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Savanes et aménagements hydrauliques en Côte d'Ivoire

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Jean Albergel

Introduction
Le nord de la Côte d’Ivoire,
un milieu approprié aux aménagements
de petite et moyenne hydraulique

De grandes savanes avec des tendances sahéliennes


de plus en plus marquées
Située en Afrique de l’Ouest, bordée par le golfe de Guinée sur l’océan
Atlantique, la Côte d’Ivoire couvre 322 462 km2. Limitée au nord par le Mali
et le Burkina Faso, à l’ouest par la Guinée et le Liberia, à l’est par le Ghana,
la Côte d’Ivoire épouse plus ou moins la forme d’un quadrilatère. La zone
concernée par ce travail est la partie septentrionale du pays, au-delà de
9° de latitude nord, qui est limitée au nord par les frontières burkinabé
et malienne, et à l’est et à l’ouest, par les 5e et 7e degrés de longitude
ouest (fig. 1).

Il s’agit d’une région essentiellement plane, dont le substratum géolo-


gique est constitué de granites calco-alcalins du précambrien. Le modelé
général est un ensemble tabulaire de cuirasses ferrugineuses avec des
ruptures en douceur provoquées par des guirlandes de collines et de
buttes aux reliefs arrondis posées sur des plateaux de hauteurs
moyennes (AVENARD et al., 1971). Cette géologie n’est pas favorable à la
présence de grands aquifères et les seules réserves importantes d’eaux
souterraines se situent dans les fissurations du granite, dans les nappes
phréatiques des sédiments alluviaux des grandes rivières (Comoé, haut
Bandama et ses affluents nord, haut Sassandra) ou dans des colluvions
de marigots de moindre importance.

Le climat de type tropical soudanien à une saison des pluies qui prévaut
dans le nord de la Côte d’Ivoire se caractérise par des pluies agressives et
irrégulières tombant essentiellement entre mai et octobre avec un maxi-
mum en août et un minimum en décembre ou janvier. Les pluviométries
46 L’eau en partage

Fig. 1 – Carte de situation


de la zone d’étude
et localisation
des petits barrages
au nord de la Côte d’Ivoire.

(Source : Inventaire des retenues, 1992)

annuelles varient entre des extrêmes compris entre 800 et 2 000 mm au


cours des 50 dernières années, avec de 60 à 120 jours de pluie par an
(Gourdin et al., ce volume). Ce faible nombre de jours pluvieux en
regard des totaux annuels met en exergue les longues périodes sèches
durant lesquelles, chaque année, les besoins en eau à des fins agricoles
(irrigation) ou pastorales (abreuvement) sont très importants. Ces besoins
sont encore accrus dans le contexte d’épisodes pluviométriques défici-
taires et récurrents à l’échelle interannuelle. Les sécheresses saisonnières
sont marquées entre novembre et avril, quand les faibles précipitations ne
compensent plus la demande évaporatoire. Les températures diurnes sont
alors plutôt élevées (comprises entre 20 et 30 °C) et les vents d’hiver secs
et puissants. De décembre à février, l’harmattan, vent du Sahara, souffle
régulièrement, transportant des poussières et brûlant les paysages. L’air est
alors très sec et les nuits fraîches. Il en résulte une demande évaporatoire
forte (l’évapotranspiration potentielle est supérieure à 1 300 mm par an
dans toute la région).

Ce climat tropical génère une végétation naturelle constituée au nord de


la zone d’étude de grandes savanes aux herbes épaisses et aux arbustes
résistants, domaine des feux de brousse. Plus au sud, la savane devient
arbustive à arborée, tandis que des forêts galeries s’étirent le long des
cours d’eau.
Ces tendances naturelles sont toutefois intensément modulées sous l’effet
de l’urbanisation, et, certes de façon hétérogène dans l’espace régional,
sous l’effet d’une pression agricole en constante croissance, qu’il s’agisse
de la mise en exploitation extensive de grands champs vivriers ou du
développement de la culture du coton. Les surfaces concernées n’ont en
effet cessé de croître au cours des 25 dernières années pour atteindre
aujourd’hui 271 000 hectares (correspondant à une production en coton
graine supérieure à 361 000 tonnes, selon BASSETT, 2002). Les cultures
maraîchères à usage domestique et, de plus en plus fréquemment, à
vocation marchande, d’une part, et les productions arborées, d’autre
part, contribuent à l’anthropisation des paysages, sur les versants
comme dans les bas-fonds (Gourdin et al., ce volume).

Un développement rural qui passe


par la mobilisation des eaux de surface
Les populations rurales des savanes du nord de la Côte d’Ivoire pratiquent
essentiellement l’agriculture et (ou) l’élevage. Les principales spéculations
pratiquées sont (OUATTARA N’KLO, 2001) :
– les cultures vivrières (igname, maïs, riz, arachide, mil, sorgho, patate
douce, niébé, fonio) ;
– les cultures annuelles de rente (coton, tabac, soja, cultures maraîchères,
canne à sucre) ;
– les cultures pérennes de rente (mangues, avocats, agrumes, anacarde) ;
– l’élevage de bovins, caprins, porcins, ovins, volaille ainsi que la piscicul-
ture et l’apiculture.

Petite unité de production


de charbon de bois, région de Kiémou
au sud de Korhogo.
L’ouverture de nouveaux espaces
de culture passe par le déboisement
des savanes.
Si, en brousse, l’immense majorité
des ménagères cuisine encore
aujourd’hui sur des feux de bois,
le charbon est surtout destiné
aux zones urbaines.

Introduction 47
48 L’eau en partage

Feu de brousse, région de Kiémou


au sud de Korhogo.
Pratique saisonnière ancestrale,
le feu de brousse marque le temps
du calendrier agronomique
des zones de savane.
Souvent allumés par les bouviers peuls
avant le retour des premières pluies,
les feux ouvrent les espaces de savane
et favorisent l’apparition de jeunes pousses
d’herbe appétantes pour les troupeaux.

Le bois comme combustible constitue une source de revenus, mais aussi


de dégradation non négligeable. En effet, des tonnes de bois de feu et
de charbon de bois sont acheminées chaque jour des zones rurales vers
les villes. Environ 90 % de la population urbaine des zones de savane
utilisent le bois de feu ou le charbon de bois et 100 % des ménages
ruraux utilisent le bois de chauffe (OUATTARA N’KLO, op. cit.).

La culture sur brûlis et l’élevage extensif, systèmes fortement consom-


mateurs d’espace, sont très répandus dans la région. Les feux de
brousse, le surpâturage et les prélèvements d’arbres pour l’industrie
charbonnière sont des facteurs de dégradation et de désertification qui
accentuent la sahélisation des paysages les plus touchés. La destruction
de la végétation laisse les sols sans protection contre le « splash » des
gouttes de pluie : les agrégats en surface du sol sont désagrégés et les
éléments fins colmatent la porosité superficielle ; l’infiltrabilité diminue
et la part des pluies qui ruissellent augmente au détriment de celles qui
s’infiltrent ; l’érosion hydrique devient agressive. La diminution de la
porosité des sols est exacerbée par un appauvrissement de leur méso-faune
(vers de terre et surtout termites) concomitant à la disparition du couvert
végétal. Les modifications des états de surface avec la diminution du
couvert végétal affectent depuis quelques années de façon importante
l’hydrologie des régions de savane africaines et du Sahel (ALBERGEL et
VALENTIN, 1990). Les coefficients de ruissellement ont alors tendance à
augmenter (Gourdin et al., ce volume ; MAHÉ et al., 2005), tandis que
l’écoulement retardé a tendance à fortement diminuer. Sur les têtes de
bassin hydrographique, on observe des crues plus violentes, aux débits
maximaux plus forts et aux temps de base plus courts. Plus en aval, les
tarissements deviennent plus rapides.

Les sécheresses persistantes des trois dernières décennies ont aggravé


l’état de dégradation des sols et de la végétation, tout comme elles ont
altéré les productions agricoles (ALBERGEL et al., 1988). Ces sécheresses
ont été si sévères dans le début des années 1980 qu’elles ont eu notam-
ment pour conséquence de nombreuses ruptures de la production
hydroélectrique. L’année 1984 reste dans la mémoire de tous les
Abidjanais comme celle des importantes coupures de courant qui ont
affecté tous les quartiers et paralysé le monde des affaires du Plateau de
la capitale économique. Des centrales thermiques au gaz avaient dû
alors être installées dans la précipitation.

Dans le nord du pays, où le monde rural a été particulièrement éprouvé, le


gouvernement ivoirien a réagi avec l’aide de la communauté internationale
pour lutter contre cette crise climatique en accélérant les programmes
d’aménagements hydrauliques, notamment par la construction de
barrages à vocation agricole ou pastorale.

Le petit barrage, un aménagement innovant


Le petit barrage est l’ouvrage d’art clé de l’aménagement agro-pastoral.
Il a bien sa place dans toute la zone Nord de la Côte d’Ivoire, en têtes de
bassin où l’hydraulicité et la géomorphologie ne permettent pas la
construction de grands ouvrages. En milieu rural, les petits barrages
apparaissent comme des aménagements propres à assurer les besoins
en eau de petites communautés. Ce sont des ouvrages de retenue d’eau
de surface, créés par une digue le plus souvent en terre ou en pierre,
plus rarement en béton. Ils contiennent de quelques dizaines de milliers

Introduction 49
50 L’eau en partage

à un million de mètres cubes d’eau. Leur construction ne crée pas a


priori de nuisance particulière, mais apporte en revanche une ressource
en eau disséminée dans le paysage pour le bétail, l’irrigation et les
usages domestiques. Cette ressource permet de surcroît de développer
une activité halieutique artisanale, source alternative de protéines. De
plus, leur construction tend à protéger, en aval, les villes et les périmètres
agricoles contre les crues et l’érosion, ainsi qu’à recharger les nappes
phréatiques. Les petits barrages apparaissent donc comme des aména-
gements très innovants, susceptibles de transformer profondément les
rapports traditionnels de production agricole et les comportements
sociaux face à une disponibilité accrue en eau.

En fonction du type d’aménagement, le petit barrage est de construction


rudimentaire ou plus élaborée.

Lorsqu’il s’agit de créer un point d’eau destiné à prolonger la disponibi-


lité de la ressource en eau après la saison des pluies, pour des besoins
domestiques ou d’abreuvement du bétail, le petit barrage se résume en
une simple digue de terre compactée, d’une hauteur de quelques mètres
et dotée d’un ancrage peu profond. Cette digue barre de petites vallées,
larges de quelques centaines de mètres au plus, en contrôlant des bassins
versants dont la superficie ne dépasse que rarement la dizaine de kilomètres
carrés. Classiquement, la digue est de forme trapézoïdale, de largeur de
crête d’environ quatre mètres, dotée d’une pente amont de 30 % environ

Barrage à vocation pastorale typique


édifié par la Sodepra dans les années 1980 :
une digue en terre compactée retient
une partie des écoulements d’une rivière
temporaire durant la saison des hautes eaux.
L’évacuateur de crue, ou déversoir,
par lequel transitent les écoulements excessifs,
conditionne la capacité du réservoir.
Le moine de vidange est visible.
et parfois protégée du batillage par un dallage en bloc de latérite. La pente
aval est un peu plus forte (40 %) et devrait être protégée du ruissellement
des pluies par une végétalisation appropriée empêchant le développement
d’arbustes. Pour protéger l’ouvrage de la submersion et permettre l’écou-
lement de l’essentiel des crues des marigots sur lesquels les barrages ont
été édifiés, un déversoir de type « déversoir fusible », en terre compactée
et protégé par un recouvrement de pierres, voire de béton, est installé à
l’une des extrémités de la digue.

La Direction des grands travaux d’Abidjan a recensé 269 barrages de ce


type dans le nord de la Côte d’Ivoire (Inventaire des retenues…, 1992).

Lorsqu’il est édifié à des fins agricoles, le petit barrage est la pièce
maîtresse de l’aménagement de tout un bas-fond ou d’une portion de
celui-ci. La digue est plus importante que dans le cas précédent et peut
dépasser la dizaine de mètres (à partir de 15 mètres, l’ouvrage rentre
dans la nomenclature internationale des grands barrages et doit faire
l’objet d’un cahier des charges très strict pour sa construction ; voir
[Link] Du fait de sa vocation, ce type de réservoir
doit avoir une dimension suffisante pour fournir l’eau nécessaire à
l’irrigation durant toute la saison sèche : le barrage est situé alors à
l’exutoire de bassins versants plus grands (de l’ordre de la centaine
de km2) et de préférence dans une vallée encaissée, autorisant un rapport
volume de la retenue/surface ennoyée élevé dans le but de limiter les
pertes en eau par évaporation. Classiquement, la digue est en terre
compactée ou en béton et un noyau étanche en argile de qualité ou une
étanchéification par géotextile sont prévus. Le déversoir est en béton, il
peut être placé au centre ou à une extrémité de la digue et fonctionner
par ennoiement, mais il peut aussi être de type « siphon ».

Un système de vanne à la base du barrage contrôle une galerie busée et


permet d’alimenter un système d’irrigation installé en aval de la digue.
Pour éviter le colmatage de cette vanne par les sédiments transportés et
décantés dans le lac, le système est positionné à une cote suffisante. Des
canaux primaires et parfois secondaires alimentent les périmètres irri-
gués situés dans le bas-fond en aval. La distribution de l’eau se fait par
gravité à partir de batardeaux. Dans le nord de la Côte d’Ivoire, les deux
principales spéculations concernées sont la canne à sucre des complexes
industriels de Ferkéssédougou et le riz. Des cultures maraîchères et frui-
tières sont parfois réalisées sur les franges les plus élevées du bas-fond,
de même que sur les berges du réservoir en amont de la digue. Dans ce
cas, des accès peuvent être réservés pour l’abreuvement du bétail. Enfin,
dans de rares cas, des bassins piscicoles alimentés par gravité ont été
aménagés à l’aval immédiat de certaines retenues.

Introduction 51
52 L’eau en partage

L’inventaire de la Direction des grands travaux d’Abidjan a identifié


34 aménagements de ce type dans la zone d’étude (Inventaire des
retenues…, 1992).

Le lac de retenue : un écosystème aquatique


nouveau dans la région
Quelle que soit la taille du barrage, les masses d’eau stagnante, peu
profondes et plus ou moins étendues selon la morphologie de la vallée
ennoyée, qui s’accumulent en amont de la digue forment des écosys-
tèmes individualisés, diversifiés et distincts des eaux courantes. Avant
l’édification des barrages qui émaillent cette région, il n’existait pas
d’écosystèmes lacustres permanents. À ce titre, les petits barrages
constituent une réelle innovation (CECCHI, 1998) que les études évoquées
ci-dessous ont entrepris de caractériser, en relation notamment avec
leurs particularités écologiques.

La lumière qui pénètre à la surface du lac est absorbée rapidement,


selon une fonction exponentielle variable avec la longueur d’onde et la
nature des substances dissoutes ou en suspension, dont le plancton. La
zone éclairée, « euphotique », est la zone de production primaire par
photosynthèse. La zone obscure, « aphotique », est surtout un milieu de
décomposition et de régénération. La dégradation de la matière orga-
nique et sa reminéralisation pourront cependant réalimenter les zones
productives de la colonne d’eau à la faveur de la mobilisation des
sédiments lors d’épisodes climatiques ponctuels : coup de vent, tornade,
pluie… (Arfi et al., ce volume).

La chaleur est un rayonnement très vite absorbé. Le régime de tempéra-


ture règle les échanges au sein des masses d’eau et contribue au
contrôle de leurs évolutions physico-chimique et biologique, en premier
lieu au travers de la structuration verticale des colonnes d’eau : stratifi-
cation et mélanges. Ces structurations verticales sont variables d’un site
à l’autre suivant l’exposition au vent, la morphologie, la composition
chimique des eaux et le taux de matière en suspension. Pendant la saison
froide, cette alternance de stratification et de mélange peut se développer
à l’échelle nycthémérale et contribuer ainsi quotidiennement à la
recharge nutritive de la colonne d’eau.

L’oxygène dissous produit par la photosynthèse dans la zone euphotique


est consommé par la respiration et les décompositions. Sa répartition à
la faveur des échanges entre masses d’eau, sa structuration verticale et sa
variabilité temporelle vont fortement contrôler les processus biologiques.
En profondeur, l’accumulation de matières organiques à la surface des
sédiments favorise le métabolisme bactérien, qui en retour agit sur les
paramètres physico-chimiques de l’interface et détermine les échanges
eau-sédiment. Les communautés bactériennes pélagiques autotrophes
contribuent quant à elles à la productivité biologique des lacs, en recy-
clant une part de la matière organique produite in situ (Bouvy et al., ce
volume). Les zones benthiques éclairées sont d’autre part le siège d’une
intense activité biologique, qui peut se traduire notamment par une
contribution très importante du phytobenthos à la productivité primaire
globale des écosystèmes (Thomas et al., ce volume).

Les biotopes que constituent ces lacs artificiels vont être rythmés par la
succession des saisons sèches et des saisons humides. En saison sèche,
les apports superficiels sont rares, voire nuls, tandis que l’évaporation
concentre les matières dissoutes et les organismes. Les successions écolo-
giques se développent au sein des réseaux trophiques, à la faveur d’inter-
actions trophiques régulatrices, tant pour ce qui relève de l’exploitation des
ressources nutritives (contrôle de type ascendant bottom-up) que pour ce
qui concerne les relations de prédations (contrôle de type descendant
top-down). En saison des pluies, à l’inverse, les volumes d’eau augmentent
parfois très brutalement et diluent les communautés en présence. Les
crues annuelles reconstituent les stocks de sels nutritifs et transportent
de grandes quantités de sédiments. L’eau est alors très chargée, laisse
pénétrer moins profondément la lumière, ce qui érode les capacités
photosynthétiques des algues, qu’elles soient pélagiques ou benthiques,
et diminue leur contribution à la productivité primaire globale. La période
de crue, généralement récurrente à l’échelle interannuelle, correspond de
fait à une réinitialisation pour bon nombre de processus biologiques.

Ces paramètres éco-environnementaux et leurs successions permettent


le développement de biocénoses particulières et spécifiques au sein de
ces milieux aquatiques artificiels tropicaux.

En raison du faible relief des berges et des décrues lentes, les ceintures
végétales qui font transition avec les milieux terrestres (écotone des
milieux humides), sont souvent larges et importantes. Ces ceintures
végétales (souvent dominées par des Nymphea, Typha, Potamogeton,
Ceratophyllum, ou des taxons à potentiel envahissant comme les Pistia)
jouent un rôle très important pour de nombreux organismes (poissons,
mollusques, etc.) qui viennent s’y nourrir, s’y protéger, voire s’y repro-
duire notamment durant la saison des hautes eaux. Comparativement,
les arbres morts de la forêt galerie ennoyée par la création des lacs ne
jouent dans ces systèmes qu’un rôle mineur (Thomas et al., ce volume).

Introduction 53
54 L’eau en partage

Début de recouvrement du réservoir


de Kaouara (au nord de Ouangolodougou)
par des Pistia stratiotes.
L’envahissement des petits barrages
par des plantes envahissantes exotiques
demeure à ce jour anecdotique
dans la région.
Il n’en va pas de même dans le sud du pays,
où tous les grands réservoirs (Ayamé, Buyo,
Taabo) ont été ou sont concernés
par ce phénomène.

Le phytoplancton, le phytobenthos, les macrophytes et, au travers de la


boucle microbienne, les bactéries sont à la base des réseaux trophiques
liant les différentes communautés qui se développent dans les plans
d’eau. La plupart des lacs de petits barrages apparaissent eutrophes ou
hyper-eutrophes, tant en raison du fort enrichissement nutritif du début
de cycle (crue annuelle), auquel s’ajoutent les réserves organiques des
sites non déforestés et les recharges sporadiques à partir du sédiment
(orages, déstratification), que des apports allochtones (déjections) liés à
la fréquentation des plans d’eau par les troupeaux (Arfi et al., ce volume).
La profondeur et l’hydrodynamique des masses d’eau contrôlent la
productivité du phytoplancton, les lacs peu profonds étant ceux qui
présentent la plus forte activité phytoplanctonique. Dans les lacs profonds
et durablement stratifiés, l’enrichissement en nutriments ne se produit
qu’à l’occasion d’événements climatiques intenses mais épisodiques.

Les communautés zooplanctoniques sont caractérisées par une diversité


moyenne, plus faible que dans les grands barrages de Côte d’Ivoire (entre
12 et 22 taxons) (Aka et al., ce volume). L’abondance du zooplancton est
très variable et dominée en biomasse par les Copépodes (Thermocyclops).
Sur l’ensemble des lacs, on remarque une certaine homogénéité des peu-
plements en zooplancton et de leur production. Les variations saisonnières
enregistrées en terme de densité des peuplements de zooplancton sont
pour partie déterminées par la concentration des réservoirs sous l’effet
de leur évaporation et par les usages divers dont ils sont l’objet. Les
fluctuations saisonnières dépendent toutefois essentiellement du degré
d’eutrophisation des lacs. La biomanipulation des peuplements de
poissons peut avoir un impact significatif sur la composition et la dyna-
mique des communautés planctoniques, par exemple dans les lacs où la
perche du Nil (Lates niloticus) a été introduite (Kouassi et al., ce volume).

En Afrique, les aménagements hydrauliques ont souvent eu comme


conséquence sanitaire une recrudescence de diverses parasitoses, en
particulier du paludisme et des schistosomiases (ou bilharzioses), en raison
de la prolifération de leurs vecteurs (anophèles) ou hôtes-intermédiaires
(mollusques aquatiques), respectivement. La transformation des écosys-
tèmes, par la création d’habitats favorables à la prolifération des parasites
ou de leurs hôtes, et les regroupements humains à proximité des aménage-
ments hydrauliques sont des facteurs favorables aux endémies parasitaires.
Les observations réalisées sur les petits barrages suggèrent une faible
probabilité de transmission de la bilharziose intestinale dans les retenues
pastorales. En revanche, pour la bilharziose urinaire, la présence en
grande quantité, dans l’ensemble des retenues prospectées, de façon
permanente ou temporaire, de bulins de différentes espèces, dont une
fraction apparaît parasitée, confirme le potentiel pathogène associé à la
fréquentation de ces plans d’eau (Cecchi et al., ce volume).

Dans les réservoirs artificiels, les peuplements piscicoles dépendent des


conditions physico-chimiques et des ressources trophiques (niveau
d’eutrophisation en particulier), du développement des ceintures de
végétation et des connexions avec le réseau hydrographique à partir
duquel la colonisation des plans d’eau par les poissons indigènes se fera
spontanément. L’introduction d’espèces allogènes, la pêche et la gestion
hydraulique des retenues, surtout pour celles vouées à l’agriculture irriguée,
sont les facteurs anthropiques les plus déterminants dans le contrôle de
la structuration des peuplements de poissons. Dans les petits barrages,
la richesse spécifique des peuplements piscicoles fluctue entre 18 et
37 espèces réparties en une quinzaine de familles, sans relation significative
entre cette richesse et la taille des réservoirs. Trois groupes trophiques
structurent les peuplements de poissons. Les omnivores sont dominants
dans tous les lacs observés, tandis que les herbivores-détritivores sont
très peu représentés, ce qui, compte tenu de l’importance des accumu-
lations organiques sur les sédiments, laisse une niche trophique vacante
valorisable par l’introduction de poissons benthophages comme par
exemple les Labeo sp. (Da Costa et Tito de Morais, ce volume).

Introduction 55
56 L’eau en partage

Le Lates niloticus, communément appelé « capitaine d’eau douce » ou


« perche du Nil », est un candidat à l’introduction intéressant pour
accroître la valorisation halieutique des petits barrages. C’est un poisson
prédateur, dont la qualité de chair et la rapidité de croissance en font
une espèce très prisée. De fortes variations d’abondance ont toutefois
été observées dans l’unique réservoir du nord de la Côte d’Ivoire où il a
été introduit (Kouassi et al., ce volume). Après une période de bon
développement de l’espèce, le nombre d’individus a chuté de façon
dramatique sous l’effet de facteurs anthropiques liés tant à la forte
pression exercée par les activités de pêche qu’aux fluctuations environ-
nementales sévères imposées par la gestion du plan d’eau tournée vers
l’agriculture. Les vidanges régulières des réservoirs voués à l’irrigation des
cultures de contre-saison ont en effet pour conséquence des réductions
drastiques des habitats disponibles pour l’ichtyofaune, en ne laissant en
eau dès le cœur de la saison sèche que des vasques profondes et isolées,
très turbides et peu favorables à la survie.

L’ensemble des conditions naturelles dans lesquelles sont installés les


petits barrages et les paramètres nécessaires à la compréhension du
fonctionnement de ces nouveaux écosystèmes et de leur relation avec
les autres segments du paysage de savane sont explicités dans les pages
suivantes, au travers de différents textes co-rédigés par un ensemble de
chercheurs du Sud et du Nord. Après une présentation de l’environne-
ment général et du fonctionnement hydrologique des petits barrages,
les grands principes métaboliques qui en contrôlent la productivité
primaire sont rappelés. Le devenir de cette production, son transfert, sa
valorisation ou à l’inverse sa sous-exploitation par les maillons trophiques
supérieurs, qu’ils soient utiles (comme les poissons) ou parfois nuisibles
(comme certains mollusques) seront ensuite détaillés dans le chapitre
consacré aux communautés aquatiques.
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