge du concierge était pleine de gardes
mobiles. Bientôt, un garde sortait, avec son casque,
ses molletières cirées ; il réglait la courroie de son
mousqueton. Plus tard, des camions arrivaient,
chargés de gardes ; le jour naissait. La nuit durait
plus longtemps : c’était l’automne. L’heure de la
rentrée approchait et de petits groupes de gré­
vistes surveillaient les portes. Les portes s’ou­
vraient : sous un auvent les cadrans du pointage
s’alignaient. H y avait un moment de tension, les
femmes du piquet de grève riaient haut, les hom­
mes plaisantaient sans se regarder, ils regardaient
les portes et la route. La route séparait deux
mondes : en face de l’usine, les piquets de grève
regardaient l’usine. Contre l’usine, les gardes, le
concierge regardaient les grévistes. Sur la route,
des autos, des voitures de paysans commençaient à
passer. Des contremaîtres entraient, quelques fillet­
tes effrayées par leurs pères : les grévistes sifflaient.

123
les gardes s’agitaient. Les portes se refermaient sur
l’usine vide. Le concierge disait au lieutenant de la
garde r
— On peut refermer... Ils ne rentreront pas au­
jourd’hui.
Dégourdis par le jour, les grévistes s’éloignaient.
Le désert de l’usine cessait de paraître une menace :
il devenait le signe d’une victoire.

/
Les communistes se rappelaient cette grève qui
avait mal fini : tout recommençait ; les gardes
allaient sortir, les piquets arriver. Ils avaient une
espèce de recul devant l’usine comme ils n’en
avaient pas eu devant la mairie, la préfecture, qui
n’étaient que des décors. L’usine était le seul enne­
mi chargé de puissance, de danger. Ils traversèrent
pourtant la route, puisqu’il n’y avait pas de gardes
chez le concierge. Ils couvrirent le mur : un mur
de briques revêtues d’un enduit de plâtre que la
couleur pénétrerait — le concierge passerait des
heures à laver son mur et on verrait longtemps une
ombre jaune qui foncerait les jours de pluie, les
ouvriers liraient longtemps le fantôme des ins­
criptions.
— C’est tout, dit Maillard. Nous pouvons rentrer.
— Nous avons oublié Banque de France, ré­
pondit Paul.
— On s’en passera, dit Bloyé, il va faire jour.

Le jour se levait : c’était un jour de juin qui


s’annonçait avec puissance ; la nuit cessait enfin

124
de lui opposer son épaisseur passive, elle s'aban­
donnait. Au-dessus des collines noires, les étoiles
s’effaçaient ; la nuit ne gardait sa force et son
degré que du côté du fleuve, au-dessus de l’autre
versant de la vallée. La nuit virait d’un bord à
l’autre du ciel où il n’y avait qu’un seul nuage
naviguant vers un port montagneux ; à chaque
minute, elle reculait : elle ne reculait pas, elle
fondait ; le jour ne la remplaçait pas, il la déco­
lorait. Sur l’autre rive, les maisons du faubourg
portaient déjà des reflets rouges sur leurs vitres.
Une auto passa, ses phares rétablirent soudain toute
la noirceur de la nuit : quand elle eut disparu, il
faisait vraiment jour. C’était une grande voiture
qui arrivait du Midi et montait vers Paris. Sur le
quai, les communistes pensaient aux femmes, du
temps de la grève, qui, penchées à leurs fenêtres,
criaient aux hommes qui rentraient des piquets :
— Est-ce qu’il y a eu'des rentrées ce matin ?
En ville, tous les cent mètres, Lèvent descendait,
le temps de peindre un insigne, d’écrire deux mots,
pour montrer que là aussi, ils étaient passés. Au bas
de la rue où les Maillard habitaient, Philippe dit :
— Vous ne voulez rien boire ?
Mais ils avaient encore trois heures de sommeil,
ils se séparèrent. Maillard, Bloyé et Paul rentrèrent.
Philippe alluma le gaz sous la casserole de café.
Ils s’assirent. Ils avaient l’impression d’avoir joué
la ville, ils lui avaient signifié leur présence, ils
avaient remporté sur elle cette victoire d’être éveil­
lés tandis qu’elle s’abandonnait sans armes au
sommeil. Bloyé pensait au temps où des hommes

125
comme eux, sortis du grand cheval de Troie des
usines et des rues ouvrières, occuperaient les villes
dans la nuit. Us étaient un peu las, ils étaient heu­
reux. Les cœurs découpés dans les volets de la bou­
tique s’éclairaient.
DEUXIEME PARTIE
VII

Le dimanche matin, il y avait des gens qui, en


ouvrant leurs fenêtres et en voyant qu’il y avait
des nuages se disaient :
— Pourvu qu’il fasse beau aujourd’hui...
C’étaient ceux qui se levaient dans une atmos­
phère de préparatifs, de présages, d’espoir. Ils n’en­
traient pas dans un dimanche aussi immobile que
tous les autres, dans une simple suspension du
travail et du temps ; abordant une journée qui
devait être dense, ils souhaitaient que cette pléni­
tude n’avortât pas. S’il pleuvait, le jour serait vidé,
dépouillé de ses promesses. Mais vers huit heures,
les nuages qui s’étaient levés avec le matin descen­
dirent vers le sud et les quartiers noirs reprirent
confiance dans la journée.

Le centre de Villefranche ronronnait sous les ailes


du dimanche : des femmes et des enfants allaient
à la messe ; toutes les heures, les cloches de la ca­
thédrale sonnaient ; des fillettes en robe blanche,
des garçons avec des brassards de soie crème à fran-

129
ges marchaient devant les robes de soie de leurs mè­
res : c’était un jour de communion. Vers onze
heures, à la terrasse des cafés, le long des boule­
vards, des hommes bien vêtus parurent, des négo­
ciants, des gens de loi, des médecins, des conseillers
municipaux qui prenaient l’air du dimanche : ils
se saluaient, ils parlaient du temps, de la politique ;
ils parlaient de la réunion de l’après-midi ; certains
iraient entendre ce grand orateur de Paris.
— On n’est pas si gâté en province, gisaient-ils.
Ils pensaient au député de droite comme à un ac­
teur célèbre en tournée. Il était de ce parti qu’il
fallait suivre si l’on voulait se défendre. D’autres
ne bougeraient pas : ils ne se sentaient pas de de­
voirs civiques, ils n’étaient pas curieux, ils crai­
gnaient les coups, ils murmuraient :
— ...avec ce front commun, pensez donc... on ne
sait jamais... vous vous rappelez ce qui s’est passé
à Toulouse, à Grenoble ?
Ils se disaient qu’ils resteraient chez eux l’après-
midi ou qu’ils iraient aux environs : la plupart
d’entre eux avaient des autos. Ils aimaient tous les
réunions publiques, ils étaient patriotes, ils aimaient
leurs biens, ils voulaient remettre l’ordre et la vertu
au pouvoir, mais ils aimaient aussi la paix.
Ce qui commença à donner un air à Villefranche,
ce fut seulement, à l’heure où l’apéritif battait son
plein, où la sortie de la grand-messe commençait,
l’arrivée des gardes mobiles : ils apparurent au bout
de la route qui traversait le pont, dans des camions
que des soldats du train conduisaient ; les ridelles
des camions portaient des emblèmes peints comme
les carlingues des escadrilles célèbres pendant la

130
guerre. Ils traversèrent tout le centre : à l’arrière
des camions, on voyait des gardes assis face à face,
leur mousqueton entre les genoux, comme des chas­
seurs, regardant les promeneurs du dimanche et
cette ville qu’ils ne paraissaient pas reconnaître. Ils
entrèrent dans la caserne des tirailleurs, sur la pla­
ce de la Cathédrale : les portes du quartier se re­
fermèrent, les cachèrent. Ils avaient laissé sur leur
passage du bruit et des vapeurs d’essence.
Les buveurs des grands cafés se sentirent proté­
gés : ils aimaient les protections, ils pensaient aux
policiers, aux gendarmes comme à de bons servi­
teurs, à de vieux domestiques de famille ; ils ai­
maient bien les gardes : les gardes, disait-on, sont
des soldats. Il est plus honorable d’être défendu par
des soldats que par des mouchards : on peut avouer
qu’on aime les gairdes, on avoue moins légèrement
qu’on aime les policiers, on les plaisante, on dit :
— Ces gens-là ne sont tout de même pas très pro-
pres...
Mais les gardes ont des officiers, avec des déco­
rations, on ne rougit pas d’eux.
Cette arrivée annonçait aussi des événements pos­
sibles : la possibilité des événements énervait un
peu les cafés, bien qu’on affectât de dire :
— Il est bien évident qu’il ne se passera rien...
mais, n’est-ce pas, deux sûretés valent mieux qu’une.
Us avaient perdu l’habitude de regarder les ou­
vriers des usines comme des combattants : c’étaient
des corps inertes dans ce beau mélange de la ville,
ils ne manifestaient pas, ils ne se manifestaient pas,
ils avaient leur ville et ils n’en sortaient guère, ils
ne faisaient pas de cortèges, de défilés, ils se fai-

131
«aient oublier, la grandie grève vaincue était loin.
Les deux univers notaient pas seulement des uni­
vers de raison, de discours, mais des mondes réelle­
ment coupés, gravitant sur des orbites différentes :
leur rencontre eût semblé un phénomène cosmique,
mystérieux, personne n’y pensait.
Le roulement des camions de gardes faisait tout
de même songer à l’existence des ouvriers, à leur
nombre, à leur mouvement animal, inconnu, à leurs
mœurs dans les ruelles de la ville basset leur pré­
sence s’était manifestée, ils avaient couvert les murs
d’affiches, ils avaient souillé le Monument aux
Morts, ils ne respectaient rien, pas même les belles
filles de pierre déesses des cadavres. Des groupes
de promeneurs ricanaient devant le long bandeau
inégal de lettres mal effacées sur le mur bas de la
préfecture. Us avaient trouvé des alliés : les so­
cialistes avaient signé la même affiche que les
communistes. Des gens dont on avait perdu l’ha­
bitude de se méfier, comme les pacifistes, les francs-
maçons, auxquels on ne pensait qu’aux veilles
d’élections s’étaient unis à eux. Dans cette ville
pacifique, avec son ciel, son climat, ses cheminées,
ses oiseaux, ses jeunes filles, ses enfants, ses com­
merces, ses monuments, ses ombrages, ses notables,
ses histoires, un soupçon de menace montait : une
vapeur sur le fleuve, une rumeur sous le vent.
Les notables des cafés pensaient aux villes indus­
trielles où grandissaient les puissances des ouvriers
et ils se rappelaient les beaux reflets des casques,
ils se disaient :
— Les affiches, les inscriptions, le vandalisme,
c’est très joli*.. Mais ils n’auront personne. Qui est-

132
ce qui croit encore aux révolutionnaires ? Us ont
convoqué leurs troupes sur la place du Théâtre ?
E [Link] préfet n9a pas interdit la manifestation ?...
Nous verrons bien. Ah ! ah ! les révolutionnaires
d’ici sont comme les armées péruviennes... Plus de
colonels que de soldats, tous secrétaires de quelque
chose... On ne fait pas d’émeutes avec les états
majors •••

A midi et demi, les cafés et les boulevards se


vidèrent. Quelques étrangers en voyage déjeunaient
à la terrasse des restaurants. Les arbres ne bou­
geaient pas d’une feuille, le ciel était blanc, la
poussière ne volait pas parce que le vent après avoir
chassé les nuages était tombé.
Par les fenêtres ouvertes, des bruits de vaisselle,
des rires sortaient. Des femmes se hâtaient de ren­
trer chez elles pour le déjeuner. La ville sentait
la famille. Les célibataires, les représentants de
commerce arrêtés par le dimanche mangeaient le
pain amer de la solitude. L’été battait lentement
au-dessus de la ville : personne ne savait si ce calme
contenait une réserve d’aventures, ou seulement la
paresse d’un après-midi d’été. Dans plusieurs mai­
sons de la ville, des ennemis faisaient des prépara­
tifs, mais ils ne troublaient pas visiblement cette
hésitation de la vie qui s’étale de juin à octobre
entre midi et deux heures.
A deux heures, Villefranche commença à s’ébran­
ler.

133
La réunion des gens de droite avait lieu à la Salle
des fêtes du boulevard Wilson. Elle s’ouvrait à cinq
cents mètres du théâtre. C’était un cinéma qui fer­
mait en été. Des couples s’approchèrent, regardè­
rent les affiches du dernier film qu’ils apercevaient
vaguement derrière les croisillons des grilles. Ils
reconnaissaient le visage de l’actrice, ils murmu­
raient :
— Tiens, c’est le même programme que la se­
maine dernière... /
Et ils s’en allaient.

L’entrée de la Salle des fêtes ressemblait à la


voûte d’une grotte, d’une caverne. Les arêtes des
angles étaient masquées par des rocailles de ciment
gris ; des stalactites pendaient sous des cordons
d’ampoules rouges et bleues. Les parois étaient cou­
vertes d’un carrelage de faïence décoré de scènes
égyptiennes : à droite, la galère d’un Pharaon
descendait un Nil bordé de lotus, chargée de fem­
mes presque nues. A gauche, la procession d’un
bœuf Apis montait vers un grand étagement de
constructions noires et blanches, dans un grand
concours de prêtres, de joueurs de flûte et de guer­
riers. Le long des murs s’alignaient des jeux d’adres­
se et de force, un tir électrique, des appareils
automatiques qui distribuaient du chocolat, de
l’anis, des bons mots, des prédictions. Près de la
caisse, une bascule automatique découvrait son
mécanisme sous une cage de verre : on montait sur
le plateau, des roues tournaient, des leviers se
mouvaient, une lampe rouge s’allumait. Les adoles-

134
cents essayaient leurs forces sur des tampons de
cuir.
En face de la Salle des fêtes, trois agents en pan­
talon blanc causaient ; il y en avait d’autres qui
marchaient paresseusement sous les arbres. Des au*
diteurs commencèrent à arriver : les uns s’arrêtaient
sur le trottoir, les autres, un peu plus loin, sur le
terre-plein du cours. Ceux du trottoir se prome­
naient de long en large, avec un air de penser
à autre chose, d9être là par hasard et ils jetaient
de temps en temps un regard furtif sur le terre-
plein où se groupaient aussi des ouvriers. Une
bande de jeunes gens qui portaient des bérets
basques, des insignes, des cannes arriva de la place
de la Cathédrale. Les grilles s’ouvrirent : les jeu­
nes gens se rangèrent devant l’entrée et les hommes
du trottoir commencèrent à entrer, tendant des
cartes bleues que les jeunes gens examinaient soi­
gneusement.
Sur la place du Théâtre, une foule naissait. La
place était vaste : les arrivants s’y sentaient d’abord
flottants, ils erraient, ils regardaient les quatre
coins de leur horizon, isolés sur cette pente écla­
tante de lumière. Des noyaux plus denses se for­
mèrent : dans leur attraction, les solitaires et ceux
qui venaient par deux ou par trois, tombaient. Bien­
tôt les groupes flottèrent moins : ils avaient moins
d’espace pour tourbillonner. Quand ils furent assez
denses, ils s’approchèrent des marches du théâtre
d’où les orateurs devaient parler, comme on s’appro­
che des feux de la rampe avant le lever du rideau.
La place changeait de sens : elle avait un centre
sombre, coupé par les chemises blanches des hom-

135
mes venus sans veston, et une grande frange pier­
reuse qui descendait jusqu’aux maisons bâties en­
tre la place et le quai. Une file de gendarmes vint
séparer le boulevard de la place. La masse centrale
grossissait, rongeait peu à peu la frange de pierre.
Les hommes debout au premier rang, le long des
marches, se retournaient et regardaient cette on­
dulation de foule qui commençait à se gonfler sous
le grand soleil et qui allait bientôt déferler jusque
sur les maisons : ils commençaient £ se sentir
puissants et ils comprenaient qu’ils allaient peut-
être remplir complètement la place : ils ne s’étaient
pas attendus à leur puissance. Une foule n’aime pas
s’amasser au centre d’une étendue vide, elle n’aime
pas se sentir menacée par une bordure déchiquetée,
incertaine, elle veut se sentir à peine contenue par
des parois résistantes qui la façonnent sur ses fron­
tières et la contraignent à combler toutes ses lacu­
nes, à occuper le moindre espace intérieur. Cette
journée faisait bien des promesses de plénitude.
Des drapeaux rouges parurent : ils venaient flot­
ter au premier rang devant l’escalier. C’était une
ville où les drapeaux rouges n’étaient pas souvent
dehors. Quand il y avait une fête, une réunion
politique, ils se déployaient seulement dans des
salles, tombant lourdement le long des hampes,
puis ils traversaient la ville roulés dans des gai­
nes de cuir noir, les hampes démontées. Depuis le
temps de la grève, ils n’avaient guère flotté au grand
jour qu’au cimetière, en face d’une tombe, dans un
matin pluvieux. On s’apercevait qu’ils étaient faits
pour le soleil. La foule les reconnaissait aux insi­
gnes de cuivre qui surmontaient les hampes, aux

136
broderies et aux inscriptions de leurs velours, de
leur drap ; elle chanta quand elle vit le drapeau
socialiste et le drapeau communiste monter. Elle
s’étonnait d’en être là. Ces hommes réunis admi­
raient leur réunion ; leurs puissances avaient été
longtemps séparées, ils ne s’étaient connus que
comme des adversaires et ils se rencontraient au
sein de la même force, opposant un même front :
c’est pourquoi ils chantaient.
Le chant monta mal d’abord. Il jaillissait comme
un feu qui s’allume sur plusieurs points, puis il
s’éteignait. Il reprenait à un autre foyer, il avait un
éclat, puis il s’affaissait comme s’il avait été près
de mourir. Mais il prit de la force : il trouvait de
l’aliment dans la joie des hommes, il se nourrissait :
il s’éleva enfin et s’étala au-dessus des têtes. Quand
il eut empli complètement la place, il déborda de
ce cirque sonore, il coula par l’écluse du boulevard
au-dessus des képis des gendarmes.
Autour de la place, des gens accoudés à l’appui-
bras de leurs fenêtres regardaient la foule et
essayaient de la compter :
— Us sont peut-être sept ou huit mille, disaient-
ils.
Quand ils entendirent qu’on chantait, quand le
chant eut pris toute son ampleur, son ronflement de
flamme ou de courant, ils refermèrent les croisées
avec des mouvements de colère, ils s’en allèrent au
fond des appartements, mais au fond même de ces
grottes obscures où le soleil ne parvenait pas, dans
les chambres, les cuisines avec la vaisselle du di­
manche, le chant les perçait encore.
— Leur sale Internationale, disaient-ils.

137
Il y en avait quelques-uns qui ne fermaient pas
les fenêtres. Le chant allait éveiller en eux des sou­
venirs qui n’étaient pas morts et qui reprenaient
vie. Ils se retournaient avec gêne vers la solitude
de leurs chambres, ils hésitaient, ils regardaient
leurs femmes, puis ils descendaient, ils entraient
dans la foule pour sentir le soleil et pour chanter.

Sur le boulevard Wilson, en face de Jâ Salle des


fêtes, deux autocars, de ces autocars où s’entassent
les cortèges de mariage avec des rideaux crème à
franges dans le fond, à la place où les mariés s’as­
seoient, arrivèrent par la place de la Cathédrale. Ils
portaient des fanions. Des jeunes gens, des hommes
qui portaient des moustaches courtes descendirent.
Ils avaient des décorations, des insignes au veston,
avec des lys, des faisceaux, des glaives, des croix, des
têtes de mort. Quand ils furent sur le trottoir ils en­
tendirent soudain le roulement de foule et de chant
qui arrivait du théâtre : ils essayèrent de chanter,
leur chant était grêle et vacillant. Ils entrèrent dans
la Salle des fêtes.

A cinq heures moins le quart, la réunion de la


Salle des fêtes s’achevait*\ Les gens commençaient
à en sortir : ils arrivaient sur le boulevard abandon­
né ; à leur gauche, au bout du tunnel des arbres, la
place de la Cathédrale montait, toujours couverte
de sa nappe de soleil et de poussière sur laquelle des
couples, des familles marchaient avec une grande
lenteur ; a leur droite, ils apercevaient la ligne bleue

138
des gendarmes et ils devinaient derrière elle une
lourde masse silencieuse.

Sur un fond mobile de silence roulait de temps


en temps l’éclat d’un discours, d’un applaudisse­
ment. Les hommes et les jeunes gens, ceux de Ville-
franche et ceux qui étaient venus en autocar ne quit­
taient pas la porte. Ils s’assemblaient, ils devaient
défiler dans la ville, monter vers la Cathédrale et
la Préfecture, redescendre sur la Mairie. Ils éle­
vaient leurs fanions, leurs drapeaux à tête de mort.
Ils avaient envie de marcher, de crier au grand
jour, ils voulaient montrer à cette ville qu’ils étaient
là, qu’ils pouvaient lui apporter leur appui. Et en
effet, les industriels, les négociants, les policiers
pouvaient compter sur eux. Beaucoup d’entre eux
étaient jeunes : pour beaucoup d’entre eux, la po­
litique était un jeu violent comme un sport. Pour
d’autres une ruse. Pour d’autres, un effort mala­
droit pour respirer. Us élevaient les mots du fascis­
me comme de grands masques magiques.
Ils venaient d’être enfermés dans le puits noir
du théâtre : la salle était obscure et froide et la
réunion avait d’abord ressemblé à une descente
dans un monde sous-marin avec toutes ces sirènes
peintes qui enroulaient leurs queues d’aronde sous
la rampe du balcon, un monde sous-marin au som­
met duquel une verrière bleue laissait tomber une
lumière avortée comme celle de la lune sous la mer.
Dans cette grotte, ils avaient crié, ils avaient chanté,
ils avaient essayé d’accroître sa chaleur autour des
phrases de l’homme de Paris qui avait un veston

139
noir et un visage immobile et coupant. Us s9étaient
énervés, ils avaient eu envie de s’étaler, ils avaient
envié leurs ennemis qui tenaient leur meeting de­
hors.
Sur ce boulevard, ils comprenaient soudain que
le monde ne leur appartenait pas, ne leur était pas
livré sans défense, passif et mou : du côté du théâ­
tre, ils savaient qu9il y avait ce nuage d9ennemis,
ce nuage dense dont ils ignoraient encore le vo­
lume, la puissance, la colère. Us étaient habitués
à mépriser ces hommes des quartiers ouvriers, mais
ils les sentaient là et ils ne pouvaient pas songer à
traverser la place. Ils entendirent la place chanter
comme au moment de leur arrivée.
Le long du terre-plein du boulevard, ils étaient
peut-être cinq ou six cents. Six cents hommes ne
font pas une masse invincible : une salle étalée au
grand air ternit et se racornit comme une algue
arrachée à ses roches marines. Us attendaient les
ordres de leurs chefs, un petit groupe irrité sous
les arbres. Ils piétinaient. Us essayaient de rire. Il
y en avait qui portaient des leggins, des bottes de
cheval : c’étaient des jeunes gens qui faisaient de
la préparation militaire. D9autres portaient simple­
ment des bandes molletières, d9autres des pantalons.
Mais il y avait dans leurs groupes un commence­
ment d’uniforme. Cette ébauche d’armée leur don­
nait du courage : ils commencèrent à se mettre en
rangs. Leur troupe diminuait : les gens de la ville
qui étaient venus applaudir ne défilaient pas, ils
s’écartaient, ils se dispersaient comme après un
spectacle. Les jeunes gens regardaient ces hommes
dignes avec une sorte de fureur. Ils reçurent l’ordre

140
de se diriger du côté de la Cathédrale, de s’éloigner
de la place du Théâtre. Ils partirent. Leur cortège
était un peu perdu sur le boulevard Wilson.

Place du Théâtre, on sut que les membres des


Ligues défilaient. H y avait assez de tension dans
Villefranche entre ces deux pôles chargés pour que
de longues étincelles pussent éclater entre eux. Les
nouvelles allaient vite sur les cinq cents mètres qui
les séparaient, comme une onde sur un fil. H suffi­
sait d’un passant, d’un enfant.
Lorsqu’une foule saisit brusquement qu’elle a un
but plus lointain que le lieu où elle s’est assemblée,
il n’y a pas de force capable de l’attacher. Depuis
dein heures, les ouvriers sur la place guettaient
les échos, les nouvelles, les signaux du boulevard.
« S’ils veulent défiler, nous les en empêcherons. »
C’était une pensée qui les habitait tous, qui était
née des conversations au coin des ateliers et des
rues, qui était née des affiches, des inscriptions le
long des murs et du passé et des histoires et de
l’amour même de la liberté. Ils avaient entendu
leurs orateurs, ils avaient applaudi, ils avaient salué
les phrases qui donnaient une forme aux sentiments
qu’ils éprouvaient. Mais ils les avaient écoutées avec
un mélange de passion et de distraction, à la fois
attentifs à la réunion et à ce qui suivrait, attendant
cette heure qui viendrait.
H y a des jours où une réunion est comme un
spectacle. Les discours se déroulent et l’avenir qui
les suivra est pacifique. Si c’est un après-midi, on

141
aura le temps de faire un tour, de prendre l’apéritif,
avant d’aller dîner ; si c’est un soir, après l’atten­
tion ou l’exaltation, on ne voit plus que la pro­
messe du sommeil. La réunion n’est qu’un specta­
cle de politique, une espèce de reprise d’espoir
après lequel on retombe dans le temps et la cou­
leur de tous les jours. Mais ce jour-là, ils sentaient
tous que la réunion pouvait n’être qu’un commen­
cement, une préface. Leur communion ne finirait
peut-être pas sur le dernier discours, aptes les der­
nières paroles ; un combat pouvait éclater, un
combat qui serait la suite des paroles. Us étaient
emplis d’impatience, d’anxiété : il n’y avait pas
cette réunion en plein air au centre d’une ville
dispersée, dénouée, paresseuse, insouciante, mais
en face d’elle, un noyau de résistance, d’hostilité,
les éléments du combat. Les ennemis n’étaient pas
des idées, des personnages lointains, difficiles à
imaginer, mais des hommes de chair, — ces gens
de la Salle des fêtes, qui étaient les gens qu’on voit
tous les jours, qu’on peut croiser dans sa rue, et
qui pour un jour étaient sans doute armés, avec la
protection des gardes mobiles invisibles, alertés
derrière les portes des casernes, fumant des ciga­
rettes en attendant des commandements.
La foule oublia sa réunion et la réunion prit son
sens véritable : ses mots ne s’évanouissaient pas, ils
annonçaient comme ils le doivent des mouvements,
des actions. Il n’y avait donc pas eu un seul bavar­
dage, un seul cri vain ; même les métaphores des
socialistes qui ressemblaient à des pintades pous­
siéreuses trouvaient un contenu. Tous les mots
s’étaient adressés à des hommes qui ne cherchaient

142
dans les discours que des ordres exigeants, qui ne
s’étaient assemblés que pour combattre.

L’orateur qui parlait ne parlait plus que pour


des arbres, pour des pierres, pour lui-même. 11
essaya de finir, il fit un geste incertain, la rumeur
couvrait sa voix. Il sourit, laissa retomber ses mains
le long de ses cuisses et descendit les marches du
théâtre : c’était un ouvrier du textile, il n’avait
pas envie de rester loin des coups. La foule avait
oublié les marches du théâtre ; elle était tournée
vers l’ouverture du boulevard, elle supportait avec
impatience la ceinture des maisons, des murailles ;
elle ne voulait plus que se déverser par ce canal
desséché du boulevard Wilson. Le barrage des gen­
darmes n’était pas épais : derrière eux, ils sentaient
le vide qui les aspirait, sur lequel ils ne pouvaient
pas s’appuyer. Les manifestants les débordèrent,
entrèrent sur le boulevard. Ils aperçurent alors de­
vant eux l’essaim noir de leurs adversaires qui
avaient renoncé à défiler, qui attendaient. Ils mar­
chèrent. Quand ils furent à cinquante mètres, ils
virent au fond du boulevard des gardes mobiles qui
arrivaient au pas de gymnastique.
VIII

Dans sa chambre qui avait des rideaux bleus, au


rez-de-chaussée du bâtiment B des Cités, Catherine
était morte.
Elle venait de mourir vers les quatre heures. A
cette heure-là, un dimanche, il n’y avait personne
dans la maison. Albert était parti à la réunion en
lui disant qu’il viendrait voir comment elle allait
quand le meeting serait fini : il n’avait pas voulu
prévenir une voisine parce que les voisins croyaient
que Catherine avait simplement un peu de tem­
pérature depuis deux jours. Elle était couchée de­
puis la dernière visite de la sage-femme : la sage-
femme avait dit :
— Vous voyez que tout s’est très bien passé, ma
petite... Vous n’avez plus qu’à rester tranquille...
Je reviendrai vous voir mercredi.
Albert était parti à une heure et demie. Catherine
s’était endormie sous son drap. Il faisait tellement
chaud. Les insectes bourdonnaient.
Elle s’éveilla, la tête creuse et retentissante
comme une coquille. Les bruits ne lui arrivaient
plus comme d’habitude avec leur timbre, leur tran-

144
chant, mais assourdis, amortis. Catherine venait de
faire son entrée au sein d’un monde mou comme
les fruits de coton des chapeaux de printemps. Il
faisait tellement chaud et elle avait froid. Elle
voyait pourtant le soleil qui était suspendu dans le
coin de la croisée, elle pensa : comme il fait beau,
et elle se dit : pourvu qu’Albert n’attrape pas un
mauvais coup, mais comme elle pénétrait dans une
grande distraction solennelle, elle pensait à son
mari avec beaucoup de détachement et elle se sou­
vint de ses enfants sans aucune inquiétude : depuis
le jour de son avortement, les enfants étaient chez
ses parents qui habitaient de l’autre côté de Ville-
franche. Elle n’était pas serrée par l’angoisse, pas
même par l’espèce d’anxiété qui auréole chacun
des moments de la vie à cause des soucis, des en­
nuis, des malheurs qui peuvent fondre sur vous.
Si on lui avait demandé : comment vous sentez-
vous ? elle aurait répondu : mais je suis bien, je ne
me suis jamais sentie aussi heureuse.

C’était une femme qui commençait à mourir


d’une hémorragie et qui sentait son sang couler
sous elle jusque sous ses reins. Elle était ouverte,
ses artères, ses veines n’étaient plus un réseau fer­
mé, étanche ; elle n’était plus totale comme les
vivants qui retiennent toutes les ressources de leur
vie, elle avait renoncé à toute l’avarice des vivants.
Elle était allongée sur un lit épais, humide, pois­
seux, mais son corps lui semblait sec et ténu, mal­
gré cette blessure. Elle glissait d’un monde pesant
et charnel à un monde flottant, exsangue, décharné,

145
comme si toute la densité de la vie, le poids même
des objets notaient que des propriétés du sang de
rhomme. Pas une barrière entre ces mondes, mais
simplement une sorte de sommeil au cours duquel
la métamorphose s’opérait. L’état nouveau où elle
venait de s’éveiller ressemblait à une grande fati­
gue, mais à une fatigue sans crampes, sans courba­
tures, sans douleur, à une fatigue qui n’avait pas
l’air d’un mal, d’une punition comme celle qui suit
le travail, les marches, mais d’une délivrance, d’une
récompense, d’une réconciliation. Son lit dérivait
obliquement vers la fenêtre, qui était ouverte à sa
gauche avec le soleil dans le coin : elle connaissait
cette fenêtre, mais elle la voyait rapetissée, lointaine
et beaucoup plus bas qu’elle-même, au bout d’une
longue perspective déclive et en même temps, elle
avait l’impression qu’elle pouvait l’atteindre et la
fermer en allongeant le bras ou peut-être la main
ou seulement même un doigt, le médius ou l’index,
elle n’aurait même pas besoin du bras tout entier.
Elle ne s’intéressait plus au monde qu’à une chose :
parviendrait-elle à aborder à cette fenêtre proche
et lointaine ? Elle avait oublié cette aisance depuis
sa dernière grande maladie enfantine.
Elle se disait :
— Qu’est-ce qui m’arrive ?... J’ai sûrement une
hémorragie...
Elle glissa un bras sous son drap ; le drap était
lourd parce qu’il avait changé de matière, il n’avait
plus que la couleur et le grain du linge, mais il
était fait d’une sorte de métal mou. Elle ramena sa
main couverte de sang et elle la tint un moment
près de ses yeux à la lumière, en pensant : comme

146
je saigne, je perds tout mon sang. Ces gestes lui
prirent beaucoup de temps, lui coûtèrent un effort
dont elle n’aurait pas été capable du temps qu’elle
n’était pas une mourante, elle pensa encore : je
perds tout mon sang. En dormant, elle avait perdu
déjà trop de sang pour se révolter contre cet épuise­
ment et engager la lutte. Le seul assassin, le seul dé­
fenseur qui pouvait causer sa mort et faciliter sa
mort, le sommeil, l’avait tuée et protégée contre la
mort. En se réveillant, elle n’était pas triste, elle
n’était pas inquiète. C’était une mort tranquille,
une mort qu’on pouvait voir venir du fond de la
vie ; Catherine ne se débattait pas contre elle, elle
devinait à peine que c’était en effet plutôt la mort
que le bonheur. Elle était trop entamée, tarie par
elle pour se débattre et c’est le débat qui crée l’an­
goisse, elle ne se disait pas avec colère : je vais
mourir et j ’ai vingt-six ans et j ’avais tellement de
choses à faire, elle était déjà trop fatiguée pour
exiger de vivre encore, se désespérer de tout ce
qu’elle manquerait, elle n’exigeait plus rien, elle
renonçait à l’avenir qu’elle aurait pu avoir, il ne
la concernait plus. Son mari, ses enfants défilaient
comme des personnages ; elle avait une fois trompé
son mari, elle avait eu quelques jours un amant
qui descendait du quatrième aux heures où elle
était seule et c’était aussi un personnage, elle s’oc­
cupait d’elle et c’était peut-être la première fois
qu’elle avait le temps d’oublier les autres, c’était
peut-être sa première paresse, elle n’avait pas peur...

Catherine entendait tomber du sommet d’une


voûte, d’une coupole plus haute que toutes les

147
églises du monde, des cloches, une voix ; les clo­
ches étaient les battements de son sang, la voix
répétait, je vais mourir : c’était sa voix, mais elle
avait pris une sorte d’indépendance, elle l’avait
quittée et elle arrivait on ne sait d’où. Des cloches
partaient des ondes qu’elle n’entendait pas seule­
ment, mais qu’elle voyait, de grandes ondulations
alternativement grises et noires qui descendaient
paresseusement vers elle avec des mouvements de
méduses et qui venaient déferler sur elle comme
des lames. Elle n’était plus que le rivage où venait
expirer le monde. Elle était immobile sur le dos,
sous le gros pouls des cloches et cette voix délivrée
de sa bouche, de sa gorge, — et elle continuait à
dériver vers le sud de sa chambre qu’elle n’attei­
gnait jamais. Elle eut plusieurs nausées, mais elle
ne vomit pas, elle fut à peine soulevée par elles, elle
pensait aux gens, aux maisons, aux arbres comme
une folle, retranchée et égoïste comme une folle...

Elle arrivait au bout de son sang, elle allait mou­


rir, elle n’était plus très loin de sa mort. Elle n’avait
sans doute pas eu tellement de sang à perdre, il n’en
fallait pas beaucoup pour la faire mourir. De son
vivant, elle était une femme fatiguée par cette vie
qui l’avait rongée et par ses trois enfants ; elle
était élimée, elle n’avait pas beaucoup de résistance
à offrir à la déchirure de la mort, elle n’était plus
guère capable que des mouvements de défense que
fait un enfant avant de tomber au sommeil. La mort
n’avait pas affaire à un adversaire digne d’elle, capa­
ble de bien lutter, mais à une agonisante qui ne
combattrait pas.

148
C’est l’heure où Catherine fut enlevée par un
vertige : elle se sentait basculer en arrière, filer la
tête la première au fond d’un abîme d’obscurité, de
tourbillons, d’étoiles, elle tombait, et comme elle
tombait, pour la première fois depuis son réveil,
elle essaya de résister à la mort. Cette résistance
exténuée n’avait aucune chance de victoire : Cathe­
rine était aux prises avec une puissance plus forte
que tous les courages, plus impassible que tous les
bourreaux ; elle croyait se débattre violemment,
elle croyait accomplir un effort géant, mais ce dé­
bat, ce combat avec la plus grande puissance, le
plus vaste oiseau de proie du ciel, cette lutte qui lui
étreignait si brutalement le cœur, n’étaient rien
en réalité que de légers gestes des deux mains, des
gestes prudents, un tâtonnement comme celui d’une
aveugle qui cherche entre ses genoux dans les plis
de sa robe un dé, une aiguille. Ses paupières bat­
taient faiblement et elle croyait les ouvrir violem­
ment vers la lumière ; elle croyait crier de terreur,
mais il ne sortait de ses lèvres qu’un gémissement,
un appel, à peine plus marqués que le souffle d’un
dormeur vivant. Elle se sentait enfin mourir.
Elle mourait seule : le combat qu’on livre parfois
avec des gens qu’on aime, qui sont assis près de
vous, qui vous tiennent la main et essuient votre
sueur, qui essayent de vous aider en vous disant
simplement : je suis là, la mort ne viendra pas...
il y a trop de monde..., avec des gens qui vous font
des piqûres, qui prennent la part qu’ils peuvent
de votre déchirement et de votre anxiété, Catherine
le livrait seule. Dans une chambre ensoleillée, il
n’y avait rien qu’un être solitaire qui se battait

149
contre Tunique ennemi qui soit sûr de vaincre.
Après Tavoir approchée sans violences, la mort la
dominait enfin. Elle était sans figure, comme
chaque fois qu’un vivant va mourir : les figures
de la mort, les personnifications de la mort sont
des inventions et des fables des gens qui vivent.
Elle n’était pas une visiteuse surnaturelle que Ca­
therine attendait et qui écoutait derrière la porte
de la chambre avant d’entrer. La mptt n’arrive
pas comme un être visible qui fait hurler les chiens.
La mort est une présence. Elle était peut-être sim­
plement sortie du corps de Catherine, comme une
puissance qui habite chaque homme, prête à éma­
ner de lui pour se retourner contre celui qui l’a
nourrie avant même qu’il fût né. Ce n’était pas une
femme voilée, un squelette sous des linges souillés
de terreau et de pontes de vers, elle n’avait pas de
corps, d’ossements, d’attributs, de faux, de sablier,
de robe noire, elle était une force diffuse, qui avait
l’ubiquité de la lumière, de l’air : elle emplissait
cette chambre comme un gaz, un fluide d’une den­
sité terrible qui écrasait la poitrine de Catherine
et tout son corps et il n’y avait pas un muscle qui
fût dispensé de cet écrasement. Il était impossible
de fuir puisqu’elle était partout, transparente, irres­
pirable, ce n’était pas un combat où on est pour­
suivi, où on peut fuir, se cacher, agir, c’était une
prison dont le volume diminuait. Catherine était
écrasée contre son lit et elle ne connaissait plus
rien du monde que cet écrasement ; rien ne res­
semblait moins à la lutte d’un moineau contre un
aigle, c’était plutôt l’étouffement d’un oiseau par
le vide sous la cloche d’une machine pneumatique...

ISO
C’est ainsi que Catherine achevait de vivre cette
seconde vie qui avait commencé à la minute même
de son réveil, vers deux heures et demie, une nou­
velle vie, qui avait remplacé tout ce qu’elle avait
été et tout ce qu’elle avait vécu depuis sa naissance
jusqu’à ce réveil, qui balançait ces amoncellements
de souvenirs, d’actes, d’événements. Rien ne cachait
le sens de cette nouvelle vie, qui était, comme au
sommet d’une montagne, au centre d’un désert
l’enlèvement par la mort d’un animal perdu. Pas
un souvenir, pas un prétexte, un objet, un visage
qui pussent résister dans ce grand vent funèbre. 11
n’y avait rien dans le passé de Catherine qui pût
la justifier et l’aider à mourir, tout était balayé ;
tout ce que Catherine avait fait, senti dans sa pre­
mière vie n’était qu’une palissade de roseaux qui
ne la protégeait pas. Elle céda enfin, se brisa. Elle
eut une syncope qui ressemblait aux syncopes ordi­
naires, mais c’était une syncope qui ne finirait pas.

A quatre heures et demie, Cravois rentra. Il


venait en passant, pour cinq minutes, parce qu’il
l’avait promis. Il avait quitté le meeting avant la
fin : il était mécontent, il en voulait à sa femme,
qui lui avait demandé de revenir, — comme le
dimanche précédent lorsqu’il avait renoncé à cause
d’elle à la promenade sur la montagne. Quand il
l’aurait vue, il repartirait. Il entra dans la cuisine,
il lui cria :
— Tu vas bien ?
Elle ne répondait pas, elle dormait. Il poussa
la porte de la chambre : le soleil lui fit cligner

151
des yeux. Il aperçut ensuite le sang qui avait envahi
les draps, le matelas, qui avait coulé le long du lit,
goutté sur les lames jaunes du parquet. Catherine
avait fini par rejeter son drap, elle était étendue
sur un lit de sang figé. Albert s’approcha d’elle, il
la toucha, elle n’était pas encore très froide, mais il
vit qu’elle était morte.
Il avait cru ne plus l’aimer, mais il pensait sou­
dain qu’il l’avait aimée, sept ans pljrs tôt. La
femme qu’il avait aimée et la femmé morte ve­
naient, dans un éclair, de se rejoindre. H oubliait
les mois où il avait cessé peu à peu de l’aimer. Il
était brutalement dépouillé de sa jeunesse, une
partie de sa vie lui était arrachée, il l’avait vécue
en vain. Il éclata en sanglots. Il ne pouvait rien
faire, il tenait les mains glacées de Catherine. Elle
ne s’était guère débattue contre la mort, elle l’avait
laissée venir, c’était Albert qui se débattait, se
sentait attaqué de toutes parts comme si ses vête­
ments avaient pris feu. 11 tournait dans la chambre,
il était prisonnier, il faisait les gestes d’un homme
étreint, enchaîné. Il s’abandonnait à des mouve­
ments violents qu’il aurait trouvés ridicules, déme­
surés, s’il les avait vus, s’il les avait lus dans un
récit. Il y a des hommes que la douleur paralyse,
d’autres qu’elle soulève. .Albert serrait ses doigts
croisés, ses doigts rougissaient ; il tendait tous ses
muscles comme pour faire éclater des chaînes ou
dériver son souci sur son corps. Il s’étendit sur le
tapis près du lit, il pleurait, il ne se dominait pas,
il aurait osé gémir, crier. Sa douleur était en proie
à ces larmes, à ces mouvements en désordre qui
la brisaient, elle n’était elle-même qu’une stupeur

152
contre laquelle tout son corps protestait. H voulait
s’éveiller. Il murmurait : reviens, Catherine, re­
viens, et c’était le commencement d’un chant fu­
nèbre, mais il n’était pas d’un pays où l’on chante
sur les morts... Puis il pleura moins. Une colère,
une douleur, leurs éclats les épuisent. Il sentit sa
main droite humide et collée : elle était couverte
du sang de Catherine. Le sang lui fit horreur : il
venait de toucher la mort. U eut son premier
élan de dégoût, il courut se laver les mains au-
dessus de l’évier de la cuisine, il mit la tête sous
le robinet, puis il resta au milieu de la cuisine et
l’eau roulait de ses cheveux. Il était stupéfait après
la première crise. D’autres crises viendraient, mais
sa propre vie, son imagination, son pouvoir de pré­
vision, de mémoire, reprenaient leur mouvement.
H avait plutôt peur de Catherine. Il alla jusqu’à
l’entrée de la chambre, en songeant avec horreur
que dans quelques jours il devrait y coucher. Ca­
therine était à moitié nue, elle avait une peau blan­
che et jaune. U' entra, il rejeta sur le corps le drap
de dessus, puis il sortit vite, comme s’il avait re­
douté d’être saisi aux épaules, comme au temps de
son enfance, lorsqu’il courait pour ne pas être
étreint par la nuit, ses buissons et ses arbres. Il
s’assit en face de la porte fermée, après avoir ouvert
la fenêtre de la cuisine pour entendre les faibles
bruits du dimanche, appeler, n’être pas seul dans
cette compagnie... Les gens disent : les morts qu’on
a aimés, on ne les craint pas, mais ils mentent, on
les craint quand on reste seul avec eux dans une
maison vide, ils sont de l’autre côté du monde, ils
pourraient vous y attirer. Peu à peu, Albert s’in-

153
quiétait, c’est que pour lui tout recommençait à se
mouvoir malgré ce corps surprenant dans la cham­
bre. H avait envie d’appeler Catherine pour lui
demander ce qu’il devait faire, il comprenait mal
qu’elle ne répondrait plus, qu’elle était justement
devenue cette molle statue insolite. H ne savait où
aller. Qu’est-ce que je peux faire ? La maison ne
bougeait pas : tous les voisins étaient sortis. Il
était isolé, impuissant, sans ressources. Q marchait
autour de la table de la cuisine, atteint, enveloppé
d’un seul coup par toutes les puissances qyd l’avaient
menacé : il n’y avait parmi elles qu’une puissance
qu’il avait oubliée, la mort même. Sur les routes,
quand il était à la recherche de la sage-femme, il
s’était dénombré ses ennemis, la loi, la justice, et il
les avait jusque-là dépistés, il avait rusé avec le
destin qui prend des masques humains de juges,
de magistrats, mais il n’était pas resté invisible
devant la mort. Il avait pensé à des juges, mais non
au juge de la mort. Il entendait Catherine dire
lorsqu’elle avait appris que la fille de Madame
Masson était morte : c’est la destinée, et il répétait
que c’était la destinée. H avait perdu sa cause, son
affaire jugée par la mort. C’était une affaire où le
juge et la peine étaient identiques. C’était une
sentence révoltante et c’était tout de même la jus­
tice, la police qui étaient en jeu et le droit com­
mun ; c’était un scandale, une peine de mort qui
frappait la moins satisfaite et la moins coupable
des victimes et qui mettait un terme à une vie qui
n’avait pas été une heureuse vie avec toutes les
fatigues et les jours envahis par les ronces du tra­
vail et les lessives et les enfants. Qu’est-ce que je

154
vais faire avec ces trois enfants et les soucis
et les maladies et les remèdes ? Albert haïssait le
monde. Comment vivre puisqu’il y a la mort qui
vient à des heures injustes et qu’elle peut être la
plus grande injustice, puisque ce ne sont pas seule­
ment les gens comblés de vie, les vieillards, qui
meurent, mais les êtres qui n’ont pas eu leur con­
tent de bonheur et d’années, qui n’ont rien eu, avec
qui le destin a joué et de qui le destin s’est joué ?
Albert pensa : un médecin viendra puisqu’il vient
toujours un médecin et il questionnera et il finira
bien par tout comprendre et il préviendra la jus­
tice. L’autre visage du destin reparaissait, c’était
un visage de dominateur, de policier ; du moment
que la mort avait dit son jugement, les alliés de la
mort arrivaient. Albert se sentait à peine moins
impuissant devant eux, dans cet univers où tout
était merveilleusement lié contre lui. Si un chirur­
gien, un accoucheur avait avorté Catherine, si tout
avait été permis, s’il avait eu de l’argent, si Ca­
therine n’avait pas été épuisée, elle ne serait
pas morte. Que de complices du côté de la mort...
H ne pouvait' aller prévenir personne : tout se
découvrirait, il serait lui-même dénoncé, comme
cette grosse femme du village qui avait laissé Ca­
therine mourir. H se souvint de ses camarades, de
Maillard, de Bloyé, il ne ferait rien avant de les
avoir prévenus, il les trouverait chez eux ou dans
les rues, il demanderait à Berthe, à Marie-Louise
de venir faire la toilette de Catherine, c’est un rite
pour lequel il faut des femmes. Ils ne pourraient
plus ne pas l’aider. Maillard ne refuserait plus ses
conseils. Il pouvait peut-être s’éloigner et feindre

155
de n’être pas venu, personne n’avait dû le voir en­
trer dans les Cités. H partit ; de temps en temps,
une larme roulait le long de son nez.

En arrivant en ville, il entendit de loin des cris,


un tumulte qui ressemblait aux bruits d’une fête,
il ne manquait que la musique métallique des fan­
fares et des orchestres mécaniques, il se demanda
ce qui se passait et ce qui l’attirait hors du cercle
où il venait de se débattre. H doit 7 A v o i r de la
bagarre, pensa-t-il. H courut le long du fleuve. Au
bas de la place dé la Cathédrale, un barrage de
gardes à cheval s’allongeait. D’où sortaient-ils, ceux-
là ? Us étaient arrivés pendant la nuit et personne
ne connaissait leur présence. Albert se dit qu’il y
aurait aussi un barrage sur le quai, à l’entrée de
la ruelle qui montait vers la place du Théâtre et il
coupa derrière la caserne des tirailleurs. H arrêta le
premier passant et lui demanda ce qui se passait :
— Ça chauffe du côté des boulevards, dit l’hom­
me.
Albert se remit à courir : tout se mêlait, la mort
de Catherine, le soleil, ]e meeting, les échos de la
bataille, l’angoisse, il était en sueur, ses tempes
battaient, et le sang au fond de son orbite, il se
dit : \ .

— Comment vais-je faire pour les retrouver là-


dedans ?
Il pénétra dans des rues calmes où le soleil n’ar­
rivait pas. Des hommes en bras de chemise, des
femmes, des enfants bavards se groupaient à la

156
porte d’une boutique, à l’entrée d’une allée, ten­
daient l ’oreille. Quelqu’un dit :
— Vous entendez ces cris qu’ils poussent ?
Us étaient comme des gens qui regardent de
loin un incendie : ils n’osaient parler haut ; ils
écoutaient comme on regarde le feu ou une inonda­
tion ou une tempête, ils étaient dominés. Albert
n’arrivait pas, il n’arriverait jamais, il marchait
dans du sable. H s’arrêta pour souffler et repartit.
A l’extrémité lointaine d’une petite rue descen­
dante, il aperçut dans une grande lumière une
masse d’hommes qui couraient et il entendit un
bruit de fer qu’il ne comprenait pas. Il descen­
dit vers le boulevard. L’entrée de cette rue était
emplie de monde comme les recoins d’une berge,
où se forment des réserves d’eau, des tourbillons,
sont emplis de feuilles, de fétus ; il se mêla à la
foule qui refluait et reconnut deux ou trois visages,
il se dit que ses camarades ne devaient pas être
loin. Il ne s’intéressait pas encore complètement
à la bagarre, il voulait seulement retrouver ses
amis, leur parler, il voyait Catherine étendue avec
ses dimensions étonnantes, le sang sur le lit et sur
la cire luisante du parquet, c’étaient comme des
taches de soleil sur la rétine. Il traversait des rangs
dont le mouvement ralentissait. La foule qui avait
reculé se reprenait. Un à un, des hommes se retour­
naient, des bouches criaient ou chantaient dans des
visages qui avaient une expression de fureur et de
gaîté, Albert regardait ces visages et il se disait :
— Je ne les retrouverai jamais.
Il était prêt à pleurer d’énervement, il frappait

157
sa paume gauche de son poing droit. 11 reconnut
un camarade de sa cellule, il lui demanda :
— Tu n’as pas vu Maillard ou Bloyé ?
L’autre répondit avec un air joyeux :
— J ’ai été avec eux, mais on s’est perdus ••• Tu
penses... dans cette bagarre...
Albert repartit au milieu des corps pressés, il
avançait dans un rêve, il se trouva au premier rang
parce que toute la foule s’était retournée pour
faire front à ceux qui la poursuivaient. En face
de lui, il y avait un rang de gardes. ^Les gardes
n’étaient plus en ordre. Us avaient chaud sous leur
tunique noire et leurs cuirs, l’un deux avait perdu
son casque, un autre avait du sang sur la figure
et cette figure avait un air extraordinaire de haine
et d’obstination ; le garde passait le dos de sa
main sur sa joue qui saignait, en regardant fixe­
ment devant lui comme un aveugle, et il léchait
de temps en temps le dos de sa main. Albert était
poussé par ceux qui étaient derrière lui et leur
chaleur, leur odeur, leur colère l’enveloppait, il
pensa :
— Maintenant, je ne les retrouverai sûrement
pas...
Il était prêt à se coucher encore sur le sol com­
me dans la chambre. Qu’est-ce que le désespoir ?
C’est l’absence d’issue, les actions impossibles, les
impasses, des murs absolument lisses, impénétra­
bles. Mais entre les gardes et Albert, un espace
libre régnait, dont il voyait les détails avec une
grande précision, sa poussière, les lignes sinueuses
qui fendaient l’asphalte, le grain de l’asphalte, ses
empreintes de bouts de canne dans le goudron

158
ramolli à midi et même de pattes de chien, des pa­
piers, des bouts de cigarettes écrasés, un morceau
de journal. Au pied des arbres, les* ronds de terre
étaient foulés, sans grilles : Albert comprit le bruit
de fer qu’il avait entendu et qui continuait, c’étaient
les grilles arrachées sur lesquelles les manifestants
et les gardes marchaient et butaient. 11 vit un mor­
ceau de grille sous ses pieds et il le ramassa. Il y
avait au moins une issue puisqu’une place libre
s’étendait devant lui au fond de laquelle ses enne­
mis étaient debout. La justice, la misère, la mort
n’étaient pas des adversaires visibles, mais les gar­
des étaient des ennemis charnels : son désespoir
fondait, il avait une sortie, il se faisait fureur. Si
Albert avait eu le temps de penser, il se serait dit :
— Ils paieront pour la loi, ils paieront pour la
mort de Catherine, ils paieront pour toute notre
vie!
Il y eut une nouvelle poussée et il lui céda, il
s’élança en élevant son morceau de grille dans la
main droite. H courut du côté des gardes comme
il aurait bondi du côté de la mort...
IX

Lange dormit le dimanche jusqu’à onze heures


du matin : il dormait mal la nuit. Les jours où
il n’avait pas de cours au lycée, il se rendormait
vers six heures du matin. Quand il fut levé, il écri­
vit des lettres dans sa chambre puis il déjeuna.
Les dimanches d’été, dans la salle à manger de
l’hôtel, il y avait des couples, des familles descen­
dues d’auto, qui allaient en promenade ou en va­
cances. Les jeunes femmes avaient des robes clai­
res ; les hommes mangeaient et buvaient beaucoup.
Lange se disait :
— Les imbéciles... Us s’endormiront au volant
et ils se casseront la gueule avec leurs jolies fem­
mes.
Quand il eut déjeuné, il sortit. Il se promenait
seul le dimanche : Laure était une femme de ses
nuits, il ne la montrait pas. Il allait sur les routes
jusqu’à ce qu’il eût la tête vidée par le soleil, puis
il rentrait.
L’allure de la ville était moins morne que les
autres dimanches : il y avait un mouvement, une
espèce d’entrain diffus, d’allégresse ; des groupes

160
marchaient avec une passion qui ne ressemblait
pas au désœuvrement du septième jour. Les gens
avaient des buts : moins de familles ennemies sous
les arbres. Lange se souvint que Perrin lui avait
parlé de meetings, il se rappela aussi ce que le
préfet avait dit. U suivit cinq hommes qui parlaient
haut et riaient. Qu’est-ce qui leur prend ? pensait
Lange. H arriva derrière eux sur la place du
Théâtre vers deux heures et demie : la place était
déjà pleine, il entra au cœur de la foule et attendit
comme elle.

Le meeting s’ouvrit. Un à un, des orateurs sur­


gissaient au sommet des marches, entre les dra­
peaux, et parlaient. Ils décrivaient le fascisme avec
une colère qui n’était pas une leçon : parfois, ils
prononçaient des phrases malheureuses. Il y avait
trop de mots abstraits. Mais ces vêtements qui
avaient servi couvraient enfin une volonté, une
passion. Une grande puissance maladroite poussait
les mots. Lange trouvait creux les discours de ces
ouvriers, de ces fonctionnaires :
— Pas un argument solide dans ce qu’ils racon­
tent. Eternellement l’art de flatterie. Ils disent à
ces types qu’ils sont puissants et qu’ils pourront
tout et ils les consolent d’être faibles, ces humiliés.
Ils ne peuvent rien, ils sont vaincus, ils ont tout
le temps été vaincus, mais c’est ce qu’ils ont envie
d’entendre et ils ont envie de se venger et ils se­
ront fiers en rentrant chez eux jusqu’à ce qu’ils
revoient le ventre démoli de leurs femmes. Tous
chrétiens, devant leurs prêtres...

161
Bloyé parla. Lange l’écoutait, il ricana :
— Il a appris à faire le démagogue comme les
camarades...
Lange ne chantait pas, n’acclamait rien. Autour
de lui, ses voisins obéissaient à un rythme d’élan
et d’attention ; ils criaient, puis ils tendaient le
cou pour voir qui parlait et son visage ; de temps
en temps, ils jetaient un coup d’œil furtif du côté
de Lange. Il était un corps étranger parmi eux,
pareil à une pierre, impénétrable, orgueilleux d’être
une pierre, dur, distinct, séparé : l’orgueil se sauve
comme il peut. Devant ses yeux, le cou rasé d’un
homme, avec des sillons comme dans la paume d’un
paysan, des épaules, des taches de sueur, des nu­
ques qu’il n’aimait pas. La foule était mouvante,
elle avait un cœur, une vie : il la méprisait, mais
il sentait en même temps qu’il l’enviait et il la
haïssait d’être enviable. Cet univers de l’unité
humaine, il en saisissait l’ampleur, la simplicité,
l’abondance, il y était, mais ignorant ses secrets,
ses lois, ses effusions, ses rages. C’était comme l’eau,
il n’aimait pas nager. Il possédait les clefs des uni­
vers bourgeois qu’il jugeait secs et pauvres. Ils
étaient faits d’idées, et les idées, il les pénétrait,
les idées sont toujours déchiffrables. Les systèmes
sont comme ces boîtes, ces labyrinthes qui servent
aux expériences sur les rats, les cobayes ; le rat
finit toujours par trouver le centre du labyrinthe
où est l’appât. Lange finissait toujours par parve­
nir au centre d’un système : toujours volé, l’appât
ne valait rien, et il ne lui restait plus qu’à entrer
dans un nouveau système, c’était sa vie : elle rap­
pelait celle d’un prisonnier condamné à fabriquer

162
des objets humiliants, privés de sens, qui ne ser­
viront jamais. Mais cette foule n’était pas un systè­
me, elle vivait. Comment aborder sa force et sa
passion ? L’intelligence ne servait à rien, elle écar­
tait : c’est ce qu’on appelle les droits de l’esprit cri­
tique ; il aurait fallu s’élancer dans ce courant et
se laisser porter, apprendre à nager avec le fleuve,
mais Lange n’aimait pas l’eau, il préférait les sables.
Il n’allait pas se mettre à chanter Y I n t e r n a t i o n a l e
pour essayer d’entrer dans la peau des autres, il se
fût abêti, on n’est pas pascalien à ce point-là, pen-
sait-il, d’ailleurs il ne la savait pas.
« Us mourront tous mais ils se moquent bien en
ce moment de leur propre mort, ils sont sortis
d’eux-mêmes, ils sont hors d’eux et je n’entends
pas un des cris qu’ils poussent, je ne vois pas un
de leurs gestes qui ne soit soustrait à la mort, ils
vivent à cette minute comme s’il était réellement
important de vivre. Drôle d’histoire. »
Lange étouffait, il souhaitait s’éloigner de tout
cet air hrassé par des milliers de souffles, de cette
fumée de sueur,' il regarda autour de lui : impos­
sible de percer tant de densité, d’attention, il était
enfermé, il se replia sur soi sans voir et sans en­
tendre, il attendit•••
Un orateur disait :
« Et si nos ennemis l’emportaient, ce pays serait
aussi le pays des tortures. Les camps de concen­
tration français et les tortures françaises et les
légionnaires français et les bourreaux français se­
raient dignes des camps allemands, des bourreaux
serbes, des légionnaires espagnols. Personne ne vous

163
aidera. Vous n’avez que votre puissance, votre
union et vos volontés... »

Quand le3 hommes qui écoutaient devinrent des


hommes qui manifestaient et s’orientèrent vers
les boulevards, il y eut un déplacement massif com­
me un glissement de terrain après des pluies, et
Lange fut entraîné par le changement de front et
par l’élan des ouvriers, mais finalement, comme
il n’avait pas un sentiment en commun avec ces
gens-là, il n’avait pas envie d’être attiré dans une
bagarre : ce spectateur ne voulait pas jouer de rôle
qu’il dût jouer malgré lui, il voulait rester en
dehors de cette aventure. 11 restait toujours en
dehors des aventures, mais c’était protester contre
un coup de vent, un orage. Il courait cependant
sans céder, en se débattant, emporté ; ses voisins
criaient, il ne voulait pas écouter leurs cris ; tout
paraissait confus : Lange ne voyait clairement, à
sa gauche, que la maison à l’angle de la place du
Théâtre et du boulevard Wilson, il essayait de
s’approcher d’elle pour s’y accrocher et laisser
couler la foule qui lui faisait violence, qu’il haïs­
sait. La suffocation avait le goût de la révolte. Des
voix disaient : à la Salle des Fêtes. Lange ne savait
pas si c’était un mot d’ordre, un renseignement,
mais il sentait qu’on allait sè battre. Quand les
premiers rangs abordèrent les gendarmes, il y eut
une hésitation et un reflux, puis l’avance reprit.
La maison avait trois étages sous un toit de
tuiles rose thé, au-dessus de l’écume des têtes.
Lange lisait armurerie et voyait un grand fusil à

164
canon d’argent ; au deuxième étage, un jeune
homme et une jeune femme se tenaient par la taille
et riaient ; du troisième, un enfant jetait des
flèches en papier au-dessus de la foule, c’était une
maison qui ne faisait pas partie de l’aventure,
c’était une peinture, un tableau du monde de l’air
et de la liberté aperçu du fond de la mer et de
l’angoisse, mais Lange n’arriva pas à l’atteindre,
le courant l’éloigna encore. C’était un rêve. Il per­
dit ses lunettes. Il était myope, le brouillard parut.
Il était sur le trottoir de gauche du boulevard, sui­
vant des dos, poussé par des poitrines, sentant des
odeurs, des doigts impatients touchaient ses épau­
les, des souliers heurtaient ses chevilles, ses talons.
Qu’est-ce que j’ai à faire parmi tous ces idiots ? Il
arriva à monter les deux marches d’un seuil, mais
quelqu’un buta contre elles, s’accrocha à lui ; il
eut le temps de voir assez loin des casques, des bras
qui se levaient, il repartit. A cent mètres de l’angle,
une rue transversale s’ouvrait, il arriva à pénétrer
dans cette petite rue. Il y avait là un petit groupe
qui avait quitté la manifestation et la regardait
passer. Des gens agitaient leur chapeau devant leurs
joues. Sur le rebord du trottoir, un homme était
assis, il avait le teint gri3, il pressait sa main gau­
che contre sa poitrine, un compagnon lui disait :
— Tu n’aurais pas dû te fourrer là-dedans... avec
ton cœur•••
— Avec mon cœur, répétait l’homme en ouvrant
la bouche comme un poisson et en jetant dans
toutes les directions des regards angoissés, avec mon
cœur...
Lange respirait. H avait perdu son chapeau. Il

165
se regarda dans la vitrine sombre d’une petite bou­
tique pour arranger sa cravate, le nez contre le
verre. Un gros homme vraiment, déjà un peu chau­
ve avec un front extrêmement luisant et des rou­
geurs comme à dix-sept ans, et ce costume trop
clair ; comme cet enfant a un visage ingrat, disait
ma mère ; il passa la main sur son front, il observa
sa main courte et étroite avec des ongles rongés : tu
ne feras pas un beau mort, dit-il à son reflet. Et il
se secouait. ^

La rue abritait deux maisons de tolérance : de­


vant l’une d’elles, il y avait une auto ; trois jeunes
gens sortirent, avec des éclats de voix, et montè­
rent dans la voiture. Le bruit de la manifestation
s’éloignait. Le son des grilles d’arbres qu’on com­
mençait à briser vibrait faiblement. Lange se de­
mandait ce qui se passait.
Une femme vint sur le seuil de la maison de
tolérance : blonde, avec une jupe noire, un corsage
de soie blanche, un collier. Elle sourit à Lange, il
pensa entrer, mais il n’arrivait pas à se détacher de
toute cette ardeur, c’était un puissant aimant, il se
disait : il va peut-être se passer quelque chose dans
cette ville où il ne se passe jamais rien, il n’y a pas
tellement d’événements. Il se souvint d’un incendie
qu’il avait vu dans son enfance : il était monté au
grenier, pour voir les fusées d’étincelles, les volu­
tes noires qui jaillissaient, le toit avait fini par
s’effondrer, on l’entendait craquer de loin avant ce
bouquet rouge. Sa mère l’appelait, les bonnes cou­
raient dans l’escalier, il était effrayé et exalté, le
feu ressemblait à un gros orage, à un enterrement
qui défile avec des croix, des chants, des panaches

166
de plumes. Cette manifestation l’attirait presque
aussi puissamment que le feu. Il resta un moment
dans ces rues tranquilles. Sur une petite place il
y avait trois platanes qui ombrageaient une fon­
taine, une place comme il en existe à Avignon, à
Orange : un bouquet de branches et de feuilles,
parfaitement à l’écart, parfaitement tranquille com­
me dans une plaine où se déroule vers l’horizon
un engagement invisible. Lange s’assit au bord de
la fontaine. Je me fais l’effet de Fabrice à la ba­
taille de Waterloo. Il se leva, marcha vite vers la
place de la Cathédrale. Je n’ai pas de camp, moi,
pensait-il, je vais voir la bagarre par l’autre bout.

La place de la Cathédrale était encore déserte :


il y avait simplement des rangées de gardes mobiles
qui s’avançaient vers l’entrée des boulevards ; les
officiers commandaient leurs déplacements : sur
le terrain pierreux de la place et de l’esplanade
qui descendait jusqu’au fleuve, ces gros vers noirs
rampaient compie les régiments dans les batailles
de la guerre de Sept Ans. Des passants flânaient du
côté des casernes ; sur les marches de la Cathé­
drale, des enfants jouaient à la marelle, couraient
le long des escaliers. Devant le porche, des gens
s’étaient déjà assemblés pour voir le spectacle de
haut. Lange passa devant des cafés presque déserts :
des buveurs en sortaient, jetaient un coup d’œil
aveuglé par la lumière blanche et rentraient donner
à leurs partenaires des nouvelles du monde. A l’en­
trée du boulevard des gardes l’empêchèrent de
passer ; il resta sur la place.

167
C’était un moment de calme. La masse obscure
que Lange apercevait entre le dos des gardes sous
les arbres ondulait sous une frange de têtes, de
mains levées, une auréole confuse de bruissements
et d’éclats qu’il était impossible de déchiffrer de
loin ; des mouvements profonds brassaient ces
franges comme la crête des algues au-dessus de
leurs champs de roches sous la mer. On n’enten­
dait pas tellement de cris après tout, simplement
les aigrettes de cris qui jaillissaient et crépitaient.
Ce demi-silence devait planer sur un effort de corps
à corps et de poussée : plus de pressions que de
coups. Il y eut un mouvement d’avance et de recul
enchevêtré, suspendu, comme l’écume sur la pente
d’une plage. Tout se rompit. Les fascistes se retour­
nèrent et arrivèrent rapidement au barrage, une
grande clameur les suivait : ils pesèrent contre le
barrage qui hésita, puis laissa le passage, se défit
comme les boules d’un collier. Les jeunes gens
et les hommes à insignes bronchèrent devant la
grande aisance de la place, puis se dispersèrent en
éventail dans la direction de la caserne et des pla­
tanes. Lange voulait fuir : il n’aimait pas la dou­
leur physique, il imaginait mal l’attitude qu’il au­
rait s’il était battu. Il s’occupait moins de ses pas­
sions que de ses attitudes. Il se souciait moins d’être
que de se poser. Mais il ne voulait pas paraître
effrayé, il s’éloigna d’un pas ordonné, à peine plus
allongé que son pas ordinaire, comme un homme
brave à travers les abeilles des balles. Mais la fuite
des vaincus l’enveloppa, le contraignait, elle l’inves­
tit d’un mouvement impérieux. Plus loin, tout était

168
calme : il y avait seulement ce tourbillon de vent
au centre de la paix.
Un adolescent décoiffé, avec des cheveux trop
longs qu’il relevait d’un coup de tête lorsqu’ils lui
retombaient sur les yeux, passa près de lui et lui
cria :
— Il faut courir...
Ce jeune homme perdu cherchait un compa­
gnon : l’assaut est une compagnie, la fuite est une
solitude. Lange le laissa passer, il le regarda de ses
gros yeux globuleux et ne répondit rien.
Une bande qui court, on peut toujours se dire
d’abord qu’elle s’élance vers un spectacle, une mu­
sique ou des jeux, mais dans cette troupe, un gros
homme boitait lourdement et tenait son béret
basque à la main, et il sautait maladroitement à
cloche-pied ; un jeune homme avait une manche
de veston et une manche de chemise arrachées, et
son bras maigre et nu détaché de ce corps vêtu
paraissait singulièrement offensant : ces gens al­
laient en désordre vers un refuge et leur panique
entraîna Lange qui pénétra au milieu d’eux dans le
monde enchanté de la défaite. C’est un monde dont
il est difficile de s’arracher. La paix, la contem­
plation n’étaient pas loin : à droite et à gauche des
fuyards s’étendaient deux nappes caillouteuses,
l’une montant vers l’église, l’autre descendant au
fleuve ; au sommet de la place, les calmes prome­
neurs, figés, à peine agités par des mouvements de
tête, des mouvements du bras : c’étaient deux uni­
vers. Lange vivait d’habitude dans celui des spec­
tacles ; il venait de tomber dans celui des actions,
il lui avait suffi d’un léger déplacement, d’un re-

169
tard de cent secondes, d’une translation de deux
cents mètres et il courait avec ces vaincus. Tant de
faiblesse éveillait sa colère. Il avait tout oublié et
la mort même, parce qu’il était poursuivi. De la
place du Théâtre au boulevard Wilson, il avait été
enlevé par un courant extrêmement épais, une sorte
de matière tumultueuse et sans lacunes ; il était
soudain dans un groupe dont la loi n’était pas la
cohésion mais l’éparpillement. Il courait du côté
des platanes, il ne savait pas courir, son cœur bat­
tait d’émotion et d’effort, il imaginait/les poursui­
vants, il les haïssait. Il tourna la tête en trottant :
les gardes maintenaient encore la foule, mais ils
ne tiendraient pas longtemps.
Lange n’avait pas l’idée d’obliquer à travers les
coureurs pour gagner les régions tranquilles, il al­
lait machinalement dans le sens de ses compagnons
de hasard et il espérait le couvert des arbres. C’était
la première fois de sa vie qu’il était introduit à
l’acte d’un groupe : c’était une défaite. Pas de
chance. Devant ses pieds, il aperçut une arme qu’un
manifestant venait de perdre ou de jeter : il y
avait ainsi entre les silex de la place de petits objets
épars, des fabrications sévères et brillantes, un cou­
teau, des matraques à ressort et à boule de plomb,
un coup de poing nickelé. Lange se baissa et ra­
massa le revolver. Il n’en était pas au même pa­
roxysme de fuite que les autres et il voulait accroî­
tre les capacités de son faible corps. Il reçut de loin
un morceau de pierre derrière la tête et il ferma les
yeux, sans penser à souffrir : c’était plutôt une
nouvelle raison de colère et d’humiliation qu’une
douleur. Peut-être saignait-il. Mais il ne se re-

170
tourna pas : si leurs pierres portaient, c’est qu’ils
avaient débordé les gardes, quitté l’asphalte des
boulevards. H n’y a pas un homme qui ne se ré­
jouisse de tenir une arme dans ses mains. Un cou­
teau, iin fusil. Pour un homme comme Lange qui ne
maniait guère que des livres, c’était sa réconci­
liation avec l’outil : Lange serrait cet instrument
mal connu, un petit pistolet automatique noir et
court ; en étendant l’index, il touchait exactement
l’orifice du canon. Un outil séduisant, maniable,
angoissant comme tous les objets lisses qui dissimu­
lent un mécanisme explosif, remarquablement asso­
cié à la faiblesse et à la peur. Un couteau qui peut
faire apparaître sur la peau d’un ennemi les mer­
veilles du sang vaut mieux que toutes les armes à
feu, le pouvoir de sa pointe éclipse tous les pouvoirs
électriques, il guide mieux la haine, mais il exige
un courage des mains, un corps à corps avec l’adver­
saire presque aussi mystérieux que la lutte avec une
femme dans l’amour. Lange se sentait enfin capa­
ble d’aimer tout ce qui multiplie les dimensions
d’un corps : il aimait ce pistolet qui pouvait tuer
de loin. H était encore un peu lâche pour les
poings, les couteaux.
Us étaient sous les platanes. Us reprirent baleine.
Les ouvriers, après avoir écarté les gardes, avan­
çaient sur la place ; derrière eux, le boulevard
continuait à couler. Tout paraissait de nouveau
apaisé, simplement un peu bourdonnant, vibrant,
comme un ciel d’orage. Sous les grosses branches
à deux couleurs des platanes, les compagnons de
Lange chuchotaient. Quelqu’un s’évanouit ; un
jeune homme courut chercher de l’eau à une bome-

171
fontaine. Lange imaginait que la guerre se compo­
sait de ces affûts, de ces conciliabules sous des cou­
verts. Les feuilles glissaient sans sécheresse les
unes contre les autres. Sur cette vaste étendue mi­
nérale, il n’y avait que ces arbres, et ils étaient
chargés, bien que le soir et la tombée de la nuit
fussent encore loin dans le ciel de juin et invisibles,
d’une cargaison d’oiseaux qui criaient, s’appelaient
et couraient dans les branches.
C’était un moment incroyable dans l’existence
de Lange. Les secondes défilaient l’mie derrière
l’autre, égales, décharnées, et elles mesuraient un
monde immobile qui ne progressait pas, ne se trans­
formait pas, mais qui se répétait. Lange n’avait plus
une pensée dans la tête : elles disparaissaient toutes
dans une tension tellement impitoyable qu’elle était
sœur du vide, un vide qui n’était pas l’ennui de cette
répétition, de cette redite, mais un vide exigeant
d’être comblé, envahi, anéanti ; ce n’était qu’une
suspension de ce monde qui tourne en ronronnant,
comme un moteur servi par des manœuvres dis­
traits qui ne peuvent s’empêcher parfois de penser
leur destin, leur mort et leur amour. Ces paren­
thèses étaient intolérables comme l’accumulation
menaçante de silence avant la foudre et il faut que
cet orage éclate pour détendre les nerfs des hom­
mes, apaiser la panique des animaux. Quand un
orage va éclater, les chiens tournent dans la paille,
les oiseaux ne chantent plus. Ces oiseaux des pla­
tanes chantaient, cette suspension n’était pas une
suspension de la nature, elle ne concernait que le
monde humain et naturellement les oiseaux avaient
autre chose à faire.

172
Lange vit passer ses images de la mort, mais il
les repoussa avec une sorte de facilité et d’enthou­
siasme. Dans sa tête vola l’image de la mort qui
lui venait d’abord quand il pensait à elle comme
à un personnage, comme à un ange, une grande
femme avec une robe étincelante et un chapeau sin­
gulièrement décoré de plumages, qui survolait un
océan où elle laissait tomber des plis solennels de
sa robe rouge et noire des ossements et des mor­
ceaux de corps brûlés, mais il n’eut vraiment aucun
mal à la chasser, elle n’y mettait pas d’insistance.
Le cœur de Lange était dévoré d’impatience dans
cette pause politique qui se confondait avec la mise
en suspens inacceptable du monde.
Sous les arbres, s’effaçant derrière les troncs
noueux où des couples d’amants avaient gravé des
symboles et des noms grandissant avec l’arbre, les
gens de la bande fasciste regardaient en face d’eux
de tous leurs yeux, hors d’eux-mêmes, irrités, trans­
figurés. Ces jeunes employés, ces commis de maga­
sin, ces étudiants, ces commerçants qui avaient fait
la guerre, tremblaient de haine. Quand le monde
avancerait-il ? Lange ne se reconnaissait pas de se
sentir semblable à eux et il avait toujours rêvé du
jour où il ne se reconnaîtrait pas, où il renoncerait
à sa présence d’esprit et il y avait en face toutes ces
figures qui s’ajoutaient sans cesse les unes aux au­
tres et on voyait que tout allait recommencer, on
avançait au-dessus d’un grand creux, un pied déjà
au-dessus du vide. Lange n’entendait plus rien. Des
sons traversaient pourtant ces plaines brûlantes
avec les piaillentents des oiseaux, mais il était telle­
ment attentif que tous les bruits étaient détruits.

173
Les ouvriers avaient l’air merveilleusement sûrs
d’eux-mêmes. Il les voyait rire, tout était clair pour
eux, décidé, chargé d’espoir et ils étaient tellement
nombreux qu’ils noieraient tout. Au premier rang,
un jeune ouvrier riait. Il tenait une pierre dans sa
main. Il parlait à une jeune fille qui portait un
corsage blanc à dessins bleus. Lange regardait avec
fureur les bras nus de cette fille. Il se souvenait
d’un jour où des ouvriers sur un chantier s’étaient
moqués de lui parce qu’il avait un costume de ve­
lours et un col de dentelle et sa gouvernante es­
sayait de ne pas rire, d’un jour où des ouvriers
avaient sifflé la voiture de son père.
Quand l’attente fut véritablement comme une
douleur, quand Lange sentit que son angoisse et son
humiliation cédaient aux appels du combat, à l’at­
trait révélé de la haine, il étendit l’index sur la
détente de son pistolet et il l’éprouva : elle parais­
sait dure, il allongea le médius à côté de l’index et
il tira sans lever le bras au niveau de sa hanche.
Un pistolet de 6 mm 35 ne fait pas grand bruit,
c’est comme un gros bouchon qui part, mais le
coup éclata dans la tête de Lange comme une mine
capable de faire sauter le monde, et justement le
monde paralytique se remit à marcher : un chef
de groupe derrière Lange cria : feu, et une volée de
coups de feu éclata. Lange fut entraîné dans le mou­
vement du monde, il vivait, il refaisait partie com­
me les autres de la machine, des batailles, il ne
contemplait plus, il connaissait la passion.
« Je suis sauvé, voilà que l’instant des événe­
ments commence. Je me demande si j ’en ai touché
un, ce salaud avec la petite fille par exemple. »

174
Il connaissait mal ces petits automatiques qui ne
tuent guère que de près, mais son exaltation était
aussi forte qu’une satisfaction sexuelle. Les ouvriers
coururent vers les platanes en lançant des pierres
qui traversaient les feuilles. Les gardes à cheval
qui étaient restés en réserve à la tête du grand pont
arrivèrent en galopant. Au milieu des hommes, de
grands animaux luisants commencèrent à se ca­
brer ; tous les vides de la place se comblèrent ;
les groupes de spectateurs sur les marches de la
cathédrale remontèrent jusqu’au dernier degré ;
les enfants cessèrent de jouer à la marelle. Le com­
bat s’engagea entre les manifestants et la Garde ;
les fascistes s’éloignèrent avec hésitation vers le
fleuve, et parce que c’était son lot, Lange les sui­
vit.
Naturellement, au premier coup de feu, tous
les oiseaux des platanes, qui faisaient penser a
l’Asie et aux arbres perdus au cœur d’un grand
désert, s’étaient envolés, et ils tournoyaient en criant
au-dessus des têtes et des toits.
X

/ 0 m
A la fin de l’après-midi, Villefranche était arri­
vée à un degré de tension qu’elle n’avait pas sou­
vent connu dans son histoire.
Elle était disposée autour d’un centre complète­
ment différent d’elle-même, ardent, brûlant, un
amoncellement de bruit et d’hommes. Jusqu’à ses
lisières, au faubourg de l’autre côté du fleuve,
jusqu’aux maisons isolées au bord de la grand-route
de Valence, les nouvelles de la bagarre couraient,
allaient atteindre des gens en promenade, des fem­
mes debout sur le pas de leur porte, des hommes
qui lisaient ou qui écrivaient ou qui jouaient aux
cartes, des femmes qui brodaient, des dormeurs,
des malades, des amants, et seuls peut-être, les
amants, les malades résistaient à la séduction de
ces rumeurs ; tout le monde, sauf eux, découvrait
que Villefranche possédait un cœur capable de
passion.
Des coins tranquilles, on accourait vers le specta­
cle brûlant qui se déroulait entre la cathédrale et
le théâtre, on se disait secrètement :
— Pourvu que nous n’arrivions pas trop tard,
qu’ils se battent encore...

176
U y ^avait des gens qui faisaient des vœux en
faveur des ouvriers, d’autres étaient du côté de la
police, d’autres n’avaient pas de préférence : c’était
comme une partie de sport. Presque tous étaient
nerveux : ils couraient vers toute cette politique
comme ils auraient couru du côté d’un grand in­
cendie : dans ces villes, pas un habitant qui ne vive
dans l’espoir d’un feu, d’une explosion, d’un crime ;
elles n’ont pas d’autre occasion d’ardeur que les
sirènes nocturnes et les ébranlements des cloches
qui annoncent les malheurs, les alarmes ou les cris
de mort de la vertu autour d’un assassin, d’un
satyre ou d’une femme qui a tué son amant ; elles
ne demandent qu’à se sentir hors d’elles-mêmes, à
cause de tout cet ennui nuageux sur leurs toits.
Les gens descendaient comme vers une fête. De
temps en temps, ils s’arrêtaient, ils prêtaient l’oreil­
le et se disaient :
— Vous entendez ?
Mais ils n’arrivaient pas jusqu’au bout : des gar­
des, des gendarmes les arrêtaient, et on pouvait
penser de plus én plus au service d’ordre qui fait
un cordon autour d’une maison qui brûle : il y
avait un centre igné que la police essayait d’isoler,
autour duquel la foule grossissait. Tout ce monde
de spectateurs enviait ceux qui s’étaient installés
à temps sur les marches de la cathédrale : en les
apercevant, on disait :
— Ils sont aux premières loges, ceux-là... Us ont
eu du nez•••

La Garde reçut l’ordre de charger et les manifes­


tants reculèrent vers les boulevards, et ils virent

177
surgir près d9eux9 au-dessus de leurs têtes, des ca­
valiers d’une taille démesurée.
Un jeune homme tomba le long d’un trottoir
contre lequel il avait buté, devant les jambes d’un
cheval gris pommelé d’une hauteur et d’une beauté
insupportables. A plat ventre sur le sol, à peine
soulevé sur un coude, il répétait à perdre le souffle
au garde mobile qui le dominait : cochon, assassin,
cochon, assassin. Le garde poussa sa bêt^ qui releva
la tête d’un air fier et leva un sabot. Le jeune
homme poussa un cri et se remit d’un bond sur
ses pieds, mais il reçut un coup de crosse de mous­
queton sur la nuque et il tomba.
Les gendarmes et les gardes finirent par repous­
ser les manifestants jusqu’à la place du Théâtre. De
temps en temps, il y avait un blessé qui tenait sa
tête à deux mains et qui tournait sans savoir où
aller. On entendait partir un cri, des injures, une
phrase bredouillée. Parfois, un casque roulait. Dans
les rues transversales, des poursuites s’engageaient
et se perdaient. Les amateurs de spectacles qui ne
voyaient plus rien depuis que la lutte se déroulait
boulevard Wilson faisaient un détour et allaient
prendre position en haut de la place du Théâtre.
Quand la manifestation eut reflué sur la place,
il se rétablit un grand ëspace de pierre entre les
gardes et les ouvriers. Les gardes avaient eu le
temps de recevoir des renforts qui étaient arrivés
comme les camions du matin par le grand pont.
De nouveau, tout rappelait la position d’une ba­
taille rangée et c’était un moment plutôt angois­
sant.

178
Les ouvriers regardaient les gardes qui formaient
une épaisse bande noire à rentrée du boulevard où
s’était aligné au début de l’après-midi le mince bar­
rage de gendarmes. Us se demandaient le sens de
cette journée. Nous avons empêché les fascistes de
défiler, nous les avons chassés, c’est une victoire,
mais nous avons reculé devant les gardes, c’est peut-
être une défaite qui annule la première victoire.
Ils se demandaient ce qu’ils allaient faire : se dis­
perser, rentrer chez eux ? Mais ils avaient du mal
à accepter que la journée finît après tout par avor­
ter. La colère n’était pas épuisée ; la colère qui s’est
nourrie pendant des années ne s’épuise pas comme
la faim, la colère est plus exigeante que la soif et
la faim ; elle n’était pas assouvie et elle les retenait
encore dans l ’attente jusqu’au dernier moment
d’une seconde victoire ; la colère les avait soulevés
et elle ne les laissait pas retomber, elle n’était pas
comme une vague qui soupire et s’abaisse mais
comme la loi la plus profonde de leur vie. Us ne se
savaient pas tant de réserves de colère.
Les gardes étaient puissants. Ils avaient moins
l’apparence d’une troupe humaine que d’une ma­
chine. Les armes étaient visibles. Les crânes étaient
bien protégés. Les gardes portaient des capotes
épaisses, coupées de bandes de cuir, des molletiè­
res : leurs corps paraissaient difficilement vulnéra­
bles. Les ouvriers pensaient qu’ils devaient avoir
chaud sous leur casque et sous le drap noir. C’étaient
des animaux bien nourris et il paraissait impossi­
ble de leur crier : frères, comme dans les histoires
des révolutions russes à cause de leur espèce qui
n’était pas celle des ouvriers. Les ouvriers se di-

179
gaient qu’ils étaient moins lourds que ces merce­
naires, ces légionnaires, depuis le temps qu’ils ne
mangeaient pas autant qu’un homme doit manger
et depuis le temps qu’il y a des maladies et des
accidents dans les familles des grandes usines. La
peau de certains gardes faisait un bourrelet au-
dessus du col droit de leur tunique. Les bras des
jeunes ouvriers semblaient minces. Les gardes
étaient pourtant des hommes : ils avaient donc des
poitrines avec des branches et des graphes d’orga­
nes derrière le grillage cassant des côtes, des ven­
tres aussi mous au-dessus du foie, des intestins, de
la vessie, que le ventre de tous les hommes, et
des parties sexuelles et tous les emplacements du
corps qui appellent la blessure, mais sous tant
d’étoffes raides qu’ils en paraissent cuirassés. Les
ouvriers voyaient leur propre corps qui n’était cou­
vert que d’un veston léger, d’une chemise, ils se
sentaient nus, ils pensaient à leur sang, à la dou­
leur, sensibles en face de ces armes comme si leurs
organes n’avaient été cachés que par une coquille
cassante. Ils auraient voulu combattre des hommes
nus comme eux. C’est ainsi qu’ils hésitaient.
Les derniers rangs pressaient ceux qui les précé­
daient parce qu’ils ne voyaient pas ces policiers
inébranlables et insensibles comme des murs. La
poussée finit par jeter tout ce qui restait de la
foule en avant : il y eut comme un grand soupir
de bonheur. Les ouvriers se mirent à ramasser des
pierres et à lapider les gardes qui regardaient
ce violent remue-ménage avec des figures qui ne
bougeaient pas et des yeux qui clignaient simple­
ment de temps en temps et jetaient un coup d’œil

180
à droite et à gauche. Un garde reçut une brique en
plein visage et tomba sur le dos : on pouvait donc
abattre ces machines, la foule s’élança.
Plusieurs coups de feu partirent des rangs des
gardes et en face d’eux trois hommes et une femme
tombèrent mollement comme des tas d’étoffe. Les
gardes s’ébranlèrent. Les manifestants tournèrent
les talons et coururent vers la rue de Bourgogne*
Des hommes se retournaient et lançaient encore
des pierres.
Un agent dont le pantalon blanc était déchiré et
boueux assomma un homme qui avait l’air d’un
employé parce qu’il portait un faux col glacé. L’em­
ployé tomba sur les genoux, l’agent attendit ;
l’homme se releva en s’appuyant sur ses deux mains,
l’agent le frappa encore de son bâton ; l’homme fit
trois pas incertains et mous comme un dormeur
éveillé en sursaut, l’agent le suivait et le frappa
encore. Quand l’homme fut étendu, rentrant les
épaules et protégeant sa tête de ses mains, l’agent
le frappa plusieurs fois sur le sommet du crâne
en écrasant les doigts et en criant des injures jusqu’à
ce qu’il ne bougeât plus, et ce qu’il y avait de
plus bouleversant, ce qui pouvait le mieux nourrir
la haine, c’était simplement l’air méticuleux de
l’agent, comme s’il avait regardé mourir un ver
coupé.
Quand le gros de la manifestation se fut engagé
dans la rue de Bourgogne, un groupe de gardes
isola les derniers rangs qui étaient moins denses,
et il resta sur la place du Théâtre une trentaine de
personnes parmi les policiers qui commencèrent à
leur faire la chasse et à les matraquer et elles

181
couraient comme des rats dans une arène entre
les pattes et les dents des terriers. Chaque fois
qu’un manifestant était assommé, un agent l’em­
menait au commissariat en lui tordant les poignets
et il y en avait qui n’avaient pas de résistance et
qui se mettaient à pleurer.
Au centre de la place, le commissaire de police,
le commandant de gendarmerie et l’officier des
gardes mobiles étaient debout à la corne d’un trot­
toir. De temps en temps, l’un d’eux allait télépho­
ner à la préfecture, de la cabine d’un café qui ve­
nait de rouvrir. Quand le commandant de gendar­
merie revenait, il remettait ses gants de cuir avec
beaucoup de sang-froid, doigt pair doigt, le pouce
le dernier ; le commissaire de police était plus
nerveux que le gendarme ; c’était un personnage
aux pommettes rouges et aux cheveux frisés qui
bégayait quand il avait bu et qui couchait avec les
filles que ses agents arrêtaient sur l’avenue de la
Gare. Depuis le commencement de l’après-midi, il
avait bu des mandarins au comptoir de tous les
cafés d’où il avait téléphoné au préfet qui s’énervait
et il revenait vers l’état-major du trottoir avec des
éclats de voix et il jetait des ordres aux agents. Il
se sentait singulièrement en train et content de
vivre. Les agents poursuivaient toujours les mani­
festants et ils les assommaient.
Le long du rideau de fer d’une droguerie, trois
ouvriers s’étaient agenouillés et ils courbaient le
dos en attendant une charge : quatre agents arrivè­
rent à leur hauteur et ils firent le cercle autour
d’eux et ils les assommèrent en faisant des plai­
santeries. Une femme trébucha sur une rangée de

182
galets et les agents la rattrapèrent ; ils la frappaient
dans le ventre et sur les flancs parce que c’était
une femme, et ils lui criaient :
— Tu y reviendras, charogne ? Tu y reviendras,
putain ?
Elle poussait des cris aigus qui perçaient jus­
qu’au tympan du commandant de gendarmerie :
c’était un homme qui avait des manières et qui
valsait avec la femme du préfet dans les bals ; ses
décorations laissaient des empreintes de croix sur
la peau de ses danseuses ; il cria :
— Faites donc taire cette femme ! Emmenez-la.
Le commissaire haussait les épaules et disait :
— Est-ce que c’est des femmes, ces garces-là ?
Mais comme les agents lui frappaient la nuque
à coups de poing, elle finit tout de même par se
tairè. Les agents abattirent encore cinq ou six pei>
sonnes et il resta plusieurs corps au soleil. Des
manifestants parvinrent à échapper aux matraques
de caoutchouc et aux bâtons blancs dont la peinture
s’écaillait, et ils filèrent le long des marches du
théâtre : du haut des marches, les amateurs de
spectacles les regardaient courir, mais les agents
déblayèrent aussi les escaliers et les spectateurs
filèrent le long du théâtre en entraînant des enfants
qui pleuraient. Les agents partirent faire des ron­
des.
Les trois policiers importants regardaient cette
place qui était vraiment en ordre après tout et
nettoyée, avec un beau soleil de six heures, et une
ombre dentelée qui montait vers les escaliers du
théâtre. Les corps étendus se relevaient l’un après
l’autre et s’éloignaient maladroitement en s’ap-

183
puyant aux murs. Finalement, il n’y eut plus sur les
galets que trois personnes, trois objets insolites,
dans cette ville de Villefranche où les gens mar­
chaient debout et n’avaient pas l’habitude de se
coucher sur les places, même le dimanche : c’était
une présence scandaleuse. L’un des trois corps, qui
était probablement en train de mourir, commençait
à râler et comme le silence s’était fait, ce bruit était
encore plus scandaleux et offensant que le spectacle
des tas noirs et blancs. Le commissairé de police
donna l’ordre de les enlever et il ne demeura plus
rien que la pierre. Le commissaire s’épongeait le
front et passait son mouchoir sur le cuir de son
canotier ; les deux officiers relevèrent la jugulaire
de leur casque et se mirent à fumer, comme des
paysans qui sont arrivés à un bout de leur champ
et qui soufflent avant de faire tourner l’attelage.
Us regardaient ce travail bien fait ; seulement,
dans la rue de Bourgogne, la bataille continuait,
parce que la ville n’avait aucune envie de reprendre
ses habitudes et s’installait dans le goût le plus
violent de la colère et du combat.

La rue de Bourgogne était l’une des rues les plus


étroites du vieux Villefranche et c’était justement
l’une des rues qui faisaient dire aux touristes qu’on
n’était pas loin de l’Italie.
Les ouvriers ne voulaient plus reculer, ils ve­
naient de retrouver la volonté de se justifier, de
justifier toute leur condition. Ils refirent front
contre les gardes parce qu’ils se sentaient appuyés
contre les murs et contre tout un quartier sans

184
trahisons, où toutes les portes fermées pouvaient
brusquement s’ouvrir pour leur donner abri : elles
n’étaient pas hostiles comme les rideaux de fer des
commerçants du centre et les beaux portails des
maisons. Ils étaient rentrés sur leur territoire après
une sortie contre la ville de leurs maîtres et ils al­
laient naturellement le défendre : c’était leur
sol natal, le sol même de leur condamnation.
Les gardes avançaient en tendant leur fusil. Un
grand terrassier qui avait un vieux chapeau mou
déformé et qui portait le pantalon bouffant de son
état arracha le mousqueton d’un garde et brisa
la crosse contre le rebord du trottoir. Dans un corps
à corps, un garde reçut le canon de son arme dans
l’œil ; il sortit du sang et les humeurs de l’œil
crevé et le garde se retourna en hurlant vers ses
compagnons.
Les fenêtres qui étaient restées fermées comme
tous les dimanches commencèrent à se rouvrir ;
c’était comme des rangées de paupières qui se
levaient, et les visages qui apparaissaient au coin
des persiennes dans le demi-jour étaient noués par
la volonté et l’espoir. Au-dessus des appuie-bras,
des mains s’étendirent et jetèrent d’abord des bou­
teilles vides sur les gardes : les bouteilles écla­
taient sur les casques et sur les galets. Des volées
d’eau bouillante s’abattaient en éventail. Puis les
objets dont on ne voulait plus, les objets entamés
par des années d’usage, des tringles rouillées, des
planches hérissées de clous, des fers à repasser ou­
bliés dans un coin, tout ce qui avait servi à la vie
de tous les jours et aux gestes les plus distraits
et les plus pacifiques entrait dans cet orage de

185
violence, blessait comme des armes : avant de
disparaître, les ustensiles des ménages prenaient
une nouvelle dignité. Un mannequin d’osier ap­
parut dans le cadre d’une fenêtre et plongea les
épaules en avant. Une commode tournoya en la-
chant ses tiroirs.
A mesure que les gardes avançaient en tendant
le dos, en trébuchant sur des bouchons et sur des
billes que les enfants lançaient, sur cette écume
de bois, de verre et de métal, de nouvelles fenêtres
s’ouvraient. Les gardes qui tombaient se coupaient
les mains sur un lit étincelant d’éclats de verre qui
craquaient avec un bruit de givre et de verglas.
Un cheval se cabra et tomba en arrière avec son ca­
valier, comme un gros hanneton noir qui remue les
pattes : les gardes flottèrent sous l’averse entre les
murs et les portes qui pour eux ne s’ouvraient pas.
Un commandement roula le long de la rue de
Bourgogne et les troupes se mirent à reculer.
Quand elles furent à l’extrémité de la rue, quand
il y eut derrière elles cette grande jonchée de
débris, les ouvriers se remirent à chanter pour
reprendre haleine et sentir qu’ils étaient vain­
queurs.
Us s’apercevaient enfin de leur fatigue et parfois
d’une contusion, d’une blessure. Après plusieurs
minutes d’hésitation et de discussion que les gar­
des surveillaient de loin, les ouvriers tournèrent le
dos et s’enfoncèrent dans leur ville, vers les quar­
tiers des Arméniens et des usines. Les fenêtres se
rendormaient. Les ouvriers marchaient en rangs.
Ce n’était pas une dispersion, mais une colonne. Us
n’avaient plus leurs drapeaux, mais ils chantaient.

186
XI

Les journées de combat finissent elles-mêmes


par 89abandoner à la nuit. La ville cédait, retombait
sur elle-même ; ses rues se vidaient ; des patrouilles
de gardes montés marchaient encore au pas de leurs
grands chevaux le long des quais ; sur les boule­
vards, les cafés rouverts s’illuminaient et repre­
naient une vie inquiète.
Rue de Bourgogne, devant une boutique éclai­
rée, il y avait une flaque de sang séché et boueux ;
tous les réverbères de la rue étaient brisés et le
gaz sortait en sifflotant : la nuit serait parfaite­
ment noire au-dessus de ce sang.
Maillard et Bloyé rentraient. Us se sentaient
las, Philippe avait reçu un coup de matraque sur
la nuque. Bloyé était tombé et boitait.
— Je commence à sentir mon genou, disait-il.
Ils avançaient pourtant avec une allure d’hom-
mes qui ont achevé leur journée, une journée qui
a été pleine et digne de l’homme. Us regardaient
les rues : elles avaient leur air du dimanche soir.
Aucune fumée d9usine. Par les fentes des persien­
nes, des devantures, des lumières, des musiques

187
filtraient. Des enfants reprenaient leurs jeux sur
les trottoirs.
Quand ils poussèrent la porte, Berthe leur dit :
— Je me faisais du mauvais sang... Il y a bien
deux heures que je suis rentrée ••• Je me demandais
où vous étiez passés... H faut manger à présent :
vous devez vous sentir vous en aller.
Philippe embrassa sa femme, c’était un geste
qui ne lui arrivait plus souvent, avec l’habitude,
et à cause de toute la mauvaise huméur, de tout
le ressentiment de la vie. Us se mirent à table, mais
ils écartaient leurs assiettes et ils parlaient. Ils se
regardaient avec amitié parce qu’ils avaient passé la
journée dans un monde où il est permis de se re­
garder sans honte.
— Si nous avions des armes, tout de même, dit
Philippe.
— Tu vas un peu vite, dit Bloyé. Ce n’est pas
encore de nos armes qu’il s’agit... C’est une question
dont on parlera plus tard, on en parlera avec les
soldats, on en parlera près des arsenaux... Mais
il s’agit maintenant de montrer notre force...
— Mais eux, ils tirent, dit Maillard.
— Ils tirent, dit Bloyé. Pendant un certain temps,
il va nous falloir de la patience, il va y avoir une
période où les morts seront de notre côté et il ne
faudra pas répondre pàr des morts. Ils ne de­
manderaient que ça, que nous répondions par des
morts et ils chercheront les occasions. Ça va être
le temps des provocateurs... Mais ça se paiera aussi
en gros, la patience. Tout de même, je crois que
j ’ai bien fait ce matin de t’empêcher de sortir ton
automatique de l’armoire...

188
— Jè le crois aussi, dit Maillard. Mais que ça
peut être dur à digérer.
Us commencèrent à composer l’histoire de ce
jour qui se détachait de tous les autres, qui brisait
toutes les habitudes, qui renversait peut-être le
sens de toute la vie. Ils ressaisissaient, dans la
confusion de la mémoire, des épisodes, des images
retrouvés au hasard. Ils en formaient un dialogue
qui avait tendance à ressembler à un chant à pro­
pos d’un combat : dans ces rencontres de rues, il
y a assez de combats singuliers pour exalter la va­
leur d’un homme, et il y en aura dans la guerre
civile. Ces récits étaient entraînés par un élan qu’ils
cherchaient plutôt à retenir, à cause de la pudeur.
A quoi bon la pudeur ? Pourquoi ne pas chanter ?
Puisque leurs camarades avaient cessé d’être des
hommes dominés, puisqu’ils avaient rompu avec
l’humiliation, avec la crainte et le respect, doués
enfin de toute leur taille, capables de mépris, de
courage, de victoire. Le sens politique de la jour­
née, ils le dégageraient plus tard, ils pensaient
premièrement à leur nombre, à leur dignité et à la
fin de leur solitude. Et le sens politique de la jour­
née, c’était peut-être simplement que des milliers
d’hommes avaient été capables de colère, après tout.
Les valeurs de la résistance ouvrière, de l’offen­
sive qui, depuis des années, avaient disparu de la
vie de Maillard et que Bloyé n’avait jamais con­
nues, venaient de faire leur rentrée avec une évi­
dence et une sûreté exaltantes. C’était comme le
retour de quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis long­
temps : on parle justement de lui, on imagine ses
gestes, on décrit son allure, on pense à lui comme

189
à un être lointain, presque inventé, et soudain, il
frappe, il entre, il dit bonjour et il s’asseoit à
table ; il faut le toucher pour croire complètement
à sa présence. Maillard parlait des combats ou­
vriers comme d’un univers militant où il avait vécu
autrefois, mais dont le retour n’était peut-être
qu’une espérance ou une légende. Il arrivait des
moments où il doutait qu’il fût possible. Mais la vio­
lence, la puissance dont il décrivait l’histoire, du
fond de son existence obscure au fond^d’une ville
qui ne l’aimait pas, venaient de reparaître. Il se
remettait lentement de ce bouleversement, de cette
fatigue, comme après une guérison trop rapide.
Personne le matin pour se douter qu’il y aurait cet
événement dans Villefranche, il s’était abattu com­
me un aigle. Ce serait uniquement un fait divers
dans les journaux de Paris du lundi matin, un mor­
ceau indiscernable ajouté à ces édifices de l’his­
toire pleins d’ailes, de pavillons, de couloirs, d’éta­
ges dont les constructeurs ne connaissent pas tous
les plans, mais pour eux, ce serait une nouvelle tra­
dition. Ils en parleraient à la première personne ;
ce ne serait plus un combat emprunté aux livres,
aux récits ; il était convaincant comme une per­
sonne physique, il était présent comme un orage,
une merveille de l’amour, il n’appartenait plus au
royaume des discours, deé' espoirs et des fables, il
avait fait irruption dans le monde où ce sont les
passions et les actions du corps qui commandent
la fabrication des souvenirs. C’était la joie. Mail­
lard soupira :
— Depuis le temps que je ne m’étais pas battu
contre la police, dit-il. Ça me rajeunit...

190
Us avaient attendu un jour comme celui-là sans
être sûrs qu’il arriverait. Us en parlaient la veille,
ils en parlaient sans certitude.
— Un jour pareil, dit Philippe, suffit pour tout
changer.

Au bout d’un certain temps, le timbre de la porte


d’entrée sonna. Lhomme vint les rejoindre.
— Alors, dit-il, qu’est-ce que vous en dites ? Les
Croix de Feu et les Jeunesses Patriotes ne sont pas
encore près de venir faire leurs petits Hitler chez
nous. J ’ai idée que ça ne se passera pas comme en
Allemagne•••
H s’assit, raconta ce qu’il avait vu dans les coins
où il s’était trouvé. Ainsi continuaient-ils à compo­
ser un tableau du jour de combat pour qu’il se dis­
posât entièrement devant eux avec toute son éten­
due, son poids et ses leçons. Us se demandaient déjà
s’ils avaient eu raison de se disperser après l’enga­
gement de la rue de Bourgogne.
— Il paraît qu’il y a eu des tapées d’arresta­
tions, dit Lhomme.
— Tu penses, dit Maillard, avec les trois ou qua­
tre cents gardes mobiles qu’il y avait et les flics
et les gendarmes... Je me demande s’il y a eu des
blessés quand ils ont tiré, j’ai eu l’impression qu’ils
tiraient plutôt bas.
— Je ne sais pas, dit Lhomme. Il n’y a guère eu
qu’une trentaine de coups, entre la Cathédrale et
le Théâtre. La première fois, les fascistes étaient
trop loin, c’était de la provocation. La deuxième,
je me demande.

191
— Je n’avais pas entendu un coup de feu depuis
dix-huit, dit Maillard, Je vous le dis, quand, on
entend ce bruit-là à Villefranche, sur la place
du Théâtre, ça vous fait une drôle d’impression...

Berthe alla fermer la porte de la boutique et


enleva le bec de cane. Quand ils s’arrêtaient de
parler, cherchaient dans leur mémoire, chacun pour
son plaisir, ils entendaient des pas srfnner sur le
trottoir. Vers onze heures, d’autres pas trébuchè­
rent dans le cellier. Maillard se leva. Une voix cria :
— Ne vous dérangez pas, c’est moi. Lèvent... On
n’y voit rien, dans ta sale boutique.
Louis entra en baissant la tête : il n’y avait que
les nouveaux venus, les étrangers qui se cognaient
le front au chambranle de la porte basse.
— Salut, dit-il. Vous savez la nouvelle?
— Qu’est-ce qu’il y a ? dit Maillard.
— Paul est mort, dit Louis. Ils l’ont descendu
sur la place du Théâtre.
Us ne dirent d’abord rien, ils se regardèrent.
C’était un événement beaucoup plus aveuglant
que les combats et les victoires. Il était leur sanction
et il les dominait. Un quart d’heure plus tôt, quand
Maillard et Bloyé pensaient à leur bataille de
l’après-midi, ils avaient tendance à oublier leurs
ennemis, ils leur permettaient de prendre du large
au fond de leur mémoire, parce qu’ils se rappelaient
moins leurs desseins que des gestes comiques, ou
humiliants, que ces ennemis avaient eus ; ils s’aban­
donnaient à une espèce d’indulgence qui écartait
provisoirement jusqu’aux camps de concentration

192
en ÀHémagne, jusqu'aux Marocains, aux légionnai­
res des Asturies, jusqu'aux bombardements du
Karl Marx Hof à Vienne : c'est qu?ils s'étaient sentis
forts pour la première fois.
Mais quelqu'un était mort parmi eux. Tué. L'ad­
versaire reprenait toute sa taille, la colère reprenait
sa sève, la baine sa vertu. Le mot mort, le mot tué
étaient des mots qui exigeaient soudain un sens
charnel, un sens sanglant, un accent familier. Us
lui donnaient d'abord le sens de la fureur.
— Raconte, dit Maillard, les dents serrées.
— J'étais avec lui, dit Lèvent, et il posa sa cas­
quette d'ouvrier des Lignes des Postes et essuya son
front. On s'était retrouvés au moment où nous
avons commencé à reculer après que les fascistes
ont tiré. H me disait : ils peuvent retourner prendre
des leçons de tir, ces merdeux... On a remonté le
boulevard ensemble... H n'était pas gros, mais il
était nerveux, 0 s'était bien cogné, il s'était retourné
un ongle sur un ceinturon de gendarme et ça sai­
gnait... IL leur en voulait à cause de ses trois ans
et de toute la vie et de tout... Est-ce qu'on va se
dégonfler encore longtemps ? H avait perdu sa cas­
quette et il disait aux copains, on était justement
avec des socialistes, il y avait le petit instituteur
des Cités : ça va peut-être être fini de reculer ?...
C’est un peu après que les gardes ont tiré... Vous
vous rappelez, il y a eu un moment de panique...
— Nous étions peut-être à dix mètres de vous
sans le savoir, dit Bloyé.
— Il a juste soupiré un peu fort, comme quel­
qu'un qui bâille sans essayer de se retenir, je me
retourne pour lui dire : ça n'est pas le moment

193
d’avoir envie de dormir, je l’ai senti qui descendait
sur le9 genoux, — on était à se toucher —, pas vite,
comme s’il avait essayé de se maintenir, mais j’ai
été emporté, on me poussait drôlement, il n’y avait
pas moyen de résister et je ne sentais plus mon
dos. Une foule pareille, c’est comme quand on se
noie... Au coin de la rue de Bourgogne, quand ils
ont eu coupé la queue de la colonne, on a eu le
temps de voir venir. On voyait toute la place avec
les copains sur le ventre. J ’ai reconnu' Paul à la
couleur de ses cheveux, les deux autres, c’étaient des
jeunes. Il ne bougeait pas, je me demandais : est-ce
qu’il est mort ou évanoui ? Deux agents se sont
amenés, le gros et Hutin, on se rappellera leurs
figures, ils ont essayé de le remettre sur pieds à
coups de soulier, il ne se relevait pas, ils se sont
penchés, ils l’ont pris par un bras et par une jambe,
comme un cochon et ils l’ont emmené, son autre
bras et son autre jambe traînaient par terre, je me
disais ils vont l’achever, les salauds... Alors, la ba­
garre a recommencé...
Maillard demanda :
— D’où est-ce que tu sais qu’il est mort ?
— De l’hôpital, dit Lèvent. Quand tout a eu l’air
fini, j ’avais perdu les copains. Je me suis dit :
peut-être qu’il est à l’hôpital, peut-être qu’il est au
quart... Autour de la Mairie, c’était plein de bour­
riques et de gens qui venaient aux nouvelles, il y
avait des mômes qui pleuraient et ils recevaient
des gifles, les femmes des copains étaient nerveu­
ses. Je rencontre un cheminot de l’exploitation, un
conducteur, qui me dit : tiens, il y a un copain de
votre cellule qu’ils ont embarqué. Je lui demande

194
qui. Un métallo qui travaille aux motos, un no i mi e *

Cravois, je pense. Il est là-dedans... Je lui deman­


de : et est-ce qu’on sait s’il y a des blessés ? Le
cheminot me dit : plus de trente et cinq griève­
ment, ils n’y sont pas allés avec le dos de la cuiller.
Mais il y a aussi des enfants à Renaudel blessés. On
a emmené tout le monde à l’hôpital... Je suis monté
à l’Hôtel-Dieu, on m’a foutu à la porte en me di­
sant : on a déjà assez à faire sans que tout le monde
vienne encore nous emmerder. En bas, une infir­
mière m’a tout de même demandé : qu’est-ce que
vous cherchez ? Un tel, je lui ai dit. Attendez. Elle
est entrée dans un petit bureau, en revenant, elle
m’a dit : un tel, vous êtes bien sûr ? C’était bien son
nom, enfin, le nom qu’il portait ici. Un tel, il est
entré ici à six heures quarante-cinq avec une balle
dans le pied et une balle dans les intestins. Il était
déjà dans le coma. Lit 28. Je lui ai dit merci, j’ai
ajouté : c’était un ami. Elle m’a répondu : on ne va
pas se fourrer dans les bagarres. Vous savez bien
que vous n’aurez jamais raison... Je suis revenu
vous prévenir.
Louis s’assit et but. Il ne faisait guère de si longs
récits. C’était un jeune homme plutôt silencieux.
— Alors, dit Maillard, tu ne l’as pas vu ?... Sup­
pose qu’il y ait erreur... C’est dans les choses pos­
sibles...
— Ce n’est guère probable, dit Bloyé. Mais on
peut retourner encore à l’hôpital, il n’est pas si
tard. On demandera confirmation...
— Si vous voulez, dit Lèvent.
— Allons, dit Maillard. Reste ici, Berthe. S’il
venait encore quelqu’un, tu diras où nous sommes.
Et ils partirent.
XII

Dans les rues, la menace de la mart était plus


accablante que dans la maison. Tous les vivants
prennent les maisons pour des abris contre la mort :
si les fenêtres, si les portes sont fermées, elle n’en­
tre pas. Quand les gens disent qu’ils s’enferment
le soir parce qu’ils craignent les voleurs, c’est qu’ils
n’osent la nommer. Dans les maisons fermées, l’an-
nonciation des morts ne paraît pas croyable.
Mais sous un vaste ciel nocturne où volaient des
nuages à franges d’argent comme des accompagna­
teurs de la mort. Maillard et ses compagnons dou­
taient moins facilement de la disparition de Paul.
Tout homme ne vit que pour nier la mort. Il est
plus dur de la nier dans le désœuvrement de la
nuit. Us ne lui opposaient plus que des refus qui
consentaient d’avance à la défaite.
Les avenues, les carrefours étaient déjà déserts :
à peine devinaient-ils une ombre furtive qui s’es­
quivait à l’angle d’un pignon. Ils ne se dirigeaient
pas vers une action virile, ils allaient seulement
vers la reconnaissance d’un cadavre. Ils comparaient
confusément cette course avec leur marche corn-

196
mune, pendant la nuit des inscriptions. Pour des
hommes soudain privés de justification, au sortir
d’un grand effort qu’ils n’avaient plus le cœur de
prolonger par d<es phrases, pour des hommes comme
eux en suspens, songeant, il vaut mieux ne pas s’ex­
poser à l’indifférence de la nuit. Elle se passe trop
bien de leur présence ; ils pèsent un poids de
plume sur la surface moite de cette terre nocturne
qui poursuit les métamorphoses des herbes et des
pierres et continue son grand voyage dans les as­
tres ; les ouvrages des hommes s’y effacent. Us lui
sont ajoutés, ils s’y sentent de trop, et l’étouffement
de la solitude leur fait battre le cœur. Us entendent
soudain le sang dans leurs oreilles.
Villefranche dormait. Elle était dépouillée de
ses hommes, puisqu’ils dormaient. Maillard, Bloyé,
Lhomme et Lèvent étaient uniquement quatre êtres
qui vagabondaient dans l’ombre, cherchant la trace
d’un de leurs cômpagnons qui était probablement
mort. Ce n’était pas beaucoup pour justifier la vie.
Ils se sentaient perdus dans cette vaste absence ;
le monde humain ne les entourait pas, il ne les
aidait pas à refuser la mort.

L’Hôtel-Dieu était construit en bordure d’une


route qui s’enfonçait dans la campagne. Au fond,
cette campagne s’ouvrait sous une voûte d’arbres
où, de temps en temps, des oiseaux de nuit gémis­
saient comme des enfants qui rêvent. Les fenêtres
de l’Hôtel-Dieu n’étaient pas toutes éteintes : il
restait sur sa façade assez de vitres éclairées pour
que l’hôpital ressemblât encore à un atelier qui de

197
nuit et de jour poursuivait ses fabrications de nais­
sances, de guérisons et d’agonies. Aux abords de ce
long monument fait de deux ailes à droite et à gau­
che d’une rotonde à colonnes d’un blanc crayeux,
flottait une odeur assez faible, à la fois fraîche et
râpeuse, d’éther et de désinfectants.
— Vous sentez cette odeur de maladie ? dit Lè­
vent.
— Je sens, dit Maillard. Dans la journée, on ne
s’en aperçoit guère... 7
— On n’y pense pas, dit Lhomme, et il y a l’es­
sence des autos.
Ils sonnèrent. Au bout d’un certain temps, au
moment où ils allaient sonner encore ou s’éloigner,
la porte s’ouvrit et ils entrèrent dans un vestibule
pavé d’un carrelage rouge et noir : au fond d’une
longue enfilade de portes vitrées, à la croisée de
deux couloirs, une grosse lanterne à gaz en veilleuse
brûlait. Une femme maigre et brusque, en costume
d’infirmière, les regardait.
— Nous venons prendre des nouvelles d’un ma­
lade, dit Maillard.
Us n’allaient pas demander du premier coup si
leur camarade était mort.
— Si vous croyez que c’est des heures, dit l’in­
firmière.
Ils s’excusèrent, ils venaient seulement d’appren­
dre l’accident. Elle finit par entrer dans un bureau
vitré qui ressemblait à une cabine d’aiguillage et
dont les parois vibraient légèrement ; elle sortit, elle
tenait un registre, elle avait mis des lunettes d’acier.
— Il est mort, votre ami, dit-elle. D avait une
perforation intestinale et la vessie traversée...

198
Us restaient debout devant la porte de la cabine
et ils se regardaient. L’infirmière dit :
—- Allez-vous en à présent. C’était bien pour vous
faire plaisir. Quand vous resteriez là toute la nuit,
ça ne le ferait pas revenir...
— Nous partons, dit Maillard.
Mais un homme arriva du fond d’un couloir et
c’était un médecin que Bloyé connaissait. Us pen­
sèrent que c’était tout de même une chance. Le
médecin les conduisit au dépôt mortuaire.
— Si le cœur vous en dit, disait cet homme qui
avait envie d’aller enfin dormir.
Us reconnurent Paul.
— On ne l’aura pas connu bien longtemps, mur­
mura Maillard. H y aura une semaine demain qu’il
était arrivé...

Us n’avaient pas beaucoup de souvenirs de ce


solitaire qui ne leur avait pas raconté grand-chose
de sa vie, mais .ils se souvenaient de son sourire
furtif comme d’un signe d’amitié.
Les connaissances qu’ils avaient des hommes
n’étaient pas composées d’anecdotes, de convenan­
ces, de politesse : ils avaient connu complètement
ce passant depuis le commencement même de leur
rencontre, parce que la signification de sa vie était
identique à celle qu’ils donnaient à la leur. H était
passé silencieusement du secret à la mort, mais il
s’était entièrement révélé dans ce passage. Il était
entré dans leur bataille particulière, parce que n’im­
porte quelle bataille fait partie de la seule guerre
qui ne déshonore pas les hommes, et qu’on peut

199
mener cette guerre n’importe où. H ne les avait pas
regardés avec un œil de spectateur, il ne s’était pas
assis parmi eux comme un hôte : il avait donné son
avis, il avait écouté leurs arguments, partagé leur
travail : il était un homme de leur espèce et de
leur parti.
Sur une étrange estrade de bois noir, Paul était
étendu. Du plafond pendait une petite ampoule
jaune à filament de charbon, sans abat-jour, et
une lumière à la fois pauvre et épaisse, tom bait sur
lui. Il y avait des courants d’air qui arrivaient
on ne savait d’où et qui faisaient osciller la lampe
et les ombres. Les ombres couraient sur le corps
comme le fantôme des nuées sur la terre. Ils
voyaient ce corps pour la première fois, un corps
qui avait eu du mal à vivre.
— Il est maigre, dit Lèvent.
A certains endroits, la couleur de la peau tirait
sur le jaune, à d’autres, elle paraissait rugueuse,
gercée et rouge ; seuls le cou et cette plateforme qui
s’étend de l’épaule à la poitrine conservaient encore
les teintes et peut-être le grain de l’adolescence. Us
voyaient aussi son visage dont les lèvres relevées
dénudaient les dents, et sous les paupières, trop
courtes, ses yeux, comme des yeux verdâtres et
mous de lapin mort. H n’était pas mort pacifique­
ment. Maillard dit :
— Il a dû avoir du mal à mourir.
Us le regardèrent assez longtemps pour garder
définitivement dans leur mémoire les traces des
coups qu’il avait reçus et cette blessure presque in­
visible qui pénétrait jusque dans les cavernes rou­
ges et les graisses jaunes du ventre.

200
— Allons-nous-en, dit Bloyé.
Ils descendirent les marches de l’Hôtel-Dieu. La
porte retomba. Ils quittèrent le médecin. Ils mesu­
rèrent de l'œil la route, la ville et la nuit, et ils
repartirent.
— Vous avez vu sa main gauche ? dit Bloyé.
— Et sa hanche ? dit Maillard.
C'était la main qui avait traîné sur les cailloux,
la hanche sur laquelle les deux agents avaient
frappé à coups de soulier. Ils étaient aveuglés de
colère 2 sur eux, la cruauté, la force, l’injustice
s'étendaient. Ils se sentaient de taille à égaler ce
mauvais ciel. Ils venaient donc de rencontrer la
mort, une certaine mort et ils n'en étaient plus ac­
cablés, ils se trouvaient moins solitaires qu'en mon­
tant vers l'hôpital : c’est qu’ils avaient reconnu
l’espèce de cette mort. Ils n’avaient pas senti passer
la grande domination qui souffle les hommes et
les renverse à l’improviste comme la foudre, — et
on dit que c’est la destinée et qu’il faut bien que
chacun fasse 6on temps, mais personne ne croit
cette sagesse et on se serre les uns contre les autres
comme des moutons et on referme les portes et on
tire les couvertures sur sa tête. Maillard et ses
compagnons venaient d’être témoins simplement
d'un malheur qui ne sortait pas des affaires hu­
maines ; la maladie, les accidents, les embolies ne
sont pas des événements du règne de l’homme, mais
les violences, les crimes, les combats aboutissent à
des morts qui donnent à l’homme plus de cons­
cience. On ne parle pas de fatalité. On parle de
vengeance, et la vengeance est une justification de

201
la vie ; on parle de sacrifice, et le sacrifice est une
dignité.
Les quatre hommes marchaient. Au coin d’une
rue, Lhomme les quitta. Us ne pensaient pas à
Paul comme à un parent, mais comme à quelqu’un
qui avait eu avec eux des rapports autrement puis­
sants que les hasards du destin et du sang : il
n’était plus qu’un cadavre, il allait se décomposer
et son odeur soulèverait le cœur de ses amis, des
femmes qui l’aimaient, mais à cause de lui, ils se
sentaient de nouveau lancés dans un monde qui
comportait l’action et méprisait la mort. Ils mar­
chaient vite, bondissant sur des galets de la ville
hasse et, à chaque pas, sans paroles, chacun d’eux
donnait du sens à cette fin et dominait la peur.

Chez les Maillard, ih trouvèrent Marie-Louise


qui était arrivée de Lyon à la fin de l’après-midi et
qui s’était mise à la recherche de son frère. Berthe
lui avait raconté la journée.
— Si j’avais su, disait-elle, je ne serais pas allée
voir mes tantes...
— Alors ? dit Berthe.
— C’était bien lui, dit Philippe.
Ils racontèrent leur visite à l’Hôtel-Dieu. Philippe
marchait de long en largfe : il n’avait pas beaucoup
d’espace ; entre la table et l’armoire, on ne pouvait
faire que trois pas. Bloyé le regardait. La violence
de Maillard s’inscrivait dans les plis de son front,
les contractions de ses joues. Philippe dit soudain :
— Il n’y a pas un de nos morts qui ne sera pas
vengé. Pas un seul.

202
Lèvent dit :
— C’est notre premier mort qui compte le plus*
Ils pensaient aux temps qui viendraient* C’était
ainsi. Devant eux s’étendait déjà un avenir chargé
de combats, de coups de feu, de cadavres, soumis
aux signes du sang. La température du monde, la
grande suffocation de l’époque annonçait des éparts
de la guerre, les orages de la guerre civile. Pendant
des années cette explosion de l’histoire avait paru
un songe et une légende qui ne concernaient pas
plus les provinces françaises distraites et dormantes
dans une terre de catastrophes que les typhons
des mers de Chine. Elle prenait enfin cette réalité,
cette lourdeur des engagements qui comportent la
mort. Us avaient sauté le pas de la mort. La lutte
presque invisible que les communistes avaient me­
née dans l’ombre de cette ville et de centaines de
villes arrivait au seuil des bouleversements. Un
monde naissait. La France entrait dans le jeu des
nations, pour elle aussi la violence qui refait l’his­
toire commençait. Plus de projets, d’attentes dans cet
avenir incroyable où on ne compterait un jour les
victimes qu’en gros, où personne n’aurait le temps
de remarquer spécialement telle ou telle mort : ce
serait comme un cataclysme naturel, un cyclone,
un raz de marée. Us pensaient vite. Maillard dit :
— Imaginez-vous. Quand on dira peut-être : à
Marseille, ou à Lille, ou à Toulouse, il y a eu
deux cents morts, il y a eu quinze cents morts...
Au jour de la lutte, les instruments de la mort
ne seraient pas avares : ils ne la détailleraient pas
comme un pistolet, un fusil ; ils ne travailleraient
pas avec économie ; ils multiplieraient la mort

203
comme une épidémie, avec la générosité des mitrail­
leuses, des canons, des avions et des gaz. Chaque
mort n’aurait pas, sauf pour ceux qui l’aimaient,
pour sa femme, pour son fils, une importance sin­
gulière. Dans l’addition des morts, on connaîtrait
l’odeur des tas de cadavres dans les villes, comme
au temps de la Commune de Paris, de la Commune
de Vienne, de la Commune d’Oviedo, de la Com­
mune de Canton, comme au temps de la guerre
civile dans l’Oural, au temps des incendies.

— Tu te souviens de ce que nous disions l’autre


jour ? dit Maillard à Bloyé. Ne pas mourir avant
d’avoir vu la révolution ?
— Paul ne la verra pas, dit Lèvent.
L’époque des morts s’annonçait. Us cherchaient
à l’imaginer, à s’imaginer dans l’exaltation difficile
de ce destin. « Nous ne vieillirons pas. » Maillard
dit :
— Ce qu’il y a d’important, c’est de savoir fi­
nalement au nom de quoi on meurt.
Lèvent dit :
— On disait toujours qu’on peut être tué, mais
on n’y croyait guère. Ça en fera réfléchir plus d’un.
— Tais-toi, dit Maillard. Si Paul était là, il te
ferait bien taire... Ce n’est pas à nous d’avoir peur
de mourir. C’est la question de notre dignité qui
compte. Il vaut mieux mourir proprement que de
vivre comme vivent les gens. Je comprends qu’on
ait peur de crever comme un rat dans un coin,
parce que ça n’a aucun sens, cette mort de bête, et
qu’on meurt seul, mais autrement...

204
Pendant des années, on ne pense pas à la mort.
On a simplement des avertissements de sa présence»
soudain, au milieu de la vie et il y a des gens qui
pensent à elle plus souvent que les autres : ils
naissent ainsi. Elle passe comme un nuage, et elle
pourrit brutalement tout le territoire de la vie
sous son ombre ; l’angoisse aspire tout l’esprit.
Ensuite, on guérit, on se reprend à exister comme
si on était éternel, on joue le jeu qui consiste à es­
quiver la mort, on prend des remèdes et on suit des
régimes et on a des passions. Mais tout de même,
elle reparaît : on a beau oublier l’armée des hom­
mes qui meurt à chaque seconde et la migration
d’enterrements en marche vers tous les cimetières
de la terre, il suffit de voir sur le goudron brillant
d’une grand-route un chat écrasé, avec une grimace
souillée dans l’humidité sanglante de son poil pour
savoir qu’elle peut venir, et penser à l’écrasement
du cœur. On apprend que des gens qu’on connaissait
sont morts. Au même âge que vous. Plus jeunes que
vous. A ce moment-là, on est à table, ou au lit, ou
on se promène avec ses enfants, avec une femme
qu’on aime. On se met à charmer la mort par le
seul charme que les hommes possèdent, en parlant :
on là parle, on la décrit, on analyse les différentes
sortes de remèdes comme s’il en existait qui rendent
immortel, on raconte les morts de ses parents qui
ont presque toujours été remarquables par leur
sérénité, ou par leur horreur, et on essaye d’être fier
de leur mort comme d’une maison de leur héritage.
Quand on est vraiment inquiet, quand on sent qu’on

205
est seul dans un désert sans limites où la mort joue
avec les hommes comme la tempête avec une herbe,
on fait des jeux de mots, on raconte sur elle des
histoires comiques. Et il arrive ainsi qu’à force de
paroles, on l’oublie.
Mais la cuisine verte des Maillard était un lieu
où des hommes essayaient de mesurer la mort, sans
chercher à la charmer, à la fuir. Philippe dit :
— C’est toujours dur de mourir. Majs il y a des
morts qui ne veulent rien dire, et d’autres qu’on
peut comprendre... J’ai vu à Neuville-Saint-Vast des
Allemands brûler vifs en hurlant parce que leurs
lance-flammes les avaient incendiés et ça ne peut
pas s’accepter plus tranquillement qu’une maladie...
Mais je comprends le genre de mort qui m’attend
peut-être au coin d’une rue. Bien. Une mort qu’on
peut comprendre, c’est une mort devant laquelle on
peut avoir du courage, et elle ressemble à un sacri­
fice... Sacrifice, c’est mal dit. Elle ressemblerait
plutôt à un... exploit. Ce que j ’ai dans la tête n’est
pas commode à expliquer...
Bloyé dit 2
— Accepter la mort quand elle offre la dernière
chance d’être un homme.
Maillard dit :
— C’est ce que je pense... Et pourtant nous ne
pouvons pas accepter tranquillement que Paul ait
été tué parce qu’il manifestait pour avoir le droit
de vivre sans honte...
— Nous, non, dit Bloyé. Mais lui aurait pu ac­
cepter. Chacun de nous ne peut accepter que sa
propre mort. L’injustice de sa mort ne soustrait
rien au sens qu’elle a pour nous. Il est mort pour

206
le monde que nous devons aider à naître. Et il le
savait. Ce sera un monde où il n’y aura plus de
morts dont les hommes soient seuls coupables... la
mort dans un accident parce que les moteurs ou les
transmissions n’étaient pas protégés, parce que l’en­
trepreneur avait fait des économies sur les écha­
faudages, la mort parce qu’on est désespéré de chô­
mer, la mort à cause de la tuberculose, la mort
parce qu’on a été torturé. Ce sont des genres de
mort qu’on pourrait supprimer. Il ne faut pas que
les hommes se trahissent éternellement...
— Et après ? dit Berthe. On mourra quand
même, on finira toujours par le trou...
— Si nous disons cela, dit Bloyé, nous ne serons
plus des hommes. J’y pense souvent... On peut dé­
truire d’abord toutes les façons injustes de mourir,
et ensuite, quand on n’aura plus affaire qu’à la mort
dont personne n’est responsable, il faudra essayer
aussi de lui donner un sens. Ce n’est pas de mourir
en se battant qui est difficile, c’est de mourir seul,
torturé, ou dans' un lit. Mourir des morts exigean­
tes. Être en face d’une maladie comme en face d’un
ennemi, pour que mourir soit encore un dernier
honneur, une dernière conquête de la conscience.
Nous avons le temps d’apprendre...
Maillard dit :
— Quand les gens ne se battront plus, il sera
toujours temps de se battre contre ce qu’on appelle
le destin.
— Nous n’en sommes pas là, dit Louis. Nous
avons d’autres ennemis à vaincre...

207
Il était une heure du matin. Marie-Louise, son
frère et Bloyé s’en allèrent. Louis traversa le pont
pour rentrer chez lui : il habitait le faubourg.
Bloyé accompagna Marie-Louise.
Sur le quai, ils marchaient comme ils l’avaient
fait le dimanche précédent sur le plateau qui avan­
çait au-dessus de la plaine. En passant à la corne
du quartier arménien, ils entendirent un homme
chanter à la mode de l’Orient, et ils ^’arrêtèrent
malgré eux. L’homme qui était assis les jambes
pendantes au-desssus de la rivière des usines n’en
finissait pas de chanter : c’était un chant qui don­
nait envie de tuer quelqu’un et il exprimait avec
une limpidité dangereuse ce qu’un homme comme
Bloyé pouvait penser dans ses heures de fléchis­
sement de la solitude, de la nuit et de lui-même.
Un chant d’un monde sans issue. Cette voix d’un
autre continent dépassait l’altitude tolérable de la
voix humaine, puis elle ronflait au niveau de la
poitrine résonnante du chanteur, elle suivait ses
inspirations et ses expirations sans s’interrompre
une seconde et le chant poussait à travers la nuit
comme une plante un matin de pluie dans le dé­
sert ou comme une trombe juste sur l’horizon de
la mer, pareille à une tige tourmentée.
H faisait encore chaucl : dans les maisons, il y
avait des gens qui n’arrivaient pas à trouver le
sommeil ; en passant près d’une fenêtre basse,
Bloyé et Marie-Louise avaient entendu quelqu’un
se retourner sur son lit en soupirant fortement :
peut-être que ce chant de l’Arménien empêchait
les gens de se rendormir, ou le souvenir du jour, ou
les démangeaisons de la sueur sur la poitrine pois-

208
seuse 3e toute la poussière retombée. L’homme,
qui ne pensait pas à donner une destination à son
air n’en finissait pas de chanter, et ce n’était proba­
blement qu’une espèce de jeu parce qu’il n’avait
pas envie d’aller dormir.
— Où peut-il bien être ? demanda Marie-Louise.
Us cherchèrent à isoler le coin de la nuit d’où
ce chant insoutenable jaillissait. 11 flottait, se sus­
pendait, s’évadait. Bloyé finit par apercevoir l’hom­
me qui chantait de l’autre côté de la rivière, à
cause des manches de sa chemise blanche. Marie-
Louise ramassa du gravier et le jeta dans la rivière,
mais l’homme n’en finissait toujours pas de chan­
ter.
— Tu ne le feras pas taire, dit Bloyé.
Ils s’éloignèrent, mais la voix les suivait et elle
tourbillonnait autour de leurs oreilles ; soudain
ils ne l’entendirent plus et ils respirèrent.
Quand ils furent assez loin, Marie-Louise dit :
— Après tout, ça a été la première victoire.
Elle avait oublié que l’un d’eux était mort, elle
ne s’attardait guère auprès des morts et des tom­
beaux.
— Marchons encore, dit-elle. Personne ne m’at­
tend et je n’ai guère envie de dormir.
Ils virent un escalier de pierre et ils descendirent
dans le lit du fleuve où, au pied de hauts buissons
d’épine, de longs bancs de galets s’étalaient, et on
avait une impression de marée basse.
Ils avaient encore deux heures de véritable nuit
devant eux, avant de commencer une nouvelle jour­
née. C’était un grand espace sur leurs têtes. Une
journée, c’est comme une rue ; c’est limité à droite

209
et à gauche, et on est obligé de marcher dans le
sens de la nie, sans voir grand-chose de la terre et
sans beaucoup penser à soi. La nuit, les murs re­
montent vers le ciel, et il y a autour de la respira­
tion des hommes une étendue à laquelle ils ne
s’égalent pas toujours... Au-dessus de Villefranche
se courbait un grand ciel nettoyé de la mort, une
de ces obscurités pleines de lait et d’étoiles où dé­
rivent les allées d’arbres et les crêtes des montagnes.
Autour d’eux, des eaux coulaient, et ils sentaient
de toutes parts leur présence à une odeur de grand
lézard qui ondulait parmi des odeurs de menthe et
de feuillages. Sur le parapet du pont de Sainte-
Colombe, deux feux blancs se reflétaient sur le
courant. Us s’étendirent sur les galets qui portaient
un pelage de petites algues sèches et qui sentaient
encore les profondeurs fades des eaux douces.
Marie-Louise parla de sa vie, du bureau où elle
travaillait, du second mari de sa mère qui avait es­
sayé une nuit de coucher avec elle, et elle avait
quitté sa mère pour vivre seule. Bloyé posait sa
main sur la nuque de Marie-Louise, il touchait
parfois son bras nu, son genou, sa poitrine sous
l’étoffe du corsage. Il se disait qu’il pourrait cou­
cher avec elle, mais ce n’était pas une femme de
plus qui pouvait aider à refaire la vie ; ce n’était
pas ainsi qu’on pouvait nier la mort et faire d’elle
un passage héroïque de la vie. Ces gestes étaient
plutôt des gestes d’amitié, comme un homme n’ose
en avoir avec un homme : les hommes sont moins
tendres entre eux que les chevaux. Us cherchaient
moins l’amour que la certitude d’une compagnie
dans la nuit

210
Ik parlèrent ainsi de tout ce qu9il y avait encore
à faire dans le monde, de Paul et de la mort.
— Tout est défendu, disait-elle. Ce n’est pas une
défense sur les murs, il n’y a pas d’affiches, c’est
un étouffement. Personne ne peut rien faire du
temps qu’il a à vivre. Défense de travailler, défense
de rire, défense d’aimer, défense de vivre.
— Nous renverserons les défenses. Le temps des
libertés viendra.
— Faudra-t-il longtemps attendre ?
— Ce sera pour les gens de notre âge. Après la
patience et l’espoir, la violence viendra.
— Et si nous gommes tués ?
— Nous ne possédons que nos corps. Le choix
n’est pas large : mener une vie qui n’est qu’une es­
pèce d’angoisse ou risquer la mort pour conquérir la
vie. H faut risquer ce prix pour ne plus rougir
d’être un homme...
Bloyé s’arrêta. Il reprit :
— Ce sera le commencement de l’histoire...
Il y eut vers les trois heures moins le quart ou
les trois heures du matin un moment de froid où
la nuit vacilla comme une flamme, et les premiers
signes du jour apparurent : Bloyé se rappela qu’il
les avait vus trois jours plus tôt en revenant en
ville avec Maillard, Cravois, Lèvent et Paul.
— Tu n’as pas froid ? demanda-t-il.
— Non, dit Marie-Louise.
Le jour venait pour eux. Il venait pour Cravois
qui était arrêté et qui ne dormait pas, il venait
pour le corps abandonné de Catherine, il venait
pour le corps déchiré de Paul, il venait pour ceux
qui allaient faire entrer ces morts dans la suite

211
du combat, dans les colères qu9ils opposaient à
leur vie, le procès qu’ils faisaient au monde, il
venait pour les Cités, il venait pour les usines, il
venait pour les sirènes du matin.
La nuit baissait. Marie-Louise leva les yeux vers
les collines qui blanchissaient au-dessus des toits
de cette ville où les propriétaires des usines, les
rentiers, les marchands, les policiers, les prison­
niers et tous les morts dormaient. Elle se dressa
d9un bond, elle tendit un bras dans la direction de
l9est.
— Rentrons. Il va bientôt faire jour, dit-elle.

S ta lin a b a d y 1934 - G r im a u d , 1935.


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210. Jean-Loup Trassard : Paroles de laine.
211. Thomas Mann : Lotte à Weimar.
212. Pascal Quignard : Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia.
213. Guillermo Cabrera Infante : Trois tristes tigres.
214. Edmond Jabès : Le Livre des Questions, II.
215. Georges Perec : La disparition.
216. Michel Chaillou : Le sentiment géographique.
217. Michel Leiris : Le ruban au cou d ’Olympia.
218. Danilo Ki$ : Le cirque de famille.
219. Princesse Marthe Bibesco : A u bal avec Marcel Proust.
220. Harry Mathews : Conversions.
221. Georges Perros : Papiers collés, II.
222. Daniel Boulanger : Le chant du coq.
223. David Shahar : Le jour de la comtesse.
224. Camilo José Cela : La ruche.
225. J. M. G. Le Clézio : Le livre des fuites.
226. Vassilis Vassilikos : La plante.
227. Philippe Sollers : Drame.
228. Guillaume Apollinaire : Lettres à Lou.
229. Hermann Broch : Les somnambules.
230. Raymond Roussel : Locus Solus.
231. John Dos Passos : Milieu de siècle.
232. Elio Vittorini : Conversation en Sicile.
233. Edouard Glissant : Le quatrième siècle.
234. Thomas De Quincey : Les confessions d ’un mangeur d ’opium
anglais suivies de Suspiria deprofundis et ôfi La malle-poste
anglaise.
235. Eugène Dabit : Faubourgs de Paris.
236. Halldor Laxness : Le Paradis retrouvé.
237. André Pieyre de Mandiargues : Le Musée noir.
238. A rthur Rimbaud : Lettres de la vie littéraire d ’Arthur
Rimbaud.
239. Henry David Thoreau : Walden ou La vie dans les bois.
240. Paul Morand : L ’homme pressé.
241. Ivan Bounine : Le calice de la vie.
242. Henri Michaux : Ecuador (Journal de voyage).
243. André Breton : Les pas perdus.
244. Florence Delay : L ’insuccès de la fête.
245. Pierre Klossowski : La vocation suspendue.
246. William Faulkner : Descends, Moïse.
247. Frederick Rolfe : Don Tarquinio.
248. Roger Vailland : Beau Masque.
249. Elias Canetti : Auto-da-fé.
250. Daniel Boulanger : Mémoire de la ville.
251. Julian Gloag : Le tabernacle.
252. Edmond Jabès : Le Livre des Ressemblances.
253. J. M. G. Le Clézio : La fièvre.
254. Peter Matthiessen : Le léopard des neiges.
255. Marquise Colombi : Un mariage en province.
256. Alexandre Vialatte : Les fruits du Congo.
257. Marie Susini : Je m ’appelle Anna Livia.
258. Georges Bataille : Le bleu du ciel.
259. Valery Larbaud : Jaune bleu blanc.
260. Michel Leiris : Biffures (La règle du jeu, I).
261. Michel Leins : Fourbis (La règle du jeu, II).
262. Marcel Joühandeau : Le parricide imaginaire.
263. •Marguerite Duras : India Song.
264. Pierre Mac Orlan : Le tueur n° 2.
265. Marguerite Duras : Le théâtre de VAmante anglaise.
266. Pierre Drieu la Rochelle : Beloukia.
267. Emmanuel Bove : Le piège.
268. Michel Butor : Mobile. Étude pour une représentation des
États-Unis.
269. Henri Thomas : John Perkins suivi de Un scrupule.
270. Roger Caillois : Le fleuve Alphée.
271. J. M. G. Le Clézio : La guerre.
272. Maurice Blanchot : Thomas VObscur.
273. Robert Desnos : Le vin est tiré...
274. Michel Leiris : Frêle bruit (La règle du jeu, IV).
275. Michel Leiris : Fibrilles (La règle du jeu, III).
276. Raymond Queneau : Odile.
277. Pierre Mac Orlan : Babet de Picardie.
278. ' Jacques Borel : VAdoration.
279. Francis Ponge : Le savon.
280. D. A. F. de Sade : Histoire secrète dTsabelle de Bavière,
Reine de France.
281. Pierre Drieu la Rochelle : Vhom m e à cheval.
282. Paul Morand : Milady suivi de Monsieur Zéro.
283. Maurice Blanchot : Le dernier homme.
284. Emmanuel Bove : Départ dans la nuit suivi de Non-lieu.
285. Marcel Proust : Pastiches et mélanges.
286. Bernard Noël : Le château de Cène suivi de Le château de
Hors. L'outrage aux mots. La pornographie.
287. Pierre Jean Jouve : Le monde désert.
288. Maurice Blanchot : A u moment voulu.
289. André Hardellet : Le seuil du jardin.
290. André Pieyre de Mandiargues : L'Anglais décrit dans le
château fermé.
291. Georges Bataille : Histoire de l'œil.
292. Henri Thomas : Le précepteur.
293. Georges Perec : W ou le souvenir d'enfance.
294. Marguerite Yourcenar : Feux.
295. Jacques Audiberti : Dimanche m'attend.
296. Paul Morand : Fermé la nuit.
297. Roland Dubillard : Olga ma vache. Les Campements.
Confessions d ’un fumeur de tabac français.
298. Valery Larbaud : Amants, heureux amants... précédé de
Beauté, mon beau souci... suivi de Mon plus secret conseil...
299. Jacques Rivière : Aimée.
300. Maurice Blanchot : Celui qui ne m*accompagnait pas.
301. Léon-Paul Fargue : Le piéton de Paris suivi de D'après Paris.
302. Joë Bousquet : Un amour couleur de thé.
303. Raymond Queneau : Les enfants du limon.
304. Marcel Schwob : Vies imaginaires. /
305. Guillaume Apollinaire : Le flâneur des deux rives suivi de
Contemporains pittoresques.
306. Arthur Adamov : Je... Ib...
307. Antonin Artaud : Nouveaux écrits de Rodez.
308. Max Jacob : Filibuth ou la montre en or.
309. J. M. G. Le Clézio : Le déluge.
Ouvrage reproduit
p a r procédé photomécanique ♦
Impression S.E.P.C.
à Saint-Amand (Cher), le 22 avril 1994.
Dépôt légal : avril 1994.
Numéro d'imprimeur : 758.
ISBN 2-07-073749-7./Imprimé en France.

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