Malcolm X
Malcolm X
Quand ma mère me portait dans son ventre, une bande de cavaliers du Ku-Klux-
Klan, en capuchons, fit irruption chez nous, à Omaha (Nebraska). Il faisait nuit.
Brandissant leurs fusils et leurs carabines, ils encerclèrent la maison et crièrent à
mon père de sortir. Ma mère alla ouvrir la porte d’entrée. Elle se plaça de façon
a mettre sa grossesse en évidence, et déclara qu’elle était seule avec ses trois
petits enfants, et que mon père était absent : il prêchait a Milwaukee. Les
hommes du clan proférèrent des menaces, des avertissements ; nous avions
intérêt, disaient-ils, a quitter Omaha parce que « le bon peuple chrétien blanc »
ne supporterait pas la façon dont mon père « fomentait des troubles » chez les
bons noirs d’Omaha en prêchant le « retour a l’Afrique » préconise par Marcus
Garvey.
Mon père, le révérend Earl Little, était un pasteur baptiste, et militait dans
l’association universelle pour le progrès des noirs de Marcus Garvey. Avec
l’aide de disciples comme mon père, Garvey, dont le quartier général était à
Harlem (New-York), levait l’étendard de la pureté de la race noire et exhortait
les masses noires a regagner l’Afrique, terre de leurs ancêtres. Cette cause faisait
de Garvey le Noir du monde le plus controverse.
Hurlant et menaçant toujours, les cavaliers du Klan éperonnaient leurs chevaux
et galopaient autour de la maison, brisant toutes les vitres qu’ils pouvaient avec
la crosse de leurs fusils. Puis ils s’éloignèrent dans la nuit avec leurs torches
flamboyantes, aussi soudain qu’ils étaient venus.
A son retour, mon père, mis au courant, se mit dans une grande colère. Il résolut
d'attendre ma naissance, toute proche, pour déménager. Je ne sais pas pourquoi
il prit cette décision : ce n'était pas un Noir craintif, comme la plupart l'étaient
alors, et comme beaucoup le sont encore maintenant. Mon père était un homme
grand, il mesurait un mètre quatre-vingt-seize et il était très noir. II n'avait qu'un
œil. Je n'ai jamais su comment il avait perdu l'autre. Originaire de Reynolds, en
Géorgie, il avait quitté l'école au bout de trois années, ou peut-être quatre. Il
croyait, comme Marcus Garvey, que les Noirs américains n'accéderaient jamais
à la liberté, à l'indépendance et à l'estime de soi en Amérique même, qu'ils
devaient donc laisser l'Amérique à l'homme blanc et retourner dans leur terre
d'origine, l'Afrique. Mon père avait vu mourir de mort violente quatre de ses six
frères, dont trois de la main des Blancs. L'un d'eux avait été lynché. C'est l'une
des raisons pour lesquelles il avait décidé de risquer et de consacrer sa vie à la
propagation de ses idées. Ce que mon père ne pouvait pas savoir, c'est que des
deux frères qui lui restaient, seul mon oncle Jim devait mourir dans son lit, de
mort naturelle. Mon oncle Oscar devait par la suite tomber sous les balles des
policiers blancs du Nord. Et mon père lui-même devait être abattu par des
Blancs.
J'ai toujours pensé que moi aussi je mourrais de mort violente. J'ai fait tout ce
que j'ai pu pour être prêt.
[…]
Comme à Omaha, ma mère était enceinte, de ma petite sœur cette fois. Peu après
la naissance d'Yvonne ce fut la nuit de cauchemar de 1929, mon premier
souvenir cuisant. Je me rappelle que je fus brusquement arraché au sommeil par
une effroyable cacophonie de coups de pistolet et de cris. Un rideau de fumée et
de flammes m'accueillit. C'était mon père qui criait après deux Blancs qui
avaient mis le feu à la maison et s'enfuyaient à toutes jambes; mon père leur
tirait dessus. Tout autour de nous, la maison brûlait. Tous les membres de la
famille titubaient, se cognaient, tom¬baient les uns sur les autres en fuyant les
flammes. Ma mère, qui tenait le bébé dans ses bras, eut juste le temps d'atteindre
la cour; puis la maison s'effondra dans une pluie d'étincelles. Je me rappelle que
nous nous retrouvâmes dehors, en pleine nuit, en caleçon, pleurant et hurlant de
toutes nos forces. Les policiers, les pompiers blancs étaient là; ils regardèrent la
maison brûler jusqu’a ce qu'il n'en restât rien.
C’est à cette époque que je fis connaissance avec Ella, la fille de mon père par
un premier mariage. Elle habitait Boston et vint nous voir sur mon invitation. Un
jour je la trouvai en rentrant du lycée. Elle me serra dans des bras, m’écarta,
m’examina de la tête aux pieds. Une maîtresse femme, Ella, peut être encore
plus grosse que Mme Swerlin. Elle n’était pas simplement noire, comme mon
père, mais noire d’ébène. A la façon dont elle s’asseyait, se déplaçait, parlait, on
savait qu’elle obtenait toujours exactement ce qu’elle voulait. C’était donc elle
la fille dont mon père avait été si fier parce qu’elle avait fait monter plusieurs
membres de la famille de Georgie a Boston, ou elle possédait quelques biens,
alors qu’elle y était arrivée les mains vides. Personne ne m’avait jamais
impressionne a ce point.
Cet été la, en 1940, je grimpai dans le bus en partance pour Boston, avec ma
valise en carton et mon costume vert. Je n’avais pas besoin de porter un écriteau
marque « Pèquenot » : ça se voyait. De ma place, au fond de l’autobus vous
l’avez devine, je regardais, hébété, défiler l’Amérique de l’homme blanc.
J’aurais tente de feindre l’indifférence que je n’aurais pas pu. Les gens parlaient
familièrement de Chicago, de Detroit, de New York. Je n’aurais pas cru qu’il y
avait tant de noirs dans le monde. On en voyait partout, à Roxbury, la nuit, le
samedi soir surtout. Néons, boites de nuit, bars, et les voitures qu’ils avaient !
Dans la rue ça sentait bon la cuisine noire des restaurants, riche, grasse, bien de
chez nous. Les juke-boxes hurlaient du Erskine Hawkins, du Duke Ellington, du
Cootie Williams, et bien d’autres encore. Les grands ensembles de jazz se
produisaient tout les soirs, en alternance : un soir pour les noirs, le lendemain
pour les blancs.
De retour à Mason, je me sentis mal à l’aise. Mal a l’aise pour la première fois,
en compagnie de blancs. Je ne m’en rendais pas compte alors, mais je sais
maintenant que Boston me manquait parce que la, pour la première fois, j’avais
découvert un monde qui était le mien.
Alors que je me préparais a entrer au lycée, je me trouvai un jour, je ne sais
comment, en tête a tête avec M. Ostrowski, le prof d’anglais. Grand, au teint
rose, il arborait une épaisse moustache. Avec lui j’avais eu quelques unes de
mes meilleures notes, et il m’avait toujours fait comprendre qu’il m’aimait bien.
J’ai déjà dit qu’Ostrowski était un « conseiller » ne : il donnait son avis sur tout
ce qu’il fallait lire, faire, penser – sur tout.
Je crois qu’il avait de bonnes intentions ce jour-la. Il ne me voulait sans doute
aucun mal ; était dans sa nature d’américain blanc. J’étais un de ses meilleurs
élèves, un des meilleurs élèves de l’école, mais il ne me voyait d’avenir qu’ « a
ma place » : c’est ce genre d’avenir que tous les blancs prévoient pour tous les
noirs.
Je n’y avais jamais pense. Je ne sais pourquoi, je répondis que je voulais devenir
avocat. Lansing n’avait pas d’avocats noirs, à cette époque-la, qui auraient pu
me donner cette ambition. Tout ce que je savais, c’est qu’un avocat, c’est qu’un
avocat n’avait pas à laver la vaisselle comme je le faisais moi.
M. Ostrowski eut l’air surpris. Avec un demi-sourire, il déclara :
- Malcolm, dans la vie il faut être réaliste avant tout. Comprends moi bien. Ici
nous t’aimons tous, tu le sais. Mais tu es un nigger. Tu devrais réfléchir à ce que
tu pourrais devenir. Tu es habile de tes mains. Tout le monde admire ce que tu
fais en menuiserie. Pourquoi ne pas être menuisier ?
Le premier mois que je passais a boston, je le passai bouche bée. Les jeunes
zazous qui traînaient aux coins des rues, dans les salles de billard, visiblement
sans emploi, me fascinaient. Ils avaient les cheveux lisses et brillants comme
ceux des blancs et je n’en revenais pas. Ella m’apprit qu’on appelait les cheveux
défrisés des conks. Je n’avais jamais bu une goutte d’alcool, jamais fumé une
cigarette et je voyais de petits noirs de 10 a 12 ans jouer aux dés pour de
l’argent, jouer aux cartes, se battre entre eux, obtenir des adultes un penny ou un
nickel qu’ils jouaient a la loterie. Et ces gosses vous sortaient des jurons
épouvantables et des mots d’argot que je ne connaissais pas. Le soir dans mon
lit, je retournais tous ces mots nouveaux dans ma tête. Dans le centre, a la nuit
tombée surtout, on rencontrait quelque fois une blanche et un noir qui se
promenaient bras dessus bras dessous sur le trottoir, des couples mixtes sirotant
de l’alcool dans les bars, au lieu de faire leurs petites affaires dans un coin
obscur, comme a Lansing. Les couples mixtes du ghetto me choquaient
profondément.
Je voulais trouver un boulot tout seul, histoire de faire une surprise a Ella. Un
après-midi j’entrai, mu par je ne sais quel pressentiment, dans une salle de
billard que, de la rue, j’observais depuis longtemps a travers les vitres. Je
n’avais pas envie de jouer ; en fait je n’avais jamais tenu une queue de billard.
Mais j’étais attire par les zazous qui se penchaient, l’air indifférent sur les
grandes tables couvertes de feutre vert et envoyaient les boules dans les trous.
Quelque chose me dit alors que je devais m’adresser au type qui ramassait les
boules et dont je savais qu’on l’appelait Shorty. Il était en effet de petite taille, et
il avait les cheveux lisses et brillants. Un jour il était sorti de son billard et, me
voyant sur le trottoir, il m’avait dit « Salut Red », et je étais dit qu’il était sympa.
[…]
- Mon vieux, cette ville est bath si tu piges, dit Shorty. Tu es l’enfant du pays, je
vais te donner des cours de citadin.
Je restais la comme un imbécile, a sourire de toutes mes dents.
[…]
Ce qui me plut d’emblée chez Shorty, était sa franchise. Quand je lui dis ou
j’habitais, il me répondit ce que je savais déjà, a savoir que dans le ghetto
personne ne pouvait blairer les noirs de la Colline. Mais a son avis, une sœur qui
donnait une piaule a un mec sans lui demander de loyer et sans même le harceler
pour qu’il trouve du boulot, eh bien ! une sœur pareille devait être quelqu’un de
pas mal. Le job de Shorty au billard lui permettait de joindre les 2 bouts, dit-il,
pendant qu’il apprenait a jouer du saxophone. Il avait gagne un gros lot quelques
années auparavant, c’est comme ça qu’il l’avait achète.
[…]
J’avais honte d’avouer que je n’avais jamais joue pour de l’argent. Shorty
m’excusa. Bah ! C’est que tu n’as jamais rien eu a dépenser. Des que tu auras un
boulot tu pourras commencer. » Il me montra du doigt des joueurs et des
souteneurs. Certains avaient des p.utains blanches, murmura-t-il. « Sans vouloir
te mentir, moi j’aime bien une gonzesse blanche a 2 dollars, dit Shorty. Y’a des
tas de choses qui se passent ici, la nuit. Tu verras. » Je lui ai dis que j’en avais
déjà vu. « Tu en as eu une ? » demanda-t-il.
Je n’avais pas fait cette expérience, et mon embarras me trahissait. « Pas la
peine d’avoir honte, dit-il. J’en ai eu quelques unes avant de quitter Lansing – tu
sais, les nanas polonaises qui venaient du cote du pont. Ici c’est surtout des
italiennes et des irlandaises. Mais toutes les blanches sont pareilles : elles
préfèrent les noirs a tous les coups. »
[…]
Quand j’arrivais a la maison, Ella m’apprit qu’un nomme Shorty avait
téléphone. Il me faisait dire que le cireur du Roseland, un dancing, partait le soir
même, et que je pourrais prendre sa place.
« Mais Malcolm, tu n’as pas expérience ! » fit Ella. Je sentais que ce genre de
job était pas à son goût. Moi, ça était égal. Je serais à coté plus grands orchestres
de jazz du monde ! Cette perspective me coupait le souffle. Je n’attendis même
pas le dîner.
La salle était toute illuminée. Un homme à l’entrée faisait entrer des membres de
la formation de Benny Goodman. Je lui dis que je voulais voir Freddie, le cireur.
Avant de monter, je jetai un coup d’œil dans la salle. La piste luisante, était
immense. Je n’en croyais pas mes yeux. Tout au fond, baignant dans une
lumière douce et rose, les musiciens de Benny Goodman se promenaient,
bavardaient, riaient, disposaient de leurs instruments et de leurs pupitres.
En haut, dans les toilettes hommes, un type maigre comme un fil, a la peau
brune, aux cheveux lisses, m’accueillit : « C’est toi l’enfant du pays de Shorty ?
» Je dis oui. Il se présenta : était Freddie. « Un brave type, Shorty ajouta-t-il, il
m’a téléphone parce qu’il avait appris que j’avais gagne le gros lot, et il a devine
que j’allais fiche le camp. » Je racontais a Freddie ce que le portier en bas
m’avait dit a propos de la Cadillac. Freddie rit : « Ca les fout en rogne, les
blancs, de voir un noir gagner a la loterie. Ouais, je leur ai dit, pour les faire
enrager, que j’allais me payer une Cadillac. »
[…]
Quand je rencontrai Freddie a nouveau, était un soir dans le centre. Il était au
volant de la Cadillac gris perle qu’il venait de garer.
- Tu m’en as appris des trucs ! » lui dis-je, et il rit. Il savait ce que je voulais
dire.
Il ne m’avait pas fallu longtemps pour découvrir que Freddie passait moins de
temps a cirer les souliers et a offrir des serviettes qu’a vendre de l’alcool et des
marijuanas et a mettre des « miches » blancs en contact avec des p.utains noires.
Je découvris également que les blanches venaient en grand nombre aux bals
noirs. Il y avait des prostituées que leur souteneur amenait la autant pour le
plaisir que pour les affaires, d’autres qui venaient avec leur ami noir, d’autres
encore qui venaient seules pour tenter l’aventure avec les noirs toujours
disponibles et enthousiastes.
Les noirs n’avaient naturellement pas accès aux bals blancs. Aussi les
souteneurs des putains noires faisaient-ils comprendre qu petit cireur qu’il
pourrait se faire un petit supplément en glissant un numéro de téléphone ou une
adresse aux miches blancs qui, vers la fin de la soirée, se mettraient en quête de
« gonzesses noires ».
[…]
Parfois étais la moi aussi, près de la porte, dansant tout seul dans ma veste grise
avec ma brosse a reluire dans ma poche, et le gérant venait me crier après parce
que j’avais des clients qui attendaient en haut.
Je ne sais pas quand j’ai commencé à boire de l’alcool, à fumer des marijuanas.
Le tout allait ensemble, avec les des, les jeux de cartes, les paris quotidiens d’un
dollar, a l’époque ou je commençais a sortir le soir avec Shorty et ses copains.
J’étais toujours aussi pèquenot mais les copains m’acceptèrent. On passait des
soirées ensemble, généralement chez une des filles, la marijuana nous donnait
l’impression de flotter, le whisky nous brûlait l’estomac. Tout le monde
comprenait parfaitement que mes cheveux devaient pousser encore un peu avant
que Shorty me fasse un conk.
Bientôt Shorty décida que mes cheveux étaient assez longs pour être défrisés. Il
avait promis de me montrer comment on fait un conk chez soi au lieu d’avoir à
payer 3 ou 4 dollars chez le coiffeur. Il me remplit une petite liste d’ingrédients
à acheter chez l’épicier : deux boites de soude caustique, deux œufs et deux
pommes de terre de taille moyenne. Au drugstore, près du billard je demandai
un bocal de vaseline, un grand morceau de savon, un gros peigne et un peigne
fin, un tuyau de caoutchouc et une paire de gants.
Je grinçai des dents et serrai de toutes mes forces les bords de la table de cuisine.
J’avais l’impression que le peigne me scalpait. J’avais les larmes aux yeux, mon
nez coulait. Je n’en pouvais plus. Je me ruais sur le lavabo, je traitai Shorty de
tous les noms. Enfin il fit couler la douche et me savonna la tête. Il fit de la
mousse, rinça, fit de la mousse, rinça une bonne dizaine de fois, avec de l’eau
toujours un peu plus froide, ce qui me fit du bien.
-La première fois est toujours la plus dure mais tu vas bientôt t’y habituer. Ca te
va rudement bien, l’enfant du pays. T’as un beau conk !
Dans la glace, je vis mes cheveux qui pendaient en mèches molles et humides.
J’avais toujours la tête en feu, mais c’était devenu supportable. Il posa la
serviette sur mes épaules, et recommença à m’enduire les cheveux de vaseline.
Je le sentais qui me peignait les cheveux vers l’arrière, avec le gros peigne
d’abord, puis avec le peigne fin.
Je venais de faire mon premier pas vers la dégradation de soi. J’avais rejoint
cette multitude d’hommes et de femmes noires qui, en Amérique, à force de
bourrages de crâne, finissent par croire que les noirs sont inférieurs – et les
blancs supérieurs – à tel point qu’ils n’hésitent pas à mutiler et à profaner les
corps que Dieu leur a donnes, pour essayer d’avoir l’air « chouette » selon les
critères des blancs.
[…]
Appelons-la Sophia. Elle ne dansait pas bien selon les critères noirs, mais ça
était égal. Les autres couples nous observaient. Je lui dis qu’elle dansait bien, et
lui demandai ou elle avait appris. J’essayai de comprendre ce qu’elle faisait la.
La plupart des blanches venaient aux bals noirs pour les raisons que vous savez,
mais une fille comme celle-la, on n’en voyait pas tellement.
Toutes ses réponses étaient vagues. Mais au cours de cette danse, nous
tombâmes d’accord pour faire un tour dans sa voiture. J’en avais de la chance !
Elle savait très bien ou elle allait. A la sortie de Boston elle prit une petite route,
puis un chemin désert. Puis elle éteignit tout, sauf la radio. […]
Nous avions besoin d’un quartier général, hors de Roxbury. Les filles louèrent
un appartement à Harvard Square. Contrairement à nous autres noirs, elles
pouvaient prospecter avant de choisir l’appartement qui convenait le mieux. Ce
fut un rez-de-chaussée, ou nous pouvions tous entrer et sortir, tard dans la nuit,
sans attirer l’attention.
Des notre premier meeting à Harvard Square, nous préparâmes nos coups. Pour
se rendre compte des possibilités de chaque maison, les filles se feraient passer
pour des vendeuses, des étudiantes, des enquêteuses faisant des sondages
d’opinion, etc. […]
Notre premier cambriolage eut lieu ce soir la, chez le vieux blanc qui payait
Rudy pour le saupoudrer de talc. On ne pouvait pas trouver mieux. Ca a marche
comme sur des roulettes. Nous avons eu droit aux félicitations de la « couverture
», ainsi qu’a une récompense plus concrète : de beaux billets neufs qui
craquaient sous les doigts. Le vieux raconta par la suite à Rudy qu’une armée de
détectives avait envahi les lieux et conclu que notre cambriolage était l’œuvre
d’une bande qui opérait à Boston depuis un an déjà.
Bientôt le cambriolage devint pour nous une science. Les filles prospectaient les
beaux quartiers. Parfois les cambriolages ne duraient pas dix minutes. En
général Shorty et moi nous faisions le gros du boulot pendant que Rudy attendait
dans la voiture, prêt à démarrer.[…]
Moi, j’en étais au pont ou je creusais ma propre tombe. Tout criminel s’attend à
être pris. C’est la loi du milieu. On essaie de reculer l’échéance le plus
longtemps possible, c’est tout. La drogue m’aidait à repousser cette perspective
chaque fois qu’elle se présentait à mon esprit. La drogue était maintenant
l’essentiel de ma vie. J’en étais au stade ou j’absorbais quotidiennement assez de
came (cigarettes, ou cocaïne, ou les deux pour être au delà de toute espèce
d’inquiétude, de tension). Et si jamais quelque souci parvenait, malgré tout à la
surface de ma conscience, il s’en allait flotter ailleurs jusqu’au lendemain, et le
lendemain jusqu’au sur-lendemain.
Mais je n’arrivais que difficilement, maintenant, à me droguer sans que ça se
voie.
Un soir que nous ne travaillions pas – le lendemain d’une bonne pêche et étais
bourré comme d’habitude – j’allai dans une boite de nuit. Le barman, qui me dit
« Bonjour, Red », faisait une tête qui ne me disait rien de bon. Je ne lui posai pas
de questions. C’est un principe : ne jamais poser de questions dans ce genre de
situations ; car les gens vous disent alors que ce qu’ils veulent bien vous dire.
De toutes façons le barman n’eut pas le temps de me dire quoi que ce soit. Car je
les vis presque aussitôt.
Sophia et sa sœur étaient assises à une table près de la piste, accompagnées d’un
blanc.
Pincé
C’est alors que j’intervins. Je me souviens de les avoir appelées « chous ». Elles
étaient blanches comme de la craie. Le type, rouge comme une betterave.
Ce soir la, a Harvard Square, je fus vraiment malade. Moins physiquement que
du brusque effet a retardement de ces 5 dernières années. J’étais en pyjama, à
moitié endormi dans mon lit, quand j’entendis frapper.
C’était étrange. Nous avions tous une clé. Personne ne venait frapper à cette
porte. Je roulai par terre me glissai sous le lit, tellement vaseux qu’il ne me vint
pas à l’esprit de prendre le pistolet sur la commode.
De dessous le lit, j’entendis la clé tourner dans la serrure, je vis entrer des
chaussures et des bas de pantalons. Je les regardai circuler. S’arrêter. Chaque
fois que le type s’arrêtait, je savais exactement ce qu’il regardait. Et je savais
avant qu’il ne le sache lui-même, qu’il allait se baisser et regarder sous le lit. Ce
qu’il fit.
C’était l’ami du mari de Sophia. Son visage se trouvait à 50 centimètres du
mien. Il avait l’air congelé.
J’avais donné à réparer une montre volée. Deux jours après l’épisode du lit, je
m’en fus la chercher. Mes armes faisaient partie de mes vêtements, comme mes
cravates. J’avais mis mon pistolet dans un étui accroche a mon épaule, sous mon
manteau. J’appris par la suite que le propriétaire de la montre avait indique la
réparation dont elle avait besoin. Une très belle montre, c’est pourquoi je l’avais
gardée pour moi. Et tous les horlogers de Boston étaient alertés.
Le juif attendit d’être payé avant de poser la montre sur le comptoir. Puis il
donna le signal. Un autre type apparut, du fond de la boutique, et se dirigea vers
moi. Il avait la main droite dans la poche. C’était un flic bien évidemment.
Si je n’avais pas été arrêté chez l’horloger, j’aurais pu mourir autrement. L’ami
du mari de Sophia avait tout raconté à son vieux pote. Le mari, arrivé le matin
même, était venu chez moi, armé. Il s’y trouvait au moment où les flics
m’emmenèrent au commissariat de police.
Les inspecteurs m’accablèrent de questions. Mais sans me frapper. Ils ne
levèrent pas le petit doigt sur moi, parce que je n’avais pas descendu le premier
inspecteur.
Ils trouvèrent sur moi des papiers avec mon adresse. Ils arrêtèrent bientôt les
filles. Les filles impliquèrent Rudy. Aujourd’hui encore je me demande par quel
miracle Rudy a été informe a temps. Il a du sauter dans le premier train quittant
Boston. Il n’a jamais été pris. J’ai du revenir mille fois dans mon esprit, sur cette
journée ou j’ai échappé deux fois à la mort. C’est pourquoi je suis convaincu
que tout est écrit.
Les flics trouvèrent tous les indices voulus dans l’appartement : manteaux de
fourrure, quelques bijoux, des broutilles – et nos instruments de travail. Une
pince-monseigneur, un démonte serrure, des diamants à vitres, des tournevis,
des lampes de poche, des passes … et mon arsenal d’armes.
Les filles eurent droit à une caution peu élevée. Apres tout, elles étaient
blanches. Leur crime le plus affreux, était être liées à des noirs. Shorty et moi,
nous avons écopé de cautions de dix mille dollars chacun. Somme que nous
étions incapables de réunir, et ils le savaient bien.
Les assistantes sociales nous offrirent leurs services. Les rapports entre blanches
et noirs était un thème qui les obsédait. Nos filles n’étaient pas ce qu’on appelle
des « traînées », des « grues » mais des blanches de la bonne bourgeoisie.
Circonstance qui, plus que tout le reste, embetait les assistantes sociales et les
représentants de l’ordre.
Comment, où, quand les avais-je rencontrées ? Est-ce que nous avions couché
ensemble ? Personne ne s’intéressait aux cambriolages. Tout ce qu’ils voyaient,
c’est que nous avions pris des femmes qui appartenaient aux blancs.
Je regardais fixement les assistantes sociales : « Eh bien ! Qu’est-ce que vous
croyez, vous ? »
Jusqu’aux greffiers et aux huissiers du tribunal qui répétaient la même chanson :
« De braves petites blanches … de sales niggers … » Et les avocats qu’on nous
avait désignés d’office ! Le jour du procès, je disais à l’un d’eux, juste avant
l’entrée du juge : « On dirait qu’on va nous condamner a cause des filles ! »
L’avocat rougit et remua tous ses papiers : « Vous n’aviez pas à fréquenter des
blanches ! » dit-il.
Je devais par la suite, en apprendre davantage sur les Blancs. J’appris, entre
autres, qu’on condamnait les cambrioleurs à deux ans quand était pour la
première fois. Mais nous ne devions pas nous en tirer à si bon compte. Pas nous.
Pas pour notre crime.
Je tiens à vous dire avant de continuer que jusqu'à présent je n’avais jamais
raconté mon passé sordide avec autant de détails. Je le fais maintenant, non que
je sois fier du mal perpétré, mais parce que les gens se posent toujours des
questions : pourquoi suis-je devenu ce que je suis ? Pour comprendre quelqu’un,
il faut retracer toute sa vie, remonter à sa naissance. Notre personnalité résulte
de la somme de nos expériences.
Aujourd’hui, tout ce que je fais me semble d’une urgence telle que je ne perdrais
pas une seule heure à vous dicter ce livre si mon propos était d’émoustiller le
lecteur. Si je lui consacre tout le temps nécessaire, c’est parce qu’il n’y a pas de
meilleur moyen pour montrer jusqu’ou étais tombé dans la société de l’homme
blanc lorsque je découvris peu après, en prison, Allah et la religion islamique.
Ma vie en fut transformée.
Satan
Et enfin :
-Avec confusion des peines.
Shorty transpirait tellement qu’on aurait dit de la graisse sur son visage noir. Ne
comprenant pas le sens de ces mots, il avait calculé mentalement le total et était
arrivé à plus de cent. Il poussa un cri et s’affaissa. Les huissiers durent le
soutenir. En huit ou dix secondes, Shorty devint aussi athée que je l’avais été au
départ. Je fus condamné à dix ans de prions. Les filles écopèrent de un à cinq
ans, à purger au centre de redressement de Deuxième (Massachussets). C’était
en Février 1946. Je n’avais pas tout à fait 21 ans. Je n’avais même pas
commencé à me raser.
Ils nous emmenèrent, Shorty et moi, lies par des menottes, à la prison de
Charleston.
Par la suite, j’ai compris que, sans le savoir, j’avais fait acte de soumission
préislamique. J’avais obéi à la prescription musulmane : « Fais un pas vers
Allah, et Allah en fera deux vers toi. »
[…]
Je restai un certain temps sans nouvelles de Reginald. Je ne fumais toujours pas
et ne mangeais pas de porc. Puis Reginald m’annonça sa visite. Lorsque enfin il
arriva, j’étais fou d’impatience : quel tuyau allait-il me donner ?
Reginald savait que je raisonnais en trafiqueur. C’est pourquoi sa méthode était
si efficace. J’attendais de lui des éclaircissements sur sa mystérieuse
interdiction. Mais il se contentait de me donner des nouvelles de la famille, de
Detroit, de Harlem. Je n’ai jamais demandé à quiconque de me raconter quoique
ce soit avant qu’il ne soit dispose à le faire. L’air faussement indifférent de
Reginald me fit comprendre que était vraiment important.
Enfin, comme si l’idée venait de lui passer par la tête : « Malcolm, déclara-t-il,
s’il existe un homme qui sait tout ce qu’il y a à savoir, que serait cet homme ? »
Je lui connaissais bien cette manière exaspérante de procéder par devinettes.
Moi j’ai toujours préféré dire les choses en face.
Reginald me raconta que son Dieu, venu en Amérique, était apparu à un homme
que l’on appelait Elijah, « un noir, un homme comme nous. » Ce dieu avait dit à
Elijah que le diable n’en avait plus pour longtemps.
Tous les blancs savent qu’ils sont des diables, ajouta-t-il, surtout les francs-
maçons.
Je n’oublierai jamais cet instant. Je passai en revue dans mon esprit tous les
blancs que j’avais connus. Et je ne sais trop pourquoi, je m’arrêtais à Hymie, le
Juif qui avait été si bon avec moi.
Reginald le connaissait aussi.
Reginald, qui revint me voir quelques jours plus tard, remarqua que ses paroles
avaient fait effet. Il en fut très content. Puis avec le plus grand sérieux, il
m’entretint pendant deux heures entières du « diable blanc » et du bourrage de
crâne que les noirs ont subi ». […]
Je recevais maintenant au moins deux lettres par jour de mes frères et sœurs de
Detroit. Ils étaient tous musulmans, disciples d’un homme qu’ils appelaient «
L’Honorable Elijah Muhammad », un homme roux, de petite taille, qu’ils
appelaient aussi parfois « le messager d’Allah ». Elijah Muhammad étaient,
disaient-ils, un « Noir comme nous. » Ne aux États-Unis, dans une ferme de
Georgie. Sa famille était montée à Detroit, ou il avait rencontre un certain
Wallace D. Fard. Il affirmait que Fard était « Dieu en personne ». M. Wallace D.
Fard avait confie à Elijah Muhammad le message d’Allah à l’intention du
peuple noir, peuple qui constituait « la Nation perdue et retrouvée de l’Islam
dans le désert de l’Amérique du Nord ».
Sauvé
Ce savant a la grosse tête, M. Yacub, prêchait dans les rues de la Mecque. Il fit
tant d’adeptes que les autorités, alarmées, l’exilèrent avec ses 59 999 disciples,
dans l’île de Patmos, ou, selon la bible, Jean reçut les révélations des évangiles.
Amer, quoiqu’il fut noir, et furieux contre Allah, M. Yacub résolut de se venger
en créant une race diabolique, une race décolorée, blanche. M. Yacub avait
appris au cours de ses études que le noir contenait deux germes, un noir et un
brun. Il savait que le germe brun demeurait à l’état latent car, étant le plus clair
des deux, il était aussi le plus faible. M. Yacub voulut enfreindre les lois de la
nature ; il eut l’idée d’utiliser ce que nous appelons aujourd’hui la structure des
gènes récessifs pour séparer les deux germes, noir et brun. Cela fait, il devait
greffer le germe brun à d’autres germes bruns pour qu’apparaisse une
progéniture toujours plus claire, plus faible, plus apte à faire le mal. C’est ainsi
qu’il devait créer la race blanche.
Parmi les 59 999 disciples de M. Yacub, un nouveau-né sur trois devait recevoir
quelque élément de brun. Ces enfants deviendraient adultes. Seuls pourraient se
marier alors les bruns avec les bruns, ou les bruns avec les noirs. Certains
enfants de ces enfants seraient noirs. Ceux-la seraient en vertu de la loi de M.
Yacub, éliminés. L’infirmière ou l’accoucheuse qui assistait à la naissance
devait introduire une aiguille dans le crâne du nourrisson, et donner son corps
aux incinérateurs. On devait dire à la mère qu’il s’agissait d’un « bébé ange »
qui la précédait au paradis pour y préparer une place pour elle. Si l’enfant était
brun, on disait à la mère de prendre bien soin de lui.
M. Yacub forma des assistants qui devaient lui succéder. Quand il mourut à
Patmos à l’age de cent cinquante-deux ans, il laissa derrière lui des lois à
l’intention de ses disciples. Selon M. Elijah Muhammad, M. Yacub ne vit
jamais, sinon dans son imagination, la race décolorée et diabolique,
l’aboutissement du long processus de sélection qu’il avait agence.
Il fallut deux cent ans pour éliminer de Patmos tous les noirs. Seuls les bruns
demeurèrent. Deux cent ans plus tard, les peaux-rouges apparurent à Patmos., et
les bruns furent éliminés. Dans les deux siècles qui suivirent, ce fut le tour de la
race jaune et les peaux-rouges disparurent. Encore deux cent ans et ce furent
enfin les blancs.
Il ne restait plus sur l’île de Patmos que des blonds au teint pale, aux yeux bleus
et froids, sauvages, nus et sans pudeur, des animaux poilus qui se déplaçaient a
quatre pattes et vivaient dans les arbres. Au bout de six siècles cette race quitta
l’île et rejoignit les Noirs sur le continent.
En racontant des mensonges, en dressant les Noirs les uns contre les autres, la
race diabolique transforma en six mois leur paradis terrestre en un enfer.
Désormais les noirs se querellèrent et se combattirent entre eux.
Mais ils finirent par s’apercevoir que toutes leurs difficultés venaient des diables
blancs de M. Yacub. Alors les noirs rassemblèrent les blancs, les enchaînèrent et
les expédièrent, vêtus de petits tabliers ou de cache-sexe, à travers le désert
d’Arabie jusque dans les grottes d’Europe.
La peau de mouton et l’étoupe qu’utilisent aujourd’hui les francs-maçons
seraient les symboles de ces tabliers qu’adoptèrent les hommes blancs pour
traverser les sables brûlants.
M. Elijah Muhammad dit encore que le blanc vécut longtemps à l’état sauvage
dans les cavernes d’Europe. Les animaux tentèrent de l’exterminer. Il grimpa sur
les arbres qui entouraient son abri, et confectionna des gourdins pour protéger sa
famille contre les bêtes sauvages.
Quand les diables blancs eurent passe deux milles ans dans les cavernes, Allah
envoya Moise les en sortir et les civiliser. Il était écrit que le diable blanc
régnerait sur la terre pendant six mille ans.
Les premiers disciples de Moise s’appelaient les juifs. Selon « l’histoire de
Yacub », le serpent dont parle l’ancien testament lorsqu’il dit « Moise fit
émerger le serpent de la jungle », est le symbole du diable blanc que Moise fit
sortir des cavernes d’Europe et a qui il apporta la civilisation.
Il était écrit que, de la race noire des premiers hommes surgirait au bout de 6
000 ans une race infiniment sage, savante et puissante.
Il était écrit que certains membres de la race noire, la première, devaient être
transplantés en Amérique ou ils devaient être des esclaves afin de mieux
connaître la nature diabolique de l’homme blanc.
Ayant terminé l’histoire de Yacub, Hilda s’en alla. Je ne sais pas si je trouvai les
mots pour lui dire adieu.
Je devais apprendre par la suite que les contes d’Elijah Muhammad, l’histoire de
Yacub par exemple, exaspéraient les musulmans orientaux. Je leur rappelai,
quand je fis leur connaissance à la Mecque, que c’était de leur faute, car ils
n’avaient pas suffisamment fait connaître le véritable Islam en Occident. Leur
carence avait laisse un vide que pouvait combler n’importe quel charlatan pour
induire notre peuple en erreur.
[…]Quant a moi, mes lectures m’incitaient à dire à l’homme blanc ce qu’il était
vraiment. Je m’inscrivis donc aux débats hebdomadaires du pénitencier.
« Rien au comptant » : Cette publicité attirait les pauvres noirs comme l’attrape-
mouche attire les mouches. C’était une honte. Parce que les juifs leur faisaient
crédit les Noirs payaient 3 ou 4 fois le prix réel des meubles. La camelote
habituelle, bon marche, de mauvais goût, qu’on trouve aujourd’hui encore dans
tous les ghettos. Des couvre-lits, des tapis « imitation peau de léopard », ou «
peau de tigre ». Des mains malhabiles, durcies au travail, calleuses, grattaient le
papier, griffonnaient des signatures « approuvant » les conditions de ces bandits
de grand chemin, les taux d’intérêt exorbitants dont le montant était précisé en
tout petits caractères que personne ne lisait.[…]
Wilfred m’invita à vivre chez lui, dans sa famille. J’acceptai avec joie. La
chaleur d’un foyer, d’une famille, me remirent peu à peu de mes souvenirs de
cage. Au surplus l’atmosphère d’un foyer musulman est particulièrement
émouvante. Je me jetai à genoux pour louer Allah. On n’apprécie la vie
quotidienne d’une famille musulmane, qu’en la partageant. Wilfred m’expliqua
patiemment, doucement, chaque geste, le sens de chacun d’eux.[…]
Et ces noirs avaient appris à être fiers être noirs, ils avaient appris à aimer les
autres noirs au lieu d’en être jaloux, de s’en méfier. Je trouvais merveilleuse
cette coutume que nous avions de serrer les deux mains de nos frères noirs, de
leur exprimer, par le sourire et par le son de notre voix, combien nous étions
heureux de les revoir.[…]
Lemuel Hassan nous expliquait pendant plus d’une heure les doctrines d’Elijah
Muhammad. J’étais suspendu à ses lèvres. Il illustrait souvent sa pensée en
inscrivant à la craie sur le tableau les mots ou les phrases-clés.
Notre temple avait encore quelques places vides, ce que je trouvais scandaleux.
Je m’en plaignais à Wilfred. Il n’aurait pas du y avoir de places vides, alors que
les rues alentour regorgeaient de frères et de sœurs noirs, tous victimes du
bourrage de crânes et qui tous buvaient, juraient, se querellaient, faisaient la
noce, se droguaient – autant de vices qui, selon M. Muhammad, permettaient au
Blanc de maintenir le Noir sous sa férule.[…]
Wilfred me conseillait de prendre patience. Je m’inclinai, d’autant plus
qu’Elijah Muhammad, l’homme qu’on appelait « Le Messager » devait bientôt
se trouver parmi nous, et j’allais peut être même faire sa connaissance.
Le Messager était flanqué de gardes qu’on appelait les Fruits de l’Islam. A coté
d’eux il semblait presque frêle, minuscule. Elijah Muhammad et les Fruits de
l’Islam étaient vêtus de costumes sombres, de chemises blanches, de nœuds
papillon. Le messager portait un fez brodé d’or.[…] Quand il commençait à
parler, je me penchais en avant sur mon siège, buvant ses paroles.[…] Elijah
Muhammad reprit haleine, puis il prononça mon nom. Ce fut comme si un
courant électrique m’avait traversé. Sans me regarder il me demanda de me
lever. Il exposa aux fidèles que je sortais tout juste de prison : que j’avais été «
fort » en prison.
-Tous les jours, dit-il, pendant des années, le frère Malcolm m’a écrit une lettre
de sa prison. Et je lui ai répondu le plus souvent que j’ai pu.
Je sentis alors les yeux sur moi de deux cent musulmans, pendant que Elijah
Muhammad poursuivait. C’était une parabole qu’il racontait. Un jour Dieu était
vanté de la fidélité de Job. Le diable déclara que sans la fait dont Dieu entourait
Job, celui-ci lui eut été infidèle. « Enlève cette haie protectrice, dit le diable a
Dieu, et je ferais en sorte que Job te maudisse. »
Le diable pouvait prétendre que, derrière la haie de la prison, j’avais, moi,
Malcolm, seulement utilisé l’Islam, continua M. Muhammad. Le diable pouvait
prétendre que, libéré, je recommencerais à boire, à fumer, à me droguer, à
commettre des crimes.
-Eh bien ! Il n’y a plus de haie autour de notre excellent frère Malcolm. Nous
allons donc voir ce qu’il va faire. Je crois qu’il va nous rester fidèle.[…]
[…] M. Muhammad qui nous invitait souvent à sa table, nous disait maintenant
qu’il lui fallait surtout des jeunes hommes aptes au travail et prêts à prendre des
responsabilités. Il avait besoin de pasteurs pour mieux propager les doctrines
musulmanes, et ouvrir de nouveaux temples.
Propagation du message
-F.B.I, déclara le blanc. Et il ouvrit d’un tour de main (ils font ça pour vous faire
peur) son porte-documents pour me montrer sa carte. Il m’ordonna de le suivre.
Sans dire pourquoi.
Ce que je fis. Ils me remirent un formulaire à remplir. J’écrivis dans les blancs
appropriés que étais musulman et objecteur de conscience.
Je rendis le formulaire à un diable blanc d’un certain age, qui avait l’air de
s’ennuyer ; il lut mes coordonnées et leva les yeux. Puis il sortit, sans doute pour
consulter quelqu’un d’autre. Peu après il me fit signe de passer dans la pièce d’à
coté.
Ils étaient trois dans l‘autre bureau, je crois, trois vieux diables derrière leurs
tables. Ils portaient tous sur le visage l’expression réservée aux « nègres qui
cassent les pieds ». Moi, je faisais la tête que je réservais aux « diables blancs »
et les regardais droit dans les yeux. Ils me demandèrent en quoi étais fondé à me
qualifier de musulman. Je leur expliquai que le messager d’Allah était M.
Muhammad et que tous les disciples de M. Muhammad en Amérique étaient
musulmans.
Un mois plus tard, à cause des succès que j’avais remporté à Boston et à
Philadelphie, M. Muhammad me nomma pasteur du Temple Numéro Sept, à
New York. Je ne saurais vous dire quelles émotions l’emportaient dans mon
cœur. Si les doctrines de M. Muhammad devaient mener les Noirs américains à
la résurrection, il fallait que l’Islam se répande. Or le potentiel musulman était, à
New York, bien plus important que partout ailleurs en Amérique
Mais le Temple Numéro Sept était, en juin 1954, qu’un petit commerce
transformé en mosquée. Tous les musulmans de New York n’auraient pas pu
remplir un autobus.[…]
Je commençai ma propagande devant les musulmans new-yorkais et les
quelques amis qui les accompagnaient. Mon malaise allait grandissant. Je
pensais à Harlem qui regorgeait de pauvres Noirs ignorants, souffrant de tous les
maux que l’Islam seul pouvait guérir. Et chaque fois que je prenais la parole,
que je mettais mon cœur à nu dans mes paroles, que je demandais à ceux qui
voulaient suivre M. Muhammad de se lever, deux ou trois seulement de mes
auditeurs se mettaient debout. Et je dois dire, pour être franc, que parfois ils
n’atteignaient même pas ce nombre.[…]
Le Temple Numéro Sept attirait petit à petit de nouveaux fidèles Mais pour moi
ils n’étaient jamais assez nombreux. […] Le jeudi est traditionnellement le jour
de congé des gens de maison. Cette sœur avait réuni chez elle une quinzaine de
femmes de chambre, cuisinières, chauffeurs et autres qui travaillaient pour les
Blancs de Hartford. Vous connaissez le proverbe : « Il n’y a pas de grand
homme pour son valet de chambre. » Eh bien ! Ces Noirs qui obéissaient aux
ordres des richards blancs, ouvraient les yeux plus vite que d’autres. Ils allèrent
eux même « à la pêche », recrutèrent d’autres gens de maison, d’autres noirs de
Hartford. Bientôt M. Muhammad put donner au Temple de Hartford le Numéro
14. Et j’y prêchais tous les jeudis.[…]
Je n’avais pas pensé aux femmes depuis dix ans, et j’y pensais encore moins
maintenant que j’étais pasteur. M. Muhammad me conseillait de rester
célibataire.
Les sœurs du Temple Numéro Sept disaient aux frères : « Vous restez
célibataires parce que le frère pasteur Malcolm X ne regarde jamais une femme.
»
Betty
Il faut vous dire que tous les soirs de la semaine il se passe quelque chose dans
nos temples. Le lundi, c’est la formation des Fruits de l’Islam.[…] Le jeudi soir
est réservé aux sections féminines et au cours de civilisation générale. La les
femmes et les jeunes filles musulmanes apprennent à être de bonnes ménagères,
à élever leurs enfants, à bien s’occuper de leur mari, à faire la cuisine, coudre,
bien se tenir dans leur pays et à l’étranger.
Le jeudi soir, jour des sections féminines, il m’arrivait de faire un saut dans les
classes, parfois celle de Sœur Betty X, tout comme il m’arrivait de passer dans
les classes masculines les autres soirs. Au début je me contentai de lui demander
comment allait son cours. Elle répondait : « Tout va très bien, frère pasteur. » Et
je répondais : « Tant mieux, merci, sœur Betty ». Comme ça. Et c’était tout. Au
bout de quelque temps, je restai quelques instants – pas davantage – à discuter
avec elle, histoire d’être poli.
Je remâchai tous ces faits dans ma tête. Dans ma situation, la moindre de mes
décisions aurait des conséquences sur la Nation dans son ensemble.
Qu’arriverait-il si je devais un jour, envisager de me marier ? Avec la sœur
Betty X, ou avec une autre. La sœur Betty X, je l’ai dit, était grande, sa taille
correspondait à la mienne, son age aussi. […]
Quand je me rendis compte du tour que prenaient mes pensées, j’en fus
tellement scandalisé que je décidai de ne plus approcher la sœur Betty X. Quand
j’entrais dans notre restaurant et que je l’y trouvais, je m’éclipsais.
Heureusement, pensais-je, qu’elle ne sait pas ce qui se passe dans ma tête.
Je dis à M. Muhammad, quand je lui rendis visite à Chicago, que je songeais à
prendre une grave décision. Il sourit. Je précisai que je n’en n’étais qu’au stade
des projets. M. Muhammad dit qu’il aimerait faire la connaissance de sœur
Betty X.
La nation était maintenant assez riche pour pouvoir envoyer les monitrices des
différents temples à Chicago ou elles pourraient assister aux cours du Temple
Numéro Deux, quartier général de la Nation, et rencontrer l’honorable Elijah
Muhammad lui-même. La sœur Betty X le savait. Aussi n’avait-elle aucune
raison de penser que son voyage à Chicago avait d’autres raisons. Et comme
toutes les sœurs monitrices de passage à Chicago, elle était l’invitée du
Messager et de sa sœur Clara Muhammad. Elle habita donc chez eux. M.
Muhammad me dit qu’il pensait beaucoup de bien de la sœur Betty X.
J’arrivais à Detroit vers dix heures du matin. Pendant qu’on me faisait le plein
d’essence, je décrochai le téléphone public de la station-service et appelai Sœur
Betty X. Il fallut demander les renseignements pour avoir le numéro de
l’internat des infirmières de l’hôpital de Betty. J’apprenais par cœur la plupart
des numéros mais j’avais toujours fait exprès d’oublier le sien. Quelqu’un finit
par me l’amener au bout du fil. « Allo frère pasteur », dit-elle, mais je
l’interrompis : « Dites, est-ce que vous voulez vous marier ? »
Elle dit oui comme je m’y attendais. Je n’avais pas beaucoup de temps lui dis-je,
elle ferait donc bien de prendre l’avion pour Detroit. Elle prit donc le premier
vol et je fis la connaissance de ses parents adoptifs qui habitaient Detroit. Entre
temps Betty s’était réconciliée avec eux.
Tôt le lendemain matin, nous partîmes, Betty et moi, pour l’Indiana ou l’on
pouvait se marier vite et sans histoires. La nouvelle de notre mariage confondit
tous les fidèles du Temple Numéro Sept. Quelques jeunes frères me jetèrent des
regards lourds de reproche. Ils avaient l’impression que je les avais trahis. Mais
tous les autres souriaient à pleines dents. Les sœurs se jetèrent sur Betty comme
pour la manger : « Tu l’as eu ! » s’exclama l’une d’elles.
Nous avons vécu deux ans et demi dans le Queens. Attilah, notre fille aînée,
naquit en novembre 1958. Nous l’avons nommée d’après Attila le Hun, qui pilla
Rome. Peu après sa naissance, nous nous sommes installés dans la maison ou
nous habitons aujourd’hui, dans le quartier noir de Queens.
A noël 1960 naquit une autre fille, Kubilah (en l’honneur de Kubla Khan). Puis
ce fut Ilyasah (« Ilyas » en arabe signifie « Elijah ») en juillet 1962. Notre
quatrième fille, Amilah, est née en 1964.
Betty me comprend. Je dirais même que je ne connais guère d’autres femmes
qui supporteraient un homme comme moi. Betty sait que réveiller le Noir au
crâne bourré, et dire ses quatre vérités au diable Blanc, c’est du travail à plein
temps. Quand j’ai du travail à faire à la maison, Betty s’arrange pour que j’y sois
tranquille, quoique je sois rarement auprès d’elle. Je ne reste jamais plus de trois
ou quatre jours à la maison. J’ai été absent jusqu'à cinq mois. Je n’ai guère
l’occasion de la sortir, et je sais bien qu’elle se plait en compagnie de son mari.
Elle a l’habitude de m’entendre de très loin : je lui téléphone de Boston, de San
Francisco, de Miami, de Seattle. Je lui télégraphie du Caire, d’Accra ou de la
ville sainte de la Mecque. Un jour Betty me dit, au téléphone, ce qu’elle en
pensait : « Tu es présent même en ton absence », déclara-t-elle.
Je vous ai déjà dit que dans une grande ville une organisation d’une certaine
importance peut rester inconnue du public, à moins qu’un évènement
quelconque ne vienne frapper l’opinion. Mais personne dans la Nation de
l’Islam, n’avait la moindre prémonition de ce qui devait arriver un soir à
Harlem.
L’étincelle
Des noirs se bagarraient dans la rue, d’autres les regardaient. Deux policiers
blancs ordonnèrent aux badauds de circuler. Il se trouva que deux d’entre eux
étaient des musulmans : Le frère Johnson Hinton et un autre frère du Temple
Numéro Sept. Ils n’obtempérèrent pas assez vite au gré des flics blancs, qui
matraquèrent le frère Hinton. Il eut le crâne fendu. Une voiture de police
l’emmena au commissariat.
Les Musulmans noirs firent donc l’objet d’une thèse (qui devait par la suite,
paraître sous forme de livre) et d’une émission télévisée) : la grande nouvelle fit
le tour de la petite Nation et tous les musulmans noirs se réjouirent d’apprendre
que bientôt, grâce aux communications de masses de l’homme blanc, nos frères
et nos sœurs mystifies, dans tous les coins des Etats-Unis, et les Blancs eux-
mêmes, allaient connaître les doctrines de M. Muhammad, tranchantes comme
la fameuse épée.
Aujourd’hui beaucoup de Noirs regrettent que, ce soit par le seul truchement des
journaux, de la radio, de la télévision de l’homme blanc que la Nation est
devenue un phénomène de dimensions nationales. Je n’en discute pas un instant.
Ces gens ont entièrement raison. Mais aucun de nous Musulmans ne pouvait
prévoir que les Blancs nous feraient une pareille publicité.
Le public réagit un peu comme il l’avait fait lorsque Orson Welles terrifia
l’Amérique avec un reportage radiophonique sur « L’invasion des Martiens ».
Personne cette fois-ci ne se jeta par la fenêtre, mais à New-York l’opinion réagit
immédiatement et avec beaucoup de violence. A mon avis le titre « Haine …
Haine … » y était pour beaucoup. Des centaines de milliers de New-Yorkais,
blancs et noirs, s’exclamaient : « Vous avez vu ? Vous avez bien entendu ? On
prêche maintenant la haine du Blanc ! »
Nos grands meetings furent des le départ une réussite spectaculaire. Jadis le petit
Temple Numéro Un de Detroit avait été fier d’envoyer une caravane de dix
voitures à Chicago, ou M. Muhammad devait parler Maintenant les temples de
la cote Est (les anciens et les nouveaux que toute cette publicité nous avait aider
à fonder) dépêchaient cent cinquante, deux cents, même trois cent autocars
réserves partout ou M. Muhammad devait prendre la parole. […]
J’avais fondé ou organisé la plupart des temples représentés aux meetings. Tout
en saluant mes frères pasteurs, je me rappelais l’époque ou ensemble, nous
allions à « la pêche » de rue en rue, de porte en porte, de petites réunions en
petites réunions de sept personnes tout au plus. Ces « pêches » n’avaient alors
rien de miraculeux. Je me souvenais aussi des chaises que nous louions pour nos
minables petits temple - magasins que les Musulmans nettoyaient avec
acharnement.
Nous retrouver tous ensemble sur l’estrade, devant une mer de visages : cette
pêche vraiment miraculeuse ne pouvait être à mon avis qu’une manifestation de
l’impénétrable volonté d’Allah. […] John Ali, secrétaire national de la Nation,
ou le pasteur Louis X de Boston, prenait alors la parole, ou bien la sœur Tynetta
Dynear évoquait admirablement la contribution vitale, capitale, des femmes
musulmanes à la Nation. Je prenais ensuite le micro. J’avais pour mission de
préparer la salle à entendre M. Muhammad, venu spécialement de Chicago.
J’avais les larmes aux yeux, mais je n’étais pas le seul. M. Muhammad m’avait
sauvé quand j’étais prisonnier. Il m’avait formé chez lui, dans sa maison,
comme un fils. Les plus grandes émotions de ma vie, je les éprouvais au
moment ou les Fruits de l’Islam se figeaient, rigides, au garde à vous, et que M.
Muhammad montait seul les quelques marches de l’estrade pendant que les
pasteurs, moi y compris, nous nous levions pour l’entourer, l’étreindre, lui serrer
les deux mains. […]
-Je n’ai pas de diplôme comme vous qui êtes assis la devant moi, commençait-il.
Mais l’histoire se moque bien de vos diplômes.
« L’homme blanc vous a donné la peur. Petits nourrissons noirs, vous aviez déjà
peur de lui. La peur est sur vous. De tous les ennemis de l’homme, la peur est la
plus redoutable. Je sais que certains d’entre vous ont peur d’apprendre la vérité.
Vous avez grandi dans la peur et le mensonge. Mais moi je vais vous dire la
vérité jusqu'à ce que vous soyez affranchis de la peur.
« Vos maîtres vous ont amenés ici en esclaves, détruisant tout de votre passé.
Vous ne connaissez pas votre propre langue. A quelle tribu appartenez vous ?
Vous n’en savez rien ! Vous ignorez tout de votre culture. Vous ne connaissez
même pas votre nom de famille. Vous portez des noms blancs. Des noms de vos
maîtres qui vous haïssent et vous ont asservis !
« Vous croyez savoir tout ce qu’il y a à savoir sur la Bible, sur le Christianisme.
Vous été assez sots pour croire que seul le Christianisme est juste !
« Vous été les seuls sur la planète qui s’ignorent, qui ignorent les leurs, qui
ignorent leurs ennemis ! Vous ne savez absolument rien, vous ne savez que ce
que vos maîtres ont bien voulu vous faire croire. Et ils ne vous ont dit que ce qui
les arrange ! Ils ont prétendu, parce que ça les arrange, que vous étiez des «
nègres » paresseux, neutralisés et sans défense.
« Je le dis bien : prétendu, car vous été pas des « nègres ». La race noire n’existe
pas. Vous été membres d’une nation asiatique, de la tribu des Shabazz !
L’étiquette « noir » est une fausse étiquette que vous a imposée le maître. Il ne
cesse de nous en imposer, à vous, à moi, à nous tous depuis qu’il a débarqué nos
premiers congénères dans le premier négrier. »
« L’ignorance de notre race, ici en Amérique, la haine que nous nous vouons à
nous-même, voila ce que le Blanc a cru devoir nous enseigner. Et faisons-nous
preuve d’un élémentaire bon sens, pensons nous à nous unir, comme n’importe
quel peuple de la planète ? Non ! Nous nous humilions. Nous supplions
l’homme blanc. Nous essayons de nous unir à lui, l’esclavagiste. Je ne conçois
pas de spectacle plus grotesque. Tous les jours, et de mille manières, le Blanc
vous dit : « Vous n’avez pas le droit de vivre ici, pas le droit d’entrer ici, de
manger ici, de boire ici, de marcher ici, de travailler ici, de monter dans cet
autobus, de jouer ici, de faire des études ici. » N’est-ce pas la preuve qu’il n’a
pas la moindre intention de s’unir à nous ? Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?
[…] Qu’on nous donne une terre à nous ! … quelque chose qui nous appartienne
! … Laissons l’esclavagiste tout seul …
Par la suite, M. Muhammad devait déclarer que tous les Blancs qui désiraient
connaître la vérité pourraient assister aux meetings. Nous avons alors réservé
quelques rangées de sièges aux blancs. […]
On nous surveillait, nos téléphones étaient branchés sur la table d’écoute.
Aujourd’hui encore, si je devais parler au téléphone de bombarder L’empire
State Building, je vous garantis que ce gratte-ciel serait cerne dans les 5 minutes.
Au cours de mes conférences, je distinguais, dans la salle, les têtes du F.B.I et
autres agents secrets. La police et le F.B.I ne cessaient de nous rendre visite et
nous interrogeaient à tout bout de champ. « Ils ne me font pas peur, disait M.
Muhammad, j’ai tout ce qu’il me faut – la vérité.»
[…]
Icare
Les « Musulmans noirs » avaient droit presque chaque jour à une nouvelle
offensive de la part de la presse. De plus en plus on s’en prenait à quelque chose
que j’avais dit, à Malcolm X le « démagogue ». Les attaques virulentes contre
M. Muhammad me mettaient en fureur. Celles qui me visaient moi,
m’importaient peu. […]
Chaque fois que j’ouvre la bouche, on me jette à la tête des indices de « progrès
» en matière de « droits civiques » ! Vous autres blancs, vous avez l’air
d’attendre que le noir crie : Alléluia ! Voila quatre cent-ans que le blanc a
enfonce dans le dos du noir un couteau de trente centimètres et maintenant qu’il
en retire trois, vous voudriez que le noir soit reconnaissant ? Même si on retirait
le couteau tout entier, il resterait toujours une cicatrice !
Oui, je vais enlever au libéral l’auréole dont il prend tant de peine à s’entourer.
Les libéraux du Nord montrent le sud d’un doigt accusateur depuis si longtemps
et avec une telle impunité, qu’ils font des crises de nerfs quand on les démasque
pour ce qu’ils sont : les derniers des hypocrites. Ma propre vie n’en est-elle pas
la preuve ? Je ne connais rien du Sud. Je suis un produit du Blanc du Nord et de
son hypocrisie à l’égard des Noirs.
Des Noirs du sud en blue-jeans, des Noirs des petites villes, des noirs des
ghettos du Nord, et même des milliers d’anciens Oncles Tom se sont mis à
parler de « la Marche ».
L’idée d’une marche a galvanisé les masses noires comme rien n’avait pu le
faire depuis Joe Louis. Les Noirs voulaient aller à Washington par n’importe
quel moyen – dans de vieux tacots branlants, en cars, en stop, au besoin à pied.
Ils voyaient déjà des milliers de frères noirs converger sur Washington – se
couchant par terre dans les rues, sur les pistes des aéroports, sur les pelouses
gouvernementales – et exiger des actes concrets, en matière de droits civiques,
de la part de la Maison Blanche et du Congres.
D’où venait donc cette unité soudaine des Noirs ? De l’argent blanc. Quelle en
était la contrepartie ? Des conseils. Les « six grands » pouvaient espérer un
deuxième versement d’une somme analogue après la Marche … à condition bien
sur qu’il n’y eut pas d’ « incidents ».
J’étais la. J’ai été témoin de ce cirque. J’ai vu des insurges en colère entonner
harmonieusement Nous vaincrons et Un jour …en avançant, bras-dessus, bras-
dessous avec ceux-la même qu’ils étaient censés combattre.
Peut on imaginer pareil spectacle ? Les révoltés en colère, aux pieds nus, et leurs
oppresseurs marquaient la mesure ensemble au bord des bassins des jardins
publics, dans des parterres de lys, chantaient des hymnes et grattaient leurs
guitares en écoutant des discours de bons samaritains.
Oui, peut-on imaginer pareil spectacle, alors que les masses noires d’Amérique
vivaient – vivent encore – un cauchemar éveillé ?
Les « révolutionnaires en colère » obéirent à la lettre aux instructions : ils
partirent tôt. Ils étaient des milliers et des milliers de marcheurs. Mais le
lendemain l’association hôtelière de Washington fit état de grosses pertes
financières. Personne ou presque n’avait passé la nuit dans la capitale.
Hollywood n’aurait pas mieux réussi.
Peu après, la presse fit un sondage auprès des sénateurs et députés. Aucun de
ceux qui s’étaient jadis prononcés contre les droits civiques n’avait change
d’avis. On pouvait s’y attendre. Comment un simple pique-nique « intégré »
aurait-il pu convertir en un jour les représentants élus d’une population
profondément raciste depuis quatre cent ans ? […]
La marche sur Washington a eu un mérite : elle a calmé les noirs pendant un
temps. Mais ils devaient bientôt découvrir qu’une fois de plus le blanc les avait
« eus ». Alors leur colère éclata à nouveau, plus terrible que jamais. Tout au
long du long été brûlant de 1964, on signala, dans différentes villes des Etats-
Unis, des « incidents » d’une gravité sans précédent.
Un mois avant la « Farce sur Washington », le New york Times fit un sondage
d’opinion auprès des étudiants. Je figurais en deuxième place – après Barry
Goldwater ! – sur la liste des « orateurs les plus demandés » dans les universités.
[…] Un jour je devais prendre la parole au Forum de la Faculté de Droit de
Harvard. Je jetai, en passant, un coup d’œil par la fenêtre. J’avais en face de moi
l’immeuble qui m’avait servi de « planque » au temps ou j’étais cambrioleur.
Ce fut comme un raz de marée. Les souvenirs de ma dépravation me
submergèrent. Apres avoir vécu, pensé en animal !
En me permettant de découvrir l’islam, Allah m’avait tire de la boue. Et
maintenant j’allais prendre la parole au Forum de la Faculté de Droit de Harvard
!
Je me souvins alors d’une histoire que j’avais lue en prison (ou j’étais féru de
mythologie grecque). Icare. Vous vous rappelez cette histoire ? Le père d’Icare
confectionna des ailes qu’il colla à la cire. « Ne vole pas trop haut », dit-il à son
fils. Icare s’éleva dans le ciel. Il y prit grand plaisir ; si bien qu’il finit par croire
qu’il volait par lui-même. Il s’éleva alors plus haut, toujours plus haut, jusqu'à
ce que la chaleur du soleil fit fondre la cire. Et Icare piqua au sol.
Devant cette fenêtre de Harvard, je fis serment à Allah de ne jamais oublier que
mes ailes, l’Islam me les avait données. Et je ne l’ai pas oublié. Pas un seul
instant.
Viré (1/2)
Allah récompensait mes efforts en faveur de la Nation. Quand nous disions que
M. Muhammad était le Noir le plus puissant des Etats-Unis, personne ne pouvait
nous traiter de menteurs. J’y étais pour quelque chose. J’avais aide M.
Muhammad et ses pasteurs à faire la révolution dans les esprits, à ouvrir les
yeux des Noirs. Désormais ils ne pourraient plus se prosterner devant l’homme
blanc, ni le craindre comme avant. J’avais contribué à débarrasser le blanc de
son mirage de « supériorité ». Avec d’autres, je captais à la source la révolte
secrète de l’homme noir.
Ma seule déception, d’ailleurs mineure : j’étais persuadé que notre Nation serait
encore plus utile au Noir américain si elle passait enfin aux actes. […]
Cela mis à part, Allah m’avait comble. L’Islam prenait plus d’ampleur à New
York que n’importe ou ailleurs. M. Muhammad m’avait fait don d’une mosquée
minuscule ; j’en avais fondé 3 autres à New York, parmi les plus puissantes, les
plus militantes du pays. J’avais fondé ou aide à fonder la plupart des cent et
quelques mosquées ouvertes dans les cinquante états américains. Il m’arrivait de
sillonner l’Amérique d’est en ouest, trois ou quatre fois par semaine. Souvent je
ne dormais qu’en avion. Je volais avec les ailes que m’avait données M.
Muhammad. Sans elles je n’aurais pas pu être à la hauteur.
En 1961 déjà, j’avais intercepté des médisances à mon sujet. Quelques effets de
la jalousie prophétisée par M. Muhammad étaient parvenus à mes oreilles. On
disait, par exemple, que « Malcolm X est en train de reprendre la Nation à son
compte », que je « ne donnais pas son du » à M. Muhammad, que j’essayais de «
bâtir un empire » personnel, que je me plaisais à « jouer les grands manitous ».
Ma consigne de discrétion est la raison pour laquelle je n’ai rien dit quand on à
tiré une balle dans le dos de Medgar Evers, secrétaire de la N.A.A.C.P. pour le
Mississipi. Lorsqu’une bombe explosa dans une église chrétienne noire de
Birmingham (Alabama), tuant quatre ravissantes petites filles noires, j’ai
commenté, certes, l’évènement, mais pas comme il aurait fallu.
Il aurait fallu dire que plus on laissait la haine se déchaîner au lieu de la
contenir, plus cette haine devenait féroce, et finissait par déferler sur les Blancs
eux-mêmes, et leurs leaders. On insulta, par exemple, Lindon Johnson, alors
vice-président, et sa femme, à Dallas (Texas). Des femmes blanches qui
faisaient grève avaient craché sur Adlai Stevenson, alors ambassadeur des Etats-
Unis aux Nations Unies et l’avaient frappé à la tête.
Des 1955 j’avais entendu dire bien des choses … Mais croyez-moi : l’idée que
quiconque puisse aller jusqu'à imaginer qu’il y ait eu du vrai dans l’allégation
démentielle selon laquelle M. Muhammad se serait rendu coupable d’immoralité
– eh bien ! L’idée même m’épouvantait.
Je faisais des cauchemars. Des cauchemars pleins de gros titres. Cela dura des
mois. Je n’avais personne à qui me confier sinon M. Muhammad, à Chicago.
C’était un ami intime en qui j’avais une entière confiance.
En me voyant entrer, Wallace comprit ce qui m’avait amené. « Je sais » dit-il.
Nous devrions voler au secours de son père, répondis-je. Wallace déclara que
son père ne le désirait probablement pas. Je pensai que Wallace était fou.
Viré (2/2)
Je lui dis tout de go, sans détours. Et sans attendre sa réponse j’ajoutai qu’avec
l’aide de son fils Wallace j’avais trouvé dans la Bible et dans le Coran des
passages ou l’on disait que certains maux étaient l’accomplissement des
prophéties, Que nous pourrions enseigner cela aux musulmans.
Sans y réfléchir à deux fois, je répondis franchement qu’a mon avis c’était un
cas de « poulets qui retournent au poulailler » (jabar : c’est une expression
americaine disant en dans ce contexte que la haine revient sur celui qui l’initie).
Je dis que la haine ne s’était pas limitée chez l’homme blanc à l’assassinat des
noirs sans défense, mais puisqu’on la laissait s’étendre sans frein, elle s’était
finalement retournée, pour l’abattre, contre le chef de l’état.
[Au début de cette vidéo, on voit John Ali représenter la Nation de l’Islam dire
qu’ils se désolidarisent du discours de Malcolm X et annonce sa mise au silence
pour 90 jours]
C’est ce qui éveilla, pour la première fois, mes soupçons. Je n’avais pas pour
rien trafiqué dans les rues toutes ces années. Je savais reconnaître un piège
quand on m’en tendait un.
Trois jours plus tard j’appris qu’un de mes assistants les plus proches avait dit à
des frères de la mosquée Numéro Sept :
-Si vous saviez ce qu’a fait Malcolm X, vous iriez le tuer de vos propres mains.
J’avais l’impression que ça saignait dans ma tête. Que mon cerveau était atteint.
J’allai même me faire examiner la tête.
Ma déclaration sur la mort de Kennedy n’avait été qu’un prétexte. On entendait
m’écarter de la Nation de l’Islam, de la vie publique, et même de la vie tout
court.
Une seule personne connaissait toute la vérité : ma femme. Elle me comprenait,
et ne m’en parlait jamais. Son réconfort muet m’enveloppait. Je n’aurais jamais
cru qu’il m’arriverait de dépendre d’une femme comme je dépendais désormais
de Betty.
Au cours des années qui suivirent j’avais remarqué que dans les meetings de
masses, j’attirais dix à douze fois plus de monde que la plupart des autres
leaders noirs, ou prétendus tels. Ils n’étaient pas familiers avec le ghetto noir. Le
ghetto savait que je ne l’avais jamais oublie. Je ne l’avais même pas quitté,
sinon par nécessité, et j’y revenais toujours. J’avais l’instinct du ghetto, son
langage. Je savais aussi que le Noir le plus redoutable pour l’Amérique, c’est
celui du ghetto. Comme il n’a pas de religion, pas de notion de morale, pas de
sens civique, comme il n’a peur de rien, l’homme du ghetto, éternellement
frustré, est un être fébrile, impatient de passer aux « actes ». Quoi qu’il
entreprenne, il s’engage à fond.
C’est alors que la colère gagna les adolescents noirs. Ils fourmillaient dans tous
les sens, maugréant, excitant les adultes noirs. En un clin d’œil la circulation fut
bloquée dans quatre directions à la fois par une foule qui donnait libre cours à sa
mauvaise humeur. Je m’inquiétai pour de bon. Juché sur un toit de voiture,
j’agitai les bras et criai aux jeunes de se calmer. Ce qu’ils firent. Puis je leur
demandai de se disperser. Ce qu’ils firent également.
Des lors on raconta que j’étais le seul Noir américain capable de déchaîner – ou
d’arrêter – une émeute. Je n’en sais rien. Mais une chose est certaine : cet
incident m’a appris à apprécier à sa juste valeur ce concentré d’énergie humaine
qui dort au fond du trafiqueur du ghetto et de ses jeunes émules.
Le « long été brûlant » de 1964 à donné une idée de ce qui peut arriver. Mais
une idée seulement. Toues les émeutes de cet été-la furent circonscrites dans les
ghettos. Mais laissez les Noirs en colère envahir les quartiers blancs de New-
York, de Rochester, de Chicago, de Washington et de Detroit (Detroit a déjà
connu des rassemblements pacifiques de plus de cent mille Noirs, vous vous
rendez compte !) et vous verrez ! Nommez n’importe quelle ville. La colère
noire a grondé partout. Cleveland, Philadelphie, San Francisco, Los Angeles.
Ca, c’est de la dynamite noire.
A la fin il me sembla que les masses du ghetto avaient déjà opté pour moi. Elles
m’avaient fait confiance et me considéraient comme un leader. D’instinct, le
ghetto ne se livre qu’a ceux qui ont montré qu’ils ne vendraient jamais les Noirs
aux Blancs.
Je songeai des lors à bâtir une organisation qui contribuerait à guérir l’homme
noir de toutes ses maladies. C’était un défi. […]
Le gouvernement a des ministères qui s’occupent de tous les lobbies qui font
parler d’eux et font pression sur lui : l’agriculture, la santé, l’enseignement.
Mais le principal problème de l’Amérique d’aujourd’hui n’est pas la. Le
principal problème, c’est le noir. Nul n’a plus besoin que lui d’un lobby ; il
devrait y avoir un ministère grand comme le Pentagone pour s’occuper de tous
les aspects du problème noir. Et la voix revendicative du lobby noir devrait
résonner dans les oreilles de tous les législateurs.
C’était un gros morceau, cette organisation qui prenait forme dans ma tête. Telle
que je la voyais, elle se distinguerait de la Nation de l’Islam dans ce sens qu’elle
embrasserait toutes les religions pratiquées par les Noirs, et qu’elle mettrait en
pratique ce que la Nation se contentait de prêcher.
Pour mon premier meeting je louai la salle de bal de l’hôtel Theresa, dans un
quartier névralgique de Harlem. Les télégrammes et les coups de téléphone
affluaient. Des gens que je n’avais jamais rencontré m’exprimaient, d’une façon
émouvante, leur confiance. Beaucoup disaient que les restrictions morales de
l’Islam les rebutaient, et qu’ils voulaient se joindre à moi.
Ce qui m’étonna plus encore, c’est le grand nombre de Blancs qui offraient leurs
services et demandaient à se joindre à nous. Nous répondions par la négative,
bien sur, tous nos membres devant êtres Noirs. Mais si leur conscience le leur
dictait, leur contribution financière n’était pas à refuser.
Mais c’était moins facile qu’on ne pouvait croire. Je savais que lorsqu’un
Musulman s’imagine que c’est la volonté d’Allah, il n’hésite pas une seconde à
appuyer sur la gâchette.
Il me fallait aussi me préparer sur un autre plan. J’y pensais depuis longtemps.
Mais cela supposait de l’argent. Et de l’argent je n’en avais pas.
Je pris l’avion pour Boston.
-Ella, dis-je, je voudrais faire le pèlerinage à la Mecque.
-Tu as besoin de combien ? dit-elle.
La Mecque
Dans les universités, généralement, au cours des conversations qui suivaient mes
conférences, une douzaine de jeunes au teint clair surgissaient dans mon
entourage et se déclaraient Musulmans d’Arabie, du Moyen Orient ou d’Afrique
du Nord. Ils visitaient les Etats-Unis, ou y faisaient leurs études, ou encore y
résidaient. Ils estimaient qu’en dépit de mes déclarations hostiles aux blancs, je
me considérais sans doute comme un Musulman sincère ; et que si je venais à
connaître ce qu’ils appelaient le « véritable Islam », je le « comprendrais et
l’adopterais ». A les entendre, le disciple d’Elijah Muhammad que j’étais sentait
ses cheveux se dresser sur sa tête.
Mais dans mon for intérieur, j’en vins à me demander pourquoi, si j’avais la foi,
j’hésiterais tant à mieux connaître ma religion ?
Un jour j’en parlai à Wallace Muhammad, le fils d’Elijah. Il répondit qu’un
Musulman doit certainement chercher à en savoir le plus possible sur l’Islam.
J’ai toujours eu beaucoup d’estime pour Wallace Muhammad.
Et puis il y avait Ella, ma sœur. Je n’en revenais pas de ce qu’elle avait fait. Une
forte tête, Ella, une grande grosse négresse de Georgie, avec des idées bien à elle
! A tel point qu’on l’avait suspendue de la Mosquée Numéro Onze à Boston !
Réintégrée, elle était repartie de son propre gré. Elle avait commencé à faire des
études islamiques à Boston sous la direction de Musulmans orthodoxes, puis elle
avait découvert une école ou l’on apprenait l’arabe. Comme elle ne le parlait
pas, elle engagea des professeurs. Elle était dans les affaires immobilières et
faisait des économies pour le pèlerinage Nous en avons parlé dans son salon,
presque toute une nuit. Dans son esprit, aucun doute : il était plus important que
j’y aille, moi. Pendant toute la durée du vol à New-York, je pensais à Ella. Une
maîtresse femme, Ella ! Ayant brise trois maris, elle était plus dynamique, plus
énergique, que les trois réunis. Elle a joué un rôle très important dans ma vie.
Aucune autre femme n’a jamais été assez forte pour me montrer le chemin à
suivre. C’était toujours moi qui le montrais. J’avais montré l’Islam à Ella, et
maintenant c’était elle qui faisait les frais de mon voyage à la Mecque. Si vous
êtes avec Allah, il finit toujours par vous faire savoir qu’il est avec vous.
« Pourquoi est-ce qu’il y à des gens qui meurent de faim dans le monde, me
demanda sa femme, alors que l’Amérique à tant de surplus ? Qu’en fait-elle ?
Elle les jette dans l’océan ? » « Oui, lui ai-je dit, mais elle en accumule une
partie dans des bateaux et des silos entretenus aux frais du gouvernement.
Egalement dans des chambres froides, sous la surveillance d’une petite armée de
gardiens, jusqu'à ce que les surplus soient impropres à la consommation. Puis
une autre armée de boueux les enlève, pour laisser la place au lot suivant de
surplus. » Elle me regarda, incrédule. Sans doute pensait-elle que je plaisantais.
Mais le contribuable américain sait bien que c’est la stricte vérité. Je n’ai pas dit
à la dame qu’ici même aux Etats-Unis il y a des gens qui ont faim.
Au sens littéral du mot, hadj en arabe signifie partir dans un but donné. En droit
islamique, cela veut dire pour la Kabba, la Maison Sacrée, et accomplir tous les
rites du pèlerinage. C’est à l’aérodrome du Caire que des centaines de groupes
de hadj, entrant dans l’état d’Ihram, devenaient mouhrim, c'est-à-dire qu’ils se
préparaient physiquement et moralement à la sanctification. On me conseilla de
laisser au Caire toutes mes valises et mes quatre appareils de photo. Je
n’emportai en Arabie qu’une mallette contenant un costume, des caleçons et des
souliers.
Mon avion avait déjà décollé lorsque j’appris que dans cette affluence il n’y
avait pas eu de réservation faite pour moi. Mais on avait refoulé quelque autre
voyageur pour me donner sa place, de crainte de décevoir un Musulman
américain
Bientôt tous les voyageurs savaient qu’il y avait dans l’avion un Musulman de
cette espèce ! Les gens se retournaient vers moi et souriaient. Le pilote, un
Egyptien, plus sombre de peau que moi, et qui aurait tout naturellement trouvé
sa place à Harlem, m’invita à visiter sa cabine.
Le co-pilote était plus sombre que lui. Vous ne pouvez pas savoir l’intensité de
mon émotion. Je n’avais jamais vu un noir piloter un avion à réaction !
Autour de moi les gens passaient, parlaient toutes sortes de langues, Je n’en
parlais aucune. J’étais bien mal parti. Les avions ne cessaient d’atterrir, de
décoller. On m’emmena dans un immense dortoir, non loin de l’aéroport ou se
trouvaient déjà des pèlerins du Ghana, d’Indonésie, d’Union Soviétique, de
Chine, d’Afghanistan. Certains n’avaient pas encore enlevé les vêtements de
leur pays. On n’a jamais filmé un spectacle humain aussi haut en couleurs que
celui qui se déroulait sous mes yeux.
Mon guide m’indiqua d’un geste un compartiment du dortoir contenant déjà une
quinzaine de personnes, la plupart endormis, recroquevillés sur leurs tapis. On
distinguait quelques femmes, voilées de la tête aux pieds. Mon guide me fit
comprendre, toujours avec des gestes, qu’il allait me faire une démonstration des
rites de la prière. Moi, pasteur musulman, un dirigeant de la Nation de l’Islam,
je les ignorais !
J’essayai d’imiter mon guide. Je le faisais mal. Je sentais les yeux des
Musulmans sur moi. Les chevilles occidentales n’arrivent pas à se plier comme
des chevilles musulmanes. Les Asiatiques s’accroupissent depuis des
millénaires, les Européens s’assoient sur des chaises. Je faisais des efforts
surhumains pour m’accroupir comme mon guide, mais il y avait toujours une
partie de mon corps qui remontait. C’était désespérant.
Je ne pensais même pas à dormir. Mon guide parti, je continuai à m’exercer ; je
refusai d’imaginer à quel point je devais avoir l’air ridicule aux yeux des autres
Musulmans.
Apres avoir fait la prière du couchant (el maghreb), je m’étendis sur mon lit de
camp, seul et triste dans mon cœur, lorsque, de l’obscurité, jaillit soudain la
lumière. Je me souvins qu’à New York le Dr Chawarbi m’avait donné le numéro
de téléphone d’Omar Azzam, le fils de l’auteur du livre qu’il m’avait remis. Et
Omar Azzam habitait Djeddah. Je parvins à le faire appeler au téléphone Omar
étendis vint directement à aéroport, me libéra, et m’emmena dans sa voiture à
Djeddah. Je portai toujours mes deux serviettes et mes sandales. L’attitude de
cet homme me laissa interloqué. J’avais entendu parler de l’hospitalité
musulmane, mais jamais je n’aurais pu imaginer une telle chaleur. Le Dr Azzam
était un ingénieur des travaux publics formé en Suisse. Le gouvernement
d’Arabie Saoudite l’avait emprunte aux Nations Unies pour diriger les travaux
de reconstruction des lieux saints. Sa sœur était la femme du fils du Prince
Fayçal
-Mon père sera enchanté de vous connaître, déclara Omar Azzam. Il est au
courant de vos activités et vous suit avec beaucoup d’intérêt.
Je dormais dans mon hôtel quand le téléphone sonna. C’était Muhammad Abdul
Azziz Maged, député-chef du protocole du Prince Fayçal « Une voiture
particulière vous conduira à la Mecque tout de suite après dîner », me dit-il. Il
me conseilla de bien manger, car les rites du hadj exigent beaucoup
d’endurance.
[Je ne trouve pas de photos de lui durant le hajj, j’imagine qu’il n’en a pas
prises.]
La, dans la maison de Dieu, j’éprouvai comme un engourdissement. Mon
moutawaf me conduisit dans la foule des pèlerins qui priaient et psalmodiant en
faisant sept fois le tour de la Kabba. Certains étaient courbés en deux,
parcheminés par l’age, d’autres, ne pouvant pas marcher, se faisaient porter. Les
visages étaient illuminés par la foi. Ayant accompli mon septième tour, je récitai
les deux prières rituelles (rak`a). Pendant que je me prosternais, le moutawaf
écartait les pèlerins pour empêche de me piétiner.
Le moutawaf me conduisit ensuite au puits de Zem Zem, dont je bus l’eau. Puis
il me fit courir entre les deux collines, la Safa et la Marwa, ou Hajar avait erre
en quête d’eau pour son enfant Ismael.
L’ascension du mont Arafat est le dernier rite essentiel du hadj. Ainsi se termine
l’Ihram. On jette sept pierres pour écarter le diable, comme le veut la tradition.
Certains pèlerins se font ensuite couper les cheveux et raser la barbe. Je décidai
de laisser pousser la mienne, tout en me demandant ce qu’en diraient Betty et
mes petites filles à New-York. New-York était à des milliards de kilomètres. Je
n’avais pas vu un seul journal de langue anglaise depuis mon départ. J’ignorais
donc que la police new-yorkaise venait de « découvrir » un Club des carabines
qui existait depuis douze ans à Harlem et dont on m’attribuait la paternité. La
Nation de l’Islam d’Elijah Muhammad m’intentait un procès pour m’évincer de
ma maison à Long Island.
La grande presse, la radio et la télévision américaines avaient envoyé des
émissaires au Caire pour m’interroger sur cette nouvelle fureur dont étais censé
être la cause et dont j’ignorais tout. Ils m’avaient cherché partout et ne
m’avaient pas trouvé.
Le hadj fini, une vingtaine de Musulmans, dont étais, se trouvèrent assis sous
une grande tente dressée sur le mont Arafat. On me posait beaucoup de
questions. Quelques pèlerins parlant anglais me servirent d’interprètes. Qu’est-
ce qui m’avait le plus impressionne au cours du pèlerinage ?
-La fraternité, dis-je. Ces hommes de toutes races, de toutes couleurs, de tous les
pays du monde, qui ne font qu’un. Ce qui montre bien qu’il n’y à qu’un seul
Dieu et qu’il est tout-puissant.
Cette déclaration était peut être pas du meilleur goût, et ce n’était sans doute pas
celle qu’on attendait. Mais elle me permit d’introduire un petit sermon rapide
sur le racisme américain.
Je sentais que mes auditeurs étaient bouleversés. Ils savaient que le Noir
américain vivait dans des conditions difficiles, mais ils ignoraient qu’elles
étaient inhumaines, qu’il s’agissait psychologiquement parlant, d’une véritable
castration.
Musulmans, mes auditeurs avaient le cœur tendre, les malheurs excitaient leur
compassion et ils étaient très sensibles à l’injustice. Ils comprirent que je
mesurais toutes choses à l’aune du racisme. Car de tous les maux dont souffre
notre planète, le racisme n’est-il pas le plus explosif et le plus pernicieux ?
N’empêche-t-il pas les créatures de Dieu de vivre unies, surtout dans le monde
occidental ?
Chaque heure passée ici en Terre Sainte m’a permis de mieux comprendre le
problème racial en Amérique. On ne saurait blâmer le Noir pour son agressivité
dans ce domaine. Il ne fait que réagir à quatre siècles de racisme conscient de la
part des Blancs. Mais si le racisme américain mène au suicide, je crois que les
jeunes blancs de la nouvelle génération, ceux des universités, verront ce qui
crève les yeux. Je crois que nombre d’entre eux opteront pour la vérité
spirituelle. C’est le seul moyen qu’ait encore l’Amérique d’éviter le désastre.
El-Hadj Malik El-Shabbazz
El-Hadj Malik El-Shabbazz
Je parlais aux pèlerins les plus misérables, mais aussi aux hautes personnalités
de la Terre Sainte. J’ai eu un long entretien avec Hussein Amini le grand Mufti
de Jérusalem aux yeux bleus, aux cheveux blonds ; avec un membre du
parlement turc ; avec le maire de La Mecque ; avec un ministre d’Afrique noire ;
avec un haut fonctionnaire soudanais qui m’étreignit en s’écriant : « Voila le
champion du Noir américain » ; avec un fonctionnaire indien qui pleura de
compassion pour « mes frères dans votre pays ».
C’est en terre sainte, puis en Afrique, que j’ai acquis la conviction que le
mouvement noir américain gagnerait beaucoup à prendre appui sur les différents
pays du monde, car il lui manquait une dimension internationale. Le leader noir
américain manque d’imagination. C’est son plus grave défaut. Il n’a pas de
pensées, de stratégie que déterminées par l’homme blanc, son approbation, ses
conseils. Or les Blancs au pouvoir en Amérique veulent à tout prix éviter que le
Noir se mette à réfléchir à l’échelle internationale.
Je crois que la plus grave erreur des organisations noires américaines a été de ne
pas établir de contact direct, de rapports fraternels, avec les pays indépendants
d’Afrique noire.
J’ai été reçu, enfin, par le Prince Faycal lui-même, qui avait lu des articles dans
la presse égyptienne sur les « Musulmans noirs » américains. « Si ce que j’ai lu
est vrai, me dit-il, alors les Musulmans noirs ne connaissent pas le véritable
Islam. » Je lui déclarai que j’étais venu en pèlerinage pour le connaître mieux. «
Tant mieux », répondit le Prince.
Le 30 avril 1964, je pris l’avion pour Beyrouth. Au cours de ma conférence à
l’université de Beyrouth, j’exposai les difficultés du Noir américain Des que je
cessai de parler, les étudiants africains m’assiégèrent, réclamant des
autographes. Quelques-uns m’embrassèrent. Jamais je n’ai été accueilli par des
auditeurs noirs Amérique comme je le fus en de nombreuses occasions par les
Noirs d’Afrique, moins inhibés, plus près de la nature.
Dernier chapitre
Soyons francs. Les Noirs, les Afro-américains, ne manifestent nullement le désir
de porter plainte devant les Nations Unies, d’exiger devant le monde entier que
justice leur soit faite en Amérique Je savais d’avance qu’ils ne remueraient pas
le petit doigt. Je serai sans doute déjà mort quand le Noir américain comprendra
que son combat est un combat international. Et je savais d’avance que les Noirs
américains ne se rueraient pas sur l’Islam orthodoxe. Nos Noirs – les vieux
surtout- sont bien trop imbibés de christianisme.
C’est pourquoi lors des meetings que je tenais tous les dimanches à l’Audubon
Ballroom, je n’essayais pas de convertir mes auditeurs à l’Islam, mais plutôt de
toucher ceux qui étaient présents :
Mes auditeurs adoptaient à mon égard une attitude attentiste, je le sentais bien.
Les gens étaient incertains quant à mes intentions. Et je les comprenais. Depuis
que la guerre de sécession lui à donne la « liberté », le Noir s’est engagé dans
bien des voies sans issue. Ses leaders l’ont déçu. Le christianisme l’a déçu.
Meurtri, l’homme noir d’aujourd’hui est prudent, craintif.
[…]
Des que j’avais une minute de libre, je discutais avec des gens qui exerçaient
une influence à Harlem. Je répétais à qui voulait l’entendre que mes amis étaient
maintenant noirs, bruns, rouges, jaunes et blancs.
Car je sais que bien des Blancs cherchent honnêtement à résoudre le problème
noir ; qu’ils se sentent aussi frustrés que nous. Certains jours, je recevais jusqu'à
50 lettres de Blancs. Les Blancs qui assistaient à mes meetings me demandaient
sans cesse : « Que pouvons nous faire, nous qui sommes sincères ? »
Ce qui me fait penser à la petite étudiante blanche dont je vous ai parlé, celle qui
avait pris l’avion de Nouvelle Angleterre pour me rencontrer au restaurant
musulman de Harlem. Je lui avais dit alors qu’il n’y avait rien à faire. Je le
regrette. Si seulement je connaissais son nom, si je pouvais lui écrire, ou lui
téléphoner, je ne lui parlerais plus ainsi.
Je lui dirais ce que je dis à tous les blancs sincères : qu’ils ne peuvent pas
adhérer à mon organisation nationaliste noire, l’Organisation de l’unité afro-
américaine. Je suis profondément convaincu que les blancs qui veulent s’inscrire
dans une organisation noire cherchent surtout à apaiser leur conscience, sans
pour autant faire face au vrai problème. En tournant autour de nous, ils «
prouvent » certes, qu’ils sont avec nous. Mais ce n’est pas ainsi qu’on résout un
problème racial. Les Noirs ne sont pas racistes. Ce n’est donc pas à eux de
fournir des « preuves », mais aux blancs. La véritable bataille doit être livrée
entre Blancs et non pas entre nous.
La présence même des Blancs au sein des organisations noires rend celles-ci
moins efficaces. Il faut que les Noirs s’aperçoivent qu’ils sont capables de se
débrouiller tout seuls, parmi les leurs ; et la présence des Blancs, même les
meilleurs, retarde cette prise de conscience.
Je ne voudrais vexer personne, mais j’avoue que je n’ai jamais fait confiance au
genre de Blanc qui tourne autour de nous avec trop d’empressement. Je ne sais
pas… Peut être me rappellent-ils, inconsciemment, tous ces Blancs que j’ai
connu jadis, que j’ai vu se saouler la ******, devenir tout rouges, et s’emparer
enfin d’un noir qui se trouvait la pour lui dire : « Je tiens seulement à ce que tu
saches que tu es un type bien, tout aussi bien que moi ». Ces mêmes blancs
remontaient ensuite dans leurs taxis ou leurs limousines et regagnaient leur
centre, leurs quartiers, ou un noir n’avait pas intérêt à se montrer s’il n’était pas
domestique…
Quoiqu’il en soit, je sais que des qu’un blanc adhère à une organisation noire,
les noirs ont tendance à s’en remettre à lui. Et même si officiellement, les
dirigeants sont noirs, ce sont bien les blancs qui prennent le gouvernail, parce
que ce sont eux qui versent l’argent.
« Que chacun travaille de son cote, oeuvrant dans le même sens », voila ce que
je réponds aux blancs sincères. « Nous tiendrons nos camarades blancs en haute
estime. Nous reconnaîtrons leur mérite, nous le crierons sur les toits. Mais nous
militerons parmi les nôtres, car seuls les noirs peuvent montrer à des noirs
comment se débrouiller tout seuls. En travaillant séparément, Blancs et Noirs
travailleront ensemble. »
J’ai osé rêver, quelquefois, que l’histoire irait jusqu'à dire que ma voix – qui a
dérangé le blanc dans sa suffisance, son arrogance, sa complaisance – que ma
voix a contribué à éviter une grave catastrophe, une catastrophe fatale peut être,
pour l’Amérique.
Ma voix n’est qu’une voix parmi d’autres, mais notre but à toujours été le
même. Certes, mes méthodes sont radicalement opposées à celles du Dr Martin
Luther King, apôtre de la non-violence (doctrine qui à le mérite de mettre en
relief la brutalité du blanc à l’égard des noirs). Mais dans l’atmosphère qui règne
actuellement en Amérique, je me demande lequel de ces deux « extrémistes » :
le « violent » Malcolm X ou le « non violent » Dr King, sera mort le premier.
Si j’ai consacré tant de temps à ce livre, c’est dans l’espoir que le lecteur
objectif y trouvera un témoignage utile à la société. Dans les ghettos noirs les
adolescents comme je l’étais sont chaque jour plus nombreux. Je ne veux pas
dire qu’ils deviennent tous des parasites comme je l’ai été. Non. Ils ne sont
qu’une fraction, mais cette fraction de jeunes criminels coûte chaque année plus
cher, est chaque année plus dangereuse. Le FBI à récemment publié un rapport
sur le taux annuel de criminalité en Amérique. Depuis la deuxième guerre
mondiale, ce taux s’accroît d’année en année, de 10 à 12%. Le rapport ne le
spécifie pas en toutes lettres, mais moi je vous dirai que cet accroissement est du
aux ghettos noirs. Et dans les émeutes du « long été brûlant » de 1964, les jeunes
Noirs des ghettos étaient toujours au premier rang.
Et je suis convaincu que d’autres émeutes vont éclater, plus graves encore,
malgré la loi sur les « droits civiques » qui apaise les mauvaises consciences.
Car personne ne s’est vraiment préoccupé de la cause de ces émeutes, qui n’est
autre que le cancer raciste.
Je crois vraiment qu’aucun noir américain ne s’est enfoncé dans la boue aussi
profondément que moi ; aucun Noir n’a été plus ignorant que moi ; aucun noir
n’a autant souffert que moi, connu la même angoisse. Mais la lumière la plus
pure ne brille qu’après la nuit la plus profonde, la plus grande joie ne vient
qu’après les plus grands malheurs ; il faut avoir connu l’esclavage et la prison
pour jouir pleinement de la liberté.
J’ai tellement envie d’étudier ! Dans tous les domaines, parce que j’ai l’esprit
grand ouvert et que je m’intéresse à tout.
Je me réveille tous les matins sachant que j’ai gagné un jour de plus. Je vis
comme un mort en sursis. Aussi voudrais-je vous demander un service. Quand
je serai mort pour de bon – je le dis parce que je sais que je le serai quand ce
livre paraîtra – quand je serais mort pour de bon, lisez bien les journaux. La
presse blanche identifiera Malcolm X à la « haine ». Vous verrez.
L’homme blanc se servira de moi mort, comme il s’est servi de moi vivant :
j’incarne à ses yeux, la « haine » - incarnation commode, car elle lui permet de
nier la vérité, de nier que je n’ai fait que tendre à l’homme blanc son propre
miroir, afin de lui montrer les crimes abominables de sa race contre ma race.
Moi, j’en ai obtenu quelques uns. Depuis que je suis devenu un leader, en
quelque sorte, des noirs américains, chaque nouvelle offensive, chaque nouvelle
contre-attaque de l’homme blanc m’a rassuré : plus il m’attaquait, plus j’étais
sur d’être sur la bonne voie, et œuvrer dans l’intérêt des noirs. En défendant ses
positions, le raciste blanc me certifiait que j’offrais à l’homme noir quelque
chose de valable.
Oui, j’ai chéri mon rôle de « démagogue ». Je sais que bien des sociétés
assassinent les hommes qui les ont aidées à se muer. Si je meurs en ayant
apporté la plus petite lumière, la plus petite parcelle de vérité, si je meurs en
ayant pu contribuer à détruire le cancer raciste qui ronge la chair américaine,
alors tout le mérite en reviens à Allah. Ne m’imputez que les erreurs.
Fin.
L’assassinat de Malcolm X
Le lundi soir, Malcolm X, hors de lui, prit la parole à l’audubon Ballroom. Je lui
avais connu des nerfs d’acier. Ce soir-la, il perdit son sang-froid. « Je suis au
bout de mon rouleau, cria-t-il devant cinq cent personnes. S’il ne s’agissait que
de moi, ça me serait bien égal, mais qu’ils ne touchent pas à ma famille ! Ma
maison a été bombardée par des Musulmans », ajouta-t-il sans ambages, et il
laissa entendre qu’il se vengerait : « Il y à ceux qui chassent. Il y a aussi ceux
qui chassent les chasseurs ! »
La conférence en question.
Parks demanda à Malcolm X si était vrai qu’il était pourchassé par des tueurs. «
C’est aussi vrai que tu es la devant moi, répondit-il. Ils ont déjà essayé deux fois
en quinze jours. » Parks lui demanda s’il avait pensé à se faire protéger par la
police. Malcolm X éclata de rire : « Seul un musulman peut protéger un
musulman contre un autre musulman – ou quelqu’un qui connaît les tactiques
des musulmans. J’en sais quelque chose, c’est moi qui en ai inventé un certain
nombre. » « Dans différents endroits en Afrique, ajouta-t-il, j’ai vu des étudiants
blancs se mettre au service des noirs. Des choses de ce genre réfutent bien des
arguments. Musulman, j’ai fait beaucoup de choses que je regrette maintenant.
J’étais un zombie à l’époque, comme tous les musulmans, j’étais hypnotisé, on
m’avait désigné le chemin à suivre et l’on m’avait dit : marche ! Je suppose que
tout homme a le droit être un imbécile, s’il est prêt à en payer le prix. Moi, je
l’ai payé douze ans. »
-Betty et moi nous avons vu une maison que vous voulons acheter. C’est que
personne ne voudra louer à Malcolm X par les temps qui courent ! (il essayait de
plaisanter). Je n’ai que 150 dollars. Pensez vous que l’éditeur me verserait les
4000 dollars dont j’ai besoin, à titre d’avance sur mes droits d’auteur ? Je
répondis que je m’en occuperais lundi.
-Vous savez, ajouta-t-il, plus j’y pense, moins je suis sur que ce soient les
Musulmans qui m’ont fait ça. Je sais ce qu’ils sont capables de faire, et de ne
pas faire, et ils n’ont pas pu faire ça. Plus je pense à ce qui m’est arrivé en
France et plus je crois que désormais je ne dirai plus que ce sont les Musulmans.
»
-Je suis bien content d’avoir été le premier à établir des liens officiels entre les
Afro-américains et nos frères d’Afrique.
Et il raccrocha.
-Tu sais ce qui s’est passé il y à une heure ? lui dit-il. à 8 heures exactement j’ai
été réveille par le téléphone Une voix masculine m’a dit : « Réveille toi, frère. »
Et l’on à raccroché.
Il n’y eut pas de fouilles à l’entrée. Les semaines précédentes Malcolm X, irrité,
y avait renoncé : « Ca met les gens mal à l’aise », disait-il, et ce rite lui rappelait
trop Elijah Muhammad. « Si je étais pas en sécurité parmi les miens, alors je ne
le serais jamais nulle part », disait-il avec aigreur.
Malcolm X entra dans la salle peu avant 14 heures. Son assistante remarqua que
sa démarche était lourde et non souple comme d’habitude. D’autres assistants
entraient et sortaient de la petite antichambre près de l’estrade ou Malcolm X
était venu s’asseoir en biais sur une chaise, recroquevillant ses longues jambes
sous les barreaux. Il portait un complet foncé, une chemise blanche et une mince
cravate sombre. Il déclara à quelques uns de ses assistants qu’il n’avait
nullement l’intention de parler de ses ennuis personnels. « Je ne veux surtout pas
que les gens viennent m’entendre à cause de cela. » Il ajouta qu’il allait dire
qu’il avait trop vite fait d’attribuer aux Musulmans la responsabilité du
bombardement de sa maison. « Il est arrivé depuis des choses trop importantes
pour être l’œuvre des Musulmans. Je sais ce qu’ils sont capables de faire.
Depuis les choses sont allées plus loin : elles les dépassent. Au fond je ne
devrais pas prendre la parole aujourd’hui, ajouta-t-il. Je vais essayer de détendre
l’atmosphère en disant aux Noirs de ne pas se bagarrer entre eux. Ca fait partie
de la manœuvre du Blanc. Moi je ne me bats contre personne. On n’est pas la
pour ça »
Le frère Benjamin X parla pendant une demi-heure mais Galamison et les autres
personnalités attendues n’arrivaient toujours pas.
-Le frère Malcolm X avait l’air tellement déçu, raconta l’assistante. Il me faisait
pitié. « Excusez moi d’avoir élevé la voix tout à l’heure, me dit-il juste avant de
monter sur l’estrade, je ne sais plus ou donner de la tête. » Je lui ai dit que je
comprenais très bien. « Je me demande s’il y a quelqu’un qui comprenne
vraiment », dit-il, d’une voix très lointaine.
C’est alors qu’au huitième rang environ, un incident se produisit. Des hommes
en vinrent aux mains, une voix furieuse s’éleva : « Otez votre main de ma poche
! » Toute la salle fixait des yeux le huitième rang.
-Doucement ! doucement ! calmez vous mes frères, dit Malcolm X d’une voix
tendue.
Son attention était ailleurs, il est possible qu’il n’ait vu à aucun moment ses
assassins.
-L’incident du huitième rang détourna mon attention, déclara par la suite une
dame qui avait pris place dans les premiers rangs. Puis j’ai regardé Malcolm X
juste au moment ou trois hommes au moins, debout au premier rang,
déchargeaient leurs armes sur lui, simultanément.
Deux journalistes noirs, qu’on avait laisser entrer en leur qualité de Noirs mais
non en leur qualité de journalistes, déclarèrent qu’au bruit des coups de feu,
hommes, femmes et enfants se précipitèrent sous les tables, les chaises, se
jetèrent au sol.
-c’est alors que j’ai entendu un bruit sourd, ajouta un des journalistes. Malcolm
avait encore les bras levés quand les premières balles l’atteignirent. Puis il alla
s’écrouler sur les chaises qui se trouvaient derrière lui. Tout le monde criait. Je
me suis jeté par terre, moi aussi. Derrière moi, un homme tirait. Son pistolet
était caché sous son manteau. Il tirait comme dans les Westerns, en reculant vers
la porte.
-Je savais, dit la jeune assistante qui se trouvait alors dans l’antichambre. Je n’ai
pas voulu aller voir. Je voulais me souvenir de lui vivant.
« J’ai entendu les coups de feu », déclara le policier Thomas Hoy, vingt-deux
ans, qui patrouillait devant l’Audubon Ballroom. Il se rua vers la salle, vit des
gens qui essayaient de retenir un fuyard. « J’attrapai le suspect », dit-il.
« Malcolm X est mort sans le sou », titra l’Amsterdam News. Dans la semaine
qui suivit, deux organismes furent crées dont les membres firent des collectes à
Harlem pour que Betty X puisse élever ses enfants et les envoyer à l’école.
L’atmosphère fut tendue au grand meeting des Musulmans noirs qui se déroula
le vendredi suivant, « Jour du seigneur », à Chicago. Le fantôme de Malcolm X
était dans la salle. Wallace, le fils d’Elijah Muhammad, qui avait jadis pris parti
pour Malcolm, fut le premier à prendre la parole. Il se récusa et supplia les
Musulmans de lui pardonner. Ensuite Wilfred et Philbert, pasteurs musulmans et
frères de Malcolm, exhortèrent les Noirs à s’unir et à se rallier à Elijah
Muhammad. Celui-ci se leva enfin et prit la parole :
« Pendant longtemps, dit-il, Malcolm X vous a parlé dans cette salle, il s’est
tenu ou je me tiens maintenant. Dans ce temps-la, Malcolm était en sécurité Il
était aimé. Dieu lui-même le protégeait… Puis il entreprit de grands voyages. En
Asie, en Europe, en Afrique et même à la Mecque – partout il m’a fait des
ennemis. Il est revenu en disant qu’il ne fallait pas haïr ses ennemis. Mais il est
venu ici il y a quelques semaines hurler sa haine et répandre sa boue… Nous
n’avons pas tué Malcolm. Seules ses folles idées l’ont conduit à sa fin… Il
n’avait pas le droit de me repousser ! s’écria Elijah Muhammad, de plus en plus
excité. C’était une étoile qui a quitté le droit chemin ! Et celui qui tentera
d’étouffer le souffle d’Elijah Muhammad court déjà à sa propre fin ! »
« Ca oui… » « Muhammad soit loué !... » « Si doux !... » s’écrièrent alors trois
mille hommes, femmes et enfants musulmans.
Vingt deux mille personnes en tout défilèrent devant le corps. Six mille autres se
trouvaient sur le chemin du cimetière, ainsi que des centaines de policiers. Les
reporters interrogeaient les passants : « Il me fascinait » dit une jeune blanche au
New York Times, et une noire ajouta : « Je suis ici pour rendre hommage au
plus grand noir de ce siècle. C’est un Noir. Ne mettez pas : un homme de
couleur. »
Fin.