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Sommaire du n° 144, octobre 2020

❚ Billet de la rédaction 3

❚ Séminaires École
« Actualité de la névrose »
Notre pratique de l’interprétation
Esther Morère Diderot, L’interprétation, entre poétique et arme 6
Jean-Michel Arzur, Plaider le faux 11
Pascale Leray, L’interprétation renouvelée 17
Karim Barkati, Psychanalyse, musique et informatique :
un essai différentiel sur l’interprétation 23
La clinique borroméenne de la névrose
Michel Bousseyroux, La nœuvrose de transfert 39
Muriel Mosconi, Méditation sur les nœuds à quatre 44

❚ Entrée des artistes


Corpus Naturæ
Sabrina Ambre Biller, Véronique Vialade Marin 59

❚ Le champ lacanien
Marie-Noëlle Laville, Consistance de l’Autre 64
❚ Brève
Marie-José Latour, Lire ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire 70
Directeur de la publication
Radu Turcanu

Responsable de la rédaction
Claire Duguet

Comité éditorial
Anne-France Chatiliez-Porge
Dominique-Alice Decelle
Éphémia Fatouros
Camilo Gomez
Sybille Guilhem
Laure Hermand-Schebat
Cristel Maisonnave
Patricia Martinez
Giselle Sanchez
Nathalie Tarbouriech
Jean-Luc Vallet
Lina Velez

Maquette
Jérôme Laffay et Célina Delatouche

Correction et mise en pages


Isabelle Calas
Mensuel 144

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Billet de la rédaction

Chères lectrices et chers lecteurs du Mensuel,


Le moment où je vous écris et le moment où vous me lirez ne sont pas
les mêmes. C’est la temporalité propre à toute lettre, bien différente de celle
de la conversation. C’est pour cela sans doute que la langue latine possède
ce qu’on appelle « le passé épistolaire ». Il est d’usage dans la Rome antique
de s’adresser dans une lettre selon une énonciation qui prend comme point
de repère non le moment d’écriture de la lettre (« Je t’écris… »), mais le
moment de sa lecture par le destinataire. Il faudra donc mettre dans la
lettre : « Je t’ai écrit… »
Au moment donc où vous lirez cet éditorial, le présent de mon écri-
ture sera devenu passé et ce que je pourrais écrire au moment où m’incombe
la dure tâche d’ouvrir ce numéro d’octobre sera peut-être totalement caduc.
S’il est quelque chose que ces derniers mois nous ont appris, c’est l’impos-
sibilité radicale de prévoir les événements, vérité de structure, mais dont la
violence a été particulièrement extrême ces derniers temps. Le confinement
nous est tombé dessus en quelques jours seulement. Car l’expression « ce
qui nous tombe dessus », pour reprendre le titre de notre séminaire Champ
lacanien de cette année, ne se conjugue pas au futur.
Ce numéro d’octobre est ainsi l’occasion de revenir sur nos travaux
pas­sés et d’apporter les dernières réflexions sur les deux thèmes qui ont
nourri cette année et le séminaire École, et le séminaire Champ lacanien. La
première partie de ce numéro vient clore notre séminaire École qui s’est
penché au cours de l’année 2019-2020 sur le thème « Actualité de la
névrose ». Vous y trouverez les quatre textes de la soirée consacrée au
thème « Notre pratique de l’interprétation », le 28 mai 2020. Esther Morère-
Diderot commence par mettre en lumière un des paradoxes de l’interpréta-
tion analytique, située entre poème et arme, « comme si l’acte d’interpréter
demandait à la fois poésie et combat ». Jean-Michel Arzur à son tour fait
billet

émerger une autre facette de notre pratique de l’interprétation et montre


comment Lacan déplace l’accent de l’interprétation des dits vers le dire.

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Mensuel 144

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Pascale Leray chemine à travers le séminaire Encore pour nous montrer de


quelle manière l’interprétation peut porter d’une façon opérante sur le réel
hors sens, car, comme le souligne Lacan, « elle n’émerge de rien d’autre que
de l’ex-sistence de lalangue ». Karim Barkati enfin cherche à cerner les
spécificités de l’interprétation analytique en la confrontant à l’interpréta-
tion musicale et à l’interprétation en informatique au travers des méthodes
formelles.
S’y ajoutent deux textes de la soirée du même séminaire qui s’est
déroulée au mois de juin autour des nœuds borroméens ; son titre était « La
clinique borroméenne de la névrose ». Michel Bousseyroux nous y parle, en
un magnifique néologisme que n’aurait pas renié Lacan, de la « nœuvrose de
transfert », tandis que Muriel Mosconi analyse les échanges de Lacan avec
François Rouan et nous livre une « méditation sur les nœuds à quatre ».
Dans une deuxième partie de ce numéro, la jeune et passionnante
rubrique « Entrée des artistes » allie photographie et poésie pour une
magnifique collaboration qui donne à voir et à lire « le corps de la nature ».
Corpus naturæ, tel est le nom de ce projet de création commune dû à Sabrina
Ambre Biller et Véronique Vialade Marin.
Dans la troisième partie intitulée « Le champ lacanien », Marie-Noëlle
Laville nous offre une contribution intitulée « Consistance de l’Autre »,
féconde réflexion enrichie de l’actualité autour du thème de « l’Autre »,
choisi en 2019-2020 comme thème du séminaire Champ lacanien animé par
Sybille Guilhem et Marie-Noëlle Laville. Suspendu du fait de l’épidémie de la
­Covid-19, ce séminaire se poursuivra durant l’automne, si possible.
Notre numéro de ce mois-ci se clôt sur une brève contribution en lien
avec l’actualité éditoriale : Kristèle Nonnet-Pavois nous offre une note de
lecture sur l’ouvrage de Marie-José Latour autour du romancier Philippe
Forest et de son œuvre, paru récemment aux Éditions Nouvelles du Champ
lacanien (Lire ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Autour de l’œuvre de
Philippe Forest, articles et entretiens, 2020).
En attendant la reprise de nos deux séminaires annuels et en espé-
rant que nous pourrons cette année les mener à terme viva voce, je vous
souhaite une excellente lecture et un très bon mois d’octobre.

Laure Hermand-Schebat
billet

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SÉMINAIRES ÉCOLE
Actualité de la névrose
Notre pratique de l’interprétation
La clinique borroméenne de la névrose
Mensuel 144

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Notre pratique de l’interprétation

Esther Morère Diderot

L’interprétation, entre poétique et arme *

« Mais si la mer
Retire et donne la mémoire, si l’amour aussi,
Captive inlassablement les regards,
Ce qui demeure, les poètes seuls le fondent. »
Friedrich Hölderlin 1

L’interprétation, opération essentielle de la cure, une part de son


essence même, permet au moteur de celle-ci sa mise en route, sa tenue…
Parce que cela fait jouer à cet endroit un processus créatif qui permet au
couple analysant-analyste de faire ses pas, de faire ses preuves à travers les
méandres des symptômes, comme du nouage RSI, ce qui fait la différence
avec les thérapies qui fleurissent ces dernières années, de l’ordre du conseil,
du coaching, interventions qui feraient forçage, annihilant la condition
même du sujet.
Si du côté des psychoses l’interprétation se joue à différents niveaux
demandant opération singulière, une certaine touche de savoir-faire, car,
comme nous le souligne Lacan dans sa thèse, le psychotique est un inter-
prétateur 2, notamment lorsqu’il nous décrit avec ce focus acerbe le délire
d’interprétation, qu’il dépeint comme « délire du palier, de la rue, du
forum »… ou contrairement aux rêves qui doivent être interprétés, le
séminaires École
délire d’Aimée est par lui-même une activité interprétative de l’incons­
cient ; alors ici il s’agit de faire amarrage, un certain type d’interprétation
y est en jeu.
Du côté de la névrose, Freud nous l’a démontré dans un style Belle
Époque, les interprétations allaient bon train, style que nous ne tenons plus
aujourd’hui, mais il a tracé la voie, à Lacan entre autres, qui s’en démar-
quera et déposera à différentes périodes sa pensée concernant l’inter­
prétation. Il souligne : « Que chacun témoigne à sa façon du bien-fondé
d’une interprétation, ce n’est pas, pourtant, la conviction qu’elle entraîne

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qui compte, mais que l’on en connaîtra bien plutôt le critère dans le maté-
riel qui viendra à surgir à sa suite 3. »
Notre pratique de l’interprétation, donc, est une fonction de la cure,
j’ai retenu pour ma part deux termes qui m’ont frappée lors de lectures et
font connexion avec l’interprétation, les voici : arme, puis poétique. Ces
termes qui semblent paradoxaux, j’ai souhaité les aborder, car, côte à côte,
on se demande ce qu’ils fabriquent ensemble. On les retrouve pourtant
comme si l’acte d’interpréter demandait à la fois poésie et combat. Un
lâcher-prise, tout en ne baissant pas sa garde, position bien complexe mais
qui fait là la position.
Nous commencerons par Michel de Montaigne : « Les livres, c’est la
meilleure munition que j’ai trouvée à cet humain voyage  4. » Le terme muni-
tion fait écho à ce qu’a prononcé, le 18 septembre 1975, Lacan, quand il
parle de sa pratique de contrôleur et de la particularité des adverbes (ajout
du ment), ce qui fait rire son auditoire (condiment, ce qu’on dit ment) :
« Vous avez la bonté de rigoler, mais c’est pas drôle, car en fin de compte
nous n’avons que ça, l’équivoque, comme arme contre le sinthome 5. »
Il énonce juste après que les jeunes analystes sont dans une première
étape à peu près « comme le rhinocéros. Ils font à peu près n’importe quoi
[…]. La deuxième étape consiste à jouer de cette équivoque 6 » – ici le
doute persiste, parle-t-il de l’équivoque qu’il fait entrer dans la danse du
contrôle ou alors de celle que les analystes produiraient en prenant un peu
de bouteille ? « Cette équivoque […] pourrait libérer du sinthome ». L’inter­
prétation serait donc la seule arme pour opérer sur le sinthome pour savoir
y faire avec son symptôme…
Quelques semaines après avoir relu cette séance de Lacan, j’ai lu la
pièce de théâtre Viento del pueblo, adaptée du poème « Vientos del pueblo
me llevan » de Miguel Hernández 7, jeune poète décédé en prison lors de
son incarcération, à la suite de la guerre civile qui fit rage entre républi-
cains et franquistes. Cette pièce de théâtre fait une connexion entre l’arme
séminaires École
et la poésie, je cite un extrait : « La poésie, je l’ai ressentie comme j’ai res-
senti ma condition d’homme et, en tant qu’homme, je la porte avec moi en
essayant à chaque pas de me dignifier à travers ses coups de marteau 8. »
Surprise… une part de la poésie frôlerait parfois un côté fleur bleue,
ici, au contraire, elle démontre la fulgurance des mots qui font le souffle de
la vie, de la mort, du combat.
Lacan parlera de poésie aussi, il dira en se référant à la poétique
chinoise par rapport à l’interprétation : « Je ne suis pas poât-assez  9 », mais
pas que, ce terme est emprunté à Léon-Paul Fargue dans Ludions, non sans

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humour, dérision qu’ouvre le jeu de sonorités nouvelles. Il ne s’agirait pas


de faire de la grande poésie, mais d’utiliser la fonction d’une certaine poé-
tique qui a un effet de sens mais aussi un effet de trou. Le tonneau du sens
est infini, sans limite, il est impossible de le boucher, il faudrait donc passer
par d’autres voies/voix d’interprétations.
Lacan s’est peu à peu éloigné de l’interprétation qui donne du sens
à insuffler dans l’analyse et s’est dégagé aussi des postfreudiens qui utili-
saient l’interprétation comme stratégie guerrière, où il s’agissait là plus de
faire avec une artillerie lourde de l’interprétation, styles de tactiques, et
autres stratégies guerrières en arrière-fond, que l’on retrouve aussi dans
les jeux d’échecs ou dans les plans de combats de guerre  10. Il s’en est déta-
ché pour proposer une certaine logique de l’interprétation, dont celle où
l’équivoque y a la part belle, tout comme divers types de scansions, cou-
pures, faisant entrer dans le jeu épissures et autres opérations qui jouent
sur le nœud.
En interprétant, nous faisons avec le symptôme circularité, nous don-
nons son plein exercice à ce qui peut se supporter de lalangue, alors que
l’analysant, ce dont il donne toujours témoignage, c’est de son symptôme  11.
Cette phrase va avec le schéma du nœud RSI 12, des trois ronds, cercles RSI,
qui ne sont pas noués, et que le symptôme enlace, faisant un dessus-­
dessous. Ils sont superposés : d’abord I, en dessous R, en dessous S, le
symptôme les noue, ou le sinthome plutôt.
Je rappellerai la proposition interprétative d’un de mes patients,
car eux aussi font des propositions, ne l’oublions pas, surprenantes et
bienvenues.
Face à mon « es de estructura… », pour border le maternel envahis-
sant et faire point aux litanies sans fin, il lance : « Es destructora ! » Une
seule lettre change, sur le plan sonore et non écrit (trois mots pour la pre-
mière formule, deux pour la suivante), c’est le « o », et pourtant cette lettre
qui valse fait entrer pour lui une autre proposition d’un point de vérité
séminaires École
maternelle, la structure de l’Autre maternel fait destruction, elle est des-
tructurante... En utilisant cette poétique de la lettre, s’est assuré pour lui
un pas de côté… Il en rit d’ailleurs ! (Je laisse les formules entre guillemets
et non en italique pour marquer dans le texte que ce sont les paroles dites
et entendues par l’auteure du texte, pour les mettre en valeur.)
Alors, du côté de l’interprétation : il y a encore du pain sur la planche,
encore à inventer, pour les analysants qui en sont preneurs, à jouer entre
autres de l’équivoque, arme de nos contrées inconscientes. Et pour la toute
dernière note, je souhaitais faire part de quelques questions.

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Aujourd’hui, durant cette crise sanitaire, comment interprète-t-on,


au téléphone ou en visio ? Peut-on autant jouer avec les sons, la lalangue,
les coupures, les silences et l’absence du corps ? Si l’Autre supposé savoir est
absent de son corps, comment alors se produit ou se pose l’amour de trans-
fert ? Est-ce qu’on aime au téléphone ? Un peu triste non, désincarné… (cf.
Tinder, Meetic, visios d’amour sans volume tellement prégnants de nos
jours). Sans compter le fameux cliniquer de l’ouverture de la section clinique
à Vincennes. Cliniquer, c’est être au bord du lit. Le clinamen de Lucrèce…
dont Lacan fait lien avec le divan. Ne perdons-nous pas tous les jeux de
regards, du corps, les mises en scène qui ont lieu dès l’entrée dans le cabi-
net, dont une de mes patientes est friande : tout se déroule entre le moment
où elle enlève son manteau, ses divers gilets, puis se rend vers le divan,
avec un « J’enlève les couches » !
De quelles couches s’agit-il ? (D’ailleurs par visio ou téléphone, plus
de couches… eh oui.) Ces couches seraient-elles ces éléments superposés,
en géologie, renvoyant à ce que Freud propose comme analogie entre
archéologie et travail analytique, ou serait-ce un « être en couches », ou
encore « la couche », le lit, n’oublions pas les Pampers (la marque de couche
je suppose) ! Oui, c’est bien ça.
Comme qui dirait, « la chatouille du corps ».
Je crois que la question du réel se pose. Un réel de corps dont parle
Lacan, dans les Conférences et entretiens 13… Affaire à suivre.

séminaires École

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Mots-clés : interprétation, arme, poésie, équivoque.


<

* Intervention au séminaire École 2019-2020, « Actualité de la névrose », soirée du 28 mai


2020, « Notre pratique de l’interprétation ». Diffusion par Zoom.
<

1. F. Hölderlin, « Souvenir », dans Poésies choisies, Bordeaux, éditions du Conseil régional


d’Aquitaine, 2000.
<

2. J. Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Le


Seuil, coll. « Points Essais », 1980, p. 212.
<

3. J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », dans Écrits, Paris, Le
Seuil, coll. « Points Essais », 1966, p. 72.
< < < <

4. M. de Montaigne, Écrits, Bordeaux, éditions du Conseil régional d’Aquitaine, 2000.


5. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 17.
6. Ibid., p. 17. 
7. Viento del pueblo, de Coralie Zahonero et Vicente Pradal, d’après M. Hernández, « Vientos
del pueblo me llevan », Nuestra bandera, n° 40, 27 août 1937.
< <

8. Ibid.
9. J. Lacan, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, séminaire inédit, leçon du 10 mai
1977.
<

10. N. Guérin, Logique et poétique de l’interprétation psychanalytique, Essai sur le sens blanc,
Toulouse, Érès, 2019, p. 172.
<

11. J. Lacan, « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Scilicet,


n° 6-7, Paris, Le Seuil, 1976, p. 58.
< <

12. Ibid., p. 57.


13. Ibid., p 54.

séminaires École

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Notre pratique de l’interprétation

Jean-Michel Arzur

Plaider le faux *

Je prendrai comme point de départ le titre de notre soirée, « Notre


pratique de l’interprétation ». Nous en retrouvons les termes sous la plume
de Lacan en 1967, « notre pratique interprétative 1 », et en 1972, « notre
pratique du dire 2 ».
L’emploi du pronom possessif interroge, cela sous-entend qu’il y a des
pratiques, sans quoi l’interprétation se réduirait à une technique. Elle est
donc personnelle. Pour chaque analyste. Pour une communauté puisque ce
nous délimite un ensemble et – logique oblige – des analystes qui n’y
seraient pas inclus.
Dans « La direction de la cure » (1958) et « La méprise du sujet sup-
posé savoir » (1967), Lacan épingle les psychanalystes d’aujourd’hui.
« Trahi­son », « carence 3 », les mots sont forts pour ces psychanalystes qui
« réussirent à oublier la découverte 4 » de l’inconscient.
La principale critique vise la relation d’objet, promue par ces psycha-
nalystes d’après-guerre alors même que Freud avait fait dudit objet un
représentant, un semblant. Cette réduction du « signifiant du désir 5 », le
phallus, à l’objet de la demande n’est pas sans conséquences politiques,
puisque cela conditionne l’acte du psychanalyste. Lacan met l’accent sur la
réponse de l’analyste à partir de sa position dans le transfert : ne satisfaire
séminaires École
aucune demande. Il prend ainsi le contre-pied de l’analyste d’aujourd’hui
qui se donne en pâture « dans cette effusion imaginaire, dont [il] est
l’oblat 6 ». En s’introduisant dans le fantasme, l’analyste dégrade le message
de transfert. Il rabat ce que le sujet impute d’être à l’analyste sur une rela-
tion « à je et à moi avec son patient 7 » et il en reste « au pied du mur de
la tâche d’interpréter 8 ».
Lacan met en exergue la question du manque à être qui cause le désir
mais échappe au sujet.

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Dans « La direction de la cure », il revisite les cas de Freud et prend


appui sur l’« ex-sistence du désir dans le rêve 9 » pour affirmer qu’il ne se
réduit à aucun objet. Le désir « ne se saisit que dans l’interprétation 10 »,
soit dans les dits du sujet, d’où son caractère « instable et douteux 11 ».
Dans « La méprise du sujet supposé savoir », Lacan pointe un autre écueil
qui fait courir à chacun le risque d’être un psychanalyste d’aujourd’hui,
lorsque « l’interprétation donne toute satisfaction 12 ». Non pas au psycha-
nalysant, « mais avant tout au psychanalyste […] qui se couvre de n’agir
[…] que pour le bien 13 ». Cette allusion au bien – fondement de l’éthique
propre au discours du maître – indique la sortie assurée du discours analy-
tique pour ceux qui prendraient une vérité pour le tout et s’en satisferaient.
D’où les expressions qui épinglent ce psychanalyste autosatisfait et qui
marche droit : « conformisme, héritage et ferveur réconciliatrice 14 ».
« Le désir d’être le maître contredit le fait même du ­psychanalyste  15 »,
dit Lacan dans « Radiophonie ». Il ne s’agit pas tant d’être le maître de son
patient que de la pente possible à venir redoubler le discours du maître
propre à l’inconscient. C’est là qu’on touche du doigt la possible carence du
psychanalyste s’il se cantonne au déchiffrage, à la tâche de traduction qui
spécifie l’interprétation freudienne. « On […] a fini par s’habituer à l’inter-
prétation 16 », n’est-ce pas là une indication que les signifiants de la psy-
chanalyse, les publications de Freud ont alimenté le discours commun ?
Lacan enfonce le clou en 1976 en affirmant que là où Freud croyait porter
la peste, « le public s’en arrange 17 ». La question concerne donc « la source
vive 18 » de l’interprétation.
Qu’il s’agisse de l’automatisme de répétition ou de l’inconscient qui
tra­
vaille et interprète indépendamment du psychanalyste, Lacan fait
entendre qu’il ne s’agit pas de les laisser fonctionner seuls. « Notre pra-
tique du dire […] ne doit-elle pas rentrer dans le concept de la répétition
en tant qu’elle n’est pas laissée à elle-même  19 ? » Non seulement l’analyste
fait partie du concept de la répétition, mais, à l’instar de ce qu’il a aussi
séminaires École
fait observer de l’inconscient, sa pratique la conditionne. D’où l’importance
qu’il ne s’en tienne pas aux vérités produites dans la cure, qu’il ne s’habi-
tue pas avec son patient à cet inconscient en exercice, mais qu’il vise à
produire du nouveau. « Qu’il puisse se dire quelque chose sans qu’aucun
sujet le sache 20 », voilà ce que le psychanalyste ne doit pas épargner au
psychanalysant.
Encore faut-il qu’il ait une petite idée du « rapport que la vérité
entretient avec le réel » – soit du « dire […] d’où il la commande 21 ». C’est
pourquoi Lacan déplace l’accent de l’interprétation vers le dire. Si le

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bien-fondé d’une interprétation se reconnaît dans le matériel – les dits, qui


viennent à sa suite –, c’est parce qu’elle touche à un réel qui déchaîne la
vérité, d’où l’idée qu’elle « n’est vraie que par ses suites 22 ».
Si Freud découvre le « sens sexuel de la structure 23 », Lacan a l’idée
qu’il s’arrête là, même si l’on trouve dans son œuvre le soupçon que les
fictions tentent de rationaliser l’impossible du non-rapport. « Le réel pour
l’être parlant c’est qu’il se perd quelque part […] c’est là que Freud a mis
l’accent, il se perd dans le rapport sexuel 24. » On peut, en effet, donner un
sens sexuel à tout, on peut croire que « c’est celui de l’analyse qui nous
déverse du sens à flot pour le bateau sexuel 25 », c’est à s’y perdre. Pour le
sujet, mais également pour l’analyste s’il n’en mesure pas, déjà pour lui-
même, la limite. Il a sur ce point des choses à dire à son analysant et ce qu’il
a à dire « est de l’ordre de la vérité 26 ». Étonnant ce propos de Lacan qui
affirme pourtant que nul progrès n’en est à attendre. Il s’agit plutôt d’un
« savoir y faire 27 », moins avec la vérité elle-même qu’avec ce qui vient y
faire limite, cette « digue 28 » du réel.
Faire l’expérience de la limite de la vérité peut donner un aperçu de
cette perte qui est « le réel lui-même de l’inconscient 29 ». C’est possible
dans la mesure où, la vérité tenant au réel par l’impossible à la dire toute,
« le dit ne va pas sans dire 30 ». Il revient au psychanalyste la tâche de
montrer la faille de ce couple rêvé mais pourtant mal assorti des semblants
et du réel. En effet, avance Lacan, le dire ne se couple aux dits « que d’y
ex-­sister  31 ». C’est ainsi qu’au fil de la cure le sens sexuel finit par se réduire
« au non-sens du rapport sexuel, lequel est patent depuis toujours dans les
dits de l’amour 32 ».
La perte, le non-sens, autant de façons de nommer « la faille dont se
dit l’être 33 ». Alors, si le doigt levé du « Saint Jean de Léonard 34 » illustre
l’interprétation – un dire sans énoncé, apophantique –, c’est bien dans la
mesure où il montre plus qu’il ne dit cet « horizon déshabité de l’être 35 »,
cette chute que « le psychanalyste relaie d’y faire figure de quelqu’un 36 ».
séminaires École
Plaider le faux pour savoir le vrai, dit l’expression. Mais quand Lacan
déclare qu’il s’agit de « plaider le faux dans l’interprétation 37 », il souligne
les équivoques et l’étymologie des mots de la langue qui lient entre eux
faux, faut, falloir et faillir. Il met ainsi l’accent sur le falsus, le chu, soit ce
qui tombe à côté et qui délimite l’objet cause dont l’analyste se fera sem-
blant d’être.
Là où le psychanalyste d’aujourd’hui pouvait s’offrir comme objet à se
mettre sous la dent, là où, dès lors qu’on parle, une interprétation donnée
peut venir sustenter l’analysant, voire l’analyste, Lacan nous rappelle que

❚ 13 ❚
Mensuel 144

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c’est pas ça. Lorsqu’il souligne la fonction d’effacement du sujet propre à


l’inconscient, nous entendons bien sûr l’impossible identification du sujet
par les voies du signifiant, mais aussi la façon dont l’inconscient lui-même
est consubstantiel à cette réalité qui fait couverture du réel. D’où le c’est
pas ça, qui ponctue les tentatives du sujet pour se dire. Notre pratique, dit
Lacan, implique cet « ordre d’indétermination que constitue le rapport du
sujet à un savoir qui le dépasse 38 ». Si la castration est ce qui conduit à
l’analyse, elle en est également le résultat.
C’est sans doute ce qui peut, sinon se révéler par l’interprétation, du
moins se réveiller le temps d’apercevoir ce réel insu. Car le psychanalyste se
heurte à ce dont il a largement été question lors de l’après-midi de travail
sur « Rêves et cauchemars 39 », soit au fait que « l’inconscient, c’est très
exactement l’hypothèse qu’on ne rêve pas seulement quand on dort 40 ».
Pourrait-on dire que l’interprétation analytique vise à nous sortir de
nos rêves, ne serait-ce qu’un laps de temps ? Peut-être bien. Mais alors
serait-elle si efficace que cela quand nous cédons si vite au désir de dormir ?
Lacan souligne que l’inconscient, « c’est de ne pas se rappeler de ce qu’on
sait 41 » et, poursuit-il, dire « “je m’en rappelle”, soit : je me rappelle à
l’être (de la représentation) 42 ».
Qu’est-ce qui peut faire alors que notre pratique ne se réduise pas à
du « bavardage 43 » ou à une « escroquerie : bluffer, faire ciller les gens, les
éblouir avec des mots qui sont du chiqué 44 » ? J’ai l’idée que cela pourrait
tenir au fait que l’on sache que l’on s’est réveillé, ne serait-ce qu’un court
instant, tout comme cette marque que laissent certains rêves et qui fait
que, en un éclair, on se dise : tiens, j’ai rêvé.

séminaires École

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Mots-clés : interprétation, dire, inconscient, pratique.


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* Intervention au séminaire École 2019-2020 « Actualité de la névrose », soirée du 28 mai


2020, « Notre pratique de l’interprétation ». Diffusion par Zoom.
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1. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001,
p. 334.
< < < < <

2. J. Lacan, « L’étourdit », dans Autres écrits, op. cit., p. 486.


3. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir », art. cit., p. 332.
4. Ibid., p. 329.
5. J. Lacan, Le Séminaire, Livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 378.
6. J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », dans Écrits, Paris, Le
Seuil, 1966, p. 639-640.
< < <

7. Ibid., p. 591.
8. Ibid.
9. Ibid., p. 629.
< < < < < < < <

10. Ibid., p. 623.


11. Ibid., p. 636.
12. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir », art. cit, p. 335.
13. Ibid.
14. Ibid.
15. J. Lacan, « Radiophonie », dans Autres écrits, op. cit., p. 419.
16. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir », art. cit., p. 335.
17. J. Lacan, « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI », dans Autres écrits, op. cit.,
p. 571.
< < < < <

18. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir », art. cit., p. 335.
19. J. Lacan, « L’étourdit », art. cit., p. 486.
20. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir », art. cit., p. 336.
21. J. Lacan, « L’étourdit », art. cit., p. 453.
séminaires École
22. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Le
Seuil, 2007, p. 13.
<

23. J. Lacan, « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », dans
Autres écrits, op. cit., p. 553.
< < <

24. J. Lacan, « Déclaration à France culture » (1973), Le Coq héron, n° 46-47, 1974, p. 3-8.
25. J. Lacan, « Télévision », dans Autres écrits, op. cit., p. 513.
26. J. Lacan, «  Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines (Columbia)  »,
Scilicet, n° 6-7, 1975, p. 42-45.
< <

27. J. Lacan, « Radiophonie », art. cit., p. 442.


28. Ibid.

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< < < < < < < < < < <
29. J. Lacan, « Déclaration à France culture » (1973), art. cit., p. 3-8.
30. J. Lacan, « L’étourdit », art. cit., p. 452.
31. Ibid.
32. J. Lacan, « Télévision », art. cit., p. 513-514.
33. J. Lacan, « Radiophonie », art. cit., p. 426.
34. J. Lacan, « La direction de la cure… », art. cit., p. 641.
35. Ibid., p. 641.
36. J. Lacan, « Radiophonie », art. cit., p. 427.
37. Ibid., p. 428.
38. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir », art. cit., p. 334.
39. Après-midi organisé par l’epfcl et les Collèges cliniques sur « Rêves et cauchemars », le
23 mai 2020. Diffusion par Zoom.
< < < < <

40. J. Lacan, Le Moment de conclure, séminaire inédit, leçon du 15 novembre 1977.


41. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir », art. cit., p. 333.
42. Ibid., p. 334.
43. J. Lacan, Le Moment de conclure, op. cit.
44. Intervention de Jacques Lacan à Bruxelles, publiée dans Quarto (supplément belge à La
Lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), n° 2, 1981. Site internet : Pas-tout Lacan
1970-1979 – École lacanienne de psychanalyse, 26 février 1977 : Propos sur l’hystérie.

séminaires École

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Notre pratique de l’interprétation

Pascale Leray

L’interprétation renouvelée *

Je vous propose d’interroger les conséquences qu’entraîne pour notre


pratique de l’interprétation, la thèse nouvelle que Lacan amène en 1973
dans Encore, avec laquelle il redéfinit l’inconscient comme savoir en tant
qu’il se jouit. L’inconscient, en devenant un savoir se jouissant dans la
parole, à l’insu même de celui qui parle, se fonde sur le fait que les deux
dimensions du signifiant et de la jouissance, conçues auparavant comme
hétérogènes, entrent ici en équivalence. Le signifiant devient cause, vec-
teur de jouissance.

Le symptôme et lalangue
L’incidence sur la façon de concevoir l’interprétation ayant pour visée
de toucher à la jouissance du symptôme, est directe, dans la mesure où le
symptôme est ce qui manifeste l’inconscient d’un sujet d’une façon singu-
lière et constante. À partir de là et dans les séminaires qui suivront où
Lacan développe sa théorie des nœuds, le symptôme sera repensé dans RSI
comme fonction de jouissance, soit comme « la façon dont chacun jouit de
son inconscient en tant que l’inconscient le détermine 1. » Et c’est là qu’il
situe le symptôme comme « ce qui de l’inconscient peut se traduire par une
lettre, identique à elle-même 2 ». Nous pouvons entendre, dans cet « iden­
tique à elle-même », de la lettre du symptôme, ce qui la rend non substi-
séminaires École
tuable par un signifiant. Comment dès lors l’interprétation pourra-­­t-elle
atteindre à ce qui dans le symptôme vient du réel de ce savoir joui ?
Autrement dit, comment pourra-t-elle avoir accès à ce qui dans le symp-
tôme n’est pas métaphorique ? Comment sera-t-elle à même de toucher à ce
mystère de l’inconscient, en tant qu’il est mystère du corps parlant ?
Si l’inconscient, « ce n’est pas que l’être pense, c’est que l’être en
parlant jouisse 3 », le symptôme, en tant qu’il est noué à l’inconscient d’un
sujet, est déterminé par ce savoir parlé qui se jouit, en tant qu’il est fait de
lalangue. C’est ce jouir opaque du symptôme qui fait que tout du symptôme

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ne se résout pas par le déchiffrage du sens, auquel il résiste à partir de ce


qu’il est comme fixation d’origine, faite de cette motérialité jouie de
lalangue. La distinction introduite dans Encore entre le langage et lalangue
inconsciente propre au sujet porte aussi à conséquence pour l’interpréta-
tion, car le savoir constitué par lalangue n’est pas homologue à la structure
du langage articulé. Lorsque Lacan nous dit que les signifiants n’y font pas
chaîne, et que cette multiplicité d’éléments différentiels qui le constituent
sont des uns incarnés dans lalangue, alors cela renouvelle la question de ce
sur quoi l’interprétation doit porter, en tant qu’elle doit être ajustée à la
dimension de ce savoir hors sens, au cœur de ce qui fait la fixation du symp-
tôme de corps, savoir énigmatique dont est fait le réel du symptôme, en
tant qu’il est l’exclu du sens.
Pour autant, ce qui fait la lettre du symptôme dans son hors-sens n’est
pas une dimension isolable comme telle, dès lors qu’on la situe dans ce qui
fait la structure du nouage borroméen, propre à la névrose. Dans l’analyse,
c’est le dire qui va faire résonner cette dimension de jouissance hors sens de
la lettre en tant qu’elle se noue dans la parole à ce qui vient du sens, en en
dégageant la joui-sens, grâce à cette fonction propre au dire d’être ce qui
fait nœud de la structure, comme Lacan l’avance dans R.S.I., dire qui ex-siste
aux trois dimensions de la parole qu’il noue ensemble.

Le dire de l’interprétation et l’équivoque


Cibler ce réel du symptôme, en extraire quelques éléments, afin de
réduire son opacité jusqu’au point où elle s’avérera irréductible à la fin de
l’analyse, nécessite dans l’expérience le dire de l’interprétation qui, usant de
la présence de l’équivoque dans la parole, fait signe de l’ex-sistence de ce
qui se jouit dans le signifiant, au-delà du sens de ce qui est dit. Son dire
apophantique est ce qui a chance de toucher dans la parole analysante au
signifiant équivoque, celui qui agira en entrant en résonnance avec la jouis-
sance du symptôme, en faisant passer son jouir, inaudible jusqu’alors, à la
séminaires École
joui-sens, telle que Lacan l’a écrite en deux mots. Ainsi, le dire de l’inter-
prétation arrive à émouvoir l’inconscient de l’autre et à toucher à l’opacité
jouissive du symptôme, lorsque de façon imprévisible elle fait entrer
l’équivocité d’un signifiant dans une résonnance avec un élément joui du
symptôme, c’est-à-dire avec un Un de jouissance incarnée dans lalangue.
Cet effet de joui-sens, qui en passe par le fait d’ouïr un sens, est ce que
l’interprétation rend possible lorsqu’elle vise, comme le dit Lacan, un effet
de sens réel. Son dire, c’est ce qui porte à l’ex-sistence un élément de ce réel
joui, disjoint du sens, en le nouant avec la jouissance du sens, entre imagi-
naire et symbolique.

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Cela nécessite que l’interprétation tienne compte de ceci que, « dans


ce qui est dit, il y a le sonore, et que ce sonore doive consonner avec l’in-
conscient 4 », nous indique Lacan en 1975.
Cela exige pour l’analyste une position qui le rende apte à se laisser
saisir par la dimension sonore présente dans tel signifiant de la parole de
son analysant, et de la faire équivoquer, de façon à faire sonner autre chose
que le sens de ce qui est dit. L’interprétation est alors du côté de ce qui
coupe court au sens, à partir de l’équivoque qui entrera en résonnance avec
l’inconscient dans la parole analysante. Le 20 décembre 1977, Lacan précise
à nouveau en quoi consiste cette coupure du sens qu’obtient l’interpréta-
tion de l’analyste à partir de l’équivoque : « Ce qu’il dit [l’analyste] est
coupure, c’est-à-dire participe de l’écriture, à ceci près que pour lui il
équivoque sur l’orthographe […] de façon à ce qu’il sonne autre chose que
ce qui est dit 5. »
Cela suppose que l’analyste dans son écoute soit décentré du sens qui
circule dans la parole et qu’il soit orienté autrement que par le déchiffrage
du sens des symptômes. Cela n’empêche en rien l’opération du déchiffrage
de ce qui dans le symptôme se présente comme déchiffrable, là où celui-ci
trouve à s’écrire dans les lois du langage, dans la dimension signifiante de
la métaphore, avec le ressort de la substitution signifiante, qui d’être
déchiffrée révèle le signifiant refoulé du symptôme. C’est alors la dimension
de vérité du symptôme qui est touchée par le déchiffrage des signifiants
singuliers au sujet.

Le symptôme de corps et son énigme


Freud, dans ses Études sur l’hystérie, nous le démontre parfaitement
avec la conversion hystérique. Mais, pour autant, « le symptôme, ça résiste,
ce n’est pas quelque chose qui s’en va tout seul 6 », nous dit Lacan en
décembre 1975, interrogeant par là ce qui est attendu du psychanalyste
pour ne pas glisser sur ce qui du symptôme résiste. Rappelons ici comment
séminaires École
Freud témoigne dans son texte de 1937 du côté partiel des résultats de
l’analyse, lié à ce point d’inertie rencontré dans les cures : il nous parle alors
« de manifestations résiduelles, de fixations libidinales antérieures main­
tenues dans la configuration 7. » Il a aussi défini le symptôme de corps en
tant que satisfaction substitutive venant s’imixer à sa dimension de vérité
refoulée. Essayons d’éclairer par un petit retour à la clinique de Freud la
portée nouvelle de ce que nous amène Lacan pour situer le ressort de l’in-
terprétation face à la dimension irréductible du symptôme.

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Reprenons l’exemple de ce cas d’hystérie de conversion présenté par


Freud, celui de Frau Cécilie, cette patiente qui souffrait d’une névralgie
faciale résistant à tout traitement, jusqu’au moment où a lieu en analyse la
levée du refoulement : elle se remémore une remarque que son mari lui a
faite il y a bien longtemps et qui l’avait péniblement frappée. « C’est comme
un coup reçu en plein visage », dira-t-elle à Freud 8. Ce qui aura l’effet
immédiat d’arrêter la douleur. Puis suivra l’apparition d’une série d’autres
symptômes de corps douloureux, relevant toujours de la métaphore et dont
l’équivocité des signifiants déchiffrés se rapporte toujours à une offense ou
à quelque outrage de l’autre ayant eu des effets percutants sur le corps. Si
ce fragment d’analyse restitue le symptôme hystérique comme métaphore
d’une vérité refoulée, nous pouvons soutenir qu’il est aussi jouissance de
cette parole blessante, qui pourrait se lire comme jouissance de cette
marque sur le corps qu’aura été pour cette femme le signifiant proféré par
son mari. À partir de cette jonction entre le signifiant et son effet de jouis-
sance sur le corps, on serait là au niveau du symptôme comme évènement
de corps, comme coalescence, ce qui est autre chose que sa métaphorisa-
tion. Je vais y revenir.

L’évènement de corps
La question épineuse qui se pose dans la pratique analytique est de
savoir comment opérer pour que la part de jouissance opaque du symptôme
non substituable par la métaphore et irréductible comme telle, puisse être
touchée dans l’analyse de façon telle qu’elle puisse être reconnue comme la
limite d’un réel non élucidable et dont il n’y ait plus à chercher le sens à
l’infini. C’est bien ce qui reste toujours d’actualité dans la clinique du symp-
tôme du sujet névrosé. Et c’est là où la conception du symptôme comme
évènement de corps, telle que Lacan l’a forgée dès la « Conférence de
Genève », nous ouvre une nouvelle voie pouvant parvenir à réduire le symp-
tôme jusqu’à sa limite dernière, celle à partir de quoi peut être prise la
mesure de ce qui n’est pas élucidable. Rappelons dans ce texte ce qui pré-
séminaires École
side à la formation du symptôme chez l’enfant : une rencontre accidentelle
entre les signifiants venus de l’autre et le corps de l’infans, une rencontre
qui est d’avant le sens des mots et qui affecte le corps d’une marque de
jouissance hors sens. Le symptôme est alors ce qui résulte de la coalescence
entre ces traces sonores qui ont été jouies dans lalangue du sujet et les
premiers jouir rencontrés, liés à la jouissance phallique, étrangère au corps,
parasitaire pour le sujet.
Là encore, l’accent est mis par Lacan sur le dire, sur le mode de parler
du parent qui s’est adressé à l’enfant. À partir de là, nous pourrons, par la

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suite, situer un symptôme comme évènement de corps à chaque fois qu’il


est provoqué par une rencontre accidentelle avec ce qui vient du dit d’un
autre dont le dire atteint le sujet jusqu’à toucher à la jouissance de son
corps. Il n’y a d’évènement de corps que venant du dire d’un autre, dire en
tant qu’il profère, au-delà du sens des dits, un signifiant ayant le pouvoir
de résonner dans l’inconscient le plus singulier du sujet, là où gîte sa
lalangue, et qui a cet effet d’affecter son corps de jouissance. Il y va alors
d’une rencontre de ce dire avec certaines marques préalables laissées dans
l’inconscient du sujet, celles de ces signifiants qui ont été jouis dès l’instant
où ils ont atteint l’inconscient du sujet. Ce sur quoi doit porter l’interpréta-
tion dans l’évènement de corps, c’est sur le dire de ce qui, dans la parole
analysante, se jouit dans les signifiants qui s’extraient de son inconscient.

Comment le symptôme, ça se complète


C’est là où l’interprétation peut toucher à l’Un du symptôme, au Y a
d’l’un propre à cette jouissance. À charge pour l’analyste d’entendre ce qui
se réitère du Un de jouissance dans la parole de son analysant et de lui per-
mettre d’en dégager in fine le dire de l’un qui se sait tout seul comme répon-
dant au trou du non-rapport sexuel. Si l’interprétation peut extraire ces uns
dans le flux de la chaîne signifiante, c’est, comme le soutient Lacan en 1975,
à partir de leur sonorité, de leur motérialité, auxquelles l’analyste doit prê-
ter l’oreille. Lacan nous rappelle à ce sujet comment Freud a ouvert la piste
qui consiste à travailler à partir de la matière verbale. « S’il fait une interpré-
tation, c’est de la répétition, la fréquence, le poids de certains mots 9. »
Lacan, en juin 1974, nous dit ceci à propos de ce que l’analyste a à
entendre de son analysant pour interpréter d’une façon opérante sur le réel
hors sens : « À cause du fait que nous avons une attention flottante, du fait
d’une espèce d’équivoque, nous nous apercevons, parce que nous le subis-
sons, que ce qu’il a dit pouvait être entendu tout de travers. Et c’est juste-
ment en l’entendant tout de travers que nous lui permettons de s’apercevoir
séminaires École
d’où émerge sa sémiotique à lui. Elle n’émerge de rien d’autre que de l’ex-­
sistence de lalangue 10. »
Entendre ainsi, se laisser atteindre par ce qui fait la dissonance de
lalangue, suppose d’avoir été formé comme analyste, à partir de l’expé-
rience de sa propre analyse. « Formé, nous dit Lacan, dans le sens d’avoir vu
comment le symptôme, ça se complète  11. » C’est-à-dire en faisant résonner,
sans l’avoir prévu, ce qui de lalangue d’un sujet vient à achopper dans la
parole. Entendre ainsi pour interpréter met donc en jeu ce qui s’obtient
dans la fin de l’analyse avec cet éveil en quoi consiste la dévalorisation de

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la jouissance du symptôme. Cela suppose d’avoir atteint un certain rapport


à ce qui fait la jouissance propre au symptôme. De la reconnaître comme
étant la sienne, de l’avoir un peu débrouillée, à partir de quelques-unes de
ces bribes venues de lalangue, est ce qui permet alors de changer son propre
rapport avec ce qui fait l’irréductibilité du symptôme.

Mots-clés : lalangue, symptôme, joui-sens, évènement de corps, dire, équi-


voque interprétative.
<

* Intervention au séminaire École 2020-2019 « Actualité de la névrose », soirée du 28 mai


2020, « Notre pratique de l’interprétation ». Diffusion par Zoom.
< < < <

1. J. Lacan, Séminaire XXII, R.S.I., éditions de l’ali, leçon du 18 février 1975.


2. Ibid., leçon du 21 janvier 1975.
3. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 95.
4. J. Lacan, « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Scilicet,
n° 6-7, Paris, 1975, p. 50.
<

5. J. Lacan, Séminaire Le Moment de conclure, inédit, leçon III, 20 décembre 1977. Voir les
éditions de l’ali.
<

6. J. Lacan, « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », art. cit.,


p. 46.
<

7. S. Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », dans Résultats, idées, problèmes II,
Paris, Puf, 1987, p. 243.
< <

8. S. Freud, Études sur l’hystérie, Paris, Puf, 1985, p. 142.


9. J. Lacan, « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », art. cit.,
séminaires École
p. 13.
<

10. J. Lacan, Séminaire Les non-dupes errent, inédit, leçon du 11 juin 1974. Voir les éditions
de l’ali.
<

11. J. Lacan, « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », art. cit.,
p. 35.

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Notre pratique de l’interprétation

Karim Barkati

Psychanalyse, musique et informatique :


un essai différentiel sur l’interprétation

La première partie restitue le texte tel qu’il a été prononcé lors de la


soirée « Notre pratique de l’interprétation », le 28 mai 2020, dans le cadre
du séminaire École de l’epfcl « Actualité de la névrose ». La deuxième partie,
en annexe, présente les travaux préparatoires, d’abord sur l’interprétation
en musique, puis sur l’interprétation en informatique.

Interprétation musicale, méthodes formelles


et interprétation psychanalytique
Dans notre champ, Lacan n’a pas retenu l’interprétation parmi les
quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse ; l’interprétation n’y reste
pas moins une notion-clé et même un devoir, comme le souligne le titre de
notre vingt et unième revue du Champ lacanien, Le Devoir d’interpréter 1.
Il y a d’autres champs où l’interprétation est une pratique essentielle
et, parmi ces champs, il se trouve que deux disciplines que j’ai fréquentées
lui réservent une place de choix :
– la musique, avec la question cruciale de l’interprétation musicale 2 ;
– et l’informatique théorique, avec la branche des méthodes formel­
les, qui s’affrontent à l’interprétation rigoureuse des programmes et des
séminaires École
langages 3.
Pour ma première intervention au séminaire École, je nous propose
donc un petit amusement en forme d’étude différentielle, pour essayer
d’isoler les spécificités de la pratique de l’interprétation qui est la nôtre.

Traits communs : textualité, opération, création


Les trois disciplines que sont la musique, l’informatique théorique et
la psy­
chanalyse partagent au niveau de l’interprétation plusieurs traits
communs.

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Le premier trait commun, assez évident, réside dans le caractère tex-


tuel du matériel à interpréter :
– la partition est un texte, écrit par un compositeur et interprété par
un musicien ;
– le programme informatique est aussi un texte, radicalement symbo-
lique même, écrit par un programmeur et exécuté par une machine ou bien
interprété par un spécialiste des méthodes formelles ;
– quant aux dits de l’analysant, ils apparaissent certes d’abord sous
forme de parole, mais cette parole acquiert aussitôt un statut textuel,
du fait que dans l’analyse les dits sont susceptibles de déchiffrage et
d’inter­­prétation.
Le deuxième trait commun se trouve, me semble-t-il, dans l’idée plus
complexe d’opération 4, au sens général d’une action qui a des effets.
Concernant l’interprétation formelle, sa nature d’opération est assez
évidente : c’est une opération de traduction, à visée de vérification. En
effet, utilisée spécialement dans les domaines critiques – comme les trans-
ports, l’énergie ou la finance –, l’interprétation formelle d’un programme ou
d’un langage consiste à en définir une signification mathématiquement
rigoureuse, dont on attend qu’elle rassure ou bien qu’elle révèle d’avance
l’existence de failles plus ou moins dangereuses.
Mais comment se représenter comme opérations les interprétations
psychanalytique et musicale ? Je vais m’arrêter un peu sur cette question.
Lacan a consacré l’année 1958-1959 de son séminaire à l’interpréta-
tion, en décortiquant notamment des interprétations réussies ou ratées  5 de
différents psychanalystes, dont Ella Sharpe, Ernst Kris, Edward Glover et
Melanie Klein. Dans ce séminaire, avec des termes que je trouve précieux
pour notre pratique, il a spécialement plaidé pour une interprétation à la
fois « plus précise 6 », « opportune 7 » et « juste 8 ». J’ajoute que, presque
vingt ans plus tard, en 1977, Lacan aura cette formule qui a aussi retenu
séminaires École
mon attention, à la fois parce qu’elle éclaire l’option interprétative laca-
nienne apophantique plutôt que modale et parce qu’elle reprend ce terme
de « juste » :
« L’interprétation n’a pas plus à être vraie que fausse. Elle a à être
juste 9 […]. »
Cette formule, qui met l’accent sur la justesse comme exigence pour
l’interprétation dans l’opération analytique, ne peut pas ne pas nous faire
penser à la musique. Je crois que l’analogie avec la justesse musicale est
intéressante pour nous, non pas seulement au niveau de l’authenticité d’une

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interprétation musicale, c’est-à-dire du respect de la lettre du texte du


compositeur et de son esprit, mais encore plus au niveau de la justesse
d’une improvisation. Cette justesse idéale, celle qui est recherchée au cours
d’une improvisation comme en psychanalyse, est ce que j’appellerais une
forme mouvante de pertinence et d’impertinence.
Autrement dit, si l’interprétation tombe juste, elle aura des effets et
pourra donc être qualifiée d’opération. Dans le cas contraire, elle sera une
action sans effet, comme un coup d’épée dans l’eau.
Enfin, je propose qu’une dimension de création soit un troisième trait
commun important à prendre en compte :
– un musicien recrée une œuvre ;
– une interprétation formelle crée une signification rigoureuse ;
– et une interprétation psychanalytique, que crée-t-elle ?
Si on considère que l’interprétation analytique va dans le sens d’une
réduction, disons d’une réduction de ce qui gêne, c’est difficile de soutenir
qu’il y ait création. Pourtant, à suivre d’une part l’article tardif de Freud sur
les constructions dans l’analyse 10 et d’autre part l’invention par Lacan du
concept de sinthome 11, j’ai tendance à penser que l’interprétation psycha-
nalytique crée bien quelque chose, en particulier des conditions plus favo-
rables à une créativité 12 subjective.

Différences partielles : signification, ego, discours


Évidemment, ces trois disciplines ne font pas que converger.
Du côté de la musique, l’interprétation musicale se distingue des deux
autres par au moins deux points. Primo, l’absence de signification y est
patente et facilite des modalités de jouissance hors sens. Secundo, on ne
peut qu’observer que la promotion de l’ego de l’interprète musicien est
consubstantielle à notre culture occidentale contemporaine, que ce soit par
des prétentions d’affirmation ou d’effacement. À l’opposé, d’une part, la
séminaires École
psychanalyse et l’analyse formelle se servent toutes les deux de la significa-
tion et, d’autre part, elles dévalorisent la question de l’ego de l’agent.
Du côté de l’informatique, l’interprétation formelle se distingue des
deux autres essentiellement par l’absence de dispositif discursif. En effet,
alors que la présence de modalités discursives caractérise la psychanalyse et
la musique, les méthodes formelles n’ont pas à proprement parler d’adresse,
ni d’écoute, de sujet ou de transfert. Il s’y déploie plutôt, dans une sorte de
pureté, le « réel du symbolique » que Lacan évoque au début du séminaire
des Non-dupes errent à propos de la mathématique.

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Singularité psychanalytique : jouissance, limites et coupure


Quant à l’interprétation psychanalytique, éventuellement lacanienne,
elle se distingue de l’interprétation musicale et des méthodes formelles par
plusieurs aspects.
Elle s’en distingue d’abord par son rapport frontal voire effronté au
champ de la jouissance. Ce rapport s’impose dès le niveau de l’écoute, dans
le repérage préalable des signifiants jouis de lalangue 13, préalable à l’exer-
cice de l’interprétation. Mais ce rapport à la jouissance se retrouve déjà
dans la visée même de l’interprétation. À tel point que Lacan nous avertit
de ce fait vertigineux que les effets de l’interprétation, dont le sens est la
jouissance, sont incalculables.
L’interprétation psychanalytique se distingue aussi des deux autres
pratiques par les limites de l’interprétable, que Freud pose dans ses additifs
à L’Interprétation des rêves. Il en évoque quatre :
– la nécessité du dispositif analytique pour l’interprétation ;
– la pression des résistances du rêveur ;
– l’impossibilité de décider si une interprétation est exhaustive ou non ;
– et le problème de « trouver les moyens de représenter les pensées
abstraites ».
Ces quatre limites me semblent propres à la psychanalyse.
L’interprétation psychanalytique – et c’est sans doute le point le plus
utile pour notre pratique – se distingue encore par ce qu’il faut reconnaître
comme l’une de nos méthodes les plus efficaces, vous l’avez peut-être devi-
née : la coupure interprétative 14.

Travaux préparatoires sur l’interprétation


en musique et en informatique
L’interprétation en musique
séminaires École
En matière d’interprétation musicale, peut-être plus qu’ailleurs, cha-
cun a ses goûts. Vous avez probablement les vôtres.
La question devient spécialement intéressante quand on commence à
en débattre et que des arguments sont produits pour mettre en avant telle
ou telle interprétation musicale, tel ou tel interprète. Car, d’une part, les
enjeux identificatoires, assez prégnants en musique, nous rendent souvent
chatouilleux dans ces débats et, d’autre part, c’est de structure que la vérité
en musique se dérobe facilement.

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Si les journaux musicaux spécialisés, les radio-crochets et nos télé-­


crochets contemporains font leurs choux gras de la comparaison entre dif-
férentes interprétations, relativement peu d’ouvrages ont été consacrés à
l’étude de l’interprétation musicale en tant que telle. Parmi les quelques
ouvrages conséquents 15, un livre du compositeur, chef d’orchestre et
musico­logue René Leibowitz se détache, avec un titre qui ne laissera peut-
être pas les oreilles des analystes indifférentes : Le Compositeur et son
double, Essais sur l’interprétation musicale. Voici un extrait de ce livre :
« Parvenus à ce qu’il est convenu d’appeler la maîtrise de leur art, [les]
musiciens continuent néanmoins à éprouver des difficultés et des incertitudes.
Les raisons d’un tel état de choses sont faciles à comprendre : le compositeur,
dont les œuvres constituent la raison d’être de l’interprète, exige de celui-ci
un effort de lecture 16 qui est une des tâches les plus ardues qui soient. On
peut dire qu’aucun interprète n’a jamais fini de déchiffrer un texte et qu’il
réussit rarement à se confondre avec ce texte, à devenir le double du
compositeur. » (Leibowitz, 1971, 4e de couverture.)
Je trouve frappant cet extrait sur le travail et la mission de l’inter-
prète musical, qui conquiert son statut d’interprète en tant qu’il vise à se
confondre avec un texte, à devenir du compositeur son double – Leibowitz
dira aussi son analogon 17.
Cette idée d’analogon ou de double, telle qu’elle est soutenue par
Leibowitz pour l’interprète musicien, n’est pas sans nous évoquer des points
bien connus du travail et de la pratique de l’interprète psychanalyste. Son
rappel de l’exigence de « l’effort de lecture » consonne bien sûr pour nous
avec le travail freudien classique, si patent dans sa monumentale Traum­
deutung 18 pour atteindre au contenu latent du rêve, puis ailleurs dans son
œuvre pour déchiffrer les autres formations de l’inconscient que sont les
lapsus, les mots d’esprit, les actes manqués et le symptôme lui-même. Quant
au fait que l’interprète musicien continue d’éprouver « des difficultés et des
incertitudes » après sa formation, l’expérience nous montre qu’il n’en est
pas autrement pour les psychanalystes, pour des raisons différentes cepen-
séminaires École
dant, dont les vicissitudes du transfert, les conséquences de l’absence de
métalangage et la tension entre l’exigeante nécessité d’à-propos et la sin-
gularité irréductible de chaque lalangue, qu’il faut pourtant bien essayer
d’entendre.
D’un autre côté, l’analogie séduisante du double a évidemment ses
limites dans le cas de la psychanalyse, car la place de l’analyste par rapport
à l’analysant n’est pas de l’ordre de l’alter ego, ni du double narcissique, ni
du double spéculaire, ni de l’écho, ni du surmoi, ni même de l’idéal.

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Alors finalement, dans quelle mesure l’idée que l’interprète musicien


devrait idéalement se faire un double du compositeur peut-elle nous ren-
voyer à la place de l’interprète psychanalyste par rapport à l’analysant ? On
peut déjà dire que la place de l’analyste n’est sans doute pas si éloignée
d’un analogon, non pas de l’analysant en tant que sujet, mais d’une partie
essentielle de l’analysant, soit son objet a, et que cette place de l’analyste
n’est pas non plus sans rapport avec l’effort pour se confondre avec le texte
de l’analysant, dans la pratique de la scansion comme dans la visée de faire
résonner des signifiants électifs de l’analysant, pas n’importe lesquels.

L’interprétation en informatique
Concernant l’interprétation en informatique théorique, il y a au moins
deux branches qui y ont un rapport privilégié : les thérapeutes virtuels et
les méthodes formelles.

Les thérapeutes virtuels


Commençons par la branche dite du « traitement automatique du lan-
gage naturel » (taln), un domaine à la croisée de la linguistique, de l’infor-
matique et de l’intelligence artificielle. On ne peut pas ne pas citer le
fameux programme historique Eliza, écrit dès le début des années 1960 par
Joseph Weizenbaum au mit 19.
Eliza est un programme qui rend possible la conversation avec un
ordinateur via le langage naturel, à l’écrit. Bien que Eliza ait été conçu pour
accueillir différents modèles conversationnels, il se trouve que le modèle
qui a rencontré un certain succès est celui qui tente de simuler un entretien
avec un psychothérapeute rogérien 20. Les adeptes de Carl Rogers sont cen-
sés respecter des principes d’empathie et de non-jugement, et en effet ces
principes correspondent assez naturellement au fonctionnement d’Eliza, qui
procède essentiellement par des reformulations, à partir de l’identification
de mots-clés dans le texte du locuteur. Voici un extrait du début de la
séminaires École
conversation citée dans l’article de 1966 :
« Les hommes sont tous pareils.
– Dans quel sens ?
– Ils nous embêtent tout le temps, pour tout et n’importe quoi.
– Pensez-vous à un exemple en particulier ?
– Par exemple, mon copain m’a fait venir ici.
– Votre copain vous a fait venir ici ?
– Il dit que je suis déprimée la plupart du temps.

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– Je suis désolé d’apprendre que vous êtes déprimée.


– C’est vrai. Je me sens malheureuse.
– Est-ce que vous pensez que venir ici peut vous aider à ne pas vous sentir
malheureuse ? »
Dans cet extrait, on constate que le programme reprend des mots-clés
– comme copain, déprimée, malheureuse – et s’en tient à reformuler des
questions ou des remarques à partir de ces mêmes mots-clés. Notons que
l’étape d’identification des mots-clés est réalisée à partir d’une analyse
purement syntaxique des phrases du locuteur, c’est-à-dire qu’il n’y a pas
d’aspects sémantiques à ce stade.
À l’époque, certaines personnes ont eu du mal à admettre que leur
conversation n’avait pas eu lieu avec un humain mais seulement avec un
programme informatique 21. L’observation de ce phénomène de leurre a per-
mis à Weizenbaum, dans son article, de n’aborder rien de moins que la notion
de transfert, sans le nommer toutefois, ainsi que celles de mémoire et de
crédibilité 22. Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle plus tard et à l’heure du fleu-
rissement des assistants vocaux comme Siri d’Apple ou Alexa d ­ ’Amazon, l’ex-
périence qu’on peut faire avec Eliza se révèle vite décevante, puisqu’il suffit
en général de quelques échanges pour qu’on commence à s’ennuyer 23.
En revanche, avec une brève anecdote, je peux témoigner d’une cer-
taine puissance de cet effet de leurre induit par certains de ces programmes
de conversation. Je me souviens, lors de mes études d’informatique dans les
années 2000, dans un lieu particulier nommé « le bocal », avoir été témoin
de l’angoisse de certains de mes camarades, apparue inopinément lorsqu’ils
se sont rendu compte d’un effet inattendu : l’agent conversationnel virtuel
(chatbot) qu’ils avaient programmé pour s’amuser et mis en service sur des
sites de rencontres en ligne, il s’est avéré que de vraies personnes en étaient
tombées amoureuses.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur les rapports entre le traitement
automatique du langage naturel et l’interprétation, mais je veux évoquer
séminaires École
aussi ici une partie importante des méthodes formelles : la sémantique
formelle.

La sémantique formelle
De façon encore plus intéressante pour nous, l’informatique théo-
rique recèle une autre discipline liée à l’interprétation et qui a fait rêver
certains linguistes 24, nous-même aussi bien dans le déchiffrage, en ce
qu’elle s’approche assez près d’un fantasme très particulier – à savoir le
fantasme de la signification…

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Au-delà de ce fantasme, cette discipline, la sémantique formelle 25,


nous intéresse aussi par ses élaborations et ses expériences sur le fonction-
nement du symbolique sous sa forme radicale des langages de programma-
tion, rejoignant l’appel de Lacan dans le texte qu’il avait choisi pour l’ou-
verture de ses Écrits, « Le séminaire sur “La Lettre volée” », quand il nous
lègue sa question de l’époque : « Le programme qui se trace pour nous est
dès lors de savoir comment un langage formel détermine le sujet 26. »
Cette question de 1956 nous semble aujourd’hui caduque, d’autant
que Lacan n’a pas poursuivi cette piste cybernétique par la suite. Pourquoi
l’a-t-il abandonnée ? Et que pourrait-on attendre d’une réouverture de la
piste formaliste ?
Concernant la première question – pourquoi l’abandon de cette
piste ? –, on peut répondre qu’à l’époque, l’informatique théorique défri-
chait seulement les aspects syntaxiques des langages formels et que Lacan
en avait probablement déjà tiré ce qu’il pouvait, avec les automates. Ce
n’est que plus tard que les aspects sémantiques seront explorés en informa-
tique théorique, à partir du milieu des années 1960. Et au moment où Lacan
aurait pu s’intéresser à ces nouveaux développements, son invention en
1971 du concept de lalangue va invalider son idée de chaîne signifiante et
rebattre les cartes de sa conception du rapport de l’inconscient au symbo-
lique. Mais cela ne veut pas dire que ce rapport au symbolique a été aboli ;
c’est plutôt un virage. Ce virage, d’une part, promeut l’idée d’un ensemble
de signifiants à la place de l’idée d’une chaîne de signifiants, comme Colette
Soler l’a souligné 27, et, d’autre part, y introduit une jouissance associée,
avec l’idée de signifiants jouis.
Concernant la seconde question – que peut-on attendre d’une réou-
verture d’une piste formaliste ? –, je vais me limiter dans la suite de l’ex-
posé à poser des jalons pour une reformulation plus détaillée de cette ques-
tion, en essayant d’établir certains enjeux et les termes d’une éventuelle
connexion entre psychanalyse et sémantique formelle.
séminaires École
L’objection majeure à une exploration des méthodes formelles pour la
théorie et la pratique psychanalytiques consiste à se dire que, si les signi-
fiants de l’inconscient ne sont pas organisés en chaîne, alors à quoi bon
s’intéresser aux formalismes sémantiques ? L’absence de rapport entre les
signifiants jouis semble donc démentir l’existence d’un niveau de détermi-
nation du sujet par un langage formel et par suite démentir la possibilité
d’un intérêt pour les psychanalystes à étudier les formalismes afférents.
La seconde objection consiste à pointer qu’il s’agit de langage naturel
dans la psychanalyse, et non pas de langages formels, et qu’à ce titre la

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linguistique paraît plus appropriée  28. Sans doute, et d’ailleurs Lacan n’a pas
manqué de s’intéresser à la linguistique, de Saussure à Jakobson en passant
par Chomsky, voire d’interagir avec elle, par exemple sur la métaphore et la
métonymie. Pour ma part, je ne suis pas compétent en linguistique, mais
j’ai eu l’occasion de rencontrer les méthodes formelles pendant un an 29. Je
vais donc faire une présentation synthétique de la sémantique formelle et
poser quelques points d’accroche possibles pour la psychanalyse.
En effet, au-delà de ces objections, je crois qu’il existe pour nous des
raisons posi­tives de s’intéresser aux méthodes formelles et en particulier à
la sémantique formelle.
Parmi ces raisons, il y a le fait que le langage est inéliminable de la
pratique de parole qu’est la psychanalyse. Le psychanalyste est appelé à
l’interprétation des dits de l’analysant, des formations de son inconscient et
au dégagement de ses signifiants maîtres, au moins pendant toute une
période de la cure. De fait, avant de pouvoir pointer le réel en tant qu’il se
trouve au-delà du sens et de la signification, il faut bien en passer par une
étape préalable qui leur donne suffisamment de substance, jusqu’au point
où le sens et la signification pourront, avec le sexe, se révéler comme des
dimensions de l’impossible 30.
Il y a aussi le caractère symbolique et automatique du phénomène de
l’automatisme de répétition, que nous côtoyons quotidiennement dans nos
cures, auquel il faut ajouter le phénomène du discours intérieur, qui s’en-
tretient en chacun de nous et qui reste aussi de l’ordre de l’automatisme.
Symbolique et automatisme nous renvoient à la théorie des automates, qui
est au principe des méthodes formelles.
Il y a encore une raison, à chercher du côté du réel cette fois. Car à
suivre Lacan, la science du réel, c’est la logique 31. Or la logicisation du
langage et de son interprétation, c’est précisément la tâche de la séman-
tique formelle, que l’absence des compromis nécessaires à la linguistique
rend plus claire que cette dernière.
séminaires École
***
J’en viens donc à ma présentation de la sémantique formelle.
La sémantique formelle étudie la signification des programmes infor-
matiques, voire la signification des langages de programmation eux-
mêmes 32. C’est un outil important à la fois pour les programmeurs et pour
les concepteurs de langages informatiques. Elle se ramifie en plusieurs spé-
cialités aux noms évocateurs : les sémantiques standards, dont la séman-
tique opérationnelle et la sémantique dénotationnelle, et les sémantiques

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dites non standards, dont la sémantique axiomatique et l’interprétation


abstraite.
Comme en linguistique, il y a un signifiant – un programme ou un
langage de programmation – et un signifié – un objet mathématique, qui
dépend des propriétés qu’on veut observer ou vérifier. À la différence de la
linguistique, la sémantique formelle établit entre le signifiant et le signifié
un lien non pas plurivoque mais univoque, lien qu’on peut écrire [[S]]s = s,
c’est-à-dire « la sémantique du signifiant S, sachant le contexte s, est le
signifié s ».
Les sémantiques standards interprètent la signification attendue d’un
programme ou d’un langage, c’est-à-dire l’évaluation dans le cas d’un pro-
gramme et la sémantique canonique dans le cas d’un langage, et diffèrent
seulement par leur formalisme.
– La sémantique opérationnelle 33 interprète des programmes via un
système de transition d’états successifs de la machine. L’automate de Lacan
dans « La Lettre volée » pourrait être un exemple du résultat de l’interpré-
tation opérationnelle d’un programme qui génère des séquences de sym-
boles + et –.
– La sémantique dénotationnelle 34 interprète un programme ou un
langage de programmation via des fonctions mathématiques. L’intérêt de
l’approche dénotationnelle par rapport à l’approche opérationnelle réside
dans la préservation de la composabilité : la dénotation d’un programme est
construite à partir de la dénotation de ses parties.
Les sémantiques dites non standards interprètent des usages autres
que l’évaluation d’un programme ou que la sémantique canonique d’un lan-
gage. Elles sont utilisées dans tous les autres cas, comme le typage d’un
programme, sa mise en forme, le profilage d’une évaluation, les détails d’im-
plémentation d’un langage, etc.
– La sémantique axiomatique 35 interprète la validité de propriétés via
séminaires École
un ensemble de prédicats logiques. Il s’agit moins d’une sémantique com-
plète comme les deux précédentes que d’un outil de vérification d’asser-
tions, qui permet de prouver automatiquement des propriétés choisies et
donc d’éviter de devoir vérifier les programmes avec un ensemble de cas
d’usages à chaque modification.
– L’interprétation abstraite 36 étudie les relations entre ces différentes
sémantiques et recherche des stratégies d’approximations sémantiques qui
soient calculables. En effet, dans la pratique, lorsque l’on veut vérifier un
logiciel, il faut que cette vérification se fasse dans un temps fini et

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acceptable, ce qui est souvent difficile, voire impossible, hors de quelques


programmes rudimentaires. Car non seulement la vérification exhaustive
peut prendre un temps très long, mais elle peut aussi bien ne jamais pou-
voir finir ; d’où l’importance pratique des approximations. Or, pour que ces
approximations restent utiles à la preuve logicielle, il y a besoin d’une
théorie de l’approximation sémantique, et c’est précisément l’objet de
l’inter­prétation abstraite.
Ces sémantiques ne sont pas sans rapport entre elles. Dans la théorie,
elles partagent au moins l’univocité sémantique ainsi que les deux signifi-
cations extrêmes et terminales que sont l’identité syntaxique et le chaos.
Dans la pratique, les logiciels assistants de preuve actuels 37 intègrent plu-
sieurs types de sémantiques et permettent de les faire interagir.
Que peut-on retirer de cette présentation synthétique de la séman-
tique formelle pour la psychanalyse ? À ce stade, je ne peux formuler que
de nouvelles questions et des spéculations, que je soumets ici à la
communauté.
1. Que peut-on espérer en faisant jouer l’analogie entre la dichotomie
formelle des sémantiques standards et non standards et la dichotomie freu-
dienne des contenus manifestes et latents ? Les sémantiques standards
dénotationnelle et opérationnelle correspondraient assez bien au contenu
manifeste, dans le sens où tous s’occupent des référents de l’énoncé, c’est-
à-dire de la signification canonique, attendue et normale. De l’autre côté,
une analogie entre les sémantiques non standards axiomatique et abstraite
et le contenu latent est d’emblée moins évidente à établir, car ces séman-
tiques sont extrêmement variées en fonction de leur visée alors que la quête
du contenu latent ne varie pas, puisqu’elle porte sur l’interprétation du
désir de l’énonciation.
2. D’où une autre question : est-ce qu’une étude des sémantiques non
standards pourrait contribuer au savoir psychanalytique ? et si oui, com-
ment ? Les sémantiques non standards se caractérisent par un souci pra-
séminaires École
tique. La sémantique axiomatique vérifie des propriétés choisies, et son
auteur emploie un principe de sélection dans ses choix des propriétés à
vérifier. L’interprétation abstraite, quant à elle, vise à garantir que la véri-
fication automatique terminera bien et dans un temps acceptable, en opé-
rant des approximations plus ou moins drastiques. On peut déjà remarquer
que ces deux stratégies sélective et temporelle rejoignent la question de la
justesse de l’interprétation psychanalytique, dans ses dimensions de perti-
nence et d’à-propos.

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3. Enfin, d’une façon plus large, comment la sémantique formelle,


dans son rapport cristallin au réel du symbolique, serait-elle susceptible
d’éclairer la différence lacanienne pas si facile à appréhender entre sens et
signification 38 ?

En conclusion, je peux seulement dire qu’il y a peut-être pour l’affû-


tage de notre pratique interprétative un gisement encore peu aperçu dans
ce type de recherches sémantiques formelles – à la fois grâce à leur degré
d’élaboration et leur diversité d’approches – si nous admettons l’idée que la
psychanalyse ne se fait pas sans le langage ni sans la logique, dans l’inter-
prétation des formations de l’inconscient, du désir, des identifications,
comme dans les pérégrinations de la question « qui suis-je ? ».

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❚ 34 ❚
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❚ 35 ❚
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Mots-clés : interprétation, interprétation musicale, sémantique formelle, thé-


rapeutes virtuels, justesse, opération, jouissance.
<

1. Champ lacanien, Revue de psychanalyse, n° 21, Le devoir d’interpréter, epfcl-France, juin


2018.
< <

2. R. Leibowitz, Le Compositeur et son double, essais sur l’interprétation musicale.


3. Le fameux « Abelson et Sussman » constitue une bonne introduction au domaine
­(Abel­son, Sussman et Sussman, Structure and Interpretation of Computer Programs).
<

4. J’avance que l’idée d’opération est plus complexe que celle de textualité, d’une part parce
que la textualité s’impose à nous dans sa « motérialité » (Lacan, « Conférence à Genève sur le
symptôme ») et d’autre part parce que le terme d’opération possède plusieurs sens qui peuvent
s’appliquer à l’interprétation et que chacun de ces sens présente des difficultés à saisir, que ce
soit l’opération formelle telle que développée par Granger, qui la rapproche de la flèche dans la
théorie des Catégories tout en insistant sur l’imperfection de la codétermination des opérations
et des objets (Granger, Formes, opérations, objets, p. 388), ou que ce soit l’analogie lacanienne
de l’opération chirurgicale de la circoncision psychique (« Ce qui se propose ici comme visée à
l’horizon pour l’interprétation analytique n’est rien d’autre qu’une espèce d’opération de cir-
concision psychique », J. Lacan, Le désir et son interprétation, p. 228) ou de l’épissure et du
raboutage (cf. figure 26 « La double épissure de l’interprétation analytique », reprenant la
séance du 20 janvier 1976 du séminaire Le Sinthome, M. Bousseyroux, « Tu es cela », p. 95).
<

5. « Coincer l’adversaire à la sortie et le prendre à la gorge, c’est justement là la réaction


inadéquate. Pas un instant ça ne vous rend plus capable le corner au jeu, c’est-à-dire là où se
passent les relations avec l’Autre, l’Autre comme lieu de la parole, comme lieu de la loi, comme
lieu des conventions du jeu. C’est justement cela qui se trouve, par cette légère déclinaison de
l’acte d’intervention analytique, raté. » (J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, Le Désir et son inter-
prétation, p. 252.)
<

6. « C’est pourquoi je pose en somme la question de savoir si, par une méthode plus pru-
dente, pouvant être considérée comme plus stricte, nous ne pouvons pas arriver à une plus
grande précision dans l’interprétation. » (J. Lacan, ibid., p. 254.)
<

7. « On ne peut pas dire que le sujet [en analyse avec Ella Sharpe] soit dans une position de
pure et simple négation, qu’il rejette purement et simplement la proposition de l’analyste, qui
paraît être au contraire le type même de l’interprétation opportune […]. » (J. Lacan, ibid.,
p. 194.)
séminaires École
<

8. « Il s’agit pour moi de vous apprendre à épeler, si l’on peut dire, dans quel sens vont un
certain nombre d’inflexions que l’analyste fait subir à la compréhension du matériel qu’elle
nous présente et qui, loin d’en augmenter l’évidence, empêchent d’en donner la juste interpré-
tation. » (J. Lacan, ibid., p. 225.)
<

9. « Traiter le symptôme comme un palimpseste, c’est dans la psychanalyse une condition


d’efficacité. Mais ceci ne dit pas que le signifiant qui manque pour donner le trait de vérité ait
été effacé, puisque nous parlons quand nous savons ce que dit Freud, de ce qu’il a été refoulé
et que c’est là le point d’appel du flux inépuisable de significations qui se précipite dans le trou
qu’il produit. Interpréter consiste certes, ce trou, à le clore. Mais l’interprétation n’a pas plus
à être vraie que fausse. Elle a à être juste, ce qui en dernier ressort va à tarir cet appel de sens,
contre l’apparence où il semble fouetté au contraire. » (J. Lacan, « Préface à l’ouvrage de
Robert Georgin », p. 16. Voir le site de P. Valas.)

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<
10. « La raison pour laquelle on entend si peu parler de “constructions” dans les exposés de
la technique analytique, c’est qu’au lieu de cela on parle d’“interprétations” et de leur effet.
Mais, à mon avis, le terme de construction est de beaucoup le plus approprié. » (S. Freud,
« Cons­tructions dans l’analyse », p. 273.)
<

11. L’analysant crée au niveau du sinthome avec différentes opérations comme le raboutage et
l’épissure : « Nous apprenons à l’analysant à épisser, à faire épissure entre son sinthome et le Réel
parasite de la jouissance. » (J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, 1975-1976, p. 73.)
<

12. Je propose ici la formule de créativité subjective, comme pouvoir de création du sujet,
inspirée par l’idée de Georges Canguilhem sur la normativité du vivant, comme pouvoir norma-
tif biologique. Le parallèle serait à creuser, notamment avec les créations psychiques désirantes
ou défensives et son idée des normes propulsives ou répulsives. « Parmi les allures inédites de
la vie, il y en a de deux sortes. Il y a celles qui se stabilisent dans de nouvelles constantes,
mais dont la stabilité ne fera pas obstacle à leurs nouveaux dépassements éventuels. Ce sont
des constantes normales à valeur propulsive. Il y a celles qui se stabiliseront sous forme de
constantes que tout l’effort anxieux du vivant tendra à préserver de toute éventuelle pertur-
bation. Ce sont bien encore des constantes normales, mais à valeur répulsive, exprimant la
mort en elles de la normativité. En cela elles sont pathologiques, quoique normales tant que
le vivant en vit. » (G. Canguilhem, Le Normal et le pathologique, p. 180.)
<

13. « Comme le disait Jakobson de la fonction poétique, tout dans lalangue est jeu et glisse­
ment de sens et de sons. L’homophonie en est la pointe la plus fine. » (B. Toboul, « Le principe
de jouissance », p. 30.)
<

14. « La coupure est sans doute le mode le plus efficace de l’interprétation analytique. Cette
coupure, on veut la faire mécanique, la soumettre à un temps préfabriqué. Eh bien, non seu-
lement nous la mettons effectivement tout à fait ailleurs, mais nous ajoutons que c’est l’une
des méthodes les plus efficaces de notre intervention. Sachons y insister et nous y appliquer.
Cela dit, n’oublions pas la présence, dans cette coupure, de ce que nous avons appris à recon-
naître sous la forme de l’objet phallique, latent à tout rapport de demande comme signifiant
du désir. » (J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, Le Désir et son interprétation, p. 572.)
<

15. On peut aussi citer les essais musicologiques de Gisèle Brelet, plus anciens : L’Inter­prétation
créatrice (1), L’Exécution et l’œuvre, et L’Interprétation créatrice (2), L’Exécution et l’expression.
< <

16. Souligné par l’auteur.


17. « Il nous est donc possible de dire que, de même que l’exécution est un analogon de
l’œuvre, l’interprète est l’analogon du compositeur. Sa fonction consiste tout d’abord […] en
cette prise de conscience authentique du sens de l’œuvre (et, bien entendu – ceci en découle –,
dans un acte de complète probité artistique à l’égard de ce sens), afin que, ayant pénétré ce
sens, il se substitue en quelque sorte – pour la durée de l’exécution – au compositeur lui-
séminaires École
même. C’est à ce moment qu’il devient précisément son analogon, ou son double. »
(R. Leibowitz, Le Compositeur et son double, Essais sur l’interprétation musicale, p. 17.)
<

18. « Les éléments du contenu onirique à appréhender symboliquement nous contraignent


à une technique combinée qui d’un côté s’appuie sur les associations du rêveur, et d’autre part
intègre ce qui manque à partir de l’intelligence que l’interprète a des symboles. » (S. Freud,
L’Interprétation du rêve, p. 394.)
<

19. L’article fondateur date de 1966 (J. Weizenbaum, « eliza – a Computer Program for the
Study of Natural Language Communication between Man and Machine ».).
<

20. « At this writing, the only serious Eliza scripts which exist are some which cause Eliza to
respond roughly as would certain psychotherapists (Rogerians). » (J. Weizenbaum, ibid., p. 42.)

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<
21. « Some subjects have been very hard to convince that eliza (with its present script) is
not human. This is a striking form of Turing’s test. » (J. Weizenbaum, ibid., p. 42.)
<

22. « […] it serves the speaker to maintain his sense of being heard and understood. The
speaker further defends his impression (which even in real life may be illusory) by attributing
to his conversational partner all sorts of background knowledge, insights and reasoning abi-
lity. » (J. Weizenbaum, ibid., p. 42).
<

23. Une version interactive traduite en français est disponible sur Internet (Trudel, « Eliza,
thérapeute virtuelle »).
<

24. La preuve formelle diffère d’un argument donné dans un langage naturel par le fait
qu’elle est rigoureuse, dépourvue d’ambiguïté et vérifiable de façon mécanique. Cette absence
d’ambiguïté sémantique contraste avec l’ambiguïté irréductible du langage naturel qui donne
tant de difficulté et d’intérêt à la linguistique.
<

25. Je remercie ici Pierre Jouvelot, mon ancien directeur au Centre de recherche informa-
tique de Mines ParisTech, pour ces références bibliographiques sur les méthodes formelles et
pour nos discussions variées.
< <

26. J. Lacan, « Le séminaire sur “La Lettre volée” », p. 42.


27. « [Ce hiatus entre l’inconscient désir et l’inconscient savoir] le conduit [Lacan] au terme
à affirmer finalement, que dans l’inconscient les signifiants ne font pas chaîne, contrairement
à ce qu’il avait dit au départ […]. » (C. Soler, « L’énigme du savoir », p. 40.)
<

28. Signalons qu’il y a eu des tentatives de sémantique formelle en linguistique : Richard


Montague s’en est saisi pour des buts linguistiques vers 1970, avant l’émergence réactionnelle
de la sémantique dite cognitive vers 1975 (F. Rastier, « La sémantique cognitive. Éléments
d’histoire et d’épistémologie », p. 157).
< <

29. À l’occasion d’un post-doctorat au Centre de recherche en informatique de Mines ParisTech.


30. « De tout cela, [l’analyste] saura se faire une conduite. Il y en a plus d’une, même des
tas, à convenir aux trois dit-mensions de l’impossible : telles qu’elles se déploient dans le sexe,
dans le sens, et dans la signification. » (J. Lacan, « L’étourdit », p. 487.)
<

31. Lacan rappelle l’intérêt de la logique pour les psychanalystes, après la linguistique, à
Vincennes en 1975 : « Logique – Pas moins intéressante. À condition qu’on l’accentue d’être
science du réel pour en permettre l’accès du mode de l’impossible. » (J. Lacan, « Peut-être à
Vincennes… ».)
< < <

32. D. A. Schmidt, « Programming Language Semantics ».


33. G. D. Plotkin, « The Origins of Structural Operational Semantics ».
34. J. E. Stoy, Denotational Semantics: the Scott-Strachey Approach to Programming Language
séminaires École
Theory.
< < <

35. C. A. R. Hoare, « An Axiomatic Basis for Computer Programming ».


36. P. Cousot, « Interprétation abstraite ».
37. Pour un panorama critique des assistants de preuve, voir H. Geuvers, « Proof Assistants:
History, Ideas and Future ». Il faut aussi citer Coq, l’assistant de preuve aujourd’hui le plus
utilisé et français, une fois n’est pas coutume ; cf. B. Barras et al., « The Coq Proof Assistant
Reference Manual » et [Link]
<

38. « Mettons en train ici l’affaire du sens, plus haut promise, de sa différence d’avec la
signification. » (J. Lacan, « L’étourdit », p. 479.) Puis : « L’interprétation est du sens et va
contre la signification. » (J. Lacan, ibid., p. 480.)

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La clinique borroméenne de la névrose

Michel Bousseyroux

La nœuvrose de transfert *

La névrose dans l’analyse. Quelle névrose ? Parlons de la nœuvrose de


transfert et de ce qui rend le névrosé un peu neuneu.
L’actualité de la névrose, c’est son actualité dans la cure, le fait que
l’expérience de l’analyse la rende actuelle. C’est une création de l’analyse,
une fabrication du transfert, explique Freud en 1914 dans « Remémoration,
répétition, perlaboration », qui remplace la névrose de la clinique ordinaire
par une névrose de transfert :
« Lorsque le patient fait preuve de suffisamment de prévenance pour res­
pecter les conditions d’existence du traitement, nous réussissons régulière­
ment à donner à tous les symptômes de la maladie une nouvelle signification
transférentielle et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de
transfert, dont il peut être guéri par le travail thérapeutique. Le transfert
crée ainsi un royaume intermédiaire (zwischen Reich) entre la maladie et la
vie, à travers lequel s’effectue le passage de la première à la seconde. Le
nouvel état a repris tous les caractères de la maladie mais il constitue une
maladie artificielle qui est en tous points accessible à nos interventions 1. »
Du point de vue de sa clinique, Freud avait distingué des névroses
narcissiques, réservées aux mélancolies, les névroses de transfert regroupant
l’hystérie d’angoisse, l’hystérie de conversion et la névrose obsessionnelle.
Notez qu’en 1979, pour la clôture du congrès de son école sur la transmis-
séminaires École
sion, Lacan dira : « Les névroses ça existe. Je veux dire qu’il n’est pas très
sûr que la névrose hystérique existe toujours, mais il y a sûrement une
névrose qui existe, c’est ce qu’on appelle la névrose obsessionnelle 2. » Dans
une conférence à Bruxelles en 1977, parue dans le numéro 2 de Quarto 3,
Lacan demandait où étaient passées les hystériques de jadis, les Anna O. et
les Emmy von N. qui jouaient un rôle social certain et qui permirent la nais-
sance de la psychanalyse, et il se demandait si ce n’était pas la loufoquerie
psychanalytique qui les aurait fait se déplacer ailleurs dans le champ social.
Quant à la névrose obsessionnelle, dont, rappelons-le, Freud a été l’inventeur

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en 1896, Lacan en fait donc la grande névrose contemporaine, dont d’ailleurs


la logique transpire de plus en plus dans notre société, où ce qui monte au
zénith est l’évaluation, le religieux et… le confinement.
Mais, dans ce texte de 1914, « Remémoration, répétition, perlabora-
tion », Freud parle d’une névrose que la psychanalyse a inventée, une mala-
die artificielle accessible aux interventions de l’analyste et sans laquelle la
névrose infantile ne saurait être mise au jour. Avec Lacan, on dira que c’est
la névrose qu’instaure la supposition d’un sujet au savoir, dont l’artifice
tient au discours analytique et à la place de semblant de a qu’y occupe
l’analyste dans l’actuel de la séance, aussi longtemps qu’il cause le désir de
l’analysant. Et ça peut durer très longtemps…
C’est donc dans l’actuel du transfert et du discours analytique que se
fabrique le nœud de jouissance de la névrose. La dire de transfert, c’est la
dire analysable et interprétable. Ce nœud peut se concevoir de deux façons,
soit comme un nouage par le fantasme, soit comme un nouage par le symp-
tôme. Faisons l’état de la question, une fois de plus.
Lacan a d’abord conçu la structure de la névrose à partir du fantasme
comme nœud du sujet barré avec son objet a. Pour montrer comment
demande et désir s’articulent dans la névrose et comment la demande de
l’Autre y prend fonction d’objet dans son fantasme, qui, chez le névrosé, se
réduit à la pulsion, Lacan en formalise le modèle topologique avec un
double tore, le tore du sujet s’emboîtant dans le tore de l’Autre. La demande
fait le tour du trou intérieur du tore du sujet, qu’on appelle l’âme du tore,
et le désir fait le tour de son trou extérieur central, qu’on appelle l’axe du
tore, dans lequel passe le tore de l’Autre, qui bouche ainsi ce trou avec l’ob-
jet a que le sujet attribue à l’Autre du désir. C’est ainsi que Lacan pense dans
« L’étourdit » la solution de la névrose de transfert, à savoir la passe comme
coupure à double tour du dire de l’interprétation dans le trou duquel chute
l’objet du transfert.
En même temps, et il le dit déjà dans son texte de 1953 « Le mythe
séminaires École
individuel du névrosé », Lacan pense la névrose comme nouée à quatre. Il
le redit dans « Kant avec Sade » : « Une structure quadripartite est depuis
l’inconscient toujours exigible dans la construction d’une ordonnance sub-
jective 4. » Cette ordonnance subjective trouvera sa raison nodale avec le
nœud borroméen. Au départ, Lacan ne conçoit pas le névrosé comme bor-
roméen. Dans le séminaire Les non-dupes errent du 11 décembre 1973, il dit
que le nœud de la névrose est olympique. Si un des ronds claque, les autres
restent noués ensemble. C’est ce qui rend les névrosés increvables. « Rien ne
leur fait. Que ce soit le réel, l’imaginaire ou le symbolique qui leur manque,

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ils tiennent le coup. » Le cheval du petit Hans noue olympiquement les


trois circuits viennois de sa phobie.
Toutefois, Lacan ne reprendra pas cette idée d’un nouage olympique
de la névrose dès lors qu’il considère, dans le séminaire suivant R.S.I. et dès
janvier 1975, que le complexe d’Œdipe, soit le Nom-du-Père, est le qua-
trième rond qui noue borroméennement le réel, le symbolique et l’imagi-
naire. Cela suppose que sans le Nom-du-Père, avant l’Œdipe donc, les trois
sont dénoués. Et Lacan a eu l’idée, à un moment, de faire correspondre ce
non-nouement des trois à la perversion polymorphe infantile. Mais il en est
vite venu à penser que le quatrième rond procède d’une nécessité structu-
rale relative à un défaut d’autoconsistance du nœud borroméen à trois. Il y
a une inconvenance majeure du borroméen à s’autosuffire à trois. Car les
trois de R.S.I. risquent de s’homogénéiser par mise en continuité d’eux trois
en un pour former un nœud de trèfle, auquel Lacan identifie la paranoïa
– mais dont il fait aussi le support de toute espèce de sujet. C’est parce que
les trois Noms premiers du réel, du symbolique et de l’imaginaire ne suf-
fisent pas à nouer le parler que Lacan donne au Nom-du-Père une fonction
de symptôme qui, comme quatrième consistance, le noue. Le Nom-du-Père
prend alors la fonction de corriger un lapsus d’origine du nœud R.S.I. au
niveau de son écriture mise à plat : au lieu de passer deux fois au-dessus de
l’imaginaire, le symbolique passe deux fois dessous et les trois sont libres.
De base, donc, le symbolique défaille, il fait rater la quatrième marche du
nœud-bo. D’où la thèse de Lacan : ce n’est pas le symbolique qui est pre-
mier, c’est l’escabeau. L’escabeau est la condition a priori pour surélever lom,
écrit avec trois majuscules L-O-M, au quatrième rond qui le lomélise, qui
l’élise d’un dire qui le fasse nœud.
D’où la thèse borroméenne de Lacan sur la névrose. Le Nom-du-Père
est ce quatrième rond qui supplée au défaut du symbolique, autrement dit
de l’inconscient de Freud, à faire le borroméen au troisième. Le Père n’est ni
plus ni moins qu’un symptôme. Symptôme que Lacan élève au sinthome
séminaires École
dans le cas de Joyce, chez qui il supplée à un lapsus particulier de R.S.I. qui
laisse symbolique et réel enchaînés en libérant l’imaginaire. Qui plus est,
Joyce réussit, aussi bien qu’un névrosé, et même mieux, à rétablir, par le
dire de son art, un borroméen à quatre – c’est le mot de la fin du séminaire
Le Sinthome. Tout cela est maintenant connu de beaucoup d’entre nous ici,
je suppose.
Névrosé ou pas, chacun fait escabeau de tout bois. Car Lacan aborde
le cas Joyce avec ce même axiome d’une suppléance quatrième indispen-
sable à l’effectuation subjective des parlants. L’ego de Joyce lui sert

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d’escabeau pour se hisser au borroméen à quatre. Ce qui ouvre à une possi-


bilité nouvelle de penser la psychose, sa résolution clinique. La solution
topologique qu’en construit Lacan suppose trois personnalités paranoïaques
nouées par une quatrième qui a pris auprès d’elles fonction de sinthome
névrotique. Augustin Menard, navigateur au long cours de la clinique des
psychoses qu’ici je salue, a exposé dans Voyage au pays des psychoses 5 le cas
de quatre copains d’à-bord partis pour un tour du monde en voilier. La croi-
sière de quarante-huit mille milles dure cinq ans, idyllique, suivie d’un film
qu’ils présentent de ville en ville en Europe pour « Connaissance du Monde ».
Ils forment même le projet d’un nouveau voyage, qui tombe à l’eau lorsque
l’un d’eux se marie : les trois autres déclenchent une psychose. Le mariage
du quatrième a rompu l’S-cabotage qu’il avait offert aux paranoïas clinique-
ment masquées des trois autres pour les nouer borroméennement à quatre
dans le confinement de leur belle équipée marine. Cas paradigmatique.
Lacan maintiendra cette position ne varietur : la structure s’effectue
d’un dire, dire nécessaire à ce que se réalise le nouage subjectif au qua-
trième rond, que ce soit par le semblant du Nom-du-Père ou par le réel du
sinthome. Ce sinthome-escabeau spécifie l’inconscient, il est le propre de lom
sui generis, par-delà le ternaire névrose-psychose-perversion comme forme
d’assujettissement du sujet par son fantasme. La solution par le « Nœudipe »
spécifie l’inconscient freudien dont l’Œdipe totalise les unarités, alors que
la solution par l’au-delà de l’Œdipe du sinthome spécifie l’inconscient laca-
nien, lui plus réel car rétif à l’idée de tout.
Il ne s’agit pas tant de défaire ce qui se noue dans le transfert que de
le desserrer. Car la « nœuvrose » de transfert serre, dans l’actuel du trans-
fert et par le symptôme, ce qui lie-Gott – Gott bewahre ! À Dieu ne plaise ! –
l’analysant au père, mère et compagnie (la compagnie de l’inconscient), et
il convient que l’analyste, pour que l’analyse trouve une fin, l’assouplisse.
Cela ne se fera pas sans qu’il se serve du jeu que lui laisse lalangue pour en
desserrer le nœud. Desserrement qui consiste à défaire par étirement de la
séminaires École
chaîne à quatre la duplicité du symptôme et du symbole dont parle Lacan
page 21 du séminaire Le Sinthome. Ce qui revient à opérer sur la duplicité
du sens que nourrit le mythe individuel du névrosé avec l’embrouille œdi-
pienne. C’est là que Lacan disait ne pas se trouver « pouâteassez ». Car il
avait idée que, du fait de sa névrose de transfert, celui qui parle en analyse
s’engloutit dans la parenté la plus plate et qu’il ne sortira de cet engloutis-
sement dans le parler de sa parenté qu’à s’orienter vers un « apparentement
à un pouâte entre autres ». L’analysant ressasse sa relation à ses parents
proches, c’est un fait majeur que les analystes ont à supporter, dit Lacan.
L’ennui est que ça bouche toutes les nuances de la relation spécifique de

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l’analysant à sa lalangue. Lacan dit cela lors du séminaire L’insu que sait de
l’une-bévue s’aile à mourre du 19 avril et du 17 mai 1977.
C’est à ce moment-là aussi que Lacan conçoit la fin de l’analyse comme
apparentement de chacun au poème que fait son inconscient, et c’est le
moment où il fait de la passe – il parlait de la sienne s’il s’y était risqué –
l’instance où ce poème, le plus court étant le meilleur, tel un Witz qui gagne
à la main l’inconscient, peut « s’endosser », comme le dit si bien Nicolas
Bendrihen dans sa postface au livre, en instance de paraître aux Éditions
Nouvelles du Champ lacanien, de Marie-José Latour. Car c’est bien d’endos-
ser ce qui s’écrit par en dessous d’une stance faite du blanc qui reste sur le
papier du à-dire qu’il est question.
Je conclus. Le nœud que serre l’analyse est nœud du ressassage des
liens parentaux qui rendent le névrosé un peu neuneu. Ce nœud est celui
de l’Œdipe, qui est la « monnaie névrotique » qui a cours au pays qu’explore
l’analysant (Freud dit dans « Formulations sur les deux principes du cours
des évènements psychiques » qu’il a obligation de se servir de la monnaie
qui a cours dans le pays qu’il explore, qui est dans son cas la monnaie névro-
tique). Desserrer le nœudipe, comme nouage de la névrose par un principe
universel, c’est sortir du rêve de Freud qu’est l’Œdipe. Pour sortir de ce rêve,
Lacan parie sur un apparentement de l’analysant à un pouâte entre autres
qui puisse se passer du tout pour faire le nœud, le sien à soi.

Mots-clés : névrose de transfert, névrosé noué à quatre, desserrer le nœud,


nouvel apparentement.

séminaires École
<

* Intervention au séminaire École 2019-2020 « Actualité de la névrose », soirée du 14 mai


2020, « La clinique borroméenne de la névrose ». Diffusion par Zoom.
< < < < <

1. S. Freud, La Technique psychanalytique, Paris, Puf, 2004, p. 13.


2. J. Lacan, Lettres de l’École freudienne de Paris, n° 25, 1979, p. 219.
3. J. Lacan, « Conférence à Bruxelles », Quarto, n° 2, 1981, p. 5.
4. J. Lacan, « Kant avec Sade », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 774.
5. A. Menard, Voyage au pays des psychoses, Ce que nous enseignent les psychotiques et leurs
inventions, Paris, Champ social, 2008, p. 95-99.

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La clinique borroméenne de la névrose

Muriel Mosconi

Méditation sur les nœuds à quatre *

En 1972, au moment d’Encore, Lacan séjourne à Rome, où il rend


visite au peintre François Rouan dans son atelier de la Villa Médicis. Elle est
alors dirigée par Balthus et François Rouan y est en résidence. Il y est en
train de peindre la série Les portes de Rome et Lacan reste de longs moments
silencieux à le regarder travailler.
Il s’agit de la rencontre de deux chercheurs. En effet, contrairement à
l’adage picassien « Je ne cherche pas, je trouve » que Lacan avait fait sien,
pour son travail sur les nœuds, commencé le 9 février 1972 lors du sémi-
naire …Ou pire 1 avec la phrase « je te demande de refuser ce que je t’offre
parce que ce n’est pas ça », Lacan, dans R.S.I. 2, considère qu’il cherche, et
qu’il lui arrive d’errer, qu’il cherche dans les cercles (selon l’étymologie de
« chercher ») et qu’il trouve le trou, le trou de Soury, de Pierre Soury.
Depuis 1965, François Rouan, lui, peint sur des bandes qu’il assemble
ensuite par des dessus-dessous, comme une étoffe tissée avec la trame hori-
zontale et la chaîne verticale. Il appelle ces œuvres des tableaux tressés.
En 1978, François Rouan expose au Musée Cantini de Marseille et une
lettre manuscrite de Lacan est mise en postface du catalogue 3. Lacan,
écrit-il, la livre à la méditation du public de l’exposition, d’où mon titre. Il
s’agit du dernier « écrit » de Lacan publié.
séminaires École
Remarquons que la méditation ne suffit pas, il y faut aussi l’acte de
nouer, dénouer, triturer les ronds de ficelle, selon d’ailleurs l’étymologie de
« méditer » qui inclut l’acte : med, prendre des mesures, et meditari, étu-
dier, s’exercer, d’où provient la médecine.
Lacan y conseille à François Rouan, qui peint sur des bandes donc, de
peindre sur des tresses, mais il repère aussi la structure de la tresse incluse
dans le tableau en reliant par des diagonales ses trous lévogyres (figures I
et II).

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Ainsi, Lacan concède à François Rouan qu’il y a bien la structure de la


tresse dans ses tableaux, même s’il ne peint pas sur des tresses. Puis il déve-
loppe cette question de la tresse, notamment à quatre, avec son bouclage
borroméen.

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séminaires École

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À partir d’un empilement de trois ronds, notés 1 pour celui du haut,


2 pour l’intermédiaire et 3 pour celui de dessous, et partant du principe que
le quatrième passe sous le 3 – le plus bas –, sur le 1 – le plus haut – et sur
le 2 – l’intermédiaire –, Lacan obtient quatre mises à plat de ces nœuds
borroméens à quatre.
Les deux premières, les figures X et XI, à partir de la mise à plat d’un
empilement à trois « lévogyre-like », c’est-à-dire avec 1, 2, 3 posés dans le
sens contraire des aiguilles d’une montre, construites dans la mise à plat
avec le 4 longeant respectivement le 1 ou le 2, donnent dans l’espace le
même nœud, les figures XI et XIII, où (1 + 4) et (2 + 3) font deux cercles,
deux faux trous noués.
Les deux dernières, les figures XIV et XVI, à partir de la mise à plat
d’un empilement à trois « dextrogyre-like », c’est-à-dire avec 1, 2, 3 posés
dans le sens des aiguilles d’une montre, construites dans la mise à plat avec
le 4 longeant respectivement le 3 ou le 2, donnent dans l’espace le même
nœud, la figure XVII, où (1 + 2) et (3 + 4) font deux cercles, deux faux
trous noués.

Faux trou avec une droite infinie qui rend les ronds indénouables

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Deux faux trous noués

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L’on peut donc en déduire qu’à partir d’un empilement de trois donné,
il n’y a que deux nœuds borroméens à quatre, alors qu’il n’y a, quel que soit
l’empilement de départ, qu’un seul à trois.
L’on voit bien qu’il en manque un, celui qui s’écrirait (1 + 3) et
(2 + 4). Or, avec l’empilement 1, 2, 3, il est impossible.
Il est possible évidemment de le construire avec les « couleurs » que
l’on peut attribuer à 1, 2, 3, mais alors les rapports spatiaux de 1, 2, 3 de
haut en bas ne sont pas respectés. Donc pour un empilement donné il y a
deux nœuds à quatre et deux seulement. Les trois nœuds borroméens à
quatre impliquent que les empilements RSI diffèrent (cf. infra).
Quels sont les empilements qui intéressent Lacan ?
Au début de R.S.I. 4, le 14 janvier 1975, Lacan construit le nœud à
quatre freudien par rapport au nœud à trois lacanien. Voici comment il écrit
ce nœud freudien :

Le réel est en dessous, en bleu, en 3 donc, le symbolique est en haut,


en noir, en 1, et l’imaginaire est au milieu, en rouge, en 2. Le 4, la ligne
noire plus fine, passe sous le 3, le réel, sur le 1, l’imaginaire, et sous le 2, le
symbolique, contrairement à la lettre à François Rouan (c’est ainsi que
séminaires École
François Rouan la nomme) où le 4 passe sur le 2. Mais c’est équivalent, par
retournement et donc en intervertissant 1 et 3, à son nœud « lévogyre-like »
de la lettre à François Rouan. Cela donne que l’imaginaire fait cercle avec le
symbolique et que le réel fait cercle avec le quatrième.
Puis vient une mise à plat (qui ne prend pas les mêmes correspon-
dances de couleur) avec deux solutions possibles pour le quatrième. Pour le
nœud freudien, nous avons : symbolique = rouge = 1, imaginaire = bleu = 2,
réel = noir = 3 et quatrième en vert avec deux positions possibles, comme
dans la lettre à François Rouan, l’une longeant 2 et l’autre longeant 3.

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Et voici une autre écriture du nœud à quatre avec deux droites


infinies :

Et encore une autre dans l’espace où le quatrième est en rose et les


trois premiers, 1, 2, 3, sont dans des plans orthogonaux :

séminaires École

Pourquoi Lacan recourt-il au nœud à quatre à ce moment-là ? Il le fait


pour faire valoir que, contrairement au nœud à trois lacanien où le réel
surmonte le symbolique en deux points, pour Freud c’est le symbolique qui
surmonte le réel, et que le réel, le symbolique et l’imaginaire ne sont noués
que par le quatrième : la réalité psychique qui fait cercle, faux trou avec le
réel. Ce quatrième rond freudien, tout au long du séminaire, Lacan va le

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nommer complexe d’Œdipe, Père nommant, Nom-du-Père au singulier et


Noms-du-Père dans leur pluralité, dont La femme, et il maintiendra dans
tous ses schémas à quatre le cercle qu’il fait avec le réel.
À la fin du séminaire R.S.I. 5, le 13 mai 1975, Lacan met en relation
la chaîne borroméenne 1, 2, 3, 4, selon la succession des ronds dans cette
chaîne et non selon leur empilement, et les nominations, par un quatrième
rond de l’imaginaire avec l’inhibition, du symbolique avec le symptôme et
du réel avec l’angoisse.

séminaires École

Les 1 et 2 mis en regard et les 3 et 4 mis aussi en regard se nouent,


comme dans la lettre à François Rouan, en deux cercles noués deux à deux
(1 + 2) et (3 + 4). Et 1 et 2 d’un côté, 3 et 4 de l’autre sont in­ter­­changeables.

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Les trois nœuds à quatre correspondent donc, comme dit plus haut, à
trois nominations différentes par un quatrième rond respectivement de
l’imaginaire par l’inhibition, du symbolique par le symptôme et du réel par
l’angoisse.

Dans le premier nouage, l’imaginaire fait cercle en faux trou avec


l’inhibition, le réel et le symbolique faisant de même un cercle qui se noue
au premier. Nous avons là l’inhibition que la pensée trouve dans l’abord des
nœuds par exemple.

Ni

R S

I Fig. XI-14

Il en est de même pour le symbolique et le symptôme avec le cercle


du réel et de l’imaginaire. Notons que, dans R.S.I., Lacan fait d’une femme
un symptôme pour un homme. séminaires École
Ns

R I

S Fig. XI-16

Et donc, dans le troisième nœud à trois, le réel vient se nouer avec


l’angoisse pour faire un cercle qui se noue au cercle du symbolique et de

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l’imaginaire où nous retrouvons le nœud à quatre freudien. L’angoisse


nomme donc le réel freudien, Nr. Lacan ne dessine pas ce nœud.
De quelles nominations s’agit-il dans les deux épisodes de la Bible,
celui créationniste de « Fiat lux » où le réel surgit du symbolique et celui
où Dieu nomme les espèces ? Laquelle relève de la nomination du réel,
laquelle de la nomination du symbolique ? Laquelle est celle du Nom-du-
Père ? C’est sur cette interrogation que Lacan conclut R.S.I.
Remarquons qu’il a rapproché auparavant le quart terme du nœud à
quatre freudien du père nommant et, effectivement, c’est l’image qu’em-
ploie Freud dans son hommage à Charcot, où il le décrit nommant le réel des
entités cliniques. Dans l’empilement freudien où le symbolique surmonte le
réel, nous trouvons bien l’idée de la nomination d’un réel déjà là.
Alors que dans le « Fiat lux » de la parole créatrice c’est bien du sym-
bolique déjà là que surgit le réel et, dans le nœud du symptôme qui ouvre
le séminaire suivant, Le Sinthome 6, c’est le symbolique qui est placé à la
base de l’empilement, comme si cela lui donnait une antériorité logique sur
le réel.

Le réel vient en position intermédiaire et l’imaginaire vient en haut


de l’empilement. Le quatrième terme devient S, le symptôme, et fait cercle
séminaires École
avec le symbolique, à la place du Ns de la fin de R.S.I., corroborant l’idée
que c’était bien lui le Nom-du-Père créationniste, celui de « Fiat lux ».
S’il y a deux nœuds à quatre par empilement de RSI, quel est l’autre
nœud à quatre avec cet empilement « lacanien » ? Il s’agit du nœud de
l’inhibition, où le quart terme fait faux trou avec l’imaginaire.
En effet, nous avons vu dans la lettre à François Rouan qu’avec l’em-
pilement 1, 2, 3 deux solutions étaient possibles, (1 + 2) avec (3 + 4), c’est-
à-dire celle où le quart élément fait faux trou avec le rond d’en dessous, et

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(1 + 4) avec (2 + 3), celle où le quart élément fait faux trou avec le rond
du dessus.
Dans la lettre à François Rouan, 4 passe sur 2 alors que dans le sémi-
naire il passe dessous, cela implique qu’il faut échanger le 1 et le 3 en
passant de l’un à l’autre, faire un retournement. Mais l’on voit qu’en met-
tant 1 à la place de 3 et inversement, cela fait toujours la même solution et
donc avec l’empilement lacanien du Sinthome nous avons la solution :
(I + R) et (S + S) ou, autre nœud, (I + Inhibition) et (R + S). Notons au
passage que l’empilement freudien SIR (en commençant par le haut) qui se
noue par l’angoisse permet aussi le nouage par le symptôme.
Animons tout cela d’une hypothèse clinique, prenons l’obsessionnel
de « La direction de la cure 7 ». Puisque nous avons commencé avec les
bandes de François Rouan, poursuivons avec la contrebande de cet analysant
de Lacan.
En fin de cure, il se retrouve impuissant avec sa maîtresse et il lui
propose de coucher avec un autre homme « pour voir ». La même nuit, elle
fait un rêve où elle a un phallus. Lacan écrit « phallus » et non « pénis ».
Elle en sent la forme sous ses vêtements, évoquant le phallus sous le voile
dans les mystères antiques, ce qui ne l’empêche pas d’avoir aussi un vagin,
ni surtout de désirer que ce phallus y vienne.
À l’audition de ce rêve, l’homme retrouve sur-le-champ ses moyens et
il le lui démontre brillamment.
L’interprétation de Lacan porte sur les effets de ce rêve sur l’analy-
sant et sur le signifiant phallique qui surgit là.
Mais, tout d’abord, quel était le tour de bonneteau, comme l’écrit
Lacan, que l’analysant fomentait ? Rappelons que le bonneteau se joue avec
trois cartes dont la face est cachée, les deux rois noirs et la dame de cœur,
et trois places où le bonimenteur fait circuler les cartes rapidement de
manière à leurrer le chaland qui doit trouver où est la dame de cœur. À
séminaires École
cette occasion, quelquefois, le bonimenteur accompagne ses gestes de
passe-passe d’une ritournelle : « Tu la vois, tu la vois, tu ne la vois plus. »
Et l’analysant, de même, attire l’attention de l’analyste, et de sa maî-
tresse, du côté du pénis comme un organe corporel (donc imaginaire),
comme un autre (« il nous leurrerait d’une sienne ménopause 8 », écrit
Lacan), du côté de l’axe imaginaire des deux rois noirs, du double, de l’homo­
sexualité, de son impuissance qui signerait l’impuissance de l’analyste, pour
détourner l’attention des conditions impossibles de son désir qui est « de
difficulté 9 », comme l’écrit Lacan, c’est-à-dire que son désir est fait, tissé,

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a consistance de difficulté : la difficulté où il se trouve de désirer sans


détruire le désir de l’Autre et par là son propre désir. La condition de ce désir
est la marque même dont il le trouve gâté à l’origine par la faute de struc-
ture du père et par la transmission du phallus qui s’est faite avec quelque
chose de « pas régulier » sur le titre, en contrebande (avec toutes ses réso-
nances humoristiques, mais aussi avec la référence à la bande, au ruban de
Mœbius et à sa demi-torsion que Lacan donnera dans « L’étourdit 10 »).
Par ce tour, l’analysant tente de détourner l’attention de la dame de
cœur qui apparaît dans le récit du rêve et que souligne Lacan dans son
interprétation : le fait que le phallus est un signifiant. Le récit du rêve,
construit comme un mythe, met en équation sous forme signifiante une
problématique insoluble et il lui fournit le signifiant de l’impossible comme
solution, comme l’écrit Lacan dans son hommage à Lévi-Strauss, c’est-à-dire
le signifiant phallique.
Et Lacan de conclure : « […] la contrebande. Mode de la grâce singu-
lier que de ne se figurer que du déni de la nature [l’impuissance où la sup-
posée nature du pénis est mise à mal]. Une faveur s’y cache qui chez notre
sujet fait toujours antichambre. Et c’est à la congédier qu’il la laissera un
jour entrer 11. »
Cette faveur, ce ruban que la dame noue à la lance de son chevalier,
il doit la congédier en tant qu’inhibition pour que le récit du rêve débute
un nouveau nouage où la dame pourrait se retrouver symptôme dans la fin
de cette analyse qui se profile.
En termes borroméens, nous pourrions dire que le nouage à quatre
par la nomination de l’imaginaire comme inhibition a été rompu par une
soustraction du sens imaginaire qui faisait sa consistance, rompu par le côté
« logique de l’absurde » du rêve mettant en évidence le signifiant phallique
comme signifiant de l’impossible résolutoire, et qu’un nouveau nouage à
quatre, avec le même empilement « lacanien », IRS, où le signifiant devance
logiquement le réel impossible, s’annonce, avec pour quart terme le symp­
séminaires École
tôme, la dame de cœur.
Notons aussi que l’empilement freudien SIR aura un surgeon tordu à
la fin du séminaire Le Sinthome 12 : le nœud non borroméen de Joyce, où
l’imaginaire est pris en sandwich entre le symbolique (l’inconscient) et le
réel entrelacés, noués par le rejet de signifiants dans le réel que sont les
épiphanies. Un quatrième rond vient alors « clipper » en un deuxième lieu
le symbolique au réel pour empêcher l’imaginaire de partir : l’ego (s’agit-il
d’une version en anamorphose de la nomination du symbolique par le symp-
tôme et/ou du réel par l’angoisse ? ou alors l’ego constitue-t-il plutôt une

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nomination de l’imaginaire du corps ?). Mais là nous ne sommes plus dans


la clinique de la névrose.
<

* Intervention au séminaire École 2019-2020 « Actualité de la névrose », soirée du 14 mai


2020, « La clinique borroméenne de la névrose ». Diffusion par Zoom.
< < <

1. J. Lacan, Séminaire …Ou pire, inédit.


2. J. Lacan, Séminaire R.S.I., inédit, leçon du 13 mai 1975.
3. J. Lacan, Séminaire, Catalogue de l’exposition François Rouan, Musée Cantini, Marseille,
juillet-septembre 1978.
< < < <

4. J. Lacan, Séminaire R.S.I., op. cit.


séminaires École
5. Ibid.
6. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Le Seuil, 2006.
7. J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », dans Écrits, Paris, Le
Seuil, 1966, p. 585-645, notamment son point 13, p. 630-633.
< <

8. Ibid., p. 631.
9. Ibid., p. 633.
< < <

10. J. Lacan, « L’étourdit », Scilicet, n° 4, Paris, Le Seuil, 1973, p. 42.


11. J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », art. cit., p. 633.
12. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., séance du 11 mai 1976.

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ENTRÉE DES ARTISTES
Mensuel 144

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Corpus Naturæ

Ce projet propose à des auteur.e.s une aventure de création com-


mune sous la forme de carte blanche d’écriture. Corpus Naturae est une
série de photographies plasticiennes où le modèle féminin est le support
d’une matière hybride avec la nature. Cette collaboration entre l’écriture et
la photo­graphie apporte un prolongement de regard et une respiration
singulière.

Nous vous en dévoilons un premier extrait, en exclusivité dans ce


numéro.

Entrée des artistes

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Mensuel 144

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Entrée des artistes

Sabrina Ambre Biller vit et travaille comme photographe, designer graphique et illustratrice
en Nouvelle Aquitaine. Sa démarche interroge la notion de lieu et les rapports de l’homme avec
son environnement. Elle est également autrice chez les éditions Les Presses Littéraires.
[Link]

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Mensuel 144

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Eurydice

Abandonner la lumière
Le rai de clarté
La voûte bleue

Quitter la clairière
L’herbe folle et rubanée
Le jonc aux fleurs aigües

Suivre un cri d’oiseau


L’aile d’un papillon
L’ombre chenue
D’un hêtre

Pénétrer le territoire roux


Rencontrer une fougère
Aux crosses enroulées

S’enfoncer dans la moiteur


De la chute d’une feuille
De la goutte
De rosée

Habituer l’œil à la pénombre


À la dentelure
À l’incertain
De la ramée Entrée des artistes
Se fier à la respiration
Brunie
Au sentier vaporeux

Écouter la mousse feutrée


La stridulation
De la fourmi

Se souvenir d’une Dryade


Protectrice
À la tête couronnée de lierre

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Mensuel 144

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Deviner dans la fraîcheur


Dans l’ombre
Sa danse échevelée
Frappant l’humus noir
Du talon

Approcher son ventre


Couvert par le lichen
La menthe et le pissenlit

Espérer
Sa poitrine de jade
Et d’agate

Comprendre le murmure du ruisseau


Le chant de la canopée
L’écorce qui craque

S’appuyer au chêne rouvre


Épouser la torpeur
Attendre
Attendre

Regagner
Le poudroiement de la lumière
Entrée des artistes
Sans se retourner

Véronique Vialade Marin, dans ses écrits comme dans ses photo­graphies, donne la parole à
l’humain, à la nature, aux choses. Elle se passionne pour la puissance onirique du conte, des
mythes et des rencontres improbables. Elle a publié à ce jour des poèmes, de courts récits et
des photographies dans la revue L’En-Je lacanien. Elle anime des ateliers d’écriture avec des
adultes et des enfants.

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LE CHAMP LACANIEN
Mensuel 144

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Marie-Noëlle Laville

Consistance de l’Autre *

Que le confinement pour lutter contre l’épidémie en cours ait laissé


un nombre important de personnes dans la solitude la plus désespérante,
loin de leur famille, de leurs amis ou de leurs collègues, loin de leurs liens
affectifs et sociaux, cela a-t-il pour autant suscité un effacement de l’Autre ?
L’Autre manque-t-il du fait que les corps ne doivent plus se toucher et,
dit-on aussi, que les gens ne doivent plus se parler, que les masques
occultent les mimiques du sujet, que les regards fuient comme s’ils étaient
eux-mêmes porteurs de virus ?
Comme Robinson Crusoé dans la solitude de son île monte des palis-
sades et prépare des armes contre un ennemi pourtant absent, comme l’ex-
plorateur solitaire de la banquise s’attend, à chaque pas, à l’attaque du très
rare ours blanc, comme la solitude du vieillard qui le fait parler « tout
seul », il semble que ce soit dans ces moments de plus grande absence des
autres que l’Autre consiste le plus pour l’être parlant. C’est un effet de
structure – que la quête de sens, la volonté de désigner des responsables,
les interprétations quasi délirantes en tout genre et l’envie de perspectives
illustrent – qui place le sujet sur la scène de l’Autre.

Tours du mur
Un virus est une histoire, un récit, une sorte de langage, constitué de Le champ lacanien
nombreuses lettres, histoire qui se répand en épidémie comme une rumeur,
et comme toute rumeur, le message se modifie au fur et à mesure de sa
transmission, ce qui induit une série de mutations, un peu comme des
fautes d’orthographe qui changent le sens du mot et donc le message viral,
expliquent les phylogénéticiens. Pour ce coronavirus, il semble que les
mutations soient peu importantes, trop peu nombreuses et trop lentes pour
être conservées durablement en mémoire dans la chaîne (arn en l’occur-
rence) et pour être redoutées.
Pour les linguistes, le langage est fait de locutions et d’expressions
idio­matiques qui, à l’usage, perdent leur efficace en termes de dénomination.

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Le discours est dès lors affublé et affaibli par une certaine fixité. Cette fixité
entraîne un déphasage entre ce qui est communément dit et ce qui est nou-
vellement su.
C’est un problème que rencontrent les philosophes des sciences ; de
ce fait, ils poussent les scientifiques à mieux définir ce dont ils parlent,
pour sortir des définitions approximatives de leurs concepts sur lesquels se
basent les consensus scientifiques 1. Pour remédier à cette fixité et pour
réanimer le sens propre de la dénomination, il faut faire appel à la créati-
vité. C’est ce qui se passe dans la poésie, ou dans le jeu langagier des mots
d’esprit, et aussi dans l’interprétation psychanalytique.
Dans la chaîne signifiante, ce qui est fixe, c’est le code sans le mes-
sage, qui ne permet pas à lui seul la création de sens, les jeux de mots et les
équivoques. Le sujet autiste, par exemple, est un fervent du code. Ce qui
consiste pour lui, c’est un Autre sans message, dont il dépend totalement.
Pour qu’il y ait message qui permette la souplesse créative, il faut un Autre
qui rétroactivement donne du sens au message. Mais avec Lacan nous savons
que parler comporte aussi une part de jouissance et qu’elle est hors sens.
Pendant cette crise sanitaire, nous avons entendu moult fois des
mots, inévitables : confinement et déconfinement ; savants : coronavirus,
pandémie, hydroxychloroquine, cluster, gel hydroalcoolique, drastique,
pénurie, dérogatoire, sérologie, Wuhan et pangolin ; familiers : masques,
postillons, gouttelettes, besoins essentiels, gestes barrières, déplacement,
vague, pic, plateau, télétravail ; moraux : distanciation sociale, solidarité,
se réinventer, héros, pénaliser, rester chez soi, libertés individuelles, état
d’urgence, immunité collective, crise, fake news, charge mentale, care,
monde d’après, nationalisme ; cliniques : Covid-19, addiction, violences
conju­gales, angoisse, syndrome de la cabane (hélas !) ; chiffré : morts…
Et puis il y a eu les insupportables : « les Français sont… (sales,
truands, inconscients, méfiants, etc.) » ou « les Français ne sont pas… Le champ lacanien
(capables de se servir d’un masque, de supporter la contrainte du confine-
ment, etc.) », et autres formulations politiques ou journalistiques qui heur­
tent la dignité.
Le psychanalyste, lui, fonde sa pratique sur le Un par Un qui exclut
toute généralisation intempestive. Et s’il faut bien conceptualiser l’expé-
rience pour qu’elle soit transmissible, Lacan lui-même a affirmé que si la
clinique vient démentir un concept, il faut abandonner le concept, ou
encore que la cure d’un obsessionnel n’apporte rien pour la cure d’un autre
obsessionnel.

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L’analyste en corps
L’actualité pandémique, le confinement induisant pour certains une
pratique par téléphone et l’actualité du thème de travail des collèges cli-
niques sur le transfert ont mis en avant des formulations issues de nos
références lacaniennes et déclinées dans une réflexion bienvenue : « la
rencontre de corps 2 », et cette autre expression en regard : « la présence
de l’analyste 3 ».
Quand il parle du transfert, Lacan déclare de façon un peu facétieuse :
« Nous dirons avec plus de justesse que le transfert positif c’est quand celui
dont il s’agit, l’analyste en l’occasion eh bien ! on l’a à la bonne ; négatif,
on l’a à l’œil  4. » Dans cette remarque, Lacan souligne la dimension pulsion-
nelle du transfert, c’est-à-dire l’enjeu inconscient sexuel, en tant que l’objet
de la pulsion s’articule à la jouissance, à la joui-sens. C’est une jouissance
qui court dans le défilé métonymique des dires de l’analysant. Et si on a
l’analyste à l’œil ou à la bonne, c’est parce qu’il est en place d’objet. On peut
dire que, depuis les rencontres préliminaires où la pulsion est déjà là mais
erratique, jusqu’au discours analytique où elle est localisée dans l’analyste
comme partenaire-symptome et son articulation fantasmatique en a, la
relation transférentielle est de nature sexuelle parce qu’elle implique donc
la pulsion, la satisfaction et la jouissance. Pour Lacan, la présence de l’ana-
lyste est en jeu dans l’activité pulsionnelle qu’est le transfert : « Le trans-
fert est la mise en acte de la réalité de l’inconscient 5 », dont le réel est le
non-rapport sexuel. Cette présence de l’analyste est manifeste par son acte
de « supporter ou d’accepter de supporter le transfert 6. »
Lacan insiste sur la présence de l’analyste en tant que l’analyste lui-
même fait partie de l’inconscient, est une manifestation de l’inconscient, et
tout ne se passe pas dans son cabinet : symptôme analytique, fantasme et
même rêves de transfert en témoignent. Peut-être que Lacan ne rejetterait
pas l’idée que cet « analyste en corps », comme il l’appelle aussi 7, c’est-à- Le champ lacanien
dire objet a en place du semblant, soit selon l’expression de son frère « une
présence dont je puis jouir 8 ».
Et puisqu’il est question de rencontre de corps, peut-être est-il perti-
nent d’interroger ce qu’il en est du corps de l’analysant. C’est un corps
parlant, c’est-à-dire un corps qui se jouit, qui se parle à lui-même ; et là il
ne s’agit plus seulement de la parole mortificatrice de jouissance, symboli-
sante, ni de celle construisant le corps spéculaire, dans le registre imagi-
naire, mais bien de celle « écho dans le corps du fait qu’il y a un dire 9 »,
corps sensible.

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Le monde d’après ?
En tant que citoyens, nous pouvons nous rendre compte que le capi-
talisme actuel se nourrit d’une révolution qui n’est plus industrielle déjà
depuis quelque temps, mais révolution des techniques de communication
via Internet induisant la dématérialisation des relations. Ce capitalisme se
satisfait du coup d’arrêt porté au face-à-face, à la rencontre, à la proximité
sociale. La distanciation sociale est ce qui fait la prospérité des gafa.
Alors que la fin du capitalisme est annoncée par certains, on voit au
contraire la récupération rapide qu’il fait des bouleversements actuels. C’est
sa force que de savoir tirer profit de toutes les situations. Il n’y a qu’à voir
et écouter dans les publicités, par exemple, des acteurs en blouse blanche
(même si cela était déjà un standard auparavant) vanter des produits ayant
subi des « contrôles drastiques d’hygiène » ou affirmer qu’il n’est plus
besoin de sortir de chez soi pour que tel fournisseur satisfasse nos besoins,
même non essentiels.
Et pour l’homme d’après la crise sanitaire, nous pouvons dire avec
Lacan que son rapport au monde sera ce qu’il a toujours été : « simagrée au
service du discours du maître 10. »
Alors, même s’il est conseillé de ne plus parler ou le moins possible
pour ne pas projeter nos virus, ou même si nous devons porter des masques,
nous n’en serons pas pour autant bâillonnés, ni comme sujets ni comme
psychanalystes. Le discours analytique devrait pouvoir résister à ces inti-
mations et intimidations de la crise, qui n’est pas que sanitaire, ni même
qu’économique. Comme avant, le psychanalyste a affaire à la jouissance du
parlêtre et nous pouvons parier sur le fait que les rendez-vous ­téléphoniques
ne sont, de ce fait, pas si « dématérialisés de corps » que ça.

Le champ lacanien

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Mots-clés : Autre, crise, présence de l’analyste, rencontre de corps, pulsion.


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* L’Autre est le thème du séminaire Champ lacanien 2019-2020 animé par Sybille Guilhem et
Marie-Noëlle Laville (ame). Suspendu du fait de l’épidémie de la Covid-19, ce séminaire se pour-
suivra durant l’automne, selon les conditions sanitaires.
<

1. C’est ce dont a témoigné Thomas Pradeu, philosophe de l’immunologie, invité de ce sémi-


naire le 10 mars 2020 à l’hôpital Saint-André de Bordeaux.
< <

2. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, …Ou pire, Paris, Le Seuil, 2011, p. 228.
3. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse,
Paris, Le Seuil, 1973, p. 116.
< < < < < <

4. Ibid., p. 114.
5. Ibid., p. 133.
6. J. Lacan, L’Acte psychanalytique, Séminaire 1967-1968, inédit, leçon du 17 janvier 1968.
7. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, …Ou pire, op. cit., p. 231.
8. F. M. Lacan, Dieu n’est pas un assureur, Paris, Albin Michel, 2010, p. 164.
9. J. Lacan, Le Séminaire XX, Le Sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 17.
<

10. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, …Ou pire, op. cit., p. 223.

Le champ lacanien

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BRÈVE
Mensuel 144

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Marie-José Latour
Lire ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire
Autour de l’œuvre de Philippe Forest,
articles et entretiens *

Par Kristèle Nonnet-Pavois

Re – deux lettres pour un préfixe exprimant un mouvement.


Reprise, retour, revenant, relecture, répétition.
Série de quelques signifiants extraits de ce livre qui nous ouvre à la
rencontre d’un écrivain et d’une psychanalyste. À se côtoyer et à question-
ner ces signifiants, Philippe Forest et Marie-José Latour, c’est à une ouver-
ture au réel qu’ils nous invitent, pris que nous sommes dans le « labyrinthe
de la nuit du langage 1 ». Ce labyrinthe où il s’agit à chacun, corps parlant,
de tâtonner, de se déplacer avec un tracé incertain.
Pas de linéarité, « causes et effets échangent sans cesse leurs pla­
ces 2 », nous dit Philippe Forest. Ce pas de sens de circulation établi, il y a
ainsi à consentir à s’y perdre, à passer outre des frontières.
Mouvement dans l’espace et mouvement dans le temps, là encore pas
de chronologie figée d’un passé-présent-futur. La phrase se construit de
subordonnées à des temps différents. « Le mot qu’il y eut au commence-
ment, depuis toujours, fait défaut », écrit Marie-José Latour.
Recommencement.
« À raconter une vie, on la reconstruit 3. » De ces dits, l’analysant
réécrit l’histoire. Incidence du signifiant sur la vie. « Pas de signification
majuscule, nous dit Philippe Forest, pour que l’histoire continue et qu’elle
préserve vivants et désirants les individus que nous sommes 4. »
Rome, « La troisième », Lacan dépose le mot vie dans le cercle du
réel. Le rond du réel rond de la vie. « C’est qu’incontestablement de la vie,
après ce terme vague qui consiste à énoncer le jouir de la vie, la vie nous ne
savons rien d’autre 5. » De cet inintelligible que côtoient littérature et
psychanalyse, l’écriture de Philippe Forest et la boussole lacanienne de
Brève

Marie-José Latour s’entretiennent et cheminent de ce qui réitère le désir. Ce

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savoir impossible, « inter-dit, il est dit entre les mots, entre les lignes. Il
s’agit de dénoncer à quelle sorte de réel il nous permet l’accès 6 ». Encore,
Lacan cheminait, « la nuée du langage fait écriture », des traces se déposent.
Ce qui s’écrirait dans les marges, au-delà de celles qui font tenir le
livre, celles du pas-de-côté dans une traversée d’un paysage qui ne cesse pas
de se recomposer, serait-ce lieu d’une hystorisation qui ferait avec l’irrésolu ?
À le lire et le relire, le travail de Marie-José Latour autour de l’écriture
de Philippe Forest donne envie de dévier son chemin vers l’œuvre de cet
auteur et donne matière à soutenir un questionnement autour de ce qui fait
la trajectoire d’une analyse.
<

* M.-J. Latour, Lire ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, Autour de l’œuvre de Philippe Forest,
articles et entretiens, Paris, Éditions Nouvelles du Champ lacanien, 2020.
<

1. Formulation de Marie-José Latour dans le chapitre intitulé « Le labyrinthe de l’oubli »,


p. 124.
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2. P. Forest, dans l’entretien intitulé « Car il est en vérité un grand vide », p. 115.


3. Ibid., p. 97.
4. Ibid., p. 106.
5. J. Lacan, « La troisième » (1974), Lettres de l’École freudienne, n° 16, 1975, p. 177-203.
Voir aussi l’enregistrement sur le site de Patrick Valas.
<

6. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 108-109.

Brève

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Les Éditions Nouvelles du Champ lacanien
de l’EPFCL-France proposent aux lecteurs du Mensuel
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sur un point qui a retenu leur attention
dans un de leurs livres et qui sera mise en ligne
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