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Cultes orientaux dans les Alpes anciennes

L'étude examine la diversité des cultes orientaux présents dans les Alpes, tels que les cultes de Mithra, Isis et Cybèle. Elle évalue les preuves de leur diffusion parmi les populations alpines, en soulignant le syncrétisme entre les divinités locales gauloises et les divinités orientales. Un exemple détaillé est donné d'un buste de Jupiter-Ammon découvert dans les Alpes.

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Cultes orientaux dans les Alpes anciennes

L'étude examine la diversité des cultes orientaux présents dans les Alpes, tels que les cultes de Mithra, Isis et Cybèle. Elle évalue les preuves de leur diffusion parmi les populations alpines, en soulignant le syncrétisme entre les divinités locales gauloises et les divinités orientales. Un exemple détaillé est donné d'un buste de Jupiter-Ammon découvert dans les Alpes.

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Dialogues d'histoire ancienne.

Supplément

Les divinités orientales dans les Alpes


Colette Jourdain-Annequin

Abstract
Oriental deities in the Alps.
The study points out the diversity of cults one tends to put under the generic term of “oriental cults”, or even of “mystery
cults”. It also evaluates the evidence which enables us to measure their diffusion among the Alpine or the transient
populations. After a quick survey of certain forms of religious (or aesthetic) exoticism, it takes into account more thoroughly
the cult of Mithra, and lingers on the appeal produced by the great feminine divinities (Isis, the Great Mother), who
conquered the region the more easily they met the functions of the locally worshipped Gallic “Matres”.

Résumé
L'étude insiste sur la diversité de ces cultes que l'on a tendance à uniformiser sous le nom de "cultes orientaux", voire de
"cultes à mystères" et sur la valeur respective des sources qui permettent d'apprécier leur diffusion auprès des
populations de passage ou établies dans les Alpes. Passant rapidement sur l'exotisme religieux (ou esthétique) dont
témoignent certaines découvertes elle envisage plus longuement le culte de Mithra et s'attarde sur l'attrait exercé par les
grandes divinités féminines (Isis, Cybèle) qui semblent avoir conquis d'autant plus facilement la région qu'elles
rencontraient les fonctions de "Mères" gauloises localement très vénérées.

Citer ce document / Cite this document :

Jourdain-Annequin Colette. Les divinités orientales dans les Alpes. In: Dialogues d'histoire ancienne. Supplément n°1,
2005. Hommage à Pierre Lévêque. pp. 191-212;

doi : https://doi.org/10.3406/dha.2005.3704

https://www.persee.fr/doc/dha_2108-1433_2005_sup_1_1_3704

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Dialogues d’histoire ancienne, supplément 1, 2005, 191-212

Les divinités orientales dans les Alpes1

Colette Jourdain-Annequin
Université de Grenoble II

Pour introduire cette étude des cultes orientaux dans les Alpes je pré-
senterai d'emblée un splendide buste de bronze découvert en 1960, dans le
Champsaur, à Saint-Laurent du Cros, à l'occasion d'une adduction d'eau2 (fig. 1).

Fig. 1 – Jupiter-Ammon. Saint-Laurent du Cros. Musée de Gap. Inv. 988.148.1.

1 On se limitera aux Alpes occidentales, du Léman à la Méditerranée, versants suisse et italien


compris. Ce texte, encore inédit, a été présenté au colloque, Vie, Culture et Société dans les Alpes (Gap,
sept. 2002).
2 Gallia, XX, 1962, 1 p. 648-650 et fig. 16 et 17.

DHA supplément 1, 2005


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Ce buste de 30 cm de haut environ est un double hermès, terme qui quali-


fie bien sûr la forme de l'œuvre (deux bustes identiques – ou presque – accolés) et
ne préjuge en rien de son identification. Celle-ci d'ailleurs ne fait aucun doute : il
s'agit d'un Jupiter-Ammon dont la très belle facture indique un atelier – peut-être
d'Italie du sud (Turcan) –, du second siècle de notre ère. La représentation en tout
cas s'inscrit dans la tradition grecque : le dieu, dans la force de l'âge avec sa barbe
et sa chevelure très fournies est doté de l'expression à la fois majestueuse et pleine
d'humanité caractéristique, par exemple, des images divines d’époque classique.
Cette expression sereine et bienveillante n'est en rien affectée par les oreilles
quelque peu animales et par les cornes de bélier portées, non comme un reste
encombrant de zoomorphisme mais bien plutôt comme une coiffure, un élément
de parure, un peu à la manière de la taenia qui ceint son front, comme d'ailleurs
celui d'autres Zeus que nous rencontrerons tout à l'heure.
Qui est ce Zeus-Ammon ? Le résultat d'un syncrétisme entre Amon : "le
caché", dieu de Thèbes en Haute-Égypte devenu, avec la promotion de sa capitale
au Moyen-Empire, le dieu principal de l'Égypte toute entière… un des plus vieux
dieux égyptiens donc, avec les traces de zoomorphisme que conservent souvent
ces derniers. Les cornes de bélier pourraient d'ailleurs indiquer des connotations
libyques (le culte du bélier est très fort chez les Berbères).
C'est ce dieu qui, aux confins du désert libyen justement, dans l'oasis de
Siwah où il possédait un oracle, fut assimilé par les Grecs à Zeus, le maître tout
puissant de leur panthéon. Zeus-Ammon existe ainsi dès l'époque archaïque,
adopté dès la fin du VIe siècle, semble-t-il, à Cyrène et très vite représenté sur les
monnaies de la ville, à tel point qu'on le tient souvent pour le dieu de cette
fondation grecque. Dieu syncrétique donc qui, avec ses cornes, emprunte éga-
lement à l'Égyptien sa mantique et se fond pourtant dans une personnalité
divine purement grecque. L'oracle de Siwah semble d'ailleurs plus célèbre chez
les étrangers que chez les Égyptiens : Sémiramis, la reine de Babylone l'aurait
consulté ; Crésus aussi si l'on en croit Hérodote3, et Aristophane, dans Les Oiseaux,
le cite sur un pied d'égalité avec Delphes et Dodone 4. Mais son visiteur le plus
illustre fut sans doute Alexandre qui, après son passage au sanctuaire de Siwah,
put prétendre que Zeus-Ammon l'avait reconnu comme son fils5.

3 Hérodote, Histoires, I, 46.


4 Aristophane, les Oiseaux, 619 et 716.
5 C'est du moins le bruit que fit courir son historiographe Callisthène. Cf. Plutarque, Alexandre,
26 sq.

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C'est donc au terme d'une longue histoire que ce buste vint orner un
édifice public (un temple ?), une tombe monumentale, ou à tout le moins une très
riche demeure du Champsaur puisque des tegulae et des fragments de bronze
(bras, jambes, mains) certains de dimensions colossales, l'accompagnaient.

Cette longue histoire, me semble-t-il, introduit parfaitement l'étude des


cultes orientaux dans les Alpes. Elle lui donne – et c'est un premier point – sa
dimension historique. En Gaule les cultes orientaux sont généralement appré-
hendés par la seule médiation des Romains mais s'il existe – nous le verrons – des
apports spécifiquement romains il serait trop simple de s'en tenir à la formule si
souvent répétée de Juvénal ("il y a longtemps que l'Oronte syrien s'est déversé
dans le Tibre"). Bien souvent la Grèce, en effet, est, comme dans ce cas précis, à
l'origine d'emprunts que Rome recueille à son tour et diffuse vers les régions de
son Empire. Celles-ci sont d'ailleurs d'autant plus aptes à les recevoir qu'elles ont
été elles-mêmes hellénisées. On l'oublie trop souvent, la Gallia Graeca n'est pas
une utopie et si les Alpes n'en font pas partie, elles n'en sont pas très loin.
Deuxième question : Que signifie la présence de ce buste dans ce village
de montagne proche, il est vrai, de la voie romaine – la "via roumana" du Moyen-
Âge – qui longeait le Drac puis gagnait Gap par le col de Manse, reliant ainsi les
Tricorii aux Avantici et rejoignant la grande voie du Mont-Genèvre. Mais com-
prendre comment ne suffit pas ; il faudrait aussi comprendre pourquoi. Les popu-
lations des Alpes ont-elles, elles aussi, cédé à cet attrait, fait en partie d'exotisme et
de mystère que depuis longtemps exerçaient sur le monde gréco-romain les
divinités orientales ? Faut-il imaginer là un culte à Zeus-Ammon ? Rien n'est
moins sûr. Ce buste peut aussi bien être un souvenir de voyage, la commémo-
ration d'un oracle, voire un élément décoratif choisi pour sa qualité. Bref, s'il
traduit une attirance personnelle, celle-ci peut être purement esthétique ou, en
tout cas, assez éloignée de l'idée d'une dévotion fût-elle privée… Ajoutons que le
"dévot", si dévot il y a, peut être romain – ou étranger – aussi bien qu'indigène.
Ce buste pose donc à merveille le problème des sources de notre étude.
Que retenir, lorsqu'on manque à ce point de sources littéraires ? Faut-il, pour
cerner la diffusion des cultes isiaques – j'emprunte encore un exemple à
l'Égypte – retenir tous ces objets qu'on appelle les isiaca : représentations des
divinités appartenant au cycle mythique de la déesse (Isis, son frère-époux Osiris,
Sarapis, création syncrétique des souverains hellénistiques ou Harpocrate,
l'enfant-dieu…) et figurant sur tant de petits objets de l'orfèvrerie ou de la
glyptique. Certainement pas. Seuls seront intégrés ceux qui peuvent laisser

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supposer une "clientèle" isiaque locale (le mot est choisi à dessein) avec une
attention particulière accordée aux oushebtis – qu'on transcrit maintenant
shaouabtis – ces petites figurines qu'on plaçait auprès des morts dans l'Égypte
ancienne et qui connaissent une grande diffusion à l'époque impériale romaine,
témoignant par là d'un réel regain de ferveur du rôle funéraire d'Osiris.
Il faut donc être prudent et l'être d'autant plus qu'entre l'Orient lieu de
naissance de nombre de ces cultes, les Grecs et les Romains qui les reçurent et les
populations alpines auprès desquelles finalement ils parviennent, les langues
diffèrent et – plus importants sans doute – les rapports à la mémoire, les modes de
transmission culturelle (les Celtes, on le sait n'écrivaient guère et les Druides
tenaient à leur enseignement oral). On comprend ce que les inscriptions gallo-
grecques – il y en a quelques-unes – ou gallo-romaines ont d'exceptionnel
lorsqu'elles sont dédiées à une divinité, mentionnent les offrandes ou sacrifices en
leur honneur, les prêtres qui les servent ou bien encore un nom théophore. On
comprend aussi qu'elles restent ambiguës. Elles témoignent certes d'une attitude
religieuse mais tout autant de l'acculturation des populations alpines si toutefois
ce sont bien elles qui s'expriment et pas un fonctionnaire romain, un soldat ou un
marchand de passage.
À la limite seul le sanctuaire attesté par l'archéologie est la preuve
incontestable de la vénération des populations locales pour le dieu qui l'habite.
Dernière mise au point à laquelle nous invite le Jupiter-Ammon de Saint-
Laurent du Cros : on ne saurait trop insister sur la diversité de ces cultes qu'on a
un peu trop tendance à uniformiser sous le nom de "cultes orientaux" et à
considérer, en bloc, comme une évolution tardive – d'époque impériale ou, au
mieux, hellénistique – d'une religion peut-être trop étudiée en référence au
christianisme, comme en témoigne l'ouvrage pourtant fondateur et remarquable
de Franz Cumont : Les religions orientales dans le paganisme romain. Dans quelle
mesure ces cultes orientaux marquaient-ils un changement dans l'attitude
religieuse des Anciens ? Dépassaient-ils la perspective réaliste et pratique des
cultes civiques en recherchant des exigences plus spirituelles, voire, pour certains
d'entre eux, le bonheur dans l'autre monde ? Faut-il considérer les religions à
mystère – auxquelles on réduit trop souvent les cultes orientaux – comme des
religions du salut, parallèles, voire préparatoires, à l'émergence du christianisme
(qu'on pourrait voir, dans cette optique, comme l'une de ces religions orientales
qui aurait particulièrement bien réussi !). Que penser, par exemple, de
l'affirmation de Renan selon laquelle "si le christianisme avait été arrêté par

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quelque maladie mortelle, le monde serait devenu mithriaque", adepte de


Mithra ?
Le tour d'horizon que je vais entreprendre nous aidera peut-être à répon-
dre à quelques-unes de ces questions, très générales, mais ce que je souhaiterais
aussi – et surtout – c'est mettre en relief le témoignage qu'apportent ces pratiques
sur l'acculturation des populations alpines et sur les raisons qui les firent adhérer
à ces cultes lointains et vieux de plus de mille ans. Pour ce faire, et parce que mon
objectif n'est pas celui de l'inventaire, je passerai rapidement sur l'exotisme
religieux dont témoignent certaines découvertes alpines ; je m'attarderai un peu
plus longuement sur le culte de Mithra, l'Iranien, dont les sanctuaires se
développent dans les Alpes, comme ailleurs dans l'Empire romain et je voudrais
insister, surtout, pour terminer, sur l'attrait exercé par ces grandes divinités
orientales : Isis l'Égyptienne, Cybèle la Phrygienne qui semblent avoir conquis
d'autant plus facilement notre région qu'elles rencontraient les fonctions des
Déesses gauloises jusque là vénérées très localement.

I. Un exotisme religieux ou esthétique

Revenons à Zeus-Ammon, l'un des premiers exemples de cet héno-


théisme qui confère à un seul et même dieu – souvent Zeus puisqu'on ne prête
qu'aux riches – les fonctions de divinités locales ici ou là rencontrées.
Si le Zeus-Ammon de Saint-Laurent du Cros n'est pas un unicum dans les
Alpes, il reste le témoignage le plus significatif, les autres exemples relevant, en
effet, beaucoup plus d'un exotisme décoratif que religieux. Chez les Albiens, à
Saumane (04), le dieu de Siwah orne ainsi un médaillon de bronze et à l'Hospi-
talet (04) le syncrétisme est plus poussé encore puisque c'est Jupiter-Ammon-
Sarapis – très reconnaissable au modius qui surmonte les cornes du bélier – qui
figure sur un disque de bronze. Du même genre sont les images du dieu
retrouvées à Vienne, à La Buisse en Isère, à Genève, ou bien encore à Cognin en
Savoie 6. Une applique de bronze mise au jour lors des fouilles d'une villa gallo-
romaine, date par exemple, elle aussi du IInd siècle de notre ère.

Autre dieu oraculaire, Zeus Bélos est présent non loin de là. Bélos est un
dieu syrien, protecteur d'Apamée sur l'Oronte où il rendait des oracles7.

6 H. Rolland, Gallia, suppl.XIII (1959).


7 J. Balty, L'oracle d'Apamée, AC, 50, 1981, p. 5-14.

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À Vaison-la-Romaine un autel lui a été offert par Sextus, avec une dédicace
bilingue, gréco-latine, qui s'adresse au dieu en tant que "guide de la fortune et
maître de l'esprit". Robert Turcan a reconnu dans ce Sextus Varus un officier, qui,
après la défaite de Clodius Albinus à Lyon, rendait hommage au dieu pour avoir
réalisé une prédiction faite à Septime Sévère en 179. Mais ce témoignage, pour
important qu'il soit, est très révélateur de l'ensemble de notre documentation : il
n'indique en rien l'adhésion des populations locales à ce culte oriental.
Sans doute en est-il de même pour Jupiter Dolichenus, lui aussi plusieurs
fois attesté dans les Alpes. Ce dernier a, malgré la diffusion de son culte, une
origine assez mal connue. Jupiter a, ici, capté le dieu de Doliché, une cité nord-
syrienne de Commagène. Dieu au taureau, sur lequel souvent il figure debout,
dieu au foudre et à la bipenne, c'est un Ba'al, un seigneur du ciel, maître de
l'orage, facile à rapprocher de Zeus – ou de Jupiter. C'est, en effet, surtout à
l'époque romaine que fonctionne l'assimilation. Si la Commagène est depuis
longtemps une région fréquentée par les commerçants méditerranéens gagnant
l'Euphrate et le Pont-Euxin, elle est devenue un passage forcé pour les légions
partant en guerre contre les Parthes8. Ce sont elles qui le ramènent à Rome où il a
un sanctuaire sur l'Aventin puis en Occident où sa diffusion est relativement
tardive et où il perd son allure orientale et devient un dieu "légionnaire", un dieu
protecteur des soldats et de l'armée. Rien d'étonnant à ce que les régions de plus
grande diffusion de son culte correspondent aux frontières militaires du monde
romain, à ce que les inscriptions qui le mentionnent soient essentiellement le fait
de militaires et que, dans l'onomastique de ses fidèles, les noms à consonance
gréco-orientale restent majoritaires.
Dans nos régions, au-delà d'une dédicace et d'une représentation figurée
en marbre retrouvées à Marseille et attestant un culte privé, les Alpes – on ne s'en
étonnera guère – ne témoignent que de dévotions "de passage". Une feuille
votive d'argent rappelle les offrandes qui lui sont faites au Grand-Saint-Bernard
(où passent essentiellement des soldats et des fonctionnaires impériaux) et, au
Petit-Saint-Bernard, c'est un buste en argent, originaire d'Asie Mineure qui
prouve qu'un voyageur l'a en cet endroit remercié, sans doute pour avoir assuré
sans danger sa traversée des Alpes. Il n'est qu'à lire les auteurs anciens et la
description horrifiée qu'ils font des dangers de la montagne pour comprendre le

8 P. Merlat, Jupiter Dolichenus, PUF, 1960. J. Le Gall, Jupiter et les grands cols des Alpes
occidentales, Actes du colloque sur les cols des Alpes, Bourg-en-Bresse, 1969, p. 171-178.

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Les divinités orientales dans les Alpes 197

nombre et l'importance des ex-votos trouvés au passage des grands cols alpins9. Il
faut encore mentionner, la découverte à Aoste (Italie), d'une représentation de
Junon Dolichéenne figurée debout sur un cervidé. On a même pu envisager
l'existence d'un dolichenum, qui pourrait alors expliquer les offrandes déposées
sur les deux itinéraires alpins partant du val d'Aoste. Simple hypothèse hélas et
on ignore absolument s'il existait là, comme à Rome, des communautés groupées
en collèges, dont les membres s'octroyaient le titre de "frères" et qu'unissaient des
liens aussi forts que ceux du sang, liens qu'ils ravivaient par la pratique des
banquets liturgiques et des processions sacrées, des rites dont il n'y a, il faut le
dire, aucune trace dans les Alpes.

Ne quittons pas les Alpes cependant et les dieux "exotiques" qui les tra-
versèrent plus qu'ils ne s'y installèrent sans revenir au Grand-Saint-Bernard et à
cette main votive qui figure parmi tant d'ex-votos à Jupiter, un Jupiter parfois
invoqué seul, parfois sous le nom de Poeninus – le dieu local de la montagne qu'il
supplantait – ou plus exceptionnellement nous l'avons vu, sous le nom oriental de
Dolichenus.
À ce dernier on offrait également des mains votives : images de la main
divine, seule capable d'écarter d'un geste des forces mauvaises. Cette main
apotropaïque n'est pas celle de Zeus Dolichenus, mais de Sabazios, une sorte de
Dionysos thraco-phrygien, bien connu à Athènes où Aristophane dénonce le
tapage que font ses adeptes10. "On sacrifie à Sabazios la nuit et clandestinement à
cause de la honte qui s'attache à ces réunions" précisera Diodore 11. Musique
(cymbales et tambourins), beuveries, ébats sexuels… telles sont les manifesta-
tions d'un culte qui a sa place sur le Capitole à Rome, mais dont les fidèles, en 139,
feront l'objet du décret d'expulsion qui frappe aussi les Juifs ou les astrologues.
Mais une fois de plus, nous ne saurons rien d'un culte dont l'indice le plus
clair se trouve dans ces mains de bronze dites panthées : mains secourables, aux
trois doigts dressés, les deux autres repliés sur le poignet – c'est une constante – en
un geste qui deviendra celui de la benictio latina et qu'on retrouvera plus tard
dans les représentations chrétiennes. Mains étranges cependant, sur lesquelles
figurent toujours, serpent, lézard, grenouille ou crapaud, parfois d'autres
symboles encore qui tous illustrent la maîtrise de Sabazios sur la nature (fig. 2).

9 Cf. en dernier lieu, C. Jourdain-Annequin, L'image des Alpes chez les Anciens : mythe et
histoire, Pages d'Histoire en Dauphiné offertes à Vital Chomel, Grenoble, 2000, p. 13-29.
10 Cf. surtout Démosthène, Sur la couronne, 259.
11 Diodore de Sicile, IV, 4.

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198 Colette Jourdain-Annequin

Fig. 2 – Main de Sabazios. Musée du Grand-Saint-Bernard.

Indices de dévotions personnelles (et je me garderais d’affirmer, comme on


l'a parfois fait, que le Jupiter-Ammon de St Laurent du Cros ait pu servir de statue
de culte), témoignages de l'ouverture des religions antiques à des cultes
orientaux plus chaleureux, plus troublants, plus fraternels peut-être, il faut bien
reconnaître que, dans les Alpes, ces vestiges rappellent surtout la présence
romaine, parfois même seulement le passage de dévots étrangers que les dan-
gers de la montagne – et de ceux qui l'habitent – ont conduits à se recommander à
leurs dieux. Avec Mithra, au contraire, nous avons à traiter d'un dieu qui, lui,
s'installe à demeure.

II. Les conquêtes de Mithra

Mithra est une très vieille divinité indo-européenne, connue dès les textes
védiques où il "double", si j'ose dire, le dieu de la souveraineté Varuna. Du pou-
voir souverain il incarne en effet l'aspect régulier et son nom signifie quelque
chose comme le contrat, l'accord. C'est, semble-t-il, en Iran qu'il devient un dieu
important et c'est en tant que dieu iranien qu'il finit par gagner la Méditerranée
(la Grèce, par exemple, le connaît – sans l'honorer – dès le IVe siècle). Impossible

DHA supplément 1, 2005


Les divinités orientales dans les Alpes 199

de dire s'il existait déjà des mystères dans la tradition iranienne. Il faut en effet
attendre la fin du Ier siècle de notre ère pour que ces derniers soient attestés avec
certitude. Le culte était célébré dans des sanctuaires souterrains : les mithraea. Là,
face à une représentation sculptée ou peinte de Mithra mettant à mort le taureau,
dans une mise en scène très codifiée, les fidèles se rencontraient pour des
initiations et des repas sacrificiels.
Ce qui étonne, c'est la surprenante uniformité des sanctuaires et de l'icono-
graphie de Mithra. Celui de Martigny, dans le Valais, pourra ainsi avoir valeur
d'exemple 12 (fig. 3). C'est en 1993 que cette découverte spectaculaire a été faite, à la
périphérie ouest de l'agglomération antique – l'Octodurus des Véragres, devenu
capitale du Valais romain sous le nom de Forum Claudii Vallensium – dans un
secteur à vocation cultuelle puisqu'un temple indigène y avait été mis au jour en
1976.
Le bâtiment est de dimensions modestes et conforme aux impératifs d'un
culte à mystères : le temple est entouré d'un enclos sacré dont l'accès est protégé
par une palissade (une double rangée de pierres de calage indique qu'elle était
édifiée en planches horizontales). L'allée coudée qui conduisait à l'édifice était,
elle aussi, bordée de barrières et lorsqu'on pénétrait dans l'enclos, une fosse
cultuelle (1,70m x 1,35m) prouve qu'on accomplissait une offrande, peut-être un
rite de passage. C'est là, en tout cas, qu'ont été retrouvés de nombreux gobelets
parfois dédicacés (ici celui que Théodore a dédié – en lettres grecques – au dieu
soleil) (fig. 4).
On se trouvait alors devant un bâtiment rectangulaire (23,36 x 8,95m),
orienté Sud-Est/Nord-Ouest et d'aspect particulièrement austère. Face à l'allée,
près de l'angle sud, la seule ouverture : une porte de 2m de large ouvrait sur un
pronaos presque carré ménageant dans l'angle nord un apparitorium – une sorte de
sacristie –. Puis on descendait dans le spelaeum (ou crypta) : ce saint des saints (8 x
14,40m) était donc, comme partout, partiellement souterrain et, comme partout
aussi il était tripartite, avec une nef centrale (ici 3,70m de large) bordée latérale-
ment de banquettes (podia) de 2,10m de large. L'ensemble dessinait une sorte de
triclinium dont la banquette médiane était remplacée par un podium (thronos)
dominé par l'image cultuelle et la liturgie à laquelle, allongés sur les banquettes
pour un repas rituel, participaient les mystes – exclusivement des hommes.

12 J’emprunte cette description à F. Wiblé, Le mithraeum de Forum Claudii Vallensium, dans,


Archéologie suisse, 18, 1995, 1 et en dernier lieu dans le catalogue de l'exposition de la fondation
Gianadda à Martigny, Picasso sous le soleil de Mithra, Martigny, 2001, p. 190-192 et 193-206.

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Fig. 3 - Le mithraeum de Martigny.


Essai de reconstitution du mithraeum de Martigny d’après F. Wiblé, Le mithraeum de Martigny, Catalogue de
l’exposition Picasso sous le soleil de Mithra, Fondation P. Gianadda, Martigny, 2001, fig. 11 p. 194 et 14 p. 195.

Fig. 4 – Gobelet de production régionale avec inscription dédicatoire en grec : « Moi Théodore, j’ai consacré
(ce gobelet) au dieu Soleil ». H. 11,2 cm. Musée gallo-romain de la Fondation Pierre Gianadda, Martigny,
inv. MY94/7600C-4. D’après F. Wiblé, Le mithraeum de Martigny, op. cit., p. 194.

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Les divinités orientales dans les Alpes 201

Cette image cultuelle c'est la tauroctonie, la mise à mort du taureau blanc


par le dieu solaire. Acte fondateur qui, dans la mesure où il se répète, renforce la
vie et la solidarité des vivants. Un relief de marbre provenant de Sidon et
conservé au Louvre (AO22255) permet de reconstituer une scène qui se reproduit
dans tous les mithraea. Mithra, en jeune dieu vêtu à l'orientale : pantalon perse,
bottes et bonnet phrygien, (la chlamyde flottant au vent est évidemment moins
caractéristique) plaque le taureau au sol de son genou gauche ; de sa main gauche
il tire la tête du taureau en arrière et de l'autre plonge un poignard au défaut de
l'épaule. Un chien vient lécher les plaies de la victime, un scorpion lui pince les
testicules et un serpent se faufile dans les espaces laissés libres.
La scène a toujours un caractère cosmique, la voûte céleste est figurée,
parfois les signes du zodiaque et les vents. Deux acolytes sont indispensables : les
dadophores (ou porteurs de torches) eux aussi habillés à l'orientale, l'un deux
Cautès, torche levée et allumée figure le soleil levant ; l'autre Cautopatès, torche
tournée vers le bas et éteinte, le soleil couchant. À Martigny plusieurs bronzes ont
été retrouvés dans lesquels François Wiblé voit sans doute à juste titre, des
éléments de ce qui serait alors la seule tauroctonie de bronze connue : une
statuette de Cautès, une jambe qui pourrait être celle de Cautopatès, un bonnet
phrygien qui sans doute coiffait Mithra, un autre appartenant vraisem-
blablement à l'un de ses acolytes ; le scorpion attendu, un buste de Luna –
souvent représentée il est vrai – et plus étonnant, un buste de Tutela, la divinité
protectrice des villes dont on ne peut expliquer la présence – si elle appartient
bien à cette scène – que par une confusion avec la tête laurée du soleil.
Je n'insiste pas sur les innombrables offrandes mises au jour : plus de 2000
monnaies – dont beaucoup ont été frappées au IVe siècle, des lampes et, outre les
gobelets, sans doute rituels, dont il a déjà été question, trois autels ou cippes
inscrits dont l'un consacré par un prêtre du culte impérial au dieu soleil
invincible Mithra – Deo Soli(i) invicto Mithrae.
Martigny n'est pas, dans les Alpes une exception ; un autel a été retrouvé à
Genève dans les fondations de la Cathédrale, consacré en 201 par un soldat de la
8ème légion auguste après vingt-six ans de service (Firmidius Severinus). Mithra,
désigné comme dieu invincible est ici associé au génie du lieu (Genius Loci)13.
Un autre, retrouvé à Lucey près de la station connue d'Etanna, sur la voie
reliant Vienne à Genève, a longtemps servi de bénitier à l'église paroissiale. Très
intéressant par la lettre N qui figure au côté de la dédicace habituelle "Deo

13 CIL, XII, 2587.

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202 Colette Jourdain-Annequin

Invicto" il pourrait évoquer une épiclèse iranienne de Mithra, qu'on retrouve


ailleurs dans le monde romain : "Navarzi", c'est-à-dire "grand sublime héros"14.
Toujours dans la Viennoise, plusieurs documents épigraphiques proviennent de
Vieu en Val Romey 15 où R.Turcan serait tenté de reconstituer un sanctuaire de
Mithra, à moins qu'il ne faille, dit-il, chercher ce dernier à Genève.
D'autres sont moins hypothétiques : celui de Mandelieu-La-Napoule dans
la cité d'Antibes, par exemple, sur le site d'une villa édifiée au Ier siècle mais dont
une aile (grange ou cellier) se développe, fin IInd ou début du IIIe siècle en un
mithraeum qui ne sera abandonné qu'à la fin du IVe siècle. L'organisation
tripartite, le matériel suggestif : épée, couteau et lampes, ossements de petits
animaux et singulièrement d'un corbeau – le messager du soleil – en rendent
l'identification fort vraisemblable 16.
De même, à la Batie Montsaléon : Mons Seleuco, sur la route du Mont-
Genèvre, une grande domus semble, également, avoir vu se développer un
mithraeum. Les restes explicites d'une tauroctonie (avec dadophores) et des
inscriptions "au dieu invincible", "au dieu solaire" permettent, là encore, de
supposer l'existence d'un culte qui, comme à Mandelieu semble rester sinon
familial, du moins assez restreint17.
Dernier sanctuaire bien connu, celui d'Aoste, en Italie, découvert en 1953
au nord-est de la porte Bramafan. Plus petit que celui de Martigny (11,60 x 5,60) il
présente, pour l'essentiel la même organisation18. L'autel a été retrouvé en place
avec sa dédicace : I(nvicto) Mithrae, de même qu'une figure masculine de terre
cuite coiffée du bonnet phrygien. Le sanctuaire se trouvait dans un quartier
populaire fréquenté par de petits artisans, des commerçants et des esclaves. Les
deux dédicaces conservées proviennent d'ailleurs d'esclaves, une connotation
sociale qu'il ne faudrait pas généraliser car, si le culte leur était ouvert, ils
devaient avoir été choisis et les sectateurs de Mithra – qui pouvaient comprendre
de très hauts personnages, tels l'empereur Commode – se recrutaient
essentiellement parmi les marchands, les fonctionnaires et surtout parmi les
soldats qui voyaient en Mithra le dieu de la victoire.

14 CIL, XII, 2441 (IIIe siècle).


15 Allmer et Terrebasse, t. 3, 694 et CIL, XII, 2540.
16 M. Fixot (dir.), Le site de N.D. d'Avinioner à Mandelieu : le lieu de culte de l'Antiquité tardive,
Paris, 1990.
17 C 5686, 1160a, b, et c. CAG 05, p. 68, 70 et fig. 31.
18 R. Mollo-Mezzena, Documentazione sui culti aostani, 1981-1982.

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Les divinités orientales dans les Alpes 203

La carte de la diffusion du culte mithriaque établie par R. Turcan19 (et à


laquelle manquent nombre de ces sanctuaires alpins) montre à quel point les
militaires ont contribué, non seulement à l'exportation du culte iranien mais aussi
à sa diffusion dans les provinces occidentales, bien souvent relayés par des
fonctionnaires, des commerçants ou des artisans dont R. Turcan souligne, à juste
titre, qu'ils étaient souvent liés à l'armée et aux bureaux du fisc. C'est dans cette
mesure que, romanisées, les populations alpines ont pu participer au culte de
Mithra. Peut-être est ce le cas de ce Mithres, connu par sa dédicace (trouvée à
Allondaz) aux déesses mères indigènes mais voué par son nom à Mithra : il était
chargé de percevoir le quarantième des Gaules à Tournon en Isère 20.
Le mot "mystère" qui a la fascination de ce qui est secret et suggère des
révélations palpitantes nous paraît ici très mal tenir ses promesses. Qu'en était-il
des tortures infligées aux initiés ? "50 jours de jeûne, 2 jours de flagellation, 20
jours dans la neige" rapporte une formule souvent mise en doute, et la tradition
évoque aussi les initiés aux yeux bandés, aux mains attachées par des boyaux de
poulets… On parle même de meurtre simulé puisqu'on dit que Commode aurait
profité du rituel mithriaque pour commettre un meurtre effectif. En fait que sait-
on réellement des mystes sinon qu'ils étaient sundexioi "unis par la dextre", et se
prenaient donc la main droite selon une vieille formule de fidélité iranienne ?
Que savons-nous des initiations sinon qu'elles respectaient une stricte hiérarchie
de sept degrés : Corax, (le corbeau), Nymphus (la chrysalide), Miles (le soldat), Léo
(le lion), Persa (le perse), Heliodromus (le messager du soleil) et Pater (le père) et
que s'il n'y avait pas de clergé, un Pater était nécessaire pour fonder un nouveau
mythraeum, une nouvelle communauté ?
Tout cela peut paraître bien désincarné et les fidèles de Mithra, dans une
large mesure bien peu représentatifs des populations alpines. Le dieu iranien si
largement diffusé, ne fait d'ailleurs que rarement alliance avec les divinités du
passé. S'il admet un dieu "autre" dans son temple, c'est Mercure, présent à
Mandelieu 21, Mercure qui partage aussi avec lui une dédicace à Apt22. Son
association, à Genève, avec le "génie du lieu" reste, jusque là, exceptionnelle.
Contrairement à Mithra "qui hait les femmes" (Pseudo Plutarque) et ne les tolère
pas dans ses sanctuaires, les divinités que j'ai rassemblées pour la dernière étape

19 R. Turcan, Mithra et le mithriacisme, Paris, 1981.


20 CIL, XII, 2348.
21 À Mandelieu, Cf. note 15.
22 ILN, IV, 7 (= ILGN, 161).

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204 Colette Jourdain-Annequin

de cette étude sont des divinités bienveillantes, des divinités proches de ces
"mères" gauloises si largement vénérées dans les Alpes, et avec lesquelles les
populations locales semblent avoir été disposées à les confondre.

III. La vénération des déesses mères : Isis et Cybèle

Pour les Anciens, les mystères par excellence étaient ceux d'Éleusis,
consacrés aux "Deux Déesses", Déméter, la déesse du grain et sa fille Coré – la
jeune fille en grec – enlevée par le seigneur des Enfers et partageant son temps
entre le séjour brumeux d'Hadès et la terre où son retour fait renaître "les belles
récoltes". Un mythe de la végétation donc, puisqu'à Éleusis Déméter fait aux
hommes le don du blé, fondateur de toute civilisation. Elle leur accorde aussi les
mystères, promesse "d'espérances meilleures" et d'un au-delà plus heureux…
mais ces mystères, si bien analysés par Pierre Lévêque, se célébraient à Éleusis et
nulle part ailleurs. Ce n'est pas le cas des mystères d'Isis et de Cybèle, eux aussi
très liés au mythe mais à un mythe fondé non sur la disparition de la jeune fille
mais sur la passion du jeune dieu.
Les mystères d'Isis sont les mieux connus, grâce à Plutarque (Isis et
Osiris), grâce à Apulée également dans le dernier livre des Métamorphoses.
"Écoute donc et crois" dit Lucius initié, "J'ai approché des limites de la mort ; j'ai
foulé le seuil de Proserpine (Perséphone/Isis, la reine des Enfers) et j'en suis
revenu porté à travers tous les éléments ; en pleine nuit j'ai vu le soleil briller
d'une lumière étincelante ; j'ai approché les dieux d'en bas et les dieux d'en haut,
je les ai vus face à face et les ai adorés de près". Et Lucius se borne là à rapporter
"ce qu'il est permis, sans sacrilège, de révéler à l'intelligence des profanes"23.
Isis, c'est la grande déesse, la mère et l'épouse par excellence, c'est aussi la
magicienne qui fit renaître le corps déchiré et dispersé d'Osiris son frère-époux.
Vénérée au Pirée dès le IVe siècle, son succès prend d'étonnantes proportions à
l'époque hellénistique et, à Rome, c'est sous le règne de Caligula qu'est fondé le
temple d'Isis d'où se diffuseront mieux encore le culte et les mystères.
La carte que propose Laurent Bricaut dans son Atlas de la diffusion des
cultes isiaques24 couvre comme celle des cultes mithriaques, l'ensemble de
l'Empire mais insiste beaucoup moins sur les frontières – donc sur les légions. Elle
montre l'importance du sillon rhodanien dans cette diffusion et singulièrement le

23 Apulée, Métamorphoses ; XI, 23, 6-8.


24 L. Bricaut Atlas de la diffusion des cultes isiaques, Paris, 2001.

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Les divinités orientales dans les Alpes 205

rôle de Marseille et d'Arles dont les relations commerciales avec Alexandrie sont
anciennes, mais au-delà, de Glanum, de Vienne et de Lyon. Il serait fastidieux
d'énumérer les sites concernés dans la région alpine – beaucoup trop nombreux.
On remarque simplement que les témoignages se regroupent autour de deux
pôles : la basse vallée du Rhône où Sérapis "concentré" si j'ose dire d'Osiris et
d'Apis créé par les Lagides – est fortement présent et pour lequel on peut peut-
être envisager une influence assez directe de l'Orient ; le nord de la Provincia et
les hautes vallées alpines d'autre part – avec une présence plus exclusive d'Isis –
pour laquelle on peut songer à un rôle important des cols alpins compte tenu du
poids non négligeable d'Isis en Transpadane et en Italie : c'est ce que prouverait
en tout cas la présence d'un shaouabti de terre émaillée retrouvé aux Fins
d'Annecy (Boutae) dans des niveaux du Ier siècle de notre ère. Il porte le nom d'un
général Potasimto, mort en 530 avant J.-C. L'objet sans doute rapporté à Rome par
un soldat romain fut transporté par la voie transalpine d'Aoste au Petit-Saint-
Bernard25. Souvenir touristique peut-être ? pas forcément. La figurine a fort bien
pu prendre une connotation magique, dans le cadre du regain de faveur dont
jouissait le culte funéraire d'Osiris ; la figuration d'Harpocrate le dieu-enfant sur
des lampes retrouvées en maints endroits et singulièrement dans les nécropoles
ou bien encore dans le sanctuaire indigène du Chastellard de Lardiers pourrait
avoir la même valeur prophylactique.
Inscriptions et sanctuaires ne laissent aucun doute sur la présence de
véritables cultes isiaques dans les Alpes : à Vaison, à Die, à Grenoble (Cularo), à
Seyssinet Pariset, à la Batie Montsaléon26. Et à Aix-les-Bains, on connaît le nom
d'une Isidora, don d'Isis, née grâce aux pouvoirs d'une déesse favorable aux
femmes et favorisant la fécondité et les accouchements27.
Ce culte est répandu dans toutes les couches sociales : esclaves, affranchis,
citoyens, élites municipales, dont beaucoup portent des noms romains. Il est en
effet très romanisé comme en témoignent les épithètes d'Augusta et de Regina
(cette dernière à Die) que, parfois, porte Isis. Malheureusement pour les
"profanes" que nous sommes – comme le dirait le Lucius d'Apulée – rien n'a
transpiré des mystères qui ont pu se dérouler dans les régions alpines.

25 Musée d'Annecy et R. Turcan, les cultes orientaux en Savoie romaine, Dossiers d'Histoire et
Archéologie, 48, 1980/1981, p. 59-61.
26 CIL, XII, 1782.
27 CIL, XII, 5875.

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206 Colette Jourdain-Annequin

Enfin Cybèle, cette autre grande mère méditerranéenne dont la puissance


s'étend à la nature toute entière, Cybèle la déesse-mère d'Asie Mineure qui règne
sur l'Ida, la mère des dieux : Meter des Grecs, Mater Magna des Romains, très vite
connue partout sous son nom phrygien de Matar Kybileya, Kibele en grec…
Cybèle. Le centre de son culte se trouve à Pessinonte mais une fois de plus il s'est
largement hellénisé, plus tôt encore que celui d'Isis, dès l'époque archaïque. C'est
en 204 avant notre ère qu'un jour de détresse (en pleine guerre d'Hannibal) et sur
ordre des oracles, les Romains introduisent solennellement la pierre noire venue
de Pessinonte et symbolisant la déesse dans un temple du Palatin d'où le culte
gagnera l'Empire.

Fig. 5 – Glanum : Attis, le compagnon de Cybèle, couché sous un pin. Près de lui, le bâton recourbé du berger
et la flûte (syrinx). On notera le geste qui désigne sa mutilation (Saint-Rémy, Musée de l’Hôtel de Sade).

Le mythe est, une fois de plus, capital, autour d'Attis le jeune dieu, parèdre
et amant de la déesse qui, frappé de folie s'émascule et meurt sous un pin comme
le prouve un très convenable relief de Glanum (fig. 5). Les prêtres de Pessinonte,
les Galles (Galloi) étaient eux aussi des eunuques et se castraient eux-mêmes.
Différents rites secrets existaient dans les cultes de Cybèle : outre la castration des

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Les divinités orientales dans les Alpes 207

dévots en transe, le plus spectaculaire – et le mieux attesté pour nous – est


le taurobolium, surtout connu en Occident à partir du second siècle de notre ère.
Le candidat à l'initiation, accroupi dans une fosse recouverte de poutres
sur lesquelles on égorgeait un taureau se retrouvait inondé du sang de la bête
agonisante.
Disons-le très vite le caractère "scandaleux" du culte de Cybèle choque en
Grèce mais aussi à Rome où l'on construit une enceinte autour du temple du
Palatin, où Attis ne rejoint Cybèle que tardivement et où les aspects les plus
sanglants du culte ne se répandent vraiment qu'à l'époque impériale.

Qu'en est-il dans les Alpes ?


Une fois de plus il faut mentionner le rôle des ports de la Méditerranée et
de la vallée du Rhône. Signaler, aussi, qu'à Marseille le culte de Cybèle est pré-
sent dès la fondation de la cité, comme en témoignent peut-être les petites stèles
de la rue Negrel, comme le réaffirment sûrement une dédicace à Mater Deum
Magna Idea et un buste de marbre blanc28 retrouvé sur la butte des Carmes. À
Glanum elle pourrait bien avoir un sanctuaire et à Arles où l’on connaît les épita-
phes de deux de ses prêtresses. Cybèle est aussi la seule divinité orientale dont le
culte ait été largement diffusé dans les Alpes-Maritimes à Vence où un taurobole
est attesté fin IInd – début IIIe et à Nice (Cimiez) où le président du collège des
dendrophores (ceux qui portent le pin d'Attis) mentionne les sportules qu'il a dis-
tribuées à chacun des membres de la confrérie (C.V, 7904). À Antibes, chez les
Déciates, un autel taurobolique prouve sa présence et, vers l'intérieur, à Riez,
quatre inscriptions prouvent l'importance du culte de Cybèle, attestent le sacrifice
du taurobole et permettent très vraisemblablement d'envisager l'existence d'un
sanctuaire 29.
La vallée du Rhône, une fois de plus, a largement aidé à sa diffusion.
Certes il est désormais mal venu de parler des temples de Vienne ou de Lyon
longuement décrits naguère ; il reste que le culte ne fait aucun doute dans ces
deux villes. Lyon, par exemple, conserve trois autels tauroboliques dont l'un
mentionne l'inauguration du sanctuaire en 160 et dès 178 il se pourrait que les

28 C. 405 Cf. Les Cultes des Cités phocéennes, Études massaliètes, 6, 2000, surtout p. 81-89
(H. Tréziny, p. 119-133 (A. Hermary), p. 147-157 (A. Hermary et A. Tréziny).
29 ILN, II, 5, 6, 7 et 9.

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208 Colette Jourdain-Annequin

prêtres de Cybèle "des eunuques volontaires" soient mentionnés dans une


supplique d'Athénagore à Marc-Aurèle 30.
De là le culte se diffuse au gré des itinéraires : le long du Rhône à Belley
où sont attestés un temple et un autel et où la mère des dieux est associée à Attis…
et beaucoup plus loin chez les Sédunes, à Sion, un citoyen romain honore Cybèle
sous le nom de Terra Magna31. Chez les Allobroges on la retrouve à Vieu où l'on
connaît un dendrophore, à Aoste (France) où une statuette représente la déesse et à
Conjux, sur les bords du lac du Bourget, où l'on a retrouvé, lors de la démolition
du maître-autel de la chapelle, très bel autel métroaque (fig. 6). Il porte tous les
attributs de Cybèle : les torches croisées sur l'un des côtés, le tambourin entre
deux pommes de pin et deux cymbales sur la face principale et, sur l'autre côté,
l'aiguière à anse et la patère à ombilic – ici munie d'un long manche – nécessaires
aux libations. À Moûtiers, enfin, sur la route du Petit-Saint-Bernard, Cybèle est
associée aux Matronae Salvennae, les mères secourables, annexée, donc, au patri-
moine sacré indigène 32.
Chez les Voconces la Mère des dieux est attestée à Vaison où un autel
commémore la célébration d'un taurobole et d'un criobole pour le salut de la
domus divina (Septième Sévère et ses fils en l'occurrence)33 mais c'est surtout à Die
que fleurissent les dédicaces à la grande mère idéenne. En particulier, en 245, un
triple taurobole lui est consacré, célébré à Die par le pontifex perpetuus de Valence,
en présence du prêtre de Cybèle de Die, de celui d'Alba et d'un dignitaire
d'Orange. D'autres autels sont offerts par des particuliers (dont l'un encore par un
prêtre de Cybèle) et toujours pour le salut de l'Empereur34. Il est manifeste que
chez les Voconces c'est Die plutôt que Vaison qui était le centre du culte de Cybèle
et d'aucuns pensent – à juste titre – qu'il s'est greffé sur celui d'Andarta, la déesse
locale dont les dédicaces disparaissent au moment où l'on offre des tauroboles. Le
rapport évident religion/acculturation se dévoile une fois de plus d'autant que
s'affirme, en même temps, le lien avec le culte impérial.
Le culte de Cybèle, devenue la mère universelle est donc remarquable-
ment implanté dans les Alpes. La présentation géographique que j'ai tenté d'en
faire, souligne, me semble-t-il, les voies majeures de la diffusion de son culte – et

30 J. Burdy, A. Pelletier, Guide de Lyon gallo-romain, Lyon, 1997.


31 C.135. Pour toutes ces inscriptions, on se reportera à I. Tournié, Religion et acculturation dans les
Alpes occidentales, Thèse Lettres Grenoble, 2000.
32 32 ILGN, 17 = ILA, I, 56.
33 C 1311.
34 BR, I, 313, 315, 317, 318, 320 et C 1568, 1567 (triple taurobole), ILGN, 231.

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Les divinités orientales dans les Alpes 209

elles sont toujours les mêmes : voie maritime, sillon rhodanien et vallées adjacen-
tes surtout lorsqu'elles conduisent aux cols alpins vers lesquels convergent aussi
les influences venues d'Italie.

Fig. 6 – Autel métroaque de Conjux (Savoie). CAG 73, fig. 91.

Ce qui surtout, doit être souligné, pour conclure, c'est le caractère singulier
de ces cultes orientaux lorsque les ondes de propagation parviennent jusqu’aux
Alpes : rien dans les documents recensés n'évoque réellement les mystères.
Certes, la musique est partout présente, sur les autels métroaques mais aussi, je ne
l'ai pas assez souligné, sur les reliefs isiaques où le sistre est si souvent figuré (de
Glanum à Aix-les-Bains, en passant par Carpentras). Certes le sang est fortement
suggéré par les autels tauroboliques ou par la tauroctonie mithriaque, le spectre
de la mort, de la castration sont bien au cœur du mythe mais c'est la fertilisation, la
fécondité et la vie qu'on attend du rituel.
Rien de sulfureux ne transpire. Le rituel était-il bien caché, s'était-il assagi,
expurgé de ses "turpes origines" comme pourraient le dire les Chrétiens ? Il
paraît surtout avoir été pris en main – et très fermement – par les autorités avec
des conséquences majeures :

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210 Colette Jourdain-Annequin

1. Même dans le cas de ces religions orientales fondées sur le principe de


l'adhésion individuelle, sur l'espoir d'un contact plus étroit de l'individu avec son
dieu, sur une fraternité plus chaude avec les autres initiés, ce que nous en voyons
– ou ce qui nous en reste – témoigne souvent plus sur la présence romaine, au
mieux sur la romanisation que sur l'attitude religieuse des populations alpines.
2. Dans les limites ainsi posées, ce qui frappe encore c'est le caractère
purement votif de ces monuments en l'honneur de Meter, d'Isis ou de Mithra. On
attendait des initiations et on trouve des formules votives : on invoque les dieux
pour un heureux voyage, pour la santé et la richesse, pour une bonne traversée
maritime. On prie surtout, on prie beaucoup pour les empereurs. Bref si l'on veut
voir dans ces divinités des divinités du salut c'est bien d'un salut dans ce monde-
ci qu'il s'agit.
Seul le culte de Dionysos – plus grec qu'oriental – pour lequel on a
pourtant longtemps nié l'existence de mystères semble proclamer, si l'on en croit
quelques tablettes récemment retrouvées que la mort est une naissance. On peut
lire, ainsi, sur une feuille d'or en forme de lierre trouvée en 1987 sur la poitrine
d'une défunte, "maintenant tu es morte, maintenant tu es née, trois fois fortunée
dans ce jour. Dis à Perséphone que Bakchios lui-même t'a délivrée". Et si des
mystères de Dionysos ne sont pas attestés en tant que tels dans nos régions, une
série d'indices permet de supposer leur existence, tels la fresque de Vaison ou le
bas relief de Beaumes de Venise représentant le foulage du raisin dans une cuve
ornée d'attributs phalliques… Pour le reste manquent tous les témoignages en ce
sens et ce qu'on perçoit c'est au contraire une valorisation constante de la vie – de
cette vie. "Regardés en opposition avec le christianisme écrit Walter Burkert, les
mystères apparaissent à la fois plus fragiles et plus humains."35 Jamais ne s'y
exprime clairement en effet une foi dogmatique dans un triomphe sur la mort et
faire des divinités orientales des divinités du salut est, décidément, un abus de
langage.
Ce qui attire en elles c'est la force de vie qu'elles représentent et que, sous
une forme ou sous une autre souligne le mythe ; ce sont aussi les associations plus
libres et plus fraternelles qu'elles suscitent autour d'elles, c'est enfin, c'est surtout,
leur qualité d'accueil : Isis, Cybèle comme cette Bonne Déesse qui peut être l'une
ou l'autre sont des divinités qui écoutent et des oreilles suffisent parfois à les

35 W. Burkert, Les cultes à mystères dans l'Antiquité, Paris, 1992 (1re édition en anglais 1987) p. 37.
C'est à cette remarquable synthèse que j'emprunte également l'épitaphe qui termine ce texte (IG,
XIV, 1449).

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Les divinités orientales dans les Alpes 211

représenter : ainsi sur un autel retrouvé à la Major à Arles (fig. 7), ou bien encore
sur celui qui ornait "la maison de Cybèle et d'Attis" à Glanum ; ainsi cet autel
"aux divinités écoutantes" invoquées en grec36 et qui pourraient bien être ces
mères gauloises dont la pluralité multiplie les pouvoirs… ainsi, enfin, ces plaques
de métal repoussé retrouvées à Revel-Tourdan et d'abord interprétées comme
des ex-votos37.

Fig. 7 – Autel à la "Bonne Déesse". Église N.D. de la Major à Arles.

Divinités bienveillantes et rassurantes telles nous paraissent être les


divinités orientales, divinités dont on connaît cependant les limites. On voudra
bien me pardonner de quitter les Alpes pour un dernier exemple qui, tout à la
fois montre bien la fragilité des mystères antiques et en même temps leur
indifférence à un au-delà hypothétique. C'est l'épitaphe écrite en grec mais

36 M. Lejeune, Recueil des inscriptions gauloises, I, textes gallo-grecs, Gallia, suppl. XLV, Paris, 1985.
G65.

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212 Colette Jourdain-Annequin

trouvée à Rome d'un jeune garçon qu'on avait fait prêtre de la Bonne Déesse, puis
de la mère des Dieux et de Dionysos Kathégémon "Pour eux j'ai toujours accompli
les mystères de façon vénérable. Maintenant j'ai quitté la vénérable et douce
lumière du soleil. Vous donc mystes… oubliez tous les vénérables mystères, l'un
après l'autre, car personne ne peut défaire le fil que les Destins ont filé. Car moi
Antonios le vénérable, je ne vécus que 7 ans et 12 jours".

37 N. Drouvot, Revel-Tourdan, Mémoire de maîtrise, Grenoble, 1999.

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