Gestion de l'érosion des sols bamilékés
Gestion de l'érosion des sols bamilékés
Jean-Marie FOTSING
Maison de la Télédétection, laboratoire Orstom,
500, rue J.-F.-Breton, 34093 Montpellier, France.
RÉSUMÉ
Les zones densément peuplées et intensément cultivées des hauts plateaux bamilékés présentent peu de signes
d'érosion et de dégradation. Les techniques traditionnelles d'exploitation des terres sont relativement efficaces du
point de vue du maintien de la fertilité des terres et de la lutte antiérosive. Cependant, les transformations en cours
dans la région aboutissent, d'une part, à la simplification des aménagements dans les zones anciennement occupées
et, d'autre part, à l'extensification des méthodes d'exploitation du sol dans les zones récemment mises en valeur, en
dépit de l'apparition d'un néobocage défensif dans les zones d'élevage. De la sorte, les précipitations, pourtant
relativement peu agressives, ont de plus en plus tendance à générer un ruissellement concentré menaçant les terres
agricoles situées sur des terrains pentus. Les solutions gouvernementales proposées dans le cadre du Projet de
développement rural de la province de l'Ouest (PDRPO), largement financé, ne transforment que partiellement les
structures et techniques en vigueur. Cet échec, imputable à une inadéquation entre les aménagements proposés et les
logiques paysannes, nous conduit à envisager des solutions essentiellement fondées sur les savoir-faire locaux. Bien
appliquées, ces propositions pourraient mettre un terme à la dégradation de ce milieu aux potentialités agricoles
immenses.
MOTS CLÉS: Érosion - Pression démographique - Dégradation des sols - Ruissellement - Polyculture intensive
- Fertilité - Aménagements traditionnels - Billonnage - Bocage.
ABSTRACT
EROSION OF CULTIVATED LANDS AND SOME RECOMMENDATIONS
FOR SOIL CROP MANAGEMENT IN THE BAMILEKE COUNTRY (WESTERN CAMEROON)
The highland plateau in the Bamileke region has fertile soils and high, but less aggressive rainfall. The increase
in the population growth has led to the occupation of the central part of the region with rural densities of above
500 inhabitants per square kilometre. The traditional system of land exploitation based on the association of crops
cultivation and breeding of small animals (goats, sheeps, pigs and poultry) has contributed to the setting up of an
enclosure landscape with mixed crops and regular alternation between cultivated land and livestock spaces. This
system was relatively efficient in preventing erosion and maintaining the fertility of the lands. Mountains, large and
swampy valleys, as well as the chiefdom' s traditional reserves lands were essentially put aside for livestock rearing.
For quite some time, slow but progressive human installation has taken place on unoccupied lands while great
transformations are going on in the former settle zones. Due to the increase in the population growth and the constant
quest of cultivated lands, fences around the houses are progressively destroy and abandon. This lead to an intensive
water flow around the compounds and on the street's sides. On the other hand, new settled areas are cultivated without
any precaution. Therefore the risk of runoff and rapid destruction of land increases all over the region. To face these
difficulties, government through the Western Province Development Project (PDRPO) tries unsuccessfully to introduce
new methods offighting against erosion. Thefai/ure ofthis project makes us to base our propositions on local practices
well known by the farmers. Well applied, these measures can save the damage of the natural agricultural capacities
of this region.
KEYWORDS: Erosion - Demographie pressure - Intensive agriculture - Rill development - Runoff - Fertility
- Traditional fitting up.
RESUMEN
EROSl6N DE LAS TIERRAS CULTIVADAS y PROPOSICIONES
DE GESTI6N DE LOS SUELOS EN EL ÂREA BAMILEKE (CAMERÛN)
Las zonas densamente pobladas y intensamente cultivadas de las mesetas bami/eke presentan pocas muestras de
erosion y de degradacion. Las técnicas tradicionales de explotacion de las tierras son relativamente eficaces en 10
que concierne a la conservacion de la fertilidad de las tierras y a la lucha contra la erosion. Sin embargo, las
transformaciones que se estan efectuando en la regi6n conducen por una parte, a la simplificacion de las instalaciones
en las zonas antiguamente ocupadas y por otra parte, a la extension de los métodos de explotacion deI suelo en las
zonas recientemente beneficiadas, a pesar de un neoboscaje de proteccion en las zonas de crianza. Asi, las precipi-
taciones que son relativamente poco agresivas tienden cada vez mas a producir una arroyada concentrada que
amenaza las tierras agricolas situadas en suelos inclinados. Las soluciones gubernamentales propuestas en el marco
deI Proyecto de Desarrollo Rural de la Provincia deI Oeste (PDRPO) - ampliamente financiado - transforman solo
parcialmente las estructuras y técnicas vigentes. Ese fracaso - que se atribuye a una inadecuacion entre las
instalaciones propuestas y las lôgicas call1pesinas - nos conduce a considerar unas soluciones esencialmentefundadas
en los conocimientos locales. Si se aplican bien esas proposiciones, podrian poner punto final a la degradacion de
ese medio con inmensas potencialidades agricolas.
PALABRAS CLAVES: Erosi6n - Presi6n demografica - Degradaci6n de los suelos - Arroyada - Policultivo intensivo
- Fertilidad - Instalaciones tradicionales - Alomado - Boscaje.
Devant la menace de dégradation de la fertilité des sols - la plaine du Noun longe la bordure orientale du
et de leur érosion, d'une part, et, d'autre part, les pressions plateau (900-1 100 m) et assure une liaison en pentes dou-
démographique et socio-économique, de nouvelles straté- ces avec le plateau bamoun ;
gies de gestion des ressources voient le jour. Chez les - la plaine des Mbos, au sud-ouest (700-800 m), est
paysans, il s'agit essentiellement d' initiatives individuelles séparée de l'ensemble par un gigantesque escarpement de
plus ou moins spontanées, s'inscrivant dans la double lo- plus de 700 m de dénivelée;
gique de diversification et d'intensification, et visant avant - des montagnes modestes s'élèvent jusqu'à 2 100 m
tout un accroissement de la production agricole. Pour les vers le sud et le sud-ouest: Bani (1921 m), Fotouni
pouvoirs publics, qui agissent par le biais des organismes (1 755 m), Batié-Bangou (1 889 m), Badenkop (1 924 m)
d'intervention en milieu rural, les solutions proposées se et Bana-Batcha (2097 m) ;
situent au triple niveau de la diversification (introduction - au nord-ouest, le massif volcanique des Bamboutos
et vulgarisation des cultures nouvelles), de l'intensifica- domine de plus de 2 700 m d'altitude l'ensemble du pla-
tion (généralisation de l'utilisation des engrais chimiques) teau auquel il se raccorde par des gradins successifs parfois
et de la lutte antiérosive (aménagement des versants à forte subverticaux.
pente et reboisement). Ces trois points constituent l'essen- Dans ce milieu montagneux (67 % des superficies sont
tiel du programme du PDRPO (Projet de développement situées au-dessus de 1 040 m d'altitude), les pentes supé-
rural de la province de l'Ouest), cofinancé par le gouver- rieures à 25 % occupent 51 % des surfaces, contre 20 %
nement camerounais, la Banque mondiale, le Fida et pour les pentes comprises entre 12 et 25 %, et 29 % pour
l'Union centrale des coopératives agricoles de l'Ouest les pentes inférieures à 12 % (VALET, 1985).
(Uccao).
Les deux logiques n'ont rien de contradictoire en appa- Un climat d'altitude aux précipitations peu agressives
rence. Cependant, on constate que, en dépit des mesures Le climat est de type subéquatorial de mousson à do-
préconisées, les problèmes de maintien de la fertilité et minante humide et fraîche, fortement diversifié par l'orien-
d'érosion des sols sont loin d'être résolus. Dans certains tation des pentes et l'altitude (SUCHEL, 1987). Il est carac-
secteurs, ils tendent même à s'amplifier et risquent, à plus térisé par des totaux annuels de précipitations élevés
ou moins longue échéance, de compromettre les équilibres (1 500 à 2500 mm) (fig. 1), pluies qui sont concentrées
acquis. en une seule saison de mars à novembre. Les hauteurs
Après un diagnostic rapide des contraintes naturelles de maximales sont enregistrées en août-septembre mais les
mise en valeur, suivi d'une analyse des techniques et amé- intensités horaires sont faibles (15 à 40 mm/h). Dschang
nagements traditionnels, nous proposerons quelques solu- et Bafoussam enregistrent respectivement une moyenne
tions pour un réaménagement plus équilibré de l'espace annuelle de 7,0 et 2,1 précipitations journalières de 50 mm
agraire bamiléké. Nos propositions puisent largement dans et plus. Ces quantités sont négligeables comparées à celles
les acquis du savoir-faire paysan, patiemment élaboré au de Kribi (13,8) ou de Douala (22,1).
cours des temps. Cette manière de procéder, notons-le, Les intensités journalières les plus fortes concernent les
s'inscrit dans la démarche de la GCES (gestion conserva- secteurs au vent de la mousson qui bénéficient d'un régime
toire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols) pluviométrique à paroxysme marqué. Elles restent cepen-
(RoosE, 1989, 1994). dant modestes: Dschang avec 9,9 mm par jour détient le
minimum d'intensité journalière des pluies au Cameroun
DIVERSITÉ DES MILIEUX NATURELS (MORIN, 1989). En outre, même si le nombre annuel de
jours pluvieux est proche de 200, les pluies, sauf rares
Une topographie contrastée exceptions, sont sans grande brutalité (SUCHEL, 1987).
où dominent les pentes fortes Pendant la saison sèche, les pluies occasionnelles ne sont
Les hautes terres du pays bamiléké, d'une altitude pas rares. Sécheresse toute relative d'ailleurs puisque, au-
moyenne de 1 450 m, sont constituées de plaines, de pla- dessus de 1 000 m d'altitude, les maxima annuels de tem-
teaux et de montagnes. Elles s'articulent en six compo- pérature sont inférieurs à 22 oC. Le taux d'humidité relative
santes orographiques majeures, qui se succèdent de 700 à de l'air est partout élevé et quasi constant toute l'année.
2740 m d'altitude (fig. 1) : Le sud du pays bamiléké échappe à cette ambiance cli-
- le plateau granito-gneissique, vers le sud matique fort agréable. On y enregistre à la fois des excès
(1 200-1 400 m), est caractérisé par des reliefs poly- et des déficits pluviométriques (Bangangté et Bakou reçoi-
convexes où affleurent par endroits des boules ou des vent respectivement 1450 et 2500 mm de pluie par an;
chaos de blocs de granite; ils sont pourtant situés à peu près à la même latitude: 4°02'
- le plateau basaltique, vers le nord (1 400-1 600 m), et 4°04'). Cette région subit également les violents orages
offre une topographie plus calme, avec des interfluves en liés aux lignes de grains de début de saison des pluies
croupes surbaissées, arrondies ou allongées; (TSALEFAC, 1983).
t
N
1
o
o moins de 1000 m
[:::-:.<i de 1000 à 1400
F::;:::::~ de 1400 à 1800 m
Ê~':.:~;.l plus de 1800 m
Des sols fertiles à l'origine tes, gneiss ou granites, sont peu étendus et portent par
mais vulnérables après culture endroits des affleurements de cuirasse.
Les sols peu évolués proviennent essentiellement de
Les sols du plateau bamiléké peuvent être classés en roches volcaniques meubles basiques (cendres, lapillis).
trois grands groupes (SEGALEN, 1967 ; CHAMPAUD, 1973). D'une extrême perméabilité, ils sont très riches en matiè-
Les sols ferrallitiques, développés sur socle ancien et res organiques, azote et bases échangeables.
sur couvertures volcaniques, sont subdivisés en sous- Les sols hydromorphes des fonds marécageux (sableux
groupes suivant la nature de la roche mère. Ceux dérivés et carencés sur granite, tourbeux sur basalte et alluvions)
de basaltes sont plus répandus et présentent des propriétés sont relativement peu fertiles. Mais la présence d'eau, la
physiques et hydriques très favorables (grande épaisseur, planéité et les teneurs élevées en matières organiques en
porosité élevée, friabilité et absence de cailloux, forte te- font de bonnes terres agricoles.
neur en argile et perméabilité de surface). Les sols ferral- D'une manière générale, les sols présentent des taux de
litiques remaniés ou typiques sur gneiss ont une fertilité limon de 10 à 30 % contre 10 à 70 % d'argile. Partout
variable, suivant l'épaisseur et la profondeur de l' horizon s'observent des nuances locales suivant la position sur les
caillouteux. Les sols ferrallitiques indurés, issus de basal- toposéquences. L'épaisseur, la fertilité et l'absence d'élé-
ments grossiers augmentent des parties supérieures vers tiellement basaltique au sud granitique, d'une part, et les
les parties inférieures des versants. Ces particularités lo- régions centrales aux régions périphériques, d'autre part.
cales sont mises en évidence dans l'exploitation des ter- À l'échelle des chefferies, les densités sur basalt~ sont
roirs et l'aménagement de l'espace. partout supérieures à 200 habitants au kilomètre carré, et
dans certains secteurs elles avoisinent et dépassent loca-
Une forte pression démographique lement 1 000 habitants au kilomètre carré (DUCRET et FOT-
Région d'occupation humaine ancienne et continue, le SING, 1987). Dans le centre du plateau, les densités ne
pays bamiléké a, en 1987, une densité moyenne de tombent presque jamais au-dessous de 100 habitants au
168 habitants au kilomètre carré. À l'échelle régionale, les kilomètre carré. À partir de là, elles décroissent soit pro-
densités varient de 31 à 405 habitants au kilomètre carré. gressivement, soit de manière plus tranchée vers la péri-
Cependant, de grandes différences opposent le nord essen- phérie (fig. 2).
DENSITÉS RURALES
Ces fortes densités prennent toute leur signification dans EXPLOITATION DES TERRES
le double contexte d'habitat dispersé et d'héritage fon- ET AMÉNAGEMENTS TRADITIONNELS
cier unisélectif. En effet, à la mort d'un chef de famille,
la totalité du patrimoine foncier familial est léguée à L'exploitation traditionnelle des terres est caractérisée
un seul successeur mâle. Les fils non héritiers doivent par l'association et (ou) la juxtaposition de l'agriculture
s'installer ailleurs. Avec un taux annuel de croissance et de l'élevage. C'est un système agraire complexe, où les
démographique de 3,4 % (entre 1976 et 1987), les exigen- aménagements ruraux varient selon la prédominance d'une
ces en terres agricoles sont toujours plus importantes. Mal- activité sur l'autre, l'existence ou non d'établissements
gré un exode massif vers les grandes villes, cette pression humains permanents et, surtout, l'importance de la pres-
est toujours plus accentuée par le développement des ré- sion démographique. On y distingue les systèmes à domi-
sidences secondaires et quelques timides migrations de nante culturale des zones de résidence permanente et les
retour. systèmes à dominante pastorale des massifs montagneux
quelque peu marginalisés. Traditionnellement, les femmes le relief vallonné offre aux paysans la possibilité de dis-
s'occupent des cultures vivrières et les hommes des cul- poser des trois unités topographiques indispensables à
tures pérennes et de l'élevage. l'autonomie de leur famille: bas-fond pour la raphiale,
versant pour les cultures et sommet pour l'élevage. Les
Exploitation des zones habitées unités d'exploitation familiale (moins de 3 ha en
moyenne), allongées sur le flanc des collines, associent
L'AGROFORESTERIE TRADITIONNELLE une gamme variée de plantes, depuis la vallée jusqu'au
Traditionnellement, les zones de résidence permanente sommet d'interfluve. C'est le domaine d'une agriculture
se limitent aux plateaux, dont les terres ont été sollicitées plus ou moins intensive associée au petit élevage dans un
en priorité lors de l'attribution des parcelles (les monta- paysage de bocage caractéristique des différentes zones
gnes et les plaines marécageuses ayant été délaissées). Ici, agrogéologiques (fig. 3 et 4).
habitalions
caféière ombragée
o 200 m
Les bas-fonds portent des peuplements de palmier ra- Les versants portent les champs multiétagés aux asso-
phia, Raphiafarinifera, à la lisière desquels s'étendent de ciations culturales complexes. L'omniprésence des arbres
petites parcelles de tubercules (macabo, taro, igname, ma- (150 à 180 pieds à l'hectare) et des arbustes (environ
nioc ...), associées à quelques bananiers, légumes divers et 250 pieds à l'hectare) renforce l'occupation des terres et
arbres fruitiers. donne aux paysages un aspect forestier. Les caféières
356 Cah. Orstom, sér. Pédol., vol. XXV/Il, 11° 2, 1993: 351-366
Érosion des terres cultivées et propositions de gestion conservatoire des sols en pays bamiléké
(1 600 à 2 000 pieds à l'hectare) et les champs vivriers cet espace « saturé », on trouve toujours une place pour
intensifs y côtoient et (ou) enserrent des unités d' habitation aménager]' enclos à porcs, à proximité des cases.
de trois à dix cases. Sur les parcelles cultivées, maïs, ara- Les parties supérieures des versants portent soit des
chide, macabo, manioc, taro, igname, patate douce, hari- pâturages pour les moutons et les chèvres, soit des champs
cot, légumes, bananiers (plantain et doux), condiments di- temporaires cultivés avec jachère, ou encore des champs
vers, etc., s'associent en proportion variable aux caféiers vivriers permanents, où l'arachide est associée au maïs,
et aux arbres forestiers ou fruitiers (papayers, goyaviers, au haricot, à l'igname, au vouanzou ... Sur les sommets de
safoutiers, manguiers, orangers, citronniers, colatiers, ca- colline des zones faiblement peuplées, l'usage du feu pour
nariums, avocatiers et palmiers à huile dans le Sud). Dans les défrichements est fréquent (planche 1).
iN
LES TECHNIQUES DE FERTILISATlüN ET DE LUTTE ANTIÉRüSIVE permet la reconstitution naturelle des pertes du sol. Sa durée
Les techniques de maintien de la fertilité des sols est en rapport avec l'intensification de la culture. La jachère
Elles sont multiples. pluriannuelle concerne surtout les champs éloignés des zones
La pratique de la jachère sous plusieurs formes (jachère de résidence permanente et les champs d'arachide des som-
d'intersaison culturale, jachère annuelle ou pluriannuelle) mets de colline cultivés tous les deux ou trois ans. À proxirrùté
des cases, c'est surtout une jachère annuelle ou, plus fré- et disposés en quinconce du haut vers le bas du versant.
quemment, une jachère d'intersaison car seules quelques On les édifie de préférence sur les sols épais des bas de
parcelles (environ 20 %) sont cultivées lors de la seconde versant, où ils peuvent parfois prendre l'aspect de planches
campagne culturale (d'août à décembre). surélevées. Ils sont réservés aux tubercules et aux asso-
Dans le contexte de l'intégration de l'agriculture et de ciations culturales complexes.
l'élevage, les parcelles récoltées et les jachères servent de Sur les pentes faibles, les billons sont disposés en da-
pâturage pour le petit bétail. Les déplacements fréquents mier, avec cependant une préférence pour les billons pa-
de l'enclos à porcs assurent la fertilisation des abords des rallèles aux courbes de niveau. Leur longueur est quelque-
habitations. Le fumier ramassé sur les aires de stationne- fois imposée par la taille de la parcelle; ils peuvent alors
ment du bétail est répandu sur les parcelles cultivées. s'étendre d'un bout à l'autre de la parcelle cultivée (lon-
Le recyclage de la biomasse fait appel à des techniques gueur: 10 à 15 m ; épaisseur: 40 à 70 cm ; hauteur: 30
minutieuses, notamment l'alternance régulière des billons à 40 cm). Les petits billons sont généralement construits
et des sillons. Les sillons reçoivent la totalité des déchets sur les sols gravillonnaires des sommets de colline, réser-
domestiques, des cendres et de tous les résidus pouvant vés aux champs d'arachide à associations limitées.
enrichir le sol. Au moment de la préparation des champs, Sur les pentes moyennes, les deux types de disposition
cette fertilisation organique est complétée par les résidus se côtoient. Il est alors fréquent de trouver sur la même
végétaux présents sur les parcelles, puis recouverte de terre .exploitation des parcelles à billons aménagés dans le sens
arrachée de part et d'autre du sillon, par destruction des de la pente et des parcelles à billons perpendiculaires à
billons de la précédente saison culturale. Ainsi, les nou- celle-ci.
veaux billons sont systématiquement édifiés à l'emplace- En matière d'édification et d'entretien des clôtures, le
ment d'anciens sillons et vice versa. bocage est l'élément marquant de l'aménagement des es-
La pratique de l'écobuage consiste à réunir en tas les paces habités. Étroitement lié au régime foncier et à l'as-
herbes et les produits végétaux des défrichements, à les sociation de l'élevage à la culture, il est constitué de
recouvrir de terre, à aménager au-dessus une ou plusieurs «haies juridiques» et de « haies-enclos », dont l'agence-
cheminées et à y mettre le feu. Les cendres, protégées des ment délimite des chemins de circulation qui canalisent le
vents et des eaux de pluie, enrichiront ces parcelles réser- bétail, des abords des cases aux pâturages communs des
vées aux cultures exigeantes. sommets. Ces clôtures, horizontalement renforcées de ner-
vures de raphia (fig. 5), sont surtout constituées d'essences
Les aménagements antiérosifs à croissance rapide et reproductibles par bouturage (Ficus
La confection des billons obéit aux contraintes de pente spp., Markhamia lutea, Polyscias fulva, Harungana ma-
et varie selon la position topographique, les types de cul- dagascarensis, Podocarpus milanjianus, Dracaena arbo-
tures, l'épaisseur et la capacité de stockage des sols. rea, Hymenodycton floribundum, Datura stramonium,
Sur les terrains pentus, les gros billons (environ 3 à 7 m Vernonia sp....). Régulièrement entretenues, elles fournis-
de longueur, 40 à 90 cm d'embase et 15 à 50 cm de sent des tuteurs pour les cultures grimpantes, le bois de
hauteur) sont orientés dans le sens de la plus grande pente chauffe et servent secondairement de fourrage.
EFFICACITÉ RELATIVE DES AMÉNAGEMENTS TRADITIONNELS nent sous la forte poussée démographique et la « faim de
Les aménagements agraires traditionnels exercent une terre ». Même si, en principe, la totalité du patrimoine
influence décisive sur le ruissellement et l'érosion des sols. foncier est confiée à l'héritier unique, en réalité, les ex-
Les haies vives, surtout celles disposées perpendiculai- ploitations familiales se morcellent à chaque changement
rement à la pente, freinent la course des eaux, piègent les de mains: on installe les fils ou les frères non héritiers sur
transports solides, brisent la force des vents, ralentissent les parties supérieures des concessions ; on octroie aux
la chute des gouttes de pluie, fixent les abords des chemins émigrés des parcelles pour la construction de leur rési-
de circulation entre les clôtures et créent un microclimat dence secondaire...
autour des habitations. Leur litière protège le sol des gout- L'augmentation du nombre de cases et de l'indice de
tes de pluie et freine l'érosion. morcellement est significative de cette saturation de l'es-
Le mélange des cultures sur le même billon et l' asso- pace. Entre 1964 et 1987, la densité du bâti est passée de
ciation des arbres aux parcelles cultivées permettent une 2,2 à 3,3 cases à l'hectare dans les quartiers du plateau
exploitation rationnelle du sol, une production variée, frei- basaltique de Bafou ; la densité des haies de 124 à 157
nent la croissance des adventices, assurent aux plantes m/ha et l'indice de morcellement de 186,4 à 224,3 m/ha.
cultivées une meilleure utilisation de la lumière, fixent les Le taux d'accroissement annuel des constructions se situe
billons et renforcent la résistance des sols à l'érosion. autour de 3 % entre 1985 et 1990. Le rythme de saturation
Ainsi, ils permettent de cultiver les pentes fortes. En début de l'espace est moins accéléré sur le plateau granitique,
de culture, les plantes pérennes fixent les sols et les pro- longtemps soumis à une émigration plus intense. La pres-
tègent des premières pluies. sion du bâti y est passée de 0,13 à 0,82 case à l' hectare,
Le maintien des résidus de récolte sur les billons pen- l'indice de morcellement de 100,3 à 135,7 mlha et la den-
dant la saison sèche protège le sol de l'ensoleillement sité des haies vives de 34 à 41 m/ha. Le taux d'accrois-
direct, du vent et des pluies occasionnelles. Les déchets et sement annuel des cases est de 1,5 % (DUCRET et FOTSING,
résidus entreposés dans les sillons réduisent le ruisselle- 1987).
ment et diminuent sa force érosive. Sur des exploitations de plus en plus réduites (1,3 ha
La technique de confection des billons qui consiste à en moyenne), toutes les combinaisons sont désormais pos-
remuer la terre du haut vers le bas du versant, à reculons, sibles entre caféiculture, élevage, maraîchage et sylvicul-
freine le déplacement incontrôlé des particules de sol. La ture, mais les cultures vivrières sont toujours présentes.
disposition en quinconce augmente l'infiltration, canalise La généralisation du maraîchage entraîne une simplifica-
les eaux de pluie, inhibe le ruissellement et freine sa vi- tion des haies et une réduction des boisements. La jachère
tesse. Elle est bien adaptée aux régions basaltiques, où la tend à disparaître et l'utilisation des engrais minéraux se
faible longueur des versants, couplée à la forte capacité généralise à l'ensemble des cultures. Le développement
d'infiltration, ne permet ni une concentration des eaux de des élevages hors sol met à la disposition de l'agriculture
pluie, ni une grande vitesse d'écoulement superficiel. En des fertilisants organiques, notamment les fientes de poule,
revanche, elle ne convient pas aux régions de forte pente, très recherchés pour le maraîchage. L'adoption de nouvel-
où la déclivité s'étend sur de longues distances et où l'in- les variétés culturales comme le soja, le maïs « Z 230 » et
filtration est plus faible (massifs montagneux volcaniques la pomme de terre « cardinal» confirme la tendance à la
et collines granitiques). Quoi qu'il en soit, le billonnage diversification.
du sol est indispensable dans le système traditionnel de La création des boisements privés d'eucalyptus et l'ex-
jardins multiétagés et de mélange des cultures. tension des concessions vers les sommets de colline en-
traînent la disparition des pâturages et imposent l'utilisa-
Transformations récentes tion des piquets pour l'élevage des moutons et des chèvres.
et colonisation des terres marginales Les clôtures intérieures disparaissent tandis que les « haies
Le système agraire traditionnel bamiléké s'est enrichi juridiques» ne sont guère entretenues.
de trois éléments d'intensification et de diversification: la EXPLOITATION DES TERRES « MARGINALES» ET PÉRIPHÉRIQUES
sylviculture de l'eucalyptus, les élevages spécialisés (éle-
vage hors sol de porcs, de lapins ou de volailles) et le Les fortes pentes, les zones marécageuses ou hydromor-
maraîchage, souvent irrigué. Ces nouveaux éléments s'ac- phes, les massifs montagneux et les rives du Noun, long-
compagnent d'une transformation quasi radicale des sys- temps en marge des aménagements traditionnels, sont de-
tèmes agraires et d'une simplification des aménagements. puis une vingtaine d'années le théâtre d'une colonisation
agricole intense et anarchique.
ÉVOLUTION DES SYSTÈMES AGRAIRES INTENSIFS Dans les zones pastorales des massifs montagneux, le
Dans les zones d'agriculture intensive, les transforma- fil de fer barbelé et l'eucalyptus ne laissent à l'élevage
tions en cours provoquent la saturation de l'espace rural. que des terrains pentus de valeur agricole nulle. Dans les
Les exploitations familiales déjà très petites se fraction- Bamboutos, en moins de cinq ans, plus du tiers des sur-
faces pastorales sont passées aux mains des cultivateurs en mars-avril (début des cultures), en juin (période de sar-
(FOTSING, 1989). La situation est analogue dans les péri- clage) et en octobre (après les premières récoltes).
mètres forestiers «protégés» de la réserve de Santchou, En début de saison humide, les averses sont précédées
au sud-ouest, où seules les pentes fortes limitent la pro- de puissantes rafales de vent où celui-ci souffle entre 9 et
gression des défrichements. 24 m/s (MORIN, 1989). Leurs grosses gouttes s'abattent
Les parcours encore disponibles, voués au pâturage, sur des sols desséchés, parfois pulvérulents, mal protégés
sont désormais gérés suivant des stratégies cycliques, ar- par le couvert végétal brûlé, voire totalement dénudés par
ticulées sur une transhumance de saison sèche, qui valorise les défrichements ou le billonnage préalable aux semailles.
les résidus de récolte et les prairies humides des zones En milieu de saison des pluies, ces orages interviennent
hydromorphes non aménagées du plateau. Les feux de fin sur des parcelles sarclées ou partiellement récoltées. Une
de saison sèche sont largement pratiqués pour accélérer le fois les formations superficielles gorgées d'eau, ils peu-
recrû fourrager sur les pâturages à proximité des campe- vent déclencher des crues brutales, voire des glissements
ments (FOTSING, 1990). de terrain.
Sur les terres récemment mises en culture, les techni- La porosité totale des formations superficielles est très
ques d'exploitation du sol sont très sommaires, les amé- élevée. OUVRY (1974) estime la perméabilité des sols du
nagements qui les accompagnent aussi. Les associations pays bamiléké à 7,2 mm/h. Par voie de conséquence, les
culturales sont simplifiées à l'extrême ou relèvent du do- coefficients de ruissellement sont faibles, celui-ci ne se
maine des exceptions. On y pratique de préférence les déclenchant qu'une fois la saturation du sol assurée. Ainsi,
cultures maraîchères (pomme de terre, oignon, ail, ca- pour une pluie de 50 mm, les coefficients varient de 3 à
rotte...) ou les cultures vivrières de rapport immédiat 17 % selon les conditions de pente, de porosité et de sa-
(maïs, haricot...) , qui ne couvrent que très faiblement le turation des sols. L'infiltration est de 50 à 100 mm/h sur
sol. L'usage du feu pour les défrichements est fréquent. les sols d'origine basaltique et seulement de 9 à 10 mm
Le paysage offre une physionomie d'openfield, parsemé, sur les sols granitiques. La grande profondeur des sols
de loin en loin, de quelques rares arbres fruitiers. Les seuls
basaltiques et l'épais manteau d'altérites qu'ils recouvrent
boisements présents dans ces zones sont ceux des haies absorbent la quasi-totalité des eaux de pluie et inhibent le
pionnières d'eucalyptus. Cependant, leur intérêt antiérosif ruissellement. Sur les versants granitiques, la texture
est négligeable car elles sont situées sur les têtes de vallon
sablo-limoneuse et la faible épaisseur des sols autorisent
et sur les replats, où les risques d'érosion sont peu la formation d'une croûte de battance et un ruissellement
évidents. accru sinon brutal. Toutefois, la faible longueur des ver-
sants (800 à 1 500 m) réduit considérablement la vitesse
des écoulements superficiels et par conséquent leur capa-
DIAGNOSTIC DES RISQUES cité érosive. À peine concentré, le ruissellement est anni-
ET PROPOSITIONS D'AMÉLIORATION hilé par les bas-fonds ou les marécages.
Dans les zones densément peuplées, la transformation
Le bilan actuel que l'on peut dresser sur la gestion des des systèmes agraires accroît les risques d'érosion et de
ressources et sur les aménagements traditionnels du pays dégradation. L'augmentation du nombre de cases entraîne
bamiléké soulève des inquiétudes pour deux raisons prin- une accentuation du ruissellement sur les toits et les cours
cipales. D'une part, l'érosion pluviale menace de plus en des concessions. Ainsi se développe autour des habitations
plus les terres agricoles (le traitement des mesures de et sur les bas-côtés des routes, un ruissellement en rigoles,
l'agressivité des pluies montre que le climat présente une qui s'amplifie à l'exutoire des canalisations et sur les sur-
érosivité importante: 800 :::; RUSA :::; 1200) (FOURNIER, faces tassées (cours, pistes et chemins...). Parallèlement à
1993). D'autre part, la surexploitation expose les sols à l'augmentation du nombre de cases, on assiste à la dispa-
une rapide dégradation. rition des clôtures intérieures. Le développement du réseau
des pistes accentue le morcellement de l'espace rural, qui
Des zones diversement exposées à l'érosion dans certains secteurs supporte des densités de population
La pluie est le principal agent d'érosion qui menace, à à la limite du tolérable (plus de 1 200 habitants au kilo-
des degrés divers, les terres agricoles du pays bamiléké. mètre carré sur le plateau basaltique) (DUCRET et FOTSING,
Même si les pluies annuelles sont abondantes, au regard 1987).
des propriétés physiques et hydriques des sols, les préci- En définitive, l'érosion dépend du bombardement plu-
pitations érosives sont celles qui s'abattent sur des sols vial, du splash et de la présence de sols battants, qui fa-
peu couverts, avec des intensités de 75 à 120 mm/h. Or vorisent l'apparition du ruissellement. Celui-ci est d'abord
les averses de 150 mm/h pendant 15 minutes sont relati- pelliculaire, diffus ou en film, puis il s'organise en réseaux
vement fréquentes (MORIN, 1989). Elles sont liées aux serrés de filets d'eau anastomosés et de fines rigoles de
lignes de grains et tombent sur des sols à peu près nus: quelques centimètres de longueur. Cependant, son effica-
cité est largement tributaire des modes d'exploitation du ces sols qui, soumis à un fort drainage, « ne retiennent pas
sol, des aménagements qui les accompagnent ainsi que de bien les engrais».
la situation topographique. Sur les hauts versants à végétation naturelle conservée,
l'érosion hydrique semble modeste. Les eaux de ruissel-
Bilan de la dégradation des terres lement roulent sur le tapis herbacé couché, sans causer de
D'une manière générale, l'érosion est souvent considé- dégâts aux sols même sur les fortes pentes. Excepté les
rée comme un problème secondaire et bien maîtrisé par ruissellements des premières pluies, qui lèchent les feuilles
les paysans: le bocage, les cultures associées sur billons et les poussières du sol, les lames ruisselées sont claires,
perpendiculaires à la pente sont censés avoir un rôle anti- ce qui montre bien qu'elles épargnent le sol sous-jacent.
érosif déterminant. Dans le système intensif traditionnel, Ici prédomine le ruissellement pelliculaire, dont l'action
là où la couverture végétale est conservée, les eaux super- se limite à transporter des argiles et limons, à déchausser
ficielles sont peu érosives. De la sorte, les sols riches et la base des touffes de Hyparrhenia ruffa ou de Sporobolus
bien structurés du plateau basaltique, malgré les fortes pyramidalis et à modeler des microcheminées de fées sur
densités humaines qu'ils supportent, présentent peu de si- les graviers et plaquettes de roches. Quelques sables et
gnes d'érosion. Seuls les labours y provoquent une érosion graviers peuvent alors être transportés (MORIN, 1989).
mécanique sèche. Les marques d'érosion dans le paysage Sur les versants à végétation appauvrie se développent
sont le plus souvent effacées par l'intensité et la fréquence un ruissellement linéaire et une érosion intense. Sur les
du travail du sol. Toutefois, les terres de bas de versants sols exposés par les feux et sur les parcelles préparées
concaves, les plus anciennement cultivées, montrent des pour les semailles, les vents de début de saison des pluies
traces d'appauvrissement, signes évidents de la faiblesse balaient les matériaux fins, dont s'emparent ensuite les
des apports colluviaux et de la forte lixiviation locale. eaux de ruissellement. Sur les pâturages extensifs d'alti-
À l'opposé, les zones de faibles densités de population, tude, le sol nu ne résiste pas à la battance des gouttes de
les hauts pâturages et toutes les zones de mise en valeur pluie, qui provoque la désintégration des agrégats super-
récente, du fait de la précarité de la tenure foncière, sont ficiels du sol. Cette érosion hydrique aréolaire conduit peu
exposés à une réelle menace de dégradation. Dès que les à peu au déchaussement de la base des touffes de chaume
pentes dépassent 25 %, une érosion linéaire intense est et de leurs racines, puis interfère avec le piétinement du
observée. Le surpâturage, les aménagements sommaires et bétail qui tasse le sol, pour préparer l'intervention du ruis-
les méthodes expéditives liées à une exploitation du sol sellement concentré. En quelques averses, on constate une
de type minier en sont largement responsables. ablation partielle de l'horizon de surface, alors qu'il est
Les méthodes traditionnelles d'entretien de la fertilité déjà peu épais. Ces processus sont accélérés par la con-
sont de moins en moins possibles, suite à la quasi- vexité qui caractérise les « collines en demi-orange» des
disparition du petit élevage et de la jachère. Les paysans zones granitiques.
recourent de plus en plus aux engrais chimiques. Il s'agit Dans les zones de colonisation agricole récente, le ruis-
essentiellement des engrais complexes (N 20-P 10-K 10, sellement dégrade rapidement les terres cultivées. À Ba-
N 12-P 6-K 20, moins fréquent) et de l'urée (qui a rem- leng, sur des versants à 25 % de pente, cultivés en billons
placé le sulfate d'ammoniaque). Officiellement destinés disposés dans le sens de la pente, OUVRY (1974) a mesuré
aux caféières, ils sont largement détournés vers les cultures une dégradation de 120 t/ha en trois mois de saison des
vivrières et maraîchères. pluies. Cet auteur constate que l'importante dégradation
Les niveaux de fertilisation sont élevés (250 à 300 kg/ha spécifique des bassins versants du Mbam (6 t/halan) et de
sur les parcelles maraîchères du piémont de Djuttitsa) mais la Mifi (20 t!halan) résulte avant tout des influences an-
on constate un excès d'azote et une insuffisance de po- thropiques. Il attribue le débit solide élevé du Mbam pen-
tasse. DUCRET et GRANGERET (1986) ont trouvé les pro- dant toute la saison des pluies à l'apport des particules
portions moyennes de 154 N, 63 P, 54 K pour le café, 147 issues de l'entretien des parcelles de cultures vivrières en
N, 72 P, 72 K pour les cultures vivrières et 427 N, 218 P, pays bamiléké. Toutefois, ces chiffres ne sont pas excessifs
235 K pour les cultures maraîchères. Compte tenu du pou- comparés aux 400 et 700 t/halan enregistrées à Abidjan
voir fixateur des hydroxydes de fer et d'alumine des sols sous forêt, sur une pente de 22 % (RoosE, 1977).
(V ALET, 1985), on peut s'attendre aussi à une insuffisance À l'échelle des parcelles d'érosion, nous ne disposons
de la disponibilité en phosphore assimilable pour les plan- que de mesures ponctuelles sans grande signification et du
tes. Une campagne de diagnostic foliaire menée par l'IRA reste discutables. À Baranka, par exemple, sur une parcelle
en 1984-1985 a détecté, outre des carences en oligoélé- nouvellement cultivée de 39 m 2 , aménagée en billons
ments et en soufre, une alimentation insuffisante en phos- (Hauteur: 30 à 35 cm) modelés dans le sens de la pente
phore. Sur les sols gravillonnaires des sommets de colline, (versant de 35-40 %), NaouFo (1988) a mesuré une éro-
le maïs présente des carences en azote, potasse et phos- sion de 2,6 t!ha, soit le départ d'une pellicule de sol de
phore, que les agricultrices attribuent à l'épuisement de 0,9 mm en huit jours de septembre 1986. Ce résultat paraît
excessif compte tenu de la taille de la parcelle, du temps Ainsi, un demi-siècle de « vulgarisation» n'a pas suffi
et des conditions de mesure. Quoi qu'il en soit, le surpâ- pour convaincre tous les cultivateurs d'abandonner les
turage provoque des glissements de terrain, matérialisés techniques ancestrales. Un peu partout, billons isohypses
par les cicatrices rouges qui zèbrent les flancs de colline et billons perpendiculaires se côtoient; les premiers vers
des plans sommitaux. Les écobuages successifs, pratiqués les hauts de versant et les seconds vers le bas. Dans les
dans la région, ont totalement déstructuré les sols humi- zones peu touchées par la diversification culturale, la pré-
fères sur trachytes peu cohérents. Au total, la dégradation férence est aux billons parallèles à la pente. Des enquêtes
des sols en pays bamiléké est en relation, d'une part, avec menées dans le sud du pays bamiléké montrent que seu-
la topographie, la roche mère et le sol et, d'autre part, avec lement 5,5 % des femmes initiées à la pratique du billon-
l'intensification du système de culture (FOTSINO, 1994). nage isohypse l'ont adoptée alors que 85,4 % sont restées
attachées aux méthodes traditionnelles (TCHAWA, 1991).
Quelques tentatives d'amélioration Depuis 1978, le Projet hauts plateaux de l'Ouest
LES SOLUTIONS CONCERTÉES (PHPO), relayé en 1984 par le Projet de développement
Les premières tentatives d'amélioration des systèmes rural de la province de l'Ouest (PDRPO) - dont l'objectif
agraires bamilékés remontent à l'époque coloniale et con- essentiel est d'intensifier l'ensemble des cultures et de
cernent le billonnage en courbes de niveau (taille, épais- promouvoir des techniques propres à prévenir l'érosion
seur et embase des billons à peu près identiques à celles des sols et à conserver leur fertilité - , propose trois types
des billons traditionnels). Cette technique, qui comporte d'aménagements antiérosifs orientés dans le sens des cour-
des risques certains de ravinement en cas de fortes averses, bes de niveau mais variant suivant la déclivité des versants.
a été introduite dans la région de Dschang vers 1940, en Il s'agit des haies antiérosives sur des pentes de 15 à 20 %
même temps que l'initiation à l'utilisation des engrais chi- tous les vingt mètres, des billons antiérosifs sur des pentes
miques. Le « succès» de l'opération s'est limité aux alen- de 20 à 30 % tous les quinze mètres, en association avec
tours immédiats des stations d'expérimentation. des fossés et des gradins antiérosifs sur des pentes de plus
Depuis l'indépendance du Cameroun, cette technique de 30 % tous les treize mètres (fig. 6). À ces aménage-
du billonnage isohypse a été largement encouragée par le ments s'ajoute le reboisement par Eucalyptus saligna, sur
ministère camerounais de l'Agriculture. Cependant, seuls des secteurs pentus « impropres» à la mise en valeur agri-
les maraîchers et quelques jeunes planteurs l'ont adoptée. cole et classés ensuite comme « réserves forestières ».
pâturages ou reboisements
(p> 60 %)
1
1
1
rfillre
1 / rarbre d'accompagnement
1
1
1
• haies AE (p. 15-20 %)
1
gradinsAE 1
(p. 30-<\0) 1
r
: 1 .
fossé de rétention
,
----7"----"..-11.
1
, 1
billons AE
(p -20·30%)
1 1 1
l "
12 -11~13-'----14--·"""'---15--''+-'---20- m
FIG. 6. - Les aménagements antiérosifs proposés par le PDRPO (d'après SIMON, 1983).
Soil conserving equipment suggested by PDRPO (after SIMON, 1983).
Les aménagements proposés semblent peu adaptés au - les billons isohypses sont difficilement réalisables
contexte local pour plusieurs raisons: dans les conditions locales de pente et d'outillage; en
- les intervalles entre les structures sont trop grands outre, ils provoquent sur les fortes pentes une importante
pour les types de pente couramment rencontrés dans la érosion mécanique sèche et peuvent entraîner, en cas
région; d'averses violentes, des glissements de terrain;
- le creusement des fossés de rétention accélère l'éro- vront tenir compte de la taille des exploitations et des
sion mécanique et impose aux paysans un surcroît de aménagements en place (FOTSING, 1994).
travail;
À l'échelle régionale
- la précision géométrique des mesures - respect
strict des courbes de niveau - et l'entretien permanent • Le maintien et la généralisation, à l'ensemble des
des ouvrages dépassent l'entendement de paysans pour la terres cultivées, des méthodes traditionnelles d'enfouisse-
plupart analphabètes; ment des déchets et de recyclage de la biomasse, des jar-
- certaines espèces proposées entrent en concurrence dins multi-étagés et de la rotation entre parcelles de culture
avec des espèces bien inféodées au milieu (par exemple, et enclos d'élevage. À condition:
le palmier à huile omniprésent dans le sud ne figure pas - d'associer les engrais minéraux aux engrais organi-
sur la liste des propositions) ; les paysans peuvent-ils fa- ques afin d'éviter l'emploi des seuls fertilisants chimiques
cilement abandonner des habitudes séculaires? responsables de la lixiviation des sols; on veillera à in-
troduire et à commercialiser des engrais appropriés aux
- la conservation des sols n'est pas présentée par les
cultures annuelles et aux types de sols pour compenser les
agents de vulgarisation comme un préalable à l'augmen-
carences en potasse et en phosphore; les labours permet-
tation de la production agricole; dès lors, il ne paraît pas
tant l'enfouissement de P et K avant le semis, des apports
aisé de faire entreprendre des aménagements qui, aux yeux
des paysans, n'auront aucun effet direct sur l'accroisse- de N en cours de végétation seront certainement profita-
bles et moins coûteux (le 20-10-10, couramment utilisé,
ment de la production;
fournit des unités de P 20 5 et de K 20 plus chères que les
- le régime de la propriété du sol et l'organisation
autres produits) ;
interne des concessions familiales ne facilitent pas le res-
- de réorganiser le marché des engrais ainsi que l' en-
pect des normes de mise en place des aménagements ;
semble des circuits d'approvisionnement et de commer-
- la gestion du projet et l'exécution des travaux sur le
cialisation des produits; cela permettrait à tous d'accéder
terrain sont confiées à l'Uccao. Cette «coopérative ca-
aux intrants et d'écouler plus facilement leur production,
féière» n'intègre pas les femmes au sein du mouvement
la création de «banques d'engrais» de quartier, relais
coopératif, bien que celles-ci soient au centre de toute la
entre les associations paysannes et les coopératives agri-
vie agricole (FOTSING, 1992).
coles, étant une nécessité fondamentale (FOTSING, 1992).
En somme, les propositions du PDRPO n'ont que timi-
• L'amélioration de la jachère par l'introduction des
dement affecté les structures agraires traditionnelles. Ex-
plantes améliorantes et des légumineuses de repos du sol.
cepté la mise en valeur des bas-fonds et le reboisement
Elles seront semées soit en dérobé sous la dernière culture
par l'eucalyptus (le premier représentant pour les paysans
pendant ou après le dernier sarclage, soit dans les sillons
un «gain de terres supplémentaires» et le second un
« moyen de contrôle du foncier»), le bilan du projet est des champs de seconde campagne culturale.
loin d'être positif. Les aménagements antiérosifs n'ont pas • Un paillage léger (à l'aide des feuilles de bananier,
dépassé le cadre des «parcelles de démonstration ». Par ou de palmier raphia, ou de palmier à huile, et des tiges
ailleurs, l'accès aux engrais chimiques se fait à travers les coupées sur les haies vives...) serait indispensable sur les
coopératives suivant des méthodes peu démocratiques. parcelles cultivées. Sous caféiers ombragés, il évitera les
Cette situation est aggravée par le statut de « cadets so- labours fréquents qui provoquent l'érosion mécanique sè-
ciaux » des femmes. che et coupent les racines de l'arbre. Sur les parcelles de
cultures vivrières, il freinerait l'évaporation et conserverait
QUELQUES PROPOSITIONS D'AMÉNAGEMENT une humidité au sol cultivé. Ainsi, les plantes pourraient
Les solutions éventuelles pour freiner la dégradation et mieux supporter les déficits hydriques de début de saison
l'érosion des sols en pays bamiléké se situeraient essen- culturale.
tiellement dans l'amélioration des méthodes de gestion de
À l'échelle locale
l'eau et de la fertilité des sols, qu'accompagne le renfor-
cement des structures antiérosives. Les aménagements Des dispositions particulières viendront renforcer les
proposés doivent être simples, facilement assimilables par pratiques communes. Elles tiennent compte des spécifici-
les paysans et tenir compte des habitudes locales. Cepen- tés de chaque type de milieu.
dant, les modes d'appropriation du sol et la dispersion des Dans les zones montagneuses
habitations ne permettent pas d'envisager des améliora- • La construction de citernes de captage et de stockage
tions à l'échelle des bassins versants. Ils commandent de des eaux, pour une meilleure gestion de l'eau en saison
proposer des solutions à l'échelle régionale d'une part, à sèche. Sur les Bamboutos, par exemple, elle permettrait
l'échelle locale, c'est-à-dire celle des unités d'exploitation une irrigation d'appoint des cultures maraîchères de
familiale, d'autre part. Les intervalles préconisés entre les contre-saison, la généralisation de l'irrigation fertilisante
différentes structures sont donnés à titre indicatif. Ils de- observée chez certains maraîchers de Bafou et l'abreuve-
ment du bétail. Cela limiterait la transhumance de saison un sous-étage protecteur du sol contre la battance. L' euca-
sèche qui favorise l'invasion des pâturages par les culti- lyptus pourrait ainsi jouer un rôle déterminant dans la sta-
vateurs (FOTSING, 1988). Dans les zones de forte concen- bilité des versants et la lutte contre l'érosion pluviale; on
tration humaine, elle piégerait l'eau des toits, des cours et pourrait créer en dessous un pâturage d'appoint pour le
des chemins, laquelle servirait aux besoins domestiques bétail, lorsque les arbres auront atteint 2 m de hauteur et
(fabrication des briques de terre, irrigation, lessive...). plus. Si le versant repose sur un plan de glissement, les
• L'association de l'agriculture et de l'élevage du gros eucalyptus sont exploités en taillis tous les 5-7 ans, afin
bétail, après délimitation précise des zones d'influence de que le développement du système racinaire pivotant assè-
chaque activité. Le bétail serait élevé en semi-stabulation che progressivement la nappe souterraine et stabilise le
avec une exploitation des parcours selon un système de versant. Ses feuilles, par lente humification, agissent
pâturages tournants, couplé à une courte transhumance de comme un mulch et protègent les sols de la battance. Cet
saison sèche. Le fumier des aires de stationnement des arbre fournit aussi du bois de chauffe, du bois d'œuvre et
troupeaux alimenterait les fosses à fumier et la mise en procure des revenus substantiels (FOTSING, 1992).
défens d'une portion du territoire pastoral faciliterait le Dans les zones de polyculture intensive
recrû fourrager. • La restauration du dispositif bocager traditionnel par
• Le creusement des fosses à fumier au contact des l'entretien des « clôtures juridiques» et l'introduction des
terroirs pastoraux et des terres agricoles faciliterait la haies vives fourragères sur les parcelles cultivées, sans
coexistence des deux activités et limiterait les conflits trop réduire la surface cultivable. Les espèces proposées
agropastoraux. Le fumier des pâturages mélangé à la paille (Leucaena, Calliandra callothyrsus ou hibiscus fourrager)
séchée, coupée sur les parcours, constitue un apport im- seront taillées tous les trois mois pour fournir du fourrage
portant en fertilisants organiques. Cette technique pourrait au bétail et fumer les parcelles. On les installera tous les
réduire la pratique des feux de saison sèche, qui exposent dix mètres, sur les pentes inférieures à 25 % et tous les
les sols au ruissellement et à l'érosion. 15 m sur les pentes plus fortes. Sur les parties inférieures
• Le reboisement par l'eucalyptus associé aux arbres des haies vives, on installera des bandes enherbées pour
fruitiers et aux cultures annuelles sur les versants de 40 à renforcer leur efficacité.
60 % de pente. Les cultures pratiquées seront des espèces • L'incitation à la généralisation de l'élevage du petit
couvrantes et à enracinement peu profond comme l'ara- bétail (porcs, moutons, lapins et volailles), avec la cons-
chide, l'ail, le poireau et la pomme de terre. Le mode titution de troupeaux importants là où la pression foncière
d'exploitation du sol sera fondé sur un système semi- et le système d'exploitation du sol autorisent le recours à
itinérant, couplé à la jachère, avec renouvellement fré- la jachère. On veillera à observer une rotation fréquente
quent de la plantation et contrôle strict de la croissance entre enclos et champs cultivés pour valoriser le fumier
des arbres. Pendant les deux premières années du reboi- du bétail.
sement, toute la parcelle est cultivée. En même temps, on
• La pratique de la compostière-fumière-poubelle sera
élimine systématiquement les racines latérales nuisibles
introduite et généralisée, par exemple à partir des trous où
aux cultures. Selon le témoignage des paysans, l'arbre
l'on extrait la terre pour la confection des briques, près
ainsi privé de ses racines traçantes superficielles - qui
des habitations. Les déchets de cuisine, les cendres do-
absorberaient l'eau et surtout les nutriments venant de la
mestiques, la pulpe et la parche de café, les drêches de
litière et de la minéralisation de la matière organique -
brasserie, les résidus des élevages hors sol, les stipes de
développe ses racines pivotantes et contribue efficacement
bananier y seront entreposés et se décomposeront lente-
à la stabilité des versants. Dès la troisième année, jachères
ment à l'ombre des arbres. Les déchets à humification
et cultures annuelles alternent avec des éclaircies et un
lente seront laissés sur place tandis qu'une partie de cette
renouvellement partiel en dérobé entre les cultures annuel-
fumure organique, transportée aux champs, sera associée
les et les pieds encore en place. Dans le périmètre de
aux engrais chimiques pour fertiliser les parcelles de ma-
reboisement des Bamboutos, des parcelles de pomme de
raîchage.
terre, d'ail ou d'oignon prospèrent entre les eucalyptus
espacés de cinq à huit mètres. • La disposition des billons suivant la pente et les types
de culture. Du sommet à la base du versant, on pourrait
• L'interdiction de pratiquer toute culture annuelle qui
avoir les orientations suivantes.
dénude le sol sur les pentes supérieures à 60 % mais le
reboisement systématique par l'eucalyptus mélangé en ban- Sur les pentes inférieures à 25 % :
quettes à d'autres arbres fruitiers ou forestiers. Sur de telles - des petits billons isohypses, cloisonnés de préfé-
pentes, tout travail du sol entraînerait une destruction irré- rence sur les champs d'arachide en haut de pente, aug-
versible de la structure des sols. Les arbres seront plantés menteraient la capacité d'infiltration des sols et freine-
à distance suffisante (3 à 4 m) pour laisser se développer raient le ruissellement; les sillons collecteurs des eaux
seront paillés pour éviter l'attaque des eaux de ruisselle- l'agriculture bamiléké a pu développer un système de mise
ment et, partant, briser leur vitesse; en valeur du milieu très productif et fortement excéden-
- des billons en bandes alternées tous les cinq mètres, taire. Cependant, au-delà de 500 habitants au kilomètre
à mi-versant sur les parcelles de polyculture vivrière as- carré en agriculture pluviale et de 800 habitants en système
sociée aux caféières; les différentes bandes, de cinq à six irrigué, la modernisation des méthodes d'intensification
billons chacune, seront séparées soit par des talus enherbés s'impose. Avec des densités de plus de 1 000 habitants au
sur gros billons plantés de haies vives fourragères de gra- kilomètre carré, la polyculture intensive des zones basal-
minées et d'arbustes, soit par des cordons de pierres; ces tiques du plateau a atteint ses limites. Les petites exploi-
structures semi-perméables freineraient la vitesse des eaux tations familiales vivent de plus en plus d'apports exté-
et, partant, réduiraient le ruissellement; rieurs (double activité, flux monétaires entretenus par les
- des gros billons perpendiculaires à la pente à proxi- émigrés installés en ville, échanges sociaux...). Même si
mité des talwegs sur des sols épais réservés aux tubercules la quasi-totalité des besoins alimentaires des familles de-
et cultivés en permanence; cette disposition réduirait les meure assurée, l'avenir de ces exploitations est compromis
risques de ravinement en cas de fortes averses et, du fait du fait des difficultés économiques (chute des cours du
de la couverture continue du sol, freinerait l'érosion. café de 45 % de 1987 à 1992, augmentation du prix d'achat
Sur les pentes supérieures à 25 % : des engrais...), d'un accroissement démographique tou-
- des billons cloisonnés du sommet de colline au tiers jours plus important, de l'accélération de la dégradation
inférieur du versant; cette disposition tient compte des et de 1'« usure» des sols exploités.
contraintes physiques qu'impose la préparation des terres Les stratégies actuellement déployées par les paysans
et nous semble relativement efficace pour briser la force (colonisation des terres marginales, diversification cultu-
du ruissellement d'une part, freiner l'évaporation et faci- rale, spécialisation) s'inscrivent dans une« logique de sur-
liter l'infiltration des eaux de pluie d'autre part; vie» et recherchent avant tout la sécurité alimentaire et
- des billons perpendiculaires à la pente vers le bas l'obtention de revenus monétaires réguliers, le plus sou-
du versant, tous les cinq mètres; si la couverture pédolo- vent au détriment de la conservation de l'environnement.
gique est peu épaisse et riche en éléments grossiers, on Nos propositions s'inspirent largement des contraintes lo-
appliquera le billonnage cloisonné car les associations cul- cales et visent, en même temps, à corriger les insuffisances
turales dans ce cas sont très réduites et le sol est presque et à améliorer les pratiques agraires existantes. C'est dans
nu en période de fortes averses ; ce sens qu'il faudrait reconsidérer la place des éléments
- des petits cordons de pierres disposés dans le sens bien inféodés au milieu rural et notamment celle de l'eu-
des courbes de niveau à mi-chemin entre les haies vives calyptus. L'engouement des paysans pour cet arbre est tel
dans les zones où la pierrosité du sol est importante; pla- que le paysage bamiléké est partout dominé par la sil-
cés au travers des sillons de circulation des eaux, ils fil- houette frêle des eucalyptus. Les stratégies conservatoires
treront le ruissellement, freineront la vitesse des eaux et à adopter concernent l'amélioration des pratiques cultura-
pourraient considérablement réduire l'érosion; les traditionnelles afin de permettre une meilleure couver-
- des cordons de pierres édifiés à l'amont des haies ture du sol lors des périodes à risques climatiques impor-
vives forestières, tous les dix mètres, viendront renforcer tants et une meilleure gestion de la matière organique dans
les structures antiérosives dans les zones granitiques; les le sol. Toutefois, l'application effective des mesures pré-
boules subaffleurantes et les chaos de blocs qui encom- conisées passe inévitablement par une refonte de la tenure
brent les terres agricoles fourniront les matériaux néces- du sol pour donner aux paysans la sécurité foncière indis-
saires à leur élaboration; en freinant l'érosion mécanique, pensable à toute œuvre durable. Aussi faudrait-il reconsi-
ils constitueront un préalable à la création des terrasses, dérer la place de la femme dans la société bamiléké car
leur mise en place progressive lors des travaux culturaux toute proposition qui ne prendrait pas en compte son rôle
n'imposant pas un surcroît de travail aux paysans. central dans la production agricole serait vouée à l'échec.
Les responsables de l'Uccao et les bailleurs de fonds in-
ternationaux l'apprendront à leurs dépens au moment du
CONCLUSION bilan d'un projet qui réunissait toutes les conditions finan-
cières pour une réussite totale. Pour l'heure, le semi-échec
La dégradation des sols en pays bamiléké est inverse- du PDRPO rend urgente la nécessité de repenser les pro-
ment proportionnelle à l'intensification de la culture. Par positions d'aménagement et les formes d'intervention en
une artificialisation poussée du milieu et par le biais d'im- milieu rural bamiléké sur le double plan technique et
portants investissements, en temps de travail en particulier, socio-économique.
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La colonisation culturale des pâturages d'altitude des Sur les plans sommitaux des Bamboutos (2 500 m -
Bamboutos (2 200 m - 2 700 m) forme un néobocage 2700 ml. le dense tapis herbacé peut efficacement pro-
qui rappelle le bocage traditionnel du plateau: longues téger le sol contre l'érosion (1 er plan). Cependant. le
clôtures qui protègent les champs du bétail qui pâture surpâturage y entraîne une dénudation progressive
muni d'un carcan (1 er plan) ; haies vives monospéci- des versants en dépit de la présence du néobocage
fiques d'eucalyptus, témoins d'une occupation plus défensif sur les parties gagnées par les cultures (2 e
ancienne (2 e plan). plan).
VIII