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Malcolm X

Transféré par

Ilhamou Bilou
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Malcolm X

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L’enfance

Quand ma mère me portait dans son ventre, une bande de cavaliers du Ku-Klux-
Klan, en capuchons, fit irruption chez nous, à Omaha (Nebraska). Il faisait nuit.
Brandissant leurs fusils et leurs carabines, ils encerclèrent la maison et crièrent à
mon père de sortir. Ma mère alla ouvrir la porte d’entrée. Elle se plaça de façon
a mettre sa grossesse en évidence, et déclara qu’elle était seule avec ses trois
petits enfants, et que mon père était absent : il prêchait a Milwaukee. Les
hommes du clan proférèrent des menaces, des avertissements ; nous avions
intérêt, disaient-ils, a quitter Omaha parce que « le bon peuple chrétien blanc »
ne supporterait pas la façon dont mon père « fomentait des troubles » chez les
bons noirs d’Omaha en prêchant le « retour a l’Afrique » préconise par Marcus
Garvey.
Mon père, le révérend Earl Little, était un pasteur baptiste, et militait dans
l’association universelle pour le progrès des noirs de Marcus Garvey. Avec
l’aide de disciples comme mon père, Garvey, dont le quartier général était à
Harlem (New-York), levait l’étendard de la pureté de la race noire et exhortait
les masses noires a regagner l’Afrique, terre de leurs ancêtres. Cette cause faisait
de Garvey le Noir du monde le plus controverse.
Hurlant et menaçant toujours, les cavaliers du Klan éperonnaient leurs chevaux
et galopaient autour de la maison, brisant toutes les vitres qu’ils pouvaient avec
la crosse de leurs fusils. Puis ils s’éloignèrent dans la nuit avec leurs torches
flamboyantes, aussi soudain qu’ils étaient venus.

A son retour, mon père, mis au courant, se mit dans une grande colère. Il résolut
d'attendre ma naissance, toute proche, pour déménager. Je ne sais pas pourquoi
il prit cette décision : ce n'était pas un Noir craintif, comme la plupart l'étaient
alors, et comme beaucoup le sont encore maintenant. Mon père était un homme
grand, il mesurait un mètre quatre-vingt-seize et il était très noir. II n'avait qu'un
œil. Je n'ai jamais su comment il avait perdu l'autre. Originaire de Reynolds, en
Géorgie, il avait quitté l'école au bout de trois années, ou peut-être quatre. Il
croyait, comme Marcus Garvey, que les Noirs américains n'accéderaient jamais
à la liberté, à l'indépendance et à l'estime de soi en Amérique même, qu'ils
devaient donc laisser l'Amérique à l'homme blanc et retourner dans leur terre
d'origine, l'Afrique. Mon père avait vu mourir de mort violente quatre de ses six
frères, dont trois de la main des Blancs. L'un d'eux avait été lynché. C'est l'une
des raisons pour lesquelles il avait décidé de risquer et de consacrer sa vie à la
propagation de ses idées. Ce que mon père ne pouvait pas savoir, c'est que des
deux frères qui lui restaient, seul mon oncle Jim devait mourir dans son lit, de
mort naturelle. Mon oncle Oscar devait par la suite tomber sous les balles des
policiers blancs du Nord. Et mon père lui-même devait être abattu par des
Blancs.

J'ai toujours pensé que moi aussi je mourrais de mort violente. J'ai fait tout ce
que j'ai pu pour être prêt.

[…]

Ensuite la famille déménagea, je ne sais pas trop pourquoi, a Lansing Michigan.


Mon père y acheta une maison et bientôt, comme c'était son habitude, il prêcha à
droite et à gauche dans les églises noires baptistes des environs; pendant la
semaine il répandait un peu partout la parole de Marcus Garvey.
Il avait commencé à faire des économies pour acheter le commerce qu'il
convoitait depuis toujours lorsque, comme d'habitude, des Noirs imbéciles, des
Oncle Tom du coin, chuchotèrent dans l'oreille des Blancs qu'il propageait des
idées révolutionnaires. Cette fois, ce fut la Légion noire, organisation locale qui
prêchait la haine raciale, qui proféra des menaces et lui ordonna de partir. Les
légionnaires portaient des robes noires et non blanches. Bientôt, ils
apparaissaient presque partout où se trouvait mon père, se moquant de ce « Noir
qui se prend pour qui? », qui voulait avoir un commerce, qui résidait en dehors
du quartier noir de Lansing, qui fomentait des troubles et incitait les «bons
nègres » à la rébellion.

Comme à Omaha, ma mère était enceinte, de ma petite sœur cette fois. Peu après
la naissance d'Yvonne ce fut la nuit de cauchemar de 1929, mon premier
souvenir cuisant. Je me rappelle que je fus brusquement arraché au sommeil par
une effroyable cacophonie de coups de pistolet et de cris. Un rideau de fumée et
de flammes m'accueillit. C'était mon père qui criait après deux Blancs qui
avaient mis le feu à la maison et s'enfuyaient à toutes jambes; mon père leur
tirait dessus. Tout autour de nous, la maison brûlait. Tous les membres de la
famille titubaient, se cognaient, tom¬baient les uns sur les autres en fuyant les
flammes. Ma mère, qui tenait le bébé dans ses bras, eut juste le temps d'atteindre
la cour; puis la maison s'effondra dans une pluie d'étincelles. Je me rappelle que
nous nous retrouvâmes dehors, en pleine nuit, en caleçon, pleurant et hurlant de
toutes nos forces. Les policiers, les pompiers blancs étaient là; ils regardèrent la
maison brûler jusqu’a ce qu'il n'en restât rien.
C’est à cette époque que je fis connaissance avec Ella, la fille de mon père par
un premier mariage. Elle habitait Boston et vint nous voir sur mon invitation. Un
jour je la trouvai en rentrant du lycée. Elle me serra dans des bras, m’écarta,
m’examina de la tête aux pieds. Une maîtresse femme, Ella, peut être encore
plus grosse que Mme Swerlin. Elle n’était pas simplement noire, comme mon
père, mais noire d’ébène. A la façon dont elle s’asseyait, se déplaçait, parlait, on
savait qu’elle obtenait toujours exactement ce qu’elle voulait. C’était donc elle
la fille dont mon père avait été si fier parce qu’elle avait fait monter plusieurs
membres de la famille de Georgie a Boston, ou elle possédait quelques biens,
alors qu’elle y était arrivée les mains vides. Personne ne m’avait jamais
impressionne a ce point.
Cet été la, en 1940, je grimpai dans le bus en partance pour Boston, avec ma
valise en carton et mon costume vert. Je n’avais pas besoin de porter un écriteau
marque « Pèquenot » : ça se voyait. De ma place, au fond de l’autobus vous
l’avez devine, je regardais, hébété, défiler l’Amérique de l’homme blanc.

Elle m’attendait au terminus, elle m’emmena chez elle, dans le Harlem de


Boston, qui s’appelle Roxbury. Elle m’était plus proche qu’une demi-sœur, peut
être parce que nous sommes tous 2 du genre dominateur.
Elle s’occupait de plusieurs dizaines de choses a la fois ; elle appartenait a je ne
sais combien de clubs ; elle était une attraction de la « bonne société noire » de
Boston. Je rencontrai chez elle une centaine de noirs qui parlaient comme des
citadins et qui me laissaient pantois.

J’aurais tente de feindre l’indifférence que je n’aurais pas pu. Les gens parlaient
familièrement de Chicago, de Detroit, de New York. Je n’aurais pas cru qu’il y
avait tant de noirs dans le monde. On en voyait partout, à Roxbury, la nuit, le
samedi soir surtout. Néons, boites de nuit, bars, et les voitures qu’ils avaient !
Dans la rue ça sentait bon la cuisine noire des restaurants, riche, grasse, bien de
chez nous. Les juke-boxes hurlaient du Erskine Hawkins, du Duke Ellington, du
Cootie Williams, et bien d’autres encore. Les grands ensembles de jazz se
produisaient tout les soirs, en alternance : un soir pour les noirs, le lendemain
pour les blancs.
De retour à Mason, je me sentis mal à l’aise. Mal a l’aise pour la première fois,
en compagnie de blancs. Je ne m’en rendais pas compte alors, mais je sais
maintenant que Boston me manquait parce que la, pour la première fois, j’avais
découvert un monde qui était le mien.
Alors que je me préparais a entrer au lycée, je me trouvai un jour, je ne sais
comment, en tête a tête avec M. Ostrowski, le prof d’anglais. Grand, au teint
rose, il arborait une épaisse moustache. Avec lui j’avais eu quelques unes de
mes meilleures notes, et il m’avait toujours fait comprendre qu’il m’aimait bien.
J’ai déjà dit qu’Ostrowski était un « conseiller » ne : il donnait son avis sur tout
ce qu’il fallait lire, faire, penser – sur tout.
Je crois qu’il avait de bonnes intentions ce jour-la. Il ne me voulait sans doute
aucun mal ; était dans sa nature d’américain blanc. J’étais un de ses meilleurs
élèves, un des meilleurs élèves de l’école, mais il ne me voyait d’avenir qu’ « a
ma place » : c’est ce genre d’avenir que tous les blancs prévoient pour tous les
noirs.

- Malcolm, dit-il, tu devrais penser à ton avenir. L’as-tu fait ?

Je n’y avais jamais pense. Je ne sais pourquoi, je répondis que je voulais devenir
avocat. Lansing n’avait pas d’avocats noirs, à cette époque-la, qui auraient pu
me donner cette ambition. Tout ce que je savais, c’est qu’un avocat, c’est qu’un
avocat n’avait pas à laver la vaisselle comme je le faisais moi.
M. Ostrowski eut l’air surpris. Avec un demi-sourire, il déclara :

- Malcolm, dans la vie il faut être réaliste avant tout. Comprends moi bien. Ici
nous t’aimons tous, tu le sais. Mais tu es un nigger. Tu devrais réfléchir à ce que
tu pourrais devenir. Tu es habile de tes mains. Tout le monde admire ce que tu
fais en menuiserie. Pourquoi ne pas être menuisier ?

Personnellement les gens t’aiment bien, tu ne manquerais pas de travail.


Plus je pensais, par la suite, à cette conversation, plus j’étais mal à l’aise. Ce qui
me troubla le plus, c’étaient les conseils que donnait M. Ostrowski a mes
camarades de classe, tous des blancs. Il encourageait ceux qui voulaient faire
carrière tout seuls, entreprendre quelque chose de nouveau. Quelques-unes des
filles souhaitaient devenir institutrices, les garçons fonctionnaires, ou
vétérinaires ; une fille voulait être infirmière. Tous affirmaient que M.
Ostrowski les encourageait. Et pourtant aucun d’entre eux ou presque n’avait
d’aussi bonnes notes que moi.
Je me rendis compte alors, que même si je ne valais pas grand-chose, étais plus
intelligent que la plupart des jeunes blancs. Mais apparemment je étais toujours
pas assez intelligent (a leurs yeux) pour faire ce que j’avais envie de faire dans
la vie.

C’est alors qu’au fond de moi-même, je commençai a changer. J’évitais les


blancs. Certes, je venais en classe, je répondais quand on me posait une
question. Mais le cours de M. Ostrowski devenait un supplice. Jadis je ne
relevais pas le gant quant on me traitait de nigger, maintenant, je m’arrêtais pour
dévisager l’auteur d’une telle remarque. Et les autres s’en étonnaient.
J’ai souvent pense que, si M. Ostrowski m’avait encourage a devenir avocat, je
serais sans doute aujourd’hui membre de cette bourgeoisie noire, qui exerce des
professions libérales, sirote des cocktails, et pose en porte-parole ou en leader du
peuple noir alors que son principal souci est de s’intégrer et mettre la main sur
les quelques miettes que les blancs lui abandonnent a contrecœur.

Je remercie Allah de m’avoir envoyé a Boston a ce moment la. Sinon, je serais


sans doute encore un chrétien noir au cerveau bien lave.

Le premier mois que je passais a boston, je le passai bouche bée. Les jeunes
zazous qui traînaient aux coins des rues, dans les salles de billard, visiblement
sans emploi, me fascinaient. Ils avaient les cheveux lisses et brillants comme
ceux des blancs et je n’en revenais pas. Ella m’apprit qu’on appelait les cheveux
défrisés des conks. Je n’avais jamais bu une goutte d’alcool, jamais fumé une
cigarette et je voyais de petits noirs de 10 a 12 ans jouer aux dés pour de
l’argent, jouer aux cartes, se battre entre eux, obtenir des adultes un penny ou un
nickel qu’ils jouaient a la loterie. Et ces gosses vous sortaient des jurons
épouvantables et des mots d’argot que je ne connaissais pas. Le soir dans mon
lit, je retournais tous ces mots nouveaux dans ma tête. Dans le centre, a la nuit
tombée surtout, on rencontrait quelque fois une blanche et un noir qui se
promenaient bras dessus bras dessous sur le trottoir, des couples mixtes sirotant
de l’alcool dans les bars, au lieu de faire leurs petites affaires dans un coin
obscur, comme a Lansing. Les couples mixtes du ghetto me choquaient
profondément.
Je voulais trouver un boulot tout seul, histoire de faire une surprise a Ella. Un
après-midi j’entrai, mu par je ne sais quel pressentiment, dans une salle de
billard que, de la rue, j’observais depuis longtemps a travers les vitres. Je
n’avais pas envie de jouer ; en fait je n’avais jamais tenu une queue de billard.
Mais j’étais attire par les zazous qui se penchaient, l’air indifférent sur les
grandes tables couvertes de feutre vert et envoyaient les boules dans les trous.
Quelque chose me dit alors que je devais m’adresser au type qui ramassait les
boules et dont je savais qu’on l’appelait Shorty. Il était en effet de petite taille, et
il avait les cheveux lisses et brillants. Un jour il était sorti de son billard et, me
voyant sur le trottoir, il m’avait dit « Salut Red », et je étais dit qu’il était sympa.

[…]
- Mon vieux, cette ville est bath si tu piges, dit Shorty. Tu es l’enfant du pays, je
vais te donner des cours de citadin.
Je restais la comme un imbécile, a sourire de toutes mes dents.

[…]
Ce qui me plut d’emblée chez Shorty, était sa franchise. Quand je lui dis ou
j’habitais, il me répondit ce que je savais déjà, a savoir que dans le ghetto
personne ne pouvait blairer les noirs de la Colline. Mais a son avis, une sœur qui
donnait une piaule a un mec sans lui demander de loyer et sans même le harceler
pour qu’il trouve du boulot, eh bien ! une sœur pareille devait être quelqu’un de
pas mal. Le job de Shorty au billard lui permettait de joindre les 2 bouts, dit-il,
pendant qu’il apprenait a jouer du saxophone. Il avait gagne un gros lot quelques
années auparavant, c’est comme ça qu’il l’avait achète.

[…]
J’avais honte d’avouer que je n’avais jamais joue pour de l’argent. Shorty
m’excusa. Bah ! C’est que tu n’as jamais rien eu a dépenser. Des que tu auras un
boulot tu pourras commencer. » Il me montra du doigt des joueurs et des
souteneurs. Certains avaient des p.utains blanches, murmura-t-il. « Sans vouloir
te mentir, moi j’aime bien une gonzesse blanche a 2 dollars, dit Shorty. Y’a des
tas de choses qui se passent ici, la nuit. Tu verras. » Je lui ai dis que j’en avais
déjà vu. « Tu en as eu une ? » demanda-t-il.
Je n’avais pas fait cette expérience, et mon embarras me trahissait. « Pas la
peine d’avoir honte, dit-il. J’en ai eu quelques unes avant de quitter Lansing – tu
sais, les nanas polonaises qui venaient du cote du pont. Ici c’est surtout des
italiennes et des irlandaises. Mais toutes les blanches sont pareilles : elles
préfèrent les noirs a tous les coups. »

[…]
Quand j’arrivais a la maison, Ella m’apprit qu’un nomme Shorty avait
téléphone. Il me faisait dire que le cireur du Roseland, un dancing, partait le soir
même, et que je pourrais prendre sa place.
« Mais Malcolm, tu n’as pas expérience ! » fit Ella. Je sentais que ce genre de
job était pas à son goût. Moi, ça était égal. Je serais à coté plus grands orchestres
de jazz du monde ! Cette perspective me coupait le souffle. Je n’attendis même
pas le dîner.
La salle était toute illuminée. Un homme à l’entrée faisait entrer des membres de
la formation de Benny Goodman. Je lui dis que je voulais voir Freddie, le cireur.

- C’est toi le nouveau ? demanda-t-il. Je répondis affirmativement, et il rit : « Eh


bien ! Peut être que tu décrocheras le gros lot et que tu t’achèteras une Cadillac,
toi aussi ! » Il m’indiqua ou trouver Freddie : au deuxième étage, aux toilettes
hommes.

Avant de monter, je jetai un coup d’œil dans la salle. La piste luisante, était
immense. Je n’en croyais pas mes yeux. Tout au fond, baignant dans une
lumière douce et rose, les musiciens de Benny Goodman se promenaient,
bavardaient, riaient, disposaient de leurs instruments et de leurs pupitres.
En haut, dans les toilettes hommes, un type maigre comme un fil, a la peau
brune, aux cheveux lisses, m’accueillit : « C’est toi l’enfant du pays de Shorty ?
» Je dis oui. Il se présenta : était Freddie. « Un brave type, Shorty ajouta-t-il, il
m’a téléphone parce qu’il avait appris que j’avais gagne le gros lot, et il a devine
que j’allais fiche le camp. » Je racontais a Freddie ce que le portier en bas
m’avait dit a propos de la Cadillac. Freddie rit : « Ca les fout en rogne, les
blancs, de voir un noir gagner a la loterie. Ouais, je leur ai dit, pour les faire
enrager, que j’allais me payer une Cadillac. »

Puis Freddie me demanda de l’observer attentivement, mais sans le gêner. Il


essaierait de m’apprendre le métier avant le prochain bal, qui aurait lieu dans
quelques jours.
[…]
On entendait la musique d’en bas qui montait jusqu'à nous. J’ais comme
hypnotisé. « T’as jamais vu un grand bal ? demanda Freddie. Vas-y voir un peu.
»
Quelques couples dansaient déjà dans la lumière rose. Mais les gens qui
entraient m’émerveillèrent encore plus. Les femmes les plus élégantes que
j’avais jamais vues, des jeunes, des vieilles ; les blancs qui achetaient leurs
tickets entrée et remettaient d’épaisses liasses de billets dans leur poche,
déposaient les manteaux des dames aux vestiaires, prenaient leur bras et les
conduisaient dans la salle.
- T’as rien vu mon pauvre vieux, dit Freddie. C’est quand les nôtres dansent
qu’il y a de l’ambiance ! »

[…]
Quand je rencontrai Freddie a nouveau, était un soir dans le centre. Il était au
volant de la Cadillac gris perle qu’il venait de garer.
- Tu m’en as appris des trucs ! » lui dis-je, et il rit. Il savait ce que je voulais
dire.

Il ne m’avait pas fallu longtemps pour découvrir que Freddie passait moins de
temps a cirer les souliers et a offrir des serviettes qu’a vendre de l’alcool et des
marijuanas et a mettre des « miches » blancs en contact avec des p.utains noires.
Je découvris également que les blanches venaient en grand nombre aux bals
noirs. Il y avait des prostituées que leur souteneur amenait la autant pour le
plaisir que pour les affaires, d’autres qui venaient avec leur ami noir, d’autres
encore qui venaient seules pour tenter l’aventure avec les noirs toujours
disponibles et enthousiastes.
Les noirs n’avaient naturellement pas accès aux bals blancs. Aussi les
souteneurs des putains noires faisaient-ils comprendre qu petit cireur qu’il
pourrait se faire un petit supplément en glissant un numéro de téléphone ou une
adresse aux miches blancs qui, vers la fin de la soirée, se mettraient en quête de
« gonzesses noires ».
[…]

Parfois étais la moi aussi, près de la porte, dansant tout seul dans ma veste grise
avec ma brosse a reluire dans ma poche, et le gérant venait me crier après parce
que j’avais des clients qui attendaient en haut.
Je ne sais pas quand j’ai commencé à boire de l’alcool, à fumer des marijuanas.
Le tout allait ensemble, avec les des, les jeux de cartes, les paris quotidiens d’un
dollar, a l’époque ou je commençais a sortir le soir avec Shorty et ses copains.
J’étais toujours aussi pèquenot mais les copains m’acceptèrent. On passait des
soirées ensemble, généralement chez une des filles, la marijuana nous donnait
l’impression de flotter, le whisky nous brûlait l’estomac. Tout le monde
comprenait parfaitement que mes cheveux devaient pousser encore un peu avant
que Shorty me fasse un conk.

Bientôt Shorty décida que mes cheveux étaient assez longs pour être défrisés. Il
avait promis de me montrer comment on fait un conk chez soi au lieu d’avoir à
payer 3 ou 4 dollars chez le coiffeur. Il me remplit une petite liste d’ingrédients
à acheter chez l’épicier : deux boites de soude caustique, deux œufs et deux
pommes de terre de taille moyenne. Au drugstore, près du billard je demandai
un bocal de vaseline, un grand morceau de savon, un gros peigne et un peigne
fin, un tuyau de caoutchouc et une paire de gants.

-C’est la première fois que tu te fais un conk ? demanda le vendeur.


-Exact ! répondis-je, tout fier, en souriant de toutes mes dents.

Shorty m’installa dans l’appartement qu’il habitait en l’absence de son cousin. «


Regarde-moi bien » dit-il.
Il éplucha les pommes de terre, les découpa en fines tranches qu’il mit dans un
grand pot de verre, puis il les remua avec une cuillère de bois tout en ajoutant de
la soude caustique jusqu'à ce que le pot fut à moitié plein. « Ne te sers jamais
d’une cuiller en métal, ajouta-t-il, la soude la noircirait. »
Dans cette mixture gélatineuse, amidonnée, Shorty cassa 2 œufs et se mit à
remuer très vite. Le congolene devint jaune pale. « Touche le pot », dit Shorty ;
j’y posai ma main et l’enlevai aussitôt. « T’as raison, c’est brûlant, c’est la
soude, dit-il. Tu sentiras ça quand je te le mettrai sur la tête – ça brûlera
vachement. Mais plus tu tiendras le coup, plus tes cheveux seront lisses. »

Il me dit de m’asseoir, noua le tablier de caoutchouc autour de mon cou, et


peigna mes cheveux broussailleux. Puis il me fit un massage à la vaseline,
pénétrant dans le cuir chevelu. Il m’enduisit les oreilles, la nuque et le front. «
Quand le moment sera venu de te rincer les cheveux, n’oublie pas de me dire si
ça brûle encore quelque part. » Il se lava les mains, enfila les gants de
caoutchouc et noua son tablier, de caoutchouc aussi. « Si le congolene ne part
pas tu auras une brûlure à la tête. »

Quand Shorty commença à appliquer le congolene, je ne sentis qu’une douce


chaleur. Puis ma tête prit feu.

Je grinçai des dents et serrai de toutes mes forces les bords de la table de cuisine.
J’avais l’impression que le peigne me scalpait. J’avais les larmes aux yeux, mon
nez coulait. Je n’en pouvais plus. Je me ruais sur le lavabo, je traitai Shorty de
tous les noms. Enfin il fit couler la douche et me savonna la tête. Il fit de la
mousse, rinça, fit de la mousse, rinça une bonne dizaine de fois, avec de l’eau
toujours un peu plus froide, ce qui me fit du bien.

-Ca brûle encore quelque part ?

-Non, répondis-je, en articulant avec peine. Mes genoux tremblaient.

-Va te rasseoir alors. Je crois que c’est parti.

Shorty prit une grosse serviette pour me sécher, en frictionnant fort. Je


recommençai à prendre feu. « Doucement. Doucement ! » Hurlai-je.

-La première fois est toujours la plus dure mais tu vas bientôt t’y habituer. Ca te
va rudement bien, l’enfant du pays. T’as un beau conk !

Dans la glace, je vis mes cheveux qui pendaient en mèches molles et humides.
J’avais toujours la tête en feu, mais c’était devenu supportable. Il posa la
serviette sur mes épaules, et recommença à m’enduire les cheveux de vaseline.

Je le sentais qui me peignait les cheveux vers l’arrière, avec le gros peigne
d’abord, puis avec le peigne fin.

Ensuite il me fit une coupe au rasoir, très délicatement, en commencant par la


nuque, puis sur les cotes. Il me tailla des « pattes ».
Mon premier regard dans la glace suffit à effacer toutes les souffrances que
j’avais endurées. J’avais déjà vu des conks pas mal, mais quand vous voyez ça
sur votre propre tête pour la première fois, l’effet est stupéfiant.
Je voyais Shorty debout derrière moi ; souriant tous deux, nous transpirions à
grosses gouttes. Et sur mon crâne j’aperçus un casque épais, brillant de cheveux
roux – vraiment roux – lisses comme les cheveux d’un blanc.
Ce que je pouvais être ridicule ! J’admirais dans la glace un Noir avec des
cheveux « blancs » ! Je me jurai de n’avoir plus jamais les cheveux crépus, et
effectivement je les ai défrisés régulièrement pendant de longues années.

Je venais de faire mon premier pas vers la dégradation de soi. J’avais rejoint
cette multitude d’hommes et de femmes noires qui, en Amérique, à force de
bourrages de crâne, finissent par croire que les noirs sont inférieurs – et les
blancs supérieurs – à tel point qu’ils n’hésitent pas à mutiler et à profaner les
corps que Dieu leur a donnes, pour essayer d’avoir l’air « chouette » selon les
critères des blancs.

[…]

Shorty m’emmenait souvent aux parties de sa bande. Les lumières étaient


douces, la musique aussi, tout le monde paf. J’ai rencontre la des nanas
pétillantes comme le vin de mai, et des mecs que rien ne pouvait étonner.
Comme les centaines de milliers de pèquenots noirs qui étaient venus avant moi
dans les ghettos noirs du Nord, et comme tous ceux qui y sont venus, je parlais
bientôt l’argot comme si j’y étais ne, et m’affublai de tout les oripeaux de la
mode d’alors : costume de zazou, conk -… et de l’alcool, de la marijuana, tout
cela pour effacer mes antécédents paysans.[…]

A Roxbury comme dans n’importe quel ghetto noir d’Amérique à l’époque, la


possession d’une maîtresse blanche qui ne fut pas une p.utain attitrée était un «
signe extérieur de richesse » de tout premier ordre du moins pour le noir moyen.
Et celle qui se trouvait la, devant moi, et qui me faisait de l’œil, était trop belle
pour être vraie. Ses cheveux lui retombaient sur les épaules, elle était bien pale
et sa toilette avait du lui coûter cher.

Appelons-la Sophia. Elle ne dansait pas bien selon les critères noirs, mais ça
était égal. Les autres couples nous observaient. Je lui dis qu’elle dansait bien, et
lui demandai ou elle avait appris. J’essayai de comprendre ce qu’elle faisait la.
La plupart des blanches venaient aux bals noirs pour les raisons que vous savez,
mais une fille comme celle-la, on n’en voyait pas tellement.
Toutes ses réponses étaient vagues. Mais au cours de cette danse, nous
tombâmes d’accord pour faire un tour dans sa voiture. J’en avais de la chance !
Elle savait très bien ou elle allait. A la sortie de Boston elle prit une petite route,
puis un chemin désert. Puis elle éteignit tout, sauf la radio. […]

Mon standing commença à s’améliorer dans le centre de Roxbury des qu’on me


vit avec Sophia. Jusqu’alors on m’avait considéré comme un petit merdeux
comme les autres, avec son conk et son zoot. Mais maintenant que je me
montrais dans les bars et les clubs avec la plus belle fille qui y eut jamais mis les
pieds, et qu’en plus elle me donnait l’argent que je dépensais, même les
trafiquants noirs et les gérants de club, les joueurs et les « banquiers »
m’envoyaient de grandes tapes sur le dos, nous invitant à boire à leurs tables et
m’appelant « Red ». Je connais la raison de ces amabilités comme je connais
mon propre nom. Aucun doute : ils voulaient tous me prendre ma belle blanche.
[…]

Puis Sophia me donna l’argent nécessaire pour que je partage l’appartement de


Shorty Je laissai tomber le drugstore et trouvai bientôt un autre job, au Parker
House. En veste blanche amidonnée, je poussais les tables roulantes que les
garçons du restaurant remplissaient de vaisselle sale, jusque dans la cuisine ou
les plongeurs s’en emparaient.

Nous avions besoin d’un quartier général, hors de Roxbury. Les filles louèrent
un appartement à Harvard Square. Contrairement à nous autres noirs, elles
pouvaient prospecter avant de choisir l’appartement qui convenait le mieux. Ce
fut un rez-de-chaussée, ou nous pouvions tous entrer et sortir, tard dans la nuit,
sans attirer l’attention.

Des notre premier meeting à Harvard Square, nous préparâmes nos coups. Pour
se rendre compte des possibilités de chaque maison, les filles se feraient passer
pour des vendeuses, des étudiantes, des enquêteuses faisant des sondages
d’opinion, etc. […]

Notre premier cambriolage eut lieu ce soir la, chez le vieux blanc qui payait
Rudy pour le saupoudrer de talc. On ne pouvait pas trouver mieux. Ca a marche
comme sur des roulettes. Nous avons eu droit aux félicitations de la « couverture
», ainsi qu’a une récompense plus concrète : de beaux billets neufs qui
craquaient sous les doigts. Le vieux raconta par la suite à Rudy qu’une armée de
détectives avait envahi les lieux et conclu que notre cambriolage était l’œuvre
d’une bande qui opérait à Boston depuis un an déjà.
Bientôt le cambriolage devint pour nous une science. Les filles prospectaient les
beaux quartiers. Parfois les cambriolages ne duraient pas dix minutes. En
général Shorty et moi nous faisions le gros du boulot pendant que Rudy attendait
dans la voiture, prêt à démarrer.[…]

A cette époque la il y avait 2 inspecteurs noirs à Boston. Depuis mon retour à


Roxbury, l’un d’eux, Turner, me faisait comprendre qu’il ne pouvait pas me
blairer, et était réciproque. Il racontait ce qu’il allait me faire et moi je répliquai
rondement, toujours par radio-trottoir. Quand il changea de propos, je sus que
radio-trottoir fonctionnait bien. Tout le monde savait que étais toujours arme. Et
lui était trop bête pour comprendre que je n’hésiterais pas à lui tirer dessus,
inspecteur ou non.[…]

Moi, j’en étais au pont ou je creusais ma propre tombe. Tout criminel s’attend à
être pris. C’est la loi du milieu. On essaie de reculer l’échéance le plus
longtemps possible, c’est tout. La drogue m’aidait à repousser cette perspective
chaque fois qu’elle se présentait à mon esprit. La drogue était maintenant
l’essentiel de ma vie. J’en étais au stade ou j’absorbais quotidiennement assez de
came (cigarettes, ou cocaïne, ou les deux pour être au delà de toute espèce
d’inquiétude, de tension). Et si jamais quelque souci parvenait, malgré tout à la
surface de ma conscience, il s’en allait flotter ailleurs jusqu’au lendemain, et le
lendemain jusqu’au sur-lendemain.
Mais je n’arrivais que difficilement, maintenant, à me droguer sans que ça se
voie.

Un soir que nous ne travaillions pas – le lendemain d’une bonne pêche et étais
bourré comme d’habitude – j’allai dans une boite de nuit. Le barman, qui me dit
« Bonjour, Red », faisait une tête qui ne me disait rien de bon. Je ne lui posai pas
de questions. C’est un principe : ne jamais poser de questions dans ce genre de
situations ; car les gens vous disent alors que ce qu’ils veulent bien vous dire.
De toutes façons le barman n’eut pas le temps de me dire quoi que ce soit. Car je
les vis presque aussitôt.
Sophia et sa sœur étaient assises à une table près de la piste, accompagnées d’un
blanc.

Encore aujourd’hui je ne comprends toujours pas comment j’ai pu commettre


une erreur aussi énorme. J’aurais pu parler à Sophia plus tard. Je ne savais pas
qui était le blanc, et je m’en fichais d’ailleurs. Mais la cocaïne me fit me lever.
Ce était pas le mari de Sophia, mais le meilleur ami de son mari. Ils avaient fait
leur service militaire ensemble. Le mari était absent, l’ami avait invite Sophia et
sa sœur à dîner, elles avaient accepte. Plus tard dans la soirée, il proposa un tour
au ghetto noir.

Pincé

Tout les citadins noirs connaissaient ce genre de Blanc du Nord, le m’as-tu-vu


qui a envie de voir le « quartier nègre » pour « se marrer un peu » aux dépens
des noirs. Les filles, que tout le monde connaissait dans le quartier noir,
essayèrent de le dissuader. Il insista. Elles retinrent leur souffle et entrèrent dans
cette boite ou elles étaient déjà venues cent fois. Elles jetèrent au barman et aux
garçons des regards glaces et eux, comprenant ce qui se passait, faisaient mine
de ne pas les connaitre. Elles demandèrent a boire, priant Dieu que les noirs
qu’elles connaissaient ne viennent pas les saluer.

C’est alors que j’intervins. Je me souviens de les avoir appelées « chous ». Elles
étaient blanches comme de la craie. Le type, rouge comme une betterave.
Ce soir la, a Harvard Square, je fus vraiment malade. Moins physiquement que
du brusque effet a retardement de ces 5 dernières années. J’étais en pyjama, à
moitié endormi dans mon lit, quand j’entendis frapper.
C’était étrange. Nous avions tous une clé. Personne ne venait frapper à cette
porte. Je roulai par terre me glissai sous le lit, tellement vaseux qu’il ne me vint
pas à l’esprit de prendre le pistolet sur la commode.
De dessous le lit, j’entendis la clé tourner dans la serrure, je vis entrer des
chaussures et des bas de pantalons. Je les regardai circuler. S’arrêter. Chaque
fois que le type s’arrêtait, je savais exactement ce qu’il regardait. Et je savais
avant qu’il ne le sache lui-même, qu’il allait se baisser et regarder sous le lit. Ce
qu’il fit.
C’était l’ami du mari de Sophia. Son visage se trouvait à 50 centimètres du
mien. Il avait l’air congelé.

-Ha ha ha, je vous ai bien eu, hein ? dis-je.

Ca n’avait rien de drôle. Je sortis de dessous le lit, toujours en rigolant. Je dois


dire en sa faveur qu’il n’a pas mis les voiles. Il a reculé. Il m’a regardé comme si
étais un serpent.
Je ne tentai nullement de lui cacher ce qu’il savait déjà Les filles avaient des
affaires dans les placards, un peu partout. Il les avait vues. Nous avons même
bavardé. Je lui ai dit que les filles étaient pas la, et il est parti. Ce qui me troubla
le plus, c’est que je étais moi-même pris au piège en roulant sous le lit, et sans
arme. Décidemment je me laissais aller.

J’avais donné à réparer une montre volée. Deux jours après l’épisode du lit, je
m’en fus la chercher. Mes armes faisaient partie de mes vêtements, comme mes
cravates. J’avais mis mon pistolet dans un étui accroche a mon épaule, sous mon
manteau. J’appris par la suite que le propriétaire de la montre avait indique la
réparation dont elle avait besoin. Une très belle montre, c’est pourquoi je l’avais
gardée pour moi. Et tous les horlogers de Boston étaient alertés.
Le juif attendit d’être payé avant de poser la montre sur le comptoir. Puis il
donna le signal. Un autre type apparut, du fond de la boutique, et se dirigea vers
moi. Il avait la main droite dans la poche. C’était un flic bien évidemment.

-Passez au fond, dit-il d’une voix calme

Je m’apprêtais à obéir lorsqu’un autre noir, innocent celui-la, entra dans le


magasin. J’appris plus tard qu’il avait fini son service militaire justement ce jour
la. Le flic pensa que était un associé, et se tourna vers lui.

Je demeurai la, arme, immobile, pendant que l’inspecteur, me tournant le dos,


interrogeait l’autre noir. Encore aujourd’hui, je suis persuade que même alors
Allah était avec moi. Je n’ai pas essaye de le descendre. Et c’est ce qui m’a
sauvé la vie.
Je me souviens que l’inspecteur s’appelait Shark.
Je levai les bras en l’air et lui fit signe : « Prenez mon pistolet », dis-je.

Je le regardai faire. Il était comme hébété. En voyant entrer l’autre noir, il


n’avait plus pensé que je pouvais être armé. Il était vraiment très ému parce que
je ne l’avais pas descendu. Mon arme à la main, il donna le signal. Deux autres
inspecteurs sortirent de leurs cachettes. Ils m’avaient donc tenu en joue. Un faux
mouvement et ils auraient tiré.

Si je n’avais pas été arrêté chez l’horloger, j’aurais pu mourir autrement. L’ami
du mari de Sophia avait tout raconté à son vieux pote. Le mari, arrivé le matin
même, était venu chez moi, armé. Il s’y trouvait au moment où les flics
m’emmenèrent au commissariat de police.
Les inspecteurs m’accablèrent de questions. Mais sans me frapper. Ils ne
levèrent pas le petit doigt sur moi, parce que je n’avais pas descendu le premier
inspecteur.
Ils trouvèrent sur moi des papiers avec mon adresse. Ils arrêtèrent bientôt les
filles. Les filles impliquèrent Rudy. Aujourd’hui encore je me demande par quel
miracle Rudy a été informe a temps. Il a du sauter dans le premier train quittant
Boston. Il n’a jamais été pris. J’ai du revenir mille fois dans mon esprit, sur cette
journée ou j’ai échappé deux fois à la mort. C’est pourquoi je suis convaincu
que tout est écrit.

Les flics trouvèrent tous les indices voulus dans l’appartement : manteaux de
fourrure, quelques bijoux, des broutilles – et nos instruments de travail. Une
pince-monseigneur, un démonte serrure, des diamants à vitres, des tournevis,
des lampes de poche, des passes … et mon arsenal d’armes.
Les filles eurent droit à une caution peu élevée. Apres tout, elles étaient
blanches. Leur crime le plus affreux, était être liées à des noirs. Shorty et moi,
nous avons écopé de cautions de dix mille dollars chacun. Somme que nous
étions incapables de réunir, et ils le savaient bien.

Les assistantes sociales nous offrirent leurs services. Les rapports entre blanches
et noirs était un thème qui les obsédait. Nos filles n’étaient pas ce qu’on appelle
des « traînées », des « grues » mais des blanches de la bonne bourgeoisie.
Circonstance qui, plus que tout le reste, embetait les assistantes sociales et les
représentants de l’ordre.

Comment, où, quand les avais-je rencontrées ? Est-ce que nous avions couché
ensemble ? Personne ne s’intéressait aux cambriolages. Tout ce qu’ils voyaient,
c’est que nous avions pris des femmes qui appartenaient aux blancs.
Je regardais fixement les assistantes sociales : « Eh bien ! Qu’est-ce que vous
croyez, vous ? »
Jusqu’aux greffiers et aux huissiers du tribunal qui répétaient la même chanson :
« De braves petites blanches … de sales niggers … » Et les avocats qu’on nous
avait désignés d’office ! Le jour du procès, je disais à l’un d’eux, juste avant
l’entrée du juge : « On dirait qu’on va nous condamner a cause des filles ! »
L’avocat rougit et remua tous ses papiers : « Vous n’aviez pas à fréquenter des
blanches ! » dit-il.
Je devais par la suite, en apprendre davantage sur les Blancs. J’appris, entre
autres, qu’on condamnait les cambrioleurs à deux ans quand était pour la
première fois. Mais nous ne devions pas nous en tirer à si bon compte. Pas nous.
Pas pour notre crime.
Je tiens à vous dire avant de continuer que jusqu'à présent je n’avais jamais
raconté mon passé sordide avec autant de détails. Je le fais maintenant, non que
je sois fier du mal perpétré, mais parce que les gens se posent toujours des
questions : pourquoi suis-je devenu ce que je suis ? Pour comprendre quelqu’un,
il faut retracer toute sa vie, remonter à sa naissance. Notre personnalité résulte
de la somme de nos expériences.
Aujourd’hui, tout ce que je fais me semble d’une urgence telle que je ne perdrais
pas une seule heure à vous dicter ce livre si mon propos était d’émoustiller le
lecteur. Si je lui consacre tout le temps nécessaire, c’est parce qu’il n’y a pas de
meilleur moyen pour montrer jusqu’ou étais tombé dans la société de l’homme
blanc lorsque je découvris peu après, en prison, Allah et la religion islamique.
Ma vie en fut transformée.

Satan

Nous nous retrouvâmes un jour devant le juge du tribunal du comte de


retrouvâmes ou nous avions bien perpétré 14 crimes, si ma mémoire est bonne).
La mère de Shorty sanglotait, levait et baissait la tête à l’intention de son Jésus,
non loin d’Ellen et de Reginald. On demanda à Shorty de se lever le premier.

-Premier chef d’inculpation. Huit à dix ans …


-Deuxième chef d’inculpation. Huit à dix ans de prison …
-Troisième chef … »

Et enfin :
-Avec confusion des peines.

Shorty transpirait tellement qu’on aurait dit de la graisse sur son visage noir. Ne
comprenant pas le sens de ces mots, il avait calculé mentalement le total et était
arrivé à plus de cent. Il poussa un cri et s’affaissa. Les huissiers durent le
soutenir. En huit ou dix secondes, Shorty devint aussi athée que je l’avais été au
départ. Je fus condamné à dix ans de prions. Les filles écopèrent de un à cinq
ans, à purger au centre de redressement de Deuxième (Massachussets). C’était
en Février 1946. Je n’avais pas tout à fait 21 ans. Je n’avais même pas
commencé à me raser.
Ils nous emmenèrent, Shorty et moi, lies par des menottes, à la prison de
Charleston.

Je ne me souviens d’aucun de mes numéros de prison. Cela peut paraître


étonnant, même après douze ans. Car le numéro fait partie intégrante du
prisonnier. Son nom n’est jamais prononcé, seulement son numéro Le numéro
était estampillé sur toutes mes affaires, tous mes vêtements. A la fin, il se
trouvait imprimé dans mon cerveau. […]

Nouveau venu à Charleston, j’étais physiquement mal en point et d’une humeur


féroce, car soudain privé de came. Il n’y avait pas d’eau courante dans les
cellules. On avait construit la prison en 1805 dans le style de la Bastille. Je
touchais les 2 murs de ma cellule étroite et sale en m’allongeant sur le lit de
camp. Un récipient muni d’un couvercle faisait fonction de toilette. On a beau
être endurci, on ne peut pas supporter cette odeur de la défécation montant de
toute une rangée de cellules. […]
Je passai en tout sept ans en prison. Quand j’y pense maintenant, quand j’évoque
cette année à Charleston, les souvenirs s’embrouillent dans ma tête – souvenirs
de noix de muscade et autres semi drogues, de gardiens jurant, de moi jetant mes
affaires hors de ma cellule, traînant dans les queues, laissant tomber mon plateau
dans le réfectoire, refusant de répondre à mon numéro, prétendant que je l’avais
oublié.

Cette conduite me valut le secret que, justement, je préférais à la vie


communautaire. Je marchais alors de long en large comme un léopard en cage,
jurant tout haut comme un charretier. J’en voulais surtout à Dieu et à la bible.
Malheureusement la loi prévoyait un délai au delà duquel on devait réintégrer la
cellule collective. Mes compagnons de cellule m’appelèrent bientôt Satan. A
cause de mon hostilité à la religion. […]
Un beau jour de 1948, je venais être transféré à Concord lorsque mon frère
Philbert, qui ne cessait d’adhérer à toutes sortes de mouvements, m’écrivit que
cette fois, il avait découvert « la religion naturelle du noir ». Il appartenait
maintenant, disait-il à « La nation de l’Islam ». Il ajoutait que je devais « prier
Allah pour qu’il me délivre ». Je rédigeai à l’intention de Philbert, dans un
langage plus châtie, il est vrai, une réponse pire que la précédente, ou je lui avais
dit ce que je pensais de la « sainte » église.
Puis vint une lettre de Reginald. Je savais qu’il voyait souvent Wilfrid, Hilda et
Philbert à Detroit, mais je n’aperçus aucun lien entre les deux lettres. Ronald me
donnait les dernières nouvelles, puis : « Malcolm, écrivait-il, ne mange plus de
porc et ne fume plus. Je te montrerai comment sortir de prison. »
Automatiquement je pensais qu’il avait découvert un truc pour me délivre de
taule. Je m’endormis, puis me réveillai, me demandant ce que ça pouvait bien
être Quelque chose de psychologique ? Pourrais-je, en me privant de porc et de
cigarettes, feindre quelque maladie qui me permettait être libéré ?

J’avais terriblement envie de consulter Bimbi mais d’instinct je me retins.


C’était trop important pour lâcher le morceau. Je n’ai pas eu trop de mal à
m’arrêter de fumer. J’avais passé des journées entières au secret sans cigarettes.
Apres avoir lu la lettre de Reginald, je terminai le paquet que j’avais commencé.
Depuis je n’ai plus jamais touché une sèche.
Trois ou quatre jours plus tard on nous servit du porc au repas de midi.
Je n’y pensais même plus en prenant ma place, comme un robot, à la longue
table des détenus. S’asseoir, se jeter sur la bouffe, avaler, se lever, sortir à la
queue leu leu : les bonnes manières pénitentiaires. On me passa le plat de viande
; mais de quelle viande ? Présentée comme elle était, on ne pouvait pas savoir …
Tout à coup la prescription : ne mange pas de porc s’inscrivit en lettres
lumineuses sur l’écran de ma mémoire.
J’hésitai, tenant le plat à distance ; puis je le passai à mon voisin. Il se servit et,
brusquement s’arrêta. Je me souviens qu’il se tourna vers moi l’air surpris.
-Je ne mange pas de porc, dis-je.

Et le plat de viande continua son chemin vers l’autre bout de la table.

Par la suite, j’ai compris que, sans le savoir, j’avais fait acte de soumission
préislamique. J’avais obéi à la prescription musulmane : « Fais un pas vers
Allah, et Allah en fera deux vers toi. »

[…]
Je restai un certain temps sans nouvelles de Reginald. Je ne fumais toujours pas
et ne mangeais pas de porc. Puis Reginald m’annonça sa visite. Lorsque enfin il
arriva, j’étais fou d’impatience : quel tuyau allait-il me donner ?
Reginald savait que je raisonnais en trafiqueur. C’est pourquoi sa méthode était
si efficace. J’attendais de lui des éclaircissements sur sa mystérieuse
interdiction. Mais il se contentait de me donner des nouvelles de la famille, de
Detroit, de Harlem. Je n’ai jamais demandé à quiconque de me raconter quoique
ce soit avant qu’il ne soit dispose à le faire. L’air faussement indifférent de
Reginald me fit comprendre que était vraiment important.

Enfin, comme si l’idée venait de lui passer par la tête : « Malcolm, déclara-t-il,
s’il existe un homme qui sait tout ce qu’il y a à savoir, que serait cet homme ? »
Je lui connaissais bien cette manière exaspérante de procéder par devinettes.
Moi j’ai toujours préféré dire les choses en face.

-Ma foi, ce serait une espèce de Dieu,


-Non, c’est un homme qui sait tout,
-Qui ça ? dis-je,
-Dieu est un homme, répondit Reginald. Son vrai nom est Allah.
Allah. Je me rappelai soudain que ce nom-la figurait dans la lettre de Philbert.
Reginald poursuivit. Il dit que Dieu avait trois cent soixante degrés de
connaissance, soit la somme totale du savoir. »
Dire que je n’y comprenais rien serait un euphémisme. J’écoutais Reginald,
pourtant, qui prenait son temps. […]

Reginald me raconta que son Dieu, venu en Amérique, était apparu à un homme
que l’on appelait Elijah, « un noir, un homme comme nous. » Ce dieu avait dit à
Elijah que le diable n’en avait plus pour longtemps.

Je ne savais que penser. Je continuai à écouter Reginald.


-Le diable est aussi un homme, dit-il
-Qu’est-ce que tu veux dire ?

D’un geste, Reginald m’indiqua quelques détenus blancs et leurs visiteurs.


-Ceux-la, dit Reginald. Le diable, c’est l’homme blanc.

Tous les blancs savent qu’ils sont des diables, ajouta-t-il, surtout les francs-
maçons.
Je n’oublierai jamais cet instant. Je passai en revue dans mon esprit tous les
blancs que j’avais connus. Et je ne sais trop pourquoi, je m’arrêtais à Hymie, le
Juif qui avait été si bon avec moi.
Reginald le connaissait aussi.

-Sans aucune exception ? dis-je


-Sans aucune exception.
-Et Hymie ?
-Est-ce faire preuve de bonté que de laisser quelqu’un gagner cinq cent dollars
quand on y gagne soi-même dix mille ?

Reginald s’en alla. Je réfléchis. Je réfléchis, réfléchis, réfléchis. Tout ça n’avait


ni queue ni tête. Ni nombril.
Tous les blancs que j’avais connus défilèrent sous mes yeux. Depuis le début.
Les gens de l’assistance qui s’immisçaient dans nos affaires après la mort de
mon père, tué lui-même par des blancs.
Les blancs qui traitaient ma mère de « folle » sous son nez, devant nous autres
enfants. Les autres blancs qui finalement l’avaient emmenée à l’asile de
Kalamazoo. Le juge blanc, les autres juges qui avaient séparé les enfants. Les
Swerlin, les autres blancs de Mason. Les gosses blancs de ma classe, les maîtres,
ceux qui m’avaient conseillé, en septième, de « devenir menuisier », parce que
devenir avocat n’était pas concevable pour un noir.
Leurs visages défilaient, ma tête me faisait mal. Les Blancs de Boston, ceux du
Roseland qui dansaient « entre blancs seulement » pendant que je cirais les
souliers. Ceux du Parker House ou j’emportais la vaisselle sale à la cuisine.
Sophia. […]

Reginald, qui revint me voir quelques jours plus tard, remarqua que ses paroles
avaient fait effet. Il en fut très content. Puis avec le plus grand sérieux, il
m’entretint pendant deux heures entières du « diable blanc » et du bourrage de
crâne que les noirs ont subi ». […]

Je recevais maintenant au moins deux lettres par jour de mes frères et sœurs de
Detroit. Ils étaient tous musulmans, disciples d’un homme qu’ils appelaient «
L’Honorable Elijah Muhammad », un homme roux, de petite taille, qu’ils
appelaient aussi parfois « le messager d’Allah ». Elijah Muhammad étaient,
disaient-ils, un « Noir comme nous. » Ne aux États-Unis, dans une ferme de
Georgie. Sa famille était montée à Detroit, ou il avait rencontre un certain
Wallace D. Fard. Il affirmait que Fard était « Dieu en personne ». M. Wallace D.
Fard avait confie à Elijah Muhammad le message d’Allah à l’intention du
peuple noir, peuple qui constituait « la Nation perdue et retrouvée de l’Islam
dans le désert de l’Amérique du Nord ».

Sauvé

Comment décrire ma réaction à ce langage ? Etaient comme anéantis, d’un seul


coup, tous les instincts du ghetto, de la jungle, tous les instincts de renard, de
loup, de criminel, tout ce qui en moi avait rejeté un quelconque enseignement.
C’était comme si j’avais laisse cette vie derrière moi une fois pour toutes sans
qu’il en restât la moindre trace. […]

Hilda me demanda si j’avais envie de savoir comment l’homme blanc était


apparu sur la planète. Comme toutes les religions, celle d’Elijah Muhammad
avait sa part de démonologie.
- Au commencement la lune avait été séparée de la terre. Ensuite les premiers
hommes, les hommes noirs, fondèrent la ville sainte de la Mecque. Parmi ces
noirs se trouvaient 24 sages, hommes de science. Parce qu’ils ne s’entendaient
pas avec les autres, ils se regroupèrent en une tribu, la puissante tribu des
Shabazz, ancêtres des noirs américains.

Il y a environ 6 600 ans, soixante-dix pourcent des gens étaient contents, et


trente pourcent mécontents. Parmi les mécontents il y avait un certain «
Monsieur Yacub ». Il était né pour semer la discorde et pour tuer. Sa tête était
exceptionnellement grosse. Il entra à l’école des l’age de 6 ans. A dix-huit ans il
avait fait des études dans toutes les universités du pays. On l’appelait « le savant
à la grosse tête ». Il avait appris, entre autres, à élever de nouvelles races par des
méthodes scientifiques.

Ce savant a la grosse tête, M. Yacub, prêchait dans les rues de la Mecque. Il fit
tant d’adeptes que les autorités, alarmées, l’exilèrent avec ses 59 999 disciples,
dans l’île de Patmos, ou, selon la bible, Jean reçut les révélations des évangiles.
Amer, quoiqu’il fut noir, et furieux contre Allah, M. Yacub résolut de se venger
en créant une race diabolique, une race décolorée, blanche. M. Yacub avait
appris au cours de ses études que le noir contenait deux germes, un noir et un
brun. Il savait que le germe brun demeurait à l’état latent car, étant le plus clair
des deux, il était aussi le plus faible. M. Yacub voulut enfreindre les lois de la
nature ; il eut l’idée d’utiliser ce que nous appelons aujourd’hui la structure des
gènes récessifs pour séparer les deux germes, noir et brun. Cela fait, il devait
greffer le germe brun à d’autres germes bruns pour qu’apparaisse une
progéniture toujours plus claire, plus faible, plus apte à faire le mal. C’est ainsi
qu’il devait créer la race blanche.

Il savait qu’il n’obtiendrait ce résultat que progressivement, en plusieurs stades,


allant du noir au blanc. M. Yacub commença en décrétant, pour l’île de Patmos,
une loi eugenesique.

Parmi les 59 999 disciples de M. Yacub, un nouveau-né sur trois devait recevoir
quelque élément de brun. Ces enfants deviendraient adultes. Seuls pourraient se
marier alors les bruns avec les bruns, ou les bruns avec les noirs. Certains
enfants de ces enfants seraient noirs. Ceux-la seraient en vertu de la loi de M.
Yacub, éliminés. L’infirmière ou l’accoucheuse qui assistait à la naissance
devait introduire une aiguille dans le crâne du nourrisson, et donner son corps
aux incinérateurs. On devait dire à la mère qu’il s’agissait d’un « bébé ange »
qui la précédait au paradis pour y préparer une place pour elle. Si l’enfant était
brun, on disait à la mère de prendre bien soin de lui.

M. Yacub forma des assistants qui devaient lui succéder. Quand il mourut à
Patmos à l’age de cent cinquante-deux ans, il laissa derrière lui des lois à
l’intention de ses disciples. Selon M. Elijah Muhammad, M. Yacub ne vit
jamais, sinon dans son imagination, la race décolorée et diabolique,
l’aboutissement du long processus de sélection qu’il avait agence.

Il fallut deux cent ans pour éliminer de Patmos tous les noirs. Seuls les bruns
demeurèrent. Deux cent ans plus tard, les peaux-rouges apparurent à Patmos., et
les bruns furent éliminés. Dans les deux siècles qui suivirent, ce fut le tour de la
race jaune et les peaux-rouges disparurent. Encore deux cent ans et ce furent
enfin les blancs.

Il ne restait plus sur l’île de Patmos que des blonds au teint pale, aux yeux bleus
et froids, sauvages, nus et sans pudeur, des animaux poilus qui se déplaçaient a
quatre pattes et vivaient dans les arbres. Au bout de six siècles cette race quitta
l’île et rejoignit les Noirs sur le continent.
En racontant des mensonges, en dressant les Noirs les uns contre les autres, la
race diabolique transforma en six mois leur paradis terrestre en un enfer.
Désormais les noirs se querellèrent et se combattirent entre eux.

Mais ils finirent par s’apercevoir que toutes leurs difficultés venaient des diables
blancs de M. Yacub. Alors les noirs rassemblèrent les blancs, les enchaînèrent et
les expédièrent, vêtus de petits tabliers ou de cache-sexe, à travers le désert
d’Arabie jusque dans les grottes d’Europe.
La peau de mouton et l’étoupe qu’utilisent aujourd’hui les francs-maçons
seraient les symboles de ces tabliers qu’adoptèrent les hommes blancs pour
traverser les sables brûlants.
M. Elijah Muhammad dit encore que le blanc vécut longtemps à l’état sauvage
dans les cavernes d’Europe. Les animaux tentèrent de l’exterminer. Il grimpa sur
les arbres qui entouraient son abri, et confectionna des gourdins pour protéger sa
famille contre les bêtes sauvages.
Quand les diables blancs eurent passe deux milles ans dans les cavernes, Allah
envoya Moise les en sortir et les civiliser. Il était écrit que le diable blanc
régnerait sur la terre pendant six mille ans.
Les premiers disciples de Moise s’appelaient les juifs. Selon « l’histoire de
Yacub », le serpent dont parle l’ancien testament lorsqu’il dit « Moise fit
émerger le serpent de la jungle », est le symbole du diable blanc que Moise fit
sortir des cavernes d’Europe et a qui il apporta la civilisation.
Il était écrit que, de la race noire des premiers hommes surgirait au bout de 6
000 ans une race infiniment sage, savante et puissante.
Il était écrit que certains membres de la race noire, la première, devaient être
transplantés en Amérique ou ils devaient être des esclaves afin de mieux
connaître la nature diabolique de l’homme blanc.
Ayant terminé l’histoire de Yacub, Hilda s’en alla. Je ne sais pas si je trouvai les
mots pour lui dire adieu.
Je devais apprendre par la suite que les contes d’Elijah Muhammad, l’histoire de
Yacub par exemple, exaspéraient les musulmans orientaux. Je leur rappelai,
quand je fis leur connaissance à la Mecque, que c’était de leur faute, car ils
n’avaient pas suffisamment fait connaître le véritable Islam en Occident. Leur
carence avait laisse un vide que pouvait combler n’importe quel charlatan pour
induire notre peuple en erreur.

J’écrivis à Elijah Muhammad. Il habitait alors à Chicago. J’ai du réécrire vingt-


cinq fois cette première lettre d’une page. Je voulais qu’elle soit lisible et
compréhensible. Mais je n’arrivai pas à déchiffrer ma propre écriture ! Mon
orthographe, ma grammaire étaient encore bien pires. Du mieux que je pouvais,
j’exposai à Elijah Muhammad que mes frères et sœurs m’avaient parle de lui, et
je m’excusai de ma propre lettre.
M. Muhammad me répondit par une lettre dactylographiée. La signature du «
Messager d’Allah » m’électrifia.

La rencontre avec E. Muhammad.

[…]Quant a moi, mes lectures m’incitaient à dire à l’homme blanc ce qu’il était
vraiment. Je m’inscrivis donc aux débats hebdomadaires du pénitencier.

Prendre la parole en public ! Ce fut la pour moi une découverte aussi


extraordinaire que celle des livres. Etre la, debout face à mes auditeurs, les
choses que je pensais, exprimées par ma bouche pendant que je cherchais
d’autres mots pour formuler la phrase suivante, convaincu qu’en sachant m’y
prendre, je pourrais rallier mes auditeurs à mes idées.[…]

Au printemps 1952 j’écrivis joyeusement à Elijah Muhammad et aux membres


de ma famille que la commission de mise en liberté conditionnelle s’était
prononcée en ma faveur. Mais je devais rester quelques mois encore à
Charleston, pendant que l’administration entérinait cette décision avec toute la
lenteur voulue. J’allais être mis sous la tutelle de mon frère aine Wilfred, qui
gérait maintenant un commerce de meubles, à Detroit. De son patron, un Juif,
Wilfred obtint pour moi une garantie d’emploi immédiat.

Hilda estimait que, si je croyais avoir assimilé les doctrines de M. Muhammad,


j’avais encore beaucoup à apprendre. A son avis, je devais aller a Detroit et
devenir membre pratiquant d’un temple.[…] Je me rendis à Detroit en car. Le
commerce de meubles que gérait Wilfred était situé en plein centre du ghetto
noir. Les juifs propriétaires de ce commerce m’embauchèrent aussitôt comme
vendeur.[…]

« Rien au comptant » : Cette publicité attirait les pauvres noirs comme l’attrape-
mouche attire les mouches. C’était une honte. Parce que les juifs leur faisaient
crédit les Noirs payaient 3 ou 4 fois le prix réel des meubles. La camelote
habituelle, bon marche, de mauvais goût, qu’on trouve aujourd’hui encore dans
tous les ghettos. Des couvre-lits, des tapis « imitation peau de léopard », ou «
peau de tigre ». Des mains malhabiles, durcies au travail, calleuses, grattaient le
papier, griffonnaient des signatures « approuvant » les conditions de ces bandits
de grand chemin, les taux d’intérêt exorbitants dont le montant était précisé en
tout petits caractères que personne ne lisait.[…]

Wilfred m’invita à vivre chez lui, dans sa famille. J’acceptai avec joie. La
chaleur d’un foyer, d’une famille, me remirent peu à peu de mes souvenirs de
cage. Au surplus l’atmosphère d’un foyer musulman est particulièrement
émouvante. Je me jetai à genoux pour louer Allah. On n’apprécie la vie
quotidienne d’une famille musulmane, qu’en la partageant. Wilfred m’expliqua
patiemment, doucement, chaque geste, le sens de chacun d’eux.[…]

Les mercredis, vendredis et dimanches il y avait réunion au temple numéro un


de Detroit. Nous n’y étions pas très nombreux. Près du temple il y avait trois
abattoirs. Les cris aigus des porcs qu’on égorgeait ponctuaient nos réunions du
mercredi et du vendredi.

Et ces noirs avaient appris à être fiers être noirs, ils avaient appris à aimer les
autres noirs au lieu d’en être jaloux, de s’en méfier. Je trouvais merveilleuse
cette coutume que nous avions de serrer les deux mains de nos frères noirs, de
leur exprimer, par le sourire et par le son de notre voix, combien nous étions
heureux de les revoir.[…]

Lemuel Hassan nous expliquait pendant plus d’une heure les doctrines d’Elijah
Muhammad. J’étais suspendu à ses lèvres. Il illustrait souvent sa pensée en
inscrivant à la craie sur le tableau les mots ou les phrases-clés.
Notre temple avait encore quelques places vides, ce que je trouvais scandaleux.
Je m’en plaignais à Wilfred. Il n’aurait pas du y avoir de places vides, alors que
les rues alentour regorgeaient de frères et de sœurs noirs, tous victimes du
bourrage de crânes et qui tous buvaient, juraient, se querellaient, faisaient la
noce, se droguaient – autant de vices qui, selon M. Muhammad, permettaient au
Blanc de maintenir le Noir sous sa férule.[…]
Wilfred me conseillait de prendre patience. Je m’inclinai, d’autant plus
qu’Elijah Muhammad, l’homme qu’on appelait « Le Messager » devait bientôt
se trouver parmi nous, et j’allais peut être même faire sa connaissance.

Il m’arrive souvent maintenant, de rencontrer des personnalités mondiales, dont


quelques chefs d’état. Mais j’attendais cette fête du Travail 1952 avec une
impatience inégalée depuis. Les musulmans du Temple Numéro Un de Detroit
devaient se rendre, ce jour-la, en caravane (une dizaine d’automobiles je crois) à
Chicago, au Temple Numéro Deux, pour y entendre Elijah Muhammad.[…]

Je n’étais préparé en rien au choc que me causa la présence physique d’Elijah


Muhammad. Du fond du Temple Numéro Deux il s’approcha de la tribune. Il
regardait droit devant lui. Son doux visage brun était délicat, sensible. Je l’avais
tant étudié sur les photos que j’en rêvais la nuit.

Le Messager était flanqué de gardes qu’on appelait les Fruits de l’Islam. A coté
d’eux il semblait presque frêle, minuscule. Elijah Muhammad et les Fruits de
l’Islam étaient vêtus de costumes sombres, de chemises blanches, de nœuds
papillon. Le messager portait un fez brodé d’or.[…] Quand il commençait à
parler, je me penchais en avant sur mon siège, buvant ses paroles.[…] Elijah
Muhammad reprit haleine, puis il prononça mon nom. Ce fut comme si un
courant électrique m’avait traversé. Sans me regarder il me demanda de me
lever. Il exposa aux fidèles que je sortais tout juste de prison : que j’avais été «
fort » en prison.

-Tous les jours, dit-il, pendant des années, le frère Malcolm m’a écrit une lettre
de sa prison. Et je lui ai répondu le plus souvent que j’ai pu.

Je sentis alors les yeux sur moi de deux cent musulmans, pendant que Elijah
Muhammad poursuivait. C’était une parabole qu’il racontait. Un jour Dieu était
vanté de la fidélité de Job. Le diable déclara que sans la fait dont Dieu entourait
Job, celui-ci lui eut été infidèle. « Enlève cette haie protectrice, dit le diable a
Dieu, et je ferais en sorte que Job te maudisse. »
Le diable pouvait prétendre que, derrière la haie de la prison, j’avais, moi,
Malcolm, seulement utilisé l’Islam, continua M. Muhammad. Le diable pouvait
prétendre que, libéré, je recommencerais à boire, à fumer, à me droguer, à
commettre des crimes.

-Eh bien ! Il n’y a plus de haie autour de notre excellent frère Malcolm. Nous
allons donc voir ce qu’il va faire. Je crois qu’il va nous rester fidèle.[…]

C’est à cette époque qu’on m’accorda mon « X ». Le « X » du musulman


représente son véritable nom de famille africain, celui qu’il ne peut pas
connaître, le « X » remplaçait le nom de Little qu’avait imposé à mes ancêtres
quelque diable blanc aux yeux bleus nommé Little. Désormais je serais connu
dans la Nation de l’Islam sous le nom de Malcolm X.

[…] M. Muhammad qui nous invitait souvent à sa table, nous disait maintenant
qu’il lui fallait surtout des jeunes hommes aptes au travail et prêts à prendre des
responsabilités. Il avait besoin de pasteurs pour mieux propager les doctrines
musulmanes, et ouvrir de nouveaux temples.

Il ne m’était absolument jamais venu à l’esprit que je pourrais moi-même être


pasteur.

Propagation du message

A la suggestion de M. Muhammad, ou peut être de Lemuel Hassan, je pris la


parole un jour au Temple Numéro Un. Je me souviens avoir témoigné de la
métamorphose en moi par les doctrines de M. Muhammad.[…] Au cours de
l’été 1953 – Allah seul soit loué ! – je fus nommé assistant pasteur du Temple
Numéro un de Detroit. Tous les soirs, le travail fini, j’allais « a la pêche » dans
le ghetto noir. Je regardais mes frères et mes sœurs noirs victimes du lavage de
cerveau du diable blanc. Je voyais les cheveux défrisés, comme l’avaient été les
miens, cuits à la soude caustique jusqu’a ce qu’ils pendent raides comme des tifs
d’homme blanc.[…] J’attendais avec impatience ma prochaine conférence au
temple.

Un jour le contremaître de l’usine de bois me demande. Il avait l’air inquiet. Il


dit qu’il y avait quelqu’un au bureau qui voulait me voir.

-F.B.I, déclara le blanc. Et il ouvrit d’un tour de main (ils font ça pour vous faire
peur) son porte-documents pour me montrer sa carte. Il m’ordonna de le suivre.
Sans dire pourquoi.

J’obtempérai. A son bureau on me demanda pourquoi je ne m’étais pas inscrit


pour le service militaire (c’était à l’époque de la guerre de Corée).
-Je venais de sortir de prison, répondis-je. Je ne savais pas que vous acceptiez
les anciens détenus.

Ils me crurent. Ils me posèrent beaucoup de questions. Heureusement qu’ils ne


m’ont pas demandé si j’avais envie d’endosser l’uniforme de l’homme blanc.
Parce que j’aurais dit non. Ils m’informèrent qu’ils n’allaient pas m’envoyer en
prison pour défaut d’inscription, qu’ils allaient, au contraire, me donner ma
chance, mais que je devais m’inscrire sur le champ.

Ce que je fis. Ils me remirent un formulaire à remplir. J’écrivis dans les blancs
appropriés que étais musulman et objecteur de conscience.
Je rendis le formulaire à un diable blanc d’un certain age, qui avait l’air de
s’ennuyer ; il lut mes coordonnées et leva les yeux. Puis il sortit, sans doute pour
consulter quelqu’un d’autre. Peu après il me fit signe de passer dans la pièce d’à
coté.

Ils étaient trois dans l‘autre bureau, je crois, trois vieux diables derrière leurs
tables. Ils portaient tous sur le visage l’expression réservée aux « nègres qui
cassent les pieds ». Moi, je faisais la tête que je réservais aux « diables blancs »
et les regardais droit dans les yeux. Ils me demandèrent en quoi étais fondé à me
qualifier de musulman. Je leur expliquai que le messager d’Allah était M.
Muhammad et que tous les disciples de M. Muhammad en Amérique étaient
musulmans.

Ils me demandèrent si je savais ce qu’était un « objecteur de conscience ».


J’expliquais que ma conscience m’interdisait de m’en aller Dieu sait ou sur un
ordre de l’homme blanc, de me battre et peut être de mourir afin de préserver
l’American way of life et par conséquent l’injustice dont étaient victimes les
Noirs aux Etats-Unis.
On me répondit que je serais « avisé » du sort fait à mon dossier. On m’envoya
en effet une carte. Puis je n’eus plu de leurs nouvelles pendant sept ans.[…]

Un mois plus tard, à cause des succès que j’avais remporté à Boston et à
Philadelphie, M. Muhammad me nomma pasteur du Temple Numéro Sept, à
New York. Je ne saurais vous dire quelles émotions l’emportaient dans mon
cœur. Si les doctrines de M. Muhammad devaient mener les Noirs américains à
la résurrection, il fallait que l’Islam se répande. Or le potentiel musulman était, à
New York, bien plus important que partout ailleurs en Amérique

Mais le Temple Numéro Sept était, en juin 1954, qu’un petit commerce
transformé en mosquée. Tous les musulmans de New York n’auraient pas pu
remplir un autobus.[…]
Je commençai ma propagande devant les musulmans new-yorkais et les
quelques amis qui les accompagnaient. Mon malaise allait grandissant. Je
pensais à Harlem qui regorgeait de pauvres Noirs ignorants, souffrant de tous les
maux que l’Islam seul pouvait guérir. Et chaque fois que je prenais la parole,
que je mettais mon cœur à nu dans mes paroles, que je demandais à ceux qui
voulaient suivre M. Muhammad de se lever, deux ou trois seulement de mes
auditeurs se mettaient debout. Et je dois dire, pour être franc, que parfois ils
n’atteignaient même pas ce nombre.[…]

Je tournai d’abord la difficulté en faisant circuler des brochures. Mes 5 ou 6


frères musulmans et moi, nous avons sillonné tous les coins de rues fréquentées
de Harlem, ou presque.[…] Sur le trottoir, nous « pêchions » vite,
frénétiquement même, les fidèles qui sortaient des petites églises évangélistes de
trente à cinquante membres. « Venez nous entendre, mon frère, ma sœur ! Vous
ne savez rien si vous ignorez encore la doctrine de l’honorable Elijah
Muhammad ».

[Photo du temple numéro 7]

Le Temple Numéro Sept attirait petit à petit de nouveaux fidèles Mais pour moi
ils n’étaient jamais assez nombreux. […] Le jeudi est traditionnellement le jour
de congé des gens de maison. Cette sœur avait réuni chez elle une quinzaine de
femmes de chambre, cuisinières, chauffeurs et autres qui travaillaient pour les
Blancs de Hartford. Vous connaissez le proverbe : « Il n’y a pas de grand
homme pour son valet de chambre. » Eh bien ! Ces Noirs qui obéissaient aux
ordres des richards blancs, ouvraient les yeux plus vite que d’autres. Ils allèrent
eux même « à la pêche », recrutèrent d’autres gens de maison, d’autres noirs de
Hartford. Bientôt M. Muhammad put donner au Temple de Hartford le Numéro
14. Et j’y prêchais tous les jeudis.[…]

Les musulmans disciples de M. Muhammad ne devaient ni danser, ni jouer pour


de l’argent, ni sortir avec des membres du sexe oppose, ni aller au cinéma, ni
assister à une manifestation sportives, ni prendre de longues vacances. Les
musulmans n’avaient droit qu’au minimum de sommeil. Les disputes étaient
interdites dans les familles, ainsi que la grossièreté, surtout envers les femmes. Il
ne fallait pas mentir ou voler. Il était interdit de s’insurger contre les autorités
civiles, sauf pour des raisons d’ordre religieux.

Les fruits de l’Islam – Musulmans capables, dévoués, ayant bénéficié d’une


formation spéciale – veillaient à l’application de nos lois. Les infractions étaient
punies : M. Muhammad isolait ou suspendait leurs auteurs pendant un certain
temps. L’exclusion sanctionnait les offenses graves.

[Photo des "Fruits of Islam"]


[…]

Je n’avais pas pensé aux femmes depuis dix ans, et j’y pensais encore moins
maintenant que j’étais pasteur. M. Muhammad me conseillait de rester
célibataire.
Les sœurs du Temple Numéro Sept disaient aux frères : « Vous restez
célibataires parce que le frère pasteur Malcolm X ne regarde jamais une femme.
»

Je remarquai l’une d’elles, sans plus.

Betty

Et il en fut ainsi pendant un an. Elle ne m’intéressait pas le moins du monde.


Elle-même devait croire que j’ignorais jusqu'à son nom. Elle s’appelait sœur
Betty X. Elle était grande, brune, plus sombre de peau que moi. Elle avait les
yeux bruns.
Je savais qu’elle était née à Detroit, qu’elle avait fait des études à l’université
noire Tuskegee, en Alabama. Elle suivait des cours d’infirmière dans un grand
hôpital de New York. Elle donnait des cours d’hygiène et de santé aux sections
féminines.

Il faut vous dire que tous les soirs de la semaine il se passe quelque chose dans
nos temples. Le lundi, c’est la formation des Fruits de l’Islam.[…] Le jeudi soir
est réservé aux sections féminines et au cours de civilisation générale. La les
femmes et les jeunes filles musulmanes apprennent à être de bonnes ménagères,
à élever leurs enfants, à bien s’occuper de leur mari, à faire la cuisine, coudre,
bien se tenir dans leur pays et à l’étranger.

Le jeudi soir, jour des sections féminines, il m’arrivait de faire un saut dans les
classes, parfois celle de Sœur Betty X, tout comme il m’arrivait de passer dans
les classes masculines les autres soirs. Au début je me contentai de lui demander
comment allait son cours. Elle répondait : « Tout va très bien, frère pasteur. » Et
je répondais : « Tant mieux, merci, sœur Betty ». Comme ça. Et c’était tout. Au
bout de quelque temps, je restai quelques instants – pas davantage – à discuter
avec elle, histoire d’être poli.

Un jour il me vint à l’esprit que je rendrais service aux sections féminines en


emmenant Betty, qui était monitrice, au Musée d’histoire naturelle. Je voulais
lui montrer l’exposition sur l’arbre généalogique de l’homme. Je lui
démontrerais la justesse des vues de M. Muhammad […] En visitant le musée, je
lui posai, sans avoir l’air d’y attacher d’importance, toutes sortes de questions.
Je voulais me faire une idée de sa façon de penser. Peu après, une autre sœur me
confia que la sœur Betty X avait des ennuis. Je m’étonnai qu’elle ne m’en eut
pas parlé elle-même. Tous les pasteurs musulmans connaissent les difficultés
qu’ont les jeunes fidèles avec leurs parents qui leur font la vie dure parce qu’ils
sont musulmans. La sœur Betty X avait des parents adoptifs qui prenaient à leur
charge ses études. Apprenant qu’elle était musulmane, ils lui avaient enjoint de
choisir entre l’islam et ses études. C’était vers la fin de l’année scolaire, mais
elle tenait bon. Elle gardait des enfants le soir.

Je remâchai tous ces faits dans ma tête. Dans ma situation, la moindre de mes
décisions aurait des conséquences sur la Nation dans son ensemble.
Qu’arriverait-il si je devais un jour, envisager de me marier ? Avec la sœur
Betty X, ou avec une autre. La sœur Betty X, je l’ai dit, était grande, sa taille
correspondait à la mienne, son age aussi. […]
Quand je me rendis compte du tour que prenaient mes pensées, j’en fus
tellement scandalisé que je décidai de ne plus approcher la sœur Betty X. Quand
j’entrais dans notre restaurant et que je l’y trouvais, je m’éclipsais.
Heureusement, pensais-je, qu’elle ne sait pas ce qui se passe dans ma tête.
Je dis à M. Muhammad, quand je lui rendis visite à Chicago, que je songeais à
prendre une grave décision. Il sourit. Je précisai que je n’en n’étais qu’au stade
des projets. M. Muhammad dit qu’il aimerait faire la connaissance de sœur
Betty X.
La nation était maintenant assez riche pour pouvoir envoyer les monitrices des
différents temples à Chicago ou elles pourraient assister aux cours du Temple
Numéro Deux, quartier général de la Nation, et rencontrer l’honorable Elijah
Muhammad lui-même. La sœur Betty X le savait. Aussi n’avait-elle aucune
raison de penser que son voyage à Chicago avait d’autres raisons. Et comme
toutes les sœurs monitrices de passage à Chicago, elle était l’invitée du
Messager et de sa sœur Clara Muhammad. Elle habita donc chez eux. M.
Muhammad me dit qu’il pensait beaucoup de bien de la sœur Betty X.

J’arrivais à Detroit vers dix heures du matin. Pendant qu’on me faisait le plein
d’essence, je décrochai le téléphone public de la station-service et appelai Sœur
Betty X. Il fallut demander les renseignements pour avoir le numéro de
l’internat des infirmières de l’hôpital de Betty. J’apprenais par cœur la plupart
des numéros mais j’avais toujours fait exprès d’oublier le sien. Quelqu’un finit
par me l’amener au bout du fil. « Allo frère pasteur », dit-elle, mais je
l’interrompis : « Dites, est-ce que vous voulez vous marier ? »

Elle dit oui comme je m’y attendais. Je n’avais pas beaucoup de temps lui dis-je,
elle ferait donc bien de prendre l’avion pour Detroit. Elle prit donc le premier
vol et je fis la connaissance de ses parents adoptifs qui habitaient Detroit. Entre
temps Betty s’était réconciliée avec eux.
Tôt le lendemain matin, nous partîmes, Betty et moi, pour l’Indiana ou l’on
pouvait se marier vite et sans histoires. La nouvelle de notre mariage confondit
tous les fidèles du Temple Numéro Sept. Quelques jeunes frères me jetèrent des
regards lourds de reproche. Ils avaient l’impression que je les avais trahis. Mais
tous les autres souriaient à pleines dents. Les sœurs se jetèrent sur Betty comme
pour la manger : « Tu l’as eu ! » s’exclama l’une d’elles.

Nous avons vécu deux ans et demi dans le Queens. Attilah, notre fille aînée,
naquit en novembre 1958. Nous l’avons nommée d’après Attila le Hun, qui pilla
Rome. Peu après sa naissance, nous nous sommes installés dans la maison ou
nous habitons aujourd’hui, dans le quartier noir de Queens.

A noël 1960 naquit une autre fille, Kubilah (en l’honneur de Kubla Khan). Puis
ce fut Ilyasah (« Ilyas » en arabe signifie « Elijah ») en juillet 1962. Notre
quatrième fille, Amilah, est née en 1964.
Betty me comprend. Je dirais même que je ne connais guère d’autres femmes
qui supporteraient un homme comme moi. Betty sait que réveiller le Noir au
crâne bourré, et dire ses quatre vérités au diable Blanc, c’est du travail à plein
temps. Quand j’ai du travail à faire à la maison, Betty s’arrange pour que j’y sois
tranquille, quoique je sois rarement auprès d’elle. Je ne reste jamais plus de trois
ou quatre jours à la maison. J’ai été absent jusqu'à cinq mois. Je n’ai guère
l’occasion de la sortir, et je sais bien qu’elle se plait en compagnie de son mari.
Elle a l’habitude de m’entendre de très loin : je lui téléphone de Boston, de San
Francisco, de Miami, de Seattle. Je lui télégraphie du Caire, d’Accra ou de la
ville sainte de la Mecque. Un jour Betty me dit, au téléphone, ce qu’elle en
pensait : « Tu es présent même en ton absence », déclara-t-elle.

A la fin de cette année-la, celle de notre mariage, je me suis surmené, voulant


être partout à la fois, voulant agrandir la Nation de l’Islam. Invité à prendre la
parole au Temple de Boston, je terminai comme toujours, avec les mots : « Qui
d’entre vous voudrait suivre l’Honorable Elijah Muhammad ? » Et je vis alors à
ma grande stupéfaction, Ella se lever avec les autres ! Nous disions toujours que
les meilleurs musulmans sont ceux qui résistent le plus longtemps. Elle avait mis
cinq ans à se convertir.

Je vous ai déjà dit que dans une grande ville une organisation d’une certaine
importance peut rester inconnue du public, à moins qu’un évènement
quelconque ne vienne frapper l’opinion. Mais personne dans la Nation de
l’Islam, n’avait la moindre prémonition de ce qui devait arriver un soir à
Harlem.

L’étincelle

Des noirs se bagarraient dans la rue, d’autres les regardaient. Deux policiers
blancs ordonnèrent aux badauds de circuler. Il se trouva que deux d’entre eux
étaient des musulmans : Le frère Johnson Hinton et un autre frère du Temple
Numéro Sept. Ils n’obtempérèrent pas assez vite au gré des flics blancs, qui
matraquèrent le frère Hinton. Il eut le crâne fendu. Une voiture de police
l’emmena au commissariat.

Le deuxième frère téléphona à notre restaurant. Quelques coups de téléphone


plus tard, une cinquantaine de Fruits de l’Islam formaient leurs rangs devant le
commissariat. D’autres noirs, des curieux, vinrent voir ce qui se passait. Autour
des Fruits de l’Islam, l’effervescence grandissait. Les policiers du commissariat
regardaient par les fenêtres et par la porte d’entrée. Ils n’en croyaient pas leurs
yeux. J’entrai au commissariat. En tant que pasteur du Temple Numéro Sept, je
demandai à voir notre frère. On me répondit tout d’abord qu’il n’était pas la.
Puis on reconnut le contraire mais je ne fus pas autorise à le voir. Je rétorquai
que les musulmans resteraient la jusqu'à ce que nous puissions voir Hinton et
nous assurer qu’on lui prodiguait tous les soins nécessaires.

Les policiers s’énervèrent. La foule grandissante leur faisait peur. Je dominai


mal mon émotion en voyant le frère Hinton. Il etait a moitie inconscient, sa tête,
son visage, ses épaules, baignaient dans le sang. Je dis au lieutenant responsable
du commissariat qu’il fallait emmener cet homme à l’hôpital. On appela une
ambulance. Les musulmans la suivirent jusqu'à l’hôpital de Harlem, c'est-à-dire
tout au long de la Lenox Avenue, la grande artère de Harlem. Des Noirs qui
n’avaient jamais rien vu de pareil, sortaient des magasins, des restaurants, des
bars et se joignaient à la foule derrière nous.
Les attroupements étaient nombreux, et leur colère grande, devant l’hôpital de
Harlem. Les habitants de Harlem en avaient par-dessus la tête de la brutalité de
la police. Et ils n’avaient jamais vu une organisation noire prendre une position
aussi ferme que la notre ce jour la.

Un grade vint m’ordonner de « disperser tout ce monde ». Je lui répondis que


nos frères étaient pacifiques, parfaitement disciplinés, et qu’ils ne faisaient de
mal à personne. Le gradé objecta que ceux qui étaient derrière n’étaient pas
disciplinés. Je lui répondis poliment que ceux-là ne relevaient pas de ma
compétence.
Des médecins vinrent nous assurer que le frère Hinton recevait tous les soins
nécessaires. Alors je donnais ordre aux Musulmans de se disperser. Les autres
Noirs étaient d’une humeur menaçante ; mais eux aussi finirent par s’en aller.
Nous devions apprendre par la suite qu’il avait fallu introduire une plaque
d’acier dans le crâne du Frère Hinton. A la suite de cette opération, la Nation de
l’Islam l’aida à porter plainte contre la police. Le jury accorda au Frère Hinton
plus de 70 000 dollars de dommages et intérêts. Jamais la ville de New York
n’avait déboursé une telle somme pour dédommager une victime de la brutalité
policière.

Pour les millions de lecteurs des journaux new-yorkais du centre, ce n’était, à


l’époque, qu’un des nombreux incidents qui jalonnaient l’histoire des « troubles
raciaux à Harlem ». L’affaire ne fit pas grand bruit. Mais il est certain que la
police étudia attentivement et avec un regard neuf, les dossiers qu’elle avait
réunis sur la Nation Of Islam. Plus important encore, l’incident fit la une de
l’Amsterdam News, journal de Harlem, le ghetto noir le plus peuplé du monde.
Et pour la première fois l’homme, la femme et l’enfant noirs se mirent à parler
des musulmans.
Diffamation

Au printemps 1959, quelques mois avant l’affaire Hinton et ses répercussions


sur l’opinion de Harlem, un journaliste noir, Louis Lomax, qui habitait alors
New-York, me proposa de filmer la Nation de l’Islam pour l’émission télévisée
de Mike Wallace, spécialiste des sujets controverses. Je répondis naturellement
qu’il fallait solliciter l’autorisation de l’Honorable Elijah Muhammad. Louis
Lomax prit donc l’avion pour Chicago, et M. Muhammad donna son accord.

Les cameramen de la télévision filmèrent des scènes de notre vie musulmane,


des mosquées de New York, de Chicago et de Washington. On fit des
enregistrements sonores : M. Muhammad, moi-même et quelques autres
pasteurs en train de dénoncer le diable blanc devant des auditeurs noirs et de
leur ouvrir les yeux sur le lavage de cerveau que subissait notre peuple.

A la même époque, un Noir, C. Eric Lincoln, de l’université de Boston, choisit


la Nation de l’Islam comme sujet de thèse de doctorat. Lincoln s’intéressait à
l’Islam depuis l’année précédente. Il enseignait alors au Clark College d’Atlanta
(Georgie), et faisait un cours sur la religion. Un de ses étudiants lui avait
présenté une dissertation dont je veux vous citer l’introduction, car Lincoln la
reproduisit dans son livre. L’auteur était un des nombreux étudiants noirs qui
venait régulièrement au Temple Numéro Quinze d’Atlanta : « Le christianisme
est incompatible avec la dignité et l’égalité auxquelles aspirent les Noirs
américains. Le christianisme a freine ce qu’il aurait pu développer ; il a éludé les
problèmes sur lesquels il était moralement tenu de se prononcer. Il a divise les
croyants en fonction de la couleur de leur peau, quoiqu’il ait eu pour mission de
faire régner la fraternité universelle sous l’égide du Christ. L’amour chrétien,
c’est, chez le blanc, l’amour de soi et de sa race. Pour l’homme de couleur,
l’Islam est un avant-goût de la justice et de égalité que nous instaurerons dans
une société nouvelle. »

Les Musulmans noirs firent donc l’objet d’une thèse (qui devait par la suite,
paraître sous forme de livre) et d’une émission télévisée) : la grande nouvelle fit
le tour de la petite Nation et tous les musulmans noirs se réjouirent d’apprendre
que bientôt, grâce aux communications de masses de l’homme blanc, nos frères
et nos sœurs mystifies, dans tous les coins des Etats-Unis, et les Blancs eux-
mêmes, allaient connaître les doctrines de M. Muhammad, tranchantes comme
la fameuse épée.

Peu de temps auparavant, j’avais contacte James Hicks, directeur de


l’Amsterdam news, hebdomadaire de Harlem. Hicks estimait que toutes les voix
de la communauté noire devaient être entendues. J’écrivis donc chaque semaine
dans l’Amsterdam news une rubrique « Nation de l’Islam ». Puis M.
Muhammad consentit à me remplacer, et je transférai ma chronique au Herald
Dispatch de Los Angeles, un autre journal noir.
Mais j’avais envie de fonder un journal propre à la Nation de l’Islam.

En 1959, M. Muhammad m’envoya fonder un temple à Los Angeles. J’en


profitai pour rendre visite au Herald Dispatch, et pour travailler à la rédaction.
J’appris comment on fait un journal. […]
De retour à New-York, j’achetai un vieil appareil de photo. Dieu sait combien
de pellicules j’ai gaspille avant d’obtenir des photos correctes. Je ne manquais
jamais une occasion de rédiger de petites nouvelles intéressant la Nation de
l’Islam. Une fois par mois, je remettais textes et photos à un imprimeur de ma
connaissance. Je baptisai ce journal « Muhammad parle ». Les frères
Musulmans le vendaient dans la rue. (Le jour devait arriver ou ce journal que
j’avais fonde ne mentionnerait plus jamais mon nom.)

Quoiqu’il en soit, la Nation de l’Islam allait devenir le point de mire du pays.


C’est alors que M. Muhammad m’envoya faire une tournée de trois semaines en
Afrique. La Nation était alors bien petite, mais des personnes avaient fait savoir
à M. Muhammad qu’elles appréciaient ses efforts en faveur du Noir américain.
Parfois c’était moi qui relayait ces messages. Je visitai donc l’Egypte, l’Arabie,
le Soudan, le Nigeria et le Ghana, en tant qu’émissaire de M. Muhammad.

Aujourd’hui beaucoup de Noirs regrettent que, ce soit par le seul truchement des
journaux, de la radio, de la télévision de l’homme blanc que la Nation est
devenue un phénomène de dimensions nationales. Je n’en discute pas un instant.
Ces gens ont entièrement raison. Mais aucun de nous Musulmans ne pouvait
prévoir que les Blancs nous feraient une pareille publicité.

L’émission fut diffusée à la fin de 1959. C’était un montage d’images-choc,


intitule « La haine engendre la haine ». On y voyait M. Muhammad, moi-même,
et d’autres Musulmans prenant la parole, nos Fruits de l’Islam, hommes forts et
résolus, des sœurs musulmanes de tous ages, drapées d’écharpes et de robes
blanches, des musulmans prenant leur repas dans nos restaurants, vaquant à
leurs affaires, des Musulmans et autres Noirs entrant et sortant de nos mosquées

[Voici le documentaire en question :]

Le public réagit un peu comme il l’avait fait lorsque Orson Welles terrifia
l’Amérique avec un reportage radiophonique sur « L’invasion des Martiens ».
Personne cette fois-ci ne se jeta par la fenêtre, mais à New-York l’opinion réagit
immédiatement et avec beaucoup de violence. A mon avis le titre « Haine …
Haine … » y était pour beaucoup. Des centaines de milliers de New-Yorkais,
blancs et noirs, s’exclamaient : « Vous avez vu ? Vous avez bien entendu ? On
prêche maintenant la haine du Blanc ! »

Depuis le temps de l’esclavage, le Blanc américain a toujours entretenu


quelques Noirs, tries sur le volet, jouissant de situations plus enviables que la
masse qui travaille la terre brûlante à la sueur de son front. Le Blanc employait
ces noirs privilégiés comme gens de maison. Il leur donnait beaucoup de miettes
de sa table, il les laissait même manger dans sa cuisine. […] Le « bon maître »
entendait toujours ce qu’il désirait entendre de la bouche de ces Noirs-la. « Vous
êtes un bon maître, un excellent maître, m’sieur ! » […]
Eh bien ! les domestiques noirs du temps de l’esclavage existent encore, mais ils
sont plus sophistiques maintenant. Quand le maître blanc décroche son
téléphone pour les appeler, il n’a même plus besoin de leur donner des
instructions : ce sont des marionnettes bien dressées qui ont regarde la
télévision, lu les journaux. Ils savent exactement ce qu’ils ont à faire. Je ne
donnerai pas de noms. Mais faites une liste des principaux « leaders » ou
prétendus tels, en 1960, et vous aurez nomme ceux qui nous attaquent, nous
autres « nègres des champs », nous qui sommes assez « fous » pour fustiger le «
bon maître ». […] « Ces Musulmans noirs ne représentent absolument pas la
masse » « Ce culte de la haine est le fait d’irresponsables », « Une regrettable
image des Noirs, au moment précis ou les tensions raciales s’atténuent ». […]

Dans le petit restaurant de notre Temple Numéro Sept le téléphone faillit en


tomber du mur. Je tenais le récepteur cinq heures par jour. J’écoutais, je notais
dans mon carnet : la presse, la radio, la télévision sollicitaient notre opinion sur
l’offensive des « leaders » noirs. Ou encore j’appelais M. Muhammad à Chicago
et lui demandais ses instructions.

Je n’arrivais pas à comprendre comment M. Muhammad pouvait garder le calme


en entendant ce que je lui répétais. C’est tout juste si je me dominais moi-même.
[…]

La radio et la télévision me demandèrent de participer à des débats ou je devais


défendre la Nation de l’Islam. J’allais être confronté avec des spécialistes et
leurs domestiques noirs diplômés, triés sur le volet. […] J’entrai dans leurs
studios. Les diables blancs et leurs marionnettes diplômées jouaient le jeu de
l’amitié, de l’ « intégration » - ils plaisantaient ensemble et s’appelaient par
leurs prénoms. Que de mensonges ! Tout ça me donnait envie de vomir. Même
avec moi ils feignaient l’amitié, alors que nous savions tous parfaitement qu’ils
étaient la pour m’étriper. Ils m’offraient du café. Je leur disais : « Non merci.
Qu’on me dise simplement ou je dois m’asseoir.» […]

Le livre de C. Eric. Lincoln tomba à pic, au beau milieu de la controverse qui


faisait rage autour de nous. Les Musulmans organisaient alors leurs premiers
meetings de masses. Le livre avait pour titre Les Musulmans noirs en Amérique.
La presse se précipita sur lui. Tous les comptes rendus parlèrent des «
Musulmans noirs », citant seulement les critiques de C. Eric Lincoln, dont on
vantait par ailleurs les mérites.
Ce nom de « Musulmans noirs » déplaisait à tous les membres de la Nation, à
commencer par M. Muhammad. Je passai au moins deux ans a essayer de faire
oublier cette appellation. Je le répétai, dans chaque interview, dans chaque
micro : « Non ! Nous sommes le peuple noir d’Amérique. Notre religion est
l’Islam. Nous sommes des musulmans, c’est tout ! » Mais cela ne servit a rien.
Le nom de « Musulmans noirs » nous resta.
Montée en puissance

Nos grands meetings furent des le départ une réussite spectaculaire. Jadis le petit
Temple Numéro Un de Detroit avait été fier d’envoyer une caravane de dix
voitures à Chicago, ou M. Muhammad devait parler Maintenant les temples de
la cote Est (les anciens et les nouveaux que toute cette publicité nous avait aider
à fonder) dépêchaient cent cinquante, deux cents, même trois cent autocars
réserves partout ou M. Muhammad devait prendre la parole. […]

J’avais fondé ou organisé la plupart des temples représentés aux meetings. Tout
en saluant mes frères pasteurs, je me rappelais l’époque ou ensemble, nous
allions à « la pêche » de rue en rue, de porte en porte, de petites réunions en
petites réunions de sept personnes tout au plus. Ces « pêches » n’avaient alors
rien de miraculeux. Je me souvenais aussi des chaises que nous louions pour nos
minables petits temple - magasins que les Musulmans nettoyaient avec
acharnement.

Nous retrouver tous ensemble sur l’estrade, devant une mer de visages : cette
pêche vraiment miraculeuse ne pouvait être à mon avis qu’une manifestation de
l’impénétrable volonté d’Allah. […] John Ali, secrétaire national de la Nation,
ou le pasteur Louis X de Boston, prenait alors la parole, ou bien la sœur Tynetta
Dynear évoquait admirablement la contribution vitale, capitale, des femmes
musulmanes à la Nation. Je prenais ensuite le micro. J’avais pour mission de
préparer la salle à entendre M. Muhammad, venu spécialement de Chicago.

Je levai la main : As Salaikoum Salaam,


-Oua Alaikoum Salaam ! (C’était toute la section musulmane qui répondait
comme un seul homme.)

Je parlais puis je cédais la place à M. Muhammad qui se dirigeait rapidement


vers le micro, toujours flanqué des Fruits de l’Islam, avec, à la main, sa Bible et
son Coran. Les Musulmans lui criaient leur amour et lui souhaitaient la
bienvenue : « Petit agneau ! » … « As Salaikoum Salaam » … « Allah soit loué
»

J’avais les larmes aux yeux, mais je n’étais pas le seul. M. Muhammad m’avait
sauvé quand j’étais prisonnier. Il m’avait formé chez lui, dans sa maison,
comme un fils. Les plus grandes émotions de ma vie, je les éprouvais au
moment ou les Fruits de l’Islam se figeaient, rigides, au garde à vous, et que M.
Muhammad montait seul les quelques marches de l’estrade pendant que les
pasteurs, moi y compris, nous nous levions pour l’entourer, l’étreindre, lui serrer
les deux mains. […]
-Je n’ai pas de diplôme comme vous qui êtes assis la devant moi, commençait-il.
Mais l’histoire se moque bien de vos diplômes.

« L’homme blanc vous a donné la peur. Petits nourrissons noirs, vous aviez déjà
peur de lui. La peur est sur vous. De tous les ennemis de l’homme, la peur est la
plus redoutable. Je sais que certains d’entre vous ont peur d’apprendre la vérité.
Vous avez grandi dans la peur et le mensonge. Mais moi je vais vous dire la
vérité jusqu'à ce que vous soyez affranchis de la peur.

« Vos maîtres vous ont amenés ici en esclaves, détruisant tout de votre passé.
Vous ne connaissez pas votre propre langue. A quelle tribu appartenez vous ?
Vous n’en savez rien ! Vous ignorez tout de votre culture. Vous ne connaissez
même pas votre nom de famille. Vous portez des noms blancs. Des noms de vos
maîtres qui vous haïssent et vous ont asservis !

« Vous croyez savoir tout ce qu’il y a à savoir sur la Bible, sur le Christianisme.
Vous été assez sots pour croire que seul le Christianisme est juste !
« Vous été les seuls sur la planète qui s’ignorent, qui ignorent les leurs, qui
ignorent leurs ennemis ! Vous ne savez absolument rien, vous ne savez que ce
que vos maîtres ont bien voulu vous faire croire. Et ils ne vous ont dit que ce qui
les arrange ! Ils ont prétendu, parce que ça les arrange, que vous étiez des «
nègres » paresseux, neutralisés et sans défense.

« Je le dis bien : prétendu, car vous été pas des « nègres ». La race noire n’existe
pas. Vous été membres d’une nation asiatique, de la tribu des Shabazz !
L’étiquette « noir » est une fausse étiquette que vous a imposée le maître. Il ne
cesse de nous en imposer, à vous, à moi, à nous tous depuis qu’il a débarqué nos
premiers congénères dans le premier négrier. »

Quand M. Muhammad reprenait son souffle, les musulmans devant lui


s’écriaient : « Petit agneau ! » « Allah soit loué ! » « Apprends-nous, Messager !
» … Et il continuait :

« L’ignorance de notre race, ici en Amérique, la haine que nous nous vouons à
nous-même, voila ce que le Blanc a cru devoir nous enseigner. Et faisons-nous
preuve d’un élémentaire bon sens, pensons nous à nous unir, comme n’importe
quel peuple de la planète ? Non ! Nous nous humilions. Nous supplions
l’homme blanc. Nous essayons de nous unir à lui, l’esclavagiste. Je ne conçois
pas de spectacle plus grotesque. Tous les jours, et de mille manières, le Blanc
vous dit : « Vous n’avez pas le droit de vivre ici, pas le droit d’entrer ici, de
manger ici, de boire ici, de marcher ici, de travailler ici, de monter dans cet
autobus, de jouer ici, de faire des études ici. » N’est-ce pas la preuve qu’il n’a
pas la moindre intention de s’unir à nous ? Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?
[…] Qu’on nous donne une terre à nous ! … quelque chose qui nous appartienne
! … Laissons l’esclavagiste tout seul …

M. Muhammad s’arrêtait toujours brusquement quand il n’avait plus de voix.


Toute la salle debout, l’acclamait. C’était une immense vague de sons, qui
semblait ne jamais devoir se briser.

Nous avions déjà organisé plusieurs meetings de masse lorsque M. Muhammad


nous donna l’ordre de laisser entrer les journalistes blancs. Les Fruits de l’Islam
les fouillaient, comme ils fouillaient tout le monde, ainsi que leurs carnets, leurs
appareils de photo.

Par la suite, M. Muhammad devait déclarer que tous les Blancs qui désiraient
connaître la vérité pourraient assister aux meetings. Nous avons alors réservé
quelques rangées de sièges aux blancs. […]
On nous surveillait, nos téléphones étaient branchés sur la table d’écoute.
Aujourd’hui encore, si je devais parler au téléphone de bombarder L’empire
State Building, je vous garantis que ce gratte-ciel serait cerne dans les 5 minutes.
Au cours de mes conférences, je distinguais, dans la salle, les têtes du F.B.I et
autres agents secrets. La police et le F.B.I ne cessaient de nous rendre visite et
nous interrogeaient à tout bout de champ. « Ils ne me font pas peur, disait M.
Muhammad, j’ai tout ce qu’il me faut – la vérité.»

[…]

Le marathon de discours finit par épuiser M. Muhammad. Sa bronchite et son


asthme s’aggravèrent brusquement. Au milieu d’une conversation, il se mettait à
tousser, et son corps si frêle en était tout secoué. Bientôt il dut s’aliter. Il faisait
l’impossible pour être fidèle au rendez-vous des grands meetings. Mais à son vif
regret il dut annuler plusieurs conférences prévues longtemps à l’avance.
Souvent c’est moi qui parlais à sa place, à la grande déception de plusieurs
milliers d’auditeurs. […]
La Nation grandissait, dans tous les sens du terme, à l’intérieur comme à
l’extérieur. Aussi M. Muhammad résolut-il de se décharger des petites décisions
(en cas d’invitation, fallait-il ou non accepter de parler en public, à la radio, à la
télévision etc.) et des problèmes administratifs que je lui avais toujours soumis.

M. Muhammad manifesta toute la confiance qu’il avait en moi en me conseillant


de prendre moi-même ces décisions. Je devais me fonder sur ce que je croyais
sage, sur ce qui servirait le mieux les intérêts de la Nation.

- Frère Malcolm, dit-il, je veux que tu deviennes célèbre. Ainsi moi-même, je


deviendrai célèbre. Mais, ajouta-t-il, sache, frère Malcolm, que tu seras hai
quand tu seras célèbre. Parce qu’un homme célèbre fait toujours des jaloux.

Il ne m’a rien dit de plus prophétique.

Icare

Plus je représentais M. Muhammad à la radio, à la télévision, dans les


universités, plus mon courrier était abondant. Quatre vingt quinze pour cent des
lettres venaient d’auditeurs blancs.
Quelques lettres seulement étaient du genre « Cher nègre X » ; quelques unes
seulement me menaçaient de mort. La plupart étaient révélatrices : J’y
découvrais les deux terreurs majeures du Blanc. Primo il se persuadait dans son
for intérieur, que Dieu, dans sa colère, était en train de détruire sa civilisation.
Secundo, il était obsédé par la représentation constante d’un Noir abusant d’un
corps de femme blanche. […]

Les « Musulmans noirs » avaient droit presque chaque jour à une nouvelle
offensive de la part de la presse. De plus en plus on s’en prenait à quelque chose
que j’avais dit, à Malcolm X le « démagogue ». Les attaques virulentes contre
M. Muhammad me mettaient en fureur. Celles qui me visaient moi,
m’importaient peu. […]

Les journalistes sollicitaient souvent mon opinion sur le progrès accompli en


matière de « droits civiques ». Que quelque industrie gigantesque embauche dix
noirs pour la galerie, que quelque chaîne de restaurants encaisse davantage en
servant aussi les noirs ; qu’un étudiant de première année puisse s’inscrire à une
université sudiste sans le secours de baïonnettes – on appelait ça un « progrès ».
-Aaaahh, Monsieur Malcolm X ! Vous n’allez tout de même pas nier que c’est la
un grand pas en avant pour votre race !

Chaque fois que j’ouvre la bouche, on me jette à la tête des indices de « progrès
» en matière de « droits civiques » ! Vous autres blancs, vous avez l’air
d’attendre que le noir crie : Alléluia ! Voila quatre cent-ans que le blanc a
enfonce dans le dos du noir un couteau de trente centimètres et maintenant qu’il
en retire trois, vous voudriez que le noir soit reconnaissant ? Même si on retirait
le couteau tout entier, il resterait toujours une cicatrice !

La presse sudiste boudait généralement toutes mes déclarations. Mais quand je


me prononçais sur les Freedom Riders blancs et noirs qui venaient du Nord «
manifester » dans le sud, elle me faisait les honneurs de la une. C’est que ces
cavaliers-la me paraissaient ridicules. S’ils désiraient nettoyer les écuries
d’Augias, il y avait assez de rats et de cafards dans les ghettos du Nord pour les
occuper tous. Je déclarai en outre que la ville de New-York, si libérale qu’elle
fut, avait plus de mal à intégrer ses noirs que l’Etat du Mississipi.

Si les Freedom Riders du Nord cherchaient de bonnes œuvres à accomplir, ils


auraient du commencer par s’occuper des petits enfants des ghettos du nord, qui
traînaient dans les rues à minuit avec la clé de leur appartement attachée à une
ficelle autour du cou. De ces enfants dont les parents étaient des ivrognes, des
toxicomanes, des voleurs ou des prostituées. Ou encore, ils auraient pu donner
du travail aux noirs du Nord, les rayer des listes des nécessiteux à secourir. Car
le noir qui dépend de l’état pour sa subsistance devient paresseux ; et ainsi la
situation, dans le ghetto, se détériore progressivement. C’était la pure vérité que
je disais la. Mais à quoi bon ? Des serpents ne se seraient pas retournés plus
brusquement contre moi que ces libéraux.

Oui, je vais enlever au libéral l’auréole dont il prend tant de peine à s’entourer.
Les libéraux du Nord montrent le sud d’un doigt accusateur depuis si longtemps
et avec une telle impunité, qu’ils font des crises de nerfs quand on les démasque
pour ce qu’ils sont : les derniers des hypocrites. Ma propre vie n’en est-elle pas
la preuve ? Je ne connais rien du Sud. Je suis un produit du Blanc du Nord et de
son hypocrisie à l’égard des Noirs.

M. Muhammad ne manquait jamais de rendre hommage aux sudistes. Le sudiste


blanc, il est au moins sincère. Quand il voit un Noir, il montre les dents. Il
n’hésite pas à lui dire en face que les sudistes n’admettront jamais ce semblant «
d’intégration ». Le sudiste va plus loin : il dit au Noir qu’il lui disputera le
terrain pied à pied, qu’il ne lui accordera même pas des droits symboliques.
L’avantage de la méthode sudiste, c’est que le Noir du Sud ne s’est jamais fait
d’illusion sur l’adversaire.
[…]

Il n’y a pas longtemps, on injecta au Noir américain une nouvelle dose d’ «


intégrationnisme », avec toutes les conséquences en fait d’affaiblissement,
d’avachissement, d’illusions. La « farce sur Washington », comme je l’appelai.
C’était l’idée géniale d’A. Philip Randolph, du syndicat des porteurs des
wagons-lits. Il s’agissait de faire marcher les Noirs sur Washington. L’idée était
dans l’air depuis une vingtaine d’années au moins. Soudain, spontanément, elle
accrocha.

Des Noirs du sud en blue-jeans, des Noirs des petites villes, des noirs des
ghettos du Nord, et même des milliers d’anciens Oncles Tom se sont mis à
parler de « la Marche ».

L’idée d’une marche a galvanisé les masses noires comme rien n’avait pu le
faire depuis Joe Louis. Les Noirs voulaient aller à Washington par n’importe
quel moyen – dans de vieux tacots branlants, en cars, en stop, au besoin à pied.
Ils voyaient déjà des milliers de frères noirs converger sur Washington – se
couchant par terre dans les rues, sur les pistes des aéroports, sur les pelouses
gouvernementales – et exiger des actes concrets, en matière de droits civiques,
de la part de la Maison Blanche et du Congres.

Leur amertume était à l’échelle de la nation – amertume militante, sans


organisation, sans dirigeants. Ce furent les jeunes noirs, surtout, qui jetaient le
défi, sans regarder aux conséquences.

Le Blanc avait toutes les raisons de s’inquiéter. La moindre étincelle aurait pu


déclencher une insurrection noire. Le gouvernement savait que ces milliers de
Noirs en colère, fourmillant dans tous les sens, étaient capables de faire irruption
à Washington et de mettre la capitale sens dessus dessous.

La maison blanche s’empressa d’appeler à la rescousse les principaux leaders


noirs de la lutte pour les droits civiques. Elle leur demanda d’étouffer dans l’œuf
le projet de marche sur Washington. Les leaders répondirent – et était vrai –
qu’ils étaient pas à l’origine de ce mouvement et qu’ils ne le contrôlaient pas.
C’était une idée nationale, spontanée, non organisée, et non téléguidée. En
somme c’était une poudrière noire. Si vous voulez savoir comment l’ «
intégration » peut affaiblir le mouvement noir, écoutez bien ce qui suit. C’est
une leçon exemplaire.

La Maison Blanche annonça, à grand renfort de publicité internationale, qu’elle


« approuvait » et « soutiendrait » la marche. Elle « souhaita la bienvenue » aux
marcheurs. Les grandes organisations qui luttaient pour les droits civiques
rivalisèrent alors de bienveillance. Et était à qui verserait le plus d’argent. La
N.A.A.C.P (National Association for the Advancement of Colored People) se
plaignit que d’autres organizations similaires, bénéficiant d’une plus grande
publicité, avaient récolté la majeure partie des fonds, pendant qu’elle même y
allait de sa poche en payant les cautions et les avocats de divers manifestants
incarcérés.

On se serait cru au cinéma. La séquence suivante était consacrée à la réunion de


New-York, des « six grands leaders » noirs accompagnes du directeur blanc
d’une grande société « philanthropique ».

[Les mêmes leaders à Washington peu avant la marche, de gauche à droite:


Whitney Young, Jr. (Urban League); Martin Luther King, Jr. (SCLC); John
Lewis (SNCC); Rabbi Joachim Prinz (American Jewish Congress); Dr. Eugene
Carson Blake (National Council of Churches); A. Philip Randolph; President
Kennedy; Walter Reuther (United Auto Workers); and Vice President Johnson
(behind Reuther).]
Celui-ci leur expliqua que tant de chamailleries pour une question de sous
risquaient de discréditer les organisations des « six » aux yeux de l’opinion. Il
versa ensuite 800 000 dollars – dit-on – à la direction unifiée des droits civiques
que les « six » s’empressèrent de mettre sur pied.

D’où venait donc cette unité soudaine des Noirs ? De l’argent blanc. Quelle en
était la contrepartie ? Des conseils. Les « six grands » pouvaient espérer un
deuxième versement d’une somme analogue après la Marche … à condition bien
sur qu’il n’y eut pas d’ « incidents ».

Les « six grands » furent baptisés « leaders » de la Marche sur Washington, à


grands sons de trompe dans le monde entier. La masse noire, proche de
l’ébullition, pensa que les leaders renommes étaient décidés à soutenir ses
revendications.
On invita ensuite quatre personnalités blanches à se joindre à la marche : un
catholique, un juif, un protestant et un leader syndicaliste.
Un thème sous-jacent apparut dans la publicité massive accordée à la Marche :
les « dix grands » allaient « superviser » celle-ci, et en contrôler « l’atmosphère
».
Les quatre éminences blanches opinèrent du bonnet.

La nouvelle se répandit parmi les soi-disant « libéraux » catholiques, juifs,


protestants, et syndicalistes. Et brusquement, les Blancs qui, la veille encore,
appréhendaient tant la Marche, annoncèrent leur participation : ce serait un acte
« démocratique ». Leurs déclarations galvanisèrent la « bourgeoisie » noire qui
avait commence par déplorer cette initiative de la masse. Mais puisque les
Blancs eux-mêmes allaient y participer…

Alors les « intégrationnistes » noirs se bousculèrent pour s’inscrire les premiers.


La « marche des Noirs en colère » devenait chic. Comme le Kentucky Derby. «
Y avoir été », était une question de rang social.
Vint le grand jour. Les vieux tacots pleins de Noirs poussiéreux, suants et
coléreux, n’avaient pas leur place parmi les avions à réaction frétés pour
l’occasion, les wagons de chemin de fer et les cars climatisés. Ce qui devait être
à l’origine, un raz de marée de colère, devint un « fleuve paisible », comme
l’écrivit très justement un journaliste anglais.

Noirs et Blancs se trouvaient « intégrés » comme sel et poivre. Quant aux


experts en matière de logistique, ils avaient tout prévu. On précisa aux
manifestants qu’il était inutile d’emporter des banderoles : on leur en fournirait.
On leur dit de ne chanter qu’une chanson : Nous vaincrons … On leur dit
comment arriver, ou, quand, ou se rassembler, d’où se mettre en route, quel
itinéraire emprunter. Des stations de secours furent érigées aux points
stratégiques. Ainsi les manifestants sauraient même ou s’évanouir.

J’étais la. J’ai été témoin de ce cirque. J’ai vu des insurges en colère entonner
harmonieusement Nous vaincrons et Un jour …en avançant, bras-dessus, bras-
dessous avec ceux-la même qu’ils étaient censés combattre.
Peut on imaginer pareil spectacle ? Les révoltés en colère, aux pieds nus, et leurs
oppresseurs marquaient la mesure ensemble au bord des bassins des jardins
publics, dans des parterres de lys, chantaient des hymnes et grattaient leurs
guitares en écoutant des discours de bons samaritains.

Oui, peut-on imaginer pareil spectacle, alors que les masses noires d’Amérique
vivaient – vivent encore – un cauchemar éveillé ?
Les « révolutionnaires en colère » obéirent à la lettre aux instructions : ils
partirent tôt. Ils étaient des milliers et des milliers de marcheurs. Mais le
lendemain l’association hôtelière de Washington fit état de grosses pertes
financières. Personne ou presque n’avait passé la nuit dans la capitale.
Hollywood n’aurait pas mieux réussi.

Peu après, la presse fit un sondage auprès des sénateurs et députés. Aucun de
ceux qui s’étaient jadis prononcés contre les droits civiques n’avait change
d’avis. On pouvait s’y attendre. Comment un simple pique-nique « intégré »
aurait-il pu convertir en un jour les représentants élus d’une population
profondément raciste depuis quatre cent ans ? […]
La marche sur Washington a eu un mérite : elle a calmé les noirs pendant un
temps. Mais ils devaient bientôt découvrir qu’une fois de plus le blanc les avait
« eus ». Alors leur colère éclata à nouveau, plus terrible que jamais. Tout au
long du long été brûlant de 1964, on signala, dans différentes villes des Etats-
Unis, des « incidents » d’une gravité sans précédent.

Un mois avant la « Farce sur Washington », le New york Times fit un sondage
d’opinion auprès des étudiants. Je figurais en deuxième place – après Barry
Goldwater ! – sur la liste des « orateurs les plus demandés » dans les universités.
[…] Un jour je devais prendre la parole au Forum de la Faculté de Droit de
Harvard. Je jetai, en passant, un coup d’œil par la fenêtre. J’avais en face de moi
l’immeuble qui m’avait servi de « planque » au temps ou j’étais cambrioleur.
Ce fut comme un raz de marée. Les souvenirs de ma dépravation me
submergèrent. Apres avoir vécu, pensé en animal !
En me permettant de découvrir l’islam, Allah m’avait tire de la boue. Et
maintenant j’allais prendre la parole au Forum de la Faculté de Droit de Harvard
!
Je me souvins alors d’une histoire que j’avais lue en prison (ou j’étais féru de
mythologie grecque). Icare. Vous vous rappelez cette histoire ? Le père d’Icare
confectionna des ailes qu’il colla à la cire. « Ne vole pas trop haut », dit-il à son
fils. Icare s’éleva dans le ciel. Il y prit grand plaisir ; si bien qu’il finit par croire
qu’il volait par lui-même. Il s’éleva alors plus haut, toujours plus haut, jusqu'à
ce que la chaleur du soleil fit fondre la cire. Et Icare piqua au sol.

Devant cette fenêtre de Harvard, je fis serment à Allah de ne jamais oublier que
mes ailes, l’Islam me les avait données. Et je ne l’ai pas oublié. Pas un seul
instant.
Viré (1/2)

Allah récompensait mes efforts en faveur de la Nation. Quand nous disions que
M. Muhammad était le Noir le plus puissant des Etats-Unis, personne ne pouvait
nous traiter de menteurs. J’y étais pour quelque chose. J’avais aide M.
Muhammad et ses pasteurs à faire la révolution dans les esprits, à ouvrir les
yeux des Noirs. Désormais ils ne pourraient plus se prosterner devant l’homme
blanc, ni le craindre comme avant. J’avais contribué à débarrasser le blanc de
son mirage de « supériorité ». Avec d’autres, je captais à la source la révolte
secrète de l’homme noir.

Ma seule déception, d’ailleurs mineure : j’étais persuadé que notre Nation serait
encore plus utile au Noir américain si elle passait enfin aux actes. […]

Cela mis à part, Allah m’avait comble. L’Islam prenait plus d’ampleur à New
York que n’importe ou ailleurs. M. Muhammad m’avait fait don d’une mosquée
minuscule ; j’en avais fondé 3 autres à New York, parmi les plus puissantes, les
plus militantes du pays. J’avais fondé ou aide à fonder la plupart des cent et
quelques mosquées ouvertes dans les cinquante états américains. Il m’arrivait de
sillonner l’Amérique d’est en ouest, trois ou quatre fois par semaine. Souvent je
ne dormais qu’en avion. Je volais avec les ailes que m’avait données M.
Muhammad. Sans elles je n’aurais pas pu être à la hauteur.
En 1961 déjà, j’avais intercepté des médisances à mon sujet. Quelques effets de
la jalousie prophétisée par M. Muhammad étaient parvenus à mes oreilles. On
disait, par exemple, que « Malcolm X est en train de reprendre la Nation à son
compte », que je « ne donnais pas son du » à M. Muhammad, que j’essayais de «
bâtir un empire » personnel, que je me plaisais à « jouer les grands manitous ».

Ces critiques ne me mettaient pas en colère. J’étais simplement plus résolu à ne


jamais les mériter. M. Muhammad m’avait prévenu contre la jalousie dont je
serais l’objet. J’étais sur qu’il comprendrait qu’elle n’était pas fondée. […]

En 1962, je commençai à remarquer qu’on parlait moins de moi dans notre


journal Muhammad parle. J’appris que son nouveau directeur, Herbert, le fils de
M. Muhammad, avait ordre d’accorder le moins de place possible à mes
activités. On parlait moins de moi que des leaders noirs intégrationnistes ! Et
plus de moi dans la presse européenne, africaine et asiatique que dans celle de
notre Nation de l’Islam. […]

Les responsables musulmans étaient jaloux parce que ma photo paraissait


souvent dans les grands quotidiens.

Aussi- ai-je refusé, en 1963, plusieurs propositions : celles de Life et de


Newsweek, qui voulaient publier des articles sur moi personnellement, ainsi que
celle d’une grande émission télévisée. Chacun de ces refus était une perte pour
l’homme noir et pour la nation de l’Islam – et chacun de ces refus était motivé
par l’attitude de Chicago.

Ma consigne de discrétion est la raison pour laquelle je n’ai rien dit quand on à
tiré une balle dans le dos de Medgar Evers, secrétaire de la N.A.A.C.P. pour le
Mississipi. Lorsqu’une bombe explosa dans une église chrétienne noire de
Birmingham (Alabama), tuant quatre ravissantes petites filles noires, j’ai
commenté, certes, l’évènement, mais pas comme il aurait fallu.
Il aurait fallu dire que plus on laissait la haine se déchaîner au lieu de la
contenir, plus cette haine devenait féroce, et finissait par déferler sur les Blancs
eux-mêmes, et leurs leaders. On insulta, par exemple, Lindon Johnson, alors
vice-président, et sa femme, à Dallas (Texas). Des femmes blanches qui
faisaient grève avaient craché sur Adlai Stevenson, alors ambassadeur des Etats-
Unis aux Nations Unies et l’avaient frappé à la tête.

Peu de temps auparavant, je participais à une émission radiophonique à Boston


lorsqu’on remit une dépêche de l’Associated Press qui sortait du telex. Le
Conseil des citoyens de Louisiane venait de mettre ma tête à prix : 10 000
dollars.
Mais une autre menace planait sur moi qui venais de bien plus près.
Je vous dis la stricte vérité. Quand j’ai découvert qui d’autre voulait ma peau –
eh bien ! Cette découverte a failli m’envoyer à Bellevue (hôpital psychiatrique).
Mais commençons par le commencement. Je cite une des dépêches d’agences
publiées par tous les journaux, reprises par la radio et la télévision d’un bout à
l’autre du pays :

« Los Angeles, 3 Juillet (U.P.I.). Elijah Muhammad, 67 ans, leader des


Musulmans noirs, vient d’être accuse par deux de ses anciennes secrétaires être
le père de leurs quatre enfants … Ces jeunes femmes, âgées de 20 à 30 ans, lui
intentent un procès … Mlle Rosary et Mlle Williams affirment avoir eu des
rapports intimes avec Elijah Muhammad depuis 1957. Mlle Rosary affirme qu’il
est le père de ses deux enfants et d’un troisième qu’elle attend… La deuxième
plaignante déclare qu’il est le père de sa fille … »

Des 1955 j’avais entendu dire bien des choses … Mais croyez-moi : l’idée que
quiconque puisse aller jusqu'à imaginer qu’il y ait eu du vrai dans l’allégation
démentielle selon laquelle M. Muhammad se serait rendu coupable d’immoralité
– eh bien ! L’idée même m’épouvantait.

L’adultère ! Alors que tout musulman coupable adultère était déshonoré et


exclu, du jour au lendemain, de la Nation ! Il est vrai que toute une série de
secrétaires de M. Muhammad s’étaient trouvées enceintes : un des secrets les
mieux gardés de la Nation. Elles avaient comparu devant un tribunal musulman ;
accusées d’adultère, elles avaient plaidé coupable. Humiliées devant la
communauté musulmane, elles purgeaient maintenant leur peine : un à cinq ans
d’ « isolement. » Ce qui signifiait qu’elles ne devaient avoir aucun contact avec
d’autres Musulmans. […]

Personne au monde n’aurait pu me faire croire que M. Muhammad trahissait la


confiance qu’avaient en lui des mosquées pleines de pauvres Musulmans qui y
allaient de leurs nickels et de leurs dîmes pour que grandisse la Nation de
l’Islam, alors qu’ils n’avaient pas toujours de quoi payer leur loyer.

Je faisais des cauchemars. Des cauchemars pleins de gros titres. Cela dura des
mois. Je n’avais personne à qui me confier sinon M. Muhammad, à Chicago.
C’était un ami intime en qui j’avais une entière confiance.
En me voyant entrer, Wallace comprit ce qui m’avait amené. « Je sais » dit-il.
Nous devrions voler au secours de son père, répondis-je. Wallace déclara que
son père ne le désirait probablement pas. Je pensai que Wallace était fou.

Ensuite je commis une infraction à la règle. Je rendis visite à trois anciennes


secrétaires de M. Muhammad, toutes « isolées ». De leurs propres bouches
j’appris qu’Elijah Muhammad disait que j’étais son meilleur pasteur, mais qu’un
jour j’allais le quitter, et me retourner contre lui ; que j’étais donc « dangereux ».
J’appris qu’il me démolissait par derrière tout en me disant tout le bien qu’il
pensait de moi.

Cela me fit mal. Très mal.

Je demandai un rendez-vous à M. Muhammad. Il me fit venir à Phoenix en avril


1963. Nous nous embrassâmes, comme toujours. Il m’entraîna au bord de sa
piscine.

Viré (2/2)

C’était le messager d’Allah. Il m’avait sauvé quand je purgeais ma peine de


prison, tellement odieux que mes co-détenus m’appelaient Satan. Cet homme
m’avait formé, m’avait traité comme son fils, comme la chair de sa chair. Il
m’avait donné les ailes qui m’avaient permis de faire toutes sortes de choses que
je n’aurais jamais crues possibles.
-Eh bien ! mon fils, dit M. Muhammad, qu’y a-t-il ?

Je lui dis tout de go, sans détours. Et sans attendre sa réponse j’ajoutai qu’avec
l’aide de son fils Wallace j’avais trouvé dans la Bible et dans le Coran des
passages ou l’on disait que certains maux étaient l’accomplissement des
prophéties, Que nous pourrions enseigner cela aux musulmans.

-Cela ne m’étonne pas de toi, mon fils, répondit Elijah Muhammad. Tu as


toujours été apte à comprendre les prophéties, les choses spirituelles. Tu les
reconnais pour ce qu’elles sont : des prophéties qui s’accomplissent. Je suis
David. Quand tu liras que David a pris la femme d’un autre homme, sache que
je suis ce David. Tu liras que Noah s’est enivré. Je suis ce Noah. Tu liras que
Lot a forniqué avec ses propres filles. Je dois accomplir tout cela.

« Malcolm, tu as l’air claqué. Repose toi un peu », me disaient souvent des


Noirs non musulmans, et même des journalistes Blancs qui me suivaient
régulièrement.
Ils ne devinaient pas le centième de ce que j’éprouvais. Pour la première fois,
depuis que j’étais devenu musulman, la sympathie d’hommes blancs me toucha.
Certains étaient sincères, je le savais. L’un d’eux – que je ne nommerai pas
parce qu’il risquerait de perdre son emploi – m’avait dit : « Malcolm X, les
Blancs ont besoin de t’écouter plus encore que les Noirs. »

Personne n’a besoin de me rappeler qui a été assassine à Dallas, le 22 novembre


1963. Quelques heures après le meurtre, tous les pasteurs musulmans reçurent
de M. Muhammad l’ordre de ne se livrer à aucun commentaire. Trois jours plus
tard M. Muhammad annula une conférence qu’il devait faire à New-York. Il
m’y délégua à sa place.
Combien de fois, depuis j’ai relu ces notes, préparées huit jours avant
l’assassinat sur le thème « on ne récolte que ce qu’on a semé ». Des la fin de la
conférence, un journaliste me demanda – et c’était inévitable, on ne parlait que
de cela – « Que pensez vous, Malcolm X, de l’assassinat du président
Kennedy ? »

Sans y réfléchir à deux fois, je répondis franchement qu’a mon avis c’était un
cas de « poulets qui retournent au poulailler » (jabar : c’est une expression
americaine disant en dans ce contexte que la haine revient sur celui qui l’initie).
Je dis que la haine ne s’était pas limitée chez l’homme blanc à l’assassinat des
noirs sans défense, mais puisqu’on la laissait s’étendre sans frein, elle s’était
finalement retournée, pour l’abattre, contre le chef de l’état.

« Le Musulman noir MALCOLM X : LES POULETS RETOURNENT AU


POULAILLER » fit les gros titres des journaux et des informations télévisées.
Le lendemain je devais rendre, comme chaque mois, une visite à M.
Muhammad.

-Tu as vu les journaux du matin, me demanda-t-il


-Oui, monsieur.
-C’était la dernière chose à dire, reprit M. Muhammad. Tout le pays aimait cet
homme. Une déclaration comme celle-la peut faire beaucoup de mal au
mouvement musulman. Je suis obligé de te « condamner au silence » pendant
quatre-vingt-dix jours – pour désolidariser les Musulmans de la gaffe que tu
viens de commettre.

J’étais comme assommé. Mais j’étais le disciple de M. Muhammad.


-Je comprends, lui dis-je, et je me soumets à votre décision, à cent pour cent.

La nouvelle me précéda auprès des Musulmans new-yorkais. Tous les journaux


de la ville, la radio et la télévision étaient également au courant. Jamais les
responsables de Chicago n’avaient répandu une nouvelle aussi vite ni aussi
consciencieusement.

[Au début de cette vidéo, on voit John Ali représenter la Nation de l’Islam dire
qu’ils se désolidarisent du discours de Malcolm X et annonce sa mise au silence
pour 90 jours]

Tous les téléphones sonnaient à la fois. A tous je répétai : « J’ai désobéi à M.


Muhammad. Je me soumets entièrement à sa sagesse. »

Le lendemain matin j’appris qu’il m’était interdit de parler non seulement à la


presse mais aussi aux fidèles de ma propre mosquée Numéro Sept. Puis une
autre information circula dans toute la Nation de l’Islam : Malcolm X sera
réintégré dans quatre vingt dix jours « s’il se soumet ».

C’est ce qui éveilla, pour la première fois, mes soupçons. Je n’avais pas pour
rien trafiqué dans les rues toutes ces années. Je savais reconnaître un piège
quand on m’en tendait un.
Trois jours plus tard j’appris qu’un de mes assistants les plus proches avait dit à
des frères de la mosquée Numéro Sept :
-Si vous saviez ce qu’a fait Malcolm X, vous iriez le tuer de vos propres mains.

Des lors j’avais compris. La menace qu’impliquait un tel langage ne pouvait


avoir pour origine qu’un seul homme.

J’avais l’impression que ça saignait dans ma tête. Que mon cerveau était atteint.
J’allai même me faire examiner la tête.
Ma déclaration sur la mort de Kennedy n’avait été qu’un prétexte. On entendait
m’écarter de la Nation de l’Islam, de la vie publique, et même de la vie tout
court.
Une seule personne connaissait toute la vérité : ma femme. Elle me comprenait,
et ne m’en parlait jamais. Son réconfort muet m’enveloppait. Je n’aurais jamais
cru qu’il m’arriverait de dépendre d’une femme comme je dépendais désormais
de Betty.

Je ne craignais pas la mort. La trahison était bien pire. Je concevais à la rigueur


la mort. Mais trahir m’était inconcevable. Trahir ma loyauté envers M.
Muhammad et la Nation de l’Islam ? Si, au cours des douze années que j’avais
passées à le servir, M. Muhammad avait commis un crime passible de la peine
de mort, j’aurais dit, et j’aurais essayé de prouver, que le coupable, c’était moi.
Pour le sauver, je serais allé, en serviteur de M. Muhammad, m’asseoir sur la
chaise électrique.

Les premières directives furent transmises par un responsable de la mosquée


Numéro Sept à un homme qui m’était très proche, un de mes anciens assistants.
On lui demanda, car c’était un spécialiste, de faire exploser ma voiture au
moment ou je tournerais la clé de contact. Mais il se trouvait que ce frère
connaissait trop ma loyauté envers la Nation pour exécuter les ordres. Il vint me
voir. Je le remerciai de m’avoir sauve la vie, et lui racontai ce qui se passait à
Chicago. Bouleversé, il prévint les frères qui pourraient être appelés à
m’exécuter.

C’est ainsi que commença mon divorce psychologique d’avec la Nation de


l’Islam. Partout ou j’allais, dans la rue, les ascenseurs, les voitures qui me
croisaient, sur les trottoirs, je voyais des Musulmans que je connaissais, et dont
chacun pouvait très bien guetter l’occasion de me trouer la peau.
Je me creusais la cervelle. Que faire ? Ma vie était inextricablement liée à la
lutte du Noir américain. On me considérait généralement comme un leader.
Pendant des années j’avais démasqué les leaders noirs. Je devais maintenant me
demander, en toute sincérité, ce que je pouvais offrir au peuple noir, si j’étais
réellement qualifié pour l’aider dans sa lutte pour les droits de l’homme.

J’avais un atout, une réputation internationale, que tout l’argent du monde ne


pourrait pas acheter. A New-York même j’avais acquis de nombreux adeptes
non musulmans depuis le jour ou j’avais mené la manifestation en faveur du
frère Hinton. Depuis, la police respectait les Musulmans, et tout Harlem l’avait
remarqué. Un inspecteur en chef de la police avait dit de moi : « Aucun homme
ne devrait détenir, à lui seul, un tel pouvoir. »

Au cours des années qui suivirent j’avais remarqué que dans les meetings de
masses, j’attirais dix à douze fois plus de monde que la plupart des autres
leaders noirs, ou prétendus tels. Ils n’étaient pas familiers avec le ghetto noir. Le
ghetto savait que je ne l’avais jamais oublie. Je ne l’avais même pas quitté,
sinon par nécessité, et j’y revenais toujours. J’avais l’instinct du ghetto, son
langage. Je savais aussi que le Noir le plus redoutable pour l’Amérique, c’est
celui du ghetto. Comme il n’a pas de religion, pas de notion de morale, pas de
sens civique, comme il n’a peur de rien, l’homme du ghetto, éternellement
frustré, est un être fébrile, impatient de passer aux « actes ». Quoi qu’il
entreprenne, il s’engage à fond.

Le trafiqueur du ghetto exerce une grande fascination sur l’adolescent qui,


généralement, à échoué à l’école et vu ses parents trimer toute leur vie. Une
étincelle suffit ; ces jeunes sont capables de toutes les violences. Je m’en suis
aperçu – et j’en ai eu vraiment peur – le jour ou des leaders noirs « sérieux » qui
d’habitude ne m’adressaient pas la parole m’ont invité à leur tribune, à leur
meeting de rue, uniquement – je le savais – pour attirer du monde. C’était à
Harlem, par un après-midi d’été, lourd et humide. Plus je pensais à ce meeting,
en y allant, plus je me sentais révolté. Je montai sur l’estrade, mais seulement
pour dire aux auditeurs que les organisateurs ne désiraient pas vraiment me voir
ici, qu’on se servait de mon nom. Et je redescendis de la tribune.

C’est alors que la colère gagna les adolescents noirs. Ils fourmillaient dans tous
les sens, maugréant, excitant les adultes noirs. En un clin d’œil la circulation fut
bloquée dans quatre directions à la fois par une foule qui donnait libre cours à sa
mauvaise humeur. Je m’inquiétai pour de bon. Juché sur un toit de voiture,
j’agitai les bras et criai aux jeunes de se calmer. Ce qu’ils firent. Puis je leur
demandai de se disperser. Ce qu’ils firent également.

Des lors on raconta que j’étais le seul Noir américain capable de déchaîner – ou
d’arrêter – une émeute. Je n’en sais rien. Mais une chose est certaine : cet
incident m’a appris à apprécier à sa juste valeur ce concentré d’énergie humaine
qui dort au fond du trafiqueur du ghetto et de ses jeunes émules.

Le « long été brûlant » de 1964 à donné une idée de ce qui peut arriver. Mais
une idée seulement. Toues les émeutes de cet été-la furent circonscrites dans les
ghettos. Mais laissez les Noirs en colère envahir les quartiers blancs de New-
York, de Rochester, de Chicago, de Washington et de Detroit (Detroit a déjà
connu des rassemblements pacifiques de plus de cent mille Noirs, vous vous
rendez compte !) et vous verrez ! Nommez n’importe quelle ville. La colère
noire a grondé partout. Cleveland, Philadelphie, San Francisco, Los Angeles.
Ca, c’est de la dynamite noire.

A la fin il me sembla que les masses du ghetto avaient déjà opté pour moi. Elles
m’avaient fait confiance et me considéraient comme un leader. D’instinct, le
ghetto ne se livre qu’a ceux qui ont montré qu’ils ne vendraient jamais les Noirs
aux Blancs.
Je songeai des lors à bâtir une organisation qui contribuerait à guérir l’homme
noir de toutes ses maladies. C’était un défi. […]

Le gouvernement a des ministères qui s’occupent de tous les lobbies qui font
parler d’eux et font pression sur lui : l’agriculture, la santé, l’enseignement.
Mais le principal problème de l’Amérique d’aujourd’hui n’est pas la. Le
principal problème, c’est le noir. Nul n’a plus besoin que lui d’un lobby ; il
devrait y avoir un ministère grand comme le Pentagone pour s’occuper de tous
les aspects du problème noir. Et la voix revendicative du lobby noir devrait
résonner dans les oreilles de tous les législateurs.

Le Noir n’a aucun pouvoir économique, et il lui faudra longtemps pour en


acquérir un. Mais il possède, des maintenant, un pouvoir politique tel qu’il
pourrait, s’il le voulait, changer son destin en un jour.

C’était un gros morceau, cette organisation qui prenait forme dans ma tête. Telle
que je la voyais, elle se distinguerait de la Nation de l’Islam dans ce sens qu’elle
embrasserait toutes les religions pratiquées par les Noirs, et qu’elle mettrait en
pratique ce que la Nation se contentait de prêcher.

Chaque jour des frères militants de la Mosquée Numéro Sept se détachaient de


la Nation de l’Islam et se ralliaient à moi. Chaque jour m’apportait un nouveau
soutien de la part de Noirs non musulmans, y compris, à mon grand étonnement,
des noirs « bourgeois » qui en avaient assez de jouer la comédie du standing.

Pour mon premier meeting je louai la salle de bal de l’hôtel Theresa, dans un
quartier névralgique de Harlem. Les télégrammes et les coups de téléphone
affluaient. Des gens que je n’avais jamais rencontré m’exprimaient, d’une façon
émouvante, leur confiance. Beaucoup disaient que les restrictions morales de
l’Islam les rebutaient, et qu’ils voulaient se joindre à moi.

Un médecin, propriétaire d’un hôpital, téléphona de très loin pour s’inscrire.


D’autres apportèrent un appui financier avant même que nous ayons
publiquement défini notre politique. Des Musulmans d’autres villes adhérèrent
au nouveau mouvement car, selon eux, les « Musulmans noirs ne passent jamais
aux actes », « La Nation de l’Islam évolue trop lentement », disaient-ils.

Ce qui m’étonna plus encore, c’est le grand nombre de Blancs qui offraient leurs
services et demandaient à se joindre à nous. Nous répondions par la négative,
bien sur, tous nos membres devant êtres Noirs. Mais si leur conscience le leur
dictait, leur contribution financière n’était pas à refuser.

Un lundi matin je trouvai dans le courrier non moins de vingt-deux invitations à


faire des conférences. Beaucoup émanaient de pasteurs chrétiens. Je ne m’y
attendais pas non plus.

Ensuite je réunis les journalistes pour une conférence de presse.

-Je vais fonder et diriger une nouvelle mosquée à New-York, la Mosquée


musulmane, déclarai-je. C’est la que nous puiserons les forces religieuses et
spirituelles nécessaires pour débarrasser notre peuple des vices qui détruisent sa
fibre morale. La Mosquée musulmane aura pour quartier général temporaire
l’Hôtel Theresa. C’est la que nous élaborerons un programme d’action, destine à
éliminer l’oppression politique, l’exploitation économique et la dégradation
sociale dont vingt-deux millions d’Afro-américains sont victimes.

Mais c’était moins facile qu’on ne pouvait croire. Je savais que lorsqu’un
Musulman s’imagine que c’est la volonté d’Allah, il n’hésite pas une seconde à
appuyer sur la gâchette.

Il me fallait aussi me préparer sur un autre plan. J’y pensais depuis longtemps.
Mais cela supposait de l’argent. Et de l’argent je n’en avais pas.
Je pris l’avion pour Boston.
-Ella, dis-je, je voudrais faire le pèlerinage à la Mecque.
-Tu as besoin de combien ? dit-elle.
La Mecque

Le pèlerinage à la Mecque est un devoir religieux que tout Musulman orthodoxe


doit accomplir, si possible, au moins une fois dans sa vie. Le pèlerin s’appelle
hadj. Le Coran dit : « Le pèlerinage à la Kabba est un devoir de l’homme envers
Dieu ; que ceux qui le peuvent, fassent le voyage. » Allah dit : « Et proclame le
pèlerinage parmi les hommes ; ils viendront à toi à pied ou à dos de chameau
maigre ; ils viendront de tous les ravins profonds. »

Dans les universités, généralement, au cours des conversations qui suivaient mes
conférences, une douzaine de jeunes au teint clair surgissaient dans mon
entourage et se déclaraient Musulmans d’Arabie, du Moyen Orient ou d’Afrique
du Nord. Ils visitaient les Etats-Unis, ou y faisaient leurs études, ou encore y
résidaient. Ils estimaient qu’en dépit de mes déclarations hostiles aux blancs, je
me considérais sans doute comme un Musulman sincère ; et que si je venais à
connaître ce qu’ils appelaient le « véritable Islam », je le « comprendrais et
l’adopterais ». A les entendre, le disciple d’Elijah Muhammad que j’étais sentait
ses cheveux se dresser sur sa tête.

Mais dans mon for intérieur, j’en vins à me demander pourquoi, si j’avais la foi,
j’hésiterais tant à mieux connaître ma religion ?
Un jour j’en parlai à Wallace Muhammad, le fils d’Elijah. Il répondit qu’un
Musulman doit certainement chercher à en savoir le plus possible sur l’Islam.
J’ai toujours eu beaucoup d’estime pour Wallace Muhammad.

Les Musulmans orthodoxes que je connaissais m’avaient tous vivement


conseillé de rencontrer un certain Dr Mahmoud Youssef Chawarbi. C’était, me
dit-on, un Musulman éminent, un savant, diplômé de l’université du Caire,
docteur de l’Université de Londres, conférencier sur l’Islam, conseiller aux
Nations Unies et auteur de nombreux ouvrages. Professeur à université du Caire,
il avait obtenu un congé pour diriger, de New York, la fédération des
associations islamiques des Etats-Unis et du Canada. Plusieurs fois je résistai à
la tentation d’entrer dans l’immeuble de pierre brune du 1, Riverside drive ou
siégeait la F.A.I. Mais un jour un journaliste me présenta au Dr Chawarbi.

Il m’accueillit très cordialement, précisant qu’il se tenait au courant de mes


activités par les journaux ; je lui dis qu’on m’avait beaucoup parlé de lui. Nous
avons bavardé un quart d’heure seulement, chacun ayant ce jour-la, d’autres
obligations. Au moment de me quitter, il me dit quelque chose dont la logique
devait s’inscrire à jamais dans mon cerveau : « Aucun homme n’est un croyant
parfait s’il ne souhaite pas pour son frère ce qu’il souhaite pour lui-même. »

Et puis il y avait Ella, ma sœur. Je n’en revenais pas de ce qu’elle avait fait. Une
forte tête, Ella, une grande grosse négresse de Georgie, avec des idées bien à elle
! A tel point qu’on l’avait suspendue de la Mosquée Numéro Onze à Boston !
Réintégrée, elle était repartie de son propre gré. Elle avait commencé à faire des
études islamiques à Boston sous la direction de Musulmans orthodoxes, puis elle
avait découvert une école ou l’on apprenait l’arabe. Comme elle ne le parlait
pas, elle engagea des professeurs. Elle était dans les affaires immobilières et
faisait des économies pour le pèlerinage Nous en avons parlé dans son salon,
presque toute une nuit. Dans son esprit, aucun doute : il était plus important que
j’y aille, moi. Pendant toute la durée du vol à New-York, je pensais à Ella. Une
maîtresse femme, Ella ! Ayant brise trois maris, elle était plus dynamique, plus
énergique, que les trois réunis. Elle a joué un rôle très important dans ma vie.
Aucune autre femme n’a jamais été assez forte pour me montrer le chemin à
suivre. C’était toujours moi qui le montrais. J’avais montré l’Islam à Ella, et
maintenant c’était elle qui faisait les frais de mon voyage à la Mecque. Si vous
êtes avec Allah, il finit toujours par vous faire savoir qu’il est avec vous.

Je demandai un visa pour la Mecque au consulat d’Arabie Saoudite.


L’ambassadeur me déclara que tout Musulman converti en Amérique devait,
pour obtenir son visa, présenter une recommandation du Dr Mahmoud
Chawarbi. Mais ce n’était que le premier signe d’Allah. Je téléphonai au Dr
Chawarbi qui parut tout étonne : « J’allais justement vous appeler, dit-il, venez
tout de suite. »

Le Dr Chawarbi me remit une lettre approuvant ma candidature au pèlerinage de


la Mecque, et aussi un livre, « L’éternel message de Mahomet », d’Abd-ar
Rahman Azzam.
L’auteur venait d’envoyer à mon intention un exemplaire de son livre, expliqua
le Dr Chawarbi : citoyen d’Arabie Saoudite, d’origine égyptienne, c’était un
homme politique d’une renommée mondiale et l’un des plus proches conseillers
du prince Fayçal d’Arabie. « Il vous suit de très près, par les journaux » ajouta le
Dr Chawarbi. J’avais du mal à le croire.

Le Dr Chawarbi me donna le numéro de téléphone du fils d’Azzam, Omar, qui


habitait Djeddah, la dernière étape avant la Mecque. « Appelez-les tous les deux.
»
Je quittais New-York discrètement, ignorant que je devais y revenir à grand
fracas. Très peu de gens étaient au courant de mon départ. Je ne voulais pas que
le département d’état, ou quiconque, me mit des bâtons dans les roues. Seuls ma
femme Betty, mes trois petites filles et quelques associés intimes
m’accompagnèrent à l’aéroport. L’avion à réaction de la Lufthansa décolla et je
me présentai à mes deux voisins. Encore un signe ! Ils étaient tous deux
musulmans. L’un d’eux se rendait au Caire comme moi, et l’autre à Djeddah, ou
je devais arriver quelques jours plus tard.
A l’aéroport de Francfort, après l’escale, nous reprîmes l’avion pour le Caire.
Des foules de gens, des musulmans du monde entier, en route pour la Mecque,
s’embrassaient, s’étreignaient, de toutes races. L’atmosphère était à la chaleur et
à l’amitié. Je compris brusquement qu’il n’y avait aucun problème de couleur
ici. Impression étrange pour moi, comme si je sortais de prison.

Je passai deux merveilleuses journées à faire du tourisme au Caire. Les écoles


modernes, les ensembles d’habitation construits pour les masses, le réseau
routier et l’industrialisation me frappaient beaucoup. J’avais lu, et l’on m’avait
dit, que le président Nasser avait fait de l’Egypte un des pays les plus
industrialises d’Afrique. Mais ce qui m’étonna le plus je crois, c’était qu’on
construisit, au Caire même, des voitures et des autobus.

Partout les gens m’accueillaient fraternellement, et s’étonnaient de voir un


Musulman … américain ! Je rencontrai un savant égyptien qui se rendait, avec
sa femme, à la Mecque. Ils m’invitèrent à dîner dans un restaurant d’Héliopolis,
dans la banlieue du Caire. C’était un couple très bien informé et intelligent. Le
savant m’expliqua une des raisons pour lesquelles les puissances occidentales se
montraient hostiles à l’Egypte : ce pays s’industrialisait rapidement et montrait
ainsi la voie aux autres pays d’Afrique.

« Pourquoi est-ce qu’il y à des gens qui meurent de faim dans le monde, me
demanda sa femme, alors que l’Amérique à tant de surplus ? Qu’en fait-elle ?
Elle les jette dans l’océan ? » « Oui, lui ai-je dit, mais elle en accumule une
partie dans des bateaux et des silos entretenus aux frais du gouvernement.
Egalement dans des chambres froides, sous la surveillance d’une petite armée de
gardiens, jusqu'à ce que les surplus soient impropres à la consommation. Puis
une autre armée de boueux les enlève, pour laisser la place au lot suivant de
surplus. » Elle me regarda, incrédule. Sans doute pensait-elle que je plaisantais.
Mais le contribuable américain sait bien que c’est la stricte vérité. Je n’ai pas dit
à la dame qu’ici même aux Etats-Unis il y a des gens qui ont faim.

Au sens littéral du mot, hadj en arabe signifie partir dans un but donné. En droit
islamique, cela veut dire pour la Kabba, la Maison Sacrée, et accomplir tous les
rites du pèlerinage. C’est à l’aérodrome du Caire que des centaines de groupes
de hadj, entrant dans l’état d’Ihram, devenaient mouhrim, c'est-à-dire qu’ils se
préparaient physiquement et moralement à la sanctification. On me conseilla de
laisser au Caire toutes mes valises et mes quatre appareils de photo. Je
n’emportai en Arabie qu’une mallette contenant un costume, des caleçons et des
souliers.

En entrant dans l’Ihram, je me dépouillai, comme tout le monde, de mes


vêtements et adoptai les deux serviettes, l’izar autour des reins, la rida jetée sur
l’épaule gauche, et enfin les na`l (sandales). A l’épaule nous portions un grand
sac, un peu comme un sac de femme, contenant nos papiers, et autour de la
taille, une ceinture à laquelle était accrochée une petite bourse où nous mettions
notre argent. Tout le monde – paysans et puissants de ce monde – portait ce
même attirail.

Mon avion avait déjà décollé lorsque j’appris que dans cette affluence il n’y
avait pas eu de réservation faite pour moi. Mais on avait refoulé quelque autre
voyageur pour me donner sa place, de crainte de décevoir un Musulman
américain

Bientôt tous les voyageurs savaient qu’il y avait dans l’avion un Musulman de
cette espèce ! Les gens se retournaient vers moi et souriaient. Le pilote, un
Egyptien, plus sombre de peau que moi, et qui aurait tout naturellement trouvé
sa place à Harlem, m’invita à visiter sa cabine.
Le co-pilote était plus sombre que lui. Vous ne pouvez pas savoir l’intensité de
mon émotion. Je n’avais jamais vu un noir piloter un avion à réaction !

A l’aéroport de Djeddah, tous les groupes de hadj se virent assigner un


moutawaf (guide) qui devait les prendre en charge jusqu’à la Mecque. Des
pèlerins criaient « Labbayka ! » « Je viens, Seigneur ! ». D’autres chantaient à
l’unisson la prière : « Je me soumets à toi parce que tu n’as pas d’égal. Toutes
les louanges, tous les bienfaits viennent de toi, et tu es seul dans ton royaume. »

Je remis mon passeport au contrôle. L’employé, voyant que c’était un passeport


américain objecta que je ne pouvais aller plus loin. Une longue discussion
s’engagea en arabe entre les autorités et les pèlerins de mon groupe. L’un d’eux
me demanda de présenter la lettre de recommandation du Dr Chawarbi.
L’employé lut, et protesta de nouveau. Je restai planté la comme un idiot, ne
comprenant rien, incapable de placer un mot. Finalement, un hadj de mon
groupe m’expliqua, à grand regret, que je devais passer par la mahgama charia,
la haute cour musulmane qui examine tous les cas de hadj d’authenticité
douteuse. Car aucun non Musulman ne peut entrer dans La Mecque. C’est une
règle absolue.
Mes amis allaient donc partir pour La Mecque sans moi. Ils étaient consternés.
Moi aussi. Je trouvai les mots qu’il fallait pour leur dire : « Ne vous inquiétez
pas, tout ira bien. Allah est avec moi. » Ils allaient, m’assurèrent-ils, prier pour
moi toutes les heures. Et ils s’en furent.

Je me retrouvai donc tout seul à trois heures et demie du matin. Jamais je


n’avais été mêlé à une marée humaine aussi impressionnante, mais jamais
depuis ma petite enfance, je ne m’étais senti aussi seul et sans défense. Et c’était
un vendredi. Le vendredi, ou djemaa, jour de rassemblement, l’équivalent (si
l’on veut) du dimanche chrétien, est un jour férié dans le monde musulman. La
haute cour ne siégerait sûrement pas avant samedi au plus tôt.

Autour de moi les gens passaient, parlaient toutes sortes de langues, Je n’en
parlais aucune. J’étais bien mal parti. Les avions ne cessaient d’atterrir, de
décoller. On m’emmena dans un immense dortoir, non loin de l’aéroport ou se
trouvaient déjà des pèlerins du Ghana, d’Indonésie, d’Union Soviétique, de
Chine, d’Afghanistan. Certains n’avaient pas encore enlevé les vêtements de
leur pays. On n’a jamais filmé un spectacle humain aussi haut en couleurs que
celui qui se déroulait sous mes yeux.
Mon guide m’indiqua d’un geste un compartiment du dortoir contenant déjà une
quinzaine de personnes, la plupart endormis, recroquevillés sur leurs tapis. On
distinguait quelques femmes, voilées de la tête aux pieds. Mon guide me fit
comprendre, toujours avec des gestes, qu’il allait me faire une démonstration des
rites de la prière. Moi, pasteur musulman, un dirigeant de la Nation de l’Islam,
je les ignorais !

J’essayai d’imiter mon guide. Je le faisais mal. Je sentais les yeux des
Musulmans sur moi. Les chevilles occidentales n’arrivent pas à se plier comme
des chevilles musulmanes. Les Asiatiques s’accroupissent depuis des
millénaires, les Européens s’assoient sur des chaises. Je faisais des efforts
surhumains pour m’accroupir comme mon guide, mais il y avait toujours une
partie de mon corps qui remontait. C’était désespérant.
Je ne pensais même pas à dormir. Mon guide parti, je continuai à m’exercer ; je
refusai d’imaginer à quel point je devais avoir l’air ridicule aux yeux des autres
Musulmans.

Les dormeurs s’éveillèrent, vaquèrent à leurs affaires. Je commençai à


comprendre toute l’importance du tapis dans la vie musulmane. Chaque individu
avait son petit tapis de prière, chaque couple ou chaque groupe, avait un tapis
plus grand, communautaire. Les Musulmans faisaient leur prière sur leur tapis,
puis ils le recouvraient d’une nappe. Grâce à quoi le tapis devenait salle à
manger. Les assiettes enlevées, on s’asseyait sur le tapis devenu salon. Puis on
se recroquevillait pour dormir sur le tapis, devenu chambre à coucher. A la
Mecque je devais découvrir encore un emploi du tapis. Quand deux Musulmans
se disputent, un troisième, qui fait l’objet de l’estime générale et qui est étranger
aux deux parties, s’assied sur le tapis. Les adversaires prennent place à ses cotes.
Ainsi le tapis devient tribunal. Il peut servir aussi de salle de classe.

Un certain Musulman égyptien me regardait du coin de l’œil avec plus


d’insistance que les autres. Je lui souris. « Helo-lo… » Dit-il, hésitant. Il devait
parler vingt mots d’anglais, juste assez pour me faire regretter de ne pas le
comprendre davantage. Mais j’étais fou de joie à l’idée de pouvoir
communiquer, si peu que ce soit, avec un être humain.

Découvrant que j’étais Musulman américain, mes voisins cessaient de me


dévisager et venaient s’occuper de moi. Tous s’approchaient, souriant à pleines
dents, m’inspectaient sans fausse honte et en toute amitié, comme si je venais de
la planète Mars.
Vers midi, je commençai à avoir faim. Tous les Musulmans de mon
compartiment m’avaient offert à manger, et j’avais refusé. J’avoue que je ne
savais pas si je pourrais me faire à leur façon de manger. Tous les aliments
étaient dans l’unique récipient qui se trouvait au milieu du tapis-salle à manger,
et les convives piochaient dedans, directement avec leurs mains.

Je finis par découvrir un restaurant, ou j’achetai quelque chose qui ressemblait


vaguement à des pommes chips, et un poulet que je mangeai comme tout le
monde, avec mes mains.

Apres avoir fait la prière du couchant (el maghreb), je m’étendis sur mon lit de
camp, seul et triste dans mon cœur, lorsque, de l’obscurité, jaillit soudain la
lumière. Je me souvins qu’à New York le Dr Chawarbi m’avait donné le numéro
de téléphone d’Omar Azzam, le fils de l’auteur du livre qu’il m’avait remis. Et
Omar Azzam habitait Djeddah. Je parvins à le faire appeler au téléphone Omar
étendis vint directement à aéroport, me libéra, et m’emmena dans sa voiture à
Djeddah. Je portai toujours mes deux serviettes et mes sandales. L’attitude de
cet homme me laissa interloqué. J’avais entendu parler de l’hospitalité
musulmane, mais jamais je n’aurais pu imaginer une telle chaleur. Le Dr Azzam
était un ingénieur des travaux publics formé en Suisse. Le gouvernement
d’Arabie Saoudite l’avait emprunte aux Nations Unies pour diriger les travaux
de reconstruction des lieux saints. Sa sœur était la femme du fils du Prince
Fayçal

-Mon père sera enchanté de vous connaître, déclara Omar Azzam. Il est au
courant de vos activités et vous suit avec beaucoup d’intérêt.

Je n’en revenais pas.


Toute la famille d’Omar Azzam (sauf les femmes) m’attendait à la maison. Je
fus reçu comme un enfant prodigue. Et dire que je ne les avais jamais rencontre
auparavant !
Mais je devais bientôt apprendre que hospitalité musulmane ne s’arrêtait pas la.
Abd-ar-Rahman Azzam habitait un appartement au Palace Hôtel de Djeddah.
Parce que j’étais venu avec une lettre d’un ami, Abd-ar-Rahman alla s’installer
chez son fils, et mis son appartement à ma disposition jusqu'à mon départ pour
la Mecque. Quand je découvris ce qu’il tramait, c’était trop tard pour protester.
L’appartement se composait de trois pièces et d’une salle de bain deux fois plus
grande que celle du Hilton de New-York.

Jamais de ma vie je n’ai senti comme à ce moment-la le besoin de prier. Ce que


je fis- me prosternant sur le tapis de salon. Cet homme blanc – ou qui passerait
pour blanc en Amérique – ce Dr Azzam, parent du prince régnant d’Arabie dont
il a été un des conseilles intimes, cet homme de renommée internationale, venait
de me sacrifier son appartement d’hôtel ! A moi, un étranger de passage, un
Noir ! Et il n’avait rien à y gagner. Il avait peut être même à y perdre. S’il lisait
les journaux américains, il devait savoir qu’on me disait raciste, « anti-blanc »
(et lui était blanc, en apparence du moins) et criminel, qu’on m’accusait de me
servir de sa religion islamique comme d’une couverture, de la plier à mes
desseins criminels. Et j’avais rompu avec les assises mêmes de mon pouvoir, la
« Nation de l’Islam » d’Elijah Muhammad. Enfin je n’avais ni argent, ni travail.

C’est ce matin-la que je commençai à réviser l’idée que je m’étais faite de «


l’homme blanc ». Dans le monde musulman, je venais de voir pour la première
fois de ma vie des hommes à la peau blanche se conduire avec moi comme des
frères.
Omar Azzam vint me chercher. Je le remerciai, les mots se bousculaient sur mes
lèvres, je ne savais comment exprimer ma gratitude. Il me coupa : « Ma
cha’allah », dit-il (« c’est ainsi qu’Allah l’a voulu »).
Abd-ar-Rahman Azzam parla, pendant le dîner, des descendants du Prophète
Mahomet : il y en avait de blancs, disait-il, et de noirs. Il ajouta que la couleur
de la peau ne posait aucun problème dans le monde musulman sauf dans les
régions qui avaient subi l’influence de l’Occident.
Le lendemain matin je comparus devant le juge Cheikh Muhammad Harkon, un
homme affable et en même temps impressionnant. Il me posa quelques
questions sur la sincérité de ma foi. Je lui répondis le plus sincèrement du
monde. Non seulement il me reconnut comme un Musulman authentique, mais
encore il me donna deux livres, et inscrivit mon nom sur le Registre Sacré des
vrais Musulmans. « J’espère qu’en Amérique vous rependrez les doctrines de
l’Islam », dit-il. Et je lui promis que je ferais de mon mieux.

Je dormais dans mon hôtel quand le téléphone sonna. C’était Muhammad Abdul
Azziz Maged, député-chef du protocole du Prince Fayçal « Une voiture
particulière vous conduira à la Mecque tout de suite après dîner », me dit-il. Il
me conseilla de bien manger, car les rites du hadj exigent beaucoup
d’endurance.

La Mecque me sembla vieille comme le monde. Cars, voitures, camions, y


déversaient des dizaines de milliers de pèlerins Un moutawa m’attendait, qui me
conduisit à la Grande Mosquée. Les pèlerins s’y entassaient les uns sur les
autres, couchés, assis, dormant, mangeant, marchant, priant.
Mes sandales à la main, je suivis le moutawaf. Puis j’aperçus la Kabba, grand
édifice de pierre noire au milieu de la mosquée. Des milliers et des milliers de
pèlerins de toutes races, tournaient autour d’elle. Je prononçai la prière du
pèlerin qui aperçoit la Kabba pour la première fois. Le pèlerin doit essayer
d’atteindre la Kabba et d’y poser ses lèvres mais si la foule l’en empêche, il a le
droit de la toucher seulement. Si cela-même est impossible, il doit lever la main
et crier « Takbir ! » (Dieu est grand). Impossible d’atteindre la Kabba. Aussi
criai-je « Takbir ! »

[Je ne trouve pas de photos de lui durant le hajj, j’imagine qu’il n’en a pas
prises.]
La, dans la maison de Dieu, j’éprouvai comme un engourdissement. Mon
moutawaf me conduisit dans la foule des pèlerins qui priaient et psalmodiant en
faisant sept fois le tour de la Kabba. Certains étaient courbés en deux,
parcheminés par l’age, d’autres, ne pouvant pas marcher, se faisaient porter. Les
visages étaient illuminés par la foi. Ayant accompli mon septième tour, je récitai
les deux prières rituelles (rak`a). Pendant que je me prosternais, le moutawaf
écartait les pèlerins pour empêche de me piétiner.
Le moutawaf me conduisit ensuite au puits de Zem Zem, dont je bus l’eau. Puis
il me fit courir entre les deux collines, la Safa et la Marwa, ou Hajar avait erre
en quête d’eau pour son enfant Ismael.

Le lendemain, des le lever du soleil, j’allai au mont Arafat. Des milliers de


fidèles, accomplissant le même rite, criaient à l’unisson : « Labbayka !
Labbayka ! » et « Allah Akbar ! » La Mecque est entourée de montagnes, les
plus nues que j’ai jamais vues, sans végétation aucune. On dirait dit du mâchefer
d’un haut fourneau. Arrivé à midi, je priai et psalmodiai avec les autres jusqu’au
coucher du soleil, et récitai les prières spéciales de l’après-midi (asr) et du
crépuscule (maghreb).

L’ascension du mont Arafat est le dernier rite essentiel du hadj. Ainsi se termine
l’Ihram. On jette sept pierres pour écarter le diable, comme le veut la tradition.
Certains pèlerins se font ensuite couper les cheveux et raser la barbe. Je décidai
de laisser pousser la mienne, tout en me demandant ce qu’en diraient Betty et
mes petites filles à New-York. New-York était à des milliards de kilomètres. Je
n’avais pas vu un seul journal de langue anglaise depuis mon départ. J’ignorais
donc que la police new-yorkaise venait de « découvrir » un Club des carabines
qui existait depuis douze ans à Harlem et dont on m’attribuait la paternité. La
Nation de l’Islam d’Elijah Muhammad m’intentait un procès pour m’évincer de
ma maison à Long Island.
La grande presse, la radio et la télévision américaines avaient envoyé des
émissaires au Caire pour m’interroger sur cette nouvelle fureur dont étais censé
être la cause et dont j’ignorais tout. Ils m’avaient cherché partout et ne
m’avaient pas trouvé.

Le hadj fini, une vingtaine de Musulmans, dont étais, se trouvèrent assis sous
une grande tente dressée sur le mont Arafat. On me posait beaucoup de
questions. Quelques pèlerins parlant anglais me servirent d’interprètes. Qu’est-
ce qui m’avait le plus impressionne au cours du pèlerinage ?

-La fraternité, dis-je. Ces hommes de toutes races, de toutes couleurs, de tous les
pays du monde, qui ne font qu’un. Ce qui montre bien qu’il n’y à qu’un seul
Dieu et qu’il est tout-puissant.

Cette déclaration était peut être pas du meilleur goût, et ce n’était sans doute pas
celle qu’on attendait. Mais elle me permit d’introduire un petit sermon rapide
sur le racisme américain.
Je sentais que mes auditeurs étaient bouleversés. Ils savaient que le Noir
américain vivait dans des conditions difficiles, mais ils ignoraient qu’elles
étaient inhumaines, qu’il s’agissait psychologiquement parlant, d’une véritable
castration.

Musulmans, mes auditeurs avaient le cœur tendre, les malheurs excitaient leur
compassion et ils étaient très sensibles à l’injustice. Ils comprirent que je
mesurais toutes choses à l’aune du racisme. Car de tous les maux dont souffre
notre planète, le racisme n’est-il pas le plus explosif et le plus pernicieux ?
N’empêche-t-il pas les créatures de Dieu de vivre unies, surtout dans le monde
occidental ?

Je me devais de rédiger maintenant un certain nombre de lettres dont j’avais


déjà, inconsciemment, élaboré le contenu. J’écrivis tout d’abord à Betty. Elle
comprendrait sûrement, passé la surprise initiale, que sur la terre de Mahomet et
d’Abraham, Allah m’avait permis de connaître enfin la véritable religion
islamique, et donne une meilleure compréhension du problème racial en
Amérique.
J’écrivis des lettres similaires – dont voici le texte – à Ella, au Dr Chawarbi, à
Wallace Muhammad (le fils d’Elijah Muhammad, qui était alors convaincu que
la Nation de l’Islam ne pourrait être sauvée que par une meilleure
compréhension de l’islam orthodoxe) ainsi qu’a mes fidèles assistants de la
nouvelle Mosquée Musulmane. A ceux-la je demandai de distribuer des copies
de ma lettre à la presse.

Jamais (écrivis-je) je n’ai connu hospitalité aussi sincère, de fraternité aussi


bouleversante que celles des hommes et des femmes de toutes races réunis sur
cette vieille Terre Sainte, patrie d’Abraham, de Mahomet et des autres prophètes
des Saintes Ecritures.
Jamais je n’ai été honoré comme ici. Jamais je ne me suis senti plus humble et
plus indigne.
L’Amérique a besoin de comprendre l’Islam, parce que c’est la seule religion
qui ignore le racisme.
Ce pèlerinage m’a obligé à réviser certaines idées qui étaient miennes, à rejeter
certaines conclusions auxquelles j’étais parvenu.
Au cours des onze journées que j’ai passées ici, dans le monde musulman, j’ai
mangé dans le même plat, bu dans le même verre, dormi dans le même lit (ou
sur le même tapis), j’ai prie le même Dieu – que mes coreligionnaires aux yeux
les plus bleus, aux cheveux les plus blonds, à la peau la plus blanche. Dans leurs
paroles comme dans leurs actes, les Musulmans « blancs » sont aussi sincères
que les Musulmans « noirs » d’Afrique – nigériens, soudanais, ghanéens.
Nous sommes véritablement frères Parce qu’ils croient en un seul Dieu, ils
excluent toute considération de race de leur esprit, de leurs actes, de leur
comportement.
J’ai pensé en les voyant que si les blancs américains admettaient l’unicité de
Dieu, ils pourraient peut-être aussi admettre l’unicité de l’homme – et ils
cesseraient de s’affronter, de nuire à autrui pour des raisons de couleur.
Le racisme étant le véritable cancer de l’Amérique, nos « chrétiens » blancs
devraient se pencher sur la solution islamique du problème – solution qui à fait
ses preuves, et qui pourrait peut-être intervenir à temps pour sauver l’Amérique
d’une catastrophe imminente – celle-la même qui s’est abattue sur l’Allemagne
raciste et qui à fini par détruire les allemands eux-mêmes.

Chaque heure passée ici en Terre Sainte m’a permis de mieux comprendre le
problème racial en Amérique. On ne saurait blâmer le Noir pour son agressivité
dans ce domaine. Il ne fait que réagir à quatre siècles de racisme conscient de la
part des Blancs. Mais si le racisme américain mène au suicide, je crois que les
jeunes blancs de la nouvelle génération, ceux des universités, verront ce qui
crève les yeux. Je crois que nombre d’entre eux opteront pour la vérité
spirituelle. C’est le seul moyen qu’ait encore l’Amérique d’éviter le désastre.
El-Hadj Malik El-Shabbazz
El-Hadj Malik El-Shabbazz

Je fus l’invité du Prince Faycal, prince régnant d’Arabie, qui mit à ma


disposition une voiture et un chauffeur que j’appréciai vivement. Le chauffeur
me conduisit à travers La Mecque en me signalant les sites dignes d’intérêt. La
ville sainte était, par endroits, vétuste ; ailleurs on aurait dit la banlieue de
Miami. Je ne saurais décrire les émotions qui m’étreignaient lorsque je touchai
de mes mains la terre qu’avaient foulée, des milliers d’années auparavant, les
pieds des prophètes.

Je commençais à apprendre les prières en arabe. Mais, à force de prosternations,


dont je n’avais pas l’habitude, mon gros doigt de pied avait enflé, et me faisait
très mal. Quant aux coutumes musulmanes, elles ne m’étonnaient plus. Les
Musulmans de la terre sainte ont du consommer un million de bouteilles de soda
pendant que j’y étais, et ils ont du fumer dix millions de cigarettes. Les
Musulmans arabes en particulier fumaient sans cesse, même pendant le
pèlerinage. Ce mal ne date pas de l’époque du prophète Mahomet ; s’il l’avait
connu, il aurait sans doute interdit le tabac.

« Le Musulman d’Amérique » suscitait partout une intense curiosité. Tout en


souriant et en répondant par des signes à toutes les salutations, je me livrais à
des réflexions américaines à cent pour cent. Je pensais que l’on pourrait doubler
ou tripler le nombre de conversions à l’Islam dans le monde entier si le
pittoresque et la spiritualité du pèlerinage faisaient l’objet d’une plus grande
publicité à l’extérieur. Je constatai que les Arabes ne sont pas forts en
psychologie quand il s’agit de peuples non arabes ; ils méconnaissent
l’importance des public relations. Les Arabes se contentent de dire « Inch`Allah
» et d’attendre que les fidèles viennent à eux. Même dans ces conditions l’Islam
fait de grands pas en avant, mais je suis persuadé qu’avec de meilleures
méthodes publicitaires il pourrait attirer des millions de nouveaux fidèles

Je ne manquais jamais une occasion d’exposer, par l’intermédiaire de mon


interprète, la situation déplorable du Noir américain. Je prêchais sur ce thème
sur le mont Arafat comme dans le hall du Palace Hotel de Djeddah …

-Vous … et vous aussi, disais-je, montrant du doigt mes interlocuteurs, vous


seriez aussi considérés comme « Noirs » en Amérique parce que vous avez la
peau sombre. Vous aussi vous seriez battu, bombardés, fusillés, menés à la
baguette comme du bétail, douches par des lances à incendie, à cause de la
couleur de votre peau.

Je parlais aux pèlerins les plus misérables, mais aussi aux hautes personnalités
de la Terre Sainte. J’ai eu un long entretien avec Hussein Amini le grand Mufti
de Jérusalem aux yeux bleus, aux cheveux blonds ; avec un membre du
parlement turc ; avec le maire de La Mecque ; avec un ministre d’Afrique noire ;
avec un haut fonctionnaire soudanais qui m’étreignit en s’écriant : « Voila le
champion du Noir américain » ; avec un fonctionnaire indien qui pleura de
compassion pour « mes frères dans votre pays ».

C’est en terre sainte, puis en Afrique, que j’ai acquis la conviction que le
mouvement noir américain gagnerait beaucoup à prendre appui sur les différents
pays du monde, car il lui manquait une dimension internationale. Le leader noir
américain manque d’imagination. C’est son plus grave défaut. Il n’a pas de
pensées, de stratégie que déterminées par l’homme blanc, son approbation, ses
conseils. Or les Blancs au pouvoir en Amérique veulent à tout prix éviter que le
Noir se mette à réfléchir à l’échelle internationale.

Je crois que la plus grave erreur des organisations noires américaines a été de ne
pas établir de contact direct, de rapports fraternels, avec les pays indépendants
d’Afrique noire.
J’ai été reçu, enfin, par le Prince Faycal lui-même, qui avait lu des articles dans
la presse égyptienne sur les « Musulmans noirs » américains. « Si ce que j’ai lu
est vrai, me dit-il, alors les Musulmans noirs ne connaissent pas le véritable
Islam. » Je lui déclarai que j’étais venu en pèlerinage pour le connaître mieux. «
Tant mieux », répondit le Prince.
Le 30 avril 1964, je pris l’avion pour Beyrouth. Au cours de ma conférence à
l’université de Beyrouth, j’exposai les difficultés du Noir américain Des que je
cessai de parler, les étudiants africains m’assiégèrent, réclamant des
autographes. Quelques-uns m’embrassèrent. Jamais je n’ai été accueilli par des
auditeurs noirs Amérique comme je le fus en de nombreuses occasions par les
Noirs d’Afrique, moins inhibés, plus près de la nature.

Dans l’avion qui ne conduisit au Nigeria, je bavardai avec un africain fervent de


politique : « Lorsqu’un peuple qui stagne commence à sortir du marasme, il
n’est pas question de vote », criait-il. Les nouvelles nations d’Afrique, ajouta-t-
il, n’avaient pas besoin d’un système qui favoriserait les divisions intestines, les
chamailleries : « Les gens ici ne savent même pas ce que voter veut dire ! »
Je pris la parole à l’université d’Ibadan pour dire qu’il était temps de penser à un
rassemblement de tous les Afros-américains sous l’étendard du panafricanisme.
Et que même si les Africains d’Amérique demeuraient chez eux pour lutter pour
les droits que leur reconnaît la constitution américaine, ils avaient besoin d’un «
retour à l’Afrique », tant philosophique que culturel.
Au Nigeria, un fonctionnaire me raconta avec quelle habileté les services
d’information américains essayaient de répandre en Afrique noire l’idée que les
Noirs américains se portaient de mieux en mieux, et que le problème racial
serait bientôt résolu. « Nous savions qu’il n’en est rien », ajouta-t-il, puis :

- Combien de Noirs américains savent qu’il y à en Amérique du Nord, en


Amérique du Sud et en Amérique centrale plus de quatre-vingt millions d’êtres
humains originaires d’Afrique ? Quand les peuples d’origine africaine s’uniront
comme des frères, le cours de l’histoire sera changé.

Dernier chapitre
Soyons francs. Les Noirs, les Afro-américains, ne manifestent nullement le désir
de porter plainte devant les Nations Unies, d’exiger devant le monde entier que
justice leur soit faite en Amérique Je savais d’avance qu’ils ne remueraient pas
le petit doigt. Je serai sans doute déjà mort quand le Noir américain comprendra
que son combat est un combat international. Et je savais d’avance que les Noirs
américains ne se rueraient pas sur l’Islam orthodoxe. Nos Noirs – les vieux
surtout- sont bien trop imbibés de christianisme.

C’est pourquoi lors des meetings que je tenais tous les dimanches à l’Audubon
Ballroom, je n’essayais pas de convertir mes auditeurs à l’Islam, mais plutôt de
toucher ceux qui étaient présents :

-Non pas musulmans, ou chrétiens, catholiques ou protestants, baptistes ou


méthodistes, démocrates ou républicains, francs-maçons ou autres – mais bien le
peuple noir d’Amérique, et tous les peuples noirs dans le monde. Car si on nous
conteste nos droits civiques et aussi nos droits humains, notre droit à la dignité,
c’est bien parce que nous faisons partie de la grande collectivité noire.

Mes auditeurs adoptaient à mon égard une attitude attentiste, je le sentais bien.
Les gens étaient incertains quant à mes intentions. Et je les comprenais. Depuis
que la guerre de sécession lui à donne la « liberté », le Noir s’est engagé dans
bien des voies sans issue. Ses leaders l’ont déçu. Le christianisme l’a déçu.
Meurtri, l’homme noir d’aujourd’hui est prudent, craintif.

[…]

Des que j’avais une minute de libre, je discutais avec des gens qui exerçaient
une influence à Harlem. Je répétais à qui voulait l’entendre que mes amis étaient
maintenant noirs, bruns, rouges, jaunes et blancs.

Car je sais que bien des Blancs cherchent honnêtement à résoudre le problème
noir ; qu’ils se sentent aussi frustrés que nous. Certains jours, je recevais jusqu'à
50 lettres de Blancs. Les Blancs qui assistaient à mes meetings me demandaient
sans cesse : « Que pouvons nous faire, nous qui sommes sincères ? »

Ce qui me fait penser à la petite étudiante blanche dont je vous ai parlé, celle qui
avait pris l’avion de Nouvelle Angleterre pour me rencontrer au restaurant
musulman de Harlem. Je lui avais dit alors qu’il n’y avait rien à faire. Je le
regrette. Si seulement je connaissais son nom, si je pouvais lui écrire, ou lui
téléphoner, je ne lui parlerais plus ainsi.

Je lui dirais ce que je dis à tous les blancs sincères : qu’ils ne peuvent pas
adhérer à mon organisation nationaliste noire, l’Organisation de l’unité afro-
américaine. Je suis profondément convaincu que les blancs qui veulent s’inscrire
dans une organisation noire cherchent surtout à apaiser leur conscience, sans
pour autant faire face au vrai problème. En tournant autour de nous, ils «
prouvent » certes, qu’ils sont avec nous. Mais ce n’est pas ainsi qu’on résout un
problème racial. Les Noirs ne sont pas racistes. Ce n’est donc pas à eux de
fournir des « preuves », mais aux blancs. La véritable bataille doit être livrée
entre Blancs et non pas entre nous.

La présence même des Blancs au sein des organisations noires rend celles-ci
moins efficaces. Il faut que les Noirs s’aperçoivent qu’ils sont capables de se
débrouiller tout seuls, parmi les leurs ; et la présence des Blancs, même les
meilleurs, retarde cette prise de conscience.

Je ne voudrais vexer personne, mais j’avoue que je n’ai jamais fait confiance au
genre de Blanc qui tourne autour de nous avec trop d’empressement. Je ne sais
pas… Peut être me rappellent-ils, inconsciemment, tous ces Blancs que j’ai
connu jadis, que j’ai vu se saouler la ******, devenir tout rouges, et s’emparer
enfin d’un noir qui se trouvait la pour lui dire : « Je tiens seulement à ce que tu
saches que tu es un type bien, tout aussi bien que moi ». Ces mêmes blancs
remontaient ensuite dans leurs taxis ou leurs limousines et regagnaient leur
centre, leurs quartiers, ou un noir n’avait pas intérêt à se montrer s’il n’était pas
domestique…

Quoiqu’il en soit, je sais que des qu’un blanc adhère à une organisation noire,
les noirs ont tendance à s’en remettre à lui. Et même si officiellement, les
dirigeants sont noirs, ce sont bien les blancs qui prennent le gouvernail, parce
que ce sont eux qui versent l’argent.

« Que chacun travaille de son cote, oeuvrant dans le même sens », voila ce que
je réponds aux blancs sincères. « Nous tiendrons nos camarades blancs en haute
estime. Nous reconnaîtrons leur mérite, nous le crierons sur les toits. Mais nous
militerons parmi les nôtres, car seuls les noirs peuvent montrer à des noirs
comment se débrouiller tout seuls. En travaillant séparément, Blancs et Noirs
travailleront ensemble. »
J’ai osé rêver, quelquefois, que l’histoire irait jusqu'à dire que ma voix – qui a
dérangé le blanc dans sa suffisance, son arrogance, sa complaisance – que ma
voix a contribué à éviter une grave catastrophe, une catastrophe fatale peut être,
pour l’Amérique.

Ma voix n’est qu’une voix parmi d’autres, mais notre but à toujours été le
même. Certes, mes méthodes sont radicalement opposées à celles du Dr Martin
Luther King, apôtre de la non-violence (doctrine qui à le mérite de mettre en
relief la brutalité du blanc à l’égard des noirs). Mais dans l’atmosphère qui règne
actuellement en Amérique, je me demande lequel de ces deux « extrémistes » :
le « violent » Malcolm X ou le « non violent » Dr King, sera mort le premier.

Tout ce que je fais en ce moment, je le considère comme urgent. L’homme ne


dispose que d’un certain temps pour faire ce qu’il doit faire. Je spécule sur ma
mort sans grande émotion. Je n’ai jamais pensé que je vivrai assez longtemps
pour être vieux. Je sais, j’ai toujours su, que je mourrai de mort violente. C’est
dans la famille. Prenez les choses auxquelles je crois, prenez mon tempérament,
ajoutez-y le fait que je me dévoue corps et âme à la cause que je défends – avec
tous ces ingrédients, comment voulez vous que je meure dans mon lit ?

Si j’ai consacré tant de temps à ce livre, c’est dans l’espoir que le lecteur
objectif y trouvera un témoignage utile à la société. Dans les ghettos noirs les
adolescents comme je l’étais sont chaque jour plus nombreux. Je ne veux pas
dire qu’ils deviennent tous des parasites comme je l’ai été. Non. Ils ne sont
qu’une fraction, mais cette fraction de jeunes criminels coûte chaque année plus
cher, est chaque année plus dangereuse. Le FBI à récemment publié un rapport
sur le taux annuel de criminalité en Amérique. Depuis la deuxième guerre
mondiale, ce taux s’accroît d’année en année, de 10 à 12%. Le rapport ne le
spécifie pas en toutes lettres, mais moi je vous dirai que cet accroissement est du
aux ghettos noirs. Et dans les émeutes du « long été brûlant » de 1964, les jeunes
Noirs des ghettos étaient toujours au premier rang.

Et je suis convaincu que d’autres émeutes vont éclater, plus graves encore,
malgré la loi sur les « droits civiques » qui apaise les mauvaises consciences.
Car personne ne s’est vraiment préoccupé de la cause de ces émeutes, qui n’est
autre que le cancer raciste.

Je crois vraiment qu’aucun noir américain ne s’est enfoncé dans la boue aussi
profondément que moi ; aucun Noir n’a été plus ignorant que moi ; aucun noir
n’a autant souffert que moi, connu la même angoisse. Mais la lumière la plus
pure ne brille qu’après la nuit la plus profonde, la plus grande joie ne vient
qu’après les plus grands malheurs ; il faut avoir connu l’esclavage et la prison
pour jouir pleinement de la liberté.

J’ai beaucoup de lacunes je le sais. Ce qui m’a manqué le plus, c’est


l’instruction. J’aurais voulu faire des études supérieures. Si j’avais le temps,
j’irais sans doute m’inscrire dans un lycée, je repartirais d’où je me suis arrêté,
et j’irais jusqu'à la licence.

J’ai tellement envie d’étudier ! Dans tous les domaines, parce que j’ai l’esprit
grand ouvert et que je m’intéresse à tout.

Je me réveille tous les matins sachant que j’ai gagné un jour de plus. Je vis
comme un mort en sursis. Aussi voudrais-je vous demander un service. Quand
je serai mort pour de bon – je le dis parce que je sais que je le serai quand ce
livre paraîtra – quand je serais mort pour de bon, lisez bien les journaux. La
presse blanche identifiera Malcolm X à la « haine ». Vous verrez.
L’homme blanc se servira de moi mort, comme il s’est servi de moi vivant :
j’incarne à ses yeux, la « haine » - incarnation commode, car elle lui permet de
nier la vérité, de nier que je n’ai fait que tendre à l’homme blanc son propre
miroir, afin de lui montrer les crimes abominables de sa race contre ma race.

Vous verrez. Dans le meilleur des cas, on me collera l’étiquette de « Noir


irresponsable », les leaders noirs « responsables » étant précisément ceux qui
n’obtiennent jamais de résultats.

Moi, j’en ai obtenu quelques uns. Depuis que je suis devenu un leader, en
quelque sorte, des noirs américains, chaque nouvelle offensive, chaque nouvelle
contre-attaque de l’homme blanc m’a rassuré : plus il m’attaquait, plus j’étais
sur d’être sur la bonne voie, et œuvrer dans l’intérêt des noirs. En défendant ses
positions, le raciste blanc me certifiait que j’offrais à l’homme noir quelque
chose de valable.
Oui, j’ai chéri mon rôle de « démagogue ». Je sais que bien des sociétés
assassinent les hommes qui les ont aidées à se muer. Si je meurs en ayant
apporté la plus petite lumière, la plus petite parcelle de vérité, si je meurs en
ayant pu contribuer à détruire le cancer raciste qui ronge la chair américaine,
alors tout le mérite en reviens à Allah. Ne m’imputez que les erreurs.

Fin.

L’assassinat de Malcolm X

Au début de l’année 1965, Malcolm X se rendit en France. Il devait y prendre la


parole à un congrès d’étudiants africains. On lui fit savoir officiellement qu’il lui
serait interdit de parler et que la France le considérait comme pesonna non grata.
On lui demanda de quitter le territoire. Ce qu’il fit, fulminant d’indignation. Il
prit l’avion pour Londres. Des reporters de la BBC lui firent visiter, tout en
l’interviewant, la ville de Smethwick, près de Birmingham, ou vivent beaucoup
de Noirs. De nombreux habitants de Smethwick critiquèrent alors violemment la
BBC qu’ils accusaient d’ « attiser le racisme » dans cette ville ou la tension était
déjà tendue. Lors de son séjour en Grande-Bretagne, Malcolm X prit la parole à
la London School of Economics.

Il revint à New-York le 13 Février. Toute sa famille dormait lorsque, dans la


nuit du 14, vers 2h45 du matin, une terrible explosion l’éveilla. Betty me raconta
plus tard que Malcolm X, criant des ordres et attrapant au vol les quatre petites
filles qui hurlaient de terreur, parvint à les faire sortir dans la cour. Quelqu’un
avait jeté des cocktails Molotov à travers la grande fenêtre qui s’ouvrait sur la
façade de la maison. Les pompiers mirent une heure à maîtriser l’incendie. Les
flammes n’épargnèrent qu’une moitie de la maison. Malcolm X n’était pas
assuré contre l’incendie.

Sa maison après les explosions.


Betty atterrée, enceinte, et ses quatre petites filles furent hébergées par des amis
intimes. Malcolm X serra les dents et s’envola le lendemain dimanche pour
Detroit ou il devait faire une conférence. Lundi matin, le pasteur James X de la
Mosquée Numéro Sept d’Elijah Muhammad déclara à la presse que Malcolm X
avait lui-même mis le feu à sa maison « pour se faire de la publicité ».

Le lundi soir, Malcolm X, hors de lui, prit la parole à l’audubon Ballroom. Je lui
avais connu des nerfs d’acier. Ce soir-la, il perdit son sang-froid. « Je suis au
bout de mon rouleau, cria-t-il devant cinq cent personnes. S’il ne s’agissait que
de moi, ça me serait bien égal, mais qu’ils ne touchent pas à ma famille ! Ma
maison a été bombardée par des Musulmans », ajouta-t-il sans ambages, et il
laissa entendre qu’il se vengerait : « Il y à ceux qui chassent. Il y a aussi ceux
qui chassent les chasseurs ! »

La conférence en question.

Le mardi 16 février, Malcolm X devait dire à un de ses compagnons : « Ils ont


décidé que je devais mourir dans les cinq jours qui viennent. Je connais les noms
des cinq Musulmans noirs choisis pour m’assassiner. Je révèlerai ces noms au
meeting. » A un ami il déclara qu’il allait demander une autorisation de port
d’arme. « Je ne sais pas s’ils me la donneront, dit-il, vu que j’ai fait de la prison.
»

Le surlendemain il déclarait à un journaliste, au cours d’une interview qui devait


paraître après sa mort : « Je n’hésite pas à vous dire que je ne peux pas définir
exactement ce qu’est maintenant ma philosophie. Mais je suis assez flexible. »

Vendredi, Malcolm X avait rendez-vous avec Gordon Parks, le journaliste et le


photographe de Life, qu’il tenait en haute estime. « Il semblait calme et quelque
peu resplendissant avec sa barbiche et sa toque d’astrakan, écrivit Parks dans
Life par la suite. Il semblait soulagé d’une bonne partie de l’agressivité et de
l’amertume que je lui avais connues, mais la flamme, la confiance, étaient
toujours en lui. » Parlant du temps ou il avait été disciple d’Elijah Muhammad,
Malcolm X dit à Parks : « C’était du mauvais théâtre, mon vieux. Quelle
maladie ! Quelle folie ! Comme je suis content d’être sorti de la ! Maintenant
l’heure est aux martyrs. Si je dois en être un, que ce soit pour la cause de la
fraternité. C’est la seule chose qui puisse sauver ce pays. Je l’ai appris à mes
dépens – mais je l’ai appris … »

Parks demanda à Malcolm X si était vrai qu’il était pourchassé par des tueurs. «
C’est aussi vrai que tu es la devant moi, répondit-il. Ils ont déjà essayé deux fois
en quinze jours. » Parks lui demanda s’il avait pensé à se faire protéger par la
police. Malcolm X éclata de rire : « Seul un musulman peut protéger un
musulman contre un autre musulman – ou quelqu’un qui connaît les tactiques
des musulmans. J’en sais quelque chose, c’est moi qui en ai inventé un certain
nombre. » « Dans différents endroits en Afrique, ajouta-t-il, j’ai vu des étudiants
blancs se mettre au service des noirs. Des choses de ce genre réfutent bien des
arguments. Musulman, j’ai fait beaucoup de choses que je regrette maintenant.
J’étais un zombie à l’époque, comme tous les musulmans, j’étais hypnotisé, on
m’avait désigné le chemin à suivre et l’on m’avait dit : marche ! Je suppose que
tout homme a le droit être un imbécile, s’il est prêt à en payer le prix. Moi, je
l’ai payé douze ans. »

Samedi matin, Malcolm X et Betty allèrent consulter une agence immobilière.


On leur montra une maison qui leur plut beaucoup, à Long Island, dans un
quartier à prédominance juive. Il fallait verser 3000 dollars comptant. Malcolm
X donna son accord de principe. En rentrant chez les amis qui hébergeaient sa
femme, Malcolm X et Betty calculèrent que le déménagement leur coûterait
1000 dollars. Il passa la première partie de l’après-midi auprès de sa femme.
Puis il se leva, prit son chapeau et, dans le couloir, dit à Betty : « Désormais
nous serons tous ensemble. Je veux que ma famille soit avec moi. Les familles
ne devraient pas se séparer. Je ne ferai plus jamais un long voyage sans toi.
Nous trouverons quelqu’un pour garder les enfants. Je ne te laisserai plus jamais
seule aussi longtemps. »

A 15h30, cet après-midi la, Malcolm X me téléphona. Pour la première fois en


deux ans, je ne reconnus pas tout de suite sa voix. On aurait dit qu’il avait un
très gros rhume. Il m’apprit que dans la nuit, avec quelques amis, il avait aidé
les déménageurs à enlever ce qui restait de valable dans la maison incendiée –
avant que les huissiers ne vident toutes leurs affaires sur le trottoir (la Nation de
l’Islam avait réussi à faire évincer Malcolm X de cette maison).

-Betty et moi nous avons vu une maison que vous voulons acheter. C’est que
personne ne voudra louer à Malcolm X par les temps qui courent ! (il essayait de
plaisanter). Je n’ai que 150 dollars. Pensez vous que l’éditeur me verserait les
4000 dollars dont j’ai besoin, à titre d’avance sur mes droits d’auteur ? Je
répondis que je m’en occuperais lundi.

-Vous savez, ajouta-t-il, plus j’y pense, moins je suis sur que ce soient les
Musulmans qui m’ont fait ça. Je sais ce qu’ils sont capables de faire, et de ne
pas faire, et ils n’ont pas pu faire ça. Plus je pense à ce qui m’est arrivé en
France et plus je crois que désormais je ne dirai plus que ce sont les Musulmans.
»

Puis brusquement, curieusement, il parla de tout autre chose.

-Je suis bien content d’avoir été le premier à établir des liens officiels entre les
Afro-américains et nos frères d’Afrique.

Et il raccrocha.

Ensuite Malcolm X se rendit à l’Hôtel Hilton à New-York. Il gara son


Oldsmobile bleue devant le garage de l’hôtel et demanda une chambre. On lui
en donna une au douzième étage. Un garçon de service l’accompagna.
Peu après des Noirs entrèrent dans le grand hall de hôtel, toujours très animé, et
demandèrent à plusieurs grooms quelle était la chambre de Malcolm X. Les
grooms avaient pour consigne de ne jamais donner le numéro de chambre d’un
client. En l’occurrence, il s’agissait de Malcolm X. tous les lecteurs de journaux
new-yorkais savaient que Malcolm X était en danger de mort. Les grooms
avertirent donc immédiatement le détective du Hilton. Des lors, et jusqu’au
lendemain après-midi, le douzième étage fut surveille de près Malcolm X ne
sortit qu’une seule fois de sa chambre, pour dîner au restaurant de hôtel

Le samedi matin, à 9 heures, Betty eut la surprise d’entendre son mari, au


téléphone, lui demander si ça ne l’ennuierait pas trop d’habiller les quatre petites
filles et de les amener au meeting de l’Audubon Ballroom. Ce meeting était
prévu pour 14 heures. « Bien sur que non ! » s’exclama Betty. La veille, son
mari lui avait dit de ne pas venir.

-Tu sais ce qui s’est passé il y à une heure ? lui dit-il. à 8 heures exactement j’ai
été réveille par le téléphone Une voix masculine m’a dit : « Réveille toi, frère. »
Et l’on à raccroché.

Vers midi, Malcolm X sortit de sa chambre. Il descendit par l’ascenseur, prit sa


voiture et la conduisit par une belle journée tiède et ensoleillée, à l’Audubon
Ballroom. C’était le dimanche 21 février

L’Audubon Ballroom le jour du drame.


L’Audubon Ballroom, sis à Harlem, est un immeuble de deux étages qu’on loue
pour les bals, les réunions, etc. Une jeune et jolie réceptionniste qui était, à ses
heures de loisir, assistante de Malcolm X, me raconta par la suite qu’elle était
arrivée en avance ce jour-la, vers 13h30. En entrant dans la salle elle vit les 400
chaises alignées comme d’habitude. Aux premiers rangs, plusieurs sièges étaient
déjà occupes. Elle ne vit la rien d’anormal, car il y avait toujours des gens qui
venaient en avance pour être assis plus près de l’orateur et savourer pleinement
ses paroles. Sur l’estrade derrière le pupitre, il y avait une rangée de 8 chaises.

Il n’y eut pas de fouilles à l’entrée. Les semaines précédentes Malcolm X, irrité,
y avait renoncé : « Ca met les gens mal à l’aise », disait-il, et ce rite lui rappelait
trop Elijah Muhammad. « Si je étais pas en sécurité parmi les miens, alors je ne
le serais jamais nulle part », disait-il avec aigreur.

Ce jour-la il avait également interdit l’entrée aux journalistes – noirs et blancs.


La presse avait trop « déformé » sa pensée ces temps-ci, disait-il. Et elle ne
prenait pas au sérieux ses déclarations selon lesquelles il était en danger de mort.

Malcolm X entra dans la salle peu avant 14 heures. Son assistante remarqua que
sa démarche était lourde et non souple comme d’habitude. D’autres assistants
entraient et sortaient de la petite antichambre près de l’estrade ou Malcolm X
était venu s’asseoir en biais sur une chaise, recroquevillant ses longues jambes
sous les barreaux. Il portait un complet foncé, une chemise blanche et une mince
cravate sombre. Il déclara à quelques uns de ses assistants qu’il n’avait
nullement l’intention de parler de ses ennuis personnels. « Je ne veux surtout pas
que les gens viennent m’entendre à cause de cela. » Il ajouta qu’il allait dire
qu’il avait trop vite fait d’attribuer aux Musulmans la responsabilité du
bombardement de sa maison. « Il est arrivé depuis des choses trop importantes
pour être l’œuvre des Musulmans. Je sais ce qu’ils sont capables de faire.
Depuis les choses sont allées plus loin : elles les dépassent. Au fond je ne
devrais pas prendre la parole aujourd’hui, ajouta-t-il. Je vais essayer de détendre
l’atmosphère en disant aux Noirs de ne pas se bagarrer entre eux. Ca fait partie
de la manœuvre du Blanc. Moi je ne me bats contre personne. On n’est pas la
pour ça »

Il regardait souvent sa montre, car il attendait le révérend Milton Galamison,


militant presbytérien de Brooklyn, qui devait prendre la parole ce jour-la, lui
aussi.

L’assistante de Malcolm X se retourna alors vers le frère Benjamin X, orateur de


qualité lui aussi, et lui demanda de prendre la parole en attendant Galamison.

-Vous voulez bien qu’il parle avant vous ? demanda-t-elle à Malcolm X.


-Vous savez bien qu’il ne faut pas me demander ça devant lui ! rugit-il.

Puis se dominant, il dit : « Okay. »

Le frère Benjamin X parla pendant une demi-heure mais Galamison et les autres
personnalités attendues n’arrivaient toujours pas.

-Le frère Malcolm X avait l’air tellement déçu, raconta l’assistante. Il me faisait
pitié. « Excusez moi d’avoir élevé la voix tout à l’heure, me dit-il juste avant de
monter sur l’estrade, je ne sais plus ou donner de la tête. » Je lui ai dit que je
comprenais très bien. « Je me demande s’il y a quelqu’un qui comprenne
vraiment », dit-il, d’une voix très lointaine.

Il monta sur l’estrade, les applaudissements commencèrent. Puis le salut familier


de Malcolm X résonna dans la salle :
-Asalaikoum, mes frères, mes sœurs !
-Asalaikoum salaam, répondirent plusieurs voix.

C’est alors qu’au huitième rang environ, un incident se produisit. Des hommes
en vinrent aux mains, une voix furieuse s’éleva : « Otez votre main de ma poche
! » Toute la salle fixait des yeux le huitième rang.

-Doucement ! doucement ! calmez vous mes frères, dit Malcolm X d’une voix
tendue.

Son attention était ailleurs, il est possible qu’il n’ait vu à aucun moment ses
assassins.

-L’incident du huitième rang détourna mon attention, déclara par la suite une
dame qui avait pris place dans les premiers rangs. Puis j’ai regardé Malcolm X
juste au moment ou trois hommes au moins, debout au premier rang,
déchargeaient leurs armes sur lui, simultanément.

Deux journalistes noirs, qu’on avait laisser entrer en leur qualité de Noirs mais
non en leur qualité de journalistes, déclarèrent qu’au bruit des coups de feu,
hommes, femmes et enfants se précipitèrent sous les tables, les chaises, se
jetèrent au sol.

-c’est alors que j’ai entendu un bruit sourd, ajouta un des journalistes. Malcolm
avait encore les bras levés quand les premières balles l’atteignirent. Puis il alla
s’écrouler sur les chaises qui se trouvaient derrière lui. Tout le monde criait. Je
me suis jeté par terre, moi aussi. Derrière moi, un homme tirait. Son pistolet
était caché sous son manteau. Il tirait comme dans les Westerns, en reculant vers
la porte.
-Je savais, dit la jeune assistante qui se trouvait alors dans l’antichambre. Je n’ai
pas voulu aller voir. Je voulais me souvenir de lui vivant.

La main de Malcolm X tomba sur sa poitrine au moment où l’atteignit la


première balle. Il devait en recevoir quinze autres. Puis l’autre main rejoignit la
première Le sang jaillit de sa main gauche et de sa barbiche. Ses mains se
crispèrent sur sa poitrine. Son grand corps tomba brusquement en arrière, raide,
et sa tête frappa l’estrade.

Juste après la fusillade.


Quelques personnes se précipitèrent Parmi elles, Betty qui s’était jetée par terre,
elle aussi, pour protéger ses petites filles. Elle se releva précipitamment et
accourut en hurlant : « Mon mari ! Ils sont en train de le tuer ! » On déchira la
chemise de Malcolm X, on défit sa cravate. Une infirmière tenta la respiration
artificielle : « Je serais volontiers morte à sa place », dit cette femme.

« J’ai entendu les coups de feu », déclara le policier Thomas Hoy, vingt-deux
ans, qui patrouillait devant l’Audubon Ballroom. Il se rua vers la salle, vit des
gens qui essayaient de retenir un fuyard. « J’attrapai le suspect », dit-il.

Malcolm X fut transporté à l’hôpital Vanderbilt. Il arriva à 3 heures 15. « Il était


mort en arrivant », déclara un peu plus tard un membre du personnel de hôpital
Les amis de Malcolm X et sa femme quittèrent alors hôpital Les hommes se
dominaient mal. L’un d’eux écrasait de son poing la paume de son autre main.
Beaucoup de femmes pleuraient.
A Long Island ou on l’avait amené juste après l’assassinat de son père, Attilah
qui avait 6 ans, rédigea de sa meilleur écriture cette lettre : « Cher papa, je
t’aime tant. Mon Dieu, mon Dieu, comme je voudrais que tu ne sois pas mort. »

Sur la demande de sa femme, le corps de Malcolm X fut exposé du mardi 23 au


vendredi 26 février inclus. Derrière les barricades de la police, la foule attendait
pour le voir. Les pompes funèbres qui avaient pris la cérémonie en charge
avaient fait l’objet de menaces par téléphone On fouilla deux fois l’immeuble à
la recherche des bombes annoncées, mais on ne trouva rien.
Les portes s’ouvrirent donc, avec quatre heures de retard, sur Betty X
accompagnée de quatre parents et amis. « C’est une Jacqueline Kennedy noire,
déclara un reporter blanc. Elle sait ce qu’elle à a faire, et tous ses gestes sont
empreints de noblesse. »

Quand la famille s’éloigna du cercueil, on laissa entrer les autres. Entre 19


heures 10 et 23 heures, deux mille personnes, dont d’innombrables Blancs,
défilèrent devant le corps, vêtus d’un complet sombre. Sur une plaque posée sur
le cercueil, on pouvait lire : « El-Hadj Malik El-Shabbazz – 19 mai 1925-21
Février 1965. »

Des milliers de personnes continuaient à défiler devant le corps et les pompes


funèbres recevaient toujours des menaces par téléphone

« Malcolm X est mort sans le sou », titra l’Amsterdam News. Dans la semaine
qui suivit, deux organismes furent crées dont les membres firent des collectes à
Harlem pour que Betty X puisse élever ses enfants et les envoyer à l’école.

L’atmosphère fut tendue au grand meeting des Musulmans noirs qui se déroula
le vendredi suivant, « Jour du seigneur », à Chicago. Le fantôme de Malcolm X
était dans la salle. Wallace, le fils d’Elijah Muhammad, qui avait jadis pris parti
pour Malcolm, fut le premier à prendre la parole. Il se récusa et supplia les
Musulmans de lui pardonner. Ensuite Wilfred et Philbert, pasteurs musulmans et
frères de Malcolm, exhortèrent les Noirs à s’unir et à se rallier à Elijah
Muhammad. Celui-ci se leva enfin et prit la parole :

« Pendant longtemps, dit-il, Malcolm X vous a parlé dans cette salle, il s’est
tenu ou je me tiens maintenant. Dans ce temps-la, Malcolm était en sécurité Il
était aimé. Dieu lui-même le protégeait… Puis il entreprit de grands voyages. En
Asie, en Europe, en Afrique et même à la Mecque – partout il m’a fait des
ennemis. Il est revenu en disant qu’il ne fallait pas haïr ses ennemis. Mais il est
venu ici il y a quelques semaines hurler sa haine et répandre sa boue… Nous
n’avons pas tué Malcolm. Seules ses folles idées l’ont conduit à sa fin… Il
n’avait pas le droit de me repousser ! s’écria Elijah Muhammad, de plus en plus
excité. C’était une étoile qui a quitté le droit chemin ! Et celui qui tentera
d’étouffer le souffle d’Elijah Muhammad court déjà à sa propre fin ! »
« Ca oui… » « Muhammad soit loué !... » « Si doux !... » s’écrièrent alors trois
mille hommes, femmes et enfants musulmans.

Pendant ce temps, à New-York le Cheikh Ahmed Assoun, un Soudanais, vieil


homme à la barbe blanche, ami et conseiller spirituel de Malcolm X,
accomplissant les rites funéraires musulmans. Il enleva le complet occidental,
enduisit le corps d’une huile spéciale, le drapa de sept voiles blancs
traditionnels, les kafan. Seul le visage restait découvert. Ensuite le Cheikh lut
des passages du Coran.

Dans ses drapages.

Vingt deux mille personnes en tout défilèrent devant le corps. Six mille autres se
trouvaient sur le chemin du cimetière, ainsi que des centaines de policiers. Les
reporters interrogeaient les passants : « Il me fascinait » dit une jeune blanche au
New York Times, et une noire ajouta : « Je suis ici pour rendre hommage au
plus grand noir de ce siècle. C’est un Noir. Ne mettez pas : un homme de
couleur. »

Fin.

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