Le Poison - Les Fleurs du Mal – Baudelaire
Introduction
Quelques éléments : Ce poème est tiré de la section « Spleen et Idéal » et inaugure le cycle de poèmes dédiés à
l’actrice Marie Daubrun.
- Il est composé de quatre strophes de 5 vers appelées des quintils
- Il mêle les alexandrins aux heptasyllabes : alternance entre vers longs et vers plus brefs : ce qui rompt avec la
tradition classique
C’est un poème qui évoque d’abord le vin, puis l’opium, et enfin la femme aimée : autant de « remèdes »
permettant au poète d’échapper au spleen. Plus on avance dans le poème, plus le remède semble puissant, mais
aussi dangereux.
Remarque : En Grèce ancienne, le terme de pharmakon désigne justement à la fois le remède ET le
poison. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin (potion, remède, médicament) et ce que l’on
doit considérer avec mesure, par le danger qu’il représente. La puissance curative de la potion est indissociable
de sa puissance destructrice, qui peut le transformer en poison.
Lecture du poème
Annonce des axes de lecture
On peut distinguer deux mouvements : les strophes 1 et 2 : les vertus de l’ivresse du vin et des hallucinations
créées par l’opium. Ces substances permettent ici un processus alchimique « ascendant », puisqu’elles
transforment la boue du réel, en or / les strophes 3 et 4 : plus encore que le vin et l’opium, la femme a des effets
puissants sur le poète.
1ère partie : le pouvoir des drogues
1) Le vin
II constitue le thème du 1er quintil et apparaît sous différents aspects.
Il est efficace : son efficience est marquée par des verbes d'action, de production : « sait revêtir » (v.1) «
fait surgir » (v.3)
C'est un magicien : les adjectifs « miraculeux » (v.2) « fabuleux » (v.3) connotent ce pouvoir. Ils sont
placés en position forte à la rime, créant des rimes riches (3 sons).
Qui fabrique des illusions, des mirages « luxe » (v.2) « portique » (v.3)
Capable de métamorphoser la vision du réel : « Le vin sait revêtir le plus sordide bouge » (v.1) (bouge =
endroit immonde) : le lexique dévalorisant est renforcé par le superlatif. Il est opposé à « luxe
miraculeux » mis en valeur dans l’heptasyllabe.
Son pouvoir est renouvelable et jamais défaillant, comme le montre l'expression « plus d’un » (v.3).
C'est un alchimiste qui transforme la « vapeur rouge » (v.4) en « or » (v.4), métal précieux associé au
soleil dans la comparaison « Comme un soleil couchant dans le ciel nébuleux » : le vin apporte la
couleur, éclaire ce qui est obscurci.
Mais soleil « couchant » souligne le caractère éphémère de la vapeur comme se révèle fugitif aussi le
bienfait apporté par le vin.
Ainsi le vin est créateur, architecte de mondes imaginaires.
2) L'opium
Constitue le thème du 2e quintil
Ses mérites différents sont marqués par un plus grand nombre de verbes avec des connotations diverses.:
« agrandit » (v.6) « allonge » (v.7) « approfondit » (v.3) « creuse » (v.3) donnent accès à l'infini de l'espace et
du temps
« creuse » « approfondit » changent les choses en intensifiant les sensations - « remplit » provoque une
sensation de plénitude.
Ainsi les composantes habituelles de l'univers connaissent une expansion surprenante : Dans les
expressions « qui n’a pas de bornes » « illimité .», la locution négative et le préfixe négatif s'appliquent à
des synonymes bornes et limites pour les nier.
Les sensations sont perçues jusqu'à saturation comme le marque l'utilisation de la locution « au-delà de
sa capacité » (v.10).
Mais l'oxymore « plaisirs noirs et mornes » montre que ces contentements sont provisoires et maudits.
Elle montre aussi la lucidité du poète : ces satisfactions portent en elles un germe de mort : « noirs »
Comparé aux effets éphémères des drogues, le pouvoir de la femme apparaît beaucoup plus puissant et plus
nocif.
2e partie : Le pouvoir de la femme
1) L'image de la femme
Le pouvoir de la femme est supérieur à celui du vin et de la drogue : « Tout cela ne vaut pas » qui fait
l'objet d'une reprise anaphorique dans les deux quintils consacrés à la femme. L’anaphore met en
évidence la supériorité marquée aussi par le nombre de nombre de strophes
Le pouvoir de la femme est concentré dans se yeux au vers 12 « De tes yeux, de tes yeux verts »
l'insistance est marquée l'heptasyllabe.
D'autre part les yeux sont placés au centre d'une métaphore liquide soutenue par un important champ
lexical « découle » « lac » « désaltéré » « vert » et associée à une allitération en consonnes liquides «
le » et « re »
La métaphore « tes yeux verts, lacs... » métamorphose, amplifie la dimension des yeux qui deviennent
des « gouffres amers » Les connotations négatives de ce groupe nominal accentuent leur caractère
dangereux.
Ces yeux ont un pouvoir de fascination qui entraîne le poète vers sa perdition : il cherche à « se
désaltérer », mais reçoit « le poison ».
Dans le dernier quintil « salive » « plonge dans l'oubli », « rives de la mort .» prolongent la métaphore
liquide en la dramatisant. Le poète va sombrer. Les « rives de la mort » est une périphrase qui désigne
l’Enfer et son fleuve, le Styx
Ainsi la femme surpasse en puissance et en nocivité les drogues précédentes et tient entre ses mains la destinée
du poète.
2) La destinée du poète
Le poète se désigne d'une manière métonymique : « mon âme »
« Prodige » appartient au même registre que « miraculeux » : la femme a autant de pouvoir que le vin,
c'est une magicienne, mais sa nature est différente : elle est redoutable et agressive « terrible . » « mord
».
Le poète espère satisfaire des fantasmes « mes songes viennent en foule », mais il va perdre son identité.
Pour évoquer la femme, Baudelaire fait référence aux yeux qui introduisent le thème du miroir : le poète
se voit et observe le monde dans les yeux de la femme aimée, mais le regard de la femme est un miroir
déformant, trompeur car il voit son reflet « à l’envers » (associé au verbe pronominal « se voit »)
« vertige, défaillant » montrent que le poète ne sait plus exactement ce qu'il fait, que le désordre s'est
installé dans son âme.
« sans remord » formule négative, souligne qu'il a désormais un jugement faussé.
L'issue pour lui est fatale : « mort » est le dernier mot du poème et le clôt d'une façon pessimiste. Le
poète consent à sa propre corruption et à son naufrage moral. « Charriant » et « roule » sont deux verbes
qui montrent l'absence de résistance du poète : il se laisse emporter, dominer par la femme qui exerce
son ascendant pernicieux et ensorceleur.