Révolte féminine dans Mokeddem
Révolte féminine dans Mokeddem
N° d'ordre:………..
N° de série:……….
Membres du jury
2014
Dédicaces
A ma mère,
A mon père,
A mes sœurs,
Les bougies qui éclairent mon chemin même aux dépends de leur propre
bien.
REMERCIEMENTS
Introduction …………………………………………………………..………………. 01
AUTOFICIONNELLE ?................................................................................................. 09
Introduction…………………………………………………………………………… 10
………………………………………………………………………………………... 26
2.2.3. Le titre………………………………………………………………………….. 49
2.2.4. La dédicace…………………………………………………………………….. 54
2.2.5. L’épigraphe…………………………………………………………………….. 62
Conclusion……………………………………………………………………………. 92
SOCIETE……………………………………………………………………………... 93
Introduction…………………………………………………………………………… 94
assassins…………………………………………………………................................. 134
Conclusion………………………………………………………………..................... 152
Conclusion générale……………………………………………………....................... 153
Résumé…………………………………………………………………....................... 169
Introduction
0
L’écriture de soi a été l’objet de nombreuses études dans les domaines de la
littérature, de la psychanalyse ainsi que de la philosophie, ce qui atteste l’intérêt sans
cesse croissant pour le récit de vie. Le 20ème siècle se caractérise par le nombre
important d’ouvrages autobiographiques rédigés dans le but de retrouver le « Moi »
ou de témoigner d’une expérience vécue 1 . Dans cette perspective, le discours se
concentre principalement sur le Moi. L’écriture de soi se réfère souvent aux
évènements tristes de la vie, les épreuves difficiles. Mais à travers ce genre d’écriture,
l’auteur s’ouvre également aux autres pour pouvoir lancer le processus d’acceptation
de soi et la construction personnelle.
Mais le vécu qui est évoqué dans cette écriture du « moi » est forcément en
rapport avec le contexte socio-politique qui a des répercussions sur l’expérience
individuelle. L’écrivain est donc souvent incité à remettre en question les normes qui
structurent son expérience3. Il s’ensuit que la création littéraire a été développée dans
les pays où la censure domine comme dans les pays arabes ou de manière plus
générale musulmans.
Nous avons décidé d’orienter notre étude vers une écriture de soi dite
féminine. Et afin de mieux cerner le sujet, nous trouvons utile de donner un aperçu
historique de ce discours au féminin.
1
L’autobiographie ou l’écriture de soi,
[Link]
2
Masson Antoine, Les fabriques de surcroît, Presses Universitaires de Namur, 2007, pp. 137 – 138.
3
Leibovici Martine, Ecritures de soi entre les mondes : Décrypter la domination, Tumultes n°36, 2011,
[Link]
1
Les écrits au féminin ne se sont pas épanouis, dans les pays arabo-musulmans,
à la même époque que ceux des écrits au masculin parce que la scolarisation des filles
était en retard par rapport à celle des garçons. Leur émancipation en dépend. L’entrée
des femmes dans le monde de la littérature a été lente. Ces pays ont adopté ensuite
l’écriture du « je » individualisé, et plus particulièrement, un « je » féminin, qui
rapporte les histoires individuelles, la vie intime et affective des femmes.
L’étude que nous nous proposons de mener se concentre sur les écrits dits
d’urgence de cette époque caractérisés par une écriture de révolte. Nous avons choisi
pour ce faire, Malika Mokeddem, dont les écrits se sont imposés largement aussi bien
à l’échelle nationale qu’internationale.
1
Auzias Dominique et Labourdette Jean-Paul, Alger 2012 – 2013, Petit Futé, 2012, p. 68.
2
Bien que la scolarisation des filles dans le pays ne fût pas très bien vue, Malika
Mokeddem a eu le privilège d’accéder au savoir. C’est ainsi qu’elle a effectué ses
premières années de scolarisation à Kenadsa et a entamé ensuite ses études
secondaires au lycée de Béchar, à vingt kilomètres de son village natal. De la sixième
à la terminale, elle a été la seule fille de sa classe. A partir de la seconde, elle occupe
le poste de maîtresse d’internat dans son lycée. Emploi difficile dans la mesure où elle
faisait une « intrusion » dans un domaine dominé par les hommes.
1
Helm Yolande, Malika Mokeddem : envers et contre-tout, L’Harmattan, 2000, p.31.
2
Redouane Najib et Szmidt Yvette, Malika Mokeddem, L’Harmattan, 2003, p, 351.
3
Biographie de Malika Mokeddem, [Link]
3
Nous avons choisi pour corpus de travail un de ses romans, Des rêves et des
assassins, publié en 19951. Il est considéré comme un de ses textes les plus poignants
et comme une représentation de la réalité algérienne pendant la décennie noire. Le
livre met en scène la vie quotidienne des Algériens pris dans une guerre civile
tragique et les souffrances des femmes en particulier. C’est un roman qui mêle
Histoire, Autobiographie et Vie politique algérienne. Ce récit se déroule pendant la
période d’après l’Indépendance jusqu’aux années 90 et met l’accent sur les mœurs, les
régressions et les violences qui ont caractérisé l’Algérie 2 . Le climat algérien de
l’époque est marqué par l’insécurité permanente, conséquence de violences sans
précédent. Le bilan s’est soldé par des dizaines de milliers de victimes, de
destructions d’infrastructures, de 1992 jusqu’en 1997. Le pays a quand même
continué à croître mais à un rythme moins rapide. Cette décennie noire se caractérise
aussi par un contraste évident dans le développement entre les différentes régions.
1
Malika Modekkem, Des rêves et des assassins, Editions Grasset & Fasquelle, 1995. A partir de
maintenant, nos citations seront tirées de l’édition Livre de poche, N° 14177. Nous indiquons les
références à cette édition dans le corps de notre texte sous la forme : RA, suivies de l’indication de la
page.
2
Chems -Eddine Adel, Algérie 1962 – 2004 : Des rêves, des prisons et des assassinats, 2004,
[Link]
3
Malika Mokeddem : « … eux, ils ont des mitraillettes et nous, on a des mots … », [Link]
[Link]/_uploads/pdf/4_22_19.pdf
4
amorce ce qu’on pourrait qualifier sa deuxième période. Succombant à l’urgence de dire la
situation de terreur, elle s’engouffre elle aussi dans ce créneau. Et face à ce présent, à
l’histoire immédiate, pas de recul possible ; il faut faire vite : écrire, écrire avant que ne
1
sèche le sang du crime, avant que ne vienne l’oubli.
Ce récit est un mélange de fiction et de réalité. Pour l’écrire, Malika Mokeddem est
partie d’une vraie histoire que l’une de ses patientes lui avait racontée. Elle a voulu
représenter le destin tragique de nombreuses autres victimes de la guerre et de la
violence en Algérie. La thématique abordée est en relation directe avec le réel qui a
été caché aux yeux du monde entier jusque-là, et l’actualité algérienne de l’époque2,
d’où l’intérêt majeur de cette œuvre.
Des rêves et des assassins présente aussi et surtout un point de vue sur les
conditions de la femme algérienne de la décennie noire. Le statut de la femme qui
était influencé par les mentalités ancestrales situait la femme à un niveau inférieur
dans la vie familiale et dans la vie sociale.
1
Yoland, Aline, Helm, Malika Mokeddem, op., cit., p.234.
2
Benamara Nasser, Pratiques d’écritures de femmes algériennes des années 90. Cas de Malika
Mokeddem, Thèse de Doctorat, Sciences des textes littéraires, Université Abderahmane Mira-Bejaia,
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, p.299.
5
pour nous de dégager la manière avec laquelle Malika Mokeddem représente la
société algérienne des années quatre-vingt-dix. Nous nous interrogerons sur
l’événement sociohistorique qui est au centre de l’histoire du roman et comment
l’auteure utilise ce référent afin d’exprimer une révolte féminine qui se transforme en
une révolte au féminin. Cela nous conduit à ce questionnement : sur quelle structure
Mokeddem fonde son histoire ? est-ce-que cette structure est comparable à la structure
de la société que représente le texte ? y-a-t-il une ressemblance entre ces deux
structures ?
Pour répondre à ces interrogations, nous avons divisé notre travail en deux
parties distinctes : une première partie consacrée à l’étude de l’autofiction. Une notion
qui permet à l’auteure de s’exprimer librement et de faire partager sa propre douleur,
comme quand elle affirme que :
Dans l’acte d’écrire, il y a ce qu’on a envie de dire et qu’on dit, qu’on décrit, qu’on construit
et il y a aussi toute la part d’inconscient qui passe dans l’écriture et qui ensuite nous est
révélée par le regard des autres, la lecture des autres. L’acte d’écrire me structure ainsi que
1
l’avait fait auparavant l’acte de lire
Cette première partie est divisée en deux chapitres, le premier est un aperçu historique
qui traitera la genèse et la singularité de de la notion de l’autofiction. Nous exposerons
les différentes conceptions de l’autofiction, ce qui va nous permettre de préciser le
cadre théorique dans lequel nous inscrivons notre travail car nous estimons que la
conception de l’autofiction référentielle selon Vincent Colonna et Laurent Jenny est la
plus pertinente afin de dégager l’effet du réel dans un texte de fiction.
1
Le Maghreb Littéraire, Revue canadienne des études maghrébines, no. 5, 1999, p. 95-96.
6
fictionnalisation de sa propre histoire. Cette étude se nourrit des travaux de Vincent
Colonna qui affirme que :
La fictionnalisation peut donc produire ses effets que si auteur et lecteur sont complices pour
s'installer dans une totale mauvaise foi la fictionnalisation de soi se contente d'utiliser ce
mécanisme un cran au-dessus, en plaçant l'auteur non plus derrière, mais dans le texte.
L'écrivain n'est plus épargné par le déroulement équivoque de la fiction. Comme on s'en
doute, cette contamination n'est pas sans conséquence sur la fiction elle-même : quelques-
uns des repères les plus solides de la littérature d'imagination se trouvent renversés, comme
la position privilégiée de l'auteur, le cadre du récit et le rapport du lecteur à l’oeuvre. Fiction
duplex, la fiction de soi complique, multiplie et accélère les contradictions et les antinomies
1
de la fictionnalité.
La deuxième partie a pour but l’étude des rapports entre l’œuvre et la Société. A cet
effet, nous aurons recours à la sociologie de la littéraire, une théorie assez complexe
qui suppose un nombre important d’approches : nous nous limiterons aux travaux de
Lucien Goldmann basés sur la vision du monde.
1
Colonna Vincent, L’autofiction. Essai sur la fictionnalisation de soi en littérature, Thèse.:
http ://[Link] 2004.
7
dans son propre vécu que se trouve toute sa source d’inspiration. Un vécu qu’on ne
peut nullement séparer d’un cadre plus large, celui de la Société qui l’entoure.
8
PREMIERE PARTIE
9
Introduction
« je » est une femme, évoquer sa vie intime, ses sentiments et ses états d’âmes devient
essentiel. L’investissement des femmes dans ce genre d’écriture est d’une importance
indéniable. Peu présentes jusqu'au dernier quart du XXème siècle dans le champ
détournant la célèbre phrase de Simone de Beauvoir, que les femmes ne sont pas nées
auteures, mais qu'elles le deviennent et/ou le sont devenues, au fil des luttes, des
De nos jours, l'acte de participation des femmes à la vie littéraire est tel que
deviennent leurs propre porte-paroles. En outre, ce n'est qu’à partir des années quatre-
vingts que l’on peut parler d’une arrivée significative des femmes en littérature, leur
engagement dans l’écriture a connu une transformation irréversible. Leur accès récent
Force est de constater que les écritures des femmes, en ce qui concerne leur
10
plus parler que d’une portion, d’un fragment de sa vie, découpés selon les critères
En effet, l’autofiction est la forme la plus aisée, pour ces femmes, de l’écriture
de soi car elle permet une liberté d’expression sans pour autant risquer le danger de la
censure. En effet, dès les premières pages de Des rêves et des assassins, Malika
personnage fictif qui incarne sa propre personne. Faisant preuve d’une franchise qui
bouscule tous les interdits et tous les tabous qui caractérisent la société algérienne,
elle raconte son histoire et son vécu en racontant l’histoire de toute une société, de
tout un peuple. Représentant ainsi le groupe dans lequel elle s’inscrit, à savoir des
Mokeddem nous transmet la révolte de toutes celles qui, selon elle, n’ont pas pu
s’exprimer elles-mêmes.
C’est dans cette optique que nous décidons de consacrer cette première partie à
l’étude de l’autofiction en partant de l’hypothèse que Des rêves et des assassins est
Nous nous interrogerons donc sur les différentes techniques utilisées par
l’auteure afin de fournir le plus d’indices possibles au lecteur pour que celui-ci puisse
détecter, d’une part ses intentions ainsi que son engagement au féminin et de l’autre,
1
Lecarne-Tabone, Eliane, L’autobiographie des femmes,
[Link]
11
Nous allons donc diviser cette partie en deux chapitres. Le premier sera
incitée et obligée à faire un tour d’horizon aussi bien historique que théorique. Le
deuxième chapitre traitera les indices de fictionnalisation dans le roman, d’abord par
une étude des éléments paratextuels avant de plonger à l’intérieur du texte. Le travail
de cette première partie tente donc d’analyser l’écriture autofictionnelle dans Des
rêves et des assassins pour dégager ainsi comment une écriture autofictionnelle peut
12
Chapitre I : Genèse et composition
1. Un survol historique
s’installer aussi bien dans les habitudes de lecture que dans l’exercice critique. De nos
jours, ce genre d’écriture, assez répandu, prend une place incontournable dans le
semble indispensable de cerner tous les sens qui lui ont été attribués tout au long de
dans le marché de la littérature sur la quatrième de couverture de son livre Fils paru
en 1977 :
Autobiographie ? Non. C’est un privilège réservé aux importants de ce monde au soir de leur
vie et dans un beau style. Fiction d’évènements et des faits strictement réels ; si l’on veut
autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure a l’aventure du langage, hors sagesse et
hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau. Rencontres, fils des mots, allitérations,
musique. Ou encore, autofiction, patiemment onaniste, qui espère faire maintenant partager
son plaisir.1
dans le sens profond du terme, du moins, pas encore. Il a conçu ce petit texte en tant
1
Doubrovsky Serge, Fils, Paris, Galilée, 1977.Rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2001.
13
qu’écrivain afin de décrire son entreprise littéraire et non pas en tant que théoricien
Le choix du terme n’est pas venu par hasard. C’est dans « une période
termes, il a suffi que quelques chercheurs utilisent le terme d’autofiction pour que la
Sorbonne l’adopte à son tour. Dès le début des années 80, Jacques Lecarme et
Philippe Lejeune sont les premiers, à le prendre en considération. C’est ainsi que
schéma de Lejeune.
plus des ajustements de son inventeur, les « attaques » d’autres poéticiens, tels que
signifiés que son créateur ne pouvait accepter, car ils impliquaient une exclusion de
ses propres œuvres comme référents » 3 étaient d’un apport considérable puisqu’ils
1
Gasparini Philippe, Autofiction, une aventure du langage, Seuil, Poétique, 2008, p.10.
2
Ibid., p.11
3
Ibid., p.108
14
donnent un sens nouveau et différent à l’autofiction qui devient ainsi
la « fictionnalisation de soi ».
« Autofiction & Cie » (1992) prirent une très grande part à la diffusion du néologisme
qui rencontrera un large écho à la fin des années 90. À partir du début des années
– lesquels recoupent la notion d’autofiction telle qu’elle est comprise par certains
générique ».
2. Pactes et contradictions
en prose qu'une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu'elle met l'accent
1
Lejeune Philippe, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975, p.61
15
Et puisque c’est un genre fondé sur la confiance, il exige donc de pouvoir supporter
toute confrontation avec des documents et des témoignages sur cette vie que le texte
Dans l'autobiographie, on suppose qu'il y a identité entre l'auteur d'une part, le narrateur et le
protagoniste d'autre part. C'est-à-dire que le "je" renvoie à l'auteur. L'autobiographie est un
genre fondé sur la confiance, un genre "fiduciaire", si l'on peut dire. D'où d'ailleurs, de la
part des autobiographes, le souci de bien établir au début de leur texte une sorte de "pacte
l’autobiographie mais qui ne peuvent être classés comme tels, demeure toujours
indéterminée et deux cases aveugles. Dans les dites cases il considère « exclues par
Le héros d’un roman déclaré tel, peut-il avoir le même nom que l’auteur? Rien n’empêcherait
la chose d’exister, et c’est peut-être une contradiction interne dont on pourrait tirer des effets
intéressants. Mais, dans la pratique, aucun exemple ne se présente à l’esprit d’une telle
recherche.3
1
Lejeune Philippe, Le pacte autobiographique, op., cit., p.61
2
Ibid., p.28.
3
Ibid ., p.31
16
Fils s’inscrivit justement dans le cadre de cette recherche et Doubrovsky ne
Je me souviens, en lisant dans Poétique votre étude parue alors, avoir coché le passage […]
J’étais alors en pleine rédaction et cela m’avait concerné, atteint au plus vif. Même a présent,
je ne suis pas sûr du statut théorique de mon entreprise, mais j’ai voulu très profondément
remplir cette « case » que votre analyse laissait vide, et c’est un véritable désir qui a soudain
première personne du singulier. L’histoire raconte la vie d’un homme dont le nom est
Serge Doubrovsky, vivant un état pesant d’être déchiré entre deux professions, deux
femmes ainsi que deux langues. L’auteur s’est servi d’un nombre considérable
1
Lejeune, Philippe, Moi aussi, Paris, Seuil, 1986, p.63. Lettre du 17 octobre 1977, citée dans le
chapitre « Autobiographie, roman et nom propre ».
17
fictionnel et autoréférentiel »1. Cette contradiction dont parlent ces deux définitions
n’empêche pas l’existence de points communs entre les deux variantes. Et dégager ces
corrélations permettra de consolider notre hypothèse et prouver que Des rêves et des
assassins est un roman autofictionnel dans la mesure où la part du réel qui prévaut
Gusdorf définit étant« un usage privé de l’écriture regroupant tous les cas où le sujet
humain se prend lui-même pour objet d’un texte qu’il écrit» 2 . Par conséquent, la
matière d’écriture est, pour ce genre comme pour l’autre, la propre vie de l’auteur.
celle-ci varie d’un genre à l’autre. Dans le genre autobiographique, cette dernière est
déclarée, voire même exigée puisque l’auteur s’engage à dire la vérité et rien que la
vérité. Néanmoins, cette vérité se trouve mystifiée et souvent déguisée dans un roman
à visée autofictionnelle.
On voit donc que l’auteur se trouve aussi contraint de replonger dans son
passé avec lequel il doit de nouveau se confronter et il s’y emploie avec une certaine
mélancolie, car quelle que soit la vie menée, avec son lot de joie et de tristesse,
L’auteur est donc égocentrique, autant dans l’autobiographie que dans l’autofiction.
1
Hubier Sebastien, Littératures intimes : les expressions du moi, de l’autobiographie à l’autofiction,
Paris, Armand Colin, 2003, p.122.
2
Gusdorf Georges, Les Ecritures du moi, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 122
18
individu -singularité dont la valeur est, étonnamment, universelle »1. Et pendant que
ces mêmes vertus à l’autofiction, allant du point de vue que les écritures de moi
3. Définitions théoriques
a fini par perdre le sens initial que son inventeur lui avait donné.
ils solides et réellement applicables à l'ensemble des textes de cette nature. Et en quoi
différence n’est que nuance. Dans la mesure où dans une autofiction, l’auteur
réellement. À un point tel que les frontières qui séparent le réel de l’imaginaire
apparaissent comme flous. À ce titre il s’avère difficile de faire le distinguo entre une
histoire qui n’est pas et une histoire qui n’est plus. Comme ce qui différencie la
science historique du roman fictif, bien que d’un point de vue épistémologique,
1
Hubier Sebastien, Littératures intimes : les expressions du moi, de l’autobiographie à l’autofiction,
op. cit., p.129.
19
Lejeune qui ignorait l’existence du sujet de l’autofiction quelques années
auparavant, a fini par en donner son opinion en mettant l’accent sur l’histoire
racontée. Il considère que l’autofiction n’est possible que si l’auteur garde son
identité, tout en s’inventant une nouvelle histoire qui ne coïncide pas avec son vécu:
Pour que le lecteur envisage une narration apparemment autobiographique comme une
fiction, comme une autofiction, il faut qu’il perçoive l’histoire comme impossible ou
chacun donne une conception personnelle. Gérard Genette lui, dans son classement
basé sur le « protocole nominal », dégage deux genres d’autofiction : « les vraies
autofictions dont le contenu narratif est, si je puis dire, authentiquement fictionnel. »2.
autofictions » pour qualifier toutes les œuvres qui « ne sont fictions que pour la
douane : autrement dit, autobiographies honteuses »3. Genette précise que la présence
de la fiction dans ces œuvres s’explique par le besoin, qui s’avère le souci majeur,
lui, une œuvre d'autofiction est une œuvre par laquelle un écrivain « s'invente une
1
Lejeune Philippe, Moi aussi, [Link]., p.65.
2
Genette Gérard, Fiction et diction, Paris, Seuil, 1991, p. 87.
3
Ibid., p.87.
4
Ibid, p. 87
20
fictionnalisation porterait dans le cas présent sur la substance même de l'expérience
vécue. Colonna propose alors une définition qui s’écarte largement de celle donnée
par Doubrovksy :
La fictionnalisation de soi consiste à s’inventer des aventures que l’on attribuera, à donner
son nom d’écrivain à un personnage introduit dans des situations imaginaires. En outre, pour
que cette fictionnalisation soit totale, il faut que l’écrivain ne donne pas à cette invention une
valeur figurale ou métaphorique, qu’il n’encourage pas une lecture référentielle qui
notre analyse se base sur l’une des classes établies par ce dernier. Il a classé
livre, il n’occupe qu’un petit rôle, une silhouette à la Hitchcock traversant ses films»2
commentateur »3
autobiographie (c’est le héros) mais il transfigure son existence et son identité, dans
L’auteur est le pivot de son livre, il raconte sa vie mais il la fictionnalise en la simplifiant, en
1
Colonna Vincent, L’Autofiction, Essai sur la fictionnalisation de soi, op., cit., p.10.
2
Colonna cité par : Corine Durand Degranges, L’autofiction, synthèse en ligne : http :
[Link]/spip/article.php3?id_article=736
3
Colonna, Vincent, L 'Autofiction. Essai sur la fictionnalisation de soi en littérature, op. cit., P.135
4
Ibid., p.75.
21
La différence varie d’un théoricien à un autre afin de donner une définition pertinente
nominale et dont l’intitulé générique indique qu’il s’agit d’un roman. »2. Il avance
est déguisé par l’emploi d’un pseudonyme. Colonna lui parle d’une « homonymie par
plus important. Revenant à Lecarme, qui distingue aussi deux usages de la notion :
l’autofiction au sens strict du terme (les faits sur lesquels porte le récit, sont réels,
L’aspect référentiel est le trait principal de l’une des deux conceptions que
(qui rappelons-le affirme l'identité de la triade auteur-narrateur personnage) est faussé par
1
Colonna cité par : Corine Durand Degranges, L’autofiction, synthèse en ligne : http :
[Link]/spip/article.php3?id_article=736
2
L’Autofiction : un mauvais genre », Autofictions & Cie, SERGE DOUBROVSKY, JACQUES
LECARME et PHILIPPE LEJEUNE, 1993, p. 227, in [Link]/forum/colloque99/[Link]
3
Colonna Vincent, L’autofiction, essai sur la fictionnalisation de soi en littérature, op. cit., p. 56.
4
Ibid., p 64.
5
[Link]
6
Jenny Laurent, L’autofiction, cours en ligne :
[Link]
22
Selon lui la fictionnalisation peut porter sur plusieurs éléments :
porte sur le style de l’écriture, l’auteur se donne la liberté totale pour traduire l’état de
dans son acte d’écriture, s’extériorise. C’est un acte thérapeutique qui lui permet
d’exprimer ses douleurs sans penser à la censure étant donné que la langue employée
Autobiographie, terme qui a déjà rencontré quelque faveur ? Ou bien, de façon plus
qui nécessairement la traversent, des manques et apories qui la minent, des passages
de son inconscience 2
autobiographique à dire la vérité n’est plus crédible car depuis les travaux de Freud en
psychanalyse, il est devenu inconcevable de pouvoir cerner une réalité : dire la réalité
1
Ibid.,
2
Robbe-Grillet Alain, Les Derniers Jours de Corinthe, Paris, Minuit, 1994, p. 17.
23
ne serait alors qu’une intention. C’est justement dans ce sens que Maurois déclare en
de soi, engage son auteur dans le sens d'une infidélité à soi-même impossible à
éviter»1
Philippe Vilain reconnaît avoir transformé la réalité telle qu’il l’a connue
imaginaire :
D’un côté, ma vie n’a jamais cessé de produire un sentiment de fiction, de l’autre, mes
textes s’acharnent à produire une illusion de réalité : ainsi la réalité, plus crédible, plus
Quant à Céline Maglica, la distinction doit se faire, non plus entre réalité/fiction, mais
plutôt entre fiction/fictionnalisation. Elle met l’accent sur un point très important :
L’autofiction n’est pas une fictionnalisation de soi : se fictionnaliser, c’est partir de soi pour
créer une existence autre, c’est transposer son être dans le champ des possibles qui
pourraient / auraient pu avoir lieu dans la réalité. L’autofiction, c’est transposer sa vie dans
quelque sorte, l’énonciation elle seule qui est fiction dans le livre. 3
exposée par Douvrovsky, la fiction de l’auteur porte non pas sur les faits exposés (le
1
Maurois André, Aspects de la biographie, Paris, Au sans pareil, 1928. Citation rapportée par Grassi,
Marie-Claire, " Rousseau, Amiel et la connaissance de soi ", in Autobiographie et fiction romanesque,
Actes du Colloque international de Nice, 11-13 janvier 1996, p. 229, cité par « L’autofiction : Une
réception problématique », art. En ligne : [Link]
2
Vilain Philippe “Ecrire le roman vécu” P.140, citation de Ph. Gasparini, Autofiction une aventure du
langage, Seuil, Poétique, 2008, p 265.
3
Maglica Céline, « Essai sur l’autofiction », art. en ligne : [Link]
01Question/Analyse2/[Link]
24
Notons que ce tour d’horizon était indispensable dans la mesure où il nous a
permis d’aiguiller notre choix parmi une multitude de définitions portant sur
l’autofiction. Des points de vue qui ont contribué à enrichir cette notion, et toutes les
nouvelles perspectives d’analyses. Nous précisons que notre présente étude s’inscrit
fait vraiment appel pour traduire son trouble et représenter sa révolte au féminin.
25
Chapitre II : Les indices de la fictionnalisation dans Des
face à un événement social qui a suscité son intérêt au cours de son expérience
l’auteur dans une époque antérieure. Ils peuvent être des frustrations, des tristesses, ou
même des chocs. L’écriture du présent est, dans cette perspective, la conséquence du
peut pas être un individu particulier auquel le lecteur peut se référer, mais constitue un
postanalytique »2 . Ce n’est qu’après avoir vécu une certaine situation que l’auteur
peut donner un sens à ce qui s’est passé dans sa vie. Le Moi exprimé a donc un
1
Laouyen Mounir, Perceptions et réalisations du moi, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2000, p.
288.
2
Doubrovski Serge, « L’initiative aux maux : écrire sa psychanalyse » In : Parcours critique, Galilée,
Paris, p. 77.
26
fois de l’auteur et du narrateur 1 . Malika Mokeddem s’est considérée comme une
romancière pour faire parler l’inconscient. L’écriture qu’elle a adoptée oscille entre
les symboles et les paraboles qui focalisent l’attention du lecteur sur une réalité pour
Dans le texte de Des rêves et des assassins, Kenza, l’héroïne du roman, a été
désignée comme porteuse d’un message qui permet de dénoncer une pratique que
l’auteure a voulu modifier. Issue d’une famille où le père, le chef de famille, n’a
culture de la servitude des filles, Malika Mokeddem a voulu mettre en relief les
La société algérienne est une société où les hommes et les aînés prédominent
religion comme objet pour faire taire les rebelles qui veulent se révolter. Les figures
et les imposent une servitude qui se traduit par la limitation des activités de la femme
1
Renard Camille. Névroses de l’individu contemporain et écriture autofictionnelle : le cas Fils,
[Link]
2
Nahlovsky Anne-Marie, La femme au livre : Itinéraire d’une reconstruction de soi dans les relais
d’écriture romanesque. Les écrivaines algériennes de langue française, L’Harmattan, p. 140.
27
est malheureusement un fait de société qui a été depuis longtemps observé en
Algérie1.
qui confie :
J’ai quitté mon père pour apprendre à aimer les hommes, ce continent encore hostile car
inconnu. Et je lui dois aussi de savoir me séparer d’eux. Même quand je les ai dans la peau.
J’ai grandi parmi les garçons. J’ai été la seule fille de ma classe de la cinquième à la
terminale. J’ai été la seule pionne dans l’internat au milieu des hommes. Je me suis faite
avec eux et contre eux. Ils incarnent tout ce qu’il m’a fallu conquérir, pour accéder à la
liberté 2.
Malika Mokeddem a été une battante qui veut être reconnue dans un monde où
d’autre termes, est le maître absolu. Elle a donc exposé, à l’intérieur de son roman, ce
combat qu’elle a mené et que toutes les femmes algériennes devraient mener pour
Dans Des rêves et des assassins, elle présente deux stéréotypes. Le premier est
celui du mâle dominant, figuré par le père qui incarne la Loi et la Morale et qui se
permet d’accomplir des gestes excessifs sur le reste des membres de la famille. La
sphère domestique où la femme passe la plus grande partie de son temps, se trouve
donc sous la direction du père. Mais cette domination ne se limite pas seulement à cet
espace, elle se propage aussi jusqu’à la sphère sociale, où les hommes sont toujours
les êtres supérieurs. Malika Mokeddem dénonce, à travers son récit, la complicité de
ces derniers se sont tus devant la perversion perpétrée par leur père. Rançonnée par sa
famille, enfant rebelle dans une société par son refus de suivre les injonctions
patriarcales, elle est considérée comme une femme qui dérange par son détachement.
Malika Mokeddem, tout comme Kenza Meslem, a fini par quitter l’Algérie. L’une
dénoncer la préférence de la société algérienne pour les petits garçons que pour les
Aînée d’une nombreuse fratrie, j’ai très tôt pris conscience de la préférence de mes parents (et
au-delà de la société) pour les garçons. Secrètement, cette injustice me mortifiait, me minait.
J’étais vouée au sort de toute aînée : devenir un modèle de soumission. L’école m’a ouvert une
Dans son récit, elle décrit avec force ses impressions à partir de la situation familiale,
mais également par rapport du non- respect des autres représenté par le mâle
dominant :
Et à chaque rentrée des classes, je découvrais que des pères avaient retiré des Houria, des
Nacira et des Djamila de l’école pour les marier, de force. J’aurais dû méfier ! Je n’aurais
jamais dû croire que cet immense rêve collectif de liberté, qui embrasait tout le monde, allait
contribuer à forger des hommes différents. Il portait déjà en lui ses discriminations. Des pères
qui brisent l’avenir de leurs propres filles sont capables d’enchaîner toutes les libertés. (RA,
21)
1
Gans- Guinoune Anne-Marie, Autobiographie et francophonie : cache-cache entre « nous » et « je .
Relief 3 (1), 2009, pp. 61 – 76.
2
Helm Yolande, Malika Mokeddem : envers et contre tout, op., cit., p. 270.
29
Elle dénonce la société algérienne qui a renforcé elle-même ce stéréotype qui
met la femme à un niveau inférieur à celui des hommes. Les femmes, dans cette
société, devaient uniquement obéir, se taire, sans plus et rien de plus. Elles n’avaient
pas le droit de dire non. Un semblant d’indépendance, à maintes reprises annoncé, n’a
pas été en mesure de rendre libre la femme d’avoir ses idées, ses propres ambitions, ni
provoquée en elle la séparation avec son compagnon, désigné dans le livre sous le
nom de de Yacef, un jeune homme qui se plie à la tradition et décide d’épouser une
femme qui incarne la femme parfaite selon la société traditionnaliste algérienne : une
« vierge soumise à la tradition »1. Un choc émotionnel que l’auteure décrit avec une
grande douleur. Et c’est là l’un des cas de tristesse et de malheur antérieur puisque
l’auteure nous raconte l’histoire réelle d’un amour faute citée dans son roman
Des rêves et des assassins a également mis en relief les retrouvailles d’une
fille qui vient de connaître le destin tragique d’une femme soumise à un homme
violent, autoritaire et qui a dû fuir son pays pour aller s’exiler dans un pays étranger.
L’auteure parle à travers son livre, des privations que les femmes algériennes
1
Bonn Charles, Echanges et mutations des modèles littéraires entre Europe et Algérie, L’Harmattan,
2004.
2
Entretien avec la romancière algérienne Malika Mokeddem, « La mer, mon autre désert », Art en
ligne : [Link]
mokeddem/
30
Malika Mokeddem souligne, dans son œuvre, les différentes sortes d’exils
dans lesquels a sombré la femme algérienne. Kenza a dû fuir les hommes et son pays
pour aller dans un pays étranger, inconnu, à la recherche de sa mère. Elle est
caractérisée par ce partage entre ces deux pays : la France et l’Algérie. En France, elle
se sent immigrante, mais elle ne peut plus faire machine arrière et retourner dans ce
affirme :
Je suis en adéquation avec moi-même, c’est-à-dire que je suis les deux à la fois : pas deux
moitiés juxtaposées ou accolées, mais c’est intimement imbriquée en moi. On ne peut pas me
scinder en deux, justement parce que très ramifiée et que chaque partie de moi, chaque fibre se
nourrit de l’autre2.
Dans son œuvre, l’auteure place la narratrice dans un contexte social très
délicat. La société qu’elle décrit est une société rétrograde qui est marquée par la
misogynie. L’histoire se déroule pendant les années quatre vingt dix et relate
algériennes.
surtout dans les zones rurales algériennes. Assujettie complètement à cet homme,
1
Samokhina Daria, Le phénomène de l’hybridité et du mimétisme dans des espaces narratifs du
Maghreb : Une identité, est-elle possible ? Mémoire pour l’obtention du Diplôme Master of Arts,
Université de Notre-Dame, Indiana, 2005, pp. 46 – 55.
2
Le Maghreb Littéraire, Revue Canadienne d’études maghrébines n°5, 1999, p. 85.
31
dans une société patriarcale, jeune fille, elle doit se plier devant la volonté de son
père. Une fois femme, et en âge de se marier, elle ne peut échapper au mariage
arrangé par ses parents. Dans la vie du couple, elle est complètement dirigée par son
mari.
par la société phallocratique algérienne et d’autres même s’y sont résignées par peur
et par manque de soutien. N’ayant pas de ressources, ni d’alternative, elles n’ont pas
vraiment le choix, quand bien même elles voudraient se révolter. Toute forme de non-
les femmes pouvaient même être assassinées ou agressées par leurs propres maris.
l’esprit de ces dernières les vraies cultures et les codes familiaux qui mettent les
l’Indépendance, les dirigeants ont tenu à codifier l’espace familial pour établir et
renforcer au sein de la famille une condition de vie basée sur la suprématie masculine.
Pour la femme algérienne, l’espace domestique et la fonction génitrice sont les seules
Entendons celle qui ne veut plus reproduire la tradition dans laquelle ils ont été élevés, et qui
leur donne des droits disproportionnés par rapport aux aptitudes habituellement reconnues
32
aux êtres humains. La diabolisation fantasmée des femmes occidentales auxquelles ils
Des rêves et des assassins n’est pas seulement le récit d’une femme qui veut savoir
qui elle est et part à la recherche de sa mère, mais aussi, l’histoire d’une jeune femme
pleine de rage et de courage qui décide de défier les normes et dénoncer les coups
Kenza, l’héroïne de l’histoire, a mené une lutte acharnée dans une société
la tradition mais surtout dans la religion. Kenza tente alors de mettre fin à cette
Père. Les agressions qui sont perpétrés à l’endroit de la femme et des enfants
années 80 ce qui a favorisé la migration des personnes qui sont issues de la souche
privilégiée algérienne. La migration a été renforcée dans les années 90, phénomène
des associations de femmes, etc. Ils ont cherché refuge en France principalement,
mais dans ce pays, ils ont acquis une image de la société d’immigrés, caricaturée dans
la grande majorité des cas en étant vue comme une population défavorisée. Dans cette
1
Khodja Souad, A comme Algériennes, ENAL, 1991.
2
Zekri Khaled, Stéréotypes et déplacements génériques chez Malika Mokeddem,
[Link]
33
société, l’image des immigrants algériens était celle d’un individu socialement
dominé.
Par conséquent, les Algériens qui s’installaient en France ont perçu leur
immigration non pas comme telle, mais comme étant un exil face à la situation dans
leur pays natal ou la violence régnait 1 . C’est la raison pour laquelle, Malika
Mokeddem a voulu attirer l’attention sur le fait que la France et l’Algérie n’étaient pas
aussi loin l’une de l’autre et que peu importe où se trouvent les Algériens, et plus
l’identité.
toute une jeunesse empoisonnée par la situation sociopolitique. C’est l’histoire d’une
jeune qui est en proie à toutes les difficultés causées par un système instable,
développement. C’est l’histoire d’une société qui opprime les jeunes et surtout les
jeunes filles et n’arrive pas à donner de solutions susceptibles de réduire les difficultés
sociopolitiques.
une application rigoureuse des lois pour préparer le développement d’un pays. Ce
les classes sociales dominantes qui sont les castes dirigeantes2. Cette vision améliore
1
Maghrébins de France. Regards sur les dynamiques de l’intégration. Confluence Méditerranée n° 39,
L’Harmattan, 2001, pp. 109 – 110.
2
Ibid.
34
aussi par conséquent la servitude et la claustration des femmes qui sont alors
Des rêves et des assassins a été conçu dans le but de dénoncer la brutalité, la
peur et le traumatisme psychique vécus par les femmes algériennes pendant les années
90. En effet, le contexte social dans lequel s’inscrit le destin tragique de l’héroïne de
l’histoire, Kenza, condamne les femmes à devenir des exilées dans leur propre pays
natal à cause des normes imposées par l’entourage et la famille. Celles qui peuvent
fuir doivent faire face non seulement aux condamnations et aux adversités provoquées
par le refus de ces normes imposées, mais également, à un accueil hostile dans les
1995, année de parution de Des rêves et des assassins, la société algérienne est
en pleine effervescence. La sécurité du pays est mise en cause dans tous les domaines
et l’intégrisme, qui ravage le territoire, est dominant partout. La littérature, en tant que
Les premières cibles de cette guerre civile qui a frappé l’Algérie furent les
intellectuels : ils ont été pourchassés avant d’être tués 1 . Pendant ce temps, les
Cependant, les responsables ont essayé de ne pas transmettre cette image de la guerre
qui ravagea l’Algérie. C’est pourquoi ce conflit sanguinaire demeura dans l’obscurité.
Les médias étrangers restèrent muets alors que de nombreuses personnes perdaient la
vie quotidiennement. En effet, les journalistes étrangers ont été bannis du territoire
1
Bonn Charles, Paysages littéraires algériens des années 90 : Témoigner d’une tragédie ?
L’Harmattan, 1999, pp. 7 – 8.
35
algérien, la censure a été si dure que les personnes qui ne se trouvaient pas en Algérie
ne pouvaient pas connaître la réalité de ce qui s’y passait. Les journalistes étaient
parmi les cibles les plus courantes des intégristes qui les menacent de mort1.
Les intégristes islamistes se sont attaqués aux écrivains qui osent parler de
leurs agressions contre la culture et de ceux qui la symbolisent. C’est ainsi qu’il a été
intégristes ont assassiné des enseignants sous prétexte que ces derniers diffusaient des
idées modernistes. Des centaines de journalistes algériens ayant dénoncé les pratiques
Les femmes, peu importe qu’elles soient intellectuelles ou non, peu importe
leur profession, peu importe qu’elles soient femmes au foyer ou non, ont été obligées
de porter le foulard islamique, le « hidjab ». Des femmes ont été violées, maltraitées
par les « soldats de Dieu ». Le code de la famille place la femme désormais en une
Etant donné que l’Etat n’a pas voulu laisser la liberté aux journalistes de
les auteurs algériens des années 90 ont cherché un moyen de montrer ces massacres
qui font malheureusement partie de la vie quotidienne algérienne. Mais cette situation
1
Burtscher- Bechter Beate et Mertz – Baumgartner Birgit, Témoignage et/ou subversion : une relation
paradoxale ? Etudes littéraires maghrébines, n°16
2
Lebdaï Benaouda, L’intégrisme islamique, Point de Vue, [Link]-
[Link]/_uploads/pdf/4_10_3.pdf
36
a aussi provoqué l’apparition d’une littérature d’urgence, née de la nécessité de
Moi aussi, je croyais que, parce que j’avais mis la Méditerranée entre l’Algérie et moi,
j’allais être plus tranquille. Mais ce n’est pas vrai. Comment être sereine, en effet, quand on
voit grandir tous les jours la liste de ses amis assassinés, disparus ? Comment rester
impassible devant ce slogan intégriste : Ceux qui pêchent par la plume périront par le sabre ?
théâtre algérien ? Comment, finalement, oublier que la menace, en France, elle existe ? 2
Des rêves et des assassins retrace l’itinéraire de la jeune Kenza qui, pensant
jouir de l’indépendance algérienne comme une porte ouvrant sur la liberté de tous,
sans distinction de sexe, et à la liberté tout court, se trouve déçue par la triste réalité
qu’elle observe dans la société, comme l’analyse le narrateur : « Quelque chose était
déjà détraqué dans le pays dès l’Indépendance. Mais ça, je ne le savais pas encore »
(RA, p, 21). Le désert a constitué pour elle un refuge dans lequel elle aime se plonger.
aller dans le « désert blanc », elle voudrait fuir l’espace où elle a vécu pendant son
enfance, espace qui est détruit par la guerre civile non déclarée encore3. Cette image
1
Burtscher- Bechter Beate et Mertz – Baumgartner Birgit, [Link].,
2
Haubruge Pascale, Son roman « Des rêves et des assassins » dénonce l’Algérie contemporaine.
Malika Mokeddem écrit « avec la rage », [Link]
assassins-denonce-l-algerie-_t-[Link]
3
Helm Yolande, Malika Mokeddem : envers et contre tout, op., cit., p. 89
37
l’urgence et la nécessité d’une prise de conscience de la jeunesse algérienne en proie
Il faut noter aussi que les femmes constituent les cibles des intégristes dans le
but de se donner une image d’un mouvement qui a une vision idéologique. L’auteure
a donc écrit ce roman afin d’attirer l’attention du lecteur sur le sort des femmes qui
sont, elles aussi, victimes de ces intégristes1. Les années 90 étaient par conséquent une
période de forte immigration pour les populations qui avaient un capital social et
culturel élevé.
jeunesse qui a été détruite et que les intégristes continuent encore à fragiliser. Ecrit
dans l’urgence, alors même que l’auteure a reçu des lettres de menaces pour la
Maintenant, l’interdit et la terreur calcinent tout […] Maintenant les lois sont allées plus loin
que la tradition. Elles ne laissent plus aucun droit aux femmes […] Et sous ce règne des
salauds l’Algérie devient le théâtre de toutes les ignominies : gamines violées sous les yeux
de leurs parents. Volées et emportées dans les maquis par des sanguinaires qui, leur rut
assouvi, les mutilent et les jettent. Pauvres miettes de leur sauvagerie. Meurtres de pieds-
noirs restés là par amour de cette terre […] J’ai peur. Peur de l’horreur qui rôde. Qui sème la
suspicion jusqu’au sein des familles […] Maintenant les entchadorées ressemblent à des
1
Laval Sophie, Oublier les limites de la censure, Escuela Official de Idiomas,
[Link]/
38
2.2. Autour du texte : indices paratextuels
tous les genres, similaires ou différents. C’est dire que la mention « roman » sur la
couverture d’un livre tend à devenir une étiquette problématique, s’appliquant à des
l’ambiguïté de la lecture.
PARATEXTE
PÉRITEXTE ÉPITEXTE
Titre, sous-titre, préface, postface, prière Critiques dans la presse, entretiens avec
d’insérer, avertissement, épigraphe, l’auteur, correspondance, journaux
dédicace, notes, quatrième de intimes, etc.
couverture.
1
Grand Robert de la langue française, 2006.
39
l’assimilation intégrale du sens du texte et pour assurer le fonctionnement correct du
texte littéraire.
«Para texte », « péri – texte », ou « méta – texte » sont des termes qui désignent le
même appareil textuel qui entoure un texte, le présente et l’annonce. Cette notion de
paratextualité se trouve mise à l'honneur dans les études littéraires, suite aux travaux
Le paratexte est donc pour nous ce par quoi un texte se fait livre et se propose comme tel à ses
lecteurs, et plus généralement au public. Plus que d’une limite ou d’une frontière, il s’agit ici
d’un seuil ou […] d’un « vestibule » qui offre à tout un chacun la possibilité d’entrer ou de
rebrousser chemin1
C’est cet appareil textuel qui décide, selon Genette, la diffusion et le succès d’une
œuvre littéraire :
Un texte se présente rarement à l'état nu, sans le renfort de l'accompagnement d'un certain
nombre de productions2
Il ajoute :
Ces lieux textuels qui accompagnent l'œuvre littéraire désignent l’ensemble, certes
hétérogène de seuils et de signifiants que j'appelle le paratexte : titres, préfaces, notes, prières
d'insérer et bien d'autres entours moins visibles mais non moins efficaces, qui sont pour le dire
trop vite , le versant éditorial et pragmatique de l'œuvre littéraire et le lieu privilégié de son
1
Genette Gérard. Seuils. Edition Seuil, Paris, 1987, p.7.
2
Ibid. p7.
3
Genette Gérard, cité par Achour. C et Bekkat. A in Clefs pour la lecture des récits convergences
critiques II Edition du tell, 2002. p.70.
40
Gasparini précise que : « Le paratexte remplit une fonction référentielle, dans la
l’épigraphe qui annonce les différentes parties de l'oeuvre. Ces éléments paratextuels
genre autofictionnel. A vrai dire, ils suscitent l’interrogation suivante: dans quelle
roman?
l’indication générique et le titre. Ensuite, nous allons nous interroger sur quelques
page.
Une fois l’écriture du livre achevée, chaque auteur considère son œuvre
comme étant le fruit de son travail, comme un enfant longtemps attendu et enfin mis
au monde. Cependant, pour l'éditeur, le livre est d'abord un objet destiné à la vente et
son souci majeur est de vendre le plus grand nombre d’exemplaires. Une bonne vente
passe par une bonne couverture : la meilleure technique est de reproduire une
1
Gasparini Philippe, Est-il je ?, Paris, Seuil, 2004, p.62.
41
photographie sur la première de couverture, assortie d’un résumé succinct et
citation de Victor Hugo, écrivain lui-même, qui disait que la forme c’est le fond qui
remonte à la surface. Il faut donc d’abord faire voir pour faire lire, et utiliser des
Depuis sa première parution sur le marché en 1995, Des rêves et des assassins
a présenté trois couvertures différentes. La première, avec les éditions Grasset, éditeur
exclusif, et les deux autres sont apparues à l’occasion d’une réédition dans la
l’ouvrage. Tous ces éléments sont placés dans un cadre à fond blanc sur une photo qui
fournit, à notre avis, une quantité considérable d’indices. L’image, bien choisie, attire
l’attention de celui qui la regarde, surtout s’il se trouve être amateur du désert et du
Sahara.
pas évident : l’auteure ne parle de désert que lorsqu’elle évoque ces moments
inoubliables que la protagoniste Kenza passa avec son ami d’enfance Alilou. Mais le
désert est le degré zéro de l’écriture de Malika Mokeddem. Espace phare, il est
42
toujours présent dans ses ouvrages et elle en parle toujours avec nostalgie et avec
violence ; un quasi-personnage qui s’incruste dans la vie des gens pour les pousser à fuir ou
a saisir la liberté ; un lieu hybride qui représente un rêve de multiplicité dans la paix. Il est
L’image sur la couverture représente donc le désert, on y voit les pieds d’une
personne, probablement un homme, qui marche sur le sable vers une destination
l’histoire racontée. La perte dans laquelle se trouve l’homme sur la photo est
semblable à celle que subit Kenza, dans le récit. A l’image du Targui qui parvient
toujours à trouver son chemin sans aucun repère ostensible, l’héroïne a toujours
trouvé sa voie dans la vie et en suivant les traces qui l’ont mené jusqu'à des ailleurs
blancs.
1
Trudy Agar-Mendousse, Violence et créativité de l’écriture algérienne au féminine, l’Harmattan,
2006. p. 106
43
l'humanité n'est perceptible que par cette trace que laisse la marche de cet homme. Le
désert même, avec sa rigidité et sa cruauté, est un assassin de toute forme de vie :
Là-bas, la vie oscille entre les fulgurances de l’angoisse et de grandes plages de léthargie. Là-
bas, les étés mordent sur les hivers et, en quelques furies de vent de sable, assassinent toute
velléité de printemps. Là-bas, chaque été est une mort par calcination. Même la mélancolie
celle de l’étendue, son besoin de remplir les grands espaces du désert par la profusion
des mots pour apprivoiser l’angoisse. A propos de ses romans, Ghania Hammadou
écrit :
Débordant le cadre de la confession individuelle pour atteindre l’universel, ils racontent des
histoires dont le cœur est désert et la chair femme, des vies qui, ajoutées les unes aux autres,
tissent comme une fresque mouvante et colorée ; fresque humaine où s’entrecroise une
multitude de destins, où luttent, rêvent, s’aiment et meurent des femmes. Femmes sans voix
Multiples et tendres, déroulant la chronique sanglante d’un pays dont elles ne peuvent guérir,
leurs voix nous guident dans un désert métaphorique et nous entraînent au cœur du tumulte de
l’époque, à la rencontre d’un monde qui n’en finit plus de mourir et de naître 1
1
Ghania Hammadou, « Réflexions d’une écrivaine » dans Malika Mokeddem. Envers et contre tout,
sous la direction de Yolande Alice Helm, op., cit., p. 236.
44
convient maintenant d'ouvrir le volume à plat, et de mettre en regard première et
quatrième de couverture.
notre présente étude d’une importance indéniable dans le sens où elle révèle des
différentes. Le premier, assez long, est une présentation, non signée, du contenu du
livre, elle offre un résumé de l’histoire qui commence par raconter les malheurs de
Kenza, depuis son enfance jusqu'à son départ en France. Et finalement pose la
l’écrivaine : Peut-on échapper aux souvenirs ? Et la France n’est- elle pas encore trop
près de l’Algérie ?
générique, le genre est désormais affirmé, Un roman. Il s'agit d’un extrait d'article
du livre, qui reprend une partie du commentaire de Maati Kabbal dans le journal
45
à Libération, au Monde diplomatique, ainsi qu'au Magazine littéraire. Il s’agit donc
ou auctoriaux. Le roman est donc déjà lu par un élément de cette instance collective
qui en constitue toujours en partie le sens, c’est-à-dire le public. Placé devant cette
le nom donné en haut de page : à ce niveau on ne sait toujours pas qui est Malika
Cerner l’œuvre d’un point de vue générique dépend d’un nombre considérable
d’éléments dont l’indication générique que l’on considère généralement comme l’un
l’aspect fictionnel d’une œuvre littéraire et facilite la classification selon les genres,
L’indication « roman » sur la couverture d’un ouvrage, c’est se garantir en principe contre
1
Colonna Vincent, L’Autofiction. Essais sur la fictionnalisation de soi en littérature, op., cit., p.174.
46
confrontation entre un horizon d’attente générique et le corps du texte lui-même.
toute attente est primordial dans l’orientation générique de l’œuvre qu’on s’apprête à
lire puisque c’est la première impression. L’œuvre est à considérer dans une catégorie
dont les règles sont connues. Le roman est d’abord une fiction, une histoire régie par
une des fonctions que Jakobson confère au langage littéraire, la fonction poétique. Il
est clair que, depuis sa naissance, le roman a acquis ce qu’on appelle en sémantique
Pour éviter cette ambiguïté définitionnelle, référons-nous à deux éléments qui ne sont
l’indication générique peut se trouver sur la page de garde comme on peut la voir sur
romans qui ne contiennent aucune précision sur le genre. Dans notre corpus,
L'indication générique exerce donc une fonction pragmatique qui contribue à la mise
1
Genette Gérard, Seuil. op., cit., p. 90
2
Genette [Link]
3
« […] roman, dans la terminologie actuelle, implique pacte romanesque, alors que récit est, lui,
indéterminé, et compatible avec un pacte autobiographique»: Lejeune
[Link]
47
Ce statut officiel est le garant principal d’une écriture dite autofictionnelle
à l’autofiction :
En effet, une des clauses de l’autofiction consiste en l’établissement d’un pacte de lecture
autofictionnel dans Des rêves et des assassins. Étudier ce roman nous amène souvent
l’Algérie des années 90. Elle y dénonce des comportements qui existent dans la
propre vie sans avoir le souci de la censure. Cela implique aussi que le fait de traiter
ces sujets qui concernent un nombre important d’Algériens ne veut pas dire forcément
que tous ceux-ci les voient de la même manière. Dans un décor d'époque plus vrai que
nature, le discours est d’abord perçu comme l’expression d’une « révolte », celle
raconte jamais tel qu'on a été mais tel qu'on se souvient avoir été.
indication ouvre une large voie dans laquelle nous pouvons aisément parler d’un
1
Ariane Kouroupakis et Laurence Werli, “ Analyse du concept d’autofiction ”. Art en ligne :
[Link]
48
aspect fictionnel contenu dans une histoire impliquant plusieurs éléments
2.4. Le titre
l’un des éléments les plus importants du paratexte, il trône sur l’ensemble des autres
éléments paratextuels du moment qu’il détient la principale clé qui doit permettre au
investigations qui ont abouti à l'avènement d'une discipline dont le premier souci
serait l'étude des titres ou la titrologie comme elle a été nommée par Claude Duchet
Le titre est un message codé en situation de marché, il résulte de la rencontre d'un énoncé
: il parle l’œuvre en termes de discours social mais le discours social en termes de roman.1
Ce signe par lequel le livre s'ouvre : la question romanesque se trouve dès lors posée, l'horizon
désigne dès l'abord comme manque à savoir et possibilité de le connaître (donc avec intérêt),
est lancée.2
Il doit donc susciter l’intérêt de celui qui commence son approche du livre, l’attire et
1
Duchet Claude, «Eléments de titrologie romanesque», in LITTERATURE n° 12, décembre1973
2
Grivel Charles, Production de l'intérêt romanesque, Paris-La Haye, Mouton, 1973, p.173.
49
En plus de cette fonction publicitaire que le titre doit remplir, il est sans
S’adresse à beaucoup de gens, qui par une voie ou par une autre le reçoivent et le
titre, comme d’ailleurs le nom de l’auteur, est un objet de circulation ou, si l’on préfère, un
sujet de conversation 1
Le titre joue un autre rôle par définition : nommer et ainsi permettre de désigner
l’ouvrage de tel ou tel auteur. On peut dire que c’est la pièce d’identité du roman qu’il
présente. Vincent Jouve affirme que le titre : « sert d’abord à désigner un livre, à le
quand il dit :
C’est bien connu, est le « nom » du livre, et comme tel il sert à le nommer, c’est-à-dire à le
Bien plus qu’une étiquette sur un livre, le titre, bien qu’il doit laisser auprès du
moment qu’il remplit trois fonctions capitales que nous essayerons de discerner de
manière brève.
1
Genette Gérard, Seuil, [Link]., p.79
2
Jouve Vincent, La Poétique du roman, Paris, SEDES, 1999, p.14
3
Genette Gérard, [Link]., p.83
50
L’argument d’un texte référentiel peut être résumé en quelques pages, synthétisé en quelques
1
lignes et finalement, désigné par son titre qui sera, idéalement, transparent à son contenu
L’autre fonction que le titre doit remplir est une fonction conative. Puisqu’il doit
La troisième fonction est la fonction poétique du moment que le titre est appelé à
Toutefois le rôle du titre d’une œuvre littéraire ne peut se limiter aux qualités demandées à
une publicité car il est « amorce et partie d’un objet esthétique ».Ainsi, il est une équation
Partant de ces indications, nous tenterons de déchiffrer les messages codés que porte
fait d’un hasard. D’ailleurs la violence que ressent le lecteur d’emblée en lisant ce
titre représente parfaitement bien autant l’histoire racontée que la pensée de l’auteure.
L’attention est donc immédiatement attirée par le sens que porte ce titre. Des rêves et
des assassins est un syntagme nominal qui commence par un article indéfini et
deux derniers que réside toute l’originalité du titre vue leur «confusion lexicale ».
L’image qui se présente dans l’esprit du lecteur avec ce titre est celle de deux
univers très difficilement associables : celui des « rêves », donc de douceur et d’espoir
1
Gasparini Philippe, [Link]., p.62
2
Achour, Christiane, Bekkat, Amina, Clefs pour les lectures des récits, Convergences et Divergences
Critiques II, Alger, Tell, 2002, p.71
51
et celui des « assassins », synonymes de douleur et d’amertume. Deux mondes
confusion. Le rêve, dans un sens symbolique du terme, est un mot qui provoque la
combinaison des idées positives, il rime avec espérance, souhait, joie et même
bonheur. « Assassins » est quant à lui un mot plutôt violent qui désigne une ou des
mettre un terme à quelque chose, de manière délibérée. Entre ces deux mondes, le
lecteur se trouve dérouté face à cette ambivalence intrigante, à plus d’un titre mais
surtout d’un titre qui résume le contenu du récit sans trop fournir des détails, comme
Les titres thématiques (qui désignent le thème de l’ouvrage, ce dont on parle) peuvent être
2
de plusieurs sortes : les titres littéraires renvoient au sujet central
En effet, le rêve, tout comme l’assassinat et la mort, sont permanents dans le roman et
La faillite est si grande. Trente ans de mensonges sur notre identité. Trente ans de
falsification de notre histoire et de mutilation de nos langues ont assassiné nos rêves. Font de
De ce fait, Des rêves et des assassins remplit, en plus de la fonction poétique, une
fonction référentielle et puisque cette dernière semble être la plus valeureuse par
1
Jouve Vincent, [Link]., p.14.
2
Jouve Vincent, [Link]., p.14.
52
rapport à notre thème de recherche. Nous essayerons de la développer, r en étudiant le
sens du rêve et la violence que comporte le mot assassins dans le texte du roman.
Tout au long de notre lecture de Des rêves et des assassins nous observons
une présence constante du sens du rêve sous formes variables. Rêve de la petite Kenza
plus intéressés par sa bourse d’étudiante que par son épanouissement en tant que
femme :
Dans ce monde qui ressemble à un songe […] Alilou mes seules cures d’enfance […] c’est
moi qui ai fui mon père, sa bestialité, les criailleries de sa marmaille […] Hourra, la rentrée !!
Elle me sauve du désert et des miens […] le lycée El Hayat fut mon premier refuge. El Hayat :
la vie […] Ces barrières étaient autant de protection, car les années, en passant, m’avaient
faute :
Il n’est pas mort, Yacef. Il a décidé de me quitter. J’ai simplement fait un rêve. Puis je me suis
réveillée. On n’a pas de chagrin après un rêve. On sait que ce n’était pas vrai. Mais j’ai appris
quelque chose d’essentiel : c’est l’amour, mon vrai rêve. Les hommes y sont interchangeables
Les écoles fabriquent des crétins et la population est prise entre deux terrorismes, celui de
l’armée et celui des intégristes. Le chouia de démocrates est planqué ou en fuite […] mais une
chose est sûre : quitte à partir, je préfère aller là où l’intégrisme ne risque pas de me rattraper.
Là ou plus aucun remugle religieux ne pourra venir me polluer de nouveau la vie . (RA, p.
70, 71)
53
Rêve de réparer le souvenir d’une mère jamais connue en allant à la recherche de son
histoire. Rêve des deux Suds. La quête du rêve ne s’arrête pas à la fin du roman, elle
qui sert d’obstacle et d’empêchement. Cette force est symbolisée dans le titre par le
alimentent le quotidien algérien des années 90. Ce choix par Malika Mokeddem du
terme « assassins » comme un sème important, stéréotype de la mort, a été guidé par
les images quotidiennes de violence et de terreur dans le vécu algérien, certes, mais
aussi et surtout par la violence et l’humiliation que subissent les femmes de cette
féminin.
2.5. La dédicace
Une dédicace est avant tout un hommage rendu à la mémoire d’une personne
ou d’un groupe de personnes qu’on appelle dédicataire(s). Il s’agit, bien entendu, d’un
message présenté sous une forme écrite qui occupe l’une des premières pages du
siècle, est évidemment en tête du livre, et plus précisément aujourd’hui sur la première belle
1
Jouve Vincent, [Link]., p.14.
54
Dans ce message l’auteur cherche à :
utilisait les marges du roman pour faire retour sur lui et rappeler, sans cesse, les raisons pour
lesquelles il écrit.1
vise toujours au moins deux destinataires : le dédicataire, bien sûr, mais aussi le
lecteur puisqu’il s’agit d’un acte public dont le lecteur est en quelque sorte pris à
témoin2
La dédicace est considérée comme étant une source qui enrichit le sens du texte en
que l’écrivain partage ou veut partager avec les dédicataires une même idéologie, une
corpus, il nous semble important de signaler que chacun des romans de Malika
Mokeddem est dédié à une personne et, dans la majorité des cas, à plusieurs personnes
Le nom dédicace désigne deux pratiques évidemment parentes, mais qu’il importe de
distinguer. Toutes deux consistent à faire hommage d’une œuvre à une personne, à un
Dans le cas de Des rêves et des assassins, la dédicace est partagée entre deux
1
Fouet Jeanne, Aspects du paratexte dans l’Œuvre de Driss Chraibi, Université de Besançon.
Doctorat. 1997, p. 102
2
Ibid.,
3
Genette Gérard, [Link].t, p.120.
55
Pour Abdelkader Alloula, illustre fils d’Oran et du théâtre algérien. ASSASSINE.
Genette précise :
solliciteuse, subsistent deux types distincts de dédicataires : les privés et les publics.
J’entends par dédicataire privé une personne, connue ou non du public, à qui une œuvre est
dédiée au nom d’une relation personnelle : amicale, familiale ou autre. (…)Le dédicataire
public est une personne plus ou moins connue, mais avec qui l’auteur manifeste, par sa
il est considéré comme un des plus populaires dramaturges algériens, il fut une cible
parfaite pour les intégristes qui ont agi avec violence en Algérie, dans les années dites
noires. Il est reçu aujourd’hui comme l’un des grands maîtres de la scène maghrébine
également écrit un roman Le ciel est serein qui porte sur la période de la guerre
d'Algérie. L'histoire raconte la relation entre un jeune algérien et une jeune fille
probablement connus.
Un détail frappant nous attire d’emblée en lisant la dédicace qui lui rend
comme si l’auteure voulait précisément mettre l’accent sur cette réalité. En effet, en
mars 1994, à Oran, l’homme tombe sous les balles du terrorisme alors qu’il se rendait
1
Ibid., p.134.
56
à une réunion de l’association d’aide aux enfants cancéreux qu’il animait. Sa mort fut
une vraie perte, une de plus, pour ce pays, une autre victime de la haine. C’est
pourquoi l’auteure l’a choisi spécialement pour lui dédier ce roman qui ne fait que
Le mot ASSASINE est en étroite relation avec le titre. C’est une stratégie
voulue et choisie par l’auteure pour dénoncer la réalité de l’époque qui préoccupait
tout le monde, surtout les intellectuels et les artistes en général qui peuvent exprimer
leur refus de la situation à travers leurs créations. Leurs réalisations incarnent un vrai
rêve dans une période où règnent le cauchemar et la mort. Rêve de joie et de paix,
miséricordieux!
formes, on trouve le nom du dramaturge non seulement dans la dédicace mais aussi
dans le corps même du roman mais aussi sous une forme plutôt déguisée, comme
nous incite à le penser le nom d’Allilou, qui n’est pas choisi par hasard, car il est
fabriqué sur la base d’une paronymie où Alloula se confond avec Allilou. Ce signe
Malika Mokeddem a voulu, de cette façon, donner vie à cet homme non
1
Redouane Najib et Szmidt Yvette , Malika Mokeddem, [Link]/books?isbn=2747550923.
57
Notons que le nom d’Alloula est cité dans d’autres œuvres de l’auteure afin de
dénoncer sa mort tragique, comme par exemple dans La transe des insoumis :
Des frissons lardent mon sommeil, me réveillent au bout d’une petite heure. J’ouvre les yeux
dans le noir, les assassinats de Tahar Djaout, d’Abdelkader Alloula me traversent l’esprit. La
poitrine serre.1
Cette perte précieuse qui bouleverse Mokeddem explique qu’elle ait décidé de
choisir une nouvelle forme d’écriture totalement différente, comme elle le dit elle-
même :
Ces deux derniers romans sont ceux d’une conteuse .Mais, à partir où les assassinats ont
commencé en Algérie, je n’ai pu écrire de cette façon-là. Mes derniers livres, L’Interdite et
Des rêves et des assassins, sont des livres d’urgence, ceux de la femme d’aujourd’hui
Le deuxième dédicataire qui s’avère d’ordre privé comme nous l’explique Genette est
une femme française, Odette Marque. Nous tenons à dire à ce propos que nous avons
fait des recherches approfondies au sujet de cette dame mais malheureusement nous
n’avons pas pu trouver d’information référentielle la concernant. Qui elle est et quel
lien entretient-elle avec l’auteure au point que cette dernière décide de la citer dans la
dédicace de ce roman ?
premier mot qui suit le nom de cette femme est ma mère, ma mère française nous
déduisons que le lien est trop fort, Malika Mokeddem la considère comme étant sa
propre mère en la citant dans un roman où elle choisit la mort comme destin pour le
1
Mokeddem Malika, La transe des insoumis, Editions Grasset et Fasquelle, 2003, p. 111.
2
Mokeddem, Malika, in Achour, Christiane, Auteurs d’hier et d’aujourd’hui, Malika Mokeddem,
Métissage, Blida, Tell, 2007, p.46.
58
personnage maternel dans le récit. En effet, elle a toujours refusé le rôle de femme
que sa mère tenait, à savoir la ménagère par excellence, la femme soumise qui ne sait
dire que oui et accepter tout sans protester, même les injustices infligées souvent par
des insoumis pour appuyer cette hypothèse, où Malika Mokeddem décrit ainsi sa
mère :
d’affabulations, de piétinements, de dos cassés tissent la journée entre le puits et ses mains
affairées.1
Ma mère, elle, est retournée à ses besognes. Une servitude telle que jamais aucun amant ne
2
pouvait s’y prendre. C’est pourquoi mon père, lui, a dû se contenter d’une seule épouse.
Chaque matin, elle (la mère) abandonne épisodiquement ses besognes pour venir
Lève-toi ! » Je me retourne sur la banquette, savoure mon opposition à l’ordre maternel […]
ferais tuer plutôt que de prêter un petit doigt à quelque rangement. C’est, je crois, à cette
époque que j’ai commencé à prendre conscience du regard glacé que ma mère jette sur moi,
aucune exception à cela ? J’ai beau me racler le souvenir, je n’entends que la litanie de ses
1
Mokeddem Malika, La transe des insoumis, op., cit., p. 19.
2
Ibid, p. 41.
3
Ibid, p. 116.
59
Cette douleur, exprimée clairement dans ce passage, est la raison pour laquelle Malika
Mokeddem s’est sentie orpheline après la mort de sa grand-mère alors qu’elle était
encore adolescente :
Déjà trois ans qu’elle (grand-mère) est morte en me laissant orpheline. Orpheline, oui.
Terriblement seule à jamais. C’est un aveu accablant pour une adolescente. Mais quand on a
couché son petit corps dans la tombe […] c’est ce que j’ai ressenti. Au plus profond, au plus
vrai de moi. C’est monstrueux pour l’ainée d’une famille encore en vie.1
L’absence de la tendresse maternelle est un fait qui a marqué toute sa vie. Elle
l’exprime, l’explique et la symbolise. Cette mère française, sur laquelle nous n’avons
comme détails que son nom cité dans la dédicace, a su, sans aucun doute, donner un
peu de cette tendresse à sa fille pour qu’elle lui rende hommage en la traitant de mère.
Encore une fois, nous constatons, d’un côté, le lien étroit entre la dédicace de l’œuvre
d’ordre privé est le fait que ce soit une femme. Un autre hommage et un salut qui nous
fait penser à toutes les femmes du récit, à leur douleur, leur souffrance, leur courage,
La révolte est ressentie déjà dans le titre qui exprime tant de violence comme
nous l’avons vu, mais aussi et beaucoup plus profondément dans la dédicace. En
exprimant, en premier lieu, toute sa colère et sa rage pour dénoncer l’injustice infligée
au peuple algérien pendant la décennie noire par cet hommage à l’une des plus
lieu, en manifestant sa tendresse et sa gratitude à une des femmes qui ont marqué son
1
Ibid., p. 158.
60
parcours. Quoi de mieux que de ce mélange de rage et de douceur pour décrire notre
auteure ?
vécu de l’auteur et par ailleurs, l’œuvre qu’elle inaugure puisque elle peut définir le
La dédicace : on ne pense à elle guère pour l’exposition d’un registre de lecture. C’est
pourtant un support qui dans son régime moderne permet une détermination à la fois sobre et
frappante1.
Le contenu de la dédicace est donc en rapport étroit avec le texte. Et ce n’est qu’en
c’est le cas de notre corpus, qu’on peut déceler le sens du texte et en définir le genre
Rappelons d’abord que les supports péritextuels privilégiés pour la mise en place d’un
Du moment que notre étude sur l’autofiction se fonde principalement sur les travaux
modal, il nous reste à étudier l’épigraphe qui incarne une source non moins
importante d’indices.
1
Colonna Vincent, L'Autofiction. Essai sur la fictionnalisation de soi en littérature, [Link]., p.175.
2
Ibid., p.177.
61
2.6. L’épigraphe
Nombreuses sont les études et les recherches effectuées sur l’épigraphe, l’une
des composantes les plus importantes du paratexte, pratique ancienne à vrai dire.
L’usage du mot « épigraphe » est souvent confondu avec « exergue » et nous tenons à
apporter quelques précisions à ce sujet afin de mieux le définir pour passer ensuite à
l’analyse de notre corpus. Cet amalgame dans la définition renvoie à l’histoire même
du mot « exergue » qui est entré dans la langue française venant du latin « exergum »
qui désignait autrefois l’espace réservé, en bas d’une pièce de monnaie, afin de
recevoir une inscription quelconque. Par métonymie, le sens a glissé pour ainsi
indiquer non plus l’espace mais l’inscription même. C’est dans le même principe
enregistrent un nouveau glissement de sens du mot qui signifie cette fois : «formules,
pensées, citations placées en tête d'un écrit pour en résumer le sens, l'esprit, la
exergue d’une œuvre). Par-delà ces exigences, demeure le fait que l’exergue est en
quelque sorte un espace virtuel que l’auteur choisit de remplir ou de laisser en blanc,
Gérard Genette, dans son livre Seuil qui, comme nous le savons déjà, aborde
1
Jouve Dominique, EXERGUE, Etude sémantique, Ecole Normale Supérieure Fontenay - Saint-Cloud
[Link]
2
Sauvé Madeleine, Qu'est-Ce Qu'un Livre? De la Page Blanche à L'achevé D'imprimer, Google
Livres, p. 23.
62
systématiquement épigraphe pour désigner la citation et exergue qui renvoie au lieu
de cette dernière. Il donne une définition de l’épigraphe qui nous semble pertinente :
qui un peu trop dire : l’exergue est ici plutôt un bord d’œuvre, généralement au plus près du
Genette insiste sur la place où se trouve une épigraphe, au plus près du texte, après la
dédicace. Cet emplacement n’est pas le fruit du hasard bien entendu, il est une suite
logique dans laquelle le lecteur est le premier visé. Après le titre qu’on trouve dans
page de garde qui comporte, comme nous l’avons vu, de manière générale, un
trouve la dédicace juste après le titre et avant l’incipit vient enfin l’épigraphe. Nous
pouvons aisément constater que ces indices paratextuels et péritextuels sont fournis au
arrive au texte pour ainsi boucler le cercle. Et le vrai sens intégral du texte ne peut être
intelligible qu’en réunissant tous les éléments que nous venons de présenter.
Il existe pourtant deux formes différentes que peut prendre une épigraphe : la
première est de s’approprier une citation qui appartient à l’auteur lui-même, que l’on
symbolise les réflexions de l’auteur ainsi que la finalité de son texte d’une part, et
1
Genette Gérard, [Link]. , p.147.
63
L’épigraphe est susceptible d’indiquer, par une simple manipulation intertextuelle, l’angle
grande attention attachée au fait qu’il doit fournir le plus de précisions possibles afin
de rendre le sens de son texte plus déchiffrable, c’est l’une des fonctions de
l’épigraphe.
d’en avoir cherché davantage » observe-t-il, en ajoutant que de ces quatre fonctions
« aucune n’est explicite, puisque épigrapher est toujours un geste muet dont
commentaire du titre de l’œuvre : dans ce cas le lecteur doit dégager le lien que
thématique du texte même : c’est toujours le lecteur qui doit en tirer le sens. Or, il faut
signaler que la valeur d’orientation demeure, dans ce cas, énigmatique dans la mesure
l’auteur cité ainsi que sur le témoignage indirect de celui-ci sans avoir besoin d’en
1
Gasparini Philippe, [Link]. , p 76.
2
Paris, Seuils, coll. « Poétique », 1987, p.145. Cité par Sauvé Madeleine, Op. Cit. , p. 25.
64
L’essentiel bien souvent n’est pas ce qu’elle dit, mais l’identité de son auteur, et l’effet de
La présence ou l’absence d’épigraphie signe à elle seule, à quelques fractions d’erreur près,
l’époque, le genre ou la tendance d’un écrit. J’ai déjà évoqué la discrétion relative, à cet
Après cette partie théorique qui nous a permis de mieux cerner cette forme de
l’épitexte, nous allons dégager, point par point, ses caractéristiques et mettre en
Malika Mokeddem, une pratique récurrente. On la trouve pratiquement dans tous ses
romans. Des rêves et des assassins ne déroge pas à la règle : en fait, au lieu d’une
seule épigraphe, l’auteure a choisi d’insérer deux citations de deux auteurs différents
les cris
plaie
1
Gasparini Philippe, [Link]. , p.161.
2
Ibid., p.164
65
Dans ma mémoire…
aimés
cœur. »
L’auteure citée est une femme d’origine française, née en Algérie : Anna
Greky, de son vrai nom Anna Colette Grégoire, est une poétesse algérienne
devient militante du FLN. Arrêtée en 1957 par les paras de Massu, elle est enfermée à
Barberousse, prison civile d'Alger, puis expulsée d'Algérie. Dans son recueil le plus
connu sous le titre « Algérie capitale Alger », Anna Greki est l’une des premières
femmes et, surtout, l’une des premières poétesses algériennes, à avoir pris la parole.
est tracée dans la chronique morcelée de son enfance et de sa vie dans le massif
aurésien. L’attachement profond à la terre natale est plusieurs fois chanté, notamment
dans un poème intitulé « Manâa »1 Parmi les nombreux témoignages recueillis sur
cette poétesse, nous avons choisi celui de Mouloud Mammeri qui la traitée
de : « hantée de rêve » :
1
Djilali Khellas, Anna Greki, Femme-courage, El Watan - 21 mars 2007
[Link]
66
C’est le privilège splendide des poètes que de savoir parer de rythme la prose des jours et
exalter l’action des prestiges de la parole, insérant ainsi la même profonde humanité dans le
geste d’un jour et dans la formule de toujours. Qu’importe alors la tragique stupidité du
Néant ? Si le bout de vivre c’est mourir, pour Anna Greki poète hanté de rêve et habité de la
1
volonté de le faire aboutir, le but de la vie c’est aimer et, à force d’amour, se survivre
dans le choix de cette auteure qui, à vrai dire, nous semble très juste. De plus, en
revenons aux fonctions que Genette a attribuées à l’épigraphe, nous remarquons que
le détail le plus spectaculaire dans cette citation est le mot ASSASSINES, assassinés à
cause de l’amour…Le lien est immédiatement établi avec le titre. Notons que la
thématique des deux éléments, épigraphe et titre, se distingue à travers des mots
Un autre détail qui nous semble pertinent est le parcours de cette femme,
femme est similaire au combat que mène Mokeddem mais aussi au combat que mène
Kenza. Notons que Greky été privée de son droit légal qui est l’obtention de la
discrimination qu’a subie Kenza autant en Algérie qu’en France pour aller vers des
ailleurs meilleurs, elle choisit le Canada. En effet, Malika Mokeddem traite ce sujet
avec révolte et dénonce dans son texte, toute sorte de discrimination, surtout
féminine. Pourtant, bien qu’ayant des causes différentes dans leur combat, les deux
1
Djelfaoui Abderrahmane, Hommage à Anna GREKI, [Link]
[Link]/algerie_capitale_alger.htm
67
On trouve cette ressemblance dans les témoignages de ceux qui ont connu ces
deux femmes, si Jean Senac, poète décrit A. Greky comme une « Impitoyable
militante, d’une tendresse presque enfantine » 1 Malika Mokeddem est, pour lui,
De plus, cette femme est bien choisie pour être citée en exergue de ce roman
car elle représente un thème évoqué tout au long du récit, celui du métissage culturel.
De ce fait, Anna Greky qui malgré ses origines françaises est algérienne jusqu’au plus
profond d’elle-même, nous fait penser à Madame Ibanez que Kenza décrit en ces
termes :
Madame Ibanez ! Je la connaissais de nom […] Elle avait disparu. Cette femme était à
l’évidence plus oranaise que moi. Elle participait à ce qui faisait la réputation d’Oran : ville
espagnol avec nostalgie. On n’avait pas honte de notre métissage culturel, non pas encore.
La deuxième épigraphe est une citation grand écrivain roumain Emile Cioran tirée de
statut de mortel. »
1
Djelfaoui Abderrahmane, op. cit.,
2
Lazhari Labter, Malika Mokeddem, à part, entière. ABATONS ROMPUS, Collection d’entretiens,
Alger, Edition Sédia, 2007, quatrième de couverture.
68
Emil Michel Cioran est un écrivain/penseur roumain d’expression française
questions qu’il a soulevés. D’abord auteur d’une œuvre rédigée en roumain, Cioran
volonté de rompre avec le roumain (et avec le pays natal), ce changement d’idiome
qui offrit aux lettres françaises l’un de ses plus brillants stylistes, fut, pour Cioran,
l’occasion d’une crise d’identité profonde. C’est que Cioran est l’homme des
pourtant, ses essais, ses aphorismes ont quelque chose de revigorant... Sans parler de
l’humour qui initie le lecteur à une certaine relativisation, et donne d’ailleurs le ton de
pensée fondée sur le doute et son ironie permanente ont probablement expliqué qu’il
soit cité dans l’œuvre de Malika Mokeddem, à une place stratégique. Il banalise les
société par la même occasion s’incarne dans le personnage d’Allilou, avec sa lucidité
précoce et une ironie semblables à celle de Cioran. Il refuse le monde des adultes et
surtout leur religiosité et crée un monde propre à lui dans lequel il introduit la petite
Kenza :
Regarde ça là-bas, c’est la planète du paradis. On va pas y aller […] elle est toute grise
d’ennui ! Il y a que les gens qui prient « Allah ! Allah ! Allah ! Ils sont si éteints qu’ils
feraient s’endormir un chien sur sa crotte […] Chez le Diable en enfer, c’est super ! Il y a
tous les Tintin, les Popeye, les Blek Le Roc, les Tartine, les Goldorak, les Djeha, les Targou
1
Laurence Tacou et Vincent Piednoir, Cahier Cioran,
[Link]
69
du monde […] C’est la fête chaque jour. Et le diable, lui, c’est le plus calé des clowns et des
Emil Cioran, lui, et toujours dans le même ouvrage choisi par l’auteure pour
plus de chances de se sauver par l'enfer que par le paradis. (Aveux et anathèmes) 1
poésie. Son œuvre est parfois critiquée pour son pessimisme, jugé exagéré et proche
humaine, Cioran place les « misères du moi » au cœur de ses réflexions, les
Avoir choisi Cioran signifie que Malika Mokeddem initie le lecteur à cet
aspect tragique qui caractérise son récit, un sentiment de douleur qui y est
omniprésent. Notons que Cioran est mort la même année que la parution de Des rêves
et des assassins.
Un autre élément péritextuel très important est la note, présente en bas de page
ou en fin d’ouvrage, elle a un effet bien plus marquant que les autres éléments qui
sont organiquement liés au discours parce qu’elle est liée directement au texte et sa
relation à lui est très étroite. Sa présence périphérique lui donne un rôle essentiel dans
être le fait de l’éditeur, voire même du traducteur, dans certains cas. Selon Genette :
Avec la note, nous touchons sans doute à l’une, voire à plusieurs des frontières, ou absence
dont les manifestations sont par définition ponctuelles, morcelées, comme pulvérulentes,
pour ne pas dire poussiéreuses, et si étroitement relatives à tel détail de tel texte qu’elles
n’ont pour ainsi dire aucune signification autonome : d’où malaise à les saisir 1.
Par ailleurs, l’étude de cette composante péritextuelle ne peut être conduite que
conjointement avec le texte et on ne peut pas isoler la note du texte puisqu’elle tend à
fournir des informations qui sont en rapport direct avec l’histoire du roman, elle
représente une charge supplémentaire qui apporte des détails en extension du texte :
La note apparaît ainsi comme un surplus textuel indispensable, une forme et un lieu
stratégique du texte, certes placée en ses bords et hiérarchisée, mais de même nature que lui 2.
Ces notes ont pour thème un segment donné de l’œuvre à laquelle elles renvoient, ce
qui leur donne, bien entendu, un aspect référentiel. De plus, les notes peuvent
contribuer à la multiplicité des lectures possibles d’un même texte, dans ce sens, les
Des amorces ou des appâts incitant à lire le roman de différentes façons, en multipliant les
pistes de lecture possibles. Ce sont ces usages créatifs du régime infrapaginal, soit les
1
Genette Gérard, [Link]., p.221.
2
Herschberg Pierrot Anne, Les notes de Proust, Art en ligne, [Link]
php?id=13999.
3
Pfersmann Andréas, Séditions infrapaginales. Poétique historique de l'annotation littéraire. Art en
ligne, [Link]
71
Lors de notre lecture de Des rêves et des assassins, nous avons remarqué une
présence foisonnante des notes en bas de page, presque toujours présentes dans les dix
chapitres du roman. Par exemple, une de ces notes est donnée pour expliquer une
abréviation :
Les autres notes sont proposées par l’auteure principalement dans le but de traduire
les mots qu’elle a introduits dans son texte en arabe. En étudiant ces notes donc on a
Le recours à cette stratégie de notes en bas de page a, par ailleurs, une relation directe
roman, une réalité qu’il convient, à ses yeux, de dévoiler en urgence, a eu recours à
des mots qui, dits dans une autre langue autre que la leur, perdraient leur effet et donc
ne pourraient plus représenter cette vérité. Puisque l’intégrisme des islamistes est le
72
forte relation avec les force militaires de l’Etat qui sont en opposition avec les
islamistes :
Ninjas : troupes d’élites (masquées) de la police. Tirent leur nom des Tortues ninjas.
(RA, p.35)
Ali Bel Hadj : l’un des deux leaders du FIS. (RA, p.130)
La culture populaire de Malika Mokeddem est très riche vu qu’elle est née et a grandi
Ma grand-mère et mon père avaient été nomades. Ma grand-mère, elle, a été nomade toute sa
vie […] Elle est devenue sédentaire à un âge tardif de sa vie […] C’était une femme de
l’oralité et moi, je suis devenue quelqu’un de l’écriture. Mais c’est pour ça que l’oralité est
quelque chose d’important pour moi, parce que je pense, qu’avant les livres, ma première
sensation aux mots m’est venue par elle, dans cette enfance très pauvre1
orale, qu’elle a reçue de sa grand-mère. Evidemment, on s’en rend compte dans les
Hitisstes : ceux qui tiennent les murs, les exclus. (RA, p.100)
1
Mokeddem Malika, 1998, “Eux, ils ont des mitraillettes et nous, on a des mots“, op., cit., n° 22
73
Khbaiti : saoulard. (RA, p.128)
Ces traces de l’oralité dans les notes ne relèvent pas seulement du type d’écriture de
Malika Mokeddem mais, le fait qu’elle ait choisi de à fournir ces explications elle-
même et de ne pas confier ce rôle à l’un des personnages, nous permet d’interroger
Si elle n’est pas attribuée à un personnage, la note est une forme avouée d’intrusion
Ces notes en bas de pages incarnent donc un éclairage très important qui contribue
une meilleure connaissance de sa culture qui nous est exposée par l’intermédiaire de
ces notes justement. Or, ces explications que nous donnent ces notes représentent une
sorte de code que le lecteur doit déchiffrer afin de pouvoir établir les liens entre
auteure et protagoniste.
auteur/narrateur/personnage.
1
Gasparini Philippe, [Link]., p.74.
74
3. Indices textuels à l’intérieur du discours
évidence les stratégies utilisées par l’auteure pour faire de son être un élément et une
aventures qui ne se sont pas vraiment arrivées : l’auteure est donc dans une situation
de création d’une personnalité et d’invention de toute une vie, voire même une
existence qui n’est nullement la sienne. L’univers qui en résulte est donc, en grande
partie, imaginaire. Malika Mokddem l’affirme, en effet, dans un entretien avec Nacera
Benali :
Je suis partie d’une histoire vraie que m’avait racontée une de mes patientes. C’était une
femme âgée qui avait quitté l’Algérie en 1962 en laissant sa fille à Oran. Elle est morte
récemment, c’est ce qui m’a poussé à vouloir raconter par l’écriture son histoire et témoigner
de sa déchirure qui dépassait les fictions les plus douloureuses. J’en étais restée la mâchoire
décrochée. Ce récit de la souffrance d’une mère qui n’a plus revu sa fille, c’est un peu
qui me préoccupe, j’ai essayé d’imaginer la vie actuelle de cette fille qui était restée là-bas
[…] En définitif, encore une fois, je suis en plein dans l’Algérie de maintenant et en plein dans
la colère et la véhémence2.
1
Colonna Vincent, L'Autofiction. Essai sur la fictionnalisation de soi en littérature, op. cit., p. 9
2
Benali Nacera, Entretien avec la romancière Malika Mokeddem, El Watan, 16 août 1995
75
Si l’Algérie s’était véritablement engagée dans la voie du progrès, si les dirigeants s’étaient
attelés à faire évoluer les mentalités, je me serais sans doute apaisée. L’oubli me serait venu
peu à peu. Mais l’actualité du pays et le sort des femmes, me replongent sans cesse dans mes
drames passés, m’enchaînent à toutes celle qu’on tyrannise. Les persécutions et les
rien. La douleur est le plus fort lien entre les humains. Plus fort que toutes les rancœurs.
Les propos de notre auteure viennent renforcer et justifier non seulement notre
mais aussi démontrer que cette histoire n’est pas seulement la sienne mais aussi et
surtout celle de toutes les femmes algériennes et représente ainsi, par ce biais, la
révolte de toutes celles qui ne peuvent pas, selon elle, se rebeller elles même.
autofictionnel dans Des rêves et des assassins en nous fondant sur deux procèdes
Nous l’avons déjà vu, la spécificité du pacte autofictionnel réside dans le mélange des
une héroïne, l’auteure nous fournit son nom au terme de la dix-huitième page, au
_ Suis-moi, ma petite Kenza. Ta mère est morte. Est-ce que ton père te l’a appris ?
76
L’un des éléments les plus marquants du principe de la fictionnalisation est le
protocole nominal. Celui-ci est basé sur la relation d’homonymie entre le nom
auctorial et le nom actorial. En ce sens, il faut que l’auteur investisse son nom propre
reste toujours le même. Il faut que le lecteur puisse identifier l’écrivain à travers le
En un sens, l'autofiction n'est possible que si le nom de l'auteur n'est précisément pas changé,
si le lecteur peut identifier l'écrivain en reconnaissant son nom dans celui porté par un
personnage. Toutefois, les manières par lesquelles un auteur peut se représenter sous la forme
Une de ces manières, très nombreuses, est de donner directement son prénom au héros
Mais, dans tous les cas de figures, l’essentiel est, selon Colonna, de réaliser
- Une homonymie par transformation, dans laquelle le nom auctorial est interprétant
et le nom actorial est interprété. Pour décrypter cette transformation, le lecteur dispose
intégral ou partiel.
- Une homonymie par substitution, où l’auteur emploie un tiers élément à part son
nom et celui du personnage afin d’établir un rapport d’analogie sur lequel se repose
1
Colonna Vincent, L’Autofiction, Essai sur la fictionnalisation de soi, [Link]., p. 43.
77
l’analyse du lecteur, qui doit dès lors décoder une correspondance formelle. Il en
résulte deux classes essentielles de ces substituts : livresque (donner le nom de son
- Une homonymie chiffrée, qui n’est pas d’ordre onomastique mais plutôt factuel
(l’état civil).
Commençant par l’homonymie par substitution qui se réalise par le biais d’un
un prénom qui, selon elle, a le même sens que le sien. Il suffit de se référer aux propos
de Kenza qui, quand elle parle de ce prénom pour pouvoir établir un rapport entre ce
La plupart des filles, nées comme moi à l’Indépendance, furent prénommées Houria :
guère…Moi, on m’appela Kenza : Trésor. Quelle ironie ! Des trésors de la vie, je n’en avais
aucun. Pas même l’affection due à l’enfance. Ce prénom me sied aussi peu que ceux
appliqués aux Libertés entravées, aux Victoires asservies et aux héroïnes bafouées. Très tôt,
je me suis rendu compte de ce paradoxe. Et très tôt aussi, j’ai su que ce n’était ni par sadisme
ni par cynisme qu’on nous attribuait ces prénoms. L’ignorance méconnaît ses propres
remarquant l’effet ironique que cela suppose dans son roman autobiographique La
78
Moi, on m’a donné pour prénom Reine. Je n’y suis pour rien. C’est une perversion si
répandue dans le pays que de donner des prénoms sublimes aux filles pour mieux
s’appliquer toute une vie à les asservir, les avilir. Du reste, je me sentirais plutôt sorcière que
reine avec au bout de ma baguette quelques mots fabuleux : Pourquoi pas ? Peut-être !...par
Dans les deux passages, l’auteure s’inscrit dans un groupe donné, celui de
toutes les autres filles de son temps, elle dénonce ainsi la contradiction du choix de
leurs parents : leur donner de jolis prénoms sublimes d’un côté et ne pas hésiter à les
mépriser et les asservir de l’autre. Elle déprécie son prénom qui évoque un passé plein
d’une société dans laquelle il n’y a que le mâle qui domine. Selon Philippe Gasparini,
N’a pas pour seule fonction de suggérer un rapprochement entre l’auteur et son double. Elle
annonce aussi un mouvement rétrospectif, dans la mesure où le « petit nom » renvoie au temps
Par ailleurs, le nom qu’a donné l’auteure à sa protagoniste réalise également l’une de
ces homonymies élaborées par V. Colonna. Il s’agit bien d’une homonymie par
transformation dans laquelle l’auteur est sensé fournir des indices pour que le lecteur
puisse décrypter cette homonymie. Dans Des rêves et des assassins, ces indices se
présentent à travers les initiales des deux noms, celui de l’auteur et celui de son
« M » et comme par hasard, se terminent avec cette même lettre, ce qui donne un son
1
Mokeddem Malika, La transe des insoumis, op., cit., p.107.
2
Gasparini, Philippe, Est-il je ?, op., cit., p.34.
79
L’autre forme d’homonymie réalisée dans Des rêves et des assassins est une
homonymie chiffrée. De fait, on sait que l’état civil du personnage principal est celui
d’une jeune femme instruite, d’origine algérienne, âgée d’une trentaine d’années
environ, une célibataire qui nous fait le récit de sa vie. L’identité entre Kenza et
Mokeddem est donc claire. Or, il existe d’autres traits qui peuvent rapprocher ces
deux dernières outre l’état civil qui est, rappelons-le, la situation de la personne dans
la famille et dans la société. Ces traits peuvent être physiques comme ils peuvent
simplement représenter le parcours, les idées, les sentiments et les prises de position
De tout un chacun ne se définit pas seulement par son état civil mais aussi par son aspect
physique, ses origines, sa profession, son milieu social, sa trajectoire personnelle, ses goûts,
Toute l’histoire se fonde donc sur le propre portrait de l’écrivain, Gasparini avance :
Il donne au héros des traits d'identité qui lui appartiennent en propre. Il sème le paratexte
amant, en dépression, au tribunal, au confessionnal ou sur le divan... sans jamais dire qui il
est2.
Commençant par l’enfance, ces deux partagent plusieurs points de communs en effet.
Le plus frappant c’est l’amour des livres et de la lecture, Mokeddem confirme que
1
Gasparini Philippe , op. cit., p.45.
2
Ibid. quatrième de couverture.
80
c’était son premier refuge, avant l’écriture y avait d’abord la lecture, les mots des
Dès que j’ai saisi un livre, j’ai été ailleurs. Le livre a été mon premier espace inviolable. Ni
mon père ni ma mère ne savaient lire. Ils ne pouvaient donc contrôler ce que je puisais dans
ce cocon de papier.1
Je n’ai pas beaucoup de livres. C’est égal, je relis inlassablement ceux que je
Tel est le cas de Kenza qui trouve dans les livres une échappatoire pour fuir la furie de
ses frères et la cruauté du désert dans lequel elle se trouvait prisonnière à chaque
vacance scolaire :
Goûter au silence, dans un lycée vidé de ses internes, m’était trop précieux. Un moment
privilégié de lecture […] l’été je me débrouillais toujours pour trouver quelque emploi afin
Lamine me tendit deux livres : Tandis que j’agonise et L’Etranger […] Décontenancée, je
regardai les livres et n’osai lui avouer que je les avais déjà lus […] J’étais heureuse de
posséder ces deux livres. Je pourrais les relire quand l’envie m’en prendrait. (RA, p.23,
27)
Un autre point non moins pertinent est le rapport avec la famille en général et le père
plus particulièrement. En effet, Malika Mokeddem a toujours insisté sur ce point lors
de ses multiples rencontres avec la presse et les entretiens qu’elle a accordé aux
chercheurs et critiques s’intéressant à son œuvre. A vrai dire, l’incipit de Des rêves et
fournit plusieurs points de commun qui nous semble troublants entre l’auteure et
Kenza.
Le souvenir que Mokeddem garde de son père est celui d’un père dur,
insensible et qui, surtout, préfère les garçons plutôt que les filles, elle le décrit en
s’adressant à ce père :
formulant « tes filles ». La colère c’était quand je désobéissais. C’est-à-dire souvent. Par
Il ne m’a jamais aimée, mon père. Je le lui ai bien rendu. Mon regard avait le don de le
mettre en colère […] J’ai appris ça très tôt. Le pouvoir de mes cris. Les filles, les femmes
personnalité adulte plus tard est une réalité psychologique prouvée. Et c’est justement
circonstances dans lesquelles elle a grandi ont fait qu’elle soit la femme d’aujourd’hui
dont le portrait est fourni dans l’introduction de notre travail. Malika Mokeddem
répond à une question au sujet de son enfance lors d’un entretien avec Lazhari
Labter :
ponctuées d’émerveillement. Elle est à l’origine de tous les refus qui me constituent 2
1
Mokeddem Malika, Mes hommes, Editions Grasset et Fasequelle, 2005, p. 5.
2
Lazhari Labter, op. cit., p.15.
82
Cette discrimination dont elle nous fait part est une des sources fondamentales
qui ont éveillé cette folie intérieure de l’auteure. Mais aussi et surtout, un élément
phare pour étudier la révolte féminine. Le manque de l’amour pendant cette période,
Malika Mokeddem. En effet, la seule source d’amour disparue aussitôt pour la petite
Malika était sa grand-mère. Or, pour Kenza, elle n’en avait aucune :
Moi qui étais si fermement convaincue que je n’existais pour personne ! Peut-être en aurais-
je été bouleversée. Peut-être aurais-je appris à aimer si j’avais recueilli des témoignages
que cette dernière est en quête permanente, quête de liberté, quête d’amour, quête
d’identité en recherchant les traces d’une mère déjà morte. Cette quête interminable
met Kenza dans un état d’entre deux, une autre particularité qui détermine la
nombreuses. Nous avons pourtant jugé plus juste de n’en analyser que ces trois qui
nous semblent les plus rigoureuses pour ce qui est de la fictionnalisation du nom, le
« je » très déclaré. Dès lors, Malika et Kenza sont deux figures pour une même
personne.
83
3.2. Fictionnalisation de l’histoire
L’écriture de Malika Mokeddem dans Des rêves et des assassins s’inscrit dans
une perspective plus au moins historique puisqu’elle prend comme toile de fond un
son propre vécu par le biais de celui de Kenza. En effet, la lecture du roman Des rêves
qui permettent de prouver une identité commune entre Malika Mokeddem et Kenza,
Pour que le concept d’autofiction débouche sur la définition d’une catégorie consistante, il
faut sans doute dépasser le cadre étroit de l’homonymie. Pourquoi ne pas admettre qu’il
existe, outre le nom et prénom, toute une série d’opérateurs d’identification du héros avec
l’auteur : leur âge, leur milieu socioculturel, leur profession, leur aspiration, etc 1
Afin de dégager ces points communs entre l’auteure et la protagoniste, nous allons
essayer de mettre en évidence toutes les ressemblances des deux vies, la réelle et la
existe des points communs que nous avons cités auparavant mais nous allons essayer
d’approfondir l’étude en nous concentrant non plus sur la personnalité mais sur le
1
Gasparini Philippe, [Link]., p.25.
84
A vrai dire, le chemin que prenne chacune d’entre elles, est, à quelques
différences près, le même. Malika Mokeddem a vécu son enfance au sein d’une
famille, ainsi que la société, pour les garçons était le début d’une rébellion sans faille :
Aînée d'une nombreuse fratrie, j'ai très tôt pris conscience de la préférence de mes parents
(et, au-delà, de la société) pour les garçons. Secrètement, cette injustice me mortifiait, me
minait. J'étais vouée au sort de toute aînée : devenir un modèle de soumission. L'école m'a
Kenza, qui est née dans une famille semblable et a grandi dans des circonstances très
Son premier garçon naquit onze mois après moi. Au fil des années, mon père et sa femme
m’infligèrent six frères et deux sœurs […] Je criais pour qu’il ne me considère pas
Dans ces moments-là, j’étais si accablée que j’en oubliais mes cris et me mettais à pleurer.
Car j’étais studieuse, consciente déjà du rôle salvateur de l’école. (RA, p.17)
kilomètres de son village natal en prenant conscience d’une condition qu’elle décide
Au lycée, j’ai été presque constamment seule fille de ma classe. Il n’y avait qu’une seule
1
Helm Yolande Aline, op, cit, p. 22
2
Ibid. p. 22.
85
Kenza constate la même chose avec la diminution du nombre de filles de plus en plus
net :
Et, à chaque rentrée des classes, je découvrais que des pères avaient retiré des
Houria, des Nacira et des Djamila de l’école pour les marier, de force. (RA, p.21)
L’enfance est, bien entendu, l’époque la plus importante dans la vie d’un être, dans le
sens où c’est à ce moment que se forge sa personnalité : tout ce qui peut arriver plus
tard se décide dans cette phase de sa vie. L’enfance de Malika Mokeddem est
marquée par quelques éléments que nous pouvons aisément repérer aussi dans celle de
dans un entretien avec Yolande Helm, décrit ainsi son rapport avec la langue française
La langue française en m’apportant les rébellions, pas uniquement des autres en tant que
français, mais des autres continents : Dickens, Tolstoï, Faulkner, Dostoïevski etc, c’était
passé par la langue française. Et donc, cette langue m’a structurée, elle a transformé cette
véhémence qui était en moi en ténacité, en résistance ; elle m’a armée non seulement pour
clore les becs aux petites pimbêches de l’autre communauté qui pouvaient parfois être
agressives mais aussi contre les miens et donc, je faisais mes traductions moi-même et le
Kenza pense et ressent la même chose par rapport à cette langue de l’autre :
L’école, seule échappée. Apprendre la langue de l’autre, premier pas vers la singularité. Vers
L’amour des livres est l’un des premiers amours qui est né et s’est enraciné en Malika
Mokeddem, sa fascination pour tous les nouveaux mondes qui s’ouvrent devant elle
1
Ibid. p.42.
86
chaque fois qu’elle ouvre un livre pour le lire n’était pas la seule raison. C’était aussi
un autre un moyen de fuir une réalité difficilement supportable. L’auteure décide alors
Mokeddem ainsi décrit, avec ces mots, la force vitale des livres pour elle :
Chaque année, l’approche des quatre mois et demi de vacances estivales me plongeait,
véritablement, dans un état de détresse. Comment traverser l’infernal été saharien quand on
est une fille et quand la pauvreté interdit toute évasion vers des lieux plus cléments ? […]
avant de franchir le maudit été, je m’inquiétais de mes réserve et faisais provision de mes
vivres à moi. Le corps rencogné dans le silence des livres, les mains agrippées à l’immobilité
de leurs pages, les yeux portés par les flots de leurs mots […] Du pied de ma dune, je
sillonnais le monde1.
Kenza ressent le même état de détresse à l’approche de l’été et des vacances et prend
scolaire :
L’été, je me débrouillais toujours pour trouver quelque emploi afin d’échapper encore à la
maison et de pouvoir me payer des livres, vivres indispensables à ma solitude. (RA, p.16)
Un autre point qui relie l’auteure et la protagoniste est la relation conflictuelle que
chacune d’entre elles établit avec son père. Mokeddem place d’emblée le lecteur dans
cette atmosphère conflictuelle et fait débuter son récit en posant cette problématique,
sous-entendant de la sorte que c’est le sujet le plus important, que cette relation est à
l’origine de toutes les mauvaises choses qui vont arriver plus tard, mais aussi, les
N’est-ce pas cette relation, quelque peu conflictuelle, entre la fille que vous étiez et votre
1
Ibid., p. 23.
87
-Oui. Il y a eu une relation conflictuelle et ça a beaucoup influencé sur ma personnalité. 1
Mokeddem. Il semble que cela a influencé toutes ses lectures, tous ses récits. C’est
Mokeddem comme une écriture de la douleur, une douleur qui conduit forcément à la
Mokeddem évoque la figure du père face à laquelle Kenza construit une identité,
choisit un chemin menant loin de tout ce qui a rapport avec le mot « famille »
[…] Les liens du sang n’y étaient pour rien. Au contraire. La nausée que me donnait la seule
évocation du mot famille nous avait séparés depuis nos plus jeunes âges. (RA, p.28)
Ainsi pour fuir ce père et cette famille Kenza décide de s’éloigner, partir le plus loin
l’obtention du diplôme. Puis, Kenza devait trouver un autre motif qui la gardât loin de
Nos études terminées, nous obtînmes tous les deux des postes de maîtres-assistants à la
Il y avait si longtemps que je ne mettais plus les pieds chez mon père. Le prétexte de ma vie
l’excuse des études n’ayant plus cours, ma volonté d’habiter seule et dans la ville produisait
l’effet d’une bombe. Soudain je me singularisai, défiai la tradition. Devins un danger social
1
Younsi, Yanis, « L’état algérien m’a censurée », Le soir d’Algérie, 12 Septembre, 2006, Art. En ligne
:[Link]
88
Le besoin de s’éloigner est devenu vital pour Malika Mokeddem ainsi que
pour ses protagonistes, une décision irrévocable de partir qui mène vers l’exil, autre
point commun entre les deux femmes. A vrai dire, l’exil est un thème fondamental
de ses romans. Des rêves et des assassins ne déroge pas à la règle car Kenza se trouve
obligée de partir loin, de s’exiler. D’un ailleurs vers un autre, elle est en permanence
en quête de quelque chose. Partant tout d’abord sur les traces de sa mère et à sa
recherche, sa première destination est la France. Le récit se situe donc entre Oran et
Montpellier, la fictionnalisation des lieux qui sont décrits pourtant décrits avec une
grande exactitude contribue alors celle de l’histoire. Ces lieux dans lesquels Malika
incarnant une image plus au moins particulière qui ne reflète pas exactement un récit
de vie personnelle mais qui n’est pas non plus une fiction à proprement parler. Cette
image problématique pose le problème des rapports entre vérité et fiction. Kenza
décrit Oran avec amour et nostalgie lors d’une balade avec son frère Lamine :
Boulevard Lescur : Elysée Couture […] Fatras du magasin Bata. Hôtel Timgad, ancien Café
riche. Luxe m’as-tu-vu. Raoul et Bailly dont les seules franchises sont celles payées à leur
nom étranger […] Place d’Armes : au centre, la statue de l’Emir écrasée par sa propre
envergure. La mairie avec les lions de bronze ornant son entrée. […] A côté, une petite
impasse s’infléchit pour dominer les bas-fonds de Sidi El Houari. […] Boulevard de la
Soummam, ex-Gallieni. Maison de l’artisanat. Air Algérie. Café le Cintra […] Puis la station
des cars de plages, face au lycée Pasteur devant lequel paradait toujours une foule de
tchitchis […] Ensuite, nous regagnons la rue Arzew1… (RA, pp.30- 32)
1
Nous avons pu vérifier l’exactitude de ces lieux cités auprès des gens qui habitent Oran, à l’exception
de quelques endroits qui ont changé de nom.
89
Tous ces points de convergence entre l’auteure et la protagoniste dans
c’est en cela que réside tout le principe de l’autofiction. Afin de cerner tous ces points
qui, notons-le, sont nombreux, nous avons jugé plus explicite de mettre l’ensemble de
Auteure Personnage/narrateur
Points de ressemblance
-Jeune femme algérienne -Femme algérienne
-Enfance vécue au sein d’une famille -Ainée d’une nombreuse fratrie.
nombreuse.
-Etudes poursuivies à Oran -Etudes secondaires à l’internat Oran.
-Départ en France et installation à -Départ en France et installation à
Montpellier. Montpellier.
-Travail comme une enseignante de - Travail à temps partiel comme une
lettres. enseignante de mathématiques
-Amour de la lecture. -Amour de la lecture.
-Relation conflictuelle avec la famille en -Même nature de relation avec la famille
général et le père particulièrement. et le père.
-Amour d’un homme bourgeois qui la -Amour d’un bourgeois qui la quitte pour
quitte pour un mariage arrangé par ses la même raison.
parents.
-Solitude et singularité comme prix de la -Solitude comme prix de liberté.
liberté
Points de différence
-La mort comme sort tragique de la mère -La mère est toujours en vie
-Le père n’est pas polygame et il ne s’est - La seule et unique fille de sa mère ayant
jamais remarié. des demi-frères et sœurs.
-Le père de Malika Mokeddem travaillait -Le père de Kenza Meslem est un
comme un gardien du château du village. boucher.
-La raison de quitter le pays était pour -Kenza quitte le pays pour fuir les siens
90
terminer des études en médecine. et l’intégrisme, à la a recherche des
traces de sa mère.
-Mariage avec un homme français. -Kenza ne s’est jamais mariée.
-S’installer définitivement à Montpellier. -Décider de partir encore plus loin, Vers
des ailleurs blancs.
Ce tableau a donc pour but de mettre en évidence tous les points qui peuvent
91
Conclusion
déceler les stratégies esthétiques mises en place par l’auteure afin de marquer
sa pensée au féminin Nous avons adopté, pour cela, une perspective d’analyse
centrée essentiellement sur les divers procédés que peut utiliser une écriture
autofictionnelle.
Notre étude nous a menée vers une interrogation sur la forme d’une
éléments, pour enfin s’interroger sur le genre même de roman qui mêle à la fois
le réel et l’imaginaire.
tous les procédés énonciatifs et formels afin de dénoncer deux réalités sociales :
92
DEUXIEME PARTIE
LA LITTERATURE ET LA SOCIETE
A L’EXPRESSION DE LA SOCIETE
93
Introduction
c’est dire que la littérature constitue un discours social dans la mesure où l’auteur fait
partie intégrante de cette société et s’inspire forcément des faits sociaux pour créer
son œuvre et ainsi construire son discours. Cette deuxième partie de notre travail
s’inscrit dans une perspective qui considère l’œuvre littéraire comme une œuvre
L’œuvre littéraire est, dans ce sens, le reflet de la société dans laquelle vit
l’auteur. Des rêves et des assassins est une œuvre par laquelle Malika Mokeddem a
voulu représenter une réalité sociale d’une période historique donnée, celle des années
Algérie. ». Nous nous donnons donc pour objectif de dégager la stratégie mise en
place par l’auteure afin de représenter cette réalité. Quelques questions nous
fiction dans Des rêves et des assassins, des informations sociopolitiques de l’Algérie
la structure interne du texte pour l’inscrire en suite dans une structure plus large et
94
globale qui est la structure de la société algérienne. Ensuite, nous tenterons de voir si
vision du monde élaborés par Lucien Goldmann. Nous allons essayer de comprendre
ensuite, d’expliquer ces réalités, qui sont déformées, dans un contexte sociohistorique.
95
Chapitre I : Cadre théorique et méthodologique
connaître d’abord le sens même d’un texte littéraire. Le texte littéraire a été considéré
comme étant « un objet qui se prête à une diffusion différée », « un objet doté d’une
contenu et de forme en « genre »1. Dupuit, de son côté, désigne un texte littéraire
Le signe textuel résulte par ailleurs d’une décision, d’une intention spécifique
Elle vise à connaître le rapport social que le texte constitue, c’est-à-dire, la forme d’un
fait social qui permet une analyse de ce texte dans son intégralité. Dans ce sens, le
texte de fiction est une condition mais également une configuration active de la
totalité sociale.
sans aborder l’histoire de la naissance même de cette méthode critique. Or, il nous
semble important de signaler que nous nous intéressons particulièrement aux travaux
de Lukacs et Goldmann.
1
Aron Paul et Viala Alain, Sociologie de la littérature, BBF, n°3, 2012, pp. 128 – 129,
[Link]
96
réalisme socialiste. Cette approche consiste à déceler et à délimiter la période
historique à laquelle se rattache l’œuvre littéraire. C’est dire qu’on ne peut donner un
sens à cette dernière qu’à travers le contexte historique dans lequel elle est née. Il faut
néanmoins signaler que l’Histoire représentée par le texte littéraire est représentée de
selon le point de vue de l’auteur. En effet, face à un même fait social, historique ou
politique, les écrivains expriment des points de vue différents. Il s’ensuit qu’on ne
littéraire et implique une approche qui étudie l’œuvre sur deux angles plus au moins
contradictoire. D’une part, elle considère le texte littéraire comme étant le fruit d’une
expérience purement personnelle. De l’autre part, le texte ne peut être traité qu’à
partir des influences du groupe social auquel appartient l’écrivain. Pierre Macherey
affirme que :
Le texte littéraire produit un effet de réalité. Plus exactement, le texte littéraire produit en
même temps un effet de fiction privilégiant tantôt l’un et tantôt l’autre, interprétant l’un à
fondateur de cette nouvelle orientation critique est Gorge Lukacs, qui se fonde
principalement dans son étude sr les éléments du hors-texte. Lukacs a montré que la
1
Macherey Pierre, Pour une théorie de la production littéraire, édition Maspero, Paris, 1966, p.32.
97
production littéraire est le fruit de l’affrontement de plusieurs idéologies. Un des
points les plus importants que Lukacs a apportés pour la théorie sociologique est la
l’homme moderne qui vit au sein de cette société, l’homme antique profite d’un
certain équilibre dû aux croyances de l’époque, les événements, qu’ils soient heureux
ou malheureux, sont ainsi justifiés et expliqués par le Destin et les divinités. L’homme
devient solitaire, avec une vision du monde différente donc de celle de la société dans
laquelle il vit. Ce conflit entre l’homme et la société est à l’origine de ce que Lukacs
recherche d’un monde meilleur dans lequel peut se réaliser son idéal ne s’achève que
par son exclusion du groupe auquel il appartient, son suicide ou simplement sa mort.
98
Un personnage problématique à la recherche de valeurs authentiques dans un monde de
conformisme constitue le contenu de ce nouveau genre littéraire que les écrivains ont créé
pas de la conscience réelle qui constitue la société du hors-texte, elle résulte d’une
conscience dite possible qu’on ne trouve qu’à l’intérieur du texte et qui est créée par
consiste à reprendre et réemployer les concepts émis par Lukacs mais de manière plus
appliquée que théorique. Ainsi, pour rendre l’analyse plus pratique, Goldmann se
réfère aux classes sociales. Il se base dans son étude sur les structures de la société
structure du milieu social à l’intérieur duquel elle s’est développée »2. Pour expliquer
cette relation il faut se donner comme objectif d’étudier les catégories mentales qui
L’étude de l’œuvre littéraire, selon Goldmann, doit par ailleurs, reposer sur
l’œuvre et celle de la société décrite dans cette œuvre. On appelle la relation entre ces
1
Lucien Goldmann, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964, p186.
2
Ibid., p23
99
Le texte littéraire ne cherche donc pas à évoquer une réalité conjoncturelle,
mais à la transformer selon la vison de l’écrivain pour qu’à la fin, il ne reste plus
réalité sociale ou la dépasse dans certains cas. La réalité exemplaire coexiste de ce fait
l’auteur que le lecteur, sont impliqués ou s’impliquent eux-mêmes dans une fonction
normative. Opter pour la sociologie de la littérature est également un facteur qui nous
permet d’éviter la subjectivité qui pourrait nous conduire à une analyse fausse de
qui sera replacé dans le contexte social et historique en amont et en aval. D’un côté,
l’auteur est considéré comme un homme qui a une existence déterminée par des
être considérée comme un fait social qui résulte des conditions matérielles, sociales et
1
Aron Paul et Viala Alain,[Link].,
100
devrait être prise en considération également. Dans cette optique, le rôle du critique
société et la vie sociale dans sa globalité. Ainsi, une seule vie sociale est trop brève,
mais la vie d’un groupe social donné peut suffire à refléter la vie de la société dans sa
face à une situation donnée, considérée comme étant un déséquilibre face auquel, il
faut réagir.
comme nous l’avons signalé, une structure mentale, c’est-à-dire, des catégories qui
englobent la conscience empirique d’un groupe social et l’univers imaginaire créé par
l’écrivain dans son œuvre. La conception d’une telle structure ne résulte pas de
trouvent dans une situation analogue et constituent ainsi, un groupe social privilégié.
Ce groupe a déjà vécu pendant une période assez intense avec les mêmes problèmes et
groupe social pourrait, dans certains cas, être représentée dans l’univers rapporté par
l’écrivain2.
1
Deramaix Patrice, Structuralisme génétique et littérature. Lucien Goldmann, critique et sociologue,
[Link]
2
Dupuit Christine, Pour une sociologie de la littérature, Société française, n°31, 1989, pp. 48 – 53.
101
l’univers, et de créer par la suite un univers fictif1. La méthode sociologique rapportée
à l’œuvre littéraire tente, par conséquent, de trouver les marques ou les traces de la
société au niveau de la littérature. Dans cette optique, Goldman définit ainsi la vision
pensée des individus, qui à quelques exceptions près, est rarement cohérente et
unitaire »2. Nous nous donnons pour objectif de décrire et d’expliquer cette vision du
retrouver dans les textes. Les relations entre les éléments constitutifs d’un texte et
entre le contenu et sa forme reflètent les attitudes globales de l’homme face au monde
et sa vision du monde, induite par les situations auxquelles ceci est confronté dans sa
vie quotidienne. Cette vision doit par conséquent être considérée dans un contexte
plus large. L’œuvre est le produit de l’auteur, de l’Histoire et du public auquel elle est
groupe3.
La littérature est donc le reflet d’une pensée. Mais il faut noter que la pensée,
recherche, cette identité étant valable non pas pour toute connaissance, mais
1
Leenhardt Jacques, Psychanalyse et sociologie de la littérature, Etudes françaises, 3(1), 1967, pp. 21–
34.
2
La critique sociologique, [Link]
3
Deramaix Patrice, [Link].,
102
La pensée dans la création littéraire serait donc une facette seulement de la
vérité et ne peut pas prétendre de la détenir dans son intégralité. En outre, les
structures refoulées. Dans cette optique, la mise en évidence de ces structures et par
étude littéraire à l’intérieur du texte, ni en réalisant une étude visant à reconnaître les
structuraliste et sociologique.
un regard objectif qui lui permette de ne rien ajouter à l’œuvre. Ensuite, il doit
chercher à comprendre comment et dans quel contexte, le texte a été conçu. Il cherche
ne s’identifie pas à cette dernière. Bien que la conscience ait été souvent à l’origine de
un problème bien déterminé, elle ne peut pas expliquer tous les comportements
103
signification objective du comportement. Dans ce cas, le choix de l’écrivain, ne peut
pas s’expliquer par sa seule conscience, car il peut être inconsciemment amené à
écrire une œuvre en visant uniquement une perfection esthétique et non une réalité
objective qu’il veut transmettre à travers cette dernière. Les intentions conscientes de
l’auteur ne sont donc que de simples indices et ne peuvent aucunement être considérés
est peu liée à la structure mentale sur laquelle se base le caractère littéraire de l’œuvre.
nombreux faits influencent l’auteur. Ces influences doivent être mises en évidence
parce qu’elles sont sources de distorsions dans son esprit. Cependant, ces éléments ne
peuvent pas avoir une influence, ou en ont peu, sur l’œuvre parce qu’elles agissent
Dans les trois cas évoqués antérieurement, il est intéressant de remarquer que
uniquement à l’intérieur du texte. C’est à cette échelle uniquement qu’il sera possible
104
Il faut souligner, par ailleurs, que la considération de l’œuvre littéraire dans le
qui se caractérisent par leur grande autonomie relative. Ce qui constitue, par
structure dans le texte et étudier en même temps le contexte dans lequel il a été conçu.
C’est en cela que nous avons décidé de mener notre étude dans cette deuxième partie
consacrée à une analyse sociologique de Des rêves et des assassins. Le but de notre
recherche est ainsi de mettre au clair le rapport entre la société et l’œuvre et plus
écrit son œuvre. Notre propos est d’étudier donc ce texte dans sa globalité, en
l’inscrivant dans un contexte social sans pour autant, négliger les aspirations purement
moins subjective.
Des rêves et des assassins a été écrit par une femme principalement pour la
femme. L’auteure a choisi le nom de Kenza où la racine du mot « Kenz », trésor qui
implique entre aussi bien la lecture que le savoir. L’héroïne de l’histoire est une jeune
femme qui a soif de savoir, d’amour, mais qui ressent de la haine, beaucoup de haine
105
à cause de ses rêves brisés. Croyant fuir le destin tragique de la femme algérienne
elle s’est installée dans un pays étranger où là aussi, l’image de la femme immigrée
femme. Militante, une intellectuelle au milieu d’une société qui est en pleine guerre,
très instable, elle ouvre les yeux sur ce qu’est la lutte menée par différentes femmes
qui, pour ne pas transgresser la loi, ou par peur des figures autoritaires, capables de les
agresser non seulement verbalement mais aussi sur le plan physique, ont préféré se
taire. Malika Mokeddem s’inscrit dans le courant d’une femme révoltée, qui refuse de
se soumettre au silence2.
dans cette société. Il s’adresse particulièrement aux femmes pour qu’elles ouvrent les
yeux sur la réalité de leur situation : elles n’ont aucun droit. La servitude s’impose
aussi bien aux femmes du milieu favorisé que celles issues des familles modestes.
Elles n’ont pas le droit d’aimer et d’épouser l’homme qu’elles veulent étant donné
que ces hommes sont mariés à d’autres jeunes femmes correspondant au stéréotype
même de la femme parfaite algérienne. Les jeunes femmes de leur côté, sont
«données » à ces hommes comme des « objets vendus ». Elles n’ont pas le droit d’être
1
Baiche Faiza, La re-naissance par l’écriture dans N’zid, Mémoire de Magister Sciences des textes
littéraires, Université Mentouri : Constantine, Ecole Doctorale de Français, Pôle Est Antenne Mentouri,
2007, p. 135.
2
Cenitagoya Ana Isabel L., Hors du harem linguistique : Identité et langues d’écriture chez les
romancières maghrébines, Actas do i Symposio Internacional sobre o bilingüismo,
[Link]
106
accompagnées. Ces différents faits donnent l’image d’une femme à qui la société
Malika Mokeddem s’est donc dressée envers et contre tout pour faire face à ce
silence. Il est vrai qu’en Algérie, la femme ne se trouve pas encore sur le même
piédestal que l’homme et qu’elle ne peut pas encore parler. La prise de parole par la
femme a été considérée par la société algérienne comme un acte indécent. En effet,
cette prise de parole par la femme, peu importe le moyen qu’elle a employé, est
ont voulu atténuer cette image de provocation en cherchant de la légitimité. S’il s’agit
d’une œuvre qui n’a pas connu beaucoup de succès, les femmes écrivaines
d’impudiques ou d’exhibitionnistes.
Dans les années 90, l’écriture féminine algérienne est un acte hautement risqué
et provocateur pour le contexte dans lequel s’inscrit le pays, mais les auteures qui ont
marqué cette décennie ont dénoncé les pratiques injustes en toute connaissance de
cause1.
femme en Algérie. C’est aussi une valorisation du combat de la femme qui veut
s’exprimer. Ce récit tente de retracer à travers le retour dans le passé, les différentes
1
Mohammmedi – Tabti Bouba, Regard sur la littérature féminine algérienne, Résumé de l’exposé
pendant le Salon du livre de Paris, 22 mars, 2003, [Link]-
[Link]/_uploads/pdf/4_69_11.pdf
107
causes des événements contemporains. C’est aussi une autre manière de voir la
Mokeddem est une écrivaine qui met la femme au cœur des histoires qu’elle
raconte. Elle tente de diversifier les figures de la femme. C’est une femme qui
accompagne les autres femmes dans le long périple qui vont vers le désert, à la
trouver une grande liberté, qui lui permet d’échapper à l’imposition d’une tradition
qui ont été utilisées pour faire taire la femme et la remettre à sa place n’auront été que
des motifs pour nourrir sa révolte et finir sa quête de soi. Les voyages dans lesquels
femme dans un lieu inconnu, mais également, la confronte à divers problèmes qui, en
définitive, sont une source de progrès pour elles. Les différentes épreuves que les
1
Alsheibani Jamal, Réécrire l’histoire au féminin : Les enjeux idéologiques et poétiques de la
narration dans Loin de Médine, Thèse de Doctorat de l’Université de Cergy-Pontoise, Spécialité :
Littérature Française et comparée, 392p.
2
Longou Schahrazède, Violence et rébellion chez trois romancières de l’Algérie contemporaine
(Maissa Bey, Malika Mokeddem et Leila Marouane, dissertation, Université d’Iowa,
2009, [Link]
3
Longou Schahrazède, [Link].,
108
2.1.2. Ecriture témoignage ou du réel
même. L’introspection sincère menée à bien par l’auteur lui permet de construire un
faut noter là que l’écriture autofictionnelle ne cherche pas à dire absolument toute la
Elle s’est dressée contre les mouvements des fanatiques religieux3. Son œuvre peut
être considérée comme une dénonciation des injustices sociales infligées aux femmes.
Dire que Des rêves et des assassins est un texte qui appartient au genre des
écritures de soi ne présage nullement que l’auteur ne parle que de son « moi ». Et
ainsi dire que l’œuvre est enclose sur elle-même. Cependant, la problématique posée
est la relation de ce « moi » avec la réalité sociale, une relation qui ne cesse d’évoluer.
étudier cette évolution sociale et à partir de son individualité elle s’ancre même dans
1
L’autofiction en procès ? Le Magazine Littéraire n° 440, mars 2005
2
Bricco Elisa et Jerusalem Christine, Christian Gailly, « l’écriture qui sauve », Université de Saint-
Etienne, 2007, p.33.
3
Redouane Najib et Szmidt Yvette, Malika Mokeddem, [Link]., p. 115.
109
identité » 1 . Les aspects personnels et sociaux se mêlent ainsi suivant une quête
Au cours d’un entretien, l’auteure a avoué que dans Des rêves et des
assassins :
… C’est la femme que je suis qui fait irruption, aux prises avec son histoire – quand je dis
son histoire, c’est-à-dire l’histoire de l’Algérie, et puis ma propre histoire que j’essaie de
dévoilement de la violence tout court, une violence très présente en Algérie. Son texte
est désormais une forme d’opposition, de refus et de révolte. Mais il atteste aussi le
courage et illustre le risque de mourir à tout instant. Au-delà du fait que son écriture
soit un témoignage d’un vécu réel, elle incarne en même temps la conscience morale
Je noircis des pages de cahier, d’une écriture rageuse. Sans ces salves de mots, la violence
ceux, qui, cloués à une page ou un écran, répondent par des diatribes au délabrement de la
vie, aux folies des couteaux, aux transes des kalachnikovs (…) Certes, j’ai toujours eu des
cahiers près du lit pour noter les mots qui, après des heures passées à dérober, à résister,
Ce qui est marquant dans Des rêves et des assassins, c’est la capacité de l’auteure à
1
Colonna Vincent, L'Autofiction. Essai sur la fictionnalisation de soi en littérature, op. cit., p. 136.
2
Mokeddem Malika : « … eux, ils ont des mitraillettes et nous, on a des mots… », L’actualité
Littéraire [Link]
3
Crouzières – Ingenthron Armelle, La guerre des intégristes algériens : littérature et dénonciation de
Rachid Boujedra à Malika Mokeddem, Résumés des communications du Congrès de CIEF, 2006, p17,
[Link]
4
Mokeddem Malika, La transe des insoumis, op., cit., p. 77.
110
déterminé, en décrivant l’opacité de cette réalité algérienne avec tant de douleur, elle
sociopolitique. Elle ne cherche pas à susciter chez son lecteur une prise de position,
son écriture est un cri du cœur lancé à travers des personnages imaginaires qui vivent
leurs propres aventures et ainsi vivre l’histoire de toute la société. Elle cherche donc à
Des rêves et des assassins est donc une œuvre à travers laquelle Malika
est un texte de combat dans lequel le personnage principal de l’histoire nous dépeint,
outre des valeurs sociales qui dégradent la femme, une guerre sanglante, sombre
l’origine du désordre et qui ferme les yeux devant les maltraitances, particulièrement
Fuyant des conditions qui sont très peu supportables dans leur pays natal, ces femmes
ne peuvent bénéficier de l’aide et l’appui qu’elles espéraient trouver car les conditions
1
Butor, Michel. Répertoire II. Paris : Minuit, coll. « Critique », 1964.P. 73.
111
2.1.3. Une écriture de la Mémoire
femme algérienne dont le droit a été bafoué. Sa source principale d’inspiration est le
rassemblement de ses souvenirs. A travers son écriture elle a toujours fait un retour
vers son passé, raison pour laquelle elle a toujours fait allusion à ce désert qui a tant
marqué son enfance, espace paradoxal dans lequel elle trouvait paix dans l’isolement,
en fuyant toutes les contraintes familiales, mais aussi un espace qui représentait
s’introduit en tant que souvenir de Kenza qui avait l’habitude d’y passer ses vacances
scolaires chez sa famille paternelle. Elle retient de ces séjours deux sentiments
ami Alilou, elle se rappelle du bonheur éprouvé en compagnie de cet ami qui lui
promet l’évasion par le fantastique. Or, ce bonheur n’a pas duré longtemps et il s’est
vie oscille entre les fulgurances de l’angoisse et de grandes plages de léthargie. Là-bas, les
étés mordent sur les hivers et, en quelques furies de vent de sable, assassinent toute velléité
de printemps. Là-bas, chaque été est une mort par calcination. Même la mélancolie subit sa
Le recours à la mémoire dépasse le simple fait de retourner vers son passé. Il incarne
112
souvenirs comme les pièces épars d’un puzzle, constitue l’identité collective, fruit
Mokeddem outre le désert est le nomadisme. Ce thème illustre en effet son refus
d’être limité à un seul pays, à une seule région. Elle passe d’un pays à un autre, ce que
l’on retrouve dans Des rêves et des assassins, quand Kenza décide de partir loin de
son pays natal, en France, mais de partir aussi vers d’autres pays. L’auteure n’a pas
peur de la rupture qui constitue, pour elle, une expression de la liberté. La femme peut
partir pour le pays qu’elle veut, quand elle veut fuir l’enfermement, la limitation de
liberté de femme.
Le passage d’un pays à un autre permet entre autre de montrer combien il est
pays, d’entremêler plusieurs cultures pour qu’enfin, on ait une vision globale et
objective de ce que sont la vie des autres peuples. Cependant, il est difficile de trouver
son identité dans cette ouverture aux cultures des autres pays. C’est ce que Malika
logique des différents événements et péripéties qui ont été rapportés dans le récit.
1
Loth Laura, Epigraph Effect/Eberhardt Effect : The death of legend in Malika Mokeddem’s Le siècle
des sauterelles, In : Les littératures maghrébines face à la critique, Expressions Maghrébines, 4(1), été
2005
113
L’Histoire en effet, est l’origine, la cause et la conséquence des actes qui ont été
entrepris dans une période antérieure. Elle explique pourquoi les femmes algériennes
ont dû s’exiler dans un pays étranger et avec ce départ forcé, apparaît le contexte de
rupture identitaire avec les racines. Or, il est important de noter que la rupture pourrait
avoir de nombreux effets sur la vie de l’auteure, mais également sur celle de toute
personne qui s’exile. Force est de constater que cette rupture avec le passé ne peut se
l’identité.
épistémologique à travers une même volonté de comprendre l’homme face à l’épreuve d’un
Mais cette notion d’identité a été rejetée par Malika Mokeddem, qui la voit plutôt
vue, les femmes seraient inférieures. Les femmes sont marquées par l’absence et le
manque2. C’est ainsi que les œuvres de Malika Mokeddem se caractérisent par un
long périple vers une quête de soi, une quête de savoir, une quête de l’ailleurs et de
l’autre.
En effet, Mokeddem clame dans son texte que le départ à la rencontre de soi
ainsi une alternative pour elle afin de renier la théorie selon laquelle on naît d’une
1
Toualbi Noureddine, L’Identité au Maghreb, L’Errance, Casbah, Alger, 2ème édition ,2000. p.21
2
Mertz – Baumgartner B, Identité et écriture rhizomiques au féminin, L’Harmattan, pp. 121 – 124.
114
seule culture et d’une seule origine. Elle essaie de plonger le lecteur dans un milieu où
questions. Mokeddem envisage, en effet, la mise en place d’un espace dans lequel les
Elle veut mettre en place, à travers ses œuvres, une perspective universaliste qui va à
les dirigeants algériens et les fanatiques religieux. Elle parle aussi d’une renaissance à
Par ailleurs, Malika Mokeddem n’évoque pas seulement la violence sur les
femmes et les enfants, mais également, les violences contre les hommes et plus
particulièrement, à l’encontre des artistes. Les hommes et les femmes, dans ce cas de
Malika Mokeddem est une femme de savoir qui cherche à refléter les valeurs
et les particularités de l’Etre Humain, en tant qu’être à part. Chaque homme est un
être unique qui a le droit de vivre sa vie sans que quelqu’un d’autre le lui reproche ou
ne l’empêche de jouir de ses droits. Chaque homme est une personne qui ne peut pas
1
Longou Schahrazède, Violence et rébellion chez trois romancières de l’Algérie contemporaine
(Maissa Bey, Malika Mokeddem et Leila Marouane,[Link].,
2
Belkheir Khaldia, La quête d’une identité chez Malika Mokeddem: une revendication de différence et
de ressemblance, Synergies Algérie n°16, 2012, pp. 77 – 85.
115
2. 2. Le thème du féminin entre la société et l’écriture
mémoire populaire veut retenir que la femme est un être inférieur qui n’est pas
autonome et doit toujours recourir à un homme pour la protéger. Cette image semble
être confirmée par le proverbe algérien qui dit « La femme ne sort que trois fois dans
sa vie : une fois du ventre de sa mère, une seconde fois pour se rendre chez son mari
et une troisième fois pour se rendre au cimetière ». Ce proverbe montre déjà que
l’espace réservé aux femmes est fortement restreint à la sphère domestique où elle
n’est indispensable que pour satisfaire les besoins instinctifs des hommes.
qui est donc aussi considérée comme un diable à craindre parce qu’elle serait plus
ruse et sa séduction, la femme a été depuis longtemps vue dans la société algérienne
dans la société est donc celle d’un individu dont les comportements animaux sont
comporter et de transgresser par la suite les règles qui régissent la société. Les
relations entre les hommes et les femmes se trouvent ainsi perturbées et le problème
116
attribué à la femme un rôle de « gardienne des valeurs sacrées ». Cette image se
manifeste par le fait que la femme est au cœur même du discours masculin, qui lui
attribue un rôle de pilier central de la famille et en tant que mère, elle détient une
La femme parfaite pour les algériens a été élevée dès son enfance à servir son
père et ses frères. Quand elle est en âge de se marier, elle devient la servante de son
mari. Elle ne décide pas et n’a pas son mot à dire, mais se contente d’acquiescer à tout
ce que son époux lui dit. Par ailleurs, elle doit engendrer des enfants mâles qu’elle
doit éduquer. Elle se charge de toutes les tâches ménagères dans l’univers très clos du
foyer conjugal2. L’accomplissement de tous ces rôles ne peut se faire que si la femme
a été éduquée pour obéir. L’obéissance a été depuis longtemps manipulée par
l’homme pour asseoir son autorité sur la femme. Dès l’enfance, les petites filles ont
appris à obéir. Pour ce faire, il existe différents acteurs qui entrent en jeu. Il s’agit
notamment des parents, des institutions publiques et des institutions religieuses. Or, le
rôle le plus important dans l’apprentissage de la soumission est confié à la mère qui a
Ce sont les perfidies des mères, leur misogynie, leur masochisme qui forment les hommes à
ce rôle de fils cruels. Quand les filles n’ont pas de père, c’est que les mères n’ont que des
fils. C’est qu’elles- mêmes n’ont jamais été enfants. Qu’ont- elles fait de la rébellion ? Les
hommes font des guerres. C’est contre elles- mêmes que les femmes tournent leurs armes. 3
1
Oumerzouk Sabrina, Essai d’une étude de la condition et des rapports homme-femme en Algérie à
travers une approche socio-historique, Mémoire de DEA « Etudes Africaines », option Anthropologie
juridique et politique, Université de Paris I, Panthéon Sorbonne, 1998,
[Link]
2
Acte de la Conférence Internationale Traduction et Francophonie, le 16 au 17 mai 2011 à Suceava,
Roumanie, [Link]
3
Mokeddem Malika, Mes hommes op. cit,, p. 6.
117
L’obéissance a été considérée comme étant la première vertu pour la femme,
parce qu’elle l’élève au rang de croyante. Elle doit passer par l’obéissance à l’homme
pour qu’elle puisse obéir à Dieu. La religion a été un des piliers de l’éducation de la
femme à cette obéissance. A part le fait d’inculquer celle-ci à la femme, il existe des
menaces et des sanctions pour punir les femmes qui ne suivent pas l’exemple. Dans
cette optique, les désobéissantes ne vont plus être considérées comme des croyantes.
Elles vont perdre leurs époux qui vont choisir d’autres femmes plus dociles. Mais
femme l’image qu’il a le contrôle. Ceci pourrait expliquer, sinon justifier, que les
Pour ce qui est du mariage, les femmes sont mariées à des hommes qu’elles
n’ont pas choisis. En effet, c’est le père qui décide de leur destinée. La femme ne
décide ni du moment, ni de qui sera son époux. Son mariage est plutôt un mariage de
fraternels entre les clans. En général, les mariages arrangés se font entre des cousins
pour que l’héritage reste au sein de la famille. Dans de nombreux cas, les filles sont
promises à leurs futurs maris avant même qu’elles n’entrent dans la période de
puberté. Dans d’autre cas, les mariages arrangés sont destinés à unir deux clans. Dès
que le père de la jeune fille accepte de donner sa fille en mariage à l’homme de l’autre
clan, l’alliance entre les deux parties est déjà conclue. Dans ces cas de figure, la
femme fait office de monnaie d’échange qui permet de préserver uniquement les biens
familiaux, mais également, pour concilier deux clans qui ont eu des différends. Le
statut de la femme est celle d’un individu qui a été « vendu » à son insu.
1
Oumerzouk Sabrina, Essai d’une étude de la condition et des rapports homme-femme en Algérie à
travers une approche socio-historique,[Link].,
118
D’autre part, la femme n’occupe que l’espace domestique. Elle ne peut
lequel elle peut se déplacer est fortement restreint. Et c’est ainsi qu’une femme
algérienne est une femme cloîtrée. Elle ne peut sortir qu’en cas de besoin et dans ce
cas seulement, elle demande la permission à son mari. Quand elle sort, elle doit porter
une voile, baisser son regard. Il est formellement interdit qu’une femme marche au
milieu des hommes. De plus, quand elle est dans la rue, elle doit faire preuve de
travers le discours théologique qui parle de la femme comme d’un objet sexuel. Elle
l’homme. Selon les discours théologiques algériens, la femme a été enfantée par
l’homme parce qu’Eve a été issue d’Adam. La femme est considérée comme une
récompense attribuée à l’homme pour ses croyances. Elle ne dispose même pas alors
de son propre corps et ne prend jamais de décision pour son propre compte. C’est son
père ou son frère qui décident et au cas où ces derniers sont morts, c’est un homme de
sa famille qui va déterminer son sort. Le corps de la femme est désormais un objet de
que la jeune fille ne déshonore pas ce corps par la perte de la virginité, qui est
considérée comme le bien le plus précieux pour la femme et qu’elle doit par
conséquent garder jusqu’au jour de son mariage. La virginité est le reflet entre autre
119
La femme, machine à reproduire, ne possède plus son corps et n’en est plus
responsable. Mais là encore apparaît le désarroi des femmes stériles, qui ne peuvent
pas se reproduire. Elles sont donc répudiées par leurs maris, culpabilisées de ne pas
être aptes à assurer la fonction reproductive pour laquelle elles ont été conçues. Enfin,
elles sont exclues du groupe. Le même sort est réservé aux femmes qui n’engendrent
Bien que des progrès notables aient été observés en ce qui concerne les
démarches entreprises par l’Etat algérien pour mettre la femme sur un même niveau
algérienne. Ces discriminations et ces non –respects des droits de la femme résultent
l’endroit de la femme. Ainsi il n’existe pas de textes pénaux qui permettent de punir
domestiques et conjugales sont passées sous silence à cause de la peur des femmes qui
internationale d’informer les femmes sur leurs droits civils. Quand ces dernières ne
sont pas au courant de leurs droits, il est facile pour les hommes de les bafouer.
d’un contrôle de revenus qui vont leur permettre de payer les frais d’un un avocat en
1
Oumerzouk Sabrina, Essai d’une étude de la condition et des rapports homme-femme en Algérie à
travers une approche socio-historique, [Link].,
120
même quand la femme possède les moyens pour mener l’affaire de non-respect de ses
droits à la justice, elle est très mal vue par la société qui juge que les affaires
familiales ne devraient pas être traduites en justice parce qu’il s’agit d’un problème
privé1.
Les textes de Malika Mokeddem parlent d’héroïnes qui sont toutes en quête de
sont identifiées aux protagonistes des textes de Malika Mokeddem, comme elle
l’affirme elle-même :
Je reçois des lettres de lectrices algériennes. Qu’elles vivent en Algérie ou en exil, elles me
romans. Toutes celles qui ont eu à lutter contre l’enfermement de nos traditions, pour faire des
études, pour pouvoir travailler, ont arraché leur liberté au prix fort. Nous avons toutes des
chercher l’égalité au sein de la société et qui tentent également de mettre l’accent sur
l’identité du mâle dominant qui envahit la société algérienne. Il faut noter, par
ailleurs, que Malika Mokeddem ne diabolise pas pour autant les hommes qui
apparaissent dans ses textes. Au contraire, elle évoque les hommes qui l’ont aidée lors
de ses périples2.
1
Cheriet Boutheina, Femmes, droit de la famille et système judiciaire dans les Etats du Maghreb : Le
cas algérien, In : Femmes, droit de la famille et système judiciaire en Algérie, au Maroc et en Tunisie,
ONU, 2010, pp. 13 – 59.
2
Belkheir Khaldia, La quête d’une identité chez Malika Mokeddem : une revendication de différence et
de ressemblance, Synergies Algérie n°16, 2012, pp. 77 – 85.
121
Les œuvres de Malika Mokeddem ont un aspect autobiographique. En ayant
vécu certaines circonstances dans son pays natal, comme fille de nomade qui s’est
sédentarisé, les traces de sa culture nomade et algérienne ont été retrouvées au fil de la
lecture de ses œuvres. Mais en voulant soulever des situations qui l’ont marquée,
d’une autre. L’écriture pour elle n’est pas seulement un exil, mais aussi une révolte en
conscience dans une population cible sur un sujet qui est resté tabou ou qui n’ a pas
commence à revendiquer ses droits, l’écriture de ces œuvres littéraires ne peut pas être
dissociée des mouvements des associations féminines algériennes qui ont mené des
reconnaissance de cette dernière en tant qu’être humain, qui devrait être respecté en
tant que tel. Les textes de Malika Mokeddem s’inscrivent dans une longue
cette réalité.
bien que le désir de s’exprimer a explosé chez les écrivains. La production de cette
décennie sera alors une littérature d’urgence. Ce reflet, cette expression de la violence
122
qui sévit en territoire algérien ne manque pas de se répercuter sur la population
fortement attiré l’intérêt des médias algériens et étrangers qui ont fait des recensions
de ces livres, mais qui ont aussi donné directement la parole à ces écrivains par le
biais d’interviews. Les écrits littéraires des années 90 constituent une textualisation du
discours social, et montrent une vision de l’Histoire par une mise en texte ou une
représenté par les terroristes. Mais un intérêt particulier est porté à la victimisation de
la femme par les violences physiques à grande échelle et les assassinats des femmes
qui ne respectent pas le code vestimentaire ou les codes de conduite imposées par la
société, les viols, les mariages forcés, les enlèvements, les séquestrations, les tortures,
Dans cette écriture dite d’urgence, ce ne sont pas seulement les écrivaines dont
la renommée est connue qui vont intervenir. Des femmes écrivaines, qui cherchent
encore leur place dans le monde de la littérature, vont suivre le parcours de leurs
aînées et écrire à leur tour sur cette horreur algérienne et plus particulièrement sur le
sort des femmes. Les faits relatés dans ces œuvres ne sont pas seulement la réalité
individuelle, mais aussi, et surtout, la réalité collective. Et les femmes écrivaines ont
tenu à mettre fin à cette tragédie collective et individuelle en écrivant le plus vite
123
Les œuvres de ces années 90 reflètent aussi le conflit de la femme contre
l’homme ou plutôt contre la société misogyne qui ne veut pas reconnaître la femme
comme l’égale de l’homme. Mais elles parlent aussi des conflits des hommes entre
eux. Dans ce cadre, le texte littéraire est un reflet de la réalité, de la lutte pour la
femme algérienne, contrairement à l’image que les dirigeants de l’époque ont voulu
transmettre au monde entier. L’écriture constitue une lutte collective pour la liberté, et
chaque auteure ne parle pas seulement de son propre drame mais aussi, de celui des
autres 1.
Dans cette optique, l’écriture constitue une forme de révolte en Algérie. Elle
symbolise le combat des femmes pour prendre la parole devant les violences et les
injustices qui sont perpétrées à leur endroit. Par conséquent, le combat littéraire des
femmes algériennes est aussi considéré comme étant un contre-pouvoir qui essaie de
repousser les frontières du genre au sein d’un système patriarcal. Or, une telle lutte
suggère de remuer les « ordres des sexes » qui ont été établis par la société patriarcale
de chaque sexe au sein de la société. Mais cette prise de position et de parole par les
écrivaines.
Il est intéressant de noter, par ailleurs, que même dans des pays avancés
comme ceux qui constituent l’Europe, l’écriture littéraire par la femme a été mal
1
Benamara Nasser, Pratiques d’écritures de femmes algériennes des années 90. Cas de Malika
Mokeddem [Link]., 299p.
124
considérée par la société, cet acte étant souvent exercé par les hommes. Ainsi, au
19ème siècle, les femmes écrivaines n’étaient pas du tout reconnues. C’est pour cette
raison, que les auteures de cette époque ont dû emprunter des noms d’hommes pour
pouvoir publier leurs œuvres. Dans d’autres cas, leurs œuvres étaient considérées
comme la propriété de leurs maris, du point de vue légal. Ce n’est qu’après seulement
que les femmes ont été reconnues pour leurs œuvres et sont estimées être à la hauteur
la société qui juge l’écriture féminine comme une écriture autre, une contre-écriture
qui ne peut être admise. Ceci vient du fait que l’interprétation des écrits masculins
différerait de celle des écrits féminins. En effet, il a été affirmé que les mots employés
par les femmes écrivaines n’auraient pas le même sens ni la même valeur que ceux
employés par les hommes parce qu’ils pourraient être soumis à différentes
d’écriture. Ainsi, quand les femmes écrivent, elles n’écrivent pas en tant que femme.
La femme aurait, de ce fait, une écriture de l’autre, une écriture fondée sur la vision
masculine du monde par les hommes. Autrement dit, la femme ne peut réaliser qu’une
écriture masculine1.
Or, il a été constaté que la femme écrit différemment des hommes puisqu’elle
perçoit différemment la réalité sociale. Par ailleurs, les femmes écrivaines algériennes
ont réinventé la langue. S’il est admis que la femme ne conçoit pas une chose, un
omme, il est évident que la femme et l’homme ne transcrivent pas de la même façon
1
Ibid., p. 290.
125
les événements et le cours des choses1. Dans cette perspective, on observe que dans
sociale, d’une façon sensiblement différente de celle des hommes. Elles n’ont pas le
même point de vue que les hommes, d’où qu’elles ont une écriture spécifique et
n’est jamais représenté de la même manière par une femme que par un homme : tel est
le cas dans Des rêves et des assassins car même si le lecteur ignore le sexe de
l’auteur, il peut aisément percevoir que c’est une femme qui écrit. La conception du
réel est très différente chez elle. De ce fait, les femmes écrivaines ont un langage
fort d’être enfermée dans une sorte de « ghetto littéraire ». Malika Mokeddem affirme
à ce propos :
Tout à coup, être femme, algérienne et romancière devenait emblématique. J’y vois plutôt un
De la même façon que je n’ai pas voulu qu’on m’enferme dans un ghetto pour ce qui concerne
le monde de l’édition, je n’aime pas, non plus, qu’on mette mes livres dans un fourre-tout. A
Malika Mokeddem, comme toutes les autres écrivaines algériennes, auraient donc
peur que leurs œuvres ne soient caricaturées et réduites à des pensées simplistes.
sans précédent. Le lecteur pourrait risquer de ne voir dans l’œuvre que le témoignage
sur la réalité de l’Algérie ou le cri des femmes qui luttent pour leur égalité au point de
Mais la création littéraire des femmes et des femmes algériennes était mal
considérée parce qu’elle relate des faits qui n’étaient pas exposés jusque-là.
discutable, des éléments qui n’ont pas coutume d’être exposés au débat collectif :
exprimées par les femmes n’ont jamais été prises en considération par la société 2.
pourrait pas être bien perçue en Algérie. Ceci pourrait expliquer que Malika
Mokeddem ait été régulièrement menacée, même en France où elle habite3. Mais elle
l’a été aussi dans sa terre natale. Alors qu’elle voulait rentrer en Algérie en 1993 pour
préparer la sortie de L’interdite, elle a été appréhendée. Elle ne pouvait plus retourner
en Algérie parce que sa propre vie était en danger. En 1995, elle a reçu dans son
passer toute cette année sous surveillance policière. Elle a même dû fermer son
cabinet alors que son roman Des rêves et des assassins allait sortir en librairie4. Cette
violence n’a pas été seulement exercée à son endroit mais également à l’endroit
1
Achour Christiane et Rezzoug Simone, Diwan d’inquiétude et d’espoir. La littérature féminine
algérienne de langue française, Enag, 1991, p9.
2
Benamara Nasser, Pratiques d’écritures de femmes algériennes des années 90. Cas de Malika
Mokeddem, [Link]., p. 220.
3
Biographie de Malika Mokeddem, [Link]
4
Mokeddem Malika : « ... eux, ils ont des mitraillettes et nous, on a des mots … », op., cit.,
127
d’autres auteurs qui ont voulu mener le même combat aux côtés des femmes1. Les
menaces adressées aux écrivaines et aussi aux personnes qui ont suivi des études
supérieures, les intellectuels qui tentent de s’exprimer à travers leurs textes, sont
menaces de mort. Et dans certains cas, comme avec Abdelkader Alloula ou Tahar
leurs écrits, considérés alors comme des écritures témoignage, des écritures de
l’urgence qui relèvent plutôt d’un documentaire à part entière que d’une œuvre
littéraire.
Telle est l’image de la femme représentée non seulement dans Des rêves et des
assassins, mais aussi dans le reste de l’œuvre romanesque de Malika Mokeddem qui
naissance. Mon père. » (RA, p.9). C’est ainsi que commence le roman, objet de notre
présente analyse. A vrai dire, le sujet du conflit avec le père est un thème très ancien
1
Khodja Soumya, Ecritures d’urgence de femmes algériennes, CLIO, Histoires, femmes et société,
n°9, 1999, [Link]
128
dans la littérature. Et le statut que donne la société maghrébine au père est d’une telle
importance qu’il devient conflictuel entraînant forcément une certaine révolte contre
la tradition. Notons que cette problématique du père est par moment inséparable d’une
Le père de Kenza dans Des rêves et des assassins, est un boucher. Ce métier a
été spécialement choisi par Malika Mokeddem dans le but de marquer le caractère
boucher est le spécialiste de la viande. Il choisit et achète les carcasses, les découpe
dégraisser. Cette force incarne sans doute la violence du père qui s’impose comme
seule figure d’autorité dans la famille. Malika Mokeddem fournit une description
Entre les carcasses suspendues des bêtes, dans des nuées de mouches et l’odeur du
sang, il est à son aise. La manipulation de la viande entretient l’attente d’une proie. Il
faut le voir s’emparer d’un quartier de bœuf ou de mouton et, d’un geste de catcheur,
le jeter sur le billot. Il saisit une hache et han ! han ! han ! trois coups, trois souffles.
Suce ses doigts. Claque la langue. Le travail soigné, il ne connait pas. Les débris d’os,
les tranches tailladées, il s’en moque. Seul compte le contact de la chair. (RA, p.11)
Quand l’auteure a fait allusion au fait que, pour son père, la femme n’est rien d’autre
famille qui dispose des pouvoirs absolus, tout comme un boucher manie les viandes
129
comme il le veut. Or, dans cette figure, la bête a déjà été abattue avant que ce dernier
ne vienne la trancher. Il s’agit d’une mort fictive, traversée par toutes les femmes
mariées à un homme qui les torture et les considère comme une simple marchandise
De même, la femme quitte ses parents pour aller vivre avec son mari, qui
s’engage à s’occuper d’elle. Ceci relève de l’autorité du mari sur son épouse et sa
supériorité dans la vie familiale par rapport à la femme. Mais cela pourrait aussi
symboliser que la femme, aux yeux de l’algérien, ressemble à cette viande qu’il vient
supposer l’image de la femme comme une marchandise. Etant donné que c’est
l’homme qui a versé cette somme, pour l’avoir elle, comme femme, il a toute autorité
sur elle et par conséquent, elle ne dispose pas des mêmes droits que lui.
prendre de force la petite Kenza, alors qu’elle n’a que trois mois et a donc besoin de
sa mère. La mère de Kenza a quitté son mari à cause de son infidélité, ce qui ne
enlever son enfant. C’est l’image d’un homme qui se croit tout permis et qui manque
de morale. Cela manifeste le comportement typique d’un homme qui se cache derrière
les pratiques ancestrales et les alternatives avancées par la société pour masquer ses
La caricature du père dans Des rêves et des assassins est celle d’un homme qui
guerre qui a frappé l’Algérie, la polygamie a été fortement encouragée pour repeupler
le pays. Outre les animaux des abattoirs, le père cible également « les veuves des
martyrs » qu’il rencontre dans son quartier. Il est considéré comme un obsédé et
l’enfant, sa fille, en était consciente dès son plus jeune âge, comme elle l’affirmait :
« mon père a sa maladie : le sexe ». Face à la figure très médiocre du père, Kenza
conscience, elle refuse carrément que l'enfant soit toujours sous la tutelle exclusive et
autoritaire du père. Elle veut justifier la valeur de l'enfant devant la personne adulte et
sa révolte contre son père naît d'une certaine prise en considération de sa personne ;
Il ne m’a jamais aimée mon père. Je le lui ai bien rendu. Mon regard avait le don de le
mettre en colère […] Je hurlais alors plus fort que lui. J’ai appris ça très tôt, le
pouvoir de mes cris. Les filles, les femmes qui élèvent la voix le terrorisent. (RA,
p.13)
dans lesquels, les activités d’un individu sont fortement dépendantes du groupe auquel
il appartient. Dans le même esprit, dans cette société le jeune est aussi dominé par
l’âge que la femme l’est par l’homme. Cette pensée masculine algérienne est le pur
père qui préfère les petits garçons aux petites filles, puisque ces dernières risquent de
131
devenir dans quelques années, des sous-individus, qu’il va exclure aussitôt en les
mariant de force.
soit transmis à une bonne descendance, il est indispensable, pour lui, de contrôler et
de gérer sa famille. Il faut qu’il ait une bonne épouse, une femme sage mais surtout
obéissante et fertile qui puisse lui donner une bonne descendance qui, à son tour, va
pouvoir gérer ce patrimoine familial. Ce qui explique cette préférence du père pour le
fils qui sera rattaché au clan pour toute sa vie, contrairement à la fille.
A vrai dire, la religion confère des privilèges, une autorité sur lesquels se
développe un patriarcat à travers lequel surgissent des mécanismes d'une tyrannie qui,
au sein de la famille traditionnelle, oppresse les femmes aussi bien que les filles.
algérienne et bien qu’il puisse être atténué petit à petit grâce aux conditions de la
société moderne, il n’en reste pas moins des traces qui influencent toujours la
d’organisation est basé sur la communauté où tous les enfants restent avec leur père.
Seules les jeunes filles quittent la communauté pour suivre leurs maris, mais les
jeunes hommes intègrent leurs épouses au sein du clan, d’où une cohabitation avec le
patriarche même, au-delà du mariage. C’est donc lui qui contrôle tout.
Dans cette optique, le père se trouve être, par conséquent, le seul détenteur de
132
cadre, il est nécessaire de faire preuve d’aptitude à prendre des décisions et
d’entreprendre des directives pour les situations qui portent atteinte à sa famille et son
dignité d’homme. Par ailleurs, c’est à travers le comportement de sa femme qu’il sera
jugé par la société. L’homme doit agir comme un maître de sa femme. Ainsi, s’il
seulement de la force physique que lui procure la nature de son corps, mais aussi du
statut social que lui offrent autant la religion que la tradition. En effet, l’homme
cherche des moyens pour affaiblir la femme d’avantage, pour qu’elle se soumette à lui
psychologique. Ce geste se traduit par les différentes menaces perpétrées à son endroit
désobéit, elle peut être brutalisée. Les règles d’honneur autorisent le père, le frère ou
cela dans le cas du père de Kenza quand il a répudié sa femme en l’arrachant de ses
parce que c’est elle qui a quitté son mari, pour reprendre la petite fille avec lui, sans
1
Oumerzouk Sabrina, Essai d’une étude de la condition et des rapports homme-femme en Algérie à
travers une approche socio-historique, op., cit.,
[Link]
133
L’image du père véhiculée dans Des rêves et des assassins, est donc celle d’un
père qui veut tout simplement se venger de sa femme et la faire souffrir, en la privant
envers sa fille, sa nette préférence pour les frères, qui, pourtant, se révèlent violents
eux- aussi, et le fait qu’il expédie la petite Kenza chez son oncle pendant les vacances,
femme. Mais ce portrait ou cette caricature du père est celle de la société patriarcale
algérienne, qui cache sous différents prétextes la violence et l’injustice des hommes
assassins
physique, mais également par son absence dont la petite souffre depuis son naissance.
France, à Montpellier. Au sein du clan et de la société qu’elle a quittée, elle est déjà
morte ou elle n’a jamais existé. C’est une mort de l’âme parce que la femme ne peut
pas s’épanouir et malgré son désir de liberté, son envie de préserver sa famille, elle
n’a pas son mot à dire. Il s’agit d’une mort intérieure dont souffrent de nombreuses
femmes algériennes qui, désormais, ne sont plus que des « objets » entre les mains de
leurs maris.
134
Mais il existe aussi la mort due à la séparation. Keltoum est, en effet, une mère
et comme toute mère, elle a dû protéger son enfant. Certes, cet enfant n’est pas un
garçon comme le souhaite la société algérienne, mais une fille. Elle n’en reste pas
moins sa fille. En allant à Montpellier pour s’occuper de son frère, elle l’attendait
déjà, elle était une source de joie pour elle. Par ailleurs, devant la tragédie sordide que
représente le fait d’être mariée à un homme qu’elle n’aime pas et qui ne la respecte
pas, la naissance d’un enfant ne serait-elle pas une source de joie ? Pourtant, elle a été
séparée de cette enfant. Cette séparation pourrait constituer une petite mort pour la
jeune mère qui n’a que la voie de l’exil pour fuir cette société misogyne.
mère. Elle n’a même pas pu connaître sa mère, et quand elle avait huit ans, elle
découvre qu’elle est déjà morte. La narratrice essaie de décrire le sentiment d’irréalité
Au cimetière, la femme s’arrêta devant le tumulus d’une tombe fraichement érigée et dit :
_ C’est ta mère.
Comme je restais sans réaction, elle sortit une photo de son sac et me la tendit :
Je vis un visage très jeune, qui me souriait. Mon sentiment d’irréalité devint plus fort encore.
Je n’avais jamais vu frémir ces traits. N’avais aucun souvenir de baiser, aucune parcelle de
vie commune à insuffler à ce mot : mère. Il ne m’était que l’absence de l’inconnu. L’absence
d’une inconnue. Le visage de la photo n’y changeait rien. Je ne pouvais perdre une mère que
Dans les différentes péripéties qui ont précédé sa mort, il y a d’abord la perte de
l’identité algérienne. En quittant son pays natal pour gagner la France, elle a renié son
135
identité pour en recevoir une autre, celle d’immigrée, qui, pourtant, n’est pas
valorisante. La mort de la figure maternelle dans ce cas est également incarnée par
cette absence d’avenir pour des femmes en quête de liberté. Bannies de leurs pays,
elles ne peuvent plus y retourner parce qu’elles sont considérées par leurs familles
vivent, elles ne peuvent jamais être reconnues comme des françaises, elles sont des
étrangères sur lesquelles les nationaux ont déjà calqué une image très dégradante.
Cette étape constitue une mort de son identité algérienne et de son identité de femme.
bénéficie pas d’une vraie scolarisation, elle se sent perdue dans cet univers
complètement étranger et où elle ne peut se fier à qui que ce soit. Ceci constitue une
autre mort. En effet, elle doit s’adapter à une nouvelle vie, à d’autres habitudes, avec
le peu de moyens dont elle dispose. Certaines ont de la chance, mais d’autres moins.
L’adaptation de cette nouvelle vie ne peut être complète parce que la racine de son
ancienne identité, qui reste son unique identité, persiste. Il s’agit donc d’une mort qui
ne peut être oubliée, ni enterrée. Elle laisse une trace dans l’être, dans l’âme.
chercher les traces de sa mère alors qu’elle ne l’a jamais connue. Celle-ci devient
coupable aux yeux de la société mais aussi aux yeux de sa fille, coupable pour son
absence. Même quand elle est morte, elle n’a pas pu se débarrasser de ce statut parce
qu’elle n’a pas pu remplir son rôle de protectrice et donneuse d’affection. Malgré son
amour, pourtant grand, comme toute mère d’ailleurs, elle paye pour les bêtises de
l’homme.
136
3.3. Représentation sociale des personnages féminins du roman
s’exprime, sont des femmes qui ont subi des injustices de la part d’une société qui
rejette la femme. Ce sont des femmes désorientées, en quête de leur identité, de leur
place dans la vie sociale ou la vie familiale. Ce sont des femmes qui cherchent à
s’affirmer et à se séparer des autres femmes. Ce sont donc des femmes combatives qui
ont dû se surpasser pour trouver leur place. Pour ce faire, elles ont dû faire des
sacrifices pour atteindre leurs objectifs. Ces différents moyens ont été créés dans le
but d’échapper à des situations qui leur déplaisent mais ils permettent aussi aux filles
Les femmes évoquées dans les romans de Malika Mokeddem sont toutes des femmes
emblématiques qui sont marginalisées par la société. Ces femmes sont issues de
différents milieux, mais elles se battent pour la même cause : la liberté. Ces femmes
par une grande adaptation à différentes cultures. Elles ne montrent aucune limite dans
le franchissement des cultures qui ne sont pas algériennes. Elles se particularisent par
lecteur, les différents aspects des cultures d’un pays à un autre. Par ce geste, elle
n’entend pas seulement attirer l’attention sur les conditions de la femme algérienne
dans le but de l’améliorer, mais de favoriser par la même occasion la condition sociale
de toutes les femmes, peu importe où elles se trouvent. A travers son œuvre,
l’écrivaine a pris le parti des minorités opprimées dans le monde comme elle va le
dire elle-même : « Je n’ai jamais eu d’affection que pour les bâtards, les paumés, les
137
tourmentés et les juifs errants comme moi. Et ceux-ci n’ont jamais eu pour patrie
Malika Mokeddem est une femme écrivaine algérienne, elle porte l’expression
de nombreuses femmes opprimées. Elle est une femme rebelle qui tente de véhiculer à
travers ses textes un message pour toutes les femmes pour revendiquer leurs droits.
Pour ce faire, elle donne à ses personnages féminins le caractère de femmes rebelles,
insoumises, révoltées. Mais toutes ces femmes ont érigé leur place dans la société en
Kenza
et de la société patriarcale. C’est une enfant qui sera fortement marquée par l’absence
de sa mère et par le comportement de son père et de ses frères. C’est aussi une femme
qui a voulu apprendre pour pouvoir s’épanouir. Elle s’est toujours accrochée à la
L’opposition est remarquable dans son discours dès la première phrase du roman.
Lors de son enfance, elle se sentait perdue et s’accrochait au petit garçon, Alilou qui
Devenue une jeune femme tout à fait brillante, elle a entretenu une relation
amoureuse avec Yacef, qui pouvait l’aider à avoir l’espoir que les hommes n’étaient
pas tous pareils et qu’il existe encore des jeunes hommes capables de partager son
croyait que Yacef pouvait aller à l’encontre des traditions qu’elle jugeait trop
138
aux autres jeunes algériennes de son âge. Mais quelle fut sa déception quand elle a
découvert que, finalement, Yacef, était comme tous les autres hommes de son temps.
Yacef a aimé Kenza, mais il ne pouvait pas transgresser la loi pour choisir son
amour pour elle, il préféra donc de se marier avec une cousine que ses parents ont
choisie pour lui. Il a épousé une femme qu’il n’aimait pas et a sacrifié de la sorte son
amour pour Kenza afin suivre la tradition et passer pour le parfait jeune homme dont
la femme et la société algérienne devraient être fières. Kenza incarne donc la figure de
toutes les jeunes femmes qui n’ont pas pu aller jusqu’au bout dans leurs amours. Elle
incarne également l’amour impossible dans cette Société où les parents ont une
grande influence sur les décisions prises par leurs enfants, quel que soit leur âge et
leur rôle dans la société. Elle met en évidence tous les amours sacrifiés pour un
Son aventure avec Yacef représente toutes les femmes qui ont été trompées, et
bercées par les illusions. Elle croyait trouver le grand amour et pensait être l’unique et
la seule femme qui comptât aux yeux de son amant mais elle s’est rendu compte que
finalement, elle n’était pas plus importante que la tradition, pas plus que ses parents et
le regard de la société, les considérations de cette société, quand elle va découvrir que
Yacef est allé à l’opposé de ce qu’on attendait de lui : épouser la jeune vierge qui lui a
Yacef représente tous les hommes algériens de l’époque qui se plient devant la
personnages masculins qui n’ont rien à voir avec cette figure comme Lamine le demi-
frère de Kenza et ses amis, Foued, Kamel et Rachid symbolisent une minorité dans
hélas ! qui sauvent la gent masculine. Et nous réconcilient. Il y a ceux qu’on épouse quand
les lâches nous lâchent. Et il y a ceux qui nous quittent parce que nous sommes des femmes
de tête. Des êtres libres ! Parce que la liberté ne convient pas aux femmes. (RA, p.70)
misogyne algérienne. Elle était avide de liberté. Elle a voulu fuir ce monde dans
lequel elle se sentait enfermée, pour se consacrer à la lecture, et à ses études. Une
femme qui étudie, dans l’Algérie de cette époque, est une femme qui ne mérite pas
grande considération. C’est une femme qui s’occidentalise. Elle est mal vue par les
conservateurs qui voient en elle une personne débauchée. L’étude a été pour elle un
moyen de s’évader, mais également un moyen d’être libre. C’est une façon de montrer
à la société algérienne et à tous ceux qui la regardent, qu’une femme peut servir à
autre chose qu’à procréer et à être l’objet que le mari a acheté à ses parents lors du
mariage.
Kenza est considérée comme une « sur-femme » qui ose se dresser contre les
pouvoirs du père et des hommes en général. C’est une femme insoumise qui, pour
avoir cherché la liberté, va être se retrouver seule, séparée des autres. Mais à travers
cet isolement, elle montre la fragilité de la société algérienne. Selon les études,
l’isolement d’un individu au sein de la société ne devrait pas se produire à moins que
d’un épanouissement qu’elle n’a pas pu trouver chez les siens et au sein de la société
1
Benayoun – Szmidt Yvette, Elbaz Robert et Redouane Najib, Malika Mokeddem, L’Harmattan, 2003,
pp. 145 – 147.
140
dans laquelle elle vit. Elle finit donc par quitter le pays à la recherche des traces de sa
mère, mais n’ayant pu satisfaire son désir, elle décide de partir encore plus loin, vers
un désert blanc.
Kenza est en quête d’identité. Elle part sur les traces de sa mère, à Montpellier.
Elle retourne à ses racines, en voulant connaître sa mère, et pourtant, elle a quitté son
père et ses frères, sa patrie, pour aller dans ce pays inconnu. Elle représente entre
autre, la femme algérienne qui s’installe dans un pays étranger et incarne la façon
avec laquelle, elle s’adapte dans ce nouveau monde, la manière dont on considère la
femme algérienne. Elle montre le prix qu’une femme désirante de liberté devrait
payer pour avoir cette liberté. C’est une femme qui cherche à lier deux identités
voire même opposée. Par cette démarche, Kenza incarne l’hybridation de cultures.
Elle montre qu’une identité qui a été reçue à la naissance et inculquée dès le plus
jeune âge s’installe au plus profond de l’âme et influence inexorablement sur les
compatriotes, elle a voulu trouver ce qu’il y avait au-delà du désert comme l’Alilou de
son enfance. Mais pour avoir une identité, il n’est pas facile de renier cette identité qui
s’est enracinée dans le plus profond de l’âme. Il faut tuer une partie de soi-même pour
y arriver. Ce qui n’est pas évident. Raison pour laquelle Kenza a su que son passé la
Comment couper totalement avec ses racines ? Mais il reste par ailleurs une
autre question cruciale : comment acquérir une nouvelle identité qui n’est pas partie
intégrée en soi-même ? La société qui l’accueille ne voit pas la jeune fille qui veut
141
avoir une autre vie. Elle ne voit en elle qu’une étrangère. Et dans ce monde qui,
apparemment est froid, est-il possible de s’enraciner ? Le destin de Kenza est celle
d’une condamnée qui ne peut plus faire machine arrière. Le retour dans son pays n’est
plus possible. Là-bas, elle sera rejetée. Mais aller de l’avant est aussi difficile car elle
ne pourra pas devenir une autre, tout à coup. Il faut qu’elle réunisse les deux cultures
pour pouvoir être acceptée telle qu’elle est, aussi bien dans son pays d’accueil que
dans son pays d’origine. C’est une femme qui encourage le métissage des pensées, les
Mais alors il existe encore une difficulté à laquelle la narratrice doit faire face.
Elle s’est orientée fortement vers la culture européenne et n’arrive plus à reconnaître
qui elle est. En fin de compte, elle n’est ni Française ni Algérienne. En effet, elle vit
en France, elle s’habille différemment de tous les autres algériens, elle adopte la
langue française. Mais elle n’arrive pas à se défaire de cette culture algérienne. Elle ne
peut pas s’identifier ni comme une Française ni comme une Algérienne. Et ceci
Malika Mokeddem a voulu faire de son personnage principal une victime qui
suit un parcours semé d’obstacles et de difficultés, mais elle a voulu donner une
toujours su trouver une issue, une échappatoire pour d’abord fuir la réalité et ensuite
Selma
1
Mertke Julia, La situation sociale des femmes issues de l’immigration dans les sociétés occidentales,
GRIN Verlag, 2005, p. 122.
142
Selma est l’amie de Kenza, tout comme son amie, elle représente la femme
algérienne instruite et libre qui paye cher sa liberté. En effet, l’homme qu’elle a aimé
l’a abandonnée pour se conformer à un mariage arrangé par ses parents. Pourtant
instruit, celui-ci ne déroge pas à la règle commune de tant d’étudiants qui sont censés
colère de toutes les femmes mises dans la même situation. L’histoire de Selma n’est
pas seulement un moyen par lequel l’auteure dénonce la trahison de l’homme lâche
qui déçoit la femme qui l’a aimé et lui a fait confiance en lui donnant tout, c’est aussi
une façon de mettre à nu une réalité sociale, celle du regard porté sur la femme
le prix est d’être exilées dans leur propre pays. Selam pose ainsi la question que
Lui, un médecin, il me quitte pour une ignorante. Comment veux-tu que les mentalités des
débauchée qui ne mérite aucun respect, elle n’est pourtant qu’une victime. Mokeddem
a créé ce personnage dans l’unique but de représenter, dans sa fiction, la réalité que
J’ai peu à peu découvert toutes les facettes des drames féminins, chez nous. Aucune femme
n’est épargnée. Pas même les mieux loties d’entre nous, les étudiantes ! Combien sont-elles,
celles que leurs amoureux quittent pour aller épouser des vierges soumises à la tradition ?
crises laissent les étudiantes anéanties. Diplômes en poche et l’avenir devant elles, elles se
sentent « finies » parce qu’un homme leur a pris leur virginité et les a trahies. (RA, p.54)
143
Keltoum
Keltoum Meslem, la mère de Kenza est la figure d’une femme algérienne qui
se plie aux rites ancestraux. Elle a été mariée de force au père de Kenza. Mais elle a
été envoyée en France pour s’occuper de son frère accusé d’être un membre du FLN
et blessé dans une prison à Montpellier. C’est là que Keltoum donne naissance à
Kenza. Trois mois après, elles rentrent à Oran pour rejoindre le père. Or, entre temps,
le père avait fait un enfant à la bonne et l’avait épousée. Prise de colère, Keltoum
quitte son mari. Toutefois, le père lui arrache violemment la petite fille qui va rester
avec lui.
L’image de la mère est donc celle d’une femme qui a voulu montrer sa fierté
devant l’homme infidèle et qui a voulu prendre son indépendance. Cependant, cette
indépendance ne peut s’obtenir qu’au prix fort : la séparation avec l’enfant qu’elle
vient de mettre au monde. Elle est donc obligée de partir toute seule, sans rien, sans
femmes algériennes qui, même si elles voulaient montrer à leur insoumission au mari,
ne peuvent rien faire. La garde des enfants est assurée par l’homme qui détient le
monopole dans la famille. Pour obtenir la liberté et ne pas être l’esclave de leurs
maris, les femmes algériennes n’ont pas d’autre possibilité que d’être financièrement
indépendantes, faute de savoir et de diplômes, elles finissent par s’exiler dans un pays
L’image de la mère de Kenza est celle d’une femme qui est en quête
l’image véhiculée par la société. C’est une femme rebelle qui a fini par connaître un
destin tragique. Bien que consciente de leur infériorité vis-à-vis de l’homme au sein
144
de la société algérienne, les femmes, comme elle, ne trouvent d’autre issue que
l’acceptation ou l’exil. Aux yeux de la société, elles n’ont jamais raison, quel que soit
le motif de leur départ. Ici, si le père de Kenza n’a pas honoré sa femme, personne ne
le blâme au sein de la société. Mais la femme ne dispose pas d’une telle faveur, ni de
si elle était répudiée par son mari, la société avait le devoir de la protéger et de la
ramener chez ses parents. Là, elle pourrait trouver un soutien moral, et pourrait
également disposer de certaines ressources grâce à eux. Néanmoins, les dégâts causés
par la guerre ont fait qu’elle ne bénéficierait d’aucune protection sociale si jamais elle
était répudiée par son mari. Elle se retrouve alors à la rue, sans ressource. Par
conséquent, certaines femmes décident de subir tout ce que leurs maris leur font
société.
La mère de Yacef
algérienne n’est ni souhaitable ni utile. Elle figure la société algérienne en général, qui
se plie aux traditions pour que la femme fasse tout ce que son mari lui dit de faire.
Elle n’a pas l’intention de changer quoi que ce soit au système en place. Elle pense
que ce système est celui qui privilégie la religion et permet à la femme d’être
valorisée au sein de la société, mais qui lui permet également de suivre la voie de
Dieu. Elle est convaincue que la hiérarchie permet d’apprendre et de régir la société.
Ainsi, l’homme a plein pouvoir sur sa femme, mais les parents qui ont encore plus
145
d’expériences que leurs enfants savent ce qui est bien pour eux. Ce qui se manifeste
par le fait qu’elle n’a pas voulu de Kenza comme brue. Elle voulait pour son fils une
femme qui soit conforme à l’imager que la société algérienne se donne de la femme
parfaite : une jeune fille vierge, qui n’est pas passée par des études poussées et qui,
par conséquent, va se plier aux volontés de son mari pour l’entretenir, la protéger et
l’héberger.
Kenza est la rebelle dont il faut se méfier. Elle va causer des perturbations au
sein de la famille. Elle a le savoir, elle est indépendante et ne se pliera pas à son mari
si jamais Yacef devenait son mari. Elle n’est donc pas la femme parfaite. Elle est la
femme dont il faut écarter son fils et dont il faut s’écarter. C’est une pécheresse qui
risque de contaminer les personnes qui entrent en contact avec elle. Tel a été le fond
La mère de Slim
La mère de Slim, Khadidja, est un personnage non actif que l’on rencontre
dans une seule et unique scène, lorsque Kenza part dîner chez elle pour rencontrer une
amie de sa mère qui était censée lui raconter son histoire. Cette femme représente
toutes les femmes célibataires qui assument une erreur dont elles ne sont pas ou ne se
sentent pas responsables. Ce personnage incarne également la lâcheté des hommes qui
abandonnent ces femmes dans les moments les plus critiques. Aussi tendre que
déterminée, elle est très fière de son fils et décide de ne pas lui faire subir la faute de
ses parents, même au prix fort ; elle choisit de le garder auprès d’elle et de s’occuper
de lui. Ainsi la relation entre la mère et le fils est à envier comme l’affirme, Kenza
146
Elle a la dignité de celles qui s’en sont sorties envers et contre tout. Et « proprement »,
comme en témoignent ses mains qu’elle brandit comme des étendards. Aucun dard ne
semble torturer sa conscience. Elle a cette lassitude tranquille que procure le devoir
accompli. Elle est fière de son fils. Le montre et le dit avec la même délectation que son
follet lorsqu’il affirme qu’elle est « UNIQUE ». elle l’appelle « kahlouchi », mon noiraud. Il
dit « mima » ou « la vieille » avec un minois pétillant à croquer. A vous faire craquer. (RA,
p.138)
Zana et Aicha
Ce sont les deux seules amies de la mère de Kenza, du moins, elle ne connaît
que celles-ci. Ces deux personnages incarnent la bonté et la solidarité des femmes
algériennes qui vivent en France. Ayant toutes des histoires similaires, elles se sont
unies et se montrent solidaires afin de pouvoir confronter leur sort commun. Kenza
reste surprise devant la chaleur de leur accueil alors qu’elles ne la connaissent même
pas, elles ont essayé de la réconforter quand elle a découvert le drame qu’a vécu sa
Malika Mokeddem. C’est le noyau qui permet de tout expliquer. À vrai dire, ceci n’a
rien de singulier, c’est en effet le cas de l’ensemble des romancières algériennes. Chez
Mokeddem, l’enfance incarne une plaie, une douleur enterrée au plus profond de son
être, mais qui ne cesse de jaillir à travers ses récits et même dans ses entretiens avec la
147
On est orphelin. On voit ce qu’on a laissé derrière, l’enfance qui n’est pas un paradis perdu.
Dans un autre entretien, elle explique que son : « Principal souci, c’est justement la
jeunesse […] que la plus grande violence faite à ce pays, c’est celle que subissent les
Il n’est pas étonnant que de nombreux enfants soient des personnages importants dans
l’œuvre de Mokeddem.
autour d’Alilou, le seul ami de la petite Kenza qui, rappelons-le, est orpheline de
mère, avant même la mort de cette dernière puisqu’elle ne l’a jamais connue. Alilou
est un garçon « fantasque », doté d’une imagination débordante : cet enfant représente
le rêve et l’espoir dans des conditions où le rêve n’est que délire. Pourtant il a
continué à y croire en incitant son amie à en faire autant « Si tu rêves pour de vrai, ton
rêve existe, tu le vis » (RA, p.58). Son pouvoir à faire voyager son amie Kenza est
de malheurs. Le vrai enfer dans la vie » (RA, p.114), pour aller vers des paradis
imaginaires.
Outre son imagination qui fait sourire, Alilou possède aussi un sens critique
très vif, il refuse le monde des adultes et dénonce la société qui, à ses yeux, souffre
d’une sombre religiosité. Pour le grand malheur de Kenza, son ami voyageur disparaît
un jour sans laisser de traces, il ne reviendra que plus tard dans le récit à travers le
1
Colloque sur l’Algérie, Table ronde des écrivains, 15 mai 1999.
2
Helm, op., cit., pp. 90-91
148
personnage de Slim la glisse qui, tout comme Alilou, incarne la joie de vivre et
Les réflexions d’Alilou mettent l’accent sur le refus du monde des adultes où
règnent les contraintes et la tristesse. Il va même jusqu’à créer un Dieu qui ne veut
plus être prié tout le temps alors qu’il s’occupe déjà de tout le monde. A force de
l’incite à prendre ses distances avec le monde des adultes et lui révèle qu’il ne faut pas
tenir pour vrai tout ce que les adultes disent, parce qu’ils mentent.
religieuses » des adultes, qui les empêchaient d’être libres. C’est pourquoi, il voulait
aller en enfer dans lequel il a imaginé plusieurs héros enfantins plutôt que de grandir
dans un monde où il va vite s’ennuyer. Il n’a même pas hésité à partir tout seul pour
« voir ce qu’il y a là-bas au loin derrière le toit du ciel. Et cette fois, j’y vais pied ».
D’autre part, cet enfant va aussi représenter la réalisation du rêve, peu importe
le prix à payer. Kenza s’est toujours souvenue de ce que lui disait son ami « Si tu
rêves pour de vrai, ton rêve existe, tu le vis ». Or, Kenza va découvrir qu’elle ne peut
Désespoir du rêve, de tous les rêves brisés. On ne rêve pas dans un pays comme le mien.
Surtout quand on est une femme. On compose avec la noirceur humaine. (RA, p.110)
compter ni sur son père, ni sur ses frères. Ce fait l’a amenée à prendre de la distance
avec sa famille et la société dans laquelle elle vit. La triste conscience de sa solitude
149
l’a poussée à trouver un ami qui pourrait la comprendre et jouer avec elle, discuter
trouvé en lui un enfant qui partage ses propres pensées, et son envie de fuir, son désir
d’évasion et de changer le cours des choses. En lui, elle a trouvé un complice qui va
Après la disparition de son ami, Kenza n’a plus personne. Désormais, elle doit
suivre toute seule son chemin envers et contre tout : comme Alilou qui riait de tout et
ne craignait pas de dénoncer l’univers des adultes. Cet Alilou qui voulait trouver ce
qu’il y avait au-delà de ce que l’on voit. C’est à la mort de cet Alilou que la petite
qu’il y a au-delà de ce désert. Quel monde existerait là-bas : meilleur ou pire qu’ici ?
Mais il a fallu comprendre qu’elle n’attendait rien ici, dans cette société. Rien ne la
retenait.
l’avant, et de puiser la force pour partir, explorer l’inconnu et s’adapter à une nouvelle
vie.
Kenza, cette révolte s’est ancrée et s’est développée au cours de son parcours, une
période pendant laquelle l’Algérie a été secouée par les révoltes des intégristes
c’est également une métaphore du comportement que devrait adopter tout le monde. Il
est toujours facile de résoudre un problème quand ce dernier n’est pas encore à un
150
stade très avancé. Mais quand il atteint une évolution assez conséquente, il est
l’Algérie de son époque, c’est parce qu’elle a suivi des études. Par conséquent, elle a
pu s’émanciper, avoir une identité et des connaissances qui permettent d’être libre. Le
savoir, en effet, est une arme et c’est la raison pour laquelle, la société algérienne, et
plus particulièrement, les intégristes islamistes, s’en sont pris aux symboles de la
goût du savoir, de la lecture et le plaisir d’apprendre. Cela lui a permis d’avoir une
grande motivation en ce qui concerne la poursuite de ses études. Cette volonté dont
elle a fait preuve, l’identité qu’elle s’est forgée dès son enfance, ont assurément
ses études et se battre pour trouver sa place et s’adapter à la société qui l’a accueillie
et lutter contre toute forme de discrimination de la femme, ainsi que contre toute
151
Conclusion
Partant de l’idée que Des rêves et des assassins est une œuvre qui exprime des
réalités sociales d’un point de vue féminin, vu que son auteur est une femme, nous
avons pu dégager la vision du monde de l’écrivaine qui nous a conduits vers une
vision du monde du groupe social dont Malika Mokeddem fait partie, celui des
femmes engagées et insoumises qui ont pris la parole pour dénoncer toutes les
style engagé et violent, elle dénonce toutes les pratiques sociales, ancestrales, de
l’époque avec une colère et une révolte qui se perçoivent dès les premiers mots du
roman. Elle a pour but de montrer les vérités cachées et voilées par le système
politique de l’époque, elle veut que tout le monde sache ce qui se passait en Algérie à
En effet, la réalité que nous donne à voir la lecture de Des rêves et des
assassins concerne beaucoup plus les femmes. Considérées comme les plus touchées
et les premières victimes de cette période, elles sont plus présentes et leur histoire est
au centre du roman.
152
Conclusion Générale
153
En nous basant sur l’hypothèse que Des rêves et des assassins est une œuvre
ficionnalisation à l’intérieur du texte pour établir ensuite le lien entre cette œuvre et la
Ainsi, nous avons tracé, dans une première partie, les contours de cette forme
à de nombreuses polémiques, raison pour laquelle, nous avons été obligée de revenir à
l’origine même du mot. Cette tentative de cerner toutes les définitions, aussi
notre étude dans le cadre d’une autofiction référentielle. Nous nous fondons
essentiellement sur les travaux de Serge Doubrovsky, le créateur du concept, ainsi que
Des rêves et des assassins au genre de l’autofiction, est une étude comparative entre
la vie réelle de l’auteure et la vie fictive du protagoniste, qui dégage d’abord l’identité
les différences entre elles, et démontrer que ces derniers éléments relèvent justement
propre personne pour construire une autre existence, dans un but qui est, au bout du
quatre-vingt- dix.
les travaux de Gérard Genette, nous a semblé pertinente pour notre analyse dans la
mesure où elle nous a conduite à dégager plusieurs points en étroite relation avec la
vie de l’auteure. C’est ainsi que l’examen de l’indication générique « roman » pour un
texte assumant pleinement son « je » nous a permis de considérer Des rêves et des
nous avons pu mettre en évidence se trouve non seulement au niveau du terme mais
également dans le cours des événements de l’histoire que nous raconte Malika
Mokeddem qui expose, au cours de la narration, des faits de son propre parcours
a été notre fil conducteur. En effet, Malika Mokeddem dépeint, avec un style direct et
des mots forts, la réalité sociale de l’époque. Elle met l’accent sur les conditions des
d’abord à situer la femme dans un contexte social et historique en menant une étude
algérienne qui se fonde sur la religion. Nous avons pu voir ensuite l’influence de cette
155
image dans l’écriture féminine de manière globale et l’écriture de Malika Mokeddem
souligner l’engagement féministe de l’auteure et, par un retour sur son enfance, nous
mais aussi celle de toutes les femmes qui ont suivi un parcours semblable, d’une
manière ou d’une autre, au sien. La structure interne du texte qui est centrée sur la
femmes que des hommes, est homologue à la structure plus globale, celle de la
société. Cette homologie entre ces deux structures est bien, selon Goldmann, le signe
d’une représentation sociale. Dans le cas de notre corpus, nous y voyons une
fidèle, elle la transforme aussi pour qu’enfin il n’en reste plus qu’une réalité
groupe social dans lequel elle s’inscrit, à savoir celui des femmes algériennes,
intellectuelles ou non, qui décident de se dresser contre les pratiques ancestrales et qui
Nous avons pu remarquer, au cours de cette étude, que Kenza représente bien
place dans la société et qui part à la recherche d’une satisfaction personnelle et d’un
156
certain bien-être en réclamant sa liberté mais malheureusement la quête de ce
En définitive, on peut dire que Des rêves et des assassins est un texte littéraire
qui appartient au genre de l’autofiction et qui a été conçu pour incarner la réalité
157
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168
Résumé
Les années quatre- vingt- dix ont vu l’émergence d’une nouvelle génération
difficile situation de la femme dans une société marquée par le poids de traditions et
de pratiques ancestrales. Le présent travail porte sur un examen du texte Des rêves et
première applique les procédés d’une analyse référentielle afin de dégager les indices
169
Summary
The ninety years have seen the emergence of a new generation of French-speaking
North African female writers who have drawn attention to the plight of women in a
society marked by the weight of traditions and ancestral practices, this study focuses
on the examination of the text of “Dreams and assassins” by the Algerian novelist
This study has two complementary types of analyzes. The first applies the methods of
referential analysis in order to identify the indices of fictionalization within the text.
discourse, then in society. The confrontation of these two methods allows measuring
170
ملخص
شهدت التسعينات ظهور جيل جديد من الكاتبات المغاربيات الناطقات باللغة الفرنسية و اللواتي
سلطن الضوء على الوضعية الصعبة التي تعيشها المرأة في مجتمع مثقل بالعادات و التقاليد التي
تداولت عبر مختلف العصور .يتمحور هذا البحث حول دراسة نص " Des rêves et des
اعتمدنا في هذه الدراسة على نوعين متكاملين من التحليل ,االول تحليل مرجعي هدفه استخراج
مؤشرات الخيال داخل النص .و الثاني يعتمد على النقد السوسيولوجي الذي سلط الضوء على
المواضيع التي تمثل الثورة النسائية اوال في النص ثم في المجتمع .يسمح التقاء هاذين المنهجين
171