L'Heptaméron : Recueil de Nouvelles ?
L'Heptaméron : Recueil de Nouvelles ?
Verfasser:
Simon Böckle
Wien, 2009
Danken möte i meinen Eltern, die mir mein Studium ermöglit haben. Sie haben mi
immer unterstützt und mir bei der Wahl meines Studiums freie Wahl gelassen. Danke !
Je tiens à remercier Sébastien de son soutien et de sa patience pendant toutes ces années
d’études. Les longues discussions que nous avons eues à propos de la langue et de la liéra-
ture françaises ont été pour moi inestimables. Merci beaucoup !
i
Table des matières
Remerciements – Danksagung i
Introduction 1
iii
Table des matières
iv
Table des matières
Conclusion 84
Annexe 86
Bibliographie 87
v
Introduction
La publication, dans la seconde moitié du e siècle, du premier recueil français de nou-
velles, intitulé Cent Nouvelles nouvelles, inaugure une ère marquée par une rie production
de nouvelles et qui se poursuivra tout au long du e siècle. Étant donné le grand succès
des Cent Nouvelles nouvelles, ce modèle trouve de nombreux imitateurs qui rédigent leurs
propres recueils de nouvelles. Ainsi paraissent dès 1515 les Cent Nouvelles nouvelles de Phi-
lippe de Vigneulles. Vingt-et-un ans plus tard Nicolas de Troyes publie son Grand Parangon
des Nouvelles nouvelles, puis, en 1547, paraissent les Propos rustiques de Noël du Fail. Le
genre de la nouvelle est désormais tellement « en vogue » que même la reine de Navarre s’y
essaye.
Née le onze avril 1492 au âteau d’Angoulême, Marguerite est de deux ans la sœur
aînée du futur roi François Ier. Issue d’une famille qui s’intéresse beaucoup à la liérature –
Marguerite est la petite-nièce du poète Charles d’Orléans, et sa mère, Louise de Savoie, qui
aime s’entourer de lerés, veille à ce que sa fille obtienne une éducation soignée – cet intérêt
pour les livres lui est transmis. Aussi Marguerite de Navarre laisse-t-elle une œuvre vaste qui
comprend des poèmes pieux et profanes, des ansons spirituelles, ainsi que des comédies
également religieuses et profanes. ² Mais son œuvre sans doute la plus célèbre de nos jours
1
Introduction
demeure l’Heptaméron, qu’elle rédige pendant les dernières années de sa vie ³, œuvre qui
restera malheureusement inaevée, probablement en raison du décès de la reine survenu le
31 décembre 1549 dans son âteau de Tarbes. ⁴
La première édition de l’Heptaméron, publiée à titre posthume en 1558, est établie par
Pierre Boaistuau et porte le titre d’Histoire des Amants fortunés. Cee édition étant incom-
plète et inexacte – cinq nouvelles et les conversations les reliant y manquent – Claude Gruget
publie, un an plus tard, une édition complète de soixante-douze nouvelles sous le titre Hep-
taméron. ⁵ Le titre oisi par Gruget, composé des mots grecs hepta pour « sept » et hèméra
pour « journée » ⁶, se réfère aux sept journées pendant lesquelles les dix « devisants » se
racontent leurs nouvelles et fait allusion au Décaméron de Boccace. ⁷
L’Heptaméron de Marguerite de Navarre est une œuvre très complexe qui se distingue
des autres recueils de nouvelles de l’époque. Aussi nous sommes-nous posé la question
si l’Heptaméron était véritablement un recueil de nouvelles, c’est-à-dire s’il correspondait
aux critères de la nouvelle telle qu’elle était conçue à l’époque. Pour cela, nous retracerons
l’histoire de la nouvelle en France depuis ses origines jusqu’au e siècle.
Les deux premières parties de notre mémoire de maîtrise traiteront des ancêtres de la
nouvelles, ainsi que de la naissance de ce genre en Italie avec le Décaméron de Boccace.
Puis, nous aborderons plus spécifiquement la conception de la nouvelle pendant la Renais-
sance française en meant l’accent sur les recueils de nouvelles précèdant l’Heptaméron. En
faisant ressortir les traits caractéristiques de toutes ces nouvelles, nous analyserons enfin les
nouvelles de l’Heptaméron selon ces caractéristiques. Ainsi, nous déterminerons dans quelle
mesure Marguerite de Navarre s’inscrit dans la tradition de la nouvelle et où elle s’en écarte.
3. On ne peut pas déterminer avec certitude à quelle date Marguerite de Navarre a commencé la rédaction de
l’Heptaméron. Toutefois, même s’il est possible qu’elle ait rédigé quelques-unes de ses nouvelles avant 1540, on
admet de nos jours que la plus grande partie du recueil a été écrite dans les années quarante du e siècle. Cf. :
Jourda, Pierre : Marguerite d’Angoulême. Duesse d’Alençon, Reine de Navarre (1492-1549). Étude biographique
et liéraire. 2 volumes, ici tome : L’Œuvre (Suite). Turin, Boega d’Erasmo, 1966. Réimpression de l’éd. de Paris,
1930. (=Bibliothèque liéraire de la Renaissance. Nouvelle série, tome ). p.664-675.
4. Nous empruntons la biographie de Marguerite de Navarre à la « Chronologie » établie de Simone de Reyff
in : de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.553-557. Pour un aperçu généalogique, se reporter au graphique
page 86 en annexe.
5. Cf. : Jourda, Pierre : « Préface. » in : Jourda, Pierre : Conteurs français du e siècle. Textes présentés et
annotés par Pierre Jourda. Paris, éd. Gallimard, 1965. (=Bibliothèque de la Pléiade ; 177). p.-, ici p..
6. Cf. : Pineau, Guylaine : « Le e siècle, la soif du savoir. » in : Le Manuel de liérature française. Paris,
Bréal, Gallimard, 2004. p.83-157, ici p.94.
7. Il y a une huitième journée, mais elle est inaevée et ne comprend que le prologue ainsi que deux nou-
velles racontées par Parlamente et Dagoucin. La répartition des nouvelles en journées n’a pas été effectuée par
Marguerite de Navarre, mais par Gruget. Cf. : Cazauran, Nicole : L’Heptaméron de Marguerite de Navarre. Paris,
SEDES-CDU, 1976. p.22.
2
1 L’étymologie du terme et les ancêtres du genre de la
nouvelle
8. Cf. : Article « Nouveau, Nouvel, Nouvelle. » in : Dictionnaire historique de la langue française. Sous la
direction d’Alain Rey. 2 tomes, ici tome : M-Z. Paris, Dictionnaires Le Robert, 1992. p.1335 et suiv.
9. Cf. : Article « Nouvelle. » in : Dictionnaire étymologique et historique de la langue française. Par Emma-
nuèle Baumgartner et Philippe Ménard. Paris, Librairie Générale Française, 1996. (= Les Usuels de Poe, coll.
dirigée par Mireille Huon et Miel Simonin). p.531.
10. Dion, Robert : « Nouvelle. » in : Le Dictionnaire du liéraire. Publié sous la direction de Paul Aron, Denis
Saint-Jacques et Alain Viala. Paris, PUF, 2002. p.401 et suiv., ici p.401.
11. Cf. : Hösle, Johannes : Kleine Gesite der italienisen Literatur. Muni, éd. C.H. Be, 1995.
(=Be’se Reihe ; 1080). p.44.
12. Cf. : Blüher, Karl Alfred : Die französise Novelle. Tübingen, éd. Frane, 1985. (=UTB für Wissensa ;
49). p.14.
13. Boccaccio, Giovanni : Decameron. Introduction de Mario Marti, notes d’Elena Ceva Valla ; avec les xylo-
graphies de l’édition vénitienne de 1492. Milan, Biblioteca universale Rizzoli, 2001. (=Pantheon ; 29). p.5. Nous
signalons que toutes les mises en relief dans les citations sont dues à l’auteur de ce mémoire de maîtrise.
3
1 L’étymologie du terme et les ancêtres du genre de la nouvelle
1414 par Laurent Premierfait d’après une version latine du Décaméron rédigée par le Père
Antoine d’Arrezzo ¹⁴ – et à ses différentes imitations au fil du temps, le mot « nouvelle » y
sert désormais également à désigner une œuvre liéraire :
Les Cent Nouvelles nouvelles, recueil anonyme bourguignon de la seconde moitié du e
siècle, se réfèrent aux Cent nouvelles de Boccace – autre appellation du Décaméron ¹⁵– et
sont « […] la première tentative pour introduire dans la langue française le mot adapté de
l’italien ‘novella’ […] » ¹⁶ Ainsi, dans la table des matières du recueil : « S ensuyt ( ! ) la
table de ce present livre, intitulé des Cent Nouvelles, lequel en soy contient cent apitres
ou histoires, ou pour mieulx dire nouvelles. » ¹⁷
oique Boccace soit le premier en Europe à utiliser le mot « nouvelle » comme terme
liéraire et que l’on assimile le début de la tradition de la nouvelle en France à la parution
des Cent Nouvelles nouvelles, ont déjà existé tout au long du Moyen Âge français différents
genres narratifs brefs pouvant être considérés comme les ancêtres de la nouvelle, notamment
le lai, l’exemplum et le fabliau. ¹⁸ Dans son étude sur Boccace et le début de la nouvelle, Hans-
14. Cf. : Stanesco, Miel : « Fortune et revers de la nouvelle en France au Moyen Âge. » in : La Nouvelle
Romane (Italia-France-España). Sous la rédaction de José Luis Alonso Hernández, Martin Gosman et Rinaldo
Rinaldi. Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1993. (=Internationale Forsungen zur Allgemeinen und Vergleienden
Literaturwissensa, coll. dirigée par Alberto Martino ; 3). p.12-26, ici p.13.
15. Le titre « Cent Nouvelles » est dû à Premierfait, qui nomme ainsi sa traduction du Décaméron. C’est
sous ce titre qui se maintiendra pendant longtemps que le recueil de Boccace est d’abord connu en France. Cf. :
Stanesco, Miel : « Fortune et revers de la Nouvelle en France au Moyen Âge. » in : La Nouvelle Romane. p.13.
Dans l’Heptaméron, par exemple, Parlamente se réfère à l’œuvre de Boccace également sous cee appellation :
« Entre autres, je crois qu’il n’y a nul de vous qui n’ait lu les Cent Nouvelles de Boccace, nouvellement traduites
d’italien en français, […] » de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.47 (prologue).
16. Aubrit, Jean-Pierre : Le conte et la nouvelle. Paris, Armand Colin, 2006. (=Cursus Leres). p.18.
17. Cent Nouvelles nouvelles. in : Jourda, Pierre : Conteurs français du e siècle. p.1-358, ici p.3.
18. S’y ajoutent d’autres genres médiévaux comme le miracle, la légende, la fable ou la vida. Étant donné
le cadre étroit de ce mémoire de maîtrise, nous nous limiterons par la suite à ceux qui ont eu la plus grande
influence sur la nouvelle. Cf. : Blüher, Karl Alfred : Die französise Novelle. p.19, ainsi que Neusäfer, Hans-
Jörg : Boccaccio und der Beginn der Novelle. Strukturen der Kurzerzählung auf der Swelle zwisen Mielalter
4
1.2 Les ancêtres du genre de la nouvelle – lai, exemplum et fabliau
Jörg Neusäfer met en avance le rôle important qu’ont joué ces genres médiévaux dans le
développement de la nouvelle en constatant
[…] daß die Novelle nit von ungefähr und plötzli einfa erseint, sondern
daß sie au als das Ergebnis von Versiebungen gesehen werden kann, die
son in der Gesite ihrer mittelalterlien Vorläufer zu verfolgen sind.
Daß die meisten mielalterlien Erzählgaungen si in Ritung auf die No-
velle entwieln, ist ja son o konstatiert worden.
(Neusäfer, p.10)
Le lai narratif ²⁰ présente de nombreux traits qui constitueront plus tard des caractéris-
tiques de la nouvelle. En raison des similitudes entre le lai et la nouvelle, on a tendance de nos
jours à désigner très souvent le lai comme une nouvelle en vers. Ainsi, dans Le Dictionnaire
du liéraire, nous trouvons sous l’entrée « lai » la définition suivante :
5
1 L’étymologie du terme et les ancêtres du genre de la nouvelle
Une telle définition n’est pas exempte d’une certaine justesse étant donné que les lais, tels
que les a composés Marie de France, sont caractérisés par leur brièveté, l’affirmation de leur
authenticité et leur concentration sur une seule intrigue, à savoir l’aventure. Ainsi, au début
du lai Guigemar, le narrateur déclare :
La plupart des lais de Marie de France sont des récits brefs d’une longueur moyenne de
cinq cents vers, mais il y en a aussi encore plus courts comme par exemple Chaitivel (240
vers) et Chievrefoil (118 vers). ²³ Cee brièveté résulte d’une extrême économie du récit,
c’est-à-dire de l’absence de digressions et de l’usage fréquent d’ellipses, (cf. : Aubrit, p.8).
La narration rapide avec une accélération vers la fin du récit et un dénouement abrupt
est centré autour d’une aventure, « […] c’est-à-dire d’un événement qui met un héros pré-
destiné soit au contact de l’autre monde, soit en présence d’une épreuve moins merveilleuse,
mais cependant exceptionnelle. » ²⁴ Ernest Hœpffner, dans son étude sur les lais de Marie
de France, souligne lui aussi le fait que « […] le lai rapporte de préférence des cas extraordi-
naires qui frappent par leur singularité. » ²⁵ L’accent que met le lai sur le moment décisif de
l’existence du héros sous forme de « cas extraordinaire » est un parallèle évident entre le lai
et la nouvelle, car dans les deux genres – étant donné leur brièveté – il ne s’agit pas de racon-
ter la vie d’un personnage ou son développement personnel, mais d’en oisir un moment
22. de France, Marie : Guigemar. in : Lais de Marie de France. Présentés, traduits et annotés par Alexandre
Mia. Paris, Flammarion, 1994. (=coll. la liérature du Moyen Âge, éd. bilingue, GF ; 759). p.34-79, v.19-26.
23. Cf. : Dubuis, Roger : Les Cent Nouvelles nouvelles et la tradition de la nouvelle en France au Moyen Âge.
Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1973. (=coll. eta). p.326-331.
24. Payen, Jean Charles : « Le lai narratif. » in : Le fabliau et le lai narratif. Par Omer Jodogne et Jean Charles
Payen. Turnhout (Belgique), Brepols, 1975. (=Typologie des sources du Moyen Âge occidental ; fascicule 13).
p.31-63, ici p.38.
25. Hœpffner, Ernest : Les Lais de Marie de France. Paris, éd. Nizet, 1966. p.47.
6
1.2 Les ancêtres du genre de la nouvelle – lai, exemplum et fabliau
précis (cf. : Payen, p.42 et 48), c’est-à-dire un moment « digne de mémoire », pour reprendre
ici un terme dont se servent abondamment les narrateurs des Cent Nouvelles nouvelles (voir
page 25.) ²⁶
L’affirmation de l’authenticité
Outre la brièveté, les lais sont caractérisés par les affirmations de leur authenticité. Ainsi,
dans le lai du Chèvrefeuille, le narrateur insiste sur l’authenticité des faits rapportés au début
aussi bien qu’à la fin du récit :
Ce procédé est d’autant plus intéressant qu’il constituera plus tard une caractéristique es-
sentielle de la nouvelle sur laquelle insisteront maintes fois les divers narrateurs. Marguerite
de Navarre ira même jusqu’à faire de l’authenticité de ses récits une condition sine qua non,
même s’il s’agit là – tout comme dans les lais de Marie de France – le plus souvent que d’un
topos narratif. ²⁸
26. Au e siècle, Goethe ira même jusqu’à faire de l’événement inouï une condition sine qua non pour la
définition de la nouvelle : « denn was ist eine Novelle anders als eine si ereignete unerhörte Begebenheit. Dies
ist der eigentlie Begriff, und so vieles, was in Deutsland unter dem Titel Novelle geht, ist gar keine Novelle,
sondern bloß Erzählung oder was Sie sonst wollen. » Goethe, Johann Wolfgang : Gedenkausgabe der Werke,
Briefe und Gespräe. Éd. par Ernst Beutler. Tome 24 : Eermann, Johann Peter : Gespräe mit Goethe in den
letzten Jahren seines Lebens. Erster Teil : 1823-1827. Zuri, éd. Artemis, 1948. p.225. (=entretien du 29 janvier
1827).
27. de France, Marie : Le Chèvrefeuille. in : Lais de Marie de France. p.274-281, v.1-4 et 117 et suiv.
28. Nous reviendrons sur le critère de l’authenticité ez Marguerite de Navarre au apitre 4.4 page 50. ant
à Marie de France et à ses lais, l’affirmation de leur authenticité ne peut être qu’un lieu commun narratif quand
on sait que six de ses lais montrent des éléments relevant du merveilleux, notamment le lai de Guigemar. Sur
le problème de l’authenticité et du merveilleux dans les lais de Marie de France, se reporter sur le apitre très
intéressant « Le merveilleux » in : Dubuis, Roger : Les Cent Nouvelles nouvelles et la tradition de la nouvelle en
France au Moyen Âge. p.363-375.
7
1 L’étymologie du terme et les ancêtres du genre de la nouvelle
1.2.2 L’exemplum 29
L’exemplum – autre genre ³⁰ narratif bref très « en vogue » au Moyen Âge, notamment
aux e et e siècles ³¹ – prétend illustrer une morale générale. L’histoire exemplaire rap-
portée à des fins didactiques et racontée de manière concise tend vers un point culminant
duquel on peut tirer une leçon. Les premiers exempla naissent dès l’Antiquité où ils font
partie de la rhétorique latine et rapportent « […] un fait ou dit d’un personnage célèbre du
passé qu’il est conseillé d’imiter » ³². Le recueil le plus connu de cee époque, intitulé Fac-
torum ac dictorum memorabilium libri IX, de Valère Maxime, date du premier siècle après
Jésus-Christ. Plus tard, le ristianisme reprendra l’exemplum dont la leçon morale relève
désormais de l’éthique rétienne. Nombre de recueils d’exempla – les plus connus étant
les Exempla de Jacques de Vitry du e siècle, ainsi que les Gesta Romanorum datant du
e siècle ³³ – circulent au Moyen Âge, et les prédicateurs s’en servent pour illustrer leurs
sermons.
Toutefois, avec le temps et sans doute sous l’influence d’exempla venus d’Orient, « [l]’é-
lément narratif, simple illustration à l’origine…, en vient peu à peu à prendre la place la
plus importante, voire toute la place » (Souiller, p.11) en reléguant la leçon morale au second
plan.
Le récit-cadre
En outre, les exempla, jusque-là isolés à l’intérieur des recueils nommés ci-dessus sont
désormais articulés entre eux par un récit-cadre. La Disciplina Clericalis de l’Espagnol Pierre
Alphonse et le Roman des Sept Sages montrent clairement ces angements. La Disciplina
29. Nous suivons ici principalement ce qu’a écrit Karl Alfred Blüher à propos de l’exemplum dans son livre :
Die französise Novelle. p.19-22.
30. Nous utilisons ici le terme « genre » pour des raisons de commodité tout en étant conscient de la difficulté
de classer par genre la liérature médiévale et des problèmes qu’une telle classification entraîne. À propos de
ce problème, nous renvoyons au très bon article de Hans-Robert Jauß : « eorie der Gaungen und Literatur
des Mielalters. » in : Jauß, Hans-Robert : Alterität und Modernität der mielalterlien Literatur. Gesammelte
Aufsätze 1956-1976. Muni, éd. Wilhelm Fink, 1977. p.327-358.
31. Cf. : Souiller, Didier : La nouvelle en Europe. De Boccace à Sade. Paris, PUF, 2004. (=coll. Liératures
européennes, dirigée par Jacques Le Rider, Alain Morvan, Didier Souiller et Wladimir Troubetzkoy). p.11.
32. Bordier, Jean-Pierre : « Exemplum. » in : Dictionnaire des genres et notions liéraires. p.278 et suiv., ici
p.278.
33. Une traduction anonyme et en français de ce recueil est publiée au e siècle sous le titre Violier des
histoires rommaines moralisées. Cf. : Hope, Geoffroy : « Introduction. » in : Le Violier des histoires rommaines.
Éd. critique par Geoffroy Hope. Genève, Librairie Droz, 2002. p.-, ici p., ainsi que p. et suiv.
8
1.2 Les ancêtres du genre de la nouvelle – lai, exemplum et fabliau
Clericalis, rédigée en latin au début du e siècle et s’inspirant d’histoires orientales, com-
prend trente-quatre exempla que raconte un père (maître) à son fils (élève) afin de lui donner
des conseils de la vie pratique. ³⁴ Au e siècle, ce recueil est connu en France à la suite d’une
adaptation anonyme versifiée en français intitulée Le Chastoiement d’un père à son fils et
d’une traduction en prose datant du e siècle intitulée La Discipline de Clergie. ³⁵
Le Roman des Sept Sages connu en France depuis le e siècle, qui remonte lui aussi à
des sources orientales, est composé de quatorze exempla. Le récit-cadre est la condamna-
tion à mort du prince suite à de fausses accusations de la part de la deuxième femme de
l’empereur. Pour empêer l’empereur d’exécuter son fils, les sept sages racontent alternati-
vement des exempla en faveur du jeune prince auxquels la femme répond également par des
exempla dans le but d’amener l’empereur à appliquer le verdict. ³⁶ À la fin du e siècle, en
s’appuyant sur les mêmes sources que le Roman des Sept Sages, Jean de Haute-Seille rédige
son œuvre Dolopathos sive de rege et septem sapientibus qu’un certain Herbert traduit en
ancien français vers 1220. ³⁷
Ces recueils d’exempla jouent un rôle remarquable dans le développement de la nouvelle
aussi bien du point de vue de sa structure que de ses sujets. Boccace, par exemple, adoptera
34. Cf. : Neusäfer, Hans-Jörg : « Disciplina clericalis. » in : Lexikon der Weltliteratur. 4 tomes, ici tome :
Hauptwerke der Weltliteratur in Charakteristiken und Kurzinterpretationen. A-K. 3e éd. mise à jour. Éd. par
Gero von Wilpert avec la collaboration de nombreux spécialistes. Muni, DTV, 1997. p.248.
35. Cf. : Hasenohr, Geneviève : « Chastoiement d’un père à son fils. » in : Dictionnaire des leres françaises.
Publié sous la direction du Cardinal Georges Grente. Le Moyen Âge. Ouvrage préparé par Robert Bossuat, Louis
Piard et Guy Raynaud de Lage. Éd. entièrement revue et mise à jour sous la direction de Geneviève Hasenohr
et Miel Zink. Paris, Fayard, 1992. (=Encyclopédies d’aujourd’hui, La Poothèque). p.257.
36. À propos des récits enâssés, Gérard Genee parle de différents niveaux narratifs. Dans la cas du Roman
des Sept Sages, le premier niveau est celui où est raconté comment un prince, suite à de fausses accusations, est
condamné à mort par son père. Ce récit premier correspond à ce que Genee appelle « diégèse ». Le narrateur
qui raconte cee « diégèse » se trouve hors de ce monde et est par conséquent appelé « narrateur extradiégé-
tique ». Lorsque les sept sages et la femme racontent leurs exempla, ils deviennent eux-mêmes des narrateurs
dits « intradiégétiques ». Le narrateur « extradiégétique » disparaît alors au profit du narrateur « intradiégé-
tique ». Selon la théorie de Genee, l’exemplum raconté à l’intérieur d’une « diégèse » correspond donc à la
« métadiégèse », c’est-à-dire au récit second. Étant donné que les narrateurs des divers exempla sont absents
des histoires qu’ils racontent, on les considère comme des narrateurs « intradiégétiques » quant au niveau nar-
ratif et « hétérodiégétiques » en ce qui concerne leur relation avec l’histoire. Cee théorie narratologique peut
naturellement être appliquée aux futurs recueils de nouvelles. Voir ci-dessous, note 100 page 48. Cf. : Genee,
Gérard : Figures . Paris, éd. du Seuil, 1972. (=coll. « Poétique », dirigée par Gérard Genee et Tzvetan Todorov).
p.238-243 et p.251-259, ainsi que Genee, Gérard : Die Erzählung. 2e éd. Traduit du français par Andreas Knop ;
éd. avec une postface par Joen Vogt. Muni, éd. Wilhelm Fink, 1998. (=UTB für Wissensa). p.249 et suiv.
37. Cf. : Aïae-Berne, Mauricee : « Roman des Sept Sages et ses continuations. » in : Dictionnaire des leres
françaises. p.1317-1320 ; ainsi que l’introduction de Jean-Luc Leclane in : Herbert : Le Roman de Dolopathos.
Ed. du manuscrit H 436 de la Bibliothèque de l’Ecole de Médecine de Montpellier publiée par Jean-Luc Leclane.
3 tomes, ici tome . Paris, éd. Honoré Champion, 1997. (=Les classiques français du Moyen Âge ; 124). p.7-77, ici
p.66-71.
9
1 L’étymologie du terme et les ancêtres du genre de la nouvelle
plus tard le procédé narratif du récit-cadre pour son Décaméron et beaucoup de ceux qui se
réfèrent à lui feront de même. ant aux sujets des futures nouvelles, beaucoup d’entre eux
se trouvent déjà dans ces recueils d’exempla, notamment dans la Disciplina clericalis, qui
« […] fournit aux conteurs du Moyen Âge et de la Renaissance une de leurs principales
sources d’inspiration. » (Hasenohr, p.257). ³⁸
De nombreuses nouvelles futures montreront un caractère exemplaire. Au e siècle,
par exemple, l’écrivain espagnol Cervantès s’inscrit consciemment dans la tradition exem-
plaire du Moyen Âge intitulant ses nouvelles Novelas ejemplares puisque les lecteurs peuvent
en tirer une leçon morale ainsi qu’il l’explique dans son prologue :
1.2.3 Le fabliau 40
38. Un très bon exemple de la reprise d’anciens sujets est l’exemplum du viticulteur figurant dans la Disciplina
Clericalis. Cf. : « Vom Winzer. » in : Alfonsi, Petrus : Die Kunst, vernünig zu leben. (Disciplina clericalis).
Présenté et traduit du latin par Eberhard Hermes. Augsburg, éd. Weltbild, 1992. Exemplum 9. Remaniée, elle se
trouve également dans les Cent Nouvelles nouvelles (n.16) ainsi que dans l’Heptaméron de Marguerite de Navarre
(n.6). Cf. : Blüher, Karl Alfred : Die französise Novelle. p.21 et suiv.
39. de Cervantes Saavedra, Miguel : Novelas ejemplares. 2 tomes, ici tome : La gitanilla. El amante liberal.
Rinconete y Cortadillo. La Española inglesa. Éd. par Harry Sieber, 8e éd. Madrid, Cátedra, 1985. (=coll.Letras
Hispánicas). p.52.
40. Nous nous appuyons principalement sur les explications de Miel Stanesco dans son article : « Fabliaux. »
in : Dictionnaire Universel des Liératures. Tome : A-F. p.1164 et suiv.
41. Bédier, Joseph : Les Fabliaux. Études de liérature populaire et d’histoire liéraire du Moyen Âge. 6e éd. Pa-
ris, Honoré Champion, 1964. (=Bibliothèque de l’école des hautes études : Sciences historiques et philologiques ;
98). p.30.
42. Cf. : Romagnoli, Patrizia : « Fabliau. » in : Le Dictionnaire du liéraire. p.214 et suiv.
43. Pour en donner quelques exemples : De la robe vermeille (anonyme), Estourmi d’Hues Piancele et Des
trois dames qui troverent l’anel (anonyme). Des auteurs aussi connus que Jean Bodel et Rutebeuf ont également
10
1.2 Les ancêtres du genre de la nouvelle – lai, exemplum et fabliau
Tout comme le lai et l’exemplum, les fabliaux sont caractérisés par leur brièveté. Ils
comptent en moyenne entre deux cents et cinq cents vers dépassant rarement le millier.
Pour aeindre cee brièveté, le fabliau se concentre sur une action et renonce à toute sorte
de digression ou description. Le récit est linéaire suivant toujours le même séma : un fait
initial rapidement exposé, un nœud et un dénouement, (cf. : Jourda, « Préface », p.).
La pointe de la plupart des fabliaux est un bon tour que joue un personnage à un autre,
ou pour se venger ou pour se tirer d’un embarras. Le plus souvent, c’est l’épouse infidèle
prise en flagrant délit par son mari qui se tire d’affaire grâce à une bonne ruse. En fonc-
tion de leurs sujets tirés de la vie quotidienne, les fabliaux peuvent être répartis en deux
groupes : ceux à thème érotique et ceux à thème non érotique. Dans le premier cas, il s’agit
en majorité d’histoires traitant de problèmes érotiques et d’adultère entre époux sans reculer
devant l’obscène. Les fabliaux non érotiques quant à eux– comprenant même des histoires
à caractère scatologique – meent principalement en avant des histoires de duperie
[…] dont les victimes sont des naïfs qu’il est facile de berner, des hypocrites dont
il s’agit de faire tomber le masque, des avares qu’il est plaisant de ruiner, des
prétentieux qu’il convient de ramener à une plus juste appréciation des réalités.
(Aubrit, p.10)
Ainsi, nous trouvons dans les fabliaux « larrons volés, trompeurs trompés, gourmands joués,
avares bafoués, maris cocufiés, [et] séducteurs mutilés. » ⁴⁴
Les sujets crus dont traitent les fabliaux sont accompagnés d’un style bas et grossier,
voire scabreux. Tout le récit est soumis au seul effet comique et, pour l’aeindre, les auteurs
se servent des formes de comique les plus diverses comme le comique de situation, de gestes
et de mots, (cf. : Jourda, « Préface », p.). L’humour mis en œuvre dans les fabliaux est très
varié. Il comprend l’ironie et la satire aussi bien que la grivoiserie et le macabre. Les fabliaux
sont ancrés dans la réalité : ils se déroulent le plus souvent en France dans un temps proe
du public auquel ils sont destinés. Comparables en cela aux exempla, la plupart d’entre eux
pratiqué ce genre. Bodel : De Gombert. Rutebeuf : Le pet au vilain ou encore Frere Denise le Cordelier. Cf. :
Choix de fabliaux. Publié par Guy Raynaud de Lage. Paris, Librairie Honoré Champion, 1986. (=Les classiques
français du Moyen Âge, coll. fondée par Mario Roques, publiée sous la direction de Félix Lecoy ; 108). p. 37-46 ;
p.63-82 ; p.83-91 ; p.47-53. Pour Rutebeuf, cf. : Rutebeuf : Œuvres complètes. 2 tomes, ici tome . Texte établi,
traduit, annoté et présenté avec variantes par Miel Zink. Paris, Bordas, 1989. (=classiques Garnier). p.59-65 ;
p.369-387.
44. Ryner, Jean : « Fabliaux. » in : Dictionnaire des leres françaises. Le Moyen Âge. p.439-441, ici p.439.
11
1 L’étymologie du terme et les ancêtres du genre de la nouvelle
sont accompagnés d’une petite morale présentée à la fin et qui est censée donner des conseils
de la vie pratique.
Les personnages
En ce qui concerne les personnages, le fabliau n’en représente qu’un nombre restreint
à deux ou trois. Ces personnages sont principalement issus du bas peuple et de la petite
bourgeoisie, comme le paysan ou le moine, et fortement typés. Ainsi, le paysan est niais,
l’épouse infidèle et rusée, son mari bête, le moine astucieux et le prêtre luxurieux. La plupart
de ces personnages n’ont pas de nom propre, mais sont appelés dans les récits d’après leur
rôle : la femme, le mari ou le prêtre.
Les fabliaux présentent de nombreux parallèles avec la future nouvelle, notamment en
ce qui concerne leur « réalisme ». Mais leur point commun le plus important se trouve dans
les sujets des fabliaux qui reparaîtront plus tard dans les nouvelles françaises des e et e
siècles, alors que le genre du fabliau s’éteint vers 1340, (cf. : Blüher, p.22-24). Pierre Jourda
va même jusqu’à dire que « [c]’est en elle [la liérature des fabliaux], pourtant, qu’il faut
erer l’origine du conte et de la nouvelle modernes. » (Jourda, « Préface », p.).
Cependant, nous nous méfions d’une telle simplification limitant le rôle qu’ont joué les
différents genres médiévaux dans le développement de la nouvelle en faveur des fabliaux et
soulignons que acun des trois genres mentionnés ci-dessus a apporté sa contribution à la
naissance de la nouvelle. Ainsi, des lais, elle garde la concentration sur une aventure, des
exempla, elle adopte la forme du recueil et l’habitude de les insérer dans un récit-cadre et
des fabliaux, elle reprend les divers sujets.
12
2 La naissance de la nouvelle : Le Décaméron et les Cent
Nouvelles nouvelles
Le genre de la nouvelle naît avec le Décaméron de Boccace où « […] c’est la première fois
dans l’histoire de la liérature narrative qu’est mis en scène, en tant que tel, le genre de la
nouvelle. » (Aubrit, p.15). Par conséquent, il restera pendant des siècles l’œuvre que les écri-
vains d’Europe occidentale prendront pour modèle pour leurs recueils de nouvelles ; ainsi
en Grande-Bretagne, Geoffrey Chaucer et ses Cantorbury Tales (vers la fin du e siècle),
en France, Marguerite de Navarre avec son Heptaméron et en Italie, Giovan Francesco Stra-
parola avec Le piacevoli noi (vers 1550), (cf. : Souiller, p.15 et p.23). ⁴⁶
13
2 La naissance de la nouvelle : Le Décaméron et les Cent Nouvelles nouvelles
qui y sévit et se retirent à la campagne. Pour se distraire, ils décident que acun d’entre
eux raconte une nouvelle par jour dix jours durant sous la direction d’un roi ou d’une reine
élu(e) la veille. Chaque jour – à l’exception de la première et de la neuvième journée où les
conteurs oisissent eux-mêmes les sujets de leurs récits – est fixé un thème général dont
traitent les nouvelles racontées. Ce récit-cadre sert de point de départ pour raconter les cent
nouvelles. Celles-ci sont caractérisées par leur brièveté – en moyenne cinq pages ⁴⁷ – et par
une action racontée sans digressions. Après une courte exposition, l’action tend vers un point
culminant consistant en un événement extraordinaire qui marque un tournant dans le récit.
Cet événement peut être aussi bien un bon tour qu’un acte de vengeance, un mot d’esprit
très souvent sous forme de riposte, qu’un retournement subit de la fortune.
Tout comme dans les fabliaux, le nombre de personnages est plutôt restreint, mais à cee
différence près qu’ils ne sont plus de simples types. Au contraire, ez Boccace les person-
nages s’éloignent de leur stéréotypie et sont désormais dotés d’une psyologie nuancée,
(cf. : Blüher, p.32 et suiv.). Selon Neusäfer, il s’agit de la transition « […] vom einpoli-
gen Typ zur doppelpoligen Person […] ». (Neusäfer, p.15). Pour montrer cee transition,
Neusäfer s’appuie sur une comparaison entre les deux versions de la narration des trois
anneaux telles qu’elles figurent dans le Novellino et dans le Décaméron, (cf. : Neusäfer,
p.12-16). ⁴⁸
Ce angement dans la conception des personnages est une des différences principales
entre la nouvelle et les genres narratifs brefs du Moyen Âge.
47. Rares sont les nouvelles qui aeignent une dizaine, voire une vingtaine de pages comme la nouvelle 7 de
la e journée et la nouvelle 7 de la e journée.
48. Le sultan a besoin d’argent et s’adresse à un juif rie. Comme il sait que le juif est avare, il décide
de lui tendre un piège pour lui dérober son argent. À cee fin, il lui demande laquelle des trois religions est
la meilleure, ce à quoi le juif répond par la fameuse histoire des trois anneaux. Identiques jusqu’ici, les deux
nouvelles prennent fin de manière différente. Dans le Novellino, le sultan surpris par la vivacité d’esprit du
juif voit sa ruse éouer et le laisse partir sans avoir réussi à le priver de ses riesses. Chez Boccace, le sultan
impressionné par cee sage réponse, lui avoue honnêtement ses problèmes d’argent, à la suite de quoi le juif
Melisede lui donne la somme demandée, et ils deviennent amis. Tandis que dans le Novellino les personnages
restent inaltérés, ils évoluent ez Boccace. Saladin, rusé au début de la nouvelle, abandonne sa perfidie à la fin
du récit au profit de la franise et Melisede abandonne son avarice en faveur de la générosité. Il Novellino.
Ed. par Alberto Conte, présenté par Cesare Segre. Rome, éd. Salerno, 2001. (=coll. I Novellieri italiani, dirigée
par Enrico Malato ; 1). n.73. Boccaccio, Giovanni : Decameron. re journée, n.3.
14
2.1 Le modèle boccacien – Le Décaméron
Le Décaméron est marqué par une énorme diversité de thèmes. Cela tient au fait que
Boccace puise dans la riesse narrative des liératures anciennes, ainsi que le souligne
Hans-Robert Jauß :
Le sujet principal du Décaméron est l’amour sous toutes ses formes : de l’amour courtois à
l’amour passionné en passant par des histoires de séduction et d’adultère. Toutes les coues
sociales sont montrées en prise avec l’amour : les aristocrates aussi bien que les bourgeois,
les marands, les artisans et même les ecclésiastiques.
S’y ajoutent d’autres sujets comme l’intervention de la fortune dans la vie humaine, des
exemples de magnanimité, ainsi que des satires anticléricales, (cf. : Blüher, p.34). Selon leurs
sujets, les nouvelles du Décaméron peuvent être réparties en trois groupes distincts : nou-
velles caractérisées par une beffa (it. « bon tour ») ou un moo (it. « bon mot ») (=favole),
nouvelles-exemples (=parabole) et enfin nouvelles-aventures (=istorie). ⁴⁹ Une telle classifi-
cation est opérée par l’auteur du Décaméron lui-même, puisqu’y sont racontées « […] cento
novelle o favole o parabole o istorie […] » (Decameron, p.5).
Les favole, qui s’inspirent des fabliaux français, représentent le plus grand groupe des
nouvelles du Décaméron. Elles sont marquées ou par des beffe ou par des moi. Les beffe
comprennent les nouvelles dans lesquelles est joué un bon tour à l’un des personnages, le
49. Nous nous appuyons ici principalement sur les explications de Hermann Wetzel telles qu’il les expose dans
son livre : Die romanise Novelle bis Cervantes. Stugart, Metzler, 1977. (=Sammlung Metzler ; M 162 : Abt.
D, Literaturgesite). p.55-117, ainsi que dans son article : « Eléments socio-historiques d’un genre liéraire :
L’histoire de la nouvelle jusqu’à Cervantès. » in : La nouvelle française à la Renaissance. Études réunies par
Lionello Sozzi et présentées par V.L. Saulnier. Genève-Paris, éd. Slatkine, 1981. (=Bibliothèque Franco Simone ;
2). p.41-78, ici p.55-71.
15
2 La naissance de la nouvelle : Le Décaméron et les Cent Nouvelles nouvelles
plus souvent le mari « cocu ». La septième journée est entièrement consacrée à cee pro-
blématique :
Finisce la sesta giornata del Decameron incomincia la seima nella quale soo
il reggimento de Dionèo si ragiona delle beffe le quali o per amore o per salva-
mento di loro le donne hanno già fae a’ lor mariti senza essersene essi avveduti
o no.
(Decameron, p.449)
La huitième journée est également consacrée aux beffe à cee distinction près que, cee
fois-ci, on parle des « […] beffe e tuo il giorno o donna ad uomo o uomo a donna o l’uno
uomo all’altro si fanno. » (Decameron, p.511).
Les nouvelles-beffe dans lesquelles la femme adultère est prise en flagrant délit par son
mari, se distinguent des fabliaux français par l’usage différent de la ruse qu’en fait la femme,
(cf. : Neusäfer, p.16-26). Alors que dans les fabliaux, la femme adultère se sert de sa ruse
afin de se tirer de cet embarras, dans la nouvelle, elle se sert de sa ruse pour éviter de se
retrouver dans une telle situation :
Während die List im Fabliau, dessen Gesehnisstruktur no von einer gera-
dezu antik anmutenden Fatalität bestimmt ist, nur einen momentanen Ausweg
aus einer Notlage zu finden weiß, erhält das Ingenium der Novelle den Aspekt
intelligenter Voraussit, die duraus als menslies Analogon zur göli-
en Providenz bezeinet zu werden verdient.
(Neusäfer, p.24)
Contrairement aux beffe, les moi se réfèrent à des nouvelles où une riposte ou un bon mot
est au premier plan, comme dans celles de la sixième journée où « […] si ragiona di i con
alcun leggiadro motto tentato si riscotesse o con pronta risposta o avvedimento fuggì perdita
o pericolo o scorno. » (Decameron, p.407).
La nouvelle-exemple
16
2.1 Le modèle boccacien – Le Décaméron
ceux des exempla médiévaux dans lesquels ils ne sont que des personnifications d’une idée,
comme l’a montré Neusäfer, (cf. : Neusäfer, p.43-51). Wetzel insiste également sur cee
différence :
En outre, le monde tel qu’il est représenté dans les exempla médiévaux est un monde exem-
plaire, loin de la réalité dans lequel il est facile, pour les personnages, d’agir selon un certain
idéal. Ce monde simple est remplacé ez Boccace par un monde compliqué correspondant
bien plus au monde réel. Désormais, les idéaux des exempla doivent se mesurer avec la réa-
lité où aque acte a un côté positif aussi bien qu’un côté négatif. ⁵⁰ Neusäfer souligne
notamment
La nouvelle-aventure
Les istorie correspondent aux nouvelles-aventures désignant « […] les récits d’événe-
ments pseudo-historiques à caractère aventureux. » (Wetzel, article cité, p.56). Ces nouvelles
montrent les vicissitudes de personnages qui sont à la merci du hasard. Alors que dans les
50. Neusäfer s’appuie ici sur une comparaison entre l’exemplum « Vom vollkommenen Freunde » et sa
version ez Boccace. Dans le premier, un marand offre sa femme à son ami quand il apprend que celui-ci la
convoite à en tomber malade. L’ami accepte le « cadeau » et la femme est éangée entre les deux. Plus tard, en
souvenir de cee grandeur, l’ami est prêt à se faire exécuter à la place du marand. Les personnages agissent
sans conflits intérieurs. Ils sont facilement prêts à céder l’un sa femme, l’autre sa vie au nom de l’amitié. Toutes
les actions des personnages sont soumises à l’idéal de l’amitié. Chez Boccace, l’ami (Tito) tombe dans un conflit
intérieur à cause de son amour pour la femme du marand (Gisippus) et de sa loyauté envers celui-ci. Même
quand Gisippus offre sa femme à Tito, il hésite encore à accepter cee offre généreuse. La femme (Sophronia)
elle aussi a son mot à dire et refuse qu’on l’éange comme un objet. Pour l’exemplum, voir Alfonsi, Petrus :
Die Kunst, vernünig zu leben. (Disciplina clericalis). Exemplum 2. Pour la nouvelle, voir Boccaccio, Giovanni :
Decameron. e journée, n.8.
17
2 La naissance de la nouvelle : Le Décaméron et les Cent Nouvelles nouvelles
nouvelles-beffe le destin des personnages dépend de leur ingéniosité, les protagonistes des
nouvelles-aventures n’ont presque plus aucune influence sur leur destin. Impuissants, ils sont
confrontés à une multitude d’aventures – souvent d’aventures de naufrages et de captivité
– qui s’enaînent et dont la représentation narrative passe au premier plan. L’influence du
hasard se trouve dans les nouvelles de la deuxième journée où « […] si ragiona di i da
diverse cose infestato sia oltre alla sua speranza riuscito a lieto fine » (Decameron, p.75),
ainsi que dans les nouvelles de la cinquième journée. ⁵¹ S’y ajoutent les histoires tragiques
de la quatrième journée où est montrée la fin malheureuse d’un couple d’amoureux.
Cependant, comme Boccace met l’homme autonome et conscient de ses capacités au
centre de son œuvre, les nouvelles dans lesquelles celui-ci peut faire preuve de son ingé-
niosité – c’est-à-dire les nouvelles-beffe – prédominent et représentent les deux tiers du
Décaméron.
Madonna, assai persone sono e, mentre essi si sforzano d’andarne in paradiso,
senza avvedersene vi mandano altrui ; il e ad una nostra vicina, non ha ancor
51. Notamment les nouvelles 6 et 7 de la e journée, mais aussi la nouvelle 1 de la e journée.
18
2.1 Le modèle boccacien – Le Décaméron
lungo tempo, sì come voi potrete udire, intervenne ; Secondo e io udii già
dire, […].
(Decameron, p.206)
Parfois les narrateurs se contentent de dire qu’ils raconteront une vérité sans donner d’autres
explications, comme Laurea : « Carissime donne, a me si para davanti a doversi far rac-
contare una verità e ha troppo più, e di quello e ella fu, di menzogna sembianza,
[…] » (Decameron, p.239, , n.8). L’authenticité des nouvelles du Décaméron est rehaussée
par le fait que la plupart d’entre elles sont ancrées dans la réalité dans la mesure où elles se
déroulent dans l’Italie de l’époque, (cf. : Aubrit, p.15-17).
Cependant, il faut tenir compte du fait que les nouvelles du Décaméron ne rapportent pas
toutes des événements récents, ainsi qu’il est indiqué au début du Décaméron : « Nelle quali
novelle, piacevoli ed aspri casi d’amore ed altri fortunosi avvenimenti si vedranno così ne’
moderni tempi avvenuti come negli antii ; » (Decameron, p.5). La septième nouvelle de
la seconde journée, par exemple, se déroule dans un passé lointain comme le signale Panfilo :
« Già è buon tempo passato e di Babilonia fu un soldano il quale ebbe nome Beminedab,
[…] » (Decameron, p.126).
L’authenticité ne caractérise pas non plus toutes les nouvelles du Décaméron, et, bien que
Boccace ait « […] donné tant de fortes images de la vie quotidienne dans l’Italie de son temps,
[il] ne s’est pas refusé parfois le plaisir de conter merveille […] » ⁵². La neuvième nouvelle de
la dixième journée, par exemple, parle d’un homme qui est transporté d’Alexandrie à Pavie
dans un lit volant :
19
2 La naissance de la nouvelle : Le Décaméron et les Cent Nouvelles nouvelles
Avec son Décaméron, Boccace s’éloigne du concept purement didactique auquel une
grande partie de la liérature médiévale était jusque-là soumise. Ce détaement se mani-
feste à plusieurs niveaux :
La première rupture avec le concept didactique se manifeste sous forme de commen-
taires de la part de l’auteur à propos de son œuvre tels qu’il les formule dans son prologue et
dans sa conclusion. Selon ces commentaires, il semble vouloir suivre la tradition du prodesse
et delectare d’Horace : « delle quali [les nouvelles] le già dee donne e quelle leggeranno,
parimente dileo delle sollazzevoli cose in quelle mostrate ed utile consiglio potranno pi-
gliare, […] » (Decameron, p.5). Pourtant, dans sa conclusion, l’auteur infirme l’influence du
prodesse pour rehausser la valeur du delectare :
Walter Pabst voit dans ces propos un refus au prodesse et il en conclut : « Also war au die
ganze im Proemio vorgetäuste utilità der Novellen nur ein boshaer Witz. » ⁵⁴
Le souci principal du Décaméron est de distraire ses lectrices. Cee intention – voici la
seconde rupture – se montre également à l’intérieur du monde narré où les dix jeunes gens
racontent leurs nouvelles tout simplement pour leur plaisir et pour faire passer le temps :
Ma se in questo il mio parer si seguisse, non giucando, nel quale l’animo dell’una
delle parti convien e si turbi, senza troppo piacere dell’altra o di i sta a
vedere, ma novellando, il e può porgere, dicendo uno a tua la compagnia
e ascolta, diletto, questa calda parte del giorno trapasseremo.
(Decameron, p.26)
La troisième rupture se montre dans la nouvelle conception des personnages, car dans les
diverses nouvelles du Décaméron, ceux-ci sont marqués par une psyologie nuancée et par
53. Boccace prévient ici un éventuel reproe à propos de la longueur de certaines de ses nouvelles.
54. Pabst, Walter : Novellentheorie und Novellenditung. Zur Gesite ihrer Antinomie in den romani-
sen Literaturen. Hamburg, Cram, De Gruyter & Co, 1953. (=Abhandlungen aus dem Gebiet der Auslandskunde
Band 58, Reihe B. Völkerkunde, Kulturgesite und Spraen ; 32). p.39.
20
2.2 Le premier recueil français de nouvelles – Les Cent Nouvelles nouvelles
l’absence de normes absolues. Par conséquent, le comportement des personnages peut être
vu et jugé de manière différente.
La rupture avec le didactisme médiéval est l’une des différences les plus nees entre le
Décaméron et les autres recueils médiévaux, notamment celui de la Disciplina clericalis où
un père raconte des histoires à son fils dans le seul but de l’instruire. Dans le Décaméron,
le sens net et clair des formes médiévales a disparu au profit d’une conception complexe de
l’individu autonome. À ce propos, Karl Alfred Blüher parle de la
[…] Problemnovelle […], die mehr Fragen aufwir als Antworten bereitstellt,
deren Strukturen ein komplexes, mehrsitiges Sinngefüge bilden, das unter-
siedlie, au kontradiktorise Deutungsperspektiven zuläßt.
(Blüher, p.31)
La structure de la nouvelle boccacienne, mais aussi son style et ses sujets seront repris par de
nombreux auteurs postérieurs ⁵⁵ et ce modèle exercera une influence énorme sur la nouvelle
de la Renaissance française.
Les Cent Nouvelles nouvelles, parues vers 1460, « […] constituent le premier recueil de
nouvelles de la liérature française. » (Jourda, « Préface », p.).
Dans sa dédicace au Duc de Bourgogne et de Brabant, l’auteur anonyme explique le
titre de son recueil et se réfère au Décaméron de Boccace qui « […] contient et tracte cent
histoires assez semblables en matere, sans aaindre le subtil et tresorné langage du livre de
Cent Nouvelles. » (CNN, p.19). En même temps pourtant, il souligne deux aspects importants
qui différencient son recueil de celui de Boccace : les sujets et la forme. Il précise que les sujets
des CNN ne sont que « assez semblables » aux sujets du Décaméron et qu’il ne réussit pas
à aeindre le style de Boccace. D’un côté, l’auteur fait remarquer ici une certaine similitude
entre son recueil et celui de Boccace – d’où le titre de « Cent Nouvelles » – de l’autre il fait
valoir les différences entre les deux œuvres. Voilà pourquoi il a décidé d’ajouter au titre de
« Cent Nouvelles » l’adjectif « nouvelles » : « Et se peut intituler le livre de Cent Nouvelles
nouvelles. » (CNN, p.19).
55. Cf. : Krömer, Wolfram : Kurzerzählungen und Novellen in den romanisen Literaturen bis 1700. Berlin,
éd. Eri Smidt, 1973. (=Grundlagen der Romanistik, éd. par Eberhard Leube et Ludwig Srader ; 3). p.87.
21
2 La naissance de la nouvelle : Le Décaméron et les Cent Nouvelles nouvelles
Dans l’explication de son titre, l’auteur va encore plus loin puisqu’il fait ressortir le critère
de la nouveauté. Comme on appelle toujours les récits de Boccace des nouvelles bien qu’elles
racontent des événements qui se sont déroulés il y a longtemps, les récits des Cent Nouvelles
nouvelles ont à plus forte raison le droit de porter le nom de nouvelles puisqu’ils traitent
d’événements récents :
Et se peut intituler le livre de Cent Nouvelles nouvelles. Et pource que les cas
descriptz et racomptez ou dit livres de Cent Nouvelles [Décaméron] advinrent
la pluspart es mares et metes d’Ytalie, ja long temps a, neantmains toutesfoiz,
portant et retenant nom de Nouvelles, se peut tresbien et par raison fondée en
assez apparente verité ce present livre intituler de Cent Nouvelles nouvelles,
jasoit que advenues soient es parties de France, d’Alemaigne, d’Angleterre, de
Haynau, de Brabant et aultres lieux ; aussi pource que l’estoffe, taille et fasson
d’icelles est d’assez frese memoire et de myne beaucop nouvelle.
(CNN, p.19)
Pour l’auteur des CNN, le genre de la nouvelle est étroitement lié à la nouveauté com-
posée des deux acceptions du mot de « récent » et d’« inédit », (cf. : Dubuis, p.12 et suiv.). ⁵⁶
Dans de nombreuses nouvelles, les différents narrateurs – nous y trouvons pas moins de
trente-six narrateurs différents, tous nommés, et dont il s’agit de personnages historiques
appartenant à la cour du Duc de Bourgogne Philippe le Bon ⁵⁷ – insistent sur leur caractère
récent comme le montrent les exemples suivants : « En la dué de Brabant, n’a pas long
temps que la memoire n’en soit frese et presente a ceste heure, […] » (CNN, p.105, n.26),
« Montbleru se trouva, a environ deux ans, a la foyre d’Envers, […] » (CNN, p.248, n.63)
ou encore « Es mares de Picardie, […] avoit puis an et demy en ça, […] » (CNN, p.326,
n.94). Cee insistance sur l’actualité récente des événements rapportés est d’autant plus im-
portante qu’elle distingue les CNN du Décaméron. Ce procédé aide par ailleurs à dissimuler
le fait que la plupart des nouvelles racontées ne sont que des reprises d’histoires anciennes,
notamment tirées de fabliaux ou d’exempla médiévaux ⁵⁸, (cf. : Dubuis, p.19-24).
56. Les deux adjectifs se conditionnent mutuellement, car ce qui est récent a une forte ance d’être inédit et
vice versa.
57. Parmi eux, Philippe Pot, conseiller et ambellan du Duc de Bourgogne, Philippe de Loan, son écuyer
ainsi que l’écrivain Antoine de la Salle. Cf. : Jourda, Pierre : « Préface. » in : Jourda, Pierre : Conteurs français
du e siècle. p..
58. L’anecdote du mari borgne trompé par sa femme (CNN, n.16) se trouve déjà dans la Disciplina clericalis ;
voir ci-dessus la note 38 page 10.
22
2.2 Le premier recueil français de nouvelles – Les Cent Nouvelles nouvelles
Le critère de la nouveauté est complété par celui de la véracité des événements racontés,
car « […] ‘récent’, signifie, en fait, ‘qui est arrivé récemment’ […] » (Dubuis, p.32 et suiv.).
Par conséquent,
[d]ès l’instant où l’on exige que la nouvelle soit le reflet d’un événement récent,
on est pris dans une sorte d’engrenage, et on ne saurait se dispenser d’exiger
qu’elle soit aussi le reflet d’un événement réel.
(Dubuis, p.33)
Voilà pourquoi les narrateurs insistent autant sur l’authenticité des faits rapportés que sur
leur nouveauté. Afin de la confirmer, ils ont recours à de différents procédés dont l’un consis-
te tout simplement à affirmer le caractère véridique des nouvelles à l’aide de formules telles
que : « Il est vray que […] » (CNN, p.225, n.57), « Il est notoire verité que […] » (CNN,
p.139, n.32), ou encore « Il est vray comme l’Evangile que […] » (CNN, p.129, n.30). Mais
comme nous l’avons montré ci-dessus (voir page 7), de tels propos ne sont le plus souvent que
des lieux communs se trouvant déjà dans les lais de Marie de France. Les narrateurs doivent
par conséquent fournir d’autres « preuves » pour accréditer la véracité de leurs nouvelles.
S’ils situent leurs récits – et notamment ceux qu’ils ont empruntés à des histoires plus
anciennes – dans des environs proes de la cour du Duc de Bourgogne, c’est afin de leur
donner plus de crédibilité ⁵⁹ : « Ung gentil evalier des mares de Bourgoigne, […] »
(CNN, p.146, n.33), « En la ville de Valenciennes eut nagueres ung notable bourgois, […] »
(CNN, p.21, n.1), « A Paris nagueres vivoit une femme […] » (CNN, p.207, n.51).
Un autre procédé servant à appuyer la vérité repose sur le témoignage des conteurs
qui prétendent avoir assisté aux événements racontés : « J’ay congneu en mon temps une
notable et vaillant femme, […] » (CNN, p.155, n.34) ou encore « Je congneuz au temps de
ma verte et plus vertueuse jeunesse deux gentilz hommes, […] » (CNN, p.228, n.58). C’est
par l’usage de tels procédés que les narrateurs confirment l’authenticité de leurs nouvelles
dont – ne l’oublions pas – la plupart ne sont que des reprises d’histoire anciennes, (cf. :
Dubuis, p.25-33).
59. Le même procédé est déjà présent dans le Décaméron où les nouvelles sont elles aussi fortement ancrées
dans la réalité italienne ; voir ci-dessus page 19.
23
2 La naissance de la nouvelle : Le Décaméron et les Cent Nouvelles nouvelles
Outre la nouveauté et l’authenticité, les CNN sont caractérisées par leur brièveté : en
effet, elles ne comptent en moyenne que quatre pages. ⁶⁰ Les narrateurs sont très soucieux
de faire bref : « […] je vous racompteray en bref une adventure nouvelle […] » (CNN, p.139,
n.32) ou encore « […] je vous compteray, en brefz termes, en quelle façon […] » (CNN, p.164,
n.37). De plus, ils se servent fréquemment d’autres formules afin de garantir la brièveté de
leurs nouvelles et d’éviter des digressions : « Or, pour venir au fait, ce aperon fourré,
[…] » et un peu plus loin « Pour abreger, les tesmoings [ouys] et la ose bien debatue,
[…] » (CNN, p.259 et 261, n.67). Les narrateurs se limitent au strict nécessaire en faisant
fi de tout ornement, ainsi que de descriptions trop détaillées d’où il découle une rapidité
dans le déroulement des événements rapportés. La structure composée de quelques lignes
d’introduction, du récit lui-même, ainsi que d’une conclusion elle aussi limitée à quelques
lignes ressemble beaucoup à celles des fabliaux. ⁶¹
La brièveté est un critère important pour garantir le caractère oral des nouvelles. Pour
faire ressortir le fait que toutes les nouvelles sont racontées, nous trouvons à l’intérieur des
nouvelles des expressions comme « Vous orrez en bref […] » (CNN, p.155, n.34), « […] ainsi
comme vous orrez. » (CNN, p.158, n.35) ou encore « Or escoutez comment il les paya. »
(CNN, p.249, n.63). De telles formules sont d’autant plus importantes qu’il n’y a pas de vé-
ritable récit-cadre comme dans le Décaméron avec sa compagnie de dix narrateurs. Dans
les CNN, le récit-cadre est seulement indiqué par le narrateur qui se contente de lister dans
une table les cent nouvelles en meant le nom de celui qui l’a racontée : « La secunde nou-
velle comptée par monseigneur le duc Philipe, […] » (CNN, p.3) ou « La vingt et septiesme
nouvelle, racomptée par monseigneur de Beauvoir, […] » (CNN, p.7).
Les sujets des Cent Nouvelles nouvelles sont en majorité les mêmes que ceux des fa-
bliaux : des sujets érotiques avec notamment les histoires d’adultère entre époux. Nous y
trouvons également les mêmes personnages stéréotypés que dans les fabliaux, par exemple
le mari « cocu », la femme rusée et le moine luxurieux. Les sommaires suivants montrent à
quel point les CNN sont proes des fabliaux :
60. Dans l’édition de la Pléiade, les CNN ne comprennent en tout que 358 pages. Ceci n’exclut toutefois pas
des nouvelles plus longues comme la nouvelle 99 avec ses seize pages et demie.
61. Cf. : Godenne, René : La Nouvelle française. Paris, PUF, 1974. (=coll. SUP., liératures modernes, section
dirigée par Jean Fabre ; 3). p.20-22.
24
2.2 Le premier recueil français de nouvelles – Les Cent Nouvelles nouvelles
De telles nouvelles sont toutefois rares et ce sont les nouvelles-fabliaux qui prédominent
dans les CNN.
Néanmoins, qu’il s’agisse de nouvelles-fabliaux ou de nouvelles à caractère tragique,
elles ont en commun d’être « digne[s] de reciter » (CNN, p.105, n.26), pour reprendre la
formule dont se servent abondamment les narrateurs au début de leurs nouvelles. ⁶⁴ Il en
découle que, pour eux, tout ce qui n’est pas ordinaire mais inhabituel et inaendu – c’est-à-
dire nouveau – est « digne » d’être rapporté. Voilà pourquoi les narrateurs tiennent tellement
à faire croire que leurs nouvelles sont des récits récents et inédits, (cf. : Dubuis, p.72 et suiv).
Les CNN donnent une image assez cohérente de ce qu’était la nouvelle française à ses
origines, c’est-à-dire « […] le récit, le plus souvent bref, d’une aventure, en général récente
et présentée comme réelle, qui intéresse par son caractère inaendu. » (Dubuis, p.126).
62. Pour Wetzel, de telles nouvelles sont des nouvelles beffa et moo comme nous l’avons vu dans le a-
pitre sur le Décaméron ; voir ci-dessus, pages 15–16. Si nous optons ici pour le terme de Godenne, qui appelle
des nouvelles aux mêmes sujets que les fabliaux des nouvelles-fabliaux, c’est pour sa clarté. Cf. : Godenne, La
nouvelle française, p.18-20.
63. Également la nouvelle 98.
64. Aussi au début de la nouvelle 14 : « La grande et large mare de Bourgoigne n’est pas si despourveue de
pluseurs adventures dignes de mémoire et d’escripre, […] ». Cent Nouvelles nouvelles, p.65.
25
3 La nouvelle française de la Renaissance
Depuis le grand succès des CNN, le genre de la nouvelle jouit d’une énorme popularité à
travers tout le e siècle – à l’exception des années 1559-1572 où, à cause des guerres de re-
ligion, aucun recueil de nouvelles n’est publié ⁶⁵ – comme le montre le tableau ci-dessous : ⁶⁶
65. Cf. : Pérouse, Gabriel-André : Nouvelles françaises du e siècle. Images de la vie du temps. Genève,
Librairie Droz, 1977. (=Travaux d’Humanisme et Renaissance ; 154). p.191.
66. Nous nous appuyons ici sur la « Chronologie des recueils du e siècle » telle que l’établit Pierre Jourda
in : Jourda, Pierre : Conteurs français du e siècle. p.1447-1454.
67. Contrairement à ce que pourrait faire croire le titre, ce recueil était composé à l’origine de 110 nouvelles ;
ainsi dans le prologue : « Lesquelles adventures et nouvelles ay depuis tousjours multipliez jusques au nombre
de cent et dix. » : de Vigneulles, Philippe : Les Cent Nouvelles nouvelles. Éditées avec une introduction et des
notes par Charles H. Livingston. Genève, Librairie Droz, 1972. (=Travaux d’Humanisme et Renaissance ; 120).
p.57. Malheureusement, à part la nouvelle 110, ces nouvelles supplémentaires n’ont pas été conservées. Cf. :
Livingston, Charles H. : « Introduction. » in : ibid. p.15-54, ici p.26.
68. Étant donné qu’au e siècle la nouvelle est présentée comme un récit conté, on se sert souvent du terme
« conte » pour désigner une nouvelle. Cf. : Godenne, René : La nouvelle française. p.22 et suiv.
69. 86 nouvelles ont été prises aux CNN. Cf. : Jourda, Pierre : « Chronologie des recueils du e siècle. » in :
Jourda, Pierre : Conteurs français du e siècle. p.1450.
26
3.1 La structure de la nouvelle
Les nouvelles de la première moitié du e siècle ⁷⁰ sont largement influencées par le Déca-
méron et par les CNN avec lesquels elles ont par conséquent de nombreux traits en commun :
À l’époque, il était nécessaire de rassembler les nouvelles dans un recueil pour des rai-
sons liées à l’édition, car étant donné leur brièveté, la publication d’une nouvelle isolée était
exclue. Les auteurs s’appliquent à remplir leurs recueils d’un certain nombre de nouvelles
70. Si nous nous concentrons ici principalement – mais pas exclusivement – sur les recueils de nouvelles de
la première moitié du e siècle, c’est-à-dire sur tous ceux qui précèdent l’Heptaméron, c’est afin de montrer la
conception de la nouvelle au moment où Marguerite de Navarre entreprend son œuvre.
27
3 La nouvelle française de la Renaissance
et oisissent pour cela souvent le cent à l’exemple de Boccace, comme le montrent les Cent
Nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulles. En général, des iffres ronds sont très po-
pulaires. Ainsi, on trouve 180 nouvelles dans le Grand Parangon des Nouvelles nouvelles de
Nicolas de Troyes et 90 nouvelles dans les Nouvelles Récréations et Joyeux Devis de Bona-
venture des Périers, (cf. : Blüher, p.40 et suiv.).
3.1.2 Le récit-cadre
71. de Troyes, Nicolas : Le Grand Parangon des Nouvelles nouvelles (oix). Éd. critique avec introduction et
notes par Krystyna Kasprzyk. Paris, Librairie Marcel Didier, 1970. (=Société des textes français modernes). p.2.
72. Cf. : Kasprzyk, Krystyna : Nicolas de Troyes et le genre narratif en France au e siècle. Paris, Librairie
C. Klinsie, 1963. p.313.
28
3.1 La structure de la nouvelle
cadre. Au lieu de cela, il se contente de mere « […] par ordre l’une aprés l’autre […] »
(de Vigneulles, p.57 et suiv., prologue) ses nouvelles sans les relier ni indiquer par qui elles
sont racontées. Une quarantaine d’années plus tard, Bonaventure des Périers procédera de
la même façon dans son recueil Les Nouvelles Récréations et Joyeux Devis. ⁷³
Les seuls recueils de nouvelles de la première moitié du e siècle montrant un récit-
cadre complet à la manière de Boccace ⁷⁴ sont l’Heptaméron de Marguerite de Navarre (voir
apitre 4.2 page 45) et les Propos rustiques de Noël du Fail dans lesquels quatre vieux villa-
geois – Lubin, Huguet, Anselme et Pasquier – se rappellent et se racontent des épisodes de
leur vie consignés par un gentilhomme :
elque fois m’estant retiré aux amps, pour illec plus commodément et à
l’ayse paraever certain negoce, je me pourmenois (et ce à jour de feste) par les
Villages proains, comme erant compagnie ; où trouvay (comme est leur
coustume) la pluspart des Vieux et Jeunes gens, toutesfois separés, pource que
(jouxte l’ancien proverbe) acun ere son semblable ; […] oy voyant, je
m’approay [des vieux], pour avec les autres estre plus aentif à leurs propos
qui me sembloient de grand grace, à raison qu’il n’y avoit fard, dissimulation,
ne couleur de bien dire, fors une pure verité, et ce principalement en la collation
de leurs aages, mutation de siecles, et aucunesfois regrets des bonnes années,
où (ce disoient) beuvoient et faisoient plus grand ere qu’en ces temps. ⁷⁵
Les quatre villageois racontent ensuite douze nouvelles avant de se séparer à la fin du recueil :
Il est temps (dist Lubin) faire fin à noz propos. De ma part, je m’en vois retirer,
prenant congé de voz bonnes graces jusques à une autre fois, vous remerciant
de vostre bonne compagnie. oi voyant, tout le reste se retira, acun à sa
acunière, remeant le surplus à la proaine feste, et monterent sur leurs
jumens qu’on leur avoit amenées.
(du Fail, p.154)
73. des Périers, Bonaventure : Les nouvelles récréations et joyeux devis. in : Jourda, Pierre : Conteurs français
du e siècle. p.359-541.
74. Un récit-cadre complet à la manière de Boccace se trouve également dans L’Esté de Bénigne Poissenot.
Dans ce recueil de nouvelles de la seconde moitié du e siècle, trois étudiants s’accordent une pause de leurs
études et décident d’aller en Espagne. Chemin faisant, pendant trois journées, acun des trois raconte une
nouvelle. À la fin du recueil, les trois se séparent « […] l’Esté et leurs discours finissans tout d’un coup. » Cf. :
Poissenot, Bénigne : L’Esté. Éd. établie, commentée et annotée par Gabriel-André Pérouse et Miel Simonin
avec la collaboration de Denis Baril. Genève, Librairie Droz, 1987. (=coll. Textes Liéraires Français ; 349). p.59-
73, ainsi que p.257 et suiv. Pour la citation ci-dessus, p.258.
75. du Fail, Noël : Propos rustiques. Texte établi d’après l’édition de 1549, introduction, notes et glossaire par
Gabriel-André Pérouse et Roger Dubuis avec la collaboration de D. Bécae-Leval. Genève, Libraire Droz, 1994.
(=Textes liéraires français ; 445). p.47-49.
29
3 La nouvelle française de la Renaissance
[…] par deux ou trois festes subsecutives, les ouy jazer et deviser privément
de leur affaires Rustiques, desquels ay fait, par heures rompues et de relaiz, un
brief discours, où j’ay eu non moindre peine que à une bonne besongne […].
(du Fail, p.50)
Dans le prologue de son Grand Parangon des Nouvelles nouvelles, Nicolas de Troyes insiste
lui aussi sur le caractère oral des nouvelles : « les autres [nouvelles] j’ay ouy racompter à
plusieurs bons compaignons […] » (de Troyes, p.1). Ainsi, il est dit dans la table du recueil
et au début de aque nouvelle par qui celle-ci a été racontée (voir ci-dessus, page 28).
oique le récit-cadre souligne clairement le caractère oral des récits, les marques de
l’oralité reviennent constamment au début des diverses nouvelles ; ainsi dans le Grand Pa-
rangon des Nouvelles nouvelles : « P petit à petit la fin de nos nouvelles,
racompter vous en veuil une, […] » (de Troyes, p.303, n.179), « V sçavoir et en-
tendre […] » (de Troyes, p.156, n.66) ou encore :
P nos nouvelles vous devés sçavoir et entendre que il n’est
riens si veritable n’a pas long temps que à Orleans y a ung couvent de cordeliers
auquel il avoit de bonnes pieces de cordeliers. Et pour venir à mon propos, vous
devés sçavoir […].
(de Troyes, p.158, n.69)
Dans les Propos rustiques, l’oralité ressort neement avec les vives conversations entre les
quatre narrateurs, comme le montre l’extrait suivant :
Vous en parlez, à ce que je voy, comme experimenté (mon Compere) dist An-
selme, et croy que vous avez passé par les piques.
Par ma foy (respond maistre Huguet), tant y ha que, si j’en voulois dire ce que
j’en pense, j’en ferois bien un livre aussi gros comme un Breviaire.
Mais (feit Lubin) ne se pourroient trouver quelques femmes qui, non meües
d’avarice ou convoitise, voudroient loyaument aymer ?
30
3.2 « Dire et Racompter » – le caractère oral des nouvelles
Il s’en trouve (dist Huguet), mais de celles tant seulement parle qui plus ordi-
nairement font ainsi : car j’ay esté trompé comme les compagnons.
Je ne m’esbahis (feit lors Pasquier) si vous aviez tellement la matiere recom-
mandée et en affection !
S’y ajoutent des tournures phatiques qui rehaussent également le caractère oral des nou-
velles : « Vous m’avez (dit maistre Huguet) rongné la queüe de mon propos, quand je le
voulois aever. Mais bien ! Or, escoutez ! » (du Fail, p.69, fin n.4) ou encore « Or escoutez
donc (dist Pasquier) et me pardonnez, car il falloit dire ce petit mot. » (du Fail, p.135, fin
n.10).
Les marques de l’oralité se trouvent également dans les Cent Nouvelles nouvelles de
Philippe de Vigneulles et ce malgré l’absence d’un récit-cadre explicitement mentionné au
début du recueil : « […] à present et à ce propos de celle devantdite je vous en vueil encor
compter une [nouvelle], […] laquelle sera briefve affin qu’elle ne ennuye aux escoustans. »
(de Vigneulles, p.214, n.50), « Ores escoustez qu’il advint en ung vilaige de la ( ! ) dué de
Bar emprés Briey nommez Alloul. » (de Vigneulles, p.283, n.70) ou encore :
[…] par quoy à ceste heure vous en vueil dire aucune ose et en racompterez
icy ung petit compte pour resjoir la compaignie et aussi affin que, en racomp-
tant, que ascun ait sa livrée. Et pour ce, sera recitée ceste petite presente
nouvelle laquelle faict mencion d’ung gentil homme de ces mares icy lequel
par ygnorance ou folie se voulloit faire coupper le doigt, comme vous orrés.
Même si le récit-cadre est absent, ces allusions éparses à des « escoustans » et à une compa-
gnie montrent néanmoins que certaines nouvelles sont racontées au sein d’une compagnie
et qu’elles sont par là enâssées dans « […] une sorte de cadre rudimentaire […] », (Living-
stone, « Introduction », p.30).
Comme nous l’avons vu dans ce apitre, les divers auteurs tiennent à faire croire qu’ils
ne sont que de simples scribes consignant des récits racontés par d’autres et René Godenne
souligne en effet que « [l]a nouvelle à ses débuts est un récit ‘conté’. » (Godenne, p.22).
31
3 La nouvelle française de la Renaissance
Dans le Grand Parangon des Nouvelles nouvelles, des cinquante-et-une nouvelles du se-
cond volume, vingt-sept comptent moins de cinq pages. ⁷⁷ En ce qui concerne leur longueur,
toutes ces nouvelles sont largement dépassées par la première nouvelle intitulée « Célestine »
avec ses cinquante pages, soit 1484 lignes. Les quatre-vingt-dix nouvelles de Bonaventure
des Périers sont encore plus courtes, puisque, dans l’édition de la Pléiade, elles ne comptent
que cent soixante-dix pages en tout, soit en moyenne deux pages par nouvelle. oique tou-
jours brèves, les nouvelles deviennent un peu plus longues avec les Propos rustiques de Noël
du Faïl où les douze nouvelles comprennent cent trois pages, soit en moyenne huit pages et
demie par nouvelles. ⁷⁸
La brièveté est très souvent en rapport avec l’oralité que les auteurs erent à garantir
pour aque nouvelle, (cf. : Blüher, p.39). En effet, un récit trop long risquerait ou d’« […]
ennuye[r] aux escoustans » (de Vigneulles, p.214, n.50) ou de rendre invraisemblable le ca-
ractère oral de la nouvelle. Ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié du e siècle que les
nouvelles deviennent généralement plus longues. La seconde nouvelle de Le Printemps de
Jacques Yver comprenant une vingtaine de pages en est un bon exemple. ⁷⁹
76. atre pages pour les nouvelles 5, 30, 39, 57, 58, 60, 61, 65, 82, 84, 94 et 96, trois pages pour les nouvelles
8, 33, 34, 40, 42, 48, 49, 53, 54, 64, 66, 70, 71, 72, 74, 83, 85, 88, 89 et 92, ainsi que deux pages pour les nouvelles
38, 41, 46, 47, 63, 67, 68, 69 et 77. Il faut tenir compte du fait que de nombreuses nouvelles sont fragmentaires.
Celles-ci ne figurent pas dans ce comptage.
77. atre pages pour les nouvelles 15, 29, 32, 46, 51, 71, 73, 76, 81, 83, 91, 93, 95, 105 et 107, trois pages pour
les nouvelles 12, 40, 43, 49, 60, 62, 66, 86, 101, 109 et 114, ainsi que deux pages pour la nouvelle 111.
78. Nous ne comptons que les nouvelles en commençant par la nouvelle « De la diversité des Temps » et en
nous arrêtant à la fin de la dernière nouvelle « De Gobemoue ». Le récit-cadre ne figure pas dans ce comptage.
79. Yver, Jacques : Le Printemps (extraits). in : Jourda, Pierre : Conteurs français du e siècle. p.1133-1274,
ici p.1143-1165.
32
3.4 « N’a pas longtemps » – la nouveauté des nouvelles
La nouveauté est déjà contenue dans l’étymologie du terme « nouvelle ». Elle signifie
non seulement que les événements rapportés sont survenus récemment, c’est-à-dire qu’ils
appartiennent ou à l’actualité immédiate ou à un passé tout proe, mais aussi qu’ils n’ont
pas encore été racontés, autrement dit qu’ils sont inédits. ⁸⁰ Depuis que l’auteur anonyme des
CNN a fait de la nouveauté une condition sine qua non de ses nouvelles, on la retrouve dans
la majorité des recueils français de nouvelles du e siècle. ⁸¹ Voilà pourquoi les narrateurs
insistent à maintes reprises, au début de leurs récits, sur le fait que les événements dont ils
parleront se sont produits récemment.
Les deux formules revenant constamment sont « n’a guère » ⁸² et « n’a pas longtemps » ;
ainsi, dans les Cent Nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulles : « N’a guiere que au
pays de Lorraine en ung villaige vint ung Cordelier pour presier […] » (de Vigneulles,
p.155, n.33), « Au pays de Barrois en ung village nommé Aubouez n’a guiere demeuroit ung
homme nommé Mannis. » (de Vigneulles, p.112, n.20) ou encore « […] je vueil icy compter
ceste presente adventure laquelle n’a guiere qu’elle est advenue à Mets. » (de Vigneulles,
p.187, n.41). Le complément circonstanciel de temps « n’a pas longtemps » n’est pas moins
fréquent : « Il est bien vray que en nostre cité de Mets n’y a point long temps […] »
(de Vigneulles, p.161, n.35) ou encore « Or advint n’a pas gramment ⁸³, […] » (de Vigneulles,
p.102, n.18). Ces deux formules se trouvent également dans le Grand Parangon des Nouvelles
nouvelles de Nicolas de Troyes : « I n’a gueres […] » (de Troyes, p.233, n.122),
« A n’a gueres au pays de Touraine, […] » (de Troyes, p.241, n.177), « N’a pas long
temps que en la ville de Troys avoit ung painctre, […] » (de Troyes, p.96, n.34) ou encore
« […] il n’y a pas long temps que à Orleans, […] » ⁸⁴ (de Troyes, p.128, n.53). oique
moins fréquemment, cee formule se trouve aussi ez Bonaventure des Périers : « Il n’y
80. Cf. : Mathieu-Castellani, Gisèle : La conversation conteuse. Les nouvelles de Marguerite de Navarre. Paris,
PUF, 1992. (=Écrivains, coll. dirigée par Béatrice Didier). p.27.
81. La caractéristique de la nouveauté est absente dans les Propos rustiques où les narrateurs, déjà âgés, se
souviennent d’épisodes de leur vie : « Puisqu’il vous plait (respond maistre Huguet) que je toue le blanc, je
diray ce que je veis faire, passé ha cinquante ans, en cest nostre village, […] » du Fail, Noël : Propos rustiques.
p.55, n.3.
82. « N’a guère » pour « il n’y a guère » signifie « il y a peu de temps », « récemment ». Cf. : « naguère » in :
CD-ROM du Petit Robert, version électronique du Nouveau Petit Robert, dictionnaire alphabétique et analogique
de la langue française, version 2.1. Dictionnaires Le Robert / VUEF, 2001.
83. « gramment » se traduit par « longtemps ». Cf. : Livingstone, Charles : « Glossaire. » in : de Vigneulles,
Philippe : Les Cent Nouvelles nouvelles. p.429-444, ici p.436.
84. D’autres nouvelles du Grand Parangon des Nouvelles nouvelles où l’événement rapporté s’est déroulé il
n’y pas longtemps sont les nouvelles 2 (p.33), 40 (p.108), 45 (p.114), 46 (p.119), 56 (p.142) et 60 (p.150).
33
3 La nouvelle française de la Renaissance
ha pas longtemps qu’estoit vivant le seigneur de Vaudrey, […] (des Périers, p.482, n.55) ou
encore « N’ pas encores long-temps que regnoit en la ville d’Angiers un bon affieux de
iendant, […] », (des Périers, p.423, n.23).
Les narrateurs se servent également d’autres expressions afin de souligner le caractère
récent de leurs récits : « En nostre cité de Mets […] depuis peu de temps en cà est ad-
venu, […] » (de Vigneulles, p.170, n.37) ou encore « N’i ait pas encor grant temps que en
nostre cité, […] » (de Vigneulles, p.183, n.40). Chez Vigneulles, la nouveauté des nouvelles
est garantie dès le prologue où il prétend avoir assisté lui-même à la plupart des événements
rapportés : « […] je me mis lors à escrire pluseurs adventures, […] comme moy mesmes en
a sceu et veu la plus grant partie […] » (de Vigneulles, p.57).
Cependant, de telles affirmations de nouveauté sont à prendre avec prudence, car les
narrateurs insistent sur le caractère récent même pour ceux de leurs récits qui ne sont que
des adaptations d’histoires plus anciennes. L’anecdote que raconte la quatrième nouvelle des
Cent Nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulles, par exemple, figure déjà « […] de façon
concise mais exacte, dans un exemplum de la Mensa philosophica, composée en Allemagne
ca. 1470 […] mais l’exemplum lui-même pourrait être beaucoup plus ancien. » (Livingstone,
p.68, introd. à la n.4). Néanmoins, le narrateur présente sa nouvelle comme un récit récent :
« Il est vray et n’y a pas long temps, comme j’ay ouy racompter à gens clercs et dignes
de foy, […] » (de Vigneulles, p.69, n.4). Le même procédé se trouve également ez Nicolas
de Troyes où la nouvelle 179 est advenue il « […] n’a pas long(t) temps […] » (de Troyes,
p.303). Dans ses notes, Krystyna Kasprzyk souligne toutefois que « [l]a nouvelle se compose
des trois fragments puisés dans les inze joyes ⁸⁵, introduits et reliés par des morceaux
intercalés. » (Grand Parangon, p.303, note 71).
Le fait que les narrateurs meent tout en œuvre pour nous faire croire que leurs nouvelles
sont des récits récents montre à quel point l’étymologie du terme « nouvelle » et le genre
même sont liés aux yeux des nouvellistes de la Renaissance.
La caractéristique que revendiquent les nouvellistes français pour leurs nouvelles avec
autant d’insistance que la nouveauté est l’authenticité des faits rapportés. Ceci n’a rien
85. Les .. joies de mariage sont un recueil anonyme du début du e siècle. Il se compose de quinze ré-
cits sur les inconvénients du mariage. Cf. : Les .. joies de mariage. Publiées par Jean Ryner. Paris/Genève,
Minard/Droz, 1963. (=coll. Textes Liéraires Français ; 100).
34
3.5 « Il est vray que » – l’affirmation de l’authenticité des nouvelles
d’étonnant puisque les deux sont effectivement étroitement liées et que l’authenticité dé-
coule de l’exigence de la nouveauté (voir ci-dessus, page 23). Afin de garantir la nouveauté
de leurs récits, les narrateurs se meent d’accord pour raconter principalement des événe-
ments qu’ils ont vus, (cf. : de Vigneulles, p.57, prologue et Heptaméron, p.48, prologue). Or
s’ils les ont vus, cela signifie qu’ils ont vraiment eu lieu.
Par conséquent, les procédés censés garantir l’authenticité des faits rapportés sont nom-
breux ; parmi ceux-ci l’affirmation de la vérité à l’aide de formules toutes faites au début des
nouvelles racontées est le plus fréquent. Ainsi, dans les Cent Nouvelles nouvelles de Philippe
de Vigneulles : « Il est verité que à Vignuelle devant Mets demeuroit ung jeune compaignon
nommez Jehan Gallepenat. » (de Vigneulles, p.128, n.25), « Il est bien vray que en nostre
cité de Mets n’y a point long temps […] » (de Vigneulles, p.161, n.35) ou encore « Il est vray
comme Euvangile que de mon temps y avoit ung curé à Mets […] » (de Vigneulles, p.211,
n.49). Le même procédé se trouve dans le Grand Parangon des Nouvelles nouvelles où la
formule la plus utilisée est « vray est que » : « […] vray est que ung jeune marant de
Paris en s’en allant à Lion aux foires, […] » (de Troyes, p.89, n.29), « Vray es[t] que n’a pas
long temps à Chalons sur la Sone […] » (de Troyes, p.108, n.40) ou encore « Vray est que il
y avoit ung bon compaignon apelier appelé Marthome[r] » (de Troyes, p.221, n.109). ⁸⁶
Hormis celle-ci, on y trouve d’autres formules pour affirmer l’authenticité : « I ’
riens si veritable que une fois au pays de Languedoc […] » (de Troyes, p.66, n.15), « I
vérité que une foys en Gascongne, […] » (de Troyes, p.153, n.62) et encore plus fort à l’aide
de la figure de style du pléonasme « U vraye et veritable et digne de mémoire
avenuee autrefoys auy roys de France, […] » (de Troyes, p.173, n.79).
L’affirmation de la vérité se trouve également dans les Propos rustiques où, avant de
commencer son récit, Huguet déclare :
Puisque, de vostre grace, vous m’avez baillé la arge de dire et faire jugement
de ce que j’ay veu et ouy (ô mes bons amis !), ne la refusant, j’en diray possible
confusement, mais au moins la verité.
(du Fail, p.54, n.3)
Et un peu plus loin, le narrateur nous assure que Huguet dit vrai : « Ce que feit maistre
Huguet, commençant à la source de la querele, sans en mentir d’un seul mot. » (du Fail,
p.106, fin n.8).
86. Cee formule se trouve également au début des nouvelles 32 (p.92), 45 (p.114), 83 (p.185), 97 (p.200) et 103
(p.206).
35
3 La nouvelle française de la Renaissance
Dans son prologue, Philippe de Vigneulles défend la véracité des CNN du e siècle
contre tous ceux qui la meent en doute. Ce procédé est censé rehausser le caractère au-
thentique de sa propre œuvre :
Afin de ne pas porter aeinte à l’authenticité, les nouvelles se déroulent toutes dans un
monde bien réel, comme le montrent les noms de pays, de régions, de villes et de villages dont
les récits abondent : « ains s’en alla demeurer en France là où il se fist gentil compaignon,
[…] (de Vigneulles, p.125, n.23), « […] encor vous en vueil racompter une nouvelle d’un aultre
curé qui s’en alla à Rome […] » (de Vigneulles, p.83, n.11) ou encore « En la cité de Mets
y ait une abayee de Noirs Moinnes de l’ordre St Benoy […] » (de Vigneulles, p.73, n.5). La
plupart des Cent Nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulle se déroulent ou à Metz ou dans
les environs « […] d’un cercle de six lieues de rayon […] » (Pérouse, p.37). Les indications
géographiques se trouvent aussi ez Nicolas de Troyes :
[…] je ne veuil pas oblier une ose digne de mémoire qui(l) advint une foys à
Taillebourt pres Sainctes. Vray est que pres dud. Taillebourt y a une abbaye
de moines de l’ordre de st. Benoist ainsi comme l’on dit.
(de Troyes, p.92, n.32)
La topographie est exacte ; non seulement le village de Taillebourg, mais aussi l’abbaye –
s’agissant là du prieuré bénédictin de Saint-Savin – existent, (cf. : Grand Parangon, p.92 et
suiv., note 9).
Outre cee précision géographique, on y rencontre également un personnage historique :
Jeanne d’Orléans, qui était la femme de Charles de Coëtivy, comte de Taillebourg, (cf. : Grand
Parangon, p.94, note 10). Dans la nouvelle, elle y figure sous le nom de Madame. La citation
suivante est tirée du passage où le laboureur, ayant sauvé un enfant avant qu’il ne se fasse
tuer par sa mère, l’emmène ez Madame :
[Le laboureur] s’en revint sur le bort du fossé, là où estoit l’enfent et le print avec
le lien de ausse qu’il avoit au col, et tout ainsi qu’il estoit, le apporta dedens
36
3.5 « Il est vray que » – l’affirmation de l’authenticité des nouvelles
Des personnages historiques se trouvent aussi dans la nouvelle 79 intitulée « Les Rois de
France à la asse » où sont racontés trois épisodes de asse des rois Saint Louis, Louis XII
et François Ier. Boucart – un écuyer du roi François Ier (cf. : Grand Parangon, p.181, note 28)
– figure également dans le récit : « Lors courut l’escuyer Boucart dire au roy que le prieur
estoit venu ; » (de Troyes, p.181).
Des personnages historiques figurent aussi dans les Cent Nouvelles nouvelles parmi les-
quels Philippe de Raigecourt, « maître éevin de Metz [et] seigneur d’Ancerville » ⁸⁷ et le
duc Nicolas de Lorraine :
Ce fut que en l’an mil IIIJc LXXIIJ, le IXe jour d’avril, qui fuit pour ceste année
le vendredi devant Pasques Flories, le duc Nicolas de Loraine vint ledit jour
bien matin, luy et toute son armée, pour cuider surprendre la cité et l’avoir par
amblée.
(de Vigneulles, p.290, n.72)
La simple mention, voire la présence de personnages authentiques dans les nouvelles est un
procédé tout à fait courant à l’époque, car non seulement il ancre les nouvelles dans le temps,
mais il augmente aussi leur crédibilité.
Malgré les indications géographiques et temporelles, ainsi que la présence de person-
nages réels, nous ne pouvons pas toujours nous fier sans réserve à l’authenticité affirmée, et
ce d’autant moins que sont présentées comme des récits authentiques des nouvelles dont les
événements rapportés ont déjà été consignés. La nouvelle 94 des Cent Nouvelles nouvelles
de Philippe de Vigneulles n’est par exemple qu’une adaptation d’une nouvelle du Décamé-
ron comme le souligne Charles Livingstone : « Notre auteur [Philippe de Vigneulles] suit
87. Livingstone, Charles : « Index des noms propres. » in : de Vigneulles, Philippe : Les Cent Nouvelles nou-
velles. p.421-427, ici p.425. La plupart des personnages authentiques sont de Metz, parmi lesquels Jehan l’orfèvre
(p.132, n.26) et Nicole de Heu (p.243, n.58). Cf. : ibid. p.424 et suiv.
37
3 La nouvelle française de la Renaissance
ici d’un bout à l’autre le conte 8 de la e journée du conteur italien [Boccace] jusque dans
la plupart de ses détails et souvent liéralement. » (Livingstone, p.369, introd. à la n.94). La
nouvelle a beau être située dans la ville de Metz du début du e siècle, la ressemblance
entre les deux récits est évidente. Le narrateur, qui en est conscient, indique à la fin de son
récit lui-même qu’une nouvelle semblable figure aussi dans le Décaméron. Il s’agit là d’un
procédé astucieux afin de maintenir l’authenticité, car un narrateur ayant vraiment copié le
récit d’un autre en le faisant passer pour le sien ne l’avouerait jamais si librement. S’il le fait
quand même, cela signifie qu’il ne l’a pas copié. Voilà comment le narrateur sème la confu-
sion dans l’esprit des lecteurs et des auditeurs de sa nouvelle à propos de son authenticité.
En même temps, ceci donne au narrateur la possibilité d’affirmer encore une fois le caractère
véridique de sa nouvelle : « […] et jaiçoit ce que une telle ou semblable nouvelle soit on livre
des Centz Nouvelles Florentines, si est cest cy veritable et en advint comme vous en avés
ouy. » (de Vigneulles, p.372, n.94). Aussi astucieux que soit ce procédé, il ne trompe pas tous
les lecteurs, car il n’est que par trop invraisemblable que des événements décrits presque
deux siècles plus tôt par un écrivain italien se reproduisent de la même façon dans la ville de
Metz du e siècle. Il reste que cee nouvelle est un bon exemple pour montrer les astuces
dont se servent les narrateurs afin de dissimuler d’éventuels emprunts. ⁸⁸
Des nouvelles adaptées d’histoires plus anciennes figurent également dans le Grand Pa-
rangon des Nouvelles nouvelles. Malgré quelques angements – le récit est situé à Perpignan
et non plus à Bologne – la huitième nouvelle se trouve par exemple déjà dans le Décaméron
de Boccace, (cf. : Kasprzyk, p.257-261). Ceci n’empêe pourtant pas le narrateur de déclarer
au début de sa nouvelle : « I ’ si véritable que une foys advint en la ville de
Perpignan […] » (de Troyes, p.54)
Les auteurs du e siècle ont beau recourir à des sources écrites pour leurs nouvelles, ils
meent tout en œuvre pour les dissimuler. Le seul à l’époque de la Renaissance à se moquer
ouvertement de ce souci de « dire vrai » est Bonaventure des Périers :
’on ne me vienne non plus faire des difficultez : ‘Oh ! ce ne fut pas cestuy-
cy qui fit cela. Oh ! cecy ne fut pas faict en ce cartier-là. Je l’avoys desjà ouy
compter ! Cela fut faict en nostre pays.’ Riez seulement, et ne vous aille si ce
fut Gaultier ou si ce fut Garguille. Ne vous souciez point si ce fut à Tours en
88. Cee nouvelle n’est pas la seule des Cent Nouvelles nouvelles à remonter à une histoire plus ancienne. Les
sources écrites dont se sert de Vigneulles pour son œuvre sont le Décaméron de Boccace, les Facetiae du Pogge,
les CNN ainsi que le Novellino de Masuccio. Cf. : Livingstone, Charles : « Introduction. » in : de Vigneulles,
Philippe : Les Cent Nouvelles nouvelles. p.38-43.
38
3.6 « Rire et se réjouir » – les sujets des nouvelles
Malgré la variété des sujets traités dans le Décaméron – favole, parabole et istorie –
une telle diversité ne se trouve plus guère dans les recueils de nouvelles de la Renaissance
française où ce sont neement les nouvelles-fabliaux qui dominent. Les Cent Nouvelles nou-
velles du e siècle reléguaient déjà au second plan les nouvelles à caractère tragique (voir
ci-dessus apitre 2.2.4 page 24). La négligence des auteurs envers la nouvelle-tragique se
poursuit pendant toute la première moitié du e siècle où elle est éclipsée par la nouvelle-
fabliau. Philippe de Vigneulles ainsi que Bonaventure des Périers ne l’intègrent même pas
dans leurs œuvres, (cf. : Blüher, p.56). Dans son prologue, Bonaventure des Périers laisse
comprendre sans ambages qu’il veut que les lecteurs de son œuvre s’en réjouissent : « Riez
si vous voulez, autrement vous me faites un mauvais tour. » (des Périers, p.369, n.1).
3.6.1 La nouvelle-fabliau 89
Tout comme les favole du Décaméron avec leurs beffe ou moi (voir ci-dessus, page 15 et
suiv.), la nouvelle-fabliau telle qu’elle se présente au e siècle peut elle aussi être répartie
en deux catégories selon que domine un bon tour ou un bon mot.
Dans les Cent Nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulles, les bons tours représentent
plus de la moitié des nouvelles, comme le montrent les sommaires suivants :
La e nouvelle traicte des simplesses d’un pouvre moinne de Mets nommé mes-
sire Jehan Pare et des finesses [tour, grosse farce] ⁹⁰ à luy faictes.
(de Vigneulles, p.73, n.5)
89. Nous gardons le terme de « nouvelle-fabliau » de Godenne pour sa clarté ; mais nous suivons sinon les
explications de Blüher, qui est bien plus précis à propos de cee thématique. Tout comme Wetzel pour les favole
du Décaméron, il fait la distinction entre les nouvelles caractérisées ou par une beffa ou par un moo appelant
les premières des Swanknovellen et les deuxièmes des Fazetiennovellen. Une telle classification ne se trouve
malheureusement pas ez Godenne. Cf. : Blüher, Karl Alfred : Die französise Novelle. p.45-61.
90. Pour la traduction de « finesses » voir : Livingstone, Charles : « Glossaire. » in : de Vigneulles, Philippe :
Les Cent Nouvelles nouvelles. p.436.
39
3 La nouvelle française de la Renaissance
La e nouvelle parolle et fait mencion d’ung homme d’ung village nommé
Aubouez, et estoit cest homme nommé Mannis, lequel avoit acoustumez de
faire pluseurs railleries et pluseurs tromperies pour rire, comme cy après vous
oyrés.
(de Vigneulles, p.112, n.20)
Au début de la nouvelle, Mannis – « […] spécialiste du ‘bon tour’ » (Livingstone, p.112, in-
trod. à la n.20) – est décrit ainsi : « Cestuit Mannis estoit ung homme fallacieulx et joyeux
et faisoit beaucop de nouvelletez pour gens rire, […] » (de Vigneulles, p.112, n.20). Faire rire,
voilà ce qui compte pour Philippe de Vigneulles. oiqu’il se mît « […] lors à escrire pluseurs
adventures, advenues la pluspart tant à la noble cité de Mets comme au pays environ, […] »
(de Vigneulles, p.57, prologue), il en exclut de son œuvre par conséquent systématiquement
tous les événements qui ne prêtent pas à rire : « Ainsi, toute une partie « fatale » de la Chro-
nique ⁹¹ (les grandes gelées, les inondations, la peste – qui a pourtant maintes fois frappé la
propre famille de Philippe) est absolument absente des Cent Nouvelles nouvelles. » (Pérouse,
p.62, note 164). Pour Charles Livingstone, « [l]es Cent Nouvelles Nouvelles […] révèlent un
aspect inaendu de Philippe de Vigneulles, le côté joyeux de sa nature qui contraste avec le
sérieux, parfois même l’austérité, de [s]a vie […] » (Livingstone, « Introduction », p.19 et
suiv). Leur caractère joyeux tient sans doute au fait que Philippe de Vigneulles rédigeait ses
nouvelles dans le but de se distraire – et vraisemblablement de se réjouir – pendant qu’il
était malade :
Les nouvelles au centre desquelles se trouvent un bon mot, une bonne riposte ou un malen-
tendu linguistique sont rares dans les Cent Nouvelles nouvelles. La nouvelle 61 ⁹² nous parle
des soes réponses d’un vigile de Metz et d’un organiste. Voici le sommaire et le début de
la nouvelle :
91. Il s’agit là de la Chronique de la Ville de Metz où Philippe de Vigneulle retrace l’histoire de sa ville natale.
Cf. : Livingstone, Charles : « Introduction. » in : de Vigneulles, Philippe : Les Cent Nouvelles nouvelles. p.15.
Pérouse fait remarquer que la Chronique et les Cent Nouvelles nouvelles ont été rédigées en même temps et que
les aventures « […] ne mérit[a]nt tout de même pas d’être enregistrées avec la ‘grande histoire’[…] » ont été
intégrées dans « […] un cahier séparé […] », à savoir les Cent Nouvelles nouvelles. Cf. : Pérouse, Gabriel-André :
Nouvelles françaises du e siècle. p.36 et suiv. Pour les citations, p.36.
92. D’autres nouvelles de ce genre sont les nouvelles 62 et 63.
40
3.6 « Rire et se réjouir » – les sujets des nouvelles
La e nouvelle faict mencion de la simple responce que fist Goffin du artal
et aussi ung organist qui print le ‘Gloria’ pour les ‘Kyriez’.
Encor vous vueil icy reciter aulcune responce simplement faicte, puis que en
telle matiere nous summes entrez, car comme j’ay dit devant la precedente nou-
velle des trois Allemens qui respondirent simplement pour ce qu’ilz n’entendoi-
ent pas le langaige, mais ceulx icy de quoiy je vueil fournir ceste presente nou-
velle entendoient bien le langaige ; neantmoins ils respondirent soement en la
manière comme il s’ensuit.
(de Vigneulles, p.255 et suiv., n.61)
Le vigile Goffin ne répond pas aux appels d’un autre garde, car celui ne l’appelle pas par
son nom, mais simplement par « Ho, guet, ho ! Ho, guee ! » (de Vigneulles, p.256). Aux
reproes de ne pas avoir fait le guet la veille, Goffin réplique :
Par Dieu ! dit Goffin, je y estoie et ouy bien le guet passer. Et pour quoy donques
ne respondis tu quant il te appeloient ? Il pert bien que tu n’y estoie pas. Et
vrayement, se dit Goffin, je y estoie, mais il ne me appelloient pas tres bien,
fait il, y huoient : ‘Ho, waiste ! Ho, waiste !’ et pluseurs fois ont ‘Ho, waiste !’
appellez, mais jamais ne huerent ‘Goffin’, car se une fois il eussent appellez
‘Goffin’, j’eusse tout incontinant respondus.
(de Vigneulles, p.256 et suiv.)
Les nouvelle-fabliaux caractérisées par un moo se trouvent surtout ez Bonaventure des
Périers :
Die Einführung dieses Modells in Frankrei ist vor allem Bonaventure des Pé-
riers zu verdanken, der in seine Récréations et Joyeux Devis (postum 1558) zum
ersten Mal in größerer Zahl sole Novellen aufgenommen hat.
(Blüher, p.51)
La nouvelle 42 nous parle par exemple d’un malentendu linguistique entre un avocat et une
veuve :
41
3 La nouvelle française de la Renaissance
Dans ces nouvelles, la plaisanterie découle ou de la lenteur d’esprit, voire de la stupidité des
personnages – comme c’est le cas du vigile Goffin – ou de leur esprit d’à-propos.
42
3.6 « Rire et se réjouir » – les sujets des nouvelles
accusent un gentilhomme d’avoir tué le curé, après quoi celui-ci est emprisonné et condamné
à mort. Pourtant, avant l’exécution, les véritables meurtriers peuvent être convaincus d’avoir
commis le crime et sont exécutés à la place du gentilhomme innocent. À la fin de son récit, le
narrateur souligne son caractère exemplaire : « Et par ainsi vous povés veoir et congnoistre
que par faux tesmoings il advient beaucop de maulx. » (de Troyes, p.188.) La nouvelle 40
intitulée « Le soldat pendu » traite d’un cas similaire. Ici c’est un soldat qui, ne supportant
pas les aboiements d’un ien, tue d’abord l’animal et ensuite son maître :
Apres plusieurs injures dictes l’un envers l’autre, le paige, faisant semblant de
s’en aller, retorna tout court à l’encontre du painctre et luy mist son espée au
travers du corps, tant qu’i le tua tout roide.
(de Troyes, p.109)
Et le pouvre curé commença à sentir la aleur du feu tant qu’i se brusloit. Alors
vit il bien qu’il failloit que ses couillons y demorassent, sy print le couteau et
luy mesme se coppa les couillons car autrement il fust bruslé.
(de Troyes, p.77, n.26)
Le curé a beau éapper à la mort il est néanmoins grièvement mutilé. Le âtiment que doit
subir la femme de l’Écossais n’est pas moins lourd :
Puis vint ledit Escossoys à sa femme et la despouilla toute nue et la batit tant
de verges que c’estoit la plus grant pitié du monde que de la veoir, car le sang
en sortoit de tous costés.
(de Troyes, p.77)
Cependant, tandis que le narrateur nous parle de leurs âtiments, il passe sous silence les
sentiments des deux victimes, car la narration est centrée sur leur fin cruelle. Une fois la
femme et le curé âtiés le narrateur termine son récit sur un ton neutre : « Et voilla comment
nostre Escossoys fut vengé de sa femme et du curé. » (de Troyes, p.77).
43
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
Nous avons montré que la nouvelle de la première moitié du e siècle se présente en général
comme un récit d’un événement authentique et récent. De plus, ce récit est enâssé dans
un récit-cadre, bref et raconté par un narrateur qui, le plus souvent, fait partie de toute
une compagnie de narrateurs. Voici la conception de la nouvelle à l’époque où Marguerite
de Navarre commence à rédiger son propre recueil de nouvelles. Dans les apitres suivants,
nous verrons dans quelle mesure la Reine de Navarre suit ou s’écarte de cee tradition
narrative imposée.
De prime abord, il semble que l’Heptaméron avec ses soixante-douze nouvelles s’écarte
des autres recueils de nouvelles de cee époque qui sont caractérisés par une quantité de
nouvelles correspondant à des iffres ronds, comme c’est le cas par exemple pour le Grand
Parangon des Nouvelles nouvelles de Nicolas de Troyes avec ses 180 nouvelles. Cependant,
il faut tenir compte du fait que l’Heptaméron est resté inaevé et il est permis de supposer
que Marguerite de Navarre comptait rédiger cent nouvelles. L’indication qui soutient cee
supposition se trouve dans le prologue lorsqu’après avoir présenté à la compagnie son idée
de se raconter des nouvelles, Parlamente déclare : « Au bout de dix jours, aurons paraevé
la centaine […] » (Heptaméron, p.48). Il est fort probable que son décès l’a empêée de
finir son œuvre et avec cela le récit-cadre dans lequel les soixante-douze nouvelles sont
enâssées, (cf. : Blüher, p.40 et suiv.).
44
4.2 Le récit-cadre
4.2 Le récit-cadre
Le récit-cadre a pour point de départ les bains de santé de Cauterets dans les Pyrénées
où plusieurs personnes, après y avoir séjourné plus de trois semaines au mois de septembre,
se voient dans l’impossibilité de rentrer à cause de « […] pluies si merveilleuses et si grandes
qu’il semblait que Dieu eût oublié la promesse qu’il avait faite à Noé de ne détruire plus le
monde par eau, […] » (Heptaméron, p.39). Comme « […] toutes les cabanes et logis dudit
Cauterets furent si remplies d’eau qu’il fut impossible d’y demeurer » (Heptaméron, p.39),
les dames et gentilshommes français essayent de rentrer d’une façon ou d’une autre. Sur ce
emin du retour, ils vivent des aventures dangereuses où plus d’un parmi eux manque de
perdre la vie. Madame Oisille, la plus âgée des dix conteurs, se rend directement à l’abbaye
de Notre-Dame de Sarrance ⁹⁴ où elle trouve refuge ez les moines. Le gentilhomme Si-
montaut, qui a failli se noyer en voulant traverser la rivière en crue, se rend également à
Sarrence sur la recommandation d’un religieux. Hircan, sa femme Parlamente, ainsi que
Longarine et son mari, passent la nuit ez un paysan où ils se font aaquer par des ban-
dits. Pendant qu’Hircan et le mari de Longarine se défendent de leur mieux, ils sont rejoints
par deux autres gentilshommes qui s’appellent Dagoucin et Saffredent avec l’aide desquels
ils réussissent à mere en fuite les bandits. Néanmoins, le mari de Longarine succombe à
ses blessures. Après l’avoir enterré, cee petite compagnie continue son emin jusqu’à ce
qu’elle arrive à l’abbaye de Saint-Savin ⁹⁵. C’est ici qu’ils retrouvent Nomerfide et Ennasuite
qui s’y sont réfugiées après avoir été poursuivies par un ours qui « […] avait tué tous leurs
serviteurs » (Heptaméron, p.42). Le lendemain, pendant qu’ils sont tous à la messe, Géburon,
fuyant des bandits qui veulent le tuer, vient se réfugier dans cee église. Hircan et les autres
gentilshommes qui secourent Géburon assassinent ses aaquants. Le moine qui avait envoyé
Simontaut à Notre-Dame de Sarrence arrive le soir même et met la compagnie au courant
des aventures d’Oisille et de Simontaut. À la suite de ces informations, la petite compagnie
décide de les rejoindre :
[E]t dès ce jour-là se mirent en emin, si bien en ordre qu’il ne leur faillait
rien, car l’abbé les fournit de vin et force vivres, et de gentils compagnons pour
les mener sûrement par les montagnes. Lesquelles passées, plus à pied qu’à
eval, en grand sueur et travail arrivèrent à Notre-Dame de Sarrance où l’abbé,
94. Il s’agit d’une abbaye de prémontrés où étaient accueillis les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Cf. : de Reyff, Simone : « Notes. » in : de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.499-522, ici p.501, note 3.
95. Il s’agit d’une abbaye bénédictine dans les Hautes-Pyrénées. Cf. : ibid. note 4.
45
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
combien qu’il fût assez mauvais homme, ne leur osa refuser le logis pour la
crainte du seigneur de Béarn, dont il savait qu’ils étaient bien aimés. Mais lui,
qui était vrai hypocrite, leur fit le meilleur visage qu’il était possible et les mena
voir la bonne dame Oisille et le gentilhomme Simontaut.
(Heptaméron, p.44)
Voilà la compagnie des dix « devisants » composée de cinq dames – Oisille, Parlamente,
Longarine, Ennasuite et Nomerfide – ainsi que de cinq gentilshommes – Hircan, Simontaut,
Dagoucin, Saffredent et Géburon ⁹⁶ – réunie à l’abbaye de Notre-Dame de Sarrance où ils
sont obligés d’aendre la fin de la construction d’un pont sur la rivière toujours en crue.
Comme ce projet prendra entre dix et douze jours, la compagnie qui commence à s’ennuyer
est à la reere d’un passe-temps approprié, parce que – comme le remarque Parlamente
– « […] si nous n’avons quelque occupation plaisante et vertueuse, nous sommes en dan-
ger de demeurer malades. » (Heptaméron, p.45). La compagnie consulte d’abord Madame
Oisille, qui recommande la lecture de la Bible comme passe-temps idéal, mais Hircan es-
time au contraire qu’il leur faut aussi quelque exercice corporel. Par conséquent, il propose
que Madame Oisille leur lise tous les matins quelques épisodes de la Sainte Écriture, mais
qu’ils oisissent pour les après-midi « […] quelque passe-temps qui ne soit dommageable à
l’âme et soit plaisant au corps » (Heptaméron, p.46). C’est l’heure de Parlamente, qui pro-
pose de réaliser le projet dont elle a entendu parler à la cour royale et qui consiste à créer
un « Décaméron français » ⁹⁷ :
Entre autres, je crois qu’il n’y a nul de vous qui n’ait lu les Cent Nouvelles
de Boccace, nouvellement traduites d’italien en français, que le Roi François
premier de son nom, monseigneur le Dauphin, madame la Dauphine, madame
Marguerite ⁹⁸ font tant de cas que, si Boccace, du lieu où il était, les eût pu ouïr,
96. Pendant longtemps, il était dit avec certitude que derrière ces noms se caaient des personnes bien réelles
de l’entourage de Marguerite de Navarre. Ainsi, Oisille ne serait que l’anagramme de Louise de Savoie, la mère
de Marguerite ; de même pour Hircan, anagramme de la forme gasconne – Hanric – du nom de son second
mari Henri d’Albret et pour Longarine, anagramme du nom d’Aimée Motier de La Fayee, dame de Longray,
confidente de notre auteur qui, quant à elle, se serait plu à s’immortaliser dans le personnage de Parlamente. Cf. :
Jourda, Pierre : Marguerite d’Angoulême. Tome , p.761-766. De nos jours, on se méfie de telles spéculations,
car – comme le fait remarquer Simone de Reyff – « [m]ême les parallèles couramment admis, jouant sur les
anagrammes d’Oisille (Louise de Savoie) et d’Hircan (‘Hanric’ d’Albret), se révèlent à l’examen inacceptables.
ant à l’interprétation tenace qui assimile Parlamente à Marguerite, elle induit […] à des commentaires dan-
gereusement restrictifs. » de Reyff, Simone : « Introduction. » in : de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.5-23,
ici p.20.
97. Ce passage est le cœur de l’œuvre, car c’est ici que sont décidés les critères des nouvelles que raconteront
les dix narrateurs. Nous avons donc oisi de reproduire in extenso les propos de Parlamente.
98. Monseigneur le Dauphin et Madame la Dauphine désignent Henri II et Catherine de Médicis. En ce qui
46
4.2 Le récit-cadre
47
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
cela dans leurs ambres. Ce n’est qu’à partir de midi qu’ils se rassemblent sur « […] le beau
pré le long de la rivière du Gave, […] » (Heptaméron, p.48) où ils restent jusqu’à la messe
des vêpres et passent leur temps à se raconter leurs nouvelles. ¹⁰⁰
oique le texte ne nous dise pas précisément en quelle année a lieu la réunion de notre
compagnie, nous trouvons deux indices dans le prologue qui permeent de supposer que les
pluies torrentielles surprennent nos dix narrateurs au mois de septembre 1546. Le premier
indice est l’allusion faite par Parlamente au Roi François Ier ainsi qu’au dauphin et à la
dauphine, c’est-à-dire au futur roi Henri II et à son épouse Catherine de Médicis (cf. : de Reyff,
p.501, note 9), qui ont eu l’idée de créer leur propre « Décaméron ». Malheureusement, ils ont
dû abandonner leur projet à cause des « […] grands affaires survenus au Roi depuis, […] »
(Heptaméron, p.48), parmi lesquelles « […] la paix d’entre lui et le Roi d’Angleterre, […] »
(Heptaméron, p.48). Il s’agit là du traité d’Ardres signé entre François Ier et Henri VIII en
1546, (cf. : de Reyff, p.502, note 10). Le second indice est celui où notre compagnie décide
d’offrir à la famille royale leur projet réalisé :
[…] et si Dieu fait que notre labeur soit trouvé digne des yeux des seigneurs et
dames dessus nommes, nous leur en ferons présent au retour de ce voyage, en
lieu d’images ou de patenôtres.
(Heptaméron, p.48)
Ceci signifie que Francois Ier est encore en vie à ce moment. Or, nous savons que le roi est
décédé le 31 mars 1547. ¹⁰¹ Comme il n’y a qu’un seul mois de septembre entre le traité
d’Ardres en 1546 et le décès du roi François Ier en 1547, il en résulte que le séjour forcé de
notre compagnie a lieu en septembre 1546. ¹⁰²
100. Si l’on s’en tient à la théorie développée par Genee, on obtient le séma suivant : un narrateur « extra-
diégétique » raconte la réunion de dix personnages dans une abbaye des Pyrénées. Il s’agit là de la « diégèse ».
Lorsque ces personnages racontent leurs nouvelles – les « métadiégèses » – ils deviennent des narrateurs « in-
tradiégétiques ».
101. Cf. : Wenzler, Claude : Mémento des rois de France. Histoire, Généalogie, Chronologie. Rennes, éd. Ouest-
France, 2003. p.144.
102. En effet, d’après le prologue, 1546 est l’année de la réunion de la compagnie. Toutefois, la nouvelle 66
parle du mariage de Jeanne d’Albret avec Antoine de Bourbon, lequel a eu lieu en 1548, (cf. : de Reyff, p.520,
n.66, note 1). Or, nous savons que la rédaction de l’Heptaméron s’étale sur plusieurs années et que, bien que
Marguerite de Navarre rédige son prologue déjà en 1546, elle travaille encore à son œuvre après lui avoir fourni
un récit-cadre. Aussi est-il fort probable que la contradiction résulte du caractère inaevé de son œuvre et que
la reine de Navarre, si elle en avait eu le temps, aurait modifié le cadre. Comme les événements racontés dans
les autres nouvelles se sont tous déroulés avant 1546, nous pouvons néanmoins considérer l’année 1546 comme
celle où a eu lieu la réunion de la compagnie. À propos du problème de la rédaction de l’Heptaméron, voir :
Jourda, Pierre : Marguerite d’Angoulême. Tome , p.664-675.
48
4.3 L’œuvre et son modèle – l’Heptaméron un calque du Décaméron ?
Ce dit Parlamente : ‘Voilà une femme sans cœur, sans fiel et sans foie !’ – ‘e
voulez-vous, dit Longarine, elle expérimentait ce que Dieu commande, de faire
bien à ceux qui font mal.’ – ‘Je pense, dit Hircan, qu’elle était amoureuse de
quelque Cordelier qui lui avait donné en pénitence de faire si bien traiter son
mari aux amps que, cependant qu’il irait, elle eût le loisir de le bien traiter
en la ville !’ – ‘Or ça, dit Oisille, vous montrez bien de la malice en votre cœur :
d’un bon acte faites un mauvais jugement. […]
103. Il ne s’agit pas ici d’une comparaison détaillée entre les deux œuvres, car « [i]l y faudrait de longues
analyses et quasiment tout un livre », comme l’affirme Nicole Cazauran. Comme ceci dépasserait le cadre de ce
mémoire, nous nous bornons à en dégager les différences les plus frappantes. Pour en savoir plus, nous renvoyons
à l’article « L’Heptaméron face au Décaméron » de Nicole Cazauran in : Variétés pour Marguerite de Navarre.
Pour la citation ci-dessus, p.200.
49
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
oique les conteurs du Décaméron insistent sur la vérité de leurs nouvelles (voir ci-
dessus apitre 2.1.4 page 18), la Cour de François Ier, où est né le projet d’imiter l’œuvre de
Boccace, ne se laisse pas leurrer par de telles affirmations d’authenticité. Au contraire, les
courtisans remeent en question cee soi-disant vérité et décident par conséquent « […] de
n’écrire nulle nouvelle qui ne soit véritable histoire » (Heptaméron, p.47 et suiv.). Afin de
garantir cela, Monseigneur le Dauphin, « […] de peur que la beauté de la rhétorique fît tort
en quelque partie à la vérité de l’histoire » (Heptaméron, p.48) exige même que « […] ceux
qui avaient étudié et étaient gens de leres » (Heptaméron, p.48) soient exclus du projet ! ¹⁰⁴
Les dix conteurs de notre compagnie sont prêts à respecter ces conditions et acun
d’entre eux s’engage à dire « […] quelque histoire qu’il aura vue ou bien ouï dire à quelque
personne digne de foi. » (Heptaméron, p.48).
Remarquons que ce souci de « dire vrai » se trouve déjà dans les Cent Nouvelles nouvelles
(voir ci-dessus apitre 2.2.2 page 23) où il est étroitement lié à la nouveauté des nouvelles
racontées qui est présentée comme différence essentielle d’avec le Décaméron. Les nombreux
narrateurs, dans les CNN, insistent en effet constamment sur la nouveauté de leurs nouvelles.
Dans l’Heptaméron, en revane, l’authenticité a subi un angement de sens et n’est plus,
désormais, une simple nécessité afin de soutenir la nouveauté, mais un critère autonome
qui, de son côté, est censé garantir la différence d’avec le Décaméron. L’accent n’est plus mis
en premier lieu sur l’actualité récente des événements racontés ¹⁰⁵, mais sur leur caractère
véridique. Les affirmations d’authenticité se trouvent tout au long de l’Heptaméron sous les
formes suivantes :
104. Il y a ici une contradiction intéressante, car le rejet de la rhétorique, censé garantir la vérité des nouvelles,
n’est elle-même qu’un « […] topos rhétorique visant à assurer la crédibilité du récit. » Mathieu-Castellani,
Gisèle : La conversation conteuse. p.17.
105. Néanmoins, la nouveauté est présente dans l’œuvre étant donné que les conteurs racontent principalement
des événements auxquels ils ont assisté eux-mêmes. Voir plus loin au apitre 4.5 page 62.
50
4.4 « Une histoire véritable » – L’exigence d’authenticité des nouvelles
Avant de raconter leurs nouvelles, les conteurs rappellent à maintes reprises le pacte
initial qu’ils ont tous juré de respecter et qui consiste dans la promesse de ne dire que la
vérité ; ainsi Parlamente à la troisième journée : « Parquoi, je me délibère, usant de la vérité
promise et jurée, de vous montrer qu’il y a des dames qui en leurs amitiés n’ont eré
nulle fin que l’honnêteté. » (Heptaméron, p.205, prologue e journée). Les conteurs tiennent
tellement à respecter ce pacte qu’ils se voient même obligés de raconter certaines histoires ;
ainsi Géburon :
Je suis bien marri, mesdames, de quoi la vérité ne nous amène des contes autant
à l’avantage des Cordeliers comme elle fait à leur désavantage, car ce me serait
grand plaisir, pour l’amour que je porte à leur ordre, d’en savoir quelqu’un où
je les puisse bien louer. Mais nous avons tant juré de dire vérité que je suis
contraint, après le rapport de gens si dignes de foi, de ne la celer, vous assurant,
quand les religieux feront acte de mémoire à leur gloire, que je merai grand
peine de le faire trouver beaucoup meilleur que je n’ai fait à dire la vérité de
cee-ci.
(Heptaméron, p.294, fin n.31)
Parmi les dix, c’est Madame Oisille qui se réfère le plus souvent au pacte initial :
Puisque nous avons juré de dire la vérité, dit Oisille, aussi avons-nous de
l’écouter.
(Heptaméron, p.376, fin n.48)
Et si ce n’était que nous avons tous juré de dire vérité, je ne saurais croire
qu’une femme de l’état dont elle était sût être si méante de l’âme, […].
(Heptaméron, p.199, fin n.20)
[…] pource que je les [les actes vertueux du personnage principal] trouve si
grandes que je ne les pourrais croire sans le grand serment que nous avons fait
de dire vérité.
(Heptaméron, p.352, fin n.42)
En raison de son âge et de sa religiosité, Madame Oisille exerce le plus d’autorité au sein de
la petite compagnie. Aussi ses affirmations selon lesquelles elle ne dit que la vérité ont-elles
51
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
plus de crédit, car les paroles d’une femme interprétant la Bible ne sauraient être mises en
doute. Les dix conteurs soumis au pacte initial n’hésitent pas non plus à s’exhorter mutuel-
lement à le respecter : « Je vous prie, dit Longarine, que vous prenez ma place pour le nous
raconter, mais souvenez-vous qu’il faut ici dire vérité ! » (Heptaméron, p.445, fin n.62).
oique l’insistance permanente sur le pacte initial ait principalement pour but de souligner
l’authenticité des faits rapportés, celui-ci permet de surcroît de raconter des nouvelles aux
sujets dits « indignes » d’une si honorable compagnie : «‘Or puisque nous sommes ici pour
dire vérité, dit Oisille, soit de telle qualité que vous voudrez, je vous donne ma voix pour la
dire !’ » (Heptaméron, p.394, fin n.51). Une fois la permission obtenue de parler librement,
Simontaut, au nom de la vérité, prononce un conte à sujet scatologique : « Il est vrai, mes-
dames, que mon conte n’est pas très net. Mais vous m’avez donné congé de dire la vérité,
laquelle j’ai dite pour montrer que, si un trompeur est trompé, il n’y a nul qui en soit marri. »
(Heptaméron, p.396, fin n.52).
4.4.2 « Tout cela est véritable » – Affirmations de dire vrai de la part des conteurs
Outre les multiples références au pacte initial, acun des dix narrateurs insiste à maintes
reprises sur le caractère véridique de son récit. Pour cela, ils adoptent différents procédés
allant de la simple affirmation de dire vrai jusqu’à des stratégies subtiles dont une consiste
à caer les noms des personnages de leurs nouvelles pour les protéger.
L’affirmation de dire vrai se trouve dès la première nouvelle à propos de laquelle Simon-
taut déclare « […] et si ne dirai rien que pure vérité » (Heptaméron, p.49) et traverse ensuite
toute l’œuvre :
Voilà, mesdames, une histoire véritable qui doit bien augmenter le cœur à
garder cee belle vertu de asteté.
(Heptaméron, p.59, fin n.2 ; Mme Oisille)
Il serait bien incrédule, mesdames, celui qui, après avoir vu une telle et véritable
histoire, ne jugerait qu’en vous il y ait une telle malice qu’aux hommes ;
(Heptaméron, p.366, fin n.45 ; Simontaut)
52
4.4 « Une histoire véritable » – L’exigence d’authenticité des nouvelles
L’authenticité affirmée par un narrateur est parfois confirmée par un autre ce qui rehausse
son caractère véridique. Ce procédé se trouve à la fin de la première nouvelle où Madame
Oisille rappelle son authenticité bien que celle-ci ait déjà été déclarée par Simontaut :
Il me semble, mesdames, que celui qui m’a donné sa voix [Simontaut] a tant
dit de mal des femmes par une histoire véritable d’une malheureuse, que je
dois remémorer tous mes vieux ans pour en trouver une dont la vertu puisse
démentir sa mauvaise opinion.
(Heptaméron, p.56, fin n.1)
C’est elle aussi qui fait ressortir la vérité des nouvelles racontées à la fin de la seconde jour-
née :
Si quelqu’un de nous rend grâces à Dieu d’avoir, en cee Journée, dit la vérité
des histoires que nous avons racontées, Saffredent lui doit requérir pardon
d’avoir remémoré une si grande vilenie contre les dames.
(Heptaméron, p.200)
Le témoignage personnel des événements rapportés est également un procédé dont se servent
les narrateurs pour souligner l’authenticité de leurs nouvelles ; ainsi Parlamente à propos de
la nouvelle 42 : « Or puisque vous me la donnez, je vous en vais conter une dont je puis servir
de témoin. » (Heptaméron, p.343, fin n.41). Géburon va même jusqu’à prétendre avoir fait
des reeres pour trouver la vérité de sa nouvelle : « Puisque vous m’avez élu à partie, […]
je vous dirai une histoire que je sais pour en avoir fait inquisition véritable sur le lieu. »
(Heptaméron, p.73, fin n.4).
elquefois, les narrateurs déclarent modifier, voire taire les noms des personnages
concernés et des lieux où les événements se sont déroulés dans le but de protéger les per-
sonnages eux-mêmes ainsi que leurs proes. Il s’agit là d’une méthode très efficace pour
garantir l’authenticité de leurs nouvelles, car si l’histoire était inventée et que les person-
nages n’existaient pas, il ne serait aucunement nécessaire de dissimuler leurs noms ; ainsi
Géburon :
53
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
mesdames, que sa prudence ni son hypocrisie ne l’a pas garantie que son secret
n’ait été révélé, comme vous verrez par son histoire où la vérité sera dite tout
du long, hormis les noms des personnes et des lieux qui seront angés.
(Heptaméron, p.353 et suiv., fin n.42)
Au temps du Roi Louis douzième […] y avait au pays de Languedoc une dame,
de laquelle je tairai le nom pour l’amour de sa race, […].
(Heptaméron, p.279, n.30 ; Hircan)
Afin d’augmenter leur crédibilité, les nouvelles se déroulent toutes dans un monde bien
réel. Par conséquent, l’Heptaméron est marqué par une abondance d’indications géogra-
phiques composées de pays, de villes ainsi que de régions : ¹⁰⁶
Pays : Allemagne (n.32), Angleterre (n.57), Canada (n.67), Espagne (n.10), Flandres (n.4),
France (n.72)
106. L’énumération n’est pas exhaustive, car il s’agit seulement de donner une idée des multiples indications
géographiques.
54
4.4 « Une histoire véritable » – L’exigence d’authenticité des nouvelles
Régions, comtés et duchés : Béarn (n.68), Bigorre (n.69), dué de Bourgogne (n.17, 70),
pays de Dauphiné (n.20), pays de Languedoc (n.30), comté du Maine (n.29), pays de
Pere (n.47), pays de Périgord (n.23, 48), Provence (n.9), dué de Milan (n.14)
Montagnes et rivières : Alpes (n.54), Pyrénées (prologue), Gave béarnais ¹⁰⁷ (prologue)
Villes et villages : Alençon (n.1, 52), Amboise (n.2, 27, 71), Angoulême (n.46), Cauterets
(prologue), Dijon (n.17), Grenoble (n.36), Paris (n.7, 22, 63), Saragosse (n.55), Florence
(n.12), Naples (n.3), Argentan (n.1), Niort (n.5), Tours (n.38), Lyon (n.65), Tolède (n.10),
Saragosse (n.10), Perpignan (n.10), Barcelone (n.10), Pampelune (n.26), Milan (n.14),
Ferrare (n.19), Padoue (n.56), Mantoue (n.51), Crémone (n.50), Jérusalem (n.13)
À l’exception de la nouvelle 67 qui se déroule au Canada, toutes les nouvelles se déroulent
en Europe, principalement en France, en Espagne et en Italie. ¹⁰⁸ En général, il est indiqué au
début d’une nouvelle où les événements se sont déroulés : « En la ville de Dijon, au dué
de Bourgogne, vint au service du Roi Français un comte d’Allemagne nommé Guillaume,
[…] » (Heptaméron, p.177, n.17). Cependant, les narrateurs ne sont pas toujours aussi précis
et ils indiquent parfois seulement le pays ou la région où les événements se sont déroulés :
« En une des bonnes villes du royaume de France, […] » (Heptaméron, p.181, n.18), « Au
pays de Périgord […] » (Heptaméron, p.374, n.48) ou encore « Entre les monts Pyrénées
et les Alpes, […] » (Heptaméron, p.404, n.54). ¹⁰⁹ De telles imprécisions sont toutefois rares.
En dépit de ces indications géographiques, nous sommes loin ici d’un réalisme tel qu’on
le trouvera au e siècle dans les romans d’un Balzac par exemple, car les narrateurs se
contentent de situer leurs récits dans un pays ou une ville sans les décrire en détail, (cf. :
Jourda, Marguerite d’Angoulême (), p.789-792).
La référence à la réalité est frappante dans le prologue, lequel est marqué par une topo-
graphie sans faille : Cauterets et Saint-Savin sont des communes qui existent toujours ; de
même pour Sarrance qui
55
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
tout temps, qui met en communication Canfranc et Jaca avec Oloron. C’était
au e siècle la grande voie pyrénéenne.
(Febvre, p.241)
À côté des indications géographiques, on trouve dans l’Heptaméron également des per-
sonnages aussi bien historiques que contemporains de Marguerite de Navarre : ¹¹⁰
Empereurs, Rois et Reines : Maximilien d’Autrie (n.31) ; François Ier (n.2, 28, 34) ; Mar-
guerite de Navarre (n.2, 28) ; Louis XI (n.57) ; Charles VIII (n.32) ; Louis XII (n.30) ;
Alphonse V, roi d’Aragon et de Sicile (n.3), (cf. : p.503, n.3, nt. 2)
Comtes et Comtesses, Ducs et Duchesses : Charles d’Angoulême, père de François Ier
et de Marguerite de Navarre (n.33, 46) ; Louise de Savoie, mère de François Ier et de
Marguerite de Navarre (n.13, 17, 34) ; Charles d’Alençon, premier mari de Margue-
rite de Navarre (n.1, 6) ; Charles d’Amboise, duc de Chaumont (n.14), (cf. : p.506,
n.14, nt.1) ; Guillaume, comte de Furstenberg (n.17), (cf. : p.507, n.17, nt.1) ; Anne de
Bretagne (n.39) ; Marguerite d’Autrie (n.41)
Ecclésiastiques : Jacques de Silly, évêque de Sées (n.1), (cf. : p.502, n.1, nt.2) ; Étienne Le
Gentil, prieur de Saint-Martin-des-Champs (n.22), (cf. : p.509, n.22, nt.1) ; Georges
110. L’énumération n’est pas exhaustive. Nous meons entre parenthèses les nouvelles dans lesquelles ces
personnages apparaissent. Les informations supplémentaires ont été empruntées aux notes de Simone de Reyff.
Nous les indiquons directement sous la forme suivante : p(age), n(ouvelle), nt(=note).
56
4.4 « Une histoire véritable » – L’exigence d’authenticité des nouvelles
d’Amboise, cardinal et légat de France (n.30), (cf. : p.512, n.30, nt.2) ; Louis d’Am-
boise, évêque d’Albi, légat d’Avignon (n.30), (cf. : p.512, n.30, nt.2)
Seigneurs et Bourgeois : Guillaume de Montmorency (n.57), (cf. : p.519, n.57, nt.1) ; Ro-
bert de La Mar, seigneur de Sedan (n.44), (cf. : p.516, n.44, nt.2) ; Catherine de
Croye, femme du seigneur de Sedan (n.44), (cf. : p.516, n.44, nt.2) ; Jean de Paris ou
Jean Perréal, peintre royal (n.32), (cf. : p.513, n.32, nt.3) ; La Roque de Roberval, ca-
pitaine (n.67), (cf. : p.521, n.67, nt.1)
Ces personnages apparaissent de manière différente dans les nouvelles. Tantôt ils sont
simplement mentionnés au début d’une nouvelle sans aucun autre rapport avec celle-ci,
tantôt ils jouent le petit, voire le premier rôle dans le récit.
La mention du roi Louis XI au début de la nouvelle 57 n’est qu’une simple indication du
temps ¹¹¹, car l’histoire se déroule ensuite en Angleterre : « Le Roi Louis onzième envoya en
Angleterre le seigneur de Montmorency pour son ambassadeur, […] » (Heptaméron, p.415).
Dans la nouvelle 33, le comte Charles d’Angoulême tient le rôle de juge dans une affaire
d’inceste : « Le rapport en fut fait au comte d’Angoulême, lequel commanda à la justice
de faire ce qu’il appartenait. » (Heptaméron, p.302). Dans la nouvelle 61, c’est Louise de
Savoie qui fait des reproes à une femme éprise d’un anoine : « Mais après lui fit Mme la
Régente [Louise de Savoie] telles remontrances qui dussent avoir fait pleurer une femme de
bon entendement. » (Heptaméron, p.440). Le personnage principal de la nouvelle 17 est le Roi
François Ier en personne qui fait éouer un aentat prévu contre lui par le comte allemand
Guillaume de Furstenberg. Dans cee brève nouvelle de quatre-vingt-seize lignes, d’autres
personnages appartenant à la cour du Roi François Ier apparaissent, parmi lesquels sa mère
Louise de Savoie ainsi que Louis II, sire de la Trémouille, vicomte de ouars et prince de
Talmont et Florimond Robertet, le Secrétaire des Finances sous François Ier. ¹¹²
Marguerite de Navarre apparaît elle aussi à maintes reprises dans sa propre œuvre ; ainsi,
dans la nouvelle 61 par exemple : « Or advint qu’en ce temps-là la Reine Claude, femme du
Roi François, passa par la ville d’Autun, ayant en sa compagnie Mme la Régente, mère dudit
Roi, et la duesse d’Alençon, sa fille. » (Heptaméron, p.440). oique son nom ne soit ici
que mentionné, elle joue un rôle plus important dans la nouvelle 22 où elle est personnel-
lement concernée par les événements. Après la découverte du comportement abominable
d’un prieur,
111. La mention de personnages réels sert également à montrer le caractère récent des événements rapportés.
Nous y reviendrons au apitre 4.5.3 page 65.
112. Robertet était Secrétaire des Finances déjà sous Charles VIII et Louis XII. Cf. : de Reyff, Simone : « Notes. »
in : de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.507, n.17, notes 2 et 5.
57
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
[l]a Reine de Navarre fut en grande peine, car entièrement elle se confiait
en ce prieur de Saint-Martin, à qui elle avait baillé la arge des abbesses de
Montivilliers et de Caen, ses belles-sœurs ¹¹³. »
(Heptaméron, p.233)
Marguerite de Navarre est tellement impliquée dans l’intrigue de la première nouvelle que
le procureur Saint-Aignan envisage de la faire tuer avec l’aide de Gallery. Celui-ci explique :
Il nous faut faire de telles images de cire que ceux-ci, et celles qui auront les
bras pendants, ce seront ceux que nous ferons mourir, […] Et une des femmes
qui avait les mains pendantes était madame la duesse d’Alençon, sœur du
Roi, parce qu’elle aimait tant ce vieux serviteur, et avait en tant d’autres oses
connu la méanceté du procureur que, si elle ne mourait, il ne pouvait vivre.
(Heptaméron, p.54 et suiv.)
Dans la nouvelle 72, nous retrouvons « […] Mme la Duesse d’Alençon, qui depuis fut
Reine de Navarre, […] » (Heptaméron, p.497) dans l’église de Saint-Jean à Lyon où elle
tombe par hasard sur une religieuse désespérée qui désire avant tout lui parler : « Car à elle
seule je conterai mon affaire, étant assurée que, s’il y a ordre, elle [Marguerite de Navarre] le
trouvera. » (Heptaméron, p.497). Par conséquent, Marguerite de Navarre jusque-là inconnue
de la religieuse se fait reconnaître et vient à son secours. À la fin de cee nouvelle, son
authenticité est renforcée par la déclaration de Dagoucin qui remarque : « Je tiens ce conte
de la Duesse même, […] » (Heptaméron, p.497). La référence à une personne réelle – c’est-
à-dire à Marguerite de Navarre – voici la meilleure preuve que notre auteur met tout en
œuvre afin de maintenir l’illusion de la vérité des nouvelles racontées.
Ainsi que nous l’avons montré ci-dessus, l’Heptaméron se présente comme un recueil
de nouvelles qui rapportent toutes des événements véridiques. Le pacte initial de ne dire
que la vérité, la véhémence avec laquelle les différents narrateurs y insistent, les indica-
tions géographiques et les références à des personnages réels – tout contribue à confirmer
l’authenticité des nouvelles racontées.
113. Il s’agit de Catherine d’Albret, abbesse de Montivilliers et de Madeleine d’Albret, abbesse de la Trinité de
Caen. Cf. : de Reyff, Simone : « Notes. » in : de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.509, n.22, note 5.
58
4.4 « Une histoire véritable » – L’exigence d’authenticité des nouvelles
Cependant, l’affirmation d’authenticité n’est le plus souvent qu’un lieu commun que l’on
trouve déjà dans les lais de Marie de France, dans les fabliaux médiévaux, ainsi que dans
les Cent Nouvelles nouvelles. Étant donné que la différence essentielle entre le Décaméron
et l’Heptaméron réside dans la véracité, il est tout à fait normal que notre auteur tienne à
présenter son œuvre comme un recueil de nouvelles vraies.
Outre François Ier, Marguerite de Navarre, Jacques de Silly, évêque de Sées de 1511 à 1539 et le
procureur Miel Saint-Aignan, d’autres personnages réels sont mentionnés, parmi lesquels
Jean Brinon, ancelier d’Alençon, ainsi que le baron de Saint-Blancard, général des galères
royales, (cf. : de Reyff, p.502, n.1, notes 1-6).
La douzième nouvelle rapporte elle aussi un événement historique : le meurtre d’Ale-
xandre de Médicis en 1537 par Lorenzo de Médicis. Celui-ci s’étant réfugié en France où il
restera jusqu’en 1544, il est possible que Marguerite de Navarre l’ait connu personnellement,
(cf. : de Reyff, p.505, n.12, note 1). En dépit de ce fondement historique, le seul fait que « […]
beaucoup d’histoires, aestées ou non, prennent leur source dans la réalité contemporaine
[…] » (Cazauran, article cité, p.206) ne signifie pas pour autant que les récits qui en sont faits
ensuite respectent toujours aveuglement cee vérité. De nos jours, il est en effet très difficile,
voire impossible, de savoir dans quelles mesures les données historiques ont été modifiées.
Souligne à ce propos Nicole Cazauran :
59
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
Cee vérité première et vécue ne saurait pourtant servir de garant aux histoires
telles qu’elles se lisent. Comment mesurer ce qui fut modifié, ajouté, retran-
é ? La nouvelle écrite paraît parfois se modeler sur une réalité brute, qui reste
confuse.
(Cazauran, article cité, p.206)
La nouvelle 67 montre clairement comment les faits historiques sont altérés au profit de
la fiction. Il s’agit de l’histoire de Marguerite de Roberval, qui, lors d’une expédition au
Canada qu’entreprend le capitaine La Roque de Roberval en 1542, se voit abandonnée sur
une île déserte. Le géographe André evet rapporte l’aventure de Marguerite de Roberval
dans ses livres Grand Insulaire et Cosmographie, (cf. : Jourda, Marguerite d’Angoulême (),
p.784 et de Reyff, p.521, n.67, note 1). Selon son récit, le capitaine La Roque avait l’intention
d’abandonner Marguerite de Roberval, parce que sa relation amoureuse donnait le mauvais
exemple aux membres d’équipages. Comme son amant ne voulait pas quier Marguerite, il
était prêt à subir l’exil avec elle pour la protéger. Malgré ce fondement historique, Margue-
rite de Navarre n’hésite pas à modifier les faits. Dans l’Heptaméron, ce n’est pas la femme
qu’on pensait abandonner, mais son amant qui avait trahi son capitaine. Ce n’est qu’aux
supplications de la femme du traître que le capitaine décide de ne pas l’exécuter, mais de
l’abandonner seul sur une île déserte. Sur ce, la femme décide de subir l’exil avec lui :
60
4.4 « Une histoire véritable » – L’exigence d’authenticité des nouvelles
Ce m’est ose si nouvelle, mesdames, d’ouïr dire de vous quelque acte vertueux
qu’il me semble ne devoir être celé, mais plutôt écrit en leres d’or, afin de servir
aux femmes d’exemple et aux hommes d’admiration, voyant en sexe fragile ce
que la fragilité refuse.
(Heptaméron, p.458, fin n.66)
Grâce à cee nouvelle, Simontaut essaye de contredire les cinq dames de la compagnie, selon
lesquelles il médit constamment des femmes. Ceci est un reproe justifié étant donné les
propos haineux de Simontaut contre les femmes prononcés à la fin de la première nouvelle :
« Vous trouverez que depuis qu’Ève fit péer Adam toutes les femmes ont pris possession
de tourmenter, tuer et damner les hommes. » (Heptaméron, p.56). Par conséquent, à la fin
de la nouvelle 67, Simontaut déclare fièrement : « A cee heure, mesdames, ne pouvez-vous
pas dire que je ne loue bien les vertus que Dieu a mises en vous, lesquelles se montrent plus
grandes que le sujet est plus infirme. » (Heptaméron, p.460)
Comme le montre la comparaison avec le récit qu’en fait evet, qui tient l’histoire
sans doute du capitaine Roberval qu’il connaissait personnellement (cf. : Jourda, Marguerite
d’Angoulême (), p.784), la nouvelle 67 est un mélange de faits historiques et de fiction. Si
les faits historiques sont modifiés ici, ils peuvent également être angés dans d’autres récits
ayant un fondement vérifié. Il ne faut pas par conséquent se fier entièrement à cee vérité
promise et jurée aussi ardemment défendue fût-elle par notre compagnie, et ce d’autant
moins que de nombreuses nouvelles ne sont que la réécriture d’histoires plus anciennes
connues depuis longtemps et transposées dans un monde et un passé proes des narrateurs,
(cf. : Cazauran, article cité, p.206).
Le sujet de la nouvelle 6 (cf. : de Reyff, p.504, n.6, note 1) où une femme qui trompe son
mari borgne est surprise par celui-ci et se tire d’affaire par une ruse, se trouve déjà dans
l’exemple « Vom Winzer » dans la Disciplina clericalis de Pierre Alphonse (voir ci-dessus,
note 38 page 10). La nouvelle 8 (cf. : de Reyff, p.504, n.8, note 1) où un mari se fait « cocu » en
faisant couer son voisin avec sa femme qu’il pense être sa ambrière remonte au fabliau
du Meunier d’Arleux ¹¹⁴. La nouvelle 31 (cf. : de Reyff, p.512, n.31, note 1) où un Cordelier
fait passer son amante pour un religieux remonte également à un fabliau, à savoir à Frère
114. Cf. : Le Meunier d’Arleux. in : Nouveau recueil complet des fabliaux (NRCF). Publié par Willem Noomen
et Nico van den Boogaard. 9 tomes, ici tome . Assen (Pays-Bas), Van Gorcum, 1996. p.226-236.
61
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
Denise de Rutebeuf (voir ci-dessus, note 43 page 11). Le sujet de la nouvelle 69 (cf. : de Reyff,
p.521, n.69, note 1) se trouve déjà dans la nouvelle 17 des Cent Nouvelles nouvelles. Dans les
deux récits, il s’agit d’un mari, fou de la ambrière de sa femme, qui blute la farine à sa
place dans l’espoir de pouvoir enfin couer avec elle :
Alors elle [la ambrière] le pria de mere son sarreau en sa tête et de bluter en
son absence, afin que sa maîtresse ouït toujours le son de son bluteau. Ce qu’il
fit fort joyeusement, ayant espérance d’avoir ce qu’il demandait.
(Heptaméron, p.465)
Ha ! monseigneur, si vous voulez bien faire, dit elle, vous prendrez ce thamis et
besoignerez comme je faisoie, affin d’adventure, si madame est esveillée, qu’elle
oye la noise que j’ay devant le jour encommancée. […] tenez aussi ce buleteau,
dit elle, sur vostre teste, vous semblerez tout a bon escient estre une femme. Or
ça, dit il, [de] pardieu ça. Il fut affublé de ce buleteau, et si commence a thamiser,
que c’estoit belle ose tant bien luy siet.
(CNN, p.78)
En dépit du fait qu’il s’agit ici de la reprise d’une vieille histoire, Hircan insiste sur son
authenticité tout aussi bien que sur sa nouveauté : « Et si vous me voulez donner le rang […]
je vous en dirai une dont toute la compagnie a connu la femme et le mari. » (Heptaméron,
p.464, fin n.68).
L’Heptaméron réunit des nouvelles qui ont pour point de départ des événements his-
toriques, ainsi que des nouvelles qui ne sont que des reprises d’histoires anciennes, mais qui
nous sont néanmoins présentées comme étant des récits vrais et récents. Si Marguerite de Na-
varre « […] a fait son possible pour donner au plus grand nombre l’apparence extérieure de
la vérité à l’aide des allusions géographiques ou historiques qu’elle y sème » (Jourda, Mar-
guerite d’Angoulême (), p.799), c’est afin de suivre la tradition narrative selon laquelle la
nouvelle, telle qu’elle est conçue en France, est le récit d’un événement authentique.
62
4.5 « Naguère advenu » – La nouveauté des nouvelles
– car ainsi les dix narrateurs peuvent se porter garant de la véracité de leurs nouvelles.
Voilà pourquoi, dans le prologue, Parlamente exige que « […] dira acun quelque histoire
qu’il aura vue ou bien ouï dire à quelque personne digne de foi. » (Heptaméron, p.48). Les
conteurs insistent de manière différente sur la nouveauté de leurs nouvelles :
4.5.1 « Un personnage qui était bien de mes amis » – Affirmations de connaître les
personnages
Les narrateurs affirment ou avoir assisté eux-mêmes aux événements rapportés ou bien
connaître ceux à qui ces événements sont arrivés ; ainsi, Hircan à propos de la nouvelle 7 :
« Toutefois j’en dirai une d’un personnage qui était bien de mes amis. » (Heptaméron, p.79,
fin n.6). Parlamente fait de même lorsqu’elle déclare à propos de la nouvelle 13 : « […] je vous
en dirai une advenue à une dame qui a été toujours bien fort de mes amies, et de laquelle
la pensée ne me fut jamais celée. » (Heptaméron, p.139, fin n.12).
Le caractère récent des nouvelles est également souligné quand quelques-uns de la com-
pagnie déclarent connaître les personnages évoqués dans les récits des autres. Madame Oi-
sille, par exemple, après avoir écouté la nouvelle 26 racontée par Saffredent, prétend avoir
connu le personnage principal :
Vraiment, Saffredent, ce dit Oisille, vous nous avez raconté une histoire autant
belle qu’il en soit point. Et qui aurait connu le personnage comme moi la
trouverait encore meilleure, car je n’ai point vu un plus beau gentilhomme, ni
de meilleure grâce, que le seigneur d’Avannes.
(Heptaméron, p.270, fin n.26)
63
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
faire ressortir le caractère récent des nouvelles, car si elles n’étaient que de vieilles histoires
et que les personnages étaient déjà décédés, il ne serait pas nécessaire de se soucier de leur
honneur ni de craindre d’encourir l’animosité des proes ; ainsi Ennasuite à la fin de la
nouvelle 3 :
Également afin de faire ressortir le caractère récent des nouvelles, nous trouvons fré-
quemment, au début de celles-ci, des indications du temps : « […] je [Dagoucin] vous allé-
guerai ce qui advint il n’y a pas trois ans. » (Heptaméron, p.88, fin n.8) ou encore « Depuis
dix ans en çà, en la ville de Florence, y avait un duc de la maison de Médicis, […] » (Heptamé-
ron, p.131 et suiv., n.12). S’y ajoutent des formules utilisées depuis longtemps pour exprimer
la nouveauté des nouvelles : « En la ville de Crémone, n’y a pas longtemps qu’il y avait un
gentilhomme nommé messire Jean Pierre, […] » (Heptaméron, p.382, n.50), ou encore « […]
comme je [Simontaut] désire vous montrer par un conte naguère advenu. » (Heptaméron,
p.274, fin n.27).
Les narrateurs se contentent parfois d’indiquer que les événements qu’ils s’apprêtent à
rapporter sont survenus « de leur temps », comme le fait Géburon à la fin de la nouvelle 21 :
« Or puisque j’ai commencé […] à parler des Cordeliers, je ne veux oublier ceux de Saint-
Benoît, et ce qui est advenu d’eux de mon temps ; » (Heptaméron, p.224) Le temps auquel
Géburon se réfère ici est celui du roi François Ier – autrement dit l’époque de notre auteur
Marguerite de Navarre – comme il le précise un peu plus loin : « […] entendez ce qui advint
du temps du Roi François premier. » (Heptaméron, p.224). Comme François Ier, né en 1494,
a régné de 1515 jusqu’à son décès en 1547, les événements dont parle Géburon ont eu lieu
115. La nouveauté et l’authenticité sont très liées l’une et l’autre. Par conséquent, il n’est pas étonnant que
de nombreux procédés, censés garantir l’authenticité des nouvelles, soulignent également leur caractère récent.
Dissimuler ou anger les noms des personnages – nous en avons déjà parlé lors du apitre sur l’authenticité
– est en effet un des procédés affirmant l’authenticité et la nouveauté. Pour d’autres exemples où les narrateurs
dissimulent les noms des personnages concernés, au lieu de citer ici encore une fois les même passages, nous
renvoyons aux exemples cités ci-dessus (voir page 53).
64
4.5 « Naguère advenu » – La nouveauté des nouvelles
pendant les trente-deux années de son règne. Madame Oisille, à la fin de la nouvelle 22,
insiste même deux fois sur la nouveauté de son récit en précisant que les événements sont
survenus à son époque :
Et aussi, en faisant votre conte, vous m’avez remis en mémoire une si piteuse
histoire que je suis contrainte de la dire, pource que je suis voisine du pays où,
de mon temps, elle est advenue ; […] il m’a semblé bon la vous raconter, pource
qu’elle est advenue de mon temps.
Saant que la réunion de notre compagnie a eu lieu en 1546 (voir ci-dessus, page 48), les
dix narrateurs se réfèrent à la première moitié du e siècle lorsqu’ils déclarent que certains
événements sont survenus « de leur temps ».
La nouveauté ressort avec encore plus d’insistance lorsque Madame Oisille, se servant
d’une hyperbole, déclare qu’elle racontera une nouvelle « […] dont la mémoire est si fraîe
qu’à peine en sont essuyés les yeux de ceux qui ont vu ce piteux spectacle. » (Heptaméron,
p.390, prologue e journée).
Afin de souligner la nouveauté de leurs nouvelles, les narrateurs ne se réfèrent pas seule-
ment à leur propre passé, mais font également allusion à des personnages réels de la première
moitie du e siècle. Les formules dont ils se servent abondamment sont « du temps que »
et « au temps du » : « En la ville d’Alençon, au temps du duc Charles dernier, […] » (Hepta-
méron, p.394, n.52), « En la dué de Milan, du temps que le grand-maître de Chaumont en
était gouverneur, […] » (Heptaméron, p.152, n.14) ou encore « Au temps du Roi Louis dou-
zième, […] » (Heptaméron, p.279, n.30). ¹¹⁶ Il s’agit respectivement de Charles d’Alençon, le
premier mari de Marguerite de Navarre, né en 1489 et décédé en 1525 ¹¹⁷, ainsi que de Charles
d’Amboise qui était le gouverneur de Milan entre 1507 et 1510, (cf. : de Reyff, p.506, n.14,
note 1). Cee nouvelle ne peut donc s’être déroulée que pendant ces trois années. Louis XII
116. D’autres nouvelles dans lesquelles se trouvent ces formules sont les nouvelles 3 (p.60), 16 (p.172), 19 (p.186)
et 26 (p.258).
117. Cf. : Jourda, Pierre : Marguerite d’Angoulême. Duesse d’Alençon, Reine de Navarre (1492-1549). Étude
biographique et liéraire. 2 volumes, ici tome : La vie. (=Bibliothèque liéraire de la Renaissance. Nouvelle
série, tome ). p.34 et 105.
65
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
est roi de France depuis 1498 jusqu’à son décès en 1515 (cf. : Wenzler, p.114), ce qui permet
de conclure que les événements de la nouvelle 30 se sont produits pendant ces années-là.
Les narrateurs se réfèrent sporadiquement également à des événements importants de
l’époque comme par exemple au traité de Cambrai, appelé aussi la « Paix des Dames »
conclue en 1529, (cf. : de Reyff, p.515, n.41, note 1) :
Dans la nouvelle 2, Madame Oisille, afin de situer son récit dans le temps, se réfère briève-
ment à Jean, le fils de Marguerite de Navarre né en 1530, mais malheureusement décédé déjà
deux mois plus tard, (cf. : de Reyff, p.502, n.2, note 1) : « En la ville d’Amboise, y avait un
muletier qui servait la reine de Navarre, sœur du roi François premier de ce nom, laquelle
était à Blois accouée d’un fils. » (Heptaméron, p.57).
66
4.5 « Naguère advenu » – La nouveauté des nouvelles
Et afin qu’elle n’en oublie la mémoire, en buvant et mangeant lui fais servir à
table, au lieu de coupe, la tête de ce méant, et là tout devant moi, afin qu’elle
voie vivant celui qu’elle a fait son mortel ennemi par sa faute, et mort pour
l’amour d’elle celui duquel elle avait préféré l’amitié à la mienne. Et ainsi elle
voit à dîner et à souper les deux oses qui plus lui doivent déplaire : l’ennemi
vivant et l’ami mort, et tout par son péé.
(Heptaméron, p.297)
Celluy à qui estoit celle teste sollicita ma femme de couer avec elle, tellement
qu’il y coua et ensemble les trouvay. Parquoy je trané le ief de celluy
coué avecq ma femme. La teste mectz devant elle pour luy reduyre son peé
en mémoire, si qu’elle en ayt honte.
(Violier des histoires rommaines, exemplum 54, p.148)
Néanmoins, Madame Oisille n’hésite pas à déclarer que ces événements sont survenus à son
époque : « Puisque je suis en mon rang […] je vous en raconterai une bonne, pource qu’elle
est advenue de mon temps, et que celui même qui l’a vue me l’a contée. » (Heptaméron,
p.294, fin n.31).
La seule fois où un narrateur indique que son récit remonte à un modèle écrit est lorsque
Madame Oisille explique à propos de la nouvelle 70 : « et si a été écrite par un auteur qui
est bien croyable, […] (Heptaméron, p.466, fin n.69) En effet, il s’agit là d’une réécriture de
La Chastelaine de Vergi (cf. : de Reyff, p.521, n.70, note 1), un récit anonyme de 958 vers
en octosyllabes et en rimes plates datant du e siècle. ¹¹⁸ Madame Oisille hésite d’abord à
118. Cf. : La Chastelaine de Vergi. in : Französise ‘Sisalsnovellen’ des 13. Jahrhunderts : La astelaine
de Vergi, La fille du comte de Pontieu, Le roi Flore et la belle Jehanne. Traduction, introduction, bibliographie et
notes par Friedri Wolfzeel. Muni, éd. Wilhelm Fink, 1986. (= Klassise Texte des Romanisen Mielalters
in zweispraigen Ausgaben ; 26). p.82-129.
67
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
raconter cee nouvelle, car « […] ce n’est pas de notre temps ; » (Heptaméron, p.466, fin n.69).
Mais Parlamente contourne habilement ce problème en se référant à la seconde acception
du mot « nouvelle », à savoir « inédit » :
[…] mais, me doutant du conte que c’est, il a été écrit en si vieux langage que je
crois que, hormis nous deux, il n’y a ici homme ni femme qui en ait ouï parler ;
parquoi sera tenu pour nouveau.
(Heptaméron, p.466, fin n.69)
Dans l’Heptaméron, le caractère oral des nouvelles – autrement dit le fait qu’elles sont
racontées – se manifeste clairement par la présence d’une compagnie de dix personnages
qui se racontent des nouvelles. En conséquence, on trouve dans le texte de nombreux verbes
du dire et de l’entendre : « […] je vous dirai qu’en la ville de Naples, […] (Heptaméron,
p.60, n.3), « […] je vous raconterai une histoire, […] (Heptaméron, p.66, fin n.3), « […]
comme vous verrez par l’histoire que je vous vais conter. » (Heptaméron, p.206, prologue e
journée), « Mais il me tarde tant d’ouïr encore une histoire que je prie Longarine de donner
sa voix à quelqu’un. » (Heptaméron, p.172, fin n.15) ou encore « Mais venons à savoir à
qui Parlamente donnera sa voix, pour ouïr quelque beau conte. » (Heptaméron, p.224, fin
n.21). ¹¹⁹ L’expression « donner sa voix » est fréquemment utilisée par les narrateurs au
moment où ils passent la parole au suivant : « […] je donne ma voix à madame Oisille pour
dire la seconde nouvelle, […] » (Heptaméron, p.56) ou encore « […] je vous donne ma voix à
119. D’autres passages où apparaissent les verbes du dire et de l’entendre : « dire » p.81 (fin n.7), p.186 (fin
n.18), p.304 (fin n.33), p.326 (fin n.38), p.366 (fin n.45), p.394 (fin n.51), p.419 (fin n.57) ; « (ra)conter » p.56 (fin
n.1), p.253 (fin n.24), p.277 (fin n.28), p.290 (fin n.30), p.328 (fin n.39), p.376 (fin n.48) ; « ouïr » p.295 (fin n.31),
p.374 (fin n.47), p.382 (fin n.49).
68
4.6 L’oralité des nouvelles
dire la quatrième Nouvelle, […] » (Heptaméron, p.66). ¹²⁰ Afin de varier un peu, Nomerfide se
sert de l’expression suivante : « […] je vous laisse mon rang pour nous raconter la septième
histoire. » (Heptaméron, p.79). Les nombreuses tournures phatiques renforcent également
l’impression qu’il s’agit de nouvelles racontées. Avant de commencer son récit, Nomerfide –
peut-être parce qu’elle est la plus jeune de la compagnie – s’assure par deux fois de l’aention
des autres narrateurs : « […] je vous prie ouïr la mienne […] » et ensuite « Écoutez donc. »
(pour les deux citations : Heptaméron, p.77, fin n.5). Longarine, avant de commencer la
nouvelle 62, se sert elle aussi de cee tournure : « Or écoutez donc […] » (Heptaméron,
p.442).
Ce sont notamment les discussions suivant aque nouvelle qui donnent à l’œuvre sa
vivacité et son caractère original. L’extrait suivant où est résumée une partie d’une telle
discussion abonde de mots qui expriment l’oralité :
Les dames disaient qu’il était bon frère et vertueux citoyen ; les hommes, au
contraire, qu’il était traître et méant serviteur. Et faisait fort bon ouïr les
raisons alléguées des deux côtés. Mais les dames, selon leur coutume, parlaient
autant par passion que par raison, disant que le duc était si digne de mort que
bien heureux était celui qui avait fait le coup. Parquoi, voyant Dagoucin le grand
débat qu’il avait ému, leur dit : ‘Pour Dieu, mesdames, ne prenez point querelle
d’une ose déjà passée, mais gardez que vos beautés ne fassent point faire de
plus cruels meurtres que celui que j’ai conté.’
(Heptaméron, p.137, fin n.12)
L’événement qui partage notre compagnie en deux groupes est le meurtre d’Alexandre de
Médicis par Lorenzo de Médicis. En effet, le tout n’est qu’affaire d’opinion, car tandis que les
dames voient en lui un « bon frère », il est pour les hommes un « méant serviteur ». La
nouvelle 12 n’est pas la seule dans l’Heptaméron qui « […] engendra diverses opinions […] »
(Heptaméron, p.137). En effet, les dix personnages défendent si ardemment leurs différents
points de vue à propos de ce qu’ils viennent d’entendre qu’ils manquent parfois de se disputer
sérieusement. Pour éviter cela, l’un des membres de la compagnie se voit obligé de mere fin
à la discussion en invitant le proain à dire sa nouvelle. Saffredent, par exemple, fait cesser
120. D’autres passages où se trouve cee expression : p.60 (fin n.2), p.73 (fin n.3), p.76 (fin n.5), p.81 (fin n.7),
p.88 (fin n.8), p.131 (fin n.11), p.181 (fin n.17), p.407 (fin n.54).
69
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
la discussion animée à propos de la nouvelle 12 en déclarant : « Mais n’en parlons plus, afin
que ma colère ne fasse déplaisir ni à moi ni à autre. » (Heptaméron, p.139). Parlamente fait
de même à la fin de la nouvelle 35 : « Or, ce dit Parlamente de peur d’entrer en dispute,
saons à qui Hircan donnera sa voix. » (Heptaméron, p.314). elquefois, les narrateurs
discutent si vivement des événements rapportés qu’ils s’éloignent même du sujet initial de
leur discussion, comme le fait remarquer Simontaut à propos de la nouvelle 34 :
Mais regardons […] de là où nous sommes venus : en partant d’une très grande
folie, nous sommes tombés en la philosophie et la théologie. Laissons ces dis-
putes à ceux qui savent mieux rêver que nous, et saons de Nomerfide à qui
elle donne sa voix.
(Heptaméron, p.308)
Les nombreuses divergences d’opinion révèlent non seulement « […] das Aufeinanderpral-
len gegensätzlier Ansauungen an der Swelle der französisen Renaissance […] »
(Pabst, p.191), mais montrent aussi clairement que les diverses nouvelles de l’Heptaméron
– tout comme celles du Décaméron (voir ci-dessus, page 21) – peuvent être interprétées de
manière différente ; ainsi, Blüher : « Der Problemarakter der Novellen Marguerite de Na-
varres wird dur die dialektis offene Dialoggestaltung der Rahmenerzählung im Hepta-
méron no eigens hervorgehoben. » (Blüher, p.65).
Tout comme les recueils de nouvelles précédents, l’Heptaméron est une œuvre composée
principalement de nouvelles brèves comme le montre le graphique page suivante. Comme
nous pouvons le voir dans ce graphique, soixante-quatre des soixante-douze nouvelles com-
prennent moins de dix pages. Pour être plus précis, quarante-quatre des soixante-douze nou-
velles comprennent moins de cinq pages, parmi lesquelles les récits les plus brefs, c’est-à-dire
les nouvelles 44 et 65 avec acune seulement vingt-huit lignes.
À l’inverse seules sept nouvelles comptent entre dix et vingt pages. Ceci étant, toutes ces
nouvelles sont largement dépassées par la nouvelle 10 et ses trente pages, soit 1138 lignes.
Les nouvelles les plus brèves sont toutes racontées par Nomerfide, la plus jeune de la
compagnie. Elle est en effet la seule à ne raconter aucune nouvelle comprenant plus de trois
70
4.7 La brièveté des nouvelles
pages. ¹²¹ Consciente de la brièveté de ses récits, Nomerfide, avant de raconter la nouvelle
68, déclare : « Or donc […] selon ma coutume je vous le dirai court et joyeux. » (Heptamé-
ron, p.461). « Court et joyeux » – Nomerfide n’est pas la seule à établir une relation entre
la brièveté d’un récit et son caractère joyeux ; ainsi Madame Oisille à la fin de la nouvelle
27 racontée par Ennasuite : « Encore que votre conte soit court […] si est-il aussi plaisant
que j’en ai point ouï […] » (Heptaméron, p.273). Saffredent, à propos de la nouvelle 54,
s’exprime encore plus clairement en affirmant que parler longuement égale parler sérieu-
sement : « Combien que ce conte soit court […] je le vous vais dire, car j’aime mieux vous
faire rire que parler longuement. » (Heptaméron, p.404). En effet, toutes les nouvelles
comprenant dix pages ou plus sont de contenu sérieux. À l’exception de la nouvelle 22 qui
121. Les nouvelles racontées par Nomerfide sont les nouvelles 6, 11, 29, 44, 55 et 68. La nouvelle 34 avec seule-
ment 75 lignes est son récit le plus long.
71
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
nous raconte l’histoire d’un prieur harcelant une religieuse pour qu’elle se donne à lui, les
autres récits ont pour sujet l’amour malheureux dans ses diverses formes.
Il est intéressant de constater que quatre des huit nouvelles les plus longues sont ra-
contées par les deux personnages qui exercent le plus d’autorité au sein de la compagnie,
c’est-à-dire par la pieuse Madame Oisille qui relate la nouvelle 70 et par Parlamente qui ra-
conte les nouvelles 10, 13 et 21. Ce surplus de temps de parole accordé à ces deux femmes
tient au fait que Parlamente a eu l’idée de reprendre le projet proposé par la famille royale et
que Madame Oisille est « […] la plus sage et ancienne […] » (Heptaméron, p.129, prologue
e journée) des dix narrateurs. De plus, c’est à elle seule que revient le titre de Madame. Les
deux nouvelles les plus longues sont les dernières de la journée et puisqu’il faut remplir le
temps jusqu’aux vêpres, les narratrices sont invitées à parler plus longtemps que les autres ;
ainsi, Dagoucin à Parlamente à la fin de la nouvelle 9 :
72
4.8 Les sujets des nouvelles de l’Heptaméron
effet, il est nécessaire d’aborder la longueur exceptionnelle de certaines nouvelles pour main-
tenir l’illusion de la réunion d’une compagnie de dix personnages telle qu’elle est établie dans
le récit-cadre. Des récits trop longs risquent de rendre invraisemblable leur caractère oral et
par conséquent de mere en danger cee illusion. Voilà pourquoi la plupart des nouvelles
de l’Heptaméron sont brèves.
Étant donné la brièveté des nouvelles, les discussions qui les suivent sont parfois plus
longues que les récits eux-mêmes. La nouvelle 44 et ses vingt-huit lignes en est un bon
exemple, car elle déclene ensuite une vive discussion entre les membres de la compagnie
qui, avec ses soixante-et-onze lignes, est presque trois fois plus longue que le récit propre-
ment dit. De même pour la nouvelle 65 où nous avons vingt-huit lignes pour la nouvelle et
quarante-et-une ligne pour la discussion. elquefois les récits et les discussions se contre-
balancent, par exemple dans la nouvelle 55 où le récit comprend cinquante-trois lignes et la
discussion suivante cinquante-six. Les vives discussions entre les membres de la compagnie
sont un élément essentiel de l’Heptaméron (voir ci-dessus apitre 4.6.2 page 69). En effet,
dans l’histoire de la nouvelle, Marguerite de Navarre est la première à créer un recueil de
nouvelles dans lequel autant de place est accordée aux nouvelles qu’aux discussions.
Comme aucun autre recueil français de nouvelles auparavant, l’Heptaméron est carac-
térisé par une multitude de sujets différents allant du joyeux jusqu’au macabre et au cruel.
En effet, les dix narrateurs s’appliquent à varier les sujets de leurs nouvelles, car – comme
le souligne Ennasuite – « […] notre bouquet ¹²² sera plus beau tant plus il sera rempli de
différentes oses. » (Heptaméron, p.376, fin n.48).
122. L’usage de l’expression « bouquet » pour un ensemble d’histoires n’est pas nouveau. Pour sa traduction des
Gesta Romanorum, le traducteur anonyme oisit le titre Violier des histoires rommaines. Or, comme le souligne
Hope dans son introduction, « [u]n violier est un bouquet de violees et, par extension, n’importe quel autre
bouquet. » Hope, Geoffroy : « Introduction. » in : Le Violier des histoires rommaines. p.. Nous croyons que
Marguerite de Navarre, en reprenant cee expression, se réfère à ce recueil d’exempla pour souligner le caractère
exemplaire de sa propre œuvre. En effet, quelques lignes plus loin, Madame Oisille insiste sur l’exemplarité des
diverses nouvelles : « […] car les maux que nous disons des hommes et des femmes ne sont point pour la honte
particulière de ceux dont est fait le conte, mais pour ôter l’estime de la confiance des créatures, en montrant les
misères où ils sont sujets, afin que notre espoir s’arrête et s’appuie à Celui seul qui est parfait et sans lequel tout
homme n’est qu’imperfection. » de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.376.
73
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
4.8.1 La nouvelle-fabliau
Comme nous l’avons montré ci-dessus (voir apitre 3.6.1 page 39), la plus grande partie
des nouvelles de la première moitié du e siècle sont des récits plaisants censés faire rire.
Avec son Heptaméron, Marguerite de Navarre ne rompt pas avec cee tradition et c’est ainsi
qu’on y trouve de nombreuses nouvelles dans lesquelles sont repris « […] les sémas les
plus anciens [et] les jeux les plus connus […] », (Cazauran, L’Heptaméron, p.110).
Un de ces vieux sémas emprunté aux fabliaux médiévaux est celui du « trompeur
trompé » qui se retrouve dans la nouvelle 28 où « [u]n secrétaire pensait affiner ¹²³ quelqu’un
qui l’affina […] » (Heptaméron, p.274). Dans cee nouvelle, Simontaut nous parle d’un se-
crétaire nommé Jean, qui surprend Bernard du Ha, un marand de Bayonne, en train de
danser avec les ambrières du lieutenant ez qui il est logé. En lui faisant croire que le
lieutenant serait très mécontent de lui, s’il l’apprenait, Jean promet à Bernard de garder le
silence à condition que ce dernier se montre reconnaissant envers lui. Sur ce, Bernard promet
à Jean « […] de lui bailler un pâté du meilleur jambon de Basque qu’il mangeât jamais. »
(Heptaméron, p.275). Cependant, Bernard a vu clair dans le jeu de Jean et décide de le trom-
per de son côté. Ainsi, le jour de la remise du pâté promis, Bernard lui donne non pas un
jambon, mais un sabot de bois :
[Jean] ouvrit ce grand pâté et, cuidant entamer le jambon, le trouva si dur qu’il
n’y pouvait mere le couteau. Et après s’y être efforcé plusieurs fois, s’avisa
qu’il était trompé et trouva que c’était un sabot de bois, qui sont des souliers de
Gascogne. Il était emmané d’un bout de tison, et poudré par-dessus de poudre
de fer avec de l’épice qui sentait fort bon.
(Heptaméron, p.276)
Tout comme la plupart des fabliaux, cee nouvelle est également accompagnée d’une morale.
Ainsi, à la fin de son récit, Simontaut explique : « Ceci advient à plusieurs, lesquels, cuidant
être trop fins, s’oublient en leurs finesses ; parquoi il n’est tel que de ne faire à autrui ose
qu’on ne voulût être faite à soi-même. » (Heptaméron, p.276).
Lors de la sixième journée, Simontaut raconte une autre nouvelle « […] pour montrer
que, si un trompeur est trompé, il n’y a nul qui en soit marri. » (Heptaméron, p.396, fin
n.52). Il s’agit là de l’avocat Antoine Baeré et de son ami Monsieur de la Tirelière qui ont
l’intention de déjeuner aux frais d’un valet apothicaire. Ce dernier, ayant écouté les deux
123. Le verbe « affiner » signifie « tromper par ruse ». Traduction empruntée au glossaire de Simone de Reyff
in : de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.523-536, ici p.525.
74
4.8 Les sujets des nouvelles de l’Heptaméron
hommes, décide de les tromper de son côté. Ainsi, il prend un étron gelé qu’il emballe de
sorte qu’il ressemble à du pain de sucre ¹²⁴ et le fait tomber en passant devant eux. Contents
et sans la moindre intention de rendre leur « trouvaille » au valet qui fait semblant de
erer désespérément son pain de sucre, les deux hommes se rendent dans une taverne où
ils pensent payer leur déjeuner avec le pain de sucre trouvé. Malheureusement, l’étron que
l’avocat garde à l’intérieur de son manteau dégèle par la aleur de la taverne en répandant
une odeur fétide. Ainsi, les deux hommes obligés de payer eux-mêmes pour leur déjeuner
se voient trompés par celui qu’ils pensaient tromper. ¹²⁵
Un autre sujet qui se retrouve déjà dans les fabliaux est celui du mari trompé. La nouvelle
29, par exemple, raconte comment « [u]n bon Jannin de village, de qui la femme faisait
l’amour avec son curé, se laissa aisément tromper. » (Heptaméron, p.277). Lorsqu’un jour le
mari rentre plus tôt que d’habitude, sa femme, au lit avec le curé, risque de se faire prendre en
flagrant délit. Aussi dit-elle au curé de se caer dans son grenier. Au moment où le curé se
pene trop en dehors par la trappe du grenier pour s’assurer que le mari dort profondément,
il « […] s’appuya par mégarde sur le van si lourdement que van et homme trébuèrent à
bas auprès du bon homme qui dormait, lequel se réveilla à ce bruit. » (Heptaméron, p.278).
Effrayé, le mari demande à sa femme ce que cela veut dire. Avec une grande présence d’esprit,
elle lui explique que c’est juste le curé venu rendre le van qu’il lui a emprunté. Ne se doutant
aucunement de l’adultère de sa femme, il se plaint seulement du bruit fait par le curé : « C’est
bien rudement rendre ce qu’on a emprunté, car je pensais que la maison tombât par terre. »
(Heptaméron, p.278).
oique dans une moindre mesure que les nouvelles traitant de « trompeurs trompés »
ou de maris « cocufiés », l’Heptaméron compte également des nouvelles construit autour
d’un bon mot ou d’un malentendu, car – comme le souligne Parlamente –
[…] il est vrai que toute personne est encline à rire, ou quand elle voit quelqu’un
trébuer, ou quand on dit quelque mot sans propos : comme souvent advient
que la langue foure en parlant et fait dire un mot pour l’autre, ce qui advient
aux plus sages et mieux parlantes.
(Heptaméron, p.396 et suiv., fin n.52)
Lors de la quatrième journée, Nomerfide parle de deux cordeliers qui passent la nuit ez
un bouer et sa femme. Comme leur ambre est voisine de celle de leurs hôtes, les deux
124. À l’époque, le sucre était une denrée rare et, par conséquent, ère. Cf. : de Reyff, Simone : « Notes. » in :
de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.518, n.52, note.3.
125. D’autres nouvelles qui traitent de « trompeurs trompés » sont les nouvelles 5, 8, 39, 59, 68 et 69.
75
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
moines écoutent ce que dit le bouer à sa femme : « M’amie, il me faut demain lever matin
pour aller voir nos Cordeliers, car il y en a un bien gras, lequel il nous faut tuer. Nous le
salerons incontinent et en ferons bien notre profit ! » (Heptaméron, p.304, n.34). Les cordeliers
qui ne savent pas que le bouer utilise le mot « cordeliers » pour parler de ses coons,
pensent qu’il parle d’eux et passent une nuit pleine d’angoisse. Ce n’est que le lendemain
que le malentendu est éclairci. À la fin de son récit, Nomerfide ajoute également une petite
morale : « Voilà, mesdames, comment il ne faut pas bien écouter le secret là où on n’est point
appelé, et entendre mal les paroles d’autrui. » (Heptaméron, p.306). ¹²⁶
À côté des nouvelles-fabliaux qui font rire la compagnie, on trouve dans l’Heptaméron
bon nombre de nouvelles qui, marquées par la violence et l’horreur, s’opposent aux récits
plaisants. Comme nous l’avons déjà montré ci-dessus (voir page 42), les nouvelles de ce genre
peuvent être réparties en deux catégories : les nouvelles de meurtre et de vengeance et les
nouvelles d’amour à caractère tragique.
Tandis que les nouvelles de ce genre sont encore rares dans les recueils de nouvelles
précédents – quelques-unes de ces nouvelles figurent dans le Grand Parangon des Nouvelles
nouvelles de Nicolas de Troyes (voir ci-dessus, page 42 et suiv.) – elles sont déjà bien plus
représentées dans l’Heptaméron où Marguerite de Navarre ne craint pas de faire peur à ses
lecteurs et à ses lectrices par l’évocation de scènes de violence et de cruauté.
Lors de la cinquième journée, Ennasuite nous parle du âtiment cruel que subissent
deux moines dont l’un d’eux coue avec la mariée pendant la nuit de noces en se faisant
passer pour son mari. and le mari se rend compte de la méanceté des deux moines qui
se sont déjà enfuis, lui et ses amis se meent à leur reere :
Et quand ils ne les [moines] trouvèrent point en leur maison, firent si bonne
diligence qu’ils les arapèrent dedans les vignes. Et là furent traités comme il
leur appartenait, car, après les avoir bien baus, leur coupèrent les bras et les
126. Les deux seules autres nouvelles de cee sorte sont les nouvelles 11 et 44, elles aussi racontées par No-
merfide.
76
4.8 Les sujets des nouvelles de l’Heptaméron
jambes, et les laissèrent dedans les vignes à la garde du dieu Bacus et Vénus
dont ils étaient meilleurs disciples que de saint François.
(Heptaméron, p.375, n.48)
Ennasuite, qui raconte la punition des deux cordeliers sur un ton neutre, passe sous silence
leurs souffrances, car la seule ose qui compte, c’est de les voir punis. Par conséquent, ni
elle, ni les autres membres de la compagnie ne se montrent oqués d’un si cruel âtiment.
Ennasuite, qui ne tient pas compte du fait que le second cordelier n’a pas violé la mariée,
souligne même qu’ils étaient traités « comme il leur appartenait. » ¹²⁷
Les horreurs apparaissent non seulement dans les nouvelles elles-mêmes, mais parfois
aussi dans les discussions. À la suite du récit du duc d’Urbin qui fait pendre une demoiselle
pour le simple fait qu’elle le gênait, Géburon, pour insister sur la cruauté des Italiens, raconte
l’anecdote d’un capitaine italien qui
arraa [à son ennemi] le cœur du ventre et, le rôtissant sur les arbons, à
grand hâte le mangea ; et répondant à quelques-uns qui lui demandaient quel
goût il y trouvait, dit que jamais n’avait mangé si savoureux ni si plaisant mor-
ceau que ceui-là ; et non content de ce bel acte, tua la femme du mort et,
en arraant de son ventre le fruit dont elle était grosse, le froissa contre les
murailles ; et emplit d’avoine les deux corps du mari et de la femme, dedans
lesquels il fit manger ses evaux.
(Heptaméron, p.393, fin n.51)
Il n’y a pas de réactions de la part des autres narrateurs à propos de telles horreurs, mais au
lieu de cela, ils reprennent la discussion sur le comportement abject du duc d’Urbin.
La nouvelle 36 qui n’évoque pas de si épouvantables images – mais qui n’en est pas
moins cruelle pour autant – montre la perfidie dont fait montre un homme de Grenoble
127. L’hostilité, voire la haine qu’éprouve la compagnie à l’égard des cordeliers qui transgressent les règles de
leurs ordres est partout présente dans l’Heptaméron. Ennasuite, par exemple, insiste sur le fait que ces mauvais
cordeliers sont « […] non seulement hommes plus que les autres, mais qu’ils ont quelque ose diabolique en
eux outre la plus commune malice des hommes […] » (H., p.374, fin n.47). Mme Oisille va même jusqu’à dire
qu’ « on les devrait brûler tout en vie ! » (H., p.242, fin n.23). Cee aversion pour les moines fautifs n’est pas
nouvelle et Marguerite de Navarre s’inscrit ici dans une vieille tradition liéraire qui se veut anti-monacale. Au
e siècle déjà, Rutebeuf raconte les crimes des moines. Dans Frère Denise le Cordelier, la femme qui découvre
le jeu pervers d’un cordelier le sermonne ainsi : « Papelard fourbe, fourbe hypocrite, vous menez une vie fourbe
et abjecte. i vous pendrait à votre corde qui est nouée de tant de nœuds, aurait bien gagné sa journée. Les
gens comme vous mènent le monde en bateau : dehors ils semblent vertueux et dedans ils sont tout pourris. […]
Dites-moi, seigneur haut tondu, est-ce la vie que menait saint François ?» Rutebeuf : « Le dit de Frère Denise le
Cordelier. » in : Rutebeuf : Œuvres complètes. p.383. À propos de cee problématique, nous renvoyons au apitre
très instructif : « Les contes des ‘faseux Cordeliers’. » in : Cazauran, Nicole : L’Heptaméron de Marguerite
de Navarre. p.259-269. D’autres nouvelles montrant les vilenies des moines sont les nouvelles 23, 31 et 33.
77
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
pour se venger de sa femme adultère. Après l’avoir prise en flagrant délit, il feint d’abord de
lui pardonner pour pouvoir ensuite l’assassiner sans éveiller les soupçons :
Après que le Président eut mis en l’opinion de tous ses parents et amis et de tout
le pays la grande amour qu’il portait à sa femme, un beau jour du mois de mai,
alla cueillir en son jardin une salade de telles herbes que, sitôt que sa femme
en eut mangé, ne vécut pas vingt-quatre heures. Dont il fit si grand deuil par
semblant que nul ne pouvait soupçonner qu’il fût occasion de cee mort.
(Heptaméron, p.317)
À l’opposé des nouvelles de meurtre et de vengeance avec leurs horreurs, les nouvelles
d’amour à caractère tragique meent l’accent sur les sentiments des personnages et les souf-
frances qu’ils endurent à cause d’un amour interdit ou non réciproque. Contrairement aux
nouvelles de meurtre et de vengeance, ces nouvelles ne se concentrent plus exclusivement
sur les événements, mais plutôt sur la vie intérieure des personnages qui est décrite de ma-
nière détaillée. En conséquence des longues leres et des monologues dans lesquels les per-
sonnages expriment leurs sentiments ainsi que leurs souffrances, les nouvelles d’amour à
caractère tragique ¹²⁸ sont neement plus longues que les autres récits.
Lors de la troisième journée, Dagoucin raconte l’histoire de l’amour malheureux d’Élisor.
Épris de la reine de Castille, ce gentilhomme finit par lui avouer ses sentiments. Toutefois,
la reine, avant d’accepter son amour, veut s’assurer de sa constance et lui commande, par
conséquent, de s’éloigner d’elle pendant sept longues années :
Vous, qui avez passé sept ans en cet amour, savez bien que m’aimez. Mais quand
j’aurai fait cee expérience sept ans durant, je saurai à l’heure et croirai ce que
votre parole ne me peut faire croire ni entendre.
(Heptaméron, p.246 et suiv., n.24)
À l’issue de ces sept années pendant lesquelles le gentilhomme s’est retiré dans un monastère,
il envoie une lere d’adieu à la reine dans laquelle il lui explique que, désormais, son amour
ne s’adresse plus à elle, mais à Dieu seul :
128. Étant donné l’importance des sentiments dans ces nouvelles, Godenne les appelle des « nouvelles senti-
mentales ». Cf. : Godenne, René : La nouvelle française. p.23-27.
78
4.8 Les sujets des nouvelles de l’Heptaméron
Cee lere, que Dagoucin traduit de l’espagnol, est composée de soixante-huit vers en dé-
casyllabes et en rimes plates. Dans l’extrait ci-dessus, Élisor fait ressortir le contraste entre
« l’amour véritable », c’est-à-dire celui qu’il éprouve désormais pour Dieu, et « l’amour
décevable », à savoir l’amour qu’il éprouvait pour la reine. Ce contraste se manifeste à tra-
vers les nombreuses antithèses (mises en relief dans le texte) dans lesquelles Élisor oppose
la bonté de Dieu à la cruauté de la reine.
Après avoir lu cee lere ¹²⁹, la reine regree vivement d’avoir perdu l’amour d’Élisor.
La situation s’est renversée, et ce n’est maintenant plus Élisor qui souffre de ce que la reine
ne paye pas son amour de retour, mais elle-même. Ce angement ressort avec encore plus
d’intensité lorsque Dagoucin, à la fin de son récit, oppose directement Élisor à la reine :
Car la perte qu’elle avait faite d’un serviteur rempli d’un amour si parfait
devait être estimée si grande que nul trésor, ni même son royaume, ne lui pou-
vaient ôter le titre d’être la plus pauvre et misérable dame du monde, car elle
avait perdu ce que tous les biens du monde ne pouvaient recouvrer.
(Heptaméron, p.250)
129. On trouve des leres en vers également dans les nouvelles 13 (p.142-146) et 64 (p.450 et suiv.).
79
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
Puisqu’ainsi est, Poline, que le ciel et la terre sont contre nous, non seule-
ment pour nous empêer de nous marier ensemble, mais, qui plus est, pour
nous ôter la vue et la parole, dont notre maître et maîtresse nous ont fait si ri-
goureux commandement qu’ils se peuvent bien vanter qu’en une parole ils ont
blessé deux cœurs, dont les corps ne sauraient plus faire que languir, mon-
trant bien, par cet effet, qu’onques amour ni pitié n’entrèrent en leur estomac ¹³⁰
[…] Et pource qu’en ne vous voyant mon cœur, qui ne peut demeurer vide, se
remplirait de quelque désespoir dont la fin serait malheureuse, je me suis
délibéré, et de longtemps, de me mere en religion.
(Heptaméron, p.188, n.19)
Le langage imagé du gentilhomme fait ressortir encore plus intensément leurs souffrances.
L’hyperbole du « ciel et de la terre qui sont contre nous » – le ciel représente le marquis
et la terre la marquise – concrétise le pouvoir absolu auquel les deux amants sont assujet-
tis. La gradation exprimée par les verbes « empêer-ôter-blesser-languir-remplir de déses-
poir » explicite que leur amour contrarié entraînera la mort du gentilhomme à laquelle il ne
peut éapper qu’en se consacrant entièrement à Dieu. Dans une anson composée de neuf
strophes – quatre lignes pour la première strophe et dix lignes pour les huit autres – qu’il
envoie à Poline depuis le monastère, il l’invite à également prendre le voile :
80
4.8 Les sujets des nouvelles de l’Heptaméron
Au « monde ennemi » le gentilhomme oppose dans cet extrait leur « parfaite amitié » qui,
à ses yeux, est pure, aste et ferme. Poline, qui suit l’invitation de son amant, entre dans
l’ordre des Clarisses et ainsi, les deux vécurent « […] saintement et dévotement en leurs
Observances […] » (Heptaméron, p.195). ¹³¹
Contrairement à cee nouvelle qui finit avec l’union spirituelle des deux amants, la nou-
velle 70 se termine sur la mort du couple d’amoureux. La Duesse de Bourgogne s’éprend
éperdument d’un gentilhomme « […] tant accompli de toutes les perfections que l’on peut
demander à l’homme qu’il était de tous aimé, et principalement du Duc qui dès son enfance
l’avait nourri près sa personne. » (Heptaméron, p.467). Comme ce gentilhomme secrètement
lié à la dame du Verger, la nièce du duc, ne paye pas les avances de la duesse de retour,
elle décide de se venger de lui. D’abord, elle raconte à son mari que le gentilhomme lui
fait la cour, après quoi le duc asse le gentilhomme. Pourtant, lors d’une rencontre secrète
entre les deux, le gentilhomme parvient à convaincre le duc de son innocence. Mécontente
de voir le gentilhomme de nouveau dans les bonnes grâces du duc, la duesse fait croire
à son mari que la seule raison pour laquelle le gentilhomme n’est toujours pas marié est
qu’il est amoureux d’elle-même. Les propos de sa femme troublent le duc et il demande au
gentilhomme s’il est amoureux d’une demoiselle. Encore une fois, le gentilhomme parvient
à convaincre le duc de son innocence en lui répondant qu’il est effectivement amoureux.
Comme la duesse accuse le gentilhomme d’avoir menti, le duc exige de lui de nommer
celle qu’il prétend aimer. Cet ordre plonge le gentilhomme dans un conflit intérieur, « […]
car l’accord de lui et de s’amie était de telle sorte qu’il ne se pouvait rompre sinon par celui
qui premier le déclarerait. » (Heptaméron, p.474). Afin de ne pas désobéir au duc, le gentil-
homme décide de lui avouer le nom de son amante à condition qu’il ne le révèle jamais à
personne. Malheureusement, le duc, contraint par sa femme, lui révèle le secret du gentil-
homme tout en l’assurant qu’il la tuera si jamais elle ébruite ce secret. En effet, lors d’une
grande fête où se trouve également la dame du Verger, la duesse, « […] qui était tourmen-
131. Selon Pabst, cee nouvelle est un exemple des idées néoplatoniciennes : « Die theoretise Bemühung
italieniser Neuplatoniker des ausgehenden arocento um eine Synthese von ristlier Religiosität und
antiker Philosophie wird in dieser Erzählung als verwirklite menslie Haltung, als sublimes Ziel nit nur,
sondern als tatsäli erreiter Höhepunkt einer entsinnliten Liebe ausgegeben. » Pabst, Walter : Novellen-
theorie und Novellenditung. p.195. En effet, Parlamente, à qui Saffredent demande ce que signifie pour elle
« aimer parfaitement », répond en reprenant les idées néoplatoniciennes. Étant donné la longueur de sa réponse,
nous n’en reproduisons ici que la fin et renvoyons sinon directement à l’Heptaméron, p.195 et suiv ; ainsi, Parla-
mente : « Mais quand il connaît, par la plus grande expérience, qu’ès oses territoires n’y a perfection ni félicité,
désire erer le facteur [Dieu] et la source d’icelles. […] car foi seulement peut montrer et faire recevoir le bien
que l’homme arnel et animal ne peut entendre. » de Navarre, Marguerite : Heptaméron. p.196.
81
4 L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
tée voyant la beauté et bonne grâce de sa nièce du Verger […] » (Heptaméron, p.479), trahit
la promesse donnée à son mari et raconte l’amour secret de la dame du Verger. Déshonorée,
la dame du Verger se retire dans une petite ambre où, avant de mourir de agrin, elle
entame une longue lamentation de soixante-trois lignes dans laquelle elle reproe à son
amant de l’avoir trahie ; voici le début de son monologue :
O malheureuse, quelle parole est-ce que j’ai ouïe ? el arrêt de ma mort ai-je
entendu ? elle sentence de ma fin ai-je reçue ? O le plus aimé qui onques
fut, est-ce la récompense de ma aste, honnête et vertueuse amour ? O mon
cœur, avez-vous fait une si périlleuse élection, et oisi pour le plus loyal le
plus infidèle, pour le plus véritable le plus feint, et pour le plus secret le
plus médisant ?
(Heptaméron, p.480)
Les trois premières questions rhétoriques expriment la consternation de la dame face à son
secret révélé, et les mots « malheureuse », « ma mort » et « ma fin » annoncent déjà sa
mort imminente. Dans les deux autres questions rhétoriques, elle se réfère à son amant qui
a osé la trahir elle et son amour pur qu’elle décrit par l’accumulation d’adjectifs positifs.
La méanceté de celui qui jadis était son amant est soulignée par trois antithèses dans
lesquelles la dame du Verger oppose aux qualités du gentilhomme des adjectifs négatifs.
Lorsque le gentilhomme trouve son amante à l’article de la mort – elle meurt dans ses
bras – lui aussi entame une lamentation dans laquelle il se reproe de l’avoir trahie ; voici
le début :
Le gentilhomme commence lui aussi son monologue par des questions rhétoriques. Après la
gradation « traître-méant-malheureux » avec laquelle il fait ressortir à la fois sa trahison
ainsi que son malheur, il se demande par trois fois pourquoi c’est elle qui est décédée et non
pas lui « […] qui était cause de sa mort. » (Heptaméron, p.482). Les images de la foudre
et de la terre qui s’ouvre pour l’engloutir sont impressionnantes et concrétisent qu’il est
prêt à subir le âtiment de la mort pour sa trahison. En effet, il se poignarde à la fin de sa
82
4.8 Les sujets des nouvelles de l’Heptaméron
132. D’autres nouvelles à caractère tragique sont les nouvelles 9, 10, 21, 26, 40 et 50.
83
Conclusion
Ainsi que nous l’avons montré dans les trois premières parties de ce mémoire, la nouvelle
de la Renaissance française – et notamment celle de la première moitié du e siècle – est
un récit qui se veut authentique et récent. L’authenticité et la nouveauté des événements
rapportés sont affirmées par les différents narrateurs qui racontent leurs brèves nouvelles.
Cee brièveté est la raison pour laquelle les nouvelles sont rassemblées dans un recueil dont
l’unité est renforcée par l’introduction d’un récit-cadre.
L’Heptaméron ne s’écarte pas de cee tradition narrative et, par conséquent, on y re-
trouve l’ensemble des caractéristiques des recueils de nouvelles précédents : les soixante-
douze nouvelles de l’Heptaméron sont rassemblées dans un recueil et enâssées dans un
récit-cadre – malheureusement inaevé – où une compagnie de dix narrateurs se raconte
des nouvelles pour se distraire. Ceci confère aux récits leur caractère oral. Les nouvelles elles-
mêmes y sont toutes présentées comme un récit récent et authentique. De plus, à l’exception
des nouvelles d’amour à caractère tragique, elles sont brèves.
Par conséquent, il est tout à fait justifié de considérer que l’Heptaméron est un recueil
de nouvelles.
Néanmoins, quoique Marguerite de Navarre respecte cee tradition narrative à propos
de la nouvelle, cela ne signifie nullement que son œuvre soit exempte de certaines innova-
tions. Bien au contraire ! Marguerite de Navarre est en effet la première en France à créer
un récit-cadre complexe, avec des discussions animées entre les différents narrateurs. D’un
côté, ces débats servent à caractériser les narrateurs dont nous apprenons les opinions et les
idées à propos des divers sujets abordés. De l’autre, les discussions montrent que le compor-
tement des personnages et les événements rapportés dans les nouvelles peuvent être vus et
jugés de manière différente. En effet, les nouvelles de l’Heptaméron – tout comme celles du
Décaméron – sont ce que Blüher appelle des « Problemnovellen », (cf. : Blüher, p.61-68). Il
s’agit là d’une conception de la nouvelle qu’aucun autre auteur n’a réalisée avant Marguerite
de Navarre et qui doit son introduction en France à l’Heptaméron.
Une autre innovation de notre auteur est l’habile agencement de son œuvre où les nou-
velles sont racontées tour à tour par un homme et une femme et où, par ailleurs, « […]
84
eine Erzählung immer die Antwort oder das Gegenstü zur vorangegangenen, einmal ihre
Widerlegung, ein andermal ihre Bekräigung ist. » (Pabst, p.191). Une telle structure est
absente des recueils de nouvelles antérieurs.
En ce qui concerne les deux sujets principaux qui prédominent dans les nouvelles jusqu’à
Marguerite de Navarre, à savoir le rire et l’horreur, elle élargit cet éventail limité en intro-
duisant dans son œuvre des nouvelles d’amour à caractère tragique dans lesquelles l’accent
est mis sur la vie intérieure des personnages. Dotés d’une vie affective qui nous est présentée
dans tous ses détails, ceux-ci n’ont plus rien en commun avec les personnages stéréotypés
des nouvelles-fabliaux. Avec ses nouvelles d’amour, Marguerite de Navarre crée un type de
nouvelle qui aeindra son apogée pendant le classicisme français :
Novellen wie die von Floride et Amadour [nouvelle 10] stellen zweifellos eine
Vorstufe zum Typ der tragisen Liebesnovelle der französisen Klassik dar
[…], wie sie uns in Madame de La Fayees Princesse de Montpensier (1662)
zum ersten Mal voll ausgeprägt entgegentri.
(Blüher, p.60)
Eu égard à ces nombreuses innovations l’Heptaméron est une œuvre qui contraste avec les
autres recueils de nouvelles de l’époque. Ce contraste résulte également de l’intention de
Marguerite de Navarre aussi bien de faire de la nouvelle autre ose qu’un simple récit
destiné à distraire ses lecteurs et ses lectrices que de peindre dans son œuvre « […] ein
umfassendes Bild menslier Verhaltensweisen im Positiven wie im Negativen […] ». ¹³³
Cee alliance de tradition et d’innovation a conduit Frank-Rutger Hausmann – et nous
souscrivons à cee opinion – à écrire, à propos de l’Heptaméron, qu’il est « […] die Synthese
und zuglei die Vollendung der französisen Renaissancenovelle […] ». ¹³⁴
133. Sönberger, Axel : Die Darstellung von Lust und Liebe im Heptaméron der Königin Margarete von Na-
varra. Francfort sur le Main, Domus Editoria Europaea, 1993. (=Franzistise Studien aus Wissensa und
Unterrit ; 1). p.19.
134. Hausmann, Frank-Rutger : « Die Literatur der Renaissance. » in : Französise Literaturgesite. p.100-
135, ici p.127.
85
Annexe
Henri d'Albret
1527
( 1555)
Antoine de Bourbon
1548
(1518 1562)
Extrait de la généalogie des Valois-Angoulême, d’après : Wenzler : Mémento des rois de France et
Cazauran : L’Heptaméron de Marguerite de Navarre.
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Lebenslauf
Ausbildung
Sprachkenntnisse
Deuts: Muersprae
Englis: sehr gut in Wort und Sri
Französis: sehr gut in Wort und Sri
Italienis: gut in Wort und Sri
Swedis: gut in Wort und Sri
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Zusammenfassung
Bereits vor Giovanni Boccaccio, der mit seinem Decameron im 14. Jahrhundert die erste
Novellensammlung suf, gab es narrative Kurzformen, wie zum Beispiel die Lais der Marie
de France, die der Belehrung dienenden Exempla sowie die heiteren Fabliaux. Züge dieser
Gaungen fanden Eingang in Boccaccios einhundert Novellen, die zu einem gesamteuropäi-
sen Erfolg wurden und zahlreie Naahmer fanden.
Die erste französise Novellensammlung, die Cent Nouvelles nouvelles, entsteht in der
zweiten Häle des 15. Jahrhunderts und markiert den Beginn einer reien Novellenproduk-
tion, die si au im 16. Jahrhundert fortsetzt. 1515 erseinen die Cent Nouvelles nouvelles
von Philippe de Vigneulles, einundzwanzig Jahre später veröffentlit Nicolas de Troyes sei-
nen Grand Parangon des Nouvelles nouvelles und 1547 erseinen die Propos rustiques von
Noël du Fail.
Selbst die Königin von Navarra interessiert si für das no junge Genre der Novelle
und verfasst ihre ganz eigene Novellensammlung, die 1559 postum unter dem Titel Hep-
taméron veröffentlit wird. Obwohl Margarete von Navarra einerseits der traditionellen
Konzeption der Novelle ihrer Zeit folgt, geht sie andererseits au eigene Wege und sa
auf diese Weise einen bis dato in Frankrei no nit realisierten Novellentyp, nämli
den der Problemnovelle, der vor ihr nur von Boccaccio verwirklit wurde.
Das unvollendete Werk der Margarete von Navarra gilt als Höhepunkt der französisen
Novellistik des 16. Jahrhunderts.
Diese Arbeit wurde in LATEX 2ε unter Verwendung der Sriarten L L und
URWClassico mit XƎTEX erstellt.
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