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Bull 23

Ce document présente une évaluation initiale des travaux menés au Laboratoire d'anthropologie juridique de Paris (LAJP) sur une période de 35 ans. Il résume plusieurs programmes de recherche clés menés au LAJP sur des thèmes comme la parenté, le sacré, les droits de l'homme et la gestion patrimoniale.

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Bull 23

Ce document présente une évaluation initiale des travaux menés au Laboratoire d'anthropologie juridique de Paris (LAJP) sur une période de 35 ans. Il résume plusieurs programmes de recherche clés menés au LAJP sur des thèmes comme la parenté, le sacré, les droits de l'homme et la gestion patrimoniale.

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Bulletin de liaison

numéro 23, juillet 1998

Quelques jalons d’une


anthropologie du droit

Laboratoire d'anthropologie
juridique de Paris
Directeur : Étienne Le Roy
Association anthropologie et juristique
ISSN 0297-908 X
Université Paris I
14 rue Cujas
75 231 Paris Cedex 05
SOMMAIRE

Éditorial
Étienne Le Roy

EVALUATION INITIALE DES TRAVAUX DU LAJP

Le LAJP et la parenté
Geneviève Chrétien-Vernicos

Le sacré et Les conceptions du pouvoir et du droit.


Aux origines d’une lecture des archétypes
Ch. Pascal Messanga Nyamding

Réflexions personnelles sur vingt années d’anthropologie juridique à Paris I


Jacques Larrue

Les droits de l’homme au LAJP. Origine et développement d’une problématique


Christoph Eberhard

La Justice et les Médiations


Roselyne Mavungu

L’apport des chercheurs du LAJP à la gestion patrimoniale


Étienne Le Roy

QUELQUES APPLICATIONS PRATIQUES DES RECHERCHES MENEES AU LAJP

Lorsque recherche et pratique se rejoignent :


L’exemple du LAJP et de l’association Juristes-Solidarité
Boris Martin

Appui à la mise en oeuvre de la réforme foncière en R F I des Comores :


institutionnaliser une démarche de gestion patrimoniale
Régis Méritan

Les aspects humains de la gestion des ressources naturelles à Madagascar


Mamy RazafindrabeÅ

Droit foncier, éthique et stratégies locales.


Les réponses à la violence des politiques domaniales en Algérie.
Souad Bendjaballah

ACTIVITES DU LABORATOIRE

Conférence:
Violence, argent facile et justice au Brésil : 1980-1995
Alba Zalua

Activités en cours :
Compte rendu des activités du groupe de travail
Droits de l’homme et dialogue interculturel

Compte rendu des activités du séminaire des Thésards


3

ÉDITORIAL

Après trente cinq ans de fonctionnement et dans le contexte de la commémoration de son


fondateur, le Recteur Michel Alliot, l’assemblée générale annuelle du laboratoire, en septembre
1997, a souhaité consacrer son bulletin de l’année 1998 à une première tentative d’évaluation
du parcours scientifique de la communauté des chercheurs du LAJP réunis autour de
l’anthropologie du Droit.
Simple spectateur du travail du comité scientifique en raison d’un congé sabbatique qui m’a
permis dans mon propre registre de faire une synthèse de nos travaux, je me sens d’autant plus
à l’aise de présenter le résultat de ce travail que la consigne donnée avait été une totale liberté
d’apprécier l’intérêt de ces recherches à partir des archives qui ont été ouvertes (et rangées par
leurs utilisateurs dans un même mouvement, ce dont je les remercie).
Cette évaluation est encore bien timide. On sait que la démarche d’évaluation n’est pas encore
naturelle dans nos milieux universitaires français, à la différence de nombreux autres pays. Par
ailleurs, on recourt à l’évaluation le plus souvent quand il y a crise de finalités, de financements
ou de légitimités. Or il n’y a pas crise au LAJP, même si les financements restent délibérément
bas et que l’absence de chercheurs permanents rend toute programmation de recherches
collectives hasardeuse.
Cette évaluation a mélangé les regards internes et les regards externes en faisant appel d’une
part aux membres actuels ou anciens de l’équipe de recherche et d’autre part à des
‘compagnons de route’. A ce propos, je voudrai saluer ici la mémoire de Mamy Razafindrabe,
décédé en avril 1998. Professeur de sociologie à Antananarivo, d’une compétence rare, ‘Mam’
fut d’un dévouement à son pays tel qu’il a laissé sa santé et sa vie dans la préparation de la
réforme foncière à laquelle plusieurs membres du laboratoire ont été associés ces dernières
années. La communauté internationale des chercheurs sur les problématiques foncières avait
reconnu ses mérites et le considérait comme un des plus éminents. En saluant sa mémoire et
en présentant les condoléances du LAJP à sa famille, je ne doute pas que son oeuvre
continuera à irriguer les travaux de ses cadets, à Madagascar et ailleurs.
Si nous revenons maintenant à cette évaluation, je noterai que les auteurs n’ont pas abusé de la
liberté et de la place qui leur était offerte. Ils ont fait l’histoire des programmes auxquels ils
avaient été associés sans trop chercher à critiquer les choix et dans l’espoir de dévoiler une
dynamique encore fragile, comme si notre anthropologie était encore un chef d’oeuvre en péril.
A n’en pas douter, ils ont fait quelques découvertes même si, lecture faite, on constate que des
personnalités ont été oubliées, ou que des travaux auraient pu être cités en raison de la place
qu’ils ont eu dans l’évolution des problématiques.
Ainsi, l’histoire du laboratoire reste à faire. Mais ce n’était pas l’objet de ce numéro d’en tenter
la chronologie ni l’impact puisqu’on a privilégié de faire l’itinéraire de certains choix et de
mesurer l’ampleur des investigations au regard des questions et de la manière selon laquelle
elles ont été modifiées et transformées par nous.

Sous cet angle, le texte le plus complet et le plus cohérent au regard de nos objectifs est la
contribution de Geneviève Chrétien-Vernicos sur la place de la parenté dans les travaux
d’anthropologie du Droit et en regrettant que l’auteur, par une trop grande modestie, n’ait pas
mentionné son importante thèse de doctorat en Droit sur “ Nom et monde à Madagascar ”. On y
voit en particulier que l’étude de la parenté s’est épanouie dans celle des structures
communautaires pour ensuite se fondre dans le domaine des études foncières. L’ouverture
hors de l’Afrique aurait permis d’expliquer que le point de passage de ce processus fut, par la
médiation des études sur le mariage, de changer l’objet et de passer de “ la parenté ” à “ la
famille ” puis aux systèmes de parentalisation communautaire. “ Parenté et communautés dans
4

le Vermandois de 1570 à l’époque contemporaine (Paris, LAJP, 1973), par exemple, en donne
certaines clefs.

Charlemagne Messanga apporte d’autres clefs en faisant la chronique d’un programme de


recherche dont les résultats ne furent que partiellement publiés, ce que les lecteurs regretteront
avec moi à la lecture de la synthèse de Charlemagne. Ce dernier fait remarquer qu’il manque à
ce travail un cadre chronologique et je crois le reproche pertinent même si, à l’époque, une telle
histoire apparaissait comme une gageure. L’auteur fait également remarquer par son intitulé
que le colloque international sur “ sacralité, pouvoir et Droit en Afrique ” de janvier 1981 est à
l’origine de la recherche sur les archétypes et de cette formule maintenant célèbre que Norbert
Rouland prête à Michel Alliot, penser Dieu c’est penser le Droit.

Le troisième programme que présente Christoph Eberhard suit chronologiquement ceux que
nous venons d’évoquer et permet de mieux caractériser le troisième âge de l’anthropologie du
Droit au Laboratoire. Après le temps des fondations et des choix de méthode, dans les années
soixante, puis la construction de cadres problématiques jusqu’au milieu des années quatre-
vingt, le programme sur les droits de l’homme a fait déboucher nos recherches sur des
préoccupations qui sont contemporaines : comment faire cohabiter la requête d’universalité et
la quête des identités en dépassant la faux débat entre l’affirmation de l’universalisme et les
tendances aux particularismes ; comment construire un dialogue interculturel à partir des deux
exigences qui traversent l’ensemble de nos travaux, le diatopisme et, surtout, le dialogisme ?
La lecture du texte permet de constater que la recherche du dialogisme fut interne au laboratoire
avant d’être la solution proposée pour fonder l’interculturalité des droits de l’homme. Le texte
illustre aussi, et je m’en réjouis, la prise en charge par une nouvelle génération de chercheurs de
la problématique générale des droits de l’homme dans une perspective anthropologique. Ce
passage de relais m’apparaît comme porteur de perspectives particulièrement enrichissantes.
En parallèle avec les droits de l’homme, les travaux sur la médiation qui ont commencé en 1985
par la recherche collective sur la conciliation étaient l’occasion d’ouvrir notre africanisme sur
des problèmes de société bien français : comment trouver des modes de règlement des conflits
à la fois économes en temps, valorisant le lien social et pouvant servir d’amortisseur à la crise
sociale ? Roselyne Mavungu montre dans sa contribution comment le passage de l’Afrique à la
France a été opéré, non par une tentative, désespérée, de trouver des ressemblances entre
institutions mais par la prise en compte des modes de socialisation juridiques et judiciaires. Si
elle n’indique qu’incidemment l’importance des coopérations intellectuelles qui ont été nouées
avec des collègues, des associations ou des institutions (dans le cas avec Jean-Pierre Bonaffé-
Schmitt, le Centre de Liaison des associations de Contrôle Socio-Judiciaire (CLCJ) et le
tribunal pour Enfants de Paris au sein de l’institution judiciaire) elle restitue le contexte
intellectuel et politique dans lequel nos démarches ont évolué.

De tout cela, les contributions de Boris Martin, à demi-complice puisqu’ancien étudiant du DEA
d’Études africaines, et Camille Kuyu témoignent en soulignant l’un et l’autre tout ce qui reste à
faire.
Avec le texte de Jacques Larrue, le doyen de notre communauté, on entre dans le dernier des
thèmes traités par ce bulletin, la recherche sur le foncier et les politiques de gestion
patrimoniale. C’est le dernier des thèmes traités mais non le dernier des programmes de
recherche expérimentés ces dernières années. Tantôt, comme pour les recherches urbaines ou
les politiques d’industrialisation, les travaux n’avancent pas au rythme qui serait souhaitable
après la percée initiale réalisée par Catherine Goislard avec sa thèse sur Banfora et par
Jacques Larrue par sa thèse, publiée aux éditions Karthala, sur l’aventure de Péchiney à Fria.
Tantôt, personne ne s’est proposé pour assurer la synthèse des travaux sur l’État, les politiques
de décentralisation ou les politiques familiales et de santé publique, ce qui est regrettable.

Jacques Larrue met bien en évidence la principale raison du succès quantitatif des travaux de
thèses et des programmes de recherches collectives : le foncier a cet avantage de mêler les
questions les plus pointues de la recherche fondamentale et d’ouvrir aux applications les plus
5

décisives pour l’avenir des sociétés africaines, à la campagne comme en ville. Ainsi, le foncier
permet aussi d’assurer la subsistance, encore modeste, des chercheurs.

Mais, comme le remarque Régis Méritan à propos de notre intervention aux Comores, la
sensibilité du foncier au politique est son talon d’Achille. Sa conclusion (“ la poursuite du travail
est aujourd’hui conditionnée par un retour à la stabilité politique ”) est plus que jamais
d’actualité. Comme est tout aussi cruellement d’actualité le texte de Mamy Razafindrabe qui
souligne la dimension humaine de la gestion patrimoniale sans dire que son propre apport fut
décisif pour mettre au point les méthodes de formation des négociateurs patrimoniaux à
Madagascar. Son texte nous apporte un mode d’emploi de la gestion patrimoniale qui s’avérera
précieux à l’avenir.

Quant à Souad Bendjaballah, elle nous présente à travers sa proche recherche à propos de
l’Algérie les impasses auxquelles peuvent aboutir certains pays quand les options politiques
sont contradictoires et à court terme et que les connaissances scientifiques sont insuffisantes et
sous estimées.

Enfin, le bulletin présente, outre les informations relatives aux activités de certains groupes de
recherche, le texte d’une communication de Mme A. Zaluar qui s’inscrit dans le cadre de nos
recherches sur l’enfance et l’intermédiation culturelle et qui a abouti, sous la direction de
Stéphane Tessier et dans le cadre du Centre International de l’Enfance et de la Famille (CIDEF)
à une belle publication qui associait plusieurs membres du LAJP : A la recherche des enfants
des rues , Paris, Karthala, 1998,477 p.
Que tous ceux qui ont apporté cette année leur contribution à la préparation et à la diffusion de
ce bulletin en soient remerciés. Ce bulletin est notre trop rare occasion de maintenir un lien au
sein de la communauté d’anthropologues du Droit, dans l’attente de nouvelles rencontres en
Afrique en 1999.

Étienne Le Roy
6
Le LAJP et la parenté

Dès sa fondation, l'équipe de recherche en


anthropologie juridique s’est attachée à l'étude de
la parenté dans les pays d’Afrique en participant au
"pharaonique" projet d'élaboration d'un
Dictionnaire d'Anthropologie juridique. Tout
apprenti chercheur se devait alors, de constituer un
LE LAJP ET LA PARENTE corpus rassemblant le vocabulaire juridique ou une
partie significative du vocabulaire juridique d'une
société donnée, ceci, à partir d'enquêtes de terrain
Geneviève Chrétien-Vernicos *
ou de monographies déjà éditées. Entre 1966 et
1970 seize corpus ont vu le jour, dont sept
concernent le mariage ou le mariage et la
parenté1. Durant les années soixante-dix, le
Alors que “l’étude de la parenté est l'une des
Laboratoire eut, semble-t-il le projet d’étudier plus
vaches sacrées de l'ethnologie" (Panoff M. et
particulièrement les systèmes matrimoniaux
Perrin M. 1973 : 203, cités par Kuyu M. 1989 : 26)
africains, car de nouvelles publications
elle ne semble être pour l'anthropologie juridique,
(multigraphiées) paraissent sous le titre général
qu’un passage (obligé sans doute) vers d’autres
“ Systèmes matrimoniaux africains ”2. Ces
horizons. En effet, le dépouillement des travaux ef-
différents ouvrages se composent de fiches de
fectués dans le cadre du LAJP donne l’impression
termes qui, non seulement sont traduits mais
que ce thème fait de moins en moins partie des
présentés dans leurs principaux usages avec
préoccupations des chercheurs (I), néanmoins
toutes les représentations et les connotations
avant de délaisser cet objet d’étude, l’équipe de
juridiques ou non qui les accompagnent.
recherche du laboratoire a réussi à dégager une
Parallèlement le prince Dika Akwa nya Bonambela
notion de parenté dans la pensée africaine libérée
rédige une “ Anthropologie juridique du mariage
de la référence à la parenté occidentale (II).
en Afrique Noire ” (1970), en fait consacrée
essentiellement au Cameroun.
Le dictionnaire ne vit jamais le jour mais les corpus
I UN DESENGAGEMENT PROGRESSIF sont restés (dactylographiés) et sont toujours
susceptibles de constituer de précieux outils de
travail pour les jeunes chercheurs comme ils l’ont
En ce qui concerne les travaux effectués au sein du été pour plusieurs de leurs auteurs qui ont pu
L.A.J.P sur le thème de la parenté, on peut intégrer une partie des résultats ainsi acquis dans
distinguer trois périodes. Durant la première leurs thèses.
(essentiellement les années soixante) un effort
important est fait dans le but de collecter le plus
grand nombre de données relatives tant à la
pensée juridique africaine, qu’au contrat, à la Parenté et développement
parenté ou au mariage. Au cours de la seconde
(les années soixante-dix) de nombreuses thèses Durant les années qui ont suivi les Indépendances
sont consacrées non pas uniquement à la parenté des États d’Afrique Noire, l’opinion générale,
mais aux rapports entre structures parentales et (même celle des anthropologues) constatait l’état
développement. Enfin à partir des décennies de sous développement économique dans lequel
quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la parenté se trouvaient ces États et considérait que la cause
n'apparaît plus du tout comme thème de recherche en était, entre autres (et peut-être principalement)
privilégié du Laboratoire mais continue la subsistance de structures parentales ou sociales
sporadiquement à faire l'objet de recherches “ traditionnelles ” qu’il importait de modifier et de
diverses (thèses ou participations à des rapprocher de celles de l’occident pour arriver au
colloques). développement économique.
Ainsi, six thèses soutenues dans le cadre du LAJP,
lient expressément les structures parentales et le
développement ou la parenté et la terre et le
La collecte des données développement3. Bien que rédigées par des

1 cf. bibliographie 1
2 cf. bibliographie 2
* Maître de Conférences - Université Paris 8. 3 cf. bibliographie 3
7
Le LAJP et la parenté

chercheurs africains et riches de renseignements, examinées de manière positive et dynamique. Le


elles tentent trop souvent de faire entrer les parti est pris qu’il existe plusieurs manières de
structures parentales africaines dans les cadres concevoir la parenté et que la conception africaine
juridiques français et surtout elles sous-entendent n’est pas nécessairement à reléguer dans le
qu’il est nécessaire de modifier les systèmes pa- passé.
rentaux et plus précisément les systèmes
matrimoniaux et que pour ce faire l’intervention du
législateur est indispensable. Ainsi Mamadou II LA NOTION DE PARENTE DANS LA PENSEE
Niang écrit “ … il découle de notre diagnostic que AFRICAINE
les principaux obstacles au développement sont
la fixité des relations sociales et la rigidité des
institutions. Le succès de la politique de Les différents travaux des membres de l’équipe de
développement dépendra donc de la trans- recherche du LAJP ont effectivement, permis
formation de ces structures ” (Niang Mamadou d’arriver à une nouvelle définition de la parenté,
1970 : 153) ce que Stanislas Melone avait déjà définition qui rend mieux compte de la réalité
exprimé encore plus clairement : “ le but à africaine. Cette définition est partie des travaux de
Dika Akwa, une étude collective a réussi à l’affiner,
atteindre est d’instaurer une famille qui soit
et E. Le Roy a réussi à en construire une matrice
réduite au minimum : le père, la mère et les
enfants. C’est la famille conjugale que l’on trouve
dans toutes les sociétés modernes ” (Melone
1968 : 130). Définition de Dika Akwa
Si la plupart des thèses soutenues à cette époque
n’étudient la parenté que dans ses rapports avec le Alors que les systèmes occidentaux distinguent
développement, certaines cependant abordent ce deux types de parenté, la parenté par le sang (ou
sujet par un autre biais. Par exemple I. Nguéma qui parenté réelle) et la parenté adoptive fondée sur
réussit en étudiant le nom à dresser le tableau de une décision de justice (ou parenté fictive), on peut
la parenté ntumu et de ses changements. Ce selon le prince Dika Akwa discerner en Afrique, six
genre d’approche se retrouvera dans la période sortes de parenté qui “ cohabitent, s’enchevêtrent,
suivante s’associent ” (Dika Akwa 1970b : 2) :
1 - La parenté biologique, fondée sur les liens du
sang, (référence à un ancêtre commun en ligne
paternelle ou maternelle, selon les sociétés)
Parenté et système de pensée
2 - La parenté résidentielle, communauté
villageoise etc.
Depuis la fin des années quatre-vingt, les objectifs
3 - La parenté matrimoniale, faisant du ménage un
de recherche du Laboratoire se sont élargis et
groupement de parenté dès la naissance de
éloignés du “ simple ” domaine de la parenté. Les
l’enfant
thèmes du foncier, de la justice, des droits de
l’homme… mobilisent maintenant les chercheurs. 4 - La parenté totémique procédant de la division
Néanmoins les systèmes de parentés sont parfois du travail, ceux qui exercent la même activité
analysés, non pas pour eux-mêmes, dans un but de (agriculture, pêche…) ayant le même totem.
collecte ou d’érudition, mais pour éclairer une 5 - La parenté ontologique qui “ considère l’être
recherche plus large et illustrer l’idée que se font du humain, l’animal, l’objet et la divinité dans leur
monde les membres de la société étudiée car, essence et par analogie, ainsi qu’en fonction de
“ […] l’organisation de la parenté se présente leur intervention dans l’économie générale ”.
comme un véritable nerf vital des autres 6 - La parenté cosmique qui recoupe
institutions d’un collectivité ou d’un État, au point “ horizontalement la parenté ontologique, qui
qu’elle intervient nécessairement dans la procède par déduction des êtres et des objets à
compréhension de n’importe quel aspect de la vie partir d’une divinité/Nature donnée ”
sociale […] ” (Prince Dika Akwa 1970b : 1). Ainsi
Françoise Ki-Zerbo dans sa thèse sur “ les
logiques de transmissions des richesses et des Les critères de la parenté selon l’équipe de
statuts chez les Joola du Uluf ” ne peut faire recherche du LAJP
l’économie de la présentation des structures de
parenté joola. Cependant, la manière de faire a Un texte (anonyme) émanant du laboratoire cité par
changé, la référence à la conception occidentale Camille Kuyu (Kuyu 1989 : 29), démontre qu’il est
de la famille a disparu et les institutions sont
8
Le LAJP et la parenté

également possible de cerner le domaine de la + par mise en commun des communautés


parenté africaine à partir de six critères qui totémiques
d’ailleurs, recoupent quelque peu les différentes 2 - la communauté interclanique par
parentés de Dika Akwa : parenté à plaisanterie
1 - Le premier critère constitutif de la parenté 3 - et la communauté de sang ou de lait
réside dans l’idée centrale de partage, de la mise par pacte, sacrifice etc.
en commun d’un ensemble de relations à l’intérieur + par mise en commun des croyances
d’une communauté. religieuses,
2 - Communauté qui se définit comme une 2 - la communauté cosmique
communauté de vie par opposition à une 3 - et la communauté universaliste.
communauté d’intérêts, de points de vue ou
d’actions particulières. Cette analyse qui tient compte de tous les sens
3 - La notion de parenté s’étend au delà de la donnés au mot “ parenté ” par les différentes
catégorie des hommes langues africaines connues des membres du
4 - La force des liens entre les membres de la LAJP, et qui montre que la mise en commun de
communauté dépend de la nature du bien mis en biens matériels ou symboliques est à la source de
commun la parenté, nous restitue toute la richesse du terme
5 - La parenté se définit également par les “ parent ”. Elle nous révèle une conception du
processus d’intégration dans la communauté et par monde selon laquelle l’être humain est relié aux
la prise en considération de modes de autres par tout ce qu’il partage avec eux, non
parentalisation. seulement les ancêtres, mais sa propre nature, la
6 - Enfin, le terme “ communauté de vie ” implique terre, le sacré…
outre une organisation sociale spécifique, une Il est ainsi possible d’affirmer que les chercheurs
organisation spatiale : toute communauté parentale du LAJP en orientant leurs recherches (entre
implique un enracinement. autres) vers les rapports fonciers, les droits de
l’homme ou le sacré ne se sont pas totalement
éloignés de la parenté puisque leurs travaux
Le modèle d’analyse matricielle d’Étienne portent en réalité sur ce qui est au principe de
celle-ci.
Le Roy

À partir de ces différents critères, E. Le Roy a


REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
élaboré un modèle théorique d’analyse des
systèmes parentaux africains en construisant une
matrice c’est à dire un tableau à double entrée :
Sur l’axe horizontal il inscrit les catégories de 1 - Corpus sur la parenté ou le mariage
biens communs : les ancêtres (parenté biologique
de Dika), la résidence (parenté résidentielle) et les 1966 - Corpus nuer - La parenté. éléments
croyances religieuses ou totémiques (parentés 4, d'après E.E. Evans Pritchard et P.P.
5, 6 de Dika), sur l’axe vertical il place les Olhowell, par Mme FERRAND.
processus d’intégration, primaire par rattachement 1966 - Corpus douala - Le mariage, par DIKA
(1), secondaire par développement (2), tertiaire par AKWA NYA BONAMBELA.
extension(3).
Il arrive ainsi à distinguer onze “ communautés
1967 - Corpus tswana - Le mariage, éléments
parentales ” : d'après I. Shapera par Mme FERRAND
- par mise en commun des ancêtres : 1967 - Corpus tonga - Le mariage, éléments
1 - la communauté généalogique, d'après E. Colson, par Mme FERRAND
2 - la communauté matrimoniale, 1967 - Corpus fang - Le mariage, par I.
3 - et la communauté dotale, NGUEMA
- par mise en commun de la résidence : 1968 - Corpus rwandais - Le mariage, par R.
1 - la communauté de ménage ou
familiale,
BOTTE
2 - la communauté locale ou villageoise 1968 - Corpus mongo - Le mariage, éléments
3 - et la communauté “ nationale ” d'après le R.P. Hulstaert, par Mme
- par mise en commun des croyances, RAMANOELINA.
1 - la communauté clanique, 1981 - Corpus wiéméné II - La parenté et le
mariage par P. L. AGONDJO- OKAWE.
9
Le LAJP et la parenté

2 - Systèmes parentaux ou matrimoniaux 1970b - DIKA AKWA NYA BONAMBELA (prince),


africains Structures de parenté africaines et
malgache, cours. LAJP, multigraphié.
1969 - La parenté wolof (Sénégal), par M. 1973 - PANOFF (M.) et PERRIN (M.), Dictionnaire de
l’Ethnologie, Paris, Payot, cité par KUYU M.
NIANG et E. LE ROY;
1989 - KUYU Mwissa, Parenté, droit et dé-
1970 - Systèmes matrimoniaux, le mariage veloppement en Afrique Noire, Mémoire
wolof (Sénégal), par M. NIANG; pour le DESS en Développement et
1970 - Systèmes matrimoniaux africains : le coopération , 1988-1989, Paris I
mariage basa (Cameroun), par M. 1991 - KI-ZERBO Françoise, Coutume et
TONYE; successions au Sénégal. Logiques de
1971 - Systèmes matrimoniaux africains : le transmission des richesses et des statuts
mariage merina (Madagascar), par I. chez les Joola du Uluf (Casamance).
Thèse Paris I.
RAKOTO;
1971 - Systèmes matrimoniaux africains : le
mariage luba (Zaïre), par G. LUSANGU ;
1972 - Systèmes matrimoniaux africains : les
fon du Dahomey, par D. AHOUANGAN;
1974 - Systèmes matrimonaix africains : le
mariage rwandais par A. GATERA;
1974 - Systèmes parentaux africains : les Basa
du Cameroun par J.M. WOGNOU.

3 - Thèses sur parenté et développement

1967 - AGONDJO Okawe P. L. Structures


parentales et développement ;
1968 - MELONE S., La parenté et la terre dans
la stratégie du développement.
L'exemple du Sud Cameroun ;
1970 - ESSAMA P.R., Structures parentales et
développement au Cameroun : les Beti ;
1970 - NIANG M., Structures parentales et
stratégies juridiques du développement
au Sénégal (étude appliquée aux
Wolof);
1971 - LUSANGU G., Structures parentales et
développement au Congo : les Baluba ;
1978 - GANDJI J., Terre, parenté et droit chez les
Mahi (Bénin).

4 - Autres ouvrages cités


1968 - NGUEMA Isaac, Le nom dans la tradition et
la législation gabonaise (essai de droit
coutumier ntumu). Thèse Paris.
1970a - DIKA AKWA NYA BONAMBELA (prince),
Anthropologie juridique du mariage en
Afrique Noire, vol. I, les Ngala du
Cameroun. LAJP multigraphié.
des techniques sacrales du pouvoir et du droit exis-
tent. Seulement, y ont-elles le même sens ?3
Le troisième thème axé sur “ le recours au sacré en
face du pouvoir et du droit ” partait du constat que
le sacré “ est toujours lui-même un pouvoir ou un
contre pouvoir dont on peut repérer la naissance
LE SACRE ET LES CONCEPTIONS DU POUVOIR ou la fonction ”4 À travers les syncrétismes
religieux, les prophétismes, les manifestations du
ET DU DROIT. AUX ORIGINES D’UNE LECTURE
droit coutumier, voire les références au droit
DES ARCHETYPES naturel, pourrait-on constater des identités ou des
différences entre le pouvoir sacral et le pouvoir
Ch. Pascal Messanga Nyamding* politique ?
On doit regretter tout d’abord, que des travaux si
riches n’aient pas abouti à une publication. Nous
nous proposons en suivant chronologiquement
Après le colloque de 1978 consacré au thème l’ordre des sous thèmes, de faire une présentation
“ Sacralité, pouvoir et droit en Afrique ”1, le globale des différents exposés. Ensuite, nous nous
Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris attacherons à restituer les grandes lignes des
(LAJP), a organisé des 2 au 5 janvier 1981 une débats consécutifs à chacun d’entre eux ainsi que
table ronde sur le thème : “ Le sacré et les celles de la discussion finale. Enfin, nous
conceptions du pouvoir et du droit ”. Cette nouvelle terminerons notre compte rendu en essayant de
rencontre, regroupant juristes, historiens, so- dégager la portée de ce colloque par rapport à la
ciologues, politologues et anthropologues connaissance anthropologique et ses
s’inscrivait dans la démarche originelle du LAJP répercussions sur les travaux ultérieurs du
visant à rendre compte des logiques juridiques à Laboratoire.
l’œuvre dans toutes les sociétés humaines.
Trois axes de réflexion structuraient ce colloque.
Les premières interventions portaient sur “ le sacré I - LES THEMES ABORDES
et les conceptions du pouvoir et du droit ”. Dans le contexte du sacré
L’hypothèse était que plusieurs logiques et
En Islam, le sacré renvoie à la loi révélée telle
plusieurs conceptions du pouvoir pouvaient être
fondées sur des modalités spécifiques qu’exprimée dans le Coran et les hadiths, les
d’organisation de la sacralité ou de représentation traditions du prophète. La politique et le religieux
du divin2. Il s’agissait donc, de vérifier cette sont intimement liés. La siyasa Char’ia, politique
hypothèse dans le cadre de la recherche initiatique tirée des prescriptions juridico-religieuses,
africaine d’une part, de la révélation islamique détermine et continue de déterminer les pays
d’autre part et enfin, de la doctrine aristotélicienne islamisés contemporains quels que soient leur
(et de ses utilisations ultérieures dans le cadre du modèle politique, leur régime économique (Fredj
christianisme). Stambouli). Le droit musulman ou plutôt la justice
La deuxième partie du colloque s’intitulait “ le sacré musulmane que doit faire respecter le pouvoir
et les stratégies ou les techniques du pouvoir et du califal trouve ses sources dans le Coran et la
droit ”. L’Occident a censuré le sacré dans les Sunna, les dires et traditions attribués au prophète.
stratégies du pouvoir mais tout comme en Afrique, L’obéissance due au Calife est l’obéissance due à
Dieu. “ Le pouvoir doit être obéi parce qu’il est
légal ou vertueux ”. Cependant, il trouve sa limite
dans le devoir d’équité du prince (Yadh Ben
Achour). Il est donc dénié à l’homme la capacité de
découvrir les desseins de Dieu.
* Enseignant chercheur, membre du LAJP, politologue,
Pourtant, les fondements de la loi islamique la
anthropo-juriste.
Char’ia, le chemin qu’il faut suivre, et le Fiqh,
1 Un bref compte rendu en a été fait et publié sous le titre
: Sacralité, pouvoir et droit en Afrique, Paris , ed. du
CNRS, 1979, 228 p. 3 Michel ALLIOT, 1983, L’anthropologie juridique et
le droit des manuels, réflexions d’un anthropologue du
2 cf. Dika AKWA, 1989, Nyambeïsme, pensée et mode droit, Paris LAJP, p. 4.
d’organisation des négro-africains. Tome 3, des mythes
à l’épistémologie, Yaoundé ed. Osiris Africa 327 p. 4 Sacralité, pouvoir et droit, op. Cit. p. 34
14
Le sacré et le LAJP

l’intelligence, l’interprétation de la Char’ia, se sont diversité dans l’ordonnancement du monde visible


nourris au cours de l’histoire d’une importante renvoient à celui du monde invisible. Ainsi, la force
œuvre profane au contact des pensées juives, vitale va se déployer en plusieurs pouvoirs
grecques et romaines, (Mohamed El Sharankiri). distincts, spécifiés tout en étant complémentaires :
Le droit musulman lui-même comporte aussi de pouvoir rituel du prêtre, pouvoir du maître de la
nombreuses sources profanes : l’idjina, le qiyas, la terre, pouvoir des classes d’âge, pouvoir
doctrine, l’istilah-istihan. maléfique, pouvoir des détenteurs du savoir,
Le vécu par ailleurs, remet en cause les théories et pouvoir de séduction, pouvoir guerrier, pouvoir
les discours asharites5 sur la transcendance et met politico-économique…
en évidence une pratique religieuse et sociale sous La détention d’un tel pouvoir n’est pas un simple
le regard de Dieu (Ahmed Abdesselem). Cette fait de volonté, elle résulte de la délégation d’un
valorisation de l’expérience personnelle intime de pouvoir qui vient de loin, de prédispositions
la présence de Dieu dans tous les actes de la vie naturelles, d’un phénomène de réincarnation…
du croyant, conduit à appréhender le monde Mais seul un initié peut manipuler l’énergie vitale.
musulman dans son unité mais aussi dans sa L’exercice de tout pouvoir est soumis à des rites
diversité. On peut alors comprendre pourquoi d’investiture, permettant de maîtriser et d’assimiler
l’Islam a pu s’ancrer en Afrique Noire, en cette force qui se trouve dans les feuilles, dans
s’appuyant sur un fond animiste fortement empreint l’oignon sauvage ayan (Père E. Mveng), dans le
de mysticisme. verbe, dans la parole tom (R. Verdier), dans la
La société traditionnelle ne s’est donc pas terre daté (Fodio Gbikpi Benissan)…
désacralisée au contact de l’Islam (Mamadou Le postulant passe alors du statut de “ profane ” à
Niang). Au contraire, les institutions maraboutiques celui “ d’éclairé ” (P.L. Agondjo). Certains
(exemple des confréries Mouride et Tidjane de la participants ont d’ailleurs fait la distinction entre un
vallée du fleuve Sénégal) qui vont jouer un grand pouvoir et un droit profanes, et un pouvoir et un
rôle dans la propagation et l’intégration de l’Islam, droit sacrés. D’autres ont estimé que le profane ne
se sont superposées aux structures peut être distingué du sacré tant dans l’Islam que
communautaires traditionnelles fondées sur la dans les croyances animistes. Toujours est-il que
famille et la classe d’âge. La structuration sociale pouvoir et droit sont liés au sacré.
en castes s’est plutôt renforcée et enrichie (Oumar Ainsi, le pouvoir politique nous présente tour à tour
Ba). le caractère “ sacré du pouvoir ” dans tout ce qui
L’Islam a trouvé comme premier moyen préside l’investiture dans la fonction de gouverner,
d’implantation le pouvoir politique, les rois étant, et “ le pouvoir du sacré ” qui va continuellement
dans le système politique traditionnel, considérés intervenir pour gérer les tensions, éviter la dérive
comme des élus de Dieu. Toutefois, celui-ci n’étant de l’entropie (Mamadou Balla Traoré). Par ailleurs,
pas envisagé, n’étant pas conçu de manière en matière de règlement des conflits, les décisions
unitaire, le pouvoir absolu était impensable. Dans rendues s’apparentent à des préceptes des
les pensées et croyances négro-africaines, il est divinités. La sanction elle-même revêt un caractère
UN par origine. C’est la force vitale, l’énergie vitale, surnaturel, car la puissance invisible contribue à la
le ngulu chez les Nkomi du Gabon (Pierre-Louis faire respecter en entrant en relation dialectique
Agondjo), le tsav chez les Tiv du Togo (Antony avec des impératifs purement psychologiques et
Allot), l’ayan chez les Ewondo du Cameroun (Père sociaux (Anthony Allot).
Engelbert Mveng), le kalesa chez les Kabiye du Le deuxième axe du colloque
Togo (Raymond Verdier). Le pouvoir a usé du sacré pour s’installer, l’a
C’est cette énergie vitale qui fait le lien entre le manipulé et par là même, a évacué le droit. Cette
monde visible et le monde invisible, et non profanation du sacré a coûté la vie à Chaka Zulu
“ surnaturel, ” car il est tout aussi réel et vivant que (Martin Ntone Kpouoh) et son trône à Bokassa qui,
le monde sensible (Anthony Allot). Dans l’univers non seulement a sacralisé son pouvoir avec des
terrestre, il existe comme une parcelle des autres rites exogènes, mais en plus, a délibérément
univers constituant l’ordre cosmique. La pluralité, la heurté de front des valeurs endogènes (Jean-Marie
Breton).
Il n’y a pas de pouvoir absolu en Afrique sub-
saharienne avons-nous pu constater
5 L’asharisme ou volontarisme est un courant théologique précédemment. L’existence de domaines réservés
qui s’est imposé en Islam. Créé par Abul Hasan Al Ashari, tels que le contrôle de la viande de chasse
(260-324 de l’hégire/873-935), ce courant ne met en procède, chez les Cibaya-Kara-Bodoe de
exergue que ce qui est donné par Dieu. L’asharisme Centrafrique, de la répartition des pouvoirs dans la
s’oppose au chiisme et au mutazalisme ou rationalisme. société. Les jeunes initiés au So, non seulement
15
Le sacré et le LAJP

acquièrent un pouvoir de contrôle dans la La troisième partie du colloque


communauté mais en plus, font l’apprentissage du Elle a mis un accent particulier sur le pouvoir sacral
lien intime qui associe les hommes aux ancêtres e
et le politique. Dans la culture malgache du XIX
(Paulette Roulon et Raymond Doko). siècle, le souverain est perçu comme le substitut
Les rapports entre le sacré, le pouvoir et le droit, de ses propres ancêtres, voire de Dieu lui-même
leur impact, leurs champs d’action respectifs sont (Bar Jaona Randriamandiby). En terre d’Islam, le
particulièrement sensibles aux situations de paix politique trouvant son fondement dans les
ou de guerre de la société. Dans cette dernière Écritures, le pouvoir ne peut être que juste, la seule
hypothèse, la nécessité d’organiser des limite étant le devoir “ d’équité ” du souverain. Cette
mécanismes de résistances (lois sociales limite scripturaire du pouvoir va cependant
spécifiques, économie de guerre, stratégie favoriser l’introduction de la notion de
militaire, restructuration du mode d’occupation de gouvernement tempéré et l’idée de limitation
l’espace…) met en évidence un jeu subtil entre les e
institutionnelle des pouvoirs va pénétrer au XIX
trois termes de ce colloque, jeu qui va à un moment siècle (Yadh Ben Achour).
donné mettre particulièrement en avant l’un des Les sociétés initiatiques animistes représentent un
trois. Le kilombo dos Palmares du Brésil va en véritable pouvoir parallèle qui contrebalance le
être l’illustration pendant plus d’un siècle dans la pouvoir du chef. Ainsi autour de l’arbre à palabre,
lutte contre la colonisation portugaise et le sacré est érigé en source et en régulateur de tout
e e
hollandaise au XVI et au XVII siècles (Oruno D. pouvoir et de tout droit (Lanciné Sylla). Les commu-
Lara). nautés maraboutiques inspirées du soufisme7 vont
L’interaction permanente entre sacré, pouvoir et se situer comme des lieux d’édification de la
droit est ainsi sujette à des ruptures, à des communauté musulmane idéale. Mais l’opposition
mutations. L’instauration d’un droit coutumier par entre le “ marabout ” et le “ prince ” va s’estomper
l’État colonial chez les Diola Bandial du Sénégal a au fur et à mesure que ces communautés
introduit une opposition entre maître de la terre et s’institutionnalisent (Christian Coulon). Les
usagers6. Cette transformation de la fonction du confréries mourides et tidjanes, fortes de leur
“ prêtre de la pluie ” sous l’influence d’une logique développement économique, vont progressivement
capitaliste va créer de nouveaux rapports de s’insérer dans l’appareil administratif central et
classes sociales (Francis Gregory Snyder). local de l’État moderne (Étienne Le Roy).
L’idéologie laïque de l’État moderne va provoquer La transformation du pouvoir politique traditionnel
une dissociation entre le divin et le juridique. On en almaniat (pouvoir politique islamisé), chez les
e
assiste alors, à un jeu d’évitement en Somalie Toucouleurs du Fouta Tooro au XVIII siècle, va
entre le pouvoir étatique socialiste matérialiste et instaurer un commandement unique. L’hégémonie
donc athée, et l’Islam, religion d’État. Pourtant, du politique sur les autres pouvoirs va créer une
l’État n’a pas hésité à s’appuyer sur le Coran pour situation de compétition, d’instabilité, favorisant
calmer certains mouvements de contestation ainsi l’expansionnisme colonial (Mamadou Wane).
(Rodolpho Sacco).
D’une manière générale, on constate dans l’Afrique
contemporaine que les religions (qu’elles soient II - LES QUESTIONS EN DEBAT
importées ou non) exercent une influence notable
sur la formation des idéologies politiques ; elles ne
sont en définitive, qu’un élément de légitimation La richesse de ces exposés est indéniable, mais le
d’une stratégie politique (Pierre-François regret majeur, qui en a réduit la valeur est celui de
Gonidec). l’absence d’une approche historique globale
Le constat d’une baisse de la moralité dans la permettant une réelle analyse anthropologique
société correspond alors moins à un recul de la prenant en compte le passé, le présent et jetant les
religiosité qu’à celui de cette part du sacré
assurant la cohésion entre les différents éléments
de la société, et que les valeurs actuelles n’ont pas
réussi à remplacer (Assane Sylla). 7 Le soufisme est un courant mystique de l’Islam né au IIe
siècle de l’hégire/VIIIe siècle. Il s’est étendu en Afrique
Noire à partir des XIIIe/XIVe siècle de l’ére chrétienne où
il a pris une forme plus populaire dénonçant la vénalité des
détenteurs du pouvoir politique. Ce courant mettait
6 XVe siècle dans la lutte contre l’invasion européenne et l’accent sur le chemin intérieur plutôt que sur
s’observent aussi au Brésil, dans les Antilles, dans la zone l’enfermement dogmatique dans lequel s’enfermait l’Islam
des isthmes en Guyane au XVIe et XVIIe siècles. institutionnel.
16
Le sacré et le LAJP

graines de perspectives par rapport à l’avenir. Il est Il semble nécessaire d’élaborer de nouveaux instru-
à déplorer une analyse insuffisante voire une ments d’analyse, voire de repenser les sciences
occultation du double problème du choc et des sociales euro-centristes et non adaptées dans
effets des conceptions coloniales sur les leurs concepts et méthodes aux études
conceptions autochtones8. Les discussions africanistes. Certains ont d’ailleurs souhaité que
consécutives aux trois sous thèmes ainsi que le cette particularité disparaisse, car elle maintient
débat général, vont permettre quelques une approche évolutionniste des phénomènes. Des
développements dans cette optique. exigences d’intelligibilité, de scientificité se sont
Partant du constat de l’illégitimité du pouvoir ainsi fait sentir dans le cadre de la validation future
politique dans les États africains, on s’aperçoit que des travaux.
dans une recherche de légitimation, les institutions
sacrales vont se retrouver asservies, ce qui
finalement démontre que ce pouvoir repose III - LES APPORTS DU COLLOQUE
essentiellement sur la force physique et ne peut en
réalité se rattacher aux formes précoloniales.
L’unanimisme dynamique résultant de la palabre, Le sacré ne se confond pas avec le religieux. Il
n’a pas de commune mesure avec cet unanimisme peut émaner de Dieu, de la nature, des divinités,
prôné par les partis uniques aujourd’hui, qui de l’homme… Quelles que soient les conceptions
s’apparente plutôt à un “ griotisme ”, à du pouvoir liées à des représentations du monde
l’institutionnalisation d’un culte de la personnalité spécifiques, chaque société prévoit les moyens de
qui ne veut pas dire son nom (Prince Dika Akwa). mettre un frein à la tendance naturelle à l’absolu-
On aboutit finalement à une sacralisation du chef tisme. Les sociétés occidentales telles qu’issues
de de l’État ! de la Réforme et la Contre-Réforme s’en remettent
La religion apparaît en rapport ambigu avec le à la consultation électorale périodique, les
pouvoir politique, rapport ambivalent de refuge ou musulmans à la piété du chef et les sociétés
d’instrument de domination. D’autres orateurs ont traditionnelles africaines à “ l’incomplétude qui
plutôt considéré que le sacré, en tant que crée la dépendance entre les multiples pouvoirs”
processus d’identification, est un véritable langage (Michel Alliot).
politique à décrypter. Sacré, pouvoir et droit représentent des espaces
Force est alors de constater que quel que soit le qui se retrouvent dans toute société. Ces espaces
type de sacré, il y a toujours continuité dans les vont se juxtaposer, se recouvrir, cohabiter selon les
sociétés africaines. Cette capacité d’adaptation du enjeux, selon le projet de société. Chacun de ces
sacré qui “ […] devient à un moment donné espaces a un rôle précis : le sacré, donneur de
pouvoir […], pouvoir économique […], pouvoir sens, le pouvoir, producteur de sens et le droit, re-
politique ou droit ” ne semble-t-elle pas être plus producteur de valeurs (Prince Dika Akwa).
conforme “ […] à la logique africaine où tout se Seulement, il faut savoir lire “ l’ambiguïté de la
conçoit comme une logique filiatique ” (Prince réalité ” (Michel Alliot), s’intéresser à la fois aux
Dika Akwa) ? “ structures manifestes ” et aux “ structures
La pensée africaine considère l’autre plus pour profondes ” (Étienne Le Roy).
l’intégrer que pour le rejeter. La société se Derrière l’égalité proclamée et défendue par les
caractérisait par son “ assimilationnisme ”. juristes français, on trouve des inégalités profondes
Acceptant la greffe d’expériences extérieures, elle et héréditaires. Derrière l’inégalité et la hiérarchie,
recourait au sacré pour assurer la cohérence de on découvre en Afrique Noire une forte solidarité.
l’ensemble (Mamadou Wane). Dès lors, apparaissent dérisoires ces distinctions
L’opposition tradition/modernité, l’opposition de religieuses et géographiques entre le nord et le sud
l’UN (sociétés occidentales centralisées) et du du Sahara, cette opposition irréductible entre les
multiple (sociétés traditionnelles africaines sociétés occidentales et les sociétés
plurales) peuvent-elles encore servir comme traditionnelles africaines.
référents conceptuels, alors que l’on constate cette CONCLUSION
capacité intégratrice de la tradition, et que le Nous venons ainsi, de nous rendre compte qu’une
principe d’unité dans la diversité est également lecture commune de l’humanité est possible, en
connu des populations africaines ? appréhendant ensemble “ sacré, pouvoir et droit ”,
sans pour autant tomber dans l’unitarisme, le
déterminisme ou la confusion.
De manière plus concrète, ce colloque a permis de
8 Le marabout, le guide apparaissaient comme un rempart vérifier que les conceptions du sacré commandent
celles du pouvoir et du droit, selon le projet de
contre le pouvoir absolu des dirigeants.
17
Le sacré et le LAJP

“ société ” que se donnent les sociétés. Une théorie


du pouvoir dans la société africaine contemporaine
nous paraît alors possible.
Seulement, si le sacré n’a pas été exclu de ses
préoccupations, le LAJP, au fil des années, s’est
éloigné de cette démarche portant sur le triptyque
“ sacré, pouvoir, droit ”. D’autres terrains ont été
défrichés, la parenté, le foncier, la médiation, l’État
de droit, les droits de l’homme…
En réalité, le sacré demeure notre fond commun,
l’hypothèse du “ multi-juridisme ” s’inscrit dans cette
logique ; une vision pluraliste, celle du “ marin ” qui
n’a pas seulement besoin de bateau pour
s’engager en haute mer, alors qu’il doit également
tenir compte de la météo, de son équipage… bref,
d’un ensemble de règles élémentaires qui
influenceront sa conduite. C’est le cas des crises
identitaires où la culture étrangère apparait in-
conciliable avec la culture endogène. Pourtant, la
source de ces deux cultures se trouve au fond de
l’âme humaine qui ne saurait se passer du sacré.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ALLIOT (Michel), 1983, L’anthropologie juridique et


le droit des manuels, réflexions d’un
anthropologue du droit, Paris LAJP
ARKOUN (Mohamed), 1979, La pensée arabe,
Paris PUF, 2e éd. (Coll. Que-sais-je?), 124 p.
ARKOUN (Mohamed), 1984, Modes de présence de
la pensée arabe en Occident musulman, in Pour
une critique de la raison islamique, Paris,
Maisonneuve et Larose (coll. Islam d’hier et
d’aujourd’hui), 312p.
DIKA AKWA (Nya Bonambela), 1955, Bible de la
sagesse bantoue, Paris, ed. Centraccam, 379 p.
DIKA AKWA (Nya Bonambela), 1989,
Nyambeïsme, pensée et mode d’organisation des
négro-africains. Tome 3, des mythes à
l’épistémologie, Yaoundé ed. Osiris Africa 327 p.
LE ROY (Étienne), 1983, L‘esprit de la coutume et
l’idéologie de la loi (contribution à une rupture
épistémologique dans la connaissance du droit
africain à partir de l’exemple sénégalais), in
Connaissance du droit en Afrique, Bruxelles,
Arsonn, pp. 210-240.
1979, Sacralité, pouvoir et droit en Afrique, Paris,
ed. du CNRS, 228 p
certain qui ne soit un élément novateur dans cette
découverte de l’Afrique. Il ne s'agit pas pour eux de
ressasser avec nostalgie “ le beau temps des
colonies ” mais d'orienter leurs recherches vers une
utilisation concrète susceptible d’apporter un plus à
la communauté à laquelle ils ont décidé d’appartenir.
On voit ainsi des officiers français de l’armée active
REFLEXIONS PERSONNELLES SUR VINGT
venant, à travers un DEA, chercher mieux
ANNEES D’ANTHROPOLOGIE JURIDIQUE A comprendre les populations africaines qu'ils vont
PARIS I rencontrer dans leurs missions. D’autres exercent
Jacques Larrue* leur intelligence sur le bien ou le mal fondé d’une
réalisation engagée dans un pays d’Afrique et dont
ils pensent que la modernité est susceptible de faire
Regarder vingt ans en arrière a toujours été un école dans d’autres pays ou pour d’autres activités.
exercice difficile et analyser le travail effectué
depuis sa création par notre Laboratoire QU’ A-T-ON FAIT DANS CETTE PERIODE ?
d’Anthropologie Juridique reste en conséquence La réponse n’est pas, elle aussi, particulièrement
une opération délicate. facile, car l’activité d’un laboratoire de recherches
Deux hommes comptent particulièrement pendant recouvre à la fois un enseignement diversifié et des
cette période : Michel Alliot puis Étienne Le Roy recherches personnelles des étudiants présents.
qui, avec le titre et plus encore l’emploi de Les sujets de ces travaux — mémoires de DEA et
Directeur de notre Laboratoire ont “ marqué ” la thèses — sont choisis librement par leurs auteurs en
Maison, chacun avec ses qualités propres, chacun accord avec leur directeur de recherches et reflètent
avec sa conception personnelle de ce que pouvait donc, les préoccupations des uns et des autres.
être à l’époque un “ Laboratoire d’idées ”. Sans doute, celles-ci apparaissent-elles d’abord
Le premier — après après avoir enseigné à Rabat plutôt “ ethnocentriques ”. Mais peut-il en être
et à Dakar puis avoir été mis à la tête des autrement pour des chercheurs partis à la
Rectorats nouvellement créés de Dakar et de découverte de leur identité en étudiant : les parentés,
Tananarive — est sans doute parvenu à la les généalogies, la vie communautaire qu’il vont
conclusion qu’il fallait maintenant une caisse de expliquer et commenter.
résonance aux stratégies jusqu’alors utilisées. Mais, très rapidement, les préoccupations — et c’est
Le second, après une recherche attentive et le mérite du foncier de le faire découvrir — vont vers
nouvelle en pays Ouoloff et parce qu’il avait deviné la comparaison du passé et du présent, de la
lerôle important que jourait la question foncière tradition et du développement, et en particulier du
dans les problèmes de développement, est aussi développement agricole.
parvenu à la conclusion que ce savoir ne serait utile Or, sur la centaine de thèses soutenues entre 1963
que dans la mesure où il servirait également les — date considérée comme étant celle de la
autres. fondation du Laboratoire — et avril 1998 où sont
Or, les étudiants venus d’Afrique présenter, en fin présentées les dernières soutenances, les sujets
d’études supérieures, un Doctorat à Paris trouvent traités se partagent à peu près par moitié entre l’un
à l’époque en Sorbonne — lieu mythique qui sort à et l’autre deux secteurs de recherches, parenté et
peine des années 1968 — un centre où se foncier. Il est à signaler que le temps passant, les
rassemblent les meilleures sources d’information seconds tendent à être plus nombreux que les
sur les pays dont ils sont originaires. premiers et que les étudiants explorent de nouvelles
Il n’est pas inintéressant de noter dès ce moment, voies.
que l’Afrique au sud du Sahara ne constitue pas la Tout n’est pas à retenir dans ce long palmarès, mais
seule origine géographique de ces nouveaux j’ai pensé utile de réaliser un inventaire afin de
chercheurs. Ceux du Maghreb sont dans les mettre en évidence certaines d’entre elles qui m’ont
années 1980 tout aussi nombreux et si leurs paru particulièrement intéressantes :
préoccupations intègrent toujours l’Islam dans leur 1968 - Michel BACHELET, Système foncier et
recherche, ils ne se focalisent pas sur le seul réforme agraire en Afrique Noire. Sociologie
aspect religieux des travaux qu’ils engagent. juridique
Il n’est pas jusqu’à la présence d’étudiants d’autres 1969 - Stanislas MELONE , La parenté et la terre
origines et de chercheurs français quelquefois d’âge
dans la stratégie de développement. L’exemple du
Sud-Cameroun. Thèse d'État Droit, Paris I.
1970 Étienne LE ROY, Système foncier et
* Docteur en droit développement rural. Thèse d'État, Droit, Paris I.
20
Réflexions personnelles sur vingt années d’Anthropologie juridique à Paris I

1972 - Marcel Roch N’GUEMA M’ BA, Droit et que ceux qui l’ont longtemps prédit sont les
traditionnel de la terre et développement rural chez premiers à se réjouir de s’être trompés.
les Fang au Gabon. Thèse en sociologie juridique, Les thèses constituent, on le sait, un besoin de
Paris I. traduire la connaissance acquise par le ou les
1978 - Karem ZARKOCHAN, La société rurale et la auteurs. Les événements, les points d’ancrage, les
réforme agraire en Iran. Thèse en sociologie récits qu’ils permettent constituent des “ actes de
juridique, Paris I conviction ”. Et leur lecteur n’est qu’un élément de
1983 - Oussinby TOURE , Mouvements de population cette caisse de résonance, que certains de nos
et projets de développement des économies professeurs ont peut-être cherché à trouver chez les
chercheurs qu’ils ont formés.
rurales dans la Haute-Gambie. Thèse en
Sans doute, certains parmi nous sont encore trop
ethnologie, Paris VII.
liés par l’idéologie qui a accompagné leurs études
1989 - Amadou SECK , Ajustement structurel et
au lendemain des indépendances pour parvenir à
développement rural au Sénégal. Enjeux et limites
faire abstraction de ces leçons que prodiguent les
de la nouvelle politique agricole du Sénégal (1960- philosophies qui font appel aux “ mots en isme ”… Il
1986). Thèse droit, Paris XI. leur faut, il nous font donc, patiemment, chaque fois
1993 - Sachamba TCHA -K OURA , Périmètres irrigués revenir à cette leçon donnée par “ le terrain ” : elle
et enjeux paysans dans la vallée du Soukou seule répercute l’interrogation et le doute, qui
(Burkina-Faso). Thèse, en Anthropologie , Paris V. permettent à leur tour enfin d’approcher de la vérité.
1994 - Jaques LARRUE 1, Fria en Guinée. Première Ainsi, peut-on dire qu’à ce niveau, s’est établie dans
usine d’alumine en terre d’Afrique. Des stratégies notre Laboratoire , une “ manière de faire ” qui — à
originelles de 1957 aux perspectives de l’an 2000. travers les comportements des acteurs — donne au
Thèse Droit Paris I. Droit tel que le pratiquent les pays d’Afrique un
1995 - Bernard OTCHE AKPA, Le principe “ La terre contenu original et crédible.
appartient à celui qui la met en valeur ”. L’envers La question doit en effet, être posée de savoir à quoi
socio-politique de la problématique de l’État sert ce Droit que certains de nos Maîtres ont apporté
Ivoirien. Thèse Droit, Paris I. à ces pays nouvellement indépendants. Ne faut-il
Il va sans dire, que cet inventaire n’est pas exhaustif pas craindre que sur le plan des institutions cette
et que d'autres Universités ont contribué presque communication n’ait gardé qu’une valeur marginale,
autant que Paris I à recevoir et à apprécier ces servant seulement à perpétuer des structures issues
recherches à leur valeur. Par ailleurs, les motivations du droit français sans application précise “ au sud du
des auteurs sont diverses et il n’est pas sûr que Sahara ”?
ceux-ci soient conscients des liens entre les thèmes Sans doute avons-nous été quelques-uns — venus
qu'ils abordent. d’Afrique ou retournant définitivement en Europe —
Et pourtant, une comparaison même rapide entre qui aient pensé que la solution était sinon ailleurs,
ces travaux met bien en évidence qu’ils se recoupent tout au moins trouvait sa réalité dans l’humilité des
les uns et les autres sur l’essentiel : l’Afrique se contacts et la proximité des préoccupations de la vie
trouve confrontée avec les exigences du quotidienne. Ainsi il apparaît que notre Droit ne peut
développement et ceux, ou celles qui pensent avec être réduit à son caractère simplement normatif.
Axelle Kabou que “ l’Afrique (peut encore) le Pourra-t-il, demain, être enseigné selon une
refuser ” n’ont pas encore fait véritablement école. approche différente ?
Or, il n’y a pas de développement sans instruments :
la maîtrise foncière qui a longtemps dépendu du DEMAIN : L’ANTHROPOLOGIE VUE DE LA PIECE
“ pouvoir politique ”, la réforme agraire là où il faut 500…
remplacer des structures obsolètes, les mouvements La pièce 500, salle permettant la recherche
de populations, spontanés ou réfléchis font partie de personnelle et les rencontres à plusieurs — qu’on
ces stratégies que les gouvernements imaginent et appelle thésards par souci de commodité — paraît
que les citoyens adaptent à leurs besoins. un de ces lieux mythiques dont il semble qu’on
Quand il s’agit d’une industrie, ce ne sont plus un gardera le souvenir : les opinions s’échangent sans
seul mais un grand nombre d’acteurs qui vont devoir effort apparent, les ouvrages qui tapissent les murs
se jauger, puis se heurter et une fois les enjeux bien et qui reflètent le travail de ceux qui nous ont
posés, ils finiront — pas toujours mais souvent — précédés, sont comme une invitation à poursuivre
par s’entendre. Ce qui permet quelquefois de une œuvre entreprise depuis longtemps.
constater qu’heureusement “ le pire n’est jamais sûr ” Depuis l'article "Coutumes et mythes" de Michel
Alliot paru à la revue “l'Année Sociologique” (Alliot
1954) dans lequel il pose — à travers l'analyse de la
1 En m’excusant de me citer moi-même. structure de la famille africaine chez les Peuls et les
21
Réflexions personnelles sur vingt années d’Anthropologie juridique à Paris I

Sérères du Sénégal — le problème de la force et de Ce sont ces pays qui sont les plus susceptibles
la vérité de la coutume qui prîme aussi bien le droit d’adapter leur destin à de nouvelles normes Parce
occidental que les traditions musulmanes. Il apparaît qu’il est et reste le creuset des informations venues
bien “qu'une coutume ne survit pas sans un mythe de toutes parts, notre laboratoire est aussi le plus
qui la supporte et nous sommes à notre tour justifiés apte à les redistribuer sans se figer dans
d’avoir donné à nos recherches la quête permanente l’enseignement d’une chapelle fut-elle universitaire.
d’une vérité différente dans chacun des sujets traités.
De la parenté au foncier, du vol au don, de la EN CETTE ANNEE 1998
“ moquerie ” à la manière de vivre ensemble, c’est Alors qu’un nouveau siècle va naître, il semble que
une pyramide cohérente que nous aidons nous- nous soyons à même de faire de nouvelles
mêmes à bâtir. propositions :
Nous n’avons pas seulement contribué à - Poursuivre la diversification d’un recrutement
l’élaboration d’une nouvelle discipline — au confluent restant ouvert à l’Afrique au sud du Sahara mais se
du Droit et de l’Anthropologie2 — mais nous fortifiant de la venue d’étudiants d’autres origines
sommes également engagés dans une recherche culturelles ainsique d’étudiants déjà entrés dans la
appliquée, mettant à la disposition de intsitutions, les vie professionnelle ;
travaux qu’elles savetn apprécier à leur juste valeur. - Faire comprendre à tous que le DEA et la thèse ne
Notre souci maintes fois affirmé est une sont qu’un moment de leur cursus et qu’il faut
collaboration et un dialogue constant avec les immédiatement après se tourner vers la vie
institutions et les hommes qui les animent. C’est ce professionnelle pour appliquer à des faits précis la
que nous nous sommes efforcés de faire au fil des connaissance des comportements dont ils auront été
années dans la pièce 500 d'où sont repartis de longtemps de simple spectateurs ;
nombreux étudiants et chercheurs, enrichis - Et être la démonstration de ce que leurs con-
d'informations nouvelles destinées à une meilleure naissances leur donnent vocation, dans la gestion
analyse des comportements et ce qu'on peut en des ressources humaines comme dans toutes les
faire. opérations de développement à savoir servir leur
Le Laboratoire a-t-il aujourd’hui épuisé ce peuple aujourd’hui et demain.
qu’autorisait sa démarche originelle ou d’autres
perspectives sont-elles en train de se dessiner ?
Nous ne le pensons pas, la démarche
anthropologique reste pertinente comme peut
l’illustrer son application dans les recherches
entreprises en Afrique et ailleurs, qui tendent à
répondre aux besoins de mieux connaître les
processus de décision tels qu’ils se pratiquent
désormais.
Certes, l’Afrique s’est bâtie autour de son passé
mais elle n’est pas, contrairement à ce que certaines
interprétations laissent entendre, obnubilée par celui-
ci. La mondialisation des échanges exige que tous
les pays “ fassent le poids ” et qu’ils aient, pour
promouvoir leur propre économie le langage qu’il
convient.
Or, pour une véritable compréhension mutuelle, il est
nécessaire que chacun ait le moyen de “décoder” les
informatons qui se cachent derrière les mots.
La lecture des thèses précédemment citées met en
évidence que ce sont les pays qui se sont engagés
dans cette direction (le Mali, le Burkina-Faso par
exemple) qui paraissent avoir le plus avancé dans
cette recherche de transparence.

2 Quelles que soient les critiques de ceux qui souhaitent


nous imposer de faire un choix séquentiel entre l’un et
l’autre.
23
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

Ce sont les origines et les développements de ces


démarches et des problématiques qui les sous-
tendent que nous essaierons de retracer dans cet
article. Nous tenterons de ne pas nous arrêter à la
simple description de l’évolution des idées, mais
essaierons de les replacer dans leur contexte afin
que le lecteur en découvrant l’“habitat” puisse
LES DROITS DE L'HOMME AU LABORATOIRE
mieux situer ses “habitants”.
D'ANTHROPOLOGIE JURIDIQUE DE PARIS - Le lecteur s’apercevra que pour l’instant ce sont
ORIGINES ET DEVELOPPEMENT D'UNE PRO- surtout Michel Alliot et Etienne Le Roy qui ont fait
BLEMATIQUE avancer la problématique des droits de l’homme au
Laboratoire, bien que depuis le début des années
1990 des étudiants aient commencé à s’y atteler.
Christoph Eberhard*
Remarquons aussi que jusqu’à maintenant le travail
du Laboratoire sur les Droits de l’Homme a surtout
résulté de la réponse à des demandes extérieures.
Ce n’est que cette année que s’est mis en place un
Aborder la pensée des droits de l’homme au sein groupe de travail et de recherche Droits de l’-
du LAJP en quelques pages n’est pas chose Homme et Dialogue Interculturel qui a pour
aisée. Le champ des droits de l’homme est vocation de véritablement dynamiser cet axe de
tellement vaste et tellement flou qu’il semblerait que recherche et de lui donner un caractère plus
toutes les différentes démarches du LAJP systématique. Notons enfin, avant de nous lancer
pourraient lui être rattachées d’une manière ou dans le vif du sujet, que la bibliographie de cet
d’une autre. Ainsi qu’il s’agisse de “médiation”, de article n’est pas exhaustive — elle se veut plutôt
“gestion foncière”, de “l’enfance en danger”, de représentative. Ainsi, des textes de Michel Alliot et
“Justice et Etat de Droit”, tous des thèmes d’action d’Etienne Le Roy seuls ceux qui nous ont paru les
privilégiés du Laboratoire1, le rapport aux droits de plus importants ont été retenus. De même, en ce
l’homme semble évident. Mais si une des difficultés qui concerne les travaux des étudiants, nous avons
quant à la délimitation de notre objet est relative au privilégié ceux qui traitaient de la problématique
flou de la notion même de droits de l’homme, une des droits de l’homme dans une perspective
deuxième difficulté est liée à notre angle anthropologique en laissant de côté ceux qui
d’approche. En effet, penser les droits de l’homme étaient trop indirectement liés aux droits de l’-
en tant qu’anthropologue du droit exige de s’atteler homme ou dont l’approche était plus juridique
à penser le Droit et à penser l’Homme. Or cette qu’anthropologique. Enfin, on y trouvera quelques
exigence nous mène au coeur même des textes ne provenant pas de chercheurs du
démarches du Laboratoire et nous place d’une Laboratoire mais ayant joué un rôle important pour
certaine façon sur un carrefour où ses différentes cristalliser leurs démarches.
démarches se croisent. C’est à ce carrefour que On peut distinguer deux phases dans l’approche
nous allons nous intéresser au fil des pages à des droits de l’homme au LAJP. La première est
venir, car si le carrefour est le lieu de rencontres de celle des années 1980 où ce thème n’était pas
différentes routes, de différentes démarches, il est vraiment d’actualité, ni dans le domaine politique,
aussi le lieu d’échange qui leur permet de s’enrichir ni dans le domaine de la recherche scientifique.
mutuellement, de se féconder. Il est donc le lieu où C’est à cette époque qu’émerge au LAJP la ré-
elles peuvent se nouer dans une problématique flexion sur les droits de l’homme au travers d’un
originale. questionnement sur la (prétendue) universalité du
Ainsi, à y regarder de plus près, on se rend compte droit occidental. Elle débute sous la forme d’un
qu’au début des années 1980, s’est nouée au questionnement du modèle étatique occidental et
Laboratoire une problématique originale relative de son droit en rapport avec l’explicitation de
aux droits de l’homme, qui s’est concrétisée dans l’originalité du modèle communautaire et de la
des démarches intimement liées à la constitution coutume caractéristiques des sociétés
d’une anthropologie (voir science) du droit cher- traditionnelles africaines. Elle se cristallise ensuite
chant à permettre de penser le Droit et à penser dans l’élaboration d’une démarche comparative
l’Homme de manière non-ethnocentrique. originale qui constitue encore aujourd’hui les
fondements de la recherche sur les droits de
l’homme au LAJP.
Dans une deuxième phase, correspondant aux
* Doctorant au LAJP
années 1990, la demande d’une réflexion
1 voir Bulletin de liaison du LAJP 1996, n° 21, p 99
24
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

interculturelle sur les droits de l’homme s’accroît, et vidu et pouvoir susceptible de disconvenir à
la recherche s’oriente de la remise en question de d’autres cultures. Mais en quoi le point de vue
l’universalisme vers un questionnement sur des occidental pouvait-il se révéler problématique ?
approches interculturelles possibles. Ceci C’était la deuxième étape de la démarche : il fallait
s’explique aisément si nous gardons à l’esprit que se rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’un
1989 est l’année de la chute du mur de Berlin qui simple problème de contenu, mais qu’en fait la
marque le passage d’un monde dichotomique manière d’“assurer les droits de l’homme” était
partagé entre le “monde libre” et le “monde fondamentalement liée à une manière de voir le
communiste” auxquels s’ajoutent les “nations non droit qui différait d’une société à l’autre. Il fallait
alignées” à un monde qui s’affirme de plus en plus donc effectuer une rupture épistémologique, en
pluripolaire et dans lequel souffle un “vent de recentrant l’analyse du cadre institutionnel sur les
démocratisation”. On peut caractériser cette “logiques des situations et des acteurs, car c’est
période par une application plus spécifique et plus elles qui nous permettent de savoir jusqu’où on
explicite des résultats des années 1980 à des peut pousser les ressemblances et les
interrogations touchant aux droits de l’homme dissemblances” (Le Roy 1998)2.
lesquels peuvent être répartis selon deux axes de Enfin, troisièmement, fallait-il comprendre que les
recherche : l’un portant plutôt sur l’élaboration d’une différentes logiques juridiques, les différentes
théorie ou d’une théorisation interculturelle des visions du Droit, correspondaient à différentes
droits de l’homme, l’autre s’intéressant davantage visions du monde.
aux problématiques de l’interculturalité par rapport Ainsi Michel Alliot (1981 : 169) écrit : “La question
à des situations concrètes relatives aux droits de de la protection du droit de la personne
l’homme. correspond à un problème fondamental de la vie
en société auquel aucun n’é chappe : celui de la
confiance dans l’avenir. Mais en la formulant
Les années 1980 : Remise en question de ainsi, en se référant à des “droits de la personne”,
l’universalisme occidental et jalons pour on la lie à un modèle sociétal que l’Occident
une science non-ethnocentrique du Droit prône depuis deux ou trois siècles. Ce modèle
Conscients de l’écart entre droit vivant et droit repose sur une image de la société où des
théorisé ainsi que de l’ethnocentrisme dont étaient individus tous semblables et isolés dans une
teintées les approches des droits originellement uniformité générale ont besoin à la fois d’un pou-
africains et s’appuyant sur d’importants travaux de voir fort et donc unique pour les protéger les uns
terrain effectués lors de la décennie précédente, des autres et d’un Droit pour les protéger de ce
Michel Alliot et Etienne Le Roy écrivent, au début pouvoir.”
des années 1980, un certain nombre de textes qui Conscient que tout droit est lié à un modèle
font ressortir le contraste entre la manière dont le sociétal et que toutes les sociétés, dans notre cas
Droit est pensé dans les sociétés modernes plus particulièrement celles d’Afrique noire et
occidentales et la manière dont il est pensé dans d’Occident, ne partagent pas le même modèle, il
les sociétés traditionnelles africaines. Pour rendre s’agissait alors de s’atteler à dégager ces
cette comparaison possible, ils sont conduits à différents modèles afin d’en permettre une
entreprendre un travail de modelisation qui petit à comparaison non-ethnocentrique3. Ainsi s’ouvrait
petit s’émancipe du simple contexte comparatif un axe de recherche original, voire l’élaboration
africo-occidental pour poser les fondements d’une d’une méthode de recherche inédite, qui partant
réflexion interculturelle plus générale sur le Droit et
les droits de l’homme. 2 Ce renversement de perspective est bien illustré en
Pour Michel Alliot (1998), on peut distinguer trois théorie du droit par un article de Jacques Lenoble et de
étapes dans l’approche de la problématique des François Ost dans un ouvrage de l’UNESCO sur les
droits de l’homme. transferts de connaissances (Lenoble, Ost 1980).
La première consistait à prendre conscience que 3 voir par exemple Le Roy, 1982b, et plus
malgré l’universalité de la problématique de la particulièrement p. 6 : Comment autrement que par le
dignité humaine et de sa protection, la détour de la construction de modèles comparer de manière
proclamation d’une déclaration universelle des
non-éthnocentrique le modèle unitaire de l’Etat européen,
droits de l’homme pour reconnaître et garantir cette
apparaissant comme “système”, “où l’interdépendance
dignité, était quelque chose de spécifique à
des facteurs est conçue en termes de réduction à
l’Occident. Ces droits sont dans leur genèse situés
dans l’espace et dans le temps et reflètent ainsi un l’unité et sous forme systématique (voir systémique) au
point de vue particulier sur les rapports entre indi- modèle plural des pouvoirs africains apparaissant plutôt
comme “processus” ?
25
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

des exigences d’une comparaison Dieu dont tout dépend dans une création continue
Afrique/Occident allait mener à une réflexion sur de chaque instant, les droits des uns et des autres
l’élaboration d’une science du droit non- ne leur sont maintenus que par la grâce de celui
ethnocentrique. Cette évolution se laisse déjà qui est l’auteur de tous les droits, l’Etat. Le droit
pressentir dans l’introduction au texte des communautés n’a pas besoin d’un pouvoir qui
“Communautés d’Afrique noire et protection des veuille le maintenir, il est la conséquence
droits de l’individu face au pouvoir” d’Etienne Le nécessaire de leur structure.” .
Roy (1982a : 37) : La vocation d’une anthropologie Cette prise de conscience a permis de dégager
du droit étant de mener une approche l’originalité du droit des communautés, la coutume,
compréhensive de l’histoire des institutions dans qui avait longtemps était conçue, sous la pression
le respect des valeurs de civilisation qui les de l’idéologie des “juristes de la loi” ayant perdu
organisent et les justifient, il convient donc “l’esprit de la coutume” (Le Roy 1984a : 215),“à
initialement de réfléchir aux visées l’aune de la loi, par un procédé de qualification
anthropologiques qui fondent, en Occident et en par inversion négative qui ne pouvait être que
Afrique noire, les rapports de l’individu au pouvoir. caricatural et qui est illustré par la procédure de
Une fois qu’il aura été reconnu la spécificité d’une rédaction des coutumes.”(Le Roy 1984a : 214 ;
conception africaine fondée sur la pluralité des voir aussi Le Roy : 1984b). Or “la coutume ne peut
pouvoirs, des représentations divines et des pas être considérée comme un ensemble
attributs humains, il sera possible de décrire normatif et autonome de règles distinctes de
schématiquement les canaux et les processus à celles qu’imposeraient la morale, la religion ou
travers lesquels une société communautariste les convenances. La coutume n’est pas un être,
prétend organiser les rapports de l’individu et du comme serait un corpus de lois : elle est la
pouvoir et les protéger l’un de l’autre (...)” manière d’être, de parler, d’agir qui permet à
Les démarches se sont donc tout d’abord chacun de contribuer au mieux au maintien de la
cristallisées autour de l’explicitation, face au cohésion du groupe.” (Alliot 1984 : 277)
modèle de l’Etat occidental et de son droit, du Le prochain pas, après avoir explicité la différence
modèle communautaire des sociétés africaines et des visions du Droit était de se rendre compte que
de l’originalité du droit qui lui est lié : la coutume. ces visions différentes correspondaient en fait à
Bien que les grands textes sur celle-ci (Alliot 1984 ; des visions différentes du monde et de poser ainsi
Le Roy 1984a, 1984b) soient légèrement les bases pour une science du droit non-ethnocen-
postérieurs aux textes sur “anthropologie et trique. C’est ce que fait Michel Alliot (1983b) dans
juristique” (Alliot 1983b ; Le Roy 1983), je traiterai “Anthropologie et Juristique”. Dans l’introduction il
ensemble, par souci de simplicité, le modèle écrit : “Le droit est à la fois lutte et consensus sur
communautaire et la coutume, avant d’aborder les résultats de la lutte dans les domaines qu’une
l’émergence de la science comparative et société tient pour vitaux. Les modèles du Droit —
anthropologique du droit qui fonde encore
il y en a souvent plusieurs dans la même société
maintenant la recherche sur les droits de l’homme
— se définissent par rapport à la vision de
au sein du Laboratoire et qui découle justement de
l’univers et d’elle-même de chaque société et par
la réflexion sur le modèle communautaire et la
coutume. rapport à la logique selon laquelle ils sont
Il apparaissait que si le modèle sociétal occidental organisés. Elles permettent de rendre compte non
est marqué par une tendance à l’uniformisation et seulement de la structure des institutions
une vue de la société comme ensemble d’individus concernées, mais de leur place, apparente ou
égaux lui préexistant et ayant délégué par contrat occultée, et de leur signification. Il n’est pas facile
leur gestion à un organe supérieur, l’Etat, les de définir les conditions de l’élaboration d’une
communautés africaines répondent le plus souvent science du Droit. (...) J’essayerai de le faire en
à“un modèle clair de distinction, de hiérarchie et proposant une définition de l’objet d’une science
de complémentarité et tirent leur cohésion de du Droit, une exploration des archétypes à
cette complémentarité” (Alliot 1980a : 148). De l’oeuvre dans les systèmes juridiques, une
plus Michel Alliot (1980b : 158) constate, analyse des logiques qui les caractérisent et une
concernant les communautés, que “la logique du étude des rapports entre archétypes et logiques à
modèle est plus importante que son contenu”, que partir desquels devraient être élaborés les
“le droit d’une communauté, en ce qu’il a de modèles nécessaires à la constitution d’une
spécifique résulte du modèle complémentariste et science du Droit.”(Alliot 1983b : 207-208).
polyarchique” et que “Nous sommes aux Michel Alliot met à jour dans ce texte trois
antipodes du système dans lequel, à l’image d’un archétypes pour penser le Droit, qu’il illustre à
26
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

l’exemple de l’expérience de la tradition chinoise, (Alliot 1983b : 215) de l’herméneutique diatopique


de la tradition égyptienne et africaine et de la basée sur la recherche d’équivalents homéo-
tradition du Livre (Islam et Occident chrétien), ainsi morphes développée par Raimon Panikkar (cf.
que deux logiques qui y sont liées. Panikkar 1984 ; Vachon 1990), il ouvre les voies
Dans la tradition chinoise, où le monde est infini de la recherche d’un dialogue interculturel sur les
dans le nombre et dans le temps et se fait et se droits de l’homme.
défait au cours de périodes cosmiques selon un Notons qu’un autre emprunt à Louis Dumont cette
dynamisme qui lui est propre et que ne vient limiter fois-ci, du concept d’“englobement du contraire” (cf.
aucune loi imposée de l’extérieur et qui laisse se Dumont 1991 : 140-141), lui permet d’expliciter ce
combiner les contraires sans les laisser s’exclure qui posait problème dans les approches
l’un l’autre, le droit a un caractère d’identification : traditionnelles des droits non-occidentaux et qui
on cherche à se conformer et à conformer la demandait à être dépassé par une approche
marche de la société à la marche de l’univers. diatopique : “on doit se garder d’une (...) erreur (...)
Dans l’univers égyptien et africain, où le monde qui repose sur un principe que l’anthropologue
émerge du chaos par la différenciation de forces Louis Dumont a contribué à éclairer en le
différentes mais complémentaires et où le monde a qualifiant de principe “hiérarchique et
donc un caractère plural et fragile, l’homme joue un d’englobement du contraire”. En valorisant,
rôle primordial dans le maintien de l’harmonie inconsciemment ou implicitement, une solution
cosmique et le droit a un caractère de manipulation qui apparaît juste, bonne ou efficace, on a
: l’harmonie résultant de la complémentarité des tendance non seulement à lui soumettre les
différences, c’est à l’intérieur du groupe qu’il faut
autres solutions mais encore à les englober en
chercher à résoudre ses problèmes.
les considérant comme un simple contraire. On
L’univers des enfants d’Abraham au contraire est
leur dénie alors toute autre logique et on s’interdit
fondé sur la vision d’un monde créé et régi de
l’extérieur, par un créateur unique et éternel. Le de les prendre positivement en considération.” (Le
droit est ici principalement perçu comme Roy 1988a : 33).
soumission à un ordre extérieur et uniforme. Enfin, Dans “Le pluralisme juridique dans le creuset de la
Michel Alliot distingue deux logiques : celle des démocratie” (1988a), il dégage aussi une seconde
sociétés responsables d’elles-mêmes, s’inscrivant exigence méthodologique : celle de “ne pas
dans la continuité de l’archétype de manipulation et confondre les discours et les pratiques et ainsi de
celle des sociétés qui remettent leur destin à un supposer que les discours, même officiellement
pouvoir supérieur et qui s’inscrit dans la continuité tenus et portés par l’appareil de l’Etat, peuvent
de l’archétype de soumission. être facilement concrétisés dans les pratiques”
Parallèlement à ce travail de Michel Alliot (Le Roy 1988a : 33) ce qui le mène à privilégier
privilégiant plutôt le pôle de l’anthropologie sur la une anthropologie dynamique et une analyse de
juristique, Etienne Le Roy porte son attention plutôt processus pouvant permettre d’élaborer une
sur le pôle de la juristique dans “Juristique et théorie des pratiques (35 ss).
Anthropologie”, où il dessine, “à partir d’une Ainsi étaient dégagés tous les fondements sur
restitution de la conception Lévy-Bruhlienne de la lesquels a continué à se développer la réflexion
juristique (...) le programme des travaux qu’il interculturelle sur les droits de l’homme au LAJP
conviendrait de réaliser pour réconcilier, par la dans les années 1990.
médiation de la juristique, les juristes et les autres Les années 1990 : une réflexion in-
chercheurs en sciences sociales préoccupés terculturelle sur la problématique des
d’expliquer, les uns et les autres, le phénomène droits de l’homme
juridique dans sa totalité, c’est-à-dire dans sa Suite à la chute du mur de Berlin, la vague de
complexité.” (Le Roy 1983 : 7). Il y explicite la démocratisation et la pluripolarisation du monde
démarche du Laboratoire (10 ss) et trace la dans les années 1990 font apparaître les limites
topologie et l’axiologie d’une approche des approches classiques aux droits de l’homme
interculturelle du phénomène juridique (15 ss). En et font percevoir la nécessité de les repenser de
rapprochant l’intuition de Michel Alliot, mise en manière interculturelle. Il en émerge une demande
oeuvre au Laboratoire, selon laquelle “Qui veut explicite de recherche anthropologique sur les
comprendre la forme et le sens des institutions droits de l’homme à laquelle le LAJP va répondre.
juridiques d’une société a (...) intérêt à les Ainsi est créé au début des années 1990 à l’Institut
rapporter non aux institutions de sa propre société International des Droits de l’Homme de Strasbourg,
— le rapprochement serait superficiel — mais à un cours sur les fondements anthropologiques des
l’univers de celle dans laquelle il les observe” droits de l’homme assuré par Etienne Le Roy et
sont engagées des collaborations avec la Division
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Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

des droits de l’homme et de la paix de l’UNESCO, articulation en vue d’une nouvelle approche des
le Centre International des Droits de la Personne et droits humains (Le Roy 1992a : 453). Mais
du Développement Démocratique de Montréal, et l’intuition la plus importante reste que l’enjeu
le programme de l’UNESCO pour une culture de la principal d’une approche interculturelle des droits
paix qui voit le jour en 1994. de l’homme est pour nous occidentaux, marqués
Si ces collaborations prennent plus la forme de par la modernité occidentale, d’apprendre à
réponses à des demandes ponctuelles, les droits penser le pluralisme (1992b : 146-147) pour éviter
de l’homme n’étant qu’un axe de recherche parmi les écueils de l’universalisme et du relativisme (Le
d’autres et non pas le plus important du LAJP, le Roy 1994).
changement de l’environnement va cependant On peut noter ici qu’il semble exister une différence
réorienter la manière d’aborder cette question. De d’approche entre Michel Alliot et Etienne Le Roy,
la remise en question de l’universalisme ce dernier mettant l’accent sur un métissage des
occidental, on s’oriente vers une réflexion sur un cultures alors que pour Michel Alliot il s’agit avant
enrichissement de cet universalisme par le dia- tout de développer une pédagogie consistant à
logue interculturel. Cette réflexion s’inscrit en outre approfondir les différentes logiques, de développer
dans le cadre plus vaste d’une réflexion sur le la connaissance de l’autre pour en arriver à une
paradigme moderne dans lequel sont enracinés les tolérance des pratiques et des propositions de
droits de l’homme et sur notre condition l’autre qui peut mener à un consensus sur les
contemporaine, appelée par certains désaccords et les pratiques discordantes, sans
“postmoderne”, marquée par une crise de chercher à métisser des cultures qui de toute
l’universalisme et du juridisme et par l’affirmation manière ne pourront d’après lui jamais être
croissante de la relativité du droit, du pluralisme de ramenées à un dénominateur commun (Alliot
ses sources et de la nécessité d’un retour au 1998).
pragmatisme (Arnaud 1990 : 81). Il nous semble cependant qu’il ne faut pas exagérer
cette opposition. Elle nous paraît tenir au choix du
Le premier cours d’Etienne Le Roy en 1991 à contexte scientifique dans lequel chacun des deux
l’Institut International des Droits de l’Homme à auteurs préfère s’inscrire plutôt qu’à une
Strasbourg, “Les fondements anthropologiques divergence de fonds. En effet, Michel Alliot
des droits de l’homme - Crise de l’universalisme et pondère davantage à notre sens dans son
post modernité” (1992b) illustre bien cette anthropologie du droit le pôle de l’anthropologie et
réorientation. Il y approfondit les racines modernes Etienne Le Roy celui de la juristique, comme nous
et judéo-chrétiennes des droits de l’homme et l’avons déjà remarqué. Si les deux auteurs
montre comment la “logique unitariste fondant la partagent selon nous une vue foncièrement
modernité en Occident” (p 146) pourrait s’enrichir pluraliste du Droit dans les sociétés humaines,
dans le dialogue avec d’autres traditions l’accentuation du pôle “juristique” mène Etienne Le
culturelles. Il conclut cet enseignement en écrivant Roy à chercher à formaliser l’articulation de
:“on est amené à repenser le futur de nos logiques ce qui nécessite l’élaboration de modèles
institutions comme un enrichissement progressif visant à formaliser le pluralisme pour qu’il puisse
et continu de nos expériences institutionnelles à être pensé tout en étant conscient des problèmes
la lumière des expériences des autres cultures. que cela pose. Ne rappelle-t-il pas souvent à ses
étudiants qu’un des plus grands défis actuels était
Ainsi la postmodernité serait-elle l’occasion de
d’apprendre à penser le pluralisme de manière
fonder l’universalisme des droits de l’homme sur
plurale ?
une approche acceptant le métissage de nos
Dans cette perspective, la réflexion sur des
modes d’interprétation et reconnaissant paradigmes communs pouvant résulter d’un
finalement les vertus du pluralisme et de l’altérité, métissage de logiques ne peut pas être assimilée
dans le domaine juridique et politique.” (Le Roy à la recherche d’un syncrétisme totalisant puisqu’il
1992b : 158). En outre, Etienne Le Roy complète s’agit avant tout de penser l’articulation de logiques
dans ce texte la théorie des archétypes de Michel gardant leur originalité propre. Comme l’écrit
Alliot en introduisant l’archétype indien dégagé par Etienne Le Roy à propos du développement : “Ce
Raimon Panikkar (cf. par ex : 1984), sorte de qui nous intéresse c’est le principe de métissage
plaque tournante entre les trois archétypes
permettant que la langue, les institutions, les
précédents et en notant le partage de l’archétype
valeurs et les représentations puissent à la fois
de manipulation par toutes les traditions animistes.
varier entre ces différentes cultures et être
Dans un texte de la même année (1992a) il
introduit aussi les notions de logiques fonctionnelle complémentaires. Pour qu’elles soient
et institutionnelle pour désigner les logiques déjà complémentaires et multiculturellement efficaces,
dégagées par Michel Alliot et propose leur il faut fonctionnellement, que les logiques soient
28
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

interdépendantes. Ainsi, hors de l’articulation des sur la nécessité d’une approche dynamique
logiques, point d’avenir à nos cultures, donc à nos centrée sur les acteurs et donc d’une analyse de
sociétés.” (Le Roy 1992a : 447-448). L’avantage processus pour approcher la problématique des
de l’élaboration de modèles métis est de permettre droits de l’homme, ainsi que sur la nécessité de
outre la réflexion interculturelle sur les droits de sortir d’une approche anthropocentrée pour
l’homme, une pratique interculturelle ce qui permet s’orienter selon les termes de Panikkar vers une
de passer d’une simple “méditation” à une “action” approche plus “ cosmothéandrique ” (mais voir
(cf. pour cette exigence déjà Le Roy 1984c : 71) déjà Le Roy 1992a : 452-453).
On peut comprendre dans cette perspective Le développement de la perspective offerte par le
l’élaboration par Etienne Le Roy d’une théorie du point de vue du dialogue interculturel semble aussi
“multijuridisme” à partir de la théorie des réorienter la démarche d’une réflexion centrée sur
archétypes de Michel Alliot, pressentie en ce qui “l’universalisme ou l’universalité des droits de
concerne les droits de l’homme dans “Droits l’homme” vers une réflexion plus générale sur la
humains et développement” (1992a : 2), présentée réalisation d’ordres sociaux apparaissant comme
sous forme de la théorie d’un droit tripode4 dans justes aux différentes cultures. Ceci semble en
“L’accès à l’universalisme par le dialogue outre nous pousser à approfondir dans le futur ce
interculturel” (1995 : 26) et développée comme que l’UNESCO appelle “culture de la paix” mais qui
“modèle opératoire pour formaliser la rencontre reste non défini et à dégager ses rapports avec les
interculturelle autour de principes communs de “droits de l’homme”. En effet, les exigences du dia-
régulation” dans “L’universalité des droits de logue interculturel mettent de plus en plus à jour les
l’homme peut-elle être fondée sur le principe de limites inhérentes à la terminologie même de
complémentarité des différences?” (1997a : 27ss). “droits de l’homme”, trop marquée par la
Notons aussi la tendance qui se dessine dans les perspective occidentale pour pouvoir constituer le
années 1990 à réfléchir sur les droits de l’homme symbole d’un “ordre juste” pour toutes les sociétés,
en rapport avec la problématique du dialogue comme nous avons pu le constater lors des
interculturel et qui rapproche les démarches du réunions du groupe de travail Droits de l’Homme et
LAJP de celles développées par Raimon Panikkar Dialogue Interculturel.
(par ex : 1984). Cette recherche plus générale et plus théorique sur
Cette réorientation est particulièrement illustrée par les droits de l’homme au Laboratoire, s’est
nos propres démarches qui reprennent dans un accompagnée de recherches liées à des
mémoire d’anthropologie du droit en 1996 les problématiques plus concrètes dont quelques-unes
démarches antérieures du LAJP tout en les nouant se sont déjà cristallisées sous la forme de thèses,
autour de la problématique du dialogue interculturel d’autres étant en voie de l’être.
(Eberhard 1996) et l’approfondissent en 1997 dans Ainsi, Barnabé Georges Gbago a soutenu en 1997
un mémoire de théorie du droit (Eberhard 1997), sa thèse Contributions Béninoises à la Théorie
où nous définissons des paradigmes pour une des droits de l'Homme. (Gbago 1997). Il y a
approche dialogale de la problématique des droits apporté des éléments pour une nouvelle doctrine
de l’homme qui pourraient permettre l’émergence des droits de l'homme, en partant de l'expérience
d’un pluralisme sain, tel qu’entrevu par Raimon béninoise de démocratisation et de mise en place
Panikkar (1984 : 5). d'un Etat de Droit. Son objectif était d'"aller au-
Ces paradigmes sont celui de “Commune delà d'une abstraction presque vide et de
Humanité”, de “Communauté Humaine” et de combattre l'universalisme bâti hâtivement, sans
“Praxis Dianthropologique des Droits de l’Homme”. dialogue" par "l'immersion dans la pensée
Tout en nous inscrivant dans la continuité des proprement endogène, qui n'est pas consignée
démarches antérieures du Laboratoire, nous dans les livres" mais peut être appréhendée à
approfondissons à travers ces paradigmes la travers la coutume et les modèles de conduite et
notion de dialogue interculturel, remettons l’accent de comportement et qui peut enrichir la théorie
moderne des droits de l'homme. Pour ce faire il a
confronté les montages institutionnels béninois aux
4 “Les travaux anthropologiques récents montrent pratiques et à la vision du monde béninoises en
que le Droit repose sur trois “pieds”, la loi, avec ses montrant que leurs traditions animistes pouvaient,
normes générales et impersonnelles, la coutume, avec si on les prenait en compte, enrichir l’approche
ses modèles de conduites et de comportements, et les béninoise aux droits de l’homme et la rendre plus
habitus, systèmes de dispositions durables dans proche des préoccupations des populations.
lesquels les rapports au Droit sont endoculturés et où Marie-Pierre Jouan quant à elle s’est attelée, après
le Droit dans son vécu quotidien est représenté et avoir étudié dans un mémoire de DEA “La
interprété en droits particuliers.” (Le Roy, 1995, 26). différence culturelle dans la codification
29
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

internationale des droits de l’homme” à partir de la unilatéralement et autoritairement, en se


situation de l’enfant africain (Jouan 1991) à retranchant derrière l’écran du droit, les limites au
s’interroger dans sa thèse de doctorat sur Les possible.” (Dubois 1992 : 160-163).
mauvais traitements à enfants en milieux Boris Martin (1996), dans une approche plus
immigrés d’Afrique noire en France (1998). En juridique, montre en partant du problème de
partant d’une situation où l’enfant victime se trouve, l’excision que c’est peut-être à travers les droits
de par sa situation d’interculturalité, au coeur d’une culturels que les droits de l’homme pourraient
concurrence — voire d’un conflit — de normes, intégrer la “dialectique de l’identité et de l’altérité”
celles des droits de l’enfant et celles de sa culture (Martin 1996 : 9) et ainsi s’approcher d’une
d’appartenance, elle met en évidence la véritable universalité. Ainsi il écrit: “Il s’agit de
coexistence de logiques diverses et d’un procéder à la mise en relation de ces cultures et
“multijuridisme du Droit”. Son constat est que : de fonder un nouvel universalisme des droits de
“L’étude des représentations et des pratiques des l’homme à partir de celles-ci. Nous pensons, au
instances de la société d’accueil et surtout des terme de cette étude, que les droits culturels
familles concernées souligne que la rencontre de peuvent apporter leur contribution à cette
ces deux logiques n’est pas vouée à réinvention de l’universalisme.” (Martin 1996 :
l’affrontement. L’immigration est un parcours 147).
complexe qui, s’il induit une certaine vulnérabilité, Enfin, dans son mémoire relatif à l’émancipation
permet une mobilité (entre les différents registres des femmes au Cameroun (1995), Véronique Nké
juridiques en présence) propice au dialogue. (...) Eyebe montre aussi l’importance de l’articulation
de part et d’autre, des modes de régulations des logiques et du métissage des pratiques : “(...)
innovants montrent que la recherche de l’égale le processus de l’émancipation de la femme
dignité des êtres humains n’est pas incompatible camerounaise doit sans contredit allier discours
avec la pluralité des identités.”5 et action : il doit engager un travail intellectuel qui
Le problème des conflits de normes et de logiques repère les aspirations fondamentales de la
dans des contextes interculturels qui remettent en femme et les confronter avec sa propre manière
cause l’universalité de la conception occidentale du d’être et de vivre, lequel travail doit susciter et
droit et des droits de l’homme et soulignent développer des initiatives concrètes, même
l’importance de l’élaboration d’une démarche embryonnaires de la part de la femme et même
dialogale a aussi été explicité à l’exemple de de l’homme. (...) Il apparaît que l’émancipation est
l’excision. En étudiant la judiciarisation de une notion inscrite dans un mouvement de
l’excision en France, Jean Dubois arrive à montrer société qui semble vouloir rassembler deux
que “Bien plus que de vouloir s’attaquer à cette logiques différentes : celle de la femme
pratique, l’élaboration hasardeuse de cette occidentale individuelle et celle de la femme
prohibition contribue à l’ordonnancement du camerounaise communautaire.” (Nké Eyebe 1995
monde selon notre modèle culturel. (...) Tant que : 61, 63), ce qui pose bien sûr des difficultés mais
nous privilégions la prévention en informant des n’est peut-être pas contradictoire si on l’envisage
risques de cette pratique, nous évoluons, me sous l’angle d’un processus, comme le fait
semble-t-il, dans une logique de négociation (...) Véronique Nké Eyebe pour qui “La question de
En renonçant aujourd’hui à requérir l’assentiment l’émancipation reste donc un processus de
pour adopter la répression, nous situons la redécouverte de la dignité de la femme, de
solution du problème hors de tout discours. (...) reconnaissance de son être, de la voie à choisir
Ce processus de judiciarisation aimerait se voir pour elle-même en fonction de l’idéal, et du sens
reconnaître pour seul but l’application de la loi. Il y qu’elle veut donner à son existence.” (Nké Eyebe
a cependant derrière cet objectif celui non déclaré 1995 : 64).
de substituer à l’ordre symbolique du migrant Notons enfin, qu’Etienne Le Roy (1996), à la
celui de la société d’accueil. L’accession au demande du Centre international des droits de la
nouvel ordre symbolique se déroule sur le mode personne et du développement démocratique de
de l’obéissance à une autorité supérieure et Montréal a écrit un rapport sur l'impunité dans le
extérieure. (...) La question primordiale est contexte africain, et plus spécialement en ce qui
d’établir les conditions sociales de ce dialogue, concerne le génocide rwandais, selon une
de manière à concevoir ensemble et non approche d'anthropologue du droit. Il a réfléchi aux
problèmes que posent le génocide et son impunité
au regard des références normatives confrontées
5 Cette citation est tirée d’un résumé de sa thèse qu’elle dans la situation rwandaise et plus généralement
m’a fait parvenir. pour des crimes contre l'humanité dans un contexte
30
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

interculturel. Le principal problème semble être aussi des chercheurs qui ne sont pas du LAJP. Les
celui de penser dans des contextes, comme celui thèmes qui y sont abordés sont pour l’instant
du Rwanda, où au moins deux visions du monde rattachés à la problématique générale des droits
sont en confrontation, un "impensé" voire un de l'homme dans le dialogue interculturel, à l'Etat
"impensable" : "que l'impunité des crimes contre de droit, à l'immigration, aux droits de l'enfant et
l'humanité soit déterminée non seulement par aux droits de la femme. Parallèlement les archives
des considérations politiques (internes ou du LAJP relatives aux droits de l’homme ont été
internationales) ou par des insuffisances de la remises en ordre et des contacts ont été et
réglementation mais aussi par la conception du continuent à être pris avec diverses associations et
Droit qui y est invoquée pour assurer la sanction- autres centres de recherche, la collaboration la plus
punition des génocidaires." (Le Roy 1996 : 3) ce étroite se faisant avec Juristes-Solidarités. Depuis
qui oblige à repenser toutes ces problématiques le mois d’avril le groupe de travail a aussi un site
en ne se cantonnant pas à la sphère du droit sur internet (http://www.msh-paris.fr/red&s/dhdi).
“ officiel ” moderne mais en partant du postulat que Si de prime abord l’approche pouvait sembler
déroutante, nous espèrons qu’au terme de cet
: "Loin de dominer, la vision occidentale de la
article le lecteur aura pu un peu se familiariser avec
société et du Droit doit donc composer avec la
la problématique des droits de l’homme telle
vision endogène donnant lieu à des pratiques
qu’abordée au LAJP. Il a néanmoins tout intérêt
métisses où c'est le modèle endogène qui paraît, pour mieux situer cette démarche de la mettre en
de plus en plus, absorber les apports extérieurs et perspective avec celles exposées dans les autres
les soumettre à sa logique de formalisation et articles de ce numéro du bulletin. Ce faisant, il
d'utilisation." (Le Roy 1996 : 5). mettra d’ailleurs lui même en oeuvre les exigences
Si nous nous sommes permis de largement citer fondamentales sous-tendant toute notre recherche
des extraits de ces différents travaux, c’est pour interculturelle et constituant en fait le coeur de notre
rendre compte de la diversité des approches qui problématique : celles du diatopisme et du
sont restées pour l’instant individuelles, mais qui dialogisme.
mettent en évidence le partage d’une approche
caractéristique du LAJP. Espérons que la mise en
place fin 1997, d’un groupe de travail Droits de
l’Homme et Dialogue Interculturel permettra de Références bibliographiques6
mieux cristalliser toutes ces démarches et celles en ALLIOT M., 1980a, Le miroir noir - Images
cours et de créer une dynamique plus collective, en réfléchies de l’Etat et du Droit français, 1953-1989
nous permettant de mieux mettre en perspective Recueil d’articles, contributions à des colloques,
nos différentes approches quant à la textes du Recteur Michel Alliot” , Paris, LAJP, p
problématique des droits de l’homme et à leurs 146-155
liens avec les autres axes de recherche du LAJP. ALLIOT M., 1980b, Modèles sociétaux- 1. Les
En effet, le groupe de travail Droits de l’Homme et communautés, 1953-1989 Recueil d’articles,
Dialogue Interculturel a pour vocation de créer un contributions à des colloques, textes du Recteur
espace de rencontre, de dialogue et de recherche Michel Alliot” , Paris, LAJP, p 156-162
sur des problématiques relatives aux Droits de ALLIOT M., 1981, Protection de la personne et
l'Homme et au Dialogue Interculturel au sein du structure sociale (Europe et Afrique), 1953-1989
LAJP. Il vise à encourager un travail d'équipe et à Recueil d’articles, contributions à des colloques,
offrir un cadre dans lequel peut se développer une textes du Recteur Michel Alliot” , Paris, LAJP, p
dynamique de travail continue sur la problématique 169-187
des droits de l'homme et du dialogue interculturel. ALLIOT M., 1983a, Les transferts de droit ou la
En outre, il a pour objectif de tenter d'engager un double illusion, 1953-1989 Recueil d’articles,
dialogue avec des instituts de recherche ou des or- contributions à des colloques, textes du Recteur
ganismes intéressés par ces problématiques. Michel Alliot” , Paris, LAJP, p 188-198
Il a commencé à bien fonctionner. Depuis début ALLIOT M., 1983b, Anthropologie et juristique - Sur
1998 sont organisés des séminaires dans un les conditions d’élaboration d’une science du droit,
rythme bimensuel où les différents chercheurs 1953-1989 Recueil d’articles, contributions à des
présentent leurs travaux respectifs afin que nous
apprenions à mieux nous connaître. La dynamique
est lancée et une demande relative à une réflexion
6 Vu le délai parfois très long entre écriture et publication
plus méthodologique sur nos démarches et de
clarification de nos objectifs commence à se d’un texte, la date derrière le nom renvoie pour les
dessiner. Notons que ce groupe de travail abrite chercheurs du LAJP à la date d’écriture, la date de
publication étant précisée après.
31
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

colloques, textes du Recteur Michel Alliot” , Paris, Nations Unies relatives aux droits de l’enfant,
LAJP, p 207-241 Mémoire de DEA “Études Africaines”, Université
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originellement africains, 1953-1989 Recueil JOUAN M.-P., Droits de l’enfant : quelle pertinence
d’articles, contributions à des colloques, textes du pour l’enfant marginalisé dans l’espace urbain ?
Recteur Michel Alliot, Paris, LAJP, p 269-290 Analyse à partir d’expériences en France, à
ALLIOT M., 1986a, Individu et dépendances: la Chicago et en Afrique du Sud, TESSIER Stéphane
problématique des droits de l’homme dans le (ed.), L’enfant des rues et son univers - ville,
monde méditerranéen et en Afrique, 1953-1989 socialisation et marginalité, France, Syros, 227 p
Recueil d’articles, contributions à des colloques, (95-103)
textes du Recteur Michel Alliot, Paris, LAJP, p JOUAN M.-P., 1998, Les mauvais traitements à
291-308 enfants en milieux immigrés d’A frique noire en
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150
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32
Les droits de l’homme au Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris

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26, p 5-26
LE ROY E., 1996, La “boite noire” de l’impunité en
matières de crimes contre l’humanité en Afrique,
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24 p
LE ROY E., 1997a, Les fondements an-
thropologiques et philosophiques des droits de
l’homme - L’universalité des droits de l’homme
peut-elle être fondée sur le principe de la
complémentarité des différences ?, Recueil des
cours de la Vingt-huitième Session
d’Enseignement de l’Institut International des
Droits de l’Homme de Strasbourg, p 13-30
LE ROY E., entretien du 06/01/1998, en-
registrement consultable au LAJP
MARTIN B., 1996, Les droits culturels comme
mode d’interprétation et de mise en oeuvre des
droits de l’homme - Etude à partir du conflit
opposant l’excision à l’ordre public français,
Mémoire de “DEA “Études Africaines”, Université
Paris I - Panthéon Sorbonne, 154 p
NKE EYEBE V., 1995, La question de
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Mémoire de “DEA “Études Africaines”, Université
Paris I - Panthéon Sorbonne, 71 p
PANIKKAR R., 1984, La notion des droits de
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Interculture, Vol. XVII, n°1, Cahier 82, p 3-27
VACHON R., 1990, L’étude du pluralisme juridique
- une approche diatopique et dialogale, Journal of
Legal Pluralism and Unofficial Law, n° 29, p 163-
173
Travaux et recherches en cours
DROITS DE L’HOMME ET DIALOGUE
INTERCULTUREL, comptes rendus et en-
registrements des séminaires du groupe de travail
consultables au LAJP et sur Internet
(http://www.msh-paris.fr/red&s/dhdi)
Justifié par une perspective prométhéenne,
soutenu par l’idée de progrès et par la conviction
que la coopération disposait au Nord du modèle
qu’il suffisait de transposer dans les pays du Sud,
ce divorce est présenté éthiquement en des
termes qui ne sont pas sans évoquer les
justifications religieuses apportées au droit de
L’APPORT DES CHERCHEURS DU LAJP À LA
1 conquête des nations indiennes par les sociétés
GESTION PATRIMONIALE chrétiennes3.
Le Roy Étienne Inverser frontalement de tels macro-processus
culturels inscrits dans le tréfonds des mentalités est
resté jusque maintenant impossible parce
qu’impensable pour une grande majorité des
Un proverbe médiéval disait déjà : “ qui terre a, acteurs du Nord et ceux du Sud en position de
guerre a ”, c’est tout dire ! Ce proverbe se révèle décision sur le plan politique ou financier.
très contemporain car une large part des conflits L’indéniable supériorité des cultures matérielles de
internes ou internationaux en Afrique ont l’Occident réduit à néant toute possibilité de faire
directement (cas du conflit entre le Sénégal et la accepter l’expérience d’alternatives hors de
Mauritanie en 1989, du Nigeria et du Cameroun l’étatisme, de l’individualisme et du capitalisme.
depuis 1996) ou indirectement (au Liberia, au De ce fait, et après avoir pendant une quinzaine
Sierra Leone, dans la Casamance sénégalaise, au d’années (de 1965 à 1979) exploré les voies d’une
Rwanda, en Ouganda, en Erythrée... ) des autochtonie foncière (qui sans doute faisait la part
dimensions territoriales et foncières importantes. belle à la tradition foncière africaine) puis, dans un
Le chercheur est donc convoqué pour éteindre ou deuxième temps (de 1980 à 1990) avoir privilégié
prévenir (plus rarement) des incendies qui peuvent les résistances des sociétés africaines à la
conduire à l’implosion d’une nation (cas du modernité, j’en suis arrivé à explorer le paradigme
Rwanda). C’est, par exemple, ce dont ont eu la actuel fondé sur l’entre deux : dans l’un et dans
prescience les autorités sud-africaines pour l’autre.
“ surfer”, comme on dit, sur la vague démocratique Comme souvent en pareil cas, le chercheur bute
et conduire l’évolution post-apartheid dans une voie sur des difficultés qui sont d’autant plus
néolibérale. insaisissables qu’elles ne sont pas clairement
énoncées. La littérature foncière avait dès le début
- LES CHOIX INITIAUX de la période coloniale présenté les conceptions
En fait, c’est d’abord la recherche sur la question coloniales et celles des Africains comme
foncière qui a fait émerger ce paradigme de l’entre opposées terme à terme. Ceci avait conduit lors de
deux, entre tradition et modernité, entre la préparation des journées d’études sur les
universalisme et particularismes, entre ici et problèmes fonciers en Afrique de septembre 1980
ailleurs, maintenant et plus tard. Le diagnostic à thématiser la notion de “ référent précolonial ”
global, brut de décoffrage, qu’on peut faire en effet que proposaient J.-P. Chauveau et J.-P. Dozon sur
tient dans un divorce profond entre les normes la base de leurs travaux en Côte d’Ivoire. Puis, en
officielles et les pratiques des acteurs, divorce préparant la publication de ces travaux sous le titre
d’abord fondé sur les conceptions Enjeux fonciers en Afrique noire,4 nous nous
développementalistes et maintenant sous-tendu sommes rendus compte que ce référent
par la globalisation/mondialisation de l’économie2. précolonial n’était en fait qu’une application du
principe de l’englobement du contraire
caractéristique de l’idéologie moderne selon L.
1 Ce texte est extrait du chapitre 32 de notre ouvrage Le Dumont !
jeu des Lois, une anthropologie dynamique du Droit, à
paraître prochainement à la Librairie Générale de Droit et
de Jurisprudence. 3 Robert A. Williams, jr. , The American Indian in
Western Legal Throught, the discourses of conquest,
2 Voir les déclarations de l’ancien président de la Banque s.l., s.d; spécialement sa première partie consacrée à “ the
mondiale, R.S. Mc Namara, “ La crise du développement medieval discourse of Crusade ”. pp. 13-58.
en Afrique : stagnation de l’agriculture, explosion
démographique et détérioration de l’environnement ”, 4 E. Le Bris, E. Le Roy, F. Leimdorfer, Enjeux fonciers
Forum de Tokyo, 13-15 mai 1991, New York, FENU, en Afrique noire, Paris, ORSTOM-Karthala, 1983,
S.d. (1992), 46. 23/26.
46
L’apport des chercheurs du LAJP à la gestion patrimoniale

Le biais idéologique justifiait ainsi, au nom de la Cette seconde option suppose donc un métissage
modernité, une présentation antagonique des à partir du droit foncier occidental qui sert de
logiques d’acteurs en opérant par ailleurs une support à une prise en compte, à dose tolérable,
énorme falsification des données. La littérature, sur de données africaines endogènes. Le fait de
des bases incertaines, supposait que toutes les travailler majoritairement dans des pays d’Afrique
sociétés connaissent une propriété foncière, francophone me conduisait à utiliser le support du
publique ou privée, collective ou individuelle, et code Napoléon de 1804 tenu pour le droit positif
autorisent cessions et aliénations alors que des de certains de ces pays ou pour la référence de
travaux plus récents5 confortent théoriquement nos leurs législations en tant que “ raison écrite ”. Il est
observations de terrain en associant l’invention de maintenant clair, sur la base de la thèse
la propriété de la terre puis sa généralisation à d’Élisabeth Gianola-Gragg7 que si j’avais eu à
l’émergence du capitalisme. travailler dans des pays de common law les
Réduire ce biais idéologique n’est cependant pas raisonnements et les démarches auraient été
rétablir une vérité dont les Africains n’ont que faire substantiellement différents, ainsi que les résultats.
si les réponses qu’on leur propose ne tiennent pas On ne sait pas encore avec précision dans quelle
compte de l’inscription indissociable de leurs mesure la démarche de gestion patrimoniale qui
pratiques dans la tradition et dans la modernité ou, est ici préconisée est compatible ou non avec les
selon une autre terminologie, dans l’économie catégories de la common law.
affective (au sens de Goran Hyden6) et dans Ceci posé et qui n’allait pas sans débats, la
l’économie capitaliste. recherche a pu avancer en prenant au sérieux deux
Pour être opératoires, les réponses doivent idées expérimentées à l’occasion de mes
contenir des solutions intégrant l’un et l’autre des enseignements. La première idée est que les
deux dispositifs. Il fallait trouver des solutions catégories du code civil permettant d’identifier
métisses et deux options s’offraient à nous. quatre régimes de propriété que nous détaillerons
Le choix était crucial. par la suite relèvent d’une véritable modèle
La première option auquel un anthropologue structural au sens donné par Claude Lévi-Strauss.
s’attache parfois indûment est la préservation de La seconde idée est que ce modèle peut en
l’autochtonie passant par la voie d’une adaptation cacher un autre ou plus exactement que le travail
des logiques endogènes aux enjeux de la des rédacteurs du Code civil a consisté à simplifier
modernité qui lui sont soumis, au risque que, par un considérablement les données du droit commun
effet inverse et inattendu, la modernité absorbe et coutumier français. Ce qui a été simplifié peut donc
assimile totalement les options proposées. Outre inversement être réintroduit sur la base, dans le
ce risque qui peut être maîtrisé au moins contexte africain, non de la reprise des catégories
partiellement, l’obstacle fondamental est qu’aucun du droit commun coutumier français mais
des acteurs en position de gouvernance foncière d’analogies entre catégories, l’enrichissement du
ne veut, ou ne peut, sortir d’une matrice modèle devant se faire de telle façon que les
conceptuelle de type occidental. Même catégories nouvelles restent logiquement
l’expérience, pourtant fort prudente, des compatibles tant avec celles du droit traditionnel
Sénégalais avec la loi sur le domaine national est africain qu’avec celles du Code Civil.
remise en question par les programmes
d’ajustement structurel parce que ne correspondant - BREVE LECTURE COMMENTEE DU CODE CIVIL.
pas à la délivrance de titres fonciers et à la Dans son livre II, “ Des biens et des différentes
reconnaissance de droits de propriété privée. modifications de la propriété ”, articles 516 et s., le
Après m’être battu durant vingt cinq ans pour faire Code civil pose un principe et introduit quelques
comprendre les vertus d’une approche endogène, exceptions.
j’acceptais, en fonction du pragmatisme dont j’ai Le principe est celui de la généralisation de la
fait ma règle de méthode, de considérer la propriété privée selon le modèle d’un droit exclusif
seconde option. et absolu que consacre l’article 544 CC (“ la
propriété est le droit de jouir et de disposer des
choses de la manière la plus absolue à condition
5 G. Madjarian, L’invention de la propriété, de la terre de respecter les lois et règlements en vigueur ”)
sacrée à la société marchande, Paris, L’Harmattan,
1991, 271 p.
7 E. Gianola-Gragg, La sécurisation foncière dans le
6 G. Hyden, No shortcuts to progress, African cadre de l’économie de plantation, Ghana, Côte
development management in perspective, Berkeley, d’Ivoire, Mali, Thèse pour le doctorat en Droit de
University of California Press, 1983, 223 p. l’université Paris 1, 1998.
47
L’apport des chercheurs du LAJP à la gestion patrimoniale

après l’article 17 de la déclaration des droits de choses qui ne sont pas susceptibles de propriété
l’homme et du citoyen de 1789 qui la déclarait privée ”
inviolable et sacrée. En outre, l’article 537 fait des Public/privé, chose/bien sont les paramètres du
“ particuliers ” les bénéficiaires de ce régime de modèle civiliste qui permet, outre le régime de la
droit privé. Dans ce dispositif, deux termes sont propriété privée (art. 537 et 544) et celui du
essentiels, le “ bien” différencié par la doctrine de domaine public (art. 538) de distinguer le régime
la chose comme “ une chose ayant une valeur des communaux (art. 542 où la liberté d’aliénation
pécuniaire et susceptible d’appropriation ” et privé est réduite) puis par voie doctrinale et
opposé à public dans la définition du domaine jurisprudentielle au XIX° siècle, la terminologie du
public, principale exception au régime général code civil étant ici peu claire, le domaine privé de
dans la rédaction initiale du code et qui est défini l’État et de ses collectivités territoriales qui favorise
dans l’article 538 comme ce qui “ porte sur des la gestion des ressources mises à la disposition
des services publics selon des rapports de droit
privé (les choses sont ainsi requalifiées en biens)

Tableau N° 1
Modèle structural des régimes civilistes de propriété

Statut de la
ressource chose bien
usage reconnu catégories, on les
- domaine public domaine privé redéfinit selon le
L’ENRICHISSEMENT public critère de “ ce qui est
communaux propriété des commun à ” ou “ ce
DU
PARTIR
MODELE
DES
A
privé particuliers qui est partagé par ” :
- est public ce qui est
CATEGORIES DU DROIT TRADITIONNEL commun à tous, indifféremment,
AFRICAIN. - est externe ce qui est commun à n groupes, n
Ce modèle ainsi construit demandait à être enrichi. désignant un nombre déterminé mais variable,
Deux nouveaux choix ont été faits. Le premier a - est interne-externe ce qui est commun à deux
consisté à proposer d’introduire des catégories groupes,
nouvelles entre celles identifiées par le Code civil. - est interne ce qui est commun à un groupe,
L’enrichissement se veut donc interne au code dont - est privé ce qui est commun ou propre à une
il considère les catégories comme constitutives personne juridique physique ou morale.
des limites du modèle. C’est au coeur de la Dans chaque cas, c’est la société qui définit ce qui
matrice que des apports vont être faits. Le second est ou n’est pas groupe ou personne et le sens
choix relève de la seule pragmatique. Il consiste à donné à chacune de ces deux fictions.
sélectionner les catégories intermédiaires sur une - Le second axe de la chose et du bien posait plus
base acceptable, selon les critères que j’ai énoncé de problèmes tant ces domaines de recherche
de double compatibilité à l’égard du droit avaient été négligés par la recherche
traditionnel africain et du code civil. internationale. Partant des distinctions de l’analyse
Le résultat paraît relever du coup de baguette du matricielle de ma thèse de doctorat, je distinguais
magicien. Mais en fait je me suis aperçu que je chez les Wolof trois positions des ressources, les
disposais déjà des catégories qui, globalement, avoirs (am), la possession (mom) et la propriété
avaient été identifiées dans ma thèse de doctorat fonctionnelle, exclusive mais non absolue (lew).
d’État de 1970 pour ressortir vingt ans après ! Une étude comparative du droit successoral pour
- La première distinction entre public et privé est la société Jean Bodin pour l’histoire des institutions
enrichie sur la base des nombreux travaux du m’ayant donné l’occasion de généraliser ces
LAJP soulignant que dans des sociétés distinctions, il restait à assurer la compatibilité de
communautaires, et à la différence des sociétés ces distinctions avec celles du code civil. La
individualistes du Code civil qui connaissent solution est venue de la lecture pour le conseil de
l’opposition public/privé, les distinctions des rédaction de la revue Natures, Sciences, Sociétés
usages socialement reconnus privilégient des
relations sociales qui sont internes, internes-
externes (ou d’alliance) et enfin externes aux
communautés de référence. Pour assurer la
cohérence logique de l’ensemble de ces
48
L’apport des chercheurs du LAJP à la gestion patrimoniale

d’un article proposé par A. Sandberg1 reprenant


les analyses d’Elinor Ostrom et d’Estella
Schlagger2 .
Celles-ci proposaient deux lignes d’analyse
pertinentes pour mon propos.
Tout d’abord, tout en distinguant deux niveaux
d’organisation et de reconnaissance des droits
fonciers, un niveau opérationnel (N.O.) (“ là où les
choses arrivent ”) et un niveau collectif
d’appropriation (N.C.) (“ là où les choses sont
décidées”) ces auteurs introduisent une nouvelle
typologie de droits fondée sur une progressivité, du
plus simple au plus complexe :
- le droit d’entrer ou d’accès,(N.O.)
- le droit de soustraire ou d’extraire, (N.O.)
- le droit de gérer et de réguler l’usage des
ressources, (N.C.)
- le droit d’exclure et de décider qui a le droit
d’accès et comment le transmettre, (N.C.)
- le droit d’aliéner au sens de se défaire d’un droit
de manière discrétionnaire et absolue (N.C.).

Le second apport de ces auteurs est de montrer


que ces droits se combinent par additions
successives pour définir différentes catégories
juridiques. Dans le modèle de Schlager et Ostrom
et conformément à une lecture de common law qui
privilégie les rapports hommes/hommes, ce sont
des catégories de personnes qui sont ainsi
identifiées (unauthorized user, authorized user,
claimant, proprietor, owner). Faisant l’économie de
sa présentation qu’on trouvera par ailleurs3, je vais
en faire une adaptation selon les distinctions des
statuts de ressources (rapports hommes/choses)
dimension privilégiée dans une lecture de type
civiliste comme le montre justement la thèse d’E.
Gianola-Gragg.

1 A. Sandberg, “ Ressources naturelles et droits de


propriété dans le grand Nord norvégien ”, Natures,
Sciences, Sociétés, vol. 2 N° 4, 1994, 323/333.

2E. Schlager & E. Ostrom, “ Property Rights Regimes and


Natural Resources : A conceptual Analysis ”, Land
Economics, 68 (3), august 1992.

3 dans La sécurisation foncière en Afrique, 1996, p. 72.


49

Tableau N° 2
Corrélations entre nature des droits et régimes d’appropriation

chose avoir possession propriété propriété


fonctionnelle absolue
accès x x x x x
extraction x x x x
gestion x x x
exclusion x x
aliénation x

La progression entre les droits permet ainsi de


justifier le rapport entre les différents régimes et la
place ultime reconnue à la propriété privée, le
régime le plus complet mais aussi le régime
d’appropriation le plus exceptionnel que seuls les
Occidentaux tiennent pour un mode général
d’appropriation.

La combinaison des enseignements des tableaux


1 et 2 permet de construire une matrice générale
des maîtrises foncières intégrant les droits et
obligations sur la terre, les maîtrises étant définies
comme “ l’exercice d’un pouvoir et d’une
puissance donnant une responsabilité particulière
à celui qui, par un acte d’affectation de l’espace, a
réservé, plus ou moins exclusivement ou
absolument cet espace ”1. Ce sont ces maîtrises
qui sont à la base de la gestion patrimoniale.

1 Le pastoralisme africain, op. cit. 1995, 489.


50

Tableau N° 3
Matrice simplifiée des maîtrises foncières1

modes maîtrise maîtrise maîtrise maîtrise maîtrise absolue


d’appropriation indifférenciée prioritaire spécialisée exclusive bien
chose avoir possession propriété
fonctionnelle 5
1 2 3 4

modes de cogestion
et de gestion
public A A1 A2 A3 A4 A5
externe B B1 B2 B3 B4 B5
inter-externe C C1 C2 C3 C4 C5
interne D D1 D2 D3 D4 D5
privé E E1 E2 E3 E4 E5
1 On consultera l’original dans La sécurisation foncière en Afrique op. cit. p. 73 ainsi que la description de
chacune des 25 catégories désignées par les initiales A1 à E5

idéologues libéraux de la propriété privée2.


- LA GESTION PATRIMONIALE ET LE JEU DES Réciproquement, la gestion patrimoniale apporte à
LOIS la recherche foncière sa capacité à lire et à
La gestion patrimoniale a été plus particulièrement résoudre de manière dynamique des situations
illustrée par Henri Ollagnon à travers ses travaux conflictuelles, ce qui a été illustré dans notre
pour le Ministère de l’agriculture et sur la base de ouvrage sur La sécurisation foncière en Afrique.
la gestion de nappes aquifères en Alsace. Il définit De manière plus large encore, on remarquera
la gestion patrimoniale comme une “ approche ” et combien les objectifs que s’assigne cette
non une démarche codifiée. Cette approche approche correspondent à l’esprit du présent
“ suppose de considérer la qualité (et par ouvrage, en vue de “ maintenir la vitalité du lien
extension la nature) comme un objet de social et le renouvellement de la force de
négociation sociale qui se centre sur la l’engagement ” comme le disait Henri Ollagnon.
nécessaire réactualisation continue des règles et Ainsi, par rapport aux paramètres du jeu des lois,
l’approche de gestion patrimoniale privilégie les
objectifs de la gestion, dans le but de maintenir la
cases 7 (forums), 8 (ordonnancements sociaux), 9
vitalité du lien social et le renouvellement de la f
(enjeux) et 10 (règles du jeu), les autres paramètres
étant dépendants de l’un ou l’autre de ces facteurs
privilégiés.
orce de l’engagement ”1. A la démarche - Le forum de gestion patrimoniale est le cadre le
patrimoniale, la théorie des maîtrises foncières plus immédiatement identifiable de cette approche.
apporte une conception dynamique et complexe Sans forum stable, autonome, ayant une visibilité
des règles juridiques en évitant qu’elles soient institutionnelle, une reconnaissance juridique et une
enfermées dans le droit de propriété privée et que efficacité pratique, la réunion d’acteurs pour entrer
la thématique de la gestion soit réduite à cette en négociation n’a aucune chance de se
peau de chagrin qu’on dénomme la tragédie des pérenniser et d’aboutir à un développement
communs (tragedy of the commons) de Hardin et reproductible et durable selon les critères de la
qui n’est qu’une suite de lieux “ communs ” qui ont conférence de Rio de Janeiro de 1992. C’est le
été portés au statut de type idéal par les forum qui détermine la qualité et le statut des
acteurs ainsi que le type de ressources qui sera

1 cité par A. Karsenty, Décentralisation et gestion des


ressources naturelles renouvelables, bibliographie en 2 La présentation la plus explicite est dans M. Falque,
langue française orientée vers les questions africaines, “ Libéralisme et environnement ”, Futurible, 97, mars
Paris, CIRAD-GERDAT & Club du Sahel-ARD, 1994, 1986. Voir également l’ouvrage précité, Droits de
p. 66. propriété et environnement , Paris, Dalloz, 1997.
51

susceptible d’être pris en compte et géré selon l’horizon trente ans à l’horizon un an, voire un mois
l’approche patrimoniale. Privilégiant une logique ou un jour en cas d’urgence, cette combinaison de
fonctionnelle, un forum doit être plus ou moins méso et de micro-processus faisant prendre
étroitement spécialisé à un type de ressources. conscience de l’indispensable solidarité par
Dans les expériences actuelles réalisées à interaction spatio-temporelle des décisions
Madagascar on prend en considération des collectives.
ressources très précisément déterminées (une - Enjeux et règles du jeu sont, à nouveau,
forêt classée, une réserve de biosphère...) et étroitement associés. Les solutions adoptées
souvent considérées comme appartenant au doivent en effet prendre une forme juridique et leur
patrimoine mondial. Par contre, aux Comores la adoption doit être assez solennelle pour que le
démarche est plus globale au niveau des mode de gestion soit stabilisé sur une longue
ressources mais plus limitée d’un point de vue période. Actuellement, la démarche adoptée à
territorial (un bassin versant par exemple). De Madagascar préconise la forme contractuelle
manière générale, l’approche patrimoniale accompagnée de rituels sociaux et religieux
privilégie l’échelle locale avec des variations (kabary et sacrifice de boeufs). Le choix du contrat
importantes selon la nature de la ressource. fait cependant l’objet d’un réexamen car, comme le
- Les ordonnancements sociaux sont ensuite le souligne François Ost, le caractère instantané du
facteur le plus déterminant de l’approche contrat ne permet que difficilement de faire une
patrimoniale en privilégiant le mode négocié dans juste part aux intérêts non représentés dans la
des contextes antérieurement régulés selon le négociation, en particulier les générations futures. Il
mode imposé, technocratique ou bureaucratique nous faudra sans doute faire un appel d’idées pour
au sommet, tatillon, interventionniste et caporaliste tenter de résoudre ce type de difficultés. Ce
à la base quand il s’agissait des interventions des problème du choix de la bonne forme juridique est
Eaux et Forêts avant leur réforme interne dans en effet essentiel pour concrétiser l’enjeu de la
nombre de pays africains. Le choix de la négociation qui est d’assurer une fonction
négociation représente une véritable révolution substantiellement juridique au sens de Pierre
culturelle au sein de l’administration. Il aura fallu Legendre : assurer la reproduction biologique,
batailler ferme à Madagascar pour l’obtenir. Au écologique et idéologique du collectif de tous les
Mali, l’idée est acceptée “ du bout des lèvres ”. utilisateurs de la ressource concernée.
Ailleurs, le principe adopté peut être contredit dans - Reste enfin un dernier problème, celui de la
la pratique. qualification de ce mode de gestion. Derrière
Pour négocier il faut que les intervenants soient l’adjectif patrimonial que veut dire patrimoine ? En
globalement à égalité. Il faut donc aider les plus quoi ce mode de gestion se distingue-t-il d’une
faibles à réunir leurs informations, approfondir leurs approche domaniale ou privative-capitaliste ?
analyses et pondérer leurs choix : à organiser leurs C’est là où l’inventivité des jeunes chercheurs a pu
conduites sur les plans stratégique et tactique. se développer .
Pour ce faire, on recommande de former des
formateurs qu’on appelle médiateurs VARIATIONS SUR LE THEME DU PATRIMOINE
environnementaux à Madagascar, médiateurs Patrimoine et gestion patrimoniale sont pour moi,
patrimoniaux aux Comores et qui sont choisis en parmi les termes disponibles dans le vocabulaire
raison de leurs expériences, compétences et juridique et développementaliste, les moins
proximité psychologique avec les populations à mauvais. Je ne défendrai donc pas les termes eux-
assister. Il va falloir en effet se plier, pour tous les mêmes si d’autres dénominations apparaissent
protagonistes de la négociation, à une démarche plus euristiques. Leur inconvénient est de prêter à
intellectuelle délicate fondée sur une méthode confusion dans trois domaines, celui de la
régressive et associant divers processus. Dans un sociologie où Max Weber en fait un idéal type des
premier temps, les acteurs sont invités à modes de gestion de la société, celui de la science
déterminer en commun l’objectif qu’ils assignent à politique africaine qui fait une large place avec
leur gestion en se projetant sur vingt à trente ans Jean-François Médart au néopatrimonialisme des
(une génération, celle de leurs enfants). Ils élites, juridique enfin, sur le plan juridique, nous
déterminent donc un résultat à atteindre compte sommes en face de trois conceptions distinctes,
tenu des informations en leur possession (pression aux statuts variables et dont les relations n’avaient
et projection démographiques, évolution du guère étaient approfondies.
marché, environnement national et international...). - Trois conceptions du patrimoine
Puis, par régressions successives, émergent
°La conception première du patrimoine est
toutes les contraintes dont il faut tenir compte et les
prémoderne, surtout médiévale pour ce que nous
réponses que chaque acteur devra apporter pour
en ferons dans les contextes africains. Elle
que l’objectif final soit atteint. On passe ainsi de
privilégie la transmission des statuts (d’héritier, de
52

gestionnaire, de trustee...) et la permanence de groupe. Seules les personnes juridiques ont un


l’affectation de ressources ou de richesses au patrimoine. Donc seuls les collectifs reconnus
profit d’une lignée, d’une génération à l’autre et comme détenteurs de la personnalité juridique ont
selon le principe du droit romain “ paterna paternis, un patrimoine, ce qui aboutit à sélectionner les
materna maternis ”, aux parents par le père les collectifs qui sont susceptibles d’entrer dans la vie
biens agnatiques, aux parents par la mère les juridique, politique et économique. Le patrimoine
biens utérins. C’est là où l’on trouve l’origine de la naît avec la personne et disparaît avec elle. Le
notion de propres et de biens propres, ressources patrimoine est donc aussi intransmissible que la
affectées à une lignée. Dans leur histoire du droit personnalité, la disparition de l’un, pour cause de
privé, et avec un préjugé peu favorable, Paul décès pour les personnes physiques, de
Ourliac et Jehan de Malafosse notent : dissolution pour les personnes morales, entraînant
“ Pour le droit coutumier, (...), l’individu ne le partage du patrimoine au profit de tous les ayant
compte guère et la volonté du testateur est droit.
toujours suspecte. Pour une société éprise Trois autres traits pèsent particulièrement sur la
d’ordre et de stabilité, la famille seule est mise en oeuvre de cette conception moderne.
D’une part l’unicité du patrimoine comme
permanente. La solidarité qui existe entre parents
conséquence de la représentation unitaire de la
leur impose de défendre en commun leur vie et
personne dans la pensée moderne. Si la doctrine a
leur honneur mais aussi leurs biens. Dans cette
tenté au début du XX° siècle de corriger ce
vue des choses, l’individu n’a plus sur son principe par la notion de “ patrimoine d’affectation”,
patrimoine qu’un pouvoir transitoire; les droits de ce serait au mieux une exception au principe de
la famille existent avant les siens et sa mort, plus l’unité de patrimoine. Une deuxième contrainte
qu’une succession, ouvre un ‘retour’ du bien à concerne le caractère essentiellement monétariste,
leur origine. voire mercantile qui caractérise la définition
Ainsi s’établit une correspondance presque doctrinale actuelle du patrimoine. Pour François
mystique entre la terre et la famille : toutes deux Terré, le patrimoine est “l’ensemble des rapports
jouissent de la même perpétuité et chaque de droit appréciables en argent, qui ont pour sujet
famille est comme enracinée sur la terre dont actif ou passif une même personne juridique et qui
souvent elle porte le nom ”3 sont envisagés comme formant une universalité
Ce mode d’approche a donné lieu à deux types de juridique ” 4. Ce critère de l’appréciation en argent
pratiques juridiques, des coutumes de la valeur d’un patrimoine continue de heurter la
communautaires assurant le maintient du sensibilité de ceux qui considèrent que des biens
patrimoine au sein de la communauté familiale de famille, comme la douleur de la séparation, sont
sans partage ou des coutumes lignagères ou sans prix. Une troisième contrainte tient à la notion
parentélaires, la vocation héréditaire étant liée à la d’universalité juridique qui exprime l’idée que le
parenté. Ce qui paraît ici essentiel, outre la patrimoine n’est lié à rien d’autre qu’à la personne
permanence de l’affectation , est de noter ce juridique dont il est le double en terme d’actif et de
caractère quasi mystique qui lie le groupe et le passif. En particulier aucune obligation, aucun
patrimoine dans le droit coutumier français. Dans intérêt ou aucune contrainte de gestion ne pèsent
le droit coutumier africain ou malgache, on n’aura irrévocablement sur le détenteur du patrimoine du
qu’à retirer le préfixe ‘quasi’ pour comprendre chef de ses auteurs ( c.a.d. du fait de ceux qui l’ont
l’impact de la sacralité de la terre sur les pratiques fait hériter et qui ont pu exprimer des obligations
foncières et la “ quasi-impossibilité ” de sortir d’une particulières pour l’usage de certains biens). Le
conception patrimoniale (au sens du droit pouvoir d’appréciation du juge en matière de
coutumier) pour gérer les rapports fonciers tant que clauses testamentaires a pu, au XIX° siècle,
la marchandisation de la terre n’est pas pousser la liberté de “ jouir et de disposer des
généralisée et donc que le capitalisme n’a pas choses ” effectivement dans ses retranchements
substitué ses modes de penser aux conceptions les plus absolus. Or, que ce soit pour l’exercice du
antérieures. droit de propriété ou pour la liberté patrimoniale,
° La deuxième conception, moderne et civiliste, a l’évolution de ce siècle est bien celui d’un
en fait été formulée au début du XIX° siècle par les encadrement progressif de cette liberté
jurisconsultes Aubry et Rau à partir d’un héritage
romain. Elle associe le patrimoine à la personne
juridique, non au statut au sein du groupe, donc au

3 P. Ourliac et J. De Malafosse, Histoire du Droit privé, 4 F. Terré, Introduction générale au droit, Paris, Dalloz,
III Le droit familial, Paris Thémis, 1968, 390. 1991, 270;
53

qu’apprécient positivement ou négativement la Héritage of Mankind (CHM) ” et les ressources qui


doctrine selon ses orientations idéologiques5. relèvent de la juridiction des États mais qui,
On notera que pour remédier aux carences du droit impliquant des valeurs globales (global values),
positif, à la différence de la common law, la doivent être gérées selon les principes du trust ou
doctrine6 propose d’introduire un équivalent du de la fiducie, tout en sauvegardant la souveraineté
droit anglais du trust avec la notion de fiducie. Ainsi étatique : “ the sovereign rights of states are
pourrait être retrouvé le fil de la transmission thereby not violated but ‘reinterpreted’ in
intergénérationnelle dont on redécouvre les recognition of the necessity of common efforts to
exigences avec le droit de l’environnement. cope with common problems/issues ”8.
° La troisième conception du patrimoine est, Un des effets les plus visibles de ce type de
disons, “ transmoderne ”. Elle n’associe le recherches est de remettre au premier plan les
patrimoine ni à un collectif particulier ni à une notions de commun, communaux, communautaire
personne mais à des entités mystico-abstraites, et communauté que la pensée moderne avait
l’Humanité, la Nation, le Genre humain, le Monde, dévalorisées et sur lesquelles je reviendrai dans le
la Nature7. On retrouve ici ce lien mystique de la dernier point.
pensée prémoderne et un débordement de la Mais, plus généralement, les analyses de la notion
pensée moderne réduisant le patrimoine aux de patrimoine dans sa triple fonctionnalité
seules personnes juridiquement reconnues. prémoderne, moderne et postmoderne apportent
L’avantage est d’autoriser un contournement de effectivement le cadre conceptuel dont nous avions
ceux des acteurs du jeu officiel qui bloqueraient besoin pour penser la gestion foncière dans l’entre
une gestion reproductible et durable, spécialement deux de la tradition et de la modernité, donc dans
certains États. L’inconvénient est de réduire la la contemporanéité. C’est parce que, en Afrique et
capacité d’ester en justice aux seuls acteurs à Madagascar mais aussi en France, certains
reconnus par les droits étatiques tant que des acteurs se situent dans des logiques traditionnelles
juridictions internationales ne sont pas et communautaires et d’autres dans des logiques
compétentes dans ce domaine. Dans quelle capitalistes qu’il convient de confronter leurs points
mesure y a-t-il un sens à prétendre, pour une de vue et leurs besoins considérés chacun comme
association de défense de l’environnement, initialement légitimes mais à négocier
représenter les droits et obligations de l’humanité ? nécessairement. Si l’on revient au tableau N° 3 et
Il n’y a pas, me semble-t-il, d’autre réponse que sur aux solutions que propose la théorie des maîtrises
le plan politique. Je pense donc que dans ce foncières, on remarque que la grande diversité des
domaine et pour satisfaire aux exigences de l’État options proposées peut aboutir à des montages de
de droit, la recherche juridique devra mieux dispositifs de sécurisation foncière fort différents
apprécier les niveaux de compétence requis et les mais aussi fort proches des besoins des acteurs .
critères d’opposabilité soit des obligations Dans la sécurisation foncière en Afrique, on a
contractuelles quand elles existent soit du droit conduit le test sur deux types de domaines, les
statutaire et des conventions internationales. Dans pratiques forestières et les pratiques pastorales.
La sécurisation foncière en Afrique, je commente La mise en parallèle des maîtrises foncières
ainsi (1996, 55/56) les travaux de Franziska utilisées donnent les résultats suivants
Tschofen distinguant deux registres : les PASTORALISME : A1, B1, A2, B2, B3, A3, B3,
ressources qui sont associées aux espaces C3, D4, E3, E4.
internationaux et qui relèvent d’un “ Common FORESTERIE : A1, B2, A3, C3, D3, A4, D4,
E4
13 sur 25 maîtrises sont exploitées et 6 seulement
2 fois. Aucune ne fait appel à la propriété privée ou
5 Conférer Un droit inviolable et sacré, la propriété, à des maîtrises absolues. 5 solutions sur 17 font
Paris, ADEF, 1991 et Droits de propriété et appel à un droit de propriété fonctionnel avec
environnement, précité. maîtrise exclusive qui pourrait devenir absolue si la
marchandisation de la terre ou des ressources
6 M.-A. Frison-Roche, Sociologie du patrimoine, la était acceptable.
réalité de la règle de l’unicité du patrimoine, Rapport à Par ailleurs, il n’y a sécurisation des pratiques que
la mission de recherche ‘Droit et Justice’, Paris, 1995, 123 si les acteurs peuvent être assurés pouvoir
p. Voir aussi La sécurisation foncière précité, 56/57. disposer de plusieurs maîtrises dans des situations

7 Toutes ces abstractions ont des majuscules pour leurs


concepteurs et sont spécifiquement associées à une 8 F. Tschofen, “ Legal Content of the Notion of <Global
anthropologie valorisant un anthropomorphisme qui n’a Commons>“ , World Development Report 1992,
pas d’équivalent dans d’autres traditions... background paper N° 16, 1991, 22.
54

qui sont soit successives soit alternatives. Par développement économique, l’apport de la gestion
exemple, un pasteur doit successivement aller des patrimoniale se situe sur un autre plan. Grâce à la
terres de cures salées aux pâturages, aux puits et théorie des maîtrises foncières qui prend en
aux marchés. Il doit aussi pouvoir se rendre sur un compte les diverses situations et autorise des
pâturage neuf si celui qu’il exploite est sec ou adaptations de régimes juridiques sans entrer
épuisé. Un seul droit même absolu conduit à la nécessairement et irrémédiablement dans le
destruction du troupeau si la sécheresse est régime de la propriété privée, la gestion
absolue et qu’il n’existe pas d’autre alternative pour patrimoniale répondrait à l’exigence d’un
conduite le troupeau, hors la possibilité, très limitée “ développement humain ” entendu comme un
en Afrique, d’achat de fourrage. développement à visage humain prenant en
Les notions de patrimonial et de patrimoine sont considération les contraintes immatérielles et non
donc bien des catégories diatopiques et seulement matérielles et marchandes dans la
dialogales opportunes pour fonder une sécurisation reproduction de la vie en société.
foncière pertinente. La reconnaissance de la relation ainsi établie entre
Qu’en disent les jeunes chercheurs ? théorie des maîtrises foncières, gestion
patrimoniale et développement à visage humain
- EXPLORER LES VOIES D’ UNE GESTION me paraît particulièrement valorisante et semble
ENVIRONNEMENTALE DU PATRIMOINE. être, pour le concepteur, la récompense à des
° Roland Razafindraibe, sociologue malgache travaux parfois bien délicats à conduire. Il n’en
traitant de la sécurité foncière des couverts reste pas moins qu’on peut se demander si
forestiers complantés par les paysans des hautes l’opposition entre développement économique et
terres malgaches confirme dans sa thèse de développement à visage humain apparaît encore
sociologie du développement9 la pertinence des comme pertinente, la Banque mondiale ayant fait
conclusions précédentes dans le cas de ces dernières années un virage remarqué, en
Madagascar. La possibilité d’un recoupement des particulier à propos de l’Afrique, pour tenter de
intérêts et des logiques des différents acteurs lui coordonner ses exigences macro-économiques et
paraît autoriser un dialogue neuf entre les paysans les attentes de justice sociale dans la gestion de la
propriétaires (au sens de maîtrises exclusives) des transition micro-économique11.
forêts complantées (principalement en eucalyptus Par ailleurs, je doute que l’approche fondée sur la
robusta), les services des domaines et des Eaux et gestion patrimoniale et la théorie des maîtrises
Forêts au plan national et, à l’échelle internationale, foncières privilégie un développement humain au
les bailleurs de fonds conduits par la Banque détriment d’un développement économique. A le
mondiale laquelle a lié l’avenir de la réforme différence d’approches collectivistes classiques du
foncière au plan environnemental. En outre, type des réformes socialistes abolissant la
souligne-t-il, l’expérience des médiateurs propriété privée des moyens de production, la
environnementaux est suffisamment significative théorie des maîtrises foncières fait une place
pour que la dynamique de gestion patrimoniale incontestée à la propriété privée/absolue ou
puisse aboutir à une gestion réellement exclusive et interne, soit dans les catégories de
reproductible et durable. notre tableau N° 3 les données E5, E4, D5, D4,
° Élisabeth Gianola-Gragg, avocate américaine, a C5, soit 20 % des solutions offertes. En fait, tout
le mérite, entre autres, de disposer d’une formation dépend de ce qu’on entend par développement
pluridisciplinaire qui lui a permis de comparer économique. Pour un jeune chercheur américain, il
avec la même profondeur les apports de la n’y a pas d’autre définition du développement
common law et de la théorie civiliste dans le économique que capitaliste. Comme le remarquait
l’auteur lors de la préparation de la soutenance,
domaine des droits de propriété puis de disposer
aux États-Unis hors du capitalisme point de salut. Il
d’une formation ethno-anthropologique qui lui a
permis de confronter les discours et les pratiques faudra donc interpréter les potentialités de la
gestion patrimoniale avec une vision renouvelée du
juridiques sur le terrain10. Elle a ainsi abouti à la
développement économique et du capitalisme, ce
conclusion que si la conception de la common law
qui, reconnaissons le, n’est pas actuellement
fondée sur le bundle of rights , faisceau de droits
vraiment à l’ordre du jour. Les options de politique
toujours susceptibles d’être affinés, spécifiés et
foncière restent donc confrontées à l’alternative
contractuellement gérés, peut assurer le
entre la diffusion de la propriété assurant le

9 R. Razafindraibe,
11 World Bank, A continent in Transition: Sub-
10 E. Gianola-Gragg, La sécurisation foncière dans le Saharan Africa in the Mid-1990’s, W. B. Africa region,
cadre de l’économie de plantation, précitée. Washington, janv. 1995.
55

développement économique et non la justice


sociale et le recours à la gestion patrimoniale qui
autorise à mieux négocier les ‘transitions’ sans
assurer immédiatement un décolage de
l’économie, si tant est qu’on puisse continuer à
utiliser cette terminologie des années cinquante.
° Olivier Barrière pour le droit de l’environnement,
Catherine Barrière pour l’observation
anthropologique et la place de la sacralité ont
conduit au Mali, grâce à l’assistance de
nombreuses institutions, une des premières
grandes enquêtes de longue durée sur les
pratiques foncières et leurs implications
environnementales dans le delta intérieur du fleuve
Niger. Parmi leurs nombreuses et abondantes
publications, je retiens le chapitre publié dans La
sécurisation foncière en Afrique12. Ce texte n’est
ni le plus récent ni le plus complet mais c’est celui
qui est le plus directement en relation avec la
gestion patrimoniale et les maîtrises foncières.
Parmi les apports de cette recherche je relève :
- le traitement spécifique de chacun des régimes
juridiques propres aux types de ressources
obligeant à distinguer entre régimes pastoral,
agricole, sylvicole, forestier, halieutique et
cynégétique. La situation exceptionnelle du delta
confirme le besoin d’une lecture spécialisée que
nous faisions des régimes d’appropriation dans
L’appropriation de la terre en Afrique noire (Paris,
1991).
- l’utilité à distinguer entre les normes et les
pratiques effectives, les droits de première main et
les droits délégués. Sous cet angle, cette
recherche anticipe les orientations actuelles de la
programmation internationale des travaux sur les
droits de propriété et les modes de faire valoir.
- Enfin, en adoptant une lecture environnementale
et en adaptant de ce fait la terminologie des
maîtrises (la maîtrise indifférenciée du tableau N° 3
devenant minimale ici), les auteurs distinguent
entre les statuts des espaces et les statuts des
ressources puis établissent une corrélation entre
ces statuts et ceux des maîtrises. Soit le tableau
suivant :

12 C. et O. Barrière, “ Approches environnementales :


systèmes fonciers dans le delta intérieur du Niger, de
l’implosion du droit traditionnel à la recherche d’un droit
propice à la sécurisation foncière, La sécurisation
foncière en Afrique, op. Cit. 1996, 127/175.
tableau N° 4
Les droits corrélés aux espaces et aux ressources naturelles renouvelables1

espaces ressources
maîtrise accès prélèvement
minimale + à tout espace ouvert r. Forestières, pastorales,
prioritaire halieutiques, cynégétiques
maîtrise exclusion exploitation
spécialisée + exclusive agraires, pastoraux, halieutiques r. Pastorales, agricoles,
halieutiques

disposition
maîtrise absolue éléments récoltés, cueillis,
ramassés, chassés, pêchés

1 Adapté du tableau N° 11 de La sécurisation


foncière en Afrique, p. 163
législations l’ont déjà fait, le principe de l’article
Interprétant cette nouvelle présentation, je pense 552 CC établissant que la propriété du sol emporte
qu’il conviendrait en effet de bien distinguer dans celle des ressources du dessus et du dessous.
nos analyses entre les maîtrises foncières qui J’en arrive ainsi, en prolongeant le tableau
portent sur la terre ou l’espace et les maîtrises précédent, à identifier huit formules de sécurisation
fruitières qui portent sur les ressources et peuvent dont on peut restituer les relations en suivant l’ordre
être éventuellement dissociées des espaces, en de 1 à 8, du plus simple au plus complexe..
remettant en cause, comme certaines
Tableau N° 15

Formules de sécurisation des droits, du plus simple au plus complexe

maîtrises espaces ressources


indifférenciée accès 1 -
prioritaire - prélèvement 2
spécialisée gestion 4 exploitation 3
exclusive exclusion 5 marchandisation 6
absolue aliénation 8 disposition 7
La formule 1 concerne principalement les aires patrimoniale et viabilité des politiques forestières à
protégées, 2 le pastoralisme, 3 la foresterie, 4 Madagascar ”, Sigrid Aubert fait les propositions
l’agriculture extensive, 5 l’exploitation halieutique, 6 suivantes.
l’agriculture intensive avec grands aménagements Elle suggère tout d’abord d’adopter le concept
hydrauliques, 7 et 8 l’agriculture capitaliste pour d’écounème proposée par Jacques Berque pour
ses fruits (7) et les surfaces foncières (8). traiter “ une entité relationnelle à la mesure
Dans ses travaux actuels au Sénégal oriental, O. terrestre de l’humanité, une entité qui s’établit en
Barrière s’intéresse plus particulièrement au statut un réseau de relations mystiques,
juridique des aires protégées et propose de phénoménologiques et anthropiques. La notion
substituer à la maîtrise absolue un ‘droit de gestion d’écounème nous semble dépasser celle
intentionnelle’ au profit de l’État, pour contrôler les d’environnement dans le sens où elle peut être
conséquences de la marchandisation. saisie par des sociétés qui ne placent pas
Il approfondit la nature juridique de la gestion nécessairement l’homme au centre de l’univers et
patrimoniale en analysant comment la combinaison
qui ont choisi de ne pas objectiver la nature. Au
d’un espace ressource et d’un espace écologique
travers du spectre de l’écounème, les divers
produit un patrimoine commun au groupe
éléments d’un écosystème prennent l’apparence
concerné. C’est donc, lui aussi, autour d’une
de <carrefours relationnels>, comme autant de
redéfinition du res communis que se concentrent
ses travaux.
° Dans le cadre de la préparation d’une thèse de
doctorat en Droit sur le thème “ Gestion
57

liens rattachés à des entités distinctes qui se


noueraient autour d’un même support ”1.
Elle propose ensuite de lire la diversité des
régimes juridiques à partir de la gestion d’un
écosystème en corrélant deux variables, la nature
intrinsèque de l’objet supportant le droit revendiqué
d’une part, la norme que revendique l’utilisateur de
l’autre. Les applications qu’elle présente à partir de
son travail de terrain proposent des réponses très
détaillées et très fines sur le plan des
enseignements. Ceux-ci devraient être repris dans
la perspective du jeu des lois pour valoriser
l’impact de chacune des variables sur ce riche
corpus d’informations.
Citons enfin sa conclusion qui met au clair ses
choix de problématique :
“ La prise en compte de l’existence de
patrimoines multiples revendiqués par des
personnes distinctes et reposant sur les éléments
d’un écosystème considéré sous le spectre de
l’écounème peut contribuer à la recherche et à la
négociation d’une situation viable pour
l’ensemble des acteurs concernés. (...) Le
concept de patrimoine autorise la conjugaison
d’échelles spatiales et temporelles variables. Il
permet la prise en compte d’intérêts et
d’interventions tant au niveau local qu’au niveau
global, alors que la recherche de l’origine des
droits attachés aux éléments de l’écosystème
concerné intègre les dimensions passées,
présentes et futures ”..

1 S. Aubert, Pour une théorie du patrimoine visant à


l’utilisation du concept en vue d’une gestion viable des
écosystèmes, Antananarivo, janvier 1998, 19 p.
attitude légitimiste active. Elles signifient une
démarche de réappropriation de leurs droits par
des individus ou des groupes prenant pleinement
conscience qu’ils sont sujets de droit(s) et que le
droit peut devenir une arme. En effet, le droit outil
de reproduction des rapports sociaux lorsqu'il est
subi par une partie de la population, devient outil
LORSQUE RECHERCHE ET PRATIQUE SE
de combat et de développement lorsqu'il est
REJOIGNENT : L’EXEMPLE DU LABORATOIRE appréhendé et utilisé comme un instrument, par les
D’ANTHROPOLOGIE JURIDIQUE ET DE populations concernées, afin de contrarier
L’ASSOCIATION J URISTES-S OLIDARITES certaines dominations et d’appuyer l’exercice
d’une citoyenneté pleine et entière.
Boris Martin* C’est en créant Juristes-Solidarités que Jean
Designe prend connaissance de la grande variété
de telles pratiques que des individus et des
groupes initient en Europe mais aussi, et surtout,
On lit, on entend souvent que la pratique — et plus en Amérique Latine, en Afrique, en Asie. Ce
singulièrement celle des acteurs du faisant, Juristes-Solidarités lève le voile sur des
“ développement ”— et la recherche sont en discours et des pratiques que sous-tendent des
constant divorce, que l’une et l’autre ne parviennent logiques sociétales. Les travaux du LAJP se
pas à se rejoindre, à se répondre, à s’épauler. Et révèlent un appui essentiel dans la volonté de
pourtant, quel plus bel exemple de pont jeté entre “ décrypter ” ces fonctionnements. Dès lors, une
les deux “ frères ennemis ” que la “ collaboration ” grande partie de l’activité de l’association, à côté
entre le Laboratoire d’Anthropologie Juridique de de la découverte, de l’appui et de la mise en
Paris et l’association Juristes-Solidarités. Une relation de telles pratiques, vise à mettre en
collaboration qui, de surcroît, ne doit rien aux efforts perspective ces dernières, au regard de notions
titanesques des deux parties pour se mettre en que nous croyons, en Occident, fermement
place. Entre “ Juristes ” et le “ Labo ”, aucun contrat, établies, définies et circonscrites. Ainsi, le Droit se
aucune structure formalisant, officialisant la relation. résumerait tout entier dans la Loi écrite,
Celle-ci est ancienne, forte, évidente, naturelle, en impersonnelle et générale, les droits de l’homme
quelques mots, elle s’est imposée d’elle-même. seraient “ évidemment ” universels... Autant de
Avant la rencontre de deux structures, c’est avant mythes, résultats de l’évolution d’une société parmi
tout celle de deux personnalités, Étienne Le Roy et d’autres — la société occidentale — que les
Jean Designe. Le premier est anthropologue du travaux des anthropologues contribuent à mettre en
droit, le second est un “ juriste atypique, balance avec d’autres systèmes de pensée qui
autoformé ”, engagé dans le combat contre le Droit sont autant de façons d’appréhender le
imposé d’en haut, confisqué par les professionnels, phénomène juridique.
pour un droit réapproprié par ses destinataires Des travaux que Juristes-Solidarités se fait fort de
finaux, les citoyens. Issus de parcours différents, répercuter, dans les articles qu’elle peut être
les deux hommes se retrouvent autour des amenée à rédiger ou dans les sessions de
pratiques, que le premier étudie, examine afin de formation qu’elle organise. Parce qu’ils promeuvent
comprendre les logiques qui les sous-tendent. une ouverture d’esprit et une relativisation des
Pratiques que le second côtoie chaque jour dans dogmes occidentaux, mais aussi parce qu’ils
son travail auprès des paysans, agriculteurs. Les introduisent idéalement la problématique que
structures interviennent dans un second temps, développe l’association. Autrement dit, les travaux
lorsqu'Étienne Le Roy prend, à la suite de Michel des anthropologues du Laboratoire et
Alliot, les rênes du LAJP, tandis que Jean Designe particulièrement ceux de Michel Alliot et d’Étienne
fonde, avec d’autres, Juristes-Solidarités. Le Roy sont le “ ciment ” de l’action de Juristes-
L’idée qui préside à la création de Juristes- Solidarités.
Solidarités consiste à appuyer, à travers un réseau Certes, Juristes-Solidarités ne rend pas compte de
international, les pratiques alternatives de droit toute la complexité de ces travaux, ne prend pas
initiées par les populations ou des groupes. part aux enjeux qui sont ceux de l’anthropologie.
“ Pratiques alternatives ” en ce qu’elles marquent le L’association n’est pas un centre de recherche.
passage d’une attitude légaliste passive à une Elle s’appuie sur les conclusions des chercheurs
afin de mener à bien sa tâche, qui est avant tout,
d’appuyer des combats sociaux qui prennent le
droit comme vecteurs de leurs revendications.
* Doctorant, membre de Juristes-Solidarités.
64
Lorsque recherche et pratique se rejoignent...

Autrement dit, elle extrait la “ substantifique moelle ”


de ces travaux aux fins de renforcer la cohérence
de fond de ses activités. A l’inverse, les pratiques
qu’elle côtoie dans le monde entier sont autant “ de
grain apporté au moulin ” des anthropologues, qui,
avertis de l’existence de telle ou telle pratique, la
passeront au “ filtre scientifique ”. Le travail de
capitalisation que Juristes-Solidarités effectue se
double ainsi d’un travail de réflexion et de
“ digestion ” qui permet de nourrir et l’association
et le Laboratoire.
La réussite de cette collaboration informelle ne doit
cependant pas dissimuler son caractère insuffisant.
Il faut aller au-delà de cette relation de tuelles qui
sont celles du monde occidental. De tels projets se
réduisant, en définitive à un transfert de
connaissances et de certitudes dont la pertinence
dans les aires culturelles différentes de celle qui les
a vu naître est loin d'être avérée et, plus grave,
conduit à des erreurs grossières qu'une initiation
même sommaire aux diverses façons de penser la
vie et le droit permet souvent d'éviter.
C’est l’une des perspectives que s’est fixé le
groupe de travail Droits de l’Homme et Dialogue
Interculturel, récemment créé au sein du LAJP,
que de favoriser ce rapprochement synonyme
d’ouverture. Ouverture réciproque, car s’il s’agit
d’attirer l’attention des praticiens du
développement sur les apports de l’anthropologie,
l’expérience de terrain des premiers peut
grandement nourrir les travaux des chercheurs en
anthropologie, tout en leur renvoyant une image
concrète du travail qu’accomplissent sur le terrain
les associations de solidarité et en leur faisant part
de leurs interrogations : d’un côté, l’ouverture par la
recherche, de l’autre, l’ouverture par la pratique.
Une expérience passionnante initiée par des
anciens du DEA Études Africaines (qu’héberge le
LAJP et que dirige Étienne Le Roy), souvent venus
prêter main-forte à Juristes-Solidarités...
Autrement dit, l’aventure continue...
A la demande du Ministère Comorien du
Développement Rural, de la Pêche et de
l’Environnement (MDRPE), le Ministère Français
de la Coopération a financé en mai 1996 une
mission d’appui à la réforme foncière associant le
GRET (Groupe de Recherche et d’Échanges
Technologiques) et le Laboratoire d’Anthropologie
Juridique de Paris.

L’objectif général de cette mission d’appui était de


compléter les premiers travaux réalisés avec
l’appui de la Banque Mondiale, essentiellement
orientés sur les aspects procéduraux de la
APPUI A LA MISE EN ŒUVRE DE LA REFORME réforme :
FONCIERE EN REPUBLIQUE FEDERALE
ISLAMIQUE DES COMORES : − nouveau cadre réglementaire substituant à la
INSTITUTIONNALISER UNE DEMARCHE DE procédure d’immatriculation une procédure
d’inscription,
GESTION PATRIMONIALE

− nouvelles institutions à mettre en place


Régis Meritan*
(Commission Interministérielle, Hautes
Autorités Foncières Régionales et Comités
Villageois d’Aménagement Foncier),

− opération pilote de cadastrage visant à établir


des titres de propriété individuels.
LE CONTEXTE GENERAL
Il s’agissait d’initier une réflexion plus globale sur
les moyens à mettre en oeuvre pour atteindre les
Le Gouvernement de la RFI des Comores s’est deux objectifs essentiels de la réforme :
engagé en octobre 1994, avec l’appui de ses
principaux bailleurs de fonds, à mettre en oeuvre − éviter que les situations conflictuelles ne
une nouvelle politique de développement agricole dégénèrent,
dont les objectifs généraux sont :
− sécuriser les exploitants pour promouvoir une
− l’amélioration de la balance agro-alimentaire gestion durable des ressources naturelles et un
pour atteindre la sécurité alimentaire, développement viable.

− la création d’emplois dans le secteur agricole et


para-agricole, METHODOLOGIE
− l’exploitation durable des ressources naturelles.
Le point de départ du travail a consisté en
Parmi les conditions nécessaires à la réalisation l’établissement d’une typologie des principaux
de ces objectifs figure la mise en oeuvre d’une conflits existants et potentiels relatifs à l’usage du
réforme foncière visant à moderniser et à adapter foncier.
la réglementation des usages fonciers afin de
garantir aux producteurs la sécurité foncière, de Dans chaque situation type, ont été proposés des
mettre un frein à la dégradation des ressources éléments de négociation rapidement utilisables sur
naturelles et de régler de manière satisfaisante les certaines zones pilotes.
principaux conflits actuels et potentiels.
La généralisation de la démarche ainsi validée
devait être précédée d’une modification de
* Ingénieur agronome, actuellement Conseiller Technique certaines dispositions juridiques permettant sa
Principal du Programme National d’Appui à la Promotion mise en oeuvre, notamment en matière de
de l’Agriculture Familiale à São Tomé et Principe. réglementation des contrats d’exploitation. Une
66
Sécurisation foncière aux Comores

réflexion à ce niveau a également été menée dans 2 - Conflits entre grands propriétaires et
le cadre de cette mission. exploitants villageois

Dans les cas observés, les finages villageois se


SITUATIONS OBSERVEES ET EN
SEIGNEMENTS sont constitués à partir de rachats de terres aux
anciens domaines princiers. La main d’œuvre
agricole salariée est toujours extérieure au village
Six types de situations ont pu être observés et et les villageois non propriétaires peuvent obtenir le
donner lieu à analyse. Dans chacun des cas ont été prêt de parcelles des propriétaires. Seule dans ce
décrits la situation foncière et les modes de cas la plantation de cultures pérennes leur est in-
gestion en vigueur, les situations conflictuelles le terdite. Les conflits sont peu nombreux et réglés
cas échéant, les attentes de la population vis-à-vis localement. Contrairement au cas précédent il
de l’État. Les enseignements tirés de chacune de existe une demande de reconnaissance officielle
ces analyses constituent la base des des ventes et d’attribution de titres définitifs de
recommandations finales de la mission. propriété, afin de pouvoir utiliser les propriétés
comme garanties auprès des institutions
financières.
1 - Conflits entre villages sur des réserves
villageoises communes
3 - Conflits entre grands propriétaires citadins
Les réserves villageoises, “ uswayezi ”, et villages
correspondent aux zones des “ Hauts ”, plateaux
non arborés, traditionnellement zones d’élevage, Quelques propriétaires citadins ont acquis, lors du
qui sous l’influence de la pression démographique, démantèlement des grands domaines coloniaux,
l’apparition de nouveaux marchés pour les des superficies de plusieurs centaines d’hectares.
productions légumières et l’amélioration des La densité démographique très élevée, 400 à
infrastructures, voient leur mode d’exploitation se 1000 hab./km2, fait que les empiétements de petits
modifier très rapidement. Ces zones anciennement paysans sur ces domaines sont la règle. Selon les
en accès libre pour l’ensemble des habitants de la cas et la personnalité des propriétaires leur légi-
région (Sultanat), ont été appropriées par les timité est plus ou moins contestée par les
différents villages; une appropriation individuelle a occupants. Dans tous les cas, le besoin d’une
eu lieu ensuite, avec mise en valeur. Par le passé, autorité administrative forte qui puisse être garante
la pression démographique étant plus faible et, des intérêts des deux parties est clairement
conséquemment, les durées de jachère plus exprimé. Ces grands domaines étant sous
longues, des exploitants différents pouvaient se exploités, l’objectif est de parvenir à des contrats
succéder sur une même parcelle ; ce n’est plus le d’exploitation satisfaisants pour les différents
cas aujourd’hui où l’appropriation individuelle et acteurs en présence.
définitive a eu lieu. Précisons cependant que ces
parcelles ne peuvent être vendues à l’extérieur de
la communauté villageoise. Seules en fait peuvent 4 - Conflits entre villages sur les limites de
être réalisées au sein de la communauté des finage
cessions qui s’apparentent à des cessions d’un
droit d’utilisation d’une partie d’un patrimoine Il s’agit de situations analogues au premier cas
communautaire. Les conflits qui peuvent apparaître présenté mais dans un contexte de pression
entre individus ou entre villages lors de démographique deux à trois fois supérieure. Les
reboisements communautaires aux limites des principaux conflits sont d’ordre individuel,
“ terroirs villageois ” sont réglés au niveau local par empiétements sur des parcelles limitrophes et
les autorités coutumières. Aucun besoin de surtout vols et destruction de récoltes. Les conflits
bornage des différents ensembles villageois n’est intervillageois sur les limites de finage sont perçus
ressenti par les communautés, pas plus que pour comme étant la résultante des conflits individuels.
l’instant la nécessité d’un bornage individuel des Des comités villageois chargés de lutter contre le
parcelles. Aucune attente des populations vis-à-vis vol avaient été mis en place, mais leur manque de
d’une intervention de l’État dans la question légitimité, en l’absence de soutien de
foncière n’est exprimée. l’Administration, ne leur a pas permis d’être
vraiment efficaces. Le besoin d’une autorité
renforcée de l’État est clairement exprimé : à la fois
pour déterminer le statut exact des zones de
67
Sécurisation foncière aux Comores

conflits potentiels et pour appuyer les villageois bénéfices soient équitablement répartis entre les
dans leurs tentatives pour résoudre les problèmes différents acteurs en présence.
de vols et de destruction de récoltes.

LA METHODE PROPOSEE ET LES SOLUTIONS


5 - Occupation par des villages du domaine de ENVISAGEABLES
l'État

Dans les situations observées avec des densités 1 - La gestion patrimoniale comme objectif
de population de l’ordre de 500 à 800 hab./km2, la central d'une réforme foncière visant la
progression de l’emprise du village sur le domaine sécurisation de l'ensemble des acteurs
de l’État (domaine forestier), semble avoir atteint
ses limites; en dehors des pentes très raides il ne La gestion patrimoniale est fondée sur une volonté
demeure qu’une agro-forêt, très appauvrie sur le de restituer aux acteurs locaux leurs
plan des essences forestières. La demande responsabilités dans le développement rural. Sa
d’appui pour des opérations ponctuelles de caractéristique principale est de reposer, pour
reforestation avec un intérêt économique à moyen éviter toute dérive et préciser les modalités
terme semble exister. Ceci pourrait constituer un d'exercice des responsabilités ainsi dévolues, sur
axe de réflexion pour l’établissement de contrats la “négociation patrimoniale” et le contrat comme
entre l’État et la communauté villageoise pour la cadres institutionnels et juridiques de la gestion
gestion de l’actuel domaine de l’État dans une durable. Elle est basée “ sur la définition conjointe
perspective “ patrimoniale ”. Ce qui est considéré d'objectifs de long terme par les différentes
être du domaine de l’État est la partie du territoire parties en présence ”1.
qui n’est pas cultivable. Les conflits y sont donc
quasiment inexistants.
2 - Principes d’intervention

6 - Conflits entre villages en fonction En fonction des situations observées les principes
d'appartenances territoriales précoloniales suivants sont proposés :

Dans le cas observé, l’origine des conflits actuels − reconnaissance et protection du droit de
est à rechercher dans le fait que l’État, sous ses propriété mais transition progressive vers la
différentes formes depuis la période coloniale, généralisation d'une propriété absolue, on peut
s’est approprié cette partie du territoire. ainsi imaginer qu’à l’intérieur d’un même finage
Aujourd’hui, en l’absence de projet d’envergure de villageois certaines zones puissent faire l’objet
l’État, les villages dont les finages sont limitrophes de procédures d’immatriculation et d’autres de
de cette zone ont, à des degrés divers, l’ambition simples procédures d’inscription cadastrale,
de se l’approprier, justifiant leurs prétentions par
des conquêtes militaires antérieures à la − réduction de l'exercice de la domanialité aux
colonisation. L’exploitation de ces zones de
seuls espaces et ressources répondant à un
plateaux d’altitude, anciennement réservées à
double critère: être considérés comme relevant
l’élevage bovin extensif, constitue un enjeu
d'un intérêt général dûment constaté et pouvoir
important du fait de leur potentiel agricole : sols
être effectivement gérés par l’Administration
fertiles, pluviométrie élevée, nombreuses
selon l'hypothèse d'un maintien des moyens
infrastructures, et du développement des marchés
humains et financiers au niveau actuel,
des productions légumières, laitières et de viande.
Cette situation complexe et particulièrement
− option de large décentralisation dans la gestion
préoccupante eu égard aux risques qu’elle
foncière et des ressources renouvelables, non
comporte de voir ces conflits déboucher sur des
violences physiques, constitue un cas extrêmement
significatif. Il est urgent d’engager un vrai dialogue
entre les différentes parties dans lequel l’État joue
un rôle d’arbitre et assigne à ces zones un statut 1 Alain Bertrand, "Négociation patrimoniale plutôt que
foncier clair et durable. La possibilité de mise en gestion de terroir", La sécurisation foncière en Afrique,
valeur importante de ces zones constitue un facteur Paris, Karthala, 1996, p. 343.
très favorable à la mise en oeuvre d’une solution
négociée et acceptée par tous, si tant est que les
68
Sécurisation foncière aux Comores

seulement à l'échelle de chaque île, mais


surtout de chaque communauté.

3 - Dispositif Institutionnel

Ce dispositif intervient aux trois échelles-clés où


les problèmes fonciers doivent être résolus :

- à l'échelle nationale, une Commission


Interministérielle Permanente de politique
foncière, chargée d'une fonction de
coordination,

- à l'échelle régionale, une Haute Autorité Foncière


par île en vue d'assurer la régionalisation de la
politique foncière,

- à l'échelle locale, des Comités Villageois


d'Aménagement Foncier.

CONCLUSION

Ce type d’intervention, en appui institutionnel à un


gouvernement, n’a un sens que si l’État manifeste
clairement son autorité et sa volonté de concrétiser
le dispositif proposé. Dans le cas présent, la
situation politique paraissait très favorable au
moment de l’intervention en mai 1996 avec
l’élection récente d’un nouveau Président de la
République à une forte majorité et sans
contestation majeure de l’opposition. Mais, dans un
contexte socio-économique difficile, la situation
s’est rapidement dégradée, aboutissant à une
crise politique très sévère. Aucune décision
politique visant à la mise en œuvre des orientations
proposées n’a donc pu être prise. La poursuite du
travail dans ce domaine est aujourd’hui
conditionnée par un retour à la stabilité politique.

REFERENCE BIBLIOGRAPHIQUE

BERTRAND(Alain), 1996, Négociation patrimoniale


plutôt que gestion de terroir, La sécurisation
foncière en Afrique, Paris, Karthala, p. 343.
de dominer la nature et il finit par dominer les
autres hommes dans le processus de satisfaction
de ses besoins d'existence.

Si dans la phase “ naturelle ” la contradiction


principale se situait entre les hommes et la nature,
dans cette dernière phase la contradiction
LES ASPECTS HUMAINS DE LA
principale sera entre les hommes ou entre des
GESTION DES RESSOURCES forces sociales. Cette logique de domination et
NATURELLES À MADAGASCAR d'exploitation caractérise la dynamique des
sociétés “ modernes ”. Elle conduit souvent à des
Razafindrabe Mamy* situations absurdes dans la mesure où la
domination amenant l'exploitation peut aboutir à la
destruction des ressources naturelles. Nombreux
sont les exemples qui peuvent illustrer cette
situation.

Cependant, il est possible de penser à un


L'analyse des aspects humains est incontournable troisième type de relation entre l'homme et la
dans toute étude portant sur la problématique de la nature: “ une relation d'échange ”. Dans ce mode
gestion des ressources naturelles. L'homme est au de relation, l'homme n'est pas dominé par la
centre de tout le processus dans la mesure où il est nature, il ne la domine pas non plus. Il est en
en même temps acteur et bénéficiaire. communion avec tous les éléments de son
environnement. La satisfaction des biens matériels
nécessaires à son existence s'obtient à travers un
processus d'échange avec son environnement
LA RELATION HOMME/NATURE naturel. Ce mode de satisfaction des besoins
détermine également des relations d'échange
entre les hommes et va porter l'accent sur la
communauté, plus que sur l'individu.
La relation homme/nature détermine les pratiques
et les logiques sociales des hommes en société.
Cette logique et cette symbolique de l'échange
L'homme est un être de besoins... On peut alors
semblent être propres aux formations sociales
penser que dans un premier temps, la nature arrive
communautaires. Par exemple, la terre n'est pas à
à procurer à l'homme ce dont il a besoin dans son
conquérir par le travail, mais constitue un
existence; il ne connaît ni ne maîtrise les phéno-
présupposé du travail, donc de la reproduction du
mènes naturels puisqu'il ne transforme pas la
groupe. Dans l'activité de production agricole,
nature en se contentant de ce que cette dernière lui
l'homme n'exploite pas la terre, mais il échange
offre. On peut alors penser que dans cette phase
avec elle. Quand le paysan malgache travaille la
“ naturelle ”, l'homme est plutôt dominé par les
terre avec son “ angady ”1, il ne pense pas
phénomènes naturels. Il craint et vénère même les
transformer la terre, il entre plutôt en relation avec
phénomènes et les objets naturels dont dépend
elle et la soigne. Par ailleurs, quand on travaille la
son existence.
terre à l'angady, en principe on ne travaille pas
Cette phase va connaître des transformations : les seul, mais avec d'autres personnes. Le travail à
besoins des hommes et des groupes sociaux vont l'angady est généralement communautaire.
en effet évoluer, et il arrive alors que les “ offres ” L'angady n'est pas seulement un instrument de
de la nature ne suffisent plus à satisfaire travail, c'est aussi un instrument de médiation dans
l'accroissement des besoins. Aussi, l'homme sera- la relation qui s'institue entre l'homme et la terre.
t-il amené à transformer progressivement la nature Plus encore, elle détermine des relations
et à maîtriser les phénomènes naturels. Un tel d'échanges entre les hommes dans le travail de
processus peut alors aboutir à une logique de production. L'activité de production est donc
domination effective de l'homme sur la nature. génératrice de relations d'échange, ainsi que de
L'homme prend alors conscience de sa capacité partage entre les membres d'une communauté.

* Coordinateur du CERG.2R, Professeur titulaire à


L'ESSA, Université d'Antananarivo. 1 Bêche traditionnelle malgache.
70
Gestion des ressources foncières à Madagascar

Cette logique d'échange caractérise la logique cêtre qui ne bénit pas). Ces deux proverbes
lignagère. Dans une telle conception, l'individu vit expriment en fait la même idée : la légitimité des
en symbiose avec son environnement naturel. Il faut ancêtres découle de l'assistance permanente que
alors préciser que la société constitue en fait le ces derniers portent à la communauté des vivants.
centre d'une telle vision du monde. Il faut alors Si les ancêtres ne remplissent pas
parler de “ sociocentrisme lignager ”. Mais la convenablement ce rôle qui leur est assigné, il n'ont
société elle-même n'est rien en dehors des présup- plus qu'à se réveiller et se rendre plus utiles en
posés de sa reproduction. Or on ne se doute pas déterrant les patates douces. En effet, l'ancêtre qui
toujours du fait que la simplicité technique de ce ne porte pas assistance à ses descendants est un
type de société cache toute la complexité des oisif, donc inutile.
significations qui sont d'un tout autre ordre.
L'exemple de l'angady a été mentionné, l'outil a La communauté des vivants doit donc respecter et
une dimension symbolique qu'il faut redécouvrir. vénérer ses ancêtres. Mais il est clair que cette
Tout outil a été élaboré en fonction d'une efficacité légitimation des ancêtres n'est pas gratuite. Les
dans les activités de production, mais l'outil est vivants sont aussi bénéficiaires d'un Hasina et d'un
également générateur de rapports sociaux. Le respect de la part des ancêtres de par leur
quantitatif est sûrement une des finalités de l'outil : assistance.
satisfaction des besoins, condition objective de la
reproduction. Mais l'outil vise également le Il en ressort que la relation entretenue par la
qualitatif. La logique d'échange opère une communauté des vivants avec ses ancêtres est une
dialectique entre le quantitatif et le qualitatif. relation d'échange. Et la continuité de cet échange
entre les vivants et les ancêtres défunts est
nécessaire dans le processus de reproduction et
LE PROCESSUS DE LEGITIMATION de fonctionnement de la société. Le Hasina que
les vivants doivent aux ancêtres est l'expression de
la reconnaissance de la légitimité de leur statut et
Le processus de légitimation constitue un élément de la légitimité de leur autorité. On doit la vie aux
important de la dynamique des sociétés rurales ancêtres car ce sont eux qui ont mis au monde : ils
malgaches. A ce titre l'étude de la notion de ont aussi légué un héritage précieux pour la
“ Hasina ” revêt une importance particulière. reproduction de la communauté : terres, savoir
faire, sagesse... À travers cet héritage, le “ fanahy ”
Le Hasina est un mot difficile à traduire. Les ou la force vitale des ancêtres reste parmi les
chercheurs occidentaux ou occidentalisés ont descendants. Mais il s'en suit aussi que tout être
trouvé dans le mot hasina le correspondant de la vivant est doté d'un fanahy et donc d'un hasina. Le
catégorie du sacré. Par exemple, dans la tradition, hasina n'est pas l'objet d'une conquête mais s'ac-
un souverain est toujours considéré comme quiert à travers un processus d'échange et de
Masina. Traduire Hasina par sainteté est une réciprocité entre les vivants et les morts d'une part,
forme de réduction qui empêche de saisir la entre les vivants eux-mêmes d'autre part, ainsi
globalité symbolique du mot. qu’entre les hommes et leur environnement naturel
hérité des ancêtres. Celui qui a perdu son hasina
Il faut donc élargir la signification du terme Hasina. (very hasina), n'a plus de place dans la commu-
Hasina exprime surtout la légitimité d'un statut, nauté.
d'une autorité. Tout objet d'hasina est normalement
respecté et craint et son pouvoir est légitime. Il est alors évident que le hasina va avoir son
impact sur l'organisation socio-économique et
Dans la logique lignagère et la pratique du culte politique : on doit respecter les aînés qui
des ancêtres, les descendants vivants représentent les ancêtres et qui sont les dé-
reconnaissent le hasina des ancêtres. Le Hasina positaires et gestionnaires de l'héritage. Le
est alors la manifestation visible ou invisible de la collectif des aînés constitue un maillon essentiel qui
vénération et du respect dû aux ancêtres qui relie les vivants aux morts. Cette position leur
oeuvrent pour le bienfait des vivants. Il est confère un certain nombre de privilèges non
intéressant de citer ici deux proverbes très connus : négligeables et justifie la légitimité de leur statut.
“ Raha Razana tsy mitahy, fohazo hiady C'est à partir donc du hasina que l'on peut
comprendre la subtilité des rapports asymétriques
voamanga ” (si un ancêtre ne bénit pas, qu'on le
que l'on rencontre dans la dynamique sociale
réveille pour déterrer les patates douces). “ Mitoe-
lignagère.
paona ny Razana tsy mitahy ” (oisif comme un an-
71
Gestion des ressources foncières à Madagascar

Le hasina aura également son impact sur la sens du kabary2, ce dernier n'était pas un
structuration politique : en effet, le chef ou monologue, mais un véritable échange et une joute
souverain est également doté d'un hasina par le oratoire entre le peuple et les dirigeants.
fait même qu'il doit constamment veiller au bien-
être de ses sujets. Le fameux roi Cette situation d'échange ne va pas perdurer. En
Andrianampoinimerina a dit explicitement : “ Raha effet, la mise en place des systèmes à pouvoir
noana ny vahoaka, tsy misy hasiny ny Andriana ” centralisé va entraîner une autre dynamique : la
(Si le peuple ne mange pas à sa faim, le pouvoir du transformation des relations d'échange au bénéfice
souverain perd sa légitimité). On a encore ici une de l'État et du pouvoir, donc au profit des
illustration de l'impact de la logique d'échange sur dirigeants. Presque toutes les régions de
la dynamique politique. L'hommage que l'on doit au Madagascar ont connu l'émergence d'une classe
souverain relève de l'effectivité des devoirs que dirigeante, laquelle deviendra une véritable
son peuple peut attendre de lui. C'est ainsi oligarchie. Les relations d'échange ne seront plus
qu'historiquement plusieurs régions de que des relations de forme. En fait, on se dirige de
Madagascar ont connu des formes de destitution plus en plus vers des relations de domination. Pour
de souverains. le cas de l'Imerina3 par exemple, on peut dire que
le système politique était complètement dominé
par l'oligarchie, composée certes d'une partie de la
LES TRANSFORMATIONS DES TERMES DE LA noblesse, mais surtout contrôlée par des roturiers.
LOGIQUE D’ ECHANGE Cette tendance va se renforcer jusqu'à la fin de la
royauté merina4. Il faut surtout insister sur le fait
que les intérêts du peuple et ceux de l'État, donc
des dirigeants vont alors, se distinguer et s'éloigner
La dynamique politique des sociétés malgaches va
les uns des autres. Pire encore, le peuple sera
connaître des transformations historiques à travers
asservi dans la réalisation des intérêts des
le substrat anthropologique que constituait la
dirigeants.
logique d'échange. En effet le cours de l'histoire va
influer sur cette logique d'échange, laquelle va
Avec l'avènement de la colonisation les termes des
connaître un certain nombre de phénomènes de
relations entre le peuple et l'État ne vont pas
réactualisation et de réinterprétation, tant sur le
changer et vont même empirer. Seuls les acteurs
plan de la forme que du contenu.
du pouvoir vont connaître des changements. En
effet, il était évident que la puissance coloniale
La plupart des régions de Madagascar ont connu
avait ses propres intérêts, lesquels étaient
le processus de mise en place d'un système de
foncièrement différents de ceux de la population en
pouvoir centralisé. La structure lignagère qui a été
général. D'ailleurs la population devait se
jadis la structure dominante a fini par s'agencer
soumettre aux dispositions et aux dispositifs de
autour d'un système plus large et plus global qui est
réalisation des intérêts de l'État colonial. Elle ne
un système de pouvoir centralisé. Quand le roi
prenait pas part aux processus de prise de
Andrianampoinimerina a dit que lorsque le peuple
décisions, et son information équivalait à une
a faim, le souverain perd la légitimité de son statut
transmission d'ordres à exécuter.
et de son pouvoir, il évoquait une certaine
conception de son pouvoir et de l'État. Comme il a
Les années d'indépendance n'ont pas changé
été dit plus haut, cette conception du pouvoir et de
grand chose. Le système colonial a pris soin de se
l'État entre dans le cadre même de la logique
préparer une relève autochtone pouvant continuer
d'échange ; ici, en particulier, l'intérêt du peuple se
cette politique de domination. Cette relève
recoupe avec l'intérêt de l'État, et donc des diri-
comprend en gros l'ensemble de l'élite
geants. L'État et les dirigeants doivent leur
administrative et technique. En fait, la dynamique
légitimité aux services qu'ils sont tenus de rendre
de la société malgache en général reste tributaire
au peuple. En d'autres termes, les intérêts du
d'une logique foncièrement centralisatrice. Cette
peuple et des dirigeants sont particulièrement
proches. A la limite, on pourrait même dire que les
intérêts des dirigeants s'identifient en général à
ceux de la population. Il faut encore relever qu'avant 2 Discours.
de prendre des décisions, les dirigeants prenaient
le temps, non seulement d'informer la population, 3 Région centrale de Madagascar, dont la capitale est
mais de demander son avis. C'était le véritable Antananarivo (Tananarive), également capitale nationale.

4 Les Merina sont les habitants de l’Imerina


72
Gestion des ressources foncières à Madagascar

dernière est en réalité une logique de domination, dans le cas d'un conflit au sein d'une communauté,
opposée à la logique d'échange, qui malgré tout les gens s'entendent toujours pour trouver des
continue tant bien que mal à jouir d'une certaine règlements internes. On se réfère alors aux
substantialité, en particulier dans le monde rural. solutions internes en recourant aux institutions
locales qui continuent à jouir d'une relative
Dans la pratique, cette logique centralisatrice et légitimité. Ce n'est qu'en dernier recours, lorsqu’on
dominante va se concrétiser à travers la mise en aura épuisé toutes les solutions internes, que l'on
place d'un dispositif juridico-administratif, avec des se tournera vers les solutions externes. Dans ce
variantes techniques et économiques. cas particulier des règlements de conflits, il est
évident que les solutions internes peuvent ne pas
Il faut encore préciser une chose : la dynamique être reconnues par les institutions officielles, dans
générale de la société malgache est soumise à la la mesure où elles ont été prises en dehors des
domination d'un système juridico-administratif, dispositifs officiels. Le recours en dernier ressort à
exclusif et répressif, et ce système exprime en lui- des solutions externes constitue une preuve
même une logique “ de domination ”. Malgré irréfutable de l'effritement et de l'inefficacité relative
l'existence de cette logique, la dynamique générale des institutions locales et traditionnelles. Donc ce
de la société malgache actuelle reste très com- type de recours est une solution du pire, donc en
plexe, dans la mesure où la logique d'échange n'a principe peu convaincant.
pas encore pu être complètement effacée. En
d'autres termes, la logique d'échange est loin Il faut encore revenir sur certains aspects des effets
d'avoir disparu et continue à se manifester. On peut induits par la logique de domination. Cette logique
même avancer que la logique d'échange reste est foncièrement répressive et exclusive ce qui se
prédominante car elle constitue toujours une manifeste dans les mécanismes de fonctionnement
référence et un recours essentiel des Malgaches. des dispositifs juridico-administratifs et technico-
économiques. En matière de politique de dévelop-
Deux sortes de logiques commandent donc la pement rural et de protection de l'environnement
dynamique actuelle de la société malgache en par exemple, tout est conçu au niveau central. Les
général, et des sociétés rurales en particulier : institutions locales sont écartées et occultées dans
d'une part, il y a la logique de domination, incarnée la conception des politiques de développement
par les institutions officielles et par les dispositifs rural et environnementales. Les communautés
juridico-administratifs et technico-économiques, locales sont là pour se soumettre aux décisions
d'autre part, il y a la logique d'échange, considérée des institutions officielles. Pourtant, malgré la
à tort ou à raison comme traditionnelle. La logique domination du système officiel, ces communautés
de domination peut alors être qualifiée d'externe, ont pu survivre dans la mesure où elles ont
tandis que la logique d'échange peut être perçue continuellement fait recours à leurs institutions
comme interne. locales et à la logique d'échange. La complexité de
la dynamique ambivalente vient alors du fait que les
La coexistence de ces deux logiques donne un communautés doivent se plier aux règles officielles
caractère complexe à la dynamique actuelle de la et légales dans leur mode de gestion des
société malgache en général. En effet les gens ressources par exemple, alors qu'elles ont leurs
peuvent passer d'une logique à l'autre, selon les propres règles qui sont encore socialement
situations et selon les circonstances. Les pratiques légitimes. Ces communautés sont alors tiraillées
et les logiques des Malgaches sont donc entre la légalité des règles et institutions officielles
caractérisées par une ambivalence. Cette et la légitimité de leurs propres règles et insti-
ambivalence se traduit économiquement à travers tutions. Le fond du problème réside dans le fait que
l'adoption par les paysans de certains principes de pour les communautés locales tout ce qui est
l'économie de marché tout en se référant à des légal n'est pas légitime et que tout ce qui est
principes de l'économie de subsistance et à des légitime n'est pas légal.
pratiques d'échange et d'ostentation. Sur le plan
culturel, on peut rappeler certaines manifestations De tout ce qui vient d'être dit, il ressort que si la
de rituels syncrétiques. Sur le plan politique, nul ne dynamique actuelle de la société malgache est
peut ignorer les conflits qui peuvent surgir entre les déterminée par la coexistence de la logique de
représentants de l'administration et les tenants des domination et de la logique d'échange, il n'en
pouvoirs locaux et traditionnels. Sur le plan social, demeure pas moins que ces deux logiques sont
l'exemple des règlements des conflits constitue une comme deux lignes parallèles qui ne se
illustration significative de cette complexité des rencontreront jamais. Cela signifie que ces deux
logiques et des pratiques des populations. En effet, logiques se neutralisent avec comme résultante un
73
Gestion des ressources foncières à Madagascar

0 (zéro) au niveau de la dynamique sociale. En communautés locales. Il faut surtout viser leur im-
effet, face à la logique dominante externe, légale, plication et arriver à un processus d'appropriation
officielle mais inefficace à cause de son manque par eux-mêmes des projets. Cela signifie que ces
de légitimité et de crédibilité, et malgré la logique entités doivent être associées dès l'identification et
prédominante d'échange interne, certes légitime, la conception des projets. Une telle démarche n'est
mais inefficace parce que non légale, on se trouve possible que si l’on a confiance en leurs capacités
aujourd'hui confronté à un phénomène de et que si on les considère comme des
foisonnement de "stratégies individuelles" qui ne interlocuteurs et des partenaires valables.
sont plus contrôlées et qui sont les plus
dangereuses quant aux phénomènes de Des études allant dans le sens de l'identification
destruction des ressources naturelles des capacités locales ont été entreprises en 1991,
renouvelables. On peut dire que le développement durant la préparation de la mise en place du projet
à outrance de la pratique du tavy5 dans la région KEPEM. Ces études ont été interrompues à
de Brickaville en est une illustration. Les jeunes, causes des événements qui ont secoué le pays à
non sécurisés foncièrement par les dispositions partir de Mai 1991. Elles ont été reprises en 1993.
légales et officielles, vont au delà des prescriptions Ces études, financées par l’USAID ont été
des chefs traditionnels, en l'occurrence les réalisées par une équipe de chercheurs malgaches
Tangalamena, et se mettent à défricher de leur en collaboration avec l’ARD (Associates in Rural
propre chef pour pratiquer le tavy en vue de leur Development) et le LTC (Land Tenure Center) de
survie. C'est encore cette absence de régulation l'université du Wisconsin. Les recherches se sont
sociale de l'accès et de l'utilisation des ressources déroulées au niveau des communautés
qui explique la situation actuelle de libre accès et périphériques à certaines aires protégées :
de dilapidation des ressources naturelles re- Montagne d'Ambre, Andohahela, Zahamena,
nouvelables. C'est dans ce sens que la pro- Ranomafana. La recherche avait été orientée vers
blématique de la gestion communautaire devient l'étude des formes de gouvernance locale et des
incontournable dans la situation qui prévaut modes de tenure foncière.
actuellement à Madagascar.
Ces études ont confirmé l'existence de diverses
capacités au sein des communautés locales. Ces
LA PROBLEMATIQUE DE LA GESTION capacités concernent en particulier les domaines
COMUNAUTAIRE DES RESSOURCES NATURELLES suivants :
— capacités en matière de prise de décisions ;
— capacités en matière de mobilisation
communautaire de “ ressources naturelles ” ;
Depuis quelques années, les réflexions portant sur
— capacités en matière de règlement de conflits ;
la problématique de la gestion communautaire des
— capacités en matière de gestion des ressources
ressources naturelles occupent de plus en plus de
naturelles renouvelables ;
place dans la conception des politiques
— capacités en matière de gestion de services
environnementales à Madagascar. Des constats
d'utilité publique.
ont été effectués : d'abord le fait que l'État devient
de moins en moins capable de continuer à as-
Ces capacités locales “ traditionnelles ” continuent
sumer de manière exclusive et répressive la
à avoir leur place, même si elles se trouvent parfois
conservation et la protection des ressources
en marge des institutions et des réglementations
naturelles, et cela pour différentes raisons :
officielles. Bien qu’elle aient toujours été écartées
manque de moyens matériels, humains et fi-
et occultées, elles ont toujours su sauvegarder leur
nanciers, mais aussi caractère désuet et dépassé
légitimité interne en dépit de la domination de la
des démarches et des méthodes utilisées. On
légalité officielle externe.
parle beaucoup aujourd’hui, de l'utilité de la
participation des populations et des communautés
Cette approche confirme également tout ce qui a
locales aux différents programmes de conservation
été dit concernant la coexistence d'une logique
des ressources et de l'environnement. C'est dans
externe dominante et d’une logique interne
ce sens que l'on a mis en place les PCDI.
prédominante ainsi que le caractère ambivalent de
Actuellement, les résultats des PCDI semblent
la dynamique actuelle des communautés locales.
mitigés. En effet, il ne faut pas uniquement
rechercher la participation des populations et des
Les études menées à partir de 1991 et continuées
en 1993 ont démontré l'existence de capacités
locales en matière de gestion des ressources
5 Culture sur brûlis.
74
Gestion des ressources foncières à Madagascar

naturelles renouvelables. Elles ont abouti à globaliser et va sortir des limites des aires
l'organisation d'un atelier sur la gouvernance locale protégées. C'est dans ce sens qu'il faut voir la
et sur la tenure foncière. Cet atelier s'est déroulé à réalisation d'un colloque national à Antsirabe, du 8
Mantasoa en Septembre 1994 et a développé au 12 Mai 1995, colloque qui s'est penché sur la
l'idée selon laquelle il fallait, dorénavant, procéder problématique de la gestion locale communautaire
à une meilleure identification et à une meilleure des ressources naturelles renouvelables. Ce
connaissance de ces capacités locales en vue de colloque avait été organisé par le Ministère de
mieux les valoriser pour une gestion locale efficace l'Environnement et l'ONE, avec l'appui et le
et rationnelle des ressources naturelles. concours de la Coopération Française, de la
Banque mondiale et de l'USAID. Il a rassemblé en-
Suite à cette recherche sur la gouvernance locale viron 150 personnes, une cinquantaine de
et la tenure foncière et aux recommandations de participants étant des paysans délégués par des
l'atelier de Mantasoa, l'Office National de communautés rurales de certaines régions de
l'Environnement (ONE), la Direction des Eaux et Madagascar. Ce colloque a relevé l'inefficacité des
Forêts (DEF) et l'Association Nationale pour la politiques de conservation et de gestion des
Gestion des Aires Protégées (ANGAP) ont ressources élaborées par l'État à travers une
organisé ensemble un colloque à Mahajanga en pratique et une logique centralisatrices, exclusives
novembre 1994. Celui-ci a réuni quelques 120 et répressives. Il a en conséquence, préconisé la
participants : des représentants de la Banque mise en oeuvre d'une politique de transfert de la
Mondiale, de l'UNESCO, de l'USAID, de la mission gestion des ressources naturelles aux commu-
française de coopération, des élus, d'associations nautés de base locales, compte tenu des ca-
paysannes, d'autorités civiles et militaires venant pacités et des initiatives locales. Un certain
de différentes régions de l’Île, d'ONG nationales et nombre de mesures d'accompagnement né-
internationales, du Programme d'Action cessaires ont été recommandées : on peut citer à
Environnemental, des PCDI et de différentes cet égard l'élaboration d'un projet de loi qui devait
agences d'exécution. Le colloque s'est concentré consacrer légalement le transfert de gestion des
sur les problèmes des aires protégées et des ressources naturelles aux communautés locales de
populations environnantes. Sa problématique base. Ce projet, adopté par le gouvernement et
essentielle a tourné autour de la mise en oeuvre l'Assemblée Nationale, a été jugé constitutionnel
des plans d'action pour la préservation de la par la Haute Cour Constitutionnelle. Sa promulga-
biodiversité en collaboration avec les tion n'est plus qu'une question de formalité. Par
communautés locales, avec l'administration et avec ailleurs, et toujours en guise de mesure
les opérateurs économiques. Le colloque a insisté d'accompagnement, cette nouvelle loi sera suivie
sur la nécessité de développer des formes de d'un décret d'application portant sur le statut et la
collaboration avec les populations rurales locales. fonction des médiateurs environnementaux. Durant
une phase initiale, le Centre d'Études et de
Les recommandations du colloque ont mis, entre Recherche sur la Gestion des Ressources
autres, l'accent sur la mise en oeuvre d'actions Renouvelables, sis à l'École Supérieure des
concertées avec les associations paysannes pour Sciences Agronomiques (ESSA) de l'Université
des programmes de protection et de préservation d'Antananarivo, serait chargé de l'élaboration du
de l'environnement en vue d'un développement programme de formation des médiateurs
durable. L'objectif est de mettre fin au “ libre environnementaux, du suivi et de l'encadrement de
accès ” aux ressources. Les populations locales la formation, et de l'identification des futurs
sont ainsi appelées à gérer et à utiliser des médiateurs à travers les régions.
ressources naturelles à travers l'élaboration de
contrats de gestion de ressources, sur des Le médiateur sera le "facilitateur" de l'élaboration
espaces et pour une période à définir. Bref, le des contrats de gestion. Il aura pour tâche de
colloque de Mahajanga préconise une nouvelle ap- rapprocher les visions, les perceptions et les
proche de la conservation et du développement au objectifs différents que peuvent avoir les différents
niveau des aires protégées. Il suggère la nécessité acteurs quasi permanents du processus de
d'associer les communautés locales et de les négociation des contrats de gestion. Cela est
rendre responsables de la préservation et de la essentiel dans la mesure où il a toujours existé un
gestion des ressources naturelles renouvelables à fossé entre les intérêts de la population et celui de
travers la mise en oeuvre de contrats de gestion. l'État. Le médiateur est alors chargé de faciliter
positivement le rapprochement entre l'État,
L'idée de transfert de la gestion des ressources l'administration, les populations et les
naturelles aux communautés de base va se communautés de base locales. Si l’on se réfère à
75
Gestion des ressources foncières à Madagascar

ce qui a été dit plus haut, le médiateur doit être le gestion et enfin la phase d’élaboration d'une
"facilitateur" du processus de légitimation du structure de gestion.
légal et de légalisation du légitime, processus
nécessaire à la “ redynamisation ” positive des L'initialisation est la phase où l'on procède à
communautés locales actuelles. En effet, comme il l'identification des acteurs impliqués dans l'objet de
a été évoqué précédemment, le caractère ambiva- la médiation. Tous ceux qui sont impliqués d'une
lent de la dynamique actuelle des communautés manière ou d'une autre dans le devenir de
rurales aboutit à une résultante nulle (0). Le l'écosystème doivent être intégrés dans le
transfert de gestion ne sera effectif et efficace que processus de négociation. Le rôle du médiateur
s'il entre dans une perspective de est alors d'introduire tous les acteurs dans une
“ redynamisation ” positive des communautés. D'où discussion sur les manières dont ils perçoivent
la place incontournable de la médiation et de la l'évolution probable de leur écosystème et de leur
négociation environnementale ainsi que le rôle propre situation, au cas où les tendances actuelles
central du médiateur environnemental. ne changeraient pas. L'essentiel est que les
acteurs qui participent au processus puissent
Une des formes de la redynamisation des s'exprimer sur la situation présente et sur son
communautés locales doit alors se faire à travers évolution, et qu'un système d'échanges d'idées et
une démarche de négociation patrimoniale. Cette de points de vue, ainsi que de communication se
dernière doit conduire en fait à l'émergence de développe, à travers un phénomène de
nouveaux communs (commons) et d'un nouveau confrontation des perceptions et des
projet collectif, par rapport au foisonnement actuel représentations. Cette phase d'initialisation doit
de stratégies individuelles. Une telle démarche re- conduire vers des débats sur l'acceptabilité
quiert l'organisation d'une médiation/négociation écologique, économique et sociale d'une
entre des représentations et des perceptions prolongation des tendances actuelles. Cette phase
différentes du passé, du présent et de l'avenir. d'initialisation va constituer l'ancrage de tout le
C'est cette étape qui justifie le recours au processus de négociation patrimoniale.
médiateur environnemental. C'est le médiateur qui
est censé animer et faciliter le développement d'un L'élaboration des objectifs à très long terme
processus de dialogue et de négociation... Selon J. constitue la deuxième phase du processus. Les
Weber6, le résultat de ce processus doit être acteurs, très sensibles aux effets que pourrait avoir
constitué : la prolongation des tendances actuelles en arrivent
généralement à entamer des discussions et des
échanges sur ce qu'ils pourraient souhaiter
— d'objectifs à très long terme (une génération) ; "idéalement" léguer à leurs enfants comme
— de scénarios de gestion à moyen terme, situation écologique, économique et sociale. Dans
assortis d'une évaluation de faisabilité écologique, cette phase, il faut laisser s'exprimer tout le
économique, sociale et institutionnelle, "symbolisme" social et culturel local. Le diagnostic
— de l'élaboration d'une structure de gestion des tendances actuelles peut permettre aux ac-
négociée. teurs d'opérer des choix. A partir de ces choix, des
objectifs à très long terme se dégagent car une
Un certain nombre de qualités sont requises pour telle démarche rend possibles des discussions et
pouvoir assumer cette fonction de médiateur des échanges sur des éléments constitutifs d'un
environnemental. Il y a d'abord la capacité d'écoute futur souhaité. La définition d'objectifs à très long
et de restitution des opinions, la capacité à terme rend elle-même possible la transformation
légitimer les points de vue de la négociation, de ces objectifs en institutions qui vont engager da-
surtout lorsque ceux-ci sont opposés. Il faut aussi vantage tous ceux qui ont généré cet agrément sur
une bonne capacité d'effectuer des synthèses. le long terme. Cette démarche qui engage les
acteurs dans une entente sur des objectifs à très
On peut alors distinguer quatre phases dans la long terme va permettre l'élaboration de modalités
démarche patrimoniale: la phase “ d’initialisation ”, de gestion à moyen et à court terme. Ces objectifs
la phase d'élaboration des objectifs à très long patrimoniaux sont appelés à être
terme, la phase d'élaboration d'un système de constitutionnellement non rediscutables, il est
toujours nécessaire de procéder à leur légitimation.

La troisième étape de la démarche patrimoniale


consiste en l'élaboration d'un système de gestion.
6 Jacques Weber , Les relations entre populations Aires
Il s'agit ici d'imaginer des scénarios à moyen terme
Protégées à Madagascar, Nature, Sciences et société
76
Gestion des ressources foncières à Madagascar

permettant d'atteindre les objectifs à très long malgache, cela pourrait se traduire par des
terme. A ce propos J. Weber écrit : “ c'est à ce festivités marquant la redéfinition de nouveaux liens
stade qu'intervient l'expertise scientifique, de solidarité et redynamisant la vie de la
notamment économique. Il ne revient pas aux communauté.
experts de dire ce qui doit être fait, mais d'évaluer
la faisabilité comparée de scénarios élaborés par La démarche patrimoniale est incontournable dans
les acteurs. Le recours à l'évaluation scientifique la mise en oeuvre d'une politique de gestion
des scénarios, par va et vient, permet d'affiner ces communautaire des ressources naturelles. On ne
derniers jusqu'à ce qu'ils soient considérés par les peut trop insister sur le rôle essentiel du médiateur
acteurs comme conformes à leurs attentes, à coût et de la médiation environnementale car seule, la
acceptable, et dans le respect des objectifs de très négociation patrimoniale peut apporter de
long terme. ” nouveaux éléments de revigorisation des
dynamiques bloquées des communautés rurales
Avec cette expertise scientifique des scénarios, il actuelles.
est alors possible de transformer le souhaitable
que sont les objectifs patrimoniaux en possible.
Ces scénarios doivent être acceptés par tous et LA GESTION LOCALE COMMUNAUTAIRE ET LA
nécessitent une légitimation, mais ils ne doivent DECENTRALISATION EFFECTIVE
pas être rigides et peuvent être modifiés en
fonction des contextes et des circonstances.
Madagascar est en train de mettre en oeuvre une
L'élaboration d'une structure de gestion est la politique de décentralisation effective. Actuellement
quatrième phase de la démarche patrimoniale. Il les communes ont été mises en place et
s'agit de la mise en place des structures à travers constituent les collectivités territoriales
lesquelles on pense exécuter les scénarios décentralisées de base. Les collectivités
acceptés par les acteurs : contrôle des accès aux territoriales ne sont pas uniquement des
ressources, exécution des sanctions, prélèvement circonscriptions administratives, maillons de
des diverses taxes locales. Cette structure de l'administration centrale. En tant que “ collectivités
gestion diffère d'une communauté à l’autre et il ne décentralisées ”, les communes par exemple,
peut y avoir de structure type. jouissent d'un certain nombre de prérogatives et
d'une certaine autonomie. En effet, la
Si telles sont les différentes phases de la dé- décentralisation implique un processus de transfert
marche patrimoniale, base incontournable de de pouvoir, de compétences et de moyens de l'État
l'élaboration des contrats de gestion, lesquels central vers les collectivités. Par ailleurs, les
constituent la garantie de la durabilité de la gestion collectivités sont considérées comme étant des
communautaire des ressources naturelles, il faut pôles de développement économique et social. A
mentionner la nécessité de recourir, au niveau de ce titre, elles constituent de véritables centres de
certaines de ces phases, à un processus de conception et de prise de décisions en matière
légitimation et de ritualisation. À travers la d'orientation des politiques de développement
ritualisation et la légitimation, il est possible de économique et social local et régional. Dans la
dépasser la situation de blocage induite par le décentralisation effective, le développement local
caractère non légal du légitime et le caractère non et régional est une véritable priorité. Ce qui
légitime du légal, qui a été soulevée précédem- implique donc une meilleure identification et une
ment dans l'étude de la dynamique actuelle des meilleure valorisation des capacités et des
communautés locales rurales. potentialités locales. Le développement local doit
tenir compte des spécificités locales.
Par le biais de la légitimation, on procède à une
restitution publique et officielle, devant des Les collectivités locales décentralisées, en tant que
autorités supérieures reconnues, des accords pôles de développement local, sont considérées
issus du processus de négociation et qui engagent comme des lieux pouvant favoriser et faciliter la
tous les acteurs concernés sans exception. La participation des populations dans la gestion des
légitimation constitue donc une consolidation choses publiques. Dans un tel contexte par
officielle des agréments issus du processus de exemple, l'État se désengage du secteur productif
négociation... Quant à la ritualisation, elle s'effectue pour permettre une implication plus effective de
à travers un cérémonial dépendant des lieux et des tous les acteurs potentiels locaux : individus, as-
réalités culturelles. C'est un rituel qui s'effectue sociations diverses, secteur privé. Ce désen-
dans l'ordre symbolique. Dans la situation gagement ne signifie pas que l'État n'a plus de rôle
77
Gestion des ressources foncières à Madagascar

à jouer : l'État aura seulement moins à intervenir de la conception du Plan Environnemental 2 (PE2),
dans le domaine de la production, mais il devra il a été décidé de créer une composante
davantage faciliter, encourager et appuyer les transversale du PE2. Il s'agit de la composante
initiatives locales. Aussi ne faut-il pas considérer le GELOSE ou Gestion Locale Sécurisée.
désengagement de l'État comme une absence. Le
tout est de parvenir à une situation de Moins A long terme, le but de la GELOSE est de parvenir
d'État pour Mieux d'État. à une gestion durable des ressources naturelles
renouvelables du pays, à travers leur exploitation
La mise en oeuvre d'une politique environ- optimum par les communautés de base et par les
nementale s'orientant vers la gestion com- collectivités, dans un respect total du patrimoine
munautaire et locale des ressources ne nécessite environnemental et grâce à une action de
pas forcément une politique nationale de reconstitution et de développement de ce
décentralisation effective. Cependant, force est de patrimoine. A court terme, il s'agit donc de
reconnaître que l'existence d'une dynamique de renforcer la capacité des communautés locales en
décentralisation ne peut que favoriser la gestion les impliquant dans la gestion locale des
locale communautaire. Il faut également admettre ressources naturelles renouvelables par le biais de
que la mise en oeuvre de celle-ci apportera de l'élaboration de contrats de gestion basés sur le
l'eau au moulin de la décentralisation. En effet, le développement durable, sur une sécurisation
passage d'une structure dominée par une logique foncière et sur une exclusivité de l'exploitation des
et des pratiques centralisatrices vers une situation ressources locales. La sécurisation foncière est
de décentralisation effective n'est pas évident et très importante car, le déficit foncier est à l’origine
s'avère très complexe. Les actuels tenants du de la dégradation de l'environnement à
pouvoir et de l'administration ne sont pas toujours Madagascar, du déficit vivrier et donc, de toutes
prêts à se convertir à la logique de la les formes de pressions humaines sur
décentralisation. Généralement ils croient l'écosystème.
difficilement que les populations locales puissent
avoir des capacités en matière de gestion des Il en découle que la négociation et l'élaboration des
choses publiques et en matière de gestion des res- contrats de gestion des ressources naturelles
sources naturelles. De leur côté les populations ont renouvelables avec les communautés locales de
fini par perdre confiance en leurs propres base ne peuvent faire abstraction de la
capacités vu que celles-ci ont toujours été exclues sécurisation foncière. La participation de la
et occultées, et de ce fait les populations locales Direction des Domaines à l'Atelier International sur
n'ont pas non plus confiance dans les agents de la Gestion Locale Sécurisée, atelier qui s'est tenu à
l'administration. Une telle situation est paralysante la fin du mois de Juillet 1996, a été plus que
pour la mise en marche d'une dynamique de déve- déterminante. En effet, la Direction des Domaines
loppement. a décidé d'oeuvrer dans le sens de la facilitation et
de l'accélération des procédures foncières et ceci
Il faut donc opérer un recentrage des relations qui dans le cadre de la dynamique de la gestion
existent entre l'État et les populations locales pour communautaire.
que la décentralisation soit réelle et effective. Dans
le cas de la mise en oeuvre d'une politique de Dans un pays comme Madagascar, l’explication de
transfert de la gestion des ressources aux la dégradation des ressources naturelles par la
communautés locales, ce recentrage est pauvreté n’est pas satisfaisante. Effectivement, la
incontournable, étant donné que l'État et les dégradation des ressources naturelles relève
communautés locales sont des partenaires obligés surtout de la situation de libre accès et d'utilisation
dans la négociation des contrats de gestion. Ici, on anarchique qui prévaut actuellement dans le pays.
revient à l'aspect incontournable de la fonction du Cette contribution a essayé de montrer que cette
médiateur environnemental. C'est lui qui va stimuler situation provient d'un phénomène de blocage de
et faciliter le rapprochement des visions et des la dynamique actuelle des communautés locales et
perceptions antagonistes qui existent entre les de la société rurale en général. La mise en oeuvre
agents de l'État et de l'administration d’une part, et de la gestion communautaire peut ouvrir la voie à
les communautés locales de base d’autre part. une véritable redynamisation des communautés de
base locales. Dans cette perspective, l'élaboration
Dans la foulée de l'atelier tenu à Antsirabe du 8 au de contrats de gestion est nécessaire. Mais
12 Mai 1995, atelier qui a marqué un tournant l'élaboration de ces contrats est très complexe. Et
important dans l'orientation des politiques si l'on veut raisonner dans le sens d'une gestion
environnementales à Madagascar, et dans le cadre viable, en vue d'un développement local durable, il
78
Gestion des ressources foncières à Madagascar

faut impérativement éviter de brûler des étapes. Recherche/Action allant dans le sens de la
C'est dans ce sens que la démarche patrimoniale faisabilité de la gestion communautaire au niveau
est incontournable, dans la mesure où elle permet de certaines Aires Protégées. C'est ainsi que des
de réunir tous les éléments qui peuvent assurer la actions d'identification et de diagnostic des
faisabilité effective et à long terme des processus capacités locales ont été menées dans plusieurs
de transfert de gestion de ressources naturelles régions : Morondava, Ranomafana-Est, Beforona,
aux communautés de base qui sont toujours Ranomafana, Masoala. Dans certaines zones
spécifiques les unes par rapport aux autres. Le comme Belo-sur-Mer ou Mananara-Nord, la
passage obligé par la démarche patrimoniale démarche est déjà assez avancée. En effet, après
implique le recours aux services du médiateur les actions menées dans ces deux zones, les
environnemental, tel qu'il est préconisé par la populations demandent actuellement une cérémo-
composante GELOSE du PE2. nie de ritualisation des principes de la démarche
patrimoniale. Cela signifie que dans ces deux
La négociation patrimoniale est fondamentalement sites, on va entrer dans la phase de négociations
différente de la démarche participative dans la proprement dite, dans la mesure où les populations
mesure où elle contribue à la construction d'une sont actuellement dans la phase d'élaboration de
démarche basée sur le contrat. La démarche leurs objectifs à très long terme, la phase
patrimoniale est en d'autres termes la constitution d'initialisation ayant déjà été effectuée. A préciser
d'un processus de négociation/médiation que dans cette phase d'initialisation, l'enquête
contractuelle qui permet l'appropriation immédiate menée par l'équipe du CERG. 2R était en elle
des produits de la négociation par les acteurs même une démarche de médiation.
concernés, et c'est ce qui manque dans la méthode
participationiste classique utilisée encore dans bon
nombre de projets environnementaux. Les résultats obtenus jusqu'à maintenant pa-
raissent prometteurs, puisque les populations et les
Le Centre d'Étude et de Recherches en Gestion autorités locales ont fait montre de véritables
des Ressources Renouvelables (GERG.2R) de capacités et de détermination. D'autres projets
l'École Supérieure des Sciences Agronomiques sont actuellement envisagés avec le WWF dans la
(ESSA) de l'Université d'Antananarivo a établi Réserve de Marojejy.
depuis quelque temps un programme de

populations environnantes, ANGAP, Novembre


1994.
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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USAID, Septembre 1994. Société N°2, Novembre 1994.
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la Problématique des Aires Protégée et des Coordination: Peut-on gérer biologiquement le
79
Gestion des ressources foncières à Madagascar

Social, Colloque Panafricain, Gestion renouvelable, Harare 21-24 Juin 1996.


communautaire des ressources naturelles
d'évolution de patrimoines familiaux sur cinq
générations, pour des raisons autant métho-
dologiques que pratiques. Elle a néanmoins
permis de donner une esquisse de réponses aux
interrogations initiales.

—Malgré la volonté du système colonial de


DROIT FONCIER ÉTHIQUE ET
s'imposer, par la production d'une abondante
STRATÉGIES LOCALES LES législation foncière et d’une importante production
RÉPONSES A LA VIOLENCE DES doctrinale, en matière de règles régissant la
POLITIQUES DOMANIALES EN propriété, les systèmes normatifs autochtones
ALGÉRIE continuaient de marquer les rapports à la terre. Une
infime partie de ces droits autochtones a été
Souad Bendjaballah* récupérée par la législation coloniale pour donner
naissance au Droit musulman algérien. Il sera
conçu et codifié dans une espèce d'unité fictive
avec le Droit colonial dans le but de servir les
intérêts de la colonisation.

Notre recherche est le fruit d'interrogations — La reconstitution des patrimoines familiaux


suscitées voilà plus de vingt ans, par les difficultés superposés aux tableaux de filiation et d'alliance
d'application de la révolution agraire et par avait permis l'identification des manières de faire
l'adhésion pour le moins mesurée de ceux qui, familiales qui constituaient des types de comporte-
théoriquement, devaient en bénéficier. ments, sériés dans des stratégies différenciées
autour de la terre. Ces manières de faire, que l'on
Au début des années 1980, alors que la politique pourrait rattacher aux orf, aux usages locaux et à
agraire, en Algérie, donnait des signes évidents des survivances du fiqh local, se traduisaient par
d'essoufflements, un passage prolongé au une domestication et une utilisation des deux droits
Laboratoire d'Anthropologie Juridique de Paris officiels codifiés, c’est-à-dire, le droit colonial et le
(LAJP) a contribué à canaliser ces interrogations droit musulman. Face à ces deux ordres juridiques,
dans le sens d'une observation beaucoup plus les familles et les individus s'aménageaient des
critique et élargie aux politiques agraires initiées espaces de liberté, dans un jeu sans cesse
en Afrique noire francophone. Une étude avait été renouvelé. Ils exprimaient ainsi leur propre mode
entamée avec pour objet l'observation des rapports de penser l'espace et de se penser dans cet
de l'homme à la terre à travers les stratégies espace.
foncières familiales en Algérie. Et parce que
l'anthropologue est un peu "l'accoucheur" des —Découlant de cette constatation, il était
réalités sociales, l'objectif fixé à ce travail était de également apparu que le rapport aux différents
mieux comprendre les difficultés rencontrées par ordres juridiques, qu'ils soient majeurs parce que
les politiques agraires, d'interroger le passé et de codifiés ou mineurs parce qu’écartés du champ de
tenter de se projeter vers le futur. la codification, était indéterminé car il ne se nouait
pas autour du Droit en soi, mais autour des
En 1988 les premiers résultats de cette réflexion rapports à la terre. Dès lors que ce Droit gênait le
ont été finalisés dans le cadre d'un mémoire de rapport à la terre, il était mis en échec par des
magistère soutenu à Constantine, intitulé: "Étude tactiques diverses alors qu'il se trouvait à nouveau
de cas de stratégies foncières familiales dans les invoqué lorsqu'il y avait momentanément conver-
gence entre les logiques juridiques et les logiques
hautes plaines constantinoises durant la période
paysannes ou familiales.
coloniale".
La conclusion qui se dégageait à l'issue de cette
Cette recherche, ambitieuse au départ, avait
étude était de toute évidence non point un échec
finalement été limitée à une étude de cas
des lois foncières coloniales mais du moins une
relativisation de leurs effets.

* Maître-Assistant à l’Université de Constantine.


80
Droit foncier, stratégies locales et violences des politiques domaniales en Algérie

À la veille de l'indépendance, le legs colonial se au delà des rapports de l'homme à la terre, les
présente alors sous la forme d'un champ normatif rapports de la société avec l'État et son droit.
codifié et officiel — le droit colonial et le droit
musulman — d'un vaste champ normatif non codifié Face à un processus d'appropriation étatique des
— orf et usages locaux — et de nouveaux espaces terres, les manière de faire, les stratégies locales
gagnés par le dynamisme des manières de faire occultées niées, tolérées, ou verbalisées retiennent
locales sur les reculs, les lacunes ou les silences l'attention non seulement par leur dynamisme mais
des deux ordres juridiques officiels. Cet aussi et essentiellement parce qu'elles constituent
enchevêtrement et cette pluralité de normes les éléments fondamentaux d'une histoire foncière.
marquent profondément l'espace foncier aussi bien
sur le plan juridique que sur le plan physique. Nous avons dès lors tenté, dans le cadre de cette
recherche et dans un espace temporel compris
Comment l'État national, engagé dans un entre 1962 à 1995, d'esquisser les contours d'une
processus de recouvrement de souveraineté, de histoire foncière avec toutes ses composantes,
construction institutionnelle, et de prise en charge histoire de l'État, histoire du droit édicté parce que
des valeurs fondatrices du mouvement de celui-ci n'est pas neutre et qu'il est le produit de
libération national va-t-il alors, gérer cette situation luttes et d'enjeux, histoire de son application,
de pluralisme? histoire des lectures multiples dont il est l'objet par
les acteurs impliqués.
Dès l'indépendance, l'État national s'impose Il s’agit donc d’un questionnement sur ce que
comme le seul producteur du Droit, le seul peuvent révéler les pratiques des acteurs en
aménageur, et le seul distributeur de l'espace. Le compétition autour de la terre pour comprendre ce
triptyque, monisme juridique, centralisation qu'est le Droit. Quel est son rôle ? comment est-il
administrative et pensée unique, marque et perçu ? Quelles sont ses limites ? Et quelle sont
accompagne la politique agraire depuis 1962. ses perspectives pour le futur ?

L'État et le Droit étatique sont au centre de


questionnements dont on ne sait pas s'ils sont DU LEGS COLONIAL AUX RUPTURES
facilités ou rendus encore plus complexes par des
NATIONALES OU L’ INVENTION DE LA
phénomènes qui émergent et s'amplifient dès 1980
et dépassent largement le cadre du foncier. Ce PROPRIETE
sont l'économie informelle, l'habitat informel, les
occupations indues, autant de termes pour
désigner des situations certes très variées mais Ce sont les résultats d'une enquête de terrain qui a
qui expriment chacune à sa manière des rapports permis, de dresser le tableau de l'évolution de la
à l'ordre établi et aux règles édictées. propriété suite à l'application foncière coloniale et
des politiques agraires nationales, de donner la
Ces phénomènes n'étaient pas nouveaux mais ils configuration actuelle de la propriété et de
interpellaient et continuent d'interpeller par leur présupposer ses évolutions face au processus de
ampleur et par l'absence, la faiblesse ou dénationalisation et de privatisations, permettant
l'inadéquation des solutions proposées. de rendre compte des luttes autour de la terre et du
Droit depuis l'indépendance jusqu'à nos jours.
Dans ce sens, le droit foncier apparaît comme un
espace privilégié d'observation du rapport entre le Cette recherche a permis d'identifier les espaces
droit étatique et la société, et les situations d'une d'adaptation/résistance aux droits officiels, et de
infinie complexité que ces rapports peuvent gé- dégager le sens des rapports de l'homme à la
nérer. D'une part, la propriété foncière ainsi que la terre. Le mouvement de recomposition des
famille sont des espaces réservés et privés et patrimoines dont une partie s'acheminait vers ce
constituent des lieux traditionnels de résistance au qui peut être considéré comme une bourgeoisie
centre, en l'occurrence l'État. D'autre part, la charge agraire a été stoppé en 1954. Le foncier rural se
symbolique qui pèse sur la question foncière en fige dès lors dans un attentisme dont on ne sait pas
Algérie, du fait de la colonisation, ne pouvait que très bien s'il est conjoncturel ou définitif, un atten-
mettre le Droit au service de l'instance politique et tisme qui se poursuit après 1962 face aux
de l'appareil idéologique. Le Droit positif constitue violences de l'intervention étatique, gel des
l'élément dominant de cette recherche, il est la transactions foncières, nationalisation,
partie apparente du jeu foncier autour, en marge, domanialisation, etc. Il explique en partie les
ou en dehors duquel vont émerger et se dessiner
81
Droit foncier, stratégies locales et violences des politiques domaniales en Algérie

difficultés rencontrées lors des procédures publiques. Dès lors les luttes pour la terre, mises
d'immatriculation généralisées depuis 1976. en veilleuse depuis 1962, rejaillissent avec plus de
force et sont exacerbées dans un affrontement de
logiques locales apparemment inconciliables
auxquelles se superposent en filigrane les logiques
JEUX ET ENJEUX AUTOUR DES TERRES de l'ajustement structurel et des bailleurs de fonds
internationaux.
CONSTRUCTIBLES
Engagées dès 1962 dans un processus empreint
de volontarisme et de violence, entendu au sens de
Au moment où le monde rural se figeait dans cet
domination et d'exclusion de toute autre forme
immobilisme, le foncier urbain se caractérisait par
d'expression, les politiques agraires de la première
un grand dynamisme. Alors que le législateur
génération ont fait leur temps. Elles cèdent le pas,
instituait la commune comme seul agent de
très timidement, à une réhabilitation de l'initiative
l'urbanisation, d'autres acteurs lui disputent cette
privée, sans que les modes de fonctionnement de
prérogative par le biais des lotissements illicites.
l'État n'aient été fondamentalement modifiés.
Ce phénomène qui fait l'objet de développements
dans ce titre, est l'indicateur le plus visible des
Comment dès lors, face à cette mondialisation et à
rapports de confrontation/négociation entre l'État et
cette globalisation trouver, à l'échelle locale, les
la société.
réponses adéquates aux demandes de la société
formulées expressément ou sur le mode feutré des
Deux acteurs, l'État et les occupants, sont en
pratiques, familiales, paysannes au locales, et
compétition sur le même espace, autour des
identifiées tout au long de ce travail.
mêmes règles, et des mêmes sources de
légitimation. Dans ce jeu, l'État perd chaque jour,
un peu plus de terrain. La légitimité dont il se pré-
vaut lui est disputée et la légalité dont il s'entoure
est mise en échec. L'État tente alors de réinvestir
l'espace perdu en élargissant le champ de sa
légalité, par des régularisations qui au même titre
que l'immatriculation, ont une portée très relative,
du fait du manque d'adhésion, ou de l'adhésion
mesurée des destinataires de ces mesures.

Ces enjeux fonciers occultés et brouillés par le


monopole étatique prennent toute leur signification
avec la loi de 1990 portant abrogation des
ordonnances relatives à la révolution agraire et
constitution de réserves foncières au profit des
communes.

DE L’ APPROPRIATION PUBLIQUE AUX


PRIVATISATIONS : LES LUTTES POUR LES
TERRES

Le processus d'appropriation publique, et de


redistribution des terres entamé sous le double
registre de la légitimité révolutionnaire et de la
légalité, marque profondément non seulement
l'espace physique et juridique, mais également les
représentations qui y sont associées. Le
désengagement de l'État, entamé timidement vers
le milieu des années 1980, prend toute sa
dimension avec la loi d'orientation foncière de
1990 et la volonté de privatiser les terres
Salvador, Recife, Porto Alegre, Brasília) une
recrudescence de criminalité. Après une période
de tranquillité relative pendant les années 60,
comme dans d’autres pays après la guerre, est
survenue une brusque montée des crimes violents,
tout particulièrement, les vols à main armée, les
enlèvements, et les meurtres, dont le chiffre dans
VIOLENCE, ARGENT FACILE ET JUSTICE AU
certaines villes, a parfois doublé ou a triplé. Cette
BRESIL : 1980-1995 vertigineuse montée des meurtres a principalement
affecté des hommes jeunes, entre 15 et 29 ans.
Alba ZALUAR* Aux “crimes de sang” ou vengeances privées,
commis dans des espaces privés entre personnes
qui se connaissent, et qui se maintiennent,
s’ajoutent les crimes entre personnes se
connaissant peu ou pas du tout, commis dans des
lieux publics, particulièrement là où les hommes se
Le problème de la criminalité violente dans les rencontrent (bars, bals…). On retrouve, ici, la
villes brésiliennes à partir des années 80 ne peut même configuration que celle rencontrée dans les
pas être réduit à la question de la misère ou de la guerres entre bandes de trafiquants et de bandits
migration rurale urbaine qui marquèrent le pays pour le partage des territoires et du butin ou entre
pendant les décennies antérieures, ne provoquant gangs rivaux dans les ghettos des États-Unis
pas pour autant l’apparition de la courbe depuis le début du siècle.
ascendante des crimes violents récemment L’urbanisation accélérée, des années 50 aux
constatée. années 70, a fait surgir de grandes régions
En sociologie contemporaine, on ne cherche plus métropolitaines et beaucoup de villes de taille
l’explication par une vision séquentielle de cause et moyenne à l’intérieur du pays, notamment dans la
d’effet, ni par la détermination de structures qui Région sud-est, où se trouvent les villes de Rio de
transforment les personnes en de simples Janeiro et de São Paulo — les deux plus grandes
marionnettes de l’économique. On choisit, plutôt, le métropoles brésiliennes. A partir des années 80,
modèle interactionnel à travers lequel un ensemble toutefois, les mouvements de migration ont changé
d’actions déclenche une chaîne d’effets qui de direction : ils ne se produisent plus du nord-est
s’entrecroisent et forment des “configurations” dans vers le sud-est, ni du sud-est vers les villes de Rio
lesquelles se maintiennent des tensions et des de Janeiro et de São Paulo. Au contraire, le
disparités internes à la place de systèmes intrinsè- courant migratoire principal s’établit, du Sud, en
quement solidaires. Ces arrangements sans cesse partant principalement de l’état de Parana, vers le
rénovés sont plus proches des liaisons de sens centre-ouest, et le nord du pays (Martine, 1994).
traitées dans les phénomènes sociaux, produits de Pendant les années 90, São Paulo et Rio de
processus complexes et entremêlés de faits et de Janeiro ont très peu grandi, tandis que la
sens, de choses et de représentations pensées, population de quelques villes moyennes continue
construites et vécues par les agents. Dans le de croître de façon notable.
modèle interactionnel, qui considère les Après le fort développement économique des
comportements en interconnexion, la causalité décennies antérieures, y compris celui de la
servant de liant, ce qui permet de parler de com- période militaire, durant laquelle le “gâteau” gonflé
plexité, terme qui fait de plus en plus partie de la de la richesse ne fut jamais distribué, le pays est
langue de ceux qui pensent les nouveaux revenu, lors des années 80, aux pratiques de la
processus globaux de diffusion culturelle, nouveaux démocratie, dans un cadre de crise économique
styles de consommation, ou standards morale et politique alimentées par une inflation
comportementaux, y compris le phénomène de la accélérée. Le Brésil est alors un pays avec une
manifestation de la violence dans les villes où les économie diversifiée et moderne, mais avec des
effets de la globalisation sont présents. institutions et des traditions politiques et juridiques
Durant les années 80, le Brésil a connu, dans tous anciennes, association dont le résultat a été la plus
les états de la Fédération et dans toutes les mauvaise distribution de revenus du monde, as-
grandes villes, mais surtout dans les régions sociée à de fortes inégalités quant à l’accès à la
métropolitaines (São Paulo, Rio de Janeiro, Justice, institutionnelle ou distributive. Ces
inégalités apparaissent lorsque des personnes
sont systématiquement exclues des services, des
bénéfices et des garanties considérés, en général,
* IMS/DSC UERJ
88
Violence, argent facile et justice au Brésil

comme des droits sociaux de citoyenneté ou blanchissage d’argent du crime organisé2 pendant
encore, lorsqu’elles n’arrivent pas à exercer leurs la période de “ redémocratisation ”.
droits civils ou humains, que l’on peut alors qualifier L’inflation subie par le Brésil jusqu’en 1994 n’est
de formels. Cette dichotomie entre droits formels et pas uniquement un fait économique. En raison de
droits réels est le signe d’un déséquilibre entre ses caractéristiques psychologiques et morales,
lettre de la loi et pratiques institutionnelles, ce qui l’inflation a également eu des effets pervers sur le
constitue un problème très grave au Brésil. comportement de la population, en particulier de
Sur le plan politique, les historiens d’aujourd’hui celle qui vit de salaires et qui n’en tirait aucun profit,
sont d’accord sur l’importance de notre tradition dans la mesure où elle érode et contamine la
parlementaire établie depuis l’Empire en vertu du confiance mutuelle sans laquelle il n’existe point de
pouvoir que les oligarchies de plusieurs régions du relations sociales stables entre les agents
pays ont obtenu durant cette période. La place de économiques. Elle a donc fait perdre de sa
la violence dans notre culture est encore soumise à crédibilité au gouvernement, car elle est
d’intenses débats, à partir des idées sur “ l’homme considérée comme un “ vol ” par les salariés, ce
cordial brésilien ”. Mais, en dépit des lacunes de qui a contribué à creuser la crise d’autorité et de
notre historiographie, le fait est, qu’au Brésil, il n’y a gouvernance du pays et à fournir des justifications
pas de registre de révolutions glorieuses pas plus — “ tout le monde vole ” — aux vols et attaques à
que de guerres civiles entre catholiques et protes- main armée qui ont commencé à être commis par
tants, chrétiens et juifs, musulmans et juifs. Il est ceux qui sont entrés dans le jeu de l’argent facile.
également vrai que, comme au Portugal, sur le plan Le rythme hallucinant de l’inflation a également
imaginaire, la violence a une place réelle, quoique permis l’installation au Brésil de réseaux et de
bien délimitée, dans la société brésilienne. Les circuits dans lesquels opère le crime organisé,
épisodes d’explosion de haine sociale, raciale, puisqu’il aide à créer l’illusion du “ gain facile ”. Ce
religieuse et politique ont été, pour cette raison, ou fut l’idée principale de ceux qui commencèrent à
bien passagers, ou bien localisés et n’ont pas commettre des crimes économiques de plus en
laissé de plaies sanglantes dans tout le pays. plus osés, secondés par les difficultés croissantes
Il n’existe pas non plus, au Brésil, quelque chose de de la comptabilité et du contrôle des budgets
semblable au phénomène de “ la violencia ” qui a provoquées par l’inflation galopante. Ce tableau
dévasté les membres des partis politiques de la monétaire a ainsi facilité la corruption et le
Colombie pendant les années 50. Nous n’avons blanchissage de l’argent illégal, indispensable à la
pas eu de guérillas urbaines ou rurales prolongées, consolidation des connexions criminelles. Avec la
comme celles qui ont transformé la violence en fin de l’inflation, et le succès du Plan Real qui a
phénomène tellement particulier dans ce dernier stabilisé la monnaie brésilienne, il reste toujours la
pays. Au Brésil, pendant la période militaire (1964- volatilité et les tours de passe-passe des nouveaux
1984), à l’opposé de ce qui s’est passé dans arrangements financiers internationaux ainsi que
d’autres pays d’Amérique latine, le Congrès n’a l’existence de systèmes internationaux de
pas été fermé et le gouvernement a continué blanchissage d’argent provenant aussi bien de la
d’utiliser la corruption, associée au clientélisme corruption que du crime organisé autour du trafic
comme stratégie de contrôle des décideurs de drogues illégales.
politiques. Ceci a provoqué des attitudes fortement
anticlientélistes et antiétatiques dans les
mouvements liés à l’opposition, et a en outre des maffias, possèdent un grand réseau décentralisé, dont
facilité l’émergence de réseaux et de circuits1 de le contrôle n’est pas aisé.

2 Le concept de crime organisé est imbriqué dans celui de


maffia et est l’objet d’interminables polémiques qui ont
débuté au siècle dernier. De toutes façons, il ne subsiste
1 Le concept de réseau est utilisé pour analyser les guère de doute qu’il s’agit d’un ensemble d’activités en
activités illégales dont la particularité est d’être continues et réseau, qui possède les éléments d’une entreprise
qui se développent par le biais de relations économique, c’est-à-dire, qui implique des activités qui se
interpersonnelles basées sur le secret et la confiance répètent dans le temps, (même sans la discipline, la
toujours mis à l’épreuve, sur la connaissance des régularité et les droits juridiques qui caractérisent le monde
personnes, et sur des accords tacites établis entre ces du travail), ayant pour but le profit (d’autant plus grand
personnes. Il s’applique notamment aux niveaux les plus que la position occupée dans le réseau des grossistes et
bas du trafic de la drogue, qui, à l’opposé des négociants des intermédiaires est élevée) et utilisant des monnaies
en gros et de ceux qui financent le trafic, et qui tendent variées pour les échanges basés sur des particularités
plutôt vers la centralisation et à la hiérarchie des cartels et propres aux relations secrètes ou souterraines.
89
Violence, argent facile et justice au Brésil

C’est pour cette raison qu’il est difficile de que l’or. La demande, qui assure ces profits élevés
considérer cette vague récente de violence urbaine découle de changements de style de vie, associés
uniquement comme le résultat de la violence à une consommation individuelle — de style ou de
coutumière, au Brésil, à certaines couches marque, qui englobe les drogues illégales — plus
culturelles (assez réduites dans l’après-guerre). onéreuse que la consommation familiale dérivée
Aujourd’hui, dans le scénario de violence qui existe des standards de vie domestique confortable et
dans le monde, on ne peut pas exclure l’impact tranquille de la classe moyenne et des conceptions
local du crime organisé transnationalement, du du travail, de la souffrance et du futur. Les
crime mondialisé, lequel possède des changements dans la consommation, observés
caractéristiques économiques, politiques et comme un des effets de la mondialisation ont aussi
culturelles sui generis. Ces caractéristiques sont : favorisé l’augmentation impressionnante de
un processus d’enrichissement — du moins de certains crimes contre la propriété — larcins et vols
ceux qui occupent des positions stratégiques dans — et contre la vie — agressions et homicides
le réseau étendu des connexions transnationales (UNDCP 1997).
— avec peu de limites institutionnelles et avec des La question de la caractérisation de la société
normes de règlement de compte non juridiques3, après la seconde guerre, est toujours l’objet d’une
produisant et négociant, pour répondre à la forte polémique qui va au-delà d’une simple
demande de ce qu’il est convenu d’appeler “ la querelle de terminologie. Néanmoins, les analystes
consommation de style ”4 de leurs marchandises convergent pour constater un processus de
illégales. transformation accéléré dont les traits essentiels
Parmi les drogues illégales, la cocaïne est sont la fragmentation sociale et l’importance de
associée, aujourd’hui à un style de valorisation de plus en plus grande accordée aux activités de loisir
l’argent, du pouvoir, de la violence et de la et de consommation dans la définition de nouvelles
consommation de marque. Son commerce, identités. Que cette société soit appelée “ post-
comme dans d’autres endroits du monde, est moderne ”, “ de haute modernité ”, “ post-éthique ”
devenu une gigantesque source de gains très ou encore “ le dépassement de la société du
élevés et rapides. Elle est également associée à la travail ”, les marques de cette évolution se
violence, en raison de son prix élevé qui permet de retrouvent dans plusieurs couches de la population.
faire des bénéfices importants même sur de Au niveau de la justice, ces transformations
faibles quantités5. Les profits ne sont pas générés signifient que les contrôles moraux conventionnels
par la productivité mais par l’illégalité même de — qui jusqu'à un certain point se passent de la Loi
l’entreprise, qui rend au Brésil, la drogue plus chère — deviennent fragiles sans être encore pleinement
remplacés par une nouvelle éthique post-
conventionnelle basée sur la liberté personnelle et
sur l'entente avec les autres par le dialogue, la
3 Dans le monde entier, l’existence de lois qui interdisent
réciprocité et le respect des droits d'autrui, dans
de telles activités et une forte censure morale imposée aux l’esprit des droits et devoirs de l’homme et du
activités développées imposent des pratiques et des citoyen. Le droit civil au Brésil est encore marqué
formes d’organisation qui, outre le fait d’être souterraines, de façon prédominante par la conception du
appellent des moyens violents de négociation (menaces, contrat interpersonnel qui délimite le domaine du
chantages, extorsions) ou de règlement de conflits privé existant également dans le crime organisé6.
(agressions, meurtres, terrorisme) de conflits commerciaux
ou personnels.

4 Style est devenu le terme le plus approprié pour 6 Les contrats entre maffiosi portent préjudice à des tiers
mentionner les incorporations rapides et éphémères de et malgré le fait qu'ils cherchent à éviter les conflits, ils se
l’habillement, de la musique, du langage et d’autres fondent sur les intérêts instrumentaux des participants
comportements juvéniles qui ne peuvent plus être (Habermas 1991). Les relations de loyauté personnelle et
interprétées exclusivement dans la perspective holistique de réciprocité ne sont également pas le fruit d'un acte libre
de la religion ou de la culture de classe, en dépit du fait de la personne, mais imposées principalement par la
qu’elles ne sont pas totalement dissociées de celles-ci. menace de violence physique ou même de la terreur (Caillé
1996). Les démonstrations de générosité et de
5 À New York, on trouve le même modèle, en ce qui magnanimité des chefs existent, mais dépendent de leur
concerne le trafic d’héroïne, qui depuis les années 60 a humeur et de l'arbitre de leurs pouvoirs personnels, en
été implanté dans les quartiers nègres et portoricains. laissant ainsi, peu d'espace pour que le sujet de
Même chose en ce qui concerne le trafic plus récent de la l’argumentation et de la revendication surgisse.
cocaïne et du crack (Sullivan 1992). L'association de la peur, du respect et de l'affect que leurs
90
Violence, argent facile et justice au Brésil

Les idées concernant les engagements de chacun Mato Grosso do Sul et de São Paulo, États dont
envers les autres dans l'espace public ont été les chiffres de morts par la violence et en raison du
abandonnées dans les pratiques sociales. Il en Sida apportés par l'usage de drogues injectables,
résulte que le jeu, la drogue et les divertissements ont atteint les niveaux les plus élevés du pays,
sont devenus le but le plus important de la vie de après avoir doublé pendant les années 80 (Bastos,
nombreuses catégories de la population, no- 1995). Dans la région métropolitaine de Rio de
tamment les plus jeunes, ce qui rend profitable Janeiro, le taux de meurtres a triplé durant la
l'investissement dans les affaires ayant pour but dernière décennie et est passé de 23 morts pour
d’exploiter leur consommation et d’organiser les 10.000 habitants en 1982, à 63,03 en 1990 —
activités criminelles prohibées par la loi. période pendant laquelle la population de la ville
Cependant, l’inefficacité et l'injustice de la justice n'a augmenté que de 1,13% — c’est-à-dire s'est
au Brésil ont certainement joué un rôle déterminant maintenue stable. Cependant, ce nombre
sur la façon selon laquelle la crise de la moralité, impressionnant d'homicides a été surtout constaté
l'affaiblissement de l'ethos du travail, l'importance dans les municipalités de la périphérie pauvre de
de plus en plus grande du loisir et du plaisir dans la la région métropolitaine de São Paulo et Rio de
vie quotidienne, ainsi que les nouvelles organi- Janeiro, en raison, sans doute, de plus grandes
sations transnationales, dont les organisations difficultés pour y réaliser des enquêtes policières.
criminelles, ont pu s'établir dans notre pays. On sait Quoique le taux de morts violentes se soit accru
aujourd'hui, qu'un pourcentage extrêmement élevé dans tout le pays, atteignant des personnes de tous
de meurtres ne donne pas lieu à des enquêtes âges, on a constaté que les plus affectés étaient
correctes et que les auteurs de ces homicides ne les adolescents et les jeunes adultes de sexe
sont jamais découverts. La police de Rio de masculin appartenant à des métropoles et des
Janeiro, à son tour, voit renvoyer par le pouvoir régions les plus aisées du pays, ou à celles qui
judiciaire de l’État de Rio près de 92% des procès avaient connu une forte croissance de leur
d'instructions de crimes de meurtres, en raison de population et de leur économie, et non les plus
mauvaises procédures. Cela veut dire que pauvres. Les hommes, principalement entre 15 à
seulement 8% des meurtres enregistrés par la 39 ans ont été les plus grandes victimes de cette
police sous la forme d'instruction, ont été jugés violence (84%), c'est-à-dire, une moyenne de 8
(Soares 1993). À São Paulo, une étude menée hommes pour chaque femme en 1989. En 1991,
pendant l'année 1991 a constaté que seulement les statistiques officielles indiquaient qu'entre 20 et
1,38 % des meurtres d'enfants et d'adolescents de 39 ans, survenaient 12,5 morts violentes d'hommes
moins de 17 ans, effectivement suivis d’enquête pour une mort violente de femme brésilienne, ce
menant à l’identification du mort et de l’auteur, a qui constitue un vrai tableau statistique de pays en
abouti à un procès pénal effectivement jugé période de guerre.
(Mesquita 1996). Pour cerner un tel phénomène, il faut commencer
Même ainsi, les données officielles des par chercher à comprendre comment la pauvreté
Secrétariats d’État de Justice, compilées sur la affecte les jeunes. Les recherches indiquent qu'il
base des registres policiers indiquent que dans la existe au Brésil, comme dans d'autres pays, un
région métropolitaine de São Paulo, la proportion processus de féminisation et d'infantilisation de la
de meurtres s'est accrue pendant les années 80. pauvreté. Des données de l'IBGE, l'Institut Brésilien
En 1981, le taux de meurtres pour 100.000 de Statistiques et de Géographie, indiquent qu'en
habitants était de 21. Une étude plus récente 1989, 50,5 % des enfants et des adolescents
constate un taux de 42,91/100 000 habitants pour brésiliens appartenaient à des familles dont le
la période de 1990 à 1994, ce qui indique que la revenu, par tête, était de moins d'un demi-salaire
ville de São Paulo, la plus riche du Brésil, a connu minimum tandis que 27,4 % provenaient de
la même augmentation dramatique du nombre de familles gagnant moins d'un quart du salaire
meurtres que celle constatée dans d'autres villes minimum. 56% des jeunes de cette dernière classe
du continent américain (Zaluar et alii, 1995). étaient issus de familles dont le chef était une
47,21% de ces morts par assassinat, sont des femme. Plus de 40% des familles dirigées par des
jeunes gens du sexe masculin, entre 15 et 24 ans. femmes se trouvaient au-dessous du seuil de
Cela est dû, probablement, à l'entrée de plus en pauvreté, pour 30% des familles nucléaires
plus importante de drogues et d'armes à la même complètes dans la même situation.
époque dans cet État. Une des principales routes On sait, que pour compenser les pertes de salaire
de la cocaïne passe par les États de Rondonia, de dues au processus inflationniste, et pour satisfaire
les nouvelles demandes de consommation de
biens durables et d'habillement, les familles
subalternes et suiveurs leur vouent n'efface d'aucune façon pauvres ont cherché à obtenir plus de gains en
le caractère despotique de leur pouvoir.
91
Violence, argent facile et justice au Brésil

faisant travailler les enfants et les jeunes pour Les effets de la pauvreté et de l'urbanisation
compléter le revenu familial. Plusieurs études accélérée sur l'accroissement spectaculaire de la
indiquent un accroissement de cette catégorie de violence durant ces dernières années, ne pourront
travail dans le secteur urbain de la population pen- donc être compris qu'accompagnés de l'analyse
dant les années 80. Cependant, le contingent le des mécanismes institutionnels, des réseaux et
plus important de ces jeunes et de ces enfants, des flux plus ou moins organisés du crime. Celui-ci
dont la plupart travaillent dans les rues, se maintient traverse les classes sociales, possède une
éloigné des activités criminelles. Seulement une organisation d'entreprise et ne survit pas sans
faible partie de ces jeunes finit par être engagée l'appui institutionnel des agences étatiques
par des bandes de voleurs ou de trafiquants pour chargées de le combattre. Avec autant de profits
lesquels ils travaillent l'arme à la main et la vie à un en mains, il lui est facile de corrompre les policiers,
fil. Il ne suffit donc pas, d'expliquer cette approche et comme il n'existe pas de lois pour protéger les
du crime par la volonté ou le besoin initial d'aider la affaires de ce secteur de l'économie, les conflits et
famille à compléter le revenu familial, ou bien par le les disputes ont tendance à être résolus par la
chômage, quoique ce besoin continue à constituer violence. Sans cette corruption, il ne serait pas
la scène de fond de leurs actions et décisions possible de comprendre la facilité avec laquelle les
personnelles. Cette affirmation est corroborée par armes et les drogues arrivent jusqu'aux favelas et
la faible proportion de pauvres qui choisissent une au quartiers populaires de Rio de Janeiro et
carrière criminelle, proportion que j'ai estimée à d’autres villes brésiliennes, ni comment les
moins de 1% par rapport au total de la population marchandises volées — voitures, camions, bijoux,
d'un des quartiers pauvres de Rio de Janeiro : 380 électroménagers — utilisées dans les échanges de
personnes appartenant aux bandes de trafiquants la drogue illégale, atteignent aussi facilement leur
et près de 1200 personnes impliquées dans des destination finale, au Paraguay et en Bolivie, en
vols à main armée et dans des larcins, pour une passant par l'intérieur de l’état de São Paulo
population totale estimée à 120.000 ou 150.000 (Geffray 1996). La corruption et la politique institu-
personnes (Zaluar 1994). tionnelle fondées de façon prédominante sur des
Les jeunes, dans leurs quartiers et leurs villes tactiques de répression de la population pauvre,
respectives, reçoivent, en raison de la facilité ajoutent encore plus d'effets négatifs à son
fournie par un fonctionnement institutionnel propice, existence déjà affligeante. La connivence et la
les instruments de leur pouvoir et de leur plaisir, de participation de policiers et d'autres acteurs
la main de quelqu'un d'autre, venant d'autre part, et politiques importants aux réseaux du crime
subissent l'influence de valeurs qui les poussent à organisé sont une pièce fondamentale pour la
chercher le plaisir et le pouvoir. Au-delà de tout lien solution du casse-tête qu'est devenu la soudaine
de causalité objective, même ceux du symbolique, explosion de violence au Brésil, depuis la fin des
ce sont quelques-uns de ces jeunes et non tous années 70 (Zaluar 1994 ; Lins 1997).
ceux qui sont soumis aux mêmes conditions qui L'autre pièce-maîtresse est l'engagement de
“ délèguent au monde le pouvoir de les séduire jeunes, qui ne sont pas toujours les plus démunis,
pour la criminalité ” (Katz 1988) et dans laquelle ils dans les groupes de criminels, où ils se trouvent à
participent en tant que sujets de leurs actions. Cet la merci des règles rigoureuses qui prohibent la
espace de liberté est délimité par les changements trahison et l'évasion de toute ressource, aussi
rapides découlant de plusieurs actions antérieures petite soit elle. Cependant, aux regards
dans l'organisation familiale, dans les relations discriminateurs des agences de contrôle
sexuelles, dans l'acceptation des valeurs as- institutionnel, parmi ces jeunes, lorsqu'ils sont
sociées à la consommation — notamment la usagers de la drogue, ce sont les plus démunis qui
consommation de “ style ”. Ces changements ont portent toujours les stigmates d’éternels suspects,
provoqué ce que l'on pourrait appeler une anomie et donc d’incriminables. Avec une condition
sociale diffuse. En outre, la contamination des aggravante : les policiers corrompus agissent en
institutions officielles par le crime organisé par le tant que groupes d'extorsion, peu différents des
biais de stratégies de corruption des acteurs, en groupes d'extermination qui se sont formés dans le
raison d'un fonctionnement inégalitaire du système but de les tuer. Les méthodes des bandes de
de justice et de pratiques d'organisation créées et trafiquants et de voleurs ne sont guère différentes
maintenues par les agents qui y agissent, ainsi de celles des policiers, et tout conduit à croire que
qu’un Code pénal dépassé résultant des politiques la lutte qu'ils mènent entre eux pour le butin est en
publiques adoptées dans la République, ont fini par train de mener à la mort leurs jeunes soldats
créer des “ îlots d'impunité ” même dans les milieux (Zaluar 1994 ; Lins 1997). Pris dans cet environ-
pauvres. nement d’extorsion et engagés dans des dettes
envers les trafiquants, les jeunes qui ont commencé
92
Violence, argent facile et justice au Brésil

comme usagers de drogues, ont été forcés de se remplit facilement d'argent se désempli de la
voler, d’agresser et sont même allés jusqu'à tuer même manière, ils sont obligés de répéter
pour rembourser ceux qui les menaçaient de mort incessamment les actes criminels, comme s'il
— policiers ou trafiquants — s'ils ne réglaient pas s’agissait de “ vices ”, ainsi qu’eux-mêmes les
leurs dettes. Nombre d'entre eux finissent par de- dénomment (Zaluar 1994)7. Ils développent,
venir des membres de la bande, pour pouvoir également, un style de commandement truculent,
payer leurs dettes ou tout simplement pour se qui rapproche la bande d'un gang. Pour arriver à
sentir plus forts devant leurs ennemis, entrant ainsi maintenir une “ boca de fumo ” (un point de vente),
de plus en plus profondément dans le cercle le chef ne peut pas “ vaciller ”, c'est-à-dire, trahir,
diabolique qu'ils appellent eux-mêmes “ le hésiter ou avoir peur au moment de prendre une
condominium du diable ”. attitude contre les rivaux, les comparses, les clients
Cette activité hautement rémunérée du trafic de endettés ou les indicateurs (Lins 1997). La figure
drogue en détail, permet aux trafiquants moyens, du chef, de “ l'homme d'avant-garde ”, est
possédant divers points de vente, de réaliser de construite dans l'imaginaire comme celui qui
gros profits. Des pourcentages plus faibles et maintient ses hommes en ligne, qui contrôle
variables sont donnés au “ vapeur ” celui qui se l'expansion de ses concurrents en chiffres de vente
tient dans les points de vente et qui distribue la ou en nombre d'hommes armés8. Il ne s'agit donc
cocaïne en “ papelotes ”, et aux “ avions ” qui font la point d'une guerre civile entre des personnes de
livraison finale aux clients. Ce sont ceux-ci qui sont classes sociale différentes ou même d'une guerre
le plus fréquemment détenus et poursuivis. Ces bien définie entre policiers et bandits. Dans cette
derniers bien souvent ne reçoivent pas de salaire tuerie, les pauvres ne sont pas en train d'exiger
mais des “ charges ” à vendre, avec de faibles quelque chose des riches. Il ne s'agit pas, non plus
marges de profit. Ils sont responsables de ces de vengeance sociale, car ils sont eux-mêmes les
“ charges ”, en tant que gardiens. Il leur arrive de victimes de cette criminalité violente, soit en raison
les consommer, ou tout simplement de les de l'action de la police, soit par leurs propres
“ malhar ” (mélanger), pour accroître leur marge de actions. Ils vivent, en fait, selon une loi de récipro-
profit. Quand ils le font, néanmoins, ils s'exposent à cité violente et de vengeance privée motivée par
la peine de mort décrétée par le trafiquant pour
ceux qui persistent à ne pas payer ou à trop
détériorer la marchandise. Le motif principal de 7 La police brésilienne affirme qu'en raison de la facilité et
fierté, chez ces jeunes réside dans le fait qu'ils font du niveau élevé des gains, ceux qui entrent dans le trafic,
partie de la bande, qu'ils portent des armes, qu'ils peu importent leur classe sociale, leur genre et leur niveau
participent à des actions osées de vols et de hold- de revenu "ceux qui ont trafiqué une fois, reviennent
up, qu'ils acquièrent de la notoriété, et que s’ils
toujours". Mais cela ne veut pas dire qu'il n'y pas des
persévèrent dans ces dispositions, ils pourront, un
personnes qui trafiquent "par besoin". Dans le trafic
beau jour, monter dans la hiérarchie du crime
capillarisé de la pointe, des quartiers pauvres et dans les
(Zaluar 1994 ; Lins 1997). Les stratégies de
recrutement de ces jeunes, selon les nécessités centres de “ vie facile ” des villes, beaucoup de femmes,
rationnelles des vendeurs de chaque point de vente bien souvent d'anciennes prostituées ou appartenant à des
(10 à 30), se basent sur l'appel au gain “ facile ” et professions de basse qualification (manucures, femmes de
la séduction que le pouvoir et la notoriété exercent ménage etc.) sont également des vendeuses ordinaires de
sur eux. drogues.
On comprend donc pourquoi ces jeunes pauvres
se tuent les uns les autres dans ces processus de 8 Pour que l'on se fasse une idée bien précise de l'effet
rivalité personnelle et commerciale, selon d'ailleurs, dévastateur de cette croissance incontrôlable de
les standards établis par l'organisation, laquelle, en destructivité, près de 380 personnes participaient (dont
plus de créer des règles de loyauté et de soumis- 77 mineurs) au trafic de drogues dans le quartier populaire
sion, distribue avec largesse des armes à feu étudié (120.000 habitants à l'époque de l'étude). Les 722
extrêmement modernes. Ces jeunes, dans leurs jeunes morts dans la guerre en 13 ans seulement
déclarations aux chercheurs, révèlent les raisons représentent la substitution totale du contingent de
pour lesquelles ils ont décidé de se joindre, ou trafiquants et de leurs auxiliaires, à deux reprises pendant
d'accepter l'invitation des groupes armés pour cette courte période de temps. Les statistiques officielles
pratiquer des hold-up : pour des “ sensations ”, de montrent que le taux de meurtres par arme à feu, de jeunes
“ l'émotion ”, pour s'exhiber, “ pour paraître dans les de 15 à 19 ans a passé de 59/100.000 en 1980, à
journaux ” (Zaluar 1994 ; Lins 1997). La recherche
184/100.000 en 1995; entre 20 et 24 ans, ce taux a passé
de l’immortalité est maintenant, pour eux, liée à la
de 111/100.000 à 276, plus élevé que dans la population
notoriété des médias. Mais comme la bourse qui
noire des États-Unis, dans la même tranche d'âge.
93
Violence, argent facile et justice au Brésil

l'absence d'une instance juridique pour la solution de police, les conflits interpersonnels et la
des conflits internes. Ils meurent, avec d'autres construction morale des accusés surgissent
enfants et d'autres adolescents, dans une guerre comme des éléments fondamentaux pour conduire
pour le contrôle du point de vente, mais également le procès judiciaire et pour construire ce qui sera
pour d'autres motifs susceptibles de menacer le présenté comme les "faits" du dossier.
statut ou l'orgueil masculin des jeunes à la L'illusion de "l'argent facile" qui attire tellement de
recherche d'une virilité — du “ sujet homme ” jeunes gens démunis révèle son autre visage : le
comme ils disent (Alvito 1996 ; Lins 1997) — mar- jeune qui suit la carrière du crime ne s’enrichit pas
quée par une réponse violente au moindre défi, ou lui-même, mais en enrichit d’autres, lesquels
tout simplement parce qu'ils se trouvaient là au restent presque toujours impunis et riches : les
moment de l'échange de coups de feu. receleurs d’objets volés, les trafiquants en gros, les
Un des fils de cette trame touche le flux de la contrebandiers d'armes, les policiers corrompus et
Justice9 dont les carences d'infrastructure sont finalement les avocats véreux qui exigent jusqu'à
bien connues, en raison du petit nombre de 10 000 dollars pour défendre ceux qui sont
magistrats par ville, par habitants ou par procès et accusés d'usage de drogues illégales, et 20 000
du petit nombre de chambres existantes dans dollars pour défendre les accusés de trafic de
chaque ville. La lenteur constante du flux aide à drogue.
créer des obstacles qui pourront être franchis
moyennant un pot-de-vin à un fonctionnaire REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
administratif, ce qui rend les décisions plus chères ADORNO, (Sergio), 1990,Violência urbana, justiça
et plus lentes et décourage les parties, criminal e organização social do crime, mimeo,
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par perdre, et deviennent les principales victimes (R.S.), 1995,O jovern e a criminalidade urbana de
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Le plus grand obstacle à la réalisation de la Justice ADORNO, (Theodor), Negative Dialectics, The
se trouve dans un autre domaine. Les exigences Seabury Press : New York, 1973.
du procès pénal finissent fréquemment par entraver ALVITO, (Marcos), 1996, “ A honra de Acari ”, em
le pouvoir judiciaire ou l'action des défenseurs Velho, G. Cidadania et Violência, Editoria da
publics, soit en raison de la discrimination subie UFRJ, Rio de Janeiro.
par les accusés socialement marqués ou qui ne
BASTOS, (Francisco Inácio), 1995, Ruína e
disposent pas d'appui familial, soit parce que la loi
Reconstrução, tese de doutorato, FIOCRUZ, Rio
n’est pas suffisamment précise, comme dans le
de Janeiro.
cas des crimes relatifs à la drogue. C'est ainsi que
CAILLE, (Alain), 1996, Ni holisme, ni individuali-
l’incrimination selon l’un ou l’autre des deux articles
same méthodologique, Marcel Mauss et le
du code pénal traitant de cette matière, dépend
paradigme du don, in Revue du MAUSS, n° 8, 2°
des idéologies spontanées des agents
semestre 1996.
juridictionnels. Dans ces crimes, la classification —
d'usage de drogue (article 16), ou de trafic de CALDEIRA (Theresa P.), 1992, City of Walls, tese
drogue (article 12) — dépend non pas des faits de doutorato, Berkeley.
mais de l'interprétation que le dossier fait de la FATELA, (João), 1989, O Sangue e a Rua,
situation sociale de l’intéressé, aussi bien celle qui Publicações D. Quixote, Lisboa.
apparaît au moment de la détention, suite à un GEFFRAY, (Christian), 1996, Rapport d’activité n° 2
flagrant délit, que des situations vécues plus tard du projet : Effets sociaux, économiques et
avec la participation d'autres acteurs : juges, politiques de la pénétration du narcotrafic en
avocats, procureurs, défenseurs publics. Ainsi, les Amazonie brésilienne, ORSTOM/CNPq/Museu
préjugés, les vérités tacites de la routine d'un poste Goeldi..
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un bulletin d'événement (Boletim de Ocorrência), passe KATZ, (Jack), 1988, The Seductions of Crime,
par une instruction policière qui pourra ou non se Basic Books, USA.
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LE GROUPE DE TRAVAIL DROITS DE L’HOMME ET DIALOGUE INTERCULTUREL
ET SES ACTIVITÉS DURANT L’ANNÉE 1997-1998

1. Le groupe de travail Droits de l’Homme et Dialogue Interculturel

La fin de l’année 1997 a vu émerger au sein du Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris


(LAJP) un groupe de travail Droits de l'Homme et Dialogue Interculturel (DHDI) ayant pour but de
créer un espace de rencontre, de dialogue et de recherche sur des problématiques relatives aux Droits
de l'Homme et au Dialogue Interculturel.
Cela fait déjà plus d’une quinzaine d’années que cette problématique est abordée au LAJP sous
l’angle d’une anthropologie du Droit visant à toujours ramener discours et pratiques juridiques
observées aux logiques qui les sous-tendent et privilégiant une analyse dynamique centrée sur les
acteurs du Droit.
Cependant les Droits de l’Homme et le Dialogue Interculturel ne constituait pas jusqu’ici un pôle de
recherche majeur du LAJP et les recherches résultaient surtout de la réponse à des demandes
extérieures.
Au départ, c’est pour redynamiser cet axe de recherche, pour encourager un travail d’équipe entre
chercheurs du LAJP et pour faire connaître nos démarches dans un contexte de demande croissante
de réflexion interculturelle sur les Droits de l’Homme et rendant compte non seulement des discours
juridiques mais aussi des pratiques effectives que le groupe de travail a été créé.
Très rapidement cependant s’est affirmé son caractère pluridisciplinaire et son ouverture à des
chercheurs extérieurs au LAJP, juristes, anthropologues, politistes, criminologues, ainsi qu’à des
praticiens, pour l’instant surtout nos amis de Juristes-Solidarités. Ce pluralisme d’approches s’est
doublé d’un véritable pluralisme culturel, les chercheurs venant d’Afrique, d’Amérique Latine et
d’Europe et les recherches elles-même se localisant en Afrique, en Amérique latine, en Asie et en
Europe. Les thèmes abordés se rapportent à la problématique générale des droits de l'homme dans le
dialogue interculturel, à la problématique du génocide, à l'Etat de droit, à l'immigration, aux droits de
l'enfant et aux droits de la femme.
Dans ce pluralisme, quelques préoccupations communes relient les chercheurs : le souci de mettre en
perspective leurs démarches par une ouverture interdisciplinaire et interculturelle, de porter leur
attention sur les pratiques concrètes du droit en relation avec les discours officiels et d'insérer leur
réflexion dans le cadre plus vaste de la problématique d'une globalisation qui ne soit pas simple
uniformisation du monde.
Pour l’instant l’activité du groupe de travail s’est surtout cristallisée à travers l’organisation de
séminaires où les différents chercheurs ont présenté leurs travaux respectifs afin de nous permettre de
faire connaissance. Il s'est dégagé la nécessité de les compléter par d’autres plus méthodologiques
afin de faire émerger petit à petit une démarche véritablement interdisciplinaire et interculturelle (et
non pas uniquement multidisciplinaire et multiculturelle). Dans cette optique nous sommes en train de
mettre sur pied un véritable projet de recherche commune qui s’articulera autour des notions de
complexité et d’interdisciplinarité dans le cadre des recherches interculturelles sur les droits de
l’homme.
En outre, nous sommes en train d’essayer de nouer des contacts avec des centres de recherche et
ONG intéressés par nos démarches. Bâtir des ponts entre “académiciens” et “praticiens” nous semble
primordial afin que nous puissions enrichir notre réflexion dans le dialogue avec les praticiens et en
échange les mettre au courant de nos recherches qui pourraient les éclairer dans leurs pratiques. Dans
ce sens nous avons créé récemment un site sur internet qui s’étoffe petit à petit (http://sos-
net.eu.org/red&s/dhdi ou http://www.msh-paris.fr/red&s/dhdi). Pour l’instant on peut y trouver les
comptes rendus de nos séminaires, des thèses et mémoires de chercheurs du groupe de travail, des
rapports de recherche et autres textes non publiés, le calendrier de nos activités, une bibliographie
indicative permettant de situer notre démarche. Un forum sur les Droits de l’Homme et le Dialogue
Interculturel commence à se mettre en place.
98

2. Les séminaires DHDI 1997-1998

10/12/1997 : Assemblée constitutive Droits de l'Homme et Dialogue Interculturel (DHDI)


07/01/1998 : Droits de l'Homme et Dialogue Interculturel : Vers une Communauté Humaine et
une Praxis Dianthropologique par Christoph Eberhard
21/01/1998 : Contributions Béninoises à la Théorie des Droits de l'Homme par Barnabé Georges
Gbago
04/02/1998 : Approche de la condition de la femme en Inde au travers du rite de la Sati par Gaël
de Graverol
11/02/1998 : Présentation de Juristes-Solidarités et discussion du projet de création d'un site sur
internet, Patricia Huyghebaert, Serge Diebolt
04/03/1998 : Les droits culturels, condition de l'accès des droits de l'homme à l'universalisme ?
Etude à partir du conflit opposant l'excision à l'ordre public français par Boris
Martin
18/03/1998 : La problématique des Droits de l'Homme au LAJP par Christoph Eberhard
25/03/1998 : Réunion du groupe de travail pour faire le point sur ses démarches
01/04/1998 : La veuve face au réel juridique au Cameroun : Conflits de valeurs, conflits de
Droits par Véronique Nké Eyebe
22/04/1998 : Analyse comparative de la Justice des mineurs : France/Colombie par Liliam
Carvajal
29/04/1998 : La criminologie face au génocide et aux crimes contre l'humanité par Sara Liwerant
13/05/1998 : L'émergence au Cameroun d'un droit "postmoderne" à travers l'exemple d'une
ONG de femmes juristes par Rose Ngo Innack
27/05/1998 : Discussion de : PANIKKAR Raimon, 1984, "La notion des droits de l’homme est-
elle un concept occidental ?", Interculture, Vol. XVII, n°1, Cahier 82, p 3-27 et
VACHON Robert, 1990, "L’étude du pluralisme juridique - une approche
diatopique et dialogale", Journal of Legal Pluralism and Unofficial Law, n° 29, p
163-173
03/06/1998 : Discussion de : ALLIOT Michel, 1983, "Anthropologie et juristique - Sur les
conditions d’élaboration d’une science du droit", 1953-1989 Recueil d’articles,
contributions à des colloques, textes du Recteur Michel Alliot” , Paris, LAJP, p
207-241 ; LE ROY Etienne, 1983, "Juristique et anthropologie : Un pari sur
l’avenir", Journal of legal pluralism and unofficial law, 1990, number 29, p 5-21 ;
LE ROY Etienne, 1995, "L’accès à l’universalisme par le dialogue interculturel",
Revue générale de droit, vol. 26, p 5-26.
10/06/1998 : Les principaux instruments internationaux de protection des droits de l'homme par
Liliam Carvajal
24/06/1998 : Dernière réunion de l'année universitaire 1997-1998
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LE SÉMINAIRE DE RECHERCHE DURANT L’ANNÉE 1997-1998


Jean Tounkara

Lors de la dernière assemblée du LAJP, il a été décidé que le séminaire de recherche serait confié à une
équipe de doctorants : Véronique NKE-E YEBE, Roselyne PASI MAVUNGU et Jean TOUNKARA qui en a assuré la
coordination.
Les séminaires ont débuté cette année par un pot d’amitié que nous avons organisé dans le courant du mois
d’octobre 1997 dans la salle de la bibliothèque du Laboratoire. Plusieurs membres avaient répondu
favorablement à notre invitation. Il s’en suivit une soirée qui correspondait visiblement aux attentes de tous et
qui a permis aux uns et aux autres de se rencontrer, de partager leurs diverses expériences ainsi que leurs
préoccupations quotidiennes de la dure réalité de la vie parisienne. Au cours de cette soirée, nous avons
également témoigné notre amitié à Barnabé Georges GBAGO, qui venait quelques jours auparavant, de
soutenir avec brio sa thèse de doctorat. Pour l’essentiel, cette heureuse initiative a été pour nous, l’occasion
de manifester véritablement notre appartenance à une communauté scientifique, à une famille de chercheurs.
Pendant l’année, dans les séminaires, sont intervenus, en présentant l’état d’avancement de leurs recherches,
travaux qui ont fait par la suite l’objet de soutenances de thèse, hormis l’intervention de Constantin TOHON :
Barnabé Georges GBAGO : Contributions béninoises à la théorie des droits de l’homme ;
Roland RAZAFINDRAIBE : La dynamique séculaire de la sécurisation foncière des forêts complantées sur les
hautes terres malgaches ;
Ibra Cira N’DIAYE : Les organisations paysannes, le foncier et l’avenir de l’aménagement de la vallée du
fleuve Sénégal ;
Marie-Pierre JOUAN : Les mauvais traitements à enfants en milieu immigré d’Afrique Noire en France ;
Constantin TOHON : Le droit pratique des affaires : L’exemple du Bénin.
Aussi nous voudrions présenter en votre nom, toutes nos sincères félicitations à nos nouveaux docteurs.
Par ailleurs, la mise en perspective internationale de nos séminaires s’est traduite cette année par la brillante
intervention de Mme Alba ZALUAR (cf supra) avec la participation de M. Stéphane TEISSIER comme
contradicteur.

Enfin, pour terminer, nous voudrions dire que ces séminaires de recherche ont été pour nous, tout au
long de cette année, un temps fort de partage de ce qui constitue, du moins nous l’espérons, pour
l’ensemble de la famille scientifique, notre “culture commune”, c’est-à-dire l’échange, la
complémentarité et la confrontation de nos travaux sur les sentiers escarpés de la recherche.

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