Bull 23
Bull 23
Laboratoire d'anthropologie
juridique de Paris
Directeur : Étienne Le Roy
Association anthropologie et juristique
ISSN 0297-908 X
Université Paris I
14 rue Cujas
75 231 Paris Cedex 05
SOMMAIRE
Éditorial
Étienne Le Roy
Le LAJP et la parenté
Geneviève Chrétien-Vernicos
ACTIVITES DU LABORATOIRE
Conférence:
Violence, argent facile et justice au Brésil : 1980-1995
Alba Zalua
Activités en cours :
Compte rendu des activités du groupe de travail
Droits de l’homme et dialogue interculturel
ÉDITORIAL
Sous cet angle, le texte le plus complet et le plus cohérent au regard de nos objectifs est la
contribution de Geneviève Chrétien-Vernicos sur la place de la parenté dans les travaux
d’anthropologie du Droit et en regrettant que l’auteur, par une trop grande modestie, n’ait pas
mentionné son importante thèse de doctorat en Droit sur “ Nom et monde à Madagascar ”. On y
voit en particulier que l’étude de la parenté s’est épanouie dans celle des structures
communautaires pour ensuite se fondre dans le domaine des études foncières. L’ouverture
hors de l’Afrique aurait permis d’expliquer que le point de passage de ce processus fut, par la
médiation des études sur le mariage, de changer l’objet et de passer de “ la parenté ” à “ la
famille ” puis aux systèmes de parentalisation communautaire. “ Parenté et communautés dans
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le Vermandois de 1570 à l’époque contemporaine (Paris, LAJP, 1973), par exemple, en donne
certaines clefs.
Le troisième programme que présente Christoph Eberhard suit chronologiquement ceux que
nous venons d’évoquer et permet de mieux caractériser le troisième âge de l’anthropologie du
Droit au Laboratoire. Après le temps des fondations et des choix de méthode, dans les années
soixante, puis la construction de cadres problématiques jusqu’au milieu des années quatre-
vingt, le programme sur les droits de l’homme a fait déboucher nos recherches sur des
préoccupations qui sont contemporaines : comment faire cohabiter la requête d’universalité et
la quête des identités en dépassant la faux débat entre l’affirmation de l’universalisme et les
tendances aux particularismes ; comment construire un dialogue interculturel à partir des deux
exigences qui traversent l’ensemble de nos travaux, le diatopisme et, surtout, le dialogisme ?
La lecture du texte permet de constater que la recherche du dialogisme fut interne au laboratoire
avant d’être la solution proposée pour fonder l’interculturalité des droits de l’homme. Le texte
illustre aussi, et je m’en réjouis, la prise en charge par une nouvelle génération de chercheurs de
la problématique générale des droits de l’homme dans une perspective anthropologique. Ce
passage de relais m’apparaît comme porteur de perspectives particulièrement enrichissantes.
En parallèle avec les droits de l’homme, les travaux sur la médiation qui ont commencé en 1985
par la recherche collective sur la conciliation étaient l’occasion d’ouvrir notre africanisme sur
des problèmes de société bien français : comment trouver des modes de règlement des conflits
à la fois économes en temps, valorisant le lien social et pouvant servir d’amortisseur à la crise
sociale ? Roselyne Mavungu montre dans sa contribution comment le passage de l’Afrique à la
France a été opéré, non par une tentative, désespérée, de trouver des ressemblances entre
institutions mais par la prise en compte des modes de socialisation juridiques et judiciaires. Si
elle n’indique qu’incidemment l’importance des coopérations intellectuelles qui ont été nouées
avec des collègues, des associations ou des institutions (dans le cas avec Jean-Pierre Bonaffé-
Schmitt, le Centre de Liaison des associations de Contrôle Socio-Judiciaire (CLCJ) et le
tribunal pour Enfants de Paris au sein de l’institution judiciaire) elle restitue le contexte
intellectuel et politique dans lequel nos démarches ont évolué.
De tout cela, les contributions de Boris Martin, à demi-complice puisqu’ancien étudiant du DEA
d’Études africaines, et Camille Kuyu témoignent en soulignant l’un et l’autre tout ce qui reste à
faire.
Avec le texte de Jacques Larrue, le doyen de notre communauté, on entre dans le dernier des
thèmes traités par ce bulletin, la recherche sur le foncier et les politiques de gestion
patrimoniale. C’est le dernier des thèmes traités mais non le dernier des programmes de
recherche expérimentés ces dernières années. Tantôt, comme pour les recherches urbaines ou
les politiques d’industrialisation, les travaux n’avancent pas au rythme qui serait souhaitable
après la percée initiale réalisée par Catherine Goislard avec sa thèse sur Banfora et par
Jacques Larrue par sa thèse, publiée aux éditions Karthala, sur l’aventure de Péchiney à Fria.
Tantôt, personne ne s’est proposé pour assurer la synthèse des travaux sur l’État, les politiques
de décentralisation ou les politiques familiales et de santé publique, ce qui est regrettable.
Jacques Larrue met bien en évidence la principale raison du succès quantitatif des travaux de
thèses et des programmes de recherches collectives : le foncier a cet avantage de mêler les
questions les plus pointues de la recherche fondamentale et d’ouvrir aux applications les plus
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décisives pour l’avenir des sociétés africaines, à la campagne comme en ville. Ainsi, le foncier
permet aussi d’assurer la subsistance, encore modeste, des chercheurs.
Mais, comme le remarque Régis Méritan à propos de notre intervention aux Comores, la
sensibilité du foncier au politique est son talon d’Achille. Sa conclusion (“ la poursuite du travail
est aujourd’hui conditionnée par un retour à la stabilité politique ”) est plus que jamais
d’actualité. Comme est tout aussi cruellement d’actualité le texte de Mamy Razafindrabe qui
souligne la dimension humaine de la gestion patrimoniale sans dire que son propre apport fut
décisif pour mettre au point les méthodes de formation des négociateurs patrimoniaux à
Madagascar. Son texte nous apporte un mode d’emploi de la gestion patrimoniale qui s’avérera
précieux à l’avenir.
Quant à Souad Bendjaballah, elle nous présente à travers sa proche recherche à propos de
l’Algérie les impasses auxquelles peuvent aboutir certains pays quand les options politiques
sont contradictoires et à court terme et que les connaissances scientifiques sont insuffisantes et
sous estimées.
Enfin, le bulletin présente, outre les informations relatives aux activités de certains groupes de
recherche, le texte d’une communication de Mme A. Zaluar qui s’inscrit dans le cadre de nos
recherches sur l’enfance et l’intermédiation culturelle et qui a abouti, sous la direction de
Stéphane Tessier et dans le cadre du Centre International de l’Enfance et de la Famille (CIDEF)
à une belle publication qui associait plusieurs membres du LAJP : A la recherche des enfants
des rues , Paris, Karthala, 1998,477 p.
Que tous ceux qui ont apporté cette année leur contribution à la préparation et à la diffusion de
ce bulletin en soient remerciés. Ce bulletin est notre trop rare occasion de maintenir un lien au
sein de la communauté d’anthropologues du Droit, dans l’attente de nouvelles rencontres en
Afrique en 1999.
Étienne Le Roy
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Le LAJP et la parenté
1 cf. bibliographie 1
2 cf. bibliographie 2
* Maître de Conférences - Université Paris 8. 3 cf. bibliographie 3
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Le LAJP et la parenté
graines de perspectives par rapport à l’avenir. Il est Il semble nécessaire d’élaborer de nouveaux instru-
à déplorer une analyse insuffisante voire une ments d’analyse, voire de repenser les sciences
occultation du double problème du choc et des sociales euro-centristes et non adaptées dans
effets des conceptions coloniales sur les leurs concepts et méthodes aux études
conceptions autochtones8. Les discussions africanistes. Certains ont d’ailleurs souhaité que
consécutives aux trois sous thèmes ainsi que le cette particularité disparaisse, car elle maintient
débat général, vont permettre quelques une approche évolutionniste des phénomènes. Des
développements dans cette optique. exigences d’intelligibilité, de scientificité se sont
Partant du constat de l’illégitimité du pouvoir ainsi fait sentir dans le cadre de la validation future
politique dans les États africains, on s’aperçoit que des travaux.
dans une recherche de légitimation, les institutions
sacrales vont se retrouver asservies, ce qui
finalement démontre que ce pouvoir repose III - LES APPORTS DU COLLOQUE
essentiellement sur la force physique et ne peut en
réalité se rattacher aux formes précoloniales.
L’unanimisme dynamique résultant de la palabre, Le sacré ne se confond pas avec le religieux. Il
n’a pas de commune mesure avec cet unanimisme peut émaner de Dieu, de la nature, des divinités,
prôné par les partis uniques aujourd’hui, qui de l’homme… Quelles que soient les conceptions
s’apparente plutôt à un “ griotisme ”, à du pouvoir liées à des représentations du monde
l’institutionnalisation d’un culte de la personnalité spécifiques, chaque société prévoit les moyens de
qui ne veut pas dire son nom (Prince Dika Akwa). mettre un frein à la tendance naturelle à l’absolu-
On aboutit finalement à une sacralisation du chef tisme. Les sociétés occidentales telles qu’issues
de de l’État ! de la Réforme et la Contre-Réforme s’en remettent
La religion apparaît en rapport ambigu avec le à la consultation électorale périodique, les
pouvoir politique, rapport ambivalent de refuge ou musulmans à la piété du chef et les sociétés
d’instrument de domination. D’autres orateurs ont traditionnelles africaines à “ l’incomplétude qui
plutôt considéré que le sacré, en tant que crée la dépendance entre les multiples pouvoirs”
processus d’identification, est un véritable langage (Michel Alliot).
politique à décrypter. Sacré, pouvoir et droit représentent des espaces
Force est alors de constater que quel que soit le qui se retrouvent dans toute société. Ces espaces
type de sacré, il y a toujours continuité dans les vont se juxtaposer, se recouvrir, cohabiter selon les
sociétés africaines. Cette capacité d’adaptation du enjeux, selon le projet de société. Chacun de ces
sacré qui “ […] devient à un moment donné espaces a un rôle précis : le sacré, donneur de
pouvoir […], pouvoir économique […], pouvoir sens, le pouvoir, producteur de sens et le droit, re-
politique ou droit ” ne semble-t-elle pas être plus producteur de valeurs (Prince Dika Akwa).
conforme “ […] à la logique africaine où tout se Seulement, il faut savoir lire “ l’ambiguïté de la
conçoit comme une logique filiatique ” (Prince réalité ” (Michel Alliot), s’intéresser à la fois aux
Dika Akwa) ? “ structures manifestes ” et aux “ structures
La pensée africaine considère l’autre plus pour profondes ” (Étienne Le Roy).
l’intégrer que pour le rejeter. La société se Derrière l’égalité proclamée et défendue par les
caractérisait par son “ assimilationnisme ”. juristes français, on trouve des inégalités profondes
Acceptant la greffe d’expériences extérieures, elle et héréditaires. Derrière l’inégalité et la hiérarchie,
recourait au sacré pour assurer la cohérence de on découvre en Afrique Noire une forte solidarité.
l’ensemble (Mamadou Wane). Dès lors, apparaissent dérisoires ces distinctions
L’opposition tradition/modernité, l’opposition de religieuses et géographiques entre le nord et le sud
l’UN (sociétés occidentales centralisées) et du du Sahara, cette opposition irréductible entre les
multiple (sociétés traditionnelles africaines sociétés occidentales et les sociétés
plurales) peuvent-elles encore servir comme traditionnelles africaines.
référents conceptuels, alors que l’on constate cette CONCLUSION
capacité intégratrice de la tradition, et que le Nous venons ainsi, de nous rendre compte qu’une
principe d’unité dans la diversité est également lecture commune de l’humanité est possible, en
connu des populations africaines ? appréhendant ensemble “ sacré, pouvoir et droit ”,
sans pour autant tomber dans l’unitarisme, le
déterminisme ou la confusion.
De manière plus concrète, ce colloque a permis de
8 Le marabout, le guide apparaissaient comme un rempart vérifier que les conceptions du sacré commandent
celles du pouvoir et du droit, selon le projet de
contre le pouvoir absolu des dirigeants.
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Le sacré et le LAJP
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
1972 - Marcel Roch N’GUEMA M’ BA, Droit et que ceux qui l’ont longtemps prédit sont les
traditionnel de la terre et développement rural chez premiers à se réjouir de s’être trompés.
les Fang au Gabon. Thèse en sociologie juridique, Les thèses constituent, on le sait, un besoin de
Paris I. traduire la connaissance acquise par le ou les
1978 - Karem ZARKOCHAN, La société rurale et la auteurs. Les événements, les points d’ancrage, les
réforme agraire en Iran. Thèse en sociologie récits qu’ils permettent constituent des “ actes de
juridique, Paris I conviction ”. Et leur lecteur n’est qu’un élément de
1983 - Oussinby TOURE , Mouvements de population cette caisse de résonance, que certains de nos
et projets de développement des économies professeurs ont peut-être cherché à trouver chez les
chercheurs qu’ils ont formés.
rurales dans la Haute-Gambie. Thèse en
Sans doute, certains parmi nous sont encore trop
ethnologie, Paris VII.
liés par l’idéologie qui a accompagné leurs études
1989 - Amadou SECK , Ajustement structurel et
au lendemain des indépendances pour parvenir à
développement rural au Sénégal. Enjeux et limites
faire abstraction de ces leçons que prodiguent les
de la nouvelle politique agricole du Sénégal (1960- philosophies qui font appel aux “ mots en isme ”… Il
1986). Thèse droit, Paris XI. leur faut, il nous font donc, patiemment, chaque fois
1993 - Sachamba TCHA -K OURA , Périmètres irrigués revenir à cette leçon donnée par “ le terrain ” : elle
et enjeux paysans dans la vallée du Soukou seule répercute l’interrogation et le doute, qui
(Burkina-Faso). Thèse, en Anthropologie , Paris V. permettent à leur tour enfin d’approcher de la vérité.
1994 - Jaques LARRUE 1, Fria en Guinée. Première Ainsi, peut-on dire qu’à ce niveau, s’est établie dans
usine d’alumine en terre d’Afrique. Des stratégies notre Laboratoire , une “ manière de faire ” qui — à
originelles de 1957 aux perspectives de l’an 2000. travers les comportements des acteurs — donne au
Thèse Droit Paris I. Droit tel que le pratiquent les pays d’Afrique un
1995 - Bernard OTCHE AKPA, Le principe “ La terre contenu original et crédible.
appartient à celui qui la met en valeur ”. L’envers La question doit en effet, être posée de savoir à quoi
socio-politique de la problématique de l’État sert ce Droit que certains de nos Maîtres ont apporté
Ivoirien. Thèse Droit, Paris I. à ces pays nouvellement indépendants. Ne faut-il
Il va sans dire, que cet inventaire n’est pas exhaustif pas craindre que sur le plan des institutions cette
et que d'autres Universités ont contribué presque communication n’ait gardé qu’une valeur marginale,
autant que Paris I à recevoir et à apprécier ces servant seulement à perpétuer des structures issues
recherches à leur valeur. Par ailleurs, les motivations du droit français sans application précise “ au sud du
des auteurs sont diverses et il n’est pas sûr que Sahara ”?
ceux-ci soient conscients des liens entre les thèmes Sans doute avons-nous été quelques-uns — venus
qu'ils abordent. d’Afrique ou retournant définitivement en Europe —
Et pourtant, une comparaison même rapide entre qui aient pensé que la solution était sinon ailleurs,
ces travaux met bien en évidence qu’ils se recoupent tout au moins trouvait sa réalité dans l’humilité des
les uns et les autres sur l’essentiel : l’Afrique se contacts et la proximité des préoccupations de la vie
trouve confrontée avec les exigences du quotidienne. Ainsi il apparaît que notre Droit ne peut
développement et ceux, ou celles qui pensent avec être réduit à son caractère simplement normatif.
Axelle Kabou que “ l’Afrique (peut encore) le Pourra-t-il, demain, être enseigné selon une
refuser ” n’ont pas encore fait véritablement école. approche différente ?
Or, il n’y a pas de développement sans instruments :
la maîtrise foncière qui a longtemps dépendu du DEMAIN : L’ANTHROPOLOGIE VUE DE LA PIECE
“ pouvoir politique ”, la réforme agraire là où il faut 500…
remplacer des structures obsolètes, les mouvements La pièce 500, salle permettant la recherche
de populations, spontanés ou réfléchis font partie de personnelle et les rencontres à plusieurs — qu’on
ces stratégies que les gouvernements imaginent et appelle thésards par souci de commodité — paraît
que les citoyens adaptent à leurs besoins. un de ces lieux mythiques dont il semble qu’on
Quand il s’agit d’une industrie, ce ne sont plus un gardera le souvenir : les opinions s’échangent sans
seul mais un grand nombre d’acteurs qui vont devoir effort apparent, les ouvrages qui tapissent les murs
se jauger, puis se heurter et une fois les enjeux bien et qui reflètent le travail de ceux qui nous ont
posés, ils finiront — pas toujours mais souvent — précédés, sont comme une invitation à poursuivre
par s’entendre. Ce qui permet quelquefois de une œuvre entreprise depuis longtemps.
constater qu’heureusement “ le pire n’est jamais sûr ” Depuis l'article "Coutumes et mythes" de Michel
Alliot paru à la revue “l'Année Sociologique” (Alliot
1954) dans lequel il pose — à travers l'analyse de la
1 En m’excusant de me citer moi-même. structure de la famille africaine chez les Peuls et les
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Réflexions personnelles sur vingt années d’Anthropologie juridique à Paris I
Sérères du Sénégal — le problème de la force et de Ce sont ces pays qui sont les plus susceptibles
la vérité de la coutume qui prîme aussi bien le droit d’adapter leur destin à de nouvelles normes Parce
occidental que les traditions musulmanes. Il apparaît qu’il est et reste le creuset des informations venues
bien “qu'une coutume ne survit pas sans un mythe de toutes parts, notre laboratoire est aussi le plus
qui la supporte et nous sommes à notre tour justifiés apte à les redistribuer sans se figer dans
d’avoir donné à nos recherches la quête permanente l’enseignement d’une chapelle fut-elle universitaire.
d’une vérité différente dans chacun des sujets traités.
De la parenté au foncier, du vol au don, de la EN CETTE ANNEE 1998
“ moquerie ” à la manière de vivre ensemble, c’est Alors qu’un nouveau siècle va naître, il semble que
une pyramide cohérente que nous aidons nous- nous soyons à même de faire de nouvelles
mêmes à bâtir. propositions :
Nous n’avons pas seulement contribué à - Poursuivre la diversification d’un recrutement
l’élaboration d’une nouvelle discipline — au confluent restant ouvert à l’Afrique au sud du Sahara mais se
du Droit et de l’Anthropologie2 — mais nous fortifiant de la venue d’étudiants d’autres origines
sommes également engagés dans une recherche culturelles ainsique d’étudiants déjà entrés dans la
appliquée, mettant à la disposition de intsitutions, les vie professionnelle ;
travaux qu’elles savetn apprécier à leur juste valeur. - Faire comprendre à tous que le DEA et la thèse ne
Notre souci maintes fois affirmé est une sont qu’un moment de leur cursus et qu’il faut
collaboration et un dialogue constant avec les immédiatement après se tourner vers la vie
institutions et les hommes qui les animent. C’est ce professionnelle pour appliquer à des faits précis la
que nous nous sommes efforcés de faire au fil des connaissance des comportements dont ils auront été
années dans la pièce 500 d'où sont repartis de longtemps de simple spectateurs ;
nombreux étudiants et chercheurs, enrichis - Et être la démonstration de ce que leurs con-
d'informations nouvelles destinées à une meilleure naissances leur donnent vocation, dans la gestion
analyse des comportements et ce qu'on peut en des ressources humaines comme dans toutes les
faire. opérations de développement à savoir servir leur
Le Laboratoire a-t-il aujourd’hui épuisé ce peuple aujourd’hui et demain.
qu’autorisait sa démarche originelle ou d’autres
perspectives sont-elles en train de se dessiner ?
Nous ne le pensons pas, la démarche
anthropologique reste pertinente comme peut
l’illustrer son application dans les recherches
entreprises en Afrique et ailleurs, qui tendent à
répondre aux besoins de mieux connaître les
processus de décision tels qu’ils se pratiquent
désormais.
Certes, l’Afrique s’est bâtie autour de son passé
mais elle n’est pas, contrairement à ce que certaines
interprétations laissent entendre, obnubilée par celui-
ci. La mondialisation des échanges exige que tous
les pays “ fassent le poids ” et qu’ils aient, pour
promouvoir leur propre économie le langage qu’il
convient.
Or, pour une véritable compréhension mutuelle, il est
nécessaire que chacun ait le moyen de “décoder” les
informatons qui se cachent derrière les mots.
La lecture des thèses précédemment citées met en
évidence que ce sont les pays qui se sont engagés
dans cette direction (le Mali, le Burkina-Faso par
exemple) qui paraissent avoir le plus avancé dans
cette recherche de transparence.
interculturelle sur les droits de l’homme s’accroît, et vidu et pouvoir susceptible de disconvenir à
la recherche s’oriente de la remise en question de d’autres cultures. Mais en quoi le point de vue
l’universalisme vers un questionnement sur des occidental pouvait-il se révéler problématique ?
approches interculturelles possibles. Ceci C’était la deuxième étape de la démarche : il fallait
s’explique aisément si nous gardons à l’esprit que se rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’un
1989 est l’année de la chute du mur de Berlin qui simple problème de contenu, mais qu’en fait la
marque le passage d’un monde dichotomique manière d’“assurer les droits de l’homme” était
partagé entre le “monde libre” et le “monde fondamentalement liée à une manière de voir le
communiste” auxquels s’ajoutent les “nations non droit qui différait d’une société à l’autre. Il fallait
alignées” à un monde qui s’affirme de plus en plus donc effectuer une rupture épistémologique, en
pluripolaire et dans lequel souffle un “vent de recentrant l’analyse du cadre institutionnel sur les
démocratisation”. On peut caractériser cette “logiques des situations et des acteurs, car c’est
période par une application plus spécifique et plus elles qui nous permettent de savoir jusqu’où on
explicite des résultats des années 1980 à des peut pousser les ressemblances et les
interrogations touchant aux droits de l’homme dissemblances” (Le Roy 1998)2.
lesquels peuvent être répartis selon deux axes de Enfin, troisièmement, fallait-il comprendre que les
recherche : l’un portant plutôt sur l’élaboration d’une différentes logiques juridiques, les différentes
théorie ou d’une théorisation interculturelle des visions du Droit, correspondaient à différentes
droits de l’homme, l’autre s’intéressant davantage visions du monde.
aux problématiques de l’interculturalité par rapport Ainsi Michel Alliot (1981 : 169) écrit : “La question
à des situations concrètes relatives aux droits de de la protection du droit de la personne
l’homme. correspond à un problème fondamental de la vie
en société auquel aucun n’é chappe : celui de la
confiance dans l’avenir. Mais en la formulant
Les années 1980 : Remise en question de ainsi, en se référant à des “droits de la personne”,
l’universalisme occidental et jalons pour on la lie à un modèle sociétal que l’Occident
une science non-ethnocentrique du Droit prône depuis deux ou trois siècles. Ce modèle
Conscients de l’écart entre droit vivant et droit repose sur une image de la société où des
théorisé ainsi que de l’ethnocentrisme dont étaient individus tous semblables et isolés dans une
teintées les approches des droits originellement uniformité générale ont besoin à la fois d’un pou-
africains et s’appuyant sur d’importants travaux de voir fort et donc unique pour les protéger les uns
terrain effectués lors de la décennie précédente, des autres et d’un Droit pour les protéger de ce
Michel Alliot et Etienne Le Roy écrivent, au début pouvoir.”
des années 1980, un certain nombre de textes qui Conscient que tout droit est lié à un modèle
font ressortir le contraste entre la manière dont le sociétal et que toutes les sociétés, dans notre cas
Droit est pensé dans les sociétés modernes plus particulièrement celles d’Afrique noire et
occidentales et la manière dont il est pensé dans d’Occident, ne partagent pas le même modèle, il
les sociétés traditionnelles africaines. Pour rendre s’agissait alors de s’atteler à dégager ces
cette comparaison possible, ils sont conduits à différents modèles afin d’en permettre une
entreprendre un travail de modelisation qui petit à comparaison non-ethnocentrique3. Ainsi s’ouvrait
petit s’émancipe du simple contexte comparatif un axe de recherche original, voire l’élaboration
africo-occidental pour poser les fondements d’une d’une méthode de recherche inédite, qui partant
réflexion interculturelle plus générale sur le Droit et
les droits de l’homme. 2 Ce renversement de perspective est bien illustré en
Pour Michel Alliot (1998), on peut distinguer trois théorie du droit par un article de Jacques Lenoble et de
étapes dans l’approche de la problématique des François Ost dans un ouvrage de l’UNESCO sur les
droits de l’homme. transferts de connaissances (Lenoble, Ost 1980).
La première consistait à prendre conscience que 3 voir par exemple Le Roy, 1982b, et plus
malgré l’universalité de la problématique de la particulièrement p. 6 : Comment autrement que par le
dignité humaine et de sa protection, la détour de la construction de modèles comparer de manière
proclamation d’une déclaration universelle des
non-éthnocentrique le modèle unitaire de l’Etat européen,
droits de l’homme pour reconnaître et garantir cette
apparaissant comme “système”, “où l’interdépendance
dignité, était quelque chose de spécifique à
des facteurs est conçue en termes de réduction à
l’Occident. Ces droits sont dans leur genèse situés
dans l’espace et dans le temps et reflètent ainsi un l’unité et sous forme systématique (voir systémique) au
point de vue particulier sur les rapports entre indi- modèle plural des pouvoirs africains apparaissant plutôt
comme “processus” ?
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Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris
des exigences d’une comparaison Dieu dont tout dépend dans une création continue
Afrique/Occident allait mener à une réflexion sur de chaque instant, les droits des uns et des autres
l’élaboration d’une science du droit non- ne leur sont maintenus que par la grâce de celui
ethnocentrique. Cette évolution se laisse déjà qui est l’auteur de tous les droits, l’Etat. Le droit
pressentir dans l’introduction au texte des communautés n’a pas besoin d’un pouvoir qui
“Communautés d’Afrique noire et protection des veuille le maintenir, il est la conséquence
droits de l’individu face au pouvoir” d’Etienne Le nécessaire de leur structure.” .
Roy (1982a : 37) : La vocation d’une anthropologie Cette prise de conscience a permis de dégager
du droit étant de mener une approche l’originalité du droit des communautés, la coutume,
compréhensive de l’histoire des institutions dans qui avait longtemps était conçue, sous la pression
le respect des valeurs de civilisation qui les de l’idéologie des “juristes de la loi” ayant perdu
organisent et les justifient, il convient donc “l’esprit de la coutume” (Le Roy 1984a : 215),“à
initialement de réfléchir aux visées l’aune de la loi, par un procédé de qualification
anthropologiques qui fondent, en Occident et en par inversion négative qui ne pouvait être que
Afrique noire, les rapports de l’individu au pouvoir. caricatural et qui est illustré par la procédure de
Une fois qu’il aura été reconnu la spécificité d’une rédaction des coutumes.”(Le Roy 1984a : 214 ;
conception africaine fondée sur la pluralité des voir aussi Le Roy : 1984b). Or “la coutume ne peut
pouvoirs, des représentations divines et des pas être considérée comme un ensemble
attributs humains, il sera possible de décrire normatif et autonome de règles distinctes de
schématiquement les canaux et les processus à celles qu’imposeraient la morale, la religion ou
travers lesquels une société communautariste les convenances. La coutume n’est pas un être,
prétend organiser les rapports de l’individu et du comme serait un corpus de lois : elle est la
pouvoir et les protéger l’un de l’autre (...)” manière d’être, de parler, d’agir qui permet à
Les démarches se sont donc tout d’abord chacun de contribuer au mieux au maintien de la
cristallisées autour de l’explicitation, face au cohésion du groupe.” (Alliot 1984 : 277)
modèle de l’Etat occidental et de son droit, du Le prochain pas, après avoir explicité la différence
modèle communautaire des sociétés africaines et des visions du Droit était de se rendre compte que
de l’originalité du droit qui lui est lié : la coutume. ces visions différentes correspondaient en fait à
Bien que les grands textes sur celle-ci (Alliot 1984 ; des visions différentes du monde et de poser ainsi
Le Roy 1984a, 1984b) soient légèrement les bases pour une science du droit non-ethnocen-
postérieurs aux textes sur “anthropologie et trique. C’est ce que fait Michel Alliot (1983b) dans
juristique” (Alliot 1983b ; Le Roy 1983), je traiterai “Anthropologie et Juristique”. Dans l’introduction il
ensemble, par souci de simplicité, le modèle écrit : “Le droit est à la fois lutte et consensus sur
communautaire et la coutume, avant d’aborder les résultats de la lutte dans les domaines qu’une
l’émergence de la science comparative et société tient pour vitaux. Les modèles du Droit —
anthropologique du droit qui fonde encore
il y en a souvent plusieurs dans la même société
maintenant la recherche sur les droits de l’homme
— se définissent par rapport à la vision de
au sein du Laboratoire et qui découle justement de
l’univers et d’elle-même de chaque société et par
la réflexion sur le modèle communautaire et la
coutume. rapport à la logique selon laquelle ils sont
Il apparaissait que si le modèle sociétal occidental organisés. Elles permettent de rendre compte non
est marqué par une tendance à l’uniformisation et seulement de la structure des institutions
une vue de la société comme ensemble d’individus concernées, mais de leur place, apparente ou
égaux lui préexistant et ayant délégué par contrat occultée, et de leur signification. Il n’est pas facile
leur gestion à un organe supérieur, l’Etat, les de définir les conditions de l’élaboration d’une
communautés africaines répondent le plus souvent science du Droit. (...) J’essayerai de le faire en
à“un modèle clair de distinction, de hiérarchie et proposant une définition de l’objet d’une science
de complémentarité et tirent leur cohésion de du Droit, une exploration des archétypes à
cette complémentarité” (Alliot 1980a : 148). De l’oeuvre dans les systèmes juridiques, une
plus Michel Alliot (1980b : 158) constate, analyse des logiques qui les caractérisent et une
concernant les communautés, que “la logique du étude des rapports entre archétypes et logiques à
modèle est plus importante que son contenu”, que partir desquels devraient être élaborés les
“le droit d’une communauté, en ce qu’il a de modèles nécessaires à la constitution d’une
spécifique résulte du modèle complémentariste et science du Droit.”(Alliot 1983b : 207-208).
polyarchique” et que “Nous sommes aux Michel Alliot met à jour dans ce texte trois
antipodes du système dans lequel, à l’image d’un archétypes pour penser le Droit, qu’il illustre à
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Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris
des droits de l’homme et de la paix de l’UNESCO, articulation en vue d’une nouvelle approche des
le Centre International des Droits de la Personne et droits humains (Le Roy 1992a : 453). Mais
du Développement Démocratique de Montréal, et l’intuition la plus importante reste que l’enjeu
le programme de l’UNESCO pour une culture de la principal d’une approche interculturelle des droits
paix qui voit le jour en 1994. de l’homme est pour nous occidentaux, marqués
Si ces collaborations prennent plus la forme de par la modernité occidentale, d’apprendre à
réponses à des demandes ponctuelles, les droits penser le pluralisme (1992b : 146-147) pour éviter
de l’homme n’étant qu’un axe de recherche parmi les écueils de l’universalisme et du relativisme (Le
d’autres et non pas le plus important du LAJP, le Roy 1994).
changement de l’environnement va cependant On peut noter ici qu’il semble exister une différence
réorienter la manière d’aborder cette question. De d’approche entre Michel Alliot et Etienne Le Roy,
la remise en question de l’universalisme ce dernier mettant l’accent sur un métissage des
occidental, on s’oriente vers une réflexion sur un cultures alors que pour Michel Alliot il s’agit avant
enrichissement de cet universalisme par le dia- tout de développer une pédagogie consistant à
logue interculturel. Cette réflexion s’inscrit en outre approfondir les différentes logiques, de développer
dans le cadre plus vaste d’une réflexion sur le la connaissance de l’autre pour en arriver à une
paradigme moderne dans lequel sont enracinés les tolérance des pratiques et des propositions de
droits de l’homme et sur notre condition l’autre qui peut mener à un consensus sur les
contemporaine, appelée par certains désaccords et les pratiques discordantes, sans
“postmoderne”, marquée par une crise de chercher à métisser des cultures qui de toute
l’universalisme et du juridisme et par l’affirmation manière ne pourront d’après lui jamais être
croissante de la relativité du droit, du pluralisme de ramenées à un dénominateur commun (Alliot
ses sources et de la nécessité d’un retour au 1998).
pragmatisme (Arnaud 1990 : 81). Il nous semble cependant qu’il ne faut pas exagérer
cette opposition. Elle nous paraît tenir au choix du
Le premier cours d’Etienne Le Roy en 1991 à contexte scientifique dans lequel chacun des deux
l’Institut International des Droits de l’Homme à auteurs préfère s’inscrire plutôt qu’à une
Strasbourg, “Les fondements anthropologiques divergence de fonds. En effet, Michel Alliot
des droits de l’homme - Crise de l’universalisme et pondère davantage à notre sens dans son
post modernité” (1992b) illustre bien cette anthropologie du droit le pôle de l’anthropologie et
réorientation. Il y approfondit les racines modernes Etienne Le Roy celui de la juristique, comme nous
et judéo-chrétiennes des droits de l’homme et l’avons déjà remarqué. Si les deux auteurs
montre comment la “logique unitariste fondant la partagent selon nous une vue foncièrement
modernité en Occident” (p 146) pourrait s’enrichir pluraliste du Droit dans les sociétés humaines,
dans le dialogue avec d’autres traditions l’accentuation du pôle “juristique” mène Etienne Le
culturelles. Il conclut cet enseignement en écrivant Roy à chercher à formaliser l’articulation de
:“on est amené à repenser le futur de nos logiques ce qui nécessite l’élaboration de modèles
institutions comme un enrichissement progressif visant à formaliser le pluralisme pour qu’il puisse
et continu de nos expériences institutionnelles à être pensé tout en étant conscient des problèmes
la lumière des expériences des autres cultures. que cela pose. Ne rappelle-t-il pas souvent à ses
étudiants qu’un des plus grands défis actuels était
Ainsi la postmodernité serait-elle l’occasion de
d’apprendre à penser le pluralisme de manière
fonder l’universalisme des droits de l’homme sur
plurale ?
une approche acceptant le métissage de nos
Dans cette perspective, la réflexion sur des
modes d’interprétation et reconnaissant paradigmes communs pouvant résulter d’un
finalement les vertus du pluralisme et de l’altérité, métissage de logiques ne peut pas être assimilée
dans le domaine juridique et politique.” (Le Roy à la recherche d’un syncrétisme totalisant puisqu’il
1992b : 158). En outre, Etienne Le Roy complète s’agit avant tout de penser l’articulation de logiques
dans ce texte la théorie des archétypes de Michel gardant leur originalité propre. Comme l’écrit
Alliot en introduisant l’archétype indien dégagé par Etienne Le Roy à propos du développement : “Ce
Raimon Panikkar (cf. par ex : 1984), sorte de qui nous intéresse c’est le principe de métissage
plaque tournante entre les trois archétypes
permettant que la langue, les institutions, les
précédents et en notant le partage de l’archétype
valeurs et les représentations puissent à la fois
de manipulation par toutes les traditions animistes.
varier entre ces différentes cultures et être
Dans un texte de la même année (1992a) il
introduit aussi les notions de logiques fonctionnelle complémentaires. Pour qu’elles soient
et institutionnelle pour désigner les logiques déjà complémentaires et multiculturellement efficaces,
dégagées par Michel Alliot et propose leur il faut fonctionnellement, que les logiques soient
28
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris
interdépendantes. Ainsi, hors de l’articulation des sur la nécessité d’une approche dynamique
logiques, point d’avenir à nos cultures, donc à nos centrée sur les acteurs et donc d’une analyse de
sociétés.” (Le Roy 1992a : 447-448). L’avantage processus pour approcher la problématique des
de l’élaboration de modèles métis est de permettre droits de l’homme, ainsi que sur la nécessité de
outre la réflexion interculturelle sur les droits de sortir d’une approche anthropocentrée pour
l’homme, une pratique interculturelle ce qui permet s’orienter selon les termes de Panikkar vers une
de passer d’une simple “méditation” à une “action” approche plus “ cosmothéandrique ” (mais voir
(cf. pour cette exigence déjà Le Roy 1984c : 71) déjà Le Roy 1992a : 452-453).
On peut comprendre dans cette perspective Le développement de la perspective offerte par le
l’élaboration par Etienne Le Roy d’une théorie du point de vue du dialogue interculturel semble aussi
“multijuridisme” à partir de la théorie des réorienter la démarche d’une réflexion centrée sur
archétypes de Michel Alliot, pressentie en ce qui “l’universalisme ou l’universalité des droits de
concerne les droits de l’homme dans “Droits l’homme” vers une réflexion plus générale sur la
humains et développement” (1992a : 2), présentée réalisation d’ordres sociaux apparaissant comme
sous forme de la théorie d’un droit tripode4 dans justes aux différentes cultures. Ceci semble en
“L’accès à l’universalisme par le dialogue outre nous pousser à approfondir dans le futur ce
interculturel” (1995 : 26) et développée comme que l’UNESCO appelle “culture de la paix” mais qui
“modèle opératoire pour formaliser la rencontre reste non défini et à dégager ses rapports avec les
interculturelle autour de principes communs de “droits de l’homme”. En effet, les exigences du dia-
régulation” dans “L’universalité des droits de logue interculturel mettent de plus en plus à jour les
l’homme peut-elle être fondée sur le principe de limites inhérentes à la terminologie même de
complémentarité des différences?” (1997a : 27ss). “droits de l’homme”, trop marquée par la
Notons aussi la tendance qui se dessine dans les perspective occidentale pour pouvoir constituer le
années 1990 à réfléchir sur les droits de l’homme symbole d’un “ordre juste” pour toutes les sociétés,
en rapport avec la problématique du dialogue comme nous avons pu le constater lors des
interculturel et qui rapproche les démarches du réunions du groupe de travail Droits de l’Homme et
LAJP de celles développées par Raimon Panikkar Dialogue Interculturel.
(par ex : 1984). Cette recherche plus générale et plus théorique sur
Cette réorientation est particulièrement illustrée par les droits de l’homme au Laboratoire, s’est
nos propres démarches qui reprennent dans un accompagnée de recherches liées à des
mémoire d’anthropologie du droit en 1996 les problématiques plus concrètes dont quelques-unes
démarches antérieures du LAJP tout en les nouant se sont déjà cristallisées sous la forme de thèses,
autour de la problématique du dialogue interculturel d’autres étant en voie de l’être.
(Eberhard 1996) et l’approfondissent en 1997 dans Ainsi, Barnabé Georges Gbago a soutenu en 1997
un mémoire de théorie du droit (Eberhard 1997), sa thèse Contributions Béninoises à la Théorie
où nous définissons des paradigmes pour une des droits de l'Homme. (Gbago 1997). Il y a
approche dialogale de la problématique des droits apporté des éléments pour une nouvelle doctrine
de l’homme qui pourraient permettre l’émergence des droits de l'homme, en partant de l'expérience
d’un pluralisme sain, tel qu’entrevu par Raimon béninoise de démocratisation et de mise en place
Panikkar (1984 : 5). d'un Etat de Droit. Son objectif était d'"aller au-
Ces paradigmes sont celui de “Commune delà d'une abstraction presque vide et de
Humanité”, de “Communauté Humaine” et de combattre l'universalisme bâti hâtivement, sans
“Praxis Dianthropologique des Droits de l’Homme”. dialogue" par "l'immersion dans la pensée
Tout en nous inscrivant dans la continuité des proprement endogène, qui n'est pas consignée
démarches antérieures du Laboratoire, nous dans les livres" mais peut être appréhendée à
approfondissons à travers ces paradigmes la travers la coutume et les modèles de conduite et
notion de dialogue interculturel, remettons l’accent de comportement et qui peut enrichir la théorie
moderne des droits de l'homme. Pour ce faire il a
confronté les montages institutionnels béninois aux
4 “Les travaux anthropologiques récents montrent pratiques et à la vision du monde béninoises en
que le Droit repose sur trois “pieds”, la loi, avec ses montrant que leurs traditions animistes pouvaient,
normes générales et impersonnelles, la coutume, avec si on les prenait en compte, enrichir l’approche
ses modèles de conduites et de comportements, et les béninoise aux droits de l’homme et la rendre plus
habitus, systèmes de dispositions durables dans proche des préoccupations des populations.
lesquels les rapports au Droit sont endoculturés et où Marie-Pierre Jouan quant à elle s’est attelée, après
le Droit dans son vécu quotidien est représenté et avoir étudié dans un mémoire de DEA “La
interprété en droits particuliers.” (Le Roy, 1995, 26). différence culturelle dans la codification
29
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris
interculturel. Le principal problème semble être aussi des chercheurs qui ne sont pas du LAJP. Les
celui de penser dans des contextes, comme celui thèmes qui y sont abordés sont pour l’instant
du Rwanda, où au moins deux visions du monde rattachés à la problématique générale des droits
sont en confrontation, un "impensé" voire un de l'homme dans le dialogue interculturel, à l'Etat
"impensable" : "que l'impunité des crimes contre de droit, à l'immigration, aux droits de l'enfant et
l'humanité soit déterminée non seulement par aux droits de la femme. Parallèlement les archives
des considérations politiques (internes ou du LAJP relatives aux droits de l’homme ont été
internationales) ou par des insuffisances de la remises en ordre et des contacts ont été et
réglementation mais aussi par la conception du continuent à être pris avec diverses associations et
Droit qui y est invoquée pour assurer la sanction- autres centres de recherche, la collaboration la plus
punition des génocidaires." (Le Roy 1996 : 3) ce étroite se faisant avec Juristes-Solidarités. Depuis
qui oblige à repenser toutes ces problématiques le mois d’avril le groupe de travail a aussi un site
en ne se cantonnant pas à la sphère du droit sur internet (http://www.msh-paris.fr/red&s/dhdi).
“ officiel ” moderne mais en partant du postulat que Si de prime abord l’approche pouvait sembler
déroutante, nous espèrons qu’au terme de cet
: "Loin de dominer, la vision occidentale de la
article le lecteur aura pu un peu se familiariser avec
société et du Droit doit donc composer avec la
la problématique des droits de l’homme telle
vision endogène donnant lieu à des pratiques
qu’abordée au LAJP. Il a néanmoins tout intérêt
métisses où c'est le modèle endogène qui paraît, pour mieux situer cette démarche de la mettre en
de plus en plus, absorber les apports extérieurs et perspective avec celles exposées dans les autres
les soumettre à sa logique de formalisation et articles de ce numéro du bulletin. Ce faisant, il
d'utilisation." (Le Roy 1996 : 5). mettra d’ailleurs lui même en oeuvre les exigences
Si nous nous sommes permis de largement citer fondamentales sous-tendant toute notre recherche
des extraits de ces différents travaux, c’est pour interculturelle et constituant en fait le coeur de notre
rendre compte de la diversité des approches qui problématique : celles du diatopisme et du
sont restées pour l’instant individuelles, mais qui dialogisme.
mettent en évidence le partage d’une approche
caractéristique du LAJP. Espérons que la mise en
place fin 1997, d’un groupe de travail Droits de
l’Homme et Dialogue Interculturel permettra de Références bibliographiques6
mieux cristalliser toutes ces démarches et celles en ALLIOT M., 1980a, Le miroir noir - Images
cours et de créer une dynamique plus collective, en réfléchies de l’Etat et du Droit français, 1953-1989
nous permettant de mieux mettre en perspective Recueil d’articles, contributions à des colloques,
nos différentes approches quant à la textes du Recteur Michel Alliot” , Paris, LAJP, p
problématique des droits de l’homme et à leurs 146-155
liens avec les autres axes de recherche du LAJP. ALLIOT M., 1980b, Modèles sociétaux- 1. Les
En effet, le groupe de travail Droits de l’Homme et communautés, 1953-1989 Recueil d’articles,
Dialogue Interculturel a pour vocation de créer un contributions à des colloques, textes du Recteur
espace de rencontre, de dialogue et de recherche Michel Alliot” , Paris, LAJP, p 156-162
sur des problématiques relatives aux Droits de ALLIOT M., 1981, Protection de la personne et
l'Homme et au Dialogue Interculturel au sein du structure sociale (Europe et Afrique), 1953-1989
LAJP. Il vise à encourager un travail d'équipe et à Recueil d’articles, contributions à des colloques,
offrir un cadre dans lequel peut se développer une textes du Recteur Michel Alliot” , Paris, LAJP, p
dynamique de travail continue sur la problématique 169-187
des droits de l'homme et du dialogue interculturel. ALLIOT M., 1983a, Les transferts de droit ou la
En outre, il a pour objectif de tenter d'engager un double illusion, 1953-1989 Recueil d’articles,
dialogue avec des instituts de recherche ou des or- contributions à des colloques, textes du Recteur
ganismes intéressés par ces problématiques. Michel Alliot” , Paris, LAJP, p 188-198
Il a commencé à bien fonctionner. Depuis début ALLIOT M., 1983b, Anthropologie et juristique - Sur
1998 sont organisés des séminaires dans un les conditions d’élaboration d’une science du droit,
rythme bimensuel où les différents chercheurs 1953-1989 Recueil d’articles, contributions à des
présentent leurs travaux respectifs afin que nous
apprenions à mieux nous connaître. La dynamique
est lancée et une demande relative à une réflexion
6 Vu le délai parfois très long entre écriture et publication
plus méthodologique sur nos démarches et de
clarification de nos objectifs commence à se d’un texte, la date derrière le nom renvoie pour les
dessiner. Notons que ce groupe de travail abrite chercheurs du LAJP à la date d’écriture, la date de
publication étant précisée après.
31
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris
colloques, textes du Recteur Michel Alliot” , Paris, Nations Unies relatives aux droits de l’enfant,
LAJP, p 207-241 Mémoire de DEA “Études Africaines”, Université
ALLIOT M., 1984, La coutume dans les droits Paris I - Panthéon Sorbonne, 45 p
originellement africains, 1953-1989 Recueil JOUAN M.-P., Droits de l’enfant : quelle pertinence
d’articles, contributions à des colloques, textes du pour l’enfant marginalisé dans l’espace urbain ?
Recteur Michel Alliot, Paris, LAJP, p 269-290 Analyse à partir d’expériences en France, à
ALLIOT M., 1986a, Individu et dépendances: la Chicago et en Afrique du Sud, TESSIER Stéphane
problématique des droits de l’homme dans le (ed.), L’enfant des rues et son univers - ville,
monde méditerranéen et en Afrique, 1953-1989 socialisation et marginalité, France, Syros, 227 p
Recueil d’articles, contributions à des colloques, (95-103)
textes du Recteur Michel Alliot, Paris, LAJP, p JOUAN M.-P., 1998, Les mauvais traitements à
291-308 enfants en milieux immigrés d’A frique noire en
ALLIOT M., 1986b, Droits de l’homme et France, Thèse de doctorat de l’Université Paris I -
anthropologie du droit, 1953-1989 Recueil Panthéon Sorbonne, 326 p
d’articles, contributions à des colloques, textes du LENOBLE J., OST F., 1980, Prolégomènes à une
Recteur Michel Alliot, Paris, LAJP, p 313-320 lecture épistémologique des modèles juridiques,
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150
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l’homme. L’enfant africain et la convention des
32
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris
Le biais idéologique justifiait ainsi, au nom de la Cette seconde option suppose donc un métissage
modernité, une présentation antagonique des à partir du droit foncier occidental qui sert de
logiques d’acteurs en opérant par ailleurs une support à une prise en compte, à dose tolérable,
énorme falsification des données. La littérature, sur de données africaines endogènes. Le fait de
des bases incertaines, supposait que toutes les travailler majoritairement dans des pays d’Afrique
sociétés connaissent une propriété foncière, francophone me conduisait à utiliser le support du
publique ou privée, collective ou individuelle, et code Napoléon de 1804 tenu pour le droit positif
autorisent cessions et aliénations alors que des de certains de ces pays ou pour la référence de
travaux plus récents5 confortent théoriquement nos leurs législations en tant que “ raison écrite ”. Il est
observations de terrain en associant l’invention de maintenant clair, sur la base de la thèse
la propriété de la terre puis sa généralisation à d’Élisabeth Gianola-Gragg7 que si j’avais eu à
l’émergence du capitalisme. travailler dans des pays de common law les
Réduire ce biais idéologique n’est cependant pas raisonnements et les démarches auraient été
rétablir une vérité dont les Africains n’ont que faire substantiellement différents, ainsi que les résultats.
si les réponses qu’on leur propose ne tiennent pas On ne sait pas encore avec précision dans quelle
compte de l’inscription indissociable de leurs mesure la démarche de gestion patrimoniale qui
pratiques dans la tradition et dans la modernité ou, est ici préconisée est compatible ou non avec les
selon une autre terminologie, dans l’économie catégories de la common law.
affective (au sens de Goran Hyden6) et dans Ceci posé et qui n’allait pas sans débats, la
l’économie capitaliste. recherche a pu avancer en prenant au sérieux deux
Pour être opératoires, les réponses doivent idées expérimentées à l’occasion de mes
contenir des solutions intégrant l’un et l’autre des enseignements. La première idée est que les
deux dispositifs. Il fallait trouver des solutions catégories du code civil permettant d’identifier
métisses et deux options s’offraient à nous. quatre régimes de propriété que nous détaillerons
Le choix était crucial. par la suite relèvent d’une véritable modèle
La première option auquel un anthropologue structural au sens donné par Claude Lévi-Strauss.
s’attache parfois indûment est la préservation de La seconde idée est que ce modèle peut en
l’autochtonie passant par la voie d’une adaptation cacher un autre ou plus exactement que le travail
des logiques endogènes aux enjeux de la des rédacteurs du Code civil a consisté à simplifier
modernité qui lui sont soumis, au risque que, par un considérablement les données du droit commun
effet inverse et inattendu, la modernité absorbe et coutumier français. Ce qui a été simplifié peut donc
assimile totalement les options proposées. Outre inversement être réintroduit sur la base, dans le
ce risque qui peut être maîtrisé au moins contexte africain, non de la reprise des catégories
partiellement, l’obstacle fondamental est qu’aucun du droit commun coutumier français mais
des acteurs en position de gouvernance foncière d’analogies entre catégories, l’enrichissement du
ne veut, ou ne peut, sortir d’une matrice modèle devant se faire de telle façon que les
conceptuelle de type occidental. Même catégories nouvelles restent logiquement
l’expérience, pourtant fort prudente, des compatibles tant avec celles du droit traditionnel
Sénégalais avec la loi sur le domaine national est africain qu’avec celles du Code Civil.
remise en question par les programmes
d’ajustement structurel parce que ne correspondant - BREVE LECTURE COMMENTEE DU CODE CIVIL.
pas à la délivrance de titres fonciers et à la Dans son livre II, “ Des biens et des différentes
reconnaissance de droits de propriété privée. modifications de la propriété ”, articles 516 et s., le
Après m’être battu durant vingt cinq ans pour faire Code civil pose un principe et introduit quelques
comprendre les vertus d’une approche endogène, exceptions.
j’acceptais, en fonction du pragmatisme dont j’ai Le principe est celui de la généralisation de la
fait ma règle de méthode, de considérer la propriété privée selon le modèle d’un droit exclusif
seconde option. et absolu que consacre l’article 544 CC (“ la
propriété est le droit de jouir et de disposer des
choses de la manière la plus absolue à condition
5 G. Madjarian, L’invention de la propriété, de la terre de respecter les lois et règlements en vigueur ”)
sacrée à la société marchande, Paris, L’Harmattan,
1991, 271 p.
7 E. Gianola-Gragg, La sécurisation foncière dans le
6 G. Hyden, No shortcuts to progress, African cadre de l’économie de plantation, Ghana, Côte
development management in perspective, Berkeley, d’Ivoire, Mali, Thèse pour le doctorat en Droit de
University of California Press, 1983, 223 p. l’université Paris 1, 1998.
47
L’apport des chercheurs du LAJP à la gestion patrimoniale
après l’article 17 de la déclaration des droits de choses qui ne sont pas susceptibles de propriété
l’homme et du citoyen de 1789 qui la déclarait privée ”
inviolable et sacrée. En outre, l’article 537 fait des Public/privé, chose/bien sont les paramètres du
“ particuliers ” les bénéficiaires de ce régime de modèle civiliste qui permet, outre le régime de la
droit privé. Dans ce dispositif, deux termes sont propriété privée (art. 537 et 544) et celui du
essentiels, le “ bien” différencié par la doctrine de domaine public (art. 538) de distinguer le régime
la chose comme “ une chose ayant une valeur des communaux (art. 542 où la liberté d’aliénation
pécuniaire et susceptible d’appropriation ” et privé est réduite) puis par voie doctrinale et
opposé à public dans la définition du domaine jurisprudentielle au XIX° siècle, la terminologie du
public, principale exception au régime général code civil étant ici peu claire, le domaine privé de
dans la rédaction initiale du code et qui est défini l’État et de ses collectivités territoriales qui favorise
dans l’article 538 comme ce qui “ porte sur des la gestion des ressources mises à la disposition
des services publics selon des rapports de droit
privé (les choses sont ainsi requalifiées en biens)
Tableau N° 1
Modèle structural des régimes civilistes de propriété
Statut de la
ressource chose bien
usage reconnu catégories, on les
- domaine public domaine privé redéfinit selon le
L’ENRICHISSEMENT public critère de “ ce qui est
communaux propriété des commun à ” ou “ ce
DU
PARTIR
MODELE
DES
A
privé particuliers qui est partagé par ” :
- est public ce qui est
CATEGORIES DU DROIT TRADITIONNEL commun à tous, indifféremment,
AFRICAIN. - est externe ce qui est commun à n groupes, n
Ce modèle ainsi construit demandait à être enrichi. désignant un nombre déterminé mais variable,
Deux nouveaux choix ont été faits. Le premier a - est interne-externe ce qui est commun à deux
consisté à proposer d’introduire des catégories groupes,
nouvelles entre celles identifiées par le Code civil. - est interne ce qui est commun à un groupe,
L’enrichissement se veut donc interne au code dont - est privé ce qui est commun ou propre à une
il considère les catégories comme constitutives personne juridique physique ou morale.
des limites du modèle. C’est au coeur de la Dans chaque cas, c’est la société qui définit ce qui
matrice que des apports vont être faits. Le second est ou n’est pas groupe ou personne et le sens
choix relève de la seule pragmatique. Il consiste à donné à chacune de ces deux fictions.
sélectionner les catégories intermédiaires sur une - Le second axe de la chose et du bien posait plus
base acceptable, selon les critères que j’ai énoncé de problèmes tant ces domaines de recherche
de double compatibilité à l’égard du droit avaient été négligés par la recherche
traditionnel africain et du code civil. internationale. Partant des distinctions de l’analyse
Le résultat paraît relever du coup de baguette du matricielle de ma thèse de doctorat, je distinguais
magicien. Mais en fait je me suis aperçu que je chez les Wolof trois positions des ressources, les
disposais déjà des catégories qui, globalement, avoirs (am), la possession (mom) et la propriété
avaient été identifiées dans ma thèse de doctorat fonctionnelle, exclusive mais non absolue (lew).
d’État de 1970 pour ressortir vingt ans après ! Une étude comparative du droit successoral pour
- La première distinction entre public et privé est la société Jean Bodin pour l’histoire des institutions
enrichie sur la base des nombreux travaux du m’ayant donné l’occasion de généraliser ces
LAJP soulignant que dans des sociétés distinctions, il restait à assurer la compatibilité de
communautaires, et à la différence des sociétés ces distinctions avec celles du code civil. La
individualistes du Code civil qui connaissent solution est venue de la lecture pour le conseil de
l’opposition public/privé, les distinctions des rédaction de la revue Natures, Sciences, Sociétés
usages socialement reconnus privilégient des
relations sociales qui sont internes, internes-
externes (ou d’alliance) et enfin externes aux
communautés de référence. Pour assurer la
cohérence logique de l’ensemble de ces
48
L’apport des chercheurs du LAJP à la gestion patrimoniale
Tableau N° 2
Corrélations entre nature des droits et régimes d’appropriation
Tableau N° 3
Matrice simplifiée des maîtrises foncières1
modes de cogestion
et de gestion
public A A1 A2 A3 A4 A5
externe B B1 B2 B3 B4 B5
inter-externe C C1 C2 C3 C4 C5
interne D D1 D2 D3 D4 D5
privé E E1 E2 E3 E4 E5
1 On consultera l’original dans La sécurisation foncière en Afrique op. cit. p. 73 ainsi que la description de
chacune des 25 catégories désignées par les initiales A1 à E5
susceptible d’être pris en compte et géré selon l’horizon trente ans à l’horizon un an, voire un mois
l’approche patrimoniale. Privilégiant une logique ou un jour en cas d’urgence, cette combinaison de
fonctionnelle, un forum doit être plus ou moins méso et de micro-processus faisant prendre
étroitement spécialisé à un type de ressources. conscience de l’indispensable solidarité par
Dans les expériences actuelles réalisées à interaction spatio-temporelle des décisions
Madagascar on prend en considération des collectives.
ressources très précisément déterminées (une - Enjeux et règles du jeu sont, à nouveau,
forêt classée, une réserve de biosphère...) et étroitement associés. Les solutions adoptées
souvent considérées comme appartenant au doivent en effet prendre une forme juridique et leur
patrimoine mondial. Par contre, aux Comores la adoption doit être assez solennelle pour que le
démarche est plus globale au niveau des mode de gestion soit stabilisé sur une longue
ressources mais plus limitée d’un point de vue période. Actuellement, la démarche adoptée à
territorial (un bassin versant par exemple). De Madagascar préconise la forme contractuelle
manière générale, l’approche patrimoniale accompagnée de rituels sociaux et religieux
privilégie l’échelle locale avec des variations (kabary et sacrifice de boeufs). Le choix du contrat
importantes selon la nature de la ressource. fait cependant l’objet d’un réexamen car, comme le
- Les ordonnancements sociaux sont ensuite le souligne François Ost, le caractère instantané du
facteur le plus déterminant de l’approche contrat ne permet que difficilement de faire une
patrimoniale en privilégiant le mode négocié dans juste part aux intérêts non représentés dans la
des contextes antérieurement régulés selon le négociation, en particulier les générations futures. Il
mode imposé, technocratique ou bureaucratique nous faudra sans doute faire un appel d’idées pour
au sommet, tatillon, interventionniste et caporaliste tenter de résoudre ce type de difficultés. Ce
à la base quand il s’agissait des interventions des problème du choix de la bonne forme juridique est
Eaux et Forêts avant leur réforme interne dans en effet essentiel pour concrétiser l’enjeu de la
nombre de pays africains. Le choix de la négociation qui est d’assurer une fonction
négociation représente une véritable révolution substantiellement juridique au sens de Pierre
culturelle au sein de l’administration. Il aura fallu Legendre : assurer la reproduction biologique,
batailler ferme à Madagascar pour l’obtenir. Au écologique et idéologique du collectif de tous les
Mali, l’idée est acceptée “ du bout des lèvres ”. utilisateurs de la ressource concernée.
Ailleurs, le principe adopté peut être contredit dans - Reste enfin un dernier problème, celui de la
la pratique. qualification de ce mode de gestion. Derrière
Pour négocier il faut que les intervenants soient l’adjectif patrimonial que veut dire patrimoine ? En
globalement à égalité. Il faut donc aider les plus quoi ce mode de gestion se distingue-t-il d’une
faibles à réunir leurs informations, approfondir leurs approche domaniale ou privative-capitaliste ?
analyses et pondérer leurs choix : à organiser leurs C’est là où l’inventivité des jeunes chercheurs a pu
conduites sur les plans stratégique et tactique. se développer .
Pour ce faire, on recommande de former des
formateurs qu’on appelle médiateurs VARIATIONS SUR LE THEME DU PATRIMOINE
environnementaux à Madagascar, médiateurs Patrimoine et gestion patrimoniale sont pour moi,
patrimoniaux aux Comores et qui sont choisis en parmi les termes disponibles dans le vocabulaire
raison de leurs expériences, compétences et juridique et développementaliste, les moins
proximité psychologique avec les populations à mauvais. Je ne défendrai donc pas les termes eux-
assister. Il va falloir en effet se plier, pour tous les mêmes si d’autres dénominations apparaissent
protagonistes de la négociation, à une démarche plus euristiques. Leur inconvénient est de prêter à
intellectuelle délicate fondée sur une méthode confusion dans trois domaines, celui de la
régressive et associant divers processus. Dans un sociologie où Max Weber en fait un idéal type des
premier temps, les acteurs sont invités à modes de gestion de la société, celui de la science
déterminer en commun l’objectif qu’ils assignent à politique africaine qui fait une large place avec
leur gestion en se projetant sur vingt à trente ans Jean-François Médart au néopatrimonialisme des
(une génération, celle de leurs enfants). Ils élites, juridique enfin, sur le plan juridique, nous
déterminent donc un résultat à atteindre compte sommes en face de trois conceptions distinctes,
tenu des informations en leur possession (pression aux statuts variables et dont les relations n’avaient
et projection démographiques, évolution du guère étaient approfondies.
marché, environnement national et international...). - Trois conceptions du patrimoine
Puis, par régressions successives, émergent
°La conception première du patrimoine est
toutes les contraintes dont il faut tenir compte et les
prémoderne, surtout médiévale pour ce que nous
réponses que chaque acteur devra apporter pour
en ferons dans les contextes africains. Elle
que l’objectif final soit atteint. On passe ainsi de
privilégie la transmission des statuts (d’héritier, de
52
3 P. Ourliac et J. De Malafosse, Histoire du Droit privé, 4 F. Terré, Introduction générale au droit, Paris, Dalloz,
III Le droit familial, Paris Thémis, 1968, 390. 1991, 270;
53
qui sont soit successives soit alternatives. Par développement économique, l’apport de la gestion
exemple, un pasteur doit successivement aller des patrimoniale se situe sur un autre plan. Grâce à la
terres de cures salées aux pâturages, aux puits et théorie des maîtrises foncières qui prend en
aux marchés. Il doit aussi pouvoir se rendre sur un compte les diverses situations et autorise des
pâturage neuf si celui qu’il exploite est sec ou adaptations de régimes juridiques sans entrer
épuisé. Un seul droit même absolu conduit à la nécessairement et irrémédiablement dans le
destruction du troupeau si la sécheresse est régime de la propriété privée, la gestion
absolue et qu’il n’existe pas d’autre alternative pour patrimoniale répondrait à l’exigence d’un
conduite le troupeau, hors la possibilité, très limitée “ développement humain ” entendu comme un
en Afrique, d’achat de fourrage. développement à visage humain prenant en
Les notions de patrimonial et de patrimoine sont considération les contraintes immatérielles et non
donc bien des catégories diatopiques et seulement matérielles et marchandes dans la
dialogales opportunes pour fonder une sécurisation reproduction de la vie en société.
foncière pertinente. La reconnaissance de la relation ainsi établie entre
Qu’en disent les jeunes chercheurs ? théorie des maîtrises foncières, gestion
patrimoniale et développement à visage humain
- EXPLORER LES VOIES D’ UNE GESTION me paraît particulièrement valorisante et semble
ENVIRONNEMENTALE DU PATRIMOINE. être, pour le concepteur, la récompense à des
° Roland Razafindraibe, sociologue malgache travaux parfois bien délicats à conduire. Il n’en
traitant de la sécurité foncière des couverts reste pas moins qu’on peut se demander si
forestiers complantés par les paysans des hautes l’opposition entre développement économique et
terres malgaches confirme dans sa thèse de développement à visage humain apparaît encore
sociologie du développement9 la pertinence des comme pertinente, la Banque mondiale ayant fait
conclusions précédentes dans le cas de ces dernières années un virage remarqué, en
Madagascar. La possibilité d’un recoupement des particulier à propos de l’Afrique, pour tenter de
intérêts et des logiques des différents acteurs lui coordonner ses exigences macro-économiques et
paraît autoriser un dialogue neuf entre les paysans les attentes de justice sociale dans la gestion de la
propriétaires (au sens de maîtrises exclusives) des transition micro-économique11.
forêts complantées (principalement en eucalyptus Par ailleurs, je doute que l’approche fondée sur la
robusta), les services des domaines et des Eaux et gestion patrimoniale et la théorie des maîtrises
Forêts au plan national et, à l’échelle internationale, foncières privilégie un développement humain au
les bailleurs de fonds conduits par la Banque détriment d’un développement économique. A le
mondiale laquelle a lié l’avenir de la réforme différence d’approches collectivistes classiques du
foncière au plan environnemental. En outre, type des réformes socialistes abolissant la
souligne-t-il, l’expérience des médiateurs propriété privée des moyens de production, la
environnementaux est suffisamment significative théorie des maîtrises foncières fait une place
pour que la dynamique de gestion patrimoniale incontestée à la propriété privée/absolue ou
puisse aboutir à une gestion réellement exclusive et interne, soit dans les catégories de
reproductible et durable. notre tableau N° 3 les données E5, E4, D5, D4,
° Élisabeth Gianola-Gragg, avocate américaine, a C5, soit 20 % des solutions offertes. En fait, tout
le mérite, entre autres, de disposer d’une formation dépend de ce qu’on entend par développement
pluridisciplinaire qui lui a permis de comparer économique. Pour un jeune chercheur américain, il
avec la même profondeur les apports de la n’y a pas d’autre définition du développement
common law et de la théorie civiliste dans le économique que capitaliste. Comme le remarquait
l’auteur lors de la préparation de la soutenance,
domaine des droits de propriété puis de disposer
aux États-Unis hors du capitalisme point de salut. Il
d’une formation ethno-anthropologique qui lui a
permis de confronter les discours et les pratiques faudra donc interpréter les potentialités de la
gestion patrimoniale avec une vision renouvelée du
juridiques sur le terrain10. Elle a ainsi abouti à la
développement économique et du capitalisme, ce
conclusion que si la conception de la common law
qui, reconnaissons le, n’est pas actuellement
fondée sur le bundle of rights , faisceau de droits
vraiment à l’ordre du jour. Les options de politique
toujours susceptibles d’être affinés, spécifiés et
foncière restent donc confrontées à l’alternative
contractuellement gérés, peut assurer le
entre la diffusion de la propriété assurant le
9 R. Razafindraibe,
11 World Bank, A continent in Transition: Sub-
10 E. Gianola-Gragg, La sécurisation foncière dans le Saharan Africa in the Mid-1990’s, W. B. Africa region,
cadre de l’économie de plantation, précitée. Washington, janv. 1995.
55
espaces ressources
maîtrise accès prélèvement
minimale + à tout espace ouvert r. Forestières, pastorales,
prioritaire halieutiques, cynégétiques
maîtrise exclusion exploitation
spécialisée + exclusive agraires, pastoraux, halieutiques r. Pastorales, agricoles,
halieutiques
disposition
maîtrise absolue éléments récoltés, cueillis,
ramassés, chassés, pêchés
réflexion à ce niveau a également été menée dans 2 - Conflits entre grands propriétaires et
le cadre de cette mission. exploitants villageois
conflits potentiels et pour appuyer les villageois bénéfices soient équitablement répartis entre les
dans leurs tentatives pour résoudre les problèmes différents acteurs en présence.
de vols et de destruction de récoltes.
Dans les situations observées avec des densités 1 - La gestion patrimoniale comme objectif
de population de l’ordre de 500 à 800 hab./km2, la central d'une réforme foncière visant la
progression de l’emprise du village sur le domaine sécurisation de l'ensemble des acteurs
de l’État (domaine forestier), semble avoir atteint
ses limites; en dehors des pentes très raides il ne La gestion patrimoniale est fondée sur une volonté
demeure qu’une agro-forêt, très appauvrie sur le de restituer aux acteurs locaux leurs
plan des essences forestières. La demande responsabilités dans le développement rural. Sa
d’appui pour des opérations ponctuelles de caractéristique principale est de reposer, pour
reforestation avec un intérêt économique à moyen éviter toute dérive et préciser les modalités
terme semble exister. Ceci pourrait constituer un d'exercice des responsabilités ainsi dévolues, sur
axe de réflexion pour l’établissement de contrats la “négociation patrimoniale” et le contrat comme
entre l’État et la communauté villageoise pour la cadres institutionnels et juridiques de la gestion
gestion de l’actuel domaine de l’État dans une durable. Elle est basée “ sur la définition conjointe
perspective “ patrimoniale ”. Ce qui est considéré d'objectifs de long terme par les différentes
être du domaine de l’État est la partie du territoire parties en présence ”1.
qui n’est pas cultivable. Les conflits y sont donc
quasiment inexistants.
2 - Principes d’intervention
6 - Conflits entre villages en fonction En fonction des situations observées les principes
d'appartenances territoriales précoloniales suivants sont proposés :
Dans le cas observé, l’origine des conflits actuels − reconnaissance et protection du droit de
est à rechercher dans le fait que l’État, sous ses propriété mais transition progressive vers la
différentes formes depuis la période coloniale, généralisation d'une propriété absolue, on peut
s’est approprié cette partie du territoire. ainsi imaginer qu’à l’intérieur d’un même finage
Aujourd’hui, en l’absence de projet d’envergure de villageois certaines zones puissent faire l’objet
l’État, les villages dont les finages sont limitrophes de procédures d’immatriculation et d’autres de
de cette zone ont, à des degrés divers, l’ambition simples procédures d’inscription cadastrale,
de se l’approprier, justifiant leurs prétentions par
des conquêtes militaires antérieures à la − réduction de l'exercice de la domanialité aux
colonisation. L’exploitation de ces zones de
seuls espaces et ressources répondant à un
plateaux d’altitude, anciennement réservées à
double critère: être considérés comme relevant
l’élevage bovin extensif, constitue un enjeu
d'un intérêt général dûment constaté et pouvoir
important du fait de leur potentiel agricole : sols
être effectivement gérés par l’Administration
fertiles, pluviométrie élevée, nombreuses
selon l'hypothèse d'un maintien des moyens
infrastructures, et du développement des marchés
humains et financiers au niveau actuel,
des productions légumières, laitières et de viande.
Cette situation complexe et particulièrement
− option de large décentralisation dans la gestion
préoccupante eu égard aux risques qu’elle
foncière et des ressources renouvelables, non
comporte de voir ces conflits déboucher sur des
violences physiques, constitue un cas extrêmement
significatif. Il est urgent d’engager un vrai dialogue
entre les différentes parties dans lequel l’État joue
un rôle d’arbitre et assigne à ces zones un statut 1 Alain Bertrand, "Négociation patrimoniale plutôt que
foncier clair et durable. La possibilité de mise en gestion de terroir", La sécurisation foncière en Afrique,
valeur importante de ces zones constitue un facteur Paris, Karthala, 1996, p. 343.
très favorable à la mise en oeuvre d’une solution
négociée et acceptée par tous, si tant est que les
68
Sécurisation foncière aux Comores
3 - Dispositif Institutionnel
CONCLUSION
REFERENCE BIBLIOGRAPHIQUE
Cette logique d'échange caractérise la logique cêtre qui ne bénit pas). Ces deux proverbes
lignagère. Dans une telle conception, l'individu vit expriment en fait la même idée : la légitimité des
en symbiose avec son environnement naturel. Il faut ancêtres découle de l'assistance permanente que
alors préciser que la société constitue en fait le ces derniers portent à la communauté des vivants.
centre d'une telle vision du monde. Il faut alors Si les ancêtres ne remplissent pas
parler de “ sociocentrisme lignager ”. Mais la convenablement ce rôle qui leur est assigné, il n'ont
société elle-même n'est rien en dehors des présup- plus qu'à se réveiller et se rendre plus utiles en
posés de sa reproduction. Or on ne se doute pas déterrant les patates douces. En effet, l'ancêtre qui
toujours du fait que la simplicité technique de ce ne porte pas assistance à ses descendants est un
type de société cache toute la complexité des oisif, donc inutile.
significations qui sont d'un tout autre ordre.
L'exemple de l'angady a été mentionné, l'outil a La communauté des vivants doit donc respecter et
une dimension symbolique qu'il faut redécouvrir. vénérer ses ancêtres. Mais il est clair que cette
Tout outil a été élaboré en fonction d'une efficacité légitimation des ancêtres n'est pas gratuite. Les
dans les activités de production, mais l'outil est vivants sont aussi bénéficiaires d'un Hasina et d'un
également générateur de rapports sociaux. Le respect de la part des ancêtres de par leur
quantitatif est sûrement une des finalités de l'outil : assistance.
satisfaction des besoins, condition objective de la
reproduction. Mais l'outil vise également le Il en ressort que la relation entretenue par la
qualitatif. La logique d'échange opère une communauté des vivants avec ses ancêtres est une
dialectique entre le quantitatif et le qualitatif. relation d'échange. Et la continuité de cet échange
entre les vivants et les ancêtres défunts est
nécessaire dans le processus de reproduction et
LE PROCESSUS DE LEGITIMATION de fonctionnement de la société. Le Hasina que
les vivants doivent aux ancêtres est l'expression de
la reconnaissance de la légitimité de leur statut et
Le processus de légitimation constitue un élément de la légitimité de leur autorité. On doit la vie aux
important de la dynamique des sociétés rurales ancêtres car ce sont eux qui ont mis au monde : ils
malgaches. A ce titre l'étude de la notion de ont aussi légué un héritage précieux pour la
“ Hasina ” revêt une importance particulière. reproduction de la communauté : terres, savoir
faire, sagesse... À travers cet héritage, le “ fanahy ”
Le Hasina est un mot difficile à traduire. Les ou la force vitale des ancêtres reste parmi les
chercheurs occidentaux ou occidentalisés ont descendants. Mais il s'en suit aussi que tout être
trouvé dans le mot hasina le correspondant de la vivant est doté d'un fanahy et donc d'un hasina. Le
catégorie du sacré. Par exemple, dans la tradition, hasina n'est pas l'objet d'une conquête mais s'ac-
un souverain est toujours considéré comme quiert à travers un processus d'échange et de
Masina. Traduire Hasina par sainteté est une réciprocité entre les vivants et les morts d'une part,
forme de réduction qui empêche de saisir la entre les vivants eux-mêmes d'autre part, ainsi
globalité symbolique du mot. qu’entre les hommes et leur environnement naturel
hérité des ancêtres. Celui qui a perdu son hasina
Il faut donc élargir la signification du terme Hasina. (very hasina), n'a plus de place dans la commu-
Hasina exprime surtout la légitimité d'un statut, nauté.
d'une autorité. Tout objet d'hasina est normalement
respecté et craint et son pouvoir est légitime. Il est alors évident que le hasina va avoir son
impact sur l'organisation socio-économique et
Dans la logique lignagère et la pratique du culte politique : on doit respecter les aînés qui
des ancêtres, les descendants vivants représentent les ancêtres et qui sont les dé-
reconnaissent le hasina des ancêtres. Le Hasina positaires et gestionnaires de l'héritage. Le
est alors la manifestation visible ou invisible de la collectif des aînés constitue un maillon essentiel qui
vénération et du respect dû aux ancêtres qui relie les vivants aux morts. Cette position leur
oeuvrent pour le bienfait des vivants. Il est confère un certain nombre de privilèges non
intéressant de citer ici deux proverbes très connus : négligeables et justifie la légitimité de leur statut.
“ Raha Razana tsy mitahy, fohazo hiady C'est à partir donc du hasina que l'on peut
comprendre la subtilité des rapports asymétriques
voamanga ” (si un ancêtre ne bénit pas, qu'on le
que l'on rencontre dans la dynamique sociale
réveille pour déterrer les patates douces). “ Mitoe-
lignagère.
paona ny Razana tsy mitahy ” (oisif comme un an-
71
Gestion des ressources foncières à Madagascar
Le hasina aura également son impact sur la sens du kabary2, ce dernier n'était pas un
structuration politique : en effet, le chef ou monologue, mais un véritable échange et une joute
souverain est également doté d'un hasina par le oratoire entre le peuple et les dirigeants.
fait même qu'il doit constamment veiller au bien-
être de ses sujets. Le fameux roi Cette situation d'échange ne va pas perdurer. En
Andrianampoinimerina a dit explicitement : “ Raha effet, la mise en place des systèmes à pouvoir
noana ny vahoaka, tsy misy hasiny ny Andriana ” centralisé va entraîner une autre dynamique : la
(Si le peuple ne mange pas à sa faim, le pouvoir du transformation des relations d'échange au bénéfice
souverain perd sa légitimité). On a encore ici une de l'État et du pouvoir, donc au profit des
illustration de l'impact de la logique d'échange sur dirigeants. Presque toutes les régions de
la dynamique politique. L'hommage que l'on doit au Madagascar ont connu l'émergence d'une classe
souverain relève de l'effectivité des devoirs que dirigeante, laquelle deviendra une véritable
son peuple peut attendre de lui. C'est ainsi oligarchie. Les relations d'échange ne seront plus
qu'historiquement plusieurs régions de que des relations de forme. En fait, on se dirige de
Madagascar ont connu des formes de destitution plus en plus vers des relations de domination. Pour
de souverains. le cas de l'Imerina3 par exemple, on peut dire que
le système politique était complètement dominé
par l'oligarchie, composée certes d'une partie de la
LES TRANSFORMATIONS DES TERMES DE LA noblesse, mais surtout contrôlée par des roturiers.
LOGIQUE D’ ECHANGE Cette tendance va se renforcer jusqu'à la fin de la
royauté merina4. Il faut surtout insister sur le fait
que les intérêts du peuple et ceux de l'État, donc
des dirigeants vont alors, se distinguer et s'éloigner
La dynamique politique des sociétés malgaches va
les uns des autres. Pire encore, le peuple sera
connaître des transformations historiques à travers
asservi dans la réalisation des intérêts des
le substrat anthropologique que constituait la
dirigeants.
logique d'échange. En effet le cours de l'histoire va
influer sur cette logique d'échange, laquelle va
Avec l'avènement de la colonisation les termes des
connaître un certain nombre de phénomènes de
relations entre le peuple et l'État ne vont pas
réactualisation et de réinterprétation, tant sur le
changer et vont même empirer. Seuls les acteurs
plan de la forme que du contenu.
du pouvoir vont connaître des changements. En
effet, il était évident que la puissance coloniale
La plupart des régions de Madagascar ont connu
avait ses propres intérêts, lesquels étaient
le processus de mise en place d'un système de
foncièrement différents de ceux de la population en
pouvoir centralisé. La structure lignagère qui a été
général. D'ailleurs la population devait se
jadis la structure dominante a fini par s'agencer
soumettre aux dispositions et aux dispositifs de
autour d'un système plus large et plus global qui est
réalisation des intérêts de l'État colonial. Elle ne
un système de pouvoir centralisé. Quand le roi
prenait pas part aux processus de prise de
Andrianampoinimerina a dit que lorsque le peuple
décisions, et son information équivalait à une
a faim, le souverain perd la légitimité de son statut
transmission d'ordres à exécuter.
et de son pouvoir, il évoquait une certaine
conception de son pouvoir et de l'État. Comme il a
Les années d'indépendance n'ont pas changé
été dit plus haut, cette conception du pouvoir et de
grand chose. Le système colonial a pris soin de se
l'État entre dans le cadre même de la logique
préparer une relève autochtone pouvant continuer
d'échange ; ici, en particulier, l'intérêt du peuple se
cette politique de domination. Cette relève
recoupe avec l'intérêt de l'État, et donc des diri-
comprend en gros l'ensemble de l'élite
geants. L'État et les dirigeants doivent leur
administrative et technique. En fait, la dynamique
légitimité aux services qu'ils sont tenus de rendre
de la société malgache en général reste tributaire
au peuple. En d'autres termes, les intérêts du
d'une logique foncièrement centralisatrice. Cette
peuple et des dirigeants sont particulièrement
proches. A la limite, on pourrait même dire que les
intérêts des dirigeants s'identifient en général à
ceux de la population. Il faut encore relever qu'avant 2 Discours.
de prendre des décisions, les dirigeants prenaient
le temps, non seulement d'informer la population, 3 Région centrale de Madagascar, dont la capitale est
mais de demander son avis. C'était le véritable Antananarivo (Tananarive), également capitale nationale.
dernière est en réalité une logique de domination, dans le cas d'un conflit au sein d'une communauté,
opposée à la logique d'échange, qui malgré tout les gens s'entendent toujours pour trouver des
continue tant bien que mal à jouir d'une certaine règlements internes. On se réfère alors aux
substantialité, en particulier dans le monde rural. solutions internes en recourant aux institutions
locales qui continuent à jouir d'une relative
Dans la pratique, cette logique centralisatrice et légitimité. Ce n'est qu'en dernier recours, lorsqu’on
dominante va se concrétiser à travers la mise en aura épuisé toutes les solutions internes, que l'on
place d'un dispositif juridico-administratif, avec des se tournera vers les solutions externes. Dans ce
variantes techniques et économiques. cas particulier des règlements de conflits, il est
évident que les solutions internes peuvent ne pas
Il faut encore préciser une chose : la dynamique être reconnues par les institutions officielles, dans
générale de la société malgache est soumise à la la mesure où elles ont été prises en dehors des
domination d'un système juridico-administratif, dispositifs officiels. Le recours en dernier ressort à
exclusif et répressif, et ce système exprime en lui- des solutions externes constitue une preuve
même une logique “ de domination ”. Malgré irréfutable de l'effritement et de l'inefficacité relative
l'existence de cette logique, la dynamique générale des institutions locales et traditionnelles. Donc ce
de la société malgache actuelle reste très com- type de recours est une solution du pire, donc en
plexe, dans la mesure où la logique d'échange n'a principe peu convaincant.
pas encore pu être complètement effacée. En
d'autres termes, la logique d'échange est loin Il faut encore revenir sur certains aspects des effets
d'avoir disparu et continue à se manifester. On peut induits par la logique de domination. Cette logique
même avancer que la logique d'échange reste est foncièrement répressive et exclusive ce qui se
prédominante car elle constitue toujours une manifeste dans les mécanismes de fonctionnement
référence et un recours essentiel des Malgaches. des dispositifs juridico-administratifs et technico-
économiques. En matière de politique de dévelop-
Deux sortes de logiques commandent donc la pement rural et de protection de l'environnement
dynamique actuelle de la société malgache en par exemple, tout est conçu au niveau central. Les
général, et des sociétés rurales en particulier : institutions locales sont écartées et occultées dans
d'une part, il y a la logique de domination, incarnée la conception des politiques de développement
par les institutions officielles et par les dispositifs rural et environnementales. Les communautés
juridico-administratifs et technico-économiques, locales sont là pour se soumettre aux décisions
d'autre part, il y a la logique d'échange, considérée des institutions officielles. Pourtant, malgré la
à tort ou à raison comme traditionnelle. La logique domination du système officiel, ces communautés
de domination peut alors être qualifiée d'externe, ont pu survivre dans la mesure où elles ont
tandis que la logique d'échange peut être perçue continuellement fait recours à leurs institutions
comme interne. locales et à la logique d'échange. La complexité de
la dynamique ambivalente vient alors du fait que les
La coexistence de ces deux logiques donne un communautés doivent se plier aux règles officielles
caractère complexe à la dynamique actuelle de la et légales dans leur mode de gestion des
société malgache en général. En effet les gens ressources par exemple, alors qu'elles ont leurs
peuvent passer d'une logique à l'autre, selon les propres règles qui sont encore socialement
situations et selon les circonstances. Les pratiques légitimes. Ces communautés sont alors tiraillées
et les logiques des Malgaches sont donc entre la légalité des règles et institutions officielles
caractérisées par une ambivalence. Cette et la légitimité de leurs propres règles et insti-
ambivalence se traduit économiquement à travers tutions. Le fond du problème réside dans le fait que
l'adoption par les paysans de certains principes de pour les communautés locales tout ce qui est
l'économie de marché tout en se référant à des légal n'est pas légitime et que tout ce qui est
principes de l'économie de subsistance et à des légitime n'est pas légal.
pratiques d'échange et d'ostentation. Sur le plan
culturel, on peut rappeler certaines manifestations De tout ce qui vient d'être dit, il ressort que si la
de rituels syncrétiques. Sur le plan politique, nul ne dynamique actuelle de la société malgache est
peut ignorer les conflits qui peuvent surgir entre les déterminée par la coexistence de la logique de
représentants de l'administration et les tenants des domination et de la logique d'échange, il n'en
pouvoirs locaux et traditionnels. Sur le plan social, demeure pas moins que ces deux logiques sont
l'exemple des règlements des conflits constitue une comme deux lignes parallèles qui ne se
illustration significative de cette complexité des rencontreront jamais. Cela signifie que ces deux
logiques et des pratiques des populations. En effet, logiques se neutralisent avec comme résultante un
73
Gestion des ressources foncières à Madagascar
0 (zéro) au niveau de la dynamique sociale. En communautés locales. Il faut surtout viser leur im-
effet, face à la logique dominante externe, légale, plication et arriver à un processus d'appropriation
officielle mais inefficace à cause de son manque par eux-mêmes des projets. Cela signifie que ces
de légitimité et de crédibilité, et malgré la logique entités doivent être associées dès l'identification et
prédominante d'échange interne, certes légitime, la conception des projets. Une telle démarche n'est
mais inefficace parce que non légale, on se trouve possible que si l’on a confiance en leurs capacités
aujourd'hui confronté à un phénomène de et que si on les considère comme des
foisonnement de "stratégies individuelles" qui ne interlocuteurs et des partenaires valables.
sont plus contrôlées et qui sont les plus
dangereuses quant aux phénomènes de Des études allant dans le sens de l'identification
destruction des ressources naturelles des capacités locales ont été entreprises en 1991,
renouvelables. On peut dire que le développement durant la préparation de la mise en place du projet
à outrance de la pratique du tavy5 dans la région KEPEM. Ces études ont été interrompues à
de Brickaville en est une illustration. Les jeunes, causes des événements qui ont secoué le pays à
non sécurisés foncièrement par les dispositions partir de Mai 1991. Elles ont été reprises en 1993.
légales et officielles, vont au delà des prescriptions Ces études, financées par l’USAID ont été
des chefs traditionnels, en l'occurrence les réalisées par une équipe de chercheurs malgaches
Tangalamena, et se mettent à défricher de leur en collaboration avec l’ARD (Associates in Rural
propre chef pour pratiquer le tavy en vue de leur Development) et le LTC (Land Tenure Center) de
survie. C'est encore cette absence de régulation l'université du Wisconsin. Les recherches se sont
sociale de l'accès et de l'utilisation des ressources déroulées au niveau des communautés
qui explique la situation actuelle de libre accès et périphériques à certaines aires protégées :
de dilapidation des ressources naturelles re- Montagne d'Ambre, Andohahela, Zahamena,
nouvelables. C'est dans ce sens que la pro- Ranomafana. La recherche avait été orientée vers
blématique de la gestion communautaire devient l'étude des formes de gouvernance locale et des
incontournable dans la situation qui prévaut modes de tenure foncière.
actuellement à Madagascar.
Ces études ont confirmé l'existence de diverses
capacités au sein des communautés locales. Ces
LA PROBLEMATIQUE DE LA GESTION capacités concernent en particulier les domaines
COMUNAUTAIRE DES RESSOURCES NATURELLES suivants :
— capacités en matière de prise de décisions ;
— capacités en matière de mobilisation
communautaire de “ ressources naturelles ” ;
Depuis quelques années, les réflexions portant sur
— capacités en matière de règlement de conflits ;
la problématique de la gestion communautaire des
— capacités en matière de gestion des ressources
ressources naturelles occupent de plus en plus de
naturelles renouvelables ;
place dans la conception des politiques
— capacités en matière de gestion de services
environnementales à Madagascar. Des constats
d'utilité publique.
ont été effectués : d'abord le fait que l'État devient
de moins en moins capable de continuer à as-
Ces capacités locales “ traditionnelles ” continuent
sumer de manière exclusive et répressive la
à avoir leur place, même si elles se trouvent parfois
conservation et la protection des ressources
en marge des institutions et des réglementations
naturelles, et cela pour différentes raisons :
officielles. Bien qu’elle aient toujours été écartées
manque de moyens matériels, humains et fi-
et occultées, elles ont toujours su sauvegarder leur
nanciers, mais aussi caractère désuet et dépassé
légitimité interne en dépit de la domination de la
des démarches et des méthodes utilisées. On
légalité officielle externe.
parle beaucoup aujourd’hui, de l'utilité de la
participation des populations et des communautés
Cette approche confirme également tout ce qui a
locales aux différents programmes de conservation
été dit concernant la coexistence d'une logique
des ressources et de l'environnement. C'est dans
externe dominante et d’une logique interne
ce sens que l'on a mis en place les PCDI.
prédominante ainsi que le caractère ambivalent de
Actuellement, les résultats des PCDI semblent
la dynamique actuelle des communautés locales.
mitigés. En effet, il ne faut pas uniquement
rechercher la participation des populations et des
Les études menées à partir de 1991 et continuées
en 1993 ont démontré l'existence de capacités
locales en matière de gestion des ressources
5 Culture sur brûlis.
74
Gestion des ressources foncières à Madagascar
naturelles renouvelables. Elles ont abouti à globaliser et va sortir des limites des aires
l'organisation d'un atelier sur la gouvernance locale protégées. C'est dans ce sens qu'il faut voir la
et sur la tenure foncière. Cet atelier s'est déroulé à réalisation d'un colloque national à Antsirabe, du 8
Mantasoa en Septembre 1994 et a développé au 12 Mai 1995, colloque qui s'est penché sur la
l'idée selon laquelle il fallait, dorénavant, procéder problématique de la gestion locale communautaire
à une meilleure identification et à une meilleure des ressources naturelles renouvelables. Ce
connaissance de ces capacités locales en vue de colloque avait été organisé par le Ministère de
mieux les valoriser pour une gestion locale efficace l'Environnement et l'ONE, avec l'appui et le
et rationnelle des ressources naturelles. concours de la Coopération Française, de la
Banque mondiale et de l'USAID. Il a rassemblé en-
Suite à cette recherche sur la gouvernance locale viron 150 personnes, une cinquantaine de
et la tenure foncière et aux recommandations de participants étant des paysans délégués par des
l'atelier de Mantasoa, l'Office National de communautés rurales de certaines régions de
l'Environnement (ONE), la Direction des Eaux et Madagascar. Ce colloque a relevé l'inefficacité des
Forêts (DEF) et l'Association Nationale pour la politiques de conservation et de gestion des
Gestion des Aires Protégées (ANGAP) ont ressources élaborées par l'État à travers une
organisé ensemble un colloque à Mahajanga en pratique et une logique centralisatrices, exclusives
novembre 1994. Celui-ci a réuni quelques 120 et répressives. Il a en conséquence, préconisé la
participants : des représentants de la Banque mise en oeuvre d'une politique de transfert de la
Mondiale, de l'UNESCO, de l'USAID, de la mission gestion des ressources naturelles aux commu-
française de coopération, des élus, d'associations nautés de base locales, compte tenu des ca-
paysannes, d'autorités civiles et militaires venant pacités et des initiatives locales. Un certain
de différentes régions de l’Île, d'ONG nationales et nombre de mesures d'accompagnement né-
internationales, du Programme d'Action cessaires ont été recommandées : on peut citer à
Environnemental, des PCDI et de différentes cet égard l'élaboration d'un projet de loi qui devait
agences d'exécution. Le colloque s'est concentré consacrer légalement le transfert de gestion des
sur les problèmes des aires protégées et des ressources naturelles aux communautés locales de
populations environnantes. Sa problématique base. Ce projet, adopté par le gouvernement et
essentielle a tourné autour de la mise en oeuvre l'Assemblée Nationale, a été jugé constitutionnel
des plans d'action pour la préservation de la par la Haute Cour Constitutionnelle. Sa promulga-
biodiversité en collaboration avec les tion n'est plus qu'une question de formalité. Par
communautés locales, avec l'administration et avec ailleurs, et toujours en guise de mesure
les opérateurs économiques. Le colloque a insisté d'accompagnement, cette nouvelle loi sera suivie
sur la nécessité de développer des formes de d'un décret d'application portant sur le statut et la
collaboration avec les populations rurales locales. fonction des médiateurs environnementaux. Durant
une phase initiale, le Centre d'Études et de
Les recommandations du colloque ont mis, entre Recherche sur la Gestion des Ressources
autres, l'accent sur la mise en oeuvre d'actions Renouvelables, sis à l'École Supérieure des
concertées avec les associations paysannes pour Sciences Agronomiques (ESSA) de l'Université
des programmes de protection et de préservation d'Antananarivo, serait chargé de l'élaboration du
de l'environnement en vue d'un développement programme de formation des médiateurs
durable. L'objectif est de mettre fin au “ libre environnementaux, du suivi et de l'encadrement de
accès ” aux ressources. Les populations locales la formation, et de l'identification des futurs
sont ainsi appelées à gérer et à utiliser des médiateurs à travers les régions.
ressources naturelles à travers l'élaboration de
contrats de gestion de ressources, sur des Le médiateur sera le "facilitateur" de l'élaboration
espaces et pour une période à définir. Bref, le des contrats de gestion. Il aura pour tâche de
colloque de Mahajanga préconise une nouvelle ap- rapprocher les visions, les perceptions et les
proche de la conservation et du développement au objectifs différents que peuvent avoir les différents
niveau des aires protégées. Il suggère la nécessité acteurs quasi permanents du processus de
d'associer les communautés locales et de les négociation des contrats de gestion. Cela est
rendre responsables de la préservation et de la essentiel dans la mesure où il a toujours existé un
gestion des ressources naturelles renouvelables à fossé entre les intérêts de la population et celui de
travers la mise en oeuvre de contrats de gestion. l'État. Le médiateur est alors chargé de faciliter
positivement le rapprochement entre l'État,
L'idée de transfert de la gestion des ressources l'administration, les populations et les
naturelles aux communautés de base va se communautés de base locales. Si l’on se réfère à
75
Gestion des ressources foncières à Madagascar
ce qui a été dit plus haut, le médiateur doit être le gestion et enfin la phase d’élaboration d'une
"facilitateur" du processus de légitimation du structure de gestion.
légal et de légalisation du légitime, processus
nécessaire à la “ redynamisation ” positive des L'initialisation est la phase où l'on procède à
communautés locales actuelles. En effet, comme il l'identification des acteurs impliqués dans l'objet de
a été évoqué précédemment, le caractère ambiva- la médiation. Tous ceux qui sont impliqués d'une
lent de la dynamique actuelle des communautés manière ou d'une autre dans le devenir de
rurales aboutit à une résultante nulle (0). Le l'écosystème doivent être intégrés dans le
transfert de gestion ne sera effectif et efficace que processus de négociation. Le rôle du médiateur
s'il entre dans une perspective de est alors d'introduire tous les acteurs dans une
“ redynamisation ” positive des communautés. D'où discussion sur les manières dont ils perçoivent
la place incontournable de la médiation et de la l'évolution probable de leur écosystème et de leur
négociation environnementale ainsi que le rôle propre situation, au cas où les tendances actuelles
central du médiateur environnemental. ne changeraient pas. L'essentiel est que les
acteurs qui participent au processus puissent
Une des formes de la redynamisation des s'exprimer sur la situation présente et sur son
communautés locales doit alors se faire à travers évolution, et qu'un système d'échanges d'idées et
une démarche de négociation patrimoniale. Cette de points de vue, ainsi que de communication se
dernière doit conduire en fait à l'émergence de développe, à travers un phénomène de
nouveaux communs (commons) et d'un nouveau confrontation des perceptions et des
projet collectif, par rapport au foisonnement actuel représentations. Cette phase d'initialisation doit
de stratégies individuelles. Une telle démarche re- conduire vers des débats sur l'acceptabilité
quiert l'organisation d'une médiation/négociation écologique, économique et sociale d'une
entre des représentations et des perceptions prolongation des tendances actuelles. Cette phase
différentes du passé, du présent et de l'avenir. d'initialisation va constituer l'ancrage de tout le
C'est cette étape qui justifie le recours au processus de négociation patrimoniale.
médiateur environnemental. C'est le médiateur qui
est censé animer et faciliter le développement d'un L'élaboration des objectifs à très long terme
processus de dialogue et de négociation... Selon J. constitue la deuxième phase du processus. Les
Weber6, le résultat de ce processus doit être acteurs, très sensibles aux effets que pourrait avoir
constitué : la prolongation des tendances actuelles en arrivent
généralement à entamer des discussions et des
échanges sur ce qu'ils pourraient souhaiter
— d'objectifs à très long terme (une génération) ; "idéalement" léguer à leurs enfants comme
— de scénarios de gestion à moyen terme, situation écologique, économique et sociale. Dans
assortis d'une évaluation de faisabilité écologique, cette phase, il faut laisser s'exprimer tout le
économique, sociale et institutionnelle, "symbolisme" social et culturel local. Le diagnostic
— de l'élaboration d'une structure de gestion des tendances actuelles peut permettre aux ac-
négociée. teurs d'opérer des choix. A partir de ces choix, des
objectifs à très long terme se dégagent car une
Un certain nombre de qualités sont requises pour telle démarche rend possibles des discussions et
pouvoir assumer cette fonction de médiateur des échanges sur des éléments constitutifs d'un
environnemental. Il y a d'abord la capacité d'écoute futur souhaité. La définition d'objectifs à très long
et de restitution des opinions, la capacité à terme rend elle-même possible la transformation
légitimer les points de vue de la négociation, de ces objectifs en institutions qui vont engager da-
surtout lorsque ceux-ci sont opposés. Il faut aussi vantage tous ceux qui ont généré cet agrément sur
une bonne capacité d'effectuer des synthèses. le long terme. Cette démarche qui engage les
acteurs dans une entente sur des objectifs à très
On peut alors distinguer quatre phases dans la long terme va permettre l'élaboration de modalités
démarche patrimoniale: la phase “ d’initialisation ”, de gestion à moyen et à court terme. Ces objectifs
la phase d'élaboration des objectifs à très long patrimoniaux sont appelés à être
terme, la phase d'élaboration d'un système de constitutionnellement non rediscutables, il est
toujours nécessaire de procéder à leur légitimation.
permettant d'atteindre les objectifs à très long malgache, cela pourrait se traduire par des
terme. A ce propos J. Weber écrit : “ c'est à ce festivités marquant la redéfinition de nouveaux liens
stade qu'intervient l'expertise scientifique, de solidarité et redynamisant la vie de la
notamment économique. Il ne revient pas aux communauté.
experts de dire ce qui doit être fait, mais d'évaluer
la faisabilité comparée de scénarios élaborés par La démarche patrimoniale est incontournable dans
les acteurs. Le recours à l'évaluation scientifique la mise en oeuvre d'une politique de gestion
des scénarios, par va et vient, permet d'affiner ces communautaire des ressources naturelles. On ne
derniers jusqu'à ce qu'ils soient considérés par les peut trop insister sur le rôle essentiel du médiateur
acteurs comme conformes à leurs attentes, à coût et de la médiation environnementale car seule, la
acceptable, et dans le respect des objectifs de très négociation patrimoniale peut apporter de
long terme. ” nouveaux éléments de revigorisation des
dynamiques bloquées des communautés rurales
Avec cette expertise scientifique des scénarios, il actuelles.
est alors possible de transformer le souhaitable
que sont les objectifs patrimoniaux en possible.
Ces scénarios doivent être acceptés par tous et LA GESTION LOCALE COMMUNAUTAIRE ET LA
nécessitent une légitimation, mais ils ne doivent DECENTRALISATION EFFECTIVE
pas être rigides et peuvent être modifiés en
fonction des contextes et des circonstances.
Madagascar est en train de mettre en oeuvre une
L'élaboration d'une structure de gestion est la politique de décentralisation effective. Actuellement
quatrième phase de la démarche patrimoniale. Il les communes ont été mises en place et
s'agit de la mise en place des structures à travers constituent les collectivités territoriales
lesquelles on pense exécuter les scénarios décentralisées de base. Les collectivités
acceptés par les acteurs : contrôle des accès aux territoriales ne sont pas uniquement des
ressources, exécution des sanctions, prélèvement circonscriptions administratives, maillons de
des diverses taxes locales. Cette structure de l'administration centrale. En tant que “ collectivités
gestion diffère d'une communauté à l’autre et il ne décentralisées ”, les communes par exemple,
peut y avoir de structure type. jouissent d'un certain nombre de prérogatives et
d'une certaine autonomie. En effet, la
Si telles sont les différentes phases de la dé- décentralisation implique un processus de transfert
marche patrimoniale, base incontournable de de pouvoir, de compétences et de moyens de l'État
l'élaboration des contrats de gestion, lesquels central vers les collectivités. Par ailleurs, les
constituent la garantie de la durabilité de la gestion collectivités sont considérées comme étant des
communautaire des ressources naturelles, il faut pôles de développement économique et social. A
mentionner la nécessité de recourir, au niveau de ce titre, elles constituent de véritables centres de
certaines de ces phases, à un processus de conception et de prise de décisions en matière
légitimation et de ritualisation. À travers la d'orientation des politiques de développement
ritualisation et la légitimation, il est possible de économique et social local et régional. Dans la
dépasser la situation de blocage induite par le décentralisation effective, le développement local
caractère non légal du légitime et le caractère non et régional est une véritable priorité. Ce qui
légitime du légal, qui a été soulevée précédem- implique donc une meilleure identification et une
ment dans l'étude de la dynamique actuelle des meilleure valorisation des capacités et des
communautés locales rurales. potentialités locales. Le développement local doit
tenir compte des spécificités locales.
Par le biais de la légitimation, on procède à une
restitution publique et officielle, devant des Les collectivités locales décentralisées, en tant que
autorités supérieures reconnues, des accords pôles de développement local, sont considérées
issus du processus de négociation et qui engagent comme des lieux pouvant favoriser et faciliter la
tous les acteurs concernés sans exception. La participation des populations dans la gestion des
légitimation constitue donc une consolidation choses publiques. Dans un tel contexte par
officielle des agréments issus du processus de exemple, l'État se désengage du secteur productif
négociation... Quant à la ritualisation, elle s'effectue pour permettre une implication plus effective de
à travers un cérémonial dépendant des lieux et des tous les acteurs potentiels locaux : individus, as-
réalités culturelles. C'est un rituel qui s'effectue sociations diverses, secteur privé. Ce désen-
dans l'ordre symbolique. Dans la situation gagement ne signifie pas que l'État n'a plus de rôle
77
Gestion des ressources foncières à Madagascar
à jouer : l'État aura seulement moins à intervenir de la conception du Plan Environnemental 2 (PE2),
dans le domaine de la production, mais il devra il a été décidé de créer une composante
davantage faciliter, encourager et appuyer les transversale du PE2. Il s'agit de la composante
initiatives locales. Aussi ne faut-il pas considérer le GELOSE ou Gestion Locale Sécurisée.
désengagement de l'État comme une absence. Le
tout est de parvenir à une situation de Moins A long terme, le but de la GELOSE est de parvenir
d'État pour Mieux d'État. à une gestion durable des ressources naturelles
renouvelables du pays, à travers leur exploitation
La mise en oeuvre d'une politique environ- optimum par les communautés de base et par les
nementale s'orientant vers la gestion com- collectivités, dans un respect total du patrimoine
munautaire et locale des ressources ne nécessite environnemental et grâce à une action de
pas forcément une politique nationale de reconstitution et de développement de ce
décentralisation effective. Cependant, force est de patrimoine. A court terme, il s'agit donc de
reconnaître que l'existence d'une dynamique de renforcer la capacité des communautés locales en
décentralisation ne peut que favoriser la gestion les impliquant dans la gestion locale des
locale communautaire. Il faut également admettre ressources naturelles renouvelables par le biais de
que la mise en oeuvre de celle-ci apportera de l'élaboration de contrats de gestion basés sur le
l'eau au moulin de la décentralisation. En effet, le développement durable, sur une sécurisation
passage d'une structure dominée par une logique foncière et sur une exclusivité de l'exploitation des
et des pratiques centralisatrices vers une situation ressources locales. La sécurisation foncière est
de décentralisation effective n'est pas évident et très importante car, le déficit foncier est à l’origine
s'avère très complexe. Les actuels tenants du de la dégradation de l'environnement à
pouvoir et de l'administration ne sont pas toujours Madagascar, du déficit vivrier et donc, de toutes
prêts à se convertir à la logique de la les formes de pressions humaines sur
décentralisation. Généralement ils croient l'écosystème.
difficilement que les populations locales puissent
avoir des capacités en matière de gestion des Il en découle que la négociation et l'élaboration des
choses publiques et en matière de gestion des res- contrats de gestion des ressources naturelles
sources naturelles. De leur côté les populations ont renouvelables avec les communautés locales de
fini par perdre confiance en leurs propres base ne peuvent faire abstraction de la
capacités vu que celles-ci ont toujours été exclues sécurisation foncière. La participation de la
et occultées, et de ce fait les populations locales Direction des Domaines à l'Atelier International sur
n'ont pas non plus confiance dans les agents de la Gestion Locale Sécurisée, atelier qui s'est tenu à
l'administration. Une telle situation est paralysante la fin du mois de Juillet 1996, a été plus que
pour la mise en marche d'une dynamique de déve- déterminante. En effet, la Direction des Domaines
loppement. a décidé d'oeuvrer dans le sens de la facilitation et
de l'accélération des procédures foncières et ceci
Il faut donc opérer un recentrage des relations qui dans le cadre de la dynamique de la gestion
existent entre l'État et les populations locales pour communautaire.
que la décentralisation soit réelle et effective. Dans
le cas de la mise en oeuvre d'une politique de Dans un pays comme Madagascar, l’explication de
transfert de la gestion des ressources aux la dégradation des ressources naturelles par la
communautés locales, ce recentrage est pauvreté n’est pas satisfaisante. Effectivement, la
incontournable, étant donné que l'État et les dégradation des ressources naturelles relève
communautés locales sont des partenaires obligés surtout de la situation de libre accès et d'utilisation
dans la négociation des contrats de gestion. Ici, on anarchique qui prévaut actuellement dans le pays.
revient à l'aspect incontournable de la fonction du Cette contribution a essayé de montrer que cette
médiateur environnemental. C'est lui qui va stimuler situation provient d'un phénomène de blocage de
et faciliter le rapprochement des visions et des la dynamique actuelle des communautés locales et
perceptions antagonistes qui existent entre les de la société rurale en général. La mise en oeuvre
agents de l'État et de l'administration d’une part, et de la gestion communautaire peut ouvrir la voie à
les communautés locales de base d’autre part. une véritable redynamisation des communautés de
base locales. Dans cette perspective, l'élaboration
Dans la foulée de l'atelier tenu à Antsirabe du 8 au de contrats de gestion est nécessaire. Mais
12 Mai 1995, atelier qui a marqué un tournant l'élaboration de ces contrats est très complexe. Et
important dans l'orientation des politiques si l'on veut raisonner dans le sens d'une gestion
environnementales à Madagascar, et dans le cadre viable, en vue d'un développement local durable, il
78
Gestion des ressources foncières à Madagascar
faut impérativement éviter de brûler des étapes. Recherche/Action allant dans le sens de la
C'est dans ce sens que la démarche patrimoniale faisabilité de la gestion communautaire au niveau
est incontournable, dans la mesure où elle permet de certaines Aires Protégées. C'est ainsi que des
de réunir tous les éléments qui peuvent assurer la actions d'identification et de diagnostic des
faisabilité effective et à long terme des processus capacités locales ont été menées dans plusieurs
de transfert de gestion de ressources naturelles régions : Morondava, Ranomafana-Est, Beforona,
aux communautés de base qui sont toujours Ranomafana, Masoala. Dans certaines zones
spécifiques les unes par rapport aux autres. Le comme Belo-sur-Mer ou Mananara-Nord, la
passage obligé par la démarche patrimoniale démarche est déjà assez avancée. En effet, après
implique le recours aux services du médiateur les actions menées dans ces deux zones, les
environnemental, tel qu'il est préconisé par la populations demandent actuellement une cérémo-
composante GELOSE du PE2. nie de ritualisation des principes de la démarche
patrimoniale. Cela signifie que dans ces deux
La négociation patrimoniale est fondamentalement sites, on va entrer dans la phase de négociations
différente de la démarche participative dans la proprement dite, dans la mesure où les populations
mesure où elle contribue à la construction d'une sont actuellement dans la phase d'élaboration de
démarche basée sur le contrat. La démarche leurs objectifs à très long terme, la phase
patrimoniale est en d'autres termes la constitution d'initialisation ayant déjà été effectuée. A préciser
d'un processus de négociation/médiation que dans cette phase d'initialisation, l'enquête
contractuelle qui permet l'appropriation immédiate menée par l'équipe du CERG. 2R était en elle
des produits de la négociation par les acteurs même une démarche de médiation.
concernés, et c'est ce qui manque dans la méthode
participationiste classique utilisée encore dans bon
nombre de projets environnementaux. Les résultats obtenus jusqu'à maintenant pa-
raissent prometteurs, puisque les populations et les
Le Centre d'Étude et de Recherches en Gestion autorités locales ont fait montre de véritables
des Ressources Renouvelables (GERG.2R) de capacités et de détermination. D'autres projets
l'École Supérieure des Sciences Agronomiques sont actuellement envisagés avec le WWF dans la
(ESSA) de l'Université d'Antananarivo a établi Réserve de Marojejy.
depuis quelque temps un programme de
À la veille de l'indépendance, le legs colonial se au delà des rapports de l'homme à la terre, les
présente alors sous la forme d'un champ normatif rapports de la société avec l'État et son droit.
codifié et officiel — le droit colonial et le droit
musulman — d'un vaste champ normatif non codifié Face à un processus d'appropriation étatique des
— orf et usages locaux — et de nouveaux espaces terres, les manière de faire, les stratégies locales
gagnés par le dynamisme des manières de faire occultées niées, tolérées, ou verbalisées retiennent
locales sur les reculs, les lacunes ou les silences l'attention non seulement par leur dynamisme mais
des deux ordres juridiques officiels. Cet aussi et essentiellement parce qu'elles constituent
enchevêtrement et cette pluralité de normes les éléments fondamentaux d'une histoire foncière.
marquent profondément l'espace foncier aussi bien
sur le plan juridique que sur le plan physique. Nous avons dès lors tenté, dans le cadre de cette
recherche et dans un espace temporel compris
Comment l'État national, engagé dans un entre 1962 à 1995, d'esquisser les contours d'une
processus de recouvrement de souveraineté, de histoire foncière avec toutes ses composantes,
construction institutionnelle, et de prise en charge histoire de l'État, histoire du droit édicté parce que
des valeurs fondatrices du mouvement de celui-ci n'est pas neutre et qu'il est le produit de
libération national va-t-il alors, gérer cette situation luttes et d'enjeux, histoire de son application,
de pluralisme? histoire des lectures multiples dont il est l'objet par
les acteurs impliqués.
Dès l'indépendance, l'État national s'impose Il s’agit donc d’un questionnement sur ce que
comme le seul producteur du Droit, le seul peuvent révéler les pratiques des acteurs en
aménageur, et le seul distributeur de l'espace. Le compétition autour de la terre pour comprendre ce
triptyque, monisme juridique, centralisation qu'est le Droit. Quel est son rôle ? comment est-il
administrative et pensée unique, marque et perçu ? Quelles sont ses limites ? Et quelle sont
accompagne la politique agraire depuis 1962. ses perspectives pour le futur ?
difficultés rencontrées lors des procédures publiques. Dès lors les luttes pour la terre, mises
d'immatriculation généralisées depuis 1976. en veilleuse depuis 1962, rejaillissent avec plus de
force et sont exacerbées dans un affrontement de
logiques locales apparemment inconciliables
auxquelles se superposent en filigrane les logiques
JEUX ET ENJEUX AUTOUR DES TERRES de l'ajustement structurel et des bailleurs de fonds
internationaux.
CONSTRUCTIBLES
Engagées dès 1962 dans un processus empreint
de volontarisme et de violence, entendu au sens de
Au moment où le monde rural se figeait dans cet
domination et d'exclusion de toute autre forme
immobilisme, le foncier urbain se caractérisait par
d'expression, les politiques agraires de la première
un grand dynamisme. Alors que le législateur
génération ont fait leur temps. Elles cèdent le pas,
instituait la commune comme seul agent de
très timidement, à une réhabilitation de l'initiative
l'urbanisation, d'autres acteurs lui disputent cette
privée, sans que les modes de fonctionnement de
prérogative par le biais des lotissements illicites.
l'État n'aient été fondamentalement modifiés.
Ce phénomène qui fait l'objet de développements
dans ce titre, est l'indicateur le plus visible des
Comment dès lors, face à cette mondialisation et à
rapports de confrontation/négociation entre l'État et
cette globalisation trouver, à l'échelle locale, les
la société.
réponses adéquates aux demandes de la société
formulées expressément ou sur le mode feutré des
Deux acteurs, l'État et les occupants, sont en
pratiques, familiales, paysannes au locales, et
compétition sur le même espace, autour des
identifiées tout au long de ce travail.
mêmes règles, et des mêmes sources de
légitimation. Dans ce jeu, l'État perd chaque jour,
un peu plus de terrain. La légitimité dont il se pré-
vaut lui est disputée et la légalité dont il s'entoure
est mise en échec. L'État tente alors de réinvestir
l'espace perdu en élargissant le champ de sa
légalité, par des régularisations qui au même titre
que l'immatriculation, ont une portée très relative,
du fait du manque d'adhésion, ou de l'adhésion
mesurée des destinataires de ces mesures.
comme des droits sociaux de citoyenneté ou blanchissage d’argent du crime organisé2 pendant
encore, lorsqu’elles n’arrivent pas à exercer leurs la période de “ redémocratisation ”.
droits civils ou humains, que l’on peut alors qualifier L’inflation subie par le Brésil jusqu’en 1994 n’est
de formels. Cette dichotomie entre droits formels et pas uniquement un fait économique. En raison de
droits réels est le signe d’un déséquilibre entre ses caractéristiques psychologiques et morales,
lettre de la loi et pratiques institutionnelles, ce qui l’inflation a également eu des effets pervers sur le
constitue un problème très grave au Brésil. comportement de la population, en particulier de
Sur le plan politique, les historiens d’aujourd’hui celle qui vit de salaires et qui n’en tirait aucun profit,
sont d’accord sur l’importance de notre tradition dans la mesure où elle érode et contamine la
parlementaire établie depuis l’Empire en vertu du confiance mutuelle sans laquelle il n’existe point de
pouvoir que les oligarchies de plusieurs régions du relations sociales stables entre les agents
pays ont obtenu durant cette période. La place de économiques. Elle a donc fait perdre de sa
la violence dans notre culture est encore soumise à crédibilité au gouvernement, car elle est
d’intenses débats, à partir des idées sur “ l’homme considérée comme un “ vol ” par les salariés, ce
cordial brésilien ”. Mais, en dépit des lacunes de qui a contribué à creuser la crise d’autorité et de
notre historiographie, le fait est, qu’au Brésil, il n’y a gouvernance du pays et à fournir des justifications
pas de registre de révolutions glorieuses pas plus — “ tout le monde vole ” — aux vols et attaques à
que de guerres civiles entre catholiques et protes- main armée qui ont commencé à être commis par
tants, chrétiens et juifs, musulmans et juifs. Il est ceux qui sont entrés dans le jeu de l’argent facile.
également vrai que, comme au Portugal, sur le plan Le rythme hallucinant de l’inflation a également
imaginaire, la violence a une place réelle, quoique permis l’installation au Brésil de réseaux et de
bien délimitée, dans la société brésilienne. Les circuits dans lesquels opère le crime organisé,
épisodes d’explosion de haine sociale, raciale, puisqu’il aide à créer l’illusion du “ gain facile ”. Ce
religieuse et politique ont été, pour cette raison, ou fut l’idée principale de ceux qui commencèrent à
bien passagers, ou bien localisés et n’ont pas commettre des crimes économiques de plus en
laissé de plaies sanglantes dans tout le pays. plus osés, secondés par les difficultés croissantes
Il n’existe pas non plus, au Brésil, quelque chose de de la comptabilité et du contrôle des budgets
semblable au phénomène de “ la violencia ” qui a provoquées par l’inflation galopante. Ce tableau
dévasté les membres des partis politiques de la monétaire a ainsi facilité la corruption et le
Colombie pendant les années 50. Nous n’avons blanchissage de l’argent illégal, indispensable à la
pas eu de guérillas urbaines ou rurales prolongées, consolidation des connexions criminelles. Avec la
comme celles qui ont transformé la violence en fin de l’inflation, et le succès du Plan Real qui a
phénomène tellement particulier dans ce dernier stabilisé la monnaie brésilienne, il reste toujours la
pays. Au Brésil, pendant la période militaire (1964- volatilité et les tours de passe-passe des nouveaux
1984), à l’opposé de ce qui s’est passé dans arrangements financiers internationaux ainsi que
d’autres pays d’Amérique latine, le Congrès n’a l’existence de systèmes internationaux de
pas été fermé et le gouvernement a continué blanchissage d’argent provenant aussi bien de la
d’utiliser la corruption, associée au clientélisme corruption que du crime organisé autour du trafic
comme stratégie de contrôle des décideurs de drogues illégales.
politiques. Ceci a provoqué des attitudes fortement
anticlientélistes et antiétatiques dans les
mouvements liés à l’opposition, et a en outre des maffias, possèdent un grand réseau décentralisé, dont
facilité l’émergence de réseaux et de circuits1 de le contrôle n’est pas aisé.
C’est pour cette raison qu’il est difficile de que l’or. La demande, qui assure ces profits élevés
considérer cette vague récente de violence urbaine découle de changements de style de vie, associés
uniquement comme le résultat de la violence à une consommation individuelle — de style ou de
coutumière, au Brésil, à certaines couches marque, qui englobe les drogues illégales — plus
culturelles (assez réduites dans l’après-guerre). onéreuse que la consommation familiale dérivée
Aujourd’hui, dans le scénario de violence qui existe des standards de vie domestique confortable et
dans le monde, on ne peut pas exclure l’impact tranquille de la classe moyenne et des conceptions
local du crime organisé transnationalement, du du travail, de la souffrance et du futur. Les
crime mondialisé, lequel possède des changements dans la consommation, observés
caractéristiques économiques, politiques et comme un des effets de la mondialisation ont aussi
culturelles sui generis. Ces caractéristiques sont : favorisé l’augmentation impressionnante de
un processus d’enrichissement — du moins de certains crimes contre la propriété — larcins et vols
ceux qui occupent des positions stratégiques dans — et contre la vie — agressions et homicides
le réseau étendu des connexions transnationales (UNDCP 1997).
— avec peu de limites institutionnelles et avec des La question de la caractérisation de la société
normes de règlement de compte non juridiques3, après la seconde guerre, est toujours l’objet d’une
produisant et négociant, pour répondre à la forte polémique qui va au-delà d’une simple
demande de ce qu’il est convenu d’appeler “ la querelle de terminologie. Néanmoins, les analystes
consommation de style ”4 de leurs marchandises convergent pour constater un processus de
illégales. transformation accéléré dont les traits essentiels
Parmi les drogues illégales, la cocaïne est sont la fragmentation sociale et l’importance de
associée, aujourd’hui à un style de valorisation de plus en plus grande accordée aux activités de loisir
l’argent, du pouvoir, de la violence et de la et de consommation dans la définition de nouvelles
consommation de marque. Son commerce, identités. Que cette société soit appelée “ post-
comme dans d’autres endroits du monde, est moderne ”, “ de haute modernité ”, “ post-éthique ”
devenu une gigantesque source de gains très ou encore “ le dépassement de la société du
élevés et rapides. Elle est également associée à la travail ”, les marques de cette évolution se
violence, en raison de son prix élevé qui permet de retrouvent dans plusieurs couches de la population.
faire des bénéfices importants même sur de Au niveau de la justice, ces transformations
faibles quantités5. Les profits ne sont pas générés signifient que les contrôles moraux conventionnels
par la productivité mais par l’illégalité même de — qui jusqu'à un certain point se passent de la Loi
l’entreprise, qui rend au Brésil, la drogue plus chère — deviennent fragiles sans être encore pleinement
remplacés par une nouvelle éthique post-
conventionnelle basée sur la liberté personnelle et
sur l'entente avec les autres par le dialogue, la
3 Dans le monde entier, l’existence de lois qui interdisent
réciprocité et le respect des droits d'autrui, dans
de telles activités et une forte censure morale imposée aux l’esprit des droits et devoirs de l’homme et du
activités développées imposent des pratiques et des citoyen. Le droit civil au Brésil est encore marqué
formes d’organisation qui, outre le fait d’être souterraines, de façon prédominante par la conception du
appellent des moyens violents de négociation (menaces, contrat interpersonnel qui délimite le domaine du
chantages, extorsions) ou de règlement de conflits privé existant également dans le crime organisé6.
(agressions, meurtres, terrorisme) de conflits commerciaux
ou personnels.
4 Style est devenu le terme le plus approprié pour 6 Les contrats entre maffiosi portent préjudice à des tiers
mentionner les incorporations rapides et éphémères de et malgré le fait qu'ils cherchent à éviter les conflits, ils se
l’habillement, de la musique, du langage et d’autres fondent sur les intérêts instrumentaux des participants
comportements juvéniles qui ne peuvent plus être (Habermas 1991). Les relations de loyauté personnelle et
interprétées exclusivement dans la perspective holistique de réciprocité ne sont également pas le fruit d'un acte libre
de la religion ou de la culture de classe, en dépit du fait de la personne, mais imposées principalement par la
qu’elles ne sont pas totalement dissociées de celles-ci. menace de violence physique ou même de la terreur (Caillé
1996). Les démonstrations de générosité et de
5 À New York, on trouve le même modèle, en ce qui magnanimité des chefs existent, mais dépendent de leur
concerne le trafic d’héroïne, qui depuis les années 60 a humeur et de l'arbitre de leurs pouvoirs personnels, en
été implanté dans les quartiers nègres et portoricains. laissant ainsi, peu d'espace pour que le sujet de
Même chose en ce qui concerne le trafic plus récent de la l’argumentation et de la revendication surgisse.
cocaïne et du crack (Sullivan 1992). L'association de la peur, du respect et de l'affect que leurs
90
Violence, argent facile et justice au Brésil
Les idées concernant les engagements de chacun Mato Grosso do Sul et de São Paulo, États dont
envers les autres dans l'espace public ont été les chiffres de morts par la violence et en raison du
abandonnées dans les pratiques sociales. Il en Sida apportés par l'usage de drogues injectables,
résulte que le jeu, la drogue et les divertissements ont atteint les niveaux les plus élevés du pays,
sont devenus le but le plus important de la vie de après avoir doublé pendant les années 80 (Bastos,
nombreuses catégories de la population, no- 1995). Dans la région métropolitaine de Rio de
tamment les plus jeunes, ce qui rend profitable Janeiro, le taux de meurtres a triplé durant la
l'investissement dans les affaires ayant pour but dernière décennie et est passé de 23 morts pour
d’exploiter leur consommation et d’organiser les 10.000 habitants en 1982, à 63,03 en 1990 —
activités criminelles prohibées par la loi. période pendant laquelle la population de la ville
Cependant, l’inefficacité et l'injustice de la justice n'a augmenté que de 1,13% — c’est-à-dire s'est
au Brésil ont certainement joué un rôle déterminant maintenue stable. Cependant, ce nombre
sur la façon selon laquelle la crise de la moralité, impressionnant d'homicides a été surtout constaté
l'affaiblissement de l'ethos du travail, l'importance dans les municipalités de la périphérie pauvre de
de plus en plus grande du loisir et du plaisir dans la la région métropolitaine de São Paulo et Rio de
vie quotidienne, ainsi que les nouvelles organi- Janeiro, en raison, sans doute, de plus grandes
sations transnationales, dont les organisations difficultés pour y réaliser des enquêtes policières.
criminelles, ont pu s'établir dans notre pays. On sait Quoique le taux de morts violentes se soit accru
aujourd'hui, qu'un pourcentage extrêmement élevé dans tout le pays, atteignant des personnes de tous
de meurtres ne donne pas lieu à des enquêtes âges, on a constaté que les plus affectés étaient
correctes et que les auteurs de ces homicides ne les adolescents et les jeunes adultes de sexe
sont jamais découverts. La police de Rio de masculin appartenant à des métropoles et des
Janeiro, à son tour, voit renvoyer par le pouvoir régions les plus aisées du pays, ou à celles qui
judiciaire de l’État de Rio près de 92% des procès avaient connu une forte croissance de leur
d'instructions de crimes de meurtres, en raison de population et de leur économie, et non les plus
mauvaises procédures. Cela veut dire que pauvres. Les hommes, principalement entre 15 à
seulement 8% des meurtres enregistrés par la 39 ans ont été les plus grandes victimes de cette
police sous la forme d'instruction, ont été jugés violence (84%), c'est-à-dire, une moyenne de 8
(Soares 1993). À São Paulo, une étude menée hommes pour chaque femme en 1989. En 1991,
pendant l'année 1991 a constaté que seulement les statistiques officielles indiquaient qu'entre 20 et
1,38 % des meurtres d'enfants et d'adolescents de 39 ans, survenaient 12,5 morts violentes d'hommes
moins de 17 ans, effectivement suivis d’enquête pour une mort violente de femme brésilienne, ce
menant à l’identification du mort et de l’auteur, a qui constitue un vrai tableau statistique de pays en
abouti à un procès pénal effectivement jugé période de guerre.
(Mesquita 1996). Pour cerner un tel phénomène, il faut commencer
Même ainsi, les données officielles des par chercher à comprendre comment la pauvreté
Secrétariats d’État de Justice, compilées sur la affecte les jeunes. Les recherches indiquent qu'il
base des registres policiers indiquent que dans la existe au Brésil, comme dans d'autres pays, un
région métropolitaine de São Paulo, la proportion processus de féminisation et d'infantilisation de la
de meurtres s'est accrue pendant les années 80. pauvreté. Des données de l'IBGE, l'Institut Brésilien
En 1981, le taux de meurtres pour 100.000 de Statistiques et de Géographie, indiquent qu'en
habitants était de 21. Une étude plus récente 1989, 50,5 % des enfants et des adolescents
constate un taux de 42,91/100 000 habitants pour brésiliens appartenaient à des familles dont le
la période de 1990 à 1994, ce qui indique que la revenu, par tête, était de moins d'un demi-salaire
ville de São Paulo, la plus riche du Brésil, a connu minimum tandis que 27,4 % provenaient de
la même augmentation dramatique du nombre de familles gagnant moins d'un quart du salaire
meurtres que celle constatée dans d'autres villes minimum. 56% des jeunes de cette dernière classe
du continent américain (Zaluar et alii, 1995). étaient issus de familles dont le chef était une
47,21% de ces morts par assassinat, sont des femme. Plus de 40% des familles dirigées par des
jeunes gens du sexe masculin, entre 15 et 24 ans. femmes se trouvaient au-dessous du seuil de
Cela est dû, probablement, à l'entrée de plus en pauvreté, pour 30% des familles nucléaires
plus importante de drogues et d'armes à la même complètes dans la même situation.
époque dans cet État. Une des principales routes On sait, que pour compenser les pertes de salaire
de la cocaïne passe par les États de Rondonia, de dues au processus inflationniste, et pour satisfaire
les nouvelles demandes de consommation de
biens durables et d'habillement, les familles
subalternes et suiveurs leur vouent n'efface d'aucune façon pauvres ont cherché à obtenir plus de gains en
le caractère despotique de leur pouvoir.
91
Violence, argent facile et justice au Brésil
faisant travailler les enfants et les jeunes pour Les effets de la pauvreté et de l'urbanisation
compléter le revenu familial. Plusieurs études accélérée sur l'accroissement spectaculaire de la
indiquent un accroissement de cette catégorie de violence durant ces dernières années, ne pourront
travail dans le secteur urbain de la population pen- donc être compris qu'accompagnés de l'analyse
dant les années 80. Cependant, le contingent le des mécanismes institutionnels, des réseaux et
plus important de ces jeunes et de ces enfants, des flux plus ou moins organisés du crime. Celui-ci
dont la plupart travaillent dans les rues, se maintient traverse les classes sociales, possède une
éloigné des activités criminelles. Seulement une organisation d'entreprise et ne survit pas sans
faible partie de ces jeunes finit par être engagée l'appui institutionnel des agences étatiques
par des bandes de voleurs ou de trafiquants pour chargées de le combattre. Avec autant de profits
lesquels ils travaillent l'arme à la main et la vie à un en mains, il lui est facile de corrompre les policiers,
fil. Il ne suffit donc pas, d'expliquer cette approche et comme il n'existe pas de lois pour protéger les
du crime par la volonté ou le besoin initial d'aider la affaires de ce secteur de l'économie, les conflits et
famille à compléter le revenu familial, ou bien par le les disputes ont tendance à être résolus par la
chômage, quoique ce besoin continue à constituer violence. Sans cette corruption, il ne serait pas
la scène de fond de leurs actions et décisions possible de comprendre la facilité avec laquelle les
personnelles. Cette affirmation est corroborée par armes et les drogues arrivent jusqu'aux favelas et
la faible proportion de pauvres qui choisissent une au quartiers populaires de Rio de Janeiro et
carrière criminelle, proportion que j'ai estimée à d’autres villes brésiliennes, ni comment les
moins de 1% par rapport au total de la population marchandises volées — voitures, camions, bijoux,
d'un des quartiers pauvres de Rio de Janeiro : 380 électroménagers — utilisées dans les échanges de
personnes appartenant aux bandes de trafiquants la drogue illégale, atteignent aussi facilement leur
et près de 1200 personnes impliquées dans des destination finale, au Paraguay et en Bolivie, en
vols à main armée et dans des larcins, pour une passant par l'intérieur de l’état de São Paulo
population totale estimée à 120.000 ou 150.000 (Geffray 1996). La corruption et la politique institu-
personnes (Zaluar 1994). tionnelle fondées de façon prédominante sur des
Les jeunes, dans leurs quartiers et leurs villes tactiques de répression de la population pauvre,
respectives, reçoivent, en raison de la facilité ajoutent encore plus d'effets négatifs à son
fournie par un fonctionnement institutionnel propice, existence déjà affligeante. La connivence et la
les instruments de leur pouvoir et de leur plaisir, de participation de policiers et d'autres acteurs
la main de quelqu'un d'autre, venant d'autre part, et politiques importants aux réseaux du crime
subissent l'influence de valeurs qui les poussent à organisé sont une pièce fondamentale pour la
chercher le plaisir et le pouvoir. Au-delà de tout lien solution du casse-tête qu'est devenu la soudaine
de causalité objective, même ceux du symbolique, explosion de violence au Brésil, depuis la fin des
ce sont quelques-uns de ces jeunes et non tous années 70 (Zaluar 1994 ; Lins 1997).
ceux qui sont soumis aux mêmes conditions qui L'autre pièce-maîtresse est l'engagement de
“ délèguent au monde le pouvoir de les séduire jeunes, qui ne sont pas toujours les plus démunis,
pour la criminalité ” (Katz 1988) et dans laquelle ils dans les groupes de criminels, où ils se trouvent à
participent en tant que sujets de leurs actions. Cet la merci des règles rigoureuses qui prohibent la
espace de liberté est délimité par les changements trahison et l'évasion de toute ressource, aussi
rapides découlant de plusieurs actions antérieures petite soit elle. Cependant, aux regards
dans l'organisation familiale, dans les relations discriminateurs des agences de contrôle
sexuelles, dans l'acceptation des valeurs as- institutionnel, parmi ces jeunes, lorsqu'ils sont
sociées à la consommation — notamment la usagers de la drogue, ce sont les plus démunis qui
consommation de “ style ”. Ces changements ont portent toujours les stigmates d’éternels suspects,
provoqué ce que l'on pourrait appeler une anomie et donc d’incriminables. Avec une condition
sociale diffuse. En outre, la contamination des aggravante : les policiers corrompus agissent en
institutions officielles par le crime organisé par le tant que groupes d'extorsion, peu différents des
biais de stratégies de corruption des acteurs, en groupes d'extermination qui se sont formés dans le
raison d'un fonctionnement inégalitaire du système but de les tuer. Les méthodes des bandes de
de justice et de pratiques d'organisation créées et trafiquants et de voleurs ne sont guère différentes
maintenues par les agents qui y agissent, ainsi de celles des policiers, et tout conduit à croire que
qu’un Code pénal dépassé résultant des politiques la lutte qu'ils mènent entre eux pour le butin est en
publiques adoptées dans la République, ont fini par train de mener à la mort leurs jeunes soldats
créer des “ îlots d'impunité ” même dans les milieux (Zaluar 1994 ; Lins 1997). Pris dans cet environ-
pauvres. nement d’extorsion et engagés dans des dettes
envers les trafiquants, les jeunes qui ont commencé
92
Violence, argent facile et justice au Brésil
comme usagers de drogues, ont été forcés de se remplit facilement d'argent se désempli de la
voler, d’agresser et sont même allés jusqu'à tuer même manière, ils sont obligés de répéter
pour rembourser ceux qui les menaçaient de mort incessamment les actes criminels, comme s'il
— policiers ou trafiquants — s'ils ne réglaient pas s’agissait de “ vices ”, ainsi qu’eux-mêmes les
leurs dettes. Nombre d'entre eux finissent par de- dénomment (Zaluar 1994)7. Ils développent,
venir des membres de la bande, pour pouvoir également, un style de commandement truculent,
payer leurs dettes ou tout simplement pour se qui rapproche la bande d'un gang. Pour arriver à
sentir plus forts devant leurs ennemis, entrant ainsi maintenir une “ boca de fumo ” (un point de vente),
de plus en plus profondément dans le cercle le chef ne peut pas “ vaciller ”, c'est-à-dire, trahir,
diabolique qu'ils appellent eux-mêmes “ le hésiter ou avoir peur au moment de prendre une
condominium du diable ”. attitude contre les rivaux, les comparses, les clients
Cette activité hautement rémunérée du trafic de endettés ou les indicateurs (Lins 1997). La figure
drogue en détail, permet aux trafiquants moyens, du chef, de “ l'homme d'avant-garde ”, est
possédant divers points de vente, de réaliser de construite dans l'imaginaire comme celui qui
gros profits. Des pourcentages plus faibles et maintient ses hommes en ligne, qui contrôle
variables sont donnés au “ vapeur ” celui qui se l'expansion de ses concurrents en chiffres de vente
tient dans les points de vente et qui distribue la ou en nombre d'hommes armés8. Il ne s'agit donc
cocaïne en “ papelotes ”, et aux “ avions ” qui font la point d'une guerre civile entre des personnes de
livraison finale aux clients. Ce sont ceux-ci qui sont classes sociale différentes ou même d'une guerre
le plus fréquemment détenus et poursuivis. Ces bien définie entre policiers et bandits. Dans cette
derniers bien souvent ne reçoivent pas de salaire tuerie, les pauvres ne sont pas en train d'exiger
mais des “ charges ” à vendre, avec de faibles quelque chose des riches. Il ne s'agit pas, non plus
marges de profit. Ils sont responsables de ces de vengeance sociale, car ils sont eux-mêmes les
“ charges ”, en tant que gardiens. Il leur arrive de victimes de cette criminalité violente, soit en raison
les consommer, ou tout simplement de les de l'action de la police, soit par leurs propres
“ malhar ” (mélanger), pour accroître leur marge de actions. Ils vivent, en fait, selon une loi de récipro-
profit. Quand ils le font, néanmoins, ils s'exposent à cité violente et de vengeance privée motivée par
la peine de mort décrétée par le trafiquant pour
ceux qui persistent à ne pas payer ou à trop
détériorer la marchandise. Le motif principal de 7 La police brésilienne affirme qu'en raison de la facilité et
fierté, chez ces jeunes réside dans le fait qu'ils font du niveau élevé des gains, ceux qui entrent dans le trafic,
partie de la bande, qu'ils portent des armes, qu'ils peu importent leur classe sociale, leur genre et leur niveau
participent à des actions osées de vols et de hold- de revenu "ceux qui ont trafiqué une fois, reviennent
up, qu'ils acquièrent de la notoriété, et que s’ils
toujours". Mais cela ne veut pas dire qu'il n'y pas des
persévèrent dans ces dispositions, ils pourront, un
personnes qui trafiquent "par besoin". Dans le trafic
beau jour, monter dans la hiérarchie du crime
capillarisé de la pointe, des quartiers pauvres et dans les
(Zaluar 1994 ; Lins 1997). Les stratégies de
recrutement de ces jeunes, selon les nécessités centres de “ vie facile ” des villes, beaucoup de femmes,
rationnelles des vendeurs de chaque point de vente bien souvent d'anciennes prostituées ou appartenant à des
(10 à 30), se basent sur l'appel au gain “ facile ” et professions de basse qualification (manucures, femmes de
la séduction que le pouvoir et la notoriété exercent ménage etc.) sont également des vendeuses ordinaires de
sur eux. drogues.
On comprend donc pourquoi ces jeunes pauvres
se tuent les uns les autres dans ces processus de 8 Pour que l'on se fasse une idée bien précise de l'effet
rivalité personnelle et commerciale, selon d'ailleurs, dévastateur de cette croissance incontrôlable de
les standards établis par l'organisation, laquelle, en destructivité, près de 380 personnes participaient (dont
plus de créer des règles de loyauté et de soumis- 77 mineurs) au trafic de drogues dans le quartier populaire
sion, distribue avec largesse des armes à feu étudié (120.000 habitants à l'époque de l'étude). Les 722
extrêmement modernes. Ces jeunes, dans leurs jeunes morts dans la guerre en 13 ans seulement
déclarations aux chercheurs, révèlent les raisons représentent la substitution totale du contingent de
pour lesquelles ils ont décidé de se joindre, ou trafiquants et de leurs auxiliaires, à deux reprises pendant
d'accepter l'invitation des groupes armés pour cette courte période de temps. Les statistiques officielles
pratiquer des hold-up : pour des “ sensations ”, de montrent que le taux de meurtres par arme à feu, de jeunes
“ l'émotion ”, pour s'exhiber, “ pour paraître dans les de 15 à 19 ans a passé de 59/100.000 en 1980, à
journaux ” (Zaluar 1994 ; Lins 1997). La recherche
184/100.000 en 1995; entre 20 et 24 ans, ce taux a passé
de l’immortalité est maintenant, pour eux, liée à la
de 111/100.000 à 276, plus élevé que dans la population
notoriété des médias. Mais comme la bourse qui
noire des États-Unis, dans la même tranche d'âge.
93
Violence, argent facile et justice au Brésil
l'absence d'une instance juridique pour la solution de police, les conflits interpersonnels et la
des conflits internes. Ils meurent, avec d'autres construction morale des accusés surgissent
enfants et d'autres adolescents, dans une guerre comme des éléments fondamentaux pour conduire
pour le contrôle du point de vente, mais également le procès judiciaire et pour construire ce qui sera
pour d'autres motifs susceptibles de menacer le présenté comme les "faits" du dossier.
statut ou l'orgueil masculin des jeunes à la L'illusion de "l'argent facile" qui attire tellement de
recherche d'une virilité — du “ sujet homme ” jeunes gens démunis révèle son autre visage : le
comme ils disent (Alvito 1996 ; Lins 1997) — mar- jeune qui suit la carrière du crime ne s’enrichit pas
quée par une réponse violente au moindre défi, ou lui-même, mais en enrichit d’autres, lesquels
tout simplement parce qu'ils se trouvaient là au restent presque toujours impunis et riches : les
moment de l'échange de coups de feu. receleurs d’objets volés, les trafiquants en gros, les
Un des fils de cette trame touche le flux de la contrebandiers d'armes, les policiers corrompus et
Justice9 dont les carences d'infrastructure sont finalement les avocats véreux qui exigent jusqu'à
bien connues, en raison du petit nombre de 10 000 dollars pour défendre ceux qui sont
magistrats par ville, par habitants ou par procès et accusés d'usage de drogues illégales, et 20 000
du petit nombre de chambres existantes dans dollars pour défendre les accusés de trafic de
chaque ville. La lenteur constante du flux aide à drogue.
créer des obstacles qui pourront être franchis
moyennant un pot-de-vin à un fonctionnaire REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
administratif, ce qui rend les décisions plus chères ADORNO, (Sergio), 1990,Violência urbana, justiça
et plus lentes et décourage les parties, criminal e organização social do crime, mimeo,
principalement les plus pauvres, d'exercer leurs Núcleo de Estudos de Violência, USP, São Paulo.
droits constitutionnels. En fin de procès, ils finissent ADORNO (S.), BIDERMAN (F.), FEIGUIN (D.), LIMA
par perdre, et deviennent les principales victimes (R.S.), 1995,O jovern e a criminalidade urbana de
et les critiques les plus radicaux de ce système. São Paulo, SEADE - NEV/USP, São Paulo.
Le plus grand obstacle à la réalisation de la Justice ADORNO, (Theodor), Negative Dialectics, The
se trouve dans un autre domaine. Les exigences Seabury Press : New York, 1973.
du procès pénal finissent fréquemment par entraver ALVITO, (Marcos), 1996, “ A honra de Acari ”, em
le pouvoir judiciaire ou l'action des défenseurs Velho, G. Cidadania et Violência, Editoria da
publics, soit en raison de la discrimination subie UFRJ, Rio de Janeiro.
par les accusés socialement marqués ou qui ne
BASTOS, (Francisco Inácio), 1995, Ruína e
disposent pas d'appui familial, soit parce que la loi
Reconstrução, tese de doutorato, FIOCRUZ, Rio
n’est pas suffisamment précise, comme dans le
de Janeiro.
cas des crimes relatifs à la drogue. C'est ainsi que
CAILLE, (Alain), 1996, Ni holisme, ni individuali-
l’incrimination selon l’un ou l’autre des deux articles
same méthodologique, Marcel Mauss et le
du code pénal traitant de cette matière, dépend
paradigme du don, in Revue du MAUSS, n° 8, 2°
des idéologies spontanées des agents
semestre 1996.
juridictionnels. Dans ces crimes, la classification —
d'usage de drogue (article 16), ou de trafic de CALDEIRA (Theresa P.), 1992, City of Walls, tese
drogue (article 12) — dépend non pas des faits de doutorato, Berkeley.
mais de l'interprétation que le dossier fait de la FATELA, (João), 1989, O Sangue e a Rua,
situation sociale de l’intéressé, aussi bien celle qui Publicações D. Quixote, Lisboa.
apparaît au moment de la détention, suite à un GEFFRAY, (Christian), 1996, Rapport d’activité n° 2
flagrant délit, que des situations vécues plus tard du projet : Effets sociaux, économiques et
avec la participation d'autres acteurs : juges, politiques de la pénétration du narcotrafic en
avocats, procureurs, défenseurs publics. Ainsi, les Amazonie brésilienne, ORSTOM/CNPq/Museu
préjugés, les vérités tacites de la routine d'un poste Goeldi..
HABERMAS, (Jurgen), 1991, Pensamento Pós-me-
tafisico, Tempo Brasileiro : Rio de Janeiro.
9 Le flux se réfère au parcours des divers registres KANT DE LIMA, (Roberto), 1989, Acultura jurídica e
motivés par des accusations criminelles à des personnes as práticas policiais, em Revista Brasileira de
travaillant dans le Système de Justice, qui commence par Ciencias Sociais, n° 10, vol. 4, 1989.
un bulletin d'événement (Boletim de Ocorrência), passe KATZ, (Jack), 1988, The Seductions of Crime,
par une instruction policière qui pourra ou non se Basic Books, USA.
transformer en dénonciation judiciaire et qui, à son tour, LAGRANGE, (Hugues), 1995, La civilité à l’épreuve :
détermine ou non l'ouverture d'un procès judiciaire qui crime et sentiment d’insécurité, Paris, PUF.
débouchera sur un jugement ou un non-lieu.
94
Violence, argent facile et justice au Brésil
Lors de la dernière assemblée du LAJP, il a été décidé que le séminaire de recherche serait confié à une
équipe de doctorants : Véronique NKE-E YEBE, Roselyne PASI MAVUNGU et Jean TOUNKARA qui en a assuré la
coordination.
Les séminaires ont débuté cette année par un pot d’amitié que nous avons organisé dans le courant du mois
d’octobre 1997 dans la salle de la bibliothèque du Laboratoire. Plusieurs membres avaient répondu
favorablement à notre invitation. Il s’en suivit une soirée qui correspondait visiblement aux attentes de tous et
qui a permis aux uns et aux autres de se rencontrer, de partager leurs diverses expériences ainsi que leurs
préoccupations quotidiennes de la dure réalité de la vie parisienne. Au cours de cette soirée, nous avons
également témoigné notre amitié à Barnabé Georges GBAGO, qui venait quelques jours auparavant, de
soutenir avec brio sa thèse de doctorat. Pour l’essentiel, cette heureuse initiative a été pour nous, l’occasion
de manifester véritablement notre appartenance à une communauté scientifique, à une famille de chercheurs.
Pendant l’année, dans les séminaires, sont intervenus, en présentant l’état d’avancement de leurs recherches,
travaux qui ont fait par la suite l’objet de soutenances de thèse, hormis l’intervention de Constantin TOHON :
Barnabé Georges GBAGO : Contributions béninoises à la théorie des droits de l’homme ;
Roland RAZAFINDRAIBE : La dynamique séculaire de la sécurisation foncière des forêts complantées sur les
hautes terres malgaches ;
Ibra Cira N’DIAYE : Les organisations paysannes, le foncier et l’avenir de l’aménagement de la vallée du
fleuve Sénégal ;
Marie-Pierre JOUAN : Les mauvais traitements à enfants en milieu immigré d’Afrique Noire en France ;
Constantin TOHON : Le droit pratique des affaires : L’exemple du Bénin.
Aussi nous voudrions présenter en votre nom, toutes nos sincères félicitations à nos nouveaux docteurs.
Par ailleurs, la mise en perspective internationale de nos séminaires s’est traduite cette année par la brillante
intervention de Mme Alba ZALUAR (cf supra) avec la participation de M. Stéphane TEISSIER comme
contradicteur.
Enfin, pour terminer, nous voudrions dire que ces séminaires de recherche ont été pour nous, tout au
long de cette année, un temps fort de partage de ce qui constitue, du moins nous l’espérons, pour
l’ensemble de la famille scientifique, notre “culture commune”, c’est-à-dire l’échange, la
complémentarité et la confrontation de nos travaux sur les sentiers escarpés de la recherche.