L'adolescence
L'adolescence
AU MAROC
Module 2
L’ ADOLESCENCE
Date de production : novembre 2019
Crédit photos : UNICEF/Maroc, ONDE
Design :
SITUATION DES ENFANTS
AU MAROC
Module 2
L’ ADOLESCENCE
2019
ACRONYMES
5|
ABRÉVIATIONS UTILISÉES POUR LES DONNÉES QUALITATIVES ISSUES DES
ENQUÊTES DE TERRAIN
ASC Atelier
BF Bailleurs de fonds
ENF Enfant
FGC Groupe de discussion avec des enfants en situation de vulnérabilité
FGD Groupe de discussion
FGCC Groupe de discussion relatif au changement climatique
FGS Groupe de discussion sur la santé
FGDPE Groupe de discussion relatif au développement de la petite enfance
MC Membre de la communauté
PE Parent
RI Responsable Institution Publique
SC Société civile
UN Agence des Nations unies
NB : Il est important de préciser que les avis et opinions des enfants, des parents et des personnes ressources rapportés ici reflètent seulement
leurs points de vue individuels. Ces données qualitatives visent à accompagner les constats issus des analyses quantitatives et des rapports
institutionnels.
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SOMMAIRE
7|
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A. INTRODUCTION : L’ADOLESCENCE, UNE DEUXIÈME FENÊTRE D’OPPORTUNITÉ
L’adolescence est une période de changements neurologiques, physiologiques et psychologiques qui affectent
les capacités physiques et mentales de l’individu1. Sa définition n’est pas évidente puisque cette étape de la
vie dépend de la maturité physique, émotionnelle et cognitive de chaque personne. Trois facteurs servent à
déterminer cette transition : le développement physique de la personne et l’entrée dans la puberté ; les définitions
légales propres à chaque contexte national, notamment celles liées à l’âge du mariage, de l’émancipation ou
du droit de vote ; et enfin le rôle social assumé par l’enfant (travail, mariage, participation à la prise de décision,
etc.)2.
Alors que les déterminants biologiques de l’adolescence sont universels, les autres aspects tels que les définitions
légales ou le rôle développé par les filles et garçons à cette période de la vie varient en fonction du temps, de
la culture et du contexte socio-économique. Ainsi, dans le contexte mondial, on observe une apparition plus
précoce de la puberté, un report de l’âge du mariage, ainsi que des changements dans les attitudes et les
comportements sexuels. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) situe cette transition entre l’enfance et la
vie adulte entre 10 et 19 ans3. Dans le cadre présent, la tranche d’âge retenue pour traiter de l’adolescence est
de 10 à 17 ans.
L’adolescence présente une « deuxième fenêtre d’opportunité » avec l’offre de nouvelles perspectives de
développement chez un individu, après celles rencontrées lors de la petite enfance. L’adolescence se caractérise,
entre autres, par une prise de risque justifiée par l’état de développement neurologique du cerveau. Bien que
cette prise de risque soit en général associée à des comportements négatifs (comportements sexuels non
protégés, accidents de la route, abus de substances novices pour la santé ou violence), elle peut également être
liée à des opportunités positives en termes de participation civique, de leadership ou de réussite dans les études.
Les possibilités offertes au cours de la vie, surtout à cette période, déterminent le parcours de vie qui sera pris
par les adolescents4. Il est donc important d’analyser la situation des adolescents au Maroc et les enjeux qui
marquent le passage entre l’enfance et la vie adulte des filles et des garçons. Cela permettra de mettre en place
des mesures qui encouragent une prise de risques positive pour le développement du plein potentiel de ces
futurs adultes.
1 UNICEF, 2018. UNICEF Programme Guidance for the Second Decade: Programming with and for Adolescents, p.6.
2 UNICEF, 2011. La situation des enfants dans le monde 2011. L’adolescence, l’âge de tous les possibles, p. 8-9-10.
3 OMS, 2019. Développement des adolescents, 2019, https://www.who.int/maternal_child_adolescent/topics/adolescence/dev/fr/, consulté
le 23/03/2019.
4 UNICEF, 2018. Op. cit., p.6.
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À cet égard, l’ONDH, l’ONDE et
l’UNICEF ont décidé de consacrer
une analyse thématique sur les
adolescents au Maroc dans le cadre de
la SitAn 2019. Ce document présente
donc une analyse approfondie de la
situation des adolescents au Maroc
à travers une réflexion sur trois
éléments déterminants de cette
étape de la vie : les conditions de vie
des adolescents et leur rôle assigné
par la société, leur situation vis-à-
vis des comportements à risque, et
les perspectives de développement
scolaire et professionnel. Cette analyse
aborde également les différences
qui émergent sur la base du genre, du milieu de résidence et de la situation familiale. L’analyse repose sur
la méthodologie suivie dans le cadre de la réalisation de la SitAn 2019, en s’appuyant sur des informations
quantitatives et les données qualitatives récoltées auprès des enfants, des parents et des acteurs institutionnels
et associatifs. De façon plus spécifique, ce module met en avant les informations collectées dans les groupes de
discussion réalisés respectivement auprès d’enfants de 10 à 13 ans et de 14 à 17 ans, en prenant en compte les
discussions menées avec des adolescents se trouvant dans des situations spécifiques (handicap, situation de
rue ou en mouvement).
Dans un premier temps, ce document présente les enjeux qui caractérisent les conditions de vie des adolescents
et déterminent leurs préoccupations et leur rôle dans la société marocaine. Ce module analyse ensuite les
comportements à risque de cette étape de la vie, liés d’une part à la découverte de la sexualité et la consommation
de substances nocives et, de l’autre, à la recherche d’une reconnaissance parmi les pairs, qui s’expriment souvent
par des violences ayant des conséquences sur leur santé et au niveau juridique. Pour finir, le présent module
analyse les politiques publiques mises en place afin de formuler des recommandations.
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B. LE CONTEXTE DE L’ADOLESCENCE AU MAROC
I. LES CONDITIONS DE VIE DES ADOLESCENTS
En 2014, le Maroc comptait 4,8 millions d’adolescents (2,3 millions de filles et 2,4 millions de garçons), soit
14,4% de la population totale. En 2019, ce pourcentage s’est réduit à 13,6%. Parmi eux, 8,5% ont entre 10
et 14 ans et 5,12% entre 15 et 17 ans. La majorité de la population adolescente se concentrent sur les pôles
urbains de Casablanca-Settat, Marrakech-Safi, Rabat-Salé-Kénitra et Fès-Meknès. Selon les estimations du
Haut-Commissariat au Plan (HCP), la part des adolescents dans la population totale devrait baisser de façon
continue pour en représenter 12,4% d’ici 2030 et 9,9% à l’horizon 2050 (soit 4,8 millions d’individus en 2030 et
4,2 millions en 2050)5.
Graphique 1. Projection démographique de la part des adolescents dans la population totale au Maroc,
par tranche d’âge, 2014-2050
16,00%
14,40% 13,60%
14,00%
12,40%
12,00%
9,90%
9,06%
10,00%
8,50%
7,34%
8,00%
5,33% 6,13%
5,12% 5,04%
6,00%
3,73%
4,00% Total
2,00% 10-14
15-17
0,00%
2014 2019 2030 2050
5 HCP, 2014. Recensement général de la population et de l’habitat de 2014 – Caractéristiques démographiques et socio-économiques de la
population (RGPH, 2014).
11 |
L’étude de l’ONDH, du MFSEDS
et de l’UNICEF sur la pauvreté
multidimensionnelle6 des enfants
présente des données fournies par
tranche d’âge, mais sans permettre
de déterminer le niveau de pauvreté
chez les 10-17 ans. L’étude permet
toutefois de conclure que les 15-17
ans représentent la tranche d’âge la
plus pauvre avec celle des enfants
de 0 à 5 ans. En effet, 42,4% de ces
adolescents sont affectés par plus de
deux privations. Les analyses révèlent une différence significative dans ces variables en fonction du niveau
d’instruction du chef de famille, surtout en matière de couverture médicale.
La dimension de l’éducation est celle qui affecte le plus négativement la situation des adolescents.
En effet, selon la même étude sur la pauvreté multidimensionnelle, 29% des 15-17 ans ne fréquentaient pas
d’établissement scolaire en 2015, 9,4% n’avaient pas achevé le primaire et 12,5% des 16-17 ans n’avaient pas
achevé la dernière classe du collège. Si l’on considère le groupe des 10-17 ans, ce pourcentage diminue de façon
considérable : 15% des enfants de ce groupe ne sont pas scolarisés (12,5% de garçons et 17,7% de filles). Ces
indicateurs sont toujours plus élevés en milieu rural.
En outre, l’enquête panel de l’ONDH de 2017 signale que 38,8% des 10-17 ans n’ont pas de couverture médicale
(38,6% des garçons et 39,1% des filles). Là encore, ce pourcentage est beaucoup plus élevé si l’on considère le
groupe des 15-17 ans, dont 46,1% ne sont pas couverts.
Par ailleurs, si on se focalise sur la protection, il convient de souligner la situation des adolescents vivant dans
une institution, en situation de rue, ayant subi des violences ou qui manquent d’un cadre stable pour affronter
l’étape critique de développement qu’est l’adolescence. Il n’est pas facile d’en estimer le nombre, étant donné
que les informations en la matière ne sont pas désagrégées par tranche d’âge de manière systématique. Selon
les chiffres de l’Entraide Nationale, 1 443 jeunes de 13 à 18 ans sont passés en 2018 par des établissements de
protection sociale.
6 La source de données de cette section est l’enquête PANEL de l’ONDH 2017 et l’étude sur la pauvreté multidimensionnelle des enfants :
ONDH, MFSEDS et UNICEF 2017 (1). Profil de la pauvreté des enfants au Maroc. Analyse du chevauchement des privations multiples
chez l’enfant.
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II. LES ADOLESCENTS EN SITUATION DE HANDICAP ET DE VULNÉRABILITÉ
La disponibilité de données relatives aux adolescents en situation de handicap est rare. Selon le dernier
recensement de la population de 2014, le nombre d’enfants entre 10 et 17 ans en situation de handicap était
de 74 430, soit 1,51% de l’ensemble des les adolescents au Maroc. En termes de protection, les seuls chiffres
disponibles sont ceux de l’Entraide Nationale, selon lesquels en 2018, le nombre d’enfants en situation de
handicap accueillis dans des centres de protection était de 145 pour le cas de handicap moteur et de 321 pour
les autres handicaps7. Il n’est pas facile de distinguer cette catégorie d’enfants parmi les statistiques relatives à
la santé, à l’éducation, à la protection ou à la participation.
Pendant le travail de terrain, neuf adolescents en situation de handicap ont participé aux groupes de discussion,
dont deux filles seulement. La plupart avait une déficience auditive, mentale ou motrice. Ces jeunes ont
exprimé leurs difficultés à suivre les cours et ont fait état des efforts qu’ils doivent déployer pour obtenir des
résultats scolaires acceptables : « On travaille beaucoup sans résultats. C’est difficile ! »8. Le manque de soutien
des enseignants a également été évoqué : « les maitresses n’aident pas toujours à comprendre les cours... »9. Ces
adolescents ont par ailleurs mentionné les violences entre pairs au sein de l’école : « le caractère des jeunes au
collège est agressif, mais je m’y suis habitué. Au début, j’avais du mal à m’adapter et à trouver des amis »10.
Les difficultés de communication et l’isolement ont été mentionnés par ces adolescents comme des problèmes
les affectant plus directement : « On ressent une différence entre nous et les enfants ‘’normaux’’, parce qu’on n’arrive
pas à communiquer »11. Selon une étude sur l’éducation inclusive, réalisée par le Conseil supérieur de l’éducation,
de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), les relations entre ces enfants et leurs pairs peuvent
varier, passant de l’isolement pendant les classes ordinaires à un timide rapprochement pendant les activités
périscolaires12.
7 Données communiquées par l’Entraide nationale au cours du travail de terrain de cette SitAn.
8 Garçon, 14 ans, FGC ENF n.4 - National.
9 Garçon, 10 ans, FGC ENF n.3 - National.
10 Garçon de 14 ans. FGC ENF n.1 - National
11 Garçon de 10 ans. FGC ENF n.3 - National
12 Instance Nationale d’Évaluation auprès du Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique. Sous la
direction de Rahma Bourqia, Evaluation du modèle d’éducation des enfants en situation de handicap au Maroc : vers une éducation
inclusive, Rkia Chafaqi, Rabat 2019
13 |
Les problèmes de communication empêchant d’établir des liens avec les pairs et de se déplacer créent chez
ces adolescents un manque d’activités et d’opportunités plus marqué à cet âge : « cet enfant s’ennuie, on essaie
d’occuper notre temps même si on ne peut pas sortir… »13. Néanmoins, les recherches qualitatives sur le sujet
soulignent une augmentation de l’interaction entre les deux groupes14.
Le discours des adolescents est empreint de résignation : «la plupart [des parents] s’inquiètent de voir si tu manges,
si tu dors et si tu es bien habillé, c’est tout. Si ces besoins sont remplis, alors il n’y a rien à discuter »18. Un sentiment
d’impuissance s’installe chez ces jeunes, dont les rêves et les désirs n’ont pas de voie d’expression. La migration
et même parfois le suicide sont évoqués comme des modalités d’évasion.
b. Inégalités sociales
et de genre
Les inégalités entre les enfants
se creusent à l’adolescence,
une étape essentielle dans la
transmission intergénérationnelle
de la pauvreté19. Les jeunes
réagissent soit en intériorisant la
situation, soit en la rejetant, voire
les deux à la fois. Cela affectera
leurs relations et approfondira les différences sociales : « Il y a une maison grande et une autre petite. Celui qui se
trouve dans la grande maison se moque de celui qui est dans la petite… Problème de frime. (…) Sur le dessin, il pleut
seulement sur l’enfant, et pas ailleurs, pour signifier sa mauvaise chance ! »20. Les violences émergent de ce conflit
social, et cela est vu comme un problème dès le début de l’adolescence : « Non à la violence contre les pauvres
(…). Quand il y a violence, un cœur est brisé »21.
Cependant, les adolescents dénoncent les difficultés auxquelles ils se heurtent et font preuve d’une solidarité
générationnelle qui naît de la conscience des inégalités et des différences sociales : « les enfants de Chichaoua
ont besoin de supermarchés, d’écoles privées, d’espaces de jeux, de terrains de sport, de chemins pour aller à l’école.
Ce n’est pas pour moi, c’est pour les enfants de Chichaoua (…) »22.
« Il y a deux maisons : à
gauche, celle de la fille, à
droite, celle du garçon. Il y a 4
pièces dans chaque maison. La
chambre de la fille est comme
une prison. Le garçon est plus
libre. La fille doit nettoyer et
faire le ménage tandis que le
garçon est tranquille dans sa
chambre. » Fille 13 ans, FGD
ENF n.2 -Tanger-Tétouan-Al
Hoceima.
Les garçons, moins concernés par les inégalités de genre mentionnent l’influence des pairs comme déterminante
des comportements à risque : « Parfois, on t’oblige aussi à en prendre (de la drogue). Sinon c’est la hogra (dénigrement,
mépris) »25, « il y a une image à cultiver (…). Tu as l’air plus «in» si tu acceptes »26; « C’est l’image de quelqu’un de sûr
de lui, qui affirme son existence par rapport aux autres, même si dans les faits, ce n’est pas forcément vrai »27.
| 20
C. L’ ADOLESCENCE : UNE PÉRIODE DE PRISE DE RISQUES
Si l’adolescence est caractérisée par la volonté, le désir de réalisation, l’impulsivité et la prise de risque (positive
ou négative), il est important de créer des opportunités qui aident les jeunes à mieux orienter leur choix et à
réduire les risques inhérents à la recherche de soi qui a lieu au cours de cette période. Il s’agit notamment des
risques associés au début de la vie sexuelle, à la consommation de substances addictives et nocives pour leur
santé physique et mentale, ainsi que les attitudes et les comportements violents, notamment entre pairs.
36 Sauf mention contraire, les données de cette section proviennent de : Ministère de la Santé, 2013. Étude ‘’Connaissances, Attitudes et
Pratiques’’ (Cap) des Jeunes en Matière d’IST et VIH/SIDA, p.21.
21 |
« Le problème, c’est que les
filles sont un peu naïves, elles
ne comprennent rien. Il y a
les garçons qui viennent, et
commencent à les manipuler,
à se moquer d’elles, jusqu’à ce
qu’ils arrivent à leur objectif »
Fille, 15 ans.
FGP ENF n.1 – National.
Les violences exercées par les enfants, surtout les garçons adolescents, sont ressorties comme une problématique
importante : « des grands viennent me frapper pour que je leur donne de l’argent »49 ; « devant les portes du lycée, à
midi et 18 h, il y a des motos qui attendent pour me harceler »50. Adolescents et adultes ont souligné les violences
des jeunes à l’égard de leurs professeurs ou de leurs parents, mais surtout entre pairs.
D’après les récits des adolescents, il semblerait que le manque de contrôle de l’impulsivité, inhérent à cette
période de la vie, contribuerait à ce que des situations apparemment banales se transforment en situation
de violence, plus ou moins grave : « ce sont des situations souvent anodines, du type : «tu ne m’as pas aidé
pendant l’examen»51. Les addictions ont été mentionnées comme l’une des causes directes de cette situation et
du manque de contrôle : « Les 15-18 ans sont violents, ils insultent, on n’arrive plus à les gérer. C’est à cause de la
drogue »52.
Le niveau de conflit entre les adolescents et la loi est fortement conditionné par les possibilités offertes aux
garçons et aux filles d’opter pour une prise de risque positive plutôt que négative. En effet, les acteurs de
la société civile et des institutions publiques sur le terrain expriment clairement que les enfants en conflit
avec la loi sont des enfants qui ont été victimes de situations de négligence ou de violence, et que le manque
d’encadrement et d’environnement adéquat a conduit à des situations de conflit et de rupture sociale : « c’est
un cercle vicieux : on produit des enfants privés de leurs droits. Ils grandissent dans la violence, deviennent violents et
privent d’autres enfants de leurs droits »61.
Le taux de criminalité juvénile dépend également du système législatif de chaque pays et des modalités
d’application, c’est-à-dire du niveau de répression ou de tolérance face aux conduites des adolescents.
Au Maroc, la majorité pénale est à l’âge de 18 ans révolus. Entre 12 et 18 ans, la responsabilité est considérée
comme incomplète en raison d’un manque de discernement. Avant 12 ans, elle n’existe pas, en vertu des articles
458 et 459 du code de procédure pénale. Lorsque l’adolescent a plus de 12 ans, le tribunal peut appliquer
des mesures de protection ou de rééducation, et/ou opter pour une amende ou une peine d’emprisonnement.
62 CNDH, 2013. Guide de la justice des mineurs à la lumière des standards internationaux et des dispositions nationales, p.74.
63 Ibid. p.81.
31 |
Le Comité des droits des enfants en 2014, ainsi
que la société civile dans son rapport alternatif
à l’examen périodique universel pour le Maroc
en 2017, ont souligné l’existance d’un caractère
répressif de la justice des enfants au Maroc64.
Le Comité a appelé à ce que la détention
provisoire soit une mesure de dernier recours,
que les enfants en conflit avec la loi bénéficient
d’une aide juridictionnelle compétente et
indépendante dès le début de la procédure,
que des mesures de substitution à la détention
soient promues, comme « la déjudiciarisation,
la probation, la médiation, l’accompagnement
psychologique et les travaux d’intérêt général,
chaque fois que cela est possible », ainsi que la
mise en place de programmes de réinsertion
sociale pour les enfants en conflit avec la loi65.
La société civile a noté que, certaines fois,
les enfants sont longtemps détenus avant le
jugement ainsi que l’usage fréquent de la privation de liberté. C’est ce que reflètent les données du Ministère
public : bien qu’en 2017, la plupart des affaires poursuivies en justice concernant des adolescents, (12 312
cas, soit 54%) avait abouti à une réinsertion du jeune en milieu familial, dans 17% des cas (soit 4 017 jeunes),
l’adolescent avait encore fait l’objet d’une arrestation temporaire avant le jugement. En outre, 9,4% (2 147 cas)
avait été mis en liberté surveillée, 9,7% avait été délégué à un établissement d’enseignement et le reste (10%)
avait fait l’objet d’autres mesures. Parallèlement, on recensait en 2017 un total de 1 314 enfants dans les 15
centres de protection opérationnels du Ministère de la Jeunesse et des Sports, dont 925 étaient en attente de
jugement et 389 avaient déjà été jugés.
64 Réseau d’ONG de protection des droits des enfants vulnérables, Examen périodique universel – Maroc 2017, dans le cadre de la 27e
session de l’EPU organisée par le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, p. 7.
65 Comité de droits de l’enfant, 2014. Observations finales concernant les troisièmes et quatrièmes rapports périodiques du Maroc soumis
en un seul document, p. 21.
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La société civile met également l’accent
sur les conditions de séjour et de détention
et recommande la réalisation de visites
systématiques des juges, l’application de
mesures alternatives à la privation de liberté et la
mise à disposition aux enfants et parents d’une
assistance juridique et sociale. Par ailleurs,
l’emprisonnement d’enfants a été signalé
comme une mesure particulièrement contre-
productive en termes de rééducation, étant
donné les risques d’échec de la réinsertion :
«un enfant de 13 ans en prison avec les plus
grands, vous ne le récupérez jamais»66.
Compte tenu de cette situation, il semble
nécessaire de renforcer les mesures de
prévention, plutôt que celles à caractère
répressif, surtout pour les infractions
les moins graves. À titre d’exemple,
parmi tous les cas d’enfants poursuivis
en justice, 11% des cas (soit 2 549 enfants67) étaient liés à la drogue. Au cours du travail de terrain, les
adolescents (garçons) ont justement signalé la facilité avec laquelle se font parfois ces arrestations :
« si dans une vague d’arrestations, la police te voit les yeux rouges, c’est suffisant pour te faire arrêter »68. Dans la
même logique, les professionnels de santé ont insisté sur la lourdeur des peines encourues pour des délits
de consommation de substances illicites. Ils appellent à réviser les sanctions dans le cas d’adolescents, et à
remplacer les peines de prison par des activités d’intérêt général, pour éviter que ces mineurs entrent dans un
cercle vicieux difficile à rompre à la suite de peines de prison fermes.
Conseils de filles et de garçons en conflit avec la loi à d’autres adolescents dans la même situation
Pendant les groupes de discussion avec des enfants (en conflit avec la loi ou dans une autre situation difficile) dans les
centres de protection, on leur a demandé de donner des conseils à d’autres filles et garçons dans la même situation.
Leurs réponses permettent d’identifier des pistes pour la prévention de la non-protection des enfants et d’éventuels
comportements à risque chez les adolescents.
Si vous rencontriez une fille dans la même situation que vous auparavant, que lui diriez-vous ?70
Fille 9 : « Je voudrais m’asseoir à côté d’elle et lui donner des conseils : il ne faut pas penser négativement, mais
positivement, écouter les parents, ne pas fuguer, continuer les études, ne pas faire de mauvaises choses ».
Fille 10 : « Je lui demanderais si elle a des parents et je lui conseillerais de rentrer chez elle. Sinon je l’accompagnerais à
la police ou à l’orphelinat et je ne la laisserais pas seule. Il ne faudrait pas qu’elle se perde ».
Fille 4 : « Je lui conseillerais de revenir chez elle parce que dans la rue, il peut lui arriver du mal : viols, drogue, etc. ».
Fille 15 : « Dans la rue, il n’y a que des monstres, qui ne font pas de bonnes choses ».
Si vous rencontriez un garçon dans la même situation que vous auparavant, que lui diriez-vous ?71
Garçon 1 : « Prends soin de toi » et « évite les drogues parce qu’elles sont mauvaises ».
Garçon 6 : « Je lui dirais de revenir sur la bonne voie et de ne pas faire de bêtises et que le personnel du centre va
l’orienter et s’occuper de lui ».
Garçon 8 : « On va te ramener chez toi pour rester avec ta famille et te réconcilier avec tes parents ».
Garçon 2 : « Je lui dirais de ne pas fumer, de ne pas aller sur la mauvaise voie ».
Garçon 3 : « Je lui donnerais le meilleur conseil : suivre les cours à l’école ».
72 Sauf mention contraire, les sources des données de cette section sont : Direction de la Stratégie, des Statistiques et de la Planification,
L’éducation nationale en chiffres 2018-2019 ; Données issues de la Direction de la stratégie, des statistiques et de la planification, Indica-
teurs de l’éducation 2009-2017.
73 Instance Nationale d’Évaluation auprès du Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique. Sous la
direction de Rahma Bourqia, Evaluation du modèle d’éducation des enfants en situation de handicap au Maroc : vers une éducation
inclusive, Rkia Chafaqi, Rabat 2019
35 |
Graphique 2. Taux global de scolarisation par âge spécifique chez les adolescents (2018 - 2019)
94,2%
100,00%
89,30%
90,00%
80,00%
65,50% 68,2%
70,00%
60,00%
50,00%
40,00%
30,00%
20,00%
10,00%
0,00%
12-14 ans 15-17 ans
La transition entre les différents cycles de scolarité ne s’effectue pas pour un nombre important d’élèves qui
restent en dehors du système, avec un léger avantage pour les filles. Alors qu’en milieu urbain, le taux de
transition entre les cycles primaire et collégial dépassait les 100% en 2016-2017, il était de 55,4% en milieu rural
(57,2% pour les garçons, et 53,2% pour les filles). Concernant le taux de transition entre les cycles secondaire
collégial et secondaire qualifiant, il était plus faible et dépendait fortement du milieu : 62,8% en milieu urbain
(67,8% pour les filles et 57,9% pour les garçons) et 31,7% en milieu rural (38,7% pour les filles, et 27,1% pour les
garçons). Ces indicateurs révèlent une progression plutôt lente, qui s’explique par une difficulté d’accès inter-
cycle, mais aussi par une capacité d’accueil faible au niveau secondaire qualifiant.
Si la transition entre cycles est à améliorer, la rétention des élèves dans le système éducatif demeure également
une priorité, et ce dans les deux niveaux du secondaire. En effet, le taux d’abandon pour l’année 2016-2017 était
de 10,2% au collège (8% pour les filles et 12% pour les garçons) et de 9,6% au secondaire qualifiant (8,6% pour
les filles et 10,6% pour les garçons). Selon les dernières données disponibles, le taux d’abandon au collège s’est
réduit de presque un point (9,1% pour l’année scolaire 2017-2018)74.
74 Bilan de mi-mandat des réalisations du gouvernement- exposé de M. Saad-Eddine El Othmani – Chef de gouvernement, 13 mai 2019.
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Les statistiques du MENFPESRS désagrégées par cycle et par année, montrent que le taux d’abandon est plus
élevé dans la dernière année de chaque cycle.
Graphique 3. Taux d’abandon dans les deux cycles de secondaire (année 2016-2017).
25,00%
19,40%
20,00%
17,20%
16,10%
15,00%
12,10%
9,50% 10%
10,00%
6,30% 7,2%
5,20% 5,50% 5,40%
3,50%
5,00%
0,00%
1ère année 2ème année 3ème année Tronc commun 1ère année 2ème année
du collège du collège du collège (secondaire qualifiant) du lycée du lycée
De manière générale, les adolescents arrivent en retard au collège et au lycée. Ainsi, en 2016-2017, à peine 59,9%
des filles et 56,4% des garçons entre 12-14 ans étaient scolarisés dans le niveau scolaire correspondant à leur
âge, avec une différence de presque 30 points entre le milieu urbain (74,9%) et le milieu rural (36,8%). Au niveau
qualifiant, les statistiques montrent une tendance à la baisse : 37% des filles et 29% des garçons entre 15 et 17
ans étaient scolarisés au niveau correspondant à leur âge. Le taux global en milieu rural était d’à peine 10% en
2016-2017, contre 50,2% en milieu urbain.
Le taux d’achèvement sans redoublement était encore très bas en 2016-2017 : 23,30% au secondaire collégial
(avec 12 points de différence entre filles et garçons) et 8,50% au secondaire qualifiant (avec une différence de
24 points entre filles et garçons).
Pour ce qui est du décrochage scolaire, différents facteurs peuvent l’expliquer ; les plus mentionnés étant les
difficultés de transport et la pauvreté des familles. Au moment du passage au secondaire, les difficultés d’accès
aux établissements scolaires, qui sont moins nombreux, compliquent cette transition. Le niveau économique
joue également un rôle important à cette étape, ce qui pourrait être lié à l’augmentation des coûts de l’éducation
37 |
secondaire, due aux frais de transport et le cas échéant, de maintien des adolescents en dehors du foyer. D’après
le rapport de 2017 sur les inégalités sociales en développement humain de l’ONDH, le manque d’égalité des
chances lié aux revenus des parents est encore une barrière très forte. En effet, à partir du collège, le niveau
socio-économique des familles est directement lié au taux de scolarisation, qui « varie de 66% pour les 20% les
plus pauvres à 93% pour les 20% les plus riches pour le collégial »75.
Les violences ou les relations difficiles avec le corps enseignant sont l’une des raisons de l’abandon évoquées
dans l’étude relative aux enfants hors du système scolaire du CSEFRS76. Pendant le travail de terrain, elles ont à
nouveau été citées parmi les facteurs favorisant le décrochage scolaire, surtout au collège et beaucoup moins au
lycée : « [il y a beaucoup de violences] au primaire, un peu au collège et pas du tout au lycée »77. Le type de violence
exercé à l’égard des filles et des garçons serait différent, les filles ayant signalé des épisodes de violences
sexuelles perpétrées par des enseignants.
Au secondaire, le genre joue un rôle très important dans la détermination des raisons du décrochage scolaire des
filles et des garçons. Deux facteurs essentiels liés aux barrières de genre imposées aux filles jouent un rôle clé.
D’une part, il y a les attentes de mariage qui réduisent l’importance de l’éducation vis-à-vis de l’apprentissage
du rôle de mère et d’épouse : « les filles ne sont pas envoyées à l’école car elles ne vont rien faire de leurs études,
elles vont finir par arrêter et se marier pour rester à la maison »78. D’autre part, la sauvegarde de la réputation de la
fille est mentionnée. En effet, elle ne serait pas compatible avec des déplacements hors du foyer ou des relations
avec des garçons : « le garçon est libre, il peut sortir, s‘habiller comme il veut, même après les cours. Si tu es une fille,
tu dois rentrer immédiatement chez toi. Deux minutes de retard suffisent pour se faire gronder »79.
Pour les garçons, d’autres éléments sont mentionnés, comme la responsabilité du travail, le désir de migrer ou
les problèmes liés aux mauvaises fréquentations. En effet, l’influence des pairs joue un rôle primordial dans leur
cas : « il y a un enfant qui aime l’école et l’autre non. Celui qui ne l’aime pas dit à l’autre : «vient jouer avec moi»
mais il refuse. Mais au final il a quitté l’école parce qu’il a vu que ça ne sert à rien »80.
75 ONDH, 2017. Disparités territoriales en matière de développement social au Maroc. Analyse régionale, p.6.
76 CSEFRS, 2015. Maroc rapport national sur les enfants non scolarisés, p. 46.
77 FGD ENF n. 3 Casablanca-Settat
78 FGD ENF n.2 -Tanger-Tétouan-Al Hoceima
79 FGD ENF n. 3 Casablanca-Settat
80 Fille, 14 ans. FGD ENF . 4 - Marrakech-Safi
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« C’est un enfant au travail qui
soulève un poids très lourd.
J’ai dessiné l’enfant à côté de
l’école, il pleure parce qu’il ne
peut pas y aller » Garçon, 14
ans.
FGD ENF. 4 – Marrakech-Safi.
94 BADILLO C. et HAJJI N., 2017, Familles vulnérables, enfants en institution. Rapport sur la discrimination des femmes et des enfants au
Maroc, avec le soutien de la coopération italienne, AIBI p. 50.
95 FGC Plusieurs enfanrs – National.
43 |
E. LES POLITIQUES PUBLIQUES ET LA PARTICIPATION DES ADOLESCENTS
Les adolescents sont à mi-chemin entre les mesures engagées pour l’enfance et celles concernant la jeunesse.
Ainsi, malgré les nombreuses actions ciblant les adolescents au sein des politiques publiques concernant
les jeunes, il n’existe pas au Maroc de stratégie globale qui garantit la participation et la concertation des
interventions sur la tranche d’âge de 10 à 17 ans. En outre, les actions engagées pour cette tranche d’âge se
heurtent à un problème de gouvernance, en raison de la multiplicité des acteurs impliqués dans la question des
droits des adolescents (MENFPESRS, Ministère de la santé, Département de la Jeunesse et des Sports, MFSEDS,
société civile, etc.).
La stratégie intégrée pour la jeunesse pourrait faciliter la coordination des acteurs, sous l’égide du Département
de la Jeunesse et des Sports. Par ailleurs, le rôle de de ce département ministériel par rapport aux autres
institutions impliquées reste faible : sa dotation ne représente qu’1% du budget total de l’État en 2019, ce qui
indique toutefois une hausse notable (il était de 0,5% en 2014). Cette faible allocation budgétaire pourrait en soi
entraver ce rôle de coordination.
À l’heure actuelle, les actions qui ciblent cette tranche d’âge sont très réduites, qu’elles soient ponctuelles ou
s’inscrivent dans une politique spécifique ou dans une logique transversale concernant à la fois l’enfance et la
jeunesse.
De même, lorsque l’on analyse la qualité des services et des ressources disponibles pour les adolescents, on
observe que l’impulsivité et le leadership inhérents à cet âge ne sont pas bien canalisés, ce qui les empêche de
développer leur plein potentiel. Le manque de confiance entre jeunes et institutions et entre adolescents et adultes
(en tant que figures d’autorité) est au cœur de cette problématique, comme l’ont souligné les interlocuteurs de
terrain. Plus particulièrement, les espaces de communication en famille sont rares et l’existence de tabous limite
les échanges. On note ainsi une différence entre ce qui peut être dit à la maison et ce dont on parle entre amis.
Pendant les groupes de discussion, les jeunes ont réaffirmé le besoin de trouver des voies d’expression pour
agir de façon active dans la société. Une étudiante demande ainsi par exemple, de favoriser la participation des
adolescents au sein des institutions éducatives à travers les délégués de classes : « On a testé cela cette année,
c’est bien car les enfants apprennent à dire ce qui ne va pas et tentent de protéger leurs intérêts. La communication est
imposée de cette manière. Il ne faut pas que les professeurs continuent à détenir tout le pouvoir »96.
45 |
Les adolescents se sentent à l’aise sur les réseaux sociaux. Or, cette nouvelle réalité n’est pas encore prise en
compte dans les politiques publiques et les actions destinées à cette tranche d’âge dans le domaine de la santé,
de la participation ou de l’éducation, où elle est davantage perçue comme une contrainte. Pour les interlocuteurs
des organismes publics, il faudrait analyser plus en profondeur les modalités de participation des jeunes sur les
réseaux sociaux afin de mieux comprendre leurs perceptions et leurs attentes, et parvenir ainsi à communiquer
avec eux et relativiser les jugements. Dans ce sens, « gagner la confiance, c’est un passage obligatoire »97.
En outre, il convient de renforcer le rôle de l’école, qui présente un formidable potentiel pour la promotion de
la tolérance, de l’empathie, du dialogue et de la prévention de la radicalisation. Ainsi, comme il est ressorti d’un
colloque organisé en 2016 sur le rôle de l’éducation dans la prévention de la radicalisation, « l’école est un espace
privilégié pour lutter contre la violence et apprendre à accepter l’autre. Elle doit promouvoir l’esprit critique constructif et
bannir les manipulations idéologiques et les pensées déviantes qui rejettent l’autre »98. Si l’école constitue un espace
privilégié de lutte contre le radicalisme et les violences qui y sont associées, elle l’est également pour aborder
d’autres types de violences, notamment celles fondées sur le genre : « on s’est rendu compte que l’extrémisme
n’existe pas, mais il y a beaucoup de violence. L’école est un terrain fertile, mais pas le résultat ultime. L’antidote est de
développer des modules d’éducation à la citoyenneté, sur les valeurs, les code éthiques »99.
Le travail de terrain a permis d’identifier une bonne pratique en termes de réduction des violences chez les
adolescents. Il s’agit d’une initiative visant à promouvoir l’éducation sur les droits humains à travers des clubs
scolaires, mise en place par une organisation de la société civile en collaboration avec l’AREF.
Toutefois, dans les faits, le système éducatif ne parie pas actuellement sur le dialogue et le raisonnement,
« ce qui laisse un vide, vite comblé par le conflit et la violence » , comme le signale l’UNESCO dans son rapport
sur les violences à l’école : le manque d’esprit critique chez les jeunes ne les prépare pas non plus à faire face à
l’information qui circule sur les réseaux de communication ; ceci facilite le risque de manipulation et d’embrigadement
par des groupes radicaux »100. Pendant le travail de terrain, le manque de capacités des enseignants pour gérer ce
type de situations et adopter des approches transversales favorisant la non-violence, a été identifié comme une
cause de cette situation.
Le développement des jeunes en matière de sexualité et de santé reproductive passe par un épanouissement
personnel et une éducation sexuelle sereine. Ces questions, particulièrement sensibles au Maroc, sont pourtant
indispensables pour se rapprocher de ces adolescents. Il semble également nécessaire d’ouvrir un débat autour des
addictions et d’aménager des espaces de dialogue sur cette problématique.
Entre 2012 et 2016, le Ministère de la Santé a ouvert 13 centres d’addictologie (bientôt 14), répartis de façon stratégique
dans les différentes régions du pays101. Néanmoins, certains participants à la collecte de données se plaignent du
manque de prise en charge des services de l’État et dénoncent une insuffisance des centres d’addictologie pour les
enfants et les adolescents. Par ailleurs, les spécialistes en addictologie relèvent des difficultés auxquelles ils se heurtent
pour travailler auprès du jeune public, en raison de l’accord parental obligatoire pour accéder à ces centres. Sur le plan
juridique, les professionnels insistent aussi sur la lourdeur des peines encourues pour des délits de consommation de
substances illicites.
101 Ibid.
47 |
Le Programme National de Santé Scolaire et Universitaire a créé les espaces santé jeunes, des services cliniques
et d’écoute accessibles et adaptés aux besoins spécifiques des jeunes en matière de santé, y compris sexuelle et
reproductive102. En 2015, on comptait 25 établissements fonctionnels de cette nature, proposant différents services :
écoute, conseil, accompagnement psychosocial, prise en charge et orientation médicale et psychologique (y compris
dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive et de la lutte contre les addictions), éducation à la santé et accès
aux informations. Néanmoins, la présence d’un psychologue est rare dans ces centres, qui n’offrent pas tous des
consultations spécialisées en psychiatrie. Le principe de base est un accès direct, libre et gratuit, dans le respect de
l’anonymat et de l’intimité. L’accord des parents n’est pas requis pour accéder aux services mais leur implication est
nécessaire quand l’état de santé l’exige et après avoir consulté le jeune.
L’étude de 2016 sur la santé sexuelle et reproductive des jeunes, réalisée par le Ministère de la Santé en collaboration
avec UNFPA, démontre que les jeunes aussi ont une image négative de la qualité des services. Ils et elles regrettent
le manque de disponibilité des professionnels, le manque d’équipement et de médicaments ou encore le manque
d’anonymat et de confidentialité au sein de ces espaces103.
Les espaces « Santé jeunes » ne sont pas mieux perçus par les spécialistes de santé ayant participé à cette SitAn.
Outre l’absence de ces centres dans certaines régions, ils critiquent la qualité des prestations et des messages qui y
sont diffusés, la qualité de l’écoute et le déficit en psychologues. Certains, plus sévères encore, pointent également du
doigt le manque de personnel et de formation, qui empêche d’offrir des services spécialisés, ainsi que l’absence de
communication autour de ces lieux, qui n’attirent pas les jeunes.
En général, les intervenants signalent le besoin de renforcer l’intersectorialité et de mettre en place des actions globales,
qui tiennent compte de la transversalité des problématiques affectant les adolescents.
102 Ministère de la Santé, 2012. Manuel d’organisation et de fonctionnement des Espaces Santé Jeunes Edition II, p. 4.
103 CARRION, A. et KHEIREDDINE, A. 2016. Op. cit. p. 9.
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F. CONCLUSIONS
L’adolescence est une période charnière dans laquelle s’opèrent des grandes transformations physiques et
psychologiques. Le contexte dans lequel se déroulent ces changements détermine les aspirations des adolescents et
leurs perspectives de développement.
Au Maroc, l’adolescence est fortement conditionnée par un système de valeurs divergent, une forte division des rôles
sociaux et de genre, des difficultés d’accès aux services ainsi que d’importantes inégalités économiques. L’adolescence
commence à un âge précoce au Maroc mais les conditions de vie des adolescents se compliquent au fur et mesure
de leur croissance, les 15-17 ans étant le groupe qui subit le plus de privations. Plutôt que de freiner la transmission
intergénérationnelle de la pauvreté, l’adolescence au Maroc semble au contraire creuser les écarts déjà existants
depuis la petite enfance.
L’abandon scolaire, l’exposition aux risques de plus en plus répandus (consommation de drogues ou rapport sexuels
non protégés), le manque de perspectives professionnelles, couplé au manque d’espace de parole et de services pour
ce groupe d’âge sont des déterminants clés de cette situation.
Il est donc important d’engager des actions transversales et multisectorielles visant à améliorer les services disponibles
pour les adolescents, et qui privilégient leur participation et la création d’un dialogue intergénérationnel pour canaliser
les envies et les besoins propres à cet âge. Si leur rôle dans la société est encouragé, les adolescents pourront
développer tout leur potentiel.
Pour cela, des mesures doivent être mises en place au niveau de chaque groupe de droits mentionnés dans le
document général de la SitAn, tout en adoptant une méthodologie spécifique et des actions ciblées.
49 |
G. RECOMMANDATIONS
1. Développer et mettre en place un programme national de promotion de la participation des adolescents, au niveau
des régions et des communes, ainsi que dans les établissements d’éducation formelle et non formelle. Il s’agit de
créer pour les jeunes des occasions de participer dans différents domaines, en tenant compte de leurs choix, dans
une approche bottom-up (Département de la Jeunesse, des Sports et de la Culture).
2. Instaurer des espaces pilotes qui facilitent l’orientation des adolescents et des jeunes en termes d’éducation,
de santé, de participation, de culture, de temps libre, etc. Ces centres multidisciplinaires, dotés d’un rôle plutôt
informatif, devront travailler en partenariat avec les centres de jeunesse d’autres secteurs, comme les maisons des
jeunes, les espaces santé jeunes ou les centres d’orientation éducative (Collectivités locales).
3. Assurer une participation équitable des adolescents dans tous les processus de prise de décision les concernant,
notamment en matière de santé sexuelle et reproductive, de consommation de tabac, d’alcool et d’autres drogues
et de prévention des violences et des infractions.
4. Mettre au point des outils de travail attractifs pour les jeunes, centrés sur l’utilisation des réseaux sociaux en tant que
canal de communication privilégié de cette tranche d’âge, favorisant par là-même l’interaction entre filles et garçons
(Département de la Jeunesse, des Sports et de la Culture).
5. Assurer la prise en compte de l’approche genre dans toutes les actions menées auprès des adolescents, en veillant
à la déconstruction des rôles de genre. Pour cela, il est nécessaire d’encourager la réflexion de ces jeunes sur les
modèles de masculinité et de féminité (Départements du Développement Social et de l’Éducation Nationale).
6. Prévoir des bourses/transferts pour la scolarisation des filles et des garçons issus des familles les plus démunies,
pour assurer leur scolarisation et prévenir le décrochage scolaire, surtout lors du passage au lycée. Pour cela, il
convient de réviser les cibles du programme Tayssir dans le cadre de la réforme de la politique de protection sociale
(Départements de l’Education Nationale et de l’Économie et des Finances).
7. Assurer la création de services d’orientation dans les établissements secondaires, afin de détecter de façon précoce
les élèves en risque de décrochage scolaire et de mettre en place des programmes de suivi et d’accompagnement.
Ces services devraient être dotés des ressources financières et techniques suffisantes et recevoir le soutien technique
des centres d’orientation régionaux situés au niveau des AREF (Département de l’Education Nationale).
8. Mettre en place des programmes d’éducation civique à l’école, dans l’optique de diffuser les valeurs universelles
consacrées dans la Constitution de 2011 et dans les conventions internationales ratifiées par le Maroc. Il est important
de développer des programmes axés sur le respect de la diversité et la tolérance et encourageant la culture de la
paix, tout en tenant compte de l’approche genre, de l’équité et de la réalité multiculturelle que le Maroc commence
à vivre avec l’arrivée de migrants adolescents (Département de l’Education Nationale).
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