Histoire et sens dramatique du conflit
dans Horace de Corneille
Marianne Revel-Mouroz
Plan de la leçon
Introduction
I. Penser l’Histoire sous la forme d’une œuvre dramatique
A. Histoire et tradition littéraire
B. Histoire et conflit national
C. Histoire et création dramatique
II. Penser l’Histoire comme source de drames humains
A. Les drames du déchirement familial
B. L’anéantissement du bonheur amoureux
C. La flétrissure de la « gloire » d’Horace
D. Les ambiguïtés de la réhabilitation du héros humilié
Conclusion
Introduction
On ne saurait rendre compte de la diversité comme de l’évolution
des œuvres dramatiques de Corneille sans remarquer son attention
aux événements du monde extérieur, qu’il s’agisse de grands conflits
entre nations ou, à une échelle plus modeste, des tendances de la
société française de son temps. Il privilégie l’Histoire, car ses enjeux
déterminent le sort des peuples et fournissent au dramaturge une
matière qui soutient fortement l’intérêt de l’action : à Londres, vers 1600,
Shakespeare avait brillé dans le genre du drame historique.
Corneille, pour sa part, sait exprimer intensément la beauté des
émotions amoureuses, qui donnent au Cid sa rayonnante tendresse,
mais il les soumet à des intérêts qui les dominent, à tel point qu’ils
amènent à affronter ou à donner la mort, malgré des engagements
qui exigent la fidélité. En accordant une importance décisive à des
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circonstances qui s’opposent au bonheur, l’auteur d’Horace s’éloigne
des tendances de ses contemporains, qui s’attachent au romanesque,
bien avant qu’éclate le génie de Racine comme peintre de la toute-
puissance de la passion. Corneille pense l’Histoire en lui donnant la
forme d’une œuvre dramatique, mais aussi en y trouvant la source de
drames qui mettent en question l’humanité des personnages comme
celle des spectateurs.
I. Penser l’Histoire sous la forme d’une œuvre
dramatique
A. Histoire et tradition littéraire
1. Corneille et l’Antiquité gréco-latine
Élève des jésuites de Rouen, Corneille a tiré de sa vaste culture
classique les bases d’un éclectisme fructueux. Après avoir puisé son
inspiration dans la mythologie grecque (Médée), mais aussi dans un
drame espagnol (Le Cid), il explore une source plus ancrée dans la
réalité. L’historien latin Tite-Live retrace le passé de Rome depuis sa
fondation. Au VIIe siècle avant notre ère, les Horaces défendent Rome
contre Albe et les Curiaces. Corneille reprend les faits, mais valorise
Camille, brièvement présentée par Tite-Live.
La passion mortelle de cette héroïne, dans sa démesure, rappelle la
tragédie grecque.
2. Corneille et la conformité aux règles
Cette tragédie de Corneille suit la règle de trois unités. Située dans
la maison d’Horace, limitée aux vingt-quatre heures, elle conduit
de l’attente du combat au jugement royal. Le personnage d’Horace
concentre l’unité d’action : sa victoire, le meurtre de Camille, sa
réhabilitation sont trois moments d’une destinée unique. La légitimité
de Rome est assurée par le vieil Horace, dans la famille, et le roi Tulle,
pour la nation. La grandiose révolte de Camille est punie par Horace
comme acte de désobéissance.
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B. Histoire et conflit national
1. Les enjeux du combat des Horaces et des Curiaces
Les champions des deux cités luttent pour la survie et la liberté de
leur patrie. Si les Horaces étaient vaincus, Rome deviendrait esclave
d’Albe et son modèle de civisme serait perdu.
2. Les épreuves de la France de Richelieu
La France de Richelieu, elle aussi, est en danger. Menacée
d’encerclement par la Maison d’Autriche et par les possessions de
l’Espagne, elle s’épuise dans sa résistance. En 1636, les Espagnols
menacent Paris. Richelieu a déclaré la guerre à l’Espagne en 1635,
puis aux Habsbourg en 1638. Malgré la conquête de l’Artois (1639),
possession espagnole, la population française vit dans l’incertitude,
souffre et se révolte. La victoire de Rocroi (1643) n’intervient qu’après
la mort de Richelieu (1642), qui, en réprimant implacablement les
jacqueries des paysans et les complots des nobles, a permis de résister
aux pressions extérieures.
C. Histoire et création dramatique
1. Les scènes d’affrontement
Corneille utilise puissamment cette riche matière. Il en tire des scènes
spectaculaires où se heurtent caractères et passions. Le courageux
Curiace expose sa tendre humanité à la « fermeté » du « barbare »
Horace (II, 3). Fier d’être choisi par Albe et refusant toute échappatoire,
il est instamment mais vainement pressé par Camille de renoncer
au combat. Celle-ci, « amante offensée » par la perte de ce fiancé
adoré, maudit Rome et flétrit la « gloire » d’Horace qui la frappe à
mort (IV, 5).
2. L’interruption du récit du combat
Les Horaces et les Curiaces s’affrontent au dehors. Julie, confidente
de Camille et de Sabine, vient à la fin du IIIe acte annoncer la mort de
deux des Horaces et la fuite du survivant. Le vieil Horace croit Rome
vaincue et menace de mettre à mort son jeune fils pour laver dans
son sang « la honte des Romains » (1050). Mais Valère, au IVe acte,
après un long malentendu, proclame la victoire d’Horace. Son père
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explose de joie : « Vertu digne de Rome, et sang digne d’Horace ! »
(1143). Le spectacle reprend vigueur.
3. La violence de l’ironie tragique
Le héros vainqueur, sans avoir revu son père, aborde sa sœur Camille,
qui pleure la mort de Curiace. C’est alors un nouveau retournement de
situation. Elle reçoit le triomphe d’Horace comme une provocation et
y répond par une provocation mortelle, maudissant sa victoire comme
un meurtre et lançant ses imprécations contre Rome. Mais Horace, en
la frappant à mort, en prétendant faire un « acte de justice », se rend
coupable d’un crime capital, un « parricide », selon le mot de Valère ;
il attirera la colère des dieux sur Rome s’il reste impuni.
4. Le déploiement du procès d’Horace
Le procès du meurtrier, au Ve acte, occupe 342 vers. Ici le sens de la
pièce l’emporte sur la mise en scène. Les longues répliques permettent
aux positions en présence de se clarifier. Elles font progresser la
réhabilitation d’Horace. Surtout Corneille expose son intention
d’associer à la légitimité politique la légitimité morale : le roi Tulle
prend sa décision en homme juste et bienveillant. Il acquiert une
épaisseur humaine.
II. Penser l’Histoire comme source de drames humains
A. Les drames du déchirement familial
1. L’importance du personnage de Sabine,
création de Corneille
Plus que Tite-Live, Corneille éclaire les enjeux familiaux du conflit
entre Rome et Albe : il crée le personnage de Sabine, sœur de Curiace
et épouse d’Horace. En elle s’accomplissent l’alliance puis la rupture
entre les deux familles. On veut parfois la minimiser en lui reprochant
de n’exister que par la plainte, alors que Camille agit dans ses passions.
Or, Sabine, présente dès le lever du rideau, vit déchirée entre son
admiration pour Horace et Rome et son attachement à Albe, sa patrie,
qui tient une place essentielle dans cette histoire des origines dont
se réclament les Horaces : Romulus, le fondateur de Rome, est issu
d’Albe. Elle essaie de dominer sa douleur et de montrer la même
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« constance » que les combattants. Mais ce qui est pour eux un
héroïsme nécessaire devient pour elle une « flatteuse illusion » (739).
Sa lucidité la livre à son désarroi, même si sa souffrance ne prend
pas une forme violente. Moins typée que Camille, mais peut-être
plus subtile, elle veut discerner tout ce qui peut conforter une attitude
de confiance : refusant de croire à l’injustice des dieux, elle proteste
contre leur cruauté présente (763-764) ; mais elle exprime ainsi une
interrogation qui voudrait rester provisoire.
2. La défaite de l’humanité de Curiace
Sabine, femme de « bonne volonté », relève-t-elle d’une présence
tragique ? Son frère Curiace, nimbé de tendresse humaine, disparaît
de la scène dès la fin du IIe acte. Même si sa volonté de combattre
s’est clairement affirmée, sa courtoisie n’est guère compatible avec
la tension qui règne dans la tragédie. Le vieil Horace se dit au bord
des larmes, mais coupe court à ses adieux et l’exclut définitivement
du monde des vivants.
B. L’anéantissement du bonheur amoureux
Curiace, à la fin du Ier acte, annonçait la paix. Mais Camille restait
incrédule : malgré l’euphorie des autres personnages, elle voulait
revoir ses frères et s’assurer auprès d’eux de « la fin de nos misères »
(344), montrant ainsi son attachement à Rome et aux siens. Son amour
passionné n’exclut pas un pressentiment tragique. Il va se confirmer :
Curiace a été choisi par Albe. Déterminé à combattre, il vient faire
ses adieux à Camille, qui le conjure de refuser : elle ne saurait épouser
un homme qui aurait tué son frère ou serait devenu l’esclave de Rome.
Son horreur de l’esclavage est marquée par sa grandeur romaine. La
plénitude de son amour exige la liberté.
Mais Horace a tué Curiace pour donner la victoire à Rome. Camille
refuse de s’associer à son triomphe. En « amante offensée », elle
adorera son fiancé jusque dans la mort. Pour le venger, elle attaque
Horace dans son honneur, lui souhaitant de « bientôt souiller » […]
« cette gloire si chère à ta brutalité » (1294). Dans un accès de lucidité
tragique, elle prophétise la ruine de Rome (1315-1318) qui, au Ve siècle
de notre ère, tombera sous les coups des invasions des Barbares. Cette
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vision apocalyptique plonge la « gloire » d’Horace dans le néant de
la mort.
C. La flétrissure de la « gloire » d’Horace
Horace répond à cette provocation mortelle par ce qu’il appellera
un « acte de justice » (1323) : « C’est trop, ma patience à la raison fait
place. » (1319) Mais « la raison » n’est pas pour lui un moyen de couvrir
son exaspération. Elle sert à vaincre : c’est par « la raison » qu’Horace
a su, seul contre les trois Curiaces, se montrer le plus fort, en simulant
la fuite. Sur elle se fonde, pour lui comme pour Corneille, la grandeur
de l’homme, individu évolué, élément d’une société en bon ordre de
marche. Or, par un terrible retournement de situation, elle l’amène à
commettre un meurtre. Punissant la passion provocatrice de Camille,
il est dominé par sa propre passion, la « gloire ». Après avoir agi en
justicier, il devra se soumettre à la justice d’une autorité supérieure.
Le héros magnanime devient un homme humilié, qui découvre son
malheur : « D’autres aiment la vie, et je la dois haïr. » (1546)
D. Les ambiguïtés de la réhabilitation du héros humilié
Horace, dans son « allégresse », vivait pour être un modèle de ferveur
patriotique. D’autres vont disposer de lui, avoir le droit de le condamner.
Son père prend sa défense ; après avoir menacé de le mettre à mort
quand il le croyait lâche, il veut désormais trouver en lui un soutien
pour sa vieillesse : il a donné deux de ses fils à sa patrie et demande
réparation. Voit-il la douleur du héros humilié ? Il invoque la volonté
des dieux : par la main d’Horace, ils ont puni la démesure furieuse
de Camille ; Horace lui-même, abaissé par son crime, ne peut égaler
la puissance divine, que représente le roi.
Valère, qui aimait Camille, l’accuse de menacer l’autorité royale et
d’exposer Rome à la colère des dieux. Mais le roi Tulle sait que la
patrie a besoin de ce guerrier valeureux pour son avenir : « Ta vertu
met ta gloire au-dessus de ton crime. » (1760) Venu en personne rendre
hommage à la victoire d’Horace, il honore et rassure son père ; il veut
rétablir le jeune héros dans sa dignité. Face à la douleur silencieuse
d’Horace, le réquisitoire de Valère apparaît presque dérisoire. Mais
l’arbitrage du souverain, qui a pris soin d’écouter chacun à son tour,
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assure une justice pertinente et humaine, capable de rétablir la paix,
de faire renaître la vie.
Conclusion
Corneille ne s’est pas trompé en abandonnant la tragi-comédie :
pouvait-il, dans cette voie, produire une œuvre supérieure ou même
égale au Cid ? Il s’est résolu à respecter les règles en écrivant une grande
tragédie historique, Horace. Mais l’intérêt de cette œuvre ne réside
pas seulement dans son caractère d’évolution littéraire. Cette tragédie
explore en profondeur les âmes de héros qui, en pleine jeunesse, quand
ils se voient tout proches de leur bonheur, affrontent des épreuves
décisives, des situations particulièrement douloureuses. Curiace et
Camille meurent de leur aspiration à aimer. Ceux qui survivent au
combat sont transformés. Sabine doit renoncer à se souvenir d’Albe, sa
patrie. Horace, dépossédé de son « allégresse », se fait étranger à son
entourage et veut se donner la mort. Cependant, il n’a pas regretté le
meurtre de Camille et l’a déclaré conforme à « la raison ». Corneille,
comme le poète latin Virgile, chantre de la grandeur romaine peu
avant Tite-Live, sait que la victoire ne rend pas heureux : à l’exploit
succède l’amertume d’un retour à la banalité. L’Histoire, dans Horace,
ne se limite pas au sens des événements : elle prend aussi en compte
le sort des personnages. Un héros qui proclamait son « allégresse »
oublie son appétit de vivre : l’autorité bienveillante et lucide de son
souverain va l’appeler à renaître. Corneille, avant Cinna, affirme ici
sa confiance dans la grandeur humaine.
De la songerie funèbre face à l’Histoire
à la réalisation du rêve de l’écrivain :
penser l’Histoire, ou la rêver ?
Luce Suratteau
Plan de la leçon
I. L’Histoire, loin d’être pensée, relève d’un songerie funèbre, tragique
et dérisoire
A. L’Histoire collective, cauchemardesque
B. L’existence déréalisée du soldat et du proscrit
C. L’Histoire est la mort
II. Toutefois, l’Histoire est ce par quoi le moi du songeur se pense
et se construit
A. L’inconsistance de l’Histoire fait ressortir les invariants
de la personnalité
B. De l’Histoire palimpseste au moi palimpseste :
une individuation
III. Seule l’écriture assure le passage de la rêverie mortifère devant
l’Histoire au rêve profond de l ‘écrivain
A. Écriture et littérature, antidotes à la destruction du temps
historique
B. L’écriture personnelle comme remède : réactivation de la
foi, expiation et réparation des deuils causés par l’Histoire
C. De la stérilité de l’Histoire thanatocratique à la fécondité
du « génie-mère »
Introduction
L’essence même du romantisme s’affirme de façon caractéristique
dans l’opposition entre la pensée et l’action au niveau historique et la
vie du rêve développé dans la solitude par l’imagination exacerbée.
Ainsi, Chateaubriand écrit : « Quand je me sentirai las de tracer les