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Emile Zola

Ce chapitre analyse le bestiaire présent dans plusieurs romans d'Émile Zola, notamment La Bête humaine, L'Assommoir, Nana et Germinal. Il décrit comment les animaux comme les chevaux, poules et lapins accompagnent les personnages dans leur vie quotidienne et révèlent des détails réalistes sur leur société.

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Emile Zola

Ce chapitre analyse le bestiaire présent dans plusieurs romans d'Émile Zola, notamment La Bête humaine, L'Assommoir, Nana et Germinal. Il décrit comment les animaux comme les chevaux, poules et lapins accompagnent les personnages dans leur vie quotidienne et révèlent des détails réalistes sur leur société.

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Chapitre 7

Le bestiaire naturaliste d’Émile Zola


Émilie Muraru

« Pourquoi les bêtes sont-elles toutes de ma famille, comme les


hommes, autant que les hommes ? »
Émile Zola Le Figaro, 24 mars 1896

L’objet de cet article est de proposer une étude du bestiaire zolien à travers
quelques-uns de ses romans, au premier rang desquels La Bête humaine, inscrit
dans le monde des cheminots et qui nous invite à une lecture attentive par son
titre même. Mais nous explorerons aussi les animaux présents dans les romans
plus parisiens que sont L’Assommoir et Nana et dans le roman des mineurs du
Nord, Germinal. Ces quatre romans reliés par leurs personnages (Gervaise
Macquart de L’Assommoir est la mère des trois personnages principaux des autres
romans) présentent en effet un bestiaire très cohérent tant réel qu’imaginaire
qui permet à Émile Zola d’approfondir l’étude attentive de ceux qu’il nomme
dans la préface de Thérèse Raquin des « brutes humaines ». L’œuvre romanesque
est donc parcourue de chats, cochons chevaux, bœufs, loups et couleuvres qui
nous parlent encore et toujours des humains. Et nous verrons que l’animal le plus
sauvage n’est d’ailleurs pas toujours à rechercher chez les animaux eux-mêmes. Chapitre 7 • Le bestiaire naturaliste d’Émile Zola

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Émile Zola construit avec les vingt volumes des Rougon Macquart, publiés
entre 1870 et 1893, « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second
Empire ». Son regard est donc tout entier porté sur les êtres dont il a inventé
l’arbre généalogique. Mais comme on ne peut comprendre les êtres sans envi-
sager le monde qui les entoure, l’œuvre de Zola est aussi un tableau méticuleux
de la société du temps, des souffrances du monde ouvrier aux magnificences
des hôtels particuliers, de la simplicité sauvage de la campagne aux turpitudes
de Paris en plein bouleversement haussmannien. L’animal prend donc sa place
dans le déroulement des vies, certes fictives mais pleinement réalistes, des
personnages. Il les accompagne, dans le quotidien, dans le langage et dans les
représentations communes, tel qu’il a accompagné les hommes et les femmes de
cette fin du xixe siècle. Cependant l’animal est également particulièrement présent
dans l’œuvre de Zola, du fait même de la spécificité de l’expérience naturaliste
que le romancier développe : l’humain est pour le romancier avant tout un être fait
de chair, de muscles, de sang et de nerfs, c’est-à-dire un corps dans son animalité
première. L’animal est donc aussi la créature primitive qui sommeille, se révèle
ou s’exprime en chaque être, une part même de son identité.

I. L’animal du monde réel habite l’écriture zolienne

Émile Zola prépare chaque roman de manière méticuleuse, il prévoit l’intri-


gue, le cadre et les personnages. Puis il étudie, observe, remplit des carnets de
notes, il est même l’un des premiers à utiliser la photographie comme source
documentaire. Il revendique ainsi la fiction mais dans une écriture qui englobe
le réel, qui rend compte du réel. Il intègre donc tout naturellement l’animal à ses
tableaux de la société et à ses intrigues puisque l’animal participe pleinement à la
vie des humains, en ville comme à la campagne. Les chevaux par exemple sont
très nombreux dans Paris, on estime qu’en 1880, 80 000 équidés sont utilisés pour
les déplacements individuels ou collectifs et pour les transports de marchandises,
ce qui suppose aussi autant d’écuries mais également des maréchaux-ferrants,
des lieux d’équarrissages… Et il faut se rappeler que les Halles, immense marché
de produits frais de Paris étaient situées en plein centre de la ville, nécessitant le
transit de centaines de véhicules attelés chaque jour.

L’animal est tout d’abord un compagnon de travail


Deuxième partie • Littérature

L’animal accompagne l’ouvrier au quotidien, il est ainsi omniprésent dès les


premières pages de Germinal et le romancier évoque précisément les chevaux aux
côtés des mineurs. Le travail de la mine se fait dans un compagnonnage entre
l’homme qui extrait la houille de sa main et le cheval qui la ressort du puits en
tirant de lourds wagons, dont le train est rempli par des herscheuses. Ces femmes
sont elles-mêmes présentées comme des créatures hybrides : « on n’entendait plus

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[…] que l’ébrouement des herscheuses, arrivant au plan, fumantes, comme des
juments trop chargées » (chap4). Hommes et bêtes se confondent donc d’une
même haleine fumante dans la pénombre de la mine. Le narrateur précise ainsi
que le cheval nommé Bataille a « dix ans de fond » (chap5), de même que Bonnemort
revendique fièrement « cinquante ans de mine, dont quarante-cinq de fond »
(chap1). Les chevaux de traits sont présents aussi dans La Bête humaine, pour le
lourd transport des pierres, « cinq bêtes suantes, soufflantes », « cinq vigoureux
chevaux » qui accompagnent Cabuche pour conduire son fardier. Dans ces deux
romans le cheval n’est pas un outil mais un associé et un compagnon dont
on montre la souffrance et la vaillance. Le seul cheval survivant de l’attelage
après un terrible accident de train fait d’ailleurs l’objet d’une précise attention du
romancier dans son agonie : « Il avait un hennissement continu, un cri presque
humain, si retentissant et d’une si effroyable douleur, que deux des blessés, gagnés
par la contagion, s’étaient mis à hurler eux aussi, ainsi que des bêtes » (chap10)
Bêtes et humains vivent et meurent ensemble d’une même chaleur ou d’une
même douleur.

L’animal de basse-cour, présence du quotidien

Les romans de Zola sont aussi parcourus de petits animaux que l’on ne remarque
pas toujours mais qui créent le réalisme de l’évocation. Ainsi dans La Bête humaine
Philomène offre les œufs de ses poules à ses voisines. Ce geste symbolique, et en
apparence anecdotique nous rappelle la présence dans la vie quotidienne des
petites basses-cours, même en ville. Mais, entre le chapitre 3 et le chapitre 9 les
« œufs du matin qu’elle venait de ramasser sous ses poules » changent de desti-
nataire : en passant de Mme Lebleu à Séverine, les œufs révèlent l’évolution des
alliances de voisinage et les poules constituent le petit fait réaliste, révélateur des
liens sociaux. Incidemment, Zola explique aussi le rêve de campagne de la pari-
sienne Nana en évoquant, dans le roman éponyme, les animaux de fermes présents
dans la ville : « étant petite, elle avait souhaité vivre dans un pré, avec une chèvre,
parce qu’un jour, sur le talus des fortifications, elle avait vu une chèvre à un pieu »
(chap6). Et si les mineurs du roman Germinal ne mangent qu’exceptionnellement
de la viande, le narrateur nous précise qu’ils réussissent parfois à élever un lapin
Chapitre 7 • Le bestiaire naturaliste d’Émile Zola

dans leur petite cour, en le nourrissant de bardane ramassée sur les chemins. « Un
lapin familier, une grosse mère toujours pleine, qui vivait lâchée en liberté dans la
maison » agrémente même les soirées de ceux qui partagent un verre au cabaret,
en se laissant prendre sur les genoux et caresser, « les oreilles rabattues ». (III, 1)

Le chat, compagnon distant

Quelques chats, animaux familiers par excellence, parcourent également


l’œuvre de Zola, aux côtés des rats, araignées et chauve-souris de la mine. Dans
Nana, au chapitre v, nous observons une « portée de petits chats noirs », tantôt
jouant avec des « courses folles, des galops féroces », tantôt dormant « sur la toile

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cirée, contre le ventre de la mère béate, les pattes élargies », le tout sous « les yeux
jaunes » d’un « gros chat rouge, assis à l’autre bout de la table, la queue allongée ».
Ces notations apportent du réalisme à l’évocation en plaçant des animaux familiers
dans le tableau1. C’est aussi un chat qui finit la carcasse de l’oie énorme cuisinée
par Gervaise pour sa fête dans L’Assommoir. Après une « bacchanale de tous les
diables » où on ne cuisine « pas du veau, du cochon et de l’oie pour les chats », « le
chat d’une voisine qui avait profité d’une fenêtre ouverte, croqua les os de l’oie,
acheva d’enterrer la bête, avec le petit bruit de ses dents fines ». L’animal passe ici
avec sa silhouette familière en détournant à peine l’attention du lecteur comme
des personnages. Zola s’en sert encore pour compléter l’évocation du coron écrasé
de fatigue dans Germinal : « pas une lueur ne glissait sous les persiennes closes,
les longues façades s’alignaient avec le sommeil pesant des casernes qui ronflent.
Seul un chat se sauva au travers des jardins vides » (II, 5)

L’animal faire-valoir de l’humain

L’animal peut aussi être recherché, non pour sa force de travail, sa productivité
ou sa viande, mais aussi pour l’élégance ou le pouvoir qu’il est censé révéler
chez celui qui le possède. Les équipages soignés, dont les chevaux demandent de
l’entretien, sont le signe ostentatoire, par exemple dans Germinal, de la fortune des
Grégoire, construite sur les mines du bassin houiller et leur maison est bien enten-
due gardée par des chiens de garde zélés. Nana de son côté se rend aux courses de
chevaux pour le grand prix de Paris à l’hippodrome du Bois de Boulogne, puisque
la haute société parisienne s’y rend pour jouer aux courses mais aussi pour faire
étalage de richesses. Au chapitre 11, la description de Steiner arrivant à l’hippo-
drome est, à ce titre, particulièrement frappante, la jeune conquête du banquier
rivalisant avec les chevaux pour son exhibition satisfaite :
« ce qui stupéfia Nana, ce fut de voir arriver Simonne dans un tandem que
Steiner conduisait, avec un laquais derrière, immobile, les bras croisés : elle
était éblouissante, tout en satin blanc, rayé de jaune, couverte de diamants
depuis la ceinture jusqu’au chapeau ; tandis que le banquier, allongeant un
fouet immense, lançait les deux chevaux attelés en flèche, le premier un
petit alezan doré, au trot de souris, le second un grand bai brun, un stepper
qui trottait les jambes hautes.
Devenue, elle aussi, « femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles,
marquise des hauts trottoirs », Nana possède un petit griffon écossais nommé
Bijou, et dans sa luxueuse chambre, des peaux d’ours deviennent le lieu de ses jeux
Deuxième partie • Littérature

sexuels avec le comte Muffat qu’elle oblige à faire le cheval ou le chien. L’animal
est ici simple accessoire de luxe dans l’évocation du monde des parvenus de
cette fin du second Empire.

1. Un matou, dans un sens populaire est un souteneur, donc il faudra sans doute voir aussi dans cette scène
une représentation métaphorique de l’innocence opposée à la débauche dans cet univers trouble du
spectacle de cabaret

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II. L’animal anime le langage par des représentations
communes partagées

Les animaux omniprésents dans la vie quotidienne sont également et par


conséquent omniprésents dans le langage humain. Depuis l’Antiquité, la métaphore
animale est signifiante pour parler des travers et des comportements de l’homme,
pour illustrer ses défauts ou ses qualités. Zola restitue alors logiquement, par son
travail d’écriture sur le réalisme, la présence animale récurrente dans le langage
courant pour en faire un outil de création littéraire.

Le surnom animal dit le regard posé sur l’autre

Le monde animal est une source féconde de surnoms qui explicitent le rapport
à l’autre. Nous avons vu qu’à la fin de son roman éponyme, Nana exige de son
amant, le comte Muffat, qu’il fasse le chien ou le cheval sur ses peaux d’ours. En
dehors de ces séances particulières, elle le nomme de manière récurrente « mon
chien », « mon pauvre chien », comme en miroir de l’adoration qu’elle porte à
son chien Bijou (cf. supra) : « elle le rendait fou quand elle le baisait autour de
la figure, sur ses favoris, avec des câlineries de chatte, en lui jurant qu’il était
le chien aimé, le seul petit homme qu’elle adorait » (chap7). En revanche, dans
le même chapitre, elle parle du journaliste du Figaro, Fauchery, comme d’une
« vipère » pour l’avoir assimilée à une « mouche d’or ». Ce bestiaire varié, digne
de La Fontaine, nous parle bien d’affection fidèle avec le chien, de méchanceté
perfide par la vipère et de nuisance avec la mouche. La référence à ces animaux
nous rend les personnages immédiatement compréhensibles comme dans la
démarche d’un apologue. Pour compléter cette série d’exemples, nous pouvons
citer Nana encore qui est pour Muffat une « fille aux goûts de perruche » quand
il la blâme pour sa légèreté dépensière et vulgaire (chap11), ou encore Étienne,
cette « espèce de couleuvre ! » pour Chaval au début de Germinal quand il lui paraît
fuyant et désireux d’échapper au travail.

Le rejet de l’autre dans l’animalisation de son identité


Chapitre 7 • Le bestiaire naturaliste d’Émile Zola

Dans un registre plus violent et tragique, Gervaise apprend que son mari est
hospitalisé, au chapitre 13 de L’Assommoir, et Zola choisit de nous rapporter d’abord
en discours indirect libre la parole de son personnage : « son cochon était en train
de crever à Saint Anne. Le papier disait ça plus poliment, seulement ça revenait
au même. » Le choix du terme de « cochon » montre toute la colère éprouvée par
Gervaise envers son mari, perdu par son alcoolisme, et quand elle le voit, en pleine
crise de delirium tremens à l’asile, elle ne peut s’empêcher de remarquer son « vrai
museau d’animal. Il avait la peau si chaude que l’air fumait autour de lui ; et son cuir
était comme verni ». Coupeau a perdu toute humanité et n’est plus qu’animalité
au seuil de la mort. Le cochon est aussi l’homme dangereux, lubrique et violent,

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Chaval par exemple qui a « des idées si dégoûtantes » et qui viole Catherine avant
de la forcer à vivre avec lui dans Germinal. C’est aussi le président Grandmorin
dans La Bête humaine, violeur de jeunes filles et finalement assassiné par Roubaud
et sa femme Séverine qui faisait partie de ses victimes : un « cochon ! cochon !
cochon ! » (Séverine au chap. 8) « saigné » lui-même comme « un cochon » (chap.
3). La métaphore animale permet ici de rejeter l’homme violent hors de toute
humanité, et par là même de montrer la bestialité crue d’attitudes humaines.
Mais ces attitudes sont parfois seulement fantasmées comme pour le pauvre bougre
de Cabuche, le carrier. Vivant isolé dans les bois, il est décrit par Mme Bonnehon,
sœur du « cochon » Grandmorin comme « une sorte de brute », un « loup-garou »
vivant dans un « terrier » (chap4), « énorme et bestial ». L’animalisation marque
ici indéniablement le rejet de classe, la respectable bourgeoise se pinçant le nez
à l’évocation d’un homme des bois et ne pouvant, à l’inverse, imaginer son frère
commettre les atrocités les plus bestiales.

L’animal pour mieux parler de l’humain

Zola enrichit le bestiaire des surnoms par de multiples comparaisons ou


métaphores pour construire ses personnages. Pecqueux, le chauffeur associé à
Lantier pour conduire la Lison dans La Bête humaine, est ainsi comme un chien
dévoué face à son chef, pour les restes de repas qu’il lui offre (chap. 6). Flore dans
le même roman, solide jeune fille solitaire, passe son temps à « galoper » le long
des voies de chemin de fer, dans ce « pays de loups » ainsi que le désigne sa mère
Phasie, l’épouse de Misard aux « dents de rat » (chap. 7). Dans L’Assommoir la
petite Lalie, morte sous les coups de son père est un « pauvre chat » (chap. 12) et
Gervaise, à la fin du roman, meurt oubliée de tous dans un réduit qui n’est plus
qu’« une niche ». La référence canine marque la déchéance ultime de Gervaise :
il est bien question de « crever comme un chien », ultime et seule issue envisa-
geable également pour Bijard, le père de Lalie « stupide, les yeux sur ce cadavre
qu’il avait fait, roula[nt] toujours la tête du mouvement ralenti d’un animal qui a
de l’embêtement. »
L’animal doté de représentations communes dans l’imaginaire collectif est
donc utilisé pour mener des descriptions physiques efficaces et immédiatement
frappantes : Philomène dans La Bête humaine est à la fois une « cavale maigre
et hennissante » quand elle se dispute avec ses voisines et une « maigre chatte
amoureuse » quand elle cherche l’attention de Lantier ; Jeanlin l’enfant blessé dans
un accident de la mine, dans Germinal, semble si fragile qu’il a une « maigreur
d’insecte », de même que la petite Lydie qui travaille « raidissant ses bras et ses
Deuxième partie • Littérature

jambes d’insecte, pareille à une maigre fourmi noire en lutte avec un fardeau
trop lourd ». La Maheude, la mère courage, a, elle, « le sein énorme […] comme
une mamelle de vache puissante » (IV, 3), quand Nana décrite lors de son enfance
dans le chapitre 11 de L’Assommoir, a « poussé comme un veau, très blanche de
chair, très grasse ». L’embonpoint comme la maigreur humaine s’incarnent donc

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avec aisance dans l’esprit du lecteur grâce à l’évocation animale, dans un bestiaire
familier qui se répète et se fait écho d’un roman à l’autre.

Un humain entre animalité domestiquée et animalité sauvage

Mais le choix de la métaphore animale, pour être claire, ne doit pas être
comprise comme une simplification de la représentation. Ainsi lorsque Cabuche
est arrêté à tort pour le meurtre de Grandmorin, il apparaît avec un « hérissement
fauve de bête traquée […] mais il y avait comme un besoin de soumission tendre,
dans la bouche large et dans le nez carré de bon chien ». Le portrait oscille donc,
dans les référents animaux, entre sauvagerie de l‘animal indomptable et docilité
de l’animal domestiqué. À travers ces images, il s’agit de comprendre la situation
d’un homme simple, de bonne volonté, maltraité par la société bien-pensante,
emplie de préjugés et de stéréotypes. Par le détour de l’animal, Zola crée une
forte empathie chez le lecteur. Incapable de faire face aux pièges et aux circonvo-
lutions de l’interrogatoire du juge, Cabuche n’a d’autre alternative que de lui donner
raison par la colère qui s’empare de lui, dans le « saut de la bête attaquée ». Mais si
le juge Denizet reste humain en apparence, il est sans nul doute le plus animal, se
montrant bestial et sans humanité aucune dans cet extrait. L’animalité de Cabuche
n’est pas ici dépréciative, comme pour Gervaise mourant oubliée de tous dans
sa niche, elle est plutôt l’expression d’une nature première de l’homme face à un
monde humain finalement complexe, dévoyé et maltraitant.
Humain et animal se confondent donc dans des évocations où l’animal sert à
décrire l’humain et où l’humain pousse à révéler la part animale de l’être.

III. Animal ou humain ?

La confusion des humains et des animaux par l’onomastique

Émile Zola invente entièrement l’arbre généalogique des Rougon Macquart,


et il crée quelques noms à la signification animale explicite : si on examine par
Chapitre 7 • Le bestiaire naturaliste d’Émile Zola

exemple les personnages de L’Assommoir, les épiciers s’appellent Lehongre et une


blanchisseuse porte le nom de Putois. Ces personnages sont peu développés mais
leur nom participe à la construction d’un bestiaire étonnant dans le quartier de la
Goutte d’Or. Le père Colombe est lui en revanche précisément évoqué et il porte
bien mal son nom qui semblerait évoquer la blancheur, l’élévation et la pureté :
il est le propriétaire de la gargote qui donne son nom au roman, lieu de perdition
alcoolique pour les personnages et Zola le présente ainsi dans ses Documents
préparatoires :
« Marchand de vin. Épais et rouge. Un homme énorme. Très vulgaire.
Poussant à la consommation. Acceptant tout. […] Veut gagner de l’argent.
Suant le vin. »

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On trouve un jeu également sur le nom de Mme Lerat : vieille fille maigre, d’appa-
rence sévère et rigoureuse, elle ne peut s’empêcher de mettre des allusions obscènes
dans tous ses propos ayant une « sorte de monomanie pour l’ordure » (Documents
Préparatoires). Enfin M. Poisson est à étudier, homme taiseux, intéressé seulement
par la fabrication de petites boîtes. De fuyant et coulant, Poisson devient terrible
le jour où il ne peut plus ignorer la tromperie de sa femme Virginie avec Lantier :
« une vue pareille naturellement, avait fait sortir Poisson de son caractère.
Un vrai tigre ! Cet homme, peu causeur qui marchait avec un bâton dans le
derrière, s’était mis à rugir et à bondir. Puis on n’avait plus rien entendu.
Lantier devait avoir expliqué l’affaire au mari.
La métaphore filée du tigre, au lieu de grandir le personnage le ridiculise
encore davantage puisque l’accès de sauvagerie féroce semble en fait bien vain et
éphémère. Le plus intéressant à noter est que le sens des noms des personnages
n’est pas commenté dans la narration, il crée un réseau de sens souterrain à
destination du lecteur1.

Une famille, une foule, un troupeau ou une meute ?

La confusion entre humains et animaux se retrouve également chez Zola


dans l’évocation des grands nombres ou des foules. Germinal offre à ce sujet les
exemples les plus riches. Si l’on commence à l’échelle familiale, la famille Maheu
est présentée dans des gestes et postures animales : la chambrée au réveil sent
le « bétail humain » ; les garçons en se levant « se soulageaient sans honte, avec
l’aisance tranquille d’une portée de jeunes chiens, grandis ensemble » (chap2). La
référence animale dit ici la promiscuité, qui ôte toute dignité ; le directeur de
l’usine et sa femme ont d’ailleurs intégré cette animalité, se faisant « montreurs
de bêtes » (II, 3) quand ils emmènent des hôtes de passage visiter le coron.
À l’échelle de la mine, la métaphore animale est encore plus présente et
signifiante. Les mineurs sont tout d’abord représentés comme paisibles et subis-
sant leur condition : « Vêtus de toile mince, ils grelottaient de froid, sans se hâter
davantage, débandés, le long de la route, avec un piétinement de troupeau ».
Cependant, quand la situation se tend, et que les mineurs, hommes, femmes et
enfants déclenchent une véritable insurrection, nous sommes face à un « galop
de bétail lâché » (V, 3), pris par une « férocité grandissante ». Puis au fil des pages,
l’exaspération grandissant, les bovins se transforment encore et dans leur « mugis-
sement confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure », ils
font voir des « mâchoires de bêtes fauves » (V, 5). L’insurrection ouvrière est ici
Deuxième partie • Littérature

la promesse d’une « soirée sanglante » dans laquelle les êtres humains retournés
à l’état sauvage par tant de souffrance, renverseraient définitivement l’ordre

1. à l’inverse, et sans que cela soit davantage commenté, les animaux peuvent porter des noms humains :
on rencontre le chat François dans Thérèse Raquin, ou le cheval Balthazar, cheval de la mère François
dans Le Ventre de Paris.

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